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20 mars 2008

Ambiance

 

 

 

 

Voilà un néologisme fin de siècle : il a été formé en 1885 par l’écrivain Villiers de l’Isle-Adam qui y a donné le sens "d’environnement, d’atmosphère qui enveloppe une personne ou une chose" ("un homme qui avait le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance"). Le succès est éclatant : deux colonnes et demie grand format dans le Trésor de la langue française, 1971-94, c’est beaucoup en moins d’un siècle pour un mot parti de rien et sans histoire. Ce qui explique ce succès, c’est l’origine scientifique de l’adjectif ambiant, dont il dérive. Ambiant, en effet, est un "terme de physique" qui a pour sens "qui entoure, qui enveloppe" et qui est en usage dans les syntagmes "un fluide ambiant, l’air ambiant".

Bien que ce soit un néologisme, il est enregistré assez rapidement dans le Dictionnaire de l’Académie française – dans la première édition publiée après qu’il a été formé (huitième édition, 1932-35). Il est vrai que c’est un néologisme d’écrivain et que les académiciens sont plus indulgents pour ces néologismes-là que pour ceux que fabriquent à longueur de colonnes les journalistes ou les sciencieux du social. La définition est expédiée en un court syntagme : "milieu matériel, intellectuel ou moral" et elle est illustrée d’un exemple gnomique qui semble émaner de l’Opinion : "telle ou telle ambiance peut améliorer ou déformer un caractère". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois et les acceptions prolifèrent, les exemples aussi. C’est un terme de psychologue : "qualité du milieu (matériel, intellectuel, moral) qui environne et conditionne la vie quotidienne d’une personne, d’une collectivité". L’ambiance peut être familiale, sociale, de Paris, de La Sorbonne, de la salle. Mounier invente "l’ambiance corporelle : corps et âme ; allons-nous arrêter la sphère de nos milieux à la surface de notre corps ? La continuité entre nos grands appareils organiques et les milieux correspondants, mise en évidence par la médecine moderne, rend bien difficile la distinction absolue d’un "intérieur" et d’un "extérieur" organiques" (Traité du caractère, 1946). Arouet le Jeune, que la Bêtise moderne amuse, ne résiste pas au plaisir de citer ceci : "la psychanalyse a peu à peu délaissé la doctrine du traumatisme initial en faveur de l’ambiance traumatisante" (Qu’est-ce que la psychanalyse ?, 1950). A lire cette faveur faite à "l’ambiance traumatisante", on peut répondre, à la question posée dans le titre de cet ouvrage : la psychanalyse n’est pas grand chose ou il n’y a pas en elle de quoi fouetter un chat. Les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont très confits en modernité (ce qu’ils nomment faire de la science), ajoutent que, entendu dans ce sens, ambiance a de nombreux synonymes : atmosphère, climat, décor, entourage, environnement, milieu. Mais dans le décor d’un film, l’entourage du Président, le milieu du cercle, etc. va-t-on remplacer ces " synonymes " par ambiance ? L’ambiance du cercle ?

La psychologie est moderne quand elle est du travail ; elle abuse donc d’ambiance, comme dans ces extraits : "l’homme vit dans certaines conditions d’ambiance et son adaptation aux variations du milieu externe est limitée. L’environnement de travail doit donc avoir des caractéristiques relativement fixes (...). Les éléments de ce milieu sont multiples, et parmi les plus importants citons : l’éclairage, le bruit, les vibrations et la température" (Adaptation de la machine à l’homme, 1962). Ces psychologues-là, qui expliquent tout, distinguent des facteurs d’ambiance : "facteurs, autres que ceux imputables au travailleur lui-même ou à ses conditions de vie en dehors de l’entreprise (...), qui influent sur l’état physiologique et psychique de l’homme au travail, provoquant sa fatigue et modifient son rendement". Comme s’il ne suffisait pas de faire d’ambiance un terme de psychologie, les psychologues ont inventé l’ambiance psychologique pour désigner "le climat affectif qui règne dans un groupe humain (famille, équipe de travail) et influence fortement le comportement des membres du groupe" (Psychologie, 1969).

L’ambiance ne serait pas moderne si elle n’était pas aussi sociale. Comme l’écrit l’inénarrable Birou en 1966, "l’ambiance sociale définit les caractéristiques dominantes du milieu social, en tant qu’elles sont fixées par les cadres habituels de l’existence". Lire une phrase pareille à haute voix sur une scène de théâtre, c’est déclencher à coup sûr des vagues de rires. C’est sans doute ces emplois grotesques qui ont donné à ambiance, "par extension et familièrement" (précisent les graves auteurs du Trésor de la langue française), le sens "d’entrain, de gaieté". Lire Birou, Mounier, Qu’est-ce que la psychologie ?, ça met de l’ambiance, comme dans cet extrait de Mme de Beauvoir, qui fait siens tous les tics de langage modernes : "nous sommes montés dans l’auto et je les ai emmenés au bord du lac. Philipp a approuvé. "C’est le plus beau des sky-line d’Amérique, plus beau que celui de New-York". En revanche les burlesques s’avérèrent inférieurs à ceux de Boston, les bars de clochards moins pittoresques que ceux de San Francisco... L’ambiance est excellente, dit Philipp d’un air satisfait" (Les Mandarins, 1954).

Moderne, dérivé d’un terme de physique, ambiance colonise les media, cinéma, radio, télévision (ambiance d’un film, atmosphère de la réalisation ou de la projection, ambiance sonore, éclairage d’ambiance, musique d’ambiance, etc.), ce dont se plaint Cocteau : "ce que les cinéastes appellent, dans l’atroce vocabulaire moderne, l’ambiance, c’est le "mixage", le mélange des voix humaines, des cris d’animaux, du vent dans les feuilles, de la mer et de l’orchestre qui les accompagnent" (Le Foyer des artistes, 1947). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, confits en dévotion psychosociale et technicienne, les académiciens n’enregistrent que le sens de "milieu physique, intellectuel ou moral qui entoure un être vivant" qu’ils illustrent de ces exemples "l’ambiance chaude et humide d’une serre ; une ambiance gaie, amicale, morose, hostile ; une ambiance familiale agréable ; travailler dans une bonne ambiance". La seule concession qu’ils font à la technicisation du corps, de l’âme, de l’esprit, des groupes humains, etc. – c’est-à-dire à la grande religion moderne -, c’est cet emploi anodin : "technique, thermostat d’ambiance, dispositif permettant de régler automatiquement la température d’un lieu clos". Qu’ils en soient loués.

 

 

19 mars 2008

Recycler

 

 

 

 

Voilà un mot dont la modernité tient à trois facteurs : la date récente de la première attestation, le domaine dans lequel il est employé pour la première fois, l’extension rapide à d’autres domaines, dont le social.

Dérivé du nom cycle, recycler est attesté en 1959, il y a donc moins d’un demi siècle, au sens très précis et objectivement obscur de "faire passer une nouvelle fois sur la masse mise en œuvre des fluides qui n’ont pas réagi". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), cet emploi, propre au domaine de l’énergie ou à l’industrie, est glosé ainsi : "soumettre (une matière, un produit) à une opération de recyclage, la (ou le) faire repasser dans un circuit ou dans un cycle". On recycle des eaux usées, des eaux industrielles, de l’air climatisé.

En anglais, to recycle, c’est "to treat substances already used for industry, etc so that further use is possible". Cet emploi date de 1926 et il est passé en français, où ce pedigree de haute race a accéléré son usage dans ce sens (Trésor de la langue française) : "En particulier, soumettre au recyclage des déchets naturels ou industriels pour en faire un nouvel usage ; utiliser du matériau de récupération". Recycler est la grande ambition (la seule sans doute) des écologistes : "les Candidats Ecologiques (sic, avec une majuscule à l’initiale, comme Sa Majesté !) s’engagent à (...) entreprendre avec les habitants une recherche permanente de l’écologie de la commune, recycler les déchets et récupérer les matières premières" (Le Sauvage, organe de la Bêtise heureusement disparu, dépendant de cet autre organe de la Bêtise, Le Nouvel Observateur, 1977) ; ou encore : "comme on le dit dans la ferraille, "dans la voiture, c’est comme dans le cochon : tout est bon". Tout ce qui peut être récupéré sur les épaves et les voitures accidentées déclarées irréparables par les assureurs peut être "recyclé" et donc vendu" (Le Monde, 1983).

Le verbe s’emploie aussi à propos des finances et des "liquidités" : recycler, c’est "réinjecter des capitaux dans le circuit économique". Dans les années 1970-80, les gogos pensaient que les milliards de dollars que les pays islamiques ont rackettés aux riches des pays pauvres et aux pauvres des pays riches en vendant du pétrole et du gaz (trouvés dans les profondeurs de la terre, donc à tout le monde a priori) à des prix de gangsters seraient recyclés dans le développement, l’éducation, l’économie, la santé. Que nenni : ils ont été transformés en mosquées, en Corans, en kalachnikovs, en turbans, en tchadors et en prosternations en direction de la Mecque.

 

De la science, où ils sont d’abord employés, les mots recycler et recyclage (attesté en 1960) s’étendent au social dans un premier temps ; puis, des choses, ils s’appliquent à des êtres humains. La grande boucle de la modernité se clôt sur la réification des personnes. Dans le Trésor de la langue française, recycler est relevé comme un terme qui est propre au domaine de l’orientation scolaire et de la pédagogie : "faire changer un élève, un étudiant d’orientation scolaire, le faire passer dans un cycle d’études mieux adapté". Les enfants subissent un processus industriel qui s’applique d’abord aux déchets, sans que quiconque s’en émeuve. Puis le terme passe à la "formation professionnelle" : recycler quelqu’un, c’est "le soumettre à une formation professionnelle complémentaire ou nouvelle, pour l’adapter aux exigences de l’évolution scientifique et technique ou pour permettre sa reconversion". On recycle des cadres, des enseignants, des ingénieurs, le personnel d’une entreprise : ainsi ils sont soumis à des processus industriels qui tiennent à la fois de l’usinage et de la récupération des déchets. Jamais un mot n’a dit aussi clairement que recycler l’horreur moderne, dont les bien pensants sont pourtant si fiers.

 

 

16 mars 2008

Dévisager

 

 

 

Dans les Essais (fin du XVIe siècle), Montaigne écrit : "j’eus la fièvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m’avait tout dévisagé". La fièvre ne l’a pas longuement regardé, mais elle l’a défiguré. Attesté en 1538 et de formation française (il est dérivé du nom visage auquel ont été ajoutés le préfixe dé(s), qui désigne une action négative, et la désinence verbale – er), le verbe dévisager est défini de la même manière dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878 : "défigurer, gâter le visage" (1694), "défigurer, gâter le visage en égratignant" (1762), "défigurer, déchirer le visage" (1798, 1832-35), et ce sens unique est illustré des mêmes exemples, dans lesquels celui ou celle qui défigure est un chat ou une femme : "ce chat est enragé, il vous dévisagera", "quand cette femme-là est en furie, elle dévisagerait un homme". Dans la sixième édition (1832-35), il est noté en outre que ce verbe "s’emploie aussi avec le pronom personnel, surtout comme verbe réciproque" ; auquel cas, dans les exemples, les auteurs et les victimes des coups de griffe sont des femmes : "si on ne les eût retenues, ces deux femmes se seraient dévisagées".

Le premier à relever le sens moderne est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui précise cependant que ce sens n’appartient pas au registre standard : "populairement, dévisager quelqu’un, faire effort pour reconnaître les traits de quelqu’un". L’exemple cité ne laisse pas de doute sur le sens nouveau : "il était à me dévisager, j’étais pourtant bien sûr de ne le pas connaître". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne n’est plus mentionné comme populaire et le sens ancien ou historique de "défigurer le visage" n’est même plus exposé, indice qui atteste sans aucun doute que le changement de sens est devenu effectif dans la langue : "regarder quelqu’un avec une attention curieuse et impertinente" ("avez-vous fini de me dévisager ?" ; "ils restèrent longtemps à se dévisager") et "se dévisager signifie quelquefois chercher à se reconnaître mutuellement" ("ils se dévisagèrent longtemps sans pouvoir se reconnaître").

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont si une vive conscience de l’hétérogénéité des deux sens qu’ils distinguent, à tort de toute évidence, deux homonymes. Dans le premier, jugé vieux, "le préfixe - exprime une idée d’altération" et le verbe a pour sens "défigurer, déchirer le visage" ou "meurtrir le visage, le détériorer". Dans le second, qualifié d’usuel, "le préfixe - exprime une idée d’aboutissement ou d’insistance" : c’est "regarder avec insistance" ("dévisager les passants, longuement, en silence"), sans nuance péjorative (avec curiosité, avec sympathie) ou avec une nuance péjorative (effrontément, avec impertinence). Le verbe s’applique surtout aux personnes, mais aussi aux choses, qui, pourtant, n’ont pas de visage : il signifie alors "regarder attentivement" ("dévisager les rideaux, la campagne, le réveille-matin").

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens restent fidèles aux choix de leurs prédécesseurs : ils ne relèvent pas les sens ou les emplois sortis de l’usage. Pour eux, dévisager n’a qu’un seul sens : c’est "regarder quelqu’un en plein visage avec attention, avec insistance". Les exemples qui l’illustrent sont : "on dévisageait curieusement le nouveau venu, il se sentait dévisagé de manière indiscrète, impertinente, ils se dévisagèrent". L’étonnant est la rapidité (moins d’un demi siècle) avec laquelle le sens ancien de dévisager, sens premier, historique et longtemps le seul, a disparu du Dictionnaire de l’Académie française et a été remplacé par un sens que Littré jugeait populaire. L’usage qui est l’horizon des académiciens est souvent cruel : en sortir, c’est mourir.

 

 

12 mars 2008

Normaliser

 

 

Normaliser, normalisation, normalisateur 

 

 

Voilà des mots modernes, non seulement parce qu’ils sont récents, n’étant enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, mais encore parce qu’ils portent en eux, dans leurs sens et leurs emplois, l’esprit de la modernité : ils en sont le précipité.

Normaliser (dérivé de normal, lequel dérive de norme, emprunté du latin norma, "équerre", "règle" - cf. la note qui y est consacrée) est attesté en 1922 et en 1932 comme terme d’industrie ; normalisation dans la seconde moitié du XIXe siècle comme un terme d’industrie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "cela laisse supposer une existence antérieure du verbe malgré le manque d’attestations". Un demi-siècle après que ces deux mots ont été attestés dans la langue, les articles qui y sont consacrés dans ce dictionnaire occupent presque trois colonnes – cette prolifération d’emplois atteste, s’il en était besoin, la conformité de ces deux mots à la modernité.

 

Le verbe a deux sens principaux. Le premier est en usage dans l’industrie et dans les techniques : c’est "appliquer une norme de manière à abaisser le prix de revient ou à faciliter l’utilisation généralisée" (Trésor de la langue française) ou "adopter des normes de fabrication visant à rationaliser et à uniformiser les productions industrielles ou agricoles ; rendre un produit conforme à ces normes" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les synonymes sont "rationaliser, standardiser, systématiser, unifier". Sont normalisés les méthodes de travail, un produit, les outils, un procédé, la production d’un objet, les diamètres des tubulures d’admission, les cotes des brides de fixation du carburateur, un mode de transport du pétrole, les modèles et les qualités, les formats de papier, les dimensions en centimètres, etc. Dans une société à laquelle est imposée pour horizon obligatoire l’augmentation de la production de biens et de services par la rationalisation des processus, la fréquence d’emploi du verbe normaliser et du nom qui en dérive augmente d’une année sur l’autre et, vu leur succès croissant, les deux mots s’étendent à d’autres réalités que l’industrie et les techniques de production : la société, la politique, les êtres humains, les institutions sociales, l’orthographe, les comportements. Tout doit être normalisé dans une société dont l’idéal est la norme.

De fait, le second sens du verbe est "ramener à la norme, à un état normal, habituel, régulier ce qui avait cessé de l’être ou rendre normal ce qui ne l’était pas encore" (Trésor de la langue française) ou "ramener à une situation normale, au cours habituel des choses, après un désaccord ou un conflit" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition ; exemple : "ces deux États ont normalisé leurs relations"). Alors que les académiciens limitent (ce en quoi ils s’abusent) ce second sens à la seule politique, comme l’attestent la mention politique qui précède la définition et l’exemple qui l’illustre, les auteurs du Trésor de la langue française n’ont pas ce scrupule : tout dans la langue moderne peut être normalisé ; tout est sujet à normes, aussi bien les personnes, un état physique ou mental, des comportements sociaux ("toute rééducation ou réadaptation tend à normaliser l’individu, c’est-à-dire à le ramener aux normes de son groupe de vie", 1963), les états de déséquilibre mental (grâce à des médicaments psychotropes), mais aussi les rapports entre des personnes, des relations (diplomatiques), un pays, une situation politique, sociale ("rétablir, au besoin par la force, l’ordre, le statu quo, après une période d’agitation, de troubles", "faire rentrer dans le rang, mettre au pas"). De ce verbe est dérivé un nom et adjectif au sens éloquent : normalisateur, comme si la modernité, dont les beaux parleurs font tant de cas, se ramenait à la multiplication de normes imposées de tout type, de tout genre, de toute espèce, imposées à tous et à chacun, aux individus et aux groupes ou comme si la modernité n’était qu’un gigantesque usinage et un perpétuel et sans cesse recommencé formatage des personnes, des lieux, des choses, des institutions, des esprits, des pensées, des façons de faire, des paysages, des outils, des comportements, etc. Tout d’équerre et tout à la règle. Il n’est pas de mots plus éloquents que norme et ses dérivés : normal, normaliser, normalisation, normalisateur pour dire ce qu’est le monde réel qui se cache sous des apparences trompeuses.

 

07 mars 2008

Sélection

 

 

 

Bien que sélection soit emprunté du latin selectio, "choix, tri", et qu’il soit attesté une fois au début du XVIIe siècle, c’est un mot moderne. Le premier à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; les académiciens l’imitent en 1878 dans la septième édition de leur Dictionnaire. Le sens moderne, comme "terme de zootechnie", écrit Littré, vient du mot anglais selection, terme de culture et d’élevage, dont la biologie et la théorie de l’évolution font grand usage. Pour Darwin, "the natural selection" explique l’évolution des espèces (1857 et en 1859 : On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life). Littré expose les raisons du succès de ce mot : "sélection est entré en français par l’anglais. On l’avait d’abord employé en zootechnie, et le système de Darwin l’a tout à fait répandu".

Littré (Dictionnaire de la langue française) relève les trois sens de sélection, dont les deux derniers entrent dans l’usage au moment où il rédige son dictionnaire  : "action de choisir" ; "terme de zootechnie, choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une variété animale distincte" ; "sélection naturelle, prédominance que la nature accorde à une espèce, à une variété, grâce à une adaptation plus grande de ses caractères à ceux du milieu, au point de vue de la nutrition, de la conservation, de la reproduction, etc. avec disparition des espèces, des variétés qui ne peuvent lutter".

La définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) suit celle de Littré : "action de choisir ou résultat de ce choix" (exemple : "il a fallu exercer une sélection sévère parmi les candidats ; à l’exposition des œuvres de ce peintre, il y a seulement une sélection de ses meilleures toiles") ; "il se dit particulièrement, en termes d’économie rurale, pour désigner le choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une espèce animale" ; "en termes d’histoire naturelle, sélection naturelle, prédominance d’une variété mieux adaptée que les autres au milieu où elle doit vivre et qui les élimine" (la syntaxe du dernier fragment "milieu (…) et qui les élimine" est approximative : il vaut mieux ne pas se demander que représentent "les" et "qui").

 

 

Néologisme sémantique, sens emprunté de l’anglais, terme scientifique, voilà qui a fait le succès de sélection dans la langue du XXe siècle. Trois colonnes y sont consacrées dans le Trésor de la langue française (1971-94). Les mots de la définition sont encore plus modernes – tout idéologiques et sociaux – que le mot défini. "Action de choisir", écrivait Littré ; "processus (opération volontaire et méthodique, phénomène inconscient ou automatique) par lequel, à l’intérieur d’un ensemble donné, certains éléments (personnes ou choses) sont choisis, retenus à l’exclusion des autres, en fonction de caractéristiques déterminées, éventuellement impliquées par une certaine fin", écrivent les lexicographes du Trésor de la langue française. La sélection peut être consciente, raisonnée, rationnelle, méthodique, rigoureuse, sévère, arbitraire, automatique, mécanique, etc. Elle s’applique sur les êtres humains ("sélection professionnelle, sélection du personnel ou, absolument, sélection : opération qui tend à déterminer à partir de critères établis et avec le recours à certaines méthodes, notamment à certaines méthodes psychotechniques, les individus les plus aptes à satisfaire aux exigences d’un emploi, d’un poste"). Dans l’enseignement, c’est la "détermination, à l’intérieur d’un groupe d’élèves ou d’étudiants, des sujets propres à suivre un certain type d’enseignement" ou c’est, selon les sciencieux du social, "l’ensemble du processus qui tend à réserver à certains un type d’enseignement considéré comme celui de l’élite". Elle est dite sociale, quand elle procède à la "répartition des individus à l’intérieur des différentes classes de la société, principalement en fonction de leur milieu d’origine, de leur niveau culturel et professionnel, de leurs ressources financières". Dans le sport, la sélection n’est pas suspecte : c’est le "choix des meilleurs sportifs d’une collectivité en vue d’une compétition intéressant une collectivité plus vaste". Il est vrai que la définition est écrite dans un jargon si obscur que personne ne pourra contester ce que le mot désigne. Elle s’applique aussi aux choses (informatique, linguistique, photographie, radio, télécommunications.

La biologie est le sanctuaire de la sélection, la bonne, la vraie, la jamais suspecte, qu’elle soit artificielle (le "terme de zootechnie" de Littré), conservatrice ("sélection qui tend à assurer le maintien d’une race, d’une espèce, d’une variété donnée"), créatrice ou améliorante. Quand elle est naturelle, c’est alors son sacre. La sélection alors est taboue, intouchable, immune éternellement.

 

03 mars 2008

Fruste

 

 

 

Cet adjectif, emprunté de l’italien frusto ("usé", proprement "mis en morceaux"), est enregistré dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIIe et XIXe siècles (de 1718 à 1878) avec un sens qui n’a rien en commun avec le sens actuel : "adjectif, se dit en parlant d’une médaille qui est effacée et dont la légende ne peut être que difficilement déchiffrée" (1762, quatrième édition, un seul exemple : "médaille fruste"). Dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), outre les médailles, l’adjectif "se dit également d’une pierre, d’un débris antique dont le temps a dépoli ou corrodé la surface ; et, en histoire naturelle, d’une coquille dont les pointes et les cannelures sont usées" ("un marbre, une colonne, une coquille frustes").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un "terme d’antiquaire" (id est d’archéologue) qui "se dit d’une médaille ou d’une pierre antique dont on ne peut plus reconnaître les figures et les caractères ; d’une sculpture dont le temps a altéré la forme" (Voltaire : "des médailles frustes et couvertes de rouille, dont la légende est effacée") et pour un terme "d’histoire naturelle" : "coquillages frustes, coquillages dont les stries, les cannelures et les pointes sont usées". Dans ce dictionnaire est relevé un emploi figuré qui détonnerait par son sens dans la langue moderne : un style (ou une poésie) qualifié de fruste n’est pas, comme on pourrait le croire, si l’on se fondait sur le sens actuel, un style (ou une poésie) rudimentaire, mais "un style (ou une poésie) qui porte la marque d’une haute antiquité". Ce style (ou cette poésie) est aussi ancien que les médailles ou les colonnes frustes.

Il semble que ce soit Michelet, ce héraut de la nouvelle religion moderne qui, par contresens, emploie le premier, en 1831, à propos de l’histoire romaine, fruste dans son sens moderne : "qui manque de finesse, mal dégrossi" ("peu à peu s’effaçait le type rude et fruste du génie latin"). Ce sens est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, mais pour être rejeté : "c’est d’une façon tout à fait incorrecte que quelques-uns emploient ce mot dans le sens de "rude, inculte, grossier", qui est un contresens, et disent manières frustes, un homme fruste, ce qui signifie en réalité le contraire de ce qu’on veut dire" : frustes, les manières sont en réalité polies par les ans. Le problème est que ces "quelques-uns", des modernes à n’en pas douter, ont fini par imposer ce sens nouveau. Fruste, qui signifie "usé" et, parce qu’il connote l’antiquité, le passé, la vieillesse, ce que les ans et les siècles ont poli, a pris un sens défavorable, à partir du moment où le progressisme à tout crin a triomphé en France. Dès lors, ce qui est du passé est devenu rude, grossier, inculte ; ce qui est du passé ne sait ni lire, ni écrire ; ce qui est du passé est dépassé ; ce qui est du passé n’a pas de culture, etc. ; donc ce qui est fruste est rustre et ce qui est fruste frustre les modernes dans leur marche triomphale vers le progrès infini.

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre de fruste est exposé, mais relégué dans le domaine étroit de la numismatique et de l’héraldique ; le nouveau sens est "qui présente un relief rugueux, mal poli" ou "au figuré, en parlant d’un style ou d’une production artistique en général, qui n’est pas élaboré" ; et "par extension, en parlant d’une personne ou d’un trait de comportement ou de caractère, qui manque de finesse, qui est mal dégrossi" ("âme, manière, homme frustes"), "balourd, inculte, lourd, lourdaud, sauvage". Alors que le sens moderne est rejeté dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les académiciens finissent par s’en accommoder dans la neuvième édition (en cours de publication ) : "figuré, qui manque d’éducation, de finesse ; rude, inculte, mal dégrossi". La condamnation de naguère se mue en un conseil bénin par lequel le rejet se déplace sur frustre : "à ne pas confondre avec rustre, qui est sans doute à l'origine de ce sens, et a même inspiré la forme fautive frustre". Autre temps, autres mœurs, dit la sagesse des nations ; autre temps, autres mots, dirait un philosophe.

 

 

01 mars 2008

Négociation

 

 

 

 

Emprunté du latin negotiatio, dont le seul sens est "négoce, commerce en grand, entreprise commerciale" (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934), le nom négociation est attesté au XIVe siècle au sens de "commerce". Oresme le définit ainsi : "négociation, gain par marchandise" ; Montaigne, au XVIe siècle, l’emploie aussi dans ce sens : "la plus riche et belle partie du monde bouleversée par la négociation des perles et du poivre" ; de même, au début du XVIIe siècle, Malherbe : "la négociation consiste à vendre et à acheter".

C’est au XVIe siècle, en 1544, que ce mot, désignant le commerce, s’étend à la politique, où il prend le sens "d’activité déployée pour aboutir à un accord concernant des affaires publiques". Cette extension de sens est révélatrice de changements importants dans l’Europe des temps modernes : les différends politiques ne sont plus seulement réglés par la guerre ; ils peuvent l’être, sans doute partiellement ou provisoirement, en suivant les méthodes du commerce. De fait, l’idée répétée partout par les Modernes (faites du commerce, vous ne ferez pas la guerre ; le commerce adoucit les mœurs ; c’est par le commerce qu’on établira la paix perpétuelle ; le commerce désarme les combattants ; etc.), dont aucun examen n’a prouvé la justesse, est vieille de près de cinq siècles. Elle vient de la Renaissance. Condorcet, dans un ouvrage au titre éloquent, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), analyse avec justesse le rôle joué par la négociation qui se substitue à d’autres moyens d’action ou de pression, tels que la guerre, l’usage de la force, les menaces, le chantage, etc. : "dans les petits Etats, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes". Cette remarque est valable même pour les grands Etats et les relations que ces grands Etats ont entre eux. Pourtant, en dépit de ces prédictions confiantes, la négociation n’a pas empêché que les guerres se soient succédé, quasiment sans interruption en Europe et dans le monde, depuis que le commerce a servi d’exemple pour résoudre les conflits. Lanoue, qui a participé aux guerres de religion, écrit dans une lettre : "la première finesse fut la négociation de la paix". On sait que les paix négociées pendant les guerres de religion n’ont jamais duré. A peine la négociation était-elle terminée, les combats reprenaient de plus belle.

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens ancien (il vient du latin) et premier de négociation (à savoir "commerce") n’est pas exposé (est-ce un oubli ? de l’ignorance ?). Seul le second sens, propre à la politique, est relevé : "l’art et l’action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques". Les exemples qui illustrent ce sens sont nombreux : "il entend bien la négociation ; il est habile dans la négociation ; il a été employé dans la négociation de la paix ; il n’a eu nulle part à cette négociation ; sa négociation a été heureuse ; la négociation se faisait en tel endroit ; mettre une chose en négociation". Par métonymie (de l’action de négocier à la chose négociée), le mot désigne "aussi quelquefois l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (exemples : "il a une négociation difficile entre les mains ; une négociation délicate ; on l’a chargé d’une négociation importante"). D’une édition à l’autre, les mêmes définitions sont reprises : "art et action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques" et "affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35).

C’est à partir de la quatrième édition (1762) que le très ancien sens de "commerce", celui qui est emprunté du latin et qui n’a jamais disparu de la langue française du XIVe au XVIIIe siècle, est enfin exposé, mais le mot, entendu dans ce sens, semble, si l’on se fonde sur les exemples cités, spécifique de la seule bourse des valeurs : "on dit, en termes de commerce, la négociation d’un billet, d’une lettre de change, pour signifier le trafic (comprendre : le "commerce") qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change". C’est aussi à partir de cette quatrième édition que négociation ne désigne pas seulement les grandes affaires publiques (la paix, les traités, les accords entre souverains, etc.), mais s’étend aux affaires privées ou "particulières" : "il se dit aussi en parlant des affaires particulières" (exemples : "vous voulez que je le porte à faire telle et telle chose, vous me chargez là d’une négociation difficile ; il est en négociation pour acheter une telle charge").

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple qui illustrait le sens de "commerce" est enrichi de cet autre : négociation désigne aussi "le trafic qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change, les banquiers, les marchands, etc." Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) calque sa définition sur celle des académiciens : "action d’arranger les différends publics et surtout internationaux" ("il se dit aussi en parlant des affaires particulières") ; "l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" ; "terme de commerce : trafic (commerce) qui se fait d’un billet, d’une lettre de change, etc. par les banquiers, les marchands, etc." (exemple : "la négociation du papier"). Ce dernier sens est clairement défini comme spécifique de la Bourse dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de Bourse, il désigne la transmission de la propriété d’une valeur ou d’un effet, soit par l’intermédiaire d’un agent de change ou d’un courtier, soit par contrat direct" ("la négociation d’un billet, d’une lettre de change").

 

Dans la langue moderne, le mot bascule de la politique à la société. La grande affaire de la modernité (ce à quoi elle se reconnaît, sa "signature" en quelque sorte ou son oriflamme) est le social – le social parfois doublé de l’économique : les affaires économiques et sociales, dans lesquelles se dissout la politique. Atteste ce phénomène l’article négociation du Trésor de la langue française (1971-94). Outre le sens ancien "d’action de faire du commerce, du négoce" et, en économie, celui de "discussion d’un contrat pour arriver à sa conclusion" et de "transmission des effets de commerce" ou de "marché passé dans des bourses de commerce ou de valeurs", le sens principal est "démarche(s), série d’entretiens pour parvenir à un accord, pour conclure une affaire du domaine privé ou public ou mettre fin à un différend". Les synonymes sont pourparlers, tractation. Les auteurs de ce dictionnaire ne distinguent plus les emplois de négociation, suivant que ce mot s’applique aux affaires publiques ou aux affaires privées, à la signature d’un traité de paix entre deux puissances ou d’un mariage. L’emploi le plus important est social : c’est la "discussion menée par les représentants de groupes sociaux pour parvenir à un accord sur un point de politique économique et sociale". Le synonyme est le mot très moderne de concertation (cf. la note à ce sujet). Deux extraits illustrent ce sens massif : le premier est de Sartre et se rapporte aux sempiternels communistes, espèce aujourd’hui en voie d’heureuse disparition ("je les connais les gars du parti qui ne sont pas d’accord avec ma politique (...) ; s’ils ont désapprouvé ces négociations, c’est tout simplement qu'ils les jugent inopportunes", Les Mains sales, 1948 : le titre convient parfaitement à l’auteur) ; le second de l’auteur d’un ouvrage sur les syndicats en France : "le gouvernement se donne le droit, non de déterminer le résultat des négociations paritaires, mais de leur fixer une limite" (1963).

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie françaises publiées entre 1762 et 1932-35 (de la quatrième à la huitième), la définition de négociation est déclinée en quatre sens ("action de régler les grandes affaires publiques ; ces affaires elles-mêmes ; action de régler les affaires privées ; commerce des valeurs à la Bourse"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens prennent le parti de rassembler en une seule définition les trois premiers sens : "action de négocier, de débattre les termes d’un accord, les clauses d’un contrat, etc.", ce qui se fait "dans le cadre d’une affaire commerciale ou d’un conflit d’intérêts privés", "entre des parties intéressées au règlement d’un problème politique ou social", "dans le domaine de la diplomatie et des échanges internationaux". Ce seul et même sens est distingué du sens boursier : "action de négocier des valeurs, des effets de commerce" ("négociation au comptant, sur le marché à règlement mensuel"). Autrement dit, le commerce, son exemple, ses façons de faire, ses méthodes, son rythme, etc. ont fini par tout absorber : la politique, les affaires privées de chacun (mariage, achat d’un bien, etc.), l’économie et tout ce qui se rapporte au social : tout est négociable, tout se négocie, tout peut faire l’objet de négociation, même les libertés publiques, même l’art (surtout l’art), même la culture, même l’esprit ou l’âme, même les peuples. Acheter et vendre, voilà ce qui fait l’essence de la Modernité.

 

 

28 février 2008

Personnaliser

 

 

 

Voilà un verbe qui paraît familier et semble aller de soi aujourd’hui. Or, il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, le volume de la neuvième édition (en cours de publication) dans lequel il pourrait figurer n’étant pas encore publié. Les grands dictionnaires dans lesquels une entrée y est consacrée sont le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et le Trésor de la langue française (1971-94).

Littré y donne le sens de personnifier, c’est-à-dire "prêter une existence, un caractère personnel à une abstraction, à une chose" (Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux, 1704) : "prêter une existence personnelle à une abstraction ou à un être inanimé", écrit Littré, qui se contente de recopier la définition de Trévoux en la condensant, sans se rendre compte que sa phrase n’a guère de sens : "prêter une existence personnelle à une chose" n’a pas le même sens (si tant qu’elle en ait un) que "prêter une existence, un caractère personnel à une chose". Personnifier le mal, c’est y prêter une existence, mais cette existence ne peut pas être qualifiée de personnelle. A ce premier sens, Littré ajoute un second, qui est attesté chez Rousseau (Confessions, 1768) : "Stanislas, qui était généreux et qui n’aimait pas la satire, fut indigné qu’on osât ainsi personnaliser en sa présence" (il s’agit des attaques contre Rousseau). Ce sens, "faire des attaques personnelles ou faire des allusions qui visent quelqu’un", est défini ainsi par Littré : "dire des personnalités", employant ce nom dans le sens de "paroles qui attaquent personnellement quelqu’un".

Ces deux sens sont qualifiés de vieillis et de rares dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens usuel est tout autre : récent, il est emprunté de l’anglo-américain, où to personalize signifie "rendre personnel" dans le vocabulaire des publicitaires. Pour vendre, il faut faire accroire aux gogos que telle ou telle marchandise est adaptée à leur personne ou même à leur "personnalité" ou que, barbouillée en bleu ou en rouge, elle a un cachet d’originalité qui les séduira. De la publicité à la politique ou à l’économie, la différence est mince. Personnaliser le pouvoir, c’est le "concentrer dans les mains d’une seule personne" ; personnaliser des objets fabriqués en série, c’est y apporter "des modifications ou des marques personnelles qui le distinguent" (une voiture, un appartement). Même les banquiers personnalisent leurs offres de service (crédits, assurances, etc.) pour tenir compte des désirs de chaque client. Les sciencieux du socio-éducatif qui ont conduit l’école à l’abîme personnalisent à qui mieux mieux en plaçant l’enfant au centre du système, c’est-à-dire en "tenant compte (qu’ils disent) de l’individu, de ses capacités, de ses structures mentales, de ses intérêts, de ses motivations, de ses besoins". Cet extrait du journal Le Point (1978) résume la stupidité moderne : "ce qui me paraît intéressant à signaler dans ce domaine, s’agissant de formation, c’est que là encore l’une des revendications les plus pressantes de notre temps est justement une sorte de droit nouveau, le droit à la différence. Être soi-même est devenu la raison de vivre de chacun, et c’est là aussi un droit. D’où, en matière d’éducation, toutes ces exigences dont on vous a parlé sur les méthodes pédagogiques, les effectifs scolaires, l’école personnalisée, etc.", c’est-à-dire une zone qui n'a plus rien d'une école, mais tient d'un supermarché.

 

27 février 2008

Impulsion

 

 

 

En latin, impulsio signifie au propre "choc", "heurt" et au figuré, "disposition à faire quelque chose" et "excitation à" (cf. Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Le mot français qui en est emprunté est attesté au XIVe siècle dans les deux sens : "mouvement donné à quelque chose, action de pousser", comme dans cet extrait de Montaigne (XVIe siècle), "venant sans cause apparente et d’une impulsion céleste", et, chez Oresme, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" : "donc les choses que l’on fait par impulsion et mouvement de douleur ou de fureur.... ne sont pas faites par la vertu de fortitude" ; "l’impulsion et contrainte des passions".

Ces deux sens, propre et figuré, sont définis dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "mouvement qu’un corps donne à un autre" (en 1762, les académiciens ajoutent : "par le choc") et "(le mot) signifie quelquefois aussi figurément instigation, conseil, action par laquelle on pousse quelqu’un à faire une chose". Les exemples qui illustrent le premier sens attestent que, entendu dans un sens propre, impulsion appartenait au vocabulaire de la science : "cela se fait par l’impulsion de l’air ; les philosophes disputent si une telle chose se fait par impulsion ou par attraction" ou en 1762, "plusieurs philosophes modernes tiennent que tous les mouvements se font par impulsion" et en 1798 "les cartésiens (qui ne croient pas aux thèses de Newton) prétendent que tous les mouvements se font par impulsion".

Cette thèse, évoquée dans un exemple de dictionnaire, est discutée dans l’article qui est consacré à impulsion dans L’Encyclopédie (1751-65) : "(terme de physique) action d’un corps qui en pousse un autre, et qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet". L’auteur de l’article, après avoir défini ce terme savant, en vient à la thèse : "au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, et lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, et il semble qu’on doit être presque aussi étonné de voir qu’un corps qui en frappe un autre le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d’aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C’est donc une erreur de croire que l’idée de l’impulsion ne renferme aucune obscurité, et de vouloir, à l’exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S’il n’est pas absolument démontré qu’il y en ait d’autre, il s’en faut beaucoup qu’il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l’univers". Les lecteurs sont renvoyés aux articles attraction et gravitation. Ce que prouve Newton, c’est que le mouvement des corps, célestes ou terrestres, n’est pas nécessairement le résultat d’un choc, d’un heurt, d’une impulsion. Raynal (cité par Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit à ce sujet : "en levant les yeux au ciel, Newton vit dans la chute des corps sur la terre et entre les mouvements des astres des rapports qui supposaient un principe universel différent de l’impulsion, seule cause visible de tous les mouvements". Quelle force a mis en mouvement ces astres ? Buffon, quant à lui, renonce à se prononcer sur l’impulsion première : "nous ne pouvons guère former de raisonnements ni même faire des recherches sur les causes du mouvement d’impulsion des comètes".

Dans les éditions des XIXe et XXe siècles du Dictionnaire de l’Académie française, les définitions, que ce soit celles du sens propre ou du sens figuré, s’étoffent de nouveaux exemples, dont plusieurs se rapportent à la psychologie humaine : "il se dit figurément, au sens moral, de l’action d’exciter, d’encourager, de pousser quelqu’un à faire une chose" (sixième édition, 1832-35, exemples : "il agit ainsi par l’impulsion d’un tel ; obéir, céder aux impulsions d’une volonté étrangère ; suivre l’impulsion de son cœur ; les esprits reçurent une impulsion nouvelle ; cette première découverte donna l’impulsion ; une impulsion irrésistible"). Cette force qui fait agir les hommes, parfois malgré leur volonté, mais révélant leur être, fascine les amateurs de psychologie.

 

Ce qui caractérise impulsion dans la langue du XXe siècle, c’est son extension à de nombreux phénomènes physiques et à d’innombrables faits humains et sociaux. En bref, il est porté par la grande vague de la nouvelle religion sociale et scientiste qui submerge tout. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article impulsion est relativement long et le premier sens, celui de la science, est amplement défini : "poussée, généralement brève, qui s’exerce sur un corps et lui communique un mouvement" et "par métonymie, le mouvement ainsi transmis". En mécanique, c’est "le produit d’une force multipliée par le temps pendant lequel elle s’exerce" ("l’impulsion est égale à la variation de la quantité de mouvement au cours d’un intervalle de temps" ; et en électricité et électronique, c’est la "variation brusque et de courte durée d’une grandeur physique, pouvant notamment servir de signal" et "ce signal lui-même" ("les impulsions reçues par un compteur téléphonique ; le générateur d’impulsions électromagnétiques d’un radar"). Le mot impulsion ainsi défini frappe si fort les esprits qu’il suscite des emplois figurés dans "communiquer une impulsion à son cheval avant l’obstacle", "donner une impulsion pour sauter", "donner une puissante impulsion aux affaires" et "donner une impulsion à des opérations militaires" ou "à la recherche". Ces emplois en mécanique et électronique sont complétés, dans le Trésor de la langue française (1971-94) par les emplois en biologie : "ensemble des processus physico-chimiques extrêmement brefs qui caractérisent le stade initial de l’activité fonctionnelle élémentaire d’un nerf, d’un neurone ou d’une de ses parties, et par lesquels s’effectuent les phénomènes de conduction et de transmission dans le système nerveux" ("impulsion nerveuse" ; "envoi d’impulsions motrices dans de nouveaux muscles").

Pour ce qui est du second sens, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" selon Nicolas Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, son extension, à tout ce qui est social et humain, n’est pas moindre que celle du premier sens. Une des définitions qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française est éloquente : "principe déterminant le développement, le dynamisme d’une activité sociale, économique, intellectuelle", avec les mots fétiches de la religion sociale : principe, déterminer, développement, dynamisme, activité sociale, économique, intellectuelle. Les synonymes sont animation (mot de la théologie catholique recyclé en mot de la théologie sociale) et incitation. "Par métonymie", est-il précisé, impulsion désigne le "mouvement social, économique, intellectuel, considéré dans sa dynamique", comme dans cet exemple, qui suinte de religiosité de pacotille : "l’impulsion innovatrice se propage dans des conditions entièrement différentes du modèle de J. Schumpeter, qui n’a pas étudié explicitement la firme régionalement dominante et l’unité motrice dans un territoire" (L’économie du XXe siècle, 1964).

Principe social, l’impulsion est aussi un principe psychologique : c’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (admirez la logorrhée moderne), le "principe déterminant l’action d’une personne", comme dans cet extrait du Journal de Delacroix : "la race anglaise (...) n’a pas au même degré que les Français cette force d’impulsion qui entraîne à tout moment" (1853) ou cet autre d’un ouvrage de parapsychologie : "le sujet manifeste une grande suggestibilité tant aux impulsions extérieures qu’aux poussées internes" (1954). Le complément qui suit impulsion désigne le principe "d’action psychologique" (on croirait entendre parler les spécialistes de la propagande des guerres coloniales ou du Vietnam) : "impulsion de l’habitude, du moment, de la nature, de la passion, d’un penchant, de la raison, de la volonté, du besoin, du cœur". Mme de Staël, qui a été une admiratrice de l’Allemagne et une des premières adeptes de la religion sociale, solidaire, scientiste et larmoyante, tient l’impulsion pour l’étalon en tout : "on pourrait se représenter un caractère fier sans être sévère, qui ne blâmât rien d’après les règles reçues, mais seulement d’après l’impulsion du cœur. Une religion qui mît l’âme en communication intime avec le ciel et fît reconnaître ses adeptes par les saintes impulsions de la piété et de la fierté" (1810).

Ce n’est pas seulement un principe, c’est aussi "la force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action". L’impulsion peut être affective, nerveuse, sensuelle, sentimentale, aveugle, intérieure, irraisonnée, irréfléchie, irrésistible, obscure, secrète, soudaine, subite, violente. Le terme est employé, comme il se doit, dans des contextes pleins de religiosité nouvelle ; ainsi par Benjamin Constant, en 1804 : "vers la fin de cette troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été la plus forte. Une foule de prétendues révélations sont venues ébranler la croyance en la mythologie populaire".

Cette force psychique spontanée et irrésistible a quelque chose d’obscur et d’inquiétant, qui n’a pas laissé les psychologues indifférents. Ils nomment impulsion le "trouble psychique caractérisé par une tendance, qui échappe au contrôle du sujet, à exécuter des actes satisfaisant un besoin impérieux, déchargeant un état de tension émotionnelle" (exemples : "impulsion et inhibition ; impulsion, pulsion et compulsion ; impulsion agressive, sexuelle ; impulsion d’un enfant"), comme dans ces extraits : "le second caractère que nous présentent les obsessions, c’est l’impulsion, c’est-à-dire la tendance à l’acte" (Janet, 1903) et "à côté de cette dominante projective qui est comme la pointe active de l’impulsion, et sur laquelle certains (Wallon) mettent l’accent, d’autres (Janet) le portent sur la faiblesse sous-jacente du psychisme. Les impulsions morbides sont des plus variées : toxicomanies et dipsomanies, boulimie, impulsions sexuelles, impulsion au mouvement et notamment à la marche, impulsion au vol, impulsions sociales : au commandement, à l’autoritarisme" (Mounier, Traité du caractère, 1946) : on ne saurait mieux expliquer le succès de ce mot dans la langue des modernes. Les académiciens se barbouillent moins de sciences sociales et humaines que les lexicographes du très savant Trésor de la langue française : aussi se contentent-ils de définir le second sens d’impulsion sans tenter d’explorer les notions que ce mot désigne en psycho socio. C’est "l’action de pousser quelqu’un à faire quelque chose" ou "la force intérieure, impérieuse et généralement irraisonnée, qui pousse une personne à accomplir un geste, une action", comme dans ces exemples : "agir sous l’impulsion de la colère, de la passion, de l’émotion ; céder, se laisser aller à ses impulsions ; réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions ; une impulsion irrésistible". Les emplois cités par les académiciens "réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions" illustrent assez bien le point de vue qui est le leur en matière de morale : l’homme peut agir raisonnablement, il n’est pas condamné, par la malédiction que lui aurait jetée Freud, à se laisser emporter par une impulsion ou des impulsions (variante : des pulsions).

 

 

25 février 2008

Sacrifice

 

 

 

Emprunté du latin sacrificium, au sens "d’offrande à la divinité" et, chez les auteurs chrétiens, de "messe" (le sacrifice eucharistique), le nom sacrifice est attesté au XIIe siècle dans les deux sens du mot latin : "offrande à la divinité" et "mort du Christ pour la rédemption du genre humain", la messe étant désignée par les deux termes de saint sacrifice en 1670 par Bossuet.

La migration du mot hors de la religion et de la théologie catholique commence en 1651, chez Pascal, où sacrifice prend le sens "d’abandon volontaire", de "renoncement", comme une extension à la vie de chacun du sacrifice du Christ ("Lettre sur la mort de son père") : "que ces sacrifices particuliers (nos affections) honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus-Christ".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ces deux sens sont exposés : "action par laquelle on offre quelque chose à Dieu, avec certaines cérémonies, pour lui rendre un hommage souverain" (exemples : "sacrifice solennel, propitiatoire, expiatoire ; les sacrifices de l’ancienne loi ; dans la nouvelle Loi, Jésus-Christ s’est offert en sacrifice à son Père sur la Croix ; les sacrifices de l’ancienne Loi ont été abolis par celui de la nouvelle ; Jésus-Christ est offert tous les jours en sacrifice sur nos Autels ; le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix est un sacrifice sanglant ; le sacrifice de Jésus-Christ à la Messe est un sacrifice non sanglant ; il se dit aussi des sacrifices qu’offraient les païens"), et, au sens figuré de Pascal, "on dit faire un sacrifice à quelqu’un pour dire renoncer pour l’amour de lui à quelque chose de considérable, d’agréable, etc.". D’une édition à l’autre, les exemples qui illustrent le sens figuré, que Pascal a introduit dans la langue, se font en moins en moins individuels et de plus en plus sociaux, au sens où ce à quoi l’on renonce, c’est de plus en plus souvent des avantages économiques, financiers ou sociaux : "je vous fais un sacrifice de tous les intérêts que j’avais dans cette affaire ; si j’oublie l’injure qu’il m’a faite, si je ne cherche point à m’en venger, c’est un sacrifice que je vous fais" (1762, 1798) ; "c’est un sacrifice que l’honneur vous demande, vous commande, vous impose, exige de vous ; il n’y a pas de vertu sans sacrifice ; un sacrifice d’argent ; il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de ses enfants" (sixième édition, 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réduit le sens figuré de Pascal à une "privation ou une perte à laquelle on se résigne". Il l’illustre de deux exemples "sociaux", qui ne présentent plus d’analogie avec le sacrifice du Christ : "un sacrifice d’argent, il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de son fils". Comme Littré est scientiste, anti-clérical et positiviste, il ne comprend pas la nature du sacrifice religieux, distinguant le sacrifice passif (le sacrifice fait par Abraham) du sacrifice actif (le sacrifice d’Isaac par Abraham, d’Iphigénie par Agamemnon), alors que, d’un point de vue religieux, la véritable distinction est entre le sacrifice involontaire ou forcé, contraint, imposé (la victime ne s’offre pas au sacrifice ; c’est le pouvoir, le Roi, le Père qui l’offre en sacrifice ; Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables ; Abraham est près de sacrifier son fils pour complaire à Yahvé) du sacrifice volontaire (le Christ s’offre en sacrifice de son plein gré pour sauver les hommes). En revanche, cette distinction est clairement exposée dans le Trésor de la langue française (1971-94). Comme terme de religion, c’est "l’action sacrée par laquelle une personne, une communauté offre à la divinité, selon un certain rite, et pour se la concilier, une victime mise à mort (réellement ou symboliquement) ou des objets qu’elle abandonne ou brûle sur un autel" ; dans la religion chrétienne, c’est le "sacrifice parfait du Christ s’offrant à Dieu son père, sur la croix, en oblation unique pour le salut de l’homme et renouvelé dans l’Eucharistie" (exemple : "la théologie nous enseigne que la messe, telle qu’elle se célèbre, est le renouvellement du sacrifice du calvaire", Huysmans, 1891).

Dans la langue moderne, sacrifice est dépouillé peu à peu de tout sens religieux ou sacré ; il se laïcise en quelque sorte. Ce n’est plus qu’une simple privation. Ce "renoncement" ou cette "privation" que l’on s’impose volontairement ou que l’on est forcé de subir est celui de "quatre robes" (Stendhal, Lamiel), des "cigares du café de Paris" (Le Comte de Monte-Cristo, 1846), "de son bonheur, de son cœur, de son orgueil, de sa fortune, de sa situation, de son temps, de sa vie, de soi". Le sacrifice peut être financier ou d’argent ou même d’hommes ("perte en soldats au cours d’une bataille") ou même d’un animal ("mise à mort d’un animal pour la consommation ou en cas d’accident ou de maladie"). Le sacrifice peut même être offert "à l’opinion" ou aux "architectes modernes" : c’est dire s’il coûte peu et qu’il a perdu toute signification.

 

23 février 2008

Maintenance

 

 

Dérivé du verbe maintenir; le nom maintenance est attesté en ancien français, dans la seconde moitié du XIIe siècle, au sens de "protection, soutien" et, au XVe siècle, au sens "d’action de conserver une possession". Rabelais l’emploie dans Pantagruel : "Seigneur Dieu, ôte moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent pour la maintenance de ta loi" ; puis il semble que maintenance tombe en désuétude.

Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre, sans le définir, se contenant de l’illustrer de cet exemple : "sans la maintenance et gouvernement de Dieu, toutes choses seraient en un moment réduites à néant", dans lequel maintenance signifie sans doute "protection" ou "puissance". En revanche, les académiciens ne l’enregistrent dans aucune des éditions publiées de leur Dictionnaire entre 1694 et 1932-35. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente, au lieu de le définir, d’en décomposer la formation : "action de maintenir". Deux vers du XIIIe siècle illustrent le sens ancien de "puissance" : "Jà de votre maintenance, Amour, ne me quiers ôter", que l’on peut traduire ainsi : "jamais je ne veux m’ôter de votre puissance, Amour". Dans le Supplément à son dictionnaire (1877), Littré relève un emploi juridique : "action de maintenir une propriété territoriale en bon état" (exemple tiré du Dauphiné : "la maintenance de ces terres n’est pas chère").

 

En fait, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que maintenance a ressuscité, grâce aux Américains qui, quand ils ont débarqué avec leurs chars, leurs camions, leurs armes, etc., ont ramené en France le vieux mot maintenance, au sens "d’activité qui a pour objet de maintenir en état d’opérer une flotte, une armée", comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’illustrant de cet exemple : "la maintenance de la force de frappe". Le vieux mot entretien a été balayé par cette concurrence venue d'outre-Atlantique. Par métonymie, maintenance désigne aussi "l’ensemble des moyens en personnel et en matériel nécessaires pour cette activité ainsi que des œuvres d’entretien, de réparation et de stockage de ce matériel", comme dans cet exemple tiré de l’histoire récente : "la 2e D.B. dépendait presque totalement, pour son armement comme son habillement, de la maintenance américaine" (1961).

De l’armée américaine, le mot s’étend aux activités civiles d’entretien de matériel : "action de maintenir en état de fonctionner un parc de véhicules, un appareillage complexe, un système informatique". Les acheteurs signent des "contrats de maintenance" ou ils ont recours aux "services de maintenance" de leurs vendeurs. L’activité n’est pas anodine. En 1962, dans l’industrie aéronautique, "les quatre sixièmes des heures productives sont dévolus à la production de série alors qu’un sixième est réservé aux études et prototypes et un sixième aux réparations et à la maintenance".

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), maintenance est enregistré, mais seul le sens moderne est défini : "ensemble des actions qui ont pour but de maintenir en état le matériel d’une force armée" et "par extension, ensemble des opérations d’entretien permettant de maintenir un appareil ou un ensemble d’appareils, un véhicule, un navire en état de fonctionner normalement" ("maintenance technique ; visites de maintenance ; contrat de maintenance, convention par laquelle le vendeur d’un matériel s’engage, sous certaines conditions, à en assurer l’entretien").

La nouvelle langue française est parfois très ancienne. Dans l'exemple de maintenance, il a suffi de l'arrivée d'un prince charmant pour que la belle endormie sorte de sa désuétude.

 

22 février 2008

Ludique

Ludique, ludisme

 

 

Voilà deux mots familiers aux modernes et qui, de ce fait, paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis la nuit des temps. Il n’en est rien. Ces mots sont aussi modernes par leur sens et par la date à laquelle ils sont attestés pour la première fois : ludique en 1910 et ludisme en 1940. Ce sont des mots de philosophe. Ludique est employé en 1910 dans une étude portant sur "le vocabulaire technique et critique de la philosophie" publiée dans le Bulletin de la Société française de philosophie ; ludisme en 1940 sous la plume de Sartre dans L’imaginaire (sous-titre : "psychologie phénoménologique de la perception" - rien que ça !). Ils sont de philosophes, savants et artificiels. Ce sont, en quelque manière, des mots de logothète - c’est-à-dire de législateurs de langue. Si le peuple ou le système de la langue les avait fabriqués, ils auraient été joueur ou joueux ou jouique ou jeueux ou jeuique. Seuls des instruits ont pu fabriquer des mots suivant un processus pareil. Il faut connaître le latin et savoir qu’en latin jeu se dit ludus. Ces conditions ne sont pas suffisantes. Il faut aussi ajouter à cette base latine (lud) le suffixe français – ique, signifiant "relatif à" ou "propre à" ; et, pour fabriquer ce mot chimère ou hybride, il faut de cette audace qui vous fait jeter tout scrupule par-dessus les moulins.

La philosophie se transformant au XXe siècle en science sociale et fort inhumaine, c’est-à-dire en science par excellence, celle qui subsume toutes les sciences ou qui place toutes les sciences sous sa coupe, ludique d’abord, ludisme ensuite, sont sortis du vocabulaire étroit de la philosophie pour coloniser la société. Cela s’est fait d’autant plus facilement que le jeu, dans une société de loisirs et où les loisirs sont consommés avec la même gloutonnerie que le foie gras de canard, est devenu un des horizons indépassables de la France actuelle : on apprend en jouant et par le jeu, on travaille en jouant ou on joue en travaillant, on se libère de ses névroses (supposées ou réelles, peu importe) en jouant ou par le jeu, les jeux de hasard sont devenus une des activités économiques les plus rentables qui soient, etc. : en bref le principe de plaisir ou principe ludique ayant évacué le principe de réalité, cette mutation a ouvert à ludique et à ludisme un immense champ d’emplois, qui est en partie encore inexploité.

Alors que les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ne définissent qu’un seul sens, qu’ils expédient en une courte phrase : "qui a rapport au jeu" ("activités ludiques"), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en distinguent deux : le sens technique, propre aux sciences humaines et sociales, sur lequel ils s’étendent assez longuement, et le même sens que celui que définissent les académiciens, mais qu’ils présentent comme une extension du sens philosophique : "relatif au jeu, qui en a les caractéristiques". La définition de ludique dans le Trésor de la langue française est un condensé, tant par sa forme hâbleuse (mots sérieux, définition d’encyclopédie : c’est une notion qui est exposée) que par son contenu, de cette logorrhée moderne tout entière façonnée par la grande religion sociale, dont le clergé est formé, entre autres corporations, de linguistes savants et d’éminents lexicographes : "qui concerne le jeu en tant que secteur d’activité dont la motivation n’est pas l’action efficace sur la réalité mais la libre expression des tendances instinctives, sans aucun contrôle d’efficacité pragmatique". Tous ces mots sont des signaux d’adhésion aux croyances modernes : qui concerne (pour "relatif à"), en tant que, secteur d’activité, action efficace sur la réalité (que serait une action "inefficace" ? Rien), libre expression (mots fétiches du pédagogisme triomphant), tendances instinctives, sans contrôle, efficacité pragmatique. Les exemples qui illustrent ce "sens" sont de la même eau : "la conscience artistique semble réaliser un équilibre tourmenté et qualitativement unique entre les tendances introversives, ludiques, spectaculaires et le goût de la réalisation" (Mounier, 1946) ; "le symbolisme ludique peut (...) arriver à remplir la fonction de ce que serait pour un adulte le langage intérieur, mais (...) l’enfant a besoin d’un symbolisme plus direct qui lui permette de revivre cet événement" (Piaget, 1966).

Cet adjectif sert à désigner aussi de ces constructions intellectuelles qui sont, comme les châteaux en Espagne, bâties sur du sable et qui disparaissent à la première marée. La théorie ludique du mensonge "explique les écarts de l’imagination des enfants par leur tendance à jouer" (1968, date éloquente : ce serait perdre son temps que de s’interroger sur le sens de "les écarts de l’imagination") et l’activité ludique est "l’activité dont la motivation est l’assimilation du réel au moi et qui permet au jeune enfant d’assurer son équilibre affectif et intellectuel", comme dans ces extraits : "chez l’adolescent et l’adulte, l’activité ludique peut persister ou reparaître chaque fois que la maturation de l’esprit est insuffisante (...), chaque fois que l’équilibre psychique s’établit mal" (1960) et "on a pu appliquer au jeu la définition que Kant a donnée de l’art : "une finalité sans fin", une réalisation qui ne tend à rien réaliser que soi (...). Avec cette définition concorde la distinction que Janet a faite entre l’activité réaliste ou pratique et l’activité ludique ou activité de jeu" (Wallon, celui du Plan, L’évolution psychologique de l’enfant, 1941 : date éloquente aussi). Les noms que ludique qualifie fréquemment révèlent aussi clairement que les définitions ci-dessus le lien qu’a cet adjectif avec toute la verroterie religieuse des sciences sociales : ce sont, d’après les auteurs du Trésor de la langue française, assimilation, attitude, caractère, conduite, domaine, élément, esprit, invention, manifestation, pensée, structure, tendance.

 

 

A la différence de ludique, ludisme n’est pas enregistré dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Est-ce un oubli ? Ou bien les académiciens ont-ils jugé que le mot était trop rarement employé ? On ne sait. En revanche, il est enregistré dans le Trésor de la langue française et assigné comme ludique au domaine de la philosophie et des sciences humaines. La définition est expédiée en une courte phrase : "attitude de jeu (qu’est-ce qu’une attitude de jeu ?) ; activité, comportement de jeu". Elle est illustrée d’un extrait de Sartre qui a fabriqué ludisme et qui, conscient d’employer un néologisme, l’emploie entre guillemets : "rien de tout cela ni ses sursauts, ni ses cris quand on lui touche le membre qu’il croit malade n’est joué, au sens absolu du mot, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni de "ludisme" ni de mythomanie" (L’imaginaire, 1940). Avec un peu de retard, ayant été fabriqué trente ans après ludique, ludisme connaît un grand succès social, pour les mêmes raisons que celles qui expliquent le succès de ludique. Dans Les mots dans le vent (Larousse, 1971), ludisme est défini ainsi : "activité déployée dans le jeu, le jeu lui-même, en général dans un certain langage de psychologues" et illustrée d’un extrait du Dictionnaire de la psychologie (Larousse) : "certains auteurs distinguent le jeu du ludisme ; ils groupent sous ce dernier vocable les activités solitaires, gratuites, telles que la résolution de mots croisés". Le jeu serait social, le ludisme asocial !?!? Laissons aux psychologues leur psychologie de pacotille. Le succès de ludisme, "mot dans le vent" selon les gens de chez Larousse, s’exprime aussi dans les mots qui en sont dérivés : ludothérapie ou "thérapeutique par le jeu" et ludothèque : "organisme prêtant des jouets moyennant une redevance", comme dans cet extrait de La tribune de Genève : "les adultes ont leur bibliothèque, leur discothèque : pourquoi les enfants n’auraient-ils pas leur ludothèque ?". Et pourquoi pas l’inverse, puisque, comme le dit le sapeur Camembert, tout est dans tout et inversement ?

 

 

17 février 2008

Astrologie

 

 

 

La consultation des dictionnaires "en panchronie" (aucun état de langue n’est écarté ; c’est la langue dans tous ses états historiques qui est saisie) fait apparaître dans les idées que les hommes se font du réel, du monde physique ou d’eux-mêmes, des discontinuités et des ruptures profondes, qui s’impriment dans les mots et dont la langue porte les traces. Il en est ainsi d’astrologie.

Le mot est emprunté, comme astronomie, du latin, lequel les a empruntés du grec. En latin, les deux mots désignent aussi bien l’observation des astres (pour établir les calendriers par exemple) que la prédiction de l’avenir. En ancien français aussi. Le nom astronomie désigne dans la plus ancienne attestation observée, en 1160, ce que nous nommerions aujourd’hui astrologie ; astrologie est attesté au milieu du XIIIe siècle dans son sens moderne, mais Oresme l’emploie un siècle plus tard dans le sens "d’étude des astres" ("et aussi est-il de plusieurs sciences comme de l’astrologie quant aux mouvements, aux jugements") et comme synonyme d’astronomie.

La connaissance du ciel progressant grâce à l’invention de la célèbre lunette, qu’utilisaient Galilée et, avant lui, Kepler et Tycho Brahé, il a été jugé nécessaire de la distinguer de la pratique pluri-millénaire, nourrie certes de l’observation des planètes, mais qui avait pour but de deviner le futur, lequel, selon les théologiens de l’époque classique, n’appartient qu’à Dieu (cf. la note prévision). L’observation des planètes à la lunette télescopique a été qualifiée d’astrologie naturelle et la prédiction par "l’inspection des astres", d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire fondée sur le seul jugement : en réalité, des préjugés. Les théologiens se sont toujours défiés de l’astrologie et des astrologues, entre autres raisons, parce que le destin des hommes n’était pas décidé par les astres, mais par Dieu. Calvin est le premier à user d’un adjectif pour distinguer les deux astrologies. En 1549, il publie un Avertissement contre l’astrologie qu’on appelle judiciaire, dans lequel il écrit : "on distingue entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens" ; "tout ceci est compris dans l’astrologie naturelle ; mais les affronteurs qui ont voulu, sous ombre de l’art, passer plus outre, en ont controuvé une autre espèce qu’ils ont nommée judiciaire".

 

Les dictionnaires conservent les traces de ces débats anciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le sens premier ("étude des astres") est rappelé, étant encore en usage à l’époque (fin du XVIIe siècle) où le dictionnaire est rédigé : "il signifie la même chose qu’astronomie". Les académiciens précisent quelquefois et ils ajoutent : "mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres". Les académiciens (1694) reprennent l’adjectif utilisé par Calvin : "en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire". Ce dont ils ont conscience, c’est du discrédit qui affecte l’astrologie et que révèlent les exemples cités : "l’astrologie est fort incertaine" et "la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie", ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui encore. De ce point de vue, rien n’a changé en plus de trois siècles.

Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent explicitement l’astrologie : "art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l'avenir par l’inspection des astres" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Le siècle des Lumières est pour la science et contre les superstitions. Les exemples qui illustrent ce sens attestent le mépris porté à l’astrologie : "(c’est) est une science vaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) étudie les deux noms dans un même article : "tous deux ont rapport aux astres, mais le premier (astrologie) n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second (astronomie) est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables". Cette opposition tranchée est illustrée d’un extrait du Dictionnaire de Richelet (1680) : "l’astronomie est une belle science : l’astrologie est une charlatanerie". Dans la sixième édition (1832-35), il n’est plus fait référence à l’astrologie judiciaire. Au XIXe siècle, la science triomphe. Il semble que la distinction entre astrologie et astronomie soit définitivement entrée dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expédie en une phrase la définition d’astrologie : "art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres". En revanche, dans une remarque, il expose les raisons pour lesquelles l’astronomie a été distinguée de l’astrologie : "astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, cette distinction est avalisée : "art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes".

 

Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires, et avant eux, Calvin, se sont évertués à distinguer l’astronomie de l’astrologie, la science et de la pratique divinatoire ou, comme l’écrivait Richelet en 1680, la science de la charlatanerie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les idéologues se convertissent au relativisme, peut-être pour cacher leur sottise, comme l’atteste l’article astrologie du Trésor de la langue française (1971-94). Les auteurs de ce dictionnaire placent dans la définition même d’astrologie la distinction entre "science" et "art d’interpréter" (et non plus art chimérique). L’astrologie est à la fois une science et un art : "science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque" et "art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir". La notion de science est relativisée, l’astrologie réhabilitée ; la Sorbonne a même décerné le grade de docteur à une astrologue mondaine que consultait Mitterrand. Ceci explique sans doute cela. On croyait complaire au Maître en honorant sa pythonisse. Il est vrai que le doctorat a été décerné en sciences sociales et que, dans ce domaine, science et charlatanerie forment le plus ancien PACS qui soit. La sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la discourologie, l’opinionologie, etc. sont des sciences (humaines ou sociales). Pourquoi pas l’astrologie, n’est-ce pas, qui a - gros avantage par rapport à la sociologie - un objet d'étude tangible et certain : les astres ?

 

 

 

04 février 2008

Dichotomie

 

 

 

 

Emprunté du grec dikhotomia au sens de "division en deux parties égales", le nom dichotomie est relativement récent. Il est attesté en 1750 dans un ouvrage d’astronomie et il est enregistré immédiatement après, en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). Au XVIIIe siècle, rien n’effarouchait les académiciens, ni les changements d’orthographe, ni les mots jeunes et récents. A peine fabriqués, ceux-ci trouvaient une place dans le Dictionnaire. Au XIXe siècle, à partir de la sixième édition (1832-35), cette générosité s’est évanouie. Les académiciens se sont mis à l’heure bourgeoise.

De 1762 à 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions), l’unique définition reste identique. Dichotomie est un terme d’astronomie : c’est "l’état de la lune quand on n’en voit que la moitié" (1762, 1798) et "l’état de la lune quand la moitié seulement de son disque est éclairée par le soleil" (1832-35).

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que le mot entre dans le vocabulaire des botanistes. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : "terme de botanique ; mode de division par deux des rameaux et des pédoncules sur la tige". Le mot sort alors de la science et s’étend à tout ce qui est classification ou raisonnement. De fait, par métaphore, il désigne un "raisonnement qui procède par dichotomie, c’est-à-dire en divisant chaque chose, chaque proposition en deux, dont on prend l’une, et divise aussi l’autre en deux, et ainsi de suite". Le sens de dichotomie en astronomie n’est défini qu’en seconde position : "terme d’astronomie ; phase de la lune où elle ne montre que la moitié de son disque".

Le cas de figure est connu des lecteurs de la Nouvelle langue française : un terme scientifique, propre à l’astronomie et à la botanique, est étendu hors de ces sciences pour désigner des réalités intellectuelles ou sociales, comme l’atteste l’article dichotomie de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens en est "état de ce qui est coupé en deux" ; le terme s’emploie spécialement en astronomie et en botanique, et "par extension", il abandonne la science pour s’établir dans la société : "il signifie méthode de division et subdivision binaire" et "il se dit encore, par dénigrement, du partage que fait un chirurgien de ses honoraires d’opération avec le médecin qui l’a appelé en consultation".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’extension de dichotomie hors de la science se confirme. En droit pénal, c’est le "partage illicite d’honoraires entre médecins ou entre médecins et pharmaciens" et dans le domaine intellectuel, c’est la "méthode de division, de subdivision binaire" ; en logique, c’est "la division d’un concept en deux autres concepts qui sont généralement contraires et qui recouvrent toute l’extension du premier".

 

 

02 février 2008

Expert

 

 

 

Ce mot, du latin expertus "qui a fait ses preuves", a deux sens : adjectif, il signifie "adroit, expérimenté" ; nom, il désigne une personne pleine d’expérience qui est nommée par un juge afin de l’aider à statuer sur un cas. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "adjectif, fort versé, fort expérimenté en quelque art qui s’apprend par expérience" ("il est fort expert en chirurgie" : alors la chirurgie, comme le nom l’indique, était un savoir-faire manuel qu’exerçaient les barbiers) et "il se met quelquefois au substantif", comme dans ces exemples : "si les parties ne s’accordent pas pour estimer la bonté de cet ouvrage, de cette besogne, qu’ils prennent des experts" et "le juge a nommé des experts pour visiter l’ouvrage des maçons, des couvreurs, etc." ; ou encore "il se met quelquefois au substantif et signifie des gens nommés par autorité de justice ou choisis par les parties intéressées, pour examiner, pour estimer certaines choses, et en faire leur rapport" (1762).

D’une édition à l’autre (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition ne change pas. Il en va de même chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ou chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans celui-ci, l’adjectif est défini ainsi : "qui a, par l’expérience, acquis une grande habileté dans un métier, dans quelque chose", et le nom de cette manière : "terme de jurisprudence, nom donné à des hommes qui, ayant la connaissance acquise de certaines choses, sont commis pour les vérifier et pour en décider". Cet emploi dans le seul domaine de la justice a donné naissance à la locution à dire d’experts, au sens de "sans réserve", sens qui "vient de ce que le dire des experts est définitif et sans réserve" dans un tribunal, comme le dit Montaigne : "chaque expert doit être cru en son art".

Le seul changement notable en trois siècles tient au recours de plus en plus fréquent aux experts, les juges sentant le besoin de se fonder sur des personnes ayant du crédit pour prononcer leur jugement. Attestent ce succès les exemples de plus en plus nombreux par lesquels les académiciens illustrent le sens de ce nom. Ainsi dans la huitième édition (1932-35) : "les parties sont convenues d’experts, se sont accordées pour la nomination des experts ; experts nommés d’office ; s’en rapporter au dire des experts ; rapport d’experts ; les experts ont déclaré que... ; la chose sera réglée à dire d’experts ; architecte expert près le Tribunal de commerce ; vérificateur expert".

 

Dans la langue moderne, le nom expert déborde des tribunaux et, de la langue de la justice, s’étend à toute la société. Jadis il allait de soi que chacun exerce avec soin et conscience la profession qu’il avait choisie. Ce qui allait de soi ne va plus de soi. Tout individu exerçant sa profession suivant les règles de l’art est baptisé expert, qu’il soit ou non agréé auprès d’un tribunal ou d’une association syndicale. Les experts se multiplient donc. Portent le titre d’expert les comptables, les chimistes, les conseilleurs ("l’expert conseil, si bien payé, ne doute pas", Alain), les démographes, les économistes ("le gouvernant et l’ingénieur fixent les buts, l’expert économiste ne méritant ce beau titre que par sa docilité", Perroux, 1964), les géographes, les géomètres, les joailliers, les jurés, les bijoutiers. Certains sont experts, quelle que soit la place du mot : géomètres experts ou experts géomètres.

Le Trésor de la langue française date des années 1960-1980. En deux décennies, expert s’est étendu à de nouvelles réalités, comme le montrent les académiciens. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ils notent que ce terme de "droit" ("personne qui, en raison de sa compétence dans tel ou tel domaine, est désignée par une juridiction pour donner un avis technique autorisé") s’applique à toute "personne particulièrement qualifiée dont la profession consiste à se prononcer sur l’origine, l’authenticité, la valeur d’un objet d’art ou d’un objet de collection" ("un expert en timbres, en meubles de style, en faïences, en livres anciens") et qu’il a fini par désigner "toute personne qui, connaissant bien un domaine particulier, en a fait sa spécialité"  ("c’est un expert en architecture médiévale ; plus qu’un connaisseur, c’est un expert").

En quelques décennies, expert a été déplacé du droit au social, où il règne en maître. Du droit au social : le basculement n’est pas neutre. Le social prime peu à peu sur le droit et les normes ne sont plus juridiques, mais sociales. Elles échappent ainsi à tout débat ; et c’est le plus fort ou le plus rusé qui les impose, de sorte qu'il n’est plus de décision prise sans l’avis préalable d’experts. Dans l’antiquité, ce sont les pythies qui donnaient un avis déterminant. Les experts les ont remplacées. Il n’est pas sûr que la superstition ait régressé.

 

 

29 janvier 2008

Antiquaire

 

 

En latin, un antiquarius est un "copiste". Le nom désigne aussi chez Tacite un "partisan de l’antiquité". Antiquaire, qui en est emprunté, est attesté une seule fois au XIIe siècle dans le sens latin de "copiste, glossateur" ; à partir de la fin du XVIe siècle, il est d’un usage assez courant pour désigner celui qui "s’applique à l’étude des œuvres de l’Antiquité", comme dans cet exemple : "c’est l’opinion des meilleurs antiquaires que le Querolus de Plaute et plusieurs autres comédies sont péries par l’injure du temps".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition), il est relevé avec un autre sens. C’est un "savant dans la connaissance des antiques (ou des vestiges) et qui en est curieux" (1694 : "il est devenu antiquaire, c’est un grand antiquaire") ; "celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."  (1762, 1798, 1832-35 : "tous les antiquaires conviennent que cette médaille est fausse"). Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens notent un changement important de désignation : "on substitue ordinairement aujourd’hui le nom d’archéologue à celui d’antiquaire". Le nom archéologue présente deux avantages sur antiquaire : formé de deux éléments grecs, il fait plus savant qu’antiquaire, qui n’est que latin, et il est récent, étant attesté pour la première fois en 1812.

En quelques siècles, le nom a désigné des personnes ayant des activités différentes, comme le constatent les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65). Ils complètent la définition ("personne qui s’occupe de la recherche et de l’étude des monuments de l’antiquité, comme les anciennes médailles, les livres, les statues, les sculptures, les inscriptions, en un mot ce qui peut lui donner des lumières à ce sujet") par cette remarque : "autrefois il y avait différentes autres espèces d’antiquaires : les libraires ou les copistes, c’est-à-dire eux qui transcrivaient en caractères beaux et lisibles ce qui avait auparavant été seulement écrit en notes, s’appelaient antiquaires. Ils furent aussi dénommés calligraphes". Même les guides étaient nommés antiquaires : "dans les principales villes de la Grèce et de l’Italie, il y avait d’autres personnes distinguées que l’on appelait antiquaires, et dont la fonction était de montrer les antiquités de la ville aux étrangers, de leur expliquer les inscriptions anciennes, et de les assister de tout leur pouvoir dans ce genre d’érudition".

Quant à Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), il réserve le nom antiquaire aux "savants curieux en médailles, bustes, statues, inscriptions, manuscrits, antiques" et il critique l’usage que Ménage, ce savant du XVIIe siècle, fait du nom antiquaire, y donnant le sens que le mot avait au XVIe siècle : "celui qui s’applique à l’étude des œuvres de l’antiquité". Ainsi, "Ménage applique ce mot à gens attachés aux anciennes méthodes dans les belles-lettres", comme dans cet exemple : "le cardinal du Perron, Bertaut, Desportes et Malherbe ont été les premiers qui ont ordinairement observé de ne point mettre en vers des mots, finissant par une voyelle masculine, devant des mots qui commencent par une voyelle (ce qu’on appelle des hiatus), ce qui fait une des grandes beautés de notre poésie. Je sais que cette règle n’est pas approuvée par quelques antiquaires". La sentence de Féraud est tranchée : "le mot est impropre" et il ajoute : "certainement les vrais antiquaires de ce temps-là se mettaient fort peu en peine des innovations bonnes ou mauvaises qu’on faisait en poésie" (et pour cause : ils n’étudiaient que les monuments, les statues ou les médailles). Féraud épingle un autre emploi d’antiquaire, qu’il a lu dans une histoire de l’Angleterre au sens de "savants appliqués aux recherches des lois, usages et coutumes antiques" et qui transpose selon lui le mot anglais antiquary, comme dans cet exemple : "quelques antiquaires ont pensé que ces compensations (en argent) n’avoient lieu que pour le meurtre volontaire". La conclusion de Féraud est nette : "c’est évidemment un anglicisme, une traduction trop littérale du mot anglais antiquary, employé par M. Hume".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réussit à unir le sens de "philologue" et celui "d’archéologue" ou la définition d’antiquaire en usage au XVIe siècle (et l’emploi qu’en fait Ménage) et la définition classique ("celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."). L'antiquaire étudie aussi les textes anciens : c’est "celui qui s’applique à l’étude de l’antiquité, en expliquant les anciennes médailles, les inscriptions, l’usage et la forme des vases et des instruments antiques, en restituant les vieux manuscrits, et cherchant d’autres lumières qui puissent jeter du jour sur l’histoire et les usages des anciens temps". L’antiquaire est donc philologue, épigraphiste et archéologue. Dans la langue du Moyen Age, en paléographie, c’était aussi "un copiste qui écrivait en lettres capitales antiques".

 

C’est à la fin du XIXe siècle, en 1890, qu’antiquaire est attesté dans le sens moderne de "marchand d’objets anciens", sous l’influence de l’allemand Antiquar, "marchand d’antiquités, bouquiniste". C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "celui, celle qui recherche pour les vendre des objets anciens". L’exemple qui l’illustre est éloquent : "le nombre des magasins d’antiquaires croît chaque jour". C’est donc au début du XXe siècle que les bourgeois français se sont pris de passion pour les objets anciens – sans doute pour donner à leur lignée une ancienneté dont elle était dépourvue. Les académiciens ajoutent : "antiquaire désignait autrefois celui qui s’adonnait à l’étude des objets antiques : on dit ordinairement aujourd’hui archéologue".

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme vieilli le sens qu’a eu antiquaire pendant au moins trois siècles : "savant qui se livre à l’étude des monuments, des objets d’art ainsi que des inscriptions et des manuscrits antiques" (à la fois archéologue, épigraphiste et philologue), tandis que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) le jugent très vieilli au sens de "personne qui étudie les objets, les œuvres d’art et les civilisations antiques" ("la Société des antiquaires de France"), précisant : "on dit aujourd’hui archéologue".

En un siècle et demi, les humanités ont évolué. Elles étaient affaire de curiosité, de culture, d'honnêteté; elles deviennent de la science ou elles croient être des sciences. De fait, les noms qui désignent les savants se font grecs, comme les entomologistes, les physiciens, les chmistes, les  mathématiciens, etc. Ils ne sont plus antiquaires, mais archéologues, épigraphistes, philologues.

 

27 janvier 2008

Drogman

 

 

 

 

Ce mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1762 (quatrième édition) et dans d’autres dictionnaires (Féraud, Littré, Trésor de la langue française, etc.). La forme la plus courante est drogman ; mais le mot apparaît sous d’autres formes : dragoman ou même drogoman. Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme drogeman, puis droguement, au sens "d’interprète". Ainsi chez Villehardouin : "l’empereur entra en une chambre, et n’i mena fors (sauf) l’impératrice, sa femme, et son drughemant et son chancelier, et les quatre messagers", et Joinville : "il y avait des gens là qui savaient le sarrazinois et le français, que l’on appelle drugemens qui enromançaient (mettaient en langue romane) le sarrazinois au comte Perron". Le mot existe en ancien provençal (drogoman) et en italien (dragomanno). Il est emprunté du grec de Byzance, lui-même emprunté de l’arabe d’Égypte. Il a la même origine que truchement.

Il est relevé dans ce sens dans le Dictionnaire de l’Académie française : "c’est le nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements dans les échelles du Levant" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition), dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788, Féraud : "nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements, dans les échelles du Levant et qui parait souvent dans les relations de ce pays"), chez Littré (1863-77 : "interprète dans les échelles du Levant" ; Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, "je me rendis chez le drogman de Son Excellence"), dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "dans l’Empire ottoman, interprète en fonction dans les ambassades et consulats européens"). D’un dictionnaire à l’autre, la définition s’affine. Féraud (1788) critique les auteurs du Dictionnaire de Trévoux qui relèvent "dragoman, qui est aujourd’hui un barbarisme" (pour ce lexicographe, est barbare ce qui est du passé). Les académiciens, en 1798, notent que "quelques-uns écrivent drogueman" ; en 1832-35, ils ajoutent ces exemples : "les drogmans d’un ambassadeur ; premier drogman ; les drogmans de la Porte", qui circonscrivent l’emploi de ce mot dans les relations internationales, en particulier avec l’empire ottoman, comme l’affirment, un siècle et demi plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française. Littré (1863-77) rappelle que "Voltaire a dit drogoman (c’est la forme provençale ou italienne) : c’est quelquefois un drogoman, c’est-à-dire un interprète du divan qui obtient cette place". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’allusion à la Porte disparaît ("les drogmans d’un ambassadeur, premier drogman"), l’empire ottoman ayant été démantelé quelques années auparavant (en 1920). Peu à peu le mot sort de l’usage. Vieilli ou histoire, précisent les auteurs du Trésor de la langue française. "Anciennement, dans l’Empire ottoman et les pays du Levant, employé chargé de diverses tâches, et, principalement, de la fonction d’interprète; voir aussi truchement", écrivent les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire.

 

 

 

26 janvier 2008

Truchement

 

Truchement ou trucheman

 

 

 

Emprunté du nom arabe tarjoman, qui signifie "interprète, traducteur", le nom truchement a eu longtemps une orthographe flottante : il est écrit trucheman dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694 ; truchement en 1718 et 1740, trucheman ou truchement en 1762, 1798, 1835, 1878 et chez Littré, la syllabe finale man, conforme à l’étymologie, étant devenue ment par confusion avec le suffixe – ment.

Au XIIe siècle, il est attesté au sens "d’interprète" dans La Prise d’Orange : "drugement sommes d’Afrique et d’outre mer" (cf. Montaigne : "je parlai à l’un des Indiens d’Amérique fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal.... que je n’en pus tirer guère de plaisir"). Au XVe siècle, Charles d’Orléans l’emploie au sens de "personne qui parle à la place d’une autre, porte-parole, représentant" : "Et qui n’a pas langage en lui / Pour parler selon son désir / Un truchement lui faut quérir". Au milieu du XVIe siècle, il s’enrichit d’une nouveau sens : "ce qui exprime, fait comprendre, connaître" : "il n’est point de meilleur truchement des lois que la coutume" et "la parole [...], c’est le truchement de notre âme" (1580, Montaigne).

 

Nicot, dans son Trésor de la langue française (1606), y consacre un article relativement long, dans lequel il définit moins le sens du mot qu’il ne décrit la fonction : "c’est un qui interprète les langages inconnus respectivement de deux ou plusieurs personnes de diverse langue conférant ensemble". Il ajoute : "selon ce, on dit qu’un prince et un ambassadeur ont parlé par trucheman, c’est-à-dire, par interposition d’un qui exposait tant leur langage inconnu à celui à qui ils parlaient que le parler à eux inconnu de celui qui leur faisait réponse". Comme le mot n’est pas latin, Nicot s’attarde sur son origine : "il vient du mot chaldéen targeman, qui signifie "expositeur", lequel vient de targum, mot chaldéen aussi, qui signifie exposition d’une langue en autre" (autrement dit : traduction). "Et à présent encore, argue-t-il, au pays de Syrie et adjacents, le mot drogoman (autre forme de trucheman) est en usage, qui est fait dudit Chaldée". Il faut comprendre par langue chaldéenne ce que l’on nomme l’araméen. Nicot refuse aux arabes la paternité de ce mot : "les arabes, écrit-il, l’usurpent de même, ce qui a fait dire à Antoine Nebrisse que c’est un mot arabique".

 

Les académiciens relèvent, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les deux sens les plus anciens de truchement, "interprète" et "porte-parole" : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent des langues différentes, ce qu’ils se disent l’un à l’autre" (exemple : "c’est le trucheman des ambassadeurs français qui vont en ce pays-là ; s’expliquer par un trucheman ; il n’a pas besoin de trucheman, il sait la langue du pays" et "il se dit figurément d’une personne qui parle en la place d’un autre, qui explique les intentions d’un autre" (exemples : "cet homme-là bégaie si fort qu’il aurait besoin de trucheman ; il parle d’une manière assez intelligible, il ne lui faut point de trucheman", 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les trois sens apparus du XIIe au XVIe siècle : "celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "une personne qui parle à la place d’une autre, qui exprime les intentions d’une autre" ; "ce qui fait comprendre", comme chez La Fontaine ("ses regards, truchements de l’ardeur qui la touche") ou chez Molière ("ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, s’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix"), comme les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre" ; "il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles" (exemple : "les yeux sont les truchements du cœur").

La locution "par le truchement de", attestée à compter de 1896, est relevée dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par le truchement de quelqu'un, de quelque chose ; par l’intermédiaire, l’entremise de quelqu’un ; au moyen de quelque chose". La définition est suivie de la remarque : "d’après Hanse (1987), si le sens premier de "interprète", de "personne qui sert d’intermédiaire" a vieilli et que le mot s’emploie surtout dans par le truchement de, "par l’intermédiaire de", il faut cependant éviter de dire : par le truchement d’un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier".

 

 

15 janvier 2008

Dogme

 

 

 

 

En latin, dogma est un mot de la philosophie attesté chez Cicéron (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934) au sens de "théorie, opinion, croyance". Dans la langue latine de la chrétienté, ce mot signifie "croyance", mais il ne désigne plus que la croyance orthodoxe ou catholique, la seule qui soit vraie (ou jugée telle).

Le mot français, emprunté de ce mot latin, lui-même emprunté du grec, est enregistré dans tous les dictionnaires, à compter du Dictionnaire universel de Furetière (1690). La définition qui en est donnée à la fin du XVIIe siècle serait tenue aujourd’hui pour caduque et même injurieuse, parce que ce mot désigne aussi bien ce qu’enseignait la religion que ce qu’enseignaient la philosophie et les sciences. Autrement dit, la science et la philosophie étaient placées sur le même plan que la foi ou la religion, ou inversement le religion était tenue pour une science. Les modernes s’indigneraient à coup sûr, s’ils entendaient un habile leur démontrer que leur science n’est pas différente de la religion.

Quoi qu’il en soit, c’est bien ainsi que Furetière définit le nom dogme : "maxime, axiome ou principe, ou propositions en quoi consistent les sciences", définition qui est reprise dans la première édition du Dictionnaire de la l’Académie française (1694) : "maxime de religion ou de science". Certes Furetière précise que dogme "se dit particulièrement des points de religion" (exemples : "les dogmes de la foi ; ce dogme a été condamné dans un tel concile ; les dogmes des stoïciens étaient la plupart des paradoxes") et les académiciens illustrent la définition d’exemples relatifs à la religion : "les dogmes de la foi, de la religion, de la philosophie", "ces décrets sont reçus quant au dogme, et non pas quant à la discipline". Il n’en reste pas moins vrai que, chez les classiques (et cela va durer longtemps), la vérité s’exprime comme un dogme ou devient un dogme, dès qu’elle est une vérité.

Au cours du XVIIIe siècle, le nom dogme perd de son extension ; autrement dit, les réalités auxquelles il réfère sont de plus en plus limitées et le nom est exclu des sciences. Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), il n’y a plus de dogme dans la science. Le nom, propre à la grammaire et à la théologie, est défini ainsi : "maxime, sentiment, proposition ou principe établi en matière de religion ou de philosophie". Les exemples sont pris dans le christianisme et chez les stoïciens : "ainsi nous disons les dogmes de la foi : tel dogme a été condamné par tel concile ; l’Eglise ne peut pas faire de nouveaux dogmes, elle décide ceux qui sont révélés ; ce qui est dogme dans une communion paraît erreur ou impiété dans une autre ; ainsi la consubstantialité du verbe et la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie, qui sont des dogmes pour les catholiques, révoltent étrangement, quoique sans raison, les ariens et les sacramentaires ; les dogmes des stoïciens étaient pour la plupart des paradoxes ; les dogmes spéculatifs qui n’obligent les hommes à rien, et ne les gênent en aucune manière, leur paraissent quelquefois plus essentiels à la religion que les vertus qu’elle les oblige à pratiquer ; ils se persuadent même souvent qu’il leur est permis de soutenir et de défendre les dogmes aux dépens des vertus".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens abandonnent la définition générale de la première édition ("maxime de religion ou de science") et optent pour une définition restrictive ("point de doctrine") limitée à ce qui est objet d’enseignement : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle", précisant avec prudence que le mot "se dit principalement en matière de religion"  (exemples : "les dogmes de la religion ; les dogmes de la Foi sont immuables, mais la discipline peut recevoir des changements") et qu’il se dit aussi en philosophie : "les dogmes de la philosophie" sont "les vérités que la philosophie enseigne".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reproduit la définition du Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771) : "maxime, axiome, principe" et celle des académiciens (quatrième édition, 1762) : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle" (citée ci-dessus) et il tranche nettement en faveur des académiciens : "l’Académie définit bien ce mot ; la définition de Trévoux ne vaut rien", affirme-t-il, oubliant que celui-ci a reproduit la définition de la celle-là (première édition, 1694). justifiant ainsi son arrêt : "il y a beaucoup d’axiomes, de maximes, de principes qui ne sont pas des dogmes". Le domaine de validité de ce nom est la religion : "il se dit principalement de la religion, et par extension de la philosophie"  (exemples : "les dogmes de la Foi, les dogmes de la Philosophie, les vérités qu’elle enseigne"), annonçant une évolution sémantique inquiétante, qui se vérifie au XXe siècle : "on dit aussi quelquefois les dogmes de la politique" (exemple : "le dogme politique des Gaules (a été) la pleine et entière souveraineté du Prince").

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, le nom dogme est confiné dans la religion, débordant parfois dans la philosophie : "point de doctrine, proposition ou principe établi, ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion et de philosophie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "terme de théologie et de philosophie, point de doctrine établi comme fondamental, incontesté, certain" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Au XXe siècle, alors que la philosophie se substitue presque complètement à la théologie et que la nouvelle religion sociale et scientiste efface peu à peu les derniers vestiges de l’ancienne religion, la restriction de dogme se poursuit. Le mot est exclu de la philosophie dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "point de doctrine, proposition ou principe établi ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion" (exemples : "les dogmes de la religion, des dogmes religieux ; par extension des dogmes politiques, littéraires, etc.").

Les auteurs des dictionnaires modernes, aussi bien ceux du Trésor de la langue française (1971-94) que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), s’efforcent de distinguer nettement le sens de dogme dans la religion catholique des emplois de ce même mot dans d’autres domaines, telle la philosophie. En religion, c’est un "point de doctrine contenu dans la révélation divine, proposé dans et par l’Église, soit par l’enseignement du magistère ordinaire et universel (dogme de foi), soit par le magistère extraordinaire (dogme de foi définie) et auquel les membres de l’Église sont tenus d’adhérer" (exemples : "dogme de la Communion des Saints, de l’enfer, de l’Eucharistie ; dogme de l’immortalité, de la présence réelle, de la Providence, de la Rédemption, du péché originel, de la Trinité, de l’Immaculée Conception, de l'infaillibilité pontificale"). L’emploi de dogme dans la philosophie et l’idéologie est circonscrit à des écoles philosophiques singulières, ce qui est une manière de relativiser la valeur supposée universelle du dogme : "thèse admise dans une école philosophique particulière" (les dogmes stoïciens, platoniciens). L’article de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie est moins long que celui du Trésor de la langue française, mais il distingue aussi les deux domaines d’emploi : "religion catholique, vérité tirée de la révélation et proposée par l’Église à la foi des fidèles" et "dans une morale, une philosophie, une théorie, point de doctrine établi ou regardé comme une vérité incontestable".

 

L’évolution de la pensée en Europe, du XVIIe au XXe siècle, se résume dans le mot dogme à une rapide séparation de la religion et de la science, puis à une lente distinction de la religion et de la philosophie. Tout était ramené à la religion ; plus rien ne l’est, du moins dans les pays catholiques ou anciennement catholiques. C’est ce que montre l’histoire du nom dogme. Pourtant, il n’est pas sûr que cette façon heureuse de raconter l’histoire des idées, dont les auteurs de dictionnaires se font les hérauts, soit pertinente ou qu’elle ne cache pas des phénomènes autrement plus inquiétants : non pas la séparation de la science et de la philosophie d’avec la religion, mais l’absorption de la science et de la philosophie par la nouvelle religion tout idéologique, qui cache les dogmes de son idéologie sous le social qu’elle exhibe.

 

14 janvier 2008

Investissement

 

 

 

 

Dérivé du verbe investir, le nom investissement est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de Trévoux en 1704 au seul sens "d’action d’investir une place forte" et dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1718 (deuxième édition), au seul sens "d’action d’investir une place, une ville pour l’assiéger" ("l’investissement de la place a été fait promptement, à propos, etc.", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les encyclopédistes (1751-65) le définissent ainsi : "investissement, dans l’art militaire, c’est l’action d’entourer une place de troupes pour se préparer à en faire le siége dans les formes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions : "action d’investir une place, une ville, une maison, c’est-à-dire de les entourer et d’en couper toutes les communications".

 

Les sens modernes (financier et psychique) sont très récents. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), trois homonymes investissement sont distingués et sont définis dans trois articles successifs. Le sens militaire est défini ainsi : "manœuvre stratégique qui consiste à investir l’ennemi ou une position militaire ; résultat de cette action". Les synonymes en sont blocus, siège, encerclement et les antonymes débloquement, levée du blocus. Ce sens militaire a suscité, par métaphore (en fait, c’est le renouvellement de la métaphore, usée à force d’avoir trop servi, de la femme comme place forte à prendre d’assaut), un sens figuré, glosé ainsi dans le Trésor : "manœuvre d’approche et d’enveloppement pour dominer quelqu’un, capter sa confiance ou le séduire", comme dans cet extrait de Duhamel : "il avait, pendant des mois, pendant des années, poursuivi la plus savante et la plus insinuante des cours. Le succès brusque, inopiné, presque déroutant pour lui, de ce long investissement l’avait jeté, les premiers mois, dans de violents transports d’orgueil" (1938).

Le sens financier est attesté pour la première fois en 1924. Dans le Trésor de la langue française, c’est le deuxième homonyme, ainsi défini : "action d’investir des capitaux dans un secteur économique" et "par métonymie, au pluriel, les capitaux investis" (exemples : "investissements étrangers, de longue durée, nationaux, privés, publics, productifs").

Le troisième homonyme est apparu en psychanalyse en 1949 ; de là, il s’est étendu à tout ce qui est psy et soc – c’est-à-dire à presque tout. C’est la traduction mot à mot de l’allemand Besetzung, signifiant "action d’occuper militairement un lieu, une ville, un pays" (action dont les Allemands ont été coutumiers pendant deux siècles) et qui a été employé au figuré par Freud en 1895. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française : "fixation d’une énergie affective sur un objet qui se trouve ainsi chargé d’une signification particulière pour le sujet". L’investissement peut être conscient ou inconscient ; quoi qu’il soit, il est toujours, comme l’indique son origine martiale, plein d’énergie, comme dans cet extrait délicieux, qu’on ne peut lire qu’ironiquement : "ce processus d’investissement de l’idéal du moi par la libido narcissique" (1950).

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens montrent plus de bon sens que les savants lexicographes du Trésor de la langue française, quand ils tiennent investissement pour un mot polysémique (il a trois sens) plutôt que comme trois homonymes. Ce sont le sens militaire ("action d’investir une place, une ville ; le résultat de cette action"), le sens financier ("placement de fonds en vue d’obtenir des revenus ; affectation de ressources financières à l’acquisition de biens nécessaires à la création ou au développement des moyens de production d’une entreprise ; par métonymie, les fonds ainsi investis ; les moyens de production ainsi créés") ; le sens psychiatrique ("fixation d’intérêt affectif et d’énergie psychique sur un objet, une représentation, etc."). En ne répartissant pas ces trois sens dans trois entrées homonymiques, c’est-à-dire en conservant à investissement sa cohérence sémantique, les académiciens font apparaître deux lois qui régissent le monde moderne : 1) l’économie ou la finance est la guerre continuée par d’autres moyens ; 2) le psychisme moderne est un champ de bataille où se livrent en permanence les guerres de tous contre tous et de soi contre tous les autres.

 

 

 

13 janvier 2008

Pression

 

 

 

En latin, le nom pressio est employé assez rarement. C’est un terme technique qui a pour sens "pesanteur, poids", "point d’appui (d’un levier)", "treuil" (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934). En français, pression, emprunté de pressio, est attesté en 1649 chez Pascal, où il désigne la pesanteur et la pression de l’air. C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1718 (deuxième édition) : "terme de physique, action de presser ; la pression de l’air" (1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition, la définition identique s’enrichit de nouveaux exemples : "la pression de l’air ; la pression que l’air exerce ; la pression que ce corps reçoit, éprouve ; ce corps a cédé à la trop grande pression qu’il éprouvait ; machine à vapeur à haute, à moyenne pression".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert montre que la pression est un principe général propre à tous les corps : "physique, c’est proprement l’action d’un corps qui fait effort pour en mouvoir un autre ; telle est l’action d’un corps pesant appuyé sur une table horizontale". Entre autres corps, les fluides et l’air ont une pression propre et mesurable, mais aussi, selon les cartésiens, la lumière, ces philosophes étant persuadés "que la différence des couleurs vient des différentes modifications que reçoit cette pression par la surface des corps sur lesquels le milieu agit". A cela, Newton objecte que, "si la lumière ne consistait que dans une simple pression sans mouvement réel, elle ne pourrait agiter et échauffer comme elle fait les corps qui la renvoient et la rompent". D’Alembert rappelle aussi que "beaucoup d’effets que les anciens attribuaient à l’horreur du vide sont aujourd’hui unanimement attribués à la pression et au poids de l’air".

 

En 1789 est attesté pour la première fois le sens social de pression : "influence, action sur" (Le Moniteur). La date est éloquente : la nouvelle religion sociale et solidaire commence à supplanter l’ancienne religion transcendante. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever le nouveau sens social : "figuré, contrainte exercée sur quelqu’un". Le seul exemple qui l’illustre est "la pression des circonstances". Ce sens est glosé ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "pression se dit figurément d’une sorte de contrainte morale exercée sur les personnes" (exemples : "exercer une pression sur quelqu’un pour en obtenir quelque chose, la pression des circonstances, il céda sous la pression de l’opinion publique").

Ce qu’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe de ce sens social dans la seconde moitié du XXe siècle : "au figuré, force s’exerçant sur une personne ou un groupe et influençant d’une manière ou d’une autre le comportement individuel ou groupal soit dans le sens où s’exerce la pression, soit en suscitant des réactions à la pression ou des réactions négatives". La définition est du philosophe mâtiné de sociologue Mucchieli, dont les manuels ont détourné des millions de potaches de toute réflexion. Les syntagmes dans lesquels s’emploie pression sont "céder, résister, se soustraire à la pression, exercer une pression, sentir la pression, pression intérieure, morale, nerveuse, sociale, de la concurrence, de l’histoire, etc.". Le succès de ce sens social est tel qu’il suscite des expressions telles que moyen(s) de pression, faire pression sur, sous la pression de, avoir la pression ("les journalistes sportifs emploient de plus en plus souvent cette expression qui signifie que le public attend le maximum de l’athlète et que cette exigence exerce une pression sur lui"), pression démographique, pression fiscale, parafiscale, groupe de pression, c’est-à-dire un "groupement de personnes ayant soit des intérêts économiques communs soit des convictions politiques, philosophiques ou religieuses communes et qui, disposant en général de moyens importants, engage une action sur l’opinion publique, les partis politiques, le parlement ou le gouvernement pour faire triompher ses intérêts ou ses points de vue". Dans groupe de pression se condense ce qu’est la société, quand elle est sous-tendue par la religion sociale et solidaire moderne : l’idéal de solidarité y est si fort que certains sont plus solidaires que d’autres et usent d’innombrables biais pour imposer leur propre solidarité à tous.

 

Encore une fois, un terme scientifique, employé dans de nombreux domaines (physique, météorologie, physiologie, etc.) avec un sens technique précis, a été extrait de son champ originel et déplacé vers le social pour désigner l’essence même de la société moderne. On comprend que ce soit les sociologues qui aient procédé à ce transfert. Comme dans les cas de cannibalisme, ils ont ingéré les vertus dont ils étaient dépourvus, celles des sciences exactes.

Ou comment se barbouiller de science sans s’aventurer à en faire.

 

09 janvier 2008

Série

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) note, à l’article série, que ce mot "n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1762, et encore au seul sens mathématique" : " c’est un néologisme du XVIIIe siècle ; on voit par ses acceptions actuelles comme ce mot s’est développé ". La remarque est juste ; Littré constate que le mot s’est développé, mais il n’analyse pas comment cela s’est fait.

En latin, series a pour sens, selon Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) "file, suite, rangée enchaînement (d’objets qui se tiennent)" ; au figuré "suite, enchaînement de faits et de pensées" ou "enchaînement des préceptes d’un art" ; enfin "lignée des descendants, descendance". Le nom série, qui en est emprunté, est, lorsqu’il est introduit en français en 1715, un mot savant, dont l'emploi est limité aux seules mathématiques : "suites ou séries infinies, à propos des thèses de Bernoulli" (sans doute Jacques, 1654-1705, professeur de mathématiques à l’Université de Bâle, ou peut-être son cousin Jean, mathématicien aussi, 1667-1748). C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : "terme de mathématique, suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" (exemples : "série infinie, trouver la somme d’une série").

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot commence à migrer hors des nombres. Diderot l’emploie dans un essai sur la physiologie (publié en 1784 : "mais comment la liaison s’introduit-elle entre les sensations, les idées, et les sons de manière non pas à former un chaos de sensations, d’idées et de sons isolés et disparates, mais une série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie ?") et dans un sens esthétique (Salon de 1767-68 : "une série de vieilles impressions"). Le premier lexicographe qui ait noté la migration de série hors des mathématiques est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "un auteur moderne" l’emploie dans un ouvrage d’histoire : "la campagne d’Italie de 1745 ne fut qu’une série continuelle de succès" ; un autre, à propos d’une suite de réflexions : "ce discours n’est qu’une série de réflexions très ordinaires", ce qui suscite l’agacement d’un polygraphe du Mercure : "pourquoi se servir d’un terme technique inconnu au commun des lecteurs, quand il en existe un (suite) que tout le monde connaît ?". Série est perçu à la fin du XVIIIe siècle comme un néologisme savant.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que la grande migration de série commence. D’abord dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition) : "on dit une série de propositions mathématiques, théologiques ; une série de questions ; une série d’idées, pour dire une succession d’idées qui naissent les unes des autres". Le mot reste propre aux sciences ou à la méthode : "division où les objets qu’on veut dénombrer sont classés de suite" (exemples : "pour faciliter l’étude des plantes, on les a partagées en différentes familles ou séries" et "cette loterie est divisée en tant de séries"). Dans la sixième édition (1832-35), le sens mathématique est cité à la fin, les académiciens exposant les sens du général (ou de ce qu’ils croient être le général) au particulier : d’abord "suite, succession" ("une série de propositions, de questions, d’idées, de faits") ; ensuite les "différentes divisions dans lesquelles on classe, on distribue des objets nombreux" (exemple : "cette loterie est divisée en tant de séries ; la première, la seconde, la troisième série") ; enfin "il se dit particulièrement, en mathématiques, d’une suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" ("série infinie, trouver la somme d’une série").

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1862-77), série s’étend aux sciences ("terme de chimie, réunion de corps homologues" et "terme de zoologie, disposition des différents animaux, telle que l’on passe successivement d’un groupe d’organisation moins compliqué à un groupe d’organisation plus compliqué") ou à l’ordre social : "une série de questions, d’idées, de sons, de faits", comme dans cet extrait de Laplace : "l’homme a porté ses regards dans l’avenir ; et la série des événements que le temps doit développer s’est offerte à sa vue" ; à la didactique : "ordre de faits, de choses, d’êtres d’une nature quelconque, classés suivant une même loi, d’après un même mode" ; à la philosophie positive : "série des sciences, arrangement établi dans les sciences fondamentales et abstraites par Auguste Comte, et dans lequel la science supérieure est plus compliquée que la science immédiatement inférieure ; ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie"; aux théories de Fourier : "ensemble de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant, et particulièrement travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions et classés par groupes".

Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, ajoutent aux trois sens relevés un siècle plus tôt le sens industriel nouveau : "fabriquer en série, fabriquer en gros un grand nombre d’objets sur le même modèle, produire d’un même modèle un grand nombre d’exemplaires". Cette huitième édition a été publiée en 1935 ; elle est quasiment contemporaine de l’apparition dans l’industrie de la fabrication en série. Il a fallu que le phénomène frappe les esprits pour qu’il apparaisse dans un dictionnaire de mots, qui ne passe pas pour moderne et dont les auteurs sont généralement qualifiés de passéistes.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’extension des emplois de série se poursuit, comme l’atteste le très long article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) ; elle s’accentue ; elle déborde de toutes parts : arts, sciences exactes, sociales et humaines, techniques (botanique, chimie organique, radioactive, économie, géologie, linguistique, mathématiques, musique, philosophie, physique, sports, sylviculture). Dans ce dictionnaire, la suite ou la succession de nombres qu’était la série devient un "ensemble" : "ensemble d’œuvres qui possèdent entre elles une unité et forment un tout cohérent" (concertos, dessins, esquisses, gravures, opéras, photographies, romans, sonates, symphonies, tableaux, feuilletons, épisodes, etc.). Le mot s’étend sans cesse à de nouveaux domaines, alors que son sens, tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française, se spécialise : il devient "structural", alors qu’il ne l’était pas au XIXe siècle : non plus une suite ou une succession, mais un "ensemble composé d’éléments de même nature ou ayant entre eux une unité" ou "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables : le temps, la fonction, etc.", c'est-à-dire une structure. Ce dernier sens est ou serait illustré par cet extrait de Zola : "sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement" (1893) ; en fait, ce que décrit Zola, c’est une suite de dossiers, non pas un ensemble organisé de dossiers. Le second extrait (Edouard Estaunié, 1896) s’accorde mal au sens qu’il est censé illustré : "Léonard aussi retrouvait, comme en un coin d’armoire longtemps fermée, des séries analogues de noms classés par dates, sans souci de géographie ou de tactique". Certes les noms sont classés par dates, mais la série n’a pas la cohérence d’un ensemble organisé : "sans souci de géographie ou de tactique".

 

07 janvier 2008

Arraisonner





Attesté au début du XIIe siècle au sens "d’interpeller", "adresser la parole à quelqu’un" ("moult fièrement Carlun en araisunet" : soit, en français actuel, il interpelle Charles très fièrement), arraisonner est un des plus anciens mots de notre langue. A la fin du XIVe siècle, il prend le sens de "chercher à amener (quelqu’un) à un avis", "à le convaincre"  ("ils entrèrent en sa maison et lui arraisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand nécessité d’avoir un souverain capitaine"), et à la fin du XVIe siècle, dans le droit maritime, au sens de "reconnaître l’état, la situation d’un navire" ("fut envoyée après une barque, qui l’a arraisonnée").

Pourtant, il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798 (cinquième édition) et dans un seul sens : "chercher à amener quelqu’un à un avis, en lui en donnant les raisons" (exemple : "on l’a arraisonné à ce sujet et il s’est rendu"). De même en 1832-35 (sixième édition). Les académiciens précisent qu’il "est familier et de peu d’usage" et qu’on "l’emploie aussi avec le pronom personnel dans le même sens" : "s’arraisonner avec quelqu’un", c’est "entrer en explication avec lui, chercher à lui faire entendre raison". L’article arraisonner de la huitième édition (1932-35) est plus complet : "chercher à amener quelqu’un à un avis, à une opinion, en lui donnant des raisons pour le déterminer", ce à quoi les académiciens ajoutent que, entendu dans ce sens,"il est vieux" ; et "en termes de marine, il s’emploie spécialement avec le sens de reconnaître le chargement, la destination, l’état sanitaire, etc., d’un navire qui aborde".
Un demi-siècle plus tôt, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) avait exposé ces deux sens : "chercher à persuader par des raisons" (Saint-Simon : "tandis que j’arraisonnais M. le duc d’Orléans, le roi consultait et sa famille et son conseil"), précisant "vieux en ce sens", et «"en termes de marine et de police sanitaire, s’informer d’où vient un vaisseau et où il va". Dans ce dictionnaire, sont énumérés dans la partie historique, du XIe au XVIe siècle, les divers emplois d’arraisonner, dont voici quelques exemples : "moult durement fut d’eux arraisonné" ; "Charlon [il] appelle, prit l’en à arraisnier" ; (XIIIe siècle) "li rois puis l’arraisonne mout débonnairement" ; (XVe siècle) "si avisa temps et lieu au plus bref qu’il put arraisonner les Genevois de cette chose" ; (XVIe siècle) "il était singulièrement aimé et bien voulu de la commune, pour une gracieuse façon qu’il avait de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout le monde". Compte tenu de l’ancienneté de ce verbe, il est incompréhensible qu’il ait été relevé dans les dictionnaires aussi tardivement. Peut-être les académiciens l’ont perçu comme familier.

Quoi qu’il en soit, les erreurs ou les malentendus se perpétuent dans les dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle. Littré juge vieux arraisonner au sens de "chercher à persuader par des raisons" ; de même les académiciens en 1932-35. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne font précéder la définition d’aucune mention de ce type. C’est "s’adresser à quelqu’un et essayer de le convaincre" et "raisonner quelqu’un, chercher à le convaincre de se faire une raison ". La Varende et Balzac l’emploient dans ce sens. En droit, c’est "proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice" et dans la langue de la marine, arraisonner un navire, c’est "questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord ; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre" ; et "par analogie et familièrement, arraisonner une personne", c’est "l’arrêter pour la questionner".
A l’opposé, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, mentionnent comme très vieilli le sens "chercher à persuader quelqu’un d’adopter un avis, une opinion", tandis qu’ils précisent que l’arraisonnement d’un navire peut se faire "en mer ou à l’entrée d’un port" et que la procédure peut s’appliquer à un aéronef.


Il est un emploi nouveau de ce verbe et du nom qui en est dérivé dans les œuvres en français du philosophe Heidegger, où ces mots traduisent l’allemand Gestell : littéralement "sommation". Arraisonner la nature, un fleuve, une plaine, c’est les soumettre par la technique (barrages, exploitation de ressources, agriculture industrielle) à la raison (calculante) et faire de la soumission aux désirs humains la raison d’être de la nature. Ce concept rend assez bien compte des transformations dont pâtit la nature quand elle se plie aux seules raisons et objectifs rationnels de l’homme.

06 janvier 2008

Bercail

 

 

 

 

Le nom bercail est attesté en 1379 au sens de "bétail" et en 1609 dans le sens de "bergerie". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le qualifie de "vieux", de même que les académiciens dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) : "bergerie, le lieu où l’on enferme le troupeau. Il est vieux". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), la mention vieux disparaît. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le mot ("étable où on loge les moutons"), sans préciser s’il est ou non hors d’usage. Dans les huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication), les académiciens jugent que le mot est sorti de l’usage au sens de "bergerie" : "synonyme ancien de bergerie. Voyez ce mot".

Il ne semble pas que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) partagent ce point de vue. Pour eux, le sens qualifié de vieux est celui de "troupeau de brebis, de moutons" ; en revanche au sens, non pas de "bergerie", mais "d’enceinte couverte où est enfermé un troupeau de brebis ou de moutons", bercail ne serait pas désuet. "Il s’emploie surtout quand on considère ce lieu comme le point vers lequel il faut conduire les moutons, l’enceinte où ils doivent entrer pour reposer tranquilles ; bergerie s’emploie plutôt quand on les considère dans leur repos même ou pendant tout le temps qu’ils sont à couvert" (Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, Nouveau Larousse illustré, in Trésor de la langue française). En somme, la bergerie est un bâtiment, le bercail un enclos.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme une bergerie, ajoutant : "il ne se dit guère au propre, mais il est beau au figuré" ("ramener un hérétique, une brebis égarée au bercail de l’Église"). Dans tous les dictionnaires, ce sens religieux est exposé : "on dit ramener une brebis égarée dans le bercail, pour dire remettre un hérétique dans la créance de l’Eglise" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "on dit figurément ramener au bercail une brebis égarée pour dire ramener un Hérétique dans le giron de l’Église" (quatrième et cinquième éditions, 1762, 1798) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse, une personne qui s’en était écartée" (sixième édition, 1832-35) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse une personne qui s’en était écartée" (huitième édition, 1932-35). C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens religieux de bercail est exposé le plus clairement : "au figuré, religion (par allusion à la parabole du Bon Pasteur), sein de l’Église où les fidèles trouvent sûreté et paix, hors duquel ils sont égarés". Exemples : "demeurer au ou dans le bercail ; déserter le bercail ; rentrer, retour, revenir au bercail ; ramener au bercail une brebis égarée, retirer un hérétique de ses erreurs, un chrétien de ses désordres, les ramener à la pratique de la vraie religion, à une conduite pieuse dont ils s’étaient écartés", comme dans cet extrait de Chateaubriand : "Dieu ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui, et ce n’est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne, que la brebis égarée retourne au bercail" (Génie du Christianisme, 1803).

Le phénomène, constaté dans l’évolution sémantique d’un grand nombre de mots de la théologie, tels militant, manifestation, révélation, création, organiser, animation, etc. qui ont perdu leur sens religieux ou dont le sens religieux s’est affaibli, et qui ne sont plus employés que dans un sens social ou politique ou culturel ou socioculturel, affecte aussi bercail. Sur le sens religieux, qui ne disparaît pas tout à fait, se greffe un sens social, que les académiciens sont les premiers à noter dans la sixième édition de leur Dictionnaire : "on dit dans un sens analogue revenir, rentrer au bercail", le bercail en question n’étant pas l’Eglise, mais la famille ou le groupe naturel (1832-35, 1932-35). Littré est plus radical que les académiciens : il ne relève même pas le sens religieux ou, plus exactement, il l’inclut dans le seul sens moral et social : "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, retirer quelqu’un de ses erreurs ou de ses désordres. Rentrer au bercail, revenir au bien" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les auteurs du Trésor de la langue française notent que, de la religion, le sens figuré s’étend à la politique, comme dans cet extrait de Chateaubriand ("journaux censurés, feuilles indépendantes, tout est devenu ministériel : la brebis égarée retourne au bercail"), et à la société ("par extension, familier, entourage matériel et moral d’une personne : famille, foyer, maison, pays natal"), comme dans cet extrait de Beauvoir : "je ne sais quelles péripéties ramenaient au bercail une créature meurtrie que son époux accueillait avec bonté " (1958). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, bercail n’a plus d’emploi que figuré. De la religion ("ramener au bercail une brebis égarée, ramener à la religion une personne qui s’en était écartée"), il s’étend par analogie à la famille : "le sein de la famille, la maison paternelle, s’échapper du bercail, le retour au bercail".

 

 

 

05 janvier 2008

Pulsion

 

 

 

 

 

Encore un terme scientifique qui a été phagocyté par le Léviathan social ou psychosocial. En latin, le nom pulsio est très rare. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) ne relève qu’une attestation, chez Arnobe, rhéteur africain des IIe et IIIe de notre ère, et au sens "d’action de repousser". En français, pulsion est attesté au sens de "poussée" (Amyot, 1572) et au sens de "propagation du mouvement dans un milieu fluide élastique"  (1736, Voltaire, à propos de la philosophie de Newton). Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Littré, en revanche, l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais sans le définir véritablement : "ancien terme didactique ; action de pousser". Il cite, pour illustrer cet emploi, Voltaire exposant la théorie de Newton : "la substance du feu, entrant dans l’intérieur d’un corps quelconque, le dilate en poussant en tous sens ses parties ; or cette pulsion....".

Or, ce n’est pas dans ce sens que pulsion est employé dans la langue moderne. D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens scientifique (celui de la physique et de la technologie) comme vieux : "propagation du mouvement dans un liquide ou un gaz", comme dans "appareil de graissage à pulsion mécanique" ou "graisseur à pulsion d’huile" et dans cet extrait de la Nouvelle encyclopédie pratique (1927) : "le chauffage par pulsion d’air chaud est avantageusement réalisé en chauffant l’air seulement à l’endroit où il est soufflé par un ventilateur". Or, l’emploi "chauffage par pulsion d’air chaud" (ou par air pulsé) n’est pas désuet, ce qui infirme la mention vieux qui précède la définition de ce Trésor.

En fait, le sens de la physique ou des techniques d’aération ou de chauffage a été effacé par l’emploi figuré de pulsion chez Freud et en psychanalyse pour désigner, surtout au pluriel, la "force bio-psychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe"  (1970). Ce n’est pas le mot qui est défini dans le Trésor de la langue française, c’est la chose nommée pulsion qui est décrite – très longuement, sans doute pour y donner la réalité qui y fait défaut. Cela n’empêche pas les emplois de pulsion de proliférer dans la langue moderne ("pulsions sexuelles, refoulées, du moi ou d’auto-conservation, source, objet d’une pulsion, conflits de pulsion, libération des pulsions, obéir à ses pulsions") et les "philosophes" de s’y référer, surtout si ces philosophes sont des professeurs de morale. Ainsi Mounier : "c’est un type d’homme primitif et inachevé que celui où coexistent encore des pulsions réclamant une réalisation brutale à côté d’une instance morale pesante ou persécutrice" (1946).

Le vocabulaire de la psychanalyse a envahi les media. Un enfant est-il assassiné par un pervers ? Les journalistes expliquent tout cela par une force obscure qu’ils nomment pulsions. Le criminel ne contrôle pas ses pulsions. Le succès de ce nom est tel qu’en a été dérivé l’adjectif pulsionnel au sens de "relatif à une pulsion" et "qui est source ou cause de pulsions". Il est un nom qu’il faudrait fabriquer pour désigner l’explication par les pulsions : c’est pulsationalisme, mélange de pulsion et de sensationnalisme, le principal facteur, avec la misère sociale, de tous les crimes et délits, celui qui explique tout, même l’absurde.

 

 

 

04 janvier 2008

Pica

 

 

Ce nom, de genre masculin, est attesté en 1575 chez Ambroise Paré, chirurgien célèbre : "aucunes ont appétit dépravé avec nausée, dit, des (par les) anciens, pica, faisant qu’elles dédaignent les bonnes viandes, et quelquefois appètent choses contre nature". Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article est consacré au pica : "médecine pratique, ce mot désigne une maladie dont le caractère distinctif est un dégoût extrême pour les bons aliments, et un appétit violent pour des choses absurdes, nuisibles, nullement alimenteuses". Pica est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 (quatrième édition) à 1878 (septième édition), comme terme médical : "appétit dépravé, qui fait désirer et manger des choses, telles que de la chaux, du plâtre, du charbon, etc." (1762, 1798, 1832-35, 1878), les académiciens ajoutant que "les femmes grosses et les filles attaquées des pâles couleurs y sont sujettes" ; mais il disparaît de la huitième édition (1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un "terme de médecine" : "perversion du goût caractérisée par de l’éloignement pour les aliments ordinaires et par le désir de manger des substances non nutritives, telles que craie, terre, charbon". L’article pica du Trésor de la langue française est bref et succinct – à l’image sans doute de l’emploi rare de ce mot. "Pathologie : perversion de l’appétit caractérisée par une tendance à manger des substances impropres à la nutrition". Un extrait de 1828 illustre ce sens : "il y a une maladie qui afflige particulièrement les femmes enceintes : c’est le pica ; lorsqu’elles en sont affectées, (...) il n’est pas rare de les voir manger les substances les plus dégoûtantes ou les plus insipides".

 

Ce qui suscite l’intérêt des lexicographes, c’est l’étymologie de ce mot qui sonne assez étrangement, à dire vrai, en français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose l’origine : "mot de la basse latinité, qui dérive de pica, "pie", cet oiseau mangeant toute sorte de choses ; c’est ainsi que le grec signifie à la fois le geai, la pie et le pica". Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) indiquent la même étymologie : le mot pica a pris le sens de "dépravation de l’appétit" "par allusion à la voracité de la pie".

 

On sait que l’Encyclopédie (1751-65) est le chef d’œuvre des Lumières : ce dictionnaire est ou serait un condensé de l’esprit nouveau ou de la raison en acte. Or, l’article pica, long et détaillé, semble démentir cette belle affirmation. Ainsi l’auteur se perd en conjectures pour ce qui est l’origine de ce mot : "les étymologistes prétendent qu’on a donné ce nom, qui dans le sens naturel signifie pie, parce que, comme cet oiseau est fort varié dans ses paroles et son plumage, de même l’appétit dépravé de cette espèce de maladie s’étend à plusieurs différentes choses, et se diversifie à l’infini". Cette explication ne convainc pas l’auteur, qui en avance une autre, plus poétique peut-être, mais affreusement misogyne : "n’aurait-on pas pu trouver un rapport plus sensible et plus frappant entre cet oiseau remarquable par son babil et les personnes du sexe, qui sont les sujets ordinaires de cette maladie ? Est-ce un pareil rapport qui aurait autorisé cette dénomination ?" Autrement dit, si cette maladie qui touche les femmes a été nommée pie, c’est parce que les femmes et les pies jacassent les unes et les autres pareillement ! Les Lumières seraient-elles éteintes, à peine allumées ?   

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est à la fois la longueur de cet article et la description très détaillée qui est faite de ce trouble de l’appétit, comme si son auteur éprouvait une jouissance secrète à énumérer les monstruosités qu’il observe ou que des médecins ont observées. La compassion est un sentiment qui lui est étranger ; la discrétion aussi. Il est légitime que les symptômes du pica soient décrits dans ce Dictionnaire des arts et des techniques qui a aussi pour objet la médecine. Il est étonnant que la description s’étende sur plusieurs pages et fourmille de mille détails : "l’objet de l’appétit des personnes attaquées du pica est extrêmement varié ; il n’y a rien de si absurde qu’on ne les ait vu quelquefois désirer avec passion. La craie, la chaux, le mortier, le plâtre, la poussière, les cendres, le charbon, la boue, le dessous des souliers, le cuir pourri, les excréments même, le poivre, le sel, la cannelle, le vinaigre, la poix, le coton, etc. et autres choses semblables, sont souvent recherchées par ces malades avec le dernier empressement". L’auteur décrit plus les patientes atteintes de ce mal que le mal lui-même : "les jeunes filles auxquelles cette maladie est familière commencent souvent d’assez bonne heure à s’y adonner, l’exemple, les invitations de leurs amies, quelquefois l’envie de devenir pâles, un dérangement d’estomac, peut-être aussi d’esprit, sont les premières causes de cette passion ; dès lors l’appétit ordinaire cesse, les aliments qu’elles aimaient autrefois leur paraissent insipides, mauvais ; elles deviennent tristes, rêveuses, mélancoliques, fuient la compagnie, se dérobent aux yeux de tout le monde pour aller en cachette satisfaire leur appétit dépravé ; elles mangent les choses les plus absurdes, les plus sales, les plus dégoûtantes avec un plaisir infini, les choses absolument insipides flattent délicieusement leur goût ; ce plaisir est bientôt une passion violente, une fureur qu’elles sont forcées de satisfaire, malgré tout ce que la raison peut leur inspirer pour les en détourner ; la privation de l’objet qu’elles appètent si vivement les jette dans un chagrin cuisant, dans une noire mélancolie et quelquefois même les rend malades ; si au contraire elles la satisfont librement, leur estomac se dérange de plus en plus, toutes ses fonctions se font mal et difficilement ; il survient des anxiétés, des nausées, des rots, des gonflements, douleurs, pesanteurs, ardeurs d’estomac, vomissement, constipation ; la langueur s’empare de leurs membres, les roses disparaissent de dessus leur visage, la pâle blancheur du lis ou une pâleur jaunâtre prend leur place, leurs yeux perdent leur vivacité et leur éclat et leur tête penchée languissamment et sans force, ne se soutient qu’avec peine sur le sol ; fatiguées au moindre mouvement qu’elles font, elles sentent un malaise ; lorsqu’elles sont obligées de faire quelque pas, et surtout si elles montent, alors elles sont essoufflées, ont de la peine à respirer, et éprouvent des palpitations violentes : on dit alors qu’elles ont les pâles couleurs. Cette maladie ne tarde pas à déranger l’excrétion menstruelle, si son dérangement n’a pas précédé et produit le pica, comme il arrive souvent, à moins qu’il ne survienne avant l’éruption des règles".

Dans cette description, les personnes atteintes de pica perdent leur humanité et sont réduites à des animaux. On sait, par ailleurs, que c’est par l’animalisation (serpents, vipères lubriques, rats, cafards, etc.) que s’exprime la haine vouée à autrui et qu’a été justifiée l’extermination des races ou des classes, qualifiées, comme si elles étaient des animaux, de nuisibles. Il est étrange que les Lumières ou les prétendues Lumières (de la raison) se ramènent, dans cet article, à une malsaine jubilation devant le malheur d'autrui. Les Lumières seraient-elles le fait, comme on peut le penser, d’illuminés, non pas de la raison, mais de la déraison ?

 

01 janvier 2008

Signes 24 : chiffres 2007 et voeux 2008

 

Chiffres

 

En 2007, ce blog a reçu 47850 visiteurs; 101986 pages ont été lues.

 

Voeux

Meilleurs voeux à tous les lecteurs.   

 

31 décembre 2007

Guignol

 

 

 

 

C’est un mot emprunté au dialecte de la ville de Lyon et qui signifie, au sens littéral de ce terme, "celui qui guigne, qui cligne de l’œil". Laurent Mourguet, le canut au chômage et bateleur, a donné, en 1808 semble-t-il, ce nom à la marionnette qu’il venait de fabriquer, parce qu’elle guignait, id est jetait des regards furtifs de tous côtés. Le nom est attesté en français en 1847 comme nom propre désignant une "marionnette sans fils, animée par les doigts de l’opérateur" ; en 1856, par antonomase (un nom propre employé comme nom commun), il désigne un "personnage involontairement comique ou ridicule, cabotin" ; enfin en 1866, c’est un "théâtre de marionnettes où l’on joue des pièces où Guignol est le héros" et ce sont "ces pièces elles-mêmes".

 

Le premier lexicographe qui l’ait enregistré est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui en fait un nom commun : "sorte de polichinelle ; le théâtre de guignol" (le nom guignol est écrit sans majuscule à l'initiale). Les académiciens y donnent dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire un sens tout différent : "petit théâtre de marionnettes" (exemples : "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public"). Ils ajoutent que, "en termes de théâtre, le guignol est une logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir". Il semble que les auteurs de dictionnaires ne conviennent pas du sens de guignol, lequel oscille de "sorte de polichinelle" à "petit théâtre de marionnettes". Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour lire une définition complète. C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par allusion à Guignol, héros d’un théâtre de marionnettes, marionnette à gaine, manœuvrée par un opérateur invisible, qui joue un rôle dans des scènettes comiques à l’usage des enfants" ; "locution figurée et populaire, faire le guignol : agir déraisonnablement, faire des pitreries, des frasques" ; "par analogie, personne qui, par ses gestes ou son comportement est falote ou ridicule" ; "en argot, gendarme" ; "par métonymie et par allusion au théâtre de Guignol, théâtre de marionnettes" ; "en argot, tribunal" ; "terme de théâtre, logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir" ; "spectacle qui se joue sur la scène d’un théâtre de marionnettes" et "genre qui est propre à ce spectacle" ; "par analogie, ce qui manque de sérieux". Littré relevait un seul sens en 1872 ; un siècle plus tard, il y en a dix dans le Trésor de la langue française. De plus, de guignol, ont été dérivés le nom guignolerie ("œuvre qui s’apparente à une scène de guignol"), l’adjectif guignolesque ("digne d’une farce de guignol") et le verbe guignoliser ("faire le guignol"). Ce à quoi les académiciens ajoutent dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire le nom grand-guignol au sens de "spectacle multipliant les effets d’épouvante" et la locution c’est du grand-guignol, laquelle "se dit figurément de ce qui est d’une outrance ridicule". L’article de ce dernier dictionnaire est moins détaillé que celui du Trésor de la langue française. Il n’y est pas relevé les sens argotiques, mais trois sens : "marionnette à gaine", "théâtre de marionnettes où l’on joue le répertoire de Guignol et, par métonymie, le spectacle lui-même" ; "anciennement, sorte de guérite mobile placée à la rampe de la scène d’un théâtre, d’où le directeur et l’auteur pouvaient diriger les répétitions à l’abri des courants d’air".

Guignol, le personnage et la marionnette, appartient au patrimoine de la ville de Lyon. Son créateur, canut que la Révolution a condamné au chômage, en a fait un ouvrier vif et impertinent, capable de mettre les rieurs de son côté quand il se querelle avec les nantis, les propriétaires et les autorités. Ce qui caractérise l’évolution du personnage créé à Lyon, c’est son affadissement. En s’établissant à Paris, il s’est spécialisé dans le théâtre pour enfants, aménagé dans les jardins publics, comme le notent les académiciens en 1932-35 : "petit théâtre de marionnettes" (exemples, "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public").

En quittant les jardins publics pour les studios de télévision, Guignol a connu un nouvel avatar. Deux cents ans plus tard, il est retourné contre ce canut au chômage qui l’a inventé et contre les ouvriers qui riaient de son impertinence. De travailleur menacé par le chômage qu’il était à Lyon, il est devenu un milliardaire du show-biz. Il se gaussait des puissants ; désormais, c’est un nanti en tout qui se gausse des pauvres, des ploucs, des beaufs, des travailleurs. Il est devenu la posture parisienne obligée du bobo sûr de lui et dominateur, fier de sa race et de sa culture, arrogant et plein de morgue, qui crache sur les pauvres, sur l’Etat et sur les élus de la République.

 

 

26 décembre 2007

Hostie

 

 

 

 

En latin, le nom hostia a deux sens. A l’époque dite classique, il signifie "victime, victime expiatoire" ; à l’époque chrétienne, "offrande de son corps (martyre) ; victime eucharistique, hostie". Ces deux sens apparaissent en ancien français : au XIIIe siècle, hostie est attesté au sens chrétien que ce mot a dans la liturgie ; au XIVe siècle, au sens païen ou archaïque de "victime offerte aux dieux".

C’est ainsi qu’hostie est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "victime que l’on offrait, immolait à Dieu" (exemples : "hostie de paix, des pacifiques, vivante, immaculée, immoler des hosties à Dieu"). Il est précisé qu’en "ce sens, il n’est usité que pour les sacrifices du vieux Testament". Le sens chrétien est présenté comme le seul sens en usage dans la langue du XVIIe siècle : "aujourd’hui, il signifie ce pain fort mince, cuit entre deux fers dont on se sert à dire la Messe, soit qu’il soit consacré ou qu’il ne le soit pas encore". Les exemples ("le prêtre prit autant d’hosties qu’il y avait de communiants et les consacra ; on le communia avec une hostie ; notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie, quand le Prêtre a prononcé les paroles sacramentales ; la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ"), surtout les deux derniers, attestent que les académiciens étaient soucieux de rappeler le sens théologique de l’hostie (par elle se fait la transsubstantiation) dans le sacrifice qu’est devenue la messe après les conciles de Trente (1545-1563).

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718, deuxième édition, à 1935, huitième édition, ces deux sens sont exposés, et dans l’ordre historique en quelque sorte : d’abord l’hostie ("toute victime que les anciens Hébreux offraient ou immolaient à Dieu", 1762), puis l’hostie dans la liturgie ("sorte de pain très mince et sans levain, que le prêtre offre et consacre à la messe", 1762). Même Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suivent cet ordre. Littré est plus complet et plus précis que les académiciens. Il distingue, pour ce qui est du sens antique, l’hostie hébraïque ("toute victime que les anciens Hébreux offraient et immolaient à Dieu") de l’hostie romaine ou païenne ("terme d’antiquité romaine, victime en général", victime ayant le sens d’animal que l’on sacrifie : cf. note du 17 décembre). Il note aussi que ce mot s’emploie dans le sens figuré de "victime", mais seulement "dans la poésie et le style élevé", comme dans ces vers de Corneille : "En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère ou celle d’un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties ?" (Horace, III 2) ; "Père barbare, achève, achève ton ouvrage : Cette seconde hostie est digne de ta rage ; Joins ta fille à ton gendre" (Polyeucte, V 5). Voltaire, dont on sait qu’il admirait Corneille, regrette que le mot hostie ne se dise plus au sens de "victime" : "c’est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime". Il ajoute : "plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée". Voltaire n’était pas (et c’est un euphémisme) un grand poète : sa remarque est digne du mauvais poète qu’il était. Littré note aussi que, dans ce sens figuré, hostie est en usage dans la langue de la "dévotion" pour désigner une "personne qui consacre à Dieu tout ce qu’elle est", comme chez les orateurs sacrés des XVIIe et XVIIIe siècles : Bossuet ("convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la force et de la contrainte ; si votre corps est une hostie, consacrez à Dieu une hostie vivante") ; Fléchier ("Hostie vivante de Jésus-Christ, elle avait dressé de ses propres mains le bûcher où elle devait consommer son sacrifice") ; Bourdaloue ("c’est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d’hostie et de victime" ; "les vrais fidèles qui, dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes, pour alléger tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout") ; Massillon ("acceptez, ô mon Dieu, le sacrifice que je vous fais aujourd’hui de moi-même ; ne regardez pas les imperfections de l’hostie qui s’offre"). Enfin, Littré, bien qu’il fût incroyant et sourdement hostile au catholicisme, expose objectivement le sens chrétien ou liturgique d’hostie : "le pain sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe, et dans lequel Jésus-Christ s’offre comme victime", faisant même référence au sacrifice et à la transsubstantiation ("la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ").

 

Il semble qu’au XXe siècle, peu à peu, les divers sens d’hostie s’étiolent, comme si la chose que le mot désigne perdait de son importance ou devenait un signe vide de sens. Ce lent affaiblissement se lit dans les articles de dictionnaire. C’est d’abord le sens antique qui est touché. Dans la huitième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens ne l’exposent qu’en seconde position et dans une courte phrase à l’imparfait : "il se disait, chez les anciens Hébreux, des victimes offertes et immolées à Dieu" (exemple : "hostie vivante"), alors que le sens liturgique est défini d’abord. L’ordre des sens est renversé, ce qui cache en partie le sens théologique de l’hostie, ainsi que la lecture symbolique ou "allégorique" que le christianisme fait du judaïsme dans l’exégèse,. L’hostie n’est plus qu’un "pain très mince et sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe". Certes, les exemples restituent le sens véritable de l’hostie : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales" et "la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’ordre historique des sens est rétabli certes, mais les définitions sont expédiées en quelques groupes de mots et exprimées sommairement, comme si, pour les auteurs de ce Trésor, le sens religieux véritable était secondaire et insignifiant. Ainsi le sens antique sur lequel s’attardent longtemps les académiciens du XVIIe au XIXe siècle et même Littré est résumé ainsi : "dans l’Antiquité, victime immolée" et illustré de "hostie vivante (Académie)". Que les rites d’immolation soient propres au monothéisme juif ou qu’ils soient ceux du paganisme romain, auquel cas les hosties n’ont pas le même sens, ils sont confondus dans un même fragment : "dans l’Antiquité, victime immolée". Même le sens chrétien, qui est borné dans le domaine étroit de la "liturgie catholique", est expédié en quelques mots techniques : "petite rondelle mince de pain azyme que le prêtre consacre pendant la messe". Le sens théologique est à peine évoqué, sinon indirectement par une référence au Dictionnaire de l’Académie française : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales (Académie)". Deux extraits illustrent ce sens : l’un, descriptif et presque insignifiant de Chateaubriand : "le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige" (Génie du christianisme, 1803) ; l’autre, de Martin du Gard, détaché, froid, sourdement hostile au catholicisme : "à huit ans, on le mène à la grand-messe, au salut, parmi les grandes personnes qui se prosternent ; on lui montre, au milieu des fleurs et des lumières, dans un nuage d’encens et de musique, un bel ostensoir doré : c’est toujours le même bon Dieu, qui est là, dans cette hostie blanche" (Les Thibault, 1929). Il a été montré dans des notes antérieures et à plusieurs reprises que les lexicographes du Trésor de la langue française se montraient intarissables ou complaisants ou enthousiastes, quand ils exposaient le sens de concepts marxistes, tels aliénation ou nationalisme. Les concepts de la théologie, qui nourrissent depuis des siècles la langue française, n’ont droit qu’à des reliefs de commentaires, comme s’ils n’avaient plus de sens, non pas dans la langue, mais dans l’esprit de ceux qui la décrivent.

Même le sens dit littéraire d’hostie est expédié en un fragment de phrase, à savoir "victime expiatoire", et illustré de deux extraits antithétiques d’écrivains ; Barrès : "je vois à travers les siècles toutes les hosties de l’humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées" (La grande pitié des églises de France, 1914) et Proudhon, adepte de la posture pacifiste : "à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants" (La guerre et la paix, 1861).

 

Les mentalités sont peut-être en train de changer. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre historique des sens, bouleversé dans la huitième édition, est rétabli : le sens antique est exposé d’abord ; ensuite le sens propre à la liturgie catholique. A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens s’efforcent de distinguer, fût-ce très brièvement, l’hostie des Hébreux et l’hostie païenne : "victime offerte en sacrifice aux dieux ou, chez les Hébreux, à l’Éternel". Le sens figuré et littéraire ("classique", est-il écrit) est exposé : "victime expiatoire, s’offrir en hostie" ; de même que, bien que ce soit entre les lignes, suggéré plutôt qu’explicite, le sens théologique du sacrifice du Christ : "la divine hostie, l’hostie du salut, Jésus-Christ". Pour définir le sens d’hostie dans la liturgie, les académiciens renoncent au mot technique et très terre à terre de rondelle (de pain), dont il est fait usage dans le Trésor de la langue française : "pain très mince et sans levain que le prêtre consacre dans la célébration de l’eucharistie pour être distribué aux fidèles". Certes, il n’est pas fait référence à la transsubstantiation, qui donne son sens véritable à l’hostie, même pas dans les exemples ("l’élévation de l’hostie, recevoir la sainte hostie"), mais les mots célébration de l’eucharistie sont censés en tenir lieu.

 

 

22 décembre 2007

Affrontement

 

 

 

 

Dérivé d’affronter, le nom affrontement, bien qu’il soit attesté en 1540 au sens de "rencontre face à face entre deux personnes" (Budé : "il rencontra ce gentilhomme front à front en un détroit où il ne se pouvait détourner de lui et ne se put contenir en cette approche et affrontement qu’il ne le prit aux cheveux") et en 1587 au sens de "rencontre pour une lutte entre deux armées" (Lanoue : "Parlons de l’affrontement des deux escadrons. Sur cela je dirai, encore que celui de lances face sa charge valeureusement, qu’il n’en peut succéder grand effet"), n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Le premier lexicographe à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui le définit ainsi : "action d’affronter, de mettre de niveau". Le sens est vague. Affronter signifie-t-il, dans cette définition, "se mettre avec intrépidité en face de quelqu’un" ou "en termes d’art, mettre front à front, de niveau", comme dans l’exemple "ces deux panneaux sont bien affrontés". L’exemple qui illustre ce sens, tiré de Lanoue, soldat du XVIe siècle : "parlons de l’affrontement de deux escadrons", semble pencher en faveur du premier sens, mais le de niveau de la définition penche en faveur du second sens.

 

Quoi qu’il en soit, le fait est que, dans la langue moderne, affrontement a un sens agressif et guerrier et fait partie de ces mots, tels lutte, combat, lutter, combattre, guerre, etc. qui fleurissent en temps de paix pour désigner des actions ou des réalités sociales, comme si l’ennemi ne se tenait plus aux frontières, mais dans le pays même. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens agressif est réparti en deux sous-sens distingués suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à des choses. Quand l’affrontement se rapporte à des personnes, le mot signifie "action d’affronter quelque chose qui est ou paraît être un danger ou une difficulté" (obstacle, mort, amour, monde, ennemi, autrui, etc.). Les férus de sciences sociales et humaines sont prolixes sur l’affrontement. Quand l’affrontement se rapporte à des choses, il a pour sens "fait de s’affronter, de se trouver face à face" : les images, la volonté, etc. Là encore, les psys se gargarisent d’affrontements. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de noter les emplois : "affrontement de deux armées, affrontement d’idées", sans se croire obligés de citer complaisamment, comme le font les auteurs du Trésor de la langue française, les psys et autres socs. Lire leur dictionnaire, c’est respirer un peu d’air pur.

 

 

17 décembre 2007

Discrétion

 

 

 

Emprunté du bas latin discretio ("division, séparation" et "action de discerner, raison, prudence"), le nom discrétion est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "discernement, sagesse" (XIIIe siècle : "ceux qui sont fous de nature, si fous qu’ils n’ont en eux nulle discrétion, par quoi il se puissent ni sachent maintenir, ne doivent pas tenir terre"). Les emplois les plus anciens sont "à la discrétion de quelqu’un" (milieu du XVe siècle : au sens de "à la libre appréciation de quelqu’un") ; "vivre à discrétion" (1536, "vivre sans payer", Rabelais, "l’empereur leur a annoncé qu’il n’entend point que ses gens vivent à discrétion, c’est-à-dire sans payer ; mais à discrétion du pape, qui est ce qui grève le plus le pape") ; "à discrétion" ("à volonté").

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens-là sont exposés : "judicieuse retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1694, 1762, 1798) ; "réserve, retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1832-35, 1932-35) ; "réserve, retenue dans les rapports avec autrui" (neuvième édition, en cours de publication). La discrétion est une vertu sociale positive, qui est louée dans les définitions et dans les exemples cités, de la première édition (1694 : "agir, parler avec discrétion, il a beaucoup de discrétion, il n’a point de discrétion") à la neuvième édition (en cours de publication : "agir avec discrétion, user d'une permission avec discrétion, se retirer, se détourner par discrétion, avoir beaucoup de discrétion, un homme d’une rare discrétion, un zèle sans discrétion et, par extension, s’habiller, se maquiller avec discrétion").

Le sens de "discernement, sagesse" est exposé dans la première édition (1694 : "on dit d’un homme qui est dans l’âge où l’on commence ordinairement à discerner le bien d’avec le mal qu’il est en âge de discrétion"), mais il n’apparaît plus dans les éditions suivantes, sauf dans la neuvième édition (en cours), où il est mentionné comme vieilli ou littéraire : "faculté de discerner, de décider", ne survivant que dans la locution à la discrétion de ("laisser, remettre une affaire à la discrétion de quelqu’un, s’en remettre à la discrétion d’un homme avisé"). En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la langue française (1863-77) citent ce sens en premier ; Littré ("qualité par laquelle on discerne, on juge ; l’âge de discrétion, l’âge de raison", qu’il illustre de cet exemple de Voltaire, "un innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion") ; le Trésor de la Langue française ("la discrétion implique la faculté de discerner, le pouvoir de décider ; vieux : discernement, pouvoir de décider").

 

Jamais les auteurs de ces dictionnaires ne remarquent que ce nom a deux sens qui peuvent être jugés contraires ou incompatibles ou mutuellement exclusifs et qui sont situés à l’opposé l’un de l’autre sur une palette sémantique. Ce sont "discernement, sagesse, circonspection, retenue" d’une part et, d’autre part, le sens de "vivre à discrétion", comme dans l’exemples cité par les académiciens : "on dit que les soldats vivent à discrétion, quand ils vivent comme il leur plaît chez leurs hôtes et sans autre règle que leur volonté" (1694, 1762, 1798) et "vivre à discrétion quelque part se dit des soldats qui ont été envoyés dans un village, dans une ville, pour se faire traiter à leur gré par les habitants" (1932-35) ou "à discrétion, locution adverbiale : autant que l’on veut, avec toute l’abondance désirable" (1932-35 : "pour le pain, vous en aurez à discrétion, on leur donna du vin à discrétion, vivre à discrétion quelque part"). Le sens de cette locution est exposé sans détours dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "vivre à discrétion, vivre sur l’habitant en le rançonnant selon son gré" et illustré par cette phrase de Mérimée : "en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait" (Chronique du règne de Charles IX, 1829). Un même nom peut donc signifier une chose et son contraire ou son quasi contraire, signifier "retenue" et "absence de retenue". Cela arrive parfois en français. Il est vrai que le second sens n’apparaît que dans le groupe prépositionnel à discrétion ("vivre à discrétion, se servir à discrétion"). On a vu un phénomène semblable à propos de ressentiment, qui a signifié à la fois "gratitude" et "rancœur". Littré distingue le sens de discrétion de celui de réserve : "dans discrétion, il y a, étymologiquement, discerner ; la discrétion est donc une réserve qui discerne, qui est éclairée ; au lieu que réserve n’implique que le sentiment qui fait qu’on ne s’avance pas et qu’on a de la retenue ; l’idée de discernement n’y est pas incluse".

Ce qui caractérise discrétion dans la langue moderne, c’est l’élargissement de ses emplois à tout ce qui est social et l’affaiblissement du sens très positif et élogieux, mélange de discernement, de politesse et de réserve (judicieuse retenue, circonspection dans les actes et les paroles) qu’il avait dans la langue classique. C’est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), en parlant de personnes ou de leur comportement, la "qualité d’une personne qui apprécie justement les actes ou les paroles qui peuvent choquer, gêner ou peiner". La définition est ambiguë : il ne semble pas qu’elle ait été relue. Que signifie "apprécier justement" ? Est-ce donner du prix à ce qui peut gêner ou avoir conscience de ce qui peut gêner et être en mesure ainsi de ne pas choquer, gêner ou peiner autrui. Certes, les synonymes "délicatesse, réserve, tact" lèvent l'ambiguïté et éliminent la première interprétation. "Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables", écrit Mme de Staël (1807), égrenant les perles du chapelet des lieux communs. Le nom se dit aussi de choses ; auquel cas, il suppose un "jugement de valeur esthétique, moral, etc., en fonction des conditions sociales ou des convenances". C’est le "caractère de ce qui n’attire pas l’attention, ne se fait pas remarquer, est de bon ton" ("s’habiller avec discrétion"), comme aussi une couleur, un décor. Il est des vertus qui sont conservées dans la discrétion : ainsi la "qualité consistant à garder les secrets" ("discrétion professionnelle"), qui déplaît vertement aux professionnels des media, dont la transparence est le seul absolu et qui sont près d’éventer tous les secrets, même ceux de l’Etat.

A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, semblent tenir la discrétion pour une vertu sociale, qu’ils célèbrent discrètement, cela va de soi : "réserve, retenue dans les rapports avec autrui, un homme d’une rare discrétion, un homme d’une discrétion éprouvée". Dans Etc. aussi (Renaud Camus, P.O.L., 1998), la discrétion fait l’objet d’un éloge raisonné et intempestif, en ces temps de modernité indiscrète et exhibitionniste : "La discrétion serait la vertu centrale. Mais il ne s’agit pas du tout de la discrétion qui a partie liée avec la méfiance et le secret, "valeurs" éminemment méprisées, elles, au contraire. Il s’agit de la discrétion dans le comportement et l’attitude, dans l’usage, la pratique et l’imposition de soi-même".

 

16 décembre 2007

Orientalisme

 

 

 

 

 

Le nom orientalisme, dérivé, comme orientaliste (cf. note du 15 décembre) d’oriental, est attesté en 1826. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, un siècle après orientaliste. Ce nom soulève des difficultés d’un autre ordre. Les choses qu’il désigne ou a désignées ont fluctué en deux siècles, et cela dans de fortes proportions, ce qui ne laisse pas d’étonner pour ce qui est d’un mot savant qui désigne, sinon une science, du moins une discipline universitaire. Si la science en question est à l’image du mot qui la désigne, on est en droit de s’interroger sur ce qui la fonde. Au cours des deux derniers siècles, le mot a eu quatre sens

Le premier sens attesté (1826) est très positif et même élogieux, mais il est éphémère : c’est le "système de ceux qui prétendent que les peuples occidentaux doivent à l’Orient leur origine, leurs langues, leurs sciences". L’Orient, à savoir la Mésopotamie, l’Egypte, la terre sainte, le Sinaï, Moïse, Le Christ, le plateau d’Anatolie d’où serait partie, selon Colin Renfrew dans L’Enigme indo-européenne (Flammarion), la révolution néolithique avec la culture de l’orge et la domestication du mouton et qui caractérise les peuples dits indo-européens, les Phéniciens, etc. est ou serait à l’origine de la civilisation de l’Europe – hypothèse qui est assez juste. C’est, entre autres, ce que pense Champollion pour ce qui est de l’origine des arts : la Grèce doit tout à l’Egypte, selon lui.

Le second sens, celui que Littré enregistre en première position dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), est lui aussi éphémère : c’est "l’ensemble des connaissances, des idées philosophiques et des mœurs des peuples orientaux". Ces mœurs, ces idées, ces connaissances, ces peuples sont tellement divers et ont évolué dans de si fortes proportions que l’ensemble qu’ils formaient tenait d’un vaste capharnaüm. A peine enregistré, ce sens s’évanouit.

Le troisième sens est le plus constant. Il est en usage aujourd’hui encore, bien qu’il soit l’objet de polémiques virulentes (cf. plus bas) : c’est la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales". Il est relevé dans tous les dictionnaires : "ensemble des études relatives à l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; "science qui a pour objet les langues et les civilisations orientales"  (Trésor de la langue française, 1971-94) ; "ensemble des études consacrées aux langues et aux civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Le quatrième sens est aussi le dernier apparu : c’est le plus moderne de tous. C’est "le goût pour ce qui touche à l’Orient ; l’imitation des mœurs ou des arts de l’Orient" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "le goût, l’attirance que suscite l’Orient, en particulier dans le domaine des arts et de la littérature" (neuvième édition, en cours, du Dictionnaire de l’Académie française). Entendu dans ce sens, l’orientalisme est en partie ce qui correspond à l’emploi d’orientaliste pour désigner les peintres ou les écrivains qui ont choisi de représenter les pays d’Orient ou toute réalité un peu exotique. L’orientalisme, dans ce sens, est un fatras de pacotille et de verroterie, qui fascine surtout gogos et bobos (les bobos ne sont-ils pas les gogos modernes ?).

 

Il reste à examiner le troisième sens. Entendu comme la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales", orientalisme est devenu un mot sale ou obscène. Le mot chien n’aboie pas ; orientalisme non plus. En dépit de cela, les savants qui ont choisi comme objet d’étude les langues, littératures, civilisations d’Orient s’en détournent ou sont contraints de le renier, comme s’il avait la rage. La raison tient à la publication d’un ouvrage virulent d’Edward Saïd (1935-2003). Américain d’origine "palestinienne", issu d’une riche famille chrétienne, qui a préféré se réfugier aux Etats-Unis plutôt que de vivre en dhimmi dans son pays (comme on la comprend), il était spécialiste de littérature anglaise et de littérature comparée, qu’il a enseignées en sa qualité de professeur à l’Université de Columbia. L’ouvrage qui a fait connaître ce gauchiste invétéré ne traite pas de littérature anglaise, ni d’anglicisme, mais d’une science dont il n’était pas spécialiste et dont il ne connaissait presque rien, ignorant l’araméen, l’hébreu, le turc, les cunéiformes, le Coran et les cultes archaïques, etc. Le titre L’Orientalisme et surtout le sous titre l’Orient créé par l’Occident sont éloquents : ils laissent accroire que l’Orient est une pure invention ou une construction idéologique, dont les auteurs sont les Occidentaux, qui, comme chacun sait, sont impérialistes, racistes, colonialistes, ignorants, grossiers, discourtois ; en un mot, barbares. Pourquoi donc Saïd n’a-t-il pas vécu à Gaza ? La version française de ce pamphlet a été publiée en 1980. L’ouvrage aurait lancé, comme le fait une campagne de marketing, les études dites (sans rire) post-coloniales (en anglo-américain, post-colonial studies), qui font, comme on dit, un tabac dans les universités d’Occident : les gogos en fument ; ils ont leur herbe ; ils sont béats. Les études que ce livre a contribué à créer, pour parler la langue de Saïd, comme une nouvelle lessive ne sont que la énième resucée de la critique léniniste de l’impérialisme (Lénine, qui a établi le plus vaste empire colonial et totalitaire de l’histoire de l’humanité, est le parangon des prétendus anti-impérialistes !), la critique du pauvre (d’esprit), théorie rancie qui donne à une myriade de paumés le sentiment d’être des progressistes (eux, les fieffés réactionnaires) qui pensent par eux-mêmes, et non plus par échos répétés à tous les vents du monde. En bref, ils ont le sentiment délicieux de ne plus être des perroquets.

Le succès de l’angliciste Saïd a eu pour conséquence de diaboliser la science que des savants probes et honnêtes ont constituée pendant deux siècles ou plus, et de remplacer les connaissances qu’ils ont établies par l’idéologie complaisante, bien pensante en tout, engagée (comme il se doit), celle des spécialistes des sociétés arabes et musulmanes qui refusent de porter le beau nom d’orientalistes. On ne peut que les approuver, ironiquement bien sûr. Les orientalistes étaient de vrais savants, connaissant parfaitement les langues, les littératures, les civilisations, les religions d’Orient ; les néo scienceux de l’islam et du monde arabe sont férus d’idéologie. Ils connaissent sur le bout des doigts leur catéchisme rabougri, dont la récitation tient lieu de science.

 

 

10 décembre 2007

Vote

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age dans l’Eglise, le nom votum désignait un vœu qu’exprimait une assemblée (par exemple des moines) par le suffrage. De ce mot de la religion chrétienne, les Anglais ont fait vote, qu’ils ont employé dès la seconde moitié du XVe siècle au sens de "suffrage, expression selon une forme déterminée d’une position ou d’une décision sur une question mise au débat", puis de "décision prise par une assemblée ou un groupe de personnes s’exprimant par le suffrage". C’est ce mot anglais que les Français ont emprunté beaucoup plus tard. En 1702, vote est attesté, dans un écrit se rapportant à l’Angleterre, au sens de "décision prise par l’exercice du droit d’élection et de délibération exprimé par le suffrage". Le mot alors est propre au Parlement et à la vie politique de l’Angleterre, comme l’atteste Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le premier lexicographe à l’avoir enregistré : "mot anglais, que M. Targe a transporté tout uniment dans sa traduction de Smollet et qu’il répète souvent. Boyer, dans son dictionnaire, le traduit par le mot français résolution. Les Communes passèrent un vote préliminaire, portant qu’il serait accordé des secours".

Ce n’est qu’en 1789 que vote se rapporte à la situation de la France : Sieyès l’emploie dans vote des subsides (in Tiers état). Il est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "vœu émis, suffrage donné". La définition n’est illustrée d’aucun exemple. Dans la sixième édition (1832-35), deux exemples l’illustrent : "donner son vote, compter les votes".

La démocratie représentative fondée sur le suffrage s’implantant peu à peu en France et le vote devenant familier aux Français, le mot est défini plus amplement et avec plus de précision dans les dictionnaires. Ainsi, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit : "vœu exprimé dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans une compagnie quelconque". Il distingue les emplois : vote par ordres (ou "manière de prendre les décisions, qui avait lieu dans les états généraux, lorsque, pour délibérer, les représentants des différents ordres se séparaient en trois chambres, dont chacune avait son vote indépendant des deux autres") et, "par opposition", vote par tête.

En un siècle, de la sixième (1832-35) à la huitième (1932-35) édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article vote a crû proportionnellement à son emploi croissant dans la langue. Ce n’est plus un "vœu émis" ou un "suffrage donné", mais une "opinion exprimée, un suffrage donné dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans un collège électoral, dans une compagnie". Les exemples aussi sont plus nombreux. A "donner son vote, compter les votes", sont ajoutés "vote par assis et levé, vote au scrutin public, au scrutin secret, vote à main levée, vote par tête, vote plural, le vote est acquis", phrase qui signifie "il n’y a pas lieu de remettre en délibération l’objet sur lequel on a voté".

 

Ce qui caractérise le nom vote dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est à la fois l’extension de ses emplois, comme l’atteste l’article assez long qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) et l’incompréhension, de la part des auteurs, bien pensants, de ce Trésor, de ce qu’est le vote. Pour eux, c’est une "opinion exprimée dans une assemblée délibérante ou un corps, en vue d’un choix, d’une élection, d’une décision", alors qu’en droit constitutionnel, là où les choses ont un sens, le vote est un acte. Il y a loin d'une opinion à un acte. Définir le vote comme une opinion revient à désacraliser ou à affaiblir "l’acte par lequel un citoyen participe, en se prononçant dans un sens déterminé, au choix de ses représentants ou à la prise d’une décision". Les gauchistes tiennent cet acte politique qui fait d’un homme un citoyen pour pas grand chose. Ainsi, Madame de Beauvoir, qui écrit, dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : "je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais". On se demande ce qui a dérangé cette rangée.

En revanche, les auteurs de ce Trésor s’étendent longuement sur le sens "métonymique" de vote : non seulement une "opinion exprimée", mais aussi "l’opération par laquelle les membres d’une assemblée délibérante ou d’un corps expriment leur opinion, leur choix". Ce qui plaît, ce sont les procédures, les formes, tout ce qui accompagne le vote : "vote indicatif, vote en première, en seconde lecture, bulletin de vote, vote blanc, nul, sanction, vote direct, indirect, obligatoire, familial, secret, par assis et levé, par appel nominal, à main levée, à bulletins secrets, par correspondance, par procuration". Par métonymie, vote désigne aussi le résultat de cette opération : "vote du budget, des crédits, d’une motion, d’un texte, à l’unanimité, d’une subvention, de la loi de trois ans". Le vote est distingué suivant le sexe, la catégorie sociale ou la tendance politique des votants. Le vote alors peut être dit communiste, catholique, féminin, écologiste. Le temps efface très vite la pertinence des exemples de dictionnaires. Le Trésor de la langue française a été rédigé dans les années 1970 : alors le vote communiste avait peut-être une réalité ; aujourd’hui, il n’est plus rien.

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré explique que le double vote était le "privilège qu’avaient les électeurs des grands collèges de voter une seconde fois dans les petits" et qui leur était accordé par la loi de 1820. La loi de 1820 ayant été abolie en 1830, le double vote qu’elle instituait a disparu de l’horizon politique de la France, ne réapparaissant que depuis deux ou trois décennies, apporté par l’immigration de peuplement. Aujourd’hui, ce privilège s’est démocratisé, au sens où ceux qui en bénéficient sont beaucoup plus nombreux que les grands électeurs de 1820 : ils jouissent de deux nationalités, celle de leurs parents par droit du sang et celle de la France par droit du sol, et, de ce fait, ils votent deux fois. Ce privilège a beau être exorbitant au regard du principe sacré de l’égalité des citoyens devant la loi, il est néanmoins défendu et justifié par tous ceux qui exigent sans cesse "plus d’égalité". Devant ces mystères qui nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

 

 

04 décembre 2007

Filer un mauvais coton

 

 

 

 

 

L’expression est relevée et définie à compter de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), non pas sous la forme moderne filer un mauvais coton, mais jeter un mauvais coton, et avec un sens qui est différent du sens moderne : "on dit qu’une étoffe jette son coton, du coton, pour dire qu’elle jette une espèce de bourre, de duvet, qui ressemble à du coton" et, par analogie, on dit "proverbialement d’un homme dont la réputation ou les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton ; et ironiquement, il jette-là un beau coton". Selon les Académiciens (même explication en 1798, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire), l’expression figée jeter un vilain coton, qui se dit d’une personne dont les affaires ne sont pas florissantes, vient d’une métaphore ou de l’extension métaphorique d’un verbe s’appliquant à une étoffe qui se gâte et qui, en se gâtant, révèle qu’elle est de mauvaise qualité.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend cette explication : on dit qu’une "étoffe jette son coton ou du coton quand elle jette une espèce de bourre ou de duvet" et "en style proverbial, on dit d’un homme dont la réputation et les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton, et ironiquement, un beau coton".

 

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens affirment que jeter un vilain coton se dit aussi des personnes gravement malades et pour qui, semble-t-il, la médecine ne peut plus rien. Alors, l’adjectif mauvais remplace vilain : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton. Figuré et familier, cet homme jette un vilain coton, il perd son crédit, sa réputation. On dit ironiquement, dans le même sens, il jette là un beau coton. On dit aussi d’un homme atteint d’une maladie qui le fait dépérir : il jette un mauvais coton".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève l’expression aussi avec, pour la première fois, le verbe filer, toujours à la suite de l’étoffe qui jette un vilain coton : "cet homme jette un vilain coton, il file un mauvais coton ; sa santé, son crédit, sa réputation est fortement compromise". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le verbe de l’expression n’est plus jeter, mais filer, verbe désignant une activité textile et qui semble mieux approprié dans ce contexte que jeter : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton ; figuré et familier, filer un mauvais coton se dit de quelqu’un dont la santé décline au point de donner les plus graves inquiétudes, et aussi de quelqu’un qui est sur une pente dangereuse où il risque de perdre sa fortune son crédit, sa réputation, sa probité . Mais cette substitution de filer à jeter atteste surtout que l’origine métaphorique de l’expression est perdue et que, peu à peu, en s’éloignant de son sens propre, elle est en train de se figer.

La preuve est fournie par le Trésor de la Langue française, dans lequel le rapport entre l’étoffe qui jette son coton et l’expression figurée jeter ou filer un vilain coton, rapport qui explique le sens figuré, s’est dissipé. L’expression filer un mauvais coton est classée dans le sens II B : "fil de couture obtenu à partir du coton". Ainsi, "la locution figuré et familière filer un mauvais coton signifie avoir ou donner des inquiétudes". Pour en interpréter le sens ignoré ou oublié, les auteurs du Trésor de la Langue française ont rapporté filer un mauvais coton à fil de coton : ainsi classée, la locution est incompréhensible ; même le sens ("avoir des inquiétudes") est très cavalièrement exposé, puisque filer un mauvais coton ne signifie pas "s’inquiéter", quoi qu’en disent ces savants en lexicographie. Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de classer dans une partie à part les expressions contenant coton : "4. Expressions figurés et familières : élever un enfant dans du coton, l’élever trop mollement, en le protégeant trop des difficultés ; avoir du coton dans les oreilles, être sourd ou s’obstiner à ne pas entendre ; avoir les jambes en coton, avoir de la peine à marcher, à rester debout, se sentir très faible ; naviguer dans le coton, dans un brouillard épais ; filer un mauvais coton, se trouver dans un état de santé inquiétant ou, par analogie, dans une situation difficile , sans chercher à en rendre compte".

 

01 décembre 2007

Métissage

 

 

 

 

Le nom métissage est moderne. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal "engendré de deux espèces" et entendu au XIXe siècle au sens de "qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l’emploie à propos des haras et au sens de "croisement des races".

Littré enregistre ce nom. Voici comment il le définit : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur". Il précise aussi que ce mot "est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l’espèce ovine" et que, "pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement". Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d’Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot use de ce nom : "en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races" ; "j’arrive au métissage, c’est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire" ; "à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s’améliore". Le métissage ne s’applique qu’aux animaux, comme le confirment les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "croisement de races", illustrant ce seul sens de l’exemple suivant : "le métissage se pratique avec succès sur l’espèce ovine".

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce nom, tout en continuant à s’appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : "croisement d’animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d’améliorer celles-ci", Trésor de la langue française, 1971-94), s’étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement sinon raciste, du moins racial (cf. Littré : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur") et bien que l’histoire tragique du XXe siècle ait montré dans quels abîmes de barbarie pouvait sombrer l’humanité quand elle s’abandonnait au racisme. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "croisement entre individus appartenant à des races différentes" et illustré par cet extrait sinistre : "l’esclavage, la guerre, l’Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou" (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux emplois sont distingués nettement : "dans l’espèce humaine, croisement, mélange de races différentes" (exemples : "le métissage d’une population" et "par extension, métissage culturel") ; et en biologie : "croisement entre deux races d’animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle".

 

Dans ces conditions, il est effarant que ce terme issu de la biologie ou de la zoologie ait été transporté aux relations entre les hommes et même à l’organisation sociale et que, objectivement racial à l’origine – et même raciste -, il ait pu devenir l’oriflamme du progressisme antiraciste et même la panacée censée limiter, réduire, combattre ou annihiler le racisme. Lutter contre le racisme par le racisme, c’est ouvrir une seconde fois la boîte de Pandore. On sait ce qui en sort : la Bête immonde.

 

28 novembre 2007

Entretien d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

Rencontre d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

site http://www.jeune-france.org

  

A propos de De la nouvelle langue française, Editions Muychkine, 2007.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Votre ouvrage s’intéresse à un phénomène essentiel que les défenseurs de la France, et au-delà les défenseurs de la liberté de l’esprit, se doivent en effet de mettre au jour et d’analyser : ce phénomène est celui de la perversion de la langue française – vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Pour révéler cette dénaturation de la langue, son travestissement, vous comparez les définitions du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, rédigé entre 1863 et 1872 et celles du Trésor de la langue française écrit par nos modernes lexicographes et linguistes entre 1972 et 1994. La comparaison est éclairante : le sens commun et populaire de certains mots a considérablement varié, au bénéfice le plus souvent d’une lecture idéologique de ceux-ci. Comment expliquer ce phénomène qui s’établit sur un peu plus d’un siècle, de la fin du XIXe siècle au début du XXIe ?

 

Arouet le Jeune. - J’ai un double objet d’étude : la langue et les dictionnaires ou, plus exactement, la langue, telle qu’elle peut être saisie ou se donne à voir dans les dictionnaires publiés au cours des quatre derniers siècles : Nicot en 1606, Richelet en 1680, Furetière en 1690, Féraud en 1788, les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui, le Dictionnaire universel de Trévoux (1704, 1721, 1771), L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et le Trésor de la Langue française (1972-94). Nos concitoyens ont une confiance aveugle dans les dictionnaires. A mon sens, ils ont tort. Il suffit de comparer la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française et le Dictionnaire universel publié en 1690 (déloyalement, ont jugé les académiciens) par Furetière, membre de l’Académie française (ou bien le Dictionnaire de Trévoux et l’Encyclopédie : l’un rédigé par des jésuites et des religieux, l’autre par les hommes des Lumières, rationalistes et sourdement hostiles au christianisme), pour prendre conscience que les auteurs de dictionnaires, à cause des choix, conscients ou non, qu’ils font, de la conception qu’ils ont de la langue, de l’idée qu’ils se font d’un dictionnaire, peuvent restituer différemment la même langue, et parfois dans des proportions si divergentes que l’on est en droit de se demander si la langue restituée, décrite, analysée, en dépit du nom qu’elle porte – langue française - est une ou est la même d’un dictionnaire à l’autre ou même si cette langue a une identité. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la langue française apparaît relativement stable, en dépit de l’évolution qu’elle subit et que les académiciens notent : en tout cas, elle conserve une identité, elle ne semble pas être devenue une autre langue. Le Dictionnaire de Littré date de la seconde moitié du XIXe siècle ; le Trésor de la Langue française de la seconde moitié du XXe siècle. Un peu plus d’un siècle les sépare. C’est peu. En théorie, ils décrivent, le plus objectivement possible (croient-ils), la langue française, mais le résultat est si différent que l’on peut se demander s’ils décrivent la même langue. Certes, leurs moyens matériels ne sont pas comparables : Littré était seul ; les linguistes du TLF sont nombreux ; Littré travaillait à la plume ; les linguistes du TLF bénéficient de dépouillements informatisés de textes innombrables ; etc. Certes aussi, la langue française a évolué au XXe siècle dans des proportions d’une ampleur inconnue jusque-là.

Depuis plus d’un siècle, est opposée à une saisie diachronique de la langue, ou historique, à travers le temps, une analyse synchronique : un état de la langue à un moment donné de son histoire. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècle : il est synchronique ; certes, les limites fixées (deux siècles) sont larges ; certes aussi, l’étude synchronique est complétée par une étude diachronique dans la rubrique " étymologie et histoire " qui termine chaque article. Mais l’ambition est bien synchronique. Littré rédige un dictionnaire panchronique : il saisit la langue française, non pas telle qu’elle évolue avec le temps ou l’histoire, mais telle que les divers siècles l’ont façonnée. Il saisit la langue, hors des " états " qui ont été les siens au cours de l’histoire : certes, c’est surtout la langue des XVIIe, XVIIIe et du début du XIXe siècle qu’il saisit, mais aussi, dans une partie improprement nommée " historique ", les emplois de la langue du XIe au XVIe siècle. C’est cette ambition qui est la mienne : saisir la langue dans tous ses états, en utilisant tous les dictionnaires disponibles, en particulier ceux qui forment une " série " (les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple), ou, pour dire les choses en termes de géologie, dans toutes ses strates, tout en sachant qu’aucune de ces strates n’est imperméable et que le sens, parti des strates les plus anciennes, traverse les strates historiques pour nourrir, vivifier, informer les strates actuelles.

Les linguistes enseignent que la langue est une structure faite d’unités de divers niveaux, emboîtées les unes dans les autres ; une structure qui a ses propres lois et des lois propres qui régissent son évolution et qui s’appliquent aveuglément, hors de toute volonté humaine. Les locuteurs ou sujets parlants (en fait les Français) n’ont pas de prise sur cette évolution ; en vain, certains essaient de la retarder, en énonçant des règles ou en les enseignant. Or, ce que montrent les dictionnaires, quand ils sont consultés " en série " suivant l’ordre chronologique, disons de 1690 à aujourd’hui, c’est que les hommes – certains hommes : les instruits, les savants, les docteurs, etc. – sont de vrais logothètes (des législateurs de la langue) ; ils ont un pouvoir sur la langue, ils fabriquent de nombreux mots, ils " agissent " sur le sens des mots existants. Il serait fait interdiction aux hommes de régir leur propre langue et ceux-là mêmes qui énoncent le tabou sont justement ceux qui s’arrogent le droit de forcer les significations. Prenons l’exemple d’un mot qui nous semble familier et anodin, tendance. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme un " terme de statique et de dynamique " : " action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche ". C’est par ce nom qu’on a d’abord désigné la force de gravité ou la loi de la gravitation universelle de Newton. Dans L’Encyclopédie (1751-65), gravitation est glosé par tendance : " gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité ". Qu’observe-t-on au XXe siècle ? Le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales et pour désigner les forces qui régissent l’homme (tendances psychologiques, inconscientes, politiques, etc.), la société (tendances à l’uniformité, de la mode, etc.), l’économie (tendances du CAC 40), la démographie, etc. Le triomphe de tendance est dû à deux causes : les spécialistes de " sciences humaines et sociales " pillent les vraies sciences pour faire savant ou se grimer en savants ; ils diffusent de l’homme une vision purement déterministe ; les lois physiques de la gravitation, qui sont universelles et auxquelles aucun corps n’échappe, régiraient l’esprit, les pulsions, le cœur, l’âme des hommes. Cette conception de l’homme est objectivement " réactionnaire ". Or elle est le fait de prétendus " progressistes ", éclairés ou illuminés (c’est selon…), qui n’exaltent en paroles la liberté que pour la nier en vérité. Voilà ce qu’apprend la NLF : ce n’est pas rien.

 

 

Raphaël Dargent. – Modifier la langue, la contourner, la retourner, la dénaturer parfois intégralement, c’est, on le sait, le propre de toutes les entreprises totalitaires. Pour justifier votre propre démarche, vous faites d’ailleurs explicitement référence dans votre préface aux travaux de Victor Klemperer quand il décryptait la LTI (Lingua Tertii Impérii ou Langue du IIIe Reich) ou à ceux de Jacques Rossi quand, dans son Manuel du Goulag, il qualifiait la langue soviétique de TFT ou toufta, sigle de trois mots russes signifiant " travail physique pénible ". Allemagne nazie, Russie soviétique, la situation de la langue en France aujourd’hui est-elle comparable ?

 

Arouet le Jeune. - Oui et non. Non, parce que les situations concrètes ne sont pas comparables. Il n’y a pas en France une police de la pensée comparable à celle qui a sévi en Allemagne ou en URSS (ou ailleurs), pas de censure, pas d’inquisition, pas de parti unique (encore que), pas de media uniques (encore que..), pas de terreur, comparables à ceux ou celles qui ont opprimé les Allemands, les Russes, les Polonais, les Chinois, etc. : il n’est fait obligation à personne d’employer les mots du pouvoir, même si l’emploi de tel ou tel mot, jugé impur ou déclaré tabou, peut valoir force ennuis à quelques imprudents ou à des naïfs qui n’ont pas compris la nouvelle " règle du jeu ". Nous ne sommes pas encore dans la situation décrite par Kravchenko dans J’ai choisi la liberté (1947) : " Nous autres, Communistes, dans les milieux du Parti, avions toujours grand soin d’éluder " l’horrible tragédie des régions agricoles " d’Ukraine ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du " front paysan ", de la " menace koulak ", du " socialisme de village " ou de la " lutte des classes "... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots ".

Je suis très frappé par l’universalité du marxisme léninisme. Où qu’il se soit établi dans le monde (en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique), toujours contre la volonté des citoyens, il a transformé le pays dont il s’est emparé en vaste prison : terreur, haine religieuse, camps de concentration ou d’extermination, meurtres de masse, déplacements de population (quand le peuple dit " non ", on change de peuple), corruption, censure, bêtise, gabegie, famine, langue pervertie, etc. Partout la même cause produit les mêmes effets, quels que soient le climat, les croyances, les peuples, les substrats ethniques, etc. On peut dire ironiquement que le marxisme est bien la science qu’il a prétendu être et qu’aucune idéologie n’a atteint un tel degré de scientificité. Il n’y a donc pas de raison pour que la France soit épargnée et que les mêmes effets – mensonges institués, langue de bois, perversion du sens, dénégation du réel, idéologie officielle assénée, etc. - n’affectent pas la langue, les idées, la pensée, là où (sciences sociales, militants, associations lucratives sans but, milieux socioculturels, etc. ) cette idéologie est dominante, ayant parfois éliminé toute pensée. C’est, entre autres leçons, ce qu’apprennent les phénomènes verbaux désignés par le sigle NLF. Les faits avérés, à savoir l’emprise croissante des " sciences humaines et sociales ", des media de masse, des marchands, sur la langue, sur les significations inouïes, sur les emplois nouveaux de mots anciens, résultent de l’émergence au XIXe siècle d’une nouvelle religion, sociale, solidaire, immanente, occultiste, qui triomphe au XXe siècle. Cette religion a besoin d’un vocabulaire qu’elle emprunte (en les pillant) à la théologie catholique, aux sciences dures, au droit. De fait, les " sciences sociales et humaines " sont un ersatz de théologie : une théologie dégradée, sans transcendance, ni révélation. Elles sont chargées de diffuser cette nouvelle religion, grâce à d’innombrables " chercheurs ", experts, éducateurs en tout genre, agitateurs, militants ou acteurs, qui forment un clergé, nouveau et nombreux, rémunéré par l’Etat ou les collectivités publiques et entièrement à la charge des citoyens.

 

 

Raphaël Dargent. – Une de vos entrées s’intitule "  Ce pays : nommer la France ". Depuis plusieurs années, j’ai noté moi aussi cette façon étrange qu’ont adoptée certains politiques ou adeptes des sciences humaines ou sociales d’éluder jusqu’au nom de notre nation. Les Besancenot, Laguiller, Buffet et consorts ont bien du mal en effet à simplement dire : " la France ". Avec " ce pays ", ils réduisent la France à une surface géographique, une étendue de sol – d’autres depuis longtemps parlent d’ " hexagone " quand certains géographes préfèrent le terme d’ " espace " à celui de " territoire ". Somme toute, à les entendre, ce pays pourrait être n’importe quel pays, l’enracinement, l’origine, la culture et l’histoire nationales ne comptant pour rien pour nos " sans frontières–sans limites " qui exècrent le patriotisme. Cette NLF n’est-elle pas en réalité une NLAF, une nouvelle langue anti-française ?

 

Arouet le Jeune. - Je crois que la volonté ou l’incapacité (je ne sais si le phénomène relève du vouloir ou du pouvoir) de ne plus appeler les choses par leur nom, comme La Fontaine le dit à propos du " mal qui répand la terreur " dans Les animaux malades de la peste, ou de ne plus nommer un pays de son nom propre résulte d’un tabou en cours de formation qui annonce la perspective proche d’une liquidation du pays. Quant à " anti-française ", tout dépend du sens que vous donnez au préfixe " anti ". Si vous y donnez un sens négatif ou privatif ou le sens d’hostilité, alors, non, la NLF n’est pas anti-française - du moins en tant que langue. Si " anti " a pour sens " qui empêche la langue d’être ce qu’elle est " ou de " remplir ses fonctions symboliques ", alors, oui, dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut dire que cette langue est " anti-française " : je dirais plutôt que c’est une anti-langue. Elle va à l’encontre de ce qu’a été la langue française, du moins chez les écrivains et parmi les gens du peuple.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Je me suis souvent demandé à lire votre ouvrage si cette NLF n’était pas aussi d’une certaine façon une NLO, une nouvelle langue occidentale, ou au moins une NLE, une nouvelle langue européenne. Car on retrouve, au moins en partie, dans d’autres pays les mêmes perversions du vocabulaire. Le sentimentalisme bien-pensant, le gauchisme rampant, le droit-de-l’hommisme triomphant investissent les langues et toute la pensée occidentale, au moins européenne. La Charte des Droits fondamentaux et autres textes institutionnels européens sont pleins de cette soupe linguistique. Y a-t-il réellement une particularité française en la matière, une intensité proprement française d’un phénomène occidental, ou au moins européen ?

 

Arouet le Jeune. - Vous avez raison pour ce qui est de la " soupe linguistique ", encore que j’éprouve quelques réserves à reprendre cette métaphore – eu égard à l’excellence de ce mets qu’est la soupe et au rôle qu’il a joué dans l’histoire des Français : un " brouet verbal ", dirons-nous. Chacun a lu les documents pondus par les services de l’Union européenne (charte des droits fondamentaux de l’Union - de l’Union, mais pas des hommes, Constitution de 2005, nouveau traité, etc.). Notre réaction, quand nous essayons de les lire, est : dans quelle langue est-ce écrit ? On ne reconnaît pas le français, comme les citoyens des autres pays d’Europe ne reconnaissent pas dans les documents qu’ils reçoivent (et, ne nous abusons pas, que personne ne lit – et surtout pas les députés ou les ministres) la langue qui est la leur. La solution est de traduire en français ces textes qui ont pourtant été déjà traduits en français (de l’anglais en français). Il faudrait des logiciels de traduction automatique français – français ou anglais – anglais, allemand – allemand… Il est possible de ramener ces documents à quelques propositions intelligibles et écrites dans un français naturel. Le phénomène nommé NLF est distinct de ce jargon. La langue dans laquelle sont écrits les documents européens est du français comme le soviétique était du russe : une langue artificielle, purement conceptuelle, juridique, qui ne réfère à rien, sinon à des principes, à de bonnes intentions, à des professions de foi, à des velléités. En fait, ces textes tentent de construire avec les seuls mots un ensemble politique " de papier ", qui n’est pas viable, dont les peuples ne veulent pas et qui s’effondrera un jour, de lui-même, comme l’URSS.

A la fin des années 1950, René Etiemble, qui a connu un bref moment de célébrité, en 1964, lors de la publication de son livre (admirable) Parlez-vous franglais ?, avait alors pour objet d’étude (entre autres objets) ce qu’il nommait le babélien : une langue mondiale, formée pour moitié de mots anglo-américains et, suivant les pays, de français, d’allemand, d’italien, d’espagnol, si bien que les langues ainsi formées avaient des caractéristiques communes : le denglish en Allemagne, le franglais en France, l’italglese en Italie, le Spanglish en Espagne, etc. Le phénomène, en partie mondial, se caractérise par le même abus de mots empruntés à langue des affaires, de la finance, de l’industrie, de l’économie, du marketing, de la technique, du sport, de la mode, du management, de la publicité. La NLF n’est pas le résultat d’un métissage de langues, comme le franglais. C’est un phénomène différent, et plus inquiétant aussi, qui affecte la pensée, les concepts, la science, le droit, la vision de l’homme et du monde, etc.

Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués ou dans les thèses, servent à disqualifier ou à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. " L’aliénation " (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis du marxisme léninisme se plient, de façon irréfléchie, comme des perroquets ou comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme.

Soit encore l’exemple de purisme et de puriste. Ce nom a été formé en 1586 pour désigner celui qui jugeait sa foi, sa croyance, sa vision du monde plus pures que celle des autres, s’arrogeant le droit d’égorger les impurs. Les guerres de religion alors faisaient rage. Dans les années 1620-1650, des écrivains, des grammairiens, des femmes (les " précieuses "), Malherbe, Vaugelas, Balzac, etc., désireux d’éviter le retour des guerres de religion, ont établi des règles en matière de politesse, de savoir-vivre, de langue. Ils ont évacué de la langue les grossièretés, les expressions de haine, les incorrections. Ils ont été nommés puristes, improprement, puisqu’ils entendaient éviter tout retour du purisme religieux. Leur entreprise n’a guère été comprise. Les académiciens, dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de 1694 à aujourd’hui, expriment leur défiance vis-à-vis des puristes (ce sont les pédants, les professeurs, les grammairiens qui sont puristes, pas les écrivains) et du purisme : le " défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage ". Or, aujourd’hui, c’est contre les académiciens (et tous ceux qui expriment leur attachement à la langue) qu’est retournée l’accusation de purisme, toujours par les mêmes pédants, docteurs en Sorbonne, savants, etc. et sans que le crime qui leur est reproché, à savoir " la pureté de la langue ", soit défini. Au XVIIe s., la pureté de la langue était un rempart contre les folies meurtrières engendrées par la foi. Au XXe siècle, le pureté de la foi n’a plus de réalité, sauf dans l’islam ; la pureté de la langue évoque la pureté de la race, la pureté de sang, la purification ethnique, et autres manifestations de " racisme ". Le piège des mots se referme sur ceux qui, justement, ne veulent pas que les mots soient utilisés comme des armes et ce sont les vrais puristes – ceux de la foi religieuse convertis dans l’idéologie (ils ont basculé d’une religion à une autre) – qui retournent cyniquement le crime de pureté contre ceux que leur pureté idéologique indispose.

 

 

Raphaël Dargent. – Pour qualifier cette langue pervertie, vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Un certain Eric Hazan, selon le même principe que vous, mais en adoptant un point de vue contraire, un point de vue gauchiste, dénonce lui la LQR, Lingua Quintae Respublicae, langue de la Ve République. Cet auteur ne dit d’ailleurs pas que des bêtises même s’il en dit beaucoup et même si son présupposé – la responsabilité de la Ve république dans la perversion de la langue – est fallacieux. Pour simplifier, disons que vous dénoncez dans votre ouvrage une perversion " de gauche " de la langue quand Hazan dénonce une perversion " de droite ". Je me demande si sur ce point vous n’avez pas raison tous les deux, si vous ne détenez pas chacun une partie de la vérité. Ne croyez-vous pas que ce phénomène de perversion de la langue est également voulu par tous les idéologues qu’ils soient ultralibéraux ou gauchistes ? Que si ces deux perversions, de gauche et de droite, apparaissent certes comme différentes, et même opposées, elles constituent en réalité la même perversion, une perversion double en quelque sorte, qui comporterait deux volets, un volet gauchiste, à la fois droits-de-l’hommiste, égalitariste, immigrationniste, et un volet ultralibéral, fait de dérégulation, déréglementation, désétatisation, dénationalisation, le tout au service d’un totalitarisme mou, qu’il faudrait qualifier moins grossièrement que " libéral-libertaire " ?

 

Arouet le Jeune. - Un écrivain et philologue, assez talentueux, Charles Nodier, a, dans la première moitié du XIXe siècle, observé un phénomène qu’il a nommé " nouvelle langue française " - langue qui, selon lui, était faite de solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), de barbarismes (mots mal formés), d’emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et d’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. Nodier a observé que des mots nouveaux (et en partie artificiels) étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu (ou même dû) conclure à l’enrichissement de la langue – objectivement, c’est ce qu’a fait Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant la vieille langue (peut-être pittoresque) de l’alchimie. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature, elle n’a pas perturbé la langue. La NLF affecte le sens, les significations, tout ce qui est d’ordre symbolique et ce qui rend possible la vie de l’esprit – donc notre liberté (de conscience, d’expression, de pensée, d’examen).

Hazan, dans ce qu’il appelle LQR, étudie la langue française sous la Ve République et non de la langue de la Ve République. Il est facile de se gausser de la droite française : elle ne pense pas ou elle ne pense plus, elle ne fait que répéter les mots d’ordre des financiers et des affairistes : elle verse dans l’économique (et mal) ; elle rêve argent, finances, réussite matérielle, même si quelques-uns n’empruntent pas cette voie unique, mais des chemins de traverse, qui, pour le moment, ne mènent nulle part, mais pourraient un jour trouver un passage. Personne n’est dupe de la langue des affairistes ou des économistes ; tout le monde s’en défie ; chacun reste sur son quant à soi. Le danger qu’elle représente est largement surévalué.

Je ne voudrais pas non plus abonder dans la caricature qui est faite de la pensée libérale ou du libéralisme. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : " qui est propre à l’homme libre " (il n’est pas esclave) et " généreux " ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. C’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.

J’ai aussi quelques réserves à traiter de la question en termes de droite ou de gauche, lesquels sont vides de toute signification. Voilà plus de 40 ans que j’exerce mes activités professionnelles avec des gens qui sont à 90 % de gauche ou d’extrême gauche ou dans des institutions qu’ils contrôlent en totalité. Je ne vois pas ce qui dans leur pensée (si tant est qu’ils en aient une), dans leurs actes, dans leurs écrits, dans leurs façons de faire les distingue des prétendus conservateurs : ils pensent et ils parlent comme tout le monde ; leur discours (toujours plus de moyens et nos dîmes, nos dîmes, nos dîmes) est le trottoir des Grands Magasins la veille de Noël ; etc. Si la gauche rompait avec le communisme et le socialisme, qui n’ont jamais été de gauche, mais qui tiennent, le premier du crime contre l’humanité, le second de la Bêtise ou d’ailleurs (d’Allemagne), et qu’elle renouât avec la nation ou le peuple ou l’histoire ou la Loi ou la République ou la laïcité ou la France ou les Lumières, rien ne me retiendrait de me dire " de gauche "

 

 

Raphaël Dargent. – Au bout du compte, y a-t-il lieu de s’étonner de cette perversion de la langue ? Celle-ci n’est-elle pas dans l’ordre des choses? La langue n’est-elle pas, comme l’Histoire, un instrument politique ? N’est-ce pas naïf de croire que dans "la démocratie avancée " la langue ne serait pas un outil au service du pouvoir, de l’idéologie dominante ? L’histoire, quoiqu’on en dise, est celle du vainqueur ; elle peut être réécrite et elle l’est. Elle peut être instrumentalisée et elle l’est. Regardez cette récente " affaire " Guy Môquet. Regardez, comme la droite au pouvoir, elle-même, reprend les mêmes lieux communs, les mêmes formules creuses, les mêmes euphémismes, oxymores, pour mieux se conformer à l’idéologie ambiante et mieux manipuler, décerveler et modeler les esprits. La langue aussi est réécrite, comme l’Histoire ou l’Ecole sont instrumentalisées. Sans victoire politique, la liberté de l’esprit n’est-elle pas condamnée à n’être qu’une petite voix, un mince filet qui, s’il maintient l’espoir, ne peut rien face au tintamarre de la NLF ?

 

Arouet le Jeune. - Sans doute. Dans l’affaire de Guy Môquet, les historiens ne sont pas dupes. Ils savent que ce jeune homme a été arrêté en octobre 40, qu’il était membre des Jeunesses communistes et qu’il propageait la politique du PCF : défense du pacte germano-soviétique, Pologne libérée par les chars soviétiques, fraternisation avec les prolétaires allemands présents sur le sol de la France, un seul ennemi : la bourgeoisie française. C’était classe contre classe. Dans ce cas, il suffit d’établir les faits : ce savoir modeste libère et peut protéger des manipulations. Pourtant des millions de citoyens et d’innombrables journalistes gobent le mensonge du résistant communiste Môquet. Or, le domaine de la NLF est l’en deçà des faits, pourrait-on dire ; elle les précède ; même en établissant les faits, on ne fait pas disparaître les manipulations qui ont été inscrites dans la langue. Il ne sert à rien d’établir les faits rigoureusement si, ensuite, ces faits sont désignés avec des mots faux ou frelatés. Auquel cas, le savoir ne sert à rien. L’étude de la NLF n’est pas d’ordre politique ou idéologique (sinon accessoirement), mais épistémologique : elle se rapporte à la constitution de savoirs et aux reconstructions a posteriori de la société, de la langue, des faits sociaux, que diffusent savants, instruits, professeurs, chercheurs, diplômés, Bac + 8 ou plus. Le pseudonyme d’Arouet est un hommage à Voltaire, bien que je ne sois pas voltairien, qui a eu la lucidité, à son époque, de comprendre que les temples consacrés au savoir pouvaient être aussi des antres de l’erreur et de l’obscurantisme et que le jargon des docteurs était, toujours ou presque toujours, l’ample manteau cachant l’hypocrisie ou la déformation du réel ou la soumission à l’ordre des puissants.

27 novembre 2007

Gène

 

 

 

C’est en 1935 que gène, formé à partir du mot grec genos signifiant "naissance" et "race", est attesté pour la première fois en français chez Alexis Carrel (L’Homme, cet inconnu), prix Nobel de médecine en 1912, partisan déclaré de certaines formes d’eugénisme et d’euthanasie, et membre du PPF, parti formé en 1938 par le tribun communiste Doriot, dont les thèses convergeaient avec celles du socialisme national. En fait, ce terme de biologie est emprunté à l’allemand Gene, où il est attesté en 1909, et en anglais en 1911.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), gène est défini ainsi : "élément du chromosome, porteur d’un caractère héréditaire précis dont il assure la transmission". Les biologistes distinguent divers types de gènes, qu’ils qualifient d’allèles, de dominants, de récessifs. Sont cités, pour illustrer ce seul sens, des extraits de Jean Rostand : "la distribution des caractères suivant rigoureusement celle des gènes, on conçoit que leur étude ait mis sur la voie du mécanisme général de l’hérédité" (Introduction à la génétique, 1936) et "chaque chromosome est constitué par l’assemblage d’une multitude de particules plus petites ou gènes, qui sont les éléments ultimes du patrimoine héréditaire et qui ont chacune leur rôle particulier" (La Vie et ses problèmes, 1939) ; ainsi qu’une définition tirée d’une Histoire générale des sciences : "les gènes sont portés par les chromosomes où ils occupent des places fixes, les loci, disposées linéairement le long du chromosome" (1964).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est quasiment identique : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires" et elle est illustrée d’exemples qui sont autant de définitions ou de descriptions des gènes : "le gène est composé d’acide désoxyribonucléique (ou A.D.N.) ; chaque gène occupe un endroit précis sur un chromosome donné et constitue une unité d’information génétique ; les gènes dirigent la synthèse des protéines ; gènes allèles désigne les différentes formes que peut prendre un gène ; mutation d’un gène ; gène récessif, dominant".

 

Chez les idéologues, les gènes font l’objet de nombreux débats ou polémiques sur l’inné ou l’acquis, la liberté ou la détermination, l’hérédité ou la race, dont les deux dictionnaires cités ne se font pas l’écho, préférant restituer le plus fidèlement possible la réalité, telle qu’elle est isolée et étudiée dans les laboratoires, sans prévention, ni préjugé. Les lexicographes du Trésor de la Langue française et les académiciens s’en tiennent à la seule langue, ce en quoi ils ont raison.

 

 

 

12 novembre 2007

Blocage

 

 

 

 

Dérivé de bloquer au sens de "former un bloc", le nom blocage est attesté au milieu du XVIe siècle comme terme d’architecture : il désigne le "massif de matériaux qui remplit les vides entre les deux parements d’un mur". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 (la première) et 1932-35 (la huitième) ; en 1694 : "(ou blocaille), menu moellon, pierres qui servent à remplir l’espace des murs qui est entre les grosses pierres" (blocaille serait la même forme que blocage) ; en 1932-35 : "il désigne aussi, dans cette dernière acception, les matériaux, les moellons qui servent à faire ce travail et, dans ce sens, on dit aussi blocaille". Les autres lexicographes reproduisent cette définition, Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "menu moellon, petites pierres qui servent à remplir les vides que laissent entre eux les gros moellons" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "terme de maçonnerie, menus moellons, petites pierres servant à remplir des espaces vides et à paver des routes" (exemple : "remplir de blocage l’entre-deux des parements d’un mur").

Peu à peu, ce sens tombe en désuétude. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est exposé en deuxième position, alors qu’il est le sens historique premier et le plus ancien de blocage ; et dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens distinguent deux homonymes blocage 1 et blocage 2 ; l’article consacré à blocage 1 (le sens historique) est bref ("bâtiment, action de remplir des fondations ou les vides d’un ouvrage de maçonnerie par des débris de matériaux, pierres de blocage ; par métonymie, ensemble de débris, de moellons, de briques, etc., mêlés à du mortier et servant à cet usage, une voûte de blocage ; on dit aussi blocaille") ; l’article consacré au sens moderne (blocage 2) est trois fois plus long. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent encore, mais au sens spécifique de la maçonnerie, alors qu’il était jadis propre aux architectes : "B. Action de bloquer, de réunir en bloc ; résultat de cette action. Par métonymie, en maçonnerie, pierraille servant à bloquer ; ensemble de petites pierres, de débris de moellons ou de cailloux que l’on jette à bain de mortier pour combler un espace vide, comme par exemple entre les pierres formant les deux parements d’un mur. Il a pour synonyme blocaille"  (mais il n’y a pas d’entrée blocaille dans ce Trésor). Dans cette définition, bloquer ("action de bloquer, pierraille servant à bloquer") n’a pas pour sens "arrêter", mais "réunir, grouper, mettre en bloc, former un bloc, consolider avec de la pierraille".

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), est attesté un nouveau sens, celui que blocage prend, par analogie avec l’architecture, dans l’imprimerie : "blocage, en termes d’imprimerie, se dit d’une lettre mise à la place d’une autre" (même définition en 1798). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est exposé clairement et surtout la raison d’être du blocage est expliquée : "lettre renversée ou retournée, que l’on met dans la composition pour tenir provisoirement la place d’une autre lettre qui manque". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la définition amplifiée des académiciens : "terme d’imprimerie, lettres retournées, et qui sont provisoirement employées pour tenir la place des lettres qui manquent".

 

Les sens modernes apparaissent à compter de 1907. Peu à peu, blocage s’extrait de l’architecture et de la typographie et c’est dans le vocabulaire de la mécanique que, pour la première fois, le mot s’émancipe. C’est "l’action de bloquer les freins" ; puis blocage s’étend à toutes sortes de réalités, économiques et sociales évidemment, et même à des phénomènes psychologiques, qui ne sont avérés que par ceux qui les observent. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), notent ce changement d’importance. Le blocage, ce n’est plus seulement "l’action de réunir en bloc" ; c’est aussi "l’action de bloquer, de rendre immobile" (exemples : "le blocage des freins, d’une bille de billard"). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le premier sens exposé est celui de 1907, "action de bloquer, d’arrêter ; résultat de cette action", et il est illustré de ces exemples : "les écrous et contre-écrous de blocage doivent être serrés à fond et goupillés" (Nouvelle Encyclopédie pratique, 1927) ; "les expériences ont montré que l’action progressive des freins produisait un meilleur résultat que le blocage" (Traité général des automobiles à pétrole, 1907). A partir de ce sens technique, prolifèrent les emplois sociaux et économiques de blocage : "blocage du crédit, des prix, des salaires", ainsi que les emplois en médecine ("arrêt brusque de la fonction de certains organes, blocage du cœur") et en psychologie : "blocage affectif, le fait d’être bloqué dans sa vie affective ; arrêt de l’épanouissement de la vie affective".

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, moins de trente ans se sont écoulés. C’est peu – en apparence, du moins. Car, pour ce qui est des sens modernes de blocage, ce que notent les académiciens, c’est la prolifération des emplois de blocage au sens moderne "d’action de bloquer ou de se bloquer ; résultat de cette action". Quatre grandes acceptions sont distinguées. "1. Action d’empêcher un objet de bouger, action de l’immobiliser dans une position (le blocage d’un écrou, vis de blocage, le blocage d’une porte au moyen d’une cale, le blocage d’une bille de billard contre la bande) ; au football, c’est l’action d’arrêter net le ballon dans sa trajectoire (le gardien de but a réussi un blocage à deux mains) et spécialement, l’action d’obstruer une voie de communication, de la rendre impraticable (le blocage des voies ferrées par des manifestant, le blocage d’une route par des congères)". "2. En parlant d’un mécanisme, le fait de se bloquer, de se trouver immobilisé, dans l’impossibilité de fonctionner (le blocage des freins, d’une courroie de transmission, d’un moteur)". "3. Par analogie, l’action de suspendre, d’interrompre le déroulement d’un processus (le blocage des négociations, des délibérations) ; en économie, blocage des prix, des salaires, mesure de fixation autoritaire des prix, des salaires à un certain niveau, pour prévenir l'inflation ; blocage des crédits, leur suppression provisoire ; le blocage d’un compte bancaire, l’interdiction faite à son détenteur d’y pratiquer des opérations". "4. Psychologie, refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation ("blocage affectif, refus ou incapacité d’évoluer dans sa vie affective, de surmonter les difficultés de sa vie affective)".

 

Dans ces emplois, le sens de blocage est généralement défavorable. Le blocage est une malédiction, une épreuve, un aléa, un incident. Il est vrai que la société française est atteinte de cet ersatz de progrès que l’on nomme bougisme (en fait, c'est de la bougeotte politique), et que, de fait, dans ce cadre-là, l’arrêt, même provisoire, de quoi que ce soit, le cœur, l’augmentation des salaires, la distribution du crédit, la circulation automobile ou celle des trains, etc. est la pire des calamités qui puissent survenir.

C’est bien entendu dans ce sens (et ironiquement) qu’il faut entendre blocage quand il est question du blocage des facs ou du blocage des universités. La loi dite "loi Pécresse" a été votée par les représentants élus du peuple français, lequel est encore, du moins en théorie, souverain – c’est même le seul souverain qui soit. Il n’y a pas d’autre démocratie que celle-là. Cette loi n’a pas l’heur de plaire. Qu’à cela ne tienne, on viole la démocratie. On rejoue la prise du palais d’hiver ; on se grime en Lénine, en bolchos, en barbudos prenant d’assaut La Havane, etc. Marx, dont la folie était parfois bloquée par un éclair de lucidité, écrit, à juste titre, dans La lutte des classes en France, 1848-1850, que l’histoire ne se répète jamais, sinon sous une forme grotesque, dérisoire ou parodique. Il ne pensait pas que cet éclair de génie pourrait un jour s’appliquer à ses propres sectateurs. Oui, ils rejouent Lénine (ou Mao ou Castro ou Pol Pot), mais sur un mode de carnaval. La loi démocratique est qualifiée de loi scélérate, le peuple qui l’a voulu étant un agrégat informe de sous-hommes inférieurs. Les mécontents auraient dû faire grève eux-mêmes. Mais une grève de deux mois ou plus, surtout une de ces grèves qui durent chaque année un trimestre ou deux, c’est de l’argent perdu. Alors, on fait lever le bras à une centaine d'individus, qui ne sont pas tous étudiants. Le blocage est "voté". Les rares étudiants présents se bougent; ils vont de l’avant ; ils bougent en bloquant ; ils vont de l’avant en interdisant au plus grand nombre d'accéder à des lieux publics, qui sont ainsi privatisés. Il semble que le sens de blocage en psychologie, "refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation", a été spécialement inventé pour ces affaires.

 

 

03 novembre 2007

Vandalisme

 

 

Vandale et vandalisme

 

 

 

Au XIIIe siècle, le nom vandale (avec une minuscule) est attesté sous la forme wandele au sens de "pillard" et de "voleur". Voltaire l’emploie au sens de "barbare". Les académiciens et Littré l’appliquent à ceux qui "détruisent les monuments des arts, qui voudraient ramener les temps de barbarie  (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : il est écrit avec un V majuscule) ; "figuré, celui qui hait en barbare les sciences et la civilisation et qui détruit les monuments des arts (on met un V majuscule)" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; "celui qui détruit un monument, qui abîme une œuvre d’art, par allusion à un ancien peuple de la Germanie qui dévasta plusieurs provinces de l’empire romain" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35 : le mot est écrit avec un v minuscule : "c’est un vandale, un vrai vandale"). Selon les historiens, ce peuple germanique établi entre l’Oder et la Vistule et sur les rives de la mer Baltique a envahi, au début du Ve siècle, en les dévastant, la Gaule, l’Espagne et l’Afrique du Nord.

Au XXe siècle, le sens s'affaiblit, à partir du moment où ce mot sert à désigner d’autres personnes que celles qui détruisent les œuvres d’art ou les monuments du passé. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) prennent acte de cette extension. Il suffit de détruire "des choses belles et utiles" pour être un vandale ; ou seulement de "défigurer" ou "d’endommager" "un site, un paysage, une œuvre d’art, etc." Ainsi, Bazin nomme vandale un individu qui a mauvais goût : "ce vandale avait transformé le toit en terrasse, changé la grille, barbouillé la façade en rose vineux" (1952). La destruction d’œuvres d’art étant un crime sévèrement puni, il y a de moins en moins de vandales au sens propre de ce terme : le nom, devenu vacant en quelque sorte, s’applique alors à tous ceux qui détruisent ou simplement endommagent des choses, belles ou non.

 

 

Le même affaiblissement de sens touche vandalisme.  Employé au seul sens de "comportement, état d’esprit d’un vandale" et "acte de vandale" (Trésor de la langue française, 1972-94), ce nom, dérivé de vandale, date de 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître. C’est un révolutionnaire éclairé qui a formé ce nom : l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait l’intention "d’anéantir les patois de France", sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il "a créé le mot vandalisme pour tuer la chose". Bien entendu, le nom, formé en 1794, n’a pas empêché les actes de vandalisme, même après 1815.

Il est enregistré dès la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798). Il s’est écoulé quatre ans seulement entre le moment où l’abbé Grégoire a formé ce nom et le moment où les académiciens l’ont accepté : c’est une manière de record pour un mot nouveau. Sans doute les destructions de la Révolution ont été si massives et si stupides qu’elles ont suscité l’indignation des académiciens. En 1798, le vandalisme n’est pas, comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française, un "comportement" ou un "acte", mais un "système" : "système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales". Ce que les académiciens ont compris, c’est que la destruction "des sciences et des arts" (et pas seulement des œuvres ou des monuments) n’est pas un phénomène isolé ou anodin, mais un "système", quelque chose de pensé et de voulu, que cette destruction s’inscrit dans une série d’autres destructions et procède d’une volonté politique de faire table rase de tout ce qui a été légué aux Français par leurs ancêtres.

Quand la sixième édition (1832-35) est publiée, la révolution est finie. Le vandalisme n’est plus défini comme un système, mais comme "la conduite ou l’opinion de ceux qui sont ennemis des lumières et des arts". Ce n’est plus une destruction, mais seulement une opinion ; le vandalisme n’est plus intégré à un système de gouvernement ou de pensée ; il est le fait d’individus. Littré (Dictionnaire de la langue française) gomme le sens de vandalisme, à savoir système ou régime destructif", en le réduisant à un "procédé destructeur" et en élargissant ses cibles jusqu’à "ce qui commande le respect par son âge, ses souvenirs ou ses beautés". Pourtant, dans les années 1830-60, les actes de vandalisme se sont multipliés en France : des fresques d’églises ont été couvertes de badigeon ; des monastères endommagés ; des monuments historiques qui empêchaient d’élargir les rues ou qui gênaient la circulation détruits ; des monuments historiques ont été parfois refaits à la mode moderne sous couvert de restauration. Littré relativise le vandalisme. Il cite Laborde qui écrit cavalièrement et, bien entendu, mensongèrement : "chaque époque ayant des méfaits de vandalisme à reprocher à sa devancière, et ne se sentant pas elle-même la conscience bien nette, on est tombé d’accord qu’on rejetterait le tout sur les Vandales, qui ne réclameront pas".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens, sans doute conscients que le vandalisme continue à sévir en France, et partout dans le monde, reviennent en partie sur la définition laxiste de leurs prédécesseurs, un siècle auparavant : c’est toujours une "conduite" ou un "état d’esprit" (et non comme en 1798 un "système"), mais le nom ne désigne pas une simple hostilité aux lumières et aux arts : il désigne les destructions de "monuments" et "d'œuvres d’art". Les exemples cités font sans doute référence au vandalisme révolutionnaire : "on commit à cette époque beaucoup d’actes de vandalisme" et "le vandalisme de ces sectaires s’attaqua surtout aux monuments religieux".

Littré gommait le caractère systématique, destructeur, barbare du vandalisme ; les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont modernes et relativistes, marchent sur ses brisées. Le vandalisme est le "comportement" ou "l’état d’esprit d’un vandale" ou "l’acte" que commet le vandale et, comme cela a été montré plus haut, le nom vandale s’applique aussi à celui qui commet des dommages, par mauvais goût, sur de simples choses, jugées utiles ou belles – comme couvrir un mur de graffitis. Les exemples cités effacent le relativisme de la définition et établissent de façon univoque les cibles des vandales : "des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées" (Le Figaro, 1952) et, dans l’ouvrage d’un historien : "le vandalisme révolutionnaire : châteaux ravagés ou incendiés ; églises dépouillées, démolies ; archives saccagées ; statues abattues ; armoiries martelées" (La Révolution française, 1963). Entre ces destructions systématiques qui procèdent d’une volonté de faire disparaître les vestiges du passé (on extermine les hommes et les choses) et le fait de barbouiller une façade en "rose vineux", il n’y a pas un fossé, mais un abîme, que les auteurs de dictionnaires, au cours des deux derniers siècles, ont tenté, à leur manière, poussive et grossière, de combler.

 

31 octobre 2007

Acter

 

 

 

 

 

Ce verbe, dérivé du nom acte, est attesté une seule fois en ancien français, au XIIIe siècle, au sens de "dater convenablement les actes". Dans le Larousse du XIXe siècle est cité un extrait de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel acter aurait, comme le latin médiéval actare, le sens de "faire un acte" : "c’eût été condamner les hommes qui se trouvent éloignés de leur patrie à ne pas acter, que de les soumettre à des formalités dont ils n’auraient rencontré ni les éléments ni les agents nécessaires sur la terre étrangère ". Arouet n’a pas retrouvé cet extrait dans L’Encyclopédie.

Ce verbe n’est pas enregistré dans les éditions publiées (de 1694 à 1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré, en revanche, le relève en 1877 dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française, mais dans un sens nouveau, non pas "faire un acte", mais "prendre acte, en parlant de procédure, de protocole", sens qu’il illustre d’extraits du Journal officiel : "M. le baron Jomini propose de ne consigner dans les protocoles que les points sur lesquels la conférence sera d’accord et de ne pas acter les divergences" (Conférence de Bruxelles, 1874, Protocole n° 1 : en fait, acter signifie "noter") et "M. le général de Voigts-Rhetz demande qu’il soit acté au protocole que le bombardement étant un des moyens les plus efficaces…" (1874 : acter a pour sens "ajouté en note"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), c'est un "terme de droit, en parlant de procédure ou de protocole, noter quelque chose dans un protocole, en prendre acte". Quant au sens attesté au XIIIe siècle, "faire un acte juridique, diplomatique", il est mentionné comme vieilli, Bescherelle le relevant dans son Dictionnaire général (1845).

Un grammairien écrivant dans les années 1930 dans le Temps, l’ancêtre du Monde, et célèbre en son temps pour cela, Lancelot, écrit en 1938 à propos d’acter : "les néologismes en série que je signalais l’autre jour sont plus pernicieux que des bévues comme vox soli au lieu de vae soli. On m’avait indiqué acter pour prendre acte et j’en avais fait justice", l’illustrant de cet emploi : "au début de l'après-midi, M. de Monzie a fait aux journalistes accrédités au ministère de travaux publics la communication suivante : (...) Toutes les questions de détail étant mises au point, un compromis définitif, au sujet du conflit du port de Marseille, sera acté ce soir, sous la signature du ministre" (dans cet extrait, acter a pour sens "rédiger)".

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent les définitions du Trésor de la Langue française : "terme de droit, en emploi absolu, vieilli, faire un acte juridique, diplomatique, et noter, consigner, exprimer dans un acte juridique, un protocole, etc. ; acter une clause, une décision".

L’emploi de ce verbe par des ministres ou des hommes politiques au sens de "prendre acte de" (et non pas de "noter, consigner, exprimer dans un acte juridique") n’étonne pas ceux qui constatent que les élus du peuple parlent aux citoyens, comme à leurs proches ou à leurs collègues de l’Assemblée nationale ou comme à des oreilles à remplir de bruits. Cet emploi abusif tient aux illusions des hommes politiques qui croient qu’il suffit de "prendre acte" pour "agir" ou qu'il suffit d’ajouter de longues phrases en appendice d’un texte de loi ou de multiplier les textes de loi pour que les choses adviennent ou que les mots deviennent des réalités. Dans ces emplois, acter, dérivé d’acte, est de la magie. On psalmodie ce sésame ouvre-toi dans l’espoir que s’ouvriront toutes grandes les portes de la grotte aux trésors.

 

 

29 octobre 2007

Dialogue d'Arouet le Jeune et de son éditeur

Les éditions Muychkine ont publié d'Arouet le Jeune De la nouvelle langue française. L'ouvrage est disponible auprès des éditions Muychkine. Consulter le blog de cet éditeur : http://www.muychkine.hautetfort.com

 

   

Editeur : Qui êtes vous ? Quel est votre métier ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune. Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications "intellectuelles" destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

 

Editeur :Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

Arouet le Jeune. Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site "Jeune France") et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit "non" à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : De Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire ("communauté", "équipe", "esprit d’équipe", etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

 

Editeur : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

Arouet le Jeune : Tout dépend du sens qui est donné à "atteindre le réel". La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan "changer la vie" n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné "la gauche résistante" pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots "stalinisme", "stalinien", "régime stalinien", etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

 

Editeur : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

Arouet le Jeune. La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

 

Editeur : Quelle est votre définition de l'idéologie ? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

Arouet le Jeune : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le "prêt à parler" moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce prêt à parler, à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens "de droite", etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : "l’époque des conceptions du monde" (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part, Tel, Gallimard). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donné une "conception du monde". Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La "fin des idéologies" est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

 

Editeur : A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique ? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

Arouet le Jeune : L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite "marxiste léniniste" - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une nouvelle langue française : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

 

 

Editeur :Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point ?

 

Arouet le Jeune : La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel… Elle perd toute dimension symbolique.

 

Editeur : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

Arouet le Jeune : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

 

28 octobre 2007

Organisme

 

 

 

Dérivé du nom organe, organisme est attesté en 1729 au sens de "être vivant doté ou non d’organes" et en 1802 au sens de "ensemble des organes qui constituent un être vivant". C’est en 1842 que, pour la première fois, il est extrait de la science pour s’établir dans le royaume social, où il trône, et signifier "ensemble organisé dans le domaine économique, politique, social".

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré, le sens moderne, social et solidaire, n’est ni noté, ni défini. Est relevé l’emploi en physiologie : "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain est un assemblage de merveilles" (1832-35, les académiciens semblent donner à organisme le sens d’organisation !) ; en biologie : "disposition en substance organisée" (Littré, citant Bonnet : "l’organisme s’étend bien loin dans les machines animales, et il est arrivé bien des fois qu’on a pris pour inorganisé ce qui était très organisé") ; "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain" (Littré commet-il la même erreur que les académiciens ?) ; "corps organisé ayant ou pouvant avoir une existence séparée" (Littré : "une fibre musculaire est un corps organisé, mais non un organisme" ; "suivant l’hétérogénie, il se forme de toutes pièces des organismes nouveaux").

Il suffit de comparer ces définitions maladroites, imprécises ou balbutiantes à celles, précises, claires, fermes, du Trésor de la Langue française (1972-94 : "assemblage, combinaison, ensemble des éléments constituant un être vivant ; organisme adulte, complexe, humain, inférieur, larvaire, microscopique, supérieur", illustré d’extraits de biologistes connus : "l’organisme s’adapte aux bactéries et aux virus par la production de substances capables de détruire, directement ou indirectement, les envahisseurs", Carrel, 1935 ; "l’organisme humain (comme tous les organismes complexes), est un assemblage, avons-nous dit, d’une foule innombrable d'organismes élémentaires, qui vivent dans un milieu intérieur dans lequel se trouvent les conditions de leur existence", Claude Bernard, 1878) et à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française ("le mot est utilisé plus spécialement en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire") pour se persuader que les lexicographes et les linguistes, qui sont des littéraires, parfois de mauvais littéraires, écrivant comme des pieds, ont appris, en un siècle, un peu de biologie, grâce à quoi ils ont une idée à peu près cohérente des principaux termes et notions de cette science. Un peu plus de trente ans sépare la rédaction du Trésor de la Langue française de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : en apparence, c’est peu. En réalité, pour ce qui est des emplois d’organisme en biologie, c’est beaucoup. L’exposé que les académiciens, jadis peu portés sur les sciences, font de ce terme biologique est plus ample, plus précis, plus complet que celui du Trésor de la Langue française, dont les auteurs pourtant se piquent de science. Ainsi : "micro-organisme : organisme microscopique, généralement unicellulaire"  ("microorganismes végétaux, animaux, les bactéries, les virus, certains protozoaires sont des microorganismes") ; "organisme est utilisé en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire, organisme animal, végétal, procaryote, eucaryote, autotrophe, hétérotrophe, microscopique, ou microorganisme, marin, organisme génétiquement modifié (on dit aussi trans-génique) ou, par abréviation, O.G.M., animal, plante ou bactérie chez lesquels on provoque, en ajoutant à leur patrimoine génétique un ou plusieurs gènes d’une autre espèce, l’apparition de caractères qu’ils ne possèdent pas à l’état naturel". Le succès de ce mot est tel qu’il désigne par métonymie "l’ensemble des organes qui assurent les principales fonctions d’un être vivant, de l’homme en particulier". Les exemples sont innombrables : "les substances nécessaires à l’organisme ; un organisme robuste, affaibli ; les besoins énergétiques d’un organisme ; les défenses de l’organisme, ses moyens de résistance à l’invasion microbienne, virale, parasitaire, etc. ; élimination par l’organisme des toxines, d’un poison ; un climat éprouvant pour l’organisme".

Au XXe siècle, la biologie acquiert une force explicative si convaincante que d’autres sciences y empruntent une partie de leur vocabulaire : ainsi, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, organisme, terme de biologie, est passé dans les sciences de la terre et en géologie et jusqu’en philosophie ou en psychologie. Mais c’est le déplacement ou, au sens grec de ce terme, la métastase au social qui atteste le prestige triomphal de la biologie.

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens social et moderne est défini : "organisme se dit au figuré d’un ensemble organisé dans la vie sociale ou politique". Exemples : "ce corps, cette société constituent un organisme particulier, indépendant" ; "les différents organismes qui assurent la vie de l’État". Ce dernier exemple est malheureux. Les académiciens auraient dû se demander ce que pouvait bien signifier "assurer la vie de l’Etat" : le financer ? le faire fonctionner ? Les auteurs du Trésor de la Langue française ne sont pas modernes pour rien ; ils s’étendent sur l’assomption sociale d’organisme, laquelle se fait en deux étapes. La première étape consiste à utiliser ce nom savant pour désigner un "ensemble composé d’éléments bien structurés". C’est l’incontournable Comte, le maître ès scientismes et le zélé propagandiste de la religion sociale, qui est l’un des premiers à déplacer organisme hors de la biologie : "les idées théoriques sont aujourd’hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l’état normal de l’organisme social, elles devancent habituellement" (Philosophie positiviste, 1839-42). Dans la seconde étape, organisme désigne une institution, laquelle est "formée d’un ensemble d’éléments coordonnés entre eux et remplissant des fonctions déterminées" et "par métonymie, chacun des services ainsi coordonnés ou des associations de personnes les constituant". C’est Proudhon, autre messie, avec Comte, de la nouvelle religion sociale qui emploie organisme dans ce sens social : "comment les officiers de police judiciaire forment-ils un tout, un organisme, un institut ?" (1843).

L’assomption sociale d’organisme se mesure aux très nombreux syntagmes dans lesquels il est en usage : "organisme central, interministériel, international, national, officiel, régional, administratif, bancaire, commercial, économique, politique, professionnel, syndical, assureur, payeur, de Sécurité Sociale" (Trésor de la Langue française) ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "organismes d’État, relevant de l’État ou auxquels l’État délègue en certains domaines le pouvoir d’exercer ses prérogatives ; organisme professionnel, public, privé, de crédit".

Aux XIXe et XXe siècles, le social est biologique : dans les faits, ce qui a causé les catastrophes que l'on sait, et dans les mots.

 

 

23 octobre 2007

Métastase

 

 

 

 

En grec ancien, métastase est un terme de rhétorique que l’on traduit par "déplacement" ou par "changement". En français, c'est aussi, outre l’emploi en médecine, une figure de rhétorique "qui consiste à rejeter sur le compte d’autrui les choses que l’orateur est forcé d’avouer" : en gros, elle correspond à des phrases aussi banales que "ce n’est pas moi qui ai commis tel ou tel acte délictueux, c’est lui". En français, métastase est d’abord attesté en 1586, comme terme de médecine, dans un traité sur la peste et la coqueluche. C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 : "terme de médecine, changement d’une maladie en une autre ; c’est une espèce de crise". En 1798 et en 1832-35, la définition est moins vague : "transport d’une maladie, qui se fait d’une partie du corps dans une autre ; la métastase est quelquefois une crise". En 1932-35, les Académiciens renoncent à définir métastase, qui disparaît de leur Dictionnaire. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), qui était médecin et croyait dans les pouvoirs de sa science, ne définit pas métastase plus clairement que les Académiciens : "changement dans le siége ou dans la forme d’une maladie". Dans la citation qui illustre la définition, la métastase a beau être mortelle, il n’est pas précisé en quoi elle consiste : "l’opération fut faite trop tard ; il se fit une métastase sur toutes les grandes articulations et sur la plupart des viscères du bas-ventre, laquelle enleva le malade en très peu de temps".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que métastase est défini clairement, sans doute parce que, dans la seconde moitié du XXe siècle, les médecins ont compris, pour l’avoir observée et étudiée, la prolifération des cellules cancéreuses aux dépens des cellules saines. Le sens ancien du mot (vieilli, est-il indiqué), celui des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française et de Littré, est exposé ("changement dans le siège ou la forme d’une maladie") et illustré de cet extrait d’un ouvrage de médecine publié en 1800 : "la maladie se termine plus promptement par une crise, qui se fait tantôt par les selles, plus souvent par une métastase de l’humeur, qui se porte sur quelque partie". Le sens actuel est défini : "le plus souvent au pluriel ; foyer secondaire d’une affection disséminé par voie lymphatique ou sanguine à partir d’un foyer primitif " (métastases cancéreuses, infectieuses, à distance), mais un peu moins clairement que dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "tumeur maligne de formation secondaire dont le développement est dû à la migration par le sang et la lymphe de cellules venant de la tumeur cancéreuse primitive". Ces deux définitions ont pour mérite, outre leur clarté, de référer, par les mots disséminé ou migration au sens de "déplacement" qu’a le terme grec métastase dans la rhétorique : la prolifération des tumeurs est un déplacement.

 

 

21 octobre 2007

Mythologies intellotes 25 : biologie

 

Du biologique au social

 

 

 

Il est juste, quand on est éclairé, que ce soit par les lumières de la raison ou par la Lumière du Christ, de récuser le transfert à l’organisation de tout groupe humain de méthodes ou d’idées ou de termes propres aux sciences de la nature, dont la biologie ; en bref de régir les hommes, de parler de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils semblent, de décrire ce qu’ils font, de traiter de leur hérédité, de leurs gènes, etc. comme s'ils étaient des animaux ou des plantes, et avec des termes propres aux sciences qui ont pour objet l'étude des animaux et des plantes.

Le mot racisme est relativement récent, il date du début du XXe siècle. Ce qui a rendu le racisme haïssable, ce n’est pas, quoi qu’en disent les bien pensants, la vieille notion de race, au sens de "lignée", mais le transfert aux humains d’observations faites sur les animaux (races adaptées à leur milieu ou propres à telle activité, races à amender ou à améliorer, races de plus de valeur que d’autres, etc.) et toutes les conséquences que cette aberration intellectuelle a produites. Les hommes ne sont pas des fourmis et même s’ils ont des gènes, ils ne sont pas déterminés ad vitam aeternam par l’hérédité et encore moins par la lignée dans laquelle ils s’inscrivent. La sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, le positivisme, le scientisme résultent de ces transferts. Ils sont à juste titre indignes de l'homme.

 

Or, les allumés du progressisme, qui affirment tous, comme un seul homme, en chœur et la main sur le cœur, que le racisme, la sociobiologie, l’eugénisme, etc. leur font horreur et qu’ils sont décidés à guillotiner en tout petits morceaux celui, celle, ceux, celles qu’ils accusent sans preuve évidemment (dans ces milieux, le délit de sale gueule est la règle absolue) de vouloir ressusciter Hitler, Eichmann, Barbie, Rosenberg, etc. s’exonèrent de l’impératif antiraciste qu’ils imposent aux autres, dès qu’il est question de métissage et de diversité.

Métissage est un terme de zoologie qui désigne le croisement de deux races, l’une mauvaise, l’autre excellente, dans l’espoir d’amender celle qui est jugée inférieure : cela n’empêche pas les bien pensants de ressasser sans scrupule, sans éprouver la moindre retenue, comme de stupides perroquets les slogans du jour "métissez-vous les uns les autres" ou "le métissage est l’avenir de la France" (surtout pas l’avenir de l’Algérie, qui est pure et parfaite) ou "le métissage, seul rempart contre le racisme" (on ne sait si ce rempart est érigé contre le racisme ou pour empêcher l’anéantissement du racisme). Ils réduisent leur cause à ce terme racial et objectivement raciste.

Il est un autre mot sacré : c’est biodiversité, néologisme anglo-américain composé à partir de l’adjectif biological et du nom diversity. S’il était traduit en français, il serait diversité bio, comme produits bio ou yaourts bio : un simple vocable de supermarché.  Il désigne la diversité du vivant. Le monde vivant a beau être divers, il a une caractéristique unique qui se retrouve partout : la vie. Il est vivant ; il est constitué d’êtres vivants. La diversité, de ce point de vue, n’est pas aussi générale, large, manifeste, universelle, en un mot aussi hyperbolique, que ne le prétendent les bien pensants. En dépit de cela, ceux-ci s’arrogent le droit de transporter à la société humaine cet horizon indépassable de la diversité biologique, laquelle est dite sociale par euphémisme ou désignée par son synonyme ou quasi synonyme : mixité. Ainsi sont évités les adjectifs vrais, mais tabous : ethnique ou raciale. Rien n’arrête donc les puissants du jour ou, comme on dit aussi les dominants, surtout pas l’impératif "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Il est vrai que, si quelque scrupule devait les arrêter, ils ne seraient plus dominants, mais simples citoyens.

On sait que les puissants du jour couvrent leurs noires intentions du blanc manteau de l’antiracisme, mais il était difficile d’imaginer que ce blanc manteau fût aussi large, aussi ample, aussi épais et que l’hypocrisie moderne pût aller jusqu’à transformer le racisme honni en idéal nouveau ou new age des vieux pays d’Europe, après avoir pris soin, car la tartuferie n'a pas de limite, de le baptiser métissé, diversifié, mixé.

 

17 octobre 2007

Retombée

 

 

 

 

Participe passé du verbe retomber, le nom retombée est attesté au XVIe siècle comme un terme d’architecture. Les Académiciens le définissent ainsi dans toutes les éditions publiées, de 1718 à 1935, de leur Dictionnaire : "il se dit de la naissance d’une voûte, de cette portion qui par sa pose peut subsister sans cintre" (1762, 1798), à quoi est ajouté en 1832-35, "et qui porte sur le mur ou sur un pied-droit". Dans la huitième édition (1932-35), c’est la "portion d’une voûte ou d’une arcade qui porte sur un mur ou sur un piédroit et qu’on peut poser sans cintre", comme chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme d’architecture, portion d’une voûte ou d’une arcade qu’on peut poser sans cintre", sens qui est complété par ce sens technique : "dans l’impression de la musique, manœuvre par laquelle les notes tombent exactement dans la portée".

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce terme de beaux-arts s’est étendu à de nouvelles réalités, qui n’ont rien en commun avec l’architecture et qui toutes sont sociales ou politiques : retombées radioactives (1962) ; retombées de la recherche "effets d’une activité scientifique ou technique" (1967) ; retombées politiques ou "conséquences fâcheuses indirectes ou lointaines" (1968), comme l’indique le Trésor de la Langue française (1972-94) : "retombées atomiques, radioactives : poussières radioactives retombant sur terre après une explosion nucléaire atmosphérique" ; "action de s’abaisser en revenant à sa position initiale" ("retombée des paupières" et "retombée de soupape tous les cycles"). C’est aussi, entendu dans un sens figuré, l’action "de s’abaisser à une situation inférieure" : "les hommes (...) avec leurs élans et leurs retombées sordides" (Massis, 1924) ; "éviter la retombée de l’Église au plan d’une société profane, guettée par la tentation du pouvoir pour le pouvoir". Au pluriel, le mot désigne les effets secondaires d’un phénomène : "retombées commerciales, économiques, techniques d’une découverte, retombées politiques d’un scandale", avec cet exemple qui sent sa nouvelle religion sociale : "les retombées de l’investissement dans les divers domaines de la vie sociale", signé du messie du niveau qui monte, l’incontournable Passeron (1966).

En un siècle, le mot a connu la même évolution que site ou paysage : des beaux-arts, il a basculé dans le social. Il était propre à l’architecture, la société se l’est approprié. Il est vrai que, comme l’architecture, la société est une construction (à ce qu’elle prétend) et qu’elle peint, du moins dans les mots, ce qu’elle édifie des plus belles couleurs : sinon, comment abuser les bobos ? Comment les persuader qu’ils vivent une société parfaitement organisée qui est l’horizon indépassable de l’histoire ?

 

 

15 octobre 2007

Logistique

 

 

 

 

Emprunté, par l’intermédiaire du bas latin (ars) logistica, du grec logistikê (tekhnê) "(technique du) calcul", ce nom est attesté au XVIe siècle comme nom propre au sens de "Raison" et comme nom commun pour désigner "celui qui pratique le raisonnement" : "anciennement, il y avait trois sortes de médecins [...] les logistiques et rationnels, qui avec l’expérience mettaient la raison" (1593). Au début du XVIIe siècle, il désigne la "partie de l’arithmétique comprenant les quatre opérations". Il est enregistré dans deux éditions seulement du Dictionnaire de l’Académie française : la quatrième (1762) et la cinquième (1798) : "substantif féminin, il n’est d’usage que dans cette phrase (comprendre : ce syntagme), la logistique spécieuse, nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre et qui signifie l’art de faire un calcul avec des caractères représentatifs". Il disparaît dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878, 1932-35) pour réapparaître dans la neuvième édition (en cours de publication), la première édition du XXIe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le relève et y donne trois sens : preuve que le nom s’est étendu à d’autres réalités que la seule algèbre. "Ancien terme de mathématique", c’est le "nom qu’on donnait à la partie de l’algèbre (de l’algèbre ou de l’arithmétique ?) qui regarde l’addition, la soustraction, etc." et, suivi de spécieuse, il est le "nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre" : il désigne, quand, adjectif, il qualifie logarithmes, les "logarithmes dans lesquels zéro est le logarithme correspondant au nombre 3600" ("ces logarithmes, écrit Littré, sont commodes pour les calculs astronomiques") ; enfin, nom commun, au singulier ou au pluriel, il a pour synonyme les dogmatiques et il désigne "une secte médicale de l’antiquité qui ne s’en tenait pas à l’expérience pure et y adjoignait la raison, la théorie" (cf. la citation de 1593). Littré a repris de L'Encyclopédie (1751-65) le second sens : "adjectif (géométrie) pris substantivement, c'est le nom qu'on a donné d'abord à la logarithmique, et qui n'est presque plus en usage. On appelle logarithme logistique d'un nombre quelconque donné de secondes, la différence entre le logarithme qu'on trouve dans les tables ordinaires du nombre 3600" = 60" x 60, = 60'= 1°, et celui du nombre de secondes proposé. On a introduit ces logarithmes pour prendre commodément les parties proportionnelles dans les tables astronomiques".  

Au XIXe siècle, le nom logistique s’étend à d’autres réalités. En 1840, il sert à désigner "la partie spéculative de la science des armes" et, en 1904, la "logique moderne", celle des disciples de Leibniz, qui est ainsi distinguée de la logique aristotélicienne. Ces emplois modernes éclipsent peu à peu les emplois anciens. Le sens "partie de l’arithmétique et de l’algèbre qui concerne les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division)" est mentionné comme vieux dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cédant la place aux emplois de ce nom et adjectif dans l’armée ou dans les grandes organisations qui reposent sur une bureaucratie nombreuse : c’est, outre la logique moderne, "l’organisation théorique de la disposition, du transport et du ravitaillement des troupes" et, dans le domaine de la médecine, la logistique hospitalière, "l’art d’exploiter au mieux les ressources offertes par un établissement hospitalier". Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent ces trois emplois : "partie de l’art militaire dont l’objet est de fournir aux forces armées ce qui leur est nécessaire pour subsister, faire mouvement et combattre" ; "l’ensemble de techniques et de moyens matériels mis en œuvre pour l’organisation d'une entreprise, d’un service, d’une manifestation, d’une expédition, d’un congrès" et le "développement moderne de la logique formelle, recourant à des signes symboliques".

Dans les temps anciens, la logistique était la raison ou la technique du calcul (ratio, dont est issu raison, signifiait en latin aussi "calcul") ; dans les temps modernes, c’est une technique d’organisation du monde. Le mot est passé de la raison à la technique. Heidegger dirait que la logistique est une des techniques inventées par la raison calculante pour arraisonner le monde – le soumettre, par la technique, à la raison et aux objectifs immédiats de l’homme. Dans ce cas précis, l’évolution du sens est un condensé des changements qui bouleversent le monde réel.

 

 

14 octobre 2007

Francophobe

 

Francophobe et francophobie

 

 

 

Que la modernité est belle, pourrait-on bêler à la manière d’un chanteur (que la montagne est belle) ou d’un poète (que la guerre est jolie). Ce qui en fait la beauté, ce sont les mots monstrueux qu’elle fabrique. Francophobe est de ceux-là. Dans les siècles classiques, il était attribué une nature ou une essence aux habitants de tel ou tel pays : l’Allemand était lourd, l’Anglais perfide, le Français léger ou volage, l’Arabe fourbe, le Russe brutal, etc. Ces caractérisations sont sans doute fausses, mais elles n’étaient pas inspirées par la haine. Il est de bon ton dans le Modernistan de s’en gausser : voilà, dit-on en substance, les horreurs dont nos ancêtres accablaient leurs voisins et de cela, on en infère qu’ils étaient intolérants, à œillères, fermés à l’Autre. Ces adjectifs étaient peut-être des âneries, au sens où ils déformaient la réalité, mais ils n’étaient inspirés ni par la haine, ni par la volonté de nuire, ni par l’envie d’exterminer.

L’adjectif francophobe, qui est employé comme un nom, n’a rien en commun avec léger, volage, spirituel. Il est vrai qu’il est moderne et inouï, de ce point de vue. C’est un mot du sinistre XXe siècle. Littré, dans son dictionnaire (1863-77), l’ignore. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "adjectif des deux genres, qui hait la France et les choses de France". La haine de la France est avérée : par ces mots, il faut entendre, non pas la haine que la France et ses habitants ressentiraient à l’encontre de quoi ou de qui que de soit, mais la haine qui est vouée à la France, à ses choses et à ses habitants. Pourtant, le Trésor de la Langue française (1972-1994) ne consacre pas d’entrée à francophobe, ni à francophobie, sans doute, parce que le credo moderne impose que soient cachées les réalités sinistres) : ces mots sont intégrés à l’entrée franco, élément servant à former des mots composés, tels franco-belge, franco-russe, franco-français, etc., dont francophobe et francophobie, que les auteurs de ce Trésor ne jugent même pas utile de définir, sinon en renvoyant les lecteurs à d’autres mots : "synonyme plus rare de gallophobe ; synonyme plus rare de gallophobie", se contentant d’illustrer leur emploi par deux exemples : "je crois avec vous, écrit Mme de Staël au Français francophobe Charles de Villers, que l’esprit humain qui semble voyager d’un pays à l’autre est à présent en Allemagne" (L’Europe française au siècle des lumières, 1938) et "un accès de francophobie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). Les lexicographes sont éclairés ; pourtant ils accomplissent l’exploit de citer, comme modèle de francophobie, un écrivain peu connu, Charles de Villers (1765-1815), qui a émigré en Allemagne de peur d’être coupé, en 1793 ou 1794, en deux morceaux inégaux et qui, de l’Université de Göttingen où il a enseigné, a exposé dans ses ouvrages la pensée de Kant. Les exemples de francophobie militante et maladive ne manquent pas : au XXe siècle, on a eu Hitler, les Algériens, les deux Bou, Medienne et Teflicka, Nasser, etc. Il a suffi qu'un écrivain tchèque, réfugié en France, Milan Kundera, se fasse naturaliser et obtienne en 1989 la nationalité française pour qu'il prenne consciience, dans sa chair, de la francophobie, dont il témoigne dans un bel article publié en 1994 dans la Revue des Deux-Mondes, texte que les biens pensants ont décide de passer sous silence. Dans un dictionnaire de référence (CNRS et tout le tintouin), le lampiste de service est un Français dont le crime est de s’être réfugié à l’étranger.

Les auteurs du Trésor de la Langue française assurent que francophobe et francophobie seraient des "synonymes plus rares" de gallophobe et de gallophobie : "qui est hostile à la France, aux Français, en parlant des personnes ; il signifie, en parlant des choses, qui exprime des sentiments hostiles à la France" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et "celui ou celle qui n’aime pas la France, les Français, ce qui s’y rapporte (synonyme plus courant de francophobe)" et il se dit "en parlant d’une collectivité ou d’une forme d’expression". Or, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, à la définition de gallophobe ("qui est hostile à la France, aux Français ; propagande gallophobe ; un, une gallophobe"), les Académiciens ajoutent : "on dit plutôt francophobe". Le qualificatif rare attribué à francophobe et le qualificatif courant attribué à gallophobe sont inexacts ou faux. Ce qui est commun, c’est la francophobie, non pas la gallophobie. Ce n’est pas à la Gaule disparue ou aux lointains Gaulois ou aux descendants de ces Gaulois qu’une haine sans borne est vouée, mais à la France et ses habitants. Dans les siècles classiques, ce sont des étrangers paisibles vivant dans leur propre pays qui méprisaient la France et les Français : libre à eux de le faire. Dans le Modernistan, les haineux de la France et des Français sont ceux qui ont traversé la Mer du Milieu des Terres pour s’établir dans ce qui fut il y a quinze siècles la Gaule. "On vit une époque formidable".

Les auteurs du Trésor de la Langue française partagent avec les Modernes la propension à nier les réalités désagréables qui pourraient ébrécher la belle statue érigée en l’honneur de leur temps. Ces aveugles ne voient pas ou ils ne veulent pas voir que la francophobie, cette haine vouée aux autochtones et aux générations laborieuses qui ont fait la France, est la forme exacerbée de cette haine d’autrui, morbide, sans raison et sans borne, haine qui a été le moteur des tueries qui ont transformé le siècle des ténèbres en océans de sang.

 

13 octobre 2007

Holocauste

 

 

 

Emprunté du latin chrétien holocaustum, lui-même emprunté du grec holokaustos, au sens de "sacrifice au cours duquel la victime est toute brûlée", le nom holocauste, attesté au tout début du XIIIe siècle, est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "sorte de sacrifice parmi les Juifs, où la victime était entièrement consumée" (exemples : "offrir en holocauste, l’autel des holocaustes"). Par métonymie, holocauste "se prend aussi pour la victime ainsi sacrifiée" ("mettre l’holocauste sur l’autel"). A partir de cet emploi, le nom s’est étendu au christianisme, où il prend le sens figuré de "sacrifice en général" : ainsi, on dit que "Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés". L’article est reproduit à l’identique dans les éditions de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788) le reprend ("sorte de sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu" et "la victime même qui était ainsi offerte et détruite"), mais il ignore le sens symbolique "Jésus-Christ s’est offert en holocauste à nos péchés". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose les trois sens définis par les Académiciens en 1694 : "chez les Juifs, sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu", "la victime ainsi sacrifiée", "sacrifice en général : Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), l’holocauste serait propre aux seuls peuples païens de l’Antiquité : "sacrifice dans lequel la victime était entièrement consumée par le feu, sans qu’il en restât rien, pour témoigner à la divinité qu’on se dévouait totalement à elle (…) Les anciens qui, selon Hygin et Hésiode, faisaient de grandes cérémonies aux sacrifices, consumaient les victimes entières dans le feu ; mais les pauvres n’étant pas en état de subvenir à cette dépense, Prométhée, dit-on, obtint de Jupiter qu’il fût permis de ne jeter qu’une partie de la victime dans le feu, et de se nourrir de l’autre. Pour donner lui-même l’exemple et établir une coutume pour les sacrifices, il immola deux taureaux et jeta leur foie dans le feu : ensuite séparant les chairs des os, il en fit deux monceaux, mais si artistement disposés et si bien couverts des peaux qu’on les aurait pris pour deux taureaux. Jupiter invité par Prométhée à choisir l’une des deux parts, s’y trompa, prit celle qui n’était composée que d’os, et depuis ce temps-là la chair des victimes fut toujours mise à part pour ceux qui sacrifiaient, et les os brûlés en l’honneur des dieux. Malgré cette fiction, qui faisait plus d’honneur à la pénétration de Prométhée qu’à celle de Jupiter, il est certain qu’il y a eu des temps et des lieux où l’on brûlait la victime toute entière, et que l’holocauste a pris de là son nom".

A l’opposé des Académiciens, pour qui l’holocauste est un sacrifice en usage chez les juifs et, dans un sens figuré, chez les chrétiens, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le tiennent pour un sacrifice en usage chez les seuls païens : il ne font aucune allusion à l’holocauste chez les juifs. Entre les juifs, inventeurs du monothéisme, et les païens, qui étaient polythéistes, il y a tout un abîme. De plus, les auteurs de cet ouvrage sont de toute évidence matérialistes et agnostiques. Ils ne croient pas à la vertu des sacrifices. La viande n’est pas destinée à être brûlée, mais à servir de nourriture aux hommes, surtout aux nécessiteux. Prométhée n’est pas pour rien le mythe progressiste par excellence.

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, il semble que l’ignorance en matière de cultes anciens et de culte moderne, de religion, de rituel soit devenue la règle en France. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) croient bon de préciser, ce qui était évident pour tout le monde dans les âges classiques, que la victime sacrifiée lors d’un holocauste chez les juifs était un animal, non un être humain : "sacrifice religieux, pratiqué notamment par les Hébreux aux temps bibliques, et au cours duquel la victime (uniquement animale chez les Hébreux) était entièrement consumée par le feu". L’holocauste est expiatoire ou propitiatoire. C’est aussi un "sacrifice". Chateaubriand écrit, du "roi martyr" (Louis XVI), que son holocauste "ne fut suivi ni d’une pompe funéraire, ni d’un sacre" ; De Gaulle, des villes et villages détruits lors de la libération de la France : "si tant de villes et de villages se sont offerts en holocauste pour le salut commun, il ne serait pas tolérable, il ne serait même pas possible, qu’il ne sortît point, de tant de deuils, de sacrifices et de ruines, un grand et large progrès humain"  (Mémoires de guerre, 1956).

L’histoire, les guerres, les révolutions des XIXe et XXe siècles et la bombe atomique ("holocauste nucléaire") ont fait sortir holocauste des cultes archaïques et y ont donné une nouvelle jeunesse au sens de "destruction totale" et "d’anéantissement" (Trésor de la Langue française) : "il s’agit de savoir maintenant (...) si l’Europe chrétienne toujours même dans les pays où elle se croit à jamais détachée du Christ survivra à l’holocauste indéfiniment renouvelé de son héroïque jeunesse" (Mauriac, Journal, 1944) ; "cette guerre, qui, durant quatre années, réclame des holocaustes monstrueux" (La Varende, 1953). Après la deuxième guerre mondiale, le nom a servi à désigner les "massacres systématiques effectués dans les camps de concentration allemands au cours de la dernière guerre mondiale". Les exemples sont : "l’holocauste énorme, indéfiniment ravitaillé, et auquel tous les peuples d’Europe pourvoient ; huit millions d’innocents torturés et brûlés, sans compter ce que dévore la bataille" (Mauriac, 1958). Avec une H majuscule, il désigne le génocide dont les juifs ont été les victimes. Le XXe siècle devait être le siècle du progrès infini et et de la modernité illimitée : au lieu de cela, le "progrès" a fait retomber l'humanité dans la plus archaïque barbarie qui ait jamais été, au point qu'il a été jugé nécessaire de ressusciter un vieux terme que l'on croyait réservé aux temps obscurs pour nommer ce qui fait l'essence de ce grand XXe siècle.      

 

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, à la différence de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs, les Académiciens ne limitent pas l’emploi d’holocauste au seul monde juif ("chez les Hébreux des temps bibliques, les animaux offerts en holocauste devaient être des mâles sans défaut") ; ils l’étendent aux païens de l’antiquité grecque ("chez les Grecs, les dieux chthoniens exigeaient des holocaustes") et au sacrifice du Christ ("Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour les péchés des hommes"). De même, dans ses emplois modernes, le nom holocauste n’est pas réservé au génocide dont les juifs ont été les victimes : "il se dit de ce qui cause la mort d’un grand nombre de personnes" ("l’holocauste de la Grande Guerre") et, avec une majuscule, devenu un nom propre ("l’Holocauste"), il nomme  "le génocide des populations juives perpétré par le régime nazi (équivalent du terme hébreu Shoah)". Les sens de cet holocauste ressuscité étant divers et génocide désignant un grand nombre de massacres, les survivants du génocide juif et ceux qui tiennent à en préserver l’exemplarité (ce génocide est unique et sans pareil) ont choisi de le désigner par le mot hébreu Shoah, dans l'espoir que jamais ce mot ne serait étendu à une autre réalité que ce génocide. La langue étant un tourniquet de désignations, il n'est pas sûr que leur vœu soit exaucé.

 

 

 

 

07 octobre 2007

Spécieux

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend quand il qualifie le nom prétexte le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom avec le sens de "ce qui a une apparence de vérité et de justice". De 1762 à 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne "qui a une apparence de vérité et de justice" : "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux dans son sens latin (César Birotteau, 1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une idée, une thèse, une construction de l’esprit, un système, etc. – tout ce dont les Modernes sont friands -, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion". La thèse ou la construction de l’esprit a une belle apparence que les simples tiennent pour la vérité. Les hommes, au fil des siècles, ont accumulé une longue expérience du monde, que la langue a fini par exprimer. Ils savent qu’il n’y a pas de leurre plus efficace pour abuser autrui que ce qui luit. Le bel aspect, l’extérieur brillant, l’apparence flatteuse, la parole d’or sont souvent mensongers. Ils cachent un piège, ils trompent, ils induisent en erreur. C’est aussi ce que montre spécieux, en prenant le sens de captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

02 octobre 2007

Ejaculation

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe éjaculer, ce nom savant est attesté en français en 1552 dans le Quart Livre de Rabelais au sens de "action de lancer" et de "ce que l’on lance, projection". Les mots éjaculations éthérées désignent chez Rabelais, sans doute par plaisanterie, la pluie : "précipitation atmosphérique", disent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. En 1611, éjaculation est employé dans son sens physiologique.

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 à 1932-35, deux sens, non pas contraires ou opposés, mais référant à des réalités situées à l’opposé l’une de l’autre : l’âme et le corps, sont relevés dans le même article : "terme de physique (on dirait aujourd’hui de physiologie), émission de la semence avec une certaine force" et "prière fervente et qui part du sentiment" (1762 ; 1798 : "et qui part du cœur"). Dans la sixième édition (1832-35), la définition de ce terme de physiologie est "émission du sperme avec une certaine force" : "il se dit également, en histoire naturelle, de l’action par laquelle certains animaux font jaillir de leur corps une matière liquide", "il se dit quelquefois figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Ce que notent les Académiciens, c’est que le sens mystique est rare : "il se dit quelquefois (…) d’une prière fervente". Dans la huitième édition, la mention quelquefois disparaît et le sens physiologique est exprimé de façon succincte : "terme de physiologie, action d’éjaculer" et "il se dit figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Le verbe éjaculer (terme de physiologie et d’histoire naturelle), emprunté au latin ejaculari, lequel n’a pas nécessairement de sens physiologique (il signifie "lancer avec force, projeter"), n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35).

Littré décrit quatre emplois : celui de l’histoire naturelle ("action par laquelle certains animaux lancent une matière liquide") ; celui de la physiologie ("émission du sperme") ; celui de l’ancienne physique ("émission de la lumière", "éjaculation des corpuscules lumineux") ; enfin celui "de la vie dévote" : "nom donné à certaines prières courtes et ferventes, qui se prononcent à quelque occasion passagère, comme si elles se jetaient vers le ciel". L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est à la fois plus complet et plus précis. L’éjaculation y est décrite sans circonvolutions : "action d’émettre par jet vif et généralement répété, un liquide sécrété par l’organisme" et "résultat de cette action" et "employé absolument, émission du sperme par la verge en érection". Suivi des adjectifs précoce ou prématurée, le nom désigne l’éjaculation "qui a lieu immédiatement après le début de l’érection ou après quelque va-et-vient copulatoire". La distinction entre le sens propre (nommé domaine concret) et le sens figuré est reprise. Entendu dans ce dernier sens, le nom est souvent employé au pluriel et il "désigne des paroles" : "dans le domaine religieux", ce sont des "prières courtes, émises à intervalles réguliers, avec force et un débit rapide", comme chez Taine ("les prédicateurs se relayent, décrivant l’agonie du pécheur, sa mort, (...) avec des cris et des éjaculations, (...) pendant qu’autour d’eux les auditeurs crient hosanna !", 1867) ou "des propos courts généralement insultants ou vulgaires", comme chez Gobineau ("les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement (...) chien, fils de chien (...) bandit, voleur, assassin, pillard, (...). Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, (...) chantaient à pleine voix", 1876). Le nom désigne aussi "une création intellectuelle, un sentiment, etc." : c’est une "production ou une manifestation spontanée et qui a généralement une certaine force, ou qui se manifeste violemment", comme chez Du Bos ("j’ai dicté tout ceci pour me soulager ; mais maintenant je voudrais que le "journal" lui-même eût davantage le caractère d’un travail sui generis et moins celui d’une simple éjaculation", 1926).

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, mystique et physiologique, sont exposés, mais l’opposition latente entre ces deux sens est réduite en quelque sorte par la mention très vieilli qui précède le sens "prière courte et fervente, qui jaillit du cœur". Il est vrai aussi que la mystique et la dévotion sont deux "domaines" qui peu à peu s’effacent de la langue moderne, à mesure que la religion sur laquelle elles sont fondées et qui y donne sens disparaît en France.