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27 août 2013

De la harbitude

 

harbitude, néologisme. 

 

 

 

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui sont définis par la guerre qu’on leur fait et réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivalent à harbi. Le concept n’est pas pensé par les Français, il est étranger à leur langue et à leur histoire. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être de harbi. Il faut se reporter à l’injonction « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’éliminer les Albigeois pour trouver un être qui correspondît à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé à cette époque pour signifier cet être de « tué ». Le mot ennemi ne convient pas pour traduire harbi. On a des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, deviennent des alliés. Harbi n’est pas une qualité provisoire ou éphémère, mais un être, une qualité continuelle qui ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. L’être harbi disparaît avec ceux qui sont nommés harbis. Le harbi est à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Là, c’est la défaite de l’Allemagne qui a mis fin à la guerre que les Allemands faisaient aux juifs. On pourrait traduire harbi par guerroyé. Mais même un mot inventé comme guerré (au sens de « celui à qui est faite une guerre à mort ») ne convient pas. Seul à exterminer traduit assez bien harbi, dont l’être est de subir la guerre jusqu’à ce qu’il soit tué et qui est réduit à ce seul être.

D’où vient cet être ? Qu’est-ce qui y donne sens ? 

Pour l’islam et cela depuis le VIIIe siècle, le monde connu est divisé en deux zones. D’une part, le dar el islam ou « maison de l’islam », où l’islam fait loi ; de l’autre, le dar el harb ou « maison de la guerre », où l’islam fait la guerre aux harbis. Les « gens d’un livre » (ahl kitab), juifs ou chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam et acceptent que l’islam gère leur pays, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. Les premiers se soumettent, aux seconds il faut faire la guerre. Quant aux païens, hindous, animistes, athées, ils sont harbis.

La harbitude est donc l’être des harbis. Elle est aux harbis ce que la dhimmitude est aux dhimmis.

 

Il est un savoir méprisé qui est éclairant pour comprendre ce qu’est un harbi. C’est l’antique savoir des dhimmis, ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes ou les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont retrouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Je ne connais qu’un seul penseur qui fasse l’effort de comprendre le monde à la lumière de la dhimmitude : Bat Ye’or, islamologue de nationalité britannique, née dans la communauté juive d’Egypte, qui adopte le point de vue des vaincus. La condition de dhimmi, qui est vieille pourtant de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays qui n’ont pas été totalement islamisés (id est purifiés), à savoir Irak, Syrie, Jordanie, Egypte, Soudan. Contrairement aux chercheurs en islam dûment estampillés ou patentés par l’Université et qui se pressent dans ces pays pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les fonde, elles protesteraient contre ces discriminations et militeraient pour qu’elles soient abolies. Comme elles restent coites, on est en droit d’en déduire qu’elles les approuvent. Bat Ye’or explique la pieuse allégeance de ces organisations par le négationnisme qui leur est consubstantiel.

« Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres ». Bat Ye’or libère ces dhimmis du double avilissement islamique et occidental dans lequel ils ont sombré.

 

La France se trouve dans le dar el harb. Elle est une zone de guerre, parce que la loi islamique n’y est pas appliquée ou n’y est appliquée que dans quelques zones ou quartiers ou cités, et que les Français ne sont pas soumis. Ils ne sont pas musulmans (en arabe, musulman signifie « soumis »). Puisqu’ils vivent dans le dar el harb, ils sont harbis ou à exterminer ou guerrés. La guerre doit leur être faite et il est du devoir des musulmans de leur appliquer l’injonction de Simon de Montfort, citée ci-dessus, laquelle convient assez bien pour décrire leur être de harbi, à condition de remplacer Dieu par Allah, ou bien la « solution finale » décidée à Wannsee en 1942. Si les Français se soumettent avant que l’extermination ne soit achevée, ils seront ou musulmans, c’est-à-dire « soumis », ou dhimmis, c’est-à-dire protégés. S’ils reconnaissent la supériorité de l’islam, ils auront la vie sauve. Un droit leur sera reconnu : celui de vivre dans leur propre pays.  

C’est le djihad qui configure le monde, à savoir cet « effort » (djihad signifie « effort ») qui s’impose aux musulmans d’islamiser le monde, de faire entrer le dar el harb dans le dar el islam, d’en éliminer les harbis ou en faire des dhimmis, de soumettre l’humanité à la loi d’Allah. L’être de harbi cesse avec la victoire de l’islam. La condition de dhimmi, elle, résulte de la victoire de l’islam, ou nasr ou fattah, écrit à l’entrée d’un nombre important de mosquées. « Les lois édictées par la charia, écrit Bat Ye’or, touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis paient des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte doit être discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir au harb qui pousse les musulmans qui font le djihad (les moudjahidoun) à faire main basse sur de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un harbi qui reconnaît la victoire de l’islam. Dès lors, il est protégé du djihad qui prescrit contre les harbis (que nous sommes) l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est ainsi qu’il faut entendre la « protection » offerte aux dhimmis, ce dont les spécialistes de l’islam et autres « sciences sociales et humaines » déduisent sans rire ni ironie une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

 

C’est la vision que les musulmans, où qu’ils vivent, dans des pays d’islam, en Inde, en Europe, aux Etats-Unis, ont du monde. La popularité dont jouissent Ben Laden et autres moudjahidoun en est l’expression. Les principes musulmans ou islamiques (non pas islamistes) qui régissent la condition, le statut ou le sort des dhimmis et l’être des harbis (c’est-à-dire les ressortissants du dar el harb ou « maison de la guerre ») rendent compte plus clairement et avec plus de pertinence des événements qui se produisent dans les banlieues sensibles (incendies d’écoles, de gymnases, de synagogues, de bâtiments publics, d’autobus, de femmes, de biens privés, agressions contre les personnes, insultes, etc.) que les explications habituelles ou trop souvent ressassées des spécialistes des « sciences » sociales et humaines (humiliation, « pauvreté », ressentiment post-colonial, nécessité, etc.). Les intellectuels doivent en finir avec le mépris. Il faut analyser, comprendre, considérer l’islam pour ce qu’il est, en fonction de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère.            

            Le lundi 25 mars 2002, les chaînes de télévision ont montré des images de la « Boucherie ENNASR » de Lille, devant laquelle avait explosé un gros pétard. Personne ne s’est interrogé sur la raison commerciale écrite en très gros caractères latins et arabes. En arabe, ENNASR signifie « LA VICTOIRE ». La victoire en question n’est pas le résultat d’un match de football mais l’issue d’une guerre. De quelle guerre s’agit-il ? Non pas la Victoire de 1914-18, mais la victoire des guerriers de l’islam qui, en un siècle de 622 à 732, ont conquis par les armes la moitié du monde connu d’alors et y ont imposé la charia. Le nom de cette boucherie célèbre la victoire de l’islam sur les infidèles et leur réduction au statut de dhimmis. Des mosquées établies en France se nomment El Fattah. Qui s’étonne de ce nom ? En arabe, fattah signifie « ouverture » et « conquête ». Il désigne le fait historique suivant, quand, après 632, les armées de l’islam se sont ouvert d’importants territoires et les ont conquis. En France donc, des commerces et des lieux de culte célèbrent la guerre et la victoire de l’islam. Que des mosquées en Iran ou au Maroc soient nommées El Fattah ne nous importe guère. En revanche, que des termes de guerre soient affichés dans l’espace public soulève des questions qu’il ne faut pas éluder.

            Un autre mot, anodin en apparence, révèle les enjeux des « langages des Arabes », pour parler comme Berque. Dans les quartiers où ces musulmans sont majoritaires, les Français sont nommés gaulois. Il leur est donné le nom d’un peuple que des soldats, des colons, des envahisseurs décidés et résolus ont fait disparaître de l’histoire. Ce nom n’est pas neutre. Il réduit les Français au simple statut d’autochtones qui sont en passe de ne plus l’être et il les ramène à un être ethnique et racial de vaincus. S’ils ont été colonisés une première fois, ils peuvent l’être une seconde fois.    

Formés à partir du verbe latin migrare, auquel sont ajoutés les préfixes - in et - ex ou - é, immigrer et émigrer désignent deux actions inverses : entrer dans un pays et en sortir. Ils impliquent un déplacement et le franchissement de frontières. Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. Pour l’islam, l’immigré à proprement parler n’existe pas. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, des « hommes de l’hégire », qui font ou refont l’hégire. L’hégire (an 622) est le premier jour du comput islamique. Les musulmans qui émigrent sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour émigrer à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, émigrer, c’est répandre la vraie croyance pour agréger de nouveaux territoires au dar el islam. Une des organisations qui, de Londres, appelle à la guerre contre les harbis, se nomme « les émigrés » ou mouhajiroun. Les mots d’ordre qui résonnent dans les mosquées El Fattah aménagées en Europe relèvent de cette logique fondatrice de l’émigration, aussi ancienne que l’islam. C’est « là où vit un musulman, la loi d’Allah doit être appliquée » et « mort aux chrétiens et aux juifs » (ou aux infidèles et aux mécréants). Il y a identité entre le mouhajir et le moudjahid, entre l’émigré et le combattant du djihad.

Les jets de pierre de plus en plus fréquents dans les cités sensibles sont nommés caillassage, mot qui n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En arabe, ils ont pour nom lapidation. On lapide les femmes dites adultères, mais aussi Satan. Jeter des pierres sur chitan (id est Satan) est un des rites du pèlerinage à La Mecque. Accueillir les policiers à coups de pierres n’est pas neutre. La lapidation est un devoir islamique quand un musulman a en face de lui Satan ou l’un de ses affidés. Comme les Français sont harbis, il est juste, d’après les principes du Coran, non seulement de les lapider, mais aussi de les voler : « le butin revient aux émigrés (mouhajiroun) pauvres qui ont été obligés de quitter leur pays », prescrit Le Coran. Analysés avec les mots des sciences sociales, les faits de banlieue sont déformés. Quand la situation est décrite avec les mots de l’islam et dans le langage des Arabes, elle est éloquente.

 

Les spécialistes de l’islam jugent sacrilèges les mots impurs des infidèles. Ce ne sont que des préjugés (évidemment racistes) d’Occidentaux dégénérés, pense Gardet dans Les hommes de l’islam. Pourtant, dès qu’ils étudient les colonies islamiques établies en France et en Europe, le tabou est violé. Les concepts infidèles deviennent heuristiques. Ce qui est hachouma en islam devient sacré en terre infidèle. La belle tartuferie ! L’Autre étant Autre, il n’est pas soi : autant ne pas le prendre pour ce semblable qu’il n’est pas. Ainsi on préserve son irréductible altérité. Dhimmi et harbi non seulement éclairent, mais encore ils font voler en éclats les mots frelatés, fictifs, trompeurs des experts en islam et autres sciences socialos humanitaires.

 

19 août 2013

Comment pensent les islamologues

 

 

L’exemple de Bruno Etienne, in L’islamisme radical, Hachette, 1987, Le Livre de Poche, biblio essais, 1991.

   

            Monsieur le Professeur Etienne est un anthropologue qui fait dans le culturel, et pas, comme ceux qui l’ont précédé dans cette discipline, dans le physique, c’est-à-dire dans l’ethnique, le racial et le raciste. Il compte parmi ces professeurs d’université dont l’objet d’étude est la culture et l’imaginaire de l’islam. Il se présente comme un orientaliste marchant sur les brisées du très dépressif Nerval, dont le mérite, voyageant en Egypte, est d’avoir épousé à la mode islamique une jeune fille achetée au marché aux esclaves pour qu’elle satisfasse ses appétits sexuels et lui tienne son ménage. Monsieur le Professeur Etienne « a fait le voyage comme Gérard de Nerval ». On espère qu’il ne l’a pas imité en esclavagisme. Il écrit Islam avec une majuscule, comme il écrit par souci d’impartialité Christianisme avec un grand C. Il défend ceux qui se réclament de Sayyed Qotb (celui qui fait du djihad contre les infidèles, étrangers, impies, chrétiens, etc. la sixième obligation de tout musulman), Kischk, El Banna (celui qui a voulu purifier l’Egypte des immigrés qui y avaient trouvé un asile ou un emploi) et qui prêchent un islam guerrier, agressif et conquérant, les faisant passer pour les dignes successeurs de Lénine, Trotski, Pol Pot, Mao. Ce sont des khmers verts en quelque sorte. Comme Monsieur le Professeur Etienne est marxiste léniniste maoïste radical, il comprend ses frères en révolution, il les justifie, exposant aux béotiens tout le bien qu’il pense de l’islam.

            Il est impossible de douter qu’il connaisse bien son objet d’étude. Le glossaire des mots arabes qui clôt son livre compte six pages denses. Les concepts islamiques sont désignés par le mot arabe qui les exprime, puis traduits en français, quand la traduction est possible. Monsieur le Professeur Etienne n’a rien d’un amateur. A n’en pas douter, le docteur en marxismes est devenu expert ès choses islamiques. Ce qu’il expose est ruminé. Ce ne sont pas des opinions à l’emporte-pièce qu’il exprime, mais une série de thèses. Il est donc pertinent d’analyser ce qu’il pense et comment il en est arrivé à penser ce qu’il exprime.

           

            Ce qui sous-tend ses thèses est le mépris sans limites qu’il exprime à l’encontre de l’occident. Son occident est un monstre à mille têtes. Pourquoi ? Cet occident ne connaît rien de l’islam, il ne veut rien en connaître et il ajoute à l’ignorance de bêtes préventions, évidemment racistes. « L’imaginaire occidental s’est construit une hostilité dramatique à l’encontre de l’Islam », écrit-il dans un français approximatif, en prenant soin de préciser qu’il traite de l’imaginaire occidental, non pas de l’occident réel. La prudence est bienvenue. L’occident réel commerce avec l’islam, accueille des dizaines de millions de musulmans, mille fois plus que l’islam n’accueille d’infidèles (de ce point de vue, l’occident est victime d’un échange inégal – mais Monsieur le Professeur Etienne ne s’interroge pas sur les causes de cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie), leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. Cette politique réelle, tangible, vérifiable est à l’opposé d’une hostilité dramatique. S’il traitait de l’occident réel, les thèses qu’il développe s’effondreraient comme châteaux de sable à la marée montante. L’imaginaire présente l’avantage d’être friable, imperméable aux faits, sans fondement solide, fluctuant. Il échappe à toute critique réfléchie et la contradiction l’épargne. On peut en dire ce qu’on veut, rien ou quelque chose, n’importe quoi, tout et son contraire.

 

            C’est la colonisation qui alimente l’hostilité de l’imaginaire occidental. Examinons cela. Je doute que les institutions de la France aient exprimé quelque hostilité que ce soit à l’encontre de l’islam depuis un siècle ou plus. Cette hostilité a peut-être eu un semblant de réalité chez les apologistes lyriques des colonies. Pourtant la colonisation n’implique pas d’hostilité de principe à l’encontre de l’islam. Jamais dans les colonies l’islam n’a été interdit, encore moins entravé ou brimé. Jamais il n’a été interdit à qui que ce soit de le pratiquer ou même de le prêcher. De ce point de vue, les lois et les décisions ont été impartiales. De 1870 à 1960, les Républiques coloniales (la IIIe et la IVe) avaient pour ennemis non pas l’islam, ni les musulmans, mais l’Eglise et les catholiques pratiquants. Et s’il y a eu pendant un siècle de République une hostilité de principe, exprimée dans les lois, à l’égard d’une religion, c’est l’Eglise catholique qui en était la cible, pas l’islam. 

            En France, la colonisation expliquerait, plus que dans tout autre pays d’occident, cette hostilité. Acceptons la conjecture d’une relation de cause à effet entre la colonisation et l’hostilité. Elle n’est pas le fait des Français. La France s’est débarrassée en 1962 d’un énorme boulet qui, si elle l’avait conservé aux pieds, l’aurait entraînée dans l’abîme sans fond du néant destructeur : rapporté aux cent ou deux cent mille malheureux et aux centaines d’étrangers égorgés en Algérie depuis 1991, les innocents tués et les martyrs auraient été de dix à vingt plus nombreux si l’Algérie était restée dans le giron de la France. Si hostilité il y a ou y a eu, elle est le fait des ex-colonisés. Il n’importe guère qu’ils soient hostiles à la France tant qu’ils restent dans leur pays. En revanche, quand ils traversent la Méditerranée, clandestinement ou non, pour faire en France, dite dar el harb, « maison de la guerre », le djihad contre les Français, la situation est toute différente. Dans leur histoire, les Français ont déjà connu en 1940 une situation équivalente, sans que d’ailleurs les élites et les professeurs d’Université alors résistent à l’occupation qui a suivi. Monsieur le Professeur Etienne a de qui tenir.  

            La disqualification colonialiste est opposée à l’Eglise, aux Français, aux occidentaux, jamais aux musulmans ni à l’islam. « L’Europe ne serait pas exactement ce qu’elle est si elle n’avait pas connu l’islam », écrit-il. Il cite l’Espagne andalouse, la Sicile, la Crimée, les Balkans. Or, dans ces pays, l’islam a été colonial et pendant plus de siècles que la France ne l’a été au Maghreb. Pendant huit siècles, les chrétiens d’Espagne ont subi la tyrannie islamique. Pendant quatre siècles, les Serbes, les Bulgares, les Roumains, les Grecs, les Albanais, etc. ont vécu sous le joug de l’islam qui a été plus féroce, plus destructeur, plus négateur que la tolérante république française. Quatre siècles (au minimum), c’est plus de trois fois plus longtemps que la France n’a colonisé à tort l’Algérie ou plus de dix fois plus longtemps que la France n’a protégé à tort le Maroc. Or, Monsieur le Professeur Etienne ne s’interroge jamais sur l’hostilité dramatique ni sur le racisme que l’islam conquérant, impérial et colonisateur nourrit à l’encontre des pays d’Europe qu’il a vaincus et soumis pendant de longs siècles. Pourtant, ces haines racistes existent. Il suffit de lire les tracts musulmans, d’écouter les prêches des imams et autres ayatollahs, ou même de lire le Coran pour s’en convaincre. Il n’est pas besoin de lire ce qu’ont écrit les victimes de l’islam. En retour, quel savoir colossal ont accumulé pendant des siècles les peuples d’orient, qu’ils soient dhimmis (« protégés ») ou harbis (« à exterminer ») : les coptes en Egypte, les chaldéens assyriens, qui ne sont ni arabes, ni musulmans, les grecs catholiques de Syrie, d’Egypte et du Liban, les maronites, les melkites, enfin tous ces peuples vaincus il y a quatorze siècles, soumis, humiliés, dominés, qui sont à peine mieux traités dans leur propre pays que des chiens abandonnés dont l’écuelle est remplie chaque jour d’un quignon de pain !

            Dans L’islamisme radical, Monsieur le Professeur Etienne réduit l’orient au seul islam, ce qui est faux sur le plan historique et un contresens sur le plan épistémologique. L’orient, c’est dans la mystique chrétienne le Christ. L’opposition occident vs orient a d’abord (c’est encore vrai aujourd’hui) un sens dans le monde chrétien : chrétienté d’occident vs chrétienté d’orient, Rome vs Constantinople puis Byzance. Il est plaisant qu’un expert patenté ès Maghreb (il s’est patenté lui-même, il ne paie pas patente à l’Etat) ignore qu’en arabe maghreb signifie « occident » - là où le soleil se couche – et qu’il englobe, contre toute vérité historique et en dépit de toute réalité géographique, les pays du Maghreb, qui sont d’occident, dans l’aire qu’il nomme orient. Ou il a perdu le sens de l’orientation, ou il ne sait pas lire une carte. De ce fait, un expert en islams (pour lui, l’islam est pluriel, comme Jospin), malgré le savoir colossal qu’il prétend maîtriser, n’esquisse pas le début du moindre commencement d’analyse du savoir accumulé par ces humiliés et ces opprimés, menacés dans leur chair, et qui peu à peu s’éteignent, sans que le défenseur des opprimés verse la moindre larme sur leur sort. De toute façon, c’est préférable : s’il se lamentait, se larmes de crocodile seraient couverts par des youyous d’allégresse. Il se fonde sur les vainqueurs pour analyser l’islam. Mutatis mutandis, sa méthode est celle d’historiens qui établiraient ce qu’a été le national socialisme en occultant la soumission de l’Europe à l’ordre germanique ou l’extermination organisée de peuples entiers par les Allemands. Le seul méchant est l’occident qui orne sa méchanceté originelle de perversité, d’arrogance, de bêtise ; la victime est l’islam, qui couronne son savoir naturel, de bonté, d’humilité, d’honnêteté, de respect d’autrui, bien entendu de tolérance. Ou Monsieur le Professeur Etienne fait de la science sans savoir ce qu’est la science, à savoir, dans ces disciplines que sont l’histoire, l’anthropologie historique, l’étude des textes, le respect des faits. Ou, pour lui, la science dont il se gargarise est pure complaisance vis-à-vis de l’objet d’étude, c’est-à-dire vulgaire idéologie engagée.

 

            L’islamisme radical a été publié en 1987. Dans cet ouvrage, Monsieur le Professeur Etienne déplore que l’islam ne soit perçu (toujours dans l’imaginaire occidental) que comme un péril : id est, il est anxiogène. L’anxiété éprouvée par les occidentaux ne tiendrait à aucune cause raisonnable. Cette fiction serait le produit frelaté de l’ignorance des choses islamiques ou des mensonges éhontés que des media sans scrupules diffusent de l’islam. Cette fable (fable n’est pas impropre, puisque tout est imaginaire) ne prend une apparence de validité que parce que sont occultés les faits réels qui suscitent cette anxiété : purification ethnique des pays arabes, crimes de masse commis par des musulmans au nom d’Allah, enlèvement d’étrangers, appels au meurtre qui résonnent dans les mosquées. Pourtant, avant que Monsieur le Professeur Etienne n’écrive L’islamisme radical, des attentats aveugles ont été commis en France par des musulmans. Pourtant des centaines de Français ont été tués ici ou là par des musulmans, à Paris, dans des trains, au Liban, un peu partout dans le monde. 

            La critique des media de masse à laquelle il se livre est-elle autre chose qu’une rhétorique spécieuse, visant à rendre caduque toute critique de l’islam ? Se produit-il des meurtres de masse dans les pays arabes ou dans les colonies islamiques établies en France ? Monsieur le Professeur Etienne est invité pour donner un avis autorisé. Il est le chouchou des media qu’il vilipende. La reconnaissance du ventre est un sentiment qui semble indigne de sa haute personne. En septembre 1995, Canal +, qui est censé diffuser de l’islam des représentations fausses et anxiogènes, l’a reçu en même temps que des musulmans, des « jeunes » comme on dit en jargon politiquement correct, pour débattre des attentats qui ont tué des dizaines de Français « innocents » et en ont blessé gravement des centaines d’autres (Nota bene : les Français ne sont pas des chiens, du moins en théorie) au cours de l’été 1995. Le débat a été escamoté, car Monsieur le Professeur Etienne s’est évertué à opiner aux « jeunes » présents sur le plateau (ils se sont entropinés), à savoir que l’islam n’a pas inspiré les poseurs de bombes, que les musulmans ne peuvent pas tuer sans raison des innocents, qu’ils ne sont pas des criminels contre l’humanité. La preuve : ce sont les Serbes qui ont commis ces attentats ou qui auraient eu intérêt à les commettre pour se venger de la France qui s’opposait à la guerre qu’ils menaient contre les Croates et les Bosniaques ! Autrement dit, Monsieur le Professeur Etienne exonère les musulmans des crimes qu’ils commettent au nom d’Allah et il en charge les Serbes dont le seul crime est l’étiquette racistes que les bien pensants leur ont cousue sur la poitrine.  

            « En Europe, écrit-il, désormais, l’image de l’Orient est correctement maîtrisée par les professionnels, comme le prouvent les nombreuses publications et les colloques sur la vie et la mort de l’orientalisme. Or la coupure est drastique entre les professionnels de l’orientalisme et la façon dont les Français reçoivent l’actualité orientale ! Il semblerait que la constitution d’un savoir immense sur cette aire géographique ne dépasse pas la sphère des milieux scientifiques alors que le phénomène religieux, sous sa forme politique transmise par les médias, fait irruption chaque jour dans nos foyers ». Les faits doivent nous amener à renverser cette proposition dogmatique. En septembre 1995, c’est le professionnel de l’islam qui s’est répandu dans les media pour nier la réalité. Monsieur le Professeur Etienne est un incontournable expert en négationnisme.

 

            Il écrit encore, et je le cite : « Le record dans la différence de traitement et d’interprétation apparaît à propos des guerres du Moyen Orient, et notamment de celle du Liban ». Le Liban de la guerre des années 1976-1986 illustrerait les préventions de l’imaginaire occidental. Pourquoi ? A la télévision et dans les journaux, l’armée israélienne, nommée affectueusement Tsahal, n’aurait jamais été désignée pour ce qu’elle est ou était, à savoir une armée d’occupation. Certes. Les journalistes et les experts ont eu le tort alors de ne pas préciser (si tant est qu’ils l’aient oublié, ce dont je doute) que Tsahal occupait une partie du Liban et que les Libanais étaient en droit de combattre cette armée. Je dis les « Libanais ». Car, le Liban alors, ce que cache pieusement Monsieur le Professeur Etienne, était occupé, non pas par une armée, mais par trois armées : celle d’Arafat, l’armée syrienne et Tsahal, l’armée israélienne. Si Monsieur le Professeur Etienne avait été impartial et qu’il eût respecté les faits, il aurait rappelé cette triple occupation, dont l’une, la syrienne, a duré trente ans ; il aurait précisé qu’Israël occupait un dixième du territoire du Liban, que la Syrie et les Palestiniens armés en occupaient 80%, et que les Libanais n’exerçaient leur souveraineté que sur une fraction de leur pays croupion, à savoir la montagne chrétienne. Or, Monsieur le Professeur Etienne occulte ces faits, désignant comme méchants les Israéliens, qui, à leur décharge, justifiaient l’occupation de la frange sud du Liban par la nécessité vitale d’empêcher les Palestiniens de pénétrer en Israël pour y tuer « du juif ». Les Syriens n’avaient aucune autre raison d’occuper le Liban, sinon leur volonté connue depuis longtemps d’annexer ce pays ami de la France et pour le salut duquel l’occident réel n’a rien fait, manifestant une hostilité dramatique à l’encontre des Libanais. Quant aux Palestiniens, le Liban leur avait donné l’asile. Or, ils y ont porté la guerre, d’abord contre ceux qui les ont accueillis, leur déniant toute souveraineté et leur imposant une domination arabo-islamique dont ils meurent lentement. Le sort du Liban infirme les analyses de Monsieur le Professeur Etienne. Ce protectorat syrien survit sous la tutelle des Saoudiens, célèbres dans le monde pour l’esprit démocratique dont ils font preuve, pour le « respect de l’Autre » qu’ils propagent, pour le sentiment d’humanité qu’ils éprouvent, pour leur sens de l’hospitalité et pour leurs engagements en faveur de ces opprimés que Monsieur le Professeur Etienne, tel un Saoud, se targue de défendre. Le destin du Liban est celui dont rêvait entre les lignes ou en secret Monsieur le Professeur Etienne, à savoir un pays éternellement occupé et colonisé. 

             « Quoi qu’il en soit d’une éventuel confusion du religieux et du politique, écrit encore Monsieur le Professeur Etienne, les cas de la Pologne et de l’Iran ne sont pas traités de la même façon » (dans les media et par l’opinion publique). Au sujet des relations entre le « politique » et le « religieux », il propose de prendre le parti opposé et de mettre sur le même plan l’Iran et la Pologne. En 1987, quand il énonce cette hénaurmité (comme aurait écrit Flaubert qui était expert en Bêtise), l’Iran est une république islamique où le pouvoir est accaparé par les mollahs et autres ayatollahs et où la charia fait office de loi civile, pénale et constitutionnelle (avec des arrangements bénins) ; en Pologne, le pouvoir était confisqué par un parti unique, totalitaire et tyrannique, à savoir le POUP ou Parti communiste, et l’Eglise catholique et les associations de citoyens qui se réclamaient d’elle y luttaient pour transformer la Pologne communiste en un pays libre et démocratique, qui ne soit plus inféodé à l’URSS coloniale. La situation en Pologne était à l’opposé de celle qui prévalait en Iran. La preuve en est que quinze ans plus tard, la Pologne est une démocratie laïque et que l’Iran est restée une tyrannie islamique. Cela n’empêche pas Monsieur le Professeur Etienne qui enseigne dans un Institut d’Etudes politiques (on frémit à l’idée qu’il ait pu asséner ces hénaurmités à de malheureux étudiants) de mettre sur le même plan la Pologne et l’Iran, et tout cela pour discréditer l’occident (réel ou imaginaire ?), le catholicisme, la Pologne, tous coupables (mais de quoi ?). Même Bouvard et Pécuchet, les parangons de la Bêtise française, n’auraient pas vu d’analogie entre la Pologne et l’Iran. Monsieur le Professeur Etienne, si, qui confond un oeuf et un boeuf. Ainsi, il écrit : « l’Islam « radical » est essentiellement arabe, ainsi que je le montrerai ». Les faits criminels qui se produisent dans les pays musulmans ou hors de ces pays prouvent le contraire. Les Iraniens, les Afghans, les Nigérians apôtres de la charia, les Indonésiens, les Pakistanais, les Philippins du sud ne sont pas arabes. Cela ne les empêche pas d’être plus radicaux encore que les arabes. Pour Monsieur le Professeur Etienne, l’islam est pluriel. Il n’y a pas un islam, mais des islams. Celui des arabes est radical, celui des autres serait différent. Or les événements du Nigeria, des Philippines, d’Indonésie, etc. infirment cette thèse. Mettre islam au pluriel est impossible en arabe, pour des raisons à la fois grammaticales et théologiques. Les musulmans eux-mêmes seraient effrayés si on prétendait que leur foi n’est pas une, qu’elle ne tend pas à l’unité, mais qu’elle est éclatée en une multitude de fois, de concepts, de morales, d’attitudes, de dogmes.

 

            Monsieur le Professeur Etienne diabolise l’occident (réel ou imaginaire, peu importe) qu’il rend coupable des malheurs des pays arabes, faisant siennes les analyses des révolutionnaires de l’islam radical. Ainsi, il écrit : « Reprenant, par exemple, dans une opération inverse de celle pratiquée par l’Occident, l’ensemble des théories du développement qui font du sous-développement un phénomène « naturel », lié au « retard » de certaines sociétés périphériques, les islamistes soutiennent, tout au contraire, qu’il est le produit de l’Occident et de son imitation (taqlid) ». Soit les émeutes qui ont secoué l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie à partir de 1977 et qui ont été violemment réprimées : des musulmans armés ont massacré des musulmans sans défense. C’est ignoble. De toute évidence, les responsables de ces tueries sont ceux qui les ont ordonnées, à savoir Sadate, Hassan II, Boumedienne ou Chadli, Bourguiba et leurs divers ministres de la guerre et de la police. Or, Monsieur le Professeur Etienne les explique d’une toute autre manière, purement imaginaire pour employer l’adjectif dont il raffole. Il fait porter la responsabilité de ces massacres, non pas sur l’islam, ni sur les régimes arabes qui se réclament de l’islam, mais sur le seul FMI ou Fonds Monétaire International, dont le crime est d’être composé majoritairement d’occidentaux. Pourquoi ? Le FMI a conseillé de supprimer les subventions aux produits courants : farine, huile, riz, gaz, essence. Les dirigeants arabes n’étaient pas obligés de suivre ces décisions de bon sens dont le but était d’assainir les finances publiques et de rémunérer à leur juste prix les producteurs. Pour acheter la paix sociale, des régimes tyranniques issus de coups d’Etat ou du prophète Mahomet vendaient à vil prix – à un prix inférieur au coût de revient – de l’essence, du gaz, du pain, du riz, de l’huile, etc. ce qui pénalisait les paysans et tous ceux qui dans ces pays produisaient des biens ou offraient des services, et cela pour le seul bien être de la caste dirigeante et de la bourgeoisie nationale à qui était prodiguée la manne de l’Etat. Ces subventions n’avaient pas d’autre raison d’être. Les supprimer, c’était prendre le parti des opprimés et de tous ceux qui vivaient de leur travail ; c’était abolir les privilèges que la caste au pouvoir s’arrogeait au grand dam des populations laborieuses : oui, les pays arabes ne sont pas habités que par des branleurs prêchant au crochet d’autrui, que cet autrui soit les fellahs arabes ou les contribuables occidentaux, invités, mal gré qu’ils en aient, par des élites complaisantes, à financer, sous prétexte d’aide au tiers monde, les corrompus qui font tirer sur leur peuple à la mitrailleuse lourde. En rendre responsable le FMI, comme le fait Monsieur le Professeur Etienne, et mettre ces tueries au seul débit de l’occident, c’est prendre le parti de la tyrannie établie contre la démocratie. C’est donner un semblant de vérité aux analyses de l’islam radical. C’est aussi un crime contre la Vérité, indigne d’un savant qui pose ses fesses sur une « chaire ».

            L’explication de la répression des émeutes populaires par l’action nocive ou diabolique de l’occident montre bien quel camp Monsieur le Professeur Etienne a choisi ou, comme on disait il y a trente ans, de quel lieu il parle. C’est un marxiste-léniniste honteux et délirant : honteux, quand il dissimule ses engagements idéologiques sous une anthropologie culturelle de pacotille, et délirant, quand il explique les massacres commis par les musulmans au nom d’Allah par la lutte des classes, exonérant l’islam de toute responsabilité pour en charger les structures de la société capitaliste. « La religion étant une des formes de réalisation de l’humanité, les catégories théologiques rendent impossible la lutte des classes en tant que telle : en revanche, elles permettent de la mener, sans toujours la penser, sous la forme d’une guerre de religion. C’est le sens que je donne à la guerre du Liban et au conflit Iran / Irak. La lutte des classes passe bien dans ces deux cas par l’émergence des chiites en tant que classe, oubliée, confortée par le thème musulman de l’opprimé : al mustadafun. Ce thème, fort constant dans l’histoire arabo-musulmane, est aujourd’hui réapproprié avec vigueur par les groupes islamistes, comme nous le verrons ; il signifie clairement « tous ceux qui sont en déréliction, abandonnés de tous, peut-être même de Dieu ».  

            Les chiites formeraient une classe opprimée qui lutterait contre ses oppresseurs pour établir la justice sur terre. Pourquoi pas ? Le problème est que les faits contredisent cette analyse. En Iran, dans les années 1950, le clergé chiite s’est allié à la dynastie Pahlavi et aux Américains pour chasser du pouvoir Mossadegh et son parti laïque. En 1964, l’alliance a été rompue. Pourquoi ? Le Shah d’Iran a décidé une réforme agraire. Dans un premier temps, quelques grands domaines ont été distribués aux serfs qui les exploitaient. Or, un des plus grands propriétaires était l’ayatollah Khomeiny qui voulait bien que ses serfs fussent de bons musulmans pourvu qu’ils restassent serfs. Le clergé chiite, qui possède de nombreuses terres, l’a suivi dans la lutte qu’il a entamée, non pas contre le Shah impie, mais contre le Shah qui donnait aux opprimés de quoi survivre. Il faut tout ignorer des fortunes colossales des dignitaires chiites ou occulter la situation sociale qui prévaut dans les pays arabes et musulmans ou n’avoir jamais fréquenté les colonies chiites établies en Afrique de l’Ouest, en Côte d’Ivoire en particulier, pour répandre la fable des chiites opprimés qui lutteraient pour leur dignité. C’est pure et simple dénégation de la réalité et volonté de la déformer ou de l’embellir, toujours dans le même sens favorable à l’islam radical. Le titre de la première partie « le Coran comme praxis » reprend l’interprétation marxiste léniniste que Monsieur le Professeur Etienne propose de l’islam radical. Praxis, terme fétiche des révolutionnaires léninistes (qu’ils soient ou non de pacotille importe peu), fait de l’islam la pratique révolutionnaire par excellence. Plutôt que de plaquer sur l’islam le vocabulaire momifié du marxisme léninisme, illustrant ainsi la définition du comique : « de la mécanique plaquée sur du vivant », Monsieur le Professeur Etienne aurait été mieux inspiré d’étudier l’islam en le comparant aux textes, aux actes, aux gestes, aux décisions des nationaux socialistes allemands et de montrer les analogies existant entre le Coran et Mein Kampf. Soutenir la thèse du Mein Korampf eût été faire preuve de courage. Mais quand on est confit en dévotion, c’est ce fonds qui manque le plus.

 

            Dans cet ouvrage farci d’hénaurmités et de mensonges, sourd parfois la vérité, en particulier quand Monsieur le Professeur Etienne définit l’islamisme. « Je le prends au sens premier du terme, la doctrine de l’islam à la racine, et au sens américain du terme, l’islam politiquement radical ». Lui au moins, il confond islam et islamisme, alors que les media complaisants et les experts en islam nous enjoignent de les distinguer. Les deux mots ont le même sens, ce que les lexicographes enseignent depuis trois siècles. En annexe, il cite les versets du Coran qui appellent au djihad, c’est-à-dire à tuer des innocents, pour la seule raison qu’ils sont nés, et la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme, pour laquelle la seule loi qui ait une validité et un fondement est la charia : citations qui illustrent parfaitement la nature violente, guerrière, agressive, raciste de l’islam. C’est un savant musulman cité par Monsieur le Professeur Etienne qui révèle le fondement de la pensée des islamologues. « Lorsque deux religions s’affrontent, écrit ce savant, ce n’est pas pour se comparer et se décerner les compliments mais pour se combattre. C’est pour cela que jamais vous ne nous entendrez dire que nous respectons votre religion… De votre part, ce respect à l’égard de la nôtre paraît une abdication : vous renoncez à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à l’étendre l’Islam… Du point de vue religieux, vous êtes restés des vaincus ». Tout est dit dans ces lignes : la vérité de l’islam est dans son identité conquérante, impérialiste, criminelle. Il est vain d’y ajouter quoi que ce soit, sinon que la pensée « orientaliste » n’est que la énième version du discours collabo.

 

 

24 juillet 2013

Décryptage des discours de ministre

 

 

 Inacceptable, intolérable, insupportable, etc.

 

 

Si l'on devait résumer par un mot la « pensée » politique de M. de Hollande et de ses ministres (pas de panique : c'est le degré zéro de la pensée, zéro ou en-dessous de zéro, et même jusqu'au zéro absolu), ce serait inacceptable, intolérable, insupportable, etc. ou tout autre adjectif formé à partir du même schéma : préfixe « in » de sens négatif + verbe transitif + suffixe – able (ou – ible), ce dernier signifiant à la fois la potentialité (ou la capacité) et le passif. Inacceptable, c'est ce « qui ne peut pas pas être accepté », intolérable « qui ne peut pas être toléré », insupportable « qui ne peut pas être supporté (au sens d'enduré) ».

Ces adjectifs sont les oriflammes du Socialisme, restauré le 6 mai 2012 avec son cortège habituel de langue de béton armé, de falsification des faits, de désinformation, de petites blagues, de répression sauvage, de censure, de bêtise immonde, de saloperies mafieuses, de vol d'argent public, etc. Le monstre pense par formes négatives. Il est « in », non pas au sens où il est dans le vent ou tendance, mais dans le sens négatif du préfixe : il nie et comme tout négation est une dénégation, il dénie. Le Socialisme restauré, c'est le déni de réel, le négationnisme, la négation de ce qui est et qui revient à affirmer que ce qui est n'est pas, que nous voyons ce que nous ne devrions pas voir et que le réel est invisible ou qu'il n'est visible que par quelques grands prêtres assermentés par l'Elysée.

Accepter, c'est dire oui et dire oui à quelque chose d'agréable : un cadeau, une invitation,. Tolérer ou être tolérant, c'est le summum du vertuisme. Supporter au sens d'endurer, c'est une preuve de grandeur d'âme. Ces sens positifs sont contraires au « in » négatif. La négation est à la fois un oxymore et un paroxysme. Entre le sens négatif du préfixe et le sens positif des verbes se creuse un abîme, qui ne sera jamais franchi ni comblé. D'un ministre, on attend qu'il dise « non » et non pas qu'il se répande dans les médias pour affirmer qu'il est impossible de dire oui. De dire non à dire que l'on ne peut pas opiner, s'étendent les sables mouvants de l'inconscient et les marais putrides de la mauvaise conscience. Les grands principes interdisent aux ministres d'opiner au racisme et au nazisme islamiques; d'ailleurs tout les en protège (privilèges, avantages exorbitants, argent qui coule à flots dans leurs comptes, beaux quartiers où ils résident, les policiers à leur service, etc.), mais les citoyens lambda ou « de souche » sont contraints, par des rapports de force en leur défaveur, à tout accepter, à tout tolérer, à tout endurer, lapidations, vols, blessés détroussés, policiers, pompiers, ambulanciers attaqués, etc.

Inacceptable se traduit donc ainsi : certes, les citoyens vivent dans l'enfer, mais qu'ils ne comptent pas sur M. de Hollande et ses ministres pour faire cesser cet enfer.

 

 

19 juillet 2013

Reprise

 

 

 

            Ce mot, qui est le participe passé du verbe reprendre employé comme nom de genre féminin, est attesté au début du XIIIe siècle au sens d’action de reprendre ou d’action de continuer ce qui a été ininterrompu. Fort ancien, il a connu au fil des siècles d’innombrables emplois, techniques ou non, dans des domaines divers, tels que l’équitation, le théâtre, la couture et le ravaudage, la comptabilité, le droit, la musique, la mécanique (les fameuses reprises des moteurs d’automobiles nerveuses ou puissantes), la botanique, la marine, le tennis (le commandement reprise se substitue en France au time anglais pour annoncer la fin de la minute et demie de repos), certains jeux de carte, l’art de peindre, la maçonnerie, l’escrime, etc.

            Lorsque M. de Hollande a benoîtement déclaré « la reprise est là », ce n’est pas dans ces sens anciens qu’il a employé reprise, mais dans un sens tout moderne, car, bien que M. de Hollande soit l’homme de la Restauration socialiste et que le socialisme ne soit plus qu’un cadavre en décomposition, dont on cherche, en haut lieu, à se débarrasser dare-dare, il emploie des mots de la dernière modernité ou de vieux mots, mais dans un sens hypermoderne. Ce sens est ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et il est relevé pour la première fois par les académiciens dans la huitième édition du DAF (1932-35) et dans un emploi qui convient assez bien aux socialistes quand ceux-ci se convertissent, mal ou en partie, aux dures réalités du monde : « La reprise des affaires, le recommencement des transactions commerciales, des entreprises industrielles qui avaient éprouvé du ralentissement ». Le restaurateur du socialisme se réjouit que les pires de ses ennemis de classe, à savoir les financiers, ceux dont il a voulu ou a annoncé la mort, reprennent du poil de la bête et retrouvent un peu de leur splendeur d’antan. Il est difficile de faire mieux en matière de retournement ou de retour en arrière.     

Il faut attendre la publication du Trésor de la langue française (1971-94) pour lire une définition « moderne » de reprise qui éclaire l’emploi qu’en fait M. de Hollande : « (en économie) fait de s’accroître, pour une économie ou un secteur économique, et de retrouver un cours normal après une période de déprime ». Il reste évidemment à examiner si ce sens-là peut s’appliquer à l’état de l’économie française en juillet 2013, au moment où M. de Hollande a déclaré « la reprise est là » - , c’est-à-dire sous nos yeux, qu’il suffit d’ouvrir grands pour voir les manifestations ou les effets de la reprise dans la réalité des choses. Ce président n’est pas très intelligent ; il n’est pas non plus réputé avoir une vue perçante, étant bigleux. Sa déclaration n’a aucun sens, à moins qu’il n’ait voulu employer l’adjectif las, féminin lasse, et qu’il ait oublié d’accorder l’adjectif avec le nom. « La reprise est lasse » - fatiguée comme l’économie, les affaires, la croissance, au point de ne jamais plus advenir, le socialisme restauré étant un obstacle à toute prospérité.

 

 

14 juillet 2013

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

Nationalisme et nationaliste sont devenus, comme populisme et populiste, des insultes, du moins dans le discours des instruits et bien sachant du complexe médiatico-politique.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’il ait publié son dictionnaire. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile à la Révolution, le définit comme « l’exaltation du sentiment national ». Ce mot péjoratif a le sens de « chauvinisme » ou de « xénophobie ». C’est à peu de chose près le sens qu’il prend aujourd’hui, non plus chez les héritiers de la Contre Révolution, mais chez les encenseurs de la Révolution, comme si, deux siècles plus tard, les idéologies opposées avaient échangé leurs paradigmes. En 1834, nationalisme est attesté chez Lamartine dans un sens positif. Ce n’est plus une opinion criminelle, mais une vertu de la République impériale. En 1865, il est défini dans le Grand Dictionnaire du 19e siècle, ce dictionnaire militant, progressiste, anticlérical, républicain, franc-maçon, etc. du pédago Pierre Larousse (qui s’incarne aujourd’hui en MM. Jospin, Hollande, Mélenchon, Besancenot et tutti quanti), dans le sens élogieux et très positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée »

Nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le lien étroit avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (« le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation », la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même « exaltation du sentiment national » est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration.

En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) prennent parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire, le moyen terme est inconcevable. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. L’ouvrage intitulé La Nation (Editions sociales, 1979 : comprendre les éditions de la SFIC, dite PCF) est cité deux fois. L’auteur, un dénommé Martelli, est un écrivaillon qui s’est spécialisé dans les brouets idéologiques. Idéologue attitré, en sa qualité « d’agrégé », du Parti communiste, il a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree explique les jugements exprimés : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». De même, sont cités le marxisant Jaurès (« la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme »), le progressiste Durkheim (« tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres »), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes  (« la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol »). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique, de haines racistes inexpiables et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas de la bonne race ou religion.

La partialité atteint son acmé dans cet extrait : « Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire ».  Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais. Il n’a servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme servait de prétexte pour éliminer les opposants ou les peuples jugés inférieurs, ni que, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les nationalistes, anglais, français, polonais, serbes, etc. combattaient à Londres ou de Londres un Reich, c’est-à-dire un Empire, qui a exterminé autant d’innocents que l’Empire soviétique, chéri des nationalismophobes actuels. Il est vrai que ceux-ci n’ont pas fait ce séjour dans des camps soviétiques ou nazis qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années de Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir « espionné » sa patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen. En voici l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois : « Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour « nationalisme bourgeois ». Si au début il y a parmi les coupables des Russes de « race pure », à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter ». Après 1945, même des Japonais, qui résistaient à la tyrannie, ont été condamnés en URSS aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Les nationalistes sont des hommes et des femmes qui résistent, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui ont envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, « apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques ». L’accusation « nationalisme » est le prétexte qui a déclenché une vaste purification ethnique. 

 

07 juillet 2013

Justice

 

 

La justice est la grande affaire des Ans I et II de la Restauration socialiste. M. de Hollande, chef de la bannière socialiste du canton de Tulle, n’a que justice en bouche et M. Ayrault de Saint-Herblain, porteur des bannières de Bretagne et de Basse-Loire, prétend rétablir la justice partout où il passe, et même là où il n’ira jamais.  Leur justice n’est pas celle de la baronne Bitaura, qui se contente de garder les sceaux de l’Etat : ils sont à l’abri dans des salles mieux protégées que des coffres-forts blindés.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la conception de la justice est stable : c’est la « vertu morale qui rend à chacun ce qui lui appartient ». Ce qui est supposé, c’est qu’un individu, sujet, personne ou un groupe ou une communauté ont été spoliés : un bien (argent, immeuble, terre, droit, etc.) leur appartenant leur a été enlevé par la violence ou arbitrairement. La justice consiste à les remettre en possession de ce bien ou à leur permettre de jouir à nouveau de ce ou ces droits. Voilà pourquoi dans les exemples des dictionnaires, la justice est la « reine des vertus » et que « les Etats sans justice sont de grands brigandages ».

Qu’en est-il des décisions prises depuis un an ou plus par les ministres de M. de Hollande, chef des cantonniers de Tulle, et votées par les députés et sénateurs de sa bannière ? Elles relèvent de tout ce que l’on veut, sauf de la justice. En quoi accorder aux camarades de la fonction publique, instituteurs ou agents du trésor, le droit de prendre leur retraite deux ans avant les autres, qui n’ont pas l’heur d’appartenir à la race élue des prébendiers du pouvoir, est-il une mesure de justice, comme l’ont clamé MM de Hollande, Ayrault de Saint-Herblain, Payons de la Boutique et tous leurs perroquets ? Rien de ce qui leur appartenait ne leur a été rendu. D’ailleurs, ils n’ont été privés de rien. Mais un privilège leur a été prodigué, que les travailleurs vont payer. C’est le contraire exact de la justice.

La Sécurité sociale est une d’abord une assurance : se font rembourser leurs soins ceux qui cotisent. En quoi soigner gratuitement des clandestins qui n’ont jamais cotisé et ne cotiseront jamais est-il une mesure de justice ? C’est l’exact contraire. Les victimes de l’injustice sont ceux qui cotisent et qui, en plus, ne se font pas soigner gratuitement.

On pourrait multiplier les exemples, qui prouvent que chaque fois que MM. de Hollande, de la Boutique, de Saint-Herblain, etc. ou Mmes de Touraine, de Bitaura, des Flots et l’émissaire de Sa Majesté M6 emploient le mot « justice », il faut l’entendre au sens d’injustice et mettre un préfixe négatif devant chacun des mots dont ils usent. La vertu, chez ces gens-là, se confond avec le vice, le pire, celui qui non seulement met de l’injustice partout, mais encore tord le sens des mots les plus nobles pour les jeter dans les culs de basse fosse du brigandage.          

 

02 juillet 2013

Discriminer

 

 

 

 

En latin, discriminare a pour sens « séparer » ou « diviser ». D’une route, on disait en latin qu’elle discrimine, c’est-à-dire sépare en deux parties, une région ; ou d’une route éclairée par des torches, qu’elle « discrimine les champs contigus », la lumière des torches séparant nettement la route éclairée des champs obscurs.

En 1876, le verbe discriminer, emprunté au latin, sous la forme du participe présent et adjectif discriminant, est attesté en français comme terme de mathématique (Littré, Supplément au Dictionnaire de la Langue française). Voici la phrase citée que les mathématiciens comprendront : « si on différentie une forme à k variables, le résultant de ces k dérivées prend le nom de discriminant de la forme x (fonctions homogènes à un nombre quelconque d’inconnues). Il n’est pas nécessaire d’avoir l’expression du discriminant pour construire la solutive ». Ce verbe est donc de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des huit éditions (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, à ce verbe, il est consacré un article dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le sens n’est pas très différent du sens du verbe latin. Discriminer, c’est « différencier en vue d’un traitement séparé, un élément des autres ou plusieurs éléments les uns des autres en (le ou les) identifiant comme distinct(s) », c’est-à-dire s’adonner à une des plus hautes activités de l’esprit. Le verbe a pour synonyme distinguer. Ainsi on discrimine les problèmes, les rhumatismes infectieux, les choses, les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné, etc.

 

Le drame est que ce verbe ressemble au verbe anglais to discriminate, attesté en anglais depuis 1638, et qui, lui, a les deux sens que voici : « discriminate ong thing from another, between two things : make, see a difference between » (distinguer une chose d’une d’autre, entre deux choses, faire ou voir une différence entre deux choses) et « discriminate against ; treat differently, make distinctions. Laws which do not discriminate against anyone, treat all people in the same way » (discriminer quelqu’un, le traiter différemment. Lois qui ne discriminent personne, qui traitent tout le monde de la même manière).

Autrement dit, le verbe discriminer, au sens de violer le principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi, est un néologisme sémantique. Ce sens est étranger à la France, à son histoire, à sa civilisation. C’est un sens propre à l’anglais, langue dans laquelle to discriminate a désigné les déplaisantes réalités juridiques de la ségrégation raciale spécifique des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Afrique du Sud. En France, les discriminations sont interdites depuis deux siècles ou plus. Introduire en français ce sens pour en faire une réalité sociale de la France, c’est une escroquerie. Mais la barrière de l’escroquerie n’arrête pas les sciencieux du social, ni les cultureux et autres journaleux, ni les politiqueux. L’importer pour le plaquer sans vergogne sur les réalités de la France est peut-être conforme aux règles du libre échange ou du commerce international, mais doublement inutile : la langue française est libéralement pourvue en monstres et la discrimination n’a pas de réalité en France, sinon dans les plus hautes activités intellectuelles, quand l’esprit s’efforce de distinguer des propriétés différentes ou de séparer l’une de l’autre des molécules, comme Lavoisier l’a appris à faire aux chimistes modernes.

Employer des mots impropres ou réciter des formules obscures pour faire advenir des réalités qui n’existent pas, c’est de la magie. C’est sans doute aussi ça les sciences sociales et la culture des cultureux.

 

 

24 juin 2013

Privilèges

 

Privilèges de tout type, de toute sorte, de toute espèce, himalaya de privilèges et autres avantages indus mais acquis, etc.

 

 

Dans la langue latine du droit, le nom privilegium désignait une loi (lex, legis) qui concernait un particulier (privus) ou une personne unique, soit que la loi en question ait été hostile à cette personne, soit qu’elle lui ait été favorable. Il est acclimaté en français sous la forme francisée de privilège à la fin du XIIe siècle.

            Dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694, il a le sens de « faculté accordée à un particulier ou à une communauté de faire quelque chose à l’exclusion de tous autres » (1762 : « faculté (…) de faire quelque chose ou de jouir de quelque avantage à l’exclusion des autres ») et aussi « d’acte qui contient la concession du privilège ». Les « sociétés » d’Ancien Régime étaient des sociétés de privilèges, c’est-à-dire de lois spécifiques dont jouissaient les communautés, les corps, les corporations, les jurandes, les familles, même les plus petites et les moins influentes, et, en conséquence, les personnes, même les plus pauvres, qui étaient membres de ces communautés, corps, corporations, familles, etc. Chacun jouissait de privilèges, certes spécifiques et différents les uns des autres, mais, de ce point de vue, il y avait égalité : les privilèges étaient pour tous, chacun avait ses privilèges, dont il excipait volontiers pour défendre ses droits, ses revenus, son niveau de vie ou celui de ses enfants, l’Ancien Régime ignorant l’universalité des lois, règles, règlements, etc. Dans les anciens dictionnaires, cet état de choses, qui nous semble, à nous modernes, incompréhensible, tant nous aspirons au nivellement ou à l’arasement de ce qui dépasse ou à la destruction des différences, est assez bien décrit par cette autre définition (1694, 1762, 1798, 1835), qui confirme l’universalité des privilèges : « privilège se dit de toutes sortes de droits, de prérogatives, d’avantages attachés aux charges, aux emplois, aux conditions, aux états, etc. ». Ainsi le privilège de librairie, d’imprimerie ou d’édition, garantissait à un libraire le droit d’exploiter pendant x années l’ouvrage qu’il avait fait imprimer… Le privilège protégeait aussi les créanciers qui avaient « le droit, établi par la loi, de se faire payer sur certains objets préférablement à tous autres créanciers, à cause de la qualité de leur dette ».

            Les révolutionnaires ont réussi à faire accroire à l’injustice des privilèges, abolis par la porte en 1789 et rétablis par les fenêtres grandes ouvertes, mais sous une autre forme, dès le lendemain. Car, s’il est un pays dans le monde qui étouffe sous des montagnes de privilèges, c’est bien la France et même, comme dirait un idéologue jadis célèbre, la seule France. Evidemment, le nom privilèges est tabou et il est interdit de le prononcer, les privilèges étant habilement dénommés avantages ou hypocritement grimés en mesures de justice ou qui rétablissent une justice longtemps bafouée. Récemment, dix députés (c’est fort peu, à peine 2% des 577 élus de la Nation) ont demandé à ce que soient abolis les privilèges (retraites scandaleusement avantageuses, réserve personnelle, plus de 70000 euros de revenus défiscalisés chaque année, possibilité d’acquérir un bien avec de l’argent public, etc. etc. etc.) dont ils jouissent et dont ils ont honte, alors que les sénateurs et autres politiciens régionaux n’ont pas honte des privilèges encore plus nombreux qui leur sont prodigués.

Il est d’autres privilèges dont jouissent les fonctionnaires et assimilés pour ce qui est des pensions et qui ne sont pas près d’être, non pas supprimés (ne rêvons pas), mais diminués, par exemple par alignement des droits sur le lot commun. L’ineffable M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste de Bretagne et des Pays de la Loire, a désigné, pour proposer des réformes à son gouvernement, un de ses clients et obligés, dame Moreau, 68 ans, camarade de chez camarade et fonctionnaire de chez fonctionnaire, fonctionnaire camarade ou camarade fonctionnaire. Si dame Moreau, dès son plus jeune âge, ne s’était pas mise au service des politiciens Mitterrand, Chevènement, Jospin, Hollande, etc., elle aurait terminé sa carrière comme administrateur civil au secrétariat aux anciens combattants. Au lieu de quoi, grâce à ses protecteurs, elle a surfé sur tous les sommets de la haute fonction publique, elle et son mari, à près de 20000 euros par mois et autant pour la pension. Ses propositions de réforme sont à l’image de ce qu’elle est (camarade) et de sa carrière (fonctionnaire camarade) : on ne touche pas au moindre iota des nombreux privilèges des fonctionnaires et assimilés (régimes spéciaux et autres), mais on fait payer les entrepreneurs, les seuls qui soient en mesure de faire travailler autrui, mais qui croulent sous les impôts, charges, taxes, etc. Pour eux, la loi qui se prépare va renouer avec ce qu’était un privilège dans le droit latin, c’est-à-dire une loi qui leur est hostile et qui n’est hostile qu’à eux.

 

 

 

15 juin 2013

Les efforts écrasants selon M. Ayrault de Saint-Herblain

 

 

 

 

Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), écrasant, employé comme un adjectif, était, à la fin du XVIIIe siècle, un « néologisme ». De fait, le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1842 (le Supplément de Barré) et de 1879 (septième édition). Féraud n’en glose pas le sens, qu’il tient sans doute pour une extension du verbe écraser. Il se contente d’en illustrer l’emploi de cet exemple : « Cette somme modique (de trente mille ducats), qu’un seul marchand aurait pu fournir quelques années auparavant, parut alors écrasante pour la ville entière (de Milan) ». A ce sens propre « qui écrase », Barré, un demi-siècle plus tard, ajoute un sens figuré : « qui étourdit, qui humilie » (exemple : « l’insolence de la politesse froide, dit le prince de Ligne, est cent fois plus écrasante que la hauteur »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens, « qui écrase » (« en termes de guerre, forces écrasantes, forces de beaucoup supérieures ») et « qui étourdit, qui humilie » (« le ridicule est d’un poids écrasant chez la nation qui aime le plus à rire en Europe »). Tandis que les académiciens en 1879 se contentent du seul sens propre relevé par Littré : « en termes de guerre, forces écrasantes, forces très supérieures », en 1935, ils indiquent les deux emplois : « dont le poids est tel qu’il peut écraser » (une charge écrasante) et au figuré, « une preuve écrasante ; le poids écrasant des affaires ».

Dans l’ancienne France, personne n’étant écrasé, personne ne se sentait écrasé, quoi qu’on en ait pu dire ultérieurement, comme s’il fallait absolument accabler rétrospectivement les Français d’avant en leur infligeant anachroniquement les tares de la France « moderne ». En revanche, s’il fallait caractériser la modernité, celle qui rend si fiers d’eux-mêmes les imbéciles, de quelques adjectifs, l’un des plus justes serait écrasant. Les dictionnaires gardent la trace de ces écrasements innombrables, et pas seulement « en termes de guerre ». L’entrée consacrée à écrasant est cinq ou six fois plus longue dans le Trésor de la langue française (1971-94) qu’elle ne l’est chez Littré et beaucoup plus longue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) que dans celle de 1879. Le sens propre (« qui exerce une forte pression, qui peut écraser ») comme dans poids, masse, fardeau, choc écrasant(e) est tenu pour « rare » dans le TLF. Les seuls emplois qui s’étendent à toutes les réalités sont figurés : les impôts, la chaleur, la lumière, le sommeil, le soleil peuvent être qualifiés d’écrasants ; le mépris aussi, ainsi que l’amour, le poids des mots, la hauteur des montagnes, un spectacle grandiose, un gratte-ciel, le score, la supériorité, le succès, la victoire, la majorité, les dépenses, les fonctions exercées, les arguments, etc. A la fin du XVIIIe siècle, écrasant était un mot nouveau à l’emploi très restreint ; depuis le milieu du XXe siècle, il n’est rien qui ne puisse être écrasant.

M. Ayrault de Saint-Herblain, ce génial logothète, a étendu à de nouvelles réalités l’emploi d’écrasant. Au sujet de la réforme des retraites, il a solennellement déclaré, de ce ton suffisant qu’affectionnent tous les Monsieur Prudhomme de la politique, ceux qui enfoncent des portes ouvertes et enfilent les perles, les clichés et les évidences avec la componction des pénitents qui portent le Saint Sacrement, que les efforts à faire ne seront pas écrasants. C’est un emploi étrange. Ce ne sont pas les efforts qui peuvent être qualifiés d’écrasants, sauf à penser que M. le Premier Ministre de l’An II de la Restauration socialiste entend ce mot au sens de « charges ». D’ailleurs, comme tout cela sera couronné par une diminution des revenus, sauf pour les nantis, les politiciens et leurs clients, c’est un allègement que constateront les Français, à l’exception de la clientèle, qui est, comme la smala d’Abdel Kader, avide et innombrable. Le fardeau prétendument écrasant sera d’abord une réduction ou une soustraction.

Quant à M. Ayrault de Saint-Herblain, parlant pour lui et de son cas personnel, cette réforme sera moins qu’une charge très légère. Agé de 63 ans, il jouit de sa pension d’enseignant que l’on imagine élevée, à force de promotions hors-classe dont il a bénéficié grâce à ses relations, de celle de son épouse ; il jouit de sa pension de député, l’une des plus scandaleusement avantageuses qui soient (député pendant 26 ans, voilà qui rapporte gros, plus qu’au loto) et qu’il n’entend surtout pas ramener à la loi commune ; il jouit aussi de sa pension d’élu local. En plus de cela, il y a le traitement de ministre, sans parler de la vie qu’il mène depuis près de trois décennies « tous frais payés », même une partie des frais de bouche. Autrement dit, il ne court pas le risque de voir ses revenus diminuer, fût-ce d’un euro : même pas de quelques centimes. L’écrasement, ce sera pour les autres. C’est d’ailleurs ce à quoi sert une carrière politique : on préserve ses intérêts personnels et ceux de la famille, on les fait prospérer, on les multiplie et on en multiplie les bénéficiaires, on case ses enfants dans des sinécures, et pour payer tout ça, on demande aux autres, les pauvres, les ploucs, ceux qui travaillent ou qui ont beaucoup travaillé, de nouvelles charges qui, elles, vont être écrasantes au point de finir par les écraser.

 

 

12 juin 2013

Retour de l'amalgame

 

 

 

L’amalgame est l’avenir de l’homme

 

 

            Avec le printemps, reviennent l’allongement des jours, les soirées chaudes, les oiseaux migrateurs, les tenues légères, les Français qui ne partent pas en vacances, les promos cyniques en faveur de la Tunisie islamique, l’entchadorisation des femmes et bien entendu les amalgames.  

Dans l’histoire de la langue, amalgame apparaît d’abord sous la forme latine amalgama (c’est du latin médiéval) en 1250. Celui qui l’introduit en Europe est un dénommé Geberus, alchimiste, auteur d’un traité intitulé Alchimista arabo-latinus. Avant d’être latin, le mot est arabe, langue dans laquelle il est composé des deux mots : amal, « travail, œuvre », gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie étant aussi emprunté à l’arabe), dans leurs belles élucubrations, une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Littré (Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) est le premier à faire état de cette origine arabo-alchimique : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens alchimique de « alliage de mercure avec un métal ». Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : « amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent ». Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : « un des plus grands secrets de la chimie », c’est de trouver « une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer ». Du français, le mot est passé dans les langues européennes ; en anglais, où amalgam est employé dans les deux sens, alchimique (« alloy of mercury) et figuré (« soft mixture ») ; en allemand, Amalgam est un Mischung, « mélange » de gens ou d’idées ; en italien amalgama (miscuglio) ; en espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) avec le seul sens des alchimistes : « terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent ». Aujourd’hui, amalgame s’étend à d’autres sciences, techniques et domaines que ceux de la chimie : à l’odontologie (il sert à obturer les dents), à l’art culinaire (« mélange d’ingrédients »), à l’imprimerie (tirer en amalgame : « tirer des impressions différentes, présentant les mêmes caractéristiques de commandes (papier, couleurs, etc.) en même temps, sur le même support, avec la même machine, l’imposition de leurs formats étant possible dans celui de la feuille utilisée »), à l’armée (« réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses »).

 

Ce n’est pas ce sens propre qui importe, mais le sens figuré, lequel est attesté en 1774 chez Voltaire : « le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre » (grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré apparaît dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : « amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (« cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions » et « son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence »). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : « mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » et illustré de ces exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs » et « cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités ». Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes (« ensemble hétérogène » : « Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau », 1842) ou à des choses : « mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires » et, en parlant de la création artistique, « mélange, combinaison ».

 

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne – en un mot : dernier cri -, est, selon les académiciens (édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est « employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame. Mélenchon, Ayrault, Hollande, Bitaura et leurs âmes damnées des média usent et abusent jusqu’à plus soif de cet amalgame-là, qui est l’arme des dominants.

L’amalgame est aussi un crime sous la forme de l’imputation d’amalgame, laquelle consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : « pas d’amalgame entre les musulmans et les musulmans ; pas d’amalgame entre le pareil et le pareil, entre le même et le même, entre l’islam et l’islam, entre les barbus et les barbus, entre les niqabs et les niqabs, entre les assassins d’enfants et les assassins d’enfants, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ». Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le soleil brille, quand il brille (« pas d’amalgame entre le soleil et le soleil ») est dans l’ordre de leurs choses : le mot est arabe, l’amalgame est dans leur être.

 

07 juin 2013

Théories du genre

 

 

Genre, gendre et mauvais genre

 

 

 

            On n’en finit pas avec genre. En veux-tu en voilà : syndicats bien pensants, enseignants du premier et du second degrés, magistrats, policiers, inspecteurs du fisc, gendarmes, tout le monde est obligé de s’y mettre, sous peine de sanction ou de réprimande par les matons que sont Mmes Taubira, Belkacem, Bertinotti ou MM Peillon, Ayrault, Delanoë, etc.

Les célébrissimes « gender studies », qui renouvellent les disputes sur le sexe des anges, lesquels sont, comme chacun le sait désormais, « non gendrés », n’ayant pas encore décidé de leur genre, sont au programme des classes de première des lycées français, des députés et des magistrats. Ce mot gender se traduit ou est transposé dans le sabir des sciencieux et des cultureux par genre. Il faut dire les « études de genre », en employant genre sans déterminant, et non « étude du genre », masculin ou féminin, des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, mis dans le formol, passéiste, conservateur, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère à l’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Pourtant, la difficulté n’est pas là, mais dans l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la famille, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé, il y a très longtemps, que genre se soit dit gendre. Au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien français d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762). Le genre, c’est de la discrimination et des classements selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces » ; « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Ou encore : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois proposition, du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou les choix sexuels d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts. Elle se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques, Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat, aux gogos de M. Ayrault, à Mme la baronne T…, aux magistrats du SM, aux journaleux, est dans l’ordre des choses. Ils sont les gendres de la sexuation, c’est-à-dire les beaufs de la science sociale, des beaufs instruits, pas des Bac – 15.   

 

 

04 juin 2013

Mon Dieu, quelle langue parlent-ils ?

 

 

Minimaliste

 

 

Le journal très bien pensant (pas d’affolement, pensant est incongru) Le Monde annonce, dans un articulet mis en « ligne » le premier juin 2013 à 9 heures 58, que « pour l’Elysée et le gouvernement, les vacances d’été seront minimalistes ». Cette phrase peut avoir deux ou trois significations différentes. Elle se traduit ainsi, dans la probable version gouvernementale du sens : ce ne sont pas les vacances de tous les Français qui seront réduites au minimum (encore que ce « malheur » leur pende au nez), mais celles du seul président et des seuls ministres. Dans l’article, il est indiqué ceci : « Les vacances, cette année, seront minimalistes, dit un conseiller. Seuls un ou deux conseils des ministres aoûtiens devraient être rayés de l’agenda ». Ce sabir étant difficile à entendre, il faut donc le traduire. Voici ce que cela donne. En août, devraient avoir lieu quatre conseils des ministres, puisqu’il y a quatre mercredis dans ce mois-là (les 7, 14, 21, 28 août). Il ne s’en tiendra pas quatre, mais deux ou trois, comme les années précédentes depuis les débuts de la Ve République, à moins que la durée de chacun de ces conseils ne soit réduite au minimum. Le changement, ce n’est donc pas maintenant.  

Pourtant, en dépit de ces nécessaires commentaires, les choses restent obscures, en particulier à cause de minimaliste. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) établissent que minimaliste, adjectif ou nom qui n’était pas dans les éditions antérieures, de 1694 à 1935, a trois sens. Dans la langue de la théologie, c’est, en parlant de théories ou de courants ou de thèses, ce « qui tend à réduire le plus possible le nombre et la portée des articles fondamentaux qu’une Eglise propose à la foi des fidèles ». Cette théologie est, cela va sans dire, catholique ou chrétienne. En islam, elle est maximaliste. Quoi qu’il en soit, ce premier sens ne peut pas s’appliquer aux « vacances d’été », qu’elles soient des Français ou du gouvernement, sauf à croire que M. de Hollande est près de se suicider en annonçant une réduction importante de la durée des congés payés (cela ne saurait tarder pourtant). Le deuxième sens est glosé ainsi dans le DAF : « se dit, par opposition à maximaliste, et particulièrement dans le domaine de l'action politique, d'une personne qui se refuse aux solutions extrêmes, qui, par des prétentions ou des exigences réduites, favorise le compromis ». Les solutions extrêmes commencent à poindre certes, mais cela ne concerne en rien les ministres. En conséquence, ce sens ne peut pas expliquer les vacances minimalistes. Enfin, minimaliste signifie, en tant que terme propre aux Beaux-arts, « qui est relatif à l’art minimal ». Ainsi, d’Albers, le peintre des carrés jaunes, on peut dire qu’il est un artiste minimaliste et même un théoricien du minimalisme en peinture – seulement en peinture, pas dans les vacances des Français.

Il s’avère qu’à l’Elysée et au Monde, on écrit et on parle petit-nègre et que ce sabir doit être traduit pour devenir intelligible. Mais, dans ces hauts lieux de la langue malmenée, on ne se contente pas de cela. Pour faire savant, on recourt aussi à des termes de la théologie ou des Beaux-arts ou de l’idéologie. Minimaliste fournit un exemple éloquent de ce que signifie parler pour ne rien dire. Les ministres vont réduire la durée de leurs vacances, non pas la durée de leurs vacances de ministres, mais la durée de leurs vacances de citoyens lambda, car, pour les ministres, il n’y a pas de congés payés, pas de convention collective, pas de 35 heures, pas de limite du temps de travail, pas de pause-déjeuner, etc. et ce n’est pas M. de Montebourg qui va fonder un syndicat de ministres pour aligner la vie des ministres sur celle des Français. En bref, ce qu’annoncent le gouvernement, Le Monde, l’Elysée, les conseillers, etc., c’est que tout est semblable à ce qui a été, pareil au même, identique à ce qui sera, et que rien ne change sous le soleil de Satan, c’est-à-dire d’Allah. El hamdou loland.

 

02 juin 2013

Refuge et réfugiés

 

 

 

On a lu récemment dans des journaux parisiens que les « écoles privées » étaient désormais des « refuges » pour des élèves français fuyant le « service public d’éducation ». On a appris aussi du Ministère des Finances que de nombreux citoyens avaient payé en 2012, An I de la Restauration, des impôts d’un montant supérieur à leurs revenus (plus de 8000 contribuables ont payé un impôt égal ou supérieur à 100% de ce qu’ils gagnent, et autant de contribuables plus de 85% et encore autant plus de 75%) et, des journaux parisiens, que ces citoyens spoliés étaient en quête d’un refuge, comme l’ont été les protestants après 1685 ou les Juifs entre 1940 et 1944.

Le refuge, c’est ce qui reste à ceux qui désirent que leurs enfants reçoivent une instruction digne de ce nom et à ceux qui n’acceptent pas que le fruit de leur travail soit confisqué par une armée de militants cupides qui vivent, non pas leur travail, mais du travail des autres. Refuge est donc l’un des mots les plus importants de l’An II de la Restauration socialiste, celui dans lequel elle imprime ce qu’elle est.

Le mot est ancien, étant attesté au XIIe siècle. Il est emprunté au latin, langue dans laquelle il a le sens de « refuge », « asile », sens qu’il conserve en français : « asile, retraite, lieu où l’on se sauve, pour être en sûreté » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835 ; Féraud, 1788 ; Littré, 1863-77). La « sûreté » est un des quatre droits de l’homme qui a été déclaré naturel et imprescriptible en 1789. Il ne semble pas que les restaurateurs du socialisme aient lu cette déclaration. Quoi qu’il en soit, elle ne leur inspire rien - peut-être du dégoût ? Ma chi lo sa ? La déclaration n’a guère eu d’effet, puisqu’au XXe siècle, la définition de refuge ne change pas : « lieu où l’on se met en sûreté pour échapper à un ennui ou à un danger qui menace ».

 

De refuge a été dérivé le verbe réfugier et, dans la seconde moitié du XVIe siècle, du participe passé de ce verbe, le nom et adjectif réfugié. Ce nom est entré dans l’Histoire, à la suite de la tragédie de 1685. « On appelle absolument réfugiés les calvinistes qui sont sortis de France à l’occasion de la révocation de l’Édit de Nantes » (DAF, 1762) ; « il se dit des calvinistes chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes » (Littré, 1863-77) ; « les réfugiés protestants et, absolument, les réfugiés, les calvinistes que la Révocation de l'Édit de Nantes fit sortir de France » (DAF, 1935) ; « exilé protestant qui a quitté la France après la Révocation de l’Édit de Nantes » (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est dans ce sens que Voltaire emploie réfugiés : « il y a dix mille réfugiés français à Berlin, qui ont fait de cet endroit sauvage une ville opulente et superbe ». Apparemment, MM de Hollande, Ayrault de Saint-Herblain et la baronne Taubira ignorent tout de l’histoire tragique de la France, puisqu’ils ont résolu d’imposer à notre malheureux pays une nouvelle tragédie. Plus de deux millions de Français ont trouvé refuge en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Belgique, en Suisse, etc. soit pour échapper à la misère et au chômage, soit pour ne pas finir comme fonctionnaire territorial végétant sous la schlague des véreux Guérini, Kucheida, Dalongeville, Andrieux, usw., soit pour exprimer leurs talents et leurs mérites, soit pour jouir honnêtement de l’argent qu’ils ont gagné en travaillant. Ils sont dix fois plus nombreux à avoir quitté la France qu’en 1685 ou en 1940. Or ces Français ayant trouvé un refuge ailleurs ne sont pas nommés réfugiés. Aucun journaliste, aucun homme politique, aucun sociologue, aucun professeur d'un quelconque collège de France, etc. ne jugent juste de les désigner de ce terme adéquat, car réfugiés est réservé à d'autres, ceux qui sont issus de grandes races ou de races supérieures. Seuls les ressortissants de pays du tiers-monde qui s’invitent à la table de l’Etat providence moribond et se pressent aux guichets de l’assistance sociale à l’agonie sont nommés réfugiés. C'est un euphémisme. Les désigner ainsi n’est pas neutre : c’est laisser croire qu’ils ne seraient plus chez eux « en sûreté ». Il est même parmi ces réfugiés des « activistes » de l’islam qui n’auraient en rien détonné dans le troisième Reich et qui, quand ils accèdent au pouvoir dans leur pays natal, agissent en tyrans ou en autocrates gloutons. En dépit de cela, en France, ils sont tenus pour des réfugiés, tandis que les partisans de la Restauration tiennent les Français qui cherchent un refuge hors de France ou loin de l’Etat, comme les Réformés en 1685 ou les Juifs en 1940, pour des minables ou des traîtres.  

 

30 mai 2013

Lectures

 

 

Aux Editions Transhumances, Val-des-Prés, Hautes-Alpes

 

 

 

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28 mai 2013

Suppression du mot "race"


 

            Selon les anciens ethnographes, les peuples « primitifs », comme étaient nommés alors les sauvages, refusent de dire les mots désignant des réalités désagréables ou des entités hostiles, de peur que le seul prononcé du mot tabou ou interdit (en novlangue métissée, on dit désormais « haram ») ne fît advenir l’entité menaçante ou ne produisît les réalités que l’on s’efforçait d’éviter à tout prix.

            C’est ainsi qu’en usent les députés actuels (pas tous, les seuls socialos, écolos, cocos) qui non seulement s’indignent que les citoyens ne soient pas aveugles et voient ce qu’ils ne devraient pas voir, mais exigent aussi qu’ils soient muets. Voilà pourquoi ils ont décidé de biffer le vieux nom français race, fort bénin pourtant, puisqu’il désigne une lignée de femmes et d’hommes, du texte de la Constitution, et cela parce qu’ils sont persuadés, les bougres, qu’en supprimant race, ils feront disparaître le racisme. Vaste programme, mais ils ne sont pas près de s’attaquer au racisme primaire de l’islam qui sévit partout en France. Sous peu, ils vont interdire chômage, crimes, meurtre, guerre (mais surtout pas djihad) pour faire disparaître les réalités détestables que désignent ces mots.

On pensait naïvement que les peuples primitifs vivaient dans des forêts reculées, impénétrables, à l’écart de la civilisation honnie ; eh bien non, ils sont installés au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg, au cœur de Paris et au cœur du cœur de la France. Et ce sont ces primitifs qui font les lois ! Pas de panique, ils se contentent d’avaliser les lois des commissaires européens ou celles que leur transmet, pour aval, le gouvernement.

 

            Le mot race étant tabou ou « interdit de séjour » dans la langue française (ce qui doit faire une belle jambe à cette langue, déjà fort méprisée et maltraitée par les « primitifs » de l’Assemblée nationale et par leurs affidés), comment désigner des peuples ou des groupes d’individus, « différents » et qui se définissent eux-mêmes par des traits singuliers relatifs aux costumes, aux coutumes, aux manières de faire, au langage, aux croyances, traits dont ils sont fiers et auxquels ils ne veulent en aucun cas renoncer ? Le mot le plus proche de race est ethnie, calqué du grec. Le remplacement ne saurait tarder, d’autant que surfer sur la mode « ethnique » est commercialement très rentable : ça fait vendre des disques, des coiffures, des tissus, de la mangeaille immangeable, des films, des documentaires, des émissions de télévision, des hommes et des femmes politiques, etc.

Ethnie, emprunté au grec ethnos, est attesté en français depuis la toute fin du XIXe siècle. Il n’est pas dans la huitième édition du DAF (1932-35), mais dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « Ensemble d’individus que rapprochent des traits communs, notamment une relative unité d’histoire, de langue, de culture et, le plus souvent, la référence à une occupation actuelle ou ancienne d’un territoire » (exemple : « les Québécois constituent une ethnie en même temps qu’ils appartiennent à la nation canadienne »). C’est aussi la définition qu’en proposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « groupe d’êtres humains qui possède, en plus ou moins grande part, un héritage socioculturel commun, en particulier la langue ».

L’adjectif ethnique, emprunté au latin, lequel l’a emprunté au grec, est plus ancien que le nom, étant attesté dès le XIIIe siècle. Il figure donc dans les anciens dictionnaires : « Les auteurs ecclésiastiques emploient le mot ethnique pour dire gentil, païen, idolâtre » et « les grammairiens appellent mot ethnique celui qui désigne l’habitant d'un certain pays ou d’une certaine ville ; français, parisien sont des mots ethniques » (DAF, 1762, 1798, 1835, Littré, DLF, 1863-77). En 1932-35, les académiciens établissent un lien entre race et ethnique, faisant de l’adjectif un synonyme de racial : « qui tient à la race » (exemples : « caractères, différences ethniques »).

            Autrement dit, la race, chassée par la porte, revient par la fenêtre ethnique. Faudra-il interdire aussi ethnie et ethnique, en dépit de la hausse des ventes et des recettes de l’Etat, grâce à la TVA et aux différents impôts sur les sociétés, que produit la mode ethnique ?  En 1956, dans un ouvrage au titre messianique, Tiers monde, l’ethnie était distinguée de la race en ces termes : « La plus répandue des confusions est celle qui substitue la race à l’ethnie et réciproquement. (...) L’ethnie (est) le groupement naturel pour la détermination duquel entrent en ligne de compte surtout la culture et la langue, tandis que la race est un groupement déterminé par les savants ». Et pan sur le bec de la science (la sociale, évidemment) : la voilà accusée de justifier l’existence des races qu’elle est la seule à distinguer.

            Le plus divertissant dans le remplacement d’un mot jugé nauséabond (on a du flair au Palais Bourbon !) par un autre tenu pour bénin est l’aveuglement des marteleurs de mots. Le mot nauséabond n’est pas celui qui est accusé de l’être. Race en effet est un mot anodin, fort bénin et dont la signification est clairement expliquée dans les dictionnaires qu’apparemment les députés ne consultent pas. Savent-ils seulement lire, ces néo-primitifs ? Ethnie en revanche n’est pas anodin. C’est un des théoriciens du racisme, Vacher de Lapouge, qui, en 1896, l’a introduit en français dans Les sélections sociales, cours libre de science politique professé à l’université de Montpellier. Autrement dit, le racisme que l’on prétend combattre le matin est glorifié l’après-midi. Vacher de Lapouge, qui était comte, ne se contentait pas d’être aussi un pédago, car, comme tout pédago qui se respecte, il était athée et socialiste. Il a fondé avec Jules Guesde le Parti ouvrier français avant de rejoindre la SFIO, ou Section française de l’Internationale ouvrière, la deuxième, celle de Marx, et ancêtre du parti socialiste. Dès lors les choses sont claires. Les primitifs du Palais Bourbon connaissent les textes fondateurs. En supprimant le très quelconque race, ils laissent le champ libre au très raciste ethnie, invention d’un camarade théoricien du racisme. Comme eux ?

 

 

19 mai 2013

Récession

 

 

En latin, recessio est « l’action de s’éloigner » par « une marche en arrière ». Le mot désigne donc un mouvement propre aux êtres animés.

Le nom récession qui en est emprunté est attesté en 1864 dans un compte rendu de l’Académie des sciences. C’est donc un terme moderne, dont le sens est proche du sens latin. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « l’action de se retirer », définition qu’il illustre de cet extrait de l’Académie des sciences : « la disparition du renne de notre Europe tempérée est le résultat de l’extinction régionale de cette espèce, ou bien de son refoulement par le développement progressif des sociétés humaines, ou bien encore, si l’on veut, de la récession graduelle et spontanée par suite de changement dans les conditions climatériques ». Les académiciens, qui se défient de tout ce qui est moderne ou trop moderne, ne le relèvent ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

C’est aussi un mot savant. En astronomie, c’est « l’éloignement progressif des galaxies les unes des autres » ; dans les sciences naturelles et en géologie, c’est la « décroissance du débit d’une source » ou la « rétraction des glaciers se traduisant par une diminution de la surface qu’ils recouvrent » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Mais ce qui fait le succès de récession, c’est son emploi par les économistes à l’imitation, dans les années 1950, du jargon des économistes et financiers anglo-américains, où il a pour sens « slackening of business and industrial activity » (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). L’exemple qui illustre ce sens anglais dit éloquemment ce qu’est une récession : « the recession caused a lot of unemployment ». Dans le TLF, il est défini ainsi : « ralentissement de l’activité économique d’un pays, caractérisé par une diminution de l’investissement et une augmentation du chômage, mais n’affectant pas nécessairement le mouvement des prix ». On conçoit donc qu’aujourd’hui ceux qui exercent le pouvoir aient le sentiment de marcher sur des œufs quand ils doivent employer un mot aussi sinistre. Pourtant, de bonnes fées se sont penchées sur son berceau : la science, l’économie, l’anglais des Etats-Unis. Avec comme parrains et marraines les media, la presse, l’université, l’école, les discours branchés, récession ne pouvait connaître rien d’autre que le triomphe qui va durer dans les années qui viennent.

 

 

15 mai 2013

Le français qui s'écrit à l'Université

 

 

           

 

En 2004, la revue Le Débat a publié des écrits d’élèves de classe de 6e. Ce ne sont que phrases inintelligibles, mots déformés, réponses aberrantes, comme si, pour ces élèves, le français était fait d’hiéroglyphes. Les autorités s’évertuent à nier ces faits. Il est vrai qu’ils sont si effrayants qu’on comprend que la connaissance en soit réservée à quelques happy few. Pour mesurer la profondeur du gouffre dans lequel s’abîment l’école de France et la langue que l’on y parle ou que l’on y enseigne, il faut aller aux causes premières, id est à ceux qui forment les maîtres ou qui ont conçu leur formation. Ils sont professeurs des Universités ou directeurs de recherche au CNRS. Certains d’entre eux exercent des fonctions officielles, telles la présidence de la commission nationale des programmes ou l’évaluation des recherches faites à l’Université ou le jury de l’agrégation des lettres modernes. Soit quatre documents, que la nécessité ou le hasard a obligé l’auteur de ces lignes à lire. Ce sont : a) un « avis » de la Direction de la recherche du Ministère de l’Education nationale, daté de 2003; b) la « tribune libre » rédigée par un professeur de littérature de la Sorbonne qui a présidé la CNP (commission nationale des programmes) et publiée dans le quotidien Le Monde en 2001 (elle est intitulée « le français, discipline cruciale »); c) la profession de foi d’un professeur des Universités qui a été candidat en 1999 à un conseil national du CNRS; d) un texte publié sur le site « éducation » du gouvernement français, émanant du jury de l’agrégation de lettres modernes et exposant les aménagements de l’épreuve de « français moderne » de l’agrégation. Leurs auteurs traitent de questions relatives aux savoirs. Ils ne font pas avancer la connaissance, mais ils l’évoquent ou ils définissent les conditions propres à la faire éclore. Ils s’adressent à des chercheurs (avis a) ou à des professeurs (profession de foi c) ou au public cultivé que forment les lecteurs du Monde (tribune libre b) ou à de futurs agrégés de lettres. Le contenu est anodin, les formes verbales, en revanche, ne le sont pas : ce sont des tissus d’erreurs de langue qui attestent clairement le désastre. Il faut les analyser comme on le ferait de n’importe quel objet d’étude. Pour que la démonstration soit convaincante, on ne tiendra pas compte des lapsus, fautes d’orthographe ou autres broutilles, tel le fait d’écrire en chiffres les déterminants du nom nommés aussi adjectifs numéraux cardinaux.

 

1. Et moi, et moi, et moi

L’enfant que les sciences de l’éducation ont placé au centre du système scolaire tient du client roi du commerce de proximité et du roi soleil de la monarchie absolue. Nouveau roi de l’école, tout gravite autour de lui, aussi bien les programmes que les évaluations, l’institution que les maîtres mués en courtisans, mal gré qu’ils en aient. De l’école où il trône, l’enfant a pénétré dans l’université. Après l’avoir investie, il a fini par l’envahir. Ce fait n’est jamais évoqué dans les discours, ce sont les formes qui le révèlent. De ce point de vue, les formes sont plus éloquentes que les discours. Elles montrent que des professeurs des universités, titulaires de chaires prestigieuses, qui président des commissions nationales, sont candidats à un conseil du CNRS, évaluent les activités de centres de recherche, écrivent enfantin. Les sujets qu’ils abordent sont savants, puisqu’ils traitent de questions inaccessibles aux enfants, mais les formes qu’ils donnent à leur langue sont puériles.

L’enfant ramène le monde à ce qu’il est ou croit être. Il répète « et moi, et moi, et moi », comme si le seul fait de dire « moi » épuisait ce qui peut en être dit. Ainsi la profession de foi (document c), est centrée, comme les discours infantiles, sur le « moi ». Citons-en un extrait :  « J’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, j’ai étudié l’allemand pendant huit ans, un peu de néerlandais et d’hébreu à l’université et plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues. Les recherches (...) que je mène avec mes chercheurs doctorants portent sur des langues éloignées ou non (japonais, chinois, coréen, arabe, polonais, allemand, anglais, espagnol, etc.) en comparaison avec le français entre autres pour des applications dans le domaine du Traitement Automatique des Langues ». Les phrases commencent par « je » ou contiennent un « je » : « j’ai », « j’ai étudié », « je ne regrette pas », « je mène », « mes chercheurs ». Le professeur se place au centre du système universitaire, comme s’il était l’enfant roi du système scolaire. Il s’approprie aussi les étudiants. Dans « mes chercheurs », « mes » est abusif. Il est mis pour les « étudiants dont je dirige les recherches ».

Voici un autre extrait : « Je dirai en quelques lignes qui je suis et comment je vois la linguistique en général et plus particulièrement le Traitement Automatique des Langues qui est l’axe dans lequel je fais mes recherches actuellement ». 

Cette phrase, où les incorrections de forme fourmillent, comprend cinq occurrences de « je », dont une se cache dans le possessif « mes ».

 

2. S’exprimer sans entrave 

Ce qui caractérise le parler enfantin, c’est la libre expression. L’enfant s’exprime pour s’exprimer, id est pour sortir de lui-même, sans tenir compte des formes instituées par lesquelles les adultes, du moins ceux qui ont appris à maîtriser l’expression et qui, de ce fait, ne sont plus des enfants, s’expriment. Il tient pour nuls l’autre, les règles, les contraintes, les formes. De ce point de vue, la profession de foi c) est une caricature involontaire de parler enfantin. Ainsi dans « j’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, « avoir » est employé de façon abusive à la place de « je suis titulaire » ou « j’ai obtenu ». Dans « j’ai étudié (...) plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues », « plus ou moins », pour ce qui est de la connaissance du français, ce n’est pas « plus », c’est « moins ». Que reprend « chose » dans « chose que je ne regrette pas » ? « J’ai étudié » ? « Etudier » réfère à un phénomène, pas à une chose. La phrase « même si cela... car cela » a une syntaxe bizarre. Que reprend « cela » ? « Chose », « étudier », n’importe quoi ? La phrase « cela permet en tant que linguiste » viole les normes. « Permettre » se construit avec deux compléments indirects : permettre à quelqu’un de faire quelque chose. L’enseignant chercheur qui est aussi linguiste aurait dû écrire « cela permet aux linguistes de comparer des langues ». Quoi qu’il en soit de la syntaxe du verbe, il n’aurait pas dû employer permettre qui signifie « autoriser ».

Les puérilités se lisent à livre ouvert dans cette profession de foi : « De formation linguistique depuis la licence jusqu’au doctorat d’état en passant par une maîtrise, un DEA et une thèse de troisième cycle, mon opinion est qu’il ne peut y avoir d’application sérieuse sans études théoriques l’accompagnant ». La phrase « de formation linguistique... mon opinion » est incorrecte. C’est « je », et non pas l’opinion, comme cela est écrit, qui a reçu une formation. Formée de la préposition de suivie d’un nom et d’un adjectif dit « de relation » (comme dans « de religion chrétienne » ou « d’origine étrangère »), la construction prédique une qualité constante à un individu, pas un accident (ce qu’est une formation). Il aurait fallu écrire : « ayant suivi (ou reçu) une formation en linguistique ». S’il n’avait pas été un enfant, cet enseignant chercheur aurait dû écrire : « ayant reçu une formation en linguistique,... je suis convaincue (ou j’ai acquis le conviction que) que ... ». Application sérieuse signifie « appliquer son esprit de façon sérieuse à quelque chose », alors qu’il est fait allusion à l’application de théories à un champ d’étude. Le pluriel dans « sans études théoriques » ne s’imposait pas. De toute façon, ce n’est pas étude qu’il aurait fallu dire, mais réflexion. Dans « l’accompagnant », le pronom l représente-t-il « opinion » ou « application » ? Au choix ? Plus bas, l’auteur conclut : « c’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue ». Ainsi ne porte pas sur « je pense que » mais sur « défendre » le français. Il aurait dû écrire : je pense qu’il faudrait défendre ainsi notre langue. En réalité, chacun a compris que cet éminent linguiste ne défend pas notre langue, mais qu’il la saborde, comme si les formes qui y donnent une charpente ou un corps étaient mortes.

 

3. Au hasard des mots

Ces puérilités formelles font apparaître une réalité qui, plus que les phrases mal coupées des élèves de 6e, devrait effrayer les clercs qui tiennent à ce qu’il y ait une vie intellectuelle en France et à ce que le savoir et l’étude y fleurissent encore : Alma Mater s’est muée en Al Maternité. Elle est une pouponnière où des adultes infantilisés continuent à être allaités à on ne sait quel sein. Ce qui, en théorie, distingue les adultes des enfants, c’est que, pour les adultes, le réel existe et que la langue est un ordre symbolique grâce auquel le réel peut être nommé, puis analysé et compris. Elle ne se ramène pas à une libre expression. Elle a une réalité faite de règles, de codes, de normes, de contraintes, de rituel. Un enfant peut s’en affranchir, pas un adulte et encore moins un clerc. 

Dans l’avis a) de la direction de la recherche, est exprimé, à propos des activités d’un centre de recherche, ce jugement : elles sont « en qualité et en quantité très notables ». La formation de l’adjectif « notable » (verbe + suffixe able) et son sens « qui peut être noté » interdisent qu’il varie en degré et qu’il soit modifié par l’adverbe « très ». « En qualité et en quantité notables » est correct du point de vue grammatical ; « très notables » ne l’est pas. Le plus inquiétant est que l’avis a) est laudatif. Que signifie l’éloge, quand il s’exprime dans des formes aussi puériles ? Rien.

Soit la tribune libre b) du professeur de littérature de Paris. Il faut ne jamais avoir consulté les dictionnaires pour affirmer, comme il le fait, qu’ils « perpétuent une norme de la langue calquée sur un modèle écrit littéraire » et il faut n’avoir lu aucun livre publié de nos jours pour y lire ce qui ne s’y trouve pas, à savoir un « modèle écrit littéraire ». Si ce professeur de littérature de la Sorbonne nouvelle consultait un dictionnaire, il apprendrait que « vingt ans », ce n’est pas le « rythme » (comme il l’écrit), mais la « durée » d’une kermesse, que la croissance n’est pas « à proportion de l’échec scolaire », mais « proportionnelle à l’échec scolaire ». Au lieu de disserter sur la « discipline cruciale » qu’est le français, le président des programmes ferait mieux d’inscrire au programme des classes de 6e de la grammaire. Il ne crucifierait pas le français. Dans « leur conséquence est claire », le possessif leur est abusif. Il aurait fallu écrire « la conséquence en est claire » (il s’agit de la conséquence de faits).

 

4. L’impropriété reine

Les impropriétés consistent à employer, par ignorance ou inattention, un mot dit impropre à la place du mot propre. Elles sont courantes dans le parler enfantin ou dans la conversation ordinaire, où il arrive qu’allocation soit confondu avec allocution, éruption avec irruption, éminent avec imminent, ou inversement. Les grammairiens épinglent volontiers les termes impropres. Ce n’est pas ce point de vue qui prévaut ici. L’histoire de la langue nous apprend à relativiser la gravité des impropriétés, lesquelles, au fil de siècles, ont contribué au bon usage actuel. Ainsi, De Gaulle a donné à quarteron (de généraux en retraite) un nouveau sens, celui de « quatuor ». Chez les clercs, surtout à l’écrit, elles sont inquiétantes. Un des fondements de l’activité intellectuelle, sans lequel il est impossible d’élaborer la moindre connaissance, est, comme Platon le fait dire à Socrate dans le dialogue intitulé Cratyle, « la justesse des dénominations ». Il ne peut y avoir de science digne de ce nom si n’importe quel mot remplace n’importe quel autre mot, si un concept est désigné au hasard par tel terme ou par tel autre, si tout se vaut en matière de formes.

Soit l’avis a) émanant la Direction de la recherche, sise rue Descartes, Paris Ve. L’auteur énumère les domaines de recherche d’une équipe d’accueil (ou EA) habilitée dans une université de province. Il est « crucial » que les différents domaines du savoir soient désignés par des termes justes, précis, reçus ou propres. Si un spécialiste de physique quantique apprenait que, dans un rapport officiel, il était biologiste, il émettrait des doutes sur les connaissances de celui qui le désigne ainsi. Or, l’auteur de l’avis a) ne respecte même pas ce principe élémentaire. Ainsi l’EA « évaluée » serait composée « d’antiquisants », « de spécialistes de la Renaissance et du classicisme », de « modernistes ». Un antiquisant est un artiste qui s’inspire de modèles antiques. L’EA dont il est question ne comprend ni peintre, ni sculpteur ; seulement des spécialistes des littératures latine et grecque de l’Antiquité. Faut-il rappeler que les modernistes sont partisans d’une Eglise ou d’une foi modernes et que cette EA n’en comprend aucun, du moins ès qualités, mais des spécialistes de littérature moderne ? Comment qualifier un expert qui confond l’Eglise et la littérature ? La langue française n’a pas de mot pour cela, parce qu’il n’est jamais venu à l’idée de nos ancêtres ou prédécesseurs que de tels experts, même à l’époque  où Rabelais et Molière se moquaient des faux maîtres et autres Diafoirus, pussent exercer dans l’Université. Dans la même phrase, les compléments du nom spécialistes, à savoir « de la Renaissance » et « du classicisme » n’appartiennent pas au même ordre d’entités. La Renaissance, avec un R majuscule, est une époque, alors que le classicisme est la « doctrine classique ». L’EA ne compte pas de spécialiste de la doctrine classique, mais des spécialistes de la littérature classique ou de l’époque classique, ce qui n’est pas la même chose. L’auteur de l’avis constate que l’EA a noué des liens avec des « scientifiques » espagnols. Ces liens existent, mais ils n’unissent pas des Français à des physiciens espagnols, mais à des spécialistes espagnols de langue et littérature françaises.

L’auteur de l’avis a) a pris soin de dénombrer les colloques que cette EA a organisés en huit ans, ainsi que les ouvrages qu’elle a publiés durant la même période. « On dénote, écrit-il, 17 colloques et 34 publications ». Il a écrit « dénote » et non pas « dénombre ». Or, ces deux verbes réfèrent à des opérations qui n’ont rien en commun. La dénotation consiste à nommer une réalité du monde, le dénombrement à compter les choses (colloques, navets, carottes, etc.), quelles que soient ces choses, incluses dans un ensemble, limité ou non. Qu’un éboueur les confonde ne porte guère à conséquence. Si la confusion est le fait d’un clerc chargé d’évaluer les activités d’autres clercs, elle est d’un tout autre ordre. Ce n’est plus une erreur de langue, c’est une forme qui jette le discrédit sur le système, d’autant plus que l’évaluateur officiel a sans doute atteint le sommet de la carrière. Qu’est-ce qu’une Direction de la Recherche où l’on tient les philologues pour des peintres et les spécialistes de Genet pour des mangeurs d’hostie, et qui fait du dénombrement une dénotation ?

 

5. La pensée interdite

Quand le réel ne peut plus être nommé, il n’existe plus. Dans l’Al Maternité, la pensée a déserté. Il ne reste que les puérilités. L’enfant répète ce qui se dit partout ailleurs. Il égrène la doxa, l’adulte l’évite ou tente de l’éviter.

L’auteur de la profession de foi c) est un petit Poucet qui sème la doxa sur le papier. Voici un autre extrait : « L’ouverture vers les autres pays et les autres langues : Si l’on regarde la discipline linguistique dans le contexte actuel de mondialisation, il faudrait essayer de profiter des apports des autres pays. Le TAL fait partie des disciplines qui doivent plus particulièrement ne pas hésiter à s’ouvrir vers l’extérieur. L’ouverture mondiale est-elle un bien ou un mal ? Peu importe, les langues doivent rester vivantes et ne pas disparaître. Il est important que chaque pays se soucie d’analyser sa langue (ses langues) en fonction des autres langues pour ne pas la voir disparaître (...) Il serait probablement intéressant d’exporter le plus d’informations possibles sur la langue française pour qu’elles soient utilisables non pas uniquement en France mais également dans les autres pays afin que ces derniers, en cas de besoin (pour raisons économiques, culturelles, pour la recherche ou autres), n’hésitent pas à puiser dans nos analyses, nos formations pour toutes sortes de recherches ou applications. C’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue. Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue mais en exportant nos modèles d’analyses pour d’éventuels emplois pour ou avec d’autres langues ».

On imagine mal un professeur préconiser la « fermeture » de son université aux autres universités du monde. « Il faudrait essayer de profiter ». Entre le conditionnel (éventuel) et la nécessité (falloir), entre l’injonction (il faudrait) et l’atténuation timide exprimée par « essayer », les modalités sont divergentes. Profiter de et tirer profit de n’ont pas le même sens. On profite d’une occasion, d’une situation, d’un rapport de forces ; on tire profit de quelque chose que l’on vous donne ou vous apporte, d’une leçon, de résultats publiés, d’un enseignement. L’adjectif mondial à la place de « du monde » est impropre. « L’ouverture mondiale » (ce qui est dit) n’est pas « l’ouverture au monde » (ce qui est signifié, semble-t-il). « Les langues doivent rester vivantes » : il n’y a aucune relation de quelque nature qu’elle soit, de finalité, comme c’est dit dans ce texte, ou autre, entre l’analyse que l’on peut faire d’une langue et sa disparition ou sa non disparition. Pendant des siècles, on n’a pas cessé d’analyser une langue morte ou à demi morte (le latin). « Pour ne pas » est incorrect : il aurait fallu écrire « de peur de ». Quel est le sens d’intéressant dans « il serait intéressant d’exporter des informations » ? Profitable, utile, d’un grand intérêt ? « Exporter des informations » est impropre. Le verbe propre est « diffuser ». Les informations dont il est question ne sont pas des nouvelles mais des résultats de recherches. « Exporter » suppose que ces résultats soient diffusés hors de France. La phrase contient des finalités en cascade (pour qu’elles soient utilisables..., afin que ces pays ..., pour des raisons.., pour la recherche..., pour toutes sortes de recherches...) qui finissent par obscurcir le sens (si tant est qu’il y en ait un).

La pensée évaporée ou rendue impossible, seule surnage l’idéologie. « Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue ». Cette assertion puérile atteste surtout une ignorance totale de la politique linguistique de la France (ou de tout autre pays), laquelle ne consiste pas à « imposer une langue » (même dans les colonies, cela ne s’est pas fait), ni, bien entendu, à « refuser » les autres langues.

L’auteur du document b) « français discipline cruciale » exhibe titres (professeur de littérature) et fonctions (président d’une commission des programmes). Un lecteur naïf, les lisant, en conclut qu’il pense. Il n’en est rien. Contrairement à ce qui est affirmé, Jules Ferry n’a pas « mis en place l’école », pour la seule raison que l’école existe depuis plus de deux millénaires. Il a seulement institué, en faisant voter une loi qui porte son nom, l’instruction publique, qu’il a rendue obligatoire aux garçons et aux filles âgés de six à treize ans. De plus, cette loi est caduque. En 1934, à l’instar de ce que les fascistes italiens avaient décidé en 1923, des politiciens qui se sont couverts de gloire à Vichy, ont remplacé « instruction publique » par « éducation nationale », toujours en vigueur. La loi Haby votée en 1975 a mis fin à la loi Jules Ferry et Jospin en faisant voter en 1989 la loi qui porte son nom a rendu impossible tout essai de ressusciter l’instruction publique, telle qu’elle a été conçue en 1882. Malgré cela, Jules Ferry est rendu responsable des malheurs des collégiens et des lycéens d’aujourd’hui. Lui intenter un procès est aussi vain que d’accuser Satan, les juifs, les noirs, etc. quand les choses vont mal. La loi qu’il a fait voter ne porte ni sur les collèges, ni sur les lycées, ni sur le latin, ni sur les études classiques, et encore moins sur l’université. La réforme de l’université a été imposée sans vote, ni délibération, par l’empereur  Napoléon Premier dans deux « décrets » qu’il a édictés en 1806 et 1808.

Le président des programmes veut mettre en place une « formation citoyenne », objectif qui aurait fait hurler de rire les écrivains des siècles passés. La citoyenneté a fait l’objet d’une formation en URSS, en Chine, dans le Cambodge des Khmers rouges, à Cuba, dans l’Allemagne du socialisme national, dans Afghanistan des talibans, etc. où des présidents de commission ont dressé des millions de malheureux à obéir à la « rhétorique générale » des tyrans marxistes, nazis, musulmans. En revanche, il faut tout ignorer de ce qu’a été la rhétorique pendant vingt-cinq siècles, à savoir persuader autrui même de l’erreur, embellir, orner, abuser, tromper, aveugler, pour croire qu’elle peut former quiconque à la citoyenneté. Ou alors, l’objectif est de dresser les citoyens à bêler les slogans du régime en place.

On peut s’étonner aussi qu’un président des programmes  ignore les rudiments de l’histoire de l’école. Le collège « pour tous » ou collège unique a été institué après la loi (et non avant cette loi) qui a porté de quatorze à seize ans la scolarisation (et non pas « l’instruction »). « Une école de la réussite pour tous, écrit-il, exige des crédits massifs ». En douze ans, les crédits ont quasiment doublé, alors que les élèves sont de moins en moins nombreux. Les dépenses d’éducation (budget de l’Etat, budget des collectivités locales, dépenses des familles, etc.) dépassent 600 milliards de francs, plus d’un tiers des recettes fiscales de l’Etat. S’il avait été un esprit libre, le président des programmes aurait écrit que « l’école de l’échec pour tous est un tonneau des Danaïdes ».

Dans sa conclusion, il révèle involontairement ce qu’est pour lui Alma Mater :  « La difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée (au lieu de « de la pensée ») et quelques fantasmes ». Une pensée routinière est tout ce que l’on veut, routière, tourière, rouée, niaise, etc. sauf de la pensée. Il aurait fallu écrire les « scléroses du discours ». Pour cela, une condition est nécessaire : penser. Hélas, dans le système, ce n’est plus dans les cordes du très bourdivin président des programmes.

Dernière tératologie. L’auteur du document c) conclut ainsi sa profession de foi : « Je terminerai avec ma définition d’un bon chercheur : c’est est une personne de bonne culture générale dans la discipline au moins et capable de mener une recherche de pointe. Il serait peut-être intéressant en tant que CNRS de partir à la recherche de ceux qui travaillent sans faire de bruit ». Cette hénaurmité de pouponnière ne mérite pas d’autre commentaire qu’un hénaurme éclat de rire.

Dans ces documents, la puérilité des formes, l’impropriété reine, l’inanité de l’expression révèlent qu’Almaternité s’abîme dans un gouffre. Que, dans le classement des universités effectué en Chine, on ne compte que cinq universités françaises dans les cinq cents universités évaluées et, dans les cent premières, deux ou trois seulement, est dans l’ordre des choses. Les auteurs de ces documents occupent des postes en vue, ils sont introduits dans le sérail, ils côtoient le pouvoir, ils prescrivent le Bien, le Juste, l’Exact, le Correct. Les choses étant ce qu’elles sont au sommet du système, on ne s’étonnera plus que, pour des élèves de 6e, le français soit une langue étrangère. Leurs connaissances réelles sont l’ombre portée de la pyramide.     

 

6. Le sommet

Mais de ces documents, c’est le d) qui mérite le pompon. Il suffit de lire attentivement ce texte de « grammairien » pour y relever de très nombreuses erreurs de langue et de style.

Dans « (la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le « sujet » du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui « conserve », mais elle ne « propose » rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre « conserver » et « proposer ». Que peut signifier « conserver en proposant » ? Il aurait fallu écrire : « la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) » et « on proposera aux candidats quatre mots à étudier ».

            Dans « étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires », l’auteur ministériel semble avoir oublié les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif « laquelle » reprend « une séquence » (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire « suite de mots » ou, plus simplement, « phrase ») alors que, en bonne logique, il représente « étude ». Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de « précédemment ».  « Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées ». Ces « consignes » n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire « citées ci-dessus ».

Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans « l’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 », le futur « sera » est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : « L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005 ». De même, dans « ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions », le futur n’est pas approprié : il aurait fallu « ils (les aménagements) concernent »…

« Orientation » signifie, entre autres acceptions, « direction prise par une activité, une action » : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les « questions » ne sont pas une « activité », ni une « enquête policière ». En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire « les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions ». A moins que, hypothèse possible, « orientation » ne soit entendu dans le sens de « tendance politique ou idéologique ». Auquel cas, on aimerait savoir quelles tendances idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement de l’épreuve ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions. En fait, le changement porte sur le barème, c’est-à-dire la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10.

Dans « le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points », le pluriel « études » est impropre. « Etude », quand il est employé au singulier, signifie « examen approfondi » ou « analyse ». Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, « études » désigne un cursus, comme dans « suivre des études de lettres ». Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire « étude de lexicologie » ou « étude (et non « études ») de morphosyntaxe ». Dans le titre, le nom « aménagement » est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce qu’annonce ce texte, c’est un aménagement de l’épreuve.

 « Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes ». La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur de ce texte.

L’adverbe « précisément » est employé trois fois dans le texte. Dans « étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie », « précisément » a le sens de « avec précision » : la « notion » est définie « de façon précise » (du moins, c’est ce que les candidats sont en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de « précisément » en français. Mais dans « elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », « précisément » est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe « conserver », mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire « pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle » (en fait, sa formulation habituelle). « Avec » dans « avec un barème d’un point par mot » ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : « Le barème sera d’un point par mot ».

Les emplois approximatifs sont presque aussi nombreux que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales « concerner », « se rapporter à », « avoir trait à », « être relatif à »… Ils jugent pertinent de réserver « concerner » aux humains : « en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes » ou « les aménagements concernent les étudiants de lettres » et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : « ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition ».

« Perspective » est employé trois ou quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans « (la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ». Affirmer d’une question qu’elle « adopte une perspective » n’a pas de sens. La « perspective » (c’est-à-dire de « l’aspect sous lequel on envisage une question ») relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans le texte par plusieurs occurrences. Dans « les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées », il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore « ampleur restreinte », « portée plus restreinte » : mais peut-on concilier ce qui est antinomique, « synthétique » et « restreinte » ? Dans « elle pourra aussi porter, selon (suivant) les spécificités du texte proposé (les particularités du texte), sur deux notions mises en perspective », l’invocation de la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire « deux notions étudiées conjointement ». On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dépourvus, d’autant plus que les « notions » dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des « notions ». L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit « poétique, comique et pathétique » n’en est pas une.

Flaubert a bien amusé ses lecteurs avec « le char de l’Etat qui navigue sur un volcan ». Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de « soumettre » dans « soumettre une épreuve à des aménagements », au sens de « aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve » est indigne de quelqu’un dont l’activité est de commenter les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien ou un scribe en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est « instruction formelle » donnée aux militaires. Faire d’une « question de vocabulaire », du type « étudiez tel ou tel mot », une « consigne » est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’EducNat que les grammairiens doivent accréditer leurs usages. « Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie ». Que veut dire « le texte livre des données » ? Seul Monsieur Homais s’exprime ainsi. « Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue » : les haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit.

« Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne ». « Conduire une étude », qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un « code » pour cela ? « La consigne identifie précisément le phénomène » est la phrase qui résume le mieux la façon haïssable dont on écrit désormais à l’Université. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas « l’épreuve épuise l’approche » ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. « Dans tous les cas (il fallait écrire « en tout cas » ou « quelle que soit la question »), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour « démarche ») stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets. « Prendre en compte » n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. « Tenir compte de » est attesté au sens de « prendre en considération », « se rendre compte de » et « rendre compte de » au sens de « s’apercevoir » et « expliquer ». Sont attestés encore « prendre à son compte quelque chose » au sens de « s’attribuer la responsabilité de » et même « prendre compte de » au sens de « tenir compte de ». Le sens de « prendre en compte les deux pôles de l’approche » est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les « deux pôles » d’une « approche » et si une « approche » est pourvue ou non d’un pôle, de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.     

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires « littéraires », etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme dirait Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le « haut langage » est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes sont dites dans une belle langue, ou elles ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression orale et écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine de l’humanité. Pour eux, c’est aussi une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Un commentaire qui consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia n’a plus de validité. Il vaudrait mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour peut-être, des générations les ressusciteront.  

Pendant des siècles, le latin a été la langue de la culture en France et en Europe, jusqu’à ce que, au XVe et au XVIe siècles, les maîtres prennent conscience que leurs étudiants ne savaient plus cette langue ou qu’ils ne l’apprenaient plus et que, plutôt que de continuer à la martyriser, il valait mieux l’abandonner. C’est aussi ce qui arrive au français : les étudiants le martyrisent, les maîtres aussi, et même les formateurs de maîtres. Quant aux élites, elles préfèrent baragouiner l’anglais plutôt que le français. Est-ce là le signe annonciateur d’une inéluctable disparition de notre langue ?

 

 

11 mai 2013

Les ministres et la langue française

 

Le vent de l’Histoire souffle sur la langue française

 

 

            Le 25 avril 2013, M. le Premier Ministre a signé la circulaire n° 5652/SG. Cette circulaire de trois pages porte « sur l’emploi de la langue française ». Deux grandes lois y sont citées qui ancrent la circulaire dans l’histoire : l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l’article deuxième de la Constitution, révisée en 1992, de la République, aux termes duquel, pour la première fois dans l’histoire, est donnée au français une place dans un texte fondamental.

 

            De cette circulaire, dont le premier ministre croit qu’elle sera historique, il suffit de lire l’en-tête pour se convaincre que si empreinte historique il y a, l’empreinte est imperceptible, car le premier ministre ne s’adresse pas aux Français, ni aux associations politiques, ni aux fonctionnaires, mais aux seuls ministres et ministres délégués. On dénombre soixante six millions de Français, mais la circulaire n’est destinée qu’à trente-sept d’entre eux. Les pédagos ont inventé la « centration sur l’enfant » ; le pédago premier ministre la centration sur le ministre. De nombreux verbes ont pour sujet ou complément « nous » : « l’histoire nous a légué », « nous disposons », « il importe que nous fassions un outil » (à mettre dans la boîte idoine ?), etc. La chose étant nouvelle, il est dans l’ordre de cette chose que l’on dénombre dans ces trois pages trente occurrences des possessifs « notre » ou « nos ». Il n’y a quasiment pas de nom qui ne soit pas précédé de « notre » ou de « nos ». Notre langue est répété sept ou huit fois. Outre langue, ce sont pays, tissu social, démocratie, pacte social, expertise, constitution, culture, savoir-faire, représentants, frontières, points de vue, intérêts, administrateurs, interlocuteurs, etc. Jadis, le Roi usait du nous de majesté ; le ministre Ayrault use du nous de communauté. Ces trente-huit ministres, dont personne ne se souviendra dans dix ans, ne font ni un peuple, même pas une avant-garde, encore moins l’Histoire. On dénombre quatre occurrences de notre pays, ce qui est beaucoup, surtout si on y ajoute des désignations telles notre démocratie, notre tissu social, notre pacte social, qui désignent une partie de ce tout qu’est le pays. Le pays n’est jamais explicitement nommé, sinon une fois, dans un emploi secondaire de complément circonstanciel, à propos de « réunions et de conférences organisées en France à l’initiative de l’Etat ou d’un de ses établissements » (p 3). C’est une manière assez inélégante d’exprimer le mépris que l’on voue à la France que de ne pas la nommer ou bien une manière élégante de laisser aux ministres la latitude de mettre sous le nom pays la patrie de leur cœur, quelle qu’elle soit, Maroc, Guyane, Bretagne, Saint-Herblain, Tulle chef-lieu de département, Algérie, Corée, Antilles, etc.

           

La circulaire porte sur « l’emploi de la langue », mais elle révèle d’abord le mauvais emploi qui y est fait de la langue. M. le Premier Ministre ne se satisfait pas des nos et notre de communauté, il abuse aussi des ses et sa ambigus. Quand il écrit « placer la langue française au cœur de la politique de modernisation de l’Etat, en développant et valorisant ses ressources », à quelles ressources réfère-t-il ? Celles de l’Etat ou celles de la langue, d’autant plus que la suite ne lève pas l’ambiguïté : « en lui donnant les meilleures chances de prospérer dans l’univers numérique » ? Dans l’univers numérique prospère aussi bien la langue que l’Etat. Il en est de même de cette assertion : « organiser la dimension linguistique de l’action publique contribue à sa modernisation ». Quand on connaît la propagande dont se gargarisent M. Hollande et ses ministres, il semble que la modernisation soit celle de l’action publique. Mais rien n’empêche de penser que sa renvoie à « dimension linguistique ». Soit cette autre phrase : « mieux mettre en évidence la dimension par nature interministérielle de la politique du français ». La « nature », quelque sens que l’on donne à ce mot, n’a rien à faire, ni à voir dans ces choses, qui sont toutes de culture. Ce n’est pas le seul mot de la phrase qui soulève des difficultés. M. le Premier Ministre rappelle sans cesse dans la circulaire qu’il incombe à chaque ministre d’appliquer les lois et règlements qui régissent l’emploi du français en France. Cette politique ne résulte pas de concertations ni de tractations entre les trente-huit ministres et leurs cabinets : elle n’est donc pas « interministérielle ». Comme elle concerne tous les ministres, elle est, hasardons un néologisme, pan-ministérielle. Au sujet de chacun, les lexicographes indiquent que ce pronom désigne « des hommes ou des femmes » : c’est « toute personne, qui que ce soit, tout le monde, on » (Littré, 1872). Il est inutile d’écrire « chacune ou chacun d’entre vous », sauf à soumettre la langue aux oukases de l’idéologie féministe. D’ailleurs, M. le Premier Ministre semble hésiter sur ce point, comme sur bien d’autres, puisqu’il écrit p 3, s’adressant à ses trente-sept ministres dont dix-neuf sont des femmes, « chacun d’entre vous », préférant se plier aux règles de la langue plutôt que de plier la langue à l’idéologie du jour. Dans certaines phrases, aux impropriétés se mêlent des propositions absurdes. Ainsi dans « en privilégiant systématiquement l’emploi de la langue française dans les différents outils de communication dont elles disposent (site internet, signalétique, nom de marque, campagnes publicitaires…), vos administrations contribuent à l’épanouissement de la relation de confiance entre la langue et le citoyen », est impropre l’emploi du verbe privilégier. On ne privilégie pas l’emploi de la langue française, on le favorise ou mieux, si l’on est ministre, on rappelle les lois et règlements qui, depuis l’An II de la République, rendent obligatoire l’usage exclusif de la langue française dans les administrations et on exige que soient sanctionnés les auteurs des infractions constatées. Pourtant, le pire est dans la fin de la phrase. Une relation de confiance est, par définition, réciproque quand elle s’établit « entre » deux entités. Dire que le citoyen a confiance dans la langue de son pays a un sens. Mais qu’est-ce que la confiance de la langue dans le citoyen ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la confiance du citoyen que nourrit l’emploi du français dans l’administration, mais la confiance des citoyens dans les administrations.

 

Ceux qui écrivent l’anglais des media, des administrations, des institutions de pouvoir, etc. préfèrent, est-il souvent remarqué, les noms dérivés de verbes aux verbes eux-mêmes. L’essence du français est d’utiliser les verbes pour exprimer des actes ou des processus. Le rédacteur de cette circulaire, lui, préfère les noms aux verbes : épanouissement à épanouir ou faire épanouir, valorisation à valoriser, organisation à organiser, interprétation à interpréter, traduction à traduire, application à appliquer, promotion à promouvoir, modernisation à moderniser, engagement à s’engager, etc., comme s’il « essentialisait » les actes ou les processus. Un Premier Ministre rompu à l’emploi de la langue française n’aurait pas écrit « dans un souci de valorisation de la diversité linguistique », souci étant impropre et le nom d’action valorisation inutile. Il aurait écrit « pour valoriser la diversité linguistique ». De plus, « s’exprimer dans la langue maternelle d’un interlocuteur » chez qui l’on est reçu n’a rien à voir avec la « diversité linguistique », à valoriser ou non : c’est une affaire de courtoisie ou de savoir-vivre ; et la France est réputée pour être ou avoir été le pays de la courtoisie, ce que M. le Premier Ministre semble ignorer. Il est un emploi étrange, c’est celui d’interprétation : « dès lors qu’une interprétation dans notre langue est disponible » (pour « dès qu’un interprète est disponible »), « lorsque le statut de notre langue le permet (comprendre : lorsque l’usage du français est prévu par des conventions internationales), exiger cette interprétation, afin d’avoir l’assurance d’être compris » (pour « exiger les services d’un interprète »). Certes, ce mot a pour sens « traduction » depuis le XIVe siècle, mais ce n’est qu’une signification secondaire, que les lexicographes actuels tiennent pour « ancienne » ou désuète. Si toute la circulaire avait été écrite dans une belle et haute langue, cet emploi subtil ou littéraire d’interprétation n’aurait pas déparé, mais il détonne dans un texte aussi mal écrit.

 

Venons-en aux questions de fond. L’emploi de la langue française, à l’exclusion de toute autre langue, est obligatoire dans l’Etat et dans les établissements qui dépendent de l’Etat, dans les administrations, locales, départementales, régionales, dans les services publics. Des lois et règlements régissent cela depuis 1794 : lois Bas-Lauriol, loi Toubon, article 2 de la Constitution. Ces lois s’appliquent, comme un impératif catégorique, aux ministres. Or en prenant connaissance du contenu de cette circulaire (dont le but est « de favoriser l’usage » du français en France même), les Français apprennent, ébahis, que les ministres contreviennent à ces lois ou qu’ils ferment les yeux sur les innombrables infractions de leurs administrations. Les extraits suivants le disent éloquemment : « on ne saurait défendre et promouvoir le français hors de nos frontières sans en favoriser l’usage dans notre pays lui-même, à commencer par l’ensemble des représentants de l’Etat » (comme si les représentants de l’Etat étaient « hors de nos frontières » et inclinaient à employer en France même une autre langue que le français) ; « veiller au respect des textes qui encadrent l’emploi de notre langue dans la société » (il ne s’agit pas de « respecter » ces textes, mais de les appliquer) ; « privilégier systématiquement l’emploi (de la langue française) dans les différents outils de communication dont disposent les administrations » (ce qu’elle ne faisaient donc pas) ; « mise en place d’une interprétation dans les réunions et conférences organisées en France à l’initiative de l’Etat ou d’un de ses établissements » (ce qui signifie que la langue en usage dans ces réunions et conférences n’est pas le français).

Il est humiliant que l’Etat soit incapable d’appliquer ou de faire appliquer les lois. Pour convaincre les ministres « de favoriser l’usage du français » en France, que reste-t-il au Premier Ministre, qui, hélas, n’est pas le meilleur expert qui soit en matière d’emploi du français, comme l’atteste la circulaire qu’il a signée ? L’idéologie, la propagande, le rappel de quelques dogmes de la nouvelle religion ! On n’utilise plus la langue pour dire les réalités, mais pour montrer que l’on pense comme il faut penser. D’où un grand nombre de propositions absurdes, telle la référence à un nouveau « droit à », le « droit au français », dont les citoyens ne jouissent pas, mais dont ils « tirent parti dans leur vie quotidienne » : ce droit « participe de notre démocratie » (apparemment, pas de celle des ministres) ; « il garantit un égal accès à l’information et au savoir », etc. La circulaire est toute tissue de propositions bizarres, incongrues, maladroites ou encore plus évidentes que les portes grandes ouvertes. Citons « notre pays s’est construit dans un rapport étroit à la langue française » ; l’usage du français par l’administration « contribue à la cohésion de notre pays autour d’une langue partagée » ; faire du français « un outil de l’ouverture au monde » (ce n’est pas une boîte qu’il faut à M. Hollande, mais un conteneur, tant il a d’outils à sa disposition) ; « c’est notre tissu social qui est fragilisé si ces textes (sur l’usage du français en France) ne sont pas strictement observés » ; « l’interprétation et la traduction favorisent la circulation des idées et des savoirs » ; ou encore la confiance relative accordée à l’encontre de la « traduction automatique » des textes.

 

            A sept ou huit reprises, M. le Premier Ministre désigne la langue française d’un autre nom que le sien. Notre langue, répète-t-il. Oui, effectivement, c’est leur langue – non pas la langue des Français, mais la langue des ministres. Comme ce notre langue est apparié à République ou à républicain (à deux reprises sont invoqués de mystérieux principes républicains pour justifier que le français soit employé en France), cette langue est le républicain, et non le français. C’est une langue que l’on pourrait nommer le ministrin ou le ministrais, la langue des ministres ; ou comme, au lu de cette circulaire, ces ministres ne sont pas grand-chose, le minustrin ou minustrais.      

 

04 mai 2013

Boîte à outils

 

 

 

            M. de Hollande a une boîte à outils, laquelle, depuis quelques semaines, est célèbre et même encore plus célèbre que son auguste possesseur. Il entend s’en servir. « Incessamment sous peu », diront des humoristes. Pourtant on ignore ce qu’elle contient et si elle est vide ou pleine ou si elle contient quoi que ce soit, conformément à la nature d’une boîte qui est de faire fonction de contenant.

            Est outil, écrivent les académiciens, « tout instrument dont les artisans, les laboureurs, les jardiniers, etc. se servent pour leur travail » (DAF, 1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35). Pour Littré (DLF, 1863-77), c’est « tout instrument de travail dont se servent les artisans ». En quatre ou cinq siècles, rien n’a changé pour ce qui est de la chose désignée. Le seul changement, c’est la pompe dont les modernes enrobent la définition du mot. Sans doute n’ont-ils jamais utilisé d’outils. C’est « tout objet dont on se sert pour effectuer un travail manuel ou mécanique, accomplir une tâche déterminée ou en faciliter l’exécution » (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ou « tout objet fabriqué, utilisé manuellement, doté d'une forme et de propriétés physiques adaptées à un procès de production déterminé et permettant de transformer l'objet de travail selon un but fixé » (TLF, 1971-94).

            M. de Hollande n’est ni artisan, ni laboureur, ni jardinier, mais il a des outils. On n’aura pas l’insolence de lui opposer la sagesse populaire, car quelques proverbes s’appliquent assez bien à sa situation. « Un méchant ouvrier ne saurait trouver de bons outils » : on espère pour la France et les Français, mais sans se faire d’illusion, que M. de Hollande n’est pas un « méchant ouvrier ». « Un bon ouvrier se sert de toute sorte d’outils » : M. de Hollande prouverait qu’il est un « bon ouvrier » s’il ouvrait enfin sa boîte pour que les Français voient ce qu’elle contient, rien, un ou plusieurs outils, mais personne ne lui demande de montrer son outil, laissant ce soin-là à sa maîtresse, Mme de Maintenant : le changement, c’est elle.

 

            Oublions ces plaisanteries. Pendant plusieurs siècles, outil n’a eu qu’un seul et même sens, un sens propre ou « matériel ». La modernité a changé tout cela : les outils des artisans sont devenus des concepts d’hommes politiques. Chacun a compris que la boîte présidentielle ne contenait pas de marteau, ni de tenailles, ni de limes, ni de scie à métaux, mais tout autre chose, car outils est entendu par M. de Hollande et par tous ceux qui répètent ses bons mots dans ce sens figuré moderne. C’est « ce qui permet d’obtenir un résultat » ou ce qui permet « d’agir sur quelque chose » (TLF, 1971-94). Est outil « tout moyen d’action, de ce dont on se sert pour parvenir à un résultat, pour tirer parti de quelque chose » (DAF, neuvième édition). Si les outils de M. de Hollande sont des « moyens d’action » (des lois, des mesures, des règlements, de la bureaucratie, etc.), il n’a pas besoin de « boîte » pour les ranger ; et la boîte à outils dont il se targue n’a rien de tangible. Elle n’a aucune réalité. Ce n’est pas une boîte, ni une caisse ; elle ne contient rien, d’ailleurs M. de Hollande n’a pas de contenu qu’il puisse y ranger ; sa boîte est un leurre ou un ersatz ; de la mauvaise rhétorique, qui n’abuse que les pigeons qui trouvent du plaisir à se laisser abuser… En grammaire, un outil grammatical ou un mot outil est un « signe linguistique plus ou moins vide de sens » (TLF, op. cit.). C’est exactement ce que sont les outils et la boîte à outils présidentiels. Ils sont vides et même vides de sens. Parce que le sort de la France est en jeu, on ne va pas s’exclamer ironiquement à propos de M. de Hollande ce que l’on dit, par plaisanterie, dans les milieux populaires, à propos « d’une personne ou d’une chose qui n’est bonne à rien » : « Voilà un bel outil ! » ou « Quel outil ! » (DAF, neuvième édition), mais c’est à coup sûr ce que s’exclameront, quand la représentation du Dîner de cons sera terminée et quand ils se gausseront du président des années 2012-2017, les Français malicieux.

 

 

01 mai 2013

Morale laïque ?

 

 

 

            M. Payons, ministre de la boutique et des boutiquiers, a décidé d’introduire un enseignement hebdomadaire de « morale laïque » dans les écoles de France, de la classe de onzième à la classe terminale : ça commencerait à 6 ans, ça se terminerait à 18 ans. Personne, évidemment, même pas M. Payons, ne se fait d’illusion sur le contenu de cet enseignement : ce sera une heure de propagande par semaine, ni sur son efficacité : ce sera l’occasion de chahuts, de bavardages, d’école buissonnière ou pis d’insultes dont seront la cible les préposé(e)s à cet enseignement, lequel sera fourgué au dernier arrivé dans le bahut ou à la bonne sœur ou au frère ignorantin membres du GODF ou du PS.

La seule question que soulève ce nouvel enseignement qui viendra couronner la fabrication de crétins est la compatibilité entre le nom « morale » et l’adjectif « laïque ». On ne sait pas trop ce qu’est la morale, sinon que c’est en rapport avec les mœurs et que c’est lié à l’existence du mal, la morale apprenant à distinguer le bien du mal. En revanche, on sait ce que signifie « laïque ». Cet adjectif ou nom, qui s’écrit lai, laïc, laïque, a pour étymon l’adjectif latin laicus qui a été d’abord en usage dans l’Eglise et qui est emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos signifiant "peuple". La forme peut varier, mais pas le sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), est laïque ce « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le définit comme ce « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et ce « qui est propre aux personnes laïques ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1935 et neuvième édition, en cours de publication), les deux sens distingués par Littré sont définis : l’ancien, celui que l’histoire a légué (« qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier »), et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité en 1882 et en 1905 : « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse ».

Selon Chateaubriand, « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé ». C’est le cas des maîtres des écoles publiques : aucun n’est prêtre, rabbin, pasteur, imam, gourou… Comme cet enseignement de morale est destiné à être dispensé dans les écoles publiques, celles qui dépendent de l’Etat, et que ces écoles sont laïques, c’est par pléonasme qu’il est qualifié de laïque : il ne peut pas être autre chose que laïque.

Payons aurait dû annoncer qu’il imposait un enseignement de morale. Il était inutile d’ajouter qu’elle serait laïque. A moins que cet adjectif ne soit un leurre ou une étiquette frauduleuse, les socialos étant experts en affichages mensongers. On répète laïque, laïque, laïque, des milliers de fois, mais on dispense un enseignement imprégné de cette nouvelle religion d’Etat qui a supplanté les anciennes mœurs de la France et des Français. C’est ce que laisse entendre M. Payons, quand il évoque le déjà fameux « vivre-ensemble », le « métissage » obligatoire (métisser, au XIXe siècle, c’était mélanger une race inférieure à une race supérieure afin d’améliorer la race inférieure), le respect des différences à condition que celles-ci ne soient pas indigènes. Ce vivre ensemble et tout ce qu’il charrie sont la morale laïque des banlieues. On vit ensemble après avoir chassé du territoire que l’on occupe ceux qui ne sont pas d’une race pure, on partage les mêmes valeurs (le butin de la nuit), on prie de concert et de conserve, on a les mêmes rituels.

 

27 avril 2013

Alignement

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe aligner, lequel est dérivé de ligne, ne soulève pas de véritables difficultés sémantiques dans les emplois qui en sont faits actuellement. Il s’est dit dès le début du XVe siècle des maisons, bâtiments, rues et de la voierie en général. C’est ainsi que Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit alignement : « action par laquelle on met les choses en ligne droite, soit avec la règle ou le cordeau, soit en se servant de points marqués par des rayons visuels ». Il précise que le mot « se dit aussi du plan que donnent les voyers et architectes pour construire la face (comprendre la « façade ») des maisons qui sont sur la rue, pour en marquer les longueurs, les angles, et autres dispositions suivant lesquelles on est obligé de bâtir à peine de démolition ». Comme l’alignement relève de la loi ou de règlements d’urbanisme, un alignement défectueux ou non conforme peut être sanctionné. C’est pourquoi, ajoute Furetière, « les officiers de Justice assistent les voyers dans les alignements qu’ils donnent pour les maisons des coins des rues ».

Des choses aux hommes, plus particulièrement aux soldats. Alignement s’est employé pour désigner les lignes droites que doivent former les soldats lorsqu’ils défilent ou qu’ils présentent les armes. Signifiant « action d’aligner ou de s’aligner », il « s’emploie surtout en parlant d’une troupe », indiquent les académiciens (DAF, 1835). Littré (DLF, 1863-77) décrit alignement dans des termes semblables : « l’action d'aligner, en parlant de soldats », qu’il illustre de cet exemple « après chaque mouvement, on rectifie l’alignement » et de cet emploi « alignement ! Terme de commandement militaire pour régulariser l’alignement ».

 

Le sens figuré, à savoir « adhésion, volontaire ou forcée, aux idées, à la conduite d’une personne, d’une collectivité, d’un État » (DAF, neuvième édition, en cours de publication ; exemple : l’alignement sur les positions d’un parti politique) est tout récent et tout à fait conforme aux oukases de la modernité. Les académiciens l’ignorent dans la huitième édition (1932-35) du DAF et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) y consacrent une courte entrée. Par analogie avec l’emploi en urbanisme (la ligne droite) et dans les armées (former une seule ligne), alignement prend le sens de « conformité à une règle rigide » dans le domaine de la morale, de l’esthétique, des finances publiques (ah bon ?) et de la politique.

Ce sens figuré est l’oriflamme de la modernité triomphante. Mais qu’est-ce que la modernité ? Question presque aussi vaste que le programme « mort aux cons », remis au goût du jour par Sa Majesté le SM.

Pour ce qui est de l’essence de la modernité, la langue, elle, « ne ment pas ». Le sens originel d’alignement n’est pas celui des voyers (ou « officiers préposés pour avoir soin de raccommoder les chemins à la campagne et faire garder les alignements dans les villes », DAF, 1694), mais celui des généalogistes. C’est La Curne de Sainte-Palaye qui évente la mèche dans le dictionnaire historique de la langue française qu’il a commencé à établir au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Pour lui, alignement signifie non seulement « lignage », mais « par extension, vertu héréditaire, et qui indique le lignage d'un homme, la ligne dont il descend ». Pour cela, il se fonde sur cet emploi : « On disait figurément en parlant de ceux qui n’avoient pas hérité de cette vertu qu'ils étaient lignée délignée, qu'ils n'avoient point d'alignement ». Il illustre ce sens de ce poème du début du XIVe siècle : « Elle est trop en mœurs déparée / Et de ces devanciers sevrée / Qui se menèrent noblement. / Ils sont lignée délignée / Contrefaite et mal alignée / En eux n’a (il n’y a) point d’alignement ».

En somme, l’alignement, entendu dans le sens figuré qu’il a en politique ou dans la morale, c’est la volonté de s’accrocher ou se raccrocher à un lignage ou de se fondre dans une lignée - une « race », aurait-on dit au XIXe siècle, c’est-à-dire de se chercher des ancêtres, non pas ceux dont on a tout hérité et que l’on a reniés, mais de nouveaux ancêtres, tout purs, parfaits, sans tache ni souillure, auxquels on s’empresse de jurer fidélité. La modernité célébrée des partis communistes, écolos, gauchistes ou socialistes ou de la « morale laïque » à Payons ou de son vivre-ensemble ou du pourtoussisme de M. de Hollande a tout des archaïques mœurs féodales, suivant lesquelles chaque vassal devait s’agenouiller pour baiser l’anneau du suzerain.

 

 

 

24 avril 2013

Pour tous !

 

 

Personne n’est dupe. Jamais le « mariage », dit « pour tous », ne sera réellement « pour tous ». Il n’est pas pour les polygames, encore moins pour les polyandres, ni pour les vieillards qui voudraient épouser des fillettes âgées de six ans ou des bébés, ni pour les mineur(e)s, ni pour des frères et des sœurs, ni pour les amateurs de parties carrées ou de partouzes, ni pour les zoophiles, ni pour les choses (une femme mariée à son lit ou inversement), ni pour les animaux de compagnies (la mémère à son petit chien), ni pour plusieurs : six hommes ou six femmes ensemble, etc. Du moins pas encore. Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite.

En attendant qu’il devienne réellement « pour tous », examinons ce que le sens de ce tous, qui est la véritable oriflamme de la loi, dévoile de l’imaginaire ou du paradigme dogmatique de M. de Hollande, de la baronne Bitaura, de MM et Mmes Ayrault de Saint-Herblain, Delanoë de Carthage, Valse de Catalogne, de la femme-lige de Sa Majesté M6, etc. Ce que dit « tout(e,s) » ou « tous », qu’ils soient adjectifs ou pronoms, c’est un résumé du système idéologique du Pouvoir. La définition du XVIIe siècle (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) condense ce que pensent, font, décident, imaginent les socialos, écolos, gauchos, cocos : « qui comprend entièrement, universellement et sans exception, les différentes parties, les différentes qualités de la chose dont on parle, les différents individus d’une espèce, les différentes espèces d'un genre, les différentes unités d’une multitude, d’un nombre, etc. ». En somme, tout et tous sont contre l’exclusion, comme la loi homonyme qu’a fait voter Dame Aubry en 1998 ou 1999, Jospin étant le premier des ministres. Le mariage, dit « pour tous », est une extension au code civil de la loi contre l’exclusion.

Pour illustrer ce sens, admirablement « moderne », à moins que les socialos ne soient de simples blocs chus de la Monarchie absolue de droit divin, les académiciens citent les exemples suivants : « tout l’univers », « tout le monde », « toute la terre », « tous les hommes », « tous les animaux », « toutes les plantes », « tous les êtres créés », « tout le peuple », « toutes les nations de la terre », etc. Rien n’échappe à tous ; tous englobe tout, ce qui ne signifie pas nécessairement que tout est dans tout et réciproquement, mais que, pour le pouvoir en place, il n’y a pas de limite, pas de mesure, pas de barrière, pas de borne, pas de différence : c’est le règle de l’indifférenciation généralisée. Comme les enfants de six ans qui veulent posséder tout ce qu’ils voient, le désir qu’expriment les hommes de pouvoir est de tout promettre à tous.

Féraud (1788) résume le sens de tout ainsi : « il se dit de l’universalité d’une chose considérée en son entier » et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de cette manière : « qui comprend la totalité, l’intégrité, qui ne laisse rien en dehors ». Il n’y a pas d’égalité là-dedans, mais un grand pastis. Ces définitions révèlent à la fois l’idéologie du pouvoir et l’imposture de cette idéologie du « pourtoussisme », car le mariage, dit pour tous, ne sera jamais pour tous, mais pour les seuls millionnaires qui ont assez d’argent et d’entregent pour faire les lois ou les acheter : ce qu’ils veulent, c’est préserver leur fortune. Ce n’est pas le mariage pour tous, mais pour quelques happy few. De même, il n’y aura pas de croissance pour tous, ni de prospérité pour tous, ni de travail pour tous (seulement du chômage pour tous), ni de changement pour tous, ni de vacances pour tous, ni de culture pour tous, ni de bonheur pour tous, ni d’école (digne de ce nom) pour tous, mais tout cela sera réservé aux seuls mêmes nantis et privilégiés du socialisme…

 

 

19 avril 2013

Part d'ombre

 

 

"Nous avons tous notre part d’ombre", dixit M. le comte de Cahuzac, ex futur premier ministre et ex futur président de la République, tombé dans la fange médiatique pour avoir voulu échapper à l’enfer fiscal en lequel lui-même et ses camarades ont transformé la malheureuse France. « Nous avons tous notre part d’ombre, première, deuxième, troisième génération… », voilà un beau slogan pour manifestants écervelés.  

M. de Cahuzac, au demeurant le meilleur homme qui fût au gouvernement, a répété six fois en vingt-cinq minutes part d’ombre, faisant de ces mots à la fois l’explication de ses malheurs et l’absolution de sa « folle bêtise ». Il n’est pas le seul à parler d’abondance de part d’ombre. Une journaleuse du Monde a marché sur les brisées de Cahuzac, lequel avait marché sur les brisées du Robespierre de Médiapart (ce part final – et pas très finaud - n’est pas celui de part d’ombre, mais celui de partisan, M. Plenel étant un partisan et un tireur assez peu franc) et antérieurement du Monde (qui se ressemble s’assemble), quand il avait écrit sur les parts d’ombre de la carrière de Mitterrand, carrière publique qui fut totalement claire et limpide, du moins pour ceux qui avaient fait l’effort de la connaître. La ou les part(s) d’ombre semble(nt) être la spécialité des hommes « de gauche », surtout quand ceux-ci doivent se justifier de leurs vilenies.

Pourtant, cette profusion de parts d’ombre « à gauche » n’explique en rien d’où viennent toutes ces parts d’ombre. Les mots évidemment, pas la chose. S’ils viennent de quelque part, ce n’est pas de la langue française, car ils ne sont relevés dans aucun des grands dictionnaires (DAF, Féraud, Littré, TLF), et cela bien que les emplois figurés du nom ombre soient innombrables et occupent plusieurs colonnes : ombres du tombeau, la vie des hommes passe comme l'ombre, les grandeurs du monde ne sont qu’ombre et que fumée, suivre quelqu’un comme l’ombre fait le corps, être l’ombre de quelqu’un, avoir peur de son ombre, faire ombre, porter ombre à quelqu’un, l’ombre d’un puissant maître le met à couvert, attraper bien des gens sous ombre de dévotion, sous ombre de piété, il n’y a pas ombre de doute, ombre de douter, prendre l’ombre pour le corps, les ombres des mystères et des vérités, l'ombre d’Alexandre, de César, du grand Pompée, le royaume des ombres, etc.

Part d’ombre est de l’allemand. Ces mots viennent de Carl, pas Karl Marx, mais Carl Jung, celui de la psychologie des profondeurs (la psycho qui a dépassé les profondeurs de la bêtise : en allemand, ce n’est pas difficile, un des principaux junguiens ayant été Göring, c’est tout dire) et celui de l’archétype. La part d’ombre, selon Jung, est tout ce que la conscience a écarté, parce que cette part d’ombre serait incompatible avec le beau moi, le moi idéal, le moi parfait qui rend si fiers d’eux les hommes « de gauche », et pas seulement Plenel, Chemin, Cahuzac, Mitterrand. Evidemment, quand on est « de gauche », on a le droit de revendiquer, pour quelque sujet que ce soit, ce charabia sorti des latrines des sciences sociales… D’ailleurs, quand on est « de gauche », on a tous les droits ! C’est ce qui définit la gauche.  

La langue française, elle, pue moins que l’allemande. La consultation de l’article ombre du Dictionnaire de l’Académie française (1762) est un plaisir pour l’intelligence. L’ombre, c’est « l’obscurité causée par un corps opposé à la lumière » ; poétiquement (« les ombres de la nuit », « les ombres de la mort »), « les ténèbres » et la « mort ». C’est sans doute cela, du moins en français, qui attend ce malheureux cerf aux abois qu’est M. le comte de Cahuzac déchiré par ses camarades aux dents acérées : les ténèbres sociales et la mort civile. Chassé du PS, de l’Assemblée nationale, de la franc-maçonnerie (qui n’est pas très franche sur ce sujet), de l’ordre des médecins, de l’équipe de XIII de Villeneuve, etc. Il va lui être notifié bientôt l’interdiction de respirer. Désormais, tout lui fait ombre et il va devoir se défier de tout le monde, surtout de ses anciens amis. Ils seront sa part d’ombre, mais une grosse part. Il est vrai qu’il leur faisait beaucoup d’ombre, étant le seul, parmi les élus et les ministres socialistes et écolos, qui sût compter jusqu’à dix ! Il a donc perdu leur ombre (leur protection, leur faveur), ce qui doit lui faire une belle jambe.

Ouvrez les dictionnaires. Vous y lirez des centaines d’emplois du nom ombre qui illustrent tous cocassement les malheurs de M. de Cahuzac et de ses anciens amis.

 

13 avril 2013

Transparence

      

 

      Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la définition de transparence est expédiée en une courte phrase : « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce nom dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ».

L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il est composé, en latin du Moyen-âge, de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques.

            Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot devient moderne. Les sens techniques sont plus nombreux. Le mot est en usage en peinture (« couleur,  motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « l’impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n’est pas la technique, mais la morale ; ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté sans prétention, jusqu’à ce que la Restauration socialiste se l’approprie pour en faire une exigence de morale publique. D’un coup, il s’est opacifié et est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Le baron Bartolone juge que la transparence n’est bonne que pour les adversaires, pas pour les siens. Sa « terreur », comme l’écrit Féraud en 1788 à propos des Anglais, « est de voir son administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Il ne se laisse pas abuser par les mots d’ordre qu’il lance aux citoyens et se garde prudemment d’appliquer à lui-même et aux siens ce qu’il exige des citoyens normaux. Les journaleux font de même : ils veulent tout savoir des autres, mais ils tiennent à ce que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence n’est rien d’autre que l’ample et archaïque manteau qui couvre tous les vices.

 

10 avril 2013

Moralisation, moraliser

 

 

            Moralisation, attesté dans la première moitié du XIXe siècle, est tenu par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; il n’est pas dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française), pour un « néologisme » et il le définit comme « l’action de moraliser, de rendre moral, de donner des principes moraux ». Si l’on rapporte le nom moralisation, tel qu’il est employé par MM. de Hollande et Ayrault de Saint-Herblain, grands vertueux devant l’Eternel et sermonneurs prolixes, et tel que le répètent les perroquets des media à tête de linotte (« choc de moralisation », « moralisation de la vie politique », « moralisation du gouvernement », etc.), aux milieux de la politique, le seul prononcé de ce nom suppose que les hommes politiques n’ont aucun principe moral, puisqu’il est urgent de leur en donner, comme s’ils étaient des enfants, et qu’ils mettent à la charge des finances publiques l’existence immorale ou amorale qu’ils mènent. Ces sermonneurs vertueux se défendent d’accuser les hommes politiques d’être « tous pourris ». Or, c’est l’accusation que porte « le choc de moralisation », c’est-à-dire la politique qui consisterait à rendre « moraux » les hommes politiques.

Littré illustre le sens de moralisation de cet exemple qui suinte la condescendance de la bonne conscience : « la moralisation des masses par l'instruction ». Ce qui est supposé, c’est que les « masses » (id est les classes populaires) sont immorales, parce qu’elles sont ignorantes. Ces deux propositions sont évidemment fausses, mais elles révèlent une vérité ou une seule vérité : le mépris sans limite que les concepteurs de cette campagne de moralisation (M. de Hollande, ses conseillers, ses ministres, etc.) vouent à leurs collègues députés ou sénateurs et au peuple que ceux-ci représentent, à moins que ce « choc » ne soit de la « poudre » qu’un pouvoir aux abois jette « aux yeux » du bon peuple de France.

Du temps de Littré, moralisation était un néologisme : il ne l’est plus aujourd’hui. Il est dans le Trésor de la Langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication depuis 1994), dont les définitions sont assez semblables : « action d’élever l’homme dans l’ordre de la morale, résultat de cette action » et « action de rendre une chose conforme à la morale, soumission à des règles morales » (TLF) ; « action de moraliser, de rendre moral ; résultat de cette action » (DAF). Arouet souhaite beaucoup de courage à ceux qui veulent élever députés, sénateurs, ministres, élus locaux, présidents de ceci et de cela, conseillers en tout genre et de tout genre, etc. dans l’ordre de la morale. Il leur en faudra (du courage, de la persévérance, de la lucidité : pas de panique, la choc de moralisation, ce ne sont que des mots), surtout de l’inconscience.

 

Dans l’article qu’il consacre à moralisation, Littré ajoute ceci, en guise de remarque : « autrefois on disait : « le théâtre est une école de mœurs » ; un néologue dirait « une école de moralisation » ». Cet ajout révèle que moralisation a un autre sens, que les auteurs du TLF glosent ainsi : « (par métonymie) réflexions morales, développements moraux ». Ce sens, relativement rare, est dû au verbe moraliser, dont dérive moralisation. Ce verbe, attesté au milieu du XIVe siècle, a longtemps été « intransitif ». Il s’employait de façon absolue, sans complément. On faisait des réflexions morales, on ne cherchait pas à moraliser son voisin ou son semblable, ni même la « société ». Le seul sens que distinguent les académiciens de 1694 à 1798 est « faire des réflexions morales », que ceux-ci illustrent de cet exemple : « il y a bien de quoi moraliser sur les événements qui arrivent tous les jours dans le monde ». C’est dans ce sens que le théâtre (aujourd'hui, la politique, comme école de moralisation", a remplacé le théâtre") serait, selon les néologues cités par Littré « une école de moralisation », c’est-à-dire une occasion de faire des réflexions morales. C’est dans l’édition de 1835 du DAF, postérieure à la Révolution (1789-1815), période où chacun était contraint d’afficher sa soumission à la vertu publique et où, en conséquence, l’hypocrisie était reine, qu’est enregistré l’emploi transitif de ce verbe, dont les académiciens précisent qu’il est « familier » : « activement et familièrement, moraliser quelqu’un : lui faire de la morale ou une morale ». L’exemple illustrant ce sens et qui suinte la condescendance est éloquent, surtout s’il est appliqué à la situation désespérante ou inamendable de M. de Hollande et de son gouvernement : « on a beau le moraliser, il n'en continue pas moins son train de vie ». Littré (1863-77) relève lui aussi cet emploi transitif. Moraliser quelqu'un, c’est « (familièrement) lui faire de la morale ou une morale » ou « (néologisme) rendre moral, perfectionner l’homme au point de vue moral ».

Cet emploi transitif et le sens qu’il prend dans la langue sont des marqueurs de la modernité, c’est-à-dire qu’ils révèlent ce qu’elle est vraiment, non pas dans les discours hâbleurs des sciencieux de l’homme et du social, les panseurs, ceux qui couvrent la réalité de pansements pour éviter qu’elle ne soit pensée, mais quand cette modernité s’affiche d’elle-même, sans chichis ni contrainte, dans la langue même. « Faire, donner une leçon de morale à quelqu’un dans le but de l’instruire ou de le réprimander » ou « rendre l’homme moral ou plus moral, l’inciter à agir moralement, l’élever ou l’aider à s’élever dans l’ordre de la morale » ou « rendre conforme à la morale, soumettre quelque chose à des règles morales » (TLF), c’est un condensé des politiques que fixent les prophètes, les guides et autres chefs de parti, conducator, ayatollah, premier secrétaire, duce, führer, des organisations politiques modernes, c’est-à-dire totalitaires : prendre en charge non pas le monde ou les institutions, mais les hommes eux-mêmes, leur intimité, leur existence, leurs mœurs et faire en sorte que tout cela soit conforme aux normes que ces organisations imposent.    

 

 

08 avril 2013

Choc et chocs en séries

 

 

Le nom choc, dérivé du verbe choquer, est attesté au XVIe siècle comme terme militaire. Un choc, c’est la rencontre de deux armées.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui caractérise les emplois de ce nom, c’est la stabilité sémantique. En 1762, les académiciens distinguent quatre sens : « heurt d’un corps contre un autre corps », « rencontre et combat de deux troupes de gens de guerre » et « figurément (…) malheur, disgrâce qui arrive dans la fortune d’un homme » et « quelque attaque fâcheuse (de) santé » (DAF, 1762). En trois siècles, rien ne change vraiment, puisque ces sens se retrouvent quasiment tels quels, avec quelques extensions, dans la neuvième édition du même DAF, en cours de publication depuis 1994. Un choc, c’est la « rencontre brusque d’un corps avec un autre », la « rencontre et le combat de deux troupes qui s’affrontent ou qui se chargent », un « conflit, une opposition plus ou moins violente », un « état aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine », un « (figuré) évènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » et une « (familier) émotion violente causée par un fait inopiné ».

M. de Hollande, l’homme du socialisme restauré, n’a que le mot choc à la bouche. Il ne promet plus monts et merveilles (les promesses, c’était « avant »), il ne promet plus que des chocs (le choc, c’est maintenant) : choc de compétitivité, choc de simplification, choc de moralisation. Bientôt ce sera le choc de remaniement, le choc de dissolution, le choc de démission, etc. Tous les chocs sont possibles.

Soit les chocs des derniers jours : compétitivité, simplification, moralisation. Dans quel sens faut-il entendre choc ? « Etat aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine » ? « Evènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » ? « Emotion violente causée par un fait inopiné » ? M. de Hollande promettrait-il des événements malheureux ? Sans doute. Annoncerait-il un « état aigu et préoccupant » ? C’est fort possible. Voudrait-il ébranler les citoyens en leur causant des émotions violentes ? C’est probable. Ou bien il ne sait pas le français, ce dont les habiles ont pris conscience, à moins qu’il n’emploie choc dans un sens que Littré (1863-77) glose ainsi : « atteinte, revers subit » et qu’il illustre de cet exemple, inutilement insolent si l’on pense aux malheurs de M. de Hollande et de ses ministres : « ce choc ébranla sa fortune ». Oui, tout ce que dit (ou ne dit pas), décide (ou ne décide pas), pense (ou ne pense pas) M. de Hollande se retourne contre lui. Quand il traitait son prédécesseur de sale mec, de salopard, de l’Autre, il a lancé dans les airs, comme un personnage du Dîner de cons, un boomerang qui, quelques mois plus tard, lui revient au visage : c’est ça, le vrai choc.

 

02 avril 2013

Stigmatiser

 

 

Stigmate, stigmatiser, stigmatisation

 

En latin, stigmata, ce sont des « marques au fer rouge » et des « marques d’infamie ». Le nom stigmate qui en est emprunté est attesté au milieu du XVe siècle pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est parfois uniquement un terme « de piété ». Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) le définit ainsi : « marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François ». Il en va de même chez les autres lexicographes, tels Furetière (1690, Dictionnaire universel : « terme que les cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur séraphique père saint François »), Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences : « aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes »), les académiciens (1694 et 1762, DAF : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ », Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française : « en français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé »).

Au XIXe siècle, la nouvelle religion commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

            Ce serait une insolence que de penser que les consciencieux du social, petits et gros ou autres sociologueux, scienceux de l’homme, politiqueux, médieux, cultureux et sociaux cultureux, associateux, etc. qui emploient à tout instant le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

            En réalité, ce à quoi se réfèrent les sciencieux du social, c’est au sens judiciaire et moral de stigmates qui se développe à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835) ; « marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « figuré, imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant aussi  le nom stigmatisation : « (histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

            Ce que cherchent les consciencieux du social et les politiqueux à la Wieviorka, Liogier, Mucchielli, Dubet, Aubry, Duflot, Besancenot, et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est faire accroire que les musulmans, les clandestins, les Roms, les noirs, und so weiter, sont marqués au fer rouge par ces garde-chiourmes cruels et inhumains que sont les Français. Ces accusations sont tellement grotesques qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social, les cultureux de toute sauce et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

30 mars 2013

Crispations, peurs et autres fantasmes

 

Crispations

 

Le mot, attesté au milieu du XVIIIe siècle, est relativement récent et, comme la plupart des mots apparus au cours de ce siècle, c’est un mot savant et de savants, chirurgiens et médecins. Jean-François Féraud (1788) note que c’est un « terme de médecine, fort à la mode ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1762, il est défini ainsi : « resserrement qui arrive aux parties extérieures des choses qui se replient sur elles-mêmes par l’approche du feu » et « il se dit encore en médecine d’un effet à peu près pareil qui arrive dans les entrailles, dans les nerfs, etc. ». Ces deux sens « physiques » sont glosés ainsi dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du DAF : « rétraction qui plisse ou ride la surface d’un objet sous l’action d’un agent physique ou chimique (la crispation du cuir sous l’effet de la chaleur) » et « contraction involontaire, parfois à peine perceptible, de certains muscles, notamment sous l’effet d’une émotion ou d’un état de nervosité » (crispation des muscles de la main, du visage, d’un membre).

C’est en 1835 qu’est relevé pour la première fois l’emploi figuré de ce nom, celui-là même dont il est fait usage, dans des formes quasiment obligées ou attendues ou contenues, dès qu’il est question d’islam ou d’hostilité à l’islam. Ce sont les « organes », c’est-à-dire l’appareil idéologico-politique bien pensant (Le Monde, NO, Libération, service public « d’information » (comprendre : de propagande), Marianne), qui opposent à cette hostilité croissante le nom crispations, toujours employé au pluriel et souvent coordonné aux noms peurs et fantasmes. De cet emploi, les académiciens précisent en 1835 que crispation « se dit quelquefois (aujourd’hui, c’est « toujours »), par exagération et familièrement, en parlant de ce qui cause une vive impatience ou un grand déplaisir », comme dans ces exemples banals : « sa lenteur me donne des crispations » et « la seule vue de cet homme lui cause des crispations ». Selon Littré (1863-77), au figuré, causer des crispations, donner des crispations, c’est « causer une vive impatience, une vive irritation », les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, op. cit.) se contentant de faire suivre cet emploi du seul synonyme : « vif agacement ».

Le mot est condescendant, non pas le mot en lui-même, mais l’emploi qui en est fait par les organes, quand ils s’évertuent à discréditer, puisque telle est leur obsession, les Français, dès que ceux-ci osent porter un jugement retenu ou non dithyrambique sur l’islam, les musulmans, la grande civilisation islamique, qui est, comme chacun sait, supérieure à tout ce qui existe, a existé ou existera dans l’univers. La raison d’être de ce crispations méprisant est de disqualifier tout Français audacieux ou assez audacieux pour faire usage de la liberté d’expression et de pensée qui est pourtant garantie par les Constitutions et autres textes fondateurs de la France, de la République, de l’Europe, etc. Comme il n’est pas possible de faire taire ceux qui pensent ou ceux qui ont une connaissance raisonnée du monde, ce qui serait imiter les nazis ou les communistes, leur jugement est tenu pour nul et les lecteurs, auditeurs et autres téléspectateurs sont incités à tenir ces « crispations » pour de simples réflexes conditionnés de vieillards bornés, etc.       

 

26 mars 2013

Aubain, aubaine

 

 

Bien que le mot soit sorti de l’usage, il est encore enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième éditions, 1935 et depuis 1994) et dans le Trésor de la langue française (1971-94), suivi d’une définition élémentaire : « (droit ancien) étranger vivant en France et non naturalisé » (DAF, neuvième édition) et « étranger, qui est étranger » ou « étrangers, soumis comme tels à un ensemble de déchéances et particulièrement au point de vue successoral » (TLF).

Le mot, attesté au XIIe siècle, est ancien. C’est son origine, « obscure » (selon les modernes que nous sommes), qui a nourri les commentaires des lexicographes : latine ? francique ? autre ? Quoi qu’il en soit, ils s’entendent tous sur le sens, qui a été figé dans le droit ancien. La définition la plus claire est celle de Richelet (1680) : « C’est un étranger qui n’est pas né fort loin des pays qui sont sujets au Roi de France et qui, s’étant venu établir dans son royaume, y a acquis du bien et n’a point pris du Roi de lettres de naturalité » ou celle de Furetière (1690) : « Etranger qui habite dans un pays où il ne s’est point fait naturaliser ». De nos jours, cet état est fort commun, mais les étrangers ne sont plus nommés aubains, ce qu’ils sont pourtant. Certes le mot est désuet, mais ce qui l’a fait tomber en désuétude, c’est le changement du droit. Ce qui caractérisait les aubains, c’est le droit d’aubaine : ce droit n’était pas leur ; il était propre au souverain. Richelet expose clairement en quoi consiste ce droit d’aubaine : « (terme de jurisprudence française) c’est un droit par lequel le Roi succède aux étrangers qui se sont établis dans son royaume, qui y ont acquis du bien et n’ont pris aucunes lettres de naturalité du Roi, qui seul les peut donner ». Il est une autre explication, plus claire encore, celle de L’Encyclopédie (1751-72, d’Alembert et Diderot éditeurs) : « si l’aubain meurt en France, ses biens sont acquis au roi, si ce n’est qu’il en ait fait donation entre vifs ou qu’il laisse des enfants nés dans le royaume ». L’auteur de cet article indique que « les enfants d’un Français qui a séjourné en pays étranger n’y sont point aubains », que « quelques peuples alliés de la France ne sont point non plus réputés aubains » (Suisses, Savoyards, Ecossais, Portugais et Avignonnais) ou qu’un « étranger qui ne séjourne en France qu’en passant et qui ne s’y domicilie point, comme un marchand venu à une foire, un particulier venu à la poursuite d’un procès, un ambassadeur pendant tout le temps de sa résidence, ne sont point censés aubains », etc. En bref, le droit d’aubaine « est le droit qui appartient au souverain exclusivement à tout autre, de succéder aux étrangers non naturalisés, morts dans le royaume ». Les académiciens, dans les éditions successives de leur dictionnaire, se contentent de « (terme de chancellerie et de palais) étranger qui n’est pas naturalisé dans le pays où il demeure » et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de « étranger qui n’est pas naturalisé et qui est sujet au droit d’aubaine ».

M. de Hollande et son régime de la Restauration Socialiste sont aux abois et à l’affût de nouvelles recettes, pour combler ces tonneaux des Danaïdes que sont les budgets publics. La restauration du droit d’aubaine, ce serait pour ces budgets une aubaine. Voilà une suggestion (ironique) qu’ils sont capables d’entendre sérieusement et d’en ôter toute l’ironie. Les chefs d’escadrille se reconnaissent à ce que le quatrième ou le cinquième degré est, dans leur esprit, toujours un premier degré.

 

 

22 mars 2013

Extrémiste, extrémisme

 

Avec ces deux mots, attestés en 1915 (extrémiste) et en 1918 (extrémisme), en pleine guerre à outrance, laquelle s’est imprimée, dans ce qu’elle a pire, dans les significations et emplois de l’un et l’autre de ces deux mots dérivés de l’adjectif extrême, emprunté au latin extremus, qui a un sens « superlatif », maintenu en français, nous sommes en plein Modernistan. Ils sont même « emblématiques », comme on dit dans le charabia des media, de la modernité : ils en sont l’étendard et ils en ont les ingrédients : violence, imbécilité, politique, social, etc.

Ils ont fini par supplanter dans les emplois politiques l’adjectif et nom extrême qui leur sert de base. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relevait les divers sens ou emplois d’extrême : « porté au dernier point, au plus haut degré », « parti extrême (on dirait aujourd’hui extrémiste) parti violent, hasardeux », « qui est éloigné de l’état modéré », « qui outre, qui n’a point de mesure, en parlant des personnes ». Selon Littré, le contraire d’extrême est modéré, à moins que modéré n’en soit le cache-sexe ou la version présentable, comme dans ces célèbres musulmans soi-disant ou prétendument modérés, modérés en public, mais extrêmes en pensée, ou dans ces oxymores, dont la seule raison d’être est d’anesthésier les citoyens : islam modéré ou islamisme modéré. Ils sont modérés dans l’islamisme ou ils sont modérément islamistes : ce sont des extrémistes qui montrent patte blanche.  

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il est indiqué qu’extrémiste s'emploie surtout dans la langue politique pour caractériser ou désigner « celui ou celle qui est partisan des idées et des résolutions extrêmes », Mme de Beauvoir par exemple, qui fait cette confidence éloquent : « j’étais extrémiste : je voulais tout ou rien » (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Elle n’était pas rangée, mais dérangée. Aussi a-t-elle fait des risettes aux autorités « françaises » sous l’Occupation et à tous les camarades extrémistes de Chine, d’URSS, de Cuba, d’Egypte, etc. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extrémisme est « la tendance à adopter des opinions, des conduites extrêmes ». C’est ce petit lait qui nourrira les jeunes gens dans les années 1930-90, et aujourd’hui les fanatiques des banlieues islamisées.

Les académiciens sont manichéens dans le choix des exemples qui sont censés illustrer extrémiste dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire : « un extrémiste de droite ». Pour eux, il n’existe pas d’extrémiste de gauche, ni même d’extrême gauche, la gauche étant exonérée de tout ce dont la « droite » est accablée. A moins que leur manichéisme ne soit l’expression d’une prudence de Sioux, car ils savent que la « gauche », extrémiste par nature, est vindicative, hargneuse, coupeuse de têtes et peuplée de purificateurs ethniques, sociaux, intellectuels, etc.

 

    

 

06 mars 2013

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et persuadés d’être d’un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir le mot populisme.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd’hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française 1971-94). En 1937, le prix du roman populiste a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée, grand populiste s’il en fut. Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont fait des populistes leurs ennemis et les ont donc éliminés, les thèses de ces nouveaux Satan effaçant la lutte des classes. De fait, populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Aujourd’hui, en mars 2013, ceux qui sont accusés de populisme (donc de fascisme, de racisme, d’anticommunisme, de xénophobie, d’islamophobie, etc.) sont italiens. Or qu’observe-t-on ? Les élus du « Mouvement 5 étoiles » sont jeunes ; ils sont âgés en moyenne de 37 ans ; ils ont de dix à quinze ans de moins en moyenne que les élus du camarade PCI Bersani et du Commissaire politique Monti ; ils sont tous ou quasiment tous diplômés de l’enseignement supérieur (92% d’entre eux sont Bac + 5) ; près de 40% d’entre eux sont des femmes ; c’est leur premier mandat ; ils ont refusé de passer à la télé. Ces élus et ceux qui les ont élus sont jeunes, instruits, cultivés, majoritairement des femmes, « modernes » sur tous les plans ; et ce sont eux qui sont accusés, contre toute réalité, de « populisme ». L’accusation n’a aucun fondement : elle vaut les « fascistes » ou les « sales youpins » éructés par les communistes et les nazis (et inversement) de naguère. Populisme n’est plus que le « Vade retro Satanas » des nantis, assoiffés de pouvoir et d’argent, qui s’accrochent avec l’énergie des morts-de-faim à leurs rentes de situation.

 

 

03 mars 2013

Indignation

 

 

 

Surtout ne vous indignez pas, laissez cela au pape du vertuisme Hessel. Hessel mort, BHL fera l'affaire.

 

            En latin comme en français, dès le XIIe siècle, ce mot (indignatio en latin) a le même sens, lequel n’a guère changé en huit siècles, comme en témoignent les articles du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition en 1694 (« colère que donne une chose injuste et indigne ») à la sixième en 1835 (« sentiment de colère et de mépris, qu’excite un outrage, une injustice criante, une action honteuse, etc. ») et à la neuvième (en cours de publication depuis 1994 : « sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos révoltant ») ; du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « l’ indignation est une colère que donne une chose indigne, injuste, contraire à la raison, à la vertu ») ; du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « sentiment de colère et de mépris qu’excite une personne ou une chose indigne ») ; du Trésor de la langue française (1971-94 : « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme »), dans lequel apparaît une nouvelle notion, « dignité de l’homme », aussi vague qu’indigne ou indignité mais chargée de plus de moraline bonne nuit les petits suintant le progressisme progressiste.

C’est dans les anciens dictionnaires qu’est dévoilée la véritable nature de l’indignation. Qu’est-ce qu’une chose ou une personne indigne, sinon la chose ou la personne que l’indigné juge indigne, c’est-à-dire différente de lui ou de sa caste ou de sa classe sociale ou de sa race ? Pour qu’il y ait de l’indignation, il faut d’abord que soit distinguée une chose ou une personne, qu’elle soit isolée d’un ensemble, parce qu’elle est contraire ou hostile à tout ce que croit l’indigné ; ensuite celui-ci peut dénier à ce qu’il a étiqueté comme indigne le droit d’être ou d’exister ou de continuer à vivre ; en bref, le moteur de l’indignation ou ce qui en est le préalable, c’est, comme disent les consciencieux du social, gros ou petits, la stigmatisation. Le barrage ayant cédé, les flots d’indignation peuvent alors s’écouler.

Ce que fait l’indigné, c’est un départ entre le Mal (la chose ou la personne qu’il étiquette comme indigne) et le Bien, c’est-à-dire lui-même, ses valeurs ou ce qu’il croit être des valeurs, son clan, sa caste, sa race. L’indigné par excellence, c’est Savonarole, Khomeiny, Goebbels, Trotski, Lénine, Souslov, Mao, Pol Pot, Buffet, Besancenot, Royal… Il définit le Bien, il est le Bien, il commande l’armée du Bien. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) dit explicitement que l’indignation est l’affaire des « gens de bien », mot qu’il écrit sans majuscule à l’initiale : « colère qu’ont les gens de bien contre l’injustice et les méchantes actions ». Mais de tous les anciens lexicographes, le plus lucide est Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « déplaisir qu’on ressent lorsqu’il arrive du bonheur à celui qui ne le mérite point ». Autrement dit, la source de l’indignation, c’est l’envie, le désir non satisfait, la jalousie ; en bref, les pires de sentiments humains.

Les spécialistes de rhétorique, qui connaissent les ressorts cachés du cœur humain, comme on disait au XVIIe siècle, et qui étaient spécialistes de la « posture », du masque, des vices cachés, de l’hypocrisie, etc. l’ont compris, qui ont isolé une « figure » du « discours », qu’ils nomment indignation et qu’ils définissent ainsi : « figure de rhétorique, par laquelle un orateur invective et s’écrie contre quelque action ou quelque personne indigne » (Furetière, op. cit.) et surtout : « les rhétoriciens appellent indignation une figure de rhétorique par laquelle l’orateur témoigne la colère qu’il a de quelque chose, exagère l’indignité de quelque chose » (Académie française, 1694), comme un cabotin de théâtre de boulevard, ajouterai-je.

 

 

 

28 février 2013

Hessel

 

 

Le voyage en Indignistan d'Orimont Bolacre (J’y crois pas !, David Reinharc, 2011, 32 pages).

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et de ses potes socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

22 février 2013

Carence

 

 

Ce nom est emprunté au « bas » latin ou au latin tardif carentia, signifiant « privation » ou « indigence » et dérivé du verbe carere, « manquer de quelque chose ». Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1798 comme un « terme de pratique », c’est-à-dire de droit ou de jurisprudence. L’emploi qui en est fait ou en serait fait alors se limite au « syntagme » procès-verbal de carence : « procès-verbal qui constate qu’un défunt n’a laissé aucun bien » (1835, 1879). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) élargit le procès-verbal de carence aux constats d’huissier : « procès-verbal qui constate qu’un défunt n’a rien laissé ou qu’un débiteur est sans ressources ». En 1935, les académiciens notent, comme Littré, que le mot est employé en dehors de ce seul syntagme : « absence totale ou presque totale d’effets mobiliers dans une succession ou de meubles dans une saisie d’huissier » et « par extension, (le mot) désigne l’insolvabilité d’un débiteur ».

C’est dans la langue moderne que ce terme de droit, prenant le sens général de « manque », « insuffisance », « absence », s’étend à d’autres réalités que les procès-verbaux de notaire ou d’huissier : à l’éducation (« les incroyables carences d’éducation dont souffrent certains parmi ceux qui entrent dans nos facultés ? », 1966), à l’armée (les carences du commandement), aux devoirs (les carences d’une institution), à la médecine (carence de vitamines), à la psychologie (carence affective, maternelle, familiale) et surtout à la législation sociale, comme l’indiquent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) : « délai de carence (à l’occasion d’une interruption ou d’un arrêt de travail), délai pendant lequel le travailleur salarié ne perçoit pas les indemnités normalement servies par les assurances sociales ».

Cet emploi « hypermoderne », que les ministres de la Restauration socialiste ont remis au goût du jour, n’est pas relevé dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Pour les académiciens, il existe, pour carence, un emploi propre au droit (« absence de biens meubles saisissables lors d’une saisie d’huissier ou d’un inventaire »), à la morale et aux devoirs (« le fait pour une personne, un organisme, une autorité, de ne pas remplir ses devoirs, de manquer à ses obligations »), à la psychologie (« insuffisance de la présence morale des parents au cours de l’éducation d’un enfant »), à la pathologie (« insuffisance ou absence de certains éléments indispensables à la nutrition, au développement ou à la survie de l’organisme »). Que de carences ou les carences sont partout !, pourrait-on conclure, ce qui est fort paradoxal dans une société d’hyperconsommation et de surabondance. C’est au moment où les Français ne manquent de rien qu’ils font un usage étendu et quasiment illimité du mot carence, employé au pluriel, sans doute pour exagérer les manques et faire passer ceux qui se plaignent pour des victimes.

C’est d’ailleurs ce que les « nantis » de France, à savoir les fonctionnaires, ont réussi à faire accroire à leurs ministres fonctionnaires ou à leurs fonctionnaires de ministres. Entre fonctionnaires et socialistes de surcroît, il est facile de gober ou de faire gober les mêmes fables. Supprimer le (seul) jour de carence, c’est favoriser la croissance illimitée de l’absentéisme, donner le coup de grâce aux finances publiques qui sont à l’article de la mort et bien entendu discréditer la politique : tout pour les copains et les crétins. La vicomtesse Lebranchu, de la bannière socialiste des Côtes-du-Nord, a été maoïste quand elle avait vingt ans ou plus : elle sait comment conduire un pays jusqu’au fond de l’abîme. Les fonctionnaires croient dur comme fer qu’ils seront préservés de la catastrophe, sans doute par un tour de magie. Les naïfs, ils ne comprennent pas qu’ils creusent leur propre tombe et celles de leurs enfants à qui, comme les défunts sans le sou ou comme les faillis sans ressource, ils ne laisseront rien. Alors le procès-verbal de la France en carence, c’est-à-dire en faillite, dans le sens que le mot avait au XIXe siècle selon Littré, pourra être dressé.

 

 

 

 

16 février 2013

Abrutis !

 

 

            Abrutis ! Voilà un mot qui, prononcé à l’Assemblée nationale (sise dans l’ancien palais de ces ducs de Bourbon qui ont appris la politesse et à la courtoisie à la France – leçons dont M. le baron Bartolone, de la noblesse d’empire, a été apparemment privé), du « perchoir » et par le président en personne de cette assemblée d’élite, résonne comme un programme politique et peut servir d’emblème ou même d’étendard (« nous sommes tous des abrutis, première, deuxième, troisième génération ! ») au camp de celui qui le profère. En bref, il est, comme on dit, emblématique.

            Le mot, adjectif ou nom, est une forme (le « participe », dit « passé) du verbe abrutir, attesté au XVIe siècle et qui, dès qu’il entre dans la langue française, en concurrence avec abêtir d’abord, a le sens que lui donne sa formation (il est dérivé de brute) : « rendre (quelqu’un) comme une bête brute » ou "rendre stupide comme une bête brute" (Dictionnaire de l’Académie, de 1694 à 1935). Les causes de l’abrutissement sont l’alcool, le vin pris avec excès, le bruit, une chaleur très forte, une émotion violente, l’excès de travail, les sévices, la propagande, etc. Si l’on choisit le baron Bartolone, ce sous-orateur de cabaret, comme sujet d’observation, c’est la politique ou la passion partisane ou l’esprit militant qui rabaisse l’homme au rang de la bête stupide. Evidemment, les lexicographes actuels affinent la définition de ce verbe qui leur paraît, à juste titre peut-être, trop brute. C’est « diminuer les qualités physiques, intellectuelles ou morales de quelqu’un » ou « s’abaisser jusqu’à ressembler à une bête par le visage, par un amoindrissement important de son activité intellectuelle, de ses qualités morales » ou même « diminuer par un effort excessif ou mécanique sa valeur humaine et notamment intellectuelle » (Trésor de la langue française, 1971-94) et c’est « amoindrir les facultés intellectuelles », « rendre incapable de réflexion personnelle, abêtir » ou même « fatiguer, étourdir » (Dictionnaire de l’Académie, neuvième édition, en cours depuis 1994).

            L’adjectif et le nom abruti (e, s, es) sont d’un usage fréquent depuis le XIXe siècle et toujours dépréciatifs. Ce sont des injures « modernes ». Injures ? N’exagérons rien. Dans la bouche de M. le baron Bartolone, abrutis n’est pas une injure, mais un miroir. C’est de lui-même et de ses gentils camarades qu’il parle. Les Français traités d’abrutis par cet individu devraient être flattés de constater qu’ils obligent par leur seule présence la Bête stupide (ou immonde ?) à sortir de sa tanière et à se montrer au grand jour. L’abrutissement ne suffit pas, il faut aussi que le monde entier soit informé de cet état.  

 

 

11 février 2013

Dégager

 

 

Le verbe dégager employé à la deuxième personne du singulier de l’impératif, « dégage ! », est devenu le nec plus ultra de la pensée politique « engagée » (dégager va de soi quand on est engagé) ou le slogan préféré des musulmans et des gauchistes ou, pour faire court, des islamo-gauchistes. C’est l’injonction comminatoire adressée à la France par des fous furieux : « la France, dégage » ou « Hollande dégage » (du Mali ou de Tunisie) ou adressée par les gauchistes français ou par les musulmans français à l’encontre du juif et fils d’immigré Sarkozy « Sarko dégage ». C’est aussi le slogan qui s’est répandu comme la peste à Tunis, au Caire, en Lybie ou en Syrie lors des prétendues révolutions « arabes » ou pendant le cosidetto « printemps arabe ». De printemps, il n’y a pas eu, non plus que de révolution, mais il en est resté le slogan répété par les foules atteintes de psittacisme, que ce soit en France, en Europe, au Proche-Orient ou en Afrique. Voilà un verbe devenu mot d’ordre politique en arabe et qui connaît un destin hors du commun, ce qui en rend nécessaire l’examen.

Rien ne prédisposait ce verbe à devenir un slogan politique et encore moins à entrer dans la langue arabe, cette langue qui est supérieure, de milliers de coudées, à toutes les langues qui existent, qui ont existé ou qui existeront sur la Terre, parce que c’est la langue d’Allah en personne et de son messager « chair et os ».

Ce verbe est attesté au XIIe siècle et le premier sens dans lequel il est employé est celui de sa formation : dérivé du nom gage, il signifie « retirer ce qui était en gage » (chez l’usurier ou au Mont de Piété ou au Crédit Municipal). « Retirer ce qu’on avait engagé » (une terre, des pierreries, un manteau), écrivent les académiciens (1694), et « retirer ce qui était engagé, ce qui avait été donné en hypothèque, en nantissement, en gage » (de 1762 à 1935 et à la neuvième édition, en cours de publication). D’autres lexicographes reprennent cette définition : Littré en 1863-77, les linguistes du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels notent cependant qu’entendu ainsi, dégager est ou serait « vieilli ». Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est l’ampleur de l’éventail des sens de ce verbe dans la langue moderne. Il est en usage en chimie, en mathématiques, en météorologie, dans les finances, dans des sens figurés (dégager sa parole, dégager un soldat : « ne plus payer ses gages, le congédier »), en médecine, dans le vocabulaire de l’escrime et de la danse, et même du vêtement… En bref, c’est un feu d’artifice. Pourtant, aucun des lexicographes cités ne relève l’emploi injonctif et absolu (sans complément) de ce verbe dans le vocabulaire de la politique, sinon les linguistes du TLF, qui expriment volontiers leur fierté d’avoir conçu un dictionnaire « exhaustif », qu’ils ont nommé, pour cela, trésor, et qui se targuent de cet anticonformisme qui leur fait accepter tous les emplois, même les plus récents ou les plus bizarres, mais qui citent cet emploi dans une « remarque ». « En emploi absolu et à l’impératif, le verbe est fréquent en langue populaire ». Et de citer un extrait du Feu (1916) de Barbusse : « Dégagez, vous autres ! Ben quoi, dégagez, que j’vous dis ! (...) Allons, oust, la fuite ! J’veux plus vous voir dans le passage, hé ! ».

L’exposé des académiciens (neuvième édition, en cours) est sans doute plus complet. Cet emploi injonctif dépend du sens « faire qu’une chose ne soit plus obstruée, encombrée, dissimulée, etc. ». On dégage un couloir, un passage, une porte, un monument, la voie (ferrée) ; et, dans la langue populaire, qui n’est pas nécessairement celle du peuple, mais qui peut être, comme elle l’est aujourd’hui en France, celle des nantis et des élites : « dégager les lieux ou, elliptiquement, dégager, vider les lieux, s’en aller ». C’est désormais dans ce sens que le verbe « dégage » est en usage en arabe :

 دﺟاج

Sans doute faudrait-il écrire le premier avec trois points souscrits, au lieu d’un seul. Peu importe d’ailleurs. Le fait essentiel est l’appropriation par les arabes de cette injonction (ce qui prouve la profondeur de leur pensée politique et la grandeur de leurs ambitions), qui est devenue l’alpha et l’oméga de l’imaginaire politique de la Tunisie, de l’Egypte, de la Libye, de la Syrie et bientôt du Maroc, de l’Algérie, de l’Arabie, du Qatar ? A moins qu’elle ne devienne, comme elle semble y être destinée, l’horizon unique des quartiers, cités ou autres banlieues (à qui est adressée l’injonction ? A ceux à qui elle est proférée ou à ceux qui la profèrent ?), et même des partis politiques extrémistes, du type NPA ou PdG ou SFIC ou PC, qui s’empressent tous de répéter l’injonction, comme les valets répètent les ordres de leurs maîtres.

  

06 février 2013

Procréation, Assistance, Médecine

 

 

 

Dans le syntagme figé « procréation médicale (ou médicalement ?) assistée », tous les vocables font difficulté.

Dans le Dictionnaire critique de langue française (1788), Féraud remarque au sujet de procréation et de procréer, qui signifient « génération » et « engendrer », que ces deux mots « ne se disent sérieusement qu’en style de pratique » (ce sont des termes en usage au Palais (de justice) dans les procès) et que « hors de là, on ne peut s’en servir qu’en plaisantant ». Avec la procréation des socialos, il est évidemment hors de question de plaisanter : ce serait un crime de lèse-majesté. Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-74), la procréation, terme de jurisprudence, « est la génération des enfants ; c’est un acte qui est du droit naturel et qui est commun aux hommes avec tous les autres animaux ». Les socialos, écolos et autres gauchos veulent faire basculer ce terme du « droit naturel » vers l’artifice, c’est-à-dire la négation du droit, sous le prétexte que la procréation peut être effectuée par la technique médicale. Pendant huit siècles, puisque procréation est attesté au début du XIIIe siècle, en 1213 justement, le mot a signifié « génération » ou « action de procréer » - rien d’autre – et la chose était de la seule responsabilité d’un homme et d’une femme, qui n’avaient pas besoin d’un médecin manieur d’éprouvette pour faire cela. La seule question soulevée était celle des limites à mettre à la procréation, étant entendu qu’il n’était pas du destin des femmes de mettre au monde vingt enfants en vingt ans. Mais, apparemment, cela est en train de changer. Le syntagme figé procréation médicalement assistée est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). 

En latin, il n’est pas d’équivalent du nom assistance, mais seulement le verbe adsistere, qui a deux sens : « se placer auprès de quelqu’un, s’arrêter auprès de quelqu’un » ou « s’arrêter en se tenant droit, se tenir debout ». Le sens moderne « venir en aide à quelqu’un » n’est pas exprimé par l’équivalent du verbe latin assistere. En 1680, pour Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses), l’assistance est ou bien une « assemblée de personnes qui sont présentes à une action publique » ou bien une « aide », un « secours » ; assister, c’est « être présent, être spectateur de quelque chose, se trouver en un lieu » et c’est aussi « aider, secourir ». De même, Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « prêter secours à quelqu’un » et « être présent ». Ce sens, ainsi que le nom assistentia, sont propres à la langue latine de la chrétienté. Saint Augustin emploie assistentia au sens d’« aide ». Autrement dit, assister dans le sens d’aider et assistance dans le sens d’aide sont deux mots chrétiens ; et depuis un siècle ou plus, ces mots sont dévoyés, dans la procréation assistée par exemple. Le monde est plein d'idées chrétiennes devenues folles, disait un sage : encore une. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) note que le nom assistance s’étend à tout ce qui est social ou y ressemble : « assistance publique, ensemble de l’administration et des établissements qui viennent au secours des malades et des nécessiteux ». Le sens social se développe au XXe siècle, grand siècle de la religion sociale. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé les emplois suivants : œuvres d’assistance, assistance judiciaire, assistance privée (ou « secours de tout genre donné par les sociétés particulières »). Le développement du sens social entraîne la lente disparition du vieux sens de « présence », mentionné comme rare ou vieilli dans le Trésor de la Langue française (1971-94). Même le sens ancien attesté au XVe siècle, « action d’aider quelqu’un dans ses fonctions », a vieilli, au profit du sens, « action de secourir quelqu’un », propre à la législation sociale. Ainsi, chez Jaurès : « les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance sociales, ne représentent encore qu’une faible fraction des budgets d’Etat ». En un siècle, tout ce dont Jaurès notait l’absence est devenu présence massive : la « fraction des budgets d’Etat » est presque le tout ; le social qui était réduit à la part congrue est devenu l’essentiel : assistance éducative, judiciaire, médicale gratuite, psychiatrique, publique, et même dans le domaine international : assistance technique des Nations Unies, internationale, nucléaire, maritime. Même les sociétés d’assurance vendent de l’assistance aux personnes dans le monde entier. En un siècle donc, le mot a été accaparé par les juristes et autres spécialistes du social et la chose qu’il désigne fait la seule activité des « acteurs sociaux ». Même la procréation relève de l’assistance et même la médecine. Naguère, il était entendu que le but de la médecine était de soigner les malades ; aujourd’hui, c’est à elle qu’il incombe d’offrir du confort ou de satisfaire des envies puériles.

Voilà qui donne une image fidèle de l’ordre nouveau de la France ou, comme on voudra, des rets dans lesquels, peu à peu, elle agonise. 

 

 

02 février 2013

Gestation

 

 

 

En latin, le nom gestatio, dont a été emprunté au XVIe siècle gestation, est dérivé du verbe gestare, qui signifie, entre autres sens, « porter çà et là », « porter sur soi », « transporter » et « se faire porter en litière ». Ce nom latin désigne l’action de porter ou la promenade en litière ou en voiture. C’est dans ce dernier sens qu’il survit dans la langue de l’ancienne médecine de la Renaissance sous la forme gestation : « sorte d’exercice propre à stimuler les forces ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), ce terme de « gymnastique médicale » est défini ainsi : « sorte d’exercice d’usage chez les Romains pour le rétablissement de la santé ; il consistait à se faire porter en litière, en chaise, ou à se faire traîner rapidement, soit dans un charriot, soit dans un bateau sur l’eau, ainsi de donner au corps du mouvement et de la secousse ». Les médecins anciens, comme Celse, ont prescrit cet exercice pour traiter les « maladies chroniques ». Les encyclopédistes ajoutent (c’est très sérieux, ils ne plaisantent pas !) : « nos médecins modernes recommandent aussi la gestation dans des voitures un peu rudes, et non pas dans celles qui mollement suspendues indiquent des sybarites dans une nation guerrière : toute gestation où l’on se sent à peine mouvoir ne peut produire aucun effet ». A Rome, les malades y préféraient la « promenade à pied » ou la promenade d’après-dîner.

            C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent la gestation : « sorte d’exercice en usage chez les Romains pour le rétablissement de la santé ; il consistait à se faire porter en chaise ou en litière, à se faire traîner rapidement dans un chariot ou dans un bateau, afin de donner au corps du mouvement et de la secousse » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, Littré 1863-77). C’est Féraud (in Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui le premier indique le sens moderne, qui concurrence le sens ancien : « grossesse des animaux ». Féraud précise : « Pour les femmes, on dit grossesse ». A partir de 1835, les académiciens enregistrent le sens moderne : « état d'une femelle qui porte son fruit et le temps que dure cet état » (la femelle pouvant être une femme : la gestation de la femme est de neuf mois), tandis que le sens ancien disparaît peu à peu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait de gestation un « terme d’histoire naturelle » : c’est « l’état des femelles des mammifères qui ont conçu ; durée de cet état », sans préciser si cet état se dit aussi des femmes. En 1932-35, les académiciens franchissent le pas et incluent les êtres humains dans la gestation : « état d’une femme enceinte, d’une femelle qui porte son fruit, et le temps que dure cet état » (Dictionnaire de l’Académie française). C’est aussi ce qu’en disent les auteurs de dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française : « activité physiologique ou état d’une femelle vivipare à partir du moment où elle est enceinte jusqu’à l’accouchement » (synonyme (en parlant d’une femme) grossesse) et l’Académie (neuvième édition, en cours de publication) : « (physiologie) état d’une femme enceinte ou d’une femelle vivipare gravide ; le temps que dure cet état, entre la conception et la naissance ».

            La grande affaire des petits amis et très riches marquis de M. de Hollande et de son gouvernement, c’est la cosidetta « gestation pour autrui ». Une femme, car seule une femme peut le faire, les hommes n’en sont pas (encore) capables (mais cela ne saurait tarder, si M. de Hollande y fait travailler ses juristes et communicants), porte l’embryon d’une autre femme et donne naissance à l’enfant de cette autre. La première, dite « mère porteuse », généralement très pauvre, compte sur son ventre pour ne pas mourir de faim ; la seconde, qui ne porte pas encore de nom (mère par procuration, par substitution, par transaction ?), généralement très riche, y trouve le confort. Comme les anciens très riches et très décadents Romains, elle paie (sans doute mal) des porteuses qui la promènent en litière. Remake des reines fainéantes des vieux livres d’histoire. Tout cela pue le fric, le fric, le fric. On rétablit l’esclavage pour le confort de quelques-uns et –(z)unes, tou(te)s LGTB, (non ?) « gendré(e)s », tou(te)s fervent(e)s admirateur(trice)s des milliardaires PB ou autres. Ces très riches marquis sont « de gauche » ou se disent « de gauche » ; ils sont progressistes à tout crin ; ils achètent des corps pour assouvir des désirs enfantins, mais la baronne Taubira du Moroni, Dame Duflot et le sieur Ayrault de Saint-Herblain les approuvent, les soutiennent, les financent sans doute. Les enfants pour soi nés à la suite d’une gestation lucrative à l’étranger seront même automatiquement français, a décidé la Baronne. Qu’en pensent ses amis guyanais ? La gestation, c’est, mais pas pour tous, la promenade de santé en litière tandis que le « travail » est fait par les malheureuses du tiers-monde qui ont besoin de quelques centimes d’euros pour nourrir leurs enfants et qui sont soudain réduites au statut de femelles. Et tous ces marchandages plus immondes que la Bête du même nom n’existent que pour satisfaire les caprices des homos et des homos(es) !  

 

26 janvier 2013

Otage

 

 

Dans la langue française, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le mot otage n’a jamais désigné les actes barbares que sont aujourd’hui les prises d’otage ou le sort indigne qui est réservé aux otages. Il est dérivé du nom « hôte » et il a désigné d’abord une maison ou une demeure où était accueilli un hôte. Au XIesiècle, prendre en ostage quelqu’un, c’était l’héberger. L’otage n’était donc pas chez lui, mais chez autrui, celui qui lui offrait l’hospitalité et l’accueillait pour garantir l’exécution d’une promesse ou d’un engagement ou d’un traité. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : « Gage qu’on donne pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (exemple : « on a donné six seigneurs en otage ») et le mot « se prend aussi pour les personnes qu’on met en otage ». Dans l’édition de 1762, la définition est plus claire. Un otage est « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l’exécution d’un traité, d’une convention ». Les académiciens ajoutent : « il ne se dit proprement qu’en parlant d’affaires d’État ». Autrement dit un otage n’est jamais retenu contre son gré ; il est toujours volontaire ; il atteste par sa bonne volonté que les engagements pris par son camp seront tenus au iota près. Il sert donc de garantie au respect de la parole donnée ou des engagements pris.  Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), le terme otage relève du « droit politique » et le sens qui y est donné est celui que l’on peut lire dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « un otage est un gage de la sureté d’une convention ; l’on joint quelquefois aux traités de paix, pour sureté de leur exécution, des otages, des gages ou des garants. Les otages sont de plusieurs sortes, car ou ils se donnent eux-mêmes volontairement, ou c’est par ordre de leur souverain, ou bien ils sont pris de force par l’ennemi… »

Le sens moderne, à savoir « personne que l’on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l’on exige », commence à être attesté dans un mélodrame de La Martelière qui a été joué pendant la Terreur. Les événements politiques d’alors (massacres dans les prisons, génocide en Vendée, exécutions pour simple divergence d’opinion, etc.) ont sans doute favorisé l’apparition de ces actes immondes, comme l’atteste cet emploi, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-72) : « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Pourtant, les auteurs de dictionnaires, pendant tout le XIXe siècle, n’ont pas jugé bon d’enregistrer ce sens. Ils ont préféré s’en tenir à la définition « chevaleresque » de l’otage : « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc., remet à ceux avec qui il traite ou qu’il exige qu’on lui remette, pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (DAF, 1835) et « sûreté qu’on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l’exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

 Il faut attendre le XXe siècle, ce sinistre siècle des ténèbres, pour que soit glosé le sens moderne : dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « il se dit encore de personnes que l’on arrête et que l’on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l’on exige », dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne dont on s’est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ».

Il suffit de comparer la définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication depuis 1994) : « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences », laquelle décrit parfaitement ce que font musulmans, islamistes, djihadistes, etc. partout où ils sévissent, à celle de la quatrième édition de 1762 : « personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention », pour prendre conscience que, dans ces affaires-là comme dans tant d’autres, la civilisation, dont les modernes sont si fiers, a surtout régressé et que le progrès s’est fait sans doute, mais vers la barbarie.

 

24 janvier 2013

Consistant

 

 

 

Oui, M. de Hollande a déclaré, il y a quelques jours, à propos de la cosidetta « manif pour tous » du dimanche 13 janvier, qu’elle était « consistante ». Oui, consistante. M. de Hollande parle le français de M. Prudhomme ou de M. Perrichon, mais on ignorait qu’il le parlait aussi mal ou, pour employer ses mots, de façon aussi peu consistante.

Consistant est attesté comme adjectif au XVIe siècle, mais l’emploi premier qui en est fait, comme forme du verbe consister, est antérieur. Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, il n’est même pas défini (dans les éditions ultérieures, le sens en est paraphrasé par « qui consiste ») mais seulement illustré par ce même exemple, répété jusqu’en 1835 : « une terre consistante en bois, en terres labourables, prés, etc. ». A la fin du XVIIIe siècle, est relevée l’esquisse du sens moderne de consistant, sens qui est propre d’abord aux sciences physiques d’alors (quelque peu balbutiantes, à dire vrai) : « en physique, il signifie qui a quelque degré de solidité » (1798, 1835).

C’est Littré qui, le premier semble-t-il, donne à la définition de cet adjectif un peu de consistance : « qui a de la consistance » (un système consistant, un homme consistant), « qui a une certaine cohésion » (les corps consistants, des sirops consistants), « qui consiste en, qui est composé de » (un domaine consistant en bois, terres labourables, etc., une escadre consistant en vingt vaisseaux) (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les divers synonymes que proposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont, se rapportant à des choses (sol ou terrain), compact, dur, ferme, solide ; à des liquides (gelée, graisse, huile, pâte, bouillie), épais, pâteux, visqueux ; à des repas ou au petit déjeuner, abondant, copieux, important, solide ; à quelque chose d’abstrait (apparence, image, caractère, plaisir) ferme, résistant, solide, stable. Aucun des emplois de cet adjectif ne se rapporte à des personnes qui se rassemblent pour défendre une opinion.

Ou bien, M. de Hollande est un grand logothète, capable d’inventer de nouveaux mots ou de nouveaux emplois, auquel cas, il mérite d’entrer au Panthéon des Grands Hommes ; ou bien, il connaît admirablement bien le français. En français classique et dans la langue de la religion, les consistants étaient des « pénitents qui, chez les premiers chrétiens, assistaient aux mystères sans pouvoir communier » (Littré, op. cit.) – définition qui pourrait assez bien s’ajuster aux personnes qui protestaient contre le mariage homo. Mais il suffit d’écouter M. de Hollande, orateur médiocre, bien en-dessous de M. Prudhomme, pour se convaincre que ces deux hypothèses (logothète ou grand connaisseur de la langue) forment un costume bien trop grand pour M. de Hollande. On s’en tiendra au premier constat : il parle comme un pied.

 

 

 

 

14 janvier 2013

Homo

 

 

            Homo est, disent les linguistes, un morphème qui sert à former d’autres morphèmes, adjectifs, noms, verbes, tels homogénéiser, homothétique, homogamie, etc. mais qui, à la différence des noms, verbes, adjectifs qu’il contribue à former, n’est pas autonome et ne peut donc pas être employé seul. S’il l’est, comme adjectif ou nom, comme dans « le mariage homo » ou « les homos ont décidé que… », c’est qu’il n’est plus un « élément formant », ni un morphème autonome, mais un adjectif ou un nom.

            Jusque là, pas de difficulté. L’intérêt de ce morphème non autonome est le sens qu’il a aussi bien en français qu’en grec. Homo, en grec et en français, signifie « semblable », « même », « pareil ». C’est une façon de désigner l’identité, non pas au sens d’ipséité, mais au sens de mêmeté. Etre homosexuel(le), c’est préférer le même, le pareil, l’identité, celui ou celle qui est du même sexe que soi, comme d’autres préfèrent leurs frères à leurs cousins, leurs cousins à leurs voisins, leurs voisins à ceux qu’ils ne connaissent pas, ceux qu’ils ne connaissent pas, mais qui sont leurs compatriotes, aux étrangers et, pour couronner le tout, s’ils sont aryens ou musulmans, les aryens aux juifs ou les musulmans aux mécréants…

            Il n’est rien de plus banal, ni de plus commun dans le monde. C’est même la grande loi qui régit l’humanité.

            Même les bien pensants qui larmoient au quotidien Le Monde, même, et surtout devrais-je écrire, les hiérarques socialos ou écolos ou encore les activistes qui avancent à la sauce raciste préfèrent un membre de leur famille à un étranger et, s’ils exercent un semblant de pouvoir, ils sont prêts à prodiguer avantages, passe-droits, sinécures, privilèges aux leurs au détriment des autres et des étrangers. M. de Hollande procède ainsi, comme n’importe quel tyranneau arabe. Il se plie à la grande loi – ce en quoi il fait preuve d’intelligence, puisqu’il sait y adapter ses décisions.

            Le problème, car il y en a un, est que ces militants de l’homo – du pareil, de l’identique, du même – et de la préférence accordée au même sont aussi ceux qui dispensent au monde entier de belles leçons sur l’Autre (qu’ils écrivent avec un A majuscule), sur l’urgente nécessité de s’ouvrir à l’Autre, d’accueillir l’Autre, de se faire Autre. Pure comédie, habituelle tartufferie, simulacre de pantomime, direz-vous. J’en conviens. Le fait est, incontestable, que la différence majeure dans l’humanité, celle qui est la plus malaisée à affronter et à accepter, est la différence sexuelle. La grandeur est de la préserver, pas de la nier ou de la haïr. Or les promoteurs de l’homo, du mariage homo, de l’homophilie et de l’homogamie, etc. haïssent l’Autre, l’hétéro, la différence. Ils sont altérophobes et hétérophobes ; ils ne sont que cela. Ils ne comprennent même pas ce qu’ils font, ni qui ils sont.  

     

05 janvier 2013

Sultan

 

 

 

 

Le sens de ce mot, emprunté à l’arabe où il signifie « pouvoir, autorité, domination », ne soulève pas de difficulté. Attesté dans l’ancienne langue française sous la forme soudan (« prince souverain mahométan »), puis à compter du début du XVIe siècle sous sa forme actuelle, il désigne le souverain de certains pays musulmans. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) et Furetière (1690, Dictionnaire universel) relèvent les deux formes : le sultan, « c’est le grand seigneur », le soudan, « un prince souverain de quelque pays et qui faisait hommage au grand seigneur » (Richelet) ; le sultan est un « titre qu’on donne aux empereurs d’Orient » (« ce mot est turc et signifie Roi des Rois »), le soudan ou soldan, un « prince mahométan » (Furetière). Les académiciens n’enregistrent que sultan : « titre qu’on donne à l’empereur des Turcs et à tous les princes de la religion mahométane » (DAF, 1694, 1762 et suivantes ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C’est aussi, à peu de choses près, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « dans les pays musulmans ou fortement islamisés, chef temporel puis souvent également spirituel, souverain d’un État plus ou moins important » et « souverain de l’Empire ottoman » (synonymes Grand Seigneur, Grand Turc).

A partir de cet emploi objectif et de pure désignation s’est développé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un sens figuré ou étendu : « despote, tyran ». Le fait que ce sens figuré se soit développé à partir de la façon tyrannique dont le pouvoir est exercé au nom de l’islam et par les musulmans illustre ce qu’est l’autorité ou la domination « en terre d’islam ». Les auteurs de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72) sont les premiers à porter un jugement, sans doute hostile ou méprisant, mais assez juste à dire vrai et fort lucide, sur la réalité des pays musulmans : « Le sultan, est-il écrit à l’article portant ce titre, exerce sur ses sujets l’empire le plus despotique ». Suit un exposé argumenté qui justifie le despotisme attribué à ce pouvoir : « selon la doctrine des Turcs, leur empereur (à savoir le sultan) a le privilège de mettre à mort impunément chaque jour quatorze de ses sujets, sans encourir le reproche de tyrannie, parce que, selon eux, ce prince agit souvent par des mouvements secrets, par des inspirations divines (comprendre : allahiques), qu’il ne leur est point permis d’approfondir ». Ce despotisme n’est guère efficace, les sultans étant souvent « exposés à la fureur et à la licence d’un peuple furieux et d’une soldatesque effrénée qui les dépose et les met à mort, sous les prétextes les plus frivoles ». Bien entendu, l’étiquette met entre les sultans et leurs sujets la plus grande distance possible : « on n’aborde le sultan qu’avec beaucoup de formalité ; nul mortel n’est admis à lui baiser la main (de peur qu’elle ne soit mordue ?)… Le sultan n’admet personne à sa table ; nul homme n’ose ouvrir la bouche sans ordre dans son palais ; il faut même y étouffer jusqu’aux envies de tousser ou d’éternuer ; on ne se parle que par signe ; on marche sur la pointe des pieds ». Le pouvoir exercé par le sultan est absolu et sans limite : « les résolutions prises par le sultan passent pour irrévocables, quelque injustes qu’elles soient ; il ne peut jamais se rétracter. Ses ordres sont reçus comme s’ils venaient de Dieu même (comprendre : Allah), et c’est une impiété que d’y désobéir ; quand il veut faire mourir un grand vizir, il lui signifie sa sentence par écrit… Le vizir obéit sans hésiter, sans quoi il serait déshonoré et regardé comme un impie et un excommunié ».

Au XVIIIe siècle, les « intellectuels » ou ce qui en tenait lieu ne se prosternaient pas devant les tyrans. Ils n’essayaient pas non plus d’abuser leurs contemporains en leur racontant des histoires à dormir debout sur les lumières de l’islam, sur « notre ami le Roi », sur l’émir du Qatar ami de la France, sur la modération et la tolérance des Séoud qui se succèdent sur le trône d’Arabie, sur Bouteflika ou Saddam Hussein, etc. etc. etc.

Le sens figuré de sultan est relevé dans les éditions de 1798, 1835, 1879 du DAF : « il se dit figurément et familièrement d’un homme absolu, tyrannique », dans le DLF de Littré (« figuré, par extension, il se dit d’un prince absolu comme les sultans » ; « figuré et familièrement, homme absolu, tyrannique ») et dans le TLF : « vieilli, homme qui, par son état, sa situation, ses actes, présente certaines caractéristiques propres à un sultan ».

Il fut un temps, bien révolu hélas, où les intellectuels ne se berçaient d’aucune illusion sur la brutalité tyrannique des pays et communautés islamiques, comme s’il était dans la nature de l’islam d’engendrer un pareil despotisme, non éclairé évidemment, sauf par les musulmans dits « modérés », quand il ont trop picolé au H. Cette insolence ancienne est en train de disparaître. Dans le TLF, le sens despotique est tenu pour vieilli et les académiciens en 1932-35 (huitième édition du DAF) ne l’enregistrent pas, ouvrant des brisées sur lesquelles marchent aujourd’hui tous ceux qui pensent bien. C’est pourquoi l’Elysée et Matignon viennent d’attribuer le grade de chevalier de la Légion d’honneur à un des thuriféraires établis en France de ces pouvoirs tyranniques, le sinistre imam Obrou. En matière de prosternation devant le despotisme incarné, il est difficile de faire plus servile.     

 

 

02 janvier 2013

Métèque

 

 

Ce nom est attesté en français à compter du milieu du XVIIIe siècle et avec le sens que metoikos (en latin metoecus) avait en grec : « étranger domicilié à Athènes ». Les académiciens, qui l’enregistrent à compter de la septième édition (1879) du DAF, le présentent comme un « terme d’antiquité » : « nom à Athènes des étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1879), « nom donné en Grèce aux étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1932-35) et, propre à l’antiquité grecque, « nom donné, sans valeur péjorative, aux étrangers établis dans une cité, qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en fait un terme propre à l’antiquité grecque : « à Athènes, étranger domicilié », formé, écrit-il, d’un mot indiquant changement » (meta) et « d’un autre signifiant maison, demeure » (oikos – c’est donc quelqu’un qui a changé de résidence et qui, de chez lui, s’est établi à Athènes) – ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Histoire grecque) étranger domicilié dans la cité, protégé par la loi et soumis, d’une façon générale, aux mêmes obligations militaires et fiscales que les citoyens, sans être admis, toutefois, à la citoyenneté ».

C’est à quelques détails près le statut juridique des étrangers qui aujourd’hui résident légalement en France, mais qui ne sont pas soumis à des « obligations militaires » - les Français non plus d’ailleurs. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de désigner ces étrangers du nom de métèques. La prudence a rendu ce mot tabou ; il est désormais banni du vocabulaire, bien qu’il n’ait rien d’infamant. Ce qui en rend l’emploi impossible, c’est sa valeur péjorative. Au début du XXe siècle, métèque, utilisé hors de ce contexte de l’antiquité grecque, a désigné péjorativement des étrangers : « il se dit, en mauvaise part, d’étrangers séjournant dans un pays » (DAF, 1935) : « par extension, péjorativement, personne, souvent étrangère, dont l’aspect exotique, l’allure, le comportement n’inspirent pas confiance » (TLF, 1971-94 ; ou encore : « par extension (métèque) s’emploie parfois, dans une intention insultante, pour désigner un étranger ou une personne d’origine étrangère » (DAF, neuvième édition).

Voilà comment un nom qui désignait objectivement des personnes sans porter sur elles le moindre jugement est devenu inemployable. Il n’est pas le seul de ces mots parfaitement honorables qu’un usage abusif a relégués dans les culs de basse fosse de la langue : les bien pensants et dominants actuels en éliminent ainsi des dizaines chaque mois.

 

 

01 janvier 2013

Voeux

 

 

Arouet le Jeune souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc.

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, les chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658 ; en 2011, de 147.154 de 439.229.  

 

En 2012, la NLF a eu 157.902 visiteurs qui ont lu 490.182 pages.

 

30 décembre 2012

Retoquer et toquer

 

 

Le verbe toquer, attesté au début du XVIe siècle, est, selon les académiciens (DAF, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) un « vieux mot, qui signifiait autrefois « toucher, frapper » : il ne se dit plus que dans cette phrase au figuré qui toque l’un, toque l’autre pour dire qui offense l’un, offense l’autre ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), il est ajouté ceci : « le participe passé toqué s’emploie très familièrement comme adjectif et signifie « qui a le cerveau fêlé, qui est un peu fou » (il est toqué) : il s’emploie aussi substantivement : un toqué, une vieille toquée ».

De ce verbe toquer est dérivé le verbe retoquer, attesté en 1807, dans un dialecte de l’Est de la France, avec le sens de « être refusé » (au baccalauréat, à un examen, à un concours). Les académiciens ignorent ce mot, mais Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y consacre une entrée, dans laquelle il donne à ce « terme familier », qui est surtout employé au passif (« être retoqué ») le sens de « refuser à un examen », comme dans l’exemple : « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». Il s’emploie aussi au sujet des candidats à la députation qui ne sont pas élus. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent retoquer comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe) et ils y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Retoquer est dérivé de toquer, comme refaire de faire ou représenter de présenter. En théorie, entre un verbe et un autre verbe qui en est dérivé avec adjonction du préfixe re -, il existe des rapports de sens. Il semble qu’il n’y ait pas de lien sémantique entre « toucher » ou « frapper » et « échouer à un examen » ou « refuser (quelqu’un) », à moins que retoquer ne soit lié au sens figuré de toquer (« avoir l’esprit dérangé ») et que les personnes retoquées l’aient été parce que les examinateurs ou les électeurs les avaient tenues au préalable pour des toquées. Ce lien sémantique éclaire la décision récente du Conseil Constitutionnel qui a retoqué trois articles de la loi budgétaire qui semblaient avoir été rédigés par des toqués et sous la pression de toqués.

Le Trésor de la langue française est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n’enregistre pas l’emploi politique de retoquer, en parlant non pas d’une personne, mais d’un projet de loi, et plus particulièrement d’un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (c’était fort rare il y a vingt ans) ou d’un projet de loi repoussé par l’Assemblée nationale ou le Sénat. Il est vrai que les membres du Conseil Constitutionnel sont, pour beaucoup d’entre eux, des retoqués du suffrage universel : Sarkozy, Giscard, Chirac (deux fois) et qu’en matière de retoquer, ils y entendent beaucoup. Quoi qu’il en soit, un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf ou dix individus que personne n’a élus ou qui ont été retoqués à plusieurs reprises, comme si ces individus tenaient les élus du peuple pour des potaches que l’on peut faire échouer pour une virgule mal placée à un examen auquel personne n’échoue.

20 décembre 2012

Repentance

 

 

 

Ce nom, dérivé du participe présent du verbe repentir et formé de ce suffixe – ance qui retrouve depuis quelques années (gouvernance, maltraitance, impédance, etc.) sa productivité passée, est attesté depuis le XIIe siècle. C’est le regret des fautes ou des péchés commis. Dans L’Encyclopédie (1751-1772, d’Alembert et Diderot éditeurs), est citée, à l’article repentance, terme de théologie, la définition qu’en donne un des pères de l’Eglise, Clément d’Alexandrie : « La repentance, c’est de ne point retomber, s’il est possible, dans les mêmes péchés, mais d'arracher radicalement du cœur tous ceux que nous connaissons pouvoir nous priver du salut ». L’auteur de cet article, le chevalier de Jaucourt, ajoute, parce qu’il estime que la citation épuise le sens de ce mot, que L’Encyclopédie « ne souffre pas de plus grands détails » et « n’admet en ce genre que des définitions simples et vraies ». Dans toutes les occurrences relevées, par exemple celles-ci « en la fin ont eue confession et bonne repentance de leur méfait » ou « le prophète… commande à ceux qu’il exhorte à repentance d’avoir un nouveau cœur », repentance a le même et unique sens, glosé tantôt par « repentir » (Richelet, 1680), tantôt par « action par laquelle on se repent » (Furetière, 1690), tantôt par « regret » ou « douleur qu’on a de ses péchés » (Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935), tantôt par « douleur qu’on a de ses péchés, de ses fautes » (Littré, 1863-77), tantôt par « regret douloureux que l’on a de ses péchés, de ses fautes et désir de se racheter » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples qui illustrent ce sens sont tous en relation étroite avec la religion catholique : « avoir repentance de ses péchés » (1680), « il ne se faut présenter au tribunal de la confession qu’avec une vive repentance de ses péchés » (1690), « il est mort avec beaucoup de repentance, avec une grande repentance de ses péchés (DAF, de 1694 à 1935).

En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) remarque que « le mot est un peu vieux » et il recommande d’employer l’infinitif substantivé repentir. En 1694, les académiciens jugent qu’« il vieillit » et dans les éditions suivantes, ils en limitent l’emploi au vocabulaire de la dévotion : « on ne s’en sert guère qu’en termes de dévotion » (1718, 1740, 1762, 1798, 1835) ou de la piété : « il ne s’emploie guère que dans le langage de la piété » (1879, 1935). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume assez clairement à quel point est restreint l’emploi de repentance : « on ne s’en sert qu’en termes de dévotion et en parlant des péchés », alors que repentir, qui a un sens moins étroit, « est plus noble ». « Vieilli ou littéraire », jugent les auteurs du TLF qui en font un mot spécifique du vocabulaire de la religion, sans préciser quelle religion ils désignent (catholique, chrétienne, protestante, juive peut-être, mais en aucun cas islamique). Ils illustrent ce sens d’exemples tirés de Joseph de Maistre et d’un extrait de Judaïsme d’Epstein traduit par un dénommé L. Jospin en 1959 : « le Jour du Grand Pardon est un jour de « tourment de soi » (abstention totale de nourriture et de boisson) et de contrition, de repentance et de confession ». Si le traducteur L. Jospin est celui dont parlent les gazettes depuis 1981, la traduction d’un ouvrage sur le judaïsme par un trotskiste, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable, mais à Lutte des Classes ou à Révolution permanente, mérite d’être lue – serait-ce pour s’en gausser. Que les plus téméraires d’entre vous s’y hasardent et fassent part de leur sentiment.

Pendant huit siècles, le mot est resté massivement stable et quasiment immuable. Or, depuis quelques années, depuis que les Français se sont mis à se cracher dessus ou, plus exactement que des Français, souvent des néo-Français, ont trouvé leur plaisir sadique dans la haine de la France ou des Français, comme si les Français étaient de pauvres colonisés, repentance « a bougé », comme on dit dans la branchouille gauchisante. Naguère, c’était un terme de « dévotion » ou du « langage de la piété ». Tout cela est terminé. La dévotion et la piété se sont amuïes, remplacées par les mises en examen et les accusations sans preuve. Aucun des dictionnaires cités ci-dessus n’enregistre les emplois actuels et modernes, c’est-à-dire politiques et sociaux, de repentance : à savoir les mises en demeure comminatoires de tyrans ou d’organisations racistes qui obligent la France (et les Français) à se repentir d’exister et de refuser le sort des Arméniens de 1894 à 1923 ou celui des Juifs de 1933 à 1945. C’était l’un des derniers mots qui ait conservé un sens religieux. Il a basculé, comme militant, manifestation, création, organisation, propagande dans le social, le sociétal, le sociologique et, bien sûr, l’inévitable culturel – toutes réalités qui ont pris la place de la religion. Ce en quoi la repentance est désormais haïssable, c’est que, d’individuelle et privée, elle est devenue collective et publique. Dans la religion, elle touche une personne. Le social a collectivisé tout ça. Désormais, c’est un peuple  qui est contraint de se repentir de crimes imaginaires, celui d’exister par exemple, dont, bien entendu, il est totalement innocent et que même ses très lointains ancêtres du paléolithique n’auraient pas eu l’idée de commettre ; et c’est l’ineffable M. de Hollande, « président de la République », qui parcourt le monde entier, non pas pour flageller les engagements nauséabonds de son propre père, mais pour que des masses chauffées à blanc puissent baver leur haine sur la France et les Français.     

 

 

 

17 décembre 2012

Minable

 

 

Minable est une mine qui a explosé

 

 L’adjectif minable est attesté au début du XVe siècle. Pour en comprendre le sens, à savoir « susceptible d’être détruit ou attaqué par une mine » (Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de ses dialectes…, 1881-1902), il faut le rapporter au verbe miner dont il est dérivé et qui est défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « anciennement, creuser le dessous d’une muraille pour la faire écrouler ; aujourd'hui, creuser le dessous d’une muraille, trouer un roc, pour y loger une mine » (et donc faire exploser cette muraille et ce roc). C’est dans ce sens que minable est employé dans une Histoire de Charles VI (1411) : « Si mit le siège devant le châtel et (il) fut trouvé qu’il était minable ; et pour cela on commença à miner à l'endroit de l’une des tours » et c’est ainsi qu’il est défini par Littré : « susceptible d’être détruit ou attaqué par une mine ». M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste, ne croyait pas si bien dire ; mais plutôt que d’apprendre l’allemand, il aurait mieux fait de savoir le français. Il n’aurait pas été minable, c’est-à-dire près d'exploser avec les mines qu’il a lui-même posées.

Au début du XIXe siècle, l’adjectif prend un sens figuré, dont le sens moderne se démarque nettement. C’est un terme par lequel on exprime sa compassion ou sa pitié. En 1842, dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, Barré le définit ainsi : « il se dit vulgairement pour misérable, qui fait pitié, qui indique une grande misère ». De même Littré : « par extension, dans le langage populaire, misérable, qui fait pitié, qui indique une grande misère » et les académiciens (1932-35) : « qui semble être miné, usé par la misère, par le chagrin ».

Ce n’est pas dans ce sens « compassionnel » que M. Ayrault de Saint-Herblain l’a employé. Il n’a pas voulu dire que le comportement ou la personne de M. Depardieu indiquait une grande misère ou lui faisait pitié. Car, cet adjectif, à compter des années 1910, prend un second sens figuré : « très médiocre ». C’était un terme d’humanité, ça devient un terme d’inhumanité, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Par extension, péjoratif, très mauvais, très médiocre » (en parlant de choses et de personnes). Dans ce sens, il est même employé comme un nom. Un (ou une) minable est, par péjoration, une personne très médiocre, l’important dans ces articles de dictionnaires étant l’intensif très, qui véhicule la plus forte charge possible de mépris. Un minable n’est pas médiocre, mais très médiocre. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) renchérissent sur les lexicographes du TLF : « Par extension, familier et péjoratif, qui inspire le mépris par sa médiocrité, son insuffisance, sa bassesse » (des propos minables. Mener une existence minable. Des excuses minables. Un acteur minable) et substantif : un, une minable (populaire) : « une personne à qui on ne peut reconnaître aucun talent, aucun mérite ».

M. Ayrault de Saint-Herblain ressemble aux momies poudrées de la Restauration. Son vocabulaire qui suinte le mépris exprime d’abord le mépris des gens du peuple, des pauvres, de ceux qui ne gagnent pas leur vie par le vol, la corruption ou en occupant des sinécures publiques.

 

 

 

 

13 décembre 2012

Lutter contre les déserts

 

     

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), lutte est suivi d’une seule signification : « sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre » (« s’exercer à la lutte » ou « être fort adroit à la lutte »). Quant au verbe lutter, il a pour seul sens « se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre », comme dans « Jacob lutta avec l’Ange ». Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré relève six significations. Les métastases ont commencé. Ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle « exercice où l’on se prend corps à corps » ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de « guerre », de « dispute », de « conflit », de « controverse » et même, suivi de l’adjectif amoureuse, « ébats et plaisirs de l’amour ». Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations nombreuses : il a le sens de « combattre » et de « résister ».

Dans la langue moderne, s’ajoutent les sens figurés, tels que « l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie » ou « l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque » (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est aussi ‘l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose », comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La loi sur l’égalité des chances de 2005 luttait elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de « Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité » ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination.

Il suffit d’établir l’histoire du nom lutte ou du verbe lutter pour constater que ces mots, quand ils sont employés par les chefs d’escadrille et leurs célébrants des médias, désignent aujourd’hui des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. La Ministresse MST affirme qu’elle lutte contre les déserts médicaux ; non seulement elle lutte contre les déserts, mais elle les combat. Comment ne se rend-elle pas compte de l’absurdité de ce qu’elle dit ? Lutte-t-elle contre les déserts médicaux – c’est-à-dire contre l’absence de médecins – ou contre les médecins ? Ma chi lo sa. M. Ayrault de Saint-Herblain prétend qu’il lutte contre la pauvreté et les journaleux de sa bannière (autant dire tous les journaleux) d’applaudir aux exploits de ce nouveau saint Georges, sans se demander s’il combat les pauvres ou la pauvreté, ce qui n’est pas du tout la même chose. Si la réalité n’était pas dramatique, tout cela serait risible et digne de nourrir une nouvelle Batrachomyomachie célébrant les combats du Mal contre le Bien.

 

11 décembre 2012

Décrocher

 

Décrocher, décrochage, décrocheur

 

 

Le verbe décrocher, dérivé du nom croc, est attesté en français à compter du milieu du XIIIe siècle. Pendant de longs siècles, le sens de ce verbe transitif est resté stable : c’est « détacher une chose qui était accrochée » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-35). On décroche une tapisserie, un tableau, un rideau, un vêtement et même la timbale (« atteindre le prix au jeu du mât de Cocagne » ; « obtenir un succès dans une lutte, dans un concours »), mais aussi la lune, les étoiles, une bonne note, le récepteur, le combiné, le baccalauréat, le téléphone, l’appareil.

Pour des chefs d’escadrille qui, faute de savoir voler, sont devenus ministres de la République, décrocher est désormais un verbe intransitif. On ne décroche plus les vêtements, ce sont les élèves qui décrochent. L’origine de cet emploi, c’est l’armée, non pas l’armée qui lance un assaut, mais l’armée qui se replie ou qui refuse le combat : elle décroche. D’une retraite militaire ou d’un refus de combat, le verbe intransitif décrocher passe dans le vocabulaire pédagogique. Décrocher, c’est abandonner une activité et s’en désintéresser et dans le domaine de l’aéronautique, c’est « commencer à ne plus pouvoir voler ».

Ce sont donc les élèves qui décrochent. Ils ont douze ou treize ans, mais ils ne vont plus au collège ou même à l’école élémentaire. Il y a un demi-siècle, on aurait dit qu’ils font l’école buissonnière. Aujourd’hui, les buissons se sont éloignés des cités et des quartiers. Plus de nature, plus d’école buissonnière. Les décrocheurs sont choufeurs à 100 € par jour. Ou bien ils font du bizness ; ils décrochent les marchandises du camion ou les sacs à main des vieilles dames. Payons le ministre verse des torrents de larmes, non pas sur les vieilles dames, mais sur leurs bourreaux. Il est pour le mariage gay, c’est dans l’ordre de son monde à lui, où tout est inverti. Le mal, c’est le bien ; la crapulerie, c’est l’avenir de la France. Les enfants ont décroché depuis longtemps, mais les parents continuent à percevoir des allocations pour leurs enfants qui gagnent en choufant ou en trafiquant des milliers d’euros par mois.

 

 

28 novembre 2012

Normal

 

 

En latin, norma, auquel est emprunté norme, désigne une équerre, grâce à laquelle un maçon peut construire des angles droits. La norme, c’est de la géométrie pratique des métiers et des savoir-faire. L’adjectif normalis, dérivé de norme et que la langue française a emprunté sous la forme normal, e, aux, es, a pour sens « fait à l’équerre ». Monsieur de Hollande se vante d’être un président normal. La belle tartarinade ! Il n’est pas en angles droits, mais tout en rondeurs. S’il a été fait à l’équerre, c’est avec une équerre molle à la Dali. Quoi qu’il en soit, équerre molle ou équerre dure, personne ne s’abuse sur la normalité du président. Il n’est normal que parce que le prédécesseur ne l’était pas. « L’Autre » ou le « sale mec », comme il l’a nommé en public (il n’a pas osé dire « sale juif », mais c’est tout comme), ou « le salopard », comme il le nommait en privé, était réputé « anormal ». Par opposition ou pour faire la paire, comme dans le structuralisme élémentaire cher aux germanopratins, lui, il se vante d’être « normal ».

En français, ce qui a été retenu de ces deux mots latins, le nom et l’adjectif, ce sont les sens figurés : « règle » ou « modèle » et « qui sert de règle » ou « conforme à la règle », que les auteurs de dictionnaires relèvent au XIXe siècle, car norme et normal sont des mots modernes. En 1835 ou en 1872, les articles consacrés à l’un et à l’autre sont très courts ; à partir de en 1971 (Trésor de la langue française et Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), ils sont interminables et même sans fin, puisque M. de Hollande, avec son « président normal », a inventé un nouvel emploi que les auteurs de dictionnaires recenseront jusqu’à la fin des temps.

En 1835 (Dictionnaire de l’Académie française), sont relevés deux emplois de normal. Le premier est glosé ainsi : « il se dit principalement des écoles destinées à former des maîtres pour l'enseignement public », une école normale (il y en avait une seule par département) servant de règle pour les autres écoles.  Le second emploi est illustré par état normal (« état » avec un E minuscule – ce n’est pas l’Etat, dont le chef est M. de Hollande), qui "s’emploie surtout en termes d’anatomie") : « état d’un être organisé ou d’un organe qui n’a éprouvé aucune altération ; état ordinaire et régulier ». M. de Hollande n’a subi aucune altération visible (pour ce qui est des invisibles, seule Mme de Maintenant peut en juger). Ce n’est pas sans raison qu’il se targue d’être un président normal. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « qui est conforme à la règle, régulier » (état normal) et « qui sert de règle » (école normale).

Le « président normal » est normal pour deux raisons. Il est conforme à la règle. A peine élu, il prodigue avantages et privilèges à sa clientèle ; il a même offert un TGI à sa bonne ville de Tulle. Et il sert de règle : tous les courtisans se plient à ses consignes et il trace même, comme un bon rédacteur en chef, la ligne politique des médias de France. Que l’on ne s’inquiète pas trop : tout cela n’est que feu de paille et la normalité affichée va vite virer à la pire des anormalités.