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04 juin 2010

Classique

 

Le peuple romain était divisé en cinq classes et les citoyens de la « première classe » étaient dits classici : « classiques ». Cet adjectif et nom, emprunté du latin, est attesté en 1548 comme adjectif au sens latin de « qui est dans les meilleurs ».

L'adjectif latin est dérivé d'un nom qui désigne une réalité sociale ; en français, les lexicographes le font dériver du nom classe ayant le sens de « lieu, dans un collège, où, à une certaine heure, se trouve un régent qui enseigne des écoliers durant un certain temps prescrit » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses). L'article que l'admirable latiniste qu'était Du Marsais consacre à classique dans L'Encyclopédie (1751-64) est ample : « (Grammaire) ce mot ne se dit que des auteurs que l'on explique dans les collèges ; les mots et les façons de parler de ces auteurs servent de modèle aux jeunes gens (...) Tels sont Térence, César, Cornélius Nepos, Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, Phèdre, Tite - Live, Ovide, Valère Maxime, Velleius Paterculus, Quinte-Curce, Juvénal, Martial et Frontin, auxquels on ajoute Corneille Tacite, qui vivait dans le second siècle, aussi bien que Pline le jeune, Florus, Suétone et Justin ».

Du Marsais rappelle que « l'adjectif classicus n'a pas la même acception qu'en Français », que « les classici cives étaient les citoyens de la première classe », que, le roi Servius ayant « partagé tous les citoyens romains en cinq classes », « ceux qui avaient mille deux cent cinquante livres de revenu, au moins, ou qui en avoient davantage (...) étaient appelés classiques ». Voilà pourquoi, explique-t-il, les « autores classici d'Aulu-Gelle ne veut pas dire les auteurs classiques, dans le sens que nous donnons parmi nous à ce mot » (c'est-à-dire expliqués dans les classe), « mais les auteurs du premier ordre, tels que Cicéron, Virgile, Horace, etc. ».

Autrement dit, le mot classique oscille entre deux pôles sémantiques : un pôle peu reluisant et guère élogieux, « auteurs de collège », et, à l'opposé, un pôle prestigieux et valorisant, « auteurs de premier ordre ». Les anciens lexicographes hésitent entre les deux pôles. Pour Richelet (op. cit.), est classique « l'auteur qu'on enseigne dans les classes », définition qu'il corrige en quelque sorte par « l'auteur qui est dans le rang des plus considérables, qui mérite le plus d'être pris pour modèle ». Richelet (op. cit.) illustre ce sens de l'exemple « Cicéron, Térence, Horace et Virgile sont des auteurs classiques latins ». Furetière renvoie classique aux collèges : « (Cet adjectif) ne se dit guère que des auteurs qu'on lit dans les classes, dans les écoles, ou qui y ont grande autorité » (Dictionnaire universel, 1690 : « Saint Thomas, le Maître des Sentences, sont des auteurs classiques qu'on cite dans les écoles de théologie ; Aristote en philosophie, Cicéron et Virgile dans les humanités, sont des Auteurs classiques »). Dans les autres exemples, Furetière penche pour un sens plus prestigieux : « Aulu-Gelle dans ses Nuits Attiques met au rang des auteurs classiques ou choisis Cicéron, César, Salluste, Virgile, Horace, etc. » et l'emploi de ce mot est restreint « aux auteurs qui ont vécu du temps de la République et sur la fin d'Auguste où régnait la bonne latinité, qui a commencé à se corrompre du temps des Antonins ». Les académiciens optent pour le prestige au détriment des collèges : « Cet adjectif) n'est en usage qu'en cette phrase auteur classique, c'est-à-dire un auteur ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il traite » (Aristote, Platon, Tite-Live, etc. sont auteurs classiques). « Ancien », « approuvé », « faisant autorité », c'est mieux que « destiné aux collégiens », surtout quand on sait quels sont aujourd'hui les auteurs de collégiens.

Dans les éditions ultérieures (1798 et suivantes), les académiciens, à la suite de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « On appelle auteurs classiques les auteurs anciens, généralement approuvés, et qui font autorité dans une certaine matière, comme Homère, Démosthène, Platon, Aristote, Virgile, Cicéron, Tite-Live, etc. » et « l'abbé Desfontaines donne à ce mot un autre sens, qui n'est pas autorisé par l'usage : des vers classiques, c'est-à-dire des vers de collège, qui doivent mourir dans les lieux où ils sont faits »), notent les deux sens de classique : « Auteur approuvé et qui fait autorité dans une certaine matière » et « (Il) se dit aussi quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, 1798), et dans la sixième édition (1835) : « Il se dit des auteurs du premier rang, qui sont devenus modèles dans une langue quelconque » et « Il se dit quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, études classiques, livres classiques).

 

C'est dans L'Encyclopédie (1751-64) qu'est noté pour la première fois dans un dictionnaire et par Du Marsais l'emploi moderne de classique : « On peut dans ce dernier sens (id est « de premier ordre ») donner le nom d'auteurs classiques français aux bons auteurs du siècle de Louis XIV ;  mais on doit plus particulièrement appliquer le nom de classiques aux auteurs qui ont écrit tout à la fois élégamment et correctement, tels que Boileau, Racine, etc. » Il semble qu'il ait pris conscience que la langue qu'il parle et écrit n'est plus tout à fait la même que celle de ces auteurs. C'est pourquoi il souhaite disposer d'une édition critique : « Il serait à souhaiter, comme le remarque M. de Voltaire, que l'Académie française donnât une édition correcte des auteurs classiques avec des remarques de grammaire ».

Ce sens entre dans la sixième édition du DAF (1835) : « Platon, Aristote, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, Tite-Live, etc., sont des auteurs classiques ; les auteurs, les écrivains classiques français, anglais, etc. On l'emploie aussi substantivement : les classiques français, anglais, etc. Recueil des classiques. Boileau est un de nos premiers classiques ». On peut donc considérer qu'à partir du XIXe siècle, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles sont tenus pour des classiques, ou bien parce qu'ils sont des auteurs de « premier ordre », ou bien parce qu'ils font l'objet d'un enseignement dans les collèges et lycées, ce qui est aussi un bel enterrement, ou bien encore parce qu'ils ne correspondent plus à l'esthétique nouvelle, dite romantique, comme l'expose Mme de Staël en 1810 dans De l'Allemagne (tome II : « de la poésie classique et de la poésie romantique »). C'est d'ailleurs ce sur quoi insistent en 1835 les académiciens, qui sur ce point font preuve de lucidité : « Classique se dit aussi, par opposition à romantique, des écrivains qui suivent les règles de composition et de style établies par les auteurs classiques ; il se dit également des ouvrages de ces écrivains. Auteur, écrivain, poète classique, poésie classique, poème classique, le genre classique ou, simplement, le classique, le genre des écrivains classiques ; on dit aussi, substantivement, les classiques et les romantiques, les partisans du genre classique et ceux du genre romantique ».

A partir du début du XIXe siècle, l'enjeu change. Il ne porte plus sur la distinction entre « auteur pour collégien » et « auteur de premier ordre », mais sur le contenu et les formes mêmes de la littérature, de la poésie, du théâtre, de l'art, et aussi sur les valeurs morales de la tradition et de la nouveauté. L'article classique du DAF, de la première à la quatrième et même à la cinquième édition, tient en deux lignes et ne traite que de l'emploi de cet adjectif comme épithète d'auteur ; à partir de 1835, il compte sept ou huit acceptions et emplois, comme adjectif et comme nom, et il traite de grands conflits esthétiques et moraux. Habituellement, les articles du Dictionnaire de l'Académie française (1835, 1879) sont plus courts, plus succincts, moins développés que ceux du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). Or, ce n'est pas le cas de classique. L'article qu'y consacre Littré est moins précis, comme si le romantisme avait moins ébranlé le positiviste Littré que les académiciens : « 1. Qui est à l'usage des classes. Qui appartient aux classes. 2. Auteur, poète, ouvrage classique, celui qui est regardé comme un modèle. 3. Qui appartient à l'antiquité grecque ou latine. 4. Classique, par opposition à romantique, qui est conforme ou qui se conforme aux règles de composition et de style établies soit par les auteurs de l'antiquité grecque et latine, soit par les auteurs classiques du XVIIe siècle ». A la suite de Du Marsais, Littré revient sur les deux pôles sémantiques de classique : « Les grammairiens anciens appelaient écrivains ou poètes classiques ceux qu'ils mettaient dans la première classe ; les modernes ont donné le même nom à ceux qu'on étudie dans les classes ; d'où la série des sens : qui est donné comme modèle et qui, à ce titre, appartient à l'antiquité, et enfin qui est opposé à romantique ».

Les innombrables enjeux dont classique est porteur expliquent sans doute l'extension presque à l'infini des emplois de ce mot, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Appliqué à un enseignement), qui comporte l'étude des langues grecques et latines (ou l'une de ces deux langues) » ; « (par opposition à baroque), qui s'inspire de l'antiquité par les thèmes développés, la pureté de la langue et le respect de certaines règles établies » ; « (Souvent opposé à romantique), fidèle à la tradition de l'antiquité ou des écrivains qui s'en réclament » ; « (Appliqué à tout écrivain consacré), qui est digne d'accéder, par la qualité littéraire de ses écrits, au patrimoine culturel de son pays » ; « Groupe d'économistes anglais et français que l'on considère comme les fondateurs de l'économie politique » ; « (Appliqué à un monument), qui s'inspire des édifices de l'antiquité et plus spécialement de la Grèce » ; « Danse classique, ensemble de pas et de mouvements servant de base à la danse enseignée dans les écoles de danse » ; « Musique classique, qui est conforme aux principes enseignés dans les écoles de musique » ; « Beauté classique, qui est conforme aux canons de la beauté antique » ; « (Appliqué à une personne), qui ne s'écarte pas du bon usage, des règles établies » ; etc. Ou encore, ces emplois étendus que relèvent les académiciens dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « Dans un emploi plus général, conforme aux méthodes habituelles, aux comportements usuels » (un procédé, un remède classique, moyens classiques, vêtement de coupe classique, armes classiques, une classique, course cycliste qui se dispute traditionnellement chaque année) et « Figuré et familier, une erreur, une faute classique, très répandue ».

Si l'on se rappelle un instant que la matrice de classique est classe, division de collège ou division de la société, cette prolifération sémantique s'explique aisément par la nature même de la modernité en France, celle qui commence justement, en même temps que cette prolifération, à la fin du XVIIIe siècle : à la fois sociale ou social-occultiste ou militante et enseignante. Dans ce cadre-là, classique qui touche aux deux môles de la modernité, que ce soit pour y adhérer (les collèges généralisés) ou pour s'y opposer (« de premier ordre »), devient un des concepts les plus riches de sens de la modernité, fût-ce comme repoussoir.

 

 

02 juin 2010

Culture bourgeoise

 

 

 

La culture bourgeoise est la matrice idéologique élaborée par Bourdieu, du Collège de France, et les idéologues qui se réclament du très haut patronage de cet éminent docteur. Homère, Virgile, Racine, le latin, le grec, La Fontaine, Hugo, Gide, etc. seraient donc des bourgeois, dont des oppresseurs imposent indûment l'étude à des enfants de prolétaires et cela, dans le cadre d'institutions dont la seule raison d'être est de maintenir les prolétaires dans leur état quasiment naturel d'exploitation.

Pour atteindre cet Himalaya, Bourdieu a fait procéder à des sondages d'opinion. Les philosophes des Lumières se défiaient de l'opinion, versatile, légère, fluctuante, et sur laquelle on ne peut rien fonder, ni de vrai, ni de solide. Fi de leurs leçons. Bourdieu a envoyé ses étudiants dans la rue, là où se dit, dans sa vulgate, la Vérité. Des quidams ont été interrogés sur leurs « goûts » ou sur leurs « préférences ». En corrélant les réponses (aux questions du type : quelle musique préférez-vous, celle de Bach ou celle d'Aimable ?) et les professions exercées ou le niveau des études des sondés, Bourdieu en a conclu que Bach, Rubens, Racine étaient bourgeois, puisque leurs noms étaient cités par des bourgeois ou par des gens suspectés de l'être, et il s'est fendu, en parodiant Kant, d'une jolie dissertation, rédigée dans une belle écriture, bien bourgeoise, sur le jugement esthétique, pour montrer que ce jugement n'a rien de naturel, mais qu'il est tout entier formé ou préformé par les préjugés sociaux de la classe dominante. Si Bach avait été le musicien préféré des fourmis, il aurait conclu, à n'en pas douter, en l'existence d'une culture fourmi.

Aujourd'hui, qui sont les bourgeois ? Les rares professeurs qui enseignent encore le latin et le grec dans les lycées pour un salaire cent fois inférieur aux gains d'un amuseur de la télé privée ? Soyons sérieux. Ces professeurs ne possèdent rien, même pas de « capital culturel ». Les bourgeois se nomment Bouygues, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Meissier, Lescure, Depardieu, Canal +, TF1, Zidane, etc. Ils possèdent des sociétés de communication, des chaînes de télévision, des agences de publicité, des holdings. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils pressent des CD. Ils diffusent de la culture. Leur culture, c'est la pub, la communication, la télé, les media, l'audiovisuel, le multimédia. Ils méprisent la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne font pas gagner d'argent. Publiez Racine ! La  vente des livres ne paiera même le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de production de feuilletons, de documentaires ou de films TV ou de pub, vous gagnerez des millions ; peut-être des milliards. Bouygues l'a compris. La culture bourgeoise rapporte gros.

Fini Homère, Virgile, La Fontaine, Hugo. La littérature, la langue, les formes élaborées d'art et d'expression sont remplacées par la communication, la pub, la BD, les media, l'audiovisuel, ce qui revient à initier les élèves aux « langages » dans lesquels les vrais bourgeois, ceux qui contrôlent les moyens de production et d'échange, investissent des milliards de francs et à former des consommateurs de cette culture nouvelle, sans doute pour assurer aux entrepreneurs un public captif et des rentes éternelles. Autrement dit, depuis 1975 et surtout depuis 1981, l'école, qui résistait jadis aux forces du fric, est devenue la forteresse de cette vraie culture bourgeoise qu'elle honnissait jadis, de la pire des cultures : celle du fric et de la frime, celle du vide et de la poudre aux yeux, celle de l'image facile et du son bruyant. La culture littéraire est gratuite et désintéressée, sa seule fin est la liberté de l'esprit. La culture bourgeoise dont se nourrit désormais l'école est cupide, elle abaisse, elle asservit, elle enchaîne, elle fait du fric, elle produit des barbares.

Pendant tout le XVIIe siècle, les notables qui contrôlaient les villes portuaires ou celles qui avaient de nombreuses fabriques refusaient que soient établis dans leur ville des collèges jésuites, parce que, estimaient-ils, « le commerce des lettres entrave le commerce des marchandises ». Ironie de l'histoire : il a fallu que les léninistes - qui nous assurent depuis un siècle qu'ils rétabliront la valeur d'usage contre la valeur marchande, dès qu'ils exerceront le pouvoir - accèdent au pouvoir pour que ce qui entrave le commerce des marchandises soit chassé de l'école.

 

Comment Bourdieu en est-il venu à accuser la littérature d'être bourgeoise, en dépit de toute réalité ? Pour cela, il faut replacer ses thèses dans le milieu et le moment où elles ont été formulées. Dans les années 1950, les clercs léninistes sont désespérés. L'idée de Révolution (ou prétendue telle) est morte. Staline l'a tuée. Les massacres massifs de ceux à qui elle était destinée - à savoir les ouvriers et les paysans - l'ont discréditée, du moins dans l'esprit des prolétaires. Seuls y croient encore les bourgeois, les petits bourgeois, les enfants de nantis, qui essayèrent de sauver la Révolution du naufrage dans lequel elle s'était à jamais abîmée. Dinosaures pathétiques, les clercs léninistes se demandèrent doctement pourquoi les exploités ne se révoltaient pas, pourquoi ils refusaient d'adhérer en masse au léninisme, qui devait leur prodiguer liberté, égalité, fraternité réelles et leur assurer - la théorie que rien ne démentait le prédisait à coup sûr - une vie meilleure, pourquoi les exploités défendaient avec hargne les privilèges de leurs exploiteurs.

La réponse donnée fut celle-ci : les exploités n'étaient plus eux-mêmes et, n'étant plus eux, mais autres, ils ne pouvaient pas prendre conscience des injustices qui leur étaient faites. Bref, ils étaient aliénés. Dressés à répéter les grimaces des exploiteurs, ils adoptaient leur mode de vie et singeaient leurs maîtres en tout. En priorité, il convenait de désaliéner les aliénés, pour faire en sorte qu'ils ne soient plus Autres. C'est la tâche à laquelle les clercs léninistes s'attelèrent dare-dare. Ils mirent au jour les mécanismes d'aliénation, à la fois pour les connaître et pour les clouer au pilori. Le principal mécanisme fut découvert. C'était la culture, non pas la culture savoir-faire et identitaire qui enchaîne les hommes à leurs prétendues racines, mais la culture littéraire, dite légitime, afin que, grâce à cet adjectif péjoratif, elle fût disqualifiée. Par culture légitime, il fallait entendre « ce qui était enseigné à l'école ». La société capitaliste étant régie par les seuls rapports de force, le fort imposait sa volonté aux faibles, en particulier pour tout ce qui se rapportait aux comportements, aux façons d'être, à la sensibilité, aux habitus, à l'ethos, à la morale, aux savoirs, à la culture. La littérature enseignée à l'école n'était rien d'autre que les préjugés de la bourgeoisie dominante. Parce qu'ils détenaient le capital, les nantis imposaient leurs préjugés aux prolétaires et exploités. Ils leur faisaient désirer les signes de leur « capital culturel ».

Alors commença la suspicion, dont pâtissent les humanités, les belles-lettres, la littérature, au point d'être chassées de l'école, qui cesse d'être scholé ou loisir, ce lieu où les maîtres ont pour seul objectif d'apprendre aux élèves (ceux qu'ils élèvent au-dessus de ce qui les détermine à être), à se passer de maître, où le « magister » critique le « dominus » et où la fin de tout enseignement, quel qu'il fût, est la liberté de l'esprit. L'école étant le lieu privilégié de la (honteuse) reproduction sociale, où se répètent ad vitam aeternam les rapports d'exploitation et où des maîtres, transformés en nervis, apprennent aux enfants des exploités et eux-mêmes futurs exploités la soumission, la docilité, le respect, la culture légitime, il faut la changer ou la détruire.

Telles sont les bourdivines thèses de la reproduction et de la distinction, honnies et mauvaises (la reproduction et la distinction), ressassées (les thèses) ad nauseam - et colorées de ce fait d'un vernis de vérité - pendant les années 70 et 80 par de beaux esprits, ayant réussi, nantis, honorés, établis, décorés, à qui un Etat aveugle prodiguait crédits et subventions.

 

 

Au moment où ce corpus idéologique - sauver la Révolution en accusant la culture, dite bourgeoise, d'en être le principal obstacle - a été constitué, s'est répandue en Occident, à la suite du succès de quelques ouvrages d'anthropologie, une autre conception de la culture. Les deux notions de révolution (à sauver) et de culture (redéfinie) vont alors pouvoir converger et se fondre dans la « révolution culturelle ».

A la fin du XIXe s, les anthropologues étudiaient les races. Ils pesaient les crânes, ils mesuraient les angles sphénoïdaux. A chacun de nous, ils assignaient une race. Nous étions classés. A un millimètre près, le génie pouvait être étiqueté crétin. Au XXe s, les anthropologues ont changé : ils étudient les cultures. Ils pèsent les spécificités et ils évaluent les identités. A chacun de nous, ils assignent une culture, celle du père, du sang, du sperme ou de la tribu, et qui, nous déterminant, nous stigmatise aussi. En un siècle, les adjectifs ont changé. De raciale, l'identité est devenue culturelle; les noms aussi : la hiérarchie des races est dite « creuset de différences ». Pourtant, tout n'est pas identique. Il y a du nouveau. La race entravait les carrières dans l'Université; la culture les accélère. On ne crie plus « vive la culture », mais « vive les cultures, toutes les cultures du monde ».

Les dominus qui contrôlent le Ministère de l'Education nationale jugent qu'il est inutile ou dangereux ou impérialiste (et tout ce qu'on voudra d'autre) d'enseigner à des enfants d'immigrés originaires du tiers monde la littérature (et la culture) française, qui, selon eux, présente trois tares : elle est bourgeoise, littéraire, occidentale ; elle est censée exprimer le génie d'un peuple (spécifique) ; elle en incarne les vertus ou les traditions. Et si elle prétend à l'universel, c'est par ruse. C'est pourquoi les sociologues qui inspirent les dominus accusent les professeurs (parce qu'ils sont français) nommés dans les quartiers « difficiles » d'être des colons et d'imposer par la force ou la violence à des enfants sans défense une culture qui n'est pas la leur.

D'où vient ce délire ? Tandis que la littérature dite « bourgeoise » ou « légitime » était, dans les années 1950-60, vouée aux gémonies, en attendant qu'elle disparaisse, le tiers monde se transforma en utopie. Là fleurissaient les cultures, là s'épanouissaient les différences, là vivait l'Autre, le seul à mériter d'être désigné « Autre » avec un A majuscule (en fait, où il était réputé y fleurir, s'y épanouir, y vivre). Le tiers monde devint le paradis, l'île de Bernardin de Saint-Pierre, les Charmilles de Rousseau, le royaume de l'innocence, de la pureté de sang et sans tâche, celui du refus de la civilisation. Là était engendrée l'humanité nouvelle.

Le terme tiers monde fut forgé, après la deuxième guerre mondiale. La seconde guerre mondiale eut pour conséquence de diviser le monde en trois blocs : l'Ouest, l'Est et le reste ; soit le monde libre, dit capitaliste, démocratique, libéral, occidental, l'Ouest ; le monde communiste ou socialiste qui comprenait les satellites de l'URSS et que l'on nommait l'Est (et non pas l'Orient). Les autres pays, qui n'étaient inclus ni dans le premier ni dans le deuxième monde, étaient regroupés dans un ensemble dit « tiers monde », et réunissant la plupart des pays non alignés, ni capitalistes, ni communistes, parce qu'ils refusaient en apparence de choisir entre l'Ouest et l'Est, même s'ils étaient des alliés de l'URSS. Je ne me prononcerai pas sur la justesse de cette tripartition, qui paraît bien dérisoire aujourd'hui, quand on observe le monde, ni même sur ce que cette tripartition doit à la culture judéo-chrétienne, étant à la fois trinité (le Père, le Fils, le Saint-Esprit) et calque de l'organisation d'ancien régime (noblesse, clergé, tiers état), elle-même dérivant de la tripartition fonctionnelle que Dumézil a cru déceler dans l'idéologie indo-européenne et a décrétée matricielle : les guerriers, les prêtres, les producteurs. Chez les maîtres de l'EHESS et du Collège de France, le tiers monde fut à l'Ouest et, éventuellement, à l'Est ce que, dans l'ancien régime, le tiers état était à la noblesse et au clergé. Les paysans, les artisans, les marchands regroupés dans le tiers état produisaient les biens, nourrissaient les deux autres ordres, payaient les impôts. Ils représentaient à peu près 90% de la population de la France ; mais, réputés pauvres ou exploités, dominés politiquement, ils étaient déchus de leurs droits naturels. De même, le tiers monde fut réputé pauvre, exploité, dominé, aliéné, déchu de ses droits. Ses richesses étaient pillées au seul profit de l'Ouest et de l'Est, ses habitants humiliés, leurs droits naturels niés. Ils étaient victimes de la même injustice que les serfs d'Europe ou les esclaves de l'Antiquité.

A la culture - littéraire, bourgeoise, légitime, occidentale - furent opposées les cultures venant du tiers monde ; la première une et uniforme, les secondes, multiples, diverses, variées, plurielles. La culture fut assimilée au rouleau compresseur qui nivelle tout, puis elle fut diabolisée et satanisée ; les cultures, embellies, angélisées, idéalisées, du tiers monde, la supplantèrent. La culture ne fut plus un arrachement, une élévation, une émancipation. Ce ne fut plus l'esprit qui se libère de ses chaînes, mais le contraire, à savoir l'esprit qui se complaît dans ses chaînes, qui reste fidèle aux traditions, aux tatouages, aux marques, aux racines, qui fait de la répétition des mêmes gestes, des mêmes croyances, des mêmes comportements, des mêmes façons de faire, transmis par le père à ses fils et par la mère à ses filles, de la nuit des temps à la parousie finale, au iota près, sans mutation, sans changement, sans transformation, l'horizon indépassable de l'humanité. Aucun clerc, sauf Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, ne s'interrogea sur les origines de cette acception nouvelle de la culture, aucun ne s'aventura à en faire l'archéologie. Foucault faisait archéologie de tout, ses disciples se gardèrent bien de fouiller ces cultures-là. Pourtant, c'eût été instructif. L'audacieux qui l'eût tenté aurait été un bienfaiteur : il aurait prévenu les illusions, les délires, les impasses, auxquels se sont abandonnés trop de clercs. A l'origine des « cultures », il y a Herder, le Volksgeist, le Kulturkampf bismarckien, la pensée conservatrice, réactionnaire, contre-révolutionnaire, qui a nourri le pangermanisme, a exalté le peuple et le sang allemands, a cru dans la supériorité des aryens sur tous les autres. Le sang, les gènes, la soumission à l'autorité, l'obéissance du fils au père, la loi des pères, tout cela fait les cultures, seules dignes d'être enseignées dans l'école du XXIe s, en lieu et place de la littérature.

 

 

31 mai 2010

Attitude

 

 

Attitude est un de ces mots de peintre, de sculpteur ou d'artiste qui, comme site, paysage, groupe, couleur locale, etc. se sont étendus, surtout au XIXe siècle, à d'autres domaines que l'art et ont été accaparés par les spécialistes en sciences de l'homme et de la société et par le show-biz (positive attitude).

Le mot est emprunté en 1637 de l'italien attitudine, attesté pour la première fois dans les Scritti scelti de Léonard de Vinci, et employé en français d'abord comme un terme de Beaux-arts au sens de « situation, position du corps » dans une lettre de Poussin. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), il est défini ainsi : « Terme de peinture, l'action et la posture où l'on met les figures qu'on représente. Terme de dance, sorte de posture ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) reprend cette définition : « Terme de peinture et de sculpture, certaine disposition de figures d'un tableau ou l'action et la posture d'une statue » (exemple : « Ce peintre a un beau coloris, mais il n'est pas heureux à donner de belles attitudes à ses ouvrages »). Furetière ajoute : « Ce mot vient de l'italien attitudine ». Les autres lexicographes suivent cette voie : Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1694 : « Terme de peinture et de sculpture, disposition de figure. De l'italien attitudine »), les académiciens (DAF, 1694 : « Action, posture des figures, soit dans la sculpture, soit dans la peinture » ; 1762 : « Situation, position du corps ; il se dit ordinairement en parlant de sculpture et de peinture » ; belle attitude, toutes les attitudes de ce tableau sont admirables, mettre un modèle dans une certaine attitude, le peindre dans une certaine attitude), les encyclopédistes (L'Encyclopédie, 1751-64 : « En terme de peinture et de sculpture, position ou action de figures en général : néanmoins il semble convenir particulièrement à celles qu'on a mises dans une position tranquille »).

A compter de la cinquième édition du DAF (1798), un sens figuré, qui n'a plus de lien avec la peinture, est glosé ainsi : « On dit figurément l'attitude du respect, de la crainte, de la menace, pour dire l'attitude qui exprime ces sentiments ou ces passions. On dit en ce sens que quelqu'un prend une certaine attitude imposante dans les occasions pour dire qu'il sait s'y faire respecter » ; la définition de la sixième édition (1835) est un peu plus ample : « Attitude se dit figurément de la situation dans laquelle on se trouve, on se maintient à l'égard de quelqu'un, des résolutions, des dispositions où l'on paraît être » (Il a gardé dans toute cette affaire une attitude ferme ; le gouvernement prit une attitude qui rassura les amis de la paix publique ; l'attitude calme de la nation déconcerta les agitateurs ; ce corps vénéré conserva la noble attitude dans laquelle il s'était placé ; la Russie prit une attitude fort inquiétante pour ses voisins ; l'attitude hostile, l'attitude menaçante de telle puissance, fait appréhender une prochaine rupture). Quelques années plus tard, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le sens propre ou premier (« manière de tenir le corps ; cet acteur a de belles attitudes ; l'attitude du respect, de la soumission ») n'est plus mentionné comme propre à la peinture ou aux arts plastiques, tandis que le sens figuré est glosé par le seul synonyme disposition (« le gouvernement par son attitude a rassuré les amis de la paix »).

Au XXe siècle, le sens social ou psycho-social occupe de plus en plus de place dans les articles de dictionnaires, reléguant le sens premier, propre aux Beaux-arts dans des remarques ou dans un ou deux exemples. Les rédacteurs du TLF ont beau distinguer l'attitude de la posture, rien n'y fait. Sociologues et psycho-sociologues infligent de nouvelles blessures à la langue : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « Disposition d'esprit, déterminée par l'expérience à l'égard d'une personne, d'un groupe social ou d'une chose abstraite (problème, idée, doctrine, etc.) et qui porte à agir de telle ou telle manière ». Pour les sociologues, c'est la « position de tel individu, membre de tel groupe, en face de tel problème collectif ». Les attitudes se « mesurent » à l'aide de questionnaires, échelles de notations, interviews, tests projectifs, etc. « L'enquête d'attitudes cherche à saisir les façons de réagir des individus vis-à-vis de tel problème alors que le sondage d'opinion ou Gallup s'efforce de percevoir ce que pensent les individus » (1968).

Rideau.

 

27 mai 2010

Bon sang ne saurait mentir

 

 

 

Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.

Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.

Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.

En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.

 

70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.

Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.

 

 

 

20 mai 2010

Pédagogisme

 

 

 

Ce sont les Instituts de Formation des Maîtres, créés par le sinistre Jospin sur le modèle des Instituts de Formation Professionnelle (1941) du non moins sinistre Carcopino, ministre de Vichy, qui a banalisé l'emploi de pédagogisme, car ces Instituts sont des temples voués à Sainte Pédagogie. En bref, le pédagogisme est une plongée au cœur de la grande religion illuministe et socialo-occultiste moderne. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la plupart des volumes ont été publiés alors que les monuments jospinistes à la gloire du pédagogisme n'étaient pas sortis de terre (la loi qui les établit date du 14 juillet 1989), le mot est tenu pour « rare » (le 15 juillet 1989, il est sauvé de la pénurie) et « plutôt péjoratif ». A partir du 15 juillet 1989, il va devenir ouvertement péjoratif, polémique, militant pour désigner les gros consciencieux de la social-pédagogie.

La définition « système des pédagogues » est prudente. Elle ne laisse rien percer du combat mené par le savoir et la connaissance contre l'hydre. Pourtant, pédagogisme, dérivé de pédagogie, n'est ni récent, ni nouveau. George Sand, qui aurait mis le feu aux Instituts à la Jospin et à la Carcopino, si elle était née un siècle plus tard, l'emploie : « Comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie » (1832) ; les Goncourt aussi : « la jeunesse actuelle semble cesser d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogisme » (1884). Le sens en est, de toute évidence, défavorable.

En fait, le nom est attesté pour la première fois dans l'édition de 1595 des Essais de Montaigne (Livre I), sous la forme hellénisante paidagogisme et dans deux contextes différents : « notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l'action » et « prenant l'instruction à son progrès des paidagogismes de Platon ». Les anciens lexicographes (La Curne de Sainte-Palaye, XVIIIe siècle, Littré et Godefroy, XIXe siècle) ne citent que le premier extrait, dont ils tirent la définition « système des pédagogues », qui est reproduite par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et dans le Trésor de la langue française (op. cit.). La seconde citation (« paidagogismes de Platon ») figure dans le Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle d'Edmond Huguet, qui en extrait la définition « méthode d'enseignement ». C'est sur cette seconde citation de Montaigne que se fonde Barré (1842, Complément au DAF) pour définir ainsi, plutôt positivement, pédagogisme : « (vieille langue) il s'est dit de l'enseignement sous forme de dialogue, et particulièrement des dialogues de Platon. Montaigne l'a employé dans ce dernier sens : les paidagogismes de Platon ». Certes, ce pédagogisme-là est propre à l'Antiquité, mais pas à n'importe quelle antiquité : Socrate, Platon, le lycée, l'académie, Athènes, le Ve siècle avant notre ère ; en 1842, il est caduc depuis plus de vingt siècles et appartient à une époque révolue de l'histoire. Et il n'a jamais été dans l'intention, secrète ou avouée, de Jospin, Carcopino et autres gros consciencieux du social exerçant dans les Instituts de Formation créés par ces deux maîtres penseurs, de ressusciter Socrate. Imaginez Meyrieu se prenant pour Socrate : c'est la limace qui se met à penser.

 

 

 

19 mai 2010

Tectonique

 

 

Ce mot savant, nom et adjectif, attesté en 1895 (La Tectonique des Alpes), est emprunté de l'allemand Tektonik (attesté en 1875), lequel est emprunté du grec (« propre au charpentier »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35), la définition en est vague et très générale : « science de la structure ; il se dit spécialement, en termes de géologie, en parlant de la structure de la terre », mais à peu près conforme au savoir géologique de la fin du XIXe siècle. Or, ce savoir s'est accru dans d'importantes proportions, en particulier grâce à Wagener, qui a avancé (et démontré) l'hypothèse de la tectonique des plaques et des effets, dont la dérive des continents. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tiennent heureusement compte de ces connaissances nouvelles pour établir le sens de tectonique, terme de géologie : « étude des déformations de l'écorce terrestre dues à des forces internes, et de la structure des roches qui en résulte » ; « ensemble des mouvements, des déformations de l'écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation » (tectonique des plaques ; les tectoniciens du XXe siècle ont déjà distingué une tectonique profonde, de type cassant, concernant les socles anciens, cristallins, métamorphiques et rigides et une tectonique de couverture, concernant les terrains sédimentaires post-hercyniens, plus ou moins vivement plissés, et déplacés) ; « structure, disposition de terrains résultant de ces déformations » (tectonique de failles, de plissements, alpine).

Ce mot savant est moins récent qu'on ne pourrait le croire. Dans l'ancienne langue française, le mot tectonique emprunté du grec était en usage dans le mot composé hercotectonique (avec ou sans tiret entre les deux mots), formé de herko, « clôture », et de tektonikos, « de charpentier », pour désigner « l'art de fortifier les places, de retrancher un camp, un poste, etc. » selon les académiciens (DAF, 1762, 1798, 1835, 1879) ou « art de fortifier les places, de faire des retranchements, etc. », selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans ces emplois, l'emploi de tectonique, au sens grec de propre au travail du charpentier, se justifie, pour la simple raison que les fortifications ont longtemps été faites de bois, alors que l'emploi de tectonique en géologie est tout métaphorique : que viennent faire les charpentiers dans les mouvements de l'écorce terrestre ?

Le premier lexicographe à enregistrer ce mot est Thomas Corneille en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) : « partie de l'architecture militaire, qui travaille à la munition » (ou à la « provision des choses nécessaires dans une armée ou dans une place de guerre », DAF, 1694). Le mot disparaît dans la huitième édition du DAF (1932-35) et il est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs se contentent de reproduire la définition du DAF de 1762 à 1879.

 

14 mai 2010

Mammouth

 

 

 

 

Le mot est russe. Dans un récit de voyage en Moscovie, publié au début du XVIIIe siècle, il est attesté sous la forme mammut, puis dans L'Encyclopédie (1751-64) sous les formes mammon et mammut dans l'article Ivoire fossile et mammoth dans l'article Os de mammoth. L'orthographe mammouth s'impose au XIXe siècle. C'est le « nom que l'on donne en Russie et en Sibérie à des ossements d'une grandeur très considérable que l'on trouve en grande quantité dans la Sibérie... et que quelques-uns ont regardé comme des ossements d'éléphants » (Encyclopédie, article os de mammoth) ; et « les Iakoutes (...), qui habitent ce pays, croient que ces dents (l'ivoire fossile) appartiennent à un animal énorme qu'ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n'en ont jamais vu de vivants, ils s'imaginent qu'il habite sous terre et meurt aussitôt qu'il voit le jour (...) Quant aux éléphants, ce serait vainement qu'on en chercherait aujourd'hui de vivants en Sibérie ; on ne les trouve que dans les pays chauds et ils ne pourraient vivre sous un climat aussi rigoureux que celui où l'on rencontre les restes de leurs semblables. A quoi donc attribuer la grande quantité d'ivoire fossile qui se trouve dans une région si septentrionale ? (...) Il faudra donc conclure que dans des temps dont l'histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d'un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et que cette même révolution a entièrement changé la température de cette région » (Encyclopédie, article « ivoire fossile »).

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 (sixième édition) : « animal du genre de l'éléphant, dont l'espèce a disparu, et dont on retrouve les ossements en terre, surtout près des grandes rivières de Sibérie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : « animal du genre de l'éléphant dont l'espèce a disparu et dont on retrouve en terre, surtout en Sibérie, les ossements quelquefois encore revêtus de la chair et de la peau... On a dit aussi mammont ». Il l'illustre de cet extrait de Cuvier : « parmi ces animaux, se montre surtout l'éléphant, appelé mammouth par les Russes, haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine grossière et rousse, et de longs poils noirs et raides qui lui formaient une crinière le long du dos ». Alors que les académiciens étendent ce terme aux mastodontes : « il se dit souvent aussi d'un autre genre d'animal fossile, à dents mamelonnées, autrement nommé mastodonte », Littré condamne cette extension : « le nom du mammouth, qui est l'elephas primigenius, ne doit pas s'appliquer aux espèces du genre mastodonte, que plusieurs caractères distinguent de celles du genre éléphant » - ce dont les académiciens prennent acte dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « éléphant gigantesque dont l'espèce a disparu et qu'on retrouve à l'état fossile ».

Les auteurs de dictionnaires actuels tiennent compte des progrès accomplis dans la connaissance des espèces disparues et de la découverte de restes de ces animaux en France : « gigantesque éléphant fossile de l'ère quaternaire caractérisé par une toison à longs poils et de longues défenses recourbées, et dont on a retrouvé de nombreux restes en France (en Dordogne) et surtout en Sibérie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Dans ce dernier dictionnaire, sont relevés aussi les emplois métaphoriques de mammouth pour désigner une personne qui a joué un rôle déterminant dans la vie politique, comme dans cet extrait de Mauriac (1961) : « les personnages consulaires de la IIIe République, dont Herriot fut le dernier mammouth vivant, ne feront pas trop mince figure dans l'Histoire. C'est que leurs successeurs furent très petits pour la plupart ». Les amateurs de rugby ont sans doute entendu les journalistes sportifs parler de « coup de pied de mammouth » et les consommateurs du Sud Ouest, au temps où existaient des supermarchés nommés Mammouth, se souviennent peut-être de ces bons mots dignes du Hérisson ou de l'Almanach Vermot : « les paysans (du coin) amènent leur vache au taureau et leur femme au Mammouth ».

 

 

07 mai 2010

Infibulation (note déconseillée aux âmes sensibles)

 

 

Le verbe est attesté en 1798 ; le nom en 1578 dans l'ouvrage de Joubert, Erreurs populaires au fait de la médecine (« ainsi faisait-on anciennement l'infibulation ou bouclure, comme Celse le récite »). En latin, infibulare a pour sens « attacher avec une agrafe (ou fibule) ». Cette action est décrite ainsi en 1817 : « Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix, et même aussi plusieurs autres histrions et danseurs, et jusqu'à des gladiateurs ». Il faut comprendre que le sexe de ces chanteurs était attaché avec une agrafe. L'opération est horrible, évidemment, mais elle a disparu depuis près de deux millénaires de nos climats. Il est vrai qu'elle ne touchait que peu d'individus : chanteurs, histrions, danseurs. Ce n'est qu'un vestige d'époques barbares. Le nom entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la cinquième édition (1798) ; le verbe en 1835 (sixième édition), où il est défini ainsi, en des termes vagues : « faire l'opération de l'infibulation » (Littré, 1863-77, de même ; DAF, 1932-35 : « pratiquer l'infibulation »).

Pour comprendre ce que désigne le verbe infibuler, il faut se reporter à l'entrée infibulation. La définition d'infibulation est un peu plus claire. Dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), c'est une « opération de chirurgie, que les anciens pratiquaient sur les jeunes hommes, pour les empêcher d'avoir commerce avec les femmes » ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798), une « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération ». C'est ainsi que, « venue d'Asie », selon Pierre Larousse, l'infibulation se pratiquait dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains : « Cette opération, que Celse a décrite, consistait à passer dans le prépuce, ramené au-devant du gland, un anneau qui, scellé sur le champ, ne devait être rompu qu'à l'âge où le développement du corps était complet et la puberté parfaitement caractérisée » (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1863-90).

L'infibulation des garçons appartient à une histoire révolue ; celle des filles à notre « modernité ». Les académiciens en prennent conscience en 1835 quand ils ajoutent, dans la définition, à l'anneau qui sert à agrafer le prépuce, la « suture », qui coud les lèvres du sexe féminin : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, ou même d'une suture, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne désigne que l'infibulation masculine : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à la génération », ce que ldécrit d'ailleurs Buffon (cité par Littré) : « l'infibulation se fait en tirant le prépuce en avant ; on le perce et on le traverse par un gros fil que l'on y laisse jusqu'à ce que les cicatrices des trous soient faites ; alors on substitue au fil un anneau qui doit rester en place »... Pierre Larousse (op. cit.) ne prend pas de gants. Il décrit l'opération, telle qu'elle se pratiquait de son temps et telle qu'elle se pratique encore dans certains pays d'Afrique : « cette opération, chez les jeunes filles, consistait à réunir les grandes lèvres de la vulve au moyen d'un anneau qui, passé dans ces parties, vis-à-vis du vagin, permettait l'issue facile de l'urine et du sang menstruel, en même temps qu'il s'opposait à l'introduction de tout corps étranger dans le canal vulvo-utérin. Cette opération, modifiée de cent manières, s'est perpétuée chez tous les peuples qui unissent à des passions brûlantes une jalousie effrénée, et où l'éducation morale des filles étant nulle, aucun frein, si ce n'est un obstacle mécanique et une continuelle surveillance, ne peut mettre leur chasteté à l'abri de toute atteinte ».

Au début du XXe siècle, les académiciens (DAF, huitième édition, 1932-35) ont conscience de la perpétuation de cette opération « pratiquée chez certaines peuplades sauvages et qui consiste à empêcher l'accouplement en garnissant d'un anneau le prépuce d'un homme ou le vagin d'une femme ». De toute évidence, la chose indigne ces braves gens. En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) s'abstiennent de formuler, à la différence des académiciens et de Pierre Larousse, tout jugement sur cette opération, qu'ils décrivent élégamment et froidement ainsi, tout en notant que l'infibulation se pratique aussi « sur l'animal » : « opération pratiquée sur l'être humain ou sur l'animal et qui consiste à fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d'empêcher les rapports sexuels ». Il est vrai que dans les années 1960, les Occidentaux sont obligés de croire que « tout se vaut » et, s'ils n'en sont pas persuadés, ils sont obligés de feindre de le croire, prudence étant mère de sûreté. Ils ne font donc pas allusion à la disparition sous nos climats de l'infibulation masculine, non plus qu'à la perpétuation de l'infibulation féminine sous d'autres climats. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le tabou relativiste est évidemment de rigueur : « opération destinée à empêcher les rapports sexuels et qui consiste le plus souvent à fixer un anneau en travers du prépuce chez l'homme ou des grandes lèvres chez la femme », mais l'exemple qui illustre la chose laisse supposer que, peut-être, les académiciens aimeraient se libérer ou être libérés du tabou qui leur est imposé : « l'infibulation est encore pratiquée dans certaines ethnies en raison de tabous sexuels ou religieux », attribuant la persistance de la chose à d'autres tabous, qu'ils qualifient sans les nommer (prudence, là encore, est mère de sûreté).

 

 

06 mai 2010

Gastronomie

 

 

 

Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.

Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).

Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).

 

Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.

 

01 mai 2010

Se suicider

 

Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».

Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».

La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.

 

24 avril 2010

Topinambour

 

« On les fait nommer toupinambaux aux crieurs de Paris ; les sauvages les nomment chiqueli », écrit dans son Histoire de la Nouvelle-France Marc Lescarbot, qui a participé avec Champlain à la découverte du Canada. Il en a rapporté cette plante, nommée chikli ou chiqueli dans la langue des naturels du Canada, et que, par erreur, des Parisiens, au moment de la venue en France de naturels du Brésil, les tupinambas, ont baptisée du nom de ce peuple. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) la confond avec la pomme de terre : « racine ronde qui vient par nœud, qu'on fait cuire, qu'on pèle, qu'on mange et qu'on accommode avec du beurre, du sel et du vinaigre en carême » et il ajoute : « les taupinambours ne sont pas fort bons ».

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « sorte de pomme de terre, qui vient aux racines d'une plante du même nom ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), plusieurs articles sont consacrés au topinambour, soit à l'entrée homonyme (« Histoire naturelle, botanique, les topinambours sont des tubercules de la plante que plusieurs botanistes appellent helianthemum tuberosum esculentum... ; chaque tige jette diverses petites racines, rampantes, garnies de fibres capillaires, qui s'étendent au long et au large, entre lesquelles croissent à la distance d'un pied de cette racine-mère plusieurs tubercules ou excroissances compactes qui soulèvent la terre ; une seule de ces racines produit 30, 40, 50 et quelquefois un plus grand nombre de ces tubercules... »), soit à l'entrée batate (« batate, topinambour ou pomme de terre : on en distingue de trois espèces, celle d'Espagne, celle de la Virginie et celle du Canada »), soit à l'entrée pomme de terre (« pomme de terre, topinambour, batate, truffe blanche, truffe rouge : cette plante qui nous a été apportée de la Virginie est cultivée en beaucoup de contrées de l'Europe, et notamment dans plusieurs provinces du royaume »).

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition s'amplifie : « plante qui porte une tige haute de quatre ou cinq pieds et dont les racines sont garnies d'une multitude de tubercules, dont la peau est brune et la chair blanche ; on les nomme aussi topinambours, du nom de la plante. Ils sont bons à manger » (1798, 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) adopte la terminologie des botanistes : « plante de la famille des composées, genre hélianthe, helianthus tuberosus ; tubercules que produit cette plante, alimentaires pour l'homme et les animaux, et dont le goût est analogue à celui des fonds d'artichaut, mais plus sucré ». Il cite une lettre de Guy Patin, datée de 1658 : « pour les topinambours, c'est une plante qui vient de l'Amérique, de laquelle il n'y a nul usage à Paris, ni ailleurs que j'aie ouï dire ; autrefois les jardiniers en vendaient la racine, qui est bulbeuse et tuberculeuse ; mais on n'en a pas tenu compte ; il y fallait beaucoup de sel, de poivre et de beurre, qui sont trois méchantes choses.... feu M. Moreau appelait cette plante tubera canadensia ; les capucins et autres moines qui avoient voyagé et qui autrefois les ont cultivés les appelaient artichauts du Canada ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française enchérissent sur Littré pour ce qui est de la terminologie botanique : « plante vivace de la famille des composées, caractérisée par des racines formant des tubercules, par une haute tige droite, par des feuilles lancéolées, dentées, rugueuses, par des fleurs terminales, radiées, jaunes et brunes » (synonyme scientifique hélianthe tubéreux) et « par métonymie, tubercule de cette plante, utilisé pour l'alimentation animale et parfois humaine ».

Longtemps, les paysans ont cultivé les topinambours pour en nourrir leurs cochons. Entre 1940 et 1945, sous l'occupation, les meilleures récoltes de France nourrissaient les Allemands. Il ne restait plus aux Français que ce qu'ils pouvaient disputer aux cochons. Mme de Beauvoir, dans ses Mémoires, s'en souvient : « l'ère des restrictions avait commencé (...). Ma mère confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où la saccharine remplaçait le sucre ; elle nous servait (...) de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes, artichauts de Jérusalem ». Ce souvenir de Mme de Beauvoir, c'est sans doute ce que cette dame a écrit de meilleur.

 

 

22 avril 2010

Récit

 

 

Voici en téléchargement le récit de mon ami Barroso traduit du portugais par Personne

ALJ

 

Récit de Barroso.rtf

 

16 avril 2010

Pygmée

 

 

 

 

Ce mot est emprunté au latin, lequel l'a emprunté au grec. En grec, il signifie au sens propre « grand d'une coudée », la coudée ou en grec « poing » étant égale à 18 doigts et valant 33 centimètres, précise Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), du coude à la naissance des doigts. Dans l'antiquité, l'existence des pygmaei tient du mythe : ces peuples étaient censés vivre dans diverses régions du monde. Dans L'Encyclopédie (1751-64), Jaucourt démystifie ces croyances : « peuples fabuleux à qui les anciens ne donnaient qu'une coudée de hauteur ; ils ont mis de tels peuples dans l'Inde, dans l'Ethiopie et à l'extrémité de la Scythie. Des voyageurs modernes mettent à leur tour des Pygmées dans les parties les plus septentrionales de l'univers. Il est vrai que quelques nations qui habitent les terres arctiques, comme les Lapons et les Samoyèdes, sont d'une petite taille ; mais quelque petite que soit leur taille, ils ont plus de deux coudées ; les Pygmées d'une coudée n'existent que dans les fables des poètes, dont les anciens écrivains s'amusaient, sans en croire un mot. Strabon regarde absolument les Pygmées comme un peuple imaginaire, car il ajoute qu'aucune personne digne de foi ne soutenait en avoir vu... » Le seul géographe ou naturaliste de l'antiquité qui ait évalué à peu près correctement (à plusieurs centaines de kilomètres près) le lieu où vivent des pygmées est Pline, qui « dit simplement que quelques-uns avaient rapporté que les nations des Pygmées habitaient dans les marais où le Nil prenait sa source ».

En français, le nom pygmée est attesté à partir du milieu du XIIIe siècle sous la forme pigmain ou pigman ou pigmeon ou sous celle du diminutif pigmeau : « Ces gens ont pour nom pigmains /Et sont tout petits comme nains » ; « Et en maint lieu, la où nous fûmes / Géants horribles de grandeur /Pimains et gens de grande laideur / Vîmes » ; « Pour ce sont li pigmeons petits parce qu'ils sont engendrés de petites mères ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), mais la connaissance sur laquelle repose la définition (« petit homme qui n'a qu'une coudée de hauteur ») tient encore des mythes antiques et même, dans l'exemple « les Anciens ont dit que les Pygmées combattaient avec les grues », des mythes bibliques : « il est souvent fait mention des Pygmées dans l'Ecriture... Il semble... que les Pygmées obligés de céder à la guerre continuelle que leur faisaient les grues s'étaient retirés sur les côtes de Phénicie pour se mettre au service des habitants de Tyr, qui les placèrent sur leurs tours, comme si de pareils soldats avaient pu faire l'ornement d'une ville, qui, selon le prophète Ezéchiel, avait dans ses troupes des soldats de presque toutes les nations ». Jaucourt, dans L'Encyclopédie, ne croit pas à ces fables ; les académiciens, à compter de la quatrième édition (1762), non plus : « petit homme que l'Antiquité a feint n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1762, 1798) ; « nom que l'antiquité donnait à de petits hommes qu'elle supposait n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1832-35) ; « nom que l'antiquité donnait à un peuple légendaire d'Afrique ou d'Asie, que l'on disait composé d'hommes d'une coudée de haut », non plus que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, et selon la Fable, petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut »), Littré (op. cit. : « nom d'une nation fabuleuse dont le peuple n'avait, suivant les poètes, que la hauteur d'une coudée, et qui guerroyait contre les grues ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « (antiquité) individu appartenant à une population légendaire de très petite taille localisée aux sources du Nil ou en Éthiopie »).

Ce que notent les lexicographes, c'est l'extension de ce nom aux nains : « on appelle aussi pygmée un nain ou un fort petit homme » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35), Féraud (op. cit.) précisant que, employé dans ce sens, le terme est plaisant : « parmi nous, on donne ce nom, en style plaisant ou critique, à un nain, à un fort petit homme ». De là, le nom s'étend à des personnes qui sont « petites » par l'absence de talent : « pygmée se dit aussi, figurément et par mépris, de tout homme sans talent, sans mérite ou sans crédit, qui s'efforce vainement de nuire à quelqu'un d'illustre ou de puissant ; il méprisa les attaques de ces pygmées littéraires » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35) ; « figuré, homme sans mérite ou sans crédit qui attaque, comme les Pygmées attaquent les grues, quelqu'un d'illustre ou de puissant » (Littré, op. cit.) ; « par analogie, individu insignifiant, sans talent ou sans crédit ; les pygmées de la littérature » (TLF, op. cit.).

En fait, il faut attendre le XXe siècle pour que, la connaissance des peuples du monde progressant, la définition de ce nom sorte de la fable poétique ou des mythes. Littré, qui faisait de la science et était un positiviste convaincu, répand encore ces mythes : « par extension, nom donné à quelques races d'hommes très petits », illustrant ce sens d'un extrait de l'Essai sur les mœurs, dans lequel Voltaire reprend à son compte des supputations de Strabon : « ce vaste pays (id est la Laponie, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), une  connaissance à peu près rigoureuse commence à se mettre en place : « par extension, nom donné par les explorateurs modernes à quelques tribus d'hommes de très petite taille, qui sont presque des nains ; les pygmées du Congo, de la Patagonie ». Les rédacteurs du TLF (1971-94, op. cit.) se fondent sur les connaissances établies, non plus par les explorateurs, mais par les ethnographes, pour définir à peu près correctement le nom, c'est-à-dire pour établir les peuples ainsi désignés, sans préjugés, parmi les peuples du monde : « individu appartenant à certaines populations naines d'Afrique centrale et méridionale ou d'Insulinde ». Ils ajoutent certes, ce qui affaiblit leur science,  que pygmée, entendu dans ce sens, a pour synonyme négrille, sans préciser que ce dernier terme a été forgé à la fin du XIXe siècle par les spécialistes d'anthropologie physique, dont AC Haddon, Les Races humaines et leur répartition géographique, ou Hamy.

 

 

15 avril 2010

Sabir et langue franque

 

Sabir est une forme altérée du verbe espagnol saber « savoir ». Quand Monsieur Jourdain est fait « mamamouchi » lors d'une cérémonie bouffonne du Bourgeois gentilhomme, il lui est dit en « sabir » de l'époque : si ti sabir, ti respondir. Ce mot est attesté comme nom ou adjectif en 1852 dans le titre d'un article, « la langue sabir », du Journal des intérêts de l'Algérie, les intérêts en question étant ceux des colons. Il n'est ni dans la septième édition, ni dans la huitième édition (1835 et 1879) du Dictionnaire de l'Académie française, mais Littré l'enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nom donné, dans le Levant et en Algérie, à ce qu'on nomme aussi langue franque, c'est-à-dire à un jargon mêlé d'italien, d'espagnol et à l'usage des Francs », Francs étant « le nom générique des Européens dans les ports du Levant » (DAF, sixième édition ; Littré). Dans le Supplément de 1877, Littré cite la Revue des Deux-Mondes du 1 août 1876, où est expliquée l'origine du mot : « sabir est le verbe savoir ; et, comme à beaucoup de questions les Levantins et Algériens répondaient « mi no sabir » (je ne sais pas), on en a fait la langue sabir. Le mot sabir, « savoir », est déjà dans Molière : « Si ti sabir, Ti respondir ; Si non sabir, Tazir, tazir » (Bourgeois gentilhomme, IV, 10) ».

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus complet, puisqu'il intègre le sens étendu, apparu à la fin du XIXe siècle : « langue formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible (synonyme familier charabia) ». Cet emploi étendu est illustré d'un extrait de l'Esthétique de la langue française (Gourmont, 1899) : « ou bien l'enseignement du latin sera maintenu (...), ou bien notre langue deviendra une sorte de sabir formé, en proportions inégales, de français, d'anglais, de grec, d'allemand, et toutes sortes d'autres langues », sabir qui est en train de devenir la langue officielle des zones de France placées sous souveraineté islamique ou étrangère (cf. la note consacrée au Lexik des cités), l'erreur de cette prédiction tenant aux causes du phénomène. Ce n'est pas l'abandon du latin qui a transformé dans ces zones le français en sabir, mais la disparition des Français.

La définition qui en est donné par les rédacteurs de ce Trésor n'est pas différente de celle de Littré : « parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». Il est vrai que l'Afrique du Nord et le Levant ayant été purifiés ce sabir y est aujourd'hui en voie de lente extinction. Cendrars en 1948 le décrivait ainsi : « ce sabir fait de turc, d'arabe, d'espagnol, d'italianismes (...) plutôt que de paroles françaises que parlent tous les marins du Levant ». Aujourd'hui, ces mêmes marins parlent l'anglais ou un sabir mondialisé d'anglais des Etats-Unis d'Amérique. Les linguistes distinguent les sabirs des pidgins et des créoles « dont le système est plus homogène et plus complet », les créoles étant même devenus « les langues maternelles de communautés culturelles » : « les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au vocabulaire d'un champ lexical déterminé ; ce sont des langues composites, nées du contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques différentes qui n'ont aucun autre moyen de ses comprendre, notamment dans les transactions commerciales. Les sabirs sont des langues d'appoint, ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre, limité aux besoins qui les ont fait naître et qui assurent leur survie » (Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1974).

Ces gens très savants que sont les linguistes précisent aussi, car ils sont friands d'histoire, que « le nom de sabir a été d'abord celui de la lingua franca » ou « langue franque » : « on donne le nom de lingua franca au sabir parlé jusqu'au XIXe siècle dans les ports méditerranéens. Il est à base d'italien central et comprend divers éléments des langues romanes » (Dictionnaire de linguistique, op. cit.). Cendrars dans l'extrait cité ci-dessus (Bourlinguer, 1948) infirme en partie ces savants : la lingua franca était parlée encore en 1948 par les marins du Levant. Elle ne s'est donc pas éteinte à la fin du XIXe siècle. Mais cela n'est qu'un détail. L'essentiel porte sur la genèse de ce sabir. Notons que les lexicographes, qui commencent à enregistrer langue franque au XIXe siècle, sont tout autant timorés et aussi éloignés de la vérité historique que les linguistes modernes : « langue franque, sorte de jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol, etc., qui est en usage parmi les Francs (comprendre les Européens du Levant et de Barbarie) de la basse classe » (Dictionnaire de l'Académie française, sixième édition, 1835) ; « langue franque, jargon mêlé d'italien, d'espagnol, etc. à l'usage des Francs d'Orient » (Littré, op. cit.) ; « langue franque, jargon mêlé de turc, d'arabe et de langues romanes (français, italien, espagnol...) en usage parmi les marins, les négociants des ports du Levant » (Trésor de la langue française, op. cit.). Aucun ne rappelle, ne fût-ce que dans une brève remarque, que ce sabir ou langue franque ou lingua franca ou petit mauresque ou franco (le fait qu'il soit désigné de noms variables atteste qu'il est fait de mots de plusieurs langues) était la langue qu'utilisaient les riches musulmans du levant et d'Afrique du Nord pour s'adresser à leurs esclaves chrétien(ne)s, parlant le provençal, un des nombreux dialectes italiens, le français, le castillan, le catalan ou le portugais, que ces riches musulmans aient été de bons bourgeois, des pirates barbaresques avides de rançons ou des gardiens de « bagne » (cf. note consacrée à bagne) et que cette langue, attestée dès le XIVe siècle et même avant, a été en usage tant qu'a perduré en Méditerranée la razzia d'esclaves chrétiens au bénéfice de l'islam et des musulmans. Cette réalité, qui est épouvantable, n'est pas conforme à celles que les notables, notoires, puissants, bienpensants d'Occident et d'Islam appellent de leurs vœux ; elle est donc cachée, même dans les articles de dictionnaires, où, pourtant, elle a sa place « naturelle ». Oui, il y a des savants qui se targuent de l'objectivité de leur science, en public évidemment, qui se prêtent à ces momeries de mamamouchis. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose !

 

 

 

12 avril 2010

Installation

 

 

 

Ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ne mentionnent le sens qu'a pris installation dans l'art postmoderne ou contemporain. Seuls quelques dictionnaires « en ligne » glosent ce sens. Dans l'un, c'est, en peinture contemporaine, un « espace organisé à la manière d'un environnement » (sic) ; dans un autre, des « œuvres conçues pour un lieu donné ou adaptées à ce lieu » et dont les « divers éléments constituent un environnement qui sollicite la participation du spectateur » (sic). La chose est postmoderne et même contemporaine ; les définitions sont à son image, écrites dans une langue confuse, brouillonne, pleine d'impropriétés, etc. Tout compte fait, cette sous-langue postmoderne est plus fidèle à l'essence de cet art que la grande langue classique. Dans un troisième de ces dictionnaires en ligne, une installation est une « œuvre combinant différents médias en vue de modifier l'expérience que peut faire le spectateur d'un espace singulier (une usine désaffectée, une crypte, un sanctuaire, une église, etc.) ou de circonstances déterminées ». Les installations qui se sont développées à partir des années 1960 « mettent en scène des médias » comme la peinture, la sculpture, la photographie, le film, la vidéo, le son, l'éclairage, l'informatique, et l'emploi d'installation dans l'art est concomitant de son emploi en informatique.

La chose étant ce qu'il y a de plus postmoderne, il n'est pas indifférent d'étudier le mot qui la désigne. Il éclairera peut-être d'un nouveau jour la chose.

Dans le latin en usage au Moyen Age, installatio, terme de droit canonique, désigne « l'action d'installer solennellement quelqu'un dans une charge ecclésiastique et dans le lieu où il doit l'exercer, suivant les formes prescrites » (in Trésor de la langue française, 1971-94 : synonymes intronisation, établissement). Ce sens est illustré de ces exemples : installation canonique d'un curé, d'un évêque résidentiel. Le nom installation qui en est emprunté est attesté dans ce seul sens à compter de la seconde moitié du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle, le mot s'étendant pendant cette période à des fonctions civiles, comme cela est expliqué dans L'Encyclopédie (1751-64) : « (jurisprudence) acte par lequel un officier est mis en possession publique de la place en laquelle il doit siéger. Avant de parvenir à l'exercice d'un office, il y a trois actes différents à remplir, à savoir la provision qui rend propriétaire de l'office ; la prestation de serment et réception qui rend titulaire, et du jour de laquelle on jouit de tous les privilèges attachés au titre de l'office ; et l'installation par laquelle seule on entre en exercice et l'on participe aux émoluments qui sont dus à cause de l'exercice ». Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, installation se rapporte aussi bien au clergé qu'aux titulaires de charges et d'offices : « action par laquelle on est installé, installation d'un chanoine, d'un curé dans son siège ;  il se dit aussi figurément de l'établissement dans une charge, dans un bénéfice » (quatrième édition, 1762), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « acte par lequel un évêque, ou tout autre bénéficier, est mis en possession de sa dignité et de ses droits ; par extension, il se dit de toute autre installation : l'installation du président d'un tribunal ».

Au XIXe siècle, et d'abord chez Balzac, le mot se dit d'une personne, quelle qu'elle soit, qui emménage dans un appartement ou une maison : « action de s'installer en un lieu ou dans un local d'habitation ; manière dont on est installé » (1829) ou d'un objet qui est placé dans un lieu quelconque : « action d'installer, de mettre en place (un objet en vue d'un usage déterminé) » (Balzac, 1831, « installation de la statue impériale »), prodrome du sens postmoderne. Ces sens entrent dans les dictionnaires à partir de 1872, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, op. cit.) : « terme de marine, action de mettre dans une disposition convenable tous les objets qui se trouvent à bord d'un bâtiment ; il se dit, par extension, de l'arrangement intérieur dans un logement, dans une maison », et dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il se dit aussi de l'arrangement intérieur d'un appartement, d'une maison ».

Le XXe siècle est, comme chacun sait, celui des conquêtes, des invasions, des occupations et celui du triomphe de la bourgeoise ; il contamine installation. Camus l'emploie en 1937 dans le sens « d'état d'une personne qui jouit d'une situation matérielle stable et aisée ». Ces sens sont exposés dans le TLF (1971-94, op. cit.) : « (à propos d'une puissance) fait d'asseoir sa domination dans un pays, une région » et « situation matérielle et sociale stable et aisée » (Camus, 1937 : une vérité qui m'a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur). Le sens apparu chez Balzac en 1831 est glosé ainsi dans le TLF : « action d'installer (des objets, certains appareils) en vue d'un usage déterminé ; mise en place » et « action d'aménager un local ou un ensemble en vue d'un usage déterminé », et dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « action ou manière d'installer, de mettre en place des appareils en vue d'un usage déterminé » (installation du téléphone, d'un atelier d'imprimerie) et « par métonymie, ensemble de ces appareils, de ces éléments » (installation électrique défectueuse, frigorifique, installations portuaires).

 

Autrement dit, un terme de droit canon est devenu un terme d'art qui désigne même ce qui se fait de mieux en art. L'Eglise avait jadis ses installations qu'elle organisait avec pompe et concours de foule. Elle le faisait avec un sens aigu du spectacle. Elle y a peu à peu renoncé, préférant le simple, le commun, la liturgie zéro. Les « artistes » ont fini par récupérer ce qu'elle a abandonné et en ont fait le nec plus ultra contemporain. S'approprier ce qui, du passé, est mort ou à l'agonie, en disposer à sa guise, tout récupérer, voilà ce qu'est l'art contemporain. C'est aussi le mot d'ordre de l'écologie : ne rien jeter, réutiliser, valoriser déchets et ordures. Les installations du droit canon connaissent le même destin. .

 

 

 

26 mars 2010

Imbroglio

 

Imbroglio, embroglie, imbroille, embrouillement, embrouille

 

 

Il n'y a rien de tel qu'un peu d'ancienne langue française (ALF) pour embrouiller les lecteurs.

Imbroglio est un mot italien qui dérive du verbe imbrogliare, « embrouiller ». Il est attesté en français à la fin du XVIIe siècle chez Bossuet dans un contexte de mépris (Bossuet écrit sur le quiétisme, dont, adversaire résolu, il obtiendra la condamnation et la fin), où imbroglio a pour sens « confusion », « embrouillement », c'est-à-dire le sens qu'il a en italien. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Diderot l'emploie non plus pour désigner l'action d'embrouiller ou de s'embrouiller, mais, par métonymie, pour désigner une situation embrouillée.

Ce n'est pas le sens de ce mot qui a posé des problèmes aux lexicographes, mais sa forme. La règle, dans l'ancienne langue française, est la francisation des mots étrangers : riding-coat devient redingote, bowling green bouligrin, Firenze Florence, etc. Il en est ainsi d'imbroglio, du moins dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), où il entre sous la forme imbroille (« mot tiré de l'italien imbroglio, embrouillement, confusion » ; il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), où il est enregistré sous la forme embroglie : « (anbro-glie, mouillez le gli), mot italien habillé à la française : embroglio (néologisme), embrouillement » (exemple : « ces droits forment un embroglie pour l'administration »). Féraud cite Necker qui se prononce très prudemment sur ce mot : « il faut attendre ce que l'usage décidera sur ce mot ». La forme française a disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) cite encore la forme francisée imbroille (« imbroglio ou, à la française, imbroille »), mais il est l'un des derniers à le faire. La forme italienne, en revanche, s'est maintenue dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française à partir de 1798 (« mot italien qui se prononce imbroillo a l'italienne ou imbroille à la française, sans faire sentir l'i et en mouillant les L : embrouillement, confusion ; il y a de l'imbroglio dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre). La définition de 1832-35 s'enrichit de ce sens : « il se dit aussi d'une pièce de théâtre dont l'intrigue est fort compliquée » (cette comédie est un imbroglio à l'espagnole) (deux sens chez Littré aussi), tandis que, dans la huitième édition (1932-35), apparaît un troisième sens : « figurément, il signifie situation embrouillée » (un imbroglio politique). Ces trois sens sont dans l'article imbroglio du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (g ne se fait pas entendre) embrouillement, confusion ; par métonymie, situation embrouillée, enchevêtrée ; se dit également de l'intrigue compliquée d'une pièce de théâtre, d'un roman ».

Les choses seraient fort simples si elles en restaient là. Or, rien n'est simple dans l'ALF. Il suffit de consulter de Féraud le Dictionnaire critique de la langue française (1788) pour en comprendre les raisons. A l'entrée embrouillage, mot d'un emploi très rare, attesté au milieu du XVIe siècle, et qu'il est le seul parmi les grands lexicographes à enregistrer, il écrit : « embrouillement (gasconisme) ; il y a dans cette affaire de l'embrouillage, de l'embrouille, de l'embrouilli », précisant que ces trois termes sont des « barbarismes en usage sur les bords de la Garonne ». D'ailleurs, en 1768, un professeur de Toulouse, désireux de corriger ses compatriotes du Midi (in Les Gasconismes corrigés) cite embrouillage et embrouille, au sens « d'embrouillement », comme des exemples de gasconismes à proscrire de la langue française. Autrement dit, la langue française ou ceux qui l'ont régie ont préféré le mot italien imbroglio, même en y conservant une forme étrangère, à deux ou trois mots gascons équivalents, qui, eux, étaient bien français. C'est que le premier était aussi un terme d'art (« une pièce de théâtre » ou un « roman »), alors que les trois autres sentaient (et sentent encore) fort les provinces un peu rustres et mal dégrossies qu'étaient censées être alors le Midi, la Guyenne, la Gascogne et le Languedoc. Au sujet d'embrouille, les rédacteurs du TLF (op. cit.) jugent, en se fondant sur Féraud, qu'il est difficile au XVIIIe siècle de distinguer embrouille des formes francisées d'embroglio, imbroglio. Il ne semble pas que ce jugement soit fondé, car aucun lexicographe du XVIIIe, du XIXe et de première moitié du XXe siècle ne cite embrouille, Féraud ne le citant que dans l'exemple qui illustre embrouillage. Embrouille entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie française après 1994 (neuvième édition, en cours de publication). De son origine gasconne, il conserve le mépris ancien attaché aux termes de la rustrerie provinciale : « (déverbal d'embrouiller), populaire, situation intentionnellement embrouillée et obscurcie dans le but de tromper quelqu'un » (« un sac d'embrouilles, une affaire douteuse, compliquée à dessein »), alors qu'il aurait pu se substituer à imbroglio.

Il n'est pas impossible que la prééminence de l'étranger sur la paysannerie française, qui explique qu'embrouille et embrouillage aient été écartés de la langue française, se vérifie dans d'autres domaines que la langue et à d'autres époques qu'au XVIIIe siècle.

 

23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

22 mars 2010

Le grand délaissement

 

 

 

Une université de France a eu l'heureuse idée de décerner un doctorat honoris causa (« pour l'honneur ») en 2001 au Péruvien Mario Vargas Llosa et en 2004, à la Mexicaine Elena Poniatowska. Le livre, dont il est question ici (Roland Forgues, Mario Vargas Llosa et Elena Poniatowska, Le cri de la révolte, portraits, textes, entretiens, Editions mare & martin, 185 pages), en est le fruit. Il comprend, outre un entretien de Roland Forgues, le maître d'œuvre de l'entreprise, avec ces deux écrivains, le discours qu'ils ont prononcé lors de réception du doctorat (« la littérature et la vie », M. Vargas Llosa, « Ma famille et la France », Mme Poniatowska Amor), ainsi que le texte « La littérature qui monte de la rue » qu'a écrit Mme Poniatowska à l'occasion lors de la « rencontre internationale » sur « l'écriture féminine et la revendication de genre en Amérique latine ».

Les textes réunis dans ce recueil sont centrés, pour une bonne partie de chacun d'eux, sur les relations que ces écrivains sud-américains entretiennent avec la France et sa littérature, sa pensée ou culture. Ce qui est remarquable, c'est que ces relations sont saisies à partir de catégories élaborées par l'intelligentsia des années 1960-70 - années pendant lesquelles M. Vargas Llosa, alors progressiste déclaré, fait de longs séjours en France et en Europe, et où Mme Poniatowska, Française d'origine, commence sa carrière d'écrivain : ce sont l'engagement, les « pouvoirs » de la littérature, les relations entre les écrivains et le pouvoir, la question politique, le féminisme. Certes, ce point de vue progressiste se justifie : M. Vargas Llosa et Mme Poniatowska sont attachés au progrès social ; le responsable de l'ouvrage est un spécialiste reconnu de littérature, en particulier de la littérature sociale et féministe en Amérique latine. Les entretiens ont pour sujet « l'intellectuel, le pouvoir et la politique » (Vargas Llosa) et « être femme aujourd'hui en Amérique latine, et ailleurs » (Mme Poniatowska).

De ce volume, il apparaît clairement que Mme Poniatowska et M. Vargas Llosa, l'un et l'autre francophiles et écrivant parfaitement le français, se sont dépris, comme d'autres écrivains sud-américains, jadis fascinés par la France, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, tous ou quasiment tous nourris de culture française, de cette matrice. Certes, on conçoit que la littérature et la pensée de ce continent vaste et peuplé, où on parle espagnol, portugais, américain (et, sans doute, mais de moins en moins souvent, français), aient senti le besoin de prendre leur autonomie et de couper le cordon qui les reliait à la France, serait-ce pour se tourner vers les pays d'origine, Portugal ou Espagne, et surtout vers le grand voisin du Nord. Ce n'est plus du désamour (au contraire même, l'amour reste très fort), ni de l'indifférence, mais la France a cessé d'être la source de leur art ou de leur pensée. M. Vargas Llosa (né en 1936), quand il a séjourné en France dans les années 1960, alors qu'il avait écrit son roman La Ciudad y los Perros (1962) qui lui a valu immédiatement une reconnaissance internationale, admirait Sartre, Aragon, Breton, Eluard. Il croyait dans l'urgence vertueuse de « l'engagement » et il se passionnait par les solutions politiques progressistes. « Oui, dit Vargas Llosa, Sartre a été très important pour moi dès que je l'ai lu ». Or, très vite, prenant conscience que les thèses de Sartre revenaient à soutenir des despotes qui n'étaient pas éclairés et même à nier que la littérature ait une raison d'être, il se démarque de ses modèles : « je crois que - et je le dis avec un peu de tristesse - si on fait le bilan de l'influence politique de Sartre sur plusieurs générations de jeunes écrivains, de jeunes intellectuels, cette influence a été plus négative que positive (...) Il nous a fait croire des erreurs monumentales sur le plan politique. Et nous les avons crues parce qu'il était tellement intelligent, il était le pouvoir de démontrer tout ce qu'il croyait ». La principale de ces erreurs est formulée par Vargas Llosa ainsi : « L'important, d'après lui, était de savoir qu'entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, c'est l'Union Soviétique qui représentait le progrès et la justice. Il l'a soutenu et je crois qu'il n'a jamais changé d'avis ». La fascination qu'il éprouvait pour Sartre était si forte qu'elle l'a retenu de lire Aron : « je ne voulais pas m'approcher de Raymond Aron quand je lisais Sartre et pourtant Raymond Aron a était d'une grande lucidité quand il parlait de l'importance des valeurs démocratiques, de ces valeurs formelles qui rendent la vie vivable, possible. Il a été très lucide en critiquant justement cette espèce d'hypnose des intellectuels à l'égard du marxisme. Je crois que ce qui m'est arrivé est arrivé à beaucoup d'écrivains en France ». La saisie et la compréhension du réel par le biais de catégories « progressistes » sont mortes. Seuls y échappent Camus, Malraux (grâce à la politique qu'il a menée en faveur de la culture), Aron. Les vrais maîtres de M. Vargas Llosa ne sont plus, depuis ce désamour, les idéologues français, mais les grands romanciers Tolstoï, Proust, Borges, Flaubert, Cervantès, Paz et la littérature universelle, pour la survie de laquelle, désormais, il milite, la défendant dans un monde dominé par la technique et la science.

Cette fascination frelatée pour les idéologues français a donné les mêmes résultats que la stratégie de la terre brûlée. Elle a occulté ce qu'il y avait de meilleur dans la pensée en France et qui est resté méconnu. Les grands écrivains ou penseurs français du XXe siècle n'ont pas été lus hors de France, ni Henri de Lubac, ni Péguy, ni René Girard, ni Claudel, ni même Philippe Muray, sans parler de De Gaulle. Ces penseurs et écrivains auraient sans doute davantage enrichi la littérature sud-américaine que Sartre, ou auraient ouvert les yeux de M. Vargas Llosa, avant que ne le fassent sa malheureuse expérience de candidat libéral à la présidence du Pérou ou les attentats de New York.

L'exemple de Mme Poniatowska illustre clairement ce recul de l'influence de la culture française en Amérique latine. Elle est née en 1932, en France, d'un père français, Jean Evremont Poniatowski, combattant de la France libre, et descendant de la grande famille aristocratique et royale de Pologne, les Princes Poniatowski, d'une mère née en France, Paulette Amor, d'origine mexicaine. En 1942, alors que Jean Poniatowski traverse l'Espagne pour rejoindre la France libre, sa famille se réfugie au Mexique. En 1969, Elena, qui a commencé une carrière de journaliste et d'écrivain et écrit en espagnol, prend la nationalité mexicaine. Alors que Vargas Llosa est pétri et même façonné par la littérature française, Elena, née Française, très attachée à la « douce France », le pays de son enfance, auquel elle rend un bel et émouvant hommage, elle, est façonnée par les catégories sociales ou politiques de la culture mexicaine ou latino-américaine, hantée par les problèmes de son pays et marquée par les événements qui s'y sont produits : massacre des étudiants de Mexico en 1968, tremblement de terre de 1985, révolte du Chiapas, sous-commandant Marcos, faim, corruption, violence. Certes, Mme Poniatowska cite des écrivains français femmes, mais en appendice, parce qu'elles sont célèbres et qu'elle les a sans doute lues : Marguerite Yourcenar, Christine Rochefort, Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris, mais sans que leurs œuvres ou leurs pensées l'aient vraiment marquée ou inspirée.

Ce que confirme ce recueil, c'est le reflux de la langue, la littérature, la pensée française en Amérique latine. Pendant près d'un siècle, elles ont nourri et fasciné les écrivains d'Amérique latine. Aujourd'hui, elles sont devenues pour ces écrivains, non pas étrangères, ni même indifférentes, mais comme stériles.

 

 

 

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20 mars 2010

Historique

 

 

Cet adjectif, quand il est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, a déjà son sens actuel : « relatif à l'histoire » ou « qui appartient à l'histoire » ou « qui a rapport à l'histoire » (Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). La forme est empruntée au latin historicus, lequel est emprunté au grec istorikos ; le sens aussi. Autrement dit, pendant plus de vingt-cinq siècles, que ce soit en grec, en latin, en français, cet adjectif a conservé le sens de « relatif à l'histoire ». Ce qui a changé, c'est la conception que les hommes se font depuis vingt-cinq siècles de l'histoire et surtout l'importance qu'ils y accordent ou la place qu'ils y donnent. Dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, l'adjectif est employé comme un nom commun pour désigner une exposé chronologique de faits : « il se prend aussi substantivement pour dire le détail des faits dans leur ordre et leurs circonstances » (DAF, cinquième édition, 1798).

Longtemps, l'histoire a été incluse dans les Belles Lettres, comme l'attestent les exemples du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « style, narration, recueil historique ; narrer historiquement; ce qui se dit par opposition à oratoirement et à fabuleusement ; dans le dramatique, personnages historiques, qui sont tirés de l'histoire, par opposition à ceux qui ne doivent leur existence qu'à l'imagination du poète ; les personnages de Cinna, Britannicus, sont des personnages historiques ; ceux de Zaïre, d'Alzire ne le sont pas ») et dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798 : style historique ; narration historique ; recueil historique ; mémoires historiques ; dictionnaire historique ; on dit les temps historiques par opposition aux temps fabuleux ; dans le poème dramatique, on appelle personnages historiques des personnages qui sont tirés de l'histoire »).

Il semble que ce temps-là soit révolu et que l'histoire ait abandonné les Belles Lettres pour basculer, dès le XIXe siècle, dans les sciences, humaines et sociales. Il n'est pas sûr qu'elle ait gagné quoi que ce soit à ce déménagement. Certes, elle s'est guindée au sommet de la hiérarchie des humanités et y a acquis un immense prestige, en partie idéologique. L'article historique de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est dix fois plus long et plus ample que le même article de la première édition (1694). Le sens de l'adjectif change alors et porte les stigmates de ce transfert. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré le relève. Est historique, non plus ce qui est relatif à l'histoire, mais ce « qui est digne de l'histoire », ce qui mérite d'entrer dans l'histoire et de s'inscrire dans la mémoire des peuples. Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui est conservé ou digne d'être conservé par l'histoire ; qui est marquant, célèbre dans l'histoire » (erreur, événement, figure, mission, mot, nom, parole, période, rôle historique). L'adjectif devient subjectif. N'importe qui, surtout s'il est journaleux, peut décider de son propre chef qu'un fait, un événement, une œuvre, une pensée, un bon mot, etc. sont historiques. Comme tout est digne de l'histoire, rien ne l'est plus. Cette profusion d'historique a un effet paradoxal : elle discrédite l'histoire, en tant que discipline prétendument « scientifique ».

 

15 mars 2010

Elimination

 

 

Une comparaison permettra aux lecteurs de se représenter la modernité d'élimination. La définition qui en est donnée dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), où il entre pour la première fois, est si sommaire que l'on est en droit de penser que ce nom était d'un d'emploi rare : c'est « action d'éliminer ou état de ce qui est éliminé ». Dans la neuvième édition (en cours de publication), un siècle et demi plus tard, quatre sens sont distingués et dans chaque sens, des emplois différents. L'article qui y est consacré, rédigé à la fin des années 1990, est même plus long (ce qui n'arrive quasiment jamais dans ce dictionnaire) que le même article du Trésor de la langue française (1971-94), rédigé quelque vingt ans plus tôt. De cela, on peut inférer que l'élimination des déchets, des concurrents faibles, des animaux nuisibles, des hommes et même de peuples entiers, etc. fait une des essences de la modernité.

Dérivé du verbe éliminer, élimination est attesté en 1765 comme terme d'algèbre et défini ainsi dans cet emploi, un siècle plus tard : « terme d'algèbre, opération qui consiste, étant donné plusieurs inconnues et autant d'équations, à faire disparaître successivement ces inconnues, en les ramenant toutes à une dernière, laquelle, se déterminant par la dernière équation, conduit à la connaissance de toutes les autres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C'est au milieu du XIXe siècle qu'est attesté le sens « action d'écarter une personne » et que le mot est employé en physiologie, deux sens que Littré (op. cit.) relève : « procédé qu'on emploie dans les concours pour écarter les plus faibles des concurrents et concentrer le débat entre les plus forts » et « élimination des poisons, l'expulsion des poisons introduits dans le corps ».

Les dictionnaires modernes enregistrent ces emplois. Ainsi le Trésor de la langue française (op. cit.) distingue le sens physiologique ou médical (élimination des déchets, des substances toxiques, élimination rénale, etc.) de l'emploi usuel : « le fait d'éliminer, de faire disparaître », « en parlant d'une chose » (élimination de la souffrance, des ornements, des causes de guerre, de l'esclavage de l'homme, des inconnues en algèbre), et « en parlant d'une personne », en particulier dans l'enseignement : « trois modes d'élimination marquent donc les générations d'élèves : l'examen et le concours, l'inégalité sociale des niveaux culturels et l'orientation, l'auto-élimination ». Les académiciens sont plus exhaustifs que les lexicographes du TLF dans l'inventaire des horreurs nommées élimination. Les trois sens du TLF, dont celui-ci : « action de retrancher d'un ensemble, d'écarter d'un groupe » (élimination de pièces défectueuses, de dossiers incomplets ; élimination d'un tiers des candidats à l'issue d'une épreuve, d'un concours ; élimination d'un concurrent pour cause de retard, de tricherie), sont couronnés de l'emploi dans le vocabulaire des sports : « le fait d'être écarté d'une série d'épreuves, d'une compétition » (élimination d'une équipe par l'équipe adverse ; élimination en demi-finale), d'un emploi « au figuré » (raisonner, procéder par élimination, en écartant successivement diverses données ou hypothèses pour n'en garder qu'une, considérée comme la plus vraisemblable ou la plus rationnelle) et de ce sens « action de faire disparaître, de supprimer », éminemment moderne, surtout dans les exemples : « élimination de la corruption ; élimination d'une espèce animale ou végétale par sélection naturelle ; élimination de la presse d'opposition, et spécialement, élimination physique ou, elliptiquement, élimination, mise à mort, assassinat », comme dans l'exemple « l'élimination d'un chef de bande par son rival ».

A ces tableaux de chasse modernes, il manque quelques beaux trophées, tels l'élimination des nuisibles (êtres humains, pas insectes), l'élimination des « tarés » et des « fous », l'élimination (comprendre la liquidation) d'opposants politiques, l'élimination (massacre ou extermination) de peuples.

 

 

09 mars 2010

Ecran

 

Emprunté à l'ancien néerlandais scherm, « paravent », « écran », écran est attesté à la fin du XIIIe siècle sous la forme escren et aussi escran, escrain. Le mot désigne un petit meuble ou un simple panneau qui garantit de la chaleur du feu. En 1389, dans un inventaire, est inscrit un « écran d'osier à feu, prisé XVI deniers ». Au milieu du XVIe siècle, c'est aussi un objet placé entre une personne et un autre objet ou une autre personne pour le ou la dissimuler ou le ou la protéger. Ces deux sens définissent écran dans les anciens dictionnaires : Nicot (1606, Trésor de la langue française : « écran contre le vent » et « un écran à mettre derrière pour obvier à la chaleur du feu »), Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « ce qu'on tient à la main et qu'on se met devant le visage pour le garantir de l'ardeur d'un grand feu », « ce qu'on pose devant soi pour empêcher que le feu ne nous fasse mal »). L'Académie française ne retient que le meuble (1694, 1762, 1798, 1832-35 : « sorte de meuble dont on se sert l'hiver pour se parer de la chaleur du feu »). Ce n'est que dans la septième édition (1879) que le sens relevé par Richelet en 1680 est exposé : « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'ardeur du feu » ; « sorte d'éventail que l'on tient à la main pour le même objet ». Barré, dans le Complément au DAF (1842), rappelle que « ce meuble était orné autrefois d'armoiries et d'inscriptions » et que cette singularité explique les maximes ironiques, désuètes depuis fort longtemps : c'est un homme qui n'a jamais appris le blason que sur les écrans ; il n'a jamais fait de vers que pour les écrans.

A partir du XIXe siècle, le mot désigne de nouvelles réalités : un « châssis tendu de toile dont se servent les peintres pour voiler un excès de lumière » et un « tableau blanc sur lequel on fait projeter l'image d'un objet », qui prépare l'intégration de ce terme dans le vocabulaire du cinéma, ce qui se fait en 1895. L'article que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) consacre à écran prend de l'ampleur. C'est une « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'action directe du feu » et une « sorte d'éventail qu'on tient à la main pour le même objet » ; mais le mot s'emploie aussi figurément : « il se mit devant moi pour me servir d'écran », tandis que les emplois techniques se multiplient : « plaque suspendue devant le foyer d'une forge », « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête », « toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « terme de physique, tableau blanc sur lequel on fait tomber l'image d'un objet » - ce dont les académiciens en 1879 tiennent compte : « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête pour garantir leurs yeux de l'ardeur du feu », « toile blanche ou papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « en optique, tout tableau sur lequel on fait projeter l'image d'un objet ».

Dans les six premières éditions (1694-1835) du Dictionnaire de l'Académie française, écran a un seul sens ; dans la neuvième édition (en cours de publication), il en a quatorze ou quinze, presque tous techniques ou liés à une technique (optique, photographie, cinéma, télévision, etc.). L'extension à toutes sortes de réalités visuelles ou optiques fait d'écran un terme contradictoire, au sens où le sens est construit sur deux concepts situés à l'opposé l'un de l'autre et que l'on pourrait tenir pour contraires : protéger, dissimuler, cacher et montrer, faire, exhiber. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le paradoxe est évident, même si les rédacteurs de ce dictionnaire n'en ont pas peut-être une claire conscience : A « avec une idée d'arrêt empêchant la manifestation ou la propagation d'un phénomène », « tout ce qui fait arrêt, dissimule, souvent pour protéger de quelque chose » et B « surface faisant arrêt, sur laquelle peut apparaître l'image d'un objet ». L'écran cache ou bien il montre. Témoignent du premier concept les expressions faire écran, écran de fumée, en écran, écran de la parole ou des préjugés ; du second, porter à l'écran, crever l'écran et l'emploi métonymique d'écran pour désigner le cinéma, l'art cinématographique et même la télévision. Ou bien c'est un obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière ; ou bien c'est une surface réfléchissante ou translucide sur laquelle sont projetées des images ou sur laquelle apparaît dans les techniques d'imagerie médicale, telles que radiographie, échographie, etc., l'image d'un organe caché.

Ecran est-il un de ces mots à sens contraires dont Freud cherchait des vestiges dans les langues archaïques ou primitives et qui auraient été à l'image de l'inconscient, qui dit toujours oui et non en même temps et se contredit sans cesse ? En fait, il n'est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n'y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d'écran - ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L'antonymie n'est pas au cœur de l'écran. Le mot n'a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu'on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c'est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées pour être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu'elles représentent sont ainsi montrés. Mais « ce n'est qu'une image », comme dit ou disait Godard à tout instant. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l'essentiel, n'est pas montré. Le fragment montré occulte le reste. Autrement dit, l'écran de projection est aussi un écran (de fumée).

 

 

 

08 mars 2010

Fétiche

 

 

 

Fétiche est la forme portugaise de l'adjectif latin factitius, « factice ». Un fétiche est ou serait, d'après l'étymon latin, un objet factice. Le mot est attesté en français au début du XVIIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres. Dans la Nigritie, chaque tribu, chaque lieu, chaque particulier se choisit une divinité tutélaire, parmi les arbres, les pierres, les animaux, etc. Ces espèces d'idoles s'appellent des fétiches ».

La définition qu'en donnent les encyclopédistes (1751-64), supposés progressistes ou éclairés, ne témoigne pas d'une ignorance moindre. Ils tiennent même le mot pour féminin : « (histoire moderne) nom que les peuples de Guinée en Afrique donnent à leurs divinités. Ils ont une fétiche pour toute une province, et des fétiches particulières pour chaque famille. Cette idole est un arbre, une tête de singe, un oiseau, ou quelque chose de semblable, suivant leur fantaisie ». D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, la définition reste la même : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres » (1798) ; « nom qu'on donne aux objets du culte superstitieux des nègres » (1832-35, 1879), en dépit d'une meilleure connaissance des peuples d'Afrique. Même Littré l'éclairé partage l'obscurantisme des Lumières (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « objet naturel, animal divinisé, bois, pierre, idole grossière qu'adorent les nègres des côtes occidentales de l'Afrique et même de l'intérieur des terres jusqu'en Nubie ».

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition se dégage peu à peu de l'obscurantisme des origines : « nom qu'on donne aux objets chers aux peuples primitifs ou aux choses qui sont chez eux un objet de culte » (porter un fétiche au cou ; le culte des fétiches ; adjectivement, les arbres fétiches ; les pierres fétiches). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renoncent enfin, du moins pour ce qui est de fétiche, aux préjugés des Lumières : « objet, naturel ou façonné, considéré comme le support ou l'incarnation de puissances supra-humaines et, en tant que tel, doué de pouvoirs magiques dans certaines religions primitives » ; de même les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « nom donné à des objets naturels ou façonnés par l'homme, dans lesquels, selon certaines religions animistes, des esprits viennent temporairement résider et qui sont alors revêtus de pouvoirs magiques » (vénérer un fétiche).

Il est vrai que, au XXe siècle, les éclairés et les illuminés ont constaté qu'eux-mêmes ou leurs compatriotes civilisés aimaient les amulettes, porte-bonheur, gris-gris, etc. La définition de fétiche s'humanise : « objet auquel, même chez les peuples civilisés, certaines personnes attribuent une influence capable d'attirer la fortune ou de conjurer le mauvais sort » et « tout objet auquel on attribue avec superstition la propriété de porter bonheur » (DAF, 1932-35) ; « objet, animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice par des personnes superstitieuses » et « personne, chose à laquelle on attribue des pouvoirs extraordinaires et/ou à laquelle on voue une admiration ou un respect exagéré » (Trésor de la langue française) ; « objet ou animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice ; mascotte » (DAF, neuvième édition, en cours). Dans ces conditions, les choses étant ce qu'elles sont, il n'était plus possible de considérer les fétiches comme propres aux peuples primitifs vivant dans l'ignorance. De Gaulle, stupéfait, en fait le constat chez Roosevelt dont la table était « encombrée d'une multitude d'objets surprenants : souvenirs, insignes, fétiches-porte-bonheur » (1956). Il est vrai aussi qu'au XXe siècle, l'inconscient exploré se peuple de fétiches divers. Pour les psychanalystes, le fétiche est un « objet provoquant et satisfaisant les désirs sexuels chez le fétichiste ».

 

05 mars 2010

Connexion

 

 

Connexion, déconnexion ; connexité

 

 

Le deuxième de ces trois mots est attesté dans les années 1970 ; le premier, en revanche, est fort ancien. Emprunté du latin conexio, « lien, enchaînement », il est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fait d'être lié par un rapport avec une chose de même nature ». Nicole Oresme (1325-82) l'emploie, suivi du complément « des vertus ». Au XVe siècle, un nouveau venu : connexité, dérivé de l'adjectif connexe, attesté en 1414, entre en concurrence avec connexion, au point qu'ils sont parfois définis de la même manière. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) les tient pour équivalents et il ne retient qu'une seule entrée : connexité (« on dit aussi connexion : dépendance d'une chose de l'autre, ou la liaison qu'elles ont ensemble » ; il y a beaucoup de connexité entre la physique et la médecine ; les propositions d'Euclide ont tant de connexité ensemble que les dernières ne sauraient subsister sans les premières »). Connexité entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), alors que connexion n'est enregistré qu'à compter de la deuxième édition (1718) ; et la définition de l'un vaut aussi pour l'autre. En 1694, la connexité est la « liaison, la dépendance, par laquelle une chose a de la relation avec une autre » (il y a grande connexité entre la morale et la jurisprudence ; quelle connexité y a-t-il entre ces choses-là, entre ces affaires-là ?) ; en 1781, la connexion est la « liaison, la dépendance que de certaines choses ont les unes avec les autres » (la connexion que ces choses-là ont entre elles). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) les définit dans une même entrée : la connexion est une « liaison » ou un « rapport » (« ces matières n'ont ensemble aucune connexion »), alors que la connexité est « ce par quoi une chose a rapport à une autre ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64), Diderot tente de distinguer les deux mots. La connexion est dans l'esprit des sujets, la connexité est dans les choses mêmes : « (grammaire) le premier désigne la liaison intellectuelle des objets de notre méditation ; la connexité, la liaison que les qualités existantes dans les objets, indépendamment de nos réflexions, constituent entre ces objets. Ainsi il y aura connexion entre des abstraits et connexité entre des concrets ; et les qualités et les rapports qui font la connexité seront les fondements de la connexion ; sans quoi notre entendement mettrait dans les choses ce qui n'y est pas : vice opposé à la bonne dialectique ». Bof ! Pourquoi pas ? Diderot aurait pu rappeler que le nom connexion désigne un processus, tandis que connexité désigne une qualité qui est dans des réalités du monde. C'est l'explication qu'avance Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « ces deux termes, si voisins, se distinguent en ce que connexion, dérivant directement du radical qui est dans connectere, exprime l'action de lier et le résultat de cette action, et que connexité, dérivant de connexus, exprime la qualité d'être connexe ». Les académiciens ne relèvent pas d'autre sens de connexion que l'emploi « intellectuel » : « liaison que de certaines choses ont les unes avec les autres » (1798, cinquième édition : on ne voit pas la connexion de ces deux idées, de ces deux propositions ; il n'existe aucune connexion entre ces principes, ni entre les conséquences qu'on en tire), à la différence de Littré (DLF, 1863-77) qui ajoute au sens « intellectuel » l'emploi de connexion en anatomie, attesté dès 1546 (connexion des vertèbres) chez Estienne et, un peu plus tard, chez Paré : « La santé des parties organiques consiste en figure, magnitude, nombre, situation et connexion convenable de chacune partie » et « quant à leur connexion, il faut entendre que toutes les vertèbres ont chacune six connexions ». Selon Littré, connexion est un « terme d'anatomie comparée », qu'il définit ainsi : « principe des connexions, première règle de la méthode des analogues, qui consiste en ceci : que d'un animal à l'autre, l'organe analogue, s'il existe, rudimentaire ou complet, se trouvera partout avec les mêmes connexions et jamais transposé ».

Le sens moderne, celui de l'informatique et du réseau de réseaux ou toile, a eu un succès si vif qu'il en a occulté le sens anatomique et le sens intellectuel. Il apparaît dans la première moitié du XXe siècle quand la fée électricité est entrée dans toutes les maisons : « (électricité) liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » (Trésor de la langue française, 1971-94), avec cette remarque (1973) « Mettre en connexion peut signifier : soit relier entre eux physiquement par câbles (les) deux appareils, soit, si cette liaison existe en permanence, envoyer d'un appareil sur l'autre, les tensions d'alimentation et/ou les signaux logiques qui en assurent le fonctionnement », le contraire étant déconnexion. La définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) détonne par sa modestie, comparée à l'extension universelle des connexions : « liaison entre des conducteurs, des organes ou des machines » (mettre un récepteur en connexion avec un générateur), qui font de la Terre un village - un village, que dis-je ? : un hameau.

 

01 mars 2010

Récit

 

 

 

Ce récit, aux éditions Transhumances, 05 Val-des-Prés, 12 €

www.transhumances.com

 

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24 février 2010

Tartufe

 

 

 

Le féminin de tartufe est Aubry

 

 

Le nom tartufe, que Molière écrit Tartuffe, est emprunté de l'italien tartufo, « truffe », attesté dans le sens « d'imposteur ». En français, il est en usage dès 1609, comme terme de mépris. A la suite du succès de la comédie de Molière, il signifie « hypocrite » : « Mot nouvellement introduit, pour dire un faux dévot, un hypocrite » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694). Le grammairien du XVIIIe siècle, César Du Marsais, explique ainsi le succès de ce nom : « Molière a si bien peint ce caractère de l'hypocrite dans la personne de Tartufe, et a rendu ce caractère tellement propre à Tartufe que notre langue s'est trouvée enrichie de ce mot, et que Tartufe, nom propre, est devenu par figure un nom commun ; de sorte que l'on dit aujourd'hui d'un hypocrite et d'un faux dévot, c'est un tartufe », à la différence près que tartufe a d'abord été un nom commun (en 1609) et que Molière en a fait un nom propre.

Certes, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tartufe, entendu au sens de « faux dévot », sort ou sortirait de l'usage : « Vieilli, familier, par référence au personnage qui donne son nom à la comédie de Molière, personnage qui, sous couvert de religion, affecte une dévotion et une vertu profondes, dans le but de séduire son entourage et d'en tirer profit ». Comme les dévots n'existent plus - et depuis longtemps -, il n'y a pas de raison que les faux dévots survivent à la disparition de leur modèle. En revanche, le sens « personnage pétri d'hypocrisie » et « hypocrite » reste très vivant.

Quoi qu'il en soit de cette antonomase, dans tous les dictionnaires, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, tartufe est relevé comme un nom de genre masculin : C'est un dangereux Tartufe, un vrai Tartufe. C'est un nom qui ne se met pas au féminin. Il n'y a même pas de tartufesse, ni de tartufiasse. Tartufe, donc, n'avait pas de féminin - ce qui est, objectivement, discriminatoire. Aujourd'hui, ce privilège est aboli. Tartufe désormais a un féminin : c'est Aubry. Voici pourquoi.

En latin, exclusio, du verbe excludere, « ne pas laisser entrer », « ne pas admettre », « faire sortir », « éloigner », « chasser », a pour sens « action d'éloigner ». Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu'au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l'emploie dans le sens de « action de tenir quelqu'un à l'écart, de le repousser ». Longtemps, le mot n'a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l'Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : « déclaration par laquelle on exclut quelqu'un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc. ». A un lecteur moderne formaté à socialiser tout, cette exclusion semble sociale. Pourtant, ce n'est qu'un anachronisme dû à l'illusion rétrospective. L'exemple « il ne saurait être pape, car il a l'exclusion des couronnes » (les souverains s'opposent à ce qu'il soit élu pape) prouve que l'exclusion, au XVIIIe s, n'avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens « action d'exclure » par une phrase de Voltaire « je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l'exclusion des sots et une bonne santé » ou « Louis le Jeune ayant donné l'exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges ». Les autres emplois appartient au domaine intellectuel, où exclusion signifie « incompatibilité » (entre deux hypothèses), « caractère exclusif » (de telle ou telle méthode) ou « mode de solution des problèmes fondé sur ce qu'on exclut successivement les inconnues ».

C'est au XXe siècle que le nom exclusion s'emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme « l'action d'exclure » ou « le fait d'être exclu » : la définition, bénigne, peut s'appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l'emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi « exclusion injuste » et « cette exclusion ne s'appliqua d'abord qu'à quelques personnes, mais on l'étendit ensuite à beaucoup d'autres ». Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n'a plus qu'un sens social, sauf dans la locution à l'exclusion de. C'est « l'action de renvoyer, de chasser quelqu'un d'un lieu, d'un corps, d'un groupe, d'une organisation » (« engager une procédure d'exclusion », « un élève menacé d'exclusion ») et, par extension, une « mise à l'écart » (« être victime d'une exclusion injustifiée »). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l'assomption du social. L'exclusion y est définie comme « l'éviction de quelqu'un ou de quelque chose, d'un lieu où il avait primitivement accès, d'un groupe ou d'un ensemble auquel il appartenait » et aussi comme « l'interdiction à quelqu'un d'accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l'écart quelqu'un ou quelque chose ».

 

Enfin, Aubry vint. Aubry, Ministre du Travail et x autres belles choses dans le gouvernement Jospin (1997-2002), a fait voter, outre la loi dite des 35 heures, une loi pour exclure l'exclusion, pour rendre l'exclusion hors-la-loi, pour la bannir définitivement et éternellement de France, pour la mettre à l'écart de la société - ce en quoi, on s'en doute, la loi n'a eu aucun effet, sinon de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout, il n'était plus toléré que des individus n'y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont forcé plus de deux millions de malheureux Français à quitter la France et à chercher refuge dans des pays plus accueillants, les envolées contre l'exclusion sont ce qu'il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années. La preuve en a été donnée par la Tartuffe en personne - pardon par l'Aubry. A peine investie d'une responsabilité de chef au PS (autant dire chef de pas grand-chose), elle a violé la loi contre l'exclusion qu'elle a formée et fait voter en l'an 2000, en excluant du PS (autrement dit, de pas grand-chose) 59 militants ou élus qui se sont rendus coupables du délit de tronche pas socialiste.

 

 

 

17 février 2010

Engagement

 

 

 

De l'engagement en littérature, philosophie, art ou dans le domaine des idées, chacun sait de quoi il retourne, les potaches étant abreuvés depuis un demi-siècle des mêmes vertueux exemples de Sartre, Camus, Nizan, Bourdieu, Picasso, etc. Entendu ainsi, engagement est défini, dans le Trésor de la langue française (1971-94), comme la « participation active, par une option conforme à ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française comme « l'action de prendre parti pour une cause, une doctrine » et « l'action de participer activement à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse de son temps » (l'engagement d'un écrivain, d'un artiste ; certains artistes jugent sévèrement le principe même de l'engagement de l'art). Selon les rédacteurs du TLF, ce sens moderne est le développement par figure (en fait, par métaphore) de l'emploi courant et ancien de ce nom dans le vocabulaire militaire : « action d'engager des troupes dans une opération », « combat de courte durée et localisé » et dans celui de l'escrime : « action de toucher le fer de son adversaire ». Il est assez plaisant de lire sous la plume de ces pacifistes à tout crin qu'étaient Mme de Beauvoir et M. Sartre des éloges délirants de ces engagements qui ont fait d'innombrables victimes parmi les gogos qui leur ont accordé du crédit.

Cela mérite une mise au point.

Ce nom dérivé du verbe engager, lequel est dérivé du nom gage, est attesté à la fin du XIIe siècle comme un terme de droit : c'est l'action de mettre un bien ou un objet de valeur en gage et de lier quelqu'un par contrat. Du droit, le nom passe au XVIe siècle, chez Montaigne, à la morale et signifie « état où on est lié par quelque obligation », puis, au XVIIIe siècle, au recrutement militaire. Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), il est défini ainsi : « action d'engager », de « mettre » ou de « donner en gage » ses meubles, sa vaisselle d'argent, son manteau » et « il signifie figurément promesse, attachement, obligation qui est cause que l'on n'est plus en liberté de faire ce que l'on veut » ; et, à compter de 1740, « il se prend aussi pour l'enrôlement d'un soldat et même pour l'argent qu'il en reçoit en s'enrôlant » (l'engagement de ce soldat n'est que pour six ans ; il a reçu trois louis d'engagement).

A cette notion, qu'elle soit juridique ou morale, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, éditeurs : d'Alembert et Diderot) consacrent plusieurs articles relativement longs. Il faut croire que, pour eux, l'engagement est chose importante ou grave, mais, en aucune manière, ils ne l'entendent dans le sens de Sartre et de ses acolytes. Terme de droit naturel et de morale, il désigne une « obligation que l'on contracte envers autrui ». Pourtant, Sartre et Beauvoir n'ont contracté aucune obligation envers qui que ce soit et s'ils ont cru avoir des obligés, ceux-ci ont été purement imaginaires. Dans la jurisprudence, « il y a des engagements fondés sur la nature, tels que les devoirs réciproques du mariage, ceux des pères et mères envers les enfants, ceux des enfants envers les pères et mères, et autres semblables qui résultent des liaisons de parenté ou alliance, et des sentiments d'humanité. D'autres sont fondés sur la religion, tels que l'obligation de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, le respect dû à ses ministres, la charité envers les pauvres. D'autres engagements encore sont fondés sur les lois civiles : tels sont ceux qui concernent les devoirs respectifs du souverain et des sujets, et généralement tout ce qui concerne différents intérêts des hommes, soit pour le bien public, soit pour le bien de quelqu'un en particulier... » Quant à l'engagement d'un bien, ce peut être « tout acte par lequel on oblige un bien envers une autre personne, comme à titre de gage ou d'hypothèque » ou « l'acte par lequel on en cède à quelqu'un la jouissance pour un temps ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1832-35) qu'est glosé pour la première fois le sens militaire, lequel, par métaphore, est à l'origine, après la seconde guerre mondiale, une fois la paix rétablie, du sens sartrien (pas folle, la guêpe Sartre ! elle ne s'engage pas en 1940, seulement en 1945, quand le Troisième Reich est détruit) : « (engagement) se dit encore d'un combat, et surtout d'un combat qui a lieu entre des corps détachés » (les avant-postes des deux armées ont eu un engagement ; il y a eu quelques engagements partiels ; il s'est détourné de l'ennemi, afin d'éviter un engagement), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ainsi : « terme de guerre, combat partiel entre des corps séparés ».

On voit maintenant ce qu'est l'engagement des « artistes » et littérateurs du show-biz. Ils ne mettent rien en gage, sinon leur parole qui ne vaut rien ou, plus grave, la liberté des autres, et tout cela pour percevoir les gages correspondant à leurs enrôlements dans l'Armée du Bien, de la Vertu et de la Bonne Conscience. Les engagés et les enragés attendent, comme Sganarelle, leurs gages. Ce sont des cultureux à gages. On se donne au plus offrant. Ainsi va le monde.

 

14 février 2010

Physiologie

 

 

 

 

Le nom latin physiologia, qui désigne les sciences naturelles et la physique de l'époque, est emprunté du nom grec composé de physis, « nature, manière d'être », et de logos, « discours, récit », et qui a pour sens « recherche ou dissertation sur les choses de la nature ». Physiologie est attesté au milieu du XVIe siècle dans une traduction de Vitruve : « la nature des choses, que les Grecs nomment physiologie ». Au début du XVIIe siècle (1611), la physiologie est définie par Cotgrave comme la « partie de la biologie qui a pour objet l'étude des fonctions et des propriétés des organes et des tissus des êtres vivants » (1799, physiologie végétale ; 1808, physiologie comparée ; physiologie générale ; 1833, physiologie humaine ; 1835, physiologie animale). Très vite les auteurs de dictionnaires transforment la physiologie en une science appliquée ou une technique médicale - Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « partie de la médecine, qui apprend à connaître la nature par rapport à la guérison de l'homme » ; Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des mots et des choses) : « partie de la médecine qui observe et considère la nature de l'homme par rapport à la guérison de toutes ses maladies » ; les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) : « partie de la médecine qui considère ce en quoi consiste la vie, ce que c'est que la santé et quels en sont les effets » ; les académiciens (DAF, 1762 et 1798) : « partie de la médecine qui traite des parties du corps humain dans l'état de santé » (1762) et « partie de la médecine qui traite des principes de 'économie animale, de l'usage et du jeu des différents organes » (1798).

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française), la physiologie redevient une science « qui traite des phénomènes de la vie, des fonctions des organes, soit dans les animaux, soit dans les végétaux » (exemples : physiologie animale, ou simplement, physiologie ; traité, cours de physiologie ; physiologie végétale). Littré adopte la conception nouvelle : « terme didactique ; science qui fait partie de la biologie et qui traite des fonctions des organes dans les êtres vivants, végétaux et animaux » (physiologie animale, physiologie végétale, physiologie comparée). Il distingue même la « physiologie générale » (« qui, sans faire d'application à aucune espèce vivante déterminée, traite d'une manière philosophique et abstraite des phénomènes de la vie ») de la « physiologie spéciale » (« qui, prenant pour sujet d'étude une espèce vivante distincte, décrit le mécanisme de la vie dans cette espèce seule »).

Terme doublement scientifique, par son étymon grec et parce qu'il désigne une science exacte, physiologie connaît un immense succès au XIXe siècle, siècle qui s'est désigné comme celui du triomphe de la science et qui ne fut que scientiste. Comme d'innombrables autres termes scientifiques, il s'étend à tout ce qui est social, pour former le vocabulaire des sciences sociales alors en gestation. A compter de 1825, il commence à désigner l'étude « d'un état moral ou intellectuel, d'une classe sociale ou d'une profession ... considérés comme typiques ». On écrit une Physiologie des passions, une Physiologie du mariage, une Physiologie des mœurs et du langage (des voleurs), une Physiologie de l'employé, une Physiologie du rentier de Paris. Le paupérisme, l'amour, l'argent, le député, l'écolier, le diable, etc. ont chacun sa physiologie. Les académiciens notent, au passé composé, dans la huitième édition (1932-35) de leur dictionnaire cet emploi déjà ancien : « par extension, ce mot s'est employé pour désigner des essais traitant de l'étude physique et morale de divers caractères, de diverses conditions, etc. ». Ce sens, qui fleure bon le scientisme des sciences sociales, à savoir « étude du fonctionnement d'un mécanisme politique, intellectuel, social » (notez les termes qui se rapportent à la mécanique : « fonctionnement », « mécanisme »), est tenu pour « vieilli » par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Il est vrai que l'extrait qui illustre ce sens pue la naphtaline ou le formol, s'il est pris au premier degré : « (Pour le socialisme), l'économie politique, regardée par plusieurs comme la physiologie de la richesse, n'est que la pratique organisée du vol et de la misère », ou est lucidement prémonitoire, s'il est entendu ironiquement, le socialisme ayant montré des aptitudes inégalées dans l'organisation du vol et dans la fabrication de la misère. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, l'extension à la société de la physiologie est considérée comme close, étant renvoyée au XIXe siècle : « par analogie, vieilli, type d'étude qui s'attachait à décrire le fonctionnement d'un groupe social, d'un type humain, d'une institution, etc., et qui fut particulièrement en vogue au début du XIXe siècle ».

Parmi ces études, il y a la très fameuse et célèbre physiologie sociale, terme formé par Saint-Simon (non pas le duc, mais le comte), fondateur de la secte des saint-simoniens. Sainte-Beuve présente ainsi cette physiologie sociale : « espèce de travail minutieux et attentif (...), qui consisterait à chercher, même à travers les moindres rameaux, la circulation souvent insaisissable de chaque idée, à démontrer le cours de ce chyle subtil et nutritif jusqu'à un système de vaisseaux évident (...) » (1833). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) dévoilent le pot aux roses : « l'expression « physiologie sociale », créée par Saint-Simon vers 1813, a été reprise par Émile Durkheim pour désigner la sociologie ». Le gros mot est lâché : sociologie. La physiologie sociale est l'ancien nom de la sociologie et cet ancien nom a été en usage pendant le XIXe siècle. Au XIXe siècle, puisque les voleurs, l'argent, l'amour, l'employé, etc. étaient des objets de science, la société l'était aussi. Pourquoi pas ? Quand toutes les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite. C'est de ce cloaca maxima qu'est sortie la sociologie, cette science des sciences, celle qui subsume toutes les sciences, la science de tout, la science sociale. Ce pedigree en dit plus sur la sociologie que tout traité savant.

 

 

 

 

13 février 2010

Métis, métisser, métissage


Du ça qui sort en reptations lentes...


Métissage est un terme de zoologiste - plus particulièrement de zoologiste de haras. Moderne, il désigne des techniques dont l'objectif est d'améliorer les races animales de peu de valeur par des expériences de laboratoire et par des croisements raisonnés. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal « engendré de deux espèces » et entendu au XIXe siècle au sens de « qui est engendré par deux êtres d'espèce différente, en parlant des animaux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l'emploie à propos des haras et au sens de « croisement des races ».

Littré est le premier à le faire entrer dans un dictionnaire : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ». Ce mot, précise-t-il, « est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l'espèce ovine » et « pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement ». Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d'Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot emploie d'abondance métissage : « en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races » ; « j'arrive au métissage, c'est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire » ; « à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s'améliore ». Métissage s'applique aux seuls animaux : c'est du moins ce qu'en jugent Littré et les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « croisement de races », qui illustrent ce seul sens de l'exemple suivant : « le métissage se pratique avec succès sur l'espèce ovine ».

C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que métissage, tout en continuant à s'appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : « croisement d'animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d'améliorer celles-ci », Trésor de la langue française, 1971-94), s'étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement raciste, puisqu'il pose une hiérarchie entre les races (cf. Littré : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur »). L'histoire tragique du XXe siècle a beau montrer dans quels abîmes de barbarie sombre l'humanité quand elle s'abandonne à la science des races humaines, laquelle a pour débouché naturel le racisme, rien n'arrête le raciste métissage. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « croisement entre individus appartenant à des races différentes » et illustré par cet extrait sinistre : « l'esclavage, la guerre, l'Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou » (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s'efforcent de distinguer les deux emplois. Il faut rendre acceptable l'idéologie du métissage, en masquant le racisme qui la sous-tend : « dans l'espèce humaine, croisement, mélange de races différentes » (exemples : « le métissage d'une population » et « par extension, métissage culturel ») ; et en biologie : « croisement entre deux races d'animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle ».

L'histoire ou la genèse et les emplois du terme de métissage étant établis sans doute possible, il est effarant de constater que ce terme de zoologie raciale a pu être transporté aux relations entre les hommes et même à l'organisation sociale, sans que quiconque s'en émeuve, au point d'aller de soi (mais le nazisme n'allait-il pas de soi ?), et que, objectivement racial à l'origine - et même raciste -, il est devenu l'oriflamme du prétendu antiracisme à subventions et même la panacée censée annihiler le racisme. Pour le soi-disant philosophe Onfray, le métissage fait l'identité de la France. Tient-il donc les Français pour des mérinos ou des moutons à tondre ? Lutter contre le racisme par le racisme, c'est ouvrir la boîte de Pandore. N'en sort que la Bête immonde.

 

09 février 2010

De la télé réalité

 

Eloge de la télé réalité

 

 

La télé, qu'elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, diffuse des images comme Buitoni fabrique ses macaronis : à la chaîne et tous pareils. Le petit écran est un filament répétitif et sans surprise. Les perles de cet ADN ne sont pas les pierres précieuses que fabrique la nature, mais elles ont tout à voir avec les grains de chapelets, que la télé égrène sous la forme d'images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n'est pas de l'académisme, ce n'est même pas de l'art pompier, c'est de la nullité sublime, c'est une fonction de x qui tangente zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe siècle. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu'est la télé, la télé réalité est de l'art rebelle. Dans l'armée des images, elle est l'avant-garde, toujours devant, en avance d'un siècle ou deux. Audacieuse et martiale, elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s'en délecter, car La Ferme en Afrique, pour ne citer que ce chef d'oeuvre, tient de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Becque. Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 pendaient au gibet le Pouvoir avant de prendre le pouvoir tout court, elles brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, elles faisaient sortir l'art de l'académie pour en saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur doit tout. Il ne se passe rien dans La Ferme célébrités en Afrique ? Mais croyez-vous qu'il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Grégory et d'Aldo, de Brigitte et de Kelly, de Pascal et de Pascaline sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir et Estragon, Hamm ou Clov : leur « dialogue » est de la même farine anodine que les bégaiements de nos trayeurs de chèvres. « Putaing de cong, les poules sont entrées dans l'enclos des lions » vaut largement le « c'est un arbre. - un arbrisseau. - un arbuste. Un arbrisseau » de Beckett, prix Nobel de littérature. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme en Afrique, on fait dans la pose silencieuse et méditation zen. C'est de la métaphysique de l'incommunicabilité. Et quand les filles s'engueulent, elles le font avec la même rancune amère que les femmes de Duras. Les fermiers improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la Papesse du théâtre engagé LCR, apprenait à ses comédiens dans 1789 ou 1793 ? La télé réalité étend à la télé, « art bourgeois » s'il en fut, l'écriture de la subversion dont se pâmaient les révolutionnaires dans les années 1960-1970. S'ils ne reconnaissent pas leur enfant, c'est sans doute qu'il leur renvoie une image fidèle de ce qu'ils furent et qu'ils en ont honte.

Bien sûr, les mots télé réalité sont mal traduits de l'anglais. Ils signifient « la réalité télévisée » ou « la réalité à la télé », et non « la télé est la seule réalité qui soit ». Bien sûr, c'est un jeu. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l'art dans la rue, les revues d'avant-garde et les installations, c'est fruste, bébête, simplet. L'imposture, si tant est qu'il y en ait une, tient au nom télé réalité, qui y est donné. Il n'y a guère de réalité dans ce jeu. Encore qu'il y en ait beaucoup plus que dans ce que montre chaque jour et à chaque heure la vraie télé en matière de fiction, de reportage ou d'informations, où la règle est le mensonge. Les séries policières Navarro, La Crim, Julie Lescaut, etc. ne veulent pas seulement divertir les citoyens, elles ont pour ambition de leur montrer la société française telle qu'elle est et éventuellement « ouvrir les yeux », faire « prendre conscience », sermonner. Dans ces séries, les criminels sont blancs, français de souche, parfois serbes ou slaves. Or, la population pénitentiaire est en majorité étrangère ou d'origine étrangère. Autrement dit, ces séries cachent la réalité, sans doute parce que la télé prend les citoyens pour des brutes ignares ou « fascistes » qui ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans leur propre pays. Les associations antiracistes se plaignent à juste titre que les populations d'origine étrangère sont absentes de la vraie télé. Il faut donc que l'origine des malfaiteurs de la vraie télé soit à l'image de ce qu'elle est dans la réalité. Il faut des quotas de malfaiteurs noirs, arabes, turcs, musulmans afin que le crime à la télé soit conforme à ce qui est observé dans les palais de justice et dans les prisons. Les séries ou films TV non policiers du samedi soir (la 3) ou du mercredi soir (la 2) mettent en images une idéologie de sacristie qui est encore plus convenue que les images. C'est du catéchisme de nido infantile ou de crèche autogérée. Comparée à cet Himalaya socialo-coco-gauchiste de mensonges, la télé réalité est vierge, innocente, pure. Elle ne crie pas la vérité, elle la hurle. La télé mensonge ressasse les thèmes de la société coupable, des salauds qui emploient des malheureux sans les payer, des fascistes qui pressurent les citoyens citron, du Mal qui dévore les proies innocents tombées entre leurs griffes acérées, etc. La télé réalité est citoyenne : elle n'égrène pas le chapelet de l'injustice sociale, elle ne manipule pas le réel, elle ne cherche pas à rendre les choses du monde conformes à l'idéologie socialo-coco-gauchiste. Enfin, elle montre la réalité ; enfin, les citoyens ne sont pas abusés ; enfin, ils accèdent à la nature des choses ; enfin, ils entendent des discours qui ne sont pas du semblant. Il ne reste qu'à énoncer ce slogan révolutionnaire : que toute la télé soit de la télé réalité ou qu'elle disparaisse.

 

 

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02 février 2010

Dialogue

 

 

 

Dialogue (des cultures, des religions, des civilisations, social, homme de dialogue, etc.)

 

 

Le mot est emprunté du latin classique, lequel l'a emprunté au grec. Il est attesté au début du XIIIe siècle dans le seul sens « d'entretien entre deux ou plusieurs personnes ». C'est dans ce sens qu'il est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 (« entretien de deux ou plusieurs personnes »), les académiciens ajoutant que « en ce sens, il ne se dit guère que dans le style familier ». Dans les éditions ultérieures, 1832-35, 1879, 1932-35, la mention « style familier » ou « familier » est maintenue, mais elle disparaît de l'édition en cours de publication (la neuvième), alors que la définition évolue légèrement, oscillant en 1835 et en 1879 de « entretien, conversation » à « entretien entre deux personnes » en 1932-35, pour revenir dans l'édition en cours à la définition de 1694 : « entretien entre deux ou plusieurs personnes ».

Le premier sens de ce mot est stable ; le second sens, relevé par Nicot en 1606 dans son Trésor de la langue française l'est aussi : c'est livre où plusieurs devisent ensemble (1606), ce que les académiciens glosent ainsi en 1694 : « il se prend particulièrement pour un entretien par écrit de deux ou de plusieurs personnes » (les dialogues de Platon, de Lucien, de Cicéron ; faire, composer des dialogues). La définition se maintient en 1718, 1740, 1762, 1798 et éditions suivantes).

La référence au théâtre apparaît indirectement dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « dialogue est proprement un entretien de deux ou plusieurs personnes » (« il n'est que du style familier ») ; « il se prend plus particulièrement pour un entretien par écrit » ; « dialoguer, c'est faire parler entre eux plusieurs personnes ; on ne l'emploie qu'au passif : « cette scène est bien dialoguée : le dialogue y est juste, naturel, vif, animé, etc. » Les académiciens ne relèvent l'emploi de dialogue au théâtre qu'à compter de la cinquième édition (1798) : « on dit d'un auteur dramatique qu'il entend bien l'art du dialogue pour dire qu'il fait bien dialoguer ses personnages » et en donnent une définition précise en 1835 : « (dialogue) désigne aussi ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé ; et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » (ce dialogue manque de vérité ; cet auteur ne soigne pas assez le dialogue ; il est rare qu'un dialogue symétrique soit naturel ; dialogue sans suite, rapide et animé ; il entend bien l'art du dialogue ; son dialogue est ordinairement froid et sans esprit ; sa pièce est toute en dialogue, il n'y a point d'action).

 

Au début du XIXe siècle, les principaux sens du mot sont en place aussi bien chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « entretien entre deux personnes » ; « par extension, ouvrage littéraire en forme de conversation » ; « manière dont un auteur dramatique fait parler ses personnages ») que dans le Dictionnaire de l'Académie française (1932-35 : « entretien entre deux personnes » ; « il désigne par analogie ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » ; « il se dit aussi de certains ouvrages d'esprit qui ont la forme d'un entretien, d'une conversation entre deux ou plusieurs personnes »).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, cette belle ordonnance, quelque peu littéraire ou culturelle, est chamboulée par la modernité, laquelle, et ce n'est pas là son moindre défaut, est dialogueuse en diable - surtout quand il faut noyer le poisson, parler pour ne rien dire, endormir les citoyens, dorer la pilule ou la faire avaler, etc. D'ailleurs, dans la définition du mot, entretien (entre deux personnes) est remplacé dans le Trésor de la langue française (1971-94) par communication, un des mots fétiches de la modernité, son alpha et son oméga (pour elle, tout commence et tout finit dans la communication) : « communication le plus souvent verbale entre deux personnes ou groupes de personnes ; par métonymie, le contenu de cette communication ». Le mot étant moderne, il colonise le vocabulaire syndical et politique, où il a pour sens « conversation, discussion, négociation menée avec la volonté commune d'aboutir à une solution acceptable par les deux parties en présence » (exemples : établir, nouer, refuser, rompre le dialogue. Cf. également entretiens, pourparlers, table ronde, tapis vert). Le plus comique est que le dialogue politique et syndical est le plus souvent un dialogue de sourds, ou, comme il faut dire en novlangue, un dialogue de malentendants : « conversation qui, au bout d'un certain temps, se révèle impossible entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d'écouter le point de vue de l'autre » (ce qui semble être la règle). Ces sens modernes sont ainsi exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « spécialement, dans la langue politique et syndicale, discussion ouverte entre deux partis, deux groupes, en vue d'établir les bases d'un accord ou d'un compromis ». Jadis, l'homme accompli était l'homme d'action ; désormais, c'est l'homme de dialogue « ouvert aux vues, aux arguments de la partie adverse ». Les anciens spécialistes de l'écoute et du dialogue, à savoir les curés, ayant disparu, ils ressuscitent dans les modernes dialogueurs et dialogueuses, lesquelles n'écrivent pas de dialogues de films ou de comédies, mais font de la modernité politique et sociétale (comme il faut que l'on dise aujourd'hui) le grand théâtre de la vanité et l'immense scène des vanités.

 

 

29 janvier 2010

Ressources (humaines)

 

Ce nom est le participe passé féminin du verbe d'ancien français ressourdre, qui a pour sens « ressusciter », comme le Christ lors de la Passion (Xe-XIe siècles), « relever, secourir » (XIIe siècle), « se rétablir » (en parlant d'animaux malades) (XIVe siècle), et qui continue le verbe latin resurgere « se relever », « se rétablir, se ranimer », « ressusciter ». « La ressource est proprement une seconde ou dernière source, une chose qui relève, un moyen qui fait sortir d'embarras », écrit Littré dans la rubrique « étymologie » de l'article ressource (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il serait plaisant, mais inutile, de rapporter les « ressources humaines » des grandes entités économiques ou administratives, « ressources » managées (comme on dit aujourd'hui) par des DRH, au sens premier de « ressource » : ce qui a été ressuscité. Ces ressources sont-elles censées ressusciter les entreprises moribondes ou sont-elles ressuscitées par un management dynamique et énergique, capable d'insuffler une âme ou de la vie à ce qui est à l'agonie ?

Que ces remarques ne nous détournent pas de l'étude de ce nom et surtout des avatars de ses sens. Au XIIe siècle, le nom ressource a le sens de « secours » ; au XVIe siècle, de nouveaux sens s'ajoutent à ce premier sens : c'est « moyens pécuniaires d'existence » et « capacité physique de fournir un nouvel effort » ; au XVIIe siècle, « forces de l'esprit, du caractère » (homme plein de ressources) ; au XVIIIe siècle, « possibilités d'expression de la langue ». Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), il est défini ainsi : « ce qu'on emploie et à quoi on a recours pour se tirer de quelques affaires, pour vaincre des difficultés » (il est sans ressource dans son malheur ; dans la persécution que j'ai soufferte, Dieu a été ma seule ressource ; les diamants, la vaisselle d'argent sont des ressources dans le besoin) ; « on dit qu'un cheval a de la ressource pour dire qu'après une longue fatigue, on lui trouve encore de la vigueur » ; « on dit figurément c'est un homme de ressource, c'est un homme plein de ressources, qui a des ressources dans l'esprit pour dire c'est un homme fertile en expédients, en moyens pour lui et pour les autres » et « on dit familièrement faire ressource pour dire raccommoder, rétablir ses affaires ».

Il n'est fait nulle part mention dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française des « ressources humaines », non plus que chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui relève les sens suivants : « ce qu'on emploie pour se tirer d'un embarras, pour vaincre des difficultés » (« j'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme la seule ressource de ma vieillesse; si cette ressource m'est enlevée, il faut que je songe à m'en procurer d'autres », d'Alembert, 1765) ; « forces de l'esprit, du caractère, auxquelles on a recours au besoin » (« Turenne, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls », Bossuet) ; « les ressources d'une langue, les moyens qu'elle offre à l'écrivain pour rendre sa pensée » (« l'auteur connaissait trop bien les lois du style et les ressources de la langue », d'Alembert ») ; « moyens pécuniaires » (« il a tant dépensé qu'il est maintenant sans ressource »).

Ces mêmes sens qui sont dans le Trésor de la langue française (1971-94) n'expliquent pas encore les ressources humaines des entreprises et administrations. Il en est un, cependant, qui est la source des emplois actuels, modernissimes bien entendu. Il s'agit de l'extension aux collectivités du sens de « moyens pécuniaires dont dispose une personne pour assurer son existence » : c'est les « moyens matériels dont dispose un pays, une région, une collectivité » (ressources hydrauliques, industrielles, minières, pétrolières d'un pays, ressources naturelles). Ce sens s'est étendu aux armées et en particulier aux bureaucraties militaires : « moyens militaires (hommes, armement, vivres) dont dispose une armée ». Parmi ces ressources, il n'y a pas que du matériel, il y a aussi des hommes. Des bureaucraties militaires, le mot s'est étendu, comme naguère les noms cadre et effectif, aux bureaucraties civiles, publiques ou privées, tout en se restreignant, pour ce qui est des référents du nom ressources, aux seuls employés de l'entreprise ou aux seuls fonctionnaires de l'administration. Les armées sont parmi les plus anciennes bureaucraties et elles ont dû apprendre très tôt à gérer leurs ressources : hommes, soldats et officiers. Comme elles l'ont fait avec efficacité, leur gestion est devenue un modèle, vite imité par les autres bureaucraties.

 

20 janvier 2010

Pompe, pompeux, pompier

 

 

En latin, pompa (en grec, « marche pompeuse », « convoi ») a pour sens « procession (lors de diverses cérémonies) », « convoi funèbre », « cortège », « étalage », « réunion d'objets qu'on transporte ou qu'on promène » et « au figuré, pompe, appareil, apparat, magnificence, éclat, faste ». On retrouve ces sens en français : « cérémonial somptueux, déploiement de faste, de luxe » (1165 ; en grande pompe chez Pascal) ; « faux prestiges, vanités de ce monde » (XIVe siècle) ; pompes funèbres (1503 : « cérémonie funèbre » et en 1834, entreprise de funérailles ; « cortège solennel » (XVe siècle) ; « caractère noble, élevé, solennel (du style) » (première moitié du XVIIe siècle).

En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément les divers sens de pompe : « appareil superbe et magnifique qui se fait par ostentation ou pour quelque autre dessein », la pompe « consistant dans l'ordre, la variété et la magnificence » ; « en parlant de carrousel, ou de mascarade, c'est la marche magnifique et réglée de quelque carrousel ou mascarade » ; « la pompe sacrée, ce sont les processions et solennités ecclésiastiques » ; « la pompe royale », « le couronnement, l'entrée ou le mariage des princes ou princesses » ; « les pompes militaires, les triomphes des anciens capitaines et empereurs » et par figure, « la pompe de l'éloquence » (d'où l'adjectif pompeux, pompeuse : vers pompeux, style pompeux, éloquence pompeuse). Furetière (1690, Dictionnaire universel) renchérit sur Richelet : « dépense magnifique qu'on fait pour rendre quelque action plus recommandable, plus solennelle et plus éclatante » (exemples : « rien n'a égalé la pompe et la magnificence des triomphes romains » ; « les gens se ruinent par une vaine pompe et ostentation ; « le luxe a porté la pompe des habits à un très haut point » ; « le christianisme veut qu'on renonce à Satan et à ses pompes » ; « on fait aux rois de magnifiques pompes funèbres » ; « la pompe la plus surprenante qu'on ait jamais vue est celle d'Antiochus surnommé le Splendide, qui est décrite par Polybe, et par Athénée ; il y avait en marche cinquante mille hommes ; on en voit aussi une ample description dans le Traité des Carrousels du Père Menestrier »). A ces innombrables emplois, Furetière ajoute les sens figurés : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales », comme dans « l'Ecriture nous apprend que le Seigneur viendra en grande pompe juger les vivants et les morts » ; et « on dit aussi la pompe du style, des vers, de l'éloquence, quand on parle, qu'on écrit avec des mots choisis, relevés et magnifiques ». Les académiciens sont un peu moins prolixes (« appareil magnifique, somptuosité » ; « il se dit figurément du discours, du style et signifie la manière de s'exprimer en termes recherchés, magnifiques et qui sonnent bien à l'oreille » ; « il se prend aussi quelquefois pour vanité et c'est en ce sens que l'on dit renoncer au monde et à ses pompes », Dictionnaire de l'Académie française, première édition, 1694, et suivantes), alors que les encyclopédistes (d'Alembert et Diderot, 1751-64) expriment la défiance que leur inspire la pompe : « c'est l'art d'en imposer aux yeux. Une pompe funèbre, c'est l'appareil de l'inhumation d'un grand ; sa vanité, pour ainsi dire, lui survit encore. Il descend au tombeau où les vers l'attendent pour s'en repaître, et la cendre froide de ses aïeux pour se rejoindre à la sienne, au milieu des signes de sa grandeur. Il n'est plus rien lorsque tout annonce qu'il fut un grand ». Tous ces sens sont repris tels quels dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « cortège solennel », en particulier pompes funèbres ; « déploiement de faste, de décorum » (en grande pompe, « solennellement ») ; « souvent au pluriel, vanités du monde » (renoncer au monde et à ses pompes) ; « noblesse du style ; par exagération, dans le domaine littéraire ou artistique, recherche excessive, emphase, grandiloquence ».

 

Il serait inexact de conclure que les modernes ont renoncé aux pompes, que ces pompes soient des cortèges solennels, des fastes et du décorum ou encore de l'emphase, comme pourraient le laisser penser l'article de L'Encyclopédie (cf. ci-dessus) et quelques extraits cités dans le Trésor de la langue française : « nous avons des habitudes de bien-être, une hygiène publique et privée, qui ne s'accordent pas avec cette pompe, cet apparat sans raison » (Viollet-le-Duc, 1863) ; « la pompe du style devient à la pensée ce qu'est aux yeux un papier doré sans nuances » (Vigny, 1843). Les pompes se déploient, exubérantes et arrogantes, dans les défilés festifs dits gay ou techno rides, où l'on ne renonce pas aux pompes et encore moins au monde, ou lors de ces processions syndicales avec océans de drapeaux rouges et de banderoles coloriées et diffusion d'une musique assourdissante... Elles survivent encore dans « l'opéra historique » qui « permet les défilés, les cortèges, les pompes nuptiales ou funèbres, les chasses, les grands ballets donnés sous prétexte de fêtes dans les résidences royales » (1953).

Certes, l'art pompier des débuts de la IIIe République est mort, comme l'expriment les académiciens dans l'article « pompier » de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « (pompier) se dit ironiquement et familièrement pour caractériser le style suranné de certains artistes » (cet écrivain, cet artiste est un pompier) ; « adjectivement, le style pompier ». Ces pompiers, tous de bons élèves, appliqués et sérieux, étaient célébrés et honorés par les autorités de la IIIe République naissante ; ils recevaient récompenses et commandes ; ils étaient riches. En échange, ils montraient patte blanche. Un siècle plus tard, leur style et leur pompe font rire : « adjectif et substantif, (peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain) qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » (TLF). Cet exemple est révélateur du discrédit de la pompe : « l'artiste pompier n'est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants (comprendre, comme ceux des sapeurs pompiers), c'est l'artiste prétentieux et vain qui use d'un style ampoulé, d'un style pompeux » (Thuillier, Peut-on parler d'une peinture « pompier » ?, 1984). La pompe est proportionnelle à la soumission. Plus on est soumis ou enchaîné à un régime ou attaché au joug idéologique, plus on fait dans la pompe, comme dans les prides d'Homo Festivus ou dans les processions politico-syndicales.

 

 

15 janvier 2010

Gambiller

 

 

Dérivé de gambe, mot qui, en normand et en picard, vaut pour jambe, ce verbe est attesté dès le XIVe siècle dans les langues régionales du nord de la France avec divers sens, successifs ou concomitants : « serrer entre ses jambes » », « marcher », « faire un croc-en-jambe », « enjamber » et, à la forme pronominale, « étendre, agiter les jambes ». En français, il est plus tardif. En 1609, il est employé au sens d'agiter les jambes, de se trémousser (« il vaut mieux demander et mendier, que non pas au gibet gambiller »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, où il entre dès la première édition (1694), il a pour sens : « remuer les jambes, les jeter deçà et delà », les académiciens précisant que le mot « se dit ordinairement des enfants ou de fort jeunes gens quand ils démènent les jambes étant assis ou couchés ». Les exemples sont on ne peut emmailloter cet enfant, il ne fait que gambiller ; les enfants ne font que gambiller - même définition et mêmes exemples répétés en 1718, 1740, 1762, 1798 (« il est familier »), 1835 (« il est très familier ») ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « frétiller, remuer sans cesse les jambes, comme font les enfants » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme familier ; remuer les jambes de côté et d'autre quand elles sont pendantes » : ainsi chez Saint-Simon (le duc de), « j'en ai vu quelquefois gambiller de petits présidents qui avaient peine à se tenir assis sur leurs sièges élevés ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), la mention « familier » n'apparaît plus, non plus que la référence aux enfants : « remuer les jambes de côté et d'autre, quand on les a pendantes », sens qui est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) et « familier » et « vieux » dans la neuvième édition du DAF.

Les dictionnaires actuels (TLF, DAF) ne mentionnent comme sens usuel que le sens attesté en 1821, « danser », dans un ouvrage sur l'argot du bagne de Brest : « argotique et populaire, marcher, s'en aller ; danser, se trémousser sur un rythme vif » (TLF) et « populaire, danser » (DAF, neuvième édition, en cours).

 

13 janvier 2010

Dépayser

 

 

Dérivé du nom pays, ce verbe est attesté au tout début du XIIIe siècle. Il a le sens qu'y donnent la formation même et le préfixe -, à savoir « quitter son pays », comme dans cet extrait d'une chronique ancienne (« il punit de tant cruelle famine que plusieurs dépaysèrent ») et chez Estienne : « les Florentins, principalement s'ils n'ont point dépaysé, ont une prononciation la plus éloignée de douceur qu'on saurait dire » ou chez un essayiste du XVIe siècle : « on connait toujours de quelle nation est un homme, ou par le langage, ou par sa façon de vivre ordinaire, ou par l'habillement, ou bien par quelque trait naturel de son ramage qui lui échappe quand il s'oublie, pour quelque dépaysé qu'il soit ». Cotgrave (1611), dans son dictionnaire du français et de l'anglais, traduit dépayser par « to drive out of his country » et dépayser le bétail par « to change their soil, to send them out of the country they were bred in ».

Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle est toujours en usage selon les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94 : « transporter quelqu'un hors du pays, du lieu où il est ordinairement implanté ») ou ceux du Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « faire sortir quelqu'un du pays où il réside, pour un temps plus ou moins long »). Pendant plus de sept siècles, ce verbe a conservé ce même sens. Or, ce que l'on constate, c'est qu'il est, aujourd'hui du moins, d'un emploi restreint, surtout pour nommer ce processus, fort courant, « faire sortir quelqu'un du pays où il réside » ou « transporter quelqu'un hors du pays où il est ordinairement implanté » et qui pourrait être encore plus largement répandu, vu le nombre fort élevé en France de clandestins, dits sans-papiers, individus qui y résident ou s'y implantent sans y être invités et au mépris des lois en vigueur et qui devraient être dépaysés ou auraient dû l'être depuis une décennie ou plus. D'eux, quand ils sont renvoyés dans leur pays, on dit qu'ils sont expulsés ou « poussés dehors », alors que le terme juste est « dépaysés ».

Ce qui entrave l'emploi de ce verbe dans ces situations communes, ce sont, de toute évidence, les sens figurés qui se sont multipliés au cours des siècles. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), dépayser, c'est « faire sortir quelqu'un de son pays natal » (« les parents de ce jeune homme l'ont envoyé en Italie pour le dépayser ») ; c'est aussi « corriger quelqu'un des défauts, de l'accent, des mœurs du pays » (« on n'est pas un an à la cour qu'on y est bien dépaysé, qu'on y a pris un autre air de vivre et de parler ») ; c'est encore « faire changer de pays à un homme qui y est habitué, pour lui faire perdre ses connaissances, pour le mettre en lieu où il soit déguisé et inconnu » (« un supérieur dépayse un religieux qui a quelque mauvaise habitude et le transfère en un autre couvent » ou cet autre exemple qui laisse entrevoir que la France classique pouvait avoir des mœurs tumultueuses : « les femmes d'amour déménagent souvent pour se dépayser, pour se sauver des bretteurs » - des bretteurs ou des proxénètes ?) ; c'est enfin, comme dans la langue du droit actuelle (« au Palais », écrit Furetière), « tirer une affaire d'une juridiction en une autre plus éloignée » (« mes parties avoient trop de crédit en ce parlement ; je les ay fait évoquer ailleurs pour les dépayser »). Les académiciens reprennent ces significations, à l'exception de l'emploi dans la langue du droit, et ils glosent l'emploi figuré ainsi : « on dit aussi figurément dépayser un jeune homme, pour dire le déniaiser, le défaire d'une certaine simplicité qu'il a apportée de son pays »). Dans l'adresse au lecteur du Menteur, Corneille écrit : « j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française » - autrement dit, il a transporté le sujet d'une pièce de théâtre du pays où il l'a emprunté en France. Dans les dictionnaires classiques, d'une édition à l'autre, les emplois se multiplient : « en matière de dispute, on dit aussi figurément dépayser quelqu'un, pour dire le mettre sur quelque sujet où il ne soit pas si profond, sur lequel il ne soit pas si préparé » (DAF, 1762, 1798, 1835) et « on dit aussi dépayser un homme pour dire lui donner de fausses idées, pour empêcher qu'il ait connaissance, qu'il ne soit au fait de quelque affaire » (DAF, 1762, 1798, 1835), au point qu'un érudit du XVIIIe siècle, parlant « d'un nouvel ordre d'architecture », écrit : « il faut qu'en considérant le tout ensemble, le spectateur accoutumé aux ordres dorique, ionique et corinthien, se trouve véritablement dépaysé, sans toutefois être égaré » (cité par Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788).

C'est dans la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française qu'est défini pour la première fois le sens figuré moderne : « dérouter, désorienter, faire qu'une personne ne sache plus où elle est » (le pauvre homme était si complètement dépaysé qu'il lui eût été impossible de retrouver son chemin). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition équivalente : « faire qu'une personne ne puisse retrouver son chemin » (« les sinuosités de la route le dépaysèrent tellement qu'il ne savait plus où il était ») et « il se dit aussi de choses auxquelles on donne une apparence qui les masque ». Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle n'est pas jugé « vieux » ou « vieilli », bien qu'il semble d'un usage rare. En revanche, les sens figurés sont toujours vivants, aussi bien dans le TLF (« changer le décor habituel ou les habitudes de quelque chose ou quelqu'un » et « déconcerter quelqu'un en le transportant dans un cadre inhabituel, en modifiant ses habitudes » ; dérouter, désorienter, égarer ; antonymes acclimater, familiariser) que dans le DAF (« dérouter, déconcerter quelqu'un en le plaçant dans un milieu différent du sien, dans une ambiance inhabituelle : elle se sentait dépaysée au milieu de ces inconnus ; transporter en esprit dans un univers de fiction : un romancier habile à dépayser ses lecteurs).

 

 

 

03 janvier 2010

Galvaniser

 

Galvaniser, galvanisme

 

Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».



Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».

Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.

Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.

01 janvier 2010

Voeux

 

Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.

 

 

En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;

en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.

 

 

Bonne année à tous.

 

 

 

10:42 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : culture, société, france

27 décembre 2009

Emission


 

Il suffit de comparer l'article émission de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) à celui de la neuvième édition (en cours de publication) pour prendre conscience que le scientisme, lequel est consécutif à l'importance de plus en plus grande prise par les sciences et les techniques, définit, mieux que tout autre trait spécifique, la NLF. Les modernes sont scientistes : c'est ce à quoi ils se reconnaissent et c'est la marque qu'ils impriment dans leur langue.

En 1694, émission est un « terme dogmatique » (comprendre : un terme savant) emprunté au latin emissio (« action de lancer ») et qui n'a qu'un seul sens : « action par laquelle on pousse quelque chose au dehors », les académiciens précisant qu'il « se dit principalement des rayons de lumière » (exemples : L'émission des rayons du soleil ; quelques-uns ont cru que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels). Aujourd'hui, les académiciens distinguent les cinq sens que voici : « action d'émettre, de projeter, de répandre un liquide » (émission d'urine, sanguine, d'un liquide) ; « action de produire un son » (émission de voix, d'un son, des vœux) ; « (en physique) le fait d'émettre une substance, des particules, des radiations » (émission de particules radioactives) ; « (finances) création et mise en circulation d'un titre de paiement, d'une monnaie » (émission de chèques, d'effets, d'actions, d'obligations, de billets de banque, de timbres poste) ; « télécommunications) production et diffusion, au moyen d'ondes électromagnétiques, de signaux, de sons, d'images » (antenne d'émission radiophonique, station d'émission de télévision) et « par métonymie, programme radiodiffusé ou télévisé » (émission littéraire, en direct, en différé, enregistrée en studio).

Le premier emploi de ce nom se rapporte à la physiologie : c'est l'émission de semence, comme dans cet exemple du XIVe siècle : « Ainsi (Vulcain) épandit son germe en terre ; un enfant que l'on clame (appelle) Erichtonios naquit de cette émission », ce qui explique sans doute l'exemple cité par Furetière (1690, Dictionnaire universel : « l'émission involontaire de la semence n'est point criminelle »), lequel fait aussi allusion à la vieille croyance dans une analogie entre l'œil humain et le soleil pour expliquer la vue : « les anciens croyaient que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels », thèse de physiologie pittoresque qui est clairement exposée, pour être infirmée évidemment, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) : « les platoniciens se servent de ce terme pour exprimer l'action par laquelle ils prétendaient qu'il sort de l'objet et de l'œil certains écoulements, qui se rencontrent et s'embrassent les uns les autres à mi chemin, d'où ils retournent ensuite dans l'œil, et portent par là dans notre âme l'idée des objets ». A la différence des académiciens, Furetière relève aussi l'emploi d'émission dans le domaine de la religion, emploi jugé vieilli par les lexicographes actuels, ce qui, vu l'état de la religion, n'est guère étonnant : « émission se dit figurément en choses spirituelles : ce novice n'a pas fait encore l'émission de ses vœux », emploi qui est défini avec rigueur dans L'Encyclopédie : « (jurisprudence) profession que fait le novice et engagement qu'il contracte solennellement d'observer la règle de l'ordre régulier dans lequel il entre » (« la mort civile du religieux profès se compte du jour de l'émission de ses vœux »). L'emploi d'émission dans le domaine des finances publiques est attesté pour la première fois en 1789 : c'est l'action de « mettre en circulation du papier monnaie », que les académiciens définissent ainsi en 1832-35 (sixième édition) : « action d'émettre de la monnaie, etc. » (émission de nouvelles pièces de monnaie, de papier-monnaie, de billets de banque).

Celui qui a fait d'émission un terme de science, c'est encore Newton (on ne célèbrera jamais assez Newton pour avoir été l'un de ceux qui ont forgé la langue française des sciences) ou, pour dire les choses plus exactement, celui qui, en 1720, nommé Coste, a traduit le Traité d'optique de Newton. C'est le fait, pour des corps, de projeter au dehors des particules, des radiations. Bien entendu, dans L'Encyclopédie, un très long article est consacré à émission : « on appelle ainsi, en physique, l'action par laquelle un corps lance ou fait sortir hors de lui des corpuscules. C'est une grande question que de savoir si la lumière se fait par pression ou par émission, c'est-à-dire si elle se communique à nos yeux par l'action du corps lumineux sur un fluide environnant, ou par des corpuscules qui s'élancent du corps lumineux jusqu'à l'organe ». Peu à peu, les lexicographes intègrent les connaissances apportées par Newton non pas dans les définitions, mais dans les exemples qui illustrent ces définitions : ainsi l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés des corps odorants (DAF, 1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait état de « débats » sur la lumière qui agitent les milieux scientifiques de son temps, mais il se garde bien de prendre parti : « (l'émission) est un « système dans lequel on suppose que le soleil lance des corpuscules lumineux, par opposition au système de l'ondulation qui attribue la lumière à des ondes dans un milieu nommé éther ». Quant à l'emploi d'émission dans le domaine de la radio, il est attesté en 1928 chez Malraux (Les Conquérants).

En dépit de cela, les académiciens, dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35), ne se montrent pas très empressés à enregistrer l'extension du nom émission aux nouvelles réalités établies par la science : c'est un « terme didactique » qui signifie « action d'émettre ou résultat de cette action ». Dans les exemples, prudents et limités, se lisent à livre ouvert les réserves que les académiciens éprouvent vis-à-vis de la modernité, si bien que les suspicions dont ils sont l'objet (« ringards », « dépassés », « traditionnalistes », conservateurs », etc.) peuvent sembler légitimes. Ce sont les mêmes exemples qui illustrent la définition d'émission depuis au moins un siècle et demi, comme si, pour les académiciens, rien n'avait changé dans le monde en ce laps de temps : l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés de certains corps ; émission de voix ; émission de nouvelles pièces de monnaie, d'un emprunt, de billets de banque, de timbres poste, d'obligations, de valeurs. A l'opposé, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) recensent tous les emplois, scientifiques ou techniques d'émission : en phonétique et en musique (émission de la voix, d'un son (par un instrument, etc.) ; en médecine (« fait d'émettre (une humeur) » ; émission séminale, de sang) ; en physique (« fait d'émettre (une radiation, une substance, un rayonnement) » ; émission de neutrons, d'énergie, électronique, lumineuse, photoélectrique, de gaz et de vapeurs, de photons) ; en anatomie et en botanique (la greffe Richter (...) sert à fendre l'écorce des porte-greffes au moyen des dentures de façon à faciliter l'émission des racines) ; dans les télécommunications (« action de transmettre au moyen d'ondes électromagnétiques » ; antenne, poste, station d'émission) ; « production d'un message selon un code spécifique » ; « partie d'un programme radiodiffusé ou télévisé » ; dans les finances et la philatélie (émission d'actions, de billets, de chèques, de timbres poste). Dans ce dictionnaire se lit à livre ouvert la modernité triomphante.

 

 

 

 

20 décembre 2009

Apothicaire

 

En latin, ăpŏthēca (emprunté du grec apotheke, « magasin ») est une pièce où sont rangées des provisions, un cellier, une cave et celui qui était chargé de gérer ces provisions, le magasinier, était l'ăpŏthēcārĭus. Au Moyen Age, ce nom latin désigne celui qui prépare les médicaments. Au milieu du XIIIe siècle, apothicaire, qui en est emprunté, est attesté au sens de « celui qui prépare et vend les drogues ». C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694) : « celui dont la profession est de préparer les drogues pour la guérison des malades » (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Le mot est employé dans de nombreuses expressions figurées, qui sont toutes sorties de l'usage actuel : « on dit proverbialement un apothicaire sans sucre, pour dire un homme qui n'est pas fourni des choses qui regardent sa profession ; des parties d'apothicaire, pour dire des parties sur lesquelles il y a beaucoup à rabattre ; et faire de son corps une boutique d'apothicaire, pour dire prendre trop de remèdes ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), la définition d'apothicaire est suivie de cette remarque : « le mot de pharmacien est aujourd'hui plus usité ». C'est donc au début du XIXe siècle que les apothicaires ont cessé d'être appelés ainsi et se sont nommés pharmaciens : « pharmacien est présentement plus usité », écrit Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-72), alors que les académiciens (huitième édition, 1932-35) définissent le mot à l'imparfait : « celui qui préparait et vendait des médicaments » et notent qu'il n'est plus employé que péjorativement : « il ne s'emploie plus que par dénigrement et il a été remplacé dans l'usage ordinaire par pharmacien », ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « péjorativement ou ironiquement, préparateur et vendeur de produits pharmaceutiques » (Homais, ce prince de la Bêtise de Madame Bovary, n'est pas pharmacien, mais apothicaire). Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, la péjoration n'est pas mentionnée ; seule la désuétude l'est : « anciennement, celui qui préparait et vendait des médicaments ».

Dans le Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, on peut lire cette explication-ci au lent discrédit de ce mot : « l'apothicaire faisant commerce de substances dont le vulgaire ignore complètement la nature et le prix, le mot apothicaire devint, pour le peuple, synonyme de trompeur ; de là l'emploi de ce mot en mauvaise part, et le plus souvent d'une manière ironique ». Il est sans doute une autre raison, de fond celle-ci. Dans L'Encyclopédie, dont d'Alembert et Diderot ont été les éditeurs (1751-64), un long article est consacré à l'organisation de cette profession dans le système de jurandes, maîtrises et corporations de l'Ancien Régime : « les apothicaires de Paris ne font avec les marchands épiciers, qu'un seul et même corps de communauté, le second des six corps des marchands. On conçoit aisément qu'une bonne police a dû veiller à ce que cette branche de la médecine, qui consiste à composer les remèdes, ne fût confiée qu'à des gens de la capacité et de la probité desquels on s'assurât par des examens, des expériences, des chefs d'œuvre, des visites et les autres moyens que la prudence humaine peut suggérer ». Et d'énumérer les règles qui régissent la profession : quatre ans d'apprentissage, six ans d'expérience auprès d'un maître apothicaire, examen des herbes à passer, préparations et mélanges devant un jury, examen des simples, métaux, minéraux et autres sortes de remèdes qui entrent dans le corps humain, être reçu maître et prononcer le serment, ne jamais utiliser des marchandises éventées, inspection par des « gardes » (apothicaires d'expérience) au moins trois fois par an, défense d'administrer aux malades des médicaments « sans l'ordonnance d'un médecin de la Faculté ou de quelqu'un qui en soit approuvé ». La Modernité commence avec le déterrement des cadavres du cimetière des Innocents et leur enfouissement dans les catacombes, avec l'église dédiée à sainte Géneviève transformée en Panthéon, avec la fin des corporations et surtout avec le triomphe de la Science, avec un grand S. Le XIXe siècle est le siècle de la science en gloire, de la science en majesté, de l'apothéose de la science. La « racine » grecque d'apothicaire a pour sens « magasin » ou « boutique » ; celle de pharmacien, « remède », « médicament ». Le premier mot fait boutiquier, le second fait sinon savant, du moins sérieux, et convient beaucoup mieux à la nouvelle profession, nouvelle parce que la loi Le Chapelier l'a libérée de l'organisation des métiers d'Ancien Régime, et que, désormais, les pharmaciens se forment à la Faculté, comme les médecins, dont ils deviennent les égaux, une fois le baccalauréat obtenu.

 

 

 

 

16 décembre 2009

Zéro

 

Le mot est emprunté à l'italien zero (« zéro » et « rien »), altération de zefiro, lequel continue le latin médiéval zephirum (attesté en 1202, dans un ouvrage de Fibonacci : « cum hoc signo O, quod arabice zephirum appellatur »), lequel est emprunté à l'arabe sifr qui signifie « vide » et « zéro » et qui a donné aussi le nom chiffre. Zéro est attesté en français à la fin du XVe siècle pour désigner un « signe numérique représentant une valeur nulle » (« la dixième figure ne vaut rien, mais elle fait valoir les autres figures et se nomme zéro ou chiffre »). Au tout début du XVIe siècle, il désigne aussi une « personne nulle, sans valeur » ; et, à compter de XVIIe siècle, le mot est employé dans un grand nombre d'expressions courantes : compter quelqu'un pour un zéro, compter pour zéro, se réduire au zéro (« être ruiné »), être réduit à zéro, partir de zéro, repartir à zéro, repartir de zéro, avoir le moral à zéro, le trouillomètre à zéro, être à zéro, raser la boule à zéro, être tondu à zéro, au-dessous de zéro, zéro de conduite, température zéro, point zéro, année zéro, croissance zéro, degré zéro, signe zéro, désinence zéro, suffixe zéro, état zéro, morphème zéro, tonalité zéro.

Le mot est dans les plus anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « terme d'arithmétique, qui veut dire une O et qui ne signifie rien à la place où il est mis ; l'addition d'un zéro à quelque autre chiffre le fait valoir dix fois autant ; si on en ajoute deux il vaudra cent fois autant, etc.), de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « caractère d'arithmétique formé comme un o, qui ne vaut rien tout seul, mais qui augmente du décuple la valeur de celui qui le précède du côté gauche »), de Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « terme d'arithmétique (qui) veut dire un o, et cet o ne vaut rien étant mis tout seul, mais lorsqu'on le met après un autre chiffre, il le fait valoir dix fois autant, comme 10 (...) ; et s'il y a trois o après ce même chiffre, comme 2000, ils le font valoir mille fois autant, et ainsi toujours en augmentant... »), de Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 : «  en matière de chiffre, c'est un O qui ne signifie rien de soi, mais qui ajouté à un autre chiffre, le fait valoir autant de dizaines que ce chiffre vaut d'unités »), de l'Académie (1694 : « on appelle ainsi en arithmétique un o, qui de lui-même ne fait aucun nombre, mais qui étant ajouté aux autres nombres sert à les multiplier par dix »), de d'Alembert et Diderot (L'Encyclopédie, 1751-64 : « l'un des caractères ou figures numériques, dont la forme est o. Il marque par lui-même la nullité de valeur, mais quand il est joint dans l'arithmétique ordinaire à d'autres caractères placés à sa gauche, il sert alors à en augmenter la valeur de dix en dix, suivant la progression décuple ; et lorsque dans l'arithmétique décimale il a d'autres caractères à sa droite, il sert alors à en diminuer la valeur dans la même proportion »)... Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour lire une définition qui ne soit pas trop empruntée ou flottante et dans laquelle la valeur, à savoir le nombre, est distinguée du signe (le 0) : « nombre correspondant à une valeur nulle, à un ensemble vide » et « symbole numérique représentant ce nombre (soit 0) ».

La question de l'origine du mot est posée par les anciens lexicographes. Ménage (op. Cit.) cite un « professeur et ministre » (comprendre un huguenot exilé) de Leyden, M. Moine, qui « croit que ce mot est d'origine arabe », alors que Furetière (op. Cit.) écrit : « quelques-uns dérivent ce mot par transposition de l'hébreu ezor, qui signifie cingulum, parce que l'0 en représente la figure ». Comme les arabes sont censés avoir tout inventé, tout découvert, tout appris à l'humanité, il leur est attribué parfois l'invention du zéro, parce que le mot latin zephirum est emprunté à leur langue. Mais, à la différence de ce qui est observé pour l'algèbre et les autres sciences, les thuriféraires de l'islam et des arabes ne font pas de la paternité du zéro une cause de guerre idéologique. Ils craignent peut-être que l'extension du zéro à des personnes nulles et sans valeur ne soit opposée aux inventeurs supposés de ce même signe et nombre. Quoi qu'il en soit, même pour les thuriféraires et autres porteurs d'encens, il est difficile d'aller contre les faits, qui attestent que l'invention du zéro, comme nombre, est à mettre au crédit des savants de l'Inde, lesquels les ont transmis aux arabes, de qui les Européens ont emprunté à la fois le concept de valeur nulle (le « nombre ») et le signe qui représente cette valeur.

 

13 décembre 2009

Stupéfier, stupéfiant, stupéfait

 

Emprunté au latin stupefacere, verbe dont le sens est « étourdir, paralyser », et francisé en stupéfier, ce verbe est attesté, comme terme de médecine à la fin du XVe siècle, dans un sens qui est celui du latin : « terme dogmatique, engourdir » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694 : exemple, cette fluxion lui a stupéfié le bras), le sens figuré, « étonner », étant attesté à la fin du XVIIe siècle, ce que notent les académiciens : « engourdir, étonner, rendre immobile » (1762, avec cette remarque qui est sans doute inappropriée : « il n'est que du discours familier » ; et 1798 : « engourdir, étonner, rendre immobile », avec cet exemple qui préfigure les emplois futurs du participe présent : le propre de l'opium est de stupéfier). En 1798 (cinquième édition), les académiciens ajoutent : « il se dit figurément pour causer une grande surprise » (cette nouvelle l'a stupéfié ; ce discours stupéfia toute la compagnie). Malgré les siècles, ce verbe est resté d'une étonnante stabilité sémantique, les auteurs de dictionnaires continuant à y distinguer deux acceptions, comme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme de médecine, diminuer, suspendre le sentiment ; le propre de l'opium est de stupéfier » et « figuré, causer une grande surprise ; ce discours stupéfia toute la compagnie » ou comme les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « médecine, pharmacie, plonger dans l'engourdissement, l'hébétude par une action sur les centres nerveux » et « remplir d'un étonnement extrême, provoquer une grande surprise ».

Ce qui justifie sa présence dans ce dictionnaire de la NLF, ce sont les emplois des adjectifs stupéfait et stupéfiant.

Stupéfiant est attesté à la fin du XVIe siècle comme terme de médecine, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « terme dogmatique, qui stupéfie », id est « qui engourdit » (exemples : remède stupéfiant ; eau stupéfiante) et dans la sixième édition (1835) : « terme de médecine, qui stupéfie » (qui engourdit), illustré par le même emploi remède stupéfiant, les académiciens ajoutant qu'il « s'emploie aussi substantivement » (tous les narcotiques sont des stupéfiants). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à noter le sens figuré, qu'il ne glose pas : « figuré, c'est stupéfiant », que les rédacteurs de la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) glosent ainsi : « il signifie, dans le langage courant, qui cause une grande surprise » (une nouvelle stupéfiante). Le sens moderne, attesté à compter de 1913, est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l'usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » et « généralement au pluriel, domaine administratif et juridique, produit naturel ou synthétique dont l'usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d'interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ».

Quant à stupéfait, attesté en 1655, il est tenu ou bien pour un adjectif, emprunté au latin stupefactus, ayant le sens de « que l'étonnement, la surprise met dans l'impossibilité de réagir immédiatement » ou de « qui marque la stupéfaction, la surprise », ou bien, comme en jugent les rédacteurs du Trésor de la langue française (op. Cit.), pour le participe passé d'un verbe qui serait stupéfaire et qui ne serait usité qu'aux temps composés et au passif, comme dans ces extraits de Colette : « la plupart de ces petites filles de paysans avides ou d'ouvrières adroites ont d'ailleurs le don de l'arithmétique à un point qui m'a souvent stupéfaite » (1900) ou de Flaubert : « il fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs rancunes, leur mauvaise foi » (1869), formes que la plupart des grammairiens tiennent pour des emplois fautifs du verbe stupéfier.

 

 

07 décembre 2009

Monstre


En latin, monstrum, dérivé du verbe monere, « avertir, éclairer, inspirer », appartient au vocabulaire religieux et désigne un prodige qui « avertit de la volonté des dieux » et des « êtres de caractère surnaturel », lesquels sont des démons dans la religion chrétienne. Le nom monstre, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle. Il désigne un être fantastique de la mythologie ou des légendes. Il s'applique parfois aux êtres humains qui ont un aspect physique et des mœurs étranges ou qui sont extrêmement laids.

Dans le Dictionnaire de l'Académie française, à compter de la première édition (1694), il est relevé avec au moins deux sens : « animal qui a une conformation contraire à l'ordre de la nature » (monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible, à deux têtes, l'Afrique engendre beaucoup de monstres) et au figuré : « personne cruelle et dénaturée » ou « noircie de quelque vice, comme d'ingratitude, d'avarice, d'impureté » ou « ce qui est extrêmement laid » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est à peine modifiée : « un animal qui a une conformation contre nature ».

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré élargit aux végétaux la notion de monstre : « corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d'entre elles » (« les fleurs doubles sont des monstres »), définition illustrée de cet extrait de Buffon : « on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles : la première est celle des monstres par excès ; la seconde, des monstres par défaut ; et la troisième, de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties ». De fait, l'article monstre s'enrichit de nouveaux sens. Les « êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. » sont distingués des « êtres allégoriques auxquels on donne soit des formes étranges, soit des inclinations malfaisantes » ou « des animaux d'une grandeur extraordinaire ». Quand le monstre est un être humain, c'est toujours « par analogie et par transition du physique au moral, une personne cruelle, dénaturée, ou remarquable par quelque vice poussé à l'excès » ; ou encore, le mot « s'est dit, par esprit d'intolérance, des hérétiques, des infidèles et des athées ».

Autrement dit, c'est le Bien ou l'incarnation du Bien ou l'empereur du Bien qui seul s'autorise, sans doute au nom de la très haute idée qu'il se fait de lui-même ou de sa race, à qualifier de monstre un être humain, l'excluant de fait l'humanité et le traitant comme un animal qui ne serait pas conforme à l'ordre de la nature. La consultation des dictionnaires actuels fait apparaître que la prédication de monstre, en dépit des leçons de morale ou de vertu assénées à tout bout de champ, est beaucoup plus commune dans la Modernité qu'elle ne l'était dans l'ancienne France, où l'on se gardait de s'identifier au Bien pour stigmatiser comme Malin ou Démon son voisin, uniquement parce que ce voisin avait une barbe de deux jours. Désormais, tout un chacun est un monstre au regard de la Vigilance, du Bien, de la Vertu, de la Belle Âme, de la Morale dominante, comme l'attestent les sens que donnent à ce mot les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d'un organe, soit par position anormale des membres », « personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », « personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion », « personne qui se distingue par un vice porté à son plus haut point » (un monstre d'avarice, de cruauté, d'indifférence, d'ingratitude, d'insensibilité).

Elle est donc moderne à souhait et même modernissime, l'écrivaine qui, récemment, a expliqué qu'elle s'était établie à Berlin, ancienne capitale du Troisième Reich, lequel est éternel dans l'esprit des nostalgiques d'Hitler, par l'argument de la France monstrueuse, accident de la Nature, et de son président, monstre parmi les monstres et célèbre comme animal chez qui se sont déréglées les lois naturelles. Elle mérite d'occuper immédiatement le trône de l'Empire du Bien.


 

06 décembre 2009

Caoutchouc

 

 


Le mot est emprunté, comme l'espagnol cauchuc, à une langue du Pérou qui n'est pas le quechua, langue dans laquelle caoutchouc se dit wékke. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle et il entre, sous sa forme actuelle, dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de 1835 (sixième édition), alors que Barré (Complément, 1842) signale l'existence de la forme concurrente cachoutchou. La définition en est sommaire. C'est « gomme élastique ». Comme d'habitude, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir précisé que « le c final ne se prononce jamais : du ka-ou-tchou imperméable », se démarque des académiciens en étalant sa « science » (sans doute, celle de la veille) : « vulgairement gomme élastique ; suc coagulé du jatropha elastica, arbre de la famille des euphorbiacées tithymales, et d'autres plantes, telle que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Le caoutchouc se trouve dans le commerce sous forme de petites bouteilles. Caoutchouc volcanisé, vulcanisé ou soufré, sorte de combinaison de caoutchouc avec le soufre, préparée avec le sulfure de carbone et le chlorure de soufre. Caoutchouc minéral, substance hydrocarbonée appelée aussi bitume élastique ou élatérite, ayant une élasticité analogue à celle du caoutchouc ». Le mot se dit aussi dans un sens figuré d'un « clown, qui semble en caoutchouc, tant il est souple ». Dans les septième (1879) et huitième (1932-35) éditions du DAF, la définition est plus proche de celle de Littré que de celle de 1835 : « suc coagulé de certains végétaux tels que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Il s'appelle vulgairement gomme élastique (Le caoutchouc se dissout dans l'éther ; fil de caoutchouc ;  bretelles, jarretières de  caoutchouc ; le caoutchouc est imperméable). En 1932-35, la définition s'enrichit de cet emploi, dit étendu (en fait par métonymie) : « par extension, un caoutchouc, un vêtement imperméable de caoutchouc. Des caoutchoucs, des chaussures imperméables en caoutchouc ».

Dans aucun de ces dictionnaires, il n'est précisé que le caoutchouc est le latex prélevé sur certains arbres, dont l'hévéa. Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour y lire cette information importante : « substance élastique, imperméable et résistante obtenue par coagulation du latex de certaines plantes, arbres ou lianes de la forêt équatoriale, en particulier de l'hevea brasiliensis, ou préparée synthétiquement, par polymérisation d'hydrocarbures divers », alors que le caoutchouc est de moins en moins un produit de la nature et de plus en plus souvent un produit artificiel et synthétique (caoutchouc naturel, artificiel, brut, industriel, synthétique ; caoutchouc de cueillette, de culture, de plantation ; arbre, liane, plante à caoutchouc ; latex de caoutchouc ; industrie du caoutchouc), dont les propriétés, qu'il soit naturel ou synthétique, sont si singulières que le mot a suscité de nombreuses métaphores : « (par référence à l'élasticité du caoutchouc), des nerfs en caoutchouc » ; « contorsionniste, et, par extension, clown » ; « (par référence à la couleur du caoutchouc), café » ; « une peau de caoutchouc flasque ; un sandwich de saucisson en caoutchouc » ; ou qu'il s'emploie comme un synonyme d'élastique et qu'il désigne de nombreux articles manufacturés dans la composition desquels il y a du caoutchouc : toile caoutchoutée, « (vieilli) vêtement de pluie, imperméable en caoutchouc », « couvre-chaussures en caoutchouc ; bottes de caoutchouc », ou même qu'il désigne une « plante ornementale d'appartement ».

Transformé en article de l'industrie, ce produit de la forêt amazonienne a perdu de son exotisme. Pourtant, à cause de sa présence dans les choses familières,  il n'est pas faux de dire, comme un grand ethnologue des années 1960, qu'en France, « l'exotisme est quotidien », mais qu'il a fini à se fondre dans la réalité au point qu'on ne l'y remarque plus.



 

30 novembre 2009

Osmose et symbiose




Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.

La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».

Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».

Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.

 

27 novembre 2009

Lumière des livres 21

 



Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000



page 403


"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".


 

 

23 novembre 2009

Epidémie





Ce mot, emprunté du latin médiéval epidimia, lui-même emprunté du grec, est attesté à compter de la seconde moitié du XIIIe siècle, sous des formes variées : ypidime, epydimie, epydemie : « pestilence que les physiciens (les médecins) appellent ypidime » ; « Qui veut son corps en santé maintenir / Et résister à mort d'épidémie, / Il doit courroux et tristesse fuir, / Laisser le lieu où est la maladie » ; « supplier (Dieu) qui lui plaise faire cesser la mortalité et épidémie » ; « si se logea en la cité, de lez la ville, pour fuir la pestilence de ipedimie, qui cette année avait couru parmi Arras ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est le premier lexicographe à enregistrer le mot, composé d'epi et de démos, populus, peuple, composition que les encyclopédistes (1751-64) analysent ainsi : « le mot grec est formé d'épi, dans ou parmi, et de démos, peuple ». La formation et surtout la présence dans le mot de démos de démocratie ou de démagogie sont expliquées ainsi : « ce nom vient de ce que ces maladies sont communes à toutes sortes de personnes, de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, provenant d'une cause générale. Les Latins les appellent populaires. Elles sont opposées à celles que les médecins appellent sporadiques, qui sont éparses çà et là, et qui ont des causes particulières ».

Dans les dictionnaires modernes, le mot est défini le plus objectivement possible, froidement, presque scientifiquement. Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « augmentation inhabituelle et subite du nombre d'individus atteints d'une maladie transmissible existant à l'état endémique dans une région ou une population donnée » ou « apparition d'un nombre plus ou moins élevé de cas d'une maladie transmissible n'existant pas normalement à l'état endémique dans une région donnée », et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française : « apparition et propagation d'une maladie contagieuse qui atteint en même temps, dans une région donnée, un grand nombre d'individus et, par métonymie, cette maladie elle-même ». Les grandes peurs sont passées ; les médecins ont isolé les virus ou les bacilles de ces maladies ; ils y ont trouvé des remèdes ; ces grandes maladies, qui pouvaient en quelques années, faire disparaître la moitié de la population d'un pays ou anéantir des familles entières, sont désormais vaincues. D'ailleurs, les rédacteurs du Trésor de la langue française ne citent pas d'exemple qui fasse peur ou qui transpire la peur, sinon des exemples qui se rapportent au Moyen Age (les épidémies sont un fléau; mais elles ne sont pas les seuls maux dont les vivants soient menacés dans leur chair) ou à des pays lointains : « les centres endémiques du typhus et de la fièvre récurrente correspondent à des foyers permanents de saleté ou de misère. Quant aux grandes épidémies que causent parfois ces maladies, elles éclatent lorsque des perturbations économiques viennent rompre les habitudes d'hygiène qu'a peu à peu créées la civilisation moderne ». Il n'est même pas cité la peste, ni le choléra parmi les exemples d'épidémies. Les académiciens les citent, mais en les situant dans des époques éloignées : « de grandes épidémies de peste, de choléra ont ravagé l'Europe du Moyen Âge ». Il en allait tout autrement dans l'ancienne langue, où le mot épidémie fait peur (cf. ci-dessus des extraits d'auteurs des XIIIe, XIVe, XVe siècles), sans doute parce que les causes du phénomène ne sont pas connues ou sont incompréhensibles et généralement dues à la colère de Dieu, si bien que l'on sacrifiait quelques boucs émissaires dans l'espoir de faire cesser le mal. La peur transpire chez Furetière (1690) : « mal contagieux qui se communique de l'un à l'autre, comme la peste, le scorbut, la vérole. On appelle proprement épidémie la peste, lorsqu'elle vient par la corruption de l'air, qui fait mourir bien du peuple en peu de temps » et l'ignorance chez les académiciens : « (le mot) se dit de toutes sortes de maladies populaires et contagieuses » (1694, 1718, 1740) ; « terme de médecine, attaque générale ou populaire de quelque maladie qui dépend d'une cause commune et accidentelle, comme l'altération de l'air ou des aliments » (1762, 1798).

L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, grand dictionnaire des Lumières, n'échappe pas à la peur et à l'ignorance : « (médecine), maladie qui affecte presque en même temps et dans un même lieu un grand nombre de personnes de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, avec les mêmes symptômes essentiels, dont la cause réside le plus souvent dans les choses desquelles on ne peut pas éviter de faire usage pour les besoins de la vie, et dont le traitement est dirigé par une même méthode » ; et « les différentes causes des épidémies, qui sont dans l'air, dépendent quelquefois du vice de ses qualités sensibles et manifestes, telles que la chaleur, le froid, l'humidité, la sécheresse, etc. D'autres fois l'air, en pénétrant le corps humain (...), y porte avec lui et applique à diverses parties certains miasmes d'une nature inconnue, qui produisent cependant les mêmes effets dans toutes les personnes affectées, comme on le voit dans la peste, dans la petite vérole (...) Les aliments, comme causes communes, sont souvent aussi, par leur nature, la cause des maladies populaires (...) ». Les remèdes sont à l'image des causes supposées : « pour s'en préserver, on doit soigneusement éviter tout ce qui peut contribuer à arrêter l'insensible transpiration, et pour cela ne pas s'exposer à l'air froid du matin ou du soir, ne se livrer à aucun exercice violent, ne vivre que d'aliments de facile digestion, et user des choses propres à fortifier, à entretenir la fluidité des humeurs, favoriser les secrétions et excrétions ».


Les progrès de la médecine ont peu à peu atténué les peurs, si bien que le mot épidémie a été extrait de cet usage médical pour désigner des réalités « morales » ou « intellectuelles » qui ne sont pas des maladies, mais qui se répandent rapidement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter ce nouvel emploi : « depuis peu on l'emploie au figuré », comme dans cet extrait de l'Année littéraire : « il semble que l'épidémie philosophique commence à gagner les provinces, et que les candidats, qui y briguent les palmes académiques, suivent l'exemple de ceux qui aspirent à celles de la capitale ». Dans les cinquième et sixième, septième, huitième éditions (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, l'emploi figuré est illustré d'un seul exemple : « on dit figurément il y a des épidémies morales » et « il se dit quelquefois figurément, dans le langage ordinaire : l'engouement est général, c'est une épidémie, c'est une véritable épidémie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s'efforce d'expliciter l'analogie qui suscite le sens figuré : « ce qui s'empare des esprits comme l'épidémie s'empare des corps », citant des extraits de Rousseau (« il est pour ainsi dire des épidémies d'esprit qui gagnent les hommes de proche en proche comme une espèce de contagion »), de Diderot (« cent orateurs fameux sous le seul règne d'Auguste ! quelle épidémie ! »), de Raynal (« l'épidémie des croisades eût entraîné les Français loin de leurs frontières »). Il faut attendre la neuvième édition du DAF (en cours de publication) pour que le sens figuré ne soit pas seulement constaté et soit enfin défini : « extension rapide et fâcheuse d'un phénomène, comme par l'effet d'une contagion » (exemples : une épidémie de suicides, de divorces, et ironiquement, une épidémie de néologismes).

Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils distinguent le sens étendu du sens figuré, distinction qui semble spécieuse, comme on peut le constater. Par extension, une épidémie consiste en une « multiplication considérable de cas de toute maladie (transmissible, carentielle ou autre, intoxication) ou de tout autre phénomène biologique ou social (accident, divorce, suicide, etc.) ». Au figuré, « en parlant de tout autre phénomène humain jugé comme un mal collectif », une épidémie est « ce qui touche rapidement et dans un même lieu un grand nombre de personnes en se propageant comme une épidémie ». Les synonymes en sont contagion, engouement, entraînement, mode et les exemples : « se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre ! » (Rolland, 1909) ; « l'épidémie de destruction née du siège de Paris » (Zola, 1892).

Quoi qu'il en soit, en un peu moins de trois siècles, ce mot a perdu toute la charge d'angoisses et de craintes dont il était chargé. Jadis, c'était la peste qu'il désignait ; aujourd'hui, ce sont les divorces ou les modes.


 

21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

18 novembre 2009

Vaccin




Le mot est attesté en 1801 au sens de « substance organique propre à créer une réaction immunitaire contre la variole ». Le principe du vaccin est lumineusement expliqué par Pasteur : « un vaccin, c'est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne » (1881). Le mot est emprunté de l'adjectif latin vaccinus, qui signifie « qui se rapporte à la vache », et cela d'après le nom vaccine, emprunté de vaccina et attesté en 1799 au sens de « petite vérole des vaches, qui, inoculée à l'homme, peut conférer l'immunité contre la variole » et en 1800 au sens « d'inoculation à l'homme de la petite vérole des vaches », emploi dans lequel ce mot sera remplacé par vaccin. Le lien entre la vaccine et le vaccin est clairement exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) à l'entrée vaccine : « maladie infectieuse des bovidés (synonyme cow-pox) et des équidés (synonyme horse-pox) dont le virus, semblable à celui de la variole, est cultivé en laboratoire et fournit un vaccin propre à immuniser l'homme contre cette affection ».

Vaccin entre assez rapidement dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), indice certain de la diffusion assez large de ce mode d'immunisation en France et en Europe : « terme de médecine, matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches, ou de celles qui sont produites par la vaccination, et qu'on inocule pour préserver de la petite vérole » (même définition en 1878-79). Les académiciens emploient encore petite vérole plutôt que variole, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française,1863-77) utilise le mot moderne : « virus particulier, doué de la propriété de préserver de la variole, ainsi appelé parce qu'il a été recueilli primitivement dans des pustules qui surviennent quelquefois au pis des vaches et qu'on appelle cow-pox ». Quant au vaccin jennérien, il est « pris de bras à bras, par opposition au vaccin de génisse ».

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le principe du vaccin, tel que le définit Pasteur, est étendu à d'autres maladies que la variole : « substance organique propre à créer une réaction immunitaire préventive ou curative contre une maladie infectieuse » (1852). Ce sens étendu est relevé dans les dictionnaires du XXe siècle : « il se dit, par extension, de toute substance qui, inoculée à un individu, lui confère l'immunité contre la maladie parasitaire qui a produit directement ou indirectement cette substance » (le vaccin de la rage, de la rougeole) et « il se dit encore de tout microbe atténué ou même virulent ou de tout produit microbien qui, injecté à l'homme ou à un animal, le prémunit contre la maladie que ce microbe pourrait provoquer » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Les académiciens prennent acte avec un peu de retard des avancées de la médecine, que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent. Le vaccin est le « virus de la vaccine, inoculé à l'homme afin de l'immuniser contre la variole » et, « par extension », le mot désigne une « substance préparée en laboratoire à partir de microorganismes (tués, inactifs ou atténués) et qui, inoculée à un être vivant, l'immunise ou l'aide à lutter contre une maladie infectieuse (déterminée par le même microorganisme) grâce à la formation d'anticorps spécifiques » (vaccin antirabique, antituberculeux, antipolio, BCG, antitétanique, triple, immunisant simultanément contre trois maladies infectieuses, diphtérie, tétanos, poliomyélite, quadruple ou tétravalent, etc.).

Le principe, qui semble aller de soi, a frappé les esprits au XIXe siècle, au point que vaccin a suscité des analogies et que, par métaphore, il s'est étendu hors de la médecine pour désigner « ce qui préserve (de quelque chose) », comme dans cet extrait de Sainte-Beuve : inoculer le vaccin révolutionnaire pour éviter les révolutions, ou dans cette envolée sublimement grotesque d'Hugo : « grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage » (Paris, 1867). Il semble pourtant à qui sait comment va le monde que ce vaccin devait être périmé quand il a été inoculé, vu que l'esclavage et le servage n'ont jamais été aussi florissants dans le monde que depuis que la France en a vacciné l'Amérique et la Russie. Faudrait-il recommencer ? Et louer les services d'un barde aveugle à la Hugo pour chanter les bienfaits de cette campagne de vaccination ?


16 novembre 2009

Diététique





Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).

L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).

D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.

L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.



 

10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.