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02 avril 2009

Balzac et la Nouvelle langue française


 

Au début des Illusions perdues, roman qu’il publie entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui fera de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant. A Angoulême, où elle est établie, « elle avait, écrit Balzac, le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer : car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

Ce que note Balzac, c’est un phénomène qui affecte la langue française dans les dernières années du XVIIIe siècle et se poursuit au début du XIXe siècle (il continue jusqu’à nos jours) : la néologie ou le néologisme, la fabrication incessante de mots nouveaux, qui, à peine formés, sont employés dans les conversations, échangés, diffusés, mots qui ont été en partie inventoriés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne et qui n’a d’existence que fictive, ou que Balzac attribue à ce personnage, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs, se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie, et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, lesquels désignent un processus, un changement d’état, un devenir. Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle aimerait que les choses changent ; elle aimerait aussi être prise dans le mouvement de l’histoire ; elle rêve de Paris et de choses nouvelles. Ces désirs, qu’elle exprime souvent en termes vagues, sont clairement inscrits dans les mots qu’elle emploie, tous des verbes, nouveaux ou inouïs, qui expriment des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus.

A la liste de ces mots, Balzac ajoute, comme pour s’excuser d’avoir introduit des mots nouveaux, certes imprimés en italiques : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ». Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, mais celui qui a créé ce personnage, à savoir Balzac. Autrement dit, la première partie de la phrase est faite des mots énoncés (ou supposés l’avoir été) par Mme de Bargeton, et la seconde d’une remarque, de type métalinguistique, de Balzac. De l’une à l’autre, l’énonciateur change : d’abord le personnage, puis le romancier, qui s’applique à justifier l’introduction de ces néologismes, dont la plupart sont ridicules, dans une œuvre littéraire par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon rhétorique et spécieuse de s’exonérer de toute responsabilité dans ces néologismes, dont la répétition et le très grand nombre ont convaincu Nodier, en 1836, qu’avait commencé, à la fin du XVIIIe siècle, une troisième époque dans l’histoire de la langue française, qu’il nomme « la nouvelle langue française ».

 

31 mars 2009

Adhésion, adhérence

 

 

Ces deux mots sont l’un et l’autre empruntés du latin, l’un et l’autre attestés dans la seconde moitié du XIVe siècle, l’un et l’autre d’un sens proche : adhésion, terme de médecine, signifie « action de rattacher, de joindre quelque chose » (« bonne adhésion du nourrissement au membre ») ; adhérence, terne d’anatomie, signifie « union de certains tissus de caractère pathologique ». L’un et l’autre, ils ont pris un sens figuré au XVe siècle, adhésion celui de « soutien à un parti », adhérence « le fait d’être attaché à quelqu’un, allié avec lui ».

L’histoire de ces mots peut se ramener, résumée de façon cavalière, à une lente séparation de leurs emplois respectifs, séparation qui n’est effective que dans la langue actuelle. De ces deux mots, seul adhérence figure dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière et dans les trois premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740), chez Furetière au seul sens figuré « d’attachement à un parti, à un sentiment » (« l’adhérence à l’hérésie emporte excommunication ») ; chez les académiciens dans les deux sens, propre (« attachement d’une chose à une autre », son poumon est adhérent aux côtes, et cette adhérence sera peut-être cause de sa mort) et figuré, « attachement d’esprit, de cœur, de volonté », emploi dans lequel « il ne se prend guère qu’en mauvaise part » (le père a gâté son fils par l’adhérence qu’il a eue à toutes ses volontés ; l’adhérence à l’hérésie est condamnée comme l’hérésie même). Tous les auteurs de dictionnaires définissent adhérence dans ces deux sens, comme Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, union étroite de deux corps, l’adhérence du poumon aux côtes, de la pierre à la vessie ; au figuré, attachement à un mauvais parti, adhérence au parti des rebelles, des hérétiques), sauf les académiciens dans la huitième édition (1932-35 : « union d’une chose qui tient à une autre » et « en termes de médecine, union accidentelle ou morbide de deux parties qui sont séparées à l’état normal ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « liaison étroite entre deux corps solides » (l’adhérence d'un coquillage au rocher ; les pneus usés ne présentent plus qu'une faible adhérence au sol) et « accolement congénital, pathologique ou accidentel, de deux organes ou de deux tissus contigus normalement indépendants » (adhérence entre plèvre et diaphragme ; adhérences postopératoires). De fait, les académiciens, contrairement aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui relèvent encore chez les écrivains modernes des emplois figurés d’adhérence, tiennent pour désuet au XXe siècle le sens figuré d’adhérence. Il est vrai que ce mot s’est étendu, au sens propre, à de nombreux domaines techniques : automobile, chemins de fer, géophysique, médecine, métallurgie, et que le sens figuré est exprimé par adhésion, mot qui, justement, dans la toute dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française a perdu son sens médical ou propre et n’a plus qu’un sens « figuré ».

Quant à adhésion, il n’entre dans les dictionnaires qu’en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : « union, jonction » (ces deux corps ont ensemble une adhésion qui les rend difficiles à séparer) et « action d’adhérer et, principalement, acte par lequel une puissance adhère à un traité qui lui est proposé ». Ces deux sens sont relevés par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 ; « au physique : adhésion de deux corps, eau figuré : adhésion à un traité, à une décision, à une protestation, etc. ») et les autres lexicographes des XVIIIe et XIXe siècles : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; « union, accolement, l’adhésion de l’écorce avec le bois » et « figuré, action d'adhérer, de donner son assentiment ; donner son adhésion à quelqu’un, à un projet ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « action de s’attacher physiquement et très étroitement (à une chose) » (vieilli ; synonyme : adhérence) ; alors que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, donnent à adhésion deux sens figurés : en droit international, « acte par lequel un État non partie à un traité se place sous l’empire de ses dispositions » et « fait d’adhérer à un groupe, à une organisation ; par extension, approbation ».

La confusion entre les deux mots est ancienne. Ainsi, dans L’Encyclopédie (1751-64), l’auteur de l’article traitant de l’union ou de la jonction physique des corps ou des matériaux emploie indifféremment adhérence ou adhésion. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux mots, dont il estime qu’ils ont, pour même sens, « union, jonction d’une chose qui tient à une autre » : « l’adhérence est l’état d’une chose qui adhère ; l’adhésion est l’action même d’adhérer. De là découle, quand il y a lieu de distinguer, la différence dans l’emploi des deux mots. L’adhérence, étant un état, est involontaire ; l’adhésion, étant une action, est volontaire ». Il semble que cette distinction s’est faite dans la langue du XXe siècle de façon plus tranchée : les sens propres ou techniques à adhérence, les sens figurés à adhésion. La distinction faite par Littré est reprise dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « il y a lieu de noter certaines distinctions entre adhérence et adhésion, deux termes souvent employés l’un pour l’autre. Adhérence indique davantage un état et adhésion la force qui produit cet état (…) D’autre part l’adhésion est un acte volontaire. L’adhésion évoque donc l’idée de force et d’acte volontaire, l’adhérence, celle d’un état et d’une certaine passivité ». Tout cela a déjà été dit par Littré. Ce qui est noté de neuf, c’est que « dans la langue contemporaine, adhérence est surtout un terme technique ». A cela, il n’y a rien à redire, la remarque est juste. Celle qui suit, en revanche, est assez peu convaincante : au « sens figuré, adhérence sert de substitut noble à l’emploi figuré et quelque peu familier du verbe coller à (la réalité, au passé, etc.) ». Le fait est qu’il a fallu près de six siècles pour que les sujets parlants conviennent d’un partage provisoire, assez net et à peu près cohérent entre ces deux mots, sans que quoi que ce soit de définitif soit acquis.

 


30 mars 2009

Concentration

 

 

 

 

 

L’article qui est consacré à concentration dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) s’étend sur deux ou trois lignes ; celui de la neuvième édition (en cours de publication), dix fois plus long, comprend sept acceptions et emplois distincts, parfois très éloignés l’un de l’autre quand ils sont placés sur un éventail sémantique.

Ce mot est bien né – du moins pour exprimer la modernité. Il apparaît, en 1732, dans la langue de la science (physique et chimie), et dans ces emplois, il est emprunté de l’anglais. Science et anglais, voilà qui suffit pour y faire un triomphe. En 1732, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit « de Trévoux », le définissent ainsi : « mélange intime de deux substances » ; et les académiciens, en 1762, 1798, 1832-35, comme un « terme didactique », qui, en chimie, « se dit d’une opération par laquelle on rapproche sous un moindre volume les parties d’un corps qui étaient étendues dans un fluide », sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent en termes intelligibles, dans la rubrique « étymologie et histoire » de l’article concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, les opérations chimiques, nommées concentration, consistent à « rapprocher les parties d’un corps dissous dans une quantité de liqueur plus que suffisante pour sa dissolution (…) ; l’évaporation ou la distillation par laquelle on sépare de l’huile de vitriol une partie de l’eau dans laquelle l’acide est dissous ; la distillation, par laquelle on enlève à une teinture une partie de l’esprit de vin employé à la préparation de cette teinture ; la congélation, par laquelle on retire du vin ou du vinaigre une certaine quantité de leur eau ; l’affusion de l’acide vitriolique très déflegmé dans un acide moins avide d'eau, par exemple le nitreux ».

En fait, dans d’autres emplois, le nom concentration, au sens « d’action de concentrer, de réunir en un centre », attesté en 1750, est dérivé du verbe concentrer. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) établit que concentration « ne se dit qu’au propre en physique », alors que « le verbe se dit aussi au figuré, comme réciproque et comme passif » : « on dit, d’un homme triste et mélancolique ou méditatif, qu’il se concentre ou qu’il est concentré en lui-même ». Le sens figuré, qui exprime ce sens-là du verbe, est attesté en 1831 dans le roman de Balzac, La peau de chagrin : « la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées », mais il n'est relevé que dans les dictionnaires du XXe siècle. Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sur les quatre acceptions qu’il distingue, trois tiennent de la science (physique : « la concentration des rayons solaires au foyer d’une lentille ; chimie : « opération qui consiste à rapprocher les molécules d’un corps, en diminuant, par l’action de la chaleur ou autrement, la proportion du liquide qui les tient dissoutes » ; médecine : « concentration du pouls, état du pouls qui devient concentré »), la quatrième étant l’emploi de concentration dans le vocabulaire militaire (concentration des troupes, sens attesté en 1855) et dans le vocabulaire politique : « concentration du pouvoir », attesté en 1804 et relevé par les académiciens (1832-35) dans un exemple éloquent : « il s’emploie quelquefois figurément ; la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul », qui semble illustrer des expériences politiques dramatiques. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ces divers sens et emplois sont résumés en ces termes synthétiques : « Action de concentrer, ou de se concentrer, au propre et au figuré ; la concentration de la chaleur ; la concentration des rayons solaires au foyer d'une lentille ; la concentration de l'alcool ; la concentration des troupes ; la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul ».

Aux XIXe et XXe siècles, le nom concentration s’étend à toutes sortes de réalités, qui n’ont que des rapports lointains et vagues avec la physique ou la chimie : l’activité de l’esprit, l’économie (concentration de capitaux, 1840) et à cette maladie moderne qu’a été l’enfermement dans un même lieu de dizaines de milliers d’hommes : camp de concentration (1920). Les très longs articles que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, dans un degré moindre, les académiciens (neuvième édition, en cours) consacrent à concentration attestent la modernité de ce mot et des concepts qui le sous-tendent : la concentration des rayons solaires ; la concentration des capitaux ; la concentration de tous les pouvoirs dans une seule et même main ; la concentration de chaleur, la concentration d'êtres humains par millions ou centaines de mille dans les grands foyers industriels ; la concentration urbaine des populations ; les concentrations urbaines ; la concentration industrielle ; (en économie et en politique) la concentration des entreprises ; la concentration capitaliste ; la concentration de troupes, de forces ; un point de concentration ; un lieu de concentration ; camps de concentration, dont le synonyme serait « sous l’Allemagne nazie », camps d’extermination (du moins, selon les lexicographes progressistes, qui mettent dans le même sac concentration et extermination). Le sens figuré, propre aux activités de l’esprit, est ainsi défini : « Figuré, action de rassembler les forces de son esprit et de les porter sur un objet unique (souvent implicite) » et « par extension, action d’empêcher l’expansion de ses sentiments ou de ses pensées » (vieilli, action de contenir, de dissimuler ; action de se renfermer, de se recueillir). Le mot s’emploie toujours en chimie, mais aussi en minéralogie (élimination d’une partie de la gangue qui accompagne le minéral de valeur ; teneur du minerai en un certain élément ou en un certain minéral ») et, par métaphore, le mot « désigne une action, un processus, ou, plus souvent, le résultat de cette action » (« extrait, essence; condensé, réduction, comme dans cet exemple : « loin d'être synonyme de l’imaginaire, l’idéal est la concentration du vrai, l’essence du réel »).

Les emplois cités par les académiciens sont quasiment identiques. Comme ceux du Trésor de la langue française, ils dessinent le visage avenant des sociétés modernes du XXe siècle : concentration des feux de l'artillerie sur une position ennemie ; concentration de troupes ; concentrations humaines dans les métropoles ; concentration de l'habitat ; camp de concentration, camps de concentration nazis, en Allemagne et dans les pays occupés ; concentration financière, concentration industrielle, concentration économique, horizontale, verticale, concentration du pouvoir, des pouvoirs, le bruit nuit à la concentration intellectuelle.

 


29 mars 2009

Prégnant

 

 

Cet adjectif est dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où il est défini ainsi : « violent, pressant », les académiciens précisant qu’il « n’a guère d’usage que dans ces phrases » (id est dans ces syntagmes) : « Douleurs prégnantes ; maux aigus, prégnants ». Mais il disparaît des éditions ultérieures, de la quatrième (1762) à la huitième (1932-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) l’ignore, de même qu’il n’apparaît pas dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64).

Littré le fait entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) avec deux sens distincts. « Terme didactique », il signifie « qui porte en soi un germe de reproduction, en parlant d’une femelle » (exemple : « j’ai six brebis, dont trois prégnantes », ce doit être un berger savant que fait parler Littré); et « par extension », il a pour sens « violent, pressant » (c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), Littré ajoutant, sans doute parce qu’il pense que ces deux sens ont un rapport l’un avec l’autre : violent ou pressant « comme le besoin d’accoucher », qu’il illustre d’un extrait des Mémoires de Saint-Simon (« la forte considération de raisons si prégnantes ») et d’un auteur de la fin du XVIe siècle : « Tous deux commencèrent à donner ordre aux affaires, desquelles les plus prégnantes d’alors étaient celles d’Angleterre ».

Prégnant est dans la langue française depuis au moins sept siècles. Il est attesté au XIIIe siècle au sens de « pleine » à propos d’une chienne qui porte des petits ; et il se dit aussi d’une femme enceinte. Dans cet emploi, il est emprunté du latin praegnans (de (g)nascor « naître ») qui a les mêmes sens que l’adjectif français, « pleine » et « enceinte ». Prégnant est aussi attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « pressant » (« prégnante et vive instance ») et au XVIIe siècle au sens de « violent » (à propos d’un sentiment), ces deux sens étant exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, cf. ci-dessus). Dans cet emploi, il est dérivé de l’ancien verbe priembre, « presser », qui continue le verbe latin premere, «presser, comprimer». Ces deux étymons distincts (« pleine » de nascor et « pressant » de premere) déterminent des sens différents et deux histoires parallèles. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décrivent cet adjectif dans deux entrées distinctes : « Vieux, qui est en état de gestation » (synonymes enceinte, pleine) » et « qui s’impose avec une grande force » (synonyme : pressant ; douleurs prégnantes ; se libérer d’une société technique de plus en plus prégnante) et « en particulier, qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte » (narration singulièrement prégnante du texte actuel ; splendeur prégnante de vérité ; modalité la plus prégnante de la culture). C’est employé dans ce dernier sens (« qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte ») que prégnant est moderne et que, de la VLF (ou vieille langue française), il a basculé dans la NLF. Bénéficiant du halo de mystère qui entoure les vieux mots désuets, il est devenu un des mots fétiches des psys de tout type et des consciencieux du social, qui ont besoin de magie pour prospérer. Il est le joyau de leur jargon : « qui s’impose à la perception sans contrôle possible » (la configuration orthoscopique est « prégnante », ce dont on est fort aise, et la forme prégnante de l'effort), le succès de cet adjectif étant en quelque sorte validé par la formation, en 1945, du nom dérivé prégnance, au sens de « capacité plus ou moins grande qu’ont les formes à s’imposer dans la perception d’un système de stimulations » (reconnaître…, avant la subsomption du contenu sous la forme, la prégnance symbolique de la forme dans le contenu ; que signifient cette prégnance significative et cet apprentissage de l'articulation ?). Pour connaître la réponse à cette question sublime, prière de consulter psys et socs.

 


21 mars 2009

Naturaliser

 

 

Dérivé de l’adjectif latin naturalis, « naturel », au sens « d’habitant originaire d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798), ce verbe est attesté à la fin du XVe siècle dans son sens actuel : « rendre par un acte légal un étranger citoyen d’une nation ». Au milieu du XVIe siècle, l’action de naturaliser s’étend à la langue (on naturalise aussi des mots, d’origine étrangère, s’entend) et, à la fin de ce même siècle, à une plante (c’est le sens « d’acclimater »). A la fin du XIXe siècle, le verbe s’emploie à propos de dépouilles d’animaux : « les préparer (…) pour leur rendre leur aspect naturel ».

Ces sens sont enregistrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « faire naturaliser quelqu’un, lui faire obtenir la nationalité d’un pays » ; « se faire naturaliser » ; « introduire des espèces animales ou végétales dans un milieu nouveau » (acclimater) ; ce verbe se dit « en parlant d’un mot étranger » ; « traiter les dépouilles d’animaux ou les végétaux de manière à leur conserver leur apparence naturelle » (synonyme : empailler) ; et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « accorder à quelqu’un, par acte de l’autorité compétente d’un État, la nationalité de cet État et la jouissance des droits civils et politiques au même titre que les nationaux » ; « acclimater durablement une espèce animale ou végétale à un milieu nouveau où elle se reproduit naturellement » ; « par analogie : l’usage seul peut naturaliser les mots étrangers » ; « soumettre un animal mort, une plante, à diverses opérations qui leur conservent l’apparence de la vie et leur aspect naturel ».

De toute évidence, ce verbe, qu’il soit employé dans son sens propre, à propos de personnes, ou dans un sens étendu, ne soulève pas de difficulté, ni pour ce qui est du suffixe - iser, dont le sens est clair (il désigne un processus), ni pour ce qui est des sens dont naturaliser est porteur. Or, la consultation des anciens dictionnaires montre qu’il n’en est rien et que si l’action dénotée par ce verbe est devenue une formalité administrative, il en allait différemment dans l’ancienne France – du moins celle qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition se présente comme suit : « verbe actif (on dirait aujourd’hui transitif), rendre jouissant des mêmes droits et privilèges que les naturels du pays » (exemples : Il est étranger, il faut des lettres du Prince pour le naturaliser ; quand il sera mort ses biens iront au roi, s'il n'est pas naturalisé ; il s'est fait naturaliser français). Dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35), la définition de 1694 est reproduite avec quelques modifications de détail : c’est « donner à un étranger les mêmes droits et les mêmes privilèges dont les naturels du pays jouissent ». Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64), ce temple des Lumières, de d’Alembert Diderot, à qui les privilèges faisaient horreur, lient pourtant la naturalité aux privilèges : « La naturalisation est l’acte par lequel un étranger est naturalisé, c’est-à-dire qu’au moyen de cet acte, il est réputé et considéré de même que s’il était naturel du pays, et qu’il jouit de tous les mêmes privilèges ; ce droit s’acquiert par des lettres de naturalité ».

La difficulté, car il y en a une, tient à la présence des deux mots tabous ou honnis et dont la propagande moderne interdit ou déconseille l’emploi, étranger et privilèges, lesquels vont peu à peu disparaître des dictionnaires plus récents. Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), supprime toute référence, malsonnante à dire vrai, aux privilèges et il se contente de droits, sans devoirs : « Accorder à un étranger les droits dont jouissent les naturels du pays », alors que les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, font disparaître toute allusion aux étrangers, à une époque où, pourtant, les organes de l’Inquisition actuelle, Halde, Mrap, la sauce raciste, etc. ne sévissaient pas encore contre les citoyens et que rien n’obligeait les académiciens à maintenir les mots, assez justes finalement, de privilèges et d’étrangers. Aujourd’hui, les organes de l’Inquisition s’acharnent à ne plus distinguer les naturels des étrangers. Ailleurs, les naturels sont toujours supérieurs en tout, et en particulier en privilèges, aux étrangers, surtout quand ceux-ci ont le malheur d’être français. A tous, mais en France seulement, les mêmes droits, sans distinction, ni discrimination évidemment, et sans contrepartie aucune de la part des étrangers. Cet acharnement nourrit aussi le soupçon. Sans cesse, les naturels sont suspectés de se réserver les « privilèges » de la naturalité et de vouloir en exclure les étrangers.

Ce verbe est d’autant plus ambigu que, pendant le XIXe siècle, il a été lié, par un de ses sens, à l’expansion de l’Occident dans le monde, comme en témoigne le sens relevé par les académiciens (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) : « il se dit, au sens moral, en parlant des sciences, des arts, des inventions, des institutions qu’on apporte dans un pays, et qui y prospèrent » (Les colons ont naturalisé dans le nouveau monde toutes les sciences et tous les arts de l'Europe) ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « introduire dans un pays et y faire prospérer.... en parlant des sciences, des arts, des inventions, des choses d’esprit et des choses morales ».

Tous ces emplois ont rendu ce verbe suspect, son sens évidemment, et encore plus ce qu’il désigne, à savoir la naturalité française – réalité que les bien pensants aspirent à effacer pour toujours, faisant en sorte qu’il n’y ait plus que des étrangers ou de l’Autre en France.

 

19 mars 2009

Civière

 

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la civière est décrite ainsi : « appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts », les rédacteurs de ce Trésor ayant sans doute voulu écrire « dont l’état nécessite qu’ils soient allongés ». C’est de cette manière que chacun de nous se représente une civière. Or, la fonction attribuée à la civière, à savoir transporter des blessés, des morts ou des malades, est relativement nouvelle. Dans les dictionnaires anciens, la civière était tout autre chose, non pas pour ce qui est de la forme, mais pour ce qui est de la fonction : « Espèce de brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788, qui ajoute : « Le peuple, en certaines provinces, dit une écivière au lieu de dire une civière ») ou « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans les mêmes dictionnaires, un brancard est une « sorte de voiture dans laquelle on transporte un malade tout couché et qui est portée par deux chevaux ou mulets, l’un devant, l’autre derrière » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, de Féraud). Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le brancard cesse d’être décrit comme une voiture portée par des chevaux ou des mulets : « Espèce de civière à bras et à pieds sur laquelle on transporte un malade couché, ou des meubles, des objets fragiles, etc. » ; et, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Litière à bras sur laquelle on transporte un malade ou des objets fragiles ».

Quant à la civière, c’est dans le Trésor de la langue française (cf. ci-dessus) que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui est incluse dans la définition même. Certes, Littré, pour illustrer le sens « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes », cite un extrait du cardinal de Retz, auteur du XVIIe siècle, qui atteste que l’on pouvait utiliser la civière, et même la civière à fumier, pour transporter, quand le besoin pressait et que l’on ne disposait de brancard, un blessé, et même un noble de haut lignage comme Retz : « Brissac me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans ». Certes, les académiciens, dès 1694, illustre le sens de civière (« brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux ») par cet homme était fort blessé, on le remporta sur une civière, qui atteste que la fonction de la civière, sans doute faite de planches, et non de toile, n’était pas aussi clairement définie que ne l’indiquent les définitions. Le fait est que les deux sens ou les deux fonctions de la civière (transporter des pierres ou du fumier et transporter des blessés) sont toujours décrites par les lexicographes actuels : « Cadre de bois muni de brancards, sur lequel on transporte des fardeaux » et « dispositif analogue pour évacuer un blessé, un malade » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; « appareil couvert de toile et muni de quatre brancards, servant à transporter à bras d’hommes de grosses charges (fumier, grosses pierres, etc.) » et « en particulier, appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts » (Trésor de la langue française).

Quant à Diderot, dont on sait qu’il éprouvait un vif intérêt pour les techniques et même pour ce qu’il nomme économie rustique, il décrit, dans L’Encyclopédie (1751-64) la civière ainsi : « machine à porter des fardeaux. Imaginez deux forts morceaux de bois larges, droits, et équarris dans le milieu, recourbés un peu en S vers les extrémités, arrondis par les bouts, et assemblés par quatre, cinq, six, ou même davantage, bâtons ronds ou carrés, et reçus d’un bout dans des trous percés à égale distance à la partie équarrie et large d’un des forts morceaux de bois qu’on appelle un des bras, et de l’autre bout dans d’autres trous percés de la même manière à l’autre bras, en sorte que ces bâtons et les bras soient parallèles entre eux, et que les bras soient éloignés de manière qu’un homme puisse se placer entre eux, soit à un des bouts, soit à l’autre. On pose sur les bâtons 12, 34, 56 (voyez nos planches d’agriculture et de jardinage), les poids qu’on a à porter ; un ouvrier se met avec les bras a, A, sur la ligne a A ; un autre se met entre les bras b, B, sur la ligne b B ; ils prennent entre leurs mains les bras, l’un en a, A, et l’autre en b, B ; ils élèvent la civière, et ils portent le poids ; ou ils ont des bricoles ou bretelles, qu’ils passent sur leurs épaules ; ces bretelles ont des boucles en étriers à leurs extrémités ; ils passent les bras de la civière dans ces boucles et l’enlèvent avec leurs épaules, ce qui les soulage, quand les poids sont lourds. La civière est à l’usage des maçons, des jardiniers, etc. ». La description laborieuse et quelque peu poussive, incompréhensible sans les schémas qu’elle est censée expliquer, n’est pas digne du grand écrivain qu’est Diderot, mais elle témoigne de cette bonne volonté touchante (Diderot est un homme bon et éminemment moral, à n’en pas douter) qui le pousse à guinder la civière au niveau d’une œuvre rare.

Cette fonction explique aussi le proverbe, aujourd’hui désuet, cent ans bannière et cent ans civière, lequel marque, selon les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35), « les révolutions et les changements de fortune qui arrivent dans les maisons ». Littré l’explique plus clairement que les académiciens : « il se dit pour exprimer que les plus illustres familles rentrent, à la longue, dans la foule vulgaire, en un mot que toutes les fortunes changent » ; en bref, après avoir eu leur bannière, les membres de cette famille transportent, comme leurs serfs l’ont fait jadis, leur fumier dans une civière.

 


18 mars 2009

Sédition

 

 

 

 

Emprunté du latin seditio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1937) par « action d’aller à part, désunion, discorde ; (en politique et dans le domaine militaire), soulèvement, révolte, sédition », composé de sed- qui exprime la séparation et de -itio, action d’aller, le nom sédition est attesté au début du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires où il est défini à peu près toujours de la même manière : « soulèvement contre la puissance légitime » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). Le mot a ce seul sens qu’il a conservé du mot latin seditio, employé dans les domaines de la politique et de l’armée. Il est rare que des mots conservent le même sens, sans altération, pendant plus de vingt siècles. Certes, la définition varie légèrement d’une édition à l’autre, mais elle est presque toujours défavorable, comme si les lexicographes voulaient exprimer ainsi la répulsion que suscite en eux la sédition et qui perce dans les épithètes grande, furieuse, horrible qui qualifient ce mot dans les exemples des académiciens : « Emotion populaire, soulèvement contre la puissance légitime » (1694) ; « Emotion populaire, révolte, soulèvement contre la puissance légitime » (1762) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1798) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1832-35) ; « Trouble contre l’ordre public, contre l’autorité légale, qui est concerté, a des meneurs et n’est pas l’action d’un rassemblement fortuit » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1932-35) ; « Soulèvement concerté contre l’autorité établie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

En huit siècles, le mot ne s’est étendu à aucune autre réalité que celle qu’il désignait à l’origine ; de même, il n’a pas été affecté d’une restriction de sens. Littré est le seul qui tente de cerner le concept qui sous-tend le sens du mot. Ce qui définit la sédition, c’est qu’elle s’attaque à une autorité légale certes et surtout qu’elle est concertée. Ce n’est pas seulement une émeute populaire ; elle ne doit rien au hasard, elle n’est pas fortuite, elle résultat d’un plan ou d’un complot, comme l’a compris Bossuet, dans ce sermon : « Dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins ». Littré prend soin aussi de distinguer l’émeute, qui « se forme dans la rue et commence par un rassemblement fortuit, sans chef, sans dessein préalable », de la sédition, qui « est concertée, obéit à un mot d'ordre, a des meneurs et qui est l’action non pas d’un rassemblement, mais d’un parti ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française citent de nombreux synonymes de sédition, à savoir agitation, discorde, émeute, insurrection, mutinerie, pronunciamento, putsch, rébellion, résistance, révolte, lesquels, outre qu’ils sont très divers et ne sont synonymes en rien, ne font que mettre de la confusion là où Littré apportait un peu de clarté. Si résistance et agitation sont des synonymes de sédition au même titre que putsch, mutinerie ou pronunciamento, alors n’importe qui tiendra les combats de la résistance en juin et juillet 1944 pour de la sédition et les défilés dans les rues, le 19 mars 2009, pour de la sédition aussi. Les résistants et les acteurs sociaux n’apprécieront sans doute pas d’être mis sur le même plan que Pinochet, Franco ou les colonels grecs. Le Trésor de la langue française est, dit-on, la Tour Eiffel du progressisme idéologique. Les synonymes de sédition en apportent la preuve.

 


17 mars 2009

Perfusion

 

 

 

 

En latin, le nom perfusio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Félix Gaffiot, 1937) par « action de mouiller, de baigner », est attesté chez des écrivains savants : Pline et Celse, et chez l’écrivain chrétien Lactance.

En français, perfusion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme didactique, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle, pour désigner l’action de répandre (par exemple l’argent), comme dans cet exemple : « l’argent ne peut être mieux gardé qu’en la main d’un tel peuple, ne plus prêt à avoir au besoin, au besoin, dis-je, non pas à une perfusion ». Ensuite, il semble qu’il disparaisse de l’usage, même de l’usage savant. Aucun auteur de dictionnaire ne le relève, ni les académiciens, ni Littré, ni Féraud, ni Furetière, ni les rédacteurs de L’Encyclopédie (1761-64). Il réapparaît en 1912 dans le Dictionnaire des termes techniques de médecine (cinquième édition), dans un tout autre domaine, celui de la médecine. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Médecine, thérapeutique, injection lente, régulière et prolongée par voie intraveineuse, d’un liquide médicamenteux ou nutritif », les auteurs de ce Trésor ajoutant que le synonyme en est goutte à goutte, mais que ce synonyme est vieilli, ce dont ne conviennent pas les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « on dit aussi goutte-à-goutte », écrivent-ils. Ce peut-être aussi « l’injection d’un liquide dans l’artère principale d’un organe afin d’assurer une sorte de lavage au fur et à mesure que le sang s’écoule dans les veines » (perfusion du foie ; perfusion intestinale épuratrice) ou, en pathologie et en physiologie expérimentale, « l’injection à la vitesse de la circulation sanguine d’un liquide de substitution du sang de manière à maintenir en vie un organe ou un élément anatomique isolé ». Quant aux académiciens, ils se contentent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, de la seule définition médicale, la plus large possible, de façon à ce qu’elle recouvre tous les types de perfusion distingués dans le Trésor de la langue française : « injection lente et régulière d’un liquide médicamenteux ou nutritif, d’un sérum, d’un produit sanguin, dans un vaisseau, généralement une veine » et « par métonymie, le matériel servant à cette injection ».

Dans ces deux dictionnaires, il n’est pas fait allusion à la métaphore, assez courante ou dont on peut avoir le sentiment qu’elle est d’un emploi fréquent, surtout dans ces temps de crise, de la perfusion, à propos, non pas d’un patient, mais du budget d’un Etat, des finances d’un service public ou d’une entreprise ou d’une banque ou même d’un pays, sens qui est étrangement en accord avec l'action de répandre (l'argent public), c'est-à-dire de le dépenser sans compter, que désigne le nom perfusion en moyen français, ce qui a pour conséquence logique de mettre les finances publiques sous perfusion ou au goutte à goutte, comme dans ces fragments de phrase : avoir un budget sous perfusion ou mettre les finances d’un pays (bientôt la France ?) sous perfusion, ce qui semble attester, sinon que la métaphore est toujours vive, du moins qu’elle ne s’est pas encore lexicalisée ou figée en un sens figuré.

 

16 mars 2009

Commodité

 

 

Voilà un mot de l’ALF (ancienne langue française) dont les usagers de la NLF, de toute évidence, cherchent à se débarrasser ou qu’ils aimeraient faire disparaître dans les oubliettes de la langue. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de commodité se décline en sept acceptions ou emplois différents ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en distingue encore six ; les académiciens (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et aujourd’hui), deux seulement. De fait, l’histoire de ce mot pendant quatre siècles se résume à une longue contraction, les emplois se restreignant au fil des siècles.

Il est vrai que tous les sens de ce mot, emprunté du latin commoditas (« convenance, facilité, opportunité »), sont attestés avant la fin du XVIIe siècle : au singulier, en 1409 l’expression avoir commodité ; en 1553, le sens « occasion favorable pour faire quelque chose » ; en 1663 « service de voiture » (tenu pour vieux du XIXe siècle) ; au pluriel, au début du XVIe siècle, « richesses » ; en 1601 « aises » ; en 1659, dans la langue des Précieuses, les commodités de la conversation (« les fauteuils ») ; en 1673 chaise de commodité ; en 1677, « lieux d'aisances ». Plus aucun sens nouveau n’est attesté après 1677. Aussi l’article commodité de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est-il presque complet : « chose commode ; état, situation commode, moyen commode » (un carrosse est une grande commodité, d'une grande commodité ; les lieux dégagé font toute la commodité d’une maison ; il y a bien des commodités dans cette maison-là ; les commodités de la vie coûtent ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau ; avez-vous une commodité pour aller là ?) ; « on dit d’un homme qui est extrêmement à son aise qu’il a toutes ses commodités » ; « on dit proverbialement on n’a pas toutes ses commodités en ce monde » ; « on dit encore d’un homme qui prend ses aises dés qu’il trouve l’occasion qu’il prend sa commodité où il la trouve » ; « on appelle chaise de commodité une grande chaise à bras, dont le dos est un peu renversé et qui est bien garnie de matelas, afin qu’on y puisse être plus à son aise » ; « il signifie aussi le temps propre, l’occasion » (prenez votre commodité ; faites cela à votre commodité) ; « il se prend aussi pour la proximité des lieux où l’on peut aller » (la commodité de l’eau, de la fontaine, du bois, de l’église, de la promenade) ; « on appelle les aisements (ou le privé ; latrina selon Nicot, 1606) les commodités d’une maison ».

D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, jusqu’à la sixième édition (1832-35), la définition de commodité est toujours ample et elle ne varie guère, sinon en précision : « voiture établie pour aller d’un lieu en un autre ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau » ; « les aisances, les privés d’une maison » (1762, 1798, 1832-35) ; « il se dit aussi en général de tout moyen qui facilite quelque chose ; je me sers de la commodité que m’offre le départ de Monsieur un tel, pour..... » (1798, 1832-35). Chez Littré, l’article commodité garde de son ampleur : « qualité de ce qui est commode » (le voisinage du parc nous procure la commodité de la promenade) ; « au pluriel, aises, agréments » (les commodités de la vie) ; « fortune aisée » (vieux en ce sens) ; « facilité qu’offre le caractère » (la commodité de l’humeur) ; « temps opportun, occasion » ; « service de voitures ; occasion de message » ; « au pluriel, lieux d’aisances ». C’est dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, aujourd’hui) que les emplois se rétractent. Il n’y en a plus que deux, dont le second est jugé désuet : « tout ce qui facilite l’usage d’une chose et la rend utile et agréable ; ou cet usage même rendu utile et agréable » et « commodités, au pluriel, s’est dit des lieux d’aisances » (1932-35) ; « qualité de ce qui est commode, de ce qui rend la vie facile » ; « au pluriel, éléments de confort, de bien-être » (les commodités de la vie (vieilli), les agréments de la vie) et « spécialement, les commodités, les lieux d’aisances » (édition en cours de publication), sens que les académiciens actuels, contrairement à leurs prédécesseurs, non plus que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ne tiennent pas pour vieilli ou désuet. L’article commodité de ce dernier dictionnaire est un peu plus ample que celui de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, mais cette ampleur restreinte est due en partie au relevé des sens vieillis, dont ceux-ci : « faculté, possibilité » (« il lui était impossible de vivre sans qu’elle lui donnât commodité de la voir », Nerval, 1854) ; « trop grande facilité » ; « richesses, biens, fortune ».

On aimerait que les écrivains et tous les Français que la modernité béate hérisse redonnent à ce vieux commodité un peu de son ancienne jeunesse et qu’ils le préfèrent, par exemple, à confort, à facilités ou à confort moderne.


14 mars 2009

Palabre

 

 

Il serait naïf de tenir palabre pour un mot africain ou d’origine africaine. En réalité, c’est un mot espagnol (palabra, dont la forme ancienne est parabra) issu du mot latin parabola, lequel a donné en français parabole et parole. La première attestation de palabre, en 1604, n’a pas de rapport avec l’Afrique, mais avec des habitudes culturelles propres à l’Espagne d’alors : une palabre ou un palabre (car le mot est parfois masculin) est une « parole grandiloquente ». C’est au XVIIIe siècle qu’il est employé dans des contextes africains : en 1728, avec le sens de « discours d’un nègre » (Nouvelle relation de l’Afrique occidentale) ; en 1752, au pluriel, avec le sens de « petits présents faits aux rois noirs par les commerçants européens » (Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux) ; et en 1842, dans le Complément de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé avec les sens de « conférence dans laquelle on offre ces présents » et de « discours long et inutile ». Quand il est entendu dans ce sens, ce mot d’origine espagnole est entré dans la langue française à la suite des contacts entre des négociants français et des Africains qui avaient pris l’habitude de commercer avec les Espagnols.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas le sens proprement espagnol attesté au début du XVIIe siècle, mais les sens attestés à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : « discours long et inutile » ; « présent que les commerçants font aux petits rois de la côte d’Afrique » ; « conférence dans laquelle se font ces présents ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), comme dans les dictionnaires ultérieurs, il n’est plus fait allusion aux cadeaux faits par les marchands européens aux petits rois de la côte d’Afrique, sans doute parce que ces petits rois ont disparu et que, tout se vendant ou s’achetant, les marchands ne font plus de cadeau. Le mot, dont les académiciens notent alors qu’il est « des deux genres » (dans la neuvième édition, ils précisent que « le mot s’est rencontré au masculin », Maurois l’employant au masculin), a pour sens « pourparlers entre indigènes, ou avec eux, dans les pays exotiques » et « par extension, discussion longue et vaine ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le mot est assigné à l’Afrique noire dans ce qu’elle a de spécifique ou d’authentique, une Afrique africaine qui ne serait pas polluée par les colons, ni par les armées européennes : c’est une « assemblée coutumière, généralement réservée aux hommes, où s’échangent les nouvelles, se discutent les affaires pendantes, se prennent les décisions importantes ; arbre à palabres, arbre sous lequel se réunissent les gens du village pour discuter » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : « palabre a désigné ensuite plus largement, dans l’Afrique subsaharienne, une réunion coutumière où les hommes débattent de sujets concernant la communauté villageoise : tenir une palabre ; souvent au pluriel ; arbre à palabres, sous lequel se tiennent ces assemblées »). Le sens commercial ou colonial, diraient certains, à tort, puisqu’il est apparu en 1752, plus d’un siècle avant que ne commence la colonisation de l’Afrique noire, a disparu du Trésor de la langue française, au profit du seul sens étendu : « discussion longue et difficile en vue d’un résultat précis » et « discussion interminable et souvent oiseuse », mais il est rétabli comme premier sens de palabre par les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : « discours préalable à une transaction commerciale entre les commerçants espagnols et les indigènes d’Afrique ». Ce rétablissement est juste, cet adjectif n’ayant rien à voir avec la justice, donc avec l’idéologie, qui oblige à cacher les transactions qui pourraient tenir de l’échange inégal, mais tout à avoir avec la justesse, c’est-à-dire avec la vérité de la langue. Qu’attend-on des lexicographes ? Non qu’ils se plient aux oukases de l’idéologie, mais qu’ils fassent sortir des prisons idéologiques l’intégrité de la langue.


 

13 mars 2009

Arbitrage

 

 

L’histoire du mot arbitrage, dérivé du verbe arbitrer, est homologue de celle du nom arbitre (cf. note précédente) : pendant de longs siècles, une grande stabilité et une forte unité sémantiques, puis, dans la langue moderne, une floraison de sens et d’emplois.

Le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « jugement prononcé par un arbitre ». C’est ce seul sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). Il suffit de comparer la définition de 1694 (« jugement d’un différend par des arbitres » ; mettre quelque chose en arbitrage ; se soumettre à l’arbitrage ; subir l'arbitrage ; s’en tenir à l’arbitrage) au premier sens de la définition de la neuvième édition (en cours de publication : « procédure qui consiste à soumettre un différend à un ou plusieurs juges qui tiennent leur pouvoir d’une convention entre les parties ; décision qui en résulte » ; demander un arbitrage, se soumettre à un arbitrage, l’arbitrage est fréquemment utilisé en matière de conflits collectifs du travail) pour se convaincre de la réalité de cette stabilité. La consultation de L’Encyclopédie (1751-64 : « (en droit) jugement d’un tiers qui n’est établi ni par la loi ni par le magistrat, pour terminer un différend, mais que les parties ont choisi elles-mêmes »), du Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788, Féraud reprend la définition du Dictionnaire de l’Académie française et celle du Dictionnaire de Richelet, 1680 : « décision de quelques personnes, qu’on a choisies d’un commun accord pour terminer une affaire ») et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « jugement par arbitre ») confirme que, longtemps, l’histoire des hommes n’a pas affecté ce sens-là d’arbitrage.

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire des banques d’affaires, de la spéculation boursière et des finances internationales est plus ancien qu’on ne pourrait le croire. Il est attesté en 1704 dans un ouvrage intitulé La Science des négociants : « Arbitrage, en matière de change, veut dire une combinaison ou assemblage que l’on fait de plusieurs changes pour connaître quelle place est plus avantageuse pour tirer remettre ». L’Encyclopédie y consacre un assez long article, signé du juriste Boucher d’Argis, qui, après avoir rappelé la définition de La Science des négociants, écrit : « Samuel Ricard, dans son Traité général de commerce, dit que les arbitrages ne sont autres qu’un pressentiment d’un avantage considérable qu’un commettant doit recevoir d’une remise ou d’une traite faite pour un lieu préférablement à un autre. M. de Montodegni définit l’arbitrage de change un troc que deux banquiers se sont mutuellement de leurs lettres de change sur différentes villes au prix et cours du change conditionné. Suivant M. J. P. Ricard, qui a donné une nouvelle édition du Traité des arbitrages, l’arbitrage est une négociation d’une somme en échange, à laquelle un banquier ne se détermine qu’après avoir examiné par plusieurs règles de quelle manière elle lui tournera mieux à compte. M. Savari pense que ces deux dernières définitions sont les mêmes pour le fond ».

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), les lexicographes enregistrent ce sens : « arbitrage se dit aussi d’un calcul fondé sur le cours du change de diverses places, et qui sert de régulateur pour les opérations de banque ». Littré s’étend plus longuement encore sur ce sens : « Terme de banque, opération par laquelle on choisit la voie la plus avantageuse pour tirer ou remettre des lettres de change sur une place étrangère ; et aussi trafic qui consiste à acheter des effets sur une place où ils sont dépréciés, pour les revendre sur d’autres places où ils sont recherchés » et « En termes de bourse, opération par laquelle on échange une valeur de bourse contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre ». Il illustre même ce dernier emploi de cet exemple très clair : « si les actions du chemin de fer d’Orléans (le PO) sont présumées devoir hausser de dix pour cent au plus, et les actions du chemin de fer de Lyon (le PLM) de vingt pour cent, le spéculateur trouve avantage à vendre les actions d’Orléans qu’il détient, pour acheter des actions de Lyon ; il juge, il arbitre en faveur du chemin de fer de Lyon. On a fait des arbitrages en faveur de l’Orléans contre le Lyon ». N’est-il pas admirable cet intérêt soudain du positiviste Littré pour l’arbitrage, intérêt que semblent partager les académiciens (huitième édition, 1932-35) : « en termes de banque, calcul fondé sur le cours du change de diverses places et qui sert de régulateur pour les opérations de banque » et « opération de bourse par laquelle on échange une valeur contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre » ?

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire sportif, au sens de « fonction d’arbitre, est attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, en 1931, alors que, entendu au sens de « jugement d’arbitre », ce mot est entré dans la langue des sports et des jeux bien avant cette date.

En fait, ce sont les articles assez longs qui sont consacrés à arbitrage dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) qui attestent le succès de ce mot dans la langue moderne. C’est, comme dans la langue ancienne, un terme de droit (« règlement d’un différend par l’intervention d’un arbitre choisi par un tribunal ou par les parties en présence ») qui s’est étendu à la langue de la politique (« toute procédure de solution pacifique d'un différend, Arbitrage d'une assemblée, des partis, des pouvoirs publics »), au budget de l’Etat (« Procédure des arbitrages budgétairespar laquelle le chef de l’État, le premier ministre ou le ministre des finances répartissent les ressources budgétaires à chacun des ministères intéressés »), au droit international (« procédure par laquelle des États abandonnent le règlement de leurs différends à des arbitres choisis par eux »), au droit du travail (« règlement d’un conflit entre employeurs et salariés par l’intervention d’un arbitre étranger au conflit, dont la sentence, acceptée par les deux parties, est exécutoire »), à la philosophie (« faculté de juger, de décider, laisser à quelqu’un le plein arbitrage d'une chose »), à de nouvelles réalités de la bourse et du commerce (arbitrage sur monnaies, arbitrage comptant contre terme, arbitrage en reports) et dans tous les sports (« exercice des fonctions d’arbitre lors d’une rencontre sportive ; manière dont ces fonctions sont exercées ; une erreur d’arbitrage », Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication).

Jadis, les différends étaient réglés par un duel ou à coups de poing ou par une bataille rangée ou par un pamphlet perfide. Les corps s’affrontaient en public, situation qui est montrée dans les films et décrite dans la littérature. Aujourd’hui, ce sont des tiers qui tranchent, quitte à déclencher des avalanches de procédures et des recours en cascade. C’est sans doute cela ce qui est nommé progrès.

 


 

12 mars 2009

Arbitre

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, à leur suite, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, distinguent deux homonymes dans le nom arbitre et, en conséquence, ils répartissent les sens dans deux entrées séparées : la première consacrée à la personne qui règle des différends, la seconde à la faculté qu’ont les hommes de se déterminer librement. Pour justifier cette distinction, ils arguent que ces deux homonymes sont empruntés de deux mots latins différents : arbiter (génitif, arbitri), « témoin oculaire », « juge », « maître », et arbitrium (génitif, arbitrii), « arbitrage », « jugement, décision », « bon plaisir, pouvoir de faire quelque chose à sa guise ».

Les auteurs de dictionnaires anciens ne s’embarrassent pas de ces considérations et étudient dans un même article les divers sens de ce nom. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième, la sixième, la huitième éditions (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, ce qui atteste la stabilité sémantique de ce mot en quelque trois siècles, la définition de 1694 étant reproduite quasiment telle quelle en 1932-35 : « Faculté de l’âme pour se déterminer à une chose plutôt qu’à une autre ; puissance qu’a la volonté de choisir », les académiciens ajoutant : « ce mot se joint toujours avec l’une de ces trois épithètes : franc arbitre, libre arbitre, libéral arbitre ; Dieu a donné aux hommes leur franc arbitre » ; « Celui que des personnes choisissent de part et d’autre pour terminer leur différend » (en cas d’échec, elles peuvent choisir un surarbitre, « celui qu’on choisit par dessus deux ou plusieurs arbitres pour décider une affaire, quand ils sont partagés » ; si nos arbitres ne peuvent s’accorder nous prendrons un surarbitre au sort) ; « Il signifie aussi quelquefois maître absolu » (Vous êtes l’arbitre de mon sort, de ma fortune ; Dieu est l’arbitre de la vie et de la mort). Les seules modifications, d’une édition à l’autre, se rapportent à l’ordre dans lequel les sens sont exposés (d’abord le sens moral de libre volonté, ensuite le sens juridique de juge de différends, cet ordre étant renversé à partir de la sixième édition de 1832-35), aux mentions qui précisent les emplois de libre arbitre à partir de la sixième édition (1832-35 : « en métaphysique » ; 1932-35 : « terme de philosophie » ; édition actuelle : « philosophie, vieux »), le terme étant jugé désuet dans ce sens philosophique et restreint au seul emploi de libre arbitre.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose les mêmes trois sens que les académiciens (« Celui que des personnes choisissent, de part et d’autre, pour terminer leur différend » ; « Maître absolu » ; « Faculté de l’âme pour se déterminer plutôt à une chose qu’à une autre ; puissance qui a la volonté de choisir »), mais il pense qu’il vaudrait mieux employer, pour exprimer le premier sens, le néologisme arbitrateur plutôt qu’arbitre : « pour terminer un différend à l’amiable, c’est arbitrateur qu’on peut dire, et non pas de arbitre », précisant que « l’Académie ne met point arbitrateur » et « qu’il diffère de l’arbitre, en ce que celui-ci doit garder les formalités de Justice et que celui-là est un amiable compositeur, à qui l’on donne pouvoir de se relâcher du droit » (c’est-à-dire de ne pas suivre à la lettre la loi). Dans l’édition de 1798, les académiciens font allusion au rôle que la Constitution de 1795 accorde à l’arbitre : « Elle déclare la décision de ces arbitres sans appel et sans recours en cassation, à moins que les parties ne l’aient expressément réservé » (De la justice civile, article 210 : « il ne peut être porté atteinte au droit de faire prononcer sur les différends par des arbitres du choix des parties » ; et article 211 : « la décision de ces arbitres est sans appel, et sans recours en cassation, si les parties ne l’ont expressément réservé »).

Le mot, stable pendant trois siècles, a subi, au XXe siècle, les effets de la modernité, de sorte que le sens juridique s’est étendu à de nouvelles réalités : la justice commerciale (arbitre-rapporteur, arbitre du commerce), les jeux, les armées, les sports (« personne chargée de veiller à la régularité de manœuvres militaires, de compétitions ou de jeux sportifs »), au figuré, à la conscience, à Dieu (ou l’arbitre souverain), à toute personne ou à toute collectivité ayant une autorité naturelle, à toute personne qui oriente ou régente le goût et la mode (arbitre des élégances, arbitre des lettres, etc.). dans le même temps, l’homonyme, comme terme de philosophie (« volonté au sens le plus général du mot (...) ; liberté morale, en tant que bonne volonté »), tombe peu à peu en désuétude, alors que, à l’opposé, une comparaison entre l’article arbitre I du Trésor de la langue française (1971-94) et le même sens de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française fait apparaître, dans ce dernier dictionnaire, l’extension des emplois sportifs du mot arbitre désignant celui qui « juge », sans qu’il y ait de différend ou avant que les différends n’éclatent et ne se transforment en pugilats : « les décisions de l’arbitre sont souveraines ; un coup de sifflet de l’arbitre ; arbitre de touche, dans les jeux de ballon, arbitre qui contrôle les sorties de la balle hors du terrain (on dit aussi juge de touche) ; arbitre de ligne, au tennis, arbitre chargé de surveiller si la balle est bien tombée dans les limites règlementaires (on dit aussi juge de ligne) » ; « juge-arbitre (pluriel juges-arbitres), XXe siècle ; dans certains sports, en particulier au tennis, personne qui vérifie l’organisation des épreuves et juge en dernier ressort de l’application des règlements ». A quand les co-arbitres, les arbitres assistants, les assistants d'arbitres, les arbitres suppléants, les arbitres assis, les arbitres debout, les arbitres de chaise, de fauteuil, de banc, de vestiaires, les quatrième, cinquième, sixième arbitres, les arbitres vidéo, les arbitres d'arbitres ou les surarbitres, les arbitres de filet, etc. etc. etc. ? Le sport est une énorme industrie. Il est dans l’ordre des choses que cette industrie produise sans cesse de nouvelles normes, fabrique des mots à la chaîne et fasse siens des sens anciens qu’elle détourne.

 

11 mars 2009

Lampiste

 

 

Dérivé de lampe, ce nom est attesté la première fois en 1797 pour désigner un fabricant et installateur de lampes. C’est avec ce seul sens qu’il entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « ouvrier qui fait et vend des lampes ». En 1860, Montalembert (Moines de l’Occident) l’emploie dans un nouveau sens, non pas celui ou celle qui fabrique ou vend les lampes, mais celui ou celle qui les entretient : « L’aïeule remplit dans un monastère de Bethléem, ainsi que sa fille, l’office de balayeuse, de cuisinière, de lampiste, ce qui ne les empêchait pas de reprendre avec persévérance leurs anciennes études grecques et hébraïques ». Ces sens sont relevés par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Ouvrier qui fait et vend des lampes » ; « celui, celle qui a soin des lampes dans un monastère, dans les lycées, dans les pensions, dans les théâtres », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Ouvrier qui fait des lampes à réservoir ; celui qui les entretient ».

Aujourd’hui, ils sont tenus pour désuets dans la neuvième édition (en cours) de ce même dictionnaire : « Anciennement, personne qui fabriquait ou vendait des lampes à réservoir » et « Vieilli, personne chargée de l’allumage et de l’entretien des lampes et lanternes dans un établissement public » (« dans les chemins de fer, il désignait également un employé muni d’une lanterne, qui vérifiait l'état des roulements des convois et donnait le signal lumineux du départ »), alors que, dans le Trésor de la langue française (1971-94), seul le premier de ces sens est mentionné comme vieilli (« ouvrier qui fabrique et vend des lampes (à réservoir) »), le second sens (« personne chargée d’entretenir les lampes à huile ou à pétrole dans une collectivité (monastère, théâtre, pension, par exemple) », dont le synonyme, dans le vocabulaire du spectacle, est éclairagiste, n’étant pas précédé de cette mention. Dans les années 1970, lampiste était encore en usage dans la langue des chemins de fer et des mines : « employé qui tient la comptabilité des lampes, les répare et les entretient, s’occupe de l’éclairage ».

C’est en 1934 que le sens moderne est attesté pour la première fois dans les Propos d’Alain (« l’armée des lampistes »), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « par analogie, employé subalterne sur lequel retombe la responsabilité des fautes imputables à ses supérieurs » (Les instituteurs, ces malheureux lampistes de l'intellectualité, 1941 ; familier : « c’est toujours le lampiste qui trinque »), et dans ces termes dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : « Figuré et populaire, subalterne qu’on fait passer pour responsable d’une faute commise par un de ses supérieurs » (on a condamné le lampiste). Que ce sens soit « figuré » n’est pas contestable ; mais il est quelque peu aventuré de le considérer comme « populaire » : ses emplois attestent qu’il n’en est rien, sauf à employer populaire dans le sens de propre au peuple français, sans distinction de classe.

 


10 mars 2009

Orientation

 

 

 

 

 

 

Encore un mot moderne. Il est attesté en 1834 (« action de porter sur une carte la direction des points cardinaux ») et il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878). Il est dérivé du verbe orienter, plus ancien, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « marquer l’orient sur quelque chose » (orienter une carte ; un plan) ; « on dit s’orienter pour dire reconnaître l’orient et les trois autres points cardinaux du lieu où on est » (1694). A partir de 1840, le nom s’enrichit de sens nouveaux : « détermination des points cardinaux d’un lieu ; détermination de l’endroit où l’on se trouve » (1890 sens de l'orientation ; 1895 table d'orientation) ; « fait d’être orienté de telle ou telle façon » (1865, au figuré, « action de donner une direction déterminée »). Les emplois sociologiques, qui flamboient comme les oriflammes de la modernité verbale, datent de 1922 (orientation professionnelle) et de 1938 (orientation scolaire).

A peine le mot est-il entré dans les dictionnaires, les sens et emplois prolifèrent. Littré se contente de la définition suivante : « art de reconnaître l’endroit où l’on est, en déterminant les points cardinaux » (« position d’un objet relativement aux pôles ; terme d’astronomie, disposition convenable des appareils d’observation ; terme de marine, disposition convenable des vergues et des voiles »). L’article qui y est consacré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) comprend cinq ou six acceptions : « détermination des points cardinaux du lieu où l’on se trouve » ; « tables d’orientation, tableaux de pierre placés dans des lieux le plus souvent élevés et qui, au moyen de lignes de direction, indiquent les points intéressants d’une ville ou d’une région » ; « position d’un objet relativement à l’orient, aux points cardinaux (orientation d’une église, d’un palais, d’un édifice) » ; « par extension, exposition en parlant d’une maison (orientation au Midi, au Nord) » ; « en termes de Marine, disposition convenable des voiles et des vergues » ; « il se prend aussi, figurément, dans le sens de direction (l’orientation de ses études, de sa carrière) ».

Le la est donné. Orientation est entré de plain-pied dans la modernité, comme l’atteste le long article (deux colonnes et demie, grand format) du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel, outre les sens exposés ci-dessus, sont relevés les emplois en astronautique (« position d’un engin spatial, déterminée par l’inclinaison de ses axes par rapport à un trièdre de référence »)et en mathématiques (orientation d'un arc géométrique, d’un espace vectoriel), les sens figurés (« action de donner une direction, une tendance déterminée à une activité ou une faculté spirituelle ou de s’orienter vers ; résultat de cette action » ; « orientation de leurs études et de leurs travaux » ; « orientation de quelque chose vers quelque chose » : l’orientation systématique de l’économie vers des productions de guerre), les emplois dans l’administration et le droit public (loi d’orientation : « texte organique de base définissant les principes, les objectifs et les étapes essentielles d’un ensemble de réformes »), en physiologie et en psychologie (« capacité de tout être vivant de se situer dans l’espace »), dans les sports de plein air (course, marche, parcours d’orientation), dans les sciences de l’éducation, la psychologie appliquée, le droit du travail (« ensemble des moyens mis en œuvre pour orienter un jeune, un adulte dans une voie scolaire ou professionnelle en fonction de ses aptitudes, de ses goûts et des débouchés » : orientation scolaire, professionnelle; conseil, cycle, test d’orientation, centre d’information et d’orientation, conseiller, conseillère d’orientation professionnelle ; « organisme, services s’occupant de l’orientation scolaire, professionnelle »). La modernité s’exprime dans des métastases sémantiques sans fin, dont la célèbre orientation sexuelle, toujours homo, est-il besoin de le préciser. L’orientation est aussi la « direction que prend une activité » (synonymes : inclination, infléchissement, tournure) et la « tendance doctrinale donnée à un ouvrage, un article, un exposé » (orientation politique, socialiste, donnée à des leçons).

La modernité se lit comme à livre ouvert dans ces innombrables sens qui ont proliféré en moins d’un siècle, comme si, aux citoyens désorientés d’un pays qui ne sait plus où est l’Orient ou l’Est (la Jérusalem), devenus zombies, il fallait prodiguer, comme pour pallier ces manques et leur indiquer leur position, tous les ersatz possibles et imaginables de l’Orient perdu.


09 mars 2009

Alimentation

 

 

Voilà encore un mot moderne. Certes, dérivé du verbe alimenter, il est attesté en 1412 au sens de « nourriture », mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française) et il semble avoir été d’un emploi rare antérieurement, puisque Littré n’a pas trouvé en 1872 d’écrivain qui l’ait employé. En 1832-35, la définition est expédiée en un court fragment de phrase : « action de nourrir, de se nourrir », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire distinguent trois sens et six emplois, et elle est illustrée de cet exemple assez sommaire à dire vrai : substituer un mode d’alimentation à un autre. Pourtant, ce qui nourrit la modernité de ce nom et explique son succès croissant au XXe siècle, c’est cette remarque-ci : « il ne s’emploie guère qu’en termes d’hygiène ». Le principe explicatif est lâché : hygiène, l’hygiène étant, depuis deux siècles, une des formes que prend la nouvelle religion immanente de l’Occident.

De l’hygiène, illustrée par cet exemple savantasse de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « pour que l’alimentation soit suffisante, il faut qu’elle fournisse une quantité de principes assimilés égale à la quantité des principes désassimilés, ou, si l’individu croît encore, qu’elle soit en rapport avec les conditions de développement des jeunes sujets »), le nom bascule dans les sciences, naturellement, pourrait-on dire, si la nature y était pour quoi que ce fût dans ce phénomène. C’est aussi, selon Littré, un « terme de physique », dans l’expression alimentation des chaudières à vapeur, qui désigne le « renouvellement de l’eau ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition prend de l’ampleur : c’est « l’action de fournir à un être vivant ou de se procurer à soi-même les éléments nécessaires à la croissance, à la conservation » ; « l’action de fournir à une chose, à une usine, à une machine... ce qui est nécessaire à son fonctionnement » ; « le résultat de cette action » ; « ce qui alimente, des produits alimentaires » (« boutiques d’alimentation, carte, ticket, commerce, magasin d’alimentation ») ; « industrie des produits alimentaires ; personnes qui y vivent » ; et au figuré, mais « rare », l’alimentation de l’âme, de l’esprit (« son esprit fatigué réclamait une nouvelle alimentation », Proust, 1922). En 1835, l’alimentation tenait de l’hygiène ; aujourd’hui, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, elle prospère dans le commerce, dans l’industrie, dans l’économie et dans les techniques : « l’ensemble des produits alimentaires » et les magasins où ces produits peuvent être achetés et les usines où ils sont fabriqués ; « l’approvisionnement régulier » (alimentation des marchés ; l’alimentation d'une ville en eau potable, d’une chaudière en mazout, d’un moteur en carburant ; l'alimentation électrique). Elle était affaire d’hygiène ; elle est affaire d’énergie. Ce qui était destiné aux hommes ou aux êtres vivants s’est étendu aux machines, aux moteurs, aux usines, comme si, entre les uns et les autres, il n’y avait plus de différence.

 


07 mars 2009

Populicide

 

 

De cet adjectif, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise que c’est un « néologisme du langage révolutionnaire ». Il compte parmi ces milliers de mots qui ont été formés pendant la Révolution, surtout lors des premières années de cet événement, de 1789 à 1798, dont certains spécimens fleurent bon le Mal moderne : terrorisme, nationalisme, vandalisme, bureaucratie. S’il avait survécu à la tourmente révolutionnaire, populicide aurait pu désigner, plus clairement que génocide (attesté en 1944), l’extermination programmée, quelles que soient les raisons alléguées, de toute une population ou d’une partie seulement de cette même population.

De fait, l’extermination de populations tout entières n’est pas le fait d’un quelconque tyran de l’Antiquité, ni des conquérants tatars, asiates ou mongols, ni des cavaliers d’Allah partis dans une razzia sans fin, mais de bons et vrais révolutionnaires français, moulinant de belles phrases, désireux de faire le bonheur de l'humanité, ayant fait des études solides, et pas seulement de sbires SS ou de commissaires politiques communistes, léninistes, trotskistes, castristes ou maoïstes. Cette réalité fait tache. Alors, plutôt que de la regarder en face, on (disons les intellos) préfère l’effacer ou l’oublier ou, comme le font parfois les mauvaises ménagères, la glisser furtivement sous les tapis.

Mme Walter (celle du métissage généralisé du français avec toutes les langues du monde, mais sans réciprocité), qui a fait publier en 1989, pour célébrer le bicentenaire de ce que vous savez, un ouvrage au titre éloquent, Des mots sans –culottes, n’inclut pas populicide dans la liste, assez longue, des mots « qui n’ont duré qu’un seul été », ni dans celle des mots qui « ont traversé la tempête », ni dans celle des mots « bons pour la guillotine » (mots désignant des réalités administratives, juridiques ou fiscales d’Ancien Régime). Il semble même qu’elle ne cite nulle part, dans cet ouvrage de plus de deux cents pages, populicide, comme si elle avait eu peur que la monstruosité de la chose désignée par le mot n’ébréchât le beau péan qu’elle rédige en faveur de la Révolution.

La tentation des quelques lexicographes qui ont condescendu à enregistrer ce mot sans-culottes est d’atténuer ce qu’il pourrait contenir de trop brutal. Littré se contente de la définition « qui cause la mort, la ruine du peuple », alors que Gracchus Babeuf, l’inventeur du mot, désigne par ce mot un système de dépopulation conçu par la Convention, c’est-à-dire une politique consciente d’extermination d’une population donnée, celle de la « Vendée » en l’occurrence, de 1793 à 1795, ou des quatre départements regroupés sous ce terme : Vendée, Loire-Atlantique, Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, politique appliquée par J-B. Carrier et résultant d’une volonté affichée et raisonnée, comme l’atteste aussi l’emploi de populicide comme épithète de code dans cet extrait de Babeuf : « l’infâme Boissy-d’Anglas parut à la tribune, et fit adopter son code populicide ». Les académiciens, qui le relèvent dans le Supplément, publié en 1842, de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, sont un peu moins timorés : pour eux, cet adjectif a pour sens « qui détruit un peuple », sans que l’identité du qui (une chose, une personne, des groupes de personnes, une épidémie, etc.) soit indiquée, alors que Babeuf, dans son Système de dépopulation (1795), qualifie de cette épithète les « actions » criminelles de Carier et de tous ceux qui ont décidé, en 1793, un populicide en Vendée.

02 mars 2009

Perfectionner

 

 

 

 

Dérivé du nom perfection, ce verbe, attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, ne soulève apparemment pas de difficulté. Les deux emplois, le premier transitif (perfectionner quelque chose), le second pronominal (se perfectionner), sont attestés au XVIIe siècle et décrits dans tous les dictionnaires : par exemple, pour ce qui est du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition publiée en 1694 (« verbe actif, rendre parfait ; perfectionner un ouvrage ; la lecture des bons livres perfectionne bien un esprit ; il est aussi pronominal et signifie devenir plus parfait : la langue se perfectionne tous les jours ; les arts se sont bien perfectionnés ; cet ouvrier s'est bien perfectionné dans son art ; ce religieux se perfectionne de jour en jour dans la vie spirituelle) à la neuvième édition, en cours de publication : « faire progresser, améliorer la qualité de quelque chose ; perfectionner une science, une méthode d’analyse, la machine à vapeur, un ouvrage, son style, sa technique ; au participe passé, adjectif : un mécanisme très perfectionné » et « pronominal : faire des progrès, porter ses qualités à un plus haut niveau ; se perfectionner dans une discipline, en espagnol, aux échecs, par l’étude, par le travail ». Quelle que soit l’édition ou quel que soit le dictionnaire, la définition se décline en deux emplois : transitif et pronominal, et elle est expédiée en quelques lignes, même par Littré, encore plus succinct que les académiciens (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Rendre parfait, plus parfait » et « se perfectionner, verbe réfléchi, devenir plus parfait »), bien que les dix extraits d’écrivains cités donnent plus d’ampleur aux emplois réels de ce verbe : perfectionner les jugements, le vin, la santé, la vie civile, le goût, l’éducation, la vertu se perfectionne dans l’infirmité, le raisonnement se perfectionne avec une extrême lenteur, la langue s'est perfectionnée.

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs consacrent une colonne à chacun des mots suivants, perfectibilité, perfectible, perfectif, perfectionniste, trois à perfectionnement, quatre à perfection, quatre à perfectionner, comme s’ils voulaient épuiser tous les concepts qui se trouvent dans ces mots. La place prise par la définition du verbe est dix fois plus importante que dans le dictionnaire de Littré. Les divers sens distingués sont les suivants : « rendre parfait ou plus proche de la perfection » ; « vieilli, poursuivre jusqu'à son terme, porter à sa plénitude, parfaire (synonymes : achever, compléter, couronner, épanouir, finir, terminer ; antonymes : amorcer, attaquer, commencer, démarrer, entamer) » ; « emploi pronominal, synonyme s’épanouir » ; « développer, augmenter les qualités de quelqu’un ou de quelque chose dans un sens positif » ; « dans le domaine physique, matériel, faire acquérir les qualités permettant d’approcher ou d’atteindre la perfection physique » ; « emploi pronominal passif : les insectes se sont perfectionnés » ; « le complément direct désigne généralement une chose, donner à quelque chose les dernières finitions, doter quelque chose des dernières améliorations du progrès technique » (synonymes polir; (familier) fignoler, lécher, peaufiner ; antonymes abîmer, bâcler, ébaucher, esquisser) ; « emploi pronominal passif : les produits céramiques se sont perfectionnés » ; « dans le domaine esthétique, intellectuel, affectif, éthique, social, le complément direct désigne une personne, son aspect extérieur, sa vie psychique, etc. : porter au sommet de son accomplissement » (synonyme : enrichir) ; « emploi pronominal réfléchi, développer ses qualités (dans tel domaine), synonyme faire des progrès » ; « perfectionner quelqu’un ou se perfectionner dans (substantif désignant une matière) ; se perfectionner dans une langue étrangère » ; « le complément direct désigne une chose, accroître les qualités, la valeur de (quelque chose), rapprocher du modèle idéal » (synonymes : affiner, bonifier, épurer, parachever, raffiner ; antonymes : dégrader, détériorer, endommager, gâter, ruiner) ; « emploi absolu » ; « emploi pronominal passif » ; « avec une nuance ironique, le complément direct implique un jugement négatif ou est interprété dans un sens péjoratif : donner une plus grande intensité ou le maximum d’intensité à des caractères (considérés comme) négatifs » (« le progrès (...) perfectionne la douleur à proportion qu’il raffine la volupté », Baudelaire) ; « dans le domaine moral, religieux, le complément direct désigne une pers., un aspect de la vie intérieure, du comportement, etc. : faire progresser spirituellement, développer la vertu de (synonyme purifier ; antonymes avilir, corrompre) ; « en philosophie et en métaphysique, rare, le complément désigne l’homme, la nature, etc. : faire tendre au bien absolu, à l’idéal » (« perfectionner l’humanité, la nature, l’homme tout entier »).

Ces derniers exemples renferment la raison qui a incité les lexicographes du Trésor de la langue française à s’étendre aussi longuement sur perfectionner, comme ils s’étendent sur perfection et perfectionnement. Cette raison est tout idéologique, car perfectionner est bien, pour ce qui est des concepts qui le sous-tendent, l’oriflamme du progressisme ou de cette idéologie qui laisse accroire que les aujourd’hui valent bien mieux que les hier, que le progrès est infini, que les arts, la morale, les vertus, l’éducation, l’intelligence, le savoir, les facultés humaines, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre, s’améliorent, s’amendent, se bonifient nécessairement avec le temps, l’histoire et les progrès sociaux, etc., que tout est perfectible. Nos ancêtres jugeaient, à tort sans doute, qu’il n’y avait de perfection qu’en Dieu ou que de Dieu ; les modernes ont renoncé à cette idée qu’ils jugent fausse et tiennent l’homme, la société, la science, l’histoire à la fois pour le lieu et le moteur de la perfection. La surabondance de sens prêtés à perfectionner par le Trésor de la langue française, qui est aussi le temple de la modernité linguistique, n’est que le simple effet de leur idéologie : pur simulacre ou leurre trompeur.

 


01 mars 2009

Dépopulation

 

 

Dans l’histoire de la langue, ce mot a deux sens. Il a le même sens que le nom latin depopulatio, dont il est emprunté : « ravage, dévastation » (in Dictionnaire latin français de Gaffiot, 1937). Dans ce sens, il est attesté au milieu du XIVe siècle. Il a aussi le sens de « diminution de population », attesté au XVe siècle, comme si ce mot était un dérivé de population, avec le préfixe dé – qui exprime une action contraire à celle du mot qu’il précède. Or, de ces deux sens, les lexicographes ne retiennent que le second, comme si le premier sens, celui de destruction d’une population, leur semblait trop atroce et comme indigne de la France ou de sa langue. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) où il est défini ainsi : « État d’un pays dépeuplé » (La dépopulation d’une province) ; de même en 1798, 1832-35, 1932-35 (exemples nouveaux : Rechercher les causes de la dépopulation d’un pays, d’une province ; la dépopulation fait des progrès alarmants) et dans le neuvième édition (en cours de publication) : « Démographie, tendance à se dépeupler ; état d’une région dépeuplée » (Rechercher les causes de la dépopulation d’une région ; la dépopulation des campagnes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient lui aussi la dépopulation pour un « état », dont on fait le constat et qui peut avoir diverses causes (exode rural, guerre, épidémies, etc.), et non pas pour un acte ou une série d’actes volontaires, obéissant à une volonté politique ou sociale : c’est « l’état d’un pays dépeuplé ou dont la population diminue ». La dépopulation des campagnes ou des départements de montagne est due au départ des anciens habitants, et non pas aux massacres dont ils auraient été la cible.

De tous les lexicographes classiques, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui s’interroge sur ce mot et sur ce qu’il désigne : « La population, écrit-il, dont on parle tant depuis quelques années a mis en vogue dépopulation (en fait, le mot existe depuis le XIVe siècle) qui est son contraire, et l’a fait substituer à dépeuplement, déjà peu usité ». Il cite un extrait des Annales littéraires : « L’auteur du Mémoire sur la population examine d’abord les causes de la dépopulation » et il note qu’un historien de son temps, M. Raynal, « a fabriqué dépopulateur, qui peut aussi-bien être à la mode comme un autre », ce néologisme-là pouvant désigner un individu qui veut exterminer une population, comme l’atteste Littré, qui est le seul lexicographe ancien à la relever : « celui qui dépeuple » et qui illustre ce sens d’un extrait de L’Histoire philosophique de Raynal : « Ses sectateurs croyaient l’honorer en l’appelant le dieu des armées, le père du carnage, le dépopulateur, l’incendiaire ». Il est vrai aussi que, dans les extraits cités par Littré (« Historique » de dépopulation), les causes du phénomène sont le plus souvent les guerres et éventuellement les massacres ; Oresme (XIVe siècle : « pour chacune de ces quatre causes peut venir déluge particulier ou dépopulation ») ; XVe siècle (« la dépopulation des ouvriers tanneurs qui était provenue en la dicte ville (Coulommiers) à l’occasion des guerres ») ; Martial de Paris (Que de châteaux et faubourgs brulés, Que d’édifices mis par terre, Que de pays robés et pillés Par ceste malheureuse guerre ! Quel mal en est-il advenu ! Quelle dépopulation ! ») ; Duclos (« Si devons de ce avertir le roi en lui requérant et conseillant qu’il y mette remède et fasse faire justice et raison de ceux qui sont cause de la dépopulation du peuple »).

Ces exemples prouvent que la dépopulation peut avoir d’autres causes que l’exode rural ou les épidémies, comme en témoigne l’ouvrage de Gracchus Babeuf, publié en 1794, jacobin certes, mais hostile aux crimes de masse commis pendant la Terreur. Le titre est éloquent : Du système de dépopulation ou la vie et crimes de Carrier. De fait, dépopulation, dans cet ouvrage, désigne des crimes de masse, des massacres, une volonté de dépeupler un pays, la Vendée en l’occurrence et Nantes en particulier, en exterminant les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes qui y habitent et qui n’ont pas l’heur de plaire aux députés qui gouvernent ; en bref, le mot désigne des actions populicides, puisque c’est au tout début de cet ouvrage que Babeuf emploie ce néologisme, qui n’a pas eu de postérité, bien qu’il ait été parfaitement ajusté pour dénoter les grands crimes du XXe siècle, en Chine, en URSS, en Allemagne, etc. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent ce sens : « action de dépeupler », qu’ils font précéder de la mention rare, mais l’extrait qui l’illustre (Goncourt, 1869 : Aux ravages des hommes s'étaient jointes les dépopulations des pestes) exonère les hommes de toute responsabilité dans la dépopulation constatée, alors que Babeuf la tient pour un « système », c’est-à-dire pour des crimes en série qui relèvent d’une volonté politique. Pour ces lexicographes, comme pour les académiciens, la dépopulation est la « diminution de la population (d’un pays, d’une région), le fait qu’un pays se dépeuple, l’état d’un pays dont la population va en diminuant », comme dans cet extrait du Journal de Léon Bloy : « La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de fils uniques est destiné à périr ».

 

 

28 février 2009

Embryon

 

 

Embryon est un mot savant, emprunté au grec (le verbe grec est formé d’un préfixe em, qui a pour sens « dans », et du verbe bruein, qui signifie « croître ») et attesté chez Nicole Oresme (Nicole, alors, était un prénom masculin, le féminin étant Nicolette, comme dans Aucassin et Nicolette ; remplacé aujourd’hui par Nicolas) : « Embrion est une masse qui est au ventre de la mère » et « Une de ces puissances ou vertu.... est en toutes choses qui ont nourrissement, et es embrions et bêtes imparfaites ». Oresme est ce grand penseur méconnu du XIVe siècle (1370-72, Ethique), qui a été, entre autres mérites, l’un de ceux qui ont le plus enrichi la langue française par des emprunts au latin et au grec, langues qu’il connaissait parfaitement. Au fil des siècles, la teinture savante de ce mot, qui aurait pu le rendre désagréable, a fini par s’effacer, en dépit du y grec du mot, l’orthographe adoptée par les académiciens en 1694, à l’instar d’Oresme, qui a su franciser ce mot, étant embrion – preuve que le mot s’était acclimaté à la langue française.

La définition des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française est relativement simple : c’est « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35). Le sens propre est suivi du sens figuré : « on dit figurément ou par mépris d’un fort petit homme : ce n’est qu’un embryon » (1694, 1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77). A partir de la quatrième édition (1762), est ajouté l’emploi en botanique : « il se dit en botanique des plantes et des fruits qui ne sont pas encore développés dans les germes des semences et des boutons des arbres qui les contiennent », d’abord séparé et distinct du sens propre aux humains ou aux animaux (1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35, Trésor de la langue française 1971-94), puis les deux emplois étant définis dans la même phrase, ce que font, très audacieusement, les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal ».

Au XIXe siècle, triomphe le scientisme, cette idéologie qui consiste à accroire que la science va résoudre tous les malheurs (moraux, sociaux, philosophiques, géopolitiques, etc.) qui font la condition humaine depuis la nuit des temps. Les lexicographes en sont contaminés, qui assavantissent leurs définitions ou, pour ne pas parler comme Rabelais, qui les font de plus en plus savantes. Il suffit de comparer deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française : en 1832-35, l’embryon est le « fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère », les académiciens précisant inutilement que c’est un terme d’anatomie », alors que le mot appartient au vocabulaire commun ; un siècle plus tard, dans la huitième édition, ce n’est plus un terme d’anatomie, mais « de physiologie » et il désigne le « germe en train de se développer à la suite de la conception chez les vivipares ». Les académiciens sont dépassés par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Le mot n’appartient plus à la physiologie, mais à la biologie, science dans laquelle il signifie : « L’œuf à partir du moment où commence sa segmentation jusqu’au moment où il se libère des enveloppes vitellines ; dans l’espèce humaine, conventionnellement, l’embryon existe depuis la segmentation jusqu’à la huitième semaine du développement intra-utérin », le mot étant en usage à propos de l’espèce humaine comme de l’espèce animale. Il faut être soi-même biologiste pour comprendre ce qui est défini. Heureusement, la scientificité disparaît dans la définition botanique : « Jeune plante renfermée dans la graine ». Il n’est rien de plus clair. Les académiciens prouvent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, qu’il est possible d’expliquer clairement un terme, dont ils prétendent qu’il appartient à la « biologie » : « Être résultant du premier développement de l’œuf, dans le règne animal et dans le règne végétal », surtout en l’illustrant de cet exemple : « Dans l’espèce humaine, l’embryon prend le nom de fœtus lors du troisième mois de la grossesse ». Littré avait donné l’exemple : « terme d’histoire naturelle ; germe fécondé et dans son premier état de développement au sein de la mère » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En fait, ce qui était source de difficultés dans la définition classique (« fœtus qui commence à se former dans le ventre de la mère »), c’est la confusion entre embryon et fœtus, ou, plus exactement, l’égalité posée entre ces deux mots, le premier étant défini par le second, alors que les réalités qu’ils désignent sont différentes l’une de l’autre. Littré s’évertue à les distinguer dans une remarque : « Étymologiquement, l’embryon est ce qui se développe dans le sein de la mère, le fœtus est ce qui est produit, engendré. Les médecins ont établi cette distinction-ci : l’embryon est l’être vivant, considéré au début de son développement ; le fœtus, ce même être considéré dans un état plus avancé, mais toujours dans le sein de la mère, et plus particulièrement, dans l’espèce humaine, cet être depuis le second mois de la grossesse jusqu'à la mise au monde ». Le débat porte en fait sur le moment à partir duquel l’embryon devient un fœtus : deuxième mois de grossesse selon Littré, troisième mois selon les académiciens (neuvième édition) et les auteurs du Trésor de la langue française – ce débat étant ancien, puisqu’il est exposé, avec force détails, dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : « c’est le nom que les médecins grecs ont donné au fétus (fœtus dans l’orthographe moderne), parce qu’il est renfermé et prend accroissement dans la matrice : on n’est pas d’accord sur le temps pendant lequel on peut le désigner de ce nom. Quelques-uns, tels que Marcellus, prétendent qu’il lui convient pendant tout le tems qu’il est contenu dans ce viscère : d’autres, tels que Drelincourt, n’emploient le terme d’embryon que pour exprimer les rudiments du corps d’un animal renfermés dans un œuf dont le placenta n’a pas encore jeté des racines, pour l’implanter dans la matrice ; et dès que le placenta y est attaché, ils donnent à l’animalcule le nom de fétus. Boerhaave et M. Fizes, professeur de Montpellier, n’emploient aussi le terme d’embryon que pour l’animalcule dont l’accroissement commence dans la matrice ; dès qu’il est bien développé, ils l’appellent constamment fétus, et ne se servent plus du mot embryon, quoiqu’ils emploient celui de fétus comme synonyme d’embryon, et appellent également fétus l’animalcule dès les premiers temps après la conception ».

A partir de la fin du XIXe siècle, le sens figuré d’embryon (« fort petit homme ») n’est plus relevé dans les dictionnaires. Il l’est encore dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, où il est complété par cet autre sens : « il se dit aussi de quelque chose qui est à l’état naissant » (exemple : « son livre n’est encore qu’en embryon »), mais il disparaît de la huitième (1932-35) et de la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « Au figuré, il se dit de ce qui n’est pas achevé », comme dans les exemples un embryon de discours, d’idée, et « ce qui est à peine commencé (l’embryon d’un livre) ». Dans le Trésor de la langue française, ce sens figuré, « germe, point de départ, origine », est exposé avec force détails : « en parlant d’un groupe d’hommes ou d’une de leurs créations », « dans un contexte militaire » (embryon d’une nouvelle armée anglaise, embryon d’organisation, embryon de ce pouvoir central prolétarien), « en parlant d’un objet concret » (le premier embryon du phonographe), « dans le domaine littéraire » (embryon de roman, embryons d'épîtres), « dans le domaine des arts plastiques » (un embryon d'espace, l’embryon du réalisme, l’embryon de la plastique), « dans le domaine des connaissances intellectuelles » (embryon de conversation, embryon de l'idée, un embryon de culture politique), embryon, dans ce sens figuré-là, ayant même donné naissance à la locution adverbiale à l’état d'embryon (Les amis de l’ABC étaient peu nombreux ; c’était une société secrète à l’état d’embryon, Hugo ; Pour le Wagnérien, la musique n’existait pas avant les ouvrages de Wagner, ou plutôt elle n’existait qu’à l’état d’embryon ; Wagner l’a élevée à la hauteur d’un art, Saint-Saëns, 1885).


27 février 2009

Centraliser

 

 

Comme le nom centralisation qui en est dérivé, ce verbe est un mot de la Révolution française. Il appartient donc en droit à la langue moderne ou à la NLF. Il est attesté pour la première fois en 1790 ou, selon d’autres historiens de la langue, en 1793 ou en 1794. Dans son ouvrage Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles, publié en 1801, Louis-Sébastien Mercier indique que l’abbé Grégoire, l’inventeur de vandalisme, l’emploie dans un sens tout politique, à savoir « ramener à un centre, à une direction unique », ce qui peut être considéré comme une juste définition de toute révolution, qu’elle soit bolchevique ou socialiste nationale. Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition qui en est proposée est extrêmement vague : c’est « réunir dans un centre commun ». Aucun exemple ne l’illustre, qui aurait pu éclairer les lecteurs sur les choses ou les personnes (car le verbe est « actif », c’est-à-dire transitif) que l’on réunit dans « un centre commun », ni ce que peut être ce « centre » (un parti, un gouvernement, un organisme quelconque ?), dont il est dit qu’il est « commun » : à qui ? à quoi ? Il semble donc que les académiciens ne savent pas trop à quoi correspond exactement dans la réalité du monde l’action, « réunir dans un centre commun », désignée par ce néologisme, comme si, toute nouvelle, elle leur semblait quelque peu incongrue et incompatible avec la variété infinie des pays qui composent la France. Dans la sixième édition (1832-35), la définition n’est pas plus claire (« concentrer, réunir dans un même centre »), mais elle est illustré d’un exemple qui dit quelque chose aux modernes que nous sommes : centraliser l’administration. Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La définition est vague (« réunir dans un même centre »), mais elle est illustrée par des exemples parlants : « la fabrication de la monnaie a été centralisée à Paris » ; « l’action du pouvoir s’est centralisée » ; « à mesure qu’on s’élève dans la série des animaux, les fonctions du système nerveux se centralisent davantage ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, prennent pour modèle Littré. La définition anodine (« réunir dans un même centre ») est éclairée par les exemples : centraliser l'administration ; la plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; c’est ici que tous les renseignements venant des pays étrangers sont centralisés et par cette remarque : « on dit par extension, et moins correctement, la France est un pays fortement centralisé » (« moins correctement », parce qu’un pays ou quelque autre étendue que ce soit ne peut être réuni dans un même centre : en fait, ce n’est pas le pays qui est centralisé, mais l’administration du pays), comme si, au fil des décennies, l’expérience du monde avait appris à ces lexicographes à comprendre en quoi consiste l’action de centraliser et surtout dans quels domaines, l’administration et la politique, elle a une validité.

Pourtant, en dépit de cela, les lexicographes actuels, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), continuent à répéter la définition canonique : « réunir en un même centre », pour les premiers, et « réunir dans un même centre », pour les seconds, comme s’il leur était difficile de se représenter le concept qui sous-tend ce verbe et y donne un sens. En revanche, les domaines d’application sont clairement définis dans le Trésor de la langue française : « Réunir en un même centre ; le complément désigne un pouvoir, généralement administratif ou politique » (exemple : « centraliser la conduite supérieure de la guerre au grand quartier général français », Joffre, Mémoires, 1931) ou « des renseignements, des écritures, etc. » (« centraliser dans une comptabilité toutes les opérations de recettes et de dépenses effectuées pour le compte de l’État par l’ensemble des comptables publics »). L’antonyme de centraliser est, surtout quand l’objet du verbe est le mot pouvoirs, est décentraliser. Les exemples cités par les académiciens sont un peu moins nombreux, mais ils illustrent clairement les emplois de ce verbe dans les domaines de la politique et de l’administration : « Ce service centralise les inscriptions, les commandes, les renseignements » et « spécialement », au sens de « réunir sous l’autorité d’un pouvoir central » : « La plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; une administration centralisée », et « par extension, un pays fortement centralisé ».

A ces emplois, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent ceux qu’ils ont relevés dans le « domaine abstrait de la vie psychique », où centraliser a pour synonyme concentrer, comme dans ces extraits de Gide (1930 : « un jeune homme aussi pur que je l’étais avec l’aide de Dieu, centralisant (...) sur une femme unique toutes ses aspirations latentes ») et de Michelet (Le Peuple, 1846 : « l’action, en tout genre, se centralise autour de quelque grande force, et bon gré malgré l’homme entre dans ce tourbillon »), ces extraits montrant que centraliser est sans doute mieux ajusté à la vie psychique (les aspirations du jeune homme se réunissent dans une même femme, comme les actions se centralisent dans une grande force) qu’à la vie publique et que l’emploi de ce verbe n’est pas limité au vocabulaire de la politique et à celui de l’administration, lesquels en France se confondent ou se réunissent en un même centre.

 


26 février 2009

Animer

 

 

Emprunté du latin animare, dérivé du nom anima « principe vital, âme » et ayant pour sens « donner la vie », ce verbe est attesté au milieu du XIVe siècle chez Oresme (« donner la vie » dans un sens figuré) et en 1358 à la forme passive être animé à, au sens « d’être encouragé à, excité à ». A la fin du XVIe siècle, il est attesté au sens de « donner l’apparence de la vie » et de « donner le mouvement ».

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ce verbe actif (transitif) est défini ainsi : « Etre principe de vie dans un corps organisé », c’est-à-dire pourvu par Dieu d’organes (Il y a dans les corps vivants un principe, une essence, une forme qui les anime) et « mettre une âme dans un corps » (Dieu peut animer les pierres ; cela serait capable d’animer un mort, d’animer une statue). Tel est le sens propre, relevé par les académiciens en 1762 (« mettre l’âme, le principe de la vie dans un corps organisé », illustré de cet exemple éloquent : « les philosophes sont de différents avis sur le temps auquel Dieu anime l’embryon dans le ventre de la mère »), 1798, 1832-35 et en 1932-35, dans des termes différents, l’âme ayant été remplacée par la vie (« douer de vie un corps organisé »), par Féraud en 1788 et par Littré en 1863-77, lequel, dans les exemples qu’il cite, écarte toute signification métaphysique : « Donner l’âme, la vie » ; « Prométhée anima Pandore » et chez Racine : « Dieu commande au soleil d'animer la nature ». Alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, semblent avoir pris acte de la disparition du sens religieux ou métaphysique, se satisfaisant d’une définition minimale : « douer de vie » (selon la fable, Pygmalion anima une statue de femme qu'il avait façonnée et, par analogie, le sculpteur anime le marbre, le romancier anime ses personnages), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont à cœur, non pas de ressusciter ce sens, mais de le définir assez précisément, même s’ils n’emploient pas le nom âme, peut-être pour que ce sens ne disparaisse par totalement de la languie : « en parlant de Dieu ou d’un principe métaphysique, donner vie, insuffler la vie », l’illustrant de cet extrait de Condorcet : « un esprit unique anime le monde ; il est présent partout, si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui ; les âmes humaines en sont des émanations » (1794), dont le contenu se démarque nettement du sens métaphysique dans lequel les théologiens employaient ce verbe, pour désigner l’action faite par Dieu d’unir une âme à un corps ou de donner une âme à un fœtus, ce qui se faisait dans les premières semaines de la conception. De l’esprit qui anime le monde, selon Condorcet, n’émanent que les âmes, et non la vie, ni l’union d’une âme et d’un corps.

Le verbe a des sens figurés, qui sont définis dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit figurément pour marquer la force que l’on donne à un discours par la manière de le prononcer » (cet avocat n’anime point ce qu’il dit ; animer un discours ; c’est un orateur bien froid, il ne s’anime point) et « il se dit aussi pour marquer la force et la beauté que les sculpteurs et les peintres donnent à leurs ouvrages » (un sculpteur qui anime toutes ses figures ; les tableaux de ce peintre sont animés). Les autres sens sont « encourager » (animer les soldats par son exemple ; les animer au combat) et « irriter » : « animer une personne contre une autre, c’est l’irriter contre elle ». A ces sens sont ajoutés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans les autres dictionnaires de nouveaux emplois : « en parlant des saints, on dit que Dieu les anime de son esprit, pour dire que c’est lui qui les éclaire, qui les fortifie, qui les fait agir » ; « on dit aussi dans le même sens que le zèle de Dieu anime un homme, qu’un missionnaire est animé d’un saint zèle » (1762). C’est dans cette même édition qu’est relevé cet emploi moderne : « on dit à peu près dans ce même sens animer la conversation pour dire la rendre plus vive ». Dans la sixième édition (1832-35), est relevé cet autre emploi : « animer le teint, donner plus de vivacité aux couleurs du teint ; animer les yeux, les regards, leur donner plus d’éclat, de vivacité », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit un autre sens : « remplir d’ardeur, échauffer » (exemple : « une même passion anime tous les cœurs ») et qu’il est le premier à relever le sens de ce verbe en physique, pourtant attesté à la toute fin du XVIe siècle : « en physique, pousser, mouvoir » (exemple : « la force qui anime le boulet »).

Dans la langue moderne, ce verbe, par métaphore ou, comme on voudra, par métastase, s’étend à de nouvelles réalités : les dessins au cinéma (Dessin animé, film reproduisant une suite de dessins qui, grâce à des modifications successives, donnent, lors de la projection, l’illusion du mouvement et d’une action continue », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; les rues ou les maisons ou les revues ou les journaux ou les maisons d’édition ou la culture que l’on anime ou qui s’animent, comme la conversation, les discussions, les soirées entre amis ; et même les stages, les séminaires, les clubs de vacances (animer un stage, un séminaire, etc. , jouer le rôle, exercer la profession d’animateur dans un stage, etc. », Trésor de la langue française, 1971-94). Les théologiens pensaient, peut-être à tort (mais là n’est pas la question), que l’action désignée par le verbe animer était propre à Dieu qui mettait une âme dans un corps en gestation. Pour parler comme les consciencieux du social, on dira que, au cours des deux derniers siècles, ce verbe et ce qu’il désigne se sont démocratisés, comme le reste d’ailleurs, ce dont il faut ou faudrait se réjouir, puisque toute démocratisation, même celle du rien ou celle du désastre, est bonne par nature. Dieu disparu, n’importe qui prend sa place, même les Bac + 3 qui animent une ville ou un village en y divertissant les contribuables, c’est-à-dire en leur donnant l’âme qu’ils n’ont pas ou n’ont jamais eue, ou même les amuseurs qui animent les longues soirées des clubs de vacances pour faire accroire aux gentils membres que l’âme leur pousse sous les cocotiers.

 


24 février 2009

Couverture

 

 

A l’entrée couverture de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), il est cité, pour illustrer cette acception, « le fait de couvrir un besoin, de répondre à une demande, de satisfaire une exigence », cet emploi : « Couverture sociale, ensemble des prestations prévues et accordées par la législation sociale ». Le sens est récent. Il semble qu’il n’ait guère plus de deux ou trois décennies. En tout cas, il n’est pas relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), qui est pourtant un des temples de la modernité, sous l’égide de laquelle prospèrent toutes les couvertures sociales imaginables, dont la célèbre CMU ou la non moins dispendieuse AME, la France accordant des soins gratuits à toute personne qui se donne la peine d’arriver clandestinement sur son territoire, ce qu’elle ne condescend pas à ses ressortissants et encore moins à ceux de ses ressortissants qui contribuent aux dépenses de santé. Cette générosité, inouïe dans le monde et dans l’histoire des hommes, est universellement connue de tous les malades du monde entier, imaginaires, potentiels, avérés, gravement atteints ou non, qui jugent anormal de payer leurs propres soins, mais normal de les faire payer par des étrangers, les Français en l’occurrence, qui n’en peuvent mais.

Dérivé du verbe couvrir, le mot est ancien. Il est attesté au XIIe siècle dans un sens militaire (« ce qui sert à couvrir, à protéger »), dans le bâtiment (« toit d’une maison »), dans l’ameublement (« pièce de tissu qu’on étend sur un lit ») et dans le sens figuré de « feinte » ou de « dissimulation » ; puis au XIVe siècle pour désigner ce dont on couvre un livre ». Ces sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple dans la première édition de 1694 : « ce qui sert à couvrir quelque chose » (Couverture d'une maison ; couverture de lit ; couverture de mulet, de fourgon, couverture de charrette, de chariot, de chaises, de sièges, de livre ; la couverture en est de vélin, de veau, de basane, de maroquin, de chagrin) et « figuré, prétexte ». Dans la sixième édition, celle de 1832-35, est relevé pour la première fois cet emploi moderne : la couverture en termes de banque et de commerce est la « garantie donnée pour assurer un paiement » (Ce négociant me doit beaucoup, mais j'ai de bonnes couvertures ; j’ai tiré sur vous une lettre de change, acceptez-la ; je vous en enverrai la couverture, la provision, avant l’échéance). Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré sont relevés les mêmes emplois : « toile, drap, étoffe quelconque qu’on étend ou qu’on dresse sur une chose pour la couvrir » ; « papier, peau, etc. qui sert à couvrir un livre » ; « absolument, la couverture d’un lit » ; « pièce d’étoffe en fil ou en laine, plus ou moins ornée, et attachée par un surfaix sur le corps des animaux et surtout des chevaux, pour les protéger contre le froid, la malpropreté, les insectes » ; « objet mauvais conducteur du calorique, employé par les jardiniers pour protéger les semis ou plantes contre le froid ou les rayons du soleil, et qui est fait de paille de litière, de feuilles, de branches sèches, de paillassons, de caisses en bois, de cloches » ; « ce qui forme la surface extérieure d’un toit » ; « le droit, en Espagne, de se couvrir devant le souverain, droit dont l’octroi est l'objet d'une certaine solennité » ; « prétexte, masque, faux-semblant » ; « terme de banque et de commerce ; provisions, cautions données pour assurer un payement ». A ce dernier sens, les académiciens ajoutent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ceci : « il se dit, en termes de bourse, d’un dépôt de titres ou d’espèces, que l’agent de change exige du client qui donne des ordres pour des marchés à terme ». Le sens militaire est mentionné pour la première fois dans cette même édition : « Figuré, troupes de couverture, troupes qui sont placées à la frontière d’un pays pour la garder en cas d’attaque imprévue », sens que les auteurs du Trésor de la langue française définissent clairement ainsi : « Art militaire, protection (avec éventuellement dissimulation) des communications, d’une zone frontière, des troupes et des fortifications qui doivent subir le premier choc de l’ennemi ; par métonymie, dispositif spécialement étudié pour assurer cette protection ».

De cela, il appert que la très moderne couverture sociale, à laquelle les auteurs du Trésor de la langue française ne font pas référence entre 1971 et 1980, est esquissée dans l’emploi de couverture comme terme de banque, de commerce, de bourse, de finances publiques : « somme d’argent destinée à compenser un déficit en servant de protection contre ses conséquences fâcheuses » (couverture du déficit de la S.N.C.F., couverture des dépenses publiques ; assurer la couverture des coûts sociaux calculés d'après les progrès de la science et de la technique) ou « avance, en espèces ou en nature, donnée en vue de garantir une opération ». A partir du moment où elle est auréolée de son nimbe social, la couverture peut s’étendre à d’autres réalités, comme l’atteste la longue entrée qui y est consacrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « La production locale assure la couverture des besoins alimentaires de la population ; taux de couverture, proportion dans laquelle un besoin, un service est rempli » ; dans les télécommunications : « cet émetteur assure la couverture de la région, permet d’y recevoir les signaux, les programmes des stations de radio ou de télévision » et dans le journalisme : « le fait d’assurer la relation d’un évènement déterminé » (La couverture d'une conférence internationale, d'une rencontre sportive, par un correspondant permanent, par un envoyé spécial).

Il est une condition pour qu’une société mérite le qualificatif de moderne ou d’avancée : c’est que tout besoin, toute demande, toute exigence, quels qu’ils soient, soient satisfaits dans l’heure. La société moderne en France est une société qui a prévu toutes les couvertures imaginables pour combler les désirs de ses membres et même ceux de tous les hommes, qui se tiennent pour ses ayants-droit éternels.


22 février 2009

Recherche

 

 

Dérivé du verbe rechercher, ce nom est attesté au milieu du XVe siècle dans le sens de « perquisition, action de rechercher avec soin » : d’où la définition « enquête, perquisition », « chose curieusement recherchée », « examen, perquisition de la vie et des actions de quelqu’un » du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835, 1935), que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expriment ainsi : « Action de rechercher quelqu’un ou quelque chose de perdu, de disparu », « enquête sur la vie privée de quelqu’un, sur sa conduite, ses actions ; action de poursuivre quelqu’un par voie policière ou judiciaire », « action de chercher (pour trouver) quelque chose; efforts entrepris ».

En 1607 est attesté, chez Malherbe, ce sens : « action de courtiser une femme », que les académiciens, en 1694 et en 1762, 1798, 1835, 1935), définissent ainsi : « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » et qui est mentionné comme vieilli (« démarches que l’on fait en vue de se marier ») dans le Trésor de la langue française. Quant au sens « soin affecté », attesté chez Montaigne, il est relevé, non pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), mais dans la quatrième et la cinquième comme un terme « de peinture » : « il se dit du soin avec lequel un artiste finit son ouvrage » ; et, selon les académiciens qui ont rédigé l’édition de 1798, il est aussi en usage « en morale » : « le mot de recherche emporte assez ordinairement une idée d’excès et de blâme » (Des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté ; les recherches de l’amour-propre), définition dont le sens défavorable est atténué en 1835 : « (le mot) se dit en outre du soin, de l’art, du raffinement qu’on met dans certaines choses ; et il emporte assez ordinairement une idée de blâme » (Il y a de la recherche dans sa parure, dans ses meubles, dans ses repas ; cette femme est toujours mise avec recherche, avec une extrême recherche ; il y a trop de recherche dans son style ; ce peintre a mis plus de recherche dans l’exécution de son tableau qu’il n’avait mis de talent dans la composition ; il y a de la recherche dans la décoration de cette maison ; des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté). La bourgeoisie a vraiment changé : en 1835, elle se défiait de la recherche, qu’elle blâmait comme une affectation ou un manque de naturel ; en 2009, elle tombe en pâmoison devant l’affectation extrême des appartements parisiens de MM. Bergé & Saint-Laurent, qui tiennent plus de lieux où sont exposées des œuvres d’art que de lieux où l’on vit et qui se situent à l’opposé du naturel bourgeois que semble apprécier Madame de Staël : « leurs maisons particulières sont très petites, et l’on n’y voit point la recherche de la magnificence ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se montre fort bourgeois quand il définit la recherche : « raffinement (ordinairement avec une idée de blâme) » (exemples : « vêtu avec une extrême recherche » ; « certains tyrans ont eu des recherches de cruauté » ; et cet extrait de Buffon : « rien n’est plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité »).


Il fallait ce préambule pour arriver à la recherche universitaire, dont il est question d’abondance tous les jours dans les gazettes. Le mot, entendu dans ce sens, n’est pas sémantiquement lié à rechercher, dont il dérive formellement, mais à chercher. Les fonctionnaires qui s’adonnent à la recherche ne sont pas des rechercheurs, comme ils devraient être nommés, mais des chercheurs, comme il y a des chercheurs d’or ou des chercheurs de trésors. Dans le sens de « travaux d’érudition et de science », recherche est relativement récent, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française : il ne serait attesté qu’à compter de 1815 et il est défini pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit souvent, surtout au pluriel, des travaux de science et d’érudition et de leurs résultats (Il a fait de profondes recherches sur ce point de chronologie ; ce livre est plein de recherches, de belles recherches, de recherches curieuses, intéressantes, savantes ; cet ouvrage est intitulé : Recherches sur...) ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition presque dans les mêmes termes : « il se dit, surtout au pluriel, d’études sur quelques points de la science ou de l’érudition », citant des extraits de Fontenelle (« un véritable savant prend de l’amour pour l’objet perpétuel de ses recherches »), de Voltaire (« si l’on veut des recherches historiques, trouvera-t-on quelque chose de plus savant et du plus profond que les ouvrages de du Cange ? »), de Condillac (« aussi les Romains n’ont-ils eu ni géomètre, ni astronome, ni physicien ; Varron, le seul savant que la République ait produit, s’est borné à des recherches d’érudition »), de Barthélemy (« sous Périclès, les recherches philosophiques furent sévèrement proscrites par les Athéniens ») qui attestent que le mot, entendu dans ce sens, est plus ancien que ne l’établit le Trésor de la langue française. Récent ou moins récent, peu importe. Le fait est qu'il est moderne. Littré en expédie le sens (« études sur quelques points de la science ou de l’érudition ») en une phrase ; il en faut plusieurs, et longues, un siècle plus tard, aux rédacteurs du Trésor de la langue française pour épuiser non pas le sens, mais les sens, de recherche : « action de chercher pour trouver, pour dévoiler quelque chose de caché, d’ignoré » ; « au pluriel, travaux effectués requérant une réflexion approfondie, études entreprises par les savants, les érudits ; leurs résultats (Recherche de la cause, de l'effet, des conditions ; le sujet qu'il traite et auquel il a donné vingt ans de recherches) » ; « au singulier, parfois avec une majuscule, activités intellectuelles, travaux ayant pour objet la découverte, l’invention, la progression des connaissances nouvelles ; conception que l’on a de cette activité » (Recherche expérimentale, théorique ; développement, domaine de la recherche ; En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle l'a fait dans l'étude de la réalité physique ?; Le ministère chargé de la recherche en 1978 n’était compétent que pour la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Tous les aspects technologiques de la recherche-développement lui échappaient !; Recherche appliquée, fondamentale, opérationnelle, orientée, pure ; Centre National de la Recherche Scientifique (sigle C.N.R.S.) ; métiers de la recherche, être ou travailler dans la recherche) ; « généralement au pluriel, réalisations concrètes de la recherche ; champ d’application, applications possibles de la recherche » (Recherches agronomiques, archéologiques, bactériologiques, ethnographiques, généalogiques, géographiques, géologiques, historiques, linguistiques).

Il y a trois siècles, dans l’ancienne France, la recherche était la « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » ; aujourd’hui, le mot, quand il est employé au singulier, prend une majuscule : c’est la Recherche, et il est employé absolument, sans compléments. On comprend que ce nouvel absolu rende ceux qui sont censés le desservir (i.e. les chercheurs) aussi arrogants, sûrs de leur fait et attachés à leurs acquis.

 


15 février 2009

Parcours

 

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois, désuets pour la plupart, dans le droit, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus), puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845, dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).


Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » : « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.


Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement. L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », et illustrée par cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ». L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que les accidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.

 

 


13 février 2009

Confession

 

En latin, confessio dont est emprunté confession, a pour sens « aveu ; action de convenir de » (Dictionnaire latin français, Gaffiot, 1937), tandis que, dans le latin de l’Eglise, le même mot a deux sens, comme en français : « aveu (de ses péchés à un prêtre » et « profession de foi ». Les deux sens du français apparaissent à deux moments distincts : « aveu de ses péchés » au Xe siècle (Oresme, XIVe siècle : « Si un prêtre sait par confession le crime d’un home, il ne peut tel homme punir ni excommunier » ; et, dans des contextes qui ne sont pas religieux : « aveu d’une faute » au XIIIe siècle) et « profession de foi » ou « déclaration de foi » dans la première fois du XVIe siècle, d’abord chez les protestants (Farel : « confession de foi laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays doivent jurer de garder et tenir »).

Ces deux sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : « Aveu que l’on fait de quelque chose (la confession d’un criminel) ou « déclaration que le pénitent fait de ses péchés, soit à Dieu, soit publiquement, soit devant le prêtre » et « Confession de foi, déclaration, exposition faite de bouche ou par écrit de la foi que l’on professe » (la confession de foi de telles églises ; la confession d'Augsbourg ; la confession des Eglises d’Occident), sans que ce mot, entendu dans ce sens, soit réservé aux protestants. A partir de la sixième édition (1832-35), les académiciens ajoutent l’emploi de ce mot au pluriel dans les titres d’œuvres littéraires : « Confessions, au pluriel, a été donné pour titre, par différents auteurs, à des mémoires où ils font l’aveu des erreurs de leur vie » (Les Confessions de Saint Augustin, de J. J. Rousseau), le titre de l’ouvrage de Saint Augustin ayant été même traduit par Les Aveux (P.O.L., 2008). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les mêmes emplois que les académiciens : « déclaration que l’on fait de ses péchés au prêtre catholique » (« Billet de confession, attestation par laquelle un prêtre certifie avoir entendu quelqu’un en confession et certificat de croyance à la bulle Unigenitus, donné à un malade pour recevoir les sacrements, lors des querelles suscitées par cette bulle, au milieu du XVIIIe siècle ; confession auriculaire ou privée, confession qui se fait à l’oreille du prêtre, par opposition à la confession publique qui a été usitée dans la primitive Église ») ; « aveu, déclaration d’un fait » (« la confession du crime ») ; « Action de confesser Jésus-Christ, de faire profession publique de la foi chrétienne » (« Confession de foi, ou, simplement, confession, liste ou dénombrement et déclaration des articles de la foi de l’Église romaine et des autres églises chrétiennes »). Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne relèvent des significations nouvelles, sinon des extensions de sens : « famille religieuse » dans les diverses confessions chrétiennes (in Trésor de la langue française) et « religion que l’on professe et, par extension, Église à laquelle on appartient » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « les deux époux n’appartiennent pas à la même confession ; garantir la liberté de toutes les confessions ; toutes les confessions étaient représentées »).

Or, cette stabilité sémantique caractérisée par l’absence de tout changement de sens pendant quatre siècles, phénomène rare, cache mal de profonds changements dans la réalité. Combien de confessions l’Eglise catholique dénombre-t-elle chaque année ? Combien il y a un siècle ? Le mot est enregistré dans les dictionnaires avec force détails, alors que la chose semble s’être lentement évanouie de la réalité. Combien de Français seraient capables de donner le sens exact de cette phrase : « révéler un secret à quelqu’un sous le sceau de la confession » ? Ou même de cette expression proverbiale : « donner à quelqu’un le bon Dieu sans confession » ? Un mot peut être vivant alors que ce qu’il désigne est mort. Il en va de même de l’autre sens : profession de foi. Les éditions Gallimard ont publié en janvier un récit de Richard Millet, La Confession négative. Les rares journalistes qui l’ont lu et en ont rendu compte ont cru que, dans le titre, le mot confession signifiait « aveu » et que l’auteur se muait en pénitent avouant ses péchés. Il n’en est rien. Le mot confession n’a pas le sens « d’aveu », mais celui de « profession de foi », Richard Millet ou le narrateur de son récit professant sa foi dans la négativité, dans le refus du monde tel qu’il est représenté dans les media, dans le « non » à la bêtise et au mensonge. Bien entendu, suivant que l’on donne à confession la première ou la seconde signification, cette œuvre va être interprétée ou comme une repentance religieuse ou comme l’affirmation d’une conception libre et ambitieuse de la littérature.

 

 

12 février 2009

Aveuglement

 

 

Dérivé de l’adjectif aveugle, ce nom est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « cécité » (comme dans cet extrait de d’Aubigné, XVIe siècle : « Il effraya les Turcomans par la prise, aveuglement (ce chef, fait prisonnier, a subi le supplice de l’aveuglement) et mort de leur chef » ; et, quasiment à la même époque, au sens figuré d’obscurcissement de la raison ou de perte de tout discernement, comme chez Calvin : « Celui qui présume avoir plus d’intelligence est d’autant plus aveugle qu’il ne reconnaît pas son aveuglement » ; « Hors de l’Eglise, il ne reste que ténèbres et aveuglement ». La métaphore (ce qui est dit sens figuré) a fini par primer sur le sens propre, si bien que les académiciens, dans la quatrième, la cinquième, la sixième éditions de leur Dictionnaire (1762, 1798) écrivent, à tort semble-t-il : « On dit aujourd’hui cécité au propre. Aveuglement ne se dit guère qu’au figuré ».

Les deux sens sont définis dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Privation du sens de la vue » (exemples : « Dieu le frappa d’un aveuglement soudain » ; « il fut guéri de son aveuglement ») et « trouble, obscurcissement de la raison, causé par les passions ou par le péché » (exemples : « aveuglement étrange, volontaire, d’esprit, des pécheurs »). Dans cette édition de 1694, il est indiqué les causes de l’aveuglement (les passions et le péché) ; dans celle de 1762, les académiciens se contentent de décrire le phénomène : « trouble et obscurcissement de la raison », sans citer de causes, peut-être parce qu’elles sont trop nombreuses.

Pourtant, à partir de cette édition-là, le problème ne porte pas sur le sens figuré, ni sur les causes de l’aveuglement, mais sur le maintien ou non comme sens vivant d’aveuglement le sens propre. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) cite Fontenelle qui, à propos de Cassini, devenu aveugle à l’âge de 80 ans, écrit : « M. Cassini avait l’esprit égal, tranquille... ; son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se fonde sur l’emploi par de nombreux écrivains d’aveuglement entendu dans son sens propre (« cécité ») pour contester que ce mot soit sorti de l’usage : « Des grammairiens ont dit qu’aveuglement ne se disait pas au propre et qu’alors il fallait se servir de cécité. De bons auteurs s’en sont pourtant servis au propre ; et il n’y a pas de raison pour ne pas les imiter ». Ces bons auteurs sont Fontenelle, cité par Féraud (cf. supra), Buffon (« un opéré de la cataracte n’avait eu, pendant le temps de son aveuglement, que des idées faibles des couleurs »), Rotrou (« S’il faut souffrir, mes yeux, un si sensible outrage, / Qu’on m’ôte la puissance aussi bien que l’usage, / Vous aurez moins de peine en cet aveuglement »).

C’est sans doute la correction apportée par Littré qui a convaincu les académiciens de modifier leur jugement sur la désuétude d’aveuglement : « On dit plutôt aujourd’hui cécité » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et « Aujourd’hui, on dit plutôt cécité » (neuvième édition, en cours de publication), alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme rare le sens propre, qui est double en quelque sorte, puisqu’il désigne l’action d’aveugler (« action de priver quelqu’un de la vue » et l’ancien supplice de l’aveuglement) et l’état qui suit cette action (« état d'un être privé du sens de la vue »), seul l’état ayant pour synonyme cécité.

Des extraits d’écrivains cités par Littré pour illustrer le sens figuré (« trouble, égarement, obscurcissement de la raison »), on peut inférer diverses causes d’aveuglement : « l’idolâtrie » (selon Bossuet), « une confiance insensée » (Bossuet), « l’amour » (Corneille), « l’ivresse » (Fénelon). Ce qui change dans la langue moderne, ce n’est pas le sens figuré, toujours le même (égarement, obscurcissement de la raison), mais les causes du phénomène et surtout les formes qu’il prend. Dans le Trésor de la langue française comme dans la neuvième édition du Dictionnaire de la langue française, ce qui définit l’aveuglement, c’est quelque chose de nouveau, non pas l’altération du jugement ou la perte de discernement, mais la privation de « sens critique » : « Au figuré, fait de priver quelqu’un de discernement de sens critique ; état d’une personne privée de discernement, de sens critique (notamment sous l’empire de la passion) » (Trésor de la langue française) et « Obscurcissement de la raison et du sens critique pouvant aller jusqu’à l’absence totale de jugement » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication). Ah, ce fameux sens critique, comme il fleure bon le progressisme bien pensant des profs d’histoire géo et autres intellos de masse ! C’est justement l’invocation incessante du sens critique (variante : « de l’esprit critique », lequel ne serait jamais aveugle par définition) qui a nourri, et qui continue à le faire, le pire des aveuglements collectifs de l’histoire de l’humanité, celui qui ne voit pas que les Lumières, pâles, blafardes et aux trois-quarts éteintes, n’éclairent plus personne et qu’elles ont fini par aveugler ceux qui s’y sont brûlé les yeux en les regardant trop fixement.

 


11 février 2009

Brevet

 

 

 

Dérivé de l’adjectif et nom bref; brevet est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens « d’écrit ». Au XIVe siècle, terme de droit, il désigne une « convention écrite » et à la fin du XVIIe siècle un « acte non scellé délivré au nom du roi ». Ces sens sont relevés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ainsi que dans les éditions suivantes publiées sous l’Ancien Régime : « Lettre courte en parchemin contenant quelque grâce, quelque privilège accordé par le Roi » (brevet de duc, de retenue, de conseiller d’Etat, d’affaire). Il est noté aussi l’emploi de brevet au sens de « billet, caractère ou paroles dont on se sert superstitieusement pour la guérison de plusieurs maladies », dont le synonyme est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), talisman, comme dans ces extraits de La Fontaine (« L’amoureuse Nérie Employa philtres et brevets »), de Corneille (« Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine / Des brevets à chasser la fièvre et la migraine »), de Montaigne (« Montrant des brevets qu’il avait, attachés au col et au bras »), Littré précisant que brevet « est vieux en ce sens » et que « le talisman était ainsi appelé parce qu’il consistait en paroles écrites sur un bref ou brevet ». Les académiciens relèvent encore en 1694 le sens de « convention écrite », par exemple dans brevet d’apprentissage : « acte passé par-devant notaire, par lequel un apprenti et un maître s’engagent réciproquement, l’apprenti à apprendre un art ou métier, et le maître de le lui montrer pendant un certain temps, et à certaines conditions ».

Le brevet a un caractère royal ou étatique (le Roi étant alors l’Etat), ce que confirme la définition de la quatrième (1762) et de la cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie (« Sorte d’expédition non scellée, par laquelle le Roi accorde quelque grâce ou quelque titre de dignité ») ou l’article consacré à brevet dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Jurisprudence) acte expédié en parchemin par un secrétaire d’Etat, portant concession d’une grâce ou d’un don que le roi fait à quelqu’un, comme d’un bénéfice de nomination royale, d’une pension, d’un grade dans ses armées, ou autre chose semblable ». Le mot se dit aussi, ajoute l’auteur de l’article, « de plusieurs actes qui s’expédient par les commis des douanes ou les maitres et gardes et jurés des corps et communautés » ou du brevet de contrôle, « espèce de récépissé ou d’attestation que donnent les commis des bureaux des douanes, traites foraines, etc. à la sortie du royaume, à la place de l’acquit de paiement des droits que les conducteurs et voituriers leur remettent entre les mains ». En 1694, les académiciens définissent le brevet d’apprentissage comme un contrat d’apprentissage ; les encyclopédistes comme un diplôme : « acte qui se délivre à un apprenti après qu’il a servi le temps porté par les statuts de sa communauté, ou celui dont il est convenu par-devant notaires avec un maître, qui pourtant ne peut être moindre que celui qui est réglé par les statuts » et « on nomme aussi quelquefois brevet l’acte de réception à la maitrise; on dit plus proprement lettres de maîtrise ».

Le Roi étant devenu ce que l’on sait et l’Etat continuant sur son erre sans le roi ou avec un roi bourgeois, le sens royal de brevet devient caduc. Dans la sixième édition (1832-35), postrévolutionnaire, du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition est à l’imparfait : « (le mot) se disait proprement autrefois d’une sorte d’expédition non scellée par laquelle le roi accordait quelque grâce ou quelque titre de dignité (brevet d'une abbaye, de duc, de retenue, ducs à brevet, justaucorps à brevet) » et « autrefois acte non scellé qu’expédiait un secrétaire d’État et par lequel le roi accordait un don, une pension, un bénéfice, une grâce ou un titre de dignité » (Littré). Exit le roi, le gouvernement ou tout autre souverain le remplace : « Brevet se dit encore aujourd’hui de certains titres ou diplômes, délivrés au nom d’un gouvernement, d’un prince souverain, etc. » (brevet de pension, de colonel, de lieutenant, de capitaine, brevet d'invention : « que le gouvernement délivre à un inventeur, à l’auteur d’une nouvelle découverte, pour lui en assurer la propriété et l’exploitation exclusive, pendant un certain nombre d’années », attesté en 1791).

Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, commencent à apparaître les emplois scolaires ou pédagogiques, donc modernes, de ce mot. Ainsi un brevet de capacité est la « constatation d’une certaine aptitude chez un individu », le constat étant établi par des fonctionnaires. En revanche, au XXe siècle, ces emplois modernes s’étendent à d’innombrables réalités, l’Etat devenant la plus grande source de normes, règlements, diplômes, formations, etc. de l’histoire de l’humanité. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), le notent justement : un brevet est désormais le nom qui est donné « dans l’Université à certains diplômes de l’enseignement primaire et secondaire » (Brevet élémentaire, supérieur, de capacité). Le XXe siècle a inventé la culture, le génocide, les filières, l’information, mais aussi les brevets : « Documents attestant une qualification, une dignité, une spécialité, etc. ». Dans l’armée et l’éducation publique, c’est un « diplôme décerné à une personne par l’État ou ses représentants » (brevet d’officier, de capitaine, de commandeur de la Légion d'honneur) ou « qui atteste, après examen, des connaissances, généralement du niveau de technicien moyen ou supérieur, assorties d’une reconnaissance de qualification professionnelle » (brevet d’aptitude militaire, de chef de section ou de peloton, d'état-major, de langue étrangère, de spécialité, technique, d’enseignement commercial, élémentaire ou absolument le Brevet, d’études du premier cycle du second degré, professionnel, sportif populaire, supérieur, de technicien, d'apprentissage). L’industrie n’est pas en reste. Elle a ses brevets d’invention, d’addition, de perfectionnement, de fabrication, d'importation. Il faut croire que l’Etat est la garantie suprême en France, puisque brevet, mot qu’il a inventé et dont il a fait le succès, prend aussi le sens « d’assurance ou de garantie de qualité que l’on retire de la connaissance de quelqu’un et dont on lui reconnaît la légitime attribution », comme les brevets d’honnête homme, de vertu, de civisme, etc. (in Trésor de la langue française, 1971-94). L’article consacré à brevet dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, est moins ample que celui du Trésor de la langue française, mais il est plus éloquent, par la proximité entre le sens 1, propre à l’Ancien Régime (« acte non scellé par lequel le roi conférait une dignité, un bénéfice, un titre non transmissible »), et le sens 2, tout moderne : « diplôme sanctionnant des études ou attestant des aptitudes », dans laquelle se lit, comme à livre ouvert, l’homologie entre l’ancienne monarchie et l’Etat moderne, l’une et l’autre seule source du droit, de la garantie, de l’autorité, qui atteste la permanence en profondeur, en dépit des variations de surface, d’une vraie souveraineté. Bien entendu, il serait inutilement insolent d'insinuer que, peut-être, dans ces assurances, garanties, attestations, diplômes, etc. approuvés et visés par l'Etat, se cache le sens de talisman, que Littré tenait pour vieux en 1872 mais qui pourrait avoir contaminé tous les emplois modernes de brevet.

 

 


10 février 2009

Délation

 

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin delatio, dans la définition duquel Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1937) distingue deux sens, « dénonciation, rapport, accusation » et, sous l’empire, « délation », est attesté pour la première fois chez Robert Estienne en 1549. Nicot (Trésor de la langue française, 1606) et les lexicographes postérieurs ont tous défini ce mot de façon défavorable, surtout dans les exemples : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) Accusation secrète, dénonciation ; On n’eut aucun égard à sa délation ; il ne faut pas décider de la vie d’un homme sur une simple délation) » ; « (1762, 1798) Accusation, dénonciation ; cet empereur eut trop d’égard aux délations) » ; « (1832-35) Accusation, dénonciation ; habitude de dénoncer ; Les délations se multiplièrent, les tyrans ont toujours encouragé la délation) » ; « (1932-35)Dénonciation faite dans un mauvais dessein », définition suivie d’exemples qui se rapportent tous aux tyrannies ou aux dictatures : « Sous l’empire romain, la délation était un moyen de gouvernement ; les tyrans ont toujours encouragé la délation ; les délations se multiplièrent sous ce prince ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) a bien compris que, des deux sens latins, le français a retenu le second, le sens politique ou judiciaire : « Dénonciation, mais toujours en mauvaise part », alors que Montaigne l’emploie dans le premier sens latin, sens certes critique, mais qui n’est pas infamant : « Je (c’est Socrate qui est censé parler) m’enferre en la délation de mes accusateurs, qui est que je fais plus l’entendu que les autres, comme ayant quelque connaissance plus cachée des choses qui sont au dessus et au dessous de nous ».

La délation est considérée en France comme l’acte le plus vil et le plus bas qui soit, comme l’attestent la définition du Trésor de la langue française (1971-94) dont les auteurs renchérissent, par rapport aux lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles, sur l’infamie de cet acte : « Dénonciation, généralement secrète, dictée par des motifs vils et méprisables », l’illustrant par un extrait : « Quelques-uns s’étaient fait prendre par imprudence ; mais la plupart furent les victimes de cette manie de délation qui régnait sur l’Allemagne à un degré impossible à décrire. Voisins jaloux, rivales éconduites, parents même venaient-ils à connaître quelque intrigue, vite une lettre partait pour la Gestapo » (Ambrière, 1946), et la définition de la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « Dénonciation inspirée par l'intérêt, la haine, le désir de nuire ou le sectarisme » (exemples : Les tyrans ont toujours encouragé la délation ; être victime d’une délation) ».

Le mot est un stigmate, comme une marque imprimée au fer rougi sur la peau d’un individu. Son usage est lié à des situations historiques ou politiques particulières, celle de la France occupée, le Premier Empire et la Première République pendant lesquels la délation a été une des activités favorites des esprits vils, prêts à faire couper en deux n’importe qui pour assouvir une haine recuite, les tyrannies orientales et de l’Antiquité. Dans un Etat de droit ou dans un pays démocratique, en théorie, il n’y a pas de délation, tout juste des accusations, fondées ou non, peu importe. L’emploi de ce mot devrait être rare ou inexistant dans la France actuelle qui, jusqu’à plus ample informé, est une république et est dotée depuis un siècle et demi d’institutions démocratiques. La délation, c’est à Cuba, en Corée du Nord ou en Arabie saoudite. Or, c’est en France que, sans cesse, l’imputation de délation est martelée, à tout propos et à tout instant, et par ceux-là mêmes dont l’activité essentielle, dans le cadre d’associations lucratives sans autre but qu’accusatoire, est d’accuser, de dénoncer, de montrer du doigt, de menacer de procès, d’intimider, de vilipender. En bref, délation est du papier tournesol. Ceux qui l’emploient à longueur de journée révèlent qu'ils feraient de vrais et bons délateurs dans les situations analogues à celle de 1794. Qu’y faire ? Puisqu’ils y prennent du plaisir et que c’est dans leur nature.

 


09 février 2009

Humour

 

 

Le mot humour est la forme qu’a prise en Angleterre le vieux mot humeur, emprunté assez tôt par les Anglais et réutilisé en français sous sa forme anglaise à partir de la fin du XVIIe siècle (1693, 1725, 1728 : « mots piquants à double entente que les Anglais appellent humours » ; 1745 : « De notre mot d’humeur, les Anglais ont fait celui d’humour »). Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un article, assez pertinent, quand on le lit deux siècles et demi après qu’il a été rédigé, est consacré à l’humour. En voici un long extrait : « (Morale) les Anglais se servent de ce mot pour désigner une plaisanterie originale, peu commune et d’un tour singulier. Parmi les auteurs de cette nation, personne n’a eu de l'humour, ou de cette plaisanterie originale, à un plus haut point que Swift, qui, par le tour qu’il savait donner à ses plaisanteries, produisit quelquefois, parmi ses compatriotes, des effets qu’on n’aurait jamais pu attendre des ouvrages les plus sérieux et les mieux raisonnés. C’est ainsi qu’en conseillant aux Anglais de manger avec des choux-fleurs les petits enfants des Irlandais, il fit rentrer en lui-même le gouvernement anglais, prêt à leur ôter les dernières ressources de commerce qui leur restassent ; cette brochure a pour titre Proposition modeste pour faire fleurir le royaume d'Irlande, etc. Le voyage de Gulliver, du même auteur, est une satire remplie d’humour... ». L’Encyclopédie prend à rebrousse-poil les idées reçues et en refussant de tenir l’humour pour une forme d’esprit ou de plaisanterie qui serait spécifique de la « culture » de l’Angleterre ou qui définirait les mentalités anglaises : « Au reste, les Anglais ne sont point les seuls qui aient eu l'humour en partage. Swift a tiré de très grands secours des œuvres de Rabelais et de Cyrano de Bergerac. Les mémoires du chevalier de Grammont sont pleins d’humour et peuvent passer pour un chef-d'œuvre en ce genre ; et même en général cette sorte de plaisanterie paraît plus propre au génie léger et folâtre du Français qu’à la tournure d’esprit, sérieuse et raisonnée, des Anglais ». L’humour ne serait donc pas une marque déposée par les Anglais et les Français seraient encore plus justifiés que les Anglais à revendiquer la paternité de l’humour.

L’histoire de la langue donne raison aux auteurs de L’Encyclopédie. Humeur, d’où tout est parti, a les mêmes significations, dans la langue classique, qu’humour. Au XVIIe siècle, ce mot a pris le sens de « tempérament enjoué, gaîté, aptitude à voir ou à faire voir le comique des choses », sens dans lequel Corneille l’emploie dans la Suite du Menteur (1643) : « Cet homme a de l’humeur. - C’est un vieux domestique, qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique », et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française », l’illustrant de ces extraits de Corneille (L’Illusion comique : « Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n'est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent »), de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur »), de Voltaire (« Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor »), Voltaire ajoutant ceci, qui abonde dans le sens de L’Encyclopédie : « ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré remarque que « humeur a vieilli en le sens d’humour ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : « Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force » ; Sainte-Beuve aussi : « La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n’a rien de naturel et de doux ; c’est une sorte d’humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste ».

Quoi qu’il en soit, les premiers lexicographes, qui enregistrent humour avec retard, Littré en 1872, les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire, en 1935, tiennent l’humour pour spécifique de l’esprit anglais et contribuent ainsi à donner du crédit au mythe forgé par les Anglais eux-mêmes (cf. ci-dessus, Voltaire). Alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) insiste sur l’anglicité du mot (« iou-meur ; quelques-uns prononcent à la française : u-mour, mot anglais qui signifie gaieté d’imagination, veine comique ; humour est le français humeur, pris anciennement en ce sens et revenu aujourd’hui en usage »), mais sans en faire explicitement un invariant de la culture anglaise, les académiciens donnent dans le panneau de l’essentialisation culturelle (ou ethnique) : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) Mot emprunté de l’anglais ; forme d’ironie à la fois plaisante et sérieuse, sentimentale et satirique, qui paraît appartenir particulièrement à l’esprit anglais » (exemples : l’inévitable humour britannique et des propos pleins d’humour) ». Ce travers est heureusement évité par les lexicographes actuels, qui s’en tiennent à une définition universelle : « Forme d’esprit railleuse qui attire l’attention, avec détachement, sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Forme originale d’esprit, à la fois plaisante et sérieuse, qui s’attache à souligner, avec détachement mais sans amertume, les aspects ridicules, absurdes ou insolites de la réalité » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les écrivains cités ne se rapportent pas à l’Angleterre ou à sa « culture », sauf l’inévitable humour britannique ou cet extrait de Hugo (Les Misérables : « Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de bombardement joyeux »). Des écrivains français tiennent l’humour pour un des fondements de leur art. Ainsi Jules Renard (Journal, 1910) : « Humour : pudeur, jeu d’esprit. C’est la propreté morale et quotidienne de l’esprit. Je me fais une haute idée morale et littéraire de l’humour (...). L’humour, c’est en somme la raison. L’homme régularisé. Aucune définition ne m’a suffi. D'ailleurs, il y a de tout dans l’humour ». Certes, comme le notent les rédacteurs du Trésor de la langue française, il existe un humour anglais, mais aussi un humour juif, un humour méridional, un humour paysan, un humour noir, qui tiennent autant de l’humeur française, telle qu’elle est définie par Littré, que de l’humour anglais et s’épanouissent en dehors des codes supposés premiers et purs de l’humour anglais ou britannique.


08 février 2009

Séide

 

 

Le premier lexicographe à enregistrer dans son dictionnaire le nom séide est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). La définition est extrêmement défavorable, ce qui atteste l’horreur que les personnes désignées par ce nom peuvent susciter chez les Français : « Sectateur dévoué, fanatique, capable de commettre un crime par zèle religieux, etc. » Les académiciens qui font entrer ce mot dans la septième édition de leur Dictionnaire (1878) en proposent une définition tout aussi défavorable : « Sectaire fanatique, aveuglément dévoué à un chef politique ou religieux », notant que le mot s’étend hors de la religion et affecte aussi la politique (« chef politique », les séides d’un démagogue), ce dont on peut inférer la proximité de ces deux univers ou le remplacement du premier (la religion) par le second (la politique) comme seul horizon idéologique de la France du XXe siècle. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), même s’ils n’emploient pas pour définir séide des mots aussi méprisants que sectateur ou sectaire, y donnent un sens tout aussi péjoratif que celui des dictionnaires antérieurs : « Personne qui manifeste un dévouement aveugle et fanatique à l’égard d’un maître, d’un chef, d’un parti, d’une secte », confirmant l’extension de ce nom hors de la religion. Les synonymes en sont « fanatique, partisan, sectateur ». Il est précisé que ce mot est « généralement péjoratif, particulièrement en politique », comme le montre le dérivé séidisme, attesté pour la première fois en 1819 chez Stendhal et dont le sens est autant, sinon plus, dépréciatif que séide : « Attachement aveugle et fanatique à quelqu’un, à un parti, à une idéologie », comme dans cet extrait du Journal d’un poète de Vigny (1834) : « L’homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien. Imitation et servitude, séidisme dans les plus fiers ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent cependant que, selon le grammairien Dupré (1972), séide « semble prendre en français actuel la valeur atténuée de complice, acolyte », comme si les sectateurs et sectaires qu’il désigne se faisaient plus rares dans la France moderne. Mais il est possible, sinon probable, que cet affaiblissement sémantique soit passager ou provisoire, car ce mot est arabe et islamique. Littré en indique l’origine : c’est le nom propre d’un personnage de la tragédie de Voltaire, Mahomet ou le fanatisme, injouable aujourd’hui et qui a même été interdite de représentation il y a une dizaine d’années dans la très tolérante Suisse. Ce Séide-là, écrit Littré, « est dévoué au prophète jusqu’au point de commettre un assassinat par son ordre ». Dans le Supplément de 1877, il précise que « séide ne vient pas de l’arabe seyid, « seigneur », qui a donné cid, mais de Zeid, nom d’un affranchi de Mahomet ». Le mot est donc devenu un nom commun par antonomase, phénomène qui est clairement expliqué dans la Trésor de la langue française (rubrique « étymologie et histoire » de l’article séide) : « Emploi comme nom commun de Séide, nom d’un personnage de la tragédie Mahomet, de Voltaire (1742), inspiré d’un personnage réel, Zayd ibn Harita, affranchi et fils adoptif de Mahomet (VIIe siècle). Dans la tragédie de Voltaire, ce personnage est un serviteur fanatique, aveuglément dévoué à son maître au point de commettre un crime ».


Il serait dommageable pour la juste compréhension du monde que le nom séide sorte de l’usage ou qu’il devienne un synonyme affaibli d’acolyte et qu’il cesse de désigner les fanatiques de l’islam qu’il désigne chez Voltaire. Il compte, avec matraque entre autres, parmi les joyaux que la langue de l’islam a déposés dans la langue française. Compte tenu de la faveur dans laquelle les membres des colonies islamiques établies en France tiennent leurs grands ancêtres, sectaires et fanatiques, criminels par zèle religieux, on aimerait espérer que séide et séidisme retrouvent de leur vigueur passée et désignent sans équivoque les personnes que ces deux mots désignaient naguère. Ne nous faisons pas trop d’illusions. Dans les associations subventionnées de France, il y assez d’inquisiteurs, de vigilants ou de commissaires idéologiques, des Goering et des Beria en herbe, même parmi les journalistes, les intellos et les hommes politiques, pour rendre caduc séide ou pour en interdire l’emploi au nom de la tolérance, de la laïcité, de la paix civile et de la bonne marche des affaires.

 

 

06 février 2009

Centralisation

 

Dérivé du verbe centraliser (attesté pour la première fois en 1790 et en 1794) ou de l’adjectif central, ce nom, attesté avant 1794, est, comme le verbe d’ailleurs, un mot de la grande et glorieuse Révolution française. Cette paternité confirme indirectement, s’il en était besoin, les interprétations que Tocqueville, puis Furet, ont faites de la Révolution : non pas une rupture, mais la continuation de l’œuvre politique de l’ancien Régime, en particulier du renforcement de l’Etat central, processus qui a commencé sous Louis XIII.

Saint-Just est l’un des premiers à employer ce mot, qui, comme centraliser, est enregistré, à peine en usage, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), ce qui prouve que les académiciens ont été, il y a un peu plus de deux siècles, des modernes ou des modernes en herbe, prêts à faire entrer dans leur dictionnaire tous les mots, même les perdreaux de l’année. L’emploi est limité à un seul contexte : centralisation des pouvoirs et la définition qui en est donnée en 1798 est éloquente et lumineuse, alors que celle des éditions qui suivent l’est beaucoup moins. C’est, soyez attentifs, la « réunion de l’autorité dans un petit nombre de mains », « mains » qui n’ont été désignées par personne et qui ont accaparé, sans mandat de qui que ce soit, la justice, la police, l’armée pour imposer, quitte à user de la terreur, leur politique. Ainsi en usent les dictatures. La centralisation ainsi définie annonce la célèbre centralisation, dite sans rire démocratique, de l’URSS, grâce à laquelle a été réalisée la dictature du prolétariat, c’est-à-dire « la réunion de l’autorité dans un petit nombre de mains », celles de Lénine ou de Staline ou de Beria. Jamais l’exercice du pouvoir pendant la Révolution n’a été résumé avec autant de lucidité et même de cynisme que par ce fragment de définition. Qu’a été la Terreur, sinon l’autorité accaparée par quelques individus ? Et le Directoire ? Et le Consulat ? Et l’Empire ? Il fut un temps où les lexicographes décrivaient sans fard leur époque. Quelques mots leur suffisaient.

Dans les éditions suivantes, les académiciens renoncent à cette définition. Il est vrai que le cauchemar de la révolution s’est dissipé. C’est, dans la sixième édition (1832-35), « l’action de réunir dans un même centre », laquelle action n’est illustrée d’aucun exemple, alors que dans la huitième édition, un siècle plus tard (1932-35), la même définition est suivie d’exemples parlants : « action de réunir dans un même centre ; il se dit particulièrement de l’action de rattacher à un gouvernement central toutes les forces d’un État » (La centralisation administrative, la centralisation politique). Il est vrai que, de ce point de vue, les académiciens, en 1932-35, répètent la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Réunion dans un même centre ; centralisation administrative, réunion, au centre du gouvernement, de toutes les affaires administratives ; centralisation politique, réunion de toutes les forces d’un État entre les mains du chef du gouvernement » , Littré précisant qu’on « désigne en général par centralisation un régime qui soumet la gestion des intérêts locaux à la direction ou au contrôle de l’autorité centrale ou de ses agents immédiats ». De fait, la centralisation est aussi un régime d’administration des affaires publiques, lequel est différent de la confiscation par « quelques mains » de l’autorité. C’est le sens que retiennent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Réunion en un même centre des organes administratifs d’un pouvoir, généralement politique » ou « de renseignements, d'écritures, etc. », tandis que les académiciens, rendus prudents sans doute par les thuriféraires de la décentralisation, dont l’obsession est de rétablir le pouvoir des féodaux (une autorité détenue par quelques personnes), se contentent d’une définition neutre : « action de centraliser ; résultat de cette action » (La centralisation des renseignements par un service informatique) et « spécialement, action de rattacher à un organisme, à un gouvernement central les pouvoirs de décision » (Centralisation politique, une excessive centralisation administrative).

En 1899, le très républicain Clemenceau se montre lucide sur l’Etat nouveau que lui et ses amis républicains ont établi : « Nous n’avons pas plus tôt parlé d’établir la liberté dans l’État que nous l’étouffons sous la multiple tyrannie anonyme d’une centralisation, qui tue l’initiative humaine et ne laisse de volonté que dans l’irresponsable bureaucratie ». On ne saurait mieux décrire la modernité.

 

 

05 février 2009

Information

 

 

En latin, informatio, dérivé du verbe informare (« façonner, former, disposer, organiser, former dans l’esprit, se représenter par la pensée »), a pour sens « esquisse, dessin, idée, conception ». Le nom français information, attesté à la fin du XIIIe siècle et dérivé du verbe informer, n’a rien conservé des sens du latin informatio, sinon dans les emplois qui en sont faits en philosophie, tels que les définissent Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de philosophie, action de donner une forme », sens illustré par cet extrait : « L’homme est l’information suprême et comme la vivante synthèse des forces créatrices du globe ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Philosophie, action de donner ou de recevoir une forme » ; exemple de Proudhon, 1849 : « Dieu est la force universelle, pénétrée d’intelligence, qui produit par une information d’elle-même, les êtres de tous les règnes, depuis le fluide impondérable jusqu’à l’homme »).

Information est attesté en 1274 au sens « d’enquête faite en matière criminelle par les officiers de police », défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Terme de pratique ; enquête faite par justice » et qui « ne se dit guère qu’en matière criminelle » (Faire une information, des informations ; supprimer, décréter les informations ; prendre droit par les informations, retirer les informations du greffe), les éditions suivantes reproduisant avec quelques modification cette définition : « Terme de pratique ; acte judiciaire qui contient les dépositions des témoins sur un fait ; en ce sens il ne se dit qu’en matière criminelle » ; « on appelle en matière civile information de vie et mœurs celle qui se fait de la conduite et des mœurs de quelqu’un qui doit être reçu dans une charge, dans une dignité » ; et « on appelle information en matière criminelle ce qui s’appelle enquête en matière civile » (1762, 1798). Dans la sixième édition de ce même dictionnaire (1832-35), après avoir défini information comme un « terme de jurisprudence » (« acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle ») et précisé que « c’est ce qu’on nomme enquête en matière civile », les académiciens ajoutent : « ce sens est maintenant peu usité » et ils renvoient les lecteurs au mot qui, désormais, le remplace : « voyez instruction ». Il semble que, sur ce point, ils se soient abusés : information n’est pas sorti de l’usage en 1820 ou 1830 comme terme de jurisprudence. Littré le relève, sans préciser qu’il est vieilli : « Instruction à laquelle on procède pour la recherche ou la constatation d’un crime ou d’un délit (ainsi dite parce qu’on forme, on construit l’ensemble des renseignements – ce en quoi Littré, en voulant retrouver à tout prix dans le sens du mot le sens latin, s’abuse) » et « particulièrement, acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle » ; de même que les académiciens en 1932-35 (« il signifie spécialement enquête faite, en matière criminelle, par les officiers de police, à l’occasion d’un crime, d’un délit ; il se dit aussi de l’ensemble de la procédure faite par le juge d’instruction ») ou dans la neuvième édition en cours de publication (« droit, enquête menée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire en vue d’établir la preuve d’une infraction et d’en découvrir les auteurs » ; exemples : Information judiciaire ; procéder à une information ; demander un supplément d'information ; ouvrir, clore une information ; information contre X) et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Droit, instruction judiciaire diligentée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire agissant sur commissions rogatoires, pour obtenir la preuve d’une infraction et en découvrir les auteurs »).

Dans la seconde moitié du XIVe siècle, information est employé au pluriel dans un nouveau sens, qui est comme l’extension à la vie quotidienne du sens judiciaire et policier : « renseignements que l’on obtient sur quelqu’un » et que les lexicographes glosent ainsi : « On dit aussi aller aux informations, prendre des informations pour dire simplement faire des recherches, afin de découvrir la vérité de quelque fait, de quelque bruit qui court » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; « dans le langage commun, action de s’informer ; prendre des informations, aller aux informations » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « information se dit aussi, dans le langage ordinaire, des recherches que l’on fait pour s’assurer de la vérité d’une chose, pour connaître la conduite, les mœurs d’une personne, etc. ; et il s’emploie ordinairement au pluriel » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « Particulièrement, dans le langage général, action de prendre des renseignements (il se dit surtout au pluriel) » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la définition est réduite au minimum : « renseignement qu’on donne ou qu’on obtient ».

Le sens moderne (« renseignement ou nouvelle que l’on porte à la connaissance d’un public »), celui des medias ou celui dont les medias ont la paternité ou sont la cause, n’est attesté qu’à la fin du XIXe siècle, chez Zola, écrivain que fascinait la presse. Il est absent de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et exprimé ainsi dans la neuvième : « Spécialement, action de porter des nouvelles à la connaissance du public, de faire part des évènements, des faits marquants de l’actualité (Un grand quotidien d’information ; liberté d’information ; les métiers de l’information ; les techniques, les moyens d’information) ; « par métonymie, fait ou évènement dont font état une agence ou un organe de presse, la radio, la télévision » (informations générales, politiques, économiques, sportives ; une information de dernière heure ; bulletin d’information ; le directeur de l’information) et « par extension, au pluriel, informations radiodiffusées, télévisées ou, simplement, informations, émission de radio ou de télévision donnant les nouvelles du jour ».

Dans la langue des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, le mot a deux sens et les articles de dictionnaires qui les définissent sont courts. Il en va tout autrement dans la langue moderne. L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à ce mot occupe trois colonnes grand format, soit une page et demie – cinq ou six fois plus de lignes que dans le dictionnaire de Littré. Ce dernier distingue trois acceptions ; les rédacteurs du Trésor de la langue française, dix : outre celles de la langue commune, celles de la philosophie, du droit, de la théorie de l’information (« élément de connaissance susceptible d’être représenté à l’aide de conventions pour être conservé, traité ou communiqué » ; « c’est la symbolisation qui facilite la transmission de l’information et qui est à l’origine des études sur la « théorie de l’information » ; cette théorie, fondée sur les travaux de C.E. Shannon dès 1948, permet le calcul de l’entropie, c’est-à-dire de la quantité d’information apportée par un signal, un message ou une source donnée »), de la biologie (« ensemble d’instructions constituant le programme génétique : la synthèse des protéines semble s’effectuer grâce à un code porté par des acides ribonucléiques (ARN) particuliers, les ARN messagers, qui reçoivent eux-mêmes leur information des ADN »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevées deux acceptions ; trois quarts de siècle plus tard, les académiciens en distinguent autant que dans le Trésor de la langue française.

Pour rendre compte de ces faits, les consciencieux du social ont une explication toute prête : la société du XXe siècle ayant pour socle le savoir ou la connaissance, dont l’information est une variante, il est dans la nature des choses que le nom information, qui est l’oriflamme de ces réalités, soit d’un usage si répandu et se soit étendu à tous les domaines, que nourrissent le savoir et la connaissance : sciences, sciences sociales, presse, medias, télévision, etc. En bref, quand ils entendent le mot information, ils sortent leur social. Laissons-les à leurs illusions et à leurs propres mythes. Ce que révèle le triomphe moderne du nom information est d’un tout autre ordre. L’information n’est pas le savoir, ni la connaissance ; souvent même, elle est un obstacle au savoir ou à la connaissance ; parfois, elle en est l’antonyme parfait. L’information est plus souvent appariée à l’ignorance crasse qu’aux lumières de la connaissance. La réalité est que c’est un terme propre au droit et de police qui s’est étendu hors des limites étroites des enquêtes judiciaires pour innerver tout le corps social, comme si l’obsession de ce corps était, peut-être pour renforcer sa cohésion et assurer sa survie, l’enquête généralisée sur tous ses membres, l’observation de tous par tous, le renseignement sur tout et tous, l’imposition à tous des mêmes normes, le fichage généralisé de tout le monde et du monde entier, les medias ne faisant qu’exprimer d’une manière dégradée et dérisoire et à chaque minute de la journée cette obsession totalitaire qui, étant donné sa nature, peut être qualifiée d’administrative, de juridique, de pénale, de policière. Pauvres journalistes, ils passent pour les agents du savoir qui émancipe, ils ne sont que les fourriers de la surveillance généralisée.

 


04 février 2009

Brodequin

 

 

 

 

 

Au début du XIVe siècle, est attesté le nom broissequin désignant une sorte d’étoffe (Froissart, XVe siècle : « Le roi Richard mort, il fut couché sur une litière, dedans un char couvert de brodequin tout noir ») ; et, à la fin du XVe siècle, brouzequin, désignant une chaussure ancienne couvrant le pied et une partie de la jambe (Marguerite de Navarre, XVIe siècle : « après qu’il eut fermé la porte et ôté sa robe et ses brodequins fourrés, s’en alla se mettre au lit »). Les deux mots sont sans doute un seul et même mot : on a nommé les chausses de la matière dont elles étaient faites, la forme brodequin étant due à l’analogie avec le verbe broder. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer l’origine de ce mot (emprunt au néerlandais ou à l’espagnol ou à l’arabe), mais aucune n’est recevable.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le mot a deux acceptions : « espèce de chaussure qui couvre le pied et une partie de la jambe » et « espèce de question (id est de torture) qu’on donne aux criminels » (exemples : donner les brodequins à un criminel ; il a eu les brodequins), les académiciens ajoutant qu’en « ce sens il ne se dit qu’au pluriel », définition qui, dans la quatrième édition (1762) de ce même dictionnaire, est exprimée dans une description presque réaliste : « Brodequins au pluriel se dit d’une sorte de question qu’on donne avec des planches et des coins, dont on se sert pour serrer fortement les jambes d’un accusé ». La question (comprendre la torture) étant interdite, du moins dans les procédures judiciaires, après 1789, la définition du mot brodequins est exprimée au passé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1932-35 : « au pluriel, il s’est dit d’une sorte de question qui se donnait avec des planches et des coins dont on serrait fortement les jambes de l’accusé »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « au pluriel, nom d’une espèce de torture, où l’on serrait les jambes du criminel entre des pièces de bois, avec des coins, sur lesquels on frappait pour augmenter le serrement ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Au pluriel, par métonymie et par ironie, dans l’ancien droit criminel, supplice des brodequins : question que l’on donnait en serrant fortement les jambes et les pieds de l’accusé entre des planches », supplice que Balzac décrit ainsi en 1850 : « Ensuite il y a les brodequins : chaque jambe est entre deux planches ; on approche la droite contre la gauche ; on serre avec des liens ; et dès qu’il n’y a plus de jeu, tu prends ton maillet, et, à tour de bras à hauteur des genoux et des chevilles, tu enfonces des coins, comme si tu fendais du bois, jusqu’à ce que les os en craquent ; à l’ordinaire c’est quatre, sinon l’on double la dose »).
En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la chaussure nommée brodequin est décrite avec plus de précision : « sorte de chaussure antique qui couvre le pied et une partie de la jambe, et qui n’est en usage que dans de certaines grandes cérémonies » (Mettre les sandales et les brodequins à un évêque ; on chausse des brodequins aux rois à leur sacre), définition que reproduisent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) faisant de brodequin un terme d’habillement dans l’Antiquité, qu’ils illustrent de cet extrait de Fromentin : « quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes ».

Dans les éditions de 1762 et de 1798 de leur Dictionnaire, les académiciens affirment, à tort, de toute évidence, que le brodequin « est aussi une chaussure dont se servent les comédiens quand ils jouent des tragédies », erreur qui est rectifiée dans les éditions de 1832-35 et de 1932-35 (« Le brodequin était, chez les anciens, la chaussure ordinaire des acteurs, lorsqu’ils jouaient la comédie ; on représente Thalie chaussée de brodequins » et « il se dit quelquefois au figuré, pour opposer la comédie à la tragédie. Chausser le brodequin, composer une comédie ou de faire acteur dans la comédie. Quitter le brodequin pour prendre le cothurne, etc. ») ; dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « chaussure à l’usage des acteurs qui jouaient la comédie » ; « figuré, la comédie », comme dans la Satire X de Boileau : « Mais quoi ! je chausse ici le cothurne tragique ; Reprenons au plus tôt le brodequin comique ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Théâtre, chaussure des acteurs de comédie, par opposition à cothurne, symbole du genre tragique »).

L’existence de chaussures qui ne sont pas de cérémonie ou qui ne sont pas propres à l’Antiquité est signalée pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 : « espèce de bottines, ouvertes et lacées par devant, en usage surtout pour les femmes et les enfants »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « bottines à l’usage des femmes et des enfants »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la forme et la destination du brodequin changent : « chaussure de peau ou d’étoffe qui couvre le pied et le bas de la jambe et se lace sur le dessus du pied », tandis que le sens établi en 1832-35 et par Littré (« chaussure fine de peau ou d’étoffe parfois brodée, enveloppant le pied et la jambe portée le plus souvent par les femmes et les enfants ») est tenu pour vieux par les rédacteurs du Trésor de la langue française, le brodequin étant dans les années 1960-70, usuellement, une « grosse chaussure montante de marche, emboîtant la cheville, lacée sur le cou-de-pied et portée en particulier par les militaires » et, dans un emploi familier, « toute chaussure grossière », sens que confirme les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « forte chaussure montante, destinée à la marche, se laçant sur le cou-de-pied et la cheville » (exemples : les brodequins à clous d’un fantassin ; des brodequins de chasse).

 


 

 

01 février 2009

Efficacité, prévision, énergie