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23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

11 août 2011

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (les innombrables « plans de relance » de Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Rocard, Jospin, Raffarin, Sarkozy et autres), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde, évidemment, qui dissertait alors aussi doctement qu’il le fait aujourd’hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle n’arrête plus d’être relancée dans des plans de relance. Quand s’arrêtera-t-elle enfin ?  

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il en est relevé quatre. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom, extrait des machines, fleurit le vocabulaire des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2011 ne subisse pas d’aussi tragiques aléas que celle de 1982.

 

 

04 août 2011

Unanimité

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens en français est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie. Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes (des « journalistes ») contre nos hommes d’État politiques (les « écrivains » ou les « dissidents ») ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent les transforme en seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

24 juillet 2011

Réhabiliter la peinture "pompier"

 

 

 

            Rien n’est définitif en histoire, même quand l’histoire traite de l’art, matière dans laquelle ce qui nous est et a été enseigné n’est pas écrit pour l’éternité, de sorte qu’il est probable que d’éminentes célébrités actuelles seront oubliées dans quelques décennies comme des inconnus d’aujourd’hui seront tenus après-demain pour des maîtres. Pendant trois siècles, les Italiens et les Français ont rejeté l’art gothique ou dit gothique par mépris et polémiquement, parce que cet art était supposé être propre aux Goths, autrement dit aux barbares, alors qu’il est une des formes les plus réussies de l’art français, y préférant l’art antique ou l’art classique inspiré de l’Antiquité. C’est Chateaubriand et les romantiques qui ont heureusement réhabilité cet art. Pendant près de trois siècles, un des plus grands peintres français (en réalité il était lorrain), Georges de La Tour, a été totalement oublié et ses tableaux attribués à d’autres, avant qu’il ne soit redécouvert dans la première moitié du XXe siècle.

De même, les peintres du XIXe siècle qui n’étaient pas impressionnistes ou qui ne tablaient pas sur la seule couleur pour faire surgir sur une toile des formes, restant fidèles au dessin, à la composition, au sujet, et qui maîtrisaient parfaitement leur métier appris à l’Académie, dans des Ecoles des Beaux Arts ou dans des ateliers de peintres expérimentés, ont connu le même sort que La Tour. A la fin du XIXe siècle, ils ont été nommés pompiers, à la fois pompeux, admirateurs de l’art antique, d’archéologie et de Pompéi, et soucieux de représenter tous les détails des casques et des costumes des soldats de l’Antiquité ou des siècles classiques, casques ressemblant à ceux des sapeurs pompiers de la seconde moitié du XIXe siècle : « L’artiste pompier n’est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants, c’est l’artiste prétentieux et vain qui use d’un style ampoulé, d’un style pompeux », écrit en 1984, dans Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, Jacques Thuillier qui a été l’un des premiers en France à protester contre l’injustice faite à ces peintres dits aussi académiques. De fait, leurs tableaux n’ont plus été exposés nulle part, sauf aux Etats-Unis d’Amérique, et ils ont été relégués dans les caves des musées, n’étant même pas mentionnés dans les ouvrages d’histoire de l’art écrits dans les années 1920-1970, toute la peinture du XIXe siècle se ramenant aux impressionnistes et à ceux des peintres antérieurs, comme Delacroix ou Turner ou Corot, qui pouvaient être tenus pour des précurseurs de l’impressionnisme. Les auteurs de dictionnaires valident cette ignorance méprisante quand ils définissent le sens de l’adjectif pompier : « Beaux Arts, adjectif et substantif, peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » ; et par extension « adjectif, qui est à la fois démodé, banal et ridiculement emphatique ».

Il faut rendre ici hommage au grand historien de l’art, Jacques Thuillier, né en 1928, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la peinture française, de Georges de La Tour, de Nicolas Poussin, qui a réhabilité en 1984, quelque vingt ans après les Américains, l’art, dit pompier, dans un ouvrage admirable, assez bref, publié en 1984 aux P.U.F. sous le titre Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, ainsi qu’aux concepteurs du Musée d’Orsay qui ont eu le courage d’aller à contre-courant et l’audace, ou l’insolence, de sortir des caves des musées quelques-uns des tableaux de Thomas Couture, William Bouguereau, Alexandre Cabanel et Jean-Léon Gérôme, pour les exposer dans les salles du rez-de-chaussée, à droite, en face de ceux qui sont tenus pour faire ou avoir fait l’histoire de la peinture, Courbet, Corot, Cézanne, Manet, etc. Ces faits montrent que l’histoire de l’art, telle qu’elle est établie depuis un siècle environ, est hémiplégique, partiale et assez scandaleusement injuste à l’encontre des peintres taxés d’académisme, mais qui s’inscrivent dans l’histoire de l’art français ou de l’art le plus spécifique de notre pays, l’Académie ayant été fondée en 1648 sous le titre d’Académie royale de peinture et de sculpture, entre autres raisons, pour libérer les peintres de chaînes des métiers du Moyen Age et de l’Ancien Régime, corporations, jurandes et maîtrises, un des premiers directeurs de cette Académie ayant été le peintre Charles Lebrun. 

 

Les amateurs d’art qui ont visité le Musée d’Orsay entre le 19 octobre 2010 et le 23 janvier 2011 ont eu l’occasion et la chance, mais quarante ans après les Américains (exposition de Dayton, Minneapolis et Baltimore en 1972 et 1973), de voir enfin réunies dans un même lieu et admirablement bien présentées les principales œuvres de Jean-Léon Gerôme (1824-1904), le peintre, dit pompier, le plus haï, le plus méprisé, le plus méconnu de France, mais l’un des grands maîtres avec David et Ingres de la peinture dite académique, c’est-à-dire de la peinture la plus spécifiquement française qui soit ; et ils ont pu éprouver, devant des tableaux époustouflants de métier, de savoir faire technique, de maîtrise du langage de l’image, de culture, de sens du théâtre, une des émotions esthétiques les plus vives de leur existence, émotion exacerbée par le fait que les sources de cette émotion leur ont été longtemps cachées. Il n’est pas dans notre intention de rabaisser les impressionnistes, mais quand on voit les grandes compositions de Gérôme, on comprend que d’innombrables amateurs leur aient préféré des tableaux de Gauguin ou Cézanne ou Sisley ou Signac, qui leur ont paru moins difficiles à réaliser, plus à leur portée, plus simples, leur donnant le sentiment, sans doute faux, qu’eux, les amateurs, pourraient en faire autant, alors que la perfection du dessin chez Gérôme et son sens des volumes leur étaient inaccessibles, et surtout qu’il n’était nécessaire d’avoir suivi une longue formation en atelier pour étaler des taches de couleur vive sur une toile ; en bref, qu’avec Gérôme, l’art serait toujours une affaire de travail, de maîtrise, de long apprentissage, alors qu’avec les modernes, tout le monde pourrait être artiste, même l’homme de la rue.

Les principales qualités de sa peinture sont, comme chez tous les peintres de l’Académie et les professeurs à l’Ecole des Beaux Arts d’alors, la sûreté et la souplesse du trait, qui n’est jamais dur, le sens des volumes, le réalisme dans la représentation des corps (mains, pieds, bras, visage, coiffure, regard, etc.) toujours idéalisés, la volonté de traiter un sujet historique, mythologique, religieux ou social, comme le faisaient les écrivains ou les musiciens de leur époque, et surtout la précision archéologique avec laquelle sont restitués les costumes, les coutumes, les monuments, les décors de l’Antiquité ou ceux de l’Orient – toutes qualités qui sont déconsidérées chez les modernes.

 

 

 

 

Combat de coqs.jpg

 

 

Jeunes grecs faisant battre des coqs, 1847

 

 

Ce pour quoi Gérôme mérite d’être réintégré dans le panthéon des peintres français, c’est son sens de l’image, c’est-à-dire son talent à mettre dans une toile de quelques mètres carrés un condensé de vérité et d’humanité, loin de la pompe qui lui est injustement reprochée, et de reproduire par la lithographie les images, afin qu’elles soient achetées par un large public, lequel, grâce à ces reproductions, a eu accès à quelques-unes des toiles les plus connues de Gérôme. De ce point de vue, il est un précurseur d’Andy Warhol, mais à la différence de Warhol, Gérôme ne se définit pas comme un « artiste financier ». Il n’a pas un goût du lucre ; il a seulement voulu réconcilier, grâce à son beau-père Goupil qui a diffusé ses lithographies, l’image et l’art : l’image qui a été pendant de longs siècles, en particulier sous l’espèce de l’icône ou de l’image pieuse, le seul contact que des millions de Français ont eu avec la peinture ou les arts plastiques et l’art proprement dit, traitant dans des compositions réfléchies des sujets à forte signification historique ou humaine, l’image et l’art ayant été longtemps pensés comme antinomiques.

 

Comme de nombreux peintres, écrivains, musiciens de son temps, Gérôme a effectué plusieurs voyages en Orient (Egypte, Syrie, Jordanie, Jérusalem, Liban, Turquie actuelle), d’où il a rapporté d’innombrables vues et tableaux, ce qui lui a valu a posteriori et lui vaut aujourd’hui encore l’accusation non fondée et purement fantasmatique de complicité avec l’impérialisme et le colonialisme. Rappelons qu’entre 1862 et 1881, et jusqu’en 1920, l’Orient qu’il visite est placé, l’Egypte en particulier, sous la coupe d’une grande puissance impériale et coloniale et soumis à l’ordre le plus injuste qui soit, mais que cette puissance impériale n’est ni la France, laquelle fait même figure de puissance libératrice potentielle, ni la Grande-Bretagne, mais l’Empire ottoman, et que Gérôme n’a jamais fait allégeance à cet Empire, à la différence de quelques autres écrivains orientalistes, lesquels, eux, échappent à la vindicte anticolonialiste ou postcoloniale. Les accusateurs de Gérôme reprennent à leur compte les thèses exprimées par l’Américain Edward Saïd (1935-2003), professeur à l’Université de Columbia et auteur en 1978 de De l’orientalisme ou l’Orient créé par l’Occident (traduit en français en 1980). La volonté de Saïd et de ceux qu’il inspire est de discréditer le point de vue et le regard des Occidentaux sur l’Orient, afin d’y ôter toute légitimité ; bref d’imposer un tabou symbolique qui pose que seul un musulman a le droit de parler de l’islam et un Oriental de l’Orient.

 

 

 

 

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Gérôme, Marché aux esclaves du Caire

 

 

Cette thèse totalitaire est source d’interdits ou de censure. On comprend qu’elle soit opposée à Gérôme, car ce dernier a peint dans les années 1860, lors de son premier voyage en Egypte, un chef d’œuvre de peinture, mais aussi de vérité dévoilée et « d’engagement », qu’il a intitulé Le marché aux esclaves. La scène, située au Caire, montre des marchands et des clients tâtant la dentition d’une femme nue à la peau claire, de type européen, serbe ou sans doute circassienne, puisque ces provinces de l’Empire ottoman étaient les lieux où étaient razziés des hommes, des femmes, des enfants qui étaient ensuite vendus sur les marchés d’Istanbul ou du Caire. Ce que montre Gérôme, et dans la vérité nue et horrible des faits, c’est que l’islam a légitimé et encouragé l’esclavage, non seulement la vente d’êtres humains, mais la razzias d’êtres humains, que l’esclavage a longtemps prospéré dans les pays d’islam, qu’il n’y est pas totalement éradiqué, et qu’il a pris des proportions inconcevables partout ailleurs, lesquelles, s’il avait touché la France pendant la même durée et avec la même amplitude, auraient condamné notre pays à l’enfer des nations maudites. Et si la femme en vente est nue, ce n’est pas, comme le prétendent les accusateurs de Gérôme, pour émoustiller le spectateur occidental ou exciter sa libido malade (d’ailleurs ce tableau n’a quasiment jamais été montré avant cette exposition), mais pour exprimer l’avidité pornographique avec laquelle les marchands d’esclaves et leurs clients s’approprient un corps, tenant la femme pour du ventre à mettre bas de la progéniture, comme ils s’approprieraient une chose avec laquelle ils espèrent gagner de l’argent. C’est le tableau le plus insolent, le plus fort, le plus vrai qu’ait peint Gérôme ; et ce n’est pas un islam pittoresque ou de pacotille qui est montré, mais un islam dans sa brutalité à nu. On comprend pourquoi, pendant un siècle, il nous a été interdit de voir les tableaux de Gérôme.

  

 

11:56 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, culture, france

18 juillet 2011

Multiculturel et multiculturalisme

            Il existe deux adjectifs dérivés du nom culture : cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Quant au préfixe multi, au sens de « having many of » (Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English,, 1973), il est illustré par « a multi-racial country » : « with many races of people ».

            Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, inclus dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique ou qui est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent à l’hypothèse culturaliste, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence d’individus, quels qu’ils soient, noirs, asiatiques, arabes, etc. à partir de questionnaires élaborés par des savants appartenant à une culture donnée, caucasiens par exemple, et qui seraient destinés, selon les mêmes sociologues, aux seuls individus de type (race, ethnie, culture, origine, etc.) caucasien et inadaptés aux individus d’autres cultures. Le QI d’un noir mesuré à partir de critères caucasiens sera toujours inférieur à celui d’un caucasien. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ou encore on ne mélange pas les torchons aux serviettes. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures », assènent avec leur arrogance coutumière les auteurs du Traité de sociologie (1968).

L’hypothèse culturaliste, souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker), n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a d’existence qu’hypothétique, est transportée dans la politique où elle devient un dogme, un horizon politique indépassable, un nouveau mode d’organisation des sociétés - en bref un « ordre nouveau ». Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, bascule de l’explication (partielle, dogmatique, courte, attendue, convenue, un peu stupide) dans la prescription obligatoire et hautaine. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre auquel les citoyens doivent se plier, l’échine bien courbe. 

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un concept dont la validité (faible, courte, aléatoire, supposée, etc.) se limite à quelques cantons extrémistes des sciences sociales investit la société pour la réorganiser. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, mal instruits à coup sûr, bornés, à œillères, etc. ont fait d’une hypothèse instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue une règle pour tous. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler tous les problèmes moraux, sociaux, religieux, scientifiques, etc. à grands coups de positivisme, c’est-à-dire en appliquant à la société les lumières des sciences de la nature, comme si les hommes étaient des cafards ou des pissenlits. Le marxisme, ou prétendue science des sciences, censée subsumer toutes les sciences, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, l’art, la littérature, etc. par la lutte des classes. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère absolue. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, le racisme était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race, comme aujourd’hui on le fait (toujours) par la culture. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme et sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la race expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par les cultures. Le vide laissé par la disparition du racisme est comblé par le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les sectateurs du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination des populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de l’extermination de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et du travail des esclaves importés d’Afrique. Pour mettre fin à cette blessure historique, la solution aurait été de restituer aux victimes leurs terres et leur pouvoir. C’était trop demander aux WASP. Pour préserver leurs privilèges, ils ont préféré faire du culturalisme le principe de l’ordre nouveau. La France est fondée sur un principe autre : c’est l’indifférence aux différences. En quinze siècles, la culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de colons ou d’envahisseurs, mais d’indiens. Si le multiculturalisme y est introduit, c’est pour nier ces autochtones dans leur être et leur retirer les libertés et les droits naturels qu’ils ont défendus jadis contre les conquérants, les tyrans ou les envahisseurs.

 


 

04 juillet 2011

Procédure inquisitoire et inquisition

 

            Les démêlés de M. Strauss-Kahn avec la justice américaine, quelque cours qu’ils suivent, auront eu le mérite de montrer aux Français qu’il existe, en matière d’enquête criminelle, deux procédures distinctes : une procédure accusatoire et une procédure inquisitoire (« procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l’initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès »). La première est en vigueur aux Etats-Unis et dans les pays dits « anglo-saxons » ; la seconde en France. Aux Etats-Unis, un procureur (« élu » au suffrage universel) et les services de police cherchent des preuves qui accusent tel ou tel criminel ; les avocats font l’inverse ; le juge (« élu » aussi) arbitre ; les jurés, lorsque le procès a lieu, tranchent seuls, sans l’assistance de magistrats professionnels. En France, c’est à un juge, dit « d’instruction », qu’il incombe de constituer un dossier en réunissant des preuves à charge ou à décharge – quitte à ce que la procédure, toujours secrète, s’étale sur plusieurs années. Les Français, peut-être pas tous les Français, du moins les seuls autorisés à parler, célèbrent l’indépendance du juge d’instruction. La procédure, dite inquisitoire et qui devrait être dite inquisitoriale, dont ils chantent les vertus, leur semble être la quintessence de la justice, alors qu’elle a pour origine l’inquisition honnie.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), le premier sens d’inquisition est, comme en latin, « recherche » et « enquête », même si les académiciens ajoutent que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève inquisition avec ce même sens de « recherche » et « enquête » et il cite une phrase (extraite du Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet, 1680), dans laquelle inquisition signifie enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Une inquisition est donc une enquête : étant donné l’état de la justice dans la France médiévale où l’on pouvait être exécuté sans preuve et sans enquête, « idéal » que Mitterrand, garde des sceaux en 1956 et 1957, rêvait de réintroduire en France sous le nom de « flagrant crime », l’inquisition a été un progrès. Au moins, les apparences étaient sauves ; une enquête était ordonnée. C’est au début du XIXe siècle que les juges chargés d’instruire un procès (à charge ou à décharge) ont été nommés juges d’instruction, alors qu’ils sont chargés de l’inquisition, au sens propre de ce terme. Déjà sévissait le « politiquement correct ». L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis « d’enquête » pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé. Il en va de même du journalisme d’investigation, dont Le Monde et Plenel se sont faits les spécialistes : ce n’est rien d’autre que de l’inquisition.  

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’inquisition est la « juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ». Dans les exemples cités, une majuscule est mise à Inquisition : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est nommé Saint Office. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion. Elle est (DAF, 1762) un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ».

Littré rappelle aussi qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète, et qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a condamné au bûcher. Elle disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, l’inquisition est l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

De cela, on peut tirer une conclusion. La procédure inquisitoire « à la française » n’est pas aussi parfaite qu’on le dit : elle tient plus de l’inquisition que d’une procédure démocratique.

 

 

 

24 juin 2011

Bactérie

 

 

Le mot, relativement récent, est attesté en 1842 sous la forme pseudo-latine bacterium, puis francisée en 1845. Bacterium a été fabriqué en 1838 à partir du grec baktêrion, diminutif de baktêria, qui signifie « bâton » et si les bactéries ont été nommées ainsi, c’est qu’elles apparaissaient au microscope sous la forme de bâtonnets. La définition qui en est donnée en 1842 est assez confuse : « le plus petit des infusoires (que) l’on doit le confondre souvent avec le premier degré de développement des autres bacteriums et des vibrions (...), le bactérium termo, le premier terme en quelque sorte de la série animale ». La confusion est sans doute aggravée par infusoire, emprunté au latin scientifique infusorius, où le mot désigne les animalcules qui se développent dans les infusions végétales (1764), c’est-à-dire des êtres vivants, dont la réalité était assez mal connue et comprise alors, mot que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « terme d’histoire naturelle ; classe comprenant les animalcules qui se développent dans les infusions végétales et animales, et qu'on n'aperçoit qu'à l'aide du microscope ; ils sont pourvus d'un épiderme, de cils, et, à défaut de cils, d'organes du mouvement de forme déterminée » et les lexicographes actuels (Trésor de la langue française, 1971-94) ainsi : « Animal unicellulaire le plus souvent microscopique, vivant dans les liquides et se développant dans les infusions végétales » et « au pluriel », « classe de protozoaires pourvus de cils vibratiles à la surface du corps et de deux noyaux dans le cytoplasme ».

            Le mot bactérie est relevé par Littré (DLF, 1863-77) qui le définit confusément : « infusoire végétal, possédant une faculté de locomotion qui se retrouve dans beaucoup de conserves. Les bactéries jouent dans les tissus et les humeurs des êtres organisés le rôle destructeur des principes immédiats que jouent les champignons microscopiques appelés ferments » ; la définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) n’est guère plus précise : « terme de biologie, microbe se reproduisant par segmentation. Il désigne aussi une sorte de bacille ».

            Grâce aux progrès accomplis au XXe siècle par les biologistes dans la compréhension du vivant, le mot bactérie va enfin trouver une définition à peu près stable, qui correspond assez bien à la réalité de ce que le mot désigne et qui isole assez bien la classe d’organismes à laquelle appartiennent les bactéries : « Biologie, micro-organisme unicellulaire le plus souvent dépourvu de chlorophylle, résistant selon son espèce à une chaleur inférieure à 100 ou à 120o, visible seulement au microscope, se reproduisant par scissiparité et dont les deux principales formes sont les microcoques et les bacilles » (TLF, 1971-94) et « (en microbiologie) microorganisme unicellulaire et procaryote, se multipliant habituellement par scission » (DAF, édition en cours). Heureusement, les exemples qui illustrent ces définitions permettent, à ceux qui n’ont pas vu d’images prises au microscope, de se représenter assez précisément ce que sont les bactéries : « la flore du sol est prodigieusement variée. Les Bactéries y causent de profondes modifications chimiques. Les plus importantes touchent les constituants organiques mais ne laissent pas indifférents les éléments minéraux. Les Bactéries pétrifiantes, les Actinomycètes filamenteux et saprophytes méritent une mention spéciale » (1963, Encyclopédie de la Pléiade) et « on applique le terme de bactéries, qui, étymologiquement évoque une forme de bâtonnet, à des micro-organismes qui sont aussi bien sous forme de coques (cocci), de spirilles, etc. Il est plus logique de parler de microbes; le terme micro-organismes est beaucoup plus général et ne caractérise pas essentiellement les microbes et les bactéries. Les bactéries sous forme de bâtonnet sont plus communément appelées bacilles » (1968) ; ou encore, ces exemples d’académiciens : « des bactéries non pathogènes existent chez l'homme sain et dans le milieu extérieur ; l’application du génie génétique aux bactéries a permis de fabriquer industriellement de nombreuses molécules ».

 

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11 juin 2011

Purifier, purification

 

 

Emprunté au latin purificare, ce verbe est attesté à la fin du XIIe siècle et, pendant huit siècles, il n’a pas eu, comme d’ailleurs le nom purification, le sens politique qui est le sien dans le Modernistan depuis quelques décennies, par exemple dans les emplois « purifier un pays » ou « purification ethnique ».

Ces deux mots ont appartenu d’abord au vocabulaire de la religion et à celui de la morale. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la purification est la « cérémonie que pratiquaient les Juifs par laquelle ils se purifiaient de leurs souillures » et « l’une des fêtes de la Vierge que l’Eglise célèbre en mémoire de l’ancienne purification prescrite par la loi des Juifs » et le verbe purifier s’emploie suivi de compléments tels que « âme » ou « cœurs » ou « soi-même » (« se purifier de ses taches »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), la purification « est une oblation que les femmes qui relèvent de couches offrent au prêtre avant que d’entrer à l’Eglise » et « c’est aussi une fête qu’on célèbre le 2 février en mémoire de la purification que fit la Sainte Vierge après ses couches au Temple de Jérusalem suivant les cérémonies observées dans la Loi de Moïse », tandis que « purifier se dit figurément en choses spirituelles » (exemples : « l’âme se purifie par les sacrements ; un cœur contrit et purifié est une agréable offrande à Dieu ; les Turcs et les Indiens croient qu’en se lavant et purifiant le corps, ils purifient aussi leurs âmes »). C’est aussi le sens que relèvent les académiciens dans les différentes éditions du DAF, par exemple dans la quatrième, en 1762 : « on dit aussi purifier le cœur, purifier les intentions pour dire en retrancher tout ce qu’il peut y avoir de contraire à la vertu, à l’innocence et à la droiture. Les orateurs chrétiens disent quelquefois, en s’adressant à Dieu, Seigneur, daignez purifier mes lèvres, pour dire faites en sorte que mes discours soient purs et salutaires ».

De ce point de vue, les emplois du verbe purifier suivi de compléments tels que langue ou style (DAF, 1762 : « on dit purifier la langue, purifier le style pour dire en ôter les défauts ») sont extrêmement valorisants pour la langue et le style qui, de ce fait, sont haussés au niveau de l’âme, du cœur, des intentions et exigent autant de soins et même de respect sacré de la part des usagers – c’est-à-dire des desservants – que le culte, les cérémonies, la liturgie, la religion. De cela, les modernes, évidemment, n’ont que faire, puisque, pour eux, le sacré, le culte, la culture n’ont pas plus d’importance qu’un ciron.

Ce sens moral et religieux, qui est historiquement premier et de toute évidence plus important que les autres, va finir par passer au second plan au fil des siècles, concurrencé qu’il est par le sens matériel et l’emploi en chimie : « opération chimique par laquelle on rend plus pur quelque métal » (Richelet, op. cit.) ; « nettoyer, ôter ce qu’il y a de sale et d’impur dans quelque corps » (Furetière, 1690) ; « rendre pur, nettoyer ce qu’il y a d’impur et de grossier ; purifier l’air, l’eau, les métaux, le sang ». Les modernes sont en quête d’air pur ou d’eau pure, mais ils se gaussent de la langue pure ou du style pur. L’air pur est synonyme de beauté et de plaisir ; la langue pure de laideur ou de fascisme. Ils abhorrent la seconde pureté, qui tient du culte et de la culture, pour mieux adorer la première, qui relève de la matière ou de la chimie. Cela ne les a pas retenus non plus de louer les peuples, arabes ou noirs ou turcs, etc. qui ont mis en œuvre la purification ethnique et raciale ou religieuse sur une grande échelle et qui continuent à la pratiquer.  

 

 

 

10 juin 2011

Saint : orthographe

 

à Amédée ou @@, lecteur assidu de la Nouvelle langue Française

 

 

Les académiciens se prononcent sur cette difficulté à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1835). En fait, ils n’émettent pas de règle ; ils constatent des usages :

« En général, écrivent-ils, le mot Saint prend une majuscule et se joint par un trait d’union au substantif qu’il modifie, lorsqu’il forme avec ce dernier un nom qui ne s’applique point à un saint, ou qui ne s’y rapporte plus que d’une manière indirecte : La ville de Saint-Germain en Laye; le village de Saint-Cloud ou absolument Saint-Germain en Laye, Saint-Cloud ; la rue Saint-Honoré ; le faubourg Saint-Jacques ; la porte Saint-Antoine ; l’hôpital Saint-Louis ; la prison de Sainte-Pélagie ou absolument Sainte-Pélagie ; l’ordre de Saint-Lazare ; une croix de Saint-André ; le poème des Saisons par Saint-Lambert ».

 

Les remarques de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) sont plus précises :

« Saint se joint par un trait d’union avec les noms de saint et signifie le jour où l’on célèbre la fête du saint ; il est féminin. La Saint-Jean, la Saint-Pierre, etc. L’église Saint-Germain, l’église Saint-Gervais, et, absolument, au masculin, Saint-Germain, Saint-Gervais, l’église qui est sous l’invocation de saint Germain, de saint Gervais. On remarquera qu’alors on écrit Saint avec une majuscule, la Saint-Jean, tandis que, quand on nomme le saint, on ne met ni majuscule ni trait d’union, saint Jean. Quand ces noms deviennent noms de localité ou autres, on les écrit comme pour la fête, c’est-à-dire avec un trait d’union et une majuscule à Saint : la ville de Saint-Germain, la prison de Sainte-Pélagie, la croix de Saint-André, l’ordre de Saint-Lazare, la rue Saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques, la porte Saint-Antoine ».

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les remarques sont plus complètes qu’en 1835 :

« En règle générale, le mot Saint placé devant un nom propre s’écrit avec une s minuscule quand il s’agit d'une personne mise au rang des bienheureux. Le roi saint Louis. Au contraire, il prend une majuscule et se joint par un trait d’union au nom qu’il modifie, dans tous les autres cas, où il forme avec ce dernier un nom nouveau qui ne se rapporte plus que d’une manière indirecte à un saint personnage. La ville de Saint-Germain-en-Laye ou absolument Saint-Germain-en-Laye. La rue Saint-Honoré. La porte Saint-Antoine. L'hôpital Saint-Louis. L'ordre de Saint-Lazare. Une croix de Saint- André. C'est aujourd'hui la Saint-Louis ».

 

Ce sont ces « règles » ou ces « usages » qui sont rappelés dans le Trésor de la langue française (1971-94) :

« Avec une minuscule et sans trait d’union devant le nom du personnage qu’il qualifie : saint Paul, saint Jacques; à cela, une seule exception: saint Louis ou Saint Louis (voir Larousse de la Langue française : « on écrit cependant Saint Louis avec une majuscule pour désigner Louis IX »).

Avec une majuscule et le trait d’union pour nommer la fête mise sous l’invocation du saint, une ville, une rue, une église, un ordre, etc. consacrés au saint : l’église Saint-Pierre, l'ordre de Saint-Louis, boulevard Saint-Germain ».

 

 

Selon les auteurs du Code typographique (édition de 1989), les mots saint, sainte, saints, saintes s’abrègent en St, Ste, Sts, Stes, avec t, te, ts, tes en exposant, « sur la demande de l’auteur  et seulement lorsque ces mots se rapportent à un monument, à un lieu-dit, à une rue… Lorsqu’ils désignent un nom de personne, ces mots doivent toujours se mettre au long ».

Pour ce qui est de l’usage ou non de la capitale à Saint, ces auteurs reprennent la règle énoncée dans le DAF en 1935 et dans le TLF.

  

26 mai 2011

Oligarchie

 

 

Oligarchie est un emprunt au grec, langue dans laquelle il a pour sens « pouvoir exercé par un petit nombre de personnes » ou « gouvernement politique où l’autorité souveraine est entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Ce mot est attesté à la fin du XIVe siècle dans les traductions qu’a faites Oresme des grands écrivains de l’Antiquité : « Et de l’aristocratie on tourne par transgression ou corruption en oligarchie » ou « de peu de gens vient le prince pour le bien commun, et c’est aristocratie, ou pour leur propre profit et c’est oligarchie ». Autrement dit, selon Oresme, ce qui fait converger l’aristocratie et l’oligarchie, c’est le « petit nombre de ceux qui exercent le pouvoir » ; ce qui les distingue, c’est le bien commun, objectif à atteindre dans la première, absent dans la seconde, où il est remplacé par le seul « intérêt ».

Il est enregistré dans les anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680) : « mot qui vient du grec et qui veut dire le gouvernement de peu de personnes » ; Furetière (1690) : « empire, gouvernement de peu de personnes » (exemples : « les politiques de l’Ecole disputent si l’oligarchie est préférable à la démocratie ou à la monarchie » ; « les Républiques de Gênes, de Venise sont des Etats oligarchiques, qui sont gouvernés par les nobles seulement ») ; les académiciens (de 1694 à aujourd’hui : « forme de gouvernement où l’autorité souveraine est détenue par un petit nombre de personnes, de familles ; l’oligarchie de Sparte ; par métonymie, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce type de gouvernement, une oligarchie constituée de propriétaires terriens) ; Littré (1863-77 : « gouvernement politique où l’autorité est entre les mains de peu de personnes ».

Les anciens lexicographes tentent généralement de rester neutres et évitent d’exprimer la répulsion que leur inspire l’oligarchie. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), dictionnaire dans lequel la définition est aussi une condamnation : « la puissance usurpée d’un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d’un Etat devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu’un peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d’un petit nombre d’hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l’usurpation. Chez les Romains le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu’ils parvinrent à se rendre les seuls maîtres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur courage et éteint leur amour pour la liberté, préparèrent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs ». Il est vrai que cette répulsion est partagée trois siècles plus tard par les modernes que nous sommes, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) dans lequel se condensent quelques-uns des traits négatifs (petit nombre, classe sociale restreinte, privilégiés) prêtés au système oligarchique : « système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée », ce qui rend compte que ce terme, par analogie, ait pu s’étendre hors de la politique : « (dans une entreprise, un organisme, etc.) organisation dans laquelle le pouvoir de décider, de diriger appartient à un petit nombre d’individus » et « groupe restreint de personnes dominant l’activité d’un pays dans un secteur donné ». Ces traits négatifs se rencontrent aussi dans la définition du DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « par extension, dans une entreprise, un organisme, un secteur d’activité, mode de fonctionnement donnant le pouvoir de décision à un groupe restreint de personnes ».

Le succès de ce nom dans la langue actuelle tient, non pas à son sens propre ou premier, puisque de très nombreux pays au monde sont des démocraties et que les oligarchies, au sens politique de ce terme, ne se rencontrent que dans quelques pays, dont l’Arabie saoudite (chut, il n’est pas conseillé de le dire), mais à son sens étendu et au fait que les affaires, les médias, la production de richesses, les décisions qui engagent des milliards d’hommes, relèvent d’un petit groupe de quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes : la nouvelle oligarchie ou les nouveaux oligarques, lesquels ne sont pas nécessairement russes ou anciennement membres du PCUS, mais dirigent des groupes de pression, président l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, dirigent des banques et des sociétés de communication ou des chaînes de télévision, font dans le show biz ou dans le charity business.  

17 mai 2011

Franc-maçon, franc-maçonnerie

    

 

        Le mot est attesté en 1735 sous la forme maçons-libres (Confrérie des Maçons-Libres) et deux ans plus tard sous les formes free-maçons et francs-massons. C’est un emprunt de l’anglais freemason (free « libre » et mason « maçon »), attesté depuis la fin du Moyen Age pour désigner des ouvriers itinérants et qualifiés qui utilisaient entre eux des signes conventionnels secrets et dont les confréries ont accepté d’intégrer des personnes qui n’exerçaient pas un métier du bâtiment.

            Le mot français entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1835 (sixième édition) et suivi d’une définition rudimentaire : « qui est initié à la franc-maçonnerie » (il a été reçu franc-maçon ; une loge de francs-maçons), laquelle est exprimée ainsi dans la huitième édition (1932-35) : « membre de la franc- maçonnerie », tout en étant illustrée des mêmes exemples qu’en 1835. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est tout à fait identique : « celui qui est initié à la franc-maçonnerie » (« une loge de francs-maçons »). C’est dans les articles consacrés dans ces mêmes dictionnaires à la franc-maçonnerie, articles sommaires, mais de type encyclopédique, que l’on peut prendre connaissance de ce qu’est la franc-maçonnerie et de ce que sont les francs-maçons : « Association secrète qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l'architecte et du maçon, et dont les membres se réunissent dans des lieux qu'ils appellent Loges » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) et « Association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges » (Littré, 1863-77). Ces définitions sont, comme l’exige la déontologie lexicographique, objectives, sans parti-pris, pleines de retenue. Il est impossible de trancher sur les sympathies ou les antipathies que pourraient nourrir leurs auteurs à l’encontre de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons. Il n’en va pas tout à fait de même dans les dictionnaires actuels, entre les lignes desquels perce une admiration discrète pour la chose décrite, admiration discrète qui est sans commune mesure avec les articles « militants », « engagés » et dithyrambiques que Pierre Larousse consacre aux francs-maçons et à la franc-maçonnerie dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1863-90). Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, une « association de caractère spiritualiste et d’inspiration philanthropique, visant au progrès moral, matériel et social de l’humanité, dont les structures sont apparentées aux corporations du Moyen Âge ; ses membres sont reçus par cooptation, dans des loges d’orientations philosophiques diverses et selon un rituel initiatique et secret », les termes à connotation méliorative (« société rationnelle », « fraternité », « philanthropique », « progrès moral, matériel et social de l’humanité »).

            C’est dans la définition des sens figurés et étendus que les lexicographes modernes laissent voir les faces sombres et obscures de la franc-maçonnerie : « Entente, complicité, solidarité qui règne entre personnes ayant entre elles quelque chose de commun : sexe, profession, idée, sentiment, idéal » (TLF) et surtout : « Par analogie et souvent péjoratif, solidarité agissante qui s’exerce entre les membres de certains groupements d’intérêts, de certaines professions » (DAF, neuvième édition), face sombre à laquelle Maistre fait allusion dans cet extrait de 1782 : « Souffrez, Monseigneur, qu’on vous exhorte, au nom de tous les maçons qui ne déshonorent pas ce titre, d’employer pour le bonheur de l’humanité l’influence impérieuse que vous aurez nécessairement sur l’assemblée projetée ».

14 mai 2011

Changer

 

 

 

            Voilà un des rares verbes qu’affectionnent les politiciens, ceux-ci préférant ordinairement les noms ou les adjectifs, qui n’engagent à rien, sinon à abuser les croyants, aux verbes, qui désignent des actions ou des actes, surtout quand ils sont employés à l’infinitif, forme verbale qui exprime une injonction. En 1981, c’était « changer la vie » ; en 2012, ce sera « changer de civilisation ». Bien entendu, personne ne se fait d’illusion sur les réalités que feront advenir ces verbes. En 1981, ce fut « changer de vie », et non pas « changer la vie ». Des petits bourgeois étriqués, habitués à compter, habillés de bric et de broc, économisant sur tout, même sur la nourriture, vivant en ladres, roulant en 2 CV ou en R 4, se sont retrouvés tout d’un coup (de baguette magique, évidemment, comme Cendrillon) sous les ors des palais, détenteurs des clefs des coffres-forts publics, passés de la R 4 à la R 25… En 2012, changer de civilisation donnera les mêmes résultats : la Porsche à la place de la R 25, les costumes happy few Cerruti ou Dior plutôt que les Brummel de 1981 et la barbarie mondialisée submergera la civilisation…

            Lire, dans les anciens dictionnaires, les articles consacrés à changer, c’est voir confirmé le caractère dérisoire et bouffon des injonctions de politiciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, changer, c’est « se défaire (d’une chose) pour en prendre une autre en la place » : changer sa vieille vaisselle pour de la neuve ; changer toute sa maison ; changer d’habit, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de place, de pays, de vie, de maître, de langage, de couleur, de visage. Dès 1694, l’exemple qui illustre ce sens est déjà changer de vie, ce qui montre que les injonctions politiques sont intemporelles et éternelles, mais changer de maître illustre bien ce que les politiciens tiennent pour du changement. Changer de civilisation n’est pas enregistré en 1694, pour la bonne raison que le mot civilisation n’existait pas alors. L’emploi le plus éloquent de changer est celui du proverbe : changer son cheval borgne contre un (cheval) aveugle, lequel a pour sens « changer une chose qui n’est pas bonne contre une plus mauvaise », c’est-à-dire tomber de Charybde en Scylla, expérience malheureuse qu’ont faite les Français en 1981, en passant de Giscard au pétainiste Mitterrand, et qu'ils feront peut-être en 2012 en passant d'un "néo-conservateur américain à passeport français" (dixit le Parti socialiste) à un milliardaire sans frontières à passeports multiples, mais toujours dans des palais luxueux, comme le suggèrent de plus en plus de journaleux.  

            Il est un emploi qui explique sans aucun doute le succès de l’injonction verbale changer dans le discours politicien. C’est celui qui est défini par « convertir, transmuer une chose en une autre » (DAF, de 1694 à 1935) et illustré par ces exemples : Dans le Sacrement de l’Eucharistie, le pain est changé au Corps de notre Seigneur ; aux noces de Cana Jésus-Christ changea l’eau en vin ; la femme de Lot fut changée en une statue de sel ; ce chimiste (comprendre alchimiste) se vante de pouvoir changer toutes sortes de métaux en or. On est là dans l’inconscient même des politiciens. Ils se prennent en même temps, quand ils répètent le verbe changer, pour le Christ ou pour les charlatans de l’alchimie. Pour l'un et pour l'autre, puisqu’ils sont les nouveaux croyants d’une religion sans transcendance (des Christ sans Dieu) et les desservants d’une liturgie occultiste et magique qui fait changer de vie et qui transforme la barbarie en horizon ultime de la civilisation.

 

09 mai 2011

Quota : il y a quota et quota

 

            Voilà un mot qui empeste la modernité. Il n’est ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77). Il est attesté la première fois en 1927 dans Les États-Unis d'aujourd'hui, ouvrage d’André Siegfried, qui était professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : « fraction d’une chose ou d’une masse indivise » et, au figuré, « part proportionnelle »). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne ; enfin dans les enquêtes d’opinion. 

            En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de « contingent » et de « pourcentage déterminé, imposé ou autorisé » (Trésor de la Langue française, 1971-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : « depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer ». Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné. Le nom quota est aussi employé par les sciencieux du social. Dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, à la manière de la belette de la fable, le temps se gâte comme chez Pierre Loti. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à « sonder » en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans l’échantillon, à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

            En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du « racisme », s’indignent les antiracistes, leurs affidés et leurs séides. On se demande ce que le racisme vient faire dans cette galère, sinon diaboliser ceux qui ont émis le vœu de fixer des quotas. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des « minorités visibles » à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est donc une idéologie de pacotille qui décide, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal. 

 

 

 

08 mai 2011

La dernière des langues

 

Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).   

 

Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)

« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.

L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.

Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.

(…)

Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…

05 mai 2011

Discrimination

 

 

            Ce nom est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle. Littré l’enregistre dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-77). C’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la « faculté de discerner, de distinguer », écrit Littré, qui cite Robot : « ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence ». Il entre dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de « action de distinguer avec précision ». Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : « faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées », « il y a là une discrimination difficile à opérer ».

            Le sens « idéologique » actuel se développe dans les années 1960, emprunté à l’anglais discrimination et au verbe to discriminate, lesquels ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (make a difference between good and bad books ; treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France, mais cela ne dissuade pas les académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. Le sens historique, « action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs » (« discrimination entre le vrai et le faux »), est complété par le sens idéologique : «  action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables ». Les exemples cités se rapportent, le premier, à la Constitution (« la loi s’applique à tous sans discrimination »), le second aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid : « la discrimination raciale ».

            Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce qui distingue les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un « traitement inégal ». S’il n’y a pas de « traitement inégal », le sens est positif, comme dans « il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale ». Sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : « souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables », comme dans les exemples « on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non » et « le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs ». Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans la loi d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats.

Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à la seule urgence idéologique et à la volonté mafieuse des consciencieux du social de diaboliser tout ce qui se rapporte à la France. Aussi on fabrique de toutes pièces des discriminations et la lutte contre les discriminations imaginaires est un fromage pour les associations lucratives sans autre but que le lucre. La preuve de ce caractère fictif des discriminations a été apportée par les études qui portent sur les CV anonymes qui sont obligatoires dans huit départements. Dans les départements où ces CV ne sont pas en usage, les personnes dont on prétend qu’elles sont victimes de discriminations, c’est-à-dire celles qui ont un nom et un prénom qui ne sont pas français et qui sont immigrées ou enfants d’immigrés, ont autant de chance d’obtenir un entretien d’embauche que celles qui ont un nom français et qui sont d’ascendance française. En revanche, avec des CV anonymes, les postulants à un emploi, dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont « issus de la diversité », ont trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que ceux qui sont français, mais dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont français. La raison en est simple : les CV anonymes sont mal rédigés, bourrés de fautes de syntaxe et d’orthographe, pleines de « trous », etc. et ils attestent un très faible niveau de formation de la part des postulants.

Donc, les imputations de discrimination portées contre la France et les Français et venant d’étrangers ou de « divers » sont des imputations injurieuses et ouvertement racistes, du même ordre que celles qui tiennent les Juifs pour des mangeurs d’enfants (musulmans), des buveurs de sang (arabe) ou qui les tenaient pour les membres d’un peuple déicide.  

 

02 mai 2011

Colonie

En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.

C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».

Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).

Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).

Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ? 

 

29 avril 2011

Gribouille

 

 

Ce nom, attesté au milieu du XVIe siècle, est dérivé du verbe gribouiller au sens de « tracer de façon maladroite et confuse des signes ».

C’est à la fois un nom commun que les lexicographes des siècles passés (Le Curne de Sainte-Palaye, Furetière, 1690, Thomas Corneille, 1694) relèvent au sens de « vendeur de petits meubles » et un nom propre désignant un personnage qui est le type même de la stupidité, de sorte qu’il est employé surtout dans le proverbe malin comme Gribouille, qui se jette à l’eau peur de la pluie. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge que les deux emplois ne sont pas liés : « on dit que gribouille signifiait autrefois marchand de bric-à-brac ; mais il est plus vraisemblable que Gribouille est un nom fictif tiré de gribouiller : celui qui gribouille, qui confond tout ».

C’est dans ce dernier sens qu’il apparaît dans les dictionnaires, à compter de 1842 (Barré, Complément au Dictionnaire de l’Académie française : « (vieille langue) marchand de bric-à-brac » ; « il s’est dit ensuite pour un homme sans intelligence, un niais » et « fin comme Gribouille qui se cache dans l’eau crainte de pluie, expression proverbiale, qui se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre »), puis chez Littré (1863-77, Dictionnaire de la langue française : « usité seulement dans cette locution Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, laquelle se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre » ; on dit aussi « faire comme Gribouille ») et chez les académiciens (DAF, 1879 : « mot populaire qui n’est usité que dans cette locution proverbiale : il est fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui par crainte d’un mal se jette dans un pire », définition qui est reprise dans les éditions suivantes, en 1932-35 : « Il ne se dit, par allusion à un personnage populaire, que dans la locution Fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui, par crainte d’un mal, se jette dans un pire » (« il est très familier », est-il ajouté) et dans la neuvième édition, en cours de publication : « par allusion à la formule Fin comme Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas se mouiller, il se dit d’un personnage naïf et malavisé qui, pour éviter un mal, se précipite dans un autre qui est pire ». Ce que notent les lexicographes actuels, c’est un emploi étendu du mot, non plus comme nom propre désignant un personnage singulier, fût-il un type social, mais un nom commun. Ainsi les académiciens dans les exemples qu’ils citent (neuvième édition) : « Dans cette affaire, il s’est conduit en gribouille ; c’est une politique de gribouille, une politique qui mène au contraire de ce qui était souhaité » ; et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Personne désordonnée, naïve et sotte, qui se précipite dans des difficultés plus grandes que celles qu’elle veut éviter » (gouvernement de gribouilles, les gribouilles de la littérature : « pour lui faire éviter l’écueil de la propagande, ils l’y jettent à coup sûr »).

C’est à partir de ce type populaire que la Comtesse de Ségur a imaginé un personnage de roman, Babylas Thibaut, borné et niais, dit Gribouille (in La Soeur de Gribouille, 1862), parce qu’il ne cesse de créer des embarras à sa famille, et qui se comporte comme le prévoit le proverbe, se jetant dans un ruisseau pour protéger de la pluie son costume neuf. Ces façons de faire devenues proverbiales, le nom propre a été employé comme nom commun pour désigner des politiques, des façons de gouverner, des théories. Ainsi, cette charge contre l’homéopathie : « se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure, c’est le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d’une théorie » (fin du XIXe siècle). De quasiment tous les hommes politiques ou notoires de l’oligarchie ou représentants de l’intelligentsia, on pourrait dire de cette manière que, depuis trente ans ou plus, ils sont des gribouilles, ils mènent des politiques de gribouille, ils énoncent des théories de gribouille : en bref, ce sont de véritables Babylas Thibaut. 

 

 

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28 avril 2011

Invasion du Maghreb

 

Dépêches d'agences

 

 

Plus de quarante mille Français, miséreux et affamés, ont tenté, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour trouver un refuge ou un asile au Maroc, en Algérie, en Tunisie.

Les gouvernants et les autochtones de ces pays condamnent cette invasion, dont ils sont une nouvelle fois de plus victimes et ne tolèrent pas la présence sur le sol sacré de leur patrie de ces "racistes",  "colons", "envahisseurs", "croisés", "impérialistes", "voleurs".

D'après une radio libre de Tunis, plus de dix mille d'entre eux se seraient noyés, leurs rafiots ayant été éperonnés par les vedettes des garde-côtes. Les survivants ont été immédiatement mis aux fers et parqués dans des camps de concentration, les gouvernants de ces pays enfin démocratiques exigeant de la France qu'elle verse d'importantes sommes pour faire face à l'entretien et au rapatriement de ses ressortissants.

Les imams ont appelé au djihad contre les infidèles et les candidats à la guerre sainte aiguisent leurs rasoirs à égorger, au cas où les réfugiés ne seraient pas immédiatement rejetés à la mer.

En France, les députés, les sénateurs, les journalistes, les responsables d'associations antiracistes ont condamné avec virulence cette invasion. Le premier secrétaire d'un grand parti humaniste a déclaré fièrement : "s'ils ont faim, qu'ils aillent crever sur la banquise, plutôt que de manger le pain de nos amis maghrébins ". Un maire, qui est un ami de la Tunisie éternelle, a menacé des foudres de l'enfer tous les morts-de-faim qui tenteraient de trouver un asile au Maghreb, arguant qu'il refusait de céder ses amis tunisiens à qui que ce soit, surtout pas à des individus louches.    

 

Ces dépêches d'agences sont purement imaginaires et n'ont évidemment aucun rapport avec quelque situation ou événement que ce soit. 

 

 

 

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22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

 .

15 avril 2011

Humanisme

 

 

 

Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.

Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités. 

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent   clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

12 avril 2011

Pacifier, pacification

 

 

 

Pour ce qui est de ce verbe et du nom qui en dérive, ce n’est ni le sens (« établir la paix »), ni l’origine (en latin, c’est facere pacem, « faire la paix »), ni l’histoire (le verbe est attesté au XIIIe siècle et le nom au XIVe siècle et en sept siècles, le sens n’a guère évolué), qui soulèvent des difficultés, mais l’emploi qui en est fait dans la novlangue des médias à propos des banlieues, dites « sensibles », et autres quartiers ou « cités », dits ou dites « populaires » ou « en difficulté » ou « défavorisés (es) », banlieues et quartiers ou cités que l’on souhaite voir enfin pacifiés (es) ou dans lesquels (les) il est demandé aux « communautés » d’entretenir entre elles des relations « pacifiées »…

Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien ce seul emploi qui est relevé par les auteurs de dictionnaires, et cela depuis le XIIIe siècle, le processus de pacification s’appliquant, non pas entre deux ou plus de deux Etats en guerre, mais à l’intérieur d’un même Etat : pacifier les différends, un Etat, les troubles, les esprits, quand il eut pacifié toutes choses, Henri IV pacifia le royaume, une province pacifiée (exemples du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication) ; « édits de pacification, édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion » (DAF, neuvième édition, le mérite des académiciens étant de rappeler que l’Edit, dit « de Nantes » (1598), a pour dénomination exacte « édit de pacification »). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il en va de même : pacifier, c’est « rétablir la paix » dans un espace politique donné, mais c’est aussi faire cesser des différends ou des troubles et « rétablir le calme » (pacifier les esprits) dans une région ou dans une ville. Tout cela est dit avec beaucoup de fermeté dans l’article pacification du DAF (quatrième édition, 1762) : « le rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines » (édit de pacification ; travailler à la pacification des troubles) et « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques ou des différends entre des particuliers ; et c’est dans ce sens qu’on dit c’est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends ». Ces sens sont aussi relevés à l’article pacifier de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) de ce même dictionnaire : « rétablir la paix, l’ordre dans un pays, une région » et « apaiser, ramener au calme ». La seule guerre qui puisse être interrompue (ou continuée) par un processus de pacification est la guerre civile ; les autres guerres, celles qui opposent des Etats, s’achèvent par la défaite d’un camp ou sa capitulation ou par un armistice. En 1945, il n’a pas été nécessaire de pacifier l’Allemagne ; il a suffi de la menacer d’une destruction totale pour empêcher toute nouvelle guerre.   

Ainsi, l’emploi de pacifier et de pacification dans la novlangue des médias est conforme à l’histoire de la langue française. La raison d’être de l’Etat français, ce n’est pas de rétablir la paix en Libye ou en Côte d’Ivoire, mais de la rétablir là où elle est menacée, dans les cités, les quartiers, les banlieues. Il est un emploi éloquent de pacification que relèvent les académiciens et dont ils notent qu’il est un euphémisme : c’est celui qui a été en usage dans l’ancien empire colonial. En Algérie, entre 1954 et 1959, il n’y a pas eu de guerre, mais une campagne de pacification ; de même dans le Maroc, alors sous mandat français : « (pacification) est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (la pacification du Rif). C’est au sujet de l’Algérie que De Gaulle a employé en 1959 ce terme, mais sans euphémisme : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». En Algérie, l’ironie de l’histoire a voulu que tous ces progrès (pacification, démocratie, progrès social), voulus par la France, s’interrompent brutalement en 1962 et que, par un effet de vases communicants et à mesure que les populations du Maghreb se déversaient en France, l’ardente nécessité de la pacification traverse la Méditerranée pour devenir la seule urgence de la France. Les emplois médiatiques de pacifier et de pacification sont un moyen de dire les « non-dits » ou de briser les tabous : c’est une façon détournée ou indirecte de dire que la guerre civile menace ou mine la France.

07 avril 2011

Beautés du monde réel

 

 

 

France

On apprend que huit ou neuf jeunes gens ont lynché un jeune noir, parce que ce jeune noir, âgé de 18 ans, draguait une jeune fille qui n'était ni de sa race, ni de sa "cité", mais qui était de la "race" et de la "cité" des lyncheurs, lesquels, n'étant pas français, n'ont même pas été soupçonnés de racisme. Tout cela se passe, non pas en Tunisie, Libye, Algérie, Maroc, etc. , mais en France, pays raciste, comme chacun sait. Les lyncheurs sont au collège ou au lycée, et pendant, dix ans ou plus, ils ont suivi des enseignements sur la grandeur incomparable de la culture arabo-islamique, par rapport à laquelle la culture française n'est que de la m...; ils ont eu droit aussi aux semaines d'éducation contre le racisme, aux conférences d'assoces subventionnées sur la différence, la France raciste, le multiculturel, les richesses venues d'ailleurs. En lynchant un noir qui n'était pas de leur communauté, ils ont appliqué les leçons qui leur ont été dispensées à l'école primaire, au collège, au lycée, à la mosquée, à la MJC du coin.  D'où les jeunes femmes incendiées, les lynchages racistes, la haine à fleur de peau. Ces lyncheurs n'ont peut-être pas appris à lire, mais ils ont appris à être ce qu'ils sont. Jamais un enseignement n'a été plus efficace. 

 

 

Les lumières de Lampedusa

Les journalistes qui "couvrent" les événements de Tunisie ont tous noté que les clandestins qui débarquent à Lampedusa sont des hommes, jeunes et dans la force de l'âge, et qu'il n'y a pas, parmi eux, de filles ou de jeunes femmes, sans jamais s'étonner de ce phénomène, ni essayer d'en comprendre les raisons. Les Tunisiens refusent-ils d'exposer inutilement la vie des jeunes femmes et font-ils preuve de courtoisie ? Ou bien sont-ils misogynes, au point de juger que la place des "nissa" (des  femmes) est "fil matbakh" (dans la cuisine), et pas dans un bateau, même si dans tout bateau, il y a un emplacement pour faire la cuisine ? Les journalistes sont par nature peu curieux - sauf s'il s'agit de fouiller les finances de tel ou tel homme politique - français évidemment, jamais tunisien ou égyptien. Pourtant, un début de vérité commence à poindre. Un journaliste du Figaro a fait parler des clandestins. L'un d'eux, Tarek, 20 ans, est parti de Kairouan, la ville de la grande mosquée et des écoles coraniques de Tunisie. Voici ce qu'il dit : "Nous étions entassés à 150 dans un bateau prévu pour 60. Au cours du trajet pour Lampedusa, douze filles ont été jetées à la mer". Autrement dit, pour alléger le bateau, les jeunes mâles n'ont pas hésité à sacrifier les filles ou les jeunes femmes - ce qui est un crime (contre l'humanité, peut être ?). On peut être sûr d'une chose : les auteurs de ces crimes, s'ils sont avérés, ne seront jamais poursuivis, ni déférés devant quelque TPI. A eux impunité et immunité. Ben Ali, le président renversé, était sans doute un autocrate corrompu. Mais, lui au moins, il n'a jamais sacrifié en les jetant à la mer des filles ou des jeunes femmes. Voilà qui augure bien et de la "révolution" tunisienne et du fonds de commerce qu'est le clandestinat.On peut prévoir dans les années à venir en France une forte croissance des lynchages racistes et des filles incendiées - peut-être même jetées à la mer.

 

 

Les lumières afghanes

Depuis dix ans, 55 jeunes Français sont morts en Afghanistan pour protéger, dit-on, les Afghans de la barbarie et leur apprendre la démocratie.

Dans une grande ville du nord de l'Afghanistan, le fief du commandant Massoud, 12 malheureux, membres d'une délégation de l'ONU chargée d'appliquer des programmes alimentaires ou d'éducation ont été, qui décapités, qui égorgés, qui brûlés. Ces martyrs sont ressortissants de divers pays ou continents du monde : Népal, Europe, Asie. Pourquoi ont-ils été tués par une foule en colère ? Parce qu'un pasteur américain a ou aurait brûlé un Coran. Innocents, ils sont condamnés à une mort infâme par des hordes de nazis racistes, xénophobes, fanatisés à mort, hordes de nazis pour la protection desquels la France sacrifie ses enfants. Les mêmes faits se sont produits dans une grande ville du sud de l'Afghanistan : 20 morts, décapités, égorgés, brûlés, tous étrangers et venus du monde entier pour aider les Afghans.

 

Quand la France cessera-t-elle enfin de protéger et de soutenir les nazis ? Quand cessera-t-elle enfin de sacrifier ses enfants innocents pour le confort de fous furieux racistes ? La collaboration entre 1940 et 1945 n'a pas suffi : il faut en remettre une couche, bien épaisse, bien grasse, une énième couche qui fera office de coup de grâce rendant vaine l'existence même de la France.   

 


01 avril 2011

Harcèlement

 

 

Ah que voilà, comme dirait un grand penseur des médias, un mot moderne qu’on croirait sorti directement d’un manuel de survie destinés à des socialistes et gauchistes égarés ne sachant plus à quel saint se vouer.

Il est attesté en 1632, mais il est enregistré pour la première fois en 1842 dans le Complément au DAF de Barré : « action de harceler ; résultat de cette action », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « action de harceler », qu’il illustre de cet exemple éloquent : « ce n’est pas nous qui contesterions.... à M. Périer l’esprit d’opposition et de harcèlement le plus varié, le plus ardent, le plus fécond qui ait paru sur nos bancs de gauche depuis 1815 », faisant de la « gauche » la matrice des harcèlements de tout type et de toute sorte qui prolifèrent depuis trente ans.

Le mot est moderne, mais la racine est ancienne : c’est le verbe harceler (« tourmenter, inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui-même dérivé du verbe herser ayant au XIIe siècle le sens de « malmener ». La preuve que le mot est du dernier moderne : il n’est le Dictionnaire de l’Académie française que depuis quelques années (neuvième édition, en cours de publication). La définition est fruste : « dérivé de harceler ; action de harceler », mais les exemples cités illustrent l’origine martial des emplois : une guerre de harcèlement ; tir de harcèlement. Car les emplois les plus courants relèvent, comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), de « l’art militaire » : harcèlement de l’ennemi ;  tactique de harcèlement ; guerre de harcèlement  guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques », le synonyme étant guérilla), tir de harcèlement (« tir incessant destiné à ne laisser aucun répit à l’ennemi »).

C’est à partir de ces emplois propres à l’art de la guerre, ou plus exactement de la guérilla, que se sont développés les emplois que l’on qualifier de « sociétaux » : subir le harcèlement sexuel d’un supérieur » ou « d’une supérieure », évidemment (in DAF, neuvième édition). De guerrier, le harcèlement est devenu social, sexuel, scolaire. Il est – ou il serait - partout : dans les entreprises, dans les associations, dans les partis, à la télé, au tribunal, à l’école : 10% des élèves de l’école primaire estiment qu’ils sont victimes de harcèlement – dans les écoles de la « République », sans que les fonctionnaires exerçant dans ces écoles s’en émeuvent, comme si le harcèlement était la règle d’une France malade (et la fraternité, qu’en fait-on ? Aurait-on jeté ce froc aux orties ?) ou le prétexte choisi par des hypocondriaques mal embouchés pour accéder au statut enviable de victimes (être victime des méchants : voilà qui vaut mieux qu’une Légion d’honneur et qui peut rapporter gros avec de bons avocats) ou le nouveau et énième fonds de commerce des sciencieux du social.

Muray pensait que l’envie du pénal avait remplacé dans l’inconscient collectif l’envie du pénis ; il aurait pu ajouter que le harcèlement est la guerre continuée par d’autres moyens – que ce soit de la part des harceleurs ou de celle des harcelés. Tout cela donne à la France un air haïssable, celui de cette guerre de tous contre tous, une guerre sans merci, sans compassion, sans pitié, qui couve et germe dans la chaleur des consciences silencieuses.

  

 

22 mars 2011

Coalition

 

 

Un premier coalition dérive du participe passé du verbe latin coalescere au sens de « se lier, se développer » et au figuré, « se réunir, se fondre, se coaliser, se réconcilier » ; un second est emprunté à l’anglais coalition (emprunté lui-même au latin du Moyen Age) ayant le sens politique de « réunion de partis ». Le premier est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de « union de substances différentes » ; l’autre est attesté au XVIIIe siècle à propos de l’Angleterre au sens de « réunion de partis opposés », mélange de « whigs et de tories ».

Coalition est relevé dans les dictionnaires à compter de la fin du XVIIIe siècle (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Seul le sens anglais est défini : « confédération, réunion de deux partis opposés ». Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il relève les deux sens de coalition, que les académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : « il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances » et « il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances ».

Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens « physique » disparaît (relevé comme vieux dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994 : « agrégation de plusieurs substances »), remplacé par le sens social : « il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État », comme dans coalition d’ouvriers (« les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire », « punir les chefs ou moteurs d’une coalition »), sens que Littré expose à son tour (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : « dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange » ; de même les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : « il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange » (« entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages », Trésor de la langue française, 1971-94). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours en publication), le mentionnent comme vieilli (« entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange »). Il est vrai que « la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864 ».

Il est un autre sens, à la fois politique et « historique », apparu lors des guerres contre Napoléon, que les académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens « réunion de différents partis » : la « ligue de plusieurs puissances », comme dans cet exemple de la huitième édition (1935) : « la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon ». Littré relève ce sens, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens « réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun ». Il est illustré par «  la coalition des puissances contre la France » et « dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838 ». Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : « union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun » comme dans l’exemple : « la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France » (Bainville, 1924).

            Quand coalition est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, les revendications sociales ne sont que la guerre continuée par d’autres moyens. Pendant deux ou trois siècles, c’est contre la France que se liguaient (cf. la « Ligue d’Augsbourg »), puis se coalisaient les nations européennes. Aussi le nom coalition avait-il dans les dictionnaires un sens défavorable, qu’il s’appliquât à l’union de pays étrangers contre la France ou à l’union de corporations cupides contre l’intérêt général (« dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État »). Il semble que cette époque soit close. Désormais, la France se ligue avec d’autres Etats contre tel ou tel régime ou pays. Certes, objectera-t-on, c’est pour une bonne cause. Peut-être, mais seul l’avenir dira si la cause était bonne ou haïssable. Le fait est que quelque chose a changé et que, jadis cible de coalitions hétérogènes, la France est désormais à la tête ou tout près de la tête pensante de coalitions encore plus hétérogènes et plus divisées que celles qu’elle affrontait dans le passé.

 

 

16 mars 2011

Nucléaire

 

            Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif en botanique ou en physique (énergie, centrale nucléaire) ou comme nom commun (le nucléaire), est récent, bien qu’il soit formé à partir d’une base latine, nucleus « noyau », nucleus étant un diminutif de nux « noix ». Il est attesté pour la première fois en 1840 comme terme de botanique et en 1857 comme terme de biologie : « relatif au noyau de la cellule ». Il est enregistré en 1842 par Barré dans le Complément du DAF : « adjectif des deux genres (botanique), qui a rapport au noyau ou à son contenu », définition que Littré reprend textuellement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). .

            C’est en 1919 qu’il est employé comme terme de physique et de chimie après les découvertes du radium. Dès lors, les emplois sont en rapport avec les recherches sur l’atome et avec  les applications industrielles qui en sont faites, comme l’atteste l’assez long article du Trésor de la langue française (1971-94) : « relatif au noyau de l’atome » ; « énergie nucléaire, énergie dégagée par la fission du noyau d’atomes lourds ou la fusion de noyaux d’éléments légers » ; « emploi substantif masculin, le nucléaire : l’énergie nucléaire ; l’ensemble de ses utilisations » ; « qui se rapporte à l’énergie nucléaire, à sa production, à son utilisation » ; « qui concerne l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire » ; « médecine nucléaire, utilisation de produits radioactifs dans l’exploration du corps humain ».

            Le mot est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication depuis 1994. C’est la première fois qu’il apparaît dans ce dictionnaire. L’article est relativement long, ce qui témoigne du succès du mot. Trois acceptions sont distinguées : « (biologie) qui se rapporte au noyau d’une cellule » : « (physique) qui se rapporte au noyau de l’atome » (physique nucléaire, fission nucléaire, fusion nucléaire, énergie nucléaire, le nucléaire civil, le nucléaire stratégique, centrale nucléaire, arme nucléaire, guerre nucléaire, essai nucléaire, puissance nucléaire) ; « (sociologie) famille nucléaire, famille constituée autour du noyau parental et composée des parents et de leurs enfants ».

Qu'un mot aussi récent et la chose qu'il désigne suscitent autant de peurs incontrôlées et irrationnelles (l'extraction du charbon entraîne des milliers de morts chaque année sans que cette activité soit tenue pour diabolique) peut se comprendre, tout au moins chez les personnes qui habitent près des centrales nucléaires. Dans le cas d'individus qui se trouvent à des milliers de kilomètres de toute centrale et qui sont Bac + 5 ou + 15, "instruits", sciencieux "éclairés", diplômés en sociologie, ces peurs sont assez peu compréhensibles, à moins qu'elles ne soient destinées à attiser les angoisses millénaristes et à ressusciter les terreurs de l'an mil. C'est que ces toutes petites "réalités" que sont le noyau, la cellule, l'atome et que l'on ne voit pas à l'oeil nu sont, du moins dans l'esprit des terrifiés de l'an deux mil, les suppôts de Satan ou les inventions du Malin.   

 

            Face à la tragédie qui s’abat sur eux, les Japonais, qui sont conscients depuis toujours de vivre non pas under the volcano, comme dans ce roman surfait de Lowry, mais sur des volcans en activité, et qui s’en sont fait une raison, font preuve collectivement d’une dignité exemplaire. On aimerait qu’il en fût de même en France. Or, quarante-huit heures après le séisme de magnitude 9, alors que l’on apprenait que le raz de marée consécutif à ce séisme avait fait au moins dix mille morts et détruit toutes les villes de la côte Nord Est du pays, et que ce raz de marée avait endommagé les systèmes de refroidissement des réacteurs arrêtés d’une centrale nucléaire, ce qui pourrait entraîner une fusion du combustible, des politiciens français et allemands sans scrupules, les Mamère, Duflot, Cohn-Bendit, Joly (pas jolie la Joly), Lepage, Aubry, Villepin, etc. en ont profité pour faire leur propagande sur le dos des malheureux Japonais. Pourquoi pas un référendum contre les raz de marée ? Et contre les tremblements de la terre ? Ils seraient sûrs d’obtenir des résultats de tyranneaux africains. Pas de compassion, pas de solidarité, on surfe sur la tragédie d’un pays pour engranger le plus de suffrages possible. Il est vrai que ces politiciens sont des professeurs de vertuisme et des prescripteurs de moraline – en bref, de vrais tartuffes. Dans les années 1930, un Juif était-il mêlé à une escroquerie nationale, tous les Juifs étaient montrés du doigt. En 2011, rien n’a changé. Les vautours ont trouvé des charognes à ronger ; ils ont posé leurs dents dessus ; ils ne lâcheront rien, tant qu’ils n’auront pas nettoyé les carcasses.

10 mars 2011

Médias collabos ?

 

 

Au sujet de l'Egypte, les médias, quand, par hasard, ils évoquent les faits et ne s'abandonnent pas à leurs fantasmes de démocratisation par enchantement, parlent de "heurts" entre coptes et musulmans ou bien d'affrontements confessionnels. Les lecteurs ou les auditeurs qui ne croient pas aux contes de fées savent de quoi il retourne : églises incendiées, attentats devant les églises, chasse à l'homme (l'homme, celui de "ecce homo"), c'est-à-dire chasse au chrétien avec couteaux, gourdins, armes à feu, cocktail Molotov, incendie de biens et mort d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards - tous chrétiens bien entendu : en bref, ratonnades et pogroms. Mais il est interdit aux journaleux et journaleuses, même à ceux et à celles qui sont motivés et motivées, de raconter avec des mots justes ce qui se passe. Il est vrai qu'en Egypte, les chrétiens ont violé un interdit. Haram, ils ont manifesté dans les rues en montrant une croix - crime impardonnable et qui ne leur est pas pardonné, puisqu'ils ne sont tolérés dans leur propre pays et par les envahisseurs (aidés de collabos) qu'à la condition qu'ils se cachent, se terrent, se taisent, restent invisibles et silencieux. 

Pour donner une idée précise de l'esprit collabo des médias, voici une analyse de trois articles "de fond" publiés dans l'édition du 18 février 2006 du quotidien Libération et dans lesquels est "expliqué" d'une manière insensée et délirante le meurtre d'Ilan Halimi : "expliquer" dans Libération, c'est nier.   

 

 

 

Retour sur le meurtre d’Ilan Halimi

Un jeune homme a été séquestré pendant trois semaines et torturé à mort à Bagneux, dans la banlieue Est de Paris, à quelques pas de la « Ville Lumière », au tout début du XXIe siècle, soixante ans après les horreurs sans nom de la deuxième guerre mondiale. Ce jeune homme est juif ; ses tueurs, au nombre de dix ou plus, sont africains, arabes, musulmans. Les citoyens attendaient que, dans les journaux qui bénéficient des aides de l’Etat au titre du soutien à la liberté de la presse ou à la diversité d’opinion, les faits établis soient exposés le plus objectivement possible, tels qu’ils se sont produits ou sont censés s’être produits, sans parti pris, sans haine, sans retenue ni censure, et que, dans un second temps, ces faits soient replacés dans la ville ou la cité où ils ont été commis, puis mis en relation avec le milieu social d’où sont issus les criminels et avec le sinistre esprit du temps. Dans n’importe quel pays démocratique, les journalistes auraient cherché à établir qui étaient les locataires de l’appartement où les séances de torture ont eu lieu, qui étaient les voisins, pourquoi ils n’ont pas alerté la police quand ils ont entendu des cris, s’ils étaient ou non complices, etc. et pourquoi ce crime a été commis à Bagneux, ville communiste, plutôt qu’à Neuilly ou ailleurs. Depuis plus de vingt ans, les jeunes issus de l’immigration sont gavés au lait de l’antiracisme d’Etat libellé Mitterrand SOS Racisme, LDH et MRAP. Depuis x années, il est répété partout que les différences brassées enrichissent la France, que l’Autre est beau, bon, bien, que la société ouverte est multiculturelle ou métissée. A quoi ont servi ces sermons ? La mise à mort d’un Juif fournissait l’occasion de s’interroger sur l’antiracisme. Pacotille ? Ou bien antiracisme n’est-il que la haine vouée, non aux racistes, mais aux individus accusés d’appartenir à une sale race ou à une race inférieure ?

L’hypothèse du crime raciste est évoquée par la famille et les proches de la victime. La presse y fait allusion avec un tel luxe de précautions que l’hypothèse, à peine évoquée, est écartée. Le seul journal qui suive une autre voie est Libération. Dans l’édition du 18 février 2006, trois articles de fond sont consacrés à ce meurtre. Aucun n’évoque le racisme, ni le fait que la victime soit juif et que le chef du gang soit musulman. Ce qui sous-tend ces articles, c’est la mise en place d’une stratégie de dénégation qui se déroule en deux grandes étapes : d’abord disculper, ensuite accuser. Les auteurs de ce crime sont innocents, étant bons de nature ; les coupables sont l’école, la société, la misère, la police et, évidemment, l’abominable Ministre Sarkozy. Entrons dans les détails.  

 

 

Disculper les auteurs du crime

Un premier article est consacré aux bandes. L’auteur en est le sociologue de service, doctorant ès bandes. Quel rapport entre les bandes et la mise à mort d’un Juif ? Aucun. Le doctorant ès bandes se nomme Mohammed. Il a sans doute des lumières sur la haine que les musulmans vouent aux Juifs : il ne le montre pas. Etant doctorant ès bandes, il lit Le Coran, il feuillette la presse islamique, il écoute les media arabes. Il n’est ni sourd, ni aveugle. Il connaît son monde. Mais l’hypothèse de la haine islamique vouée aux Juifs ne lui vient pas à l’esprit. Il fait dans l’empathie. Il prend le parti des bandes. Il fut un temps où les sociologues se piquaient d’objectivité au point d’imposer que soit « objectivé le sujet de l’objectivation » (id est le sociologue). Rien dans l’article n’a de rapport avec le crime. Il est question de « quartiers populaires » (euphémisme pour quartiers islamisés), de « pôles de sociabilité » (torturer un jeune juif, c’est faire preuve de « sociabilité »), « d’une logique de contestation » (torturer à mort un Juif, c’est refaire mai 68), de la « pratique de la séquestration ancienne et fréquente » (en terre d’islam sans doute, mais en France ?), du ravisseur comme une victime (« ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »), « de personnes qui n’étaient pas fiables dans l’affaire de Bagneux » (mauvais tortionnaires sans doute). Si Libération avait voulu justifier le crime, il ne s’y serait pas pris autrement.

Le sommet de la dénégation est atteint dans le deuxième article, dont voici le titre : « C’est pas possible, c’est pas ici que ça s’est passé » (ça s’est donc passé sur la Lune) ; « les habitants de la cité du Tertre, habitués aux petits trafics, disent ne pas connaître la bande » ; « d’autres rigolent en entendant parler des barbares » (se réjouissent-ils qu’un Juif a été torturé à mort ?) ; « ici, il y a des petits trucs », dit une « petite sœur » à propos du shit, « mais pas ça » ; « elle sursaute en entendant l’identité du chef présumé » (la « petite sœur », nous l’avons compris, est une coreligionnaire) ; « une dame (sa religion ? son nom ?) dit avoir reconnu sa photo à la télé : « Je l’ai vu grandir ici, les jeunes, je les vois, je leur parle, ils sont adorables », explique-t-elle, incrédule » (cf. la phrase ci-dessus « ils disent ne pas connaître la bande ») ; « le nom du chef de bande présumé est un «  mélange d’africain et d’arabe qui fait chelou » (au lieu « d’arabe », il veut dire « musulman »), s’étonne Abdel, 20 ans, devant un ordinateur du centre social » (le « centre social » sert-il à former des négationnistes ?).

La « cité » où a eu lieu le meurtre est « métissée ». Il faut comprendre qu’elle est habitée par des arabes ou des noirs. Elle est donc belle, parfaite, conforme à l’idéal antiraciste. Le crime ne peut pas avoir eu lieu dans l’utopie. « Dans cette banlieue PC, on a multiplié les initiatives depuis vingt ans » ; « il y a eu des idées, des projets, mais il a manqué la volonté d’aller jusqu’au bout et l’argent pour le faire, raconte une ancienne élue » ; « c’est ici qu’on a inventé les médiateurs dans les bus RATP » (sont-ce ces médiateurs qui enseignent à mettre à mort les Juifs ?) ; « on a même fait la première liste dissidente aux municipales de 2001 avec des quotas colorés : un candidat sur six issu de l’étranger » ; « pour la jeune génération, il y a le barrage de la couleur de la peau, celui du nom ».  Partout où ils ont exercé le pouvoir, les communistes ont attisé les haines raciales, multiplié les massacres de peuples minoritaires, exterminé des populations entières. A Bagneux, ils sont blancs, innocents, sans tache. Progressistes, ils ne peuvent en rien être mêlés de près ou de loin à un crime raciste aussi sordide. Libération les exonère de toute responsabilité dans l’exacerbation des haines raciales qui mettent en péril la paix civile.

 

 

Désigner les vrais coupables

            Pourtant, puisque les jeunes sont innocents, que les bandes sont des instances de sociabilité, que la cité métissée est parfaite, que les communistes sont l’avant-garde du progrès social et que, malgré tout cela, la mise à mort d’un Juif a quand même eu lieu, il faut trouver les vrais coupables. Libération n’a pas eu besoin de les chercher, il les a trouvés dans la théorie léniniste : c’est la société.  

Pour le doctorant ès bandes, le coupable est tantôt les « difficultés d’insertion » (ce qui est une manière de nommer la société française), tantôt « les échecs scolaires » (c’est la faute de l’école), tantôt l’impossibilité de « se projeter dans l’avenir » (c’est la faute à la France), tantôt la victime (« les enlèvements, ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »).  A Bagneux, il n’y a « pas de tensions entre communautés (s’ils sont tous musulmans, la communauté est une), mais des difficultés sociales partagées » ; « au sud de Paris, Bagneux la communiste ­ entre Sceaux et Bourg-la-Reine les bourgeoises ­ est l’une des communes les moins bien loties des Hauts-de-Seine » (c’est de la faute des bourgeois, si, à Bagneux, un Juif est torturé à mort) ; « on est Zru et Zus (zone de rénovation urbaine et zone urbaine sensible), avec 12,5 % de chômage, à la cité du Tertre, le quotient familial est le plus bas du département », lâche Louis, un associatif (comprendre : il est membre du PC ou de la LCR) » ; « si les gens deviennent voyous, c’est qu’ils sont acculés à la misère, lance-t-elle » : autrement dit, si les nazis ont exterminé six millions de Juifs, c’est la misère qui les y a acculés. Parfois, la vérité nue sort de l’inconscient. Voici ce que dit la militante PC de service : « je leur dis « faut oser » mais il y a ce barrage qu’ils se construisent dans la tête ». Les tortionnaires ont mis en application ses conseils : ils ont osé et ils ont même fait sauter tout barrage.  

Le principal coupable est nommé. C’est Sarkozy. La preuve, c’est qu’il utilise ce crime pour se faire de la pub : « une stratégie policière à hauts risques » ; « la forte médiatisation des faits divers (alors que, dans les media, le martyre d’Ilan est gommé par un canard mort de la grippe aviaire ou le moustique de la Réunion) vient appuyer la politique sécuritaire du gouvernement » ; « la stratégie de communication mise en œuvre par la police et la justice frappe par son ampleur dans un fait divers certes effroyable mais ne mettant pas en jeu l’intérêt de l’Etat, comme par exemple des affaires de terrorisme » ; « depuis plusieurs semaines, les autorités ont sauté sur plusieurs faits divers pour stigmatiser ce profil de délinquants » ; « ce n’est pas un hasard, lancé depuis le premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau en 2003, le chantier de la prévention de la délinquance arrive à son terme » ; « le 20 janvier s’est tenu le premier Conseil interministériel de la prévention de la délinquance, et un projet de loi de 131 articles pourrait être présenté en Conseil des ministres fin février » ; « toute justification par le réel des mesures prévues par ce plan est donc bonne à rappeler » ; « alors, depuis la crise des banlieues, à l'automne, le ministre de l’Intérieur rabâche son souhait de voir réformée l'ordonnance du 2 février 1945 sur la délinquance des mineurs » ; « et, en début de semaine, il s’est déclaré favorable à ce que les statistiques de la police intègrent le critère ethnique »…

Sarkozy est d’autant plus coupable que, depuis trois ans, il est coupable des mêmes errements. Il ne cesse de récidiver : « en évoquant, dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, les deux adolescents de Clichy-sous-Bois, « une tentative de cambriolage » inexistante, et en niant toute « course-poursuite » entre les jeunes et les policiers, Nicolas Sarkozy a attisé la colère » ; « peu après, alors que le ministre martelait l’influence des « bandes mafieuses » dans les violences urbaines, un rapport des RG contredisait Sarkozy en démentant « la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé » ; « début janvier, nouvelle approximation de la place Beauvau à l’occasion des violences commises dans le TER Nice-Lyon » ; « dans l’urgence, Sarkozy évoque des « tentatives de viol » pour ce qui se révélera être un attouchement » ; « le ministre de l'Intérieur a ensuite admis avoir exagéré la portée de l'événement » ; « mais l’image d’une centaine de jeunes saccageant un train et détroussant ses voyageurs s’est imprimée dans les esprits ».

 

Nous avons bien compris le message de Libération : si un jeune Juif est torturé à mort en France, c’est ou bien une fausse nouvelle, ou bien un fait sans importance, ou bien c’est Sarkozy qui a fait le coup. Devant cet amas de saloperies, il ne faut pas hésiter à employer les mots qui fâchent : Libération ne signifie plus que « collaboration ».

 

 

07 mars 2011

Croisade

 

Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.

            Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.  

            Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes.  Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.

            Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».

 

01 mars 2011

Diplomatie

 

 

 

Diplomatie est un mot relativement récent dans l’histoire de la langue française. Dérivé du nom diplomatique, « science qui a pour objet l’étude des diplômes », c’est-à-dire des « pièces officielles émanant d’une autorité souveraine et établissant un droit » (Trésor de la langue française, 1971-94), il est attesté pour la première fois en 1790, pendant la Révolution, comme des centaines d’autres mots qui sont alors entrés dans la langue : vandalisme, terrorisme, terroriser, nationalisme, bureaucratie, etc. Ce mot sent fort la modernité. Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), il a un seul et unique sens : « science des rapports, des intérêts de puissance à puissance ». Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de ce même dictionnaire, l’entrée diplomatie, relativement longue, comprend, non pas une, mais six acceptions : « connaissance des règles, des traditions et des usages qui régissent les rapports entre les États ; art de concilier leurs intérêts respectifs » ; « pratique de ces rapports entre États ; représentation de ces intérêts dont les ministres, les ambassadeurs, etc., ont la charge » ; « le corps des diplomates » ; « la carrière diplomatique ; le métier, la profession de diplomate » ; « politique extérieure d’un pays » ; « figuré, adresse, finesse que l’on apporte dans la conduite d’une affaire » (user de diplomatie ; que de diplomatie dépensée en pure perte !).

L’histoire de ce mot, au cours des deux derniers siècles, est donc l’histoire de son extension graduelle à différentes réalités : en 1835 (DAF, sixième édition), à la « science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des États et des souverains entre eux », s’ajoutent ces deux autres sens : « il se dit aussi, collectivement, de ces rapports et de ces intérêts mêmes, ainsi que des ministres, des ambassadeurs, etc., qui les règlent, qui les traitent », auxquels Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77)  ajoute celui-ci : « figuré, manèges dans la vie privée comparés à ceux des diplomates » et les académiciens (DAF, 1932-35) cet autre : « il se dit aussi de la carrière diplomatique ».

Il semble que, du moins si l’on en croit les gazettes qui publient des points de vue de diplomates qui cachent leur identité derrière des noms collectifs plaisants « Marly », « Rostand » (lequel ? le biologiste ou l’auteur de l’Aiglon ?), « Albert Camus » (prendre le nom d’un professeur de vertu, ça vous pose des diplomates, dont on pensait naïvement qu’ils ne tenaient compte que des rapports de force ou des « intérêts de puissance à puissance »), la diplomatie de la France serait à l’agonie – non pas la science des relations internationales, ni la carrière ou la fonction de diplomate, ni le corps diplomatique (encore que…), mais sa « politique extérieure ». Faut-il s’en étonner ? Non, bien entendu. Depuis trois ou quatre ans, et sans doute plus, l’Union européenne a décidé d’assumer elle-même les politiques extérieures des pays membres et de confier la conception de cette politique à un super ministre qui se nomme en ce moment Mme Ashton. La diplomatie européenne étouffe peu à peu la diplomatie de la France. Les pétitionnaires des groupes Marly, Rostand, Camus le savent et, plutôt que de s’en prendre aux lampistes, ils devraient cibler les responsables de cet état de choses.  

 

25 février 2011

Directive

 

 

L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle.  Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».

Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !),  ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.

Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».

Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.

Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).

Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944,  un oukase du Reich pour une loi de la République.

 

 

23 février 2011

Dépendance

 

 

Il n’y a rien de moins étrange que le très récent succès de ce mot : que dis-je succès ? triomphe convient mieux. La France est, dit-on, indépendante (mais de quoi ?) ; les Français sont autonomes ; à peine âgés de quinze ans, ils rêvent de s’arracher à toute détermination ou contrainte ; etc. Et si le triomphe de dépendance disait exactement le contraire ? Et s’il éclairait ce que la France devient ou est devenue sans que les citoyens en aient conscience ? Et l’indépendance invoquée à tout instant et déclinée avec l’autonomie, l’autogestion, la liberté, etc. n’était qu’un leurre ou un mirage ?

Le mot, dérivé de dépendant, est attesté depuis la seconde moitié du XIVe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires depuis Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est un terme de droit féodal : « chose qui relève et qui dépend d’une autre » (Richelet), définition qui est illustrée de cet exemple : « la Bresse est des premières dépendances de la Couronne », tandis que la « matrice » de ce nom, à savoir le participe présent dépendant, a pour sens, selon Richelet, « qui relève d’un autre », comme dans ces deux emplois : « fief dépendant » et « être dépendant de quelqu’un ». C’est ainsi que le mot est glosé dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : (de 1694 à 1798) « subordination, sujétion » (les sujets sont dans la dépendance de leurs souverains), « il se dit aussi des terres qui relèvent d’une autre » (cette terre est de la dépendance de la mienne), « il veut dire aussi ce qui fait partie d’un bien, d’une terre, d’un héritage » (il lui a vendu sa terre avec toutes ses dépendances). La disparition de l’Ancien Régime fait du sens « féodal » le vestige d’un passé révolu : (DAF, sixième édition, 1835) « il se disait particulièrement, dans la jurisprudence féodale, en parlant des terres qui relevaient, qui dépendaient d’une autre terre, d’un seigneur ». Cette liberté nouvelle favorise l’emploi du mot dans un sens étendu se rapportant non plus au droit, mais à des réalités abstraites : (1835) « il se dit encore, par extension, des rapports qui lient certaines choses, certains êtres, et qui les rendent nécessaires les uns aux autres » (l’étroite dépendance qui unit toutes nos facultés ; la secrète dépendance que Dieu paraît avoir voulu établir entre tous les êtres), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « sorte de rapport qui fait qu’une chose dépend d’une autre ». Pendant plusieurs siècles, la définition de dépendance est restée stable, puisque l’on retrouve dans le Trésor de la langue française (1971-94) les sens établis par les lexicographes des siècles antérieurs : « Fait d’être sous l’autorité, sous l’influence de quelqu’un », « fait d’être lié organiquement ou fonctionnellement à un ensemble ou à un élément d'un ensemble », « installation dépendant d’une terre, d’une maison », et « avec l’idée dominante de causalité, fait d’être conditionné, d’être déterminé par quelque chose ».

En réalité, c’est au cours des trois ou quatre dernières décennies que dépendance s’est enrichi de nouveaux sens, enregistrés dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, et qui apparaissent, non dans la définition « fait pour une personne ou un groupe de personnes de dépendre de quelqu’un d’autre ou de quelque chose ; sujétion », mais dans les exemples qui l’illustrent : « l’état de dépendance d’un malade, d’un invalide, son incapacité à accomplir seul les actes de la vie quotidienne » ; et surtout dans le sens pathologique suivant : « asservissement à un produit nocif, à une drogue, dont l’absorption répétée a créé un besoin impérieux » (l’abus du tabac, de l’alcool finit par créer un état de dépendance ; l’état de manque révèle la dépendance du toxicomane). Jadis, les vieillards grabataires étaient à la charge de leur famille. Il est vrai qu’ils n’étaient pas très nombreux. Aujourd’hui, leur nombre croît à grande vitesse et la charge qu’ils représentent est de plus en plus lourde pour les ayants-droit, lesquels s’en débarrassent en les confiant aux autres, nommés pour l’occasion société. La dépendance relevait de la condition humaine et de la morale naturelle ; elle devient un problème sociétal, donc politique. Quant à l’emploi pathologique de dépendance, il dévoile encore plus crûment que la gérontologie, ce qu’est devenue la France : quelque chose de malade, qui a perdu son indépendance sociale, économique et politique et dont le destin pathétique est mimé par ceux qui s’assujettissent aux drogues, persuadés que la dépendance sans fin compensera l’indépendance envolée.

 

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19 février 2011

Indécence, indécent

 

Le nom indécence, emprunté au latin, est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que l’adjectif indécent est antérieur d’un siècle et demi (fin XIVe siècle). Dans un premier temps, ces deux mots se rapportent à des actes (1568 : « acte contraire à la bienséance, manque de convenance ») ; dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ils désignent aussi des propos obscènes ou contraires à la pudeur. Pendant un demi-siècle, les auteurs de dictionnaires définissent l’indécence comme « ce qui est contraire et opposé à la bienséance, à l’honnêteté et à la civilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ; « manquement contre la bienséance et l’honnêteté extérieure » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694) ; et à partir de 1762 (DAF), ils signalent comme marques d’indécence les actes ou les paroles : « action ou discours contraire à la décence, à l’honnêteté publique, aux bienséances » (1762, 1798) ; « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » (DAF, 1835 : dire, commettre une indécence, une grossière indécence ; faire des indécences ; il y a beaucoup d’indécences dans cet ouvrage).

Dès lors, le partage se fait entre la qualité ou le caractère et l’acte ou la parole qui résulte de cette qualité, comme l’attestent les articles de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « action, propos indécent »), du DAF (1879 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » ; 1932-35 et neuvième édition, en cours : « caractère de ce qui est indécent » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent »), du Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de ce qui est indécent, contraire aux règles de la bienséance ; avec une connotation sexuelle, caractère de ce qui est contraire à la morale, aux bonnes mœurs » et « par métonymie, acte, parole, chose contraire à la décence, à la bienséance ou à la morale »).

Voilà deux mots propres au vocabulaire des professeurs de vertu, sermonnaires, grands donneurs de leçons, rosières et chaisières, grenouilles de mosquées, de synagogues, de bénitiers, imams et ayatollahs, pasteurs, curés, évêques, inquisiteurs, rabbins, etc. On pensait naïvement qu’ils étaient réservés à aux belles âmes et surtout que les hommes politiques s’en exonéraient, parce que, croyait-on, la politique n’est pas de la morale à deux sous et encore moins de la moraline. « Rayez cela de vos papiers », comme on dit chez Molière. Désormais les hommes politiques, qu’ils soient de droite, de gauche, du centre, des extrêmes ou de nulle part, emploient indécence ou indécent à tout bout de champ, comme si, employant ces termes, ils se ralliaient à l’objurgation d’indignation que le sinistre Hessel intime aux Français, comme Goebbels l’intimait aux Allemands, Trotski aux Russes, Savonarole aux chrétiens d’Italie, etc. Rien de nouveau sous le soleil certes, mais l’inouï est que des hommes politiques, ministres, députés, sénateurs, maires, etc. d’une République, dite laïque, s’étouffent d’indignation, en toute bonne conscience, comme de vulgaires Savonarole de sous-préfecture, en proférant  ces accusations d’indécence.

 

 

11 février 2011

Racines

 

 

Ce mot est employé dès le début du XIIe siècle aussi bien dans ses sens propres (« la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes jusqu’en 1935) que dans son sens figuré principal, attesté en 1155 : « principe, source, cause », comme dans cet exemple : « convoitise [...] est racine de péché ». Entendu dans ce sens-là, il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française dès 1694 : « Racine se dit aussi figurément des principes, des commencements d’une chose », comme dans ces exemples : La vertu a jeté de profondes racines dans son cœur ; il faut couper la racine de ce mal avant qu’il augmente ; ce remède pallie le mal, mais il faut aller à la racine ; couper la racine à l’hérésie ». En 1694, les académiciens  précisent que, dans ce sens figuré, « il se dit plus souvent en mal », remarque qui n’est guère pertinente, puisqu’elle disparaît des éditions suivantes. Mais la définition reste inchangée, à quelques détails près : « il se dit figurément des principes, des commencements de certaines choses, ou morales ou physiques » (1762, 1798, 1835) ; « il se dit figurément du principe, du commencement de certaines choses » (1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) la reprend, avec quelques modifications : « Figuré, principe, origine de certaines choses », illustrant de sens de nombreux extraits de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, lesquels se rapportent tous ou quasiment à des « choses » morales ou intellectuelles, le doute (« Comme si l’on pouvait couper la racine des doutes d’où naissent les procès », Pascal), le mensonge (« toutes ces dispositions au mensonge et au déguisement, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans le cœur de l’homme », Pascal), le bien, l’esprit, la modération, les passions, la postérité, les abus… Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens figuré « origine, principe » est relevé à l’entrée racine.

Au vu de cela, on est en droit de se demander si les hommes politiques qui sont intarissables sur les racines de la France connaissent le sens de ce mot ou ont jamais ouvert, ne serait-ce que par curiosité, un dictionnaire. En tout cas, un fait est sûr : ils ne comprennent pas ce qu’ils disent ou ce que leur font dire leurs conseillers, et surtout ceux qui rédigent leurs discours. Pour M. Chirac, il y a quelques années, l’Europe a ou aurait (avec les déclarations de ces gens, il vaut mieux employer le conditionnel) des racines islamiques ou musulmanes ; la France aussi, a-t-il renchéri dans un autre discours. Récemment, ce fut au tour de M. Sarkozy de se prononcer sur les « racines de la France » ; elles sont « juives », a-t-il déclaré. Certes, il s’adressait à des juifs et l’on comprend qu’il ait voulu se concilier les bonnes grâces des électeurs présents dans la salle, en disant que le judaïsme était à l’origine de la France, un principe de la France, au commencement de la France. C’est vrai d'Israël, mais, historiquement, pour ce qui de la France, c’est totalement faux. Ce n’est qu’un pur fantasme pour attraper des suffrages. Mais si les électeurs à qui sont assénés de si pieux mensonges ont un sens aigu de leur propre dignité, ils tiendront pour mépris à leur encontre de telles momeries. Il en va de même des racines islamiques de la France ou de l’Europe. A l’origine, il n’y a pas l’islam, ni d’islam. L’islam n’est pas au commencement de l’Europe ou de la France. Il n’est pas le principe qui les régit - heureusement pour nous. Ces assertions sur les racines islamiques ou juives de la France n’ont aucune validité, ni morale, ni intellectuelle, ni historique. C’est du mensonge cynique ou de la basse flatterie.

Cela signifie-t-il que les mensonges sont les racines de la politique, action et discours confondus ? ALJ n’est pas loin de le penser.

 

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10 février 2011

Heidegger, penseur français ?

 

A propos de Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 vol., « récit » et « entretiens », Albin Michel, 2001. 

 

Voilà un ouvrage savant. L’auteur a lu tout ce qui est consacré à Heidegger de 1930 à aujourd’hui, tous les écrits de ce philosophe, toutes les traductions qui en ont été faites, pour établir l’histoire de la réception de Heidegger en France. De cet ouvrage, on était en droit d’attendre le pire. On a le meilleur. Pour notre bonheur, Janicaud n’écrit pas comme Heidegger. L’Allemand est obscur, le Français, clair et limpide, met la pensée de Heidegger à la portée des lecteurs non spécialistes.   

La France est le théâtre d’un étrange événement. Dès 1930, Heidegger est devenu un philosophe français. Les Français l’ont annexé et se réfèrent avec admiration à son oeuvre, alors que les Allemands l’ignorent ou essaient de l’oublier, à la fois à cause de son obscurité et des engagements de son auteur, membre du Parti Socialiste National des Travailleurs Allemands de 1933 à 1945 et qui, en 1945, a perdu sa chaire, quand l’Université allemande a été dénazifiée. De ce fait, des intellectuels ressortissants d’un des pays vainqueurs de la guerre de 1939-45 se prosternent devant une pensée ambiguë, inquiétante, confuse (laquelle ne manque pas de fulgurances, en particulier quand Heidegger critique le délire technicien), mais une pensée totalitaire, au sens où, comme celle de Hegel et de Marx, elle prétend refonder toute la philosophie, et venue d’un pays qui a envahi et occupé la France à trois reprises, de 1870 à 1945, pour y causer des destructions majeures. Cette pensée est située à l’opposé exact de tous les principes et valeurs que la France incarne, défend, propage depuis des siècles : la clarté de l’expression, la confiance dans l’homme, la volonté d’assumer le processus de civilisation, la défense du droit, etc. Or, ce ne sont pas des intellectuels de droite négateurs, rescapés de la collaboration ou antisémites, confits dans le ressentiment, qui béent d’admiration devant Heidegger, mais des intellectuels prétendument progressistes, vigilants, sourcilleux, prêts à pétitionner contre tout projet de loi, opinion, discours, etc. que, des hauteurs éthérées où ils trônent, ils jugeraient répressifs, attentatoires au droit, etc. De la même manière, ces mêmes intellectuels vénèrent, à un degré moindre certes, Nietzsche, un Nietzsche gauchi ou gauchiste, dit « de gauche » certes, mais qui fut le théoricien du « surhomme », de l’énergie qui prime sur tout, de la volonté de puissance, de l’homme qui prend la place de Dieu et qui s’autorise des actes que Dieu n’aurait sans doute jamais osé accomplir.

Ce que révèlent cette très étrange réception et la béatitude nigaude avec laquelle elle s’est manifestée et se manifeste toujours, en particulier dans les traductions hilarantes qui ont été faites des œuvres de Heidegger, traductions si obscures qu’il faudrait les retraduire en français, c’est la nature véritable de notre « intelligentsia ». Elle se proclame « éclairée », elle se prétend « progressiste », elle se dit mue par la seule « justice » ou par le « droit », elle déclare qu’elle prend le parti des opprimés. En réalité, elle est surtout hantée par la négation, fascinée par le nihilisme, minée par la haine de soi, obsédée par le néant. Voilà pourquoi elle a trouvé en Heidegger un maître et a fait de cet Allemand si profondément allemand un docteur ès baumes de l’âme. 

08 février 2011

Transparence

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ». L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il a été composé en latin du Moyen Age de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : « état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance », et un emploi figuré : « la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau ». 

            L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est non seulement la « qualité de ce qui est transparent » (exemples : la transparence de l’eau, du verre), c’est aussi un emploi figuré de l’adjectif : « les hommes étaient transparents à ses yeux » et surtout « ce qui doit inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers ». Ces deux exemples annoncent les emplois modernes du nom et de l’adjectif.

            Au XXe siècle, le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste le  Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne. Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la « propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière » et par analogie, le « caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme », mais aussi la « luminosité, la clarté de l’atmosphère » et le sens technique en peinture (« couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n'est pas la technique, c'est la morale : ce sont les emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs  les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Leur « terreur », comme l’écrit ci-dessus Féraud à propos des Anglais, « est de voir leur administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Ils ne se laissent pas abuser par les mots d’ordre qu’ils lancent à l’encontre des élus et se gardent prudemment d’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres, exigeant que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence ressemble à l’ample manteau de Dom Juan qui couvre tous les vices.

 

03 février 2011

Récidive

 

C’est en médecine et dans le domaine de la morale que ce mot, emprunté du latin médiéval recidiva (du verbe latin recidere « retomber »), est employé à compter du XVIe siècle : par exemple chez le chirurgien Paré (« autrement la plaie ne se pourrait jamais reprendre, mais récidiverait ») ou dans une chronique des Médicis (« plusieurs récidiveront au dit mal par deux et trois fois ») et dans une Ordonnance de 1517 : « s’ils étaient incorrigibles et obstinés et récidivaient ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est enregistré dès 1694, c’est un terme de morale à fortes connotations religieuses (« rechute dans une faute ») et aussi, semble-t-il, de droit, ce qui apparaît surtout dans les exemples : On ne pardonne guère les récidives ; à la première récidive il sera puni (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) ; La récidive entraîne une peine plus forte que celle à laquelle on a été condamné précédemment (1835, même définition, mêmes exemples). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe, semble-t-il, qui le définisse comme un terme de médecine : « réapparition d’une maladie après le rétablissement complet de la santé, au bout d’un laps de temps indéfini qui quelquefois se compte par années » et comme terme de morale (faute) et de droit (délit et crime), les deux domaines étant étroitement mêlés : « action de retomber en la même faute, le même délit, le même crime », définition que l’on peut lire quelques années plus tard dans l’édition de 1879 du DAF et dans celle de 1932-35 : « il signifie, en termes de médecine, réapparition d’une maladie après une guérison en apparence complète, et au bout d’un laps de temps quelquefois fort long ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux domaines sémantiques, celui de la morale et celui du droit, sont nettement distingués : « courant, fait de retomber dans la même faute, la même erreur » ; « par extension, fait de faire de nouveau ce qu’on a déjà fait » ; et « droit pénal, fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction ; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » ; « récidive criminelle qui consiste, pour un individu ayant encouru déjà une condamnation à une peine criminelle, à commettre une nouvelle infraction pour laquelle il encourt encore une peine criminelle ».

Les extraits cités dans le TLF pour illustrer le sens de récidive et surtout celui de récidivisme (« tendance à la récidive ») montrent que les policiers, les juristes, les magistrats, même les philosophes sont conscients du danger que font courir aux innocents les criminels pervers et les potentiels récidivistes : le récidivisme (...) pose le problème de la persistance dans l’adoption d’un comportement antisocial (...) et celui de l'inefficacité des mesures prises lors de la première infraction et les perversions rayonnent toujours autour de l'inadaptabilité sociale, greffée sur l’anarchie des instincts. L’irréductibilité des tendances perverses se traduit par le récidivisme incessant de la faute, l’incorrigibilité en apparence absolue. Le premier extrait date de 1970, le second de 1946. De ce point de vue, ils expriment un jugement qui est en germe dans le DAF, de 1694 à 1935 : on ne pardonne guère les récidives. Autrement dit, longtemps, personne ne s’est bercé d’illusions sur les récidivistes et certains criminels qui sont de potentiels récidivistes et jusqu’au milieu du XXe siècle, la récidive était impitoyablement sanctionnée et tout était fait pour qu’elle ne se produise pas, quitte à ôter la vie aux pervers. Tout a changé aujourd’hui. Depuis quand ? 1981 ? Qui est à l’origine de cette complaisance extrême vis-à-vis de la récidive et qui fait que les élus et les bien pensants ferment pieusement les yeux sur le phénomène ou qu’ils s’en accommodent sans état d’âme, du moins tant que ce ne sont leurs propres enfants qui en sont les victimes ? Foucault ? Les théoriciens de l’antipsychiatrie ? Les rédacteurs en 1980 du programme du Parti socialiste ? Les trotskistes et les maos ? Peu importe d’ailleurs. Longtemps les progressistes ont été prométhéens, hostiles à la prédestination, aux Dieux qui persécutent les hommes. Il semble qu’ils ne le soient plus et que leur complaisance vis-à-vis des délinquants et des criminels ait eu pour effet de réintroduire la hideuse tragédie, l’aveugle destin, la noire fatalité dans la vie des enfants, femmes, jeunes filles, vieillards, qui sont sacrifiés, comme chez les Incas, parce que, désormais, les récidivistes ont le champ libre ou sont assurés d’une quasi-impunité.

10 janvier 2011

Déverrouiller

 

Verrou, verrouiller, déverrouiller : hommage à M. Valls, député

 

Dérivé du verbe verrouiller (le préfixe dé – inversant le procès du verbe), lui-même dérivé du nom verrou (pièce de fer fixée sur une porte et qui, poussée dans une gâchette, empêche de l’ouvrir), le verbe déverrouiller est ancien : il est attesté à la fin du XIIe siècle, presque à l’origine de notre langue, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle, à la différence de verrouiller qui est dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 avec le sens de « fermer au verrou » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « fermer au verrou » et « par extension, verrouiller quelqu’un, l’enfermer en prison ou ailleurs » ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « fermer au moyen d’un verrou » ; « au figuré ou par métaphore, fermer, bloquer, rendre impénétrable » ; « emprisonner, enfermer »). Déverrouiller apparaît d’abord chez Littré avec le sens « ôter les verrous » et dans la huitième édition du DAF (1932-35, où il est enregistré pour la première fois) : « faire qu’une porte, une clôture, etc., ne soit plus verrouillée ».

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, les emplois de ce verbe relèvent des domaines de la technique : « par extension, le complément d’objet désigne un mécanisme, enlever le dispositif qui en maintenait les parties immobiles » (déverrouiller les manettes, un aiguillage, le train d'atterrissage d’un avion.) ; « spécialement, le complément d’objet désigne une arme à feu,  dégager la culasse » (déverrouiller une arme à feu). Seuls les auteurs du TLF relèvent des emplois métaphoriques de déverrouiller chez Saint-Exupéry (cette âme n’était point de celles qu’un vent de paroles déverrouille) et Jankélévitch (si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus). Il semble donc que les emplois de ce verbe en dehors de la technique soient rares. De fait, on est en droit de tenir l’exhortation lancée par M. Valls à « déverrouiller les 35 heures » pour une formulation assez neuve et presque inventive – « poétique », diraient d’autres – sur le plan verbal du moins, car, pour ce qui est de la réalité des choses, les 35 heures, ayant été « détricotées » (la belle métaphore !), n’existent plus, sinon comme un fardeau pour le budget en ruine de l’Etat français.

            Alors que la métaphore de M. Valls n’a pas de pertinence pour ce qui est de sa conformité au réel, en revanche, elle est éloquente pour ce qu’elle désigne indirectement, à savoir les membres du parti de M. Valls qui semblent tous, mal gré qu’ils en aient (déjà résonnent au loin les cris d’orfraie des indignés), enfermés à double tour de verrou (évidemment) dans leurs cellules moisies de certitudes mortes qui leur tiennent lieu de pensée et de réel à la fois. A condition de la rapporter à ce qu’elle désigne vraiment, la métaphore de M. Valls est lumineuse. Non seulement elle est inventive, mais encore elle fait voir les choses en acte, comme dirait Aristote, ou elle est le levier, comme dirait Hegel, grâce auquel le sarcophage pourra être ouvert et la pensée libérée, si tant est qu’il y ait encore à l’intérieur un peu de pensée.

 

07 janvier 2011

Altérophile

 

 

L'altérophile ne soulève pas des haltères; il ne gonfle pas ses muscles, il ne fait pas dans le culturisme, mais dans la culture. Chercheur dans une des innombrables universités du monde, il a choisi comme objet d'étude le même objet d'étude que tout le monde : l'Autre (écrit de préférence avec un A majuscule), l'altérité, la rencontre, la connaissance, la découverte de l'Autre, mais pas "des autres", qui sont l'Enfer comme chacun sait, ni d'autrui, qui fait morale d'école communale ou universel catégorique. Il ne se passe de mois sans que soit annoncée la tenue d'un colloque, d'un symposium, d'une journée d'études, d'un séminaire, etc. sur l'Autre. L'Autre est décliné (ou conjugué) à tous les temps, modes, voix, genres, nombres, personnes, etc. de ce mot : la rencontre de l'Autre dans l'Antiquité méditerranéenne (de dix à quinze siècles d'histoire), dans l'Empire britannique, au XVIe siècle, pendant la colonisation, dans la littérature moderne, pendant le Moyen Age, dans la Méditerranée islamique (cf. le livre de Mme Dakhlia, Lingua franca, Actes Sud, 2009 : lingua franca étant la langue de l'échange, de l'altérité, de la reconnaissance de l'Autre), etc. Historiens des idées, anthropologues, littéraires, linguistes, hispanisants, anglicistes, arabisants, spécialistes de l'Andalousie, tous s'assoient à la même table et mangent la même soupe depuis dix ou quinze ans.

Le sujet est-il si neuf ou si nouveau pour mériter autant de travaux, communications, publications, etc. et faire se réunir autant de savants ? Non, absolument pas. Le livre de M. Ricoeur sur le sujet (Soi-même comme un autre) date du début des années 1990; l'article de Benveniste sur je et tu (moi et l'autre) dans les discours, de 1970; le livre de Jaulin sur le culte rendu à l'Autre (La Mort Sara), du début des années 1960; Tristes Tropiques, où la question de la découverte de l'altérité est posée avec lucidité, du milieu des années 1950; la thèse de Carré (Jean-Marie ?) sur les Voyageurs occidentaux en Orient, du milieu des années 1930; les thèses de littérature comparée sur ce sujet ou des sujets voisins, du début du siècle dernier. Depuis la fin des années 1960, il n'est pas d'éditeur qui ne publie pas de volumineuses anthologies de récits de voyageurs (en Orient, en Amérique, en Asie) ou des collections de récits de voyageurs : même le très savant Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire, qui forme des chercheurs en égyptologie, a publié, pendant près de vingt ans, la quasi totalité des récits écrits par des occidentaux ayant voyagé en Egypte entre le XIVe siècle et la fin du XVIIIe siècle. Sans parler des ouvrages d'anthropologie (Mead, Fraser, Malinovski, Leiris, Mauss, etc.) publiés dans presque toutes les langues du monde depuis un siècle ou plus. Il n'est donc pas de sujet mieux connu, plus rebattu, plus profondément labouré que celui de la connaissance, rencontre, découverte de l'autre (variante : étranger, sauvage, primitif, indigène, etc.), à quelque époque de l'histoire (toujours celle de l'Occident) que ce soit, dans quelque lieu du monde que ce soit.

Que signifie le ressassement, depuis vingt ans ou plus, de ce même sujet de recherche ? Que la recherche et la singularité critique ne font pas bon ménage ? Certes. Les habiles s'en doutent quelque peu. Que la recherche dans les sciences humaines et sociales se caractérise surtout par des formes moutonnières et qu'elle n'emprunte (quasiment) jamais les chemins de traverse ? Certes aussi. Que, comme l'écrit Muray, les chercheurs tiennent plus des mutins de Panurge que des découvreurs de continents ? Certes. Que, comme l'écrit Montaigne, nous ne faisons que nous entregloser ? Certes aussi. Or, cet unisson des chercheurs, que l'on entend depuis une ou deux décennies, n'est pas nouveau. Il a été l'hymne officiel d'autres climats, dans les pays de l'Est, en Chine et dans l'ancienne URSS, pendant un demi-siècle, quand le Parti (toujours le même) ou son Comité central décidait d'un thème de propagande ou d'agit prop et obligeait tous les fonctionnaires du Parti et de l'Etat, tous les universitaires, tous les chercheurs, etc. à dévider jusqu'à plus soif (souvent contre leur gré) le même fil, pendant dix ou quinze ans, sans s'écarter d'un iota de la ligne ni franchir les bornes imposées. Le problème est que les chercheurs d'Occident ne sont pas placés sous le coupe d'un Parti unique qui impose, menace, censure, décrète, assène, etc. Ils ne sont pas aux ordres, et pourtant ils entonnent le même hymne ou ils jouent le même air usé de serinette, comme s'ils avaient fait leurs, de leur plein gré, en toute connaissance de cause, les mots d'ordre, slogans, objectifs de la propagande ou de l'idéologie dominante, celle des médias, des associations culturelles sans autre but que lucratif, des maîtres à penser... Dans les pays de l'Est, la servitude jadis était la loi d'airain dont on ne se libérait que dans les fors intérieurs; dans les universités d'Occident, devenue volontaire, elle est sur le forum.

 

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03 janvier 2011

De vérités qui ne sont pas bonnes à dire, même après les assassinats de chrétiens partout où sont établis des musulmans

 

 

 

 

Nos bribes de savoir sur l’islam sont assénées par des orientalistes complaisants (Berque), par les gauchistes Kepel et Etienne, qui voient avec plaisir l’islam radical continuer l’entreprise criminelle de Pol Pot, Lénine, Mao, Trotski, Staline, Castro, à laquelle ils ont adhéré, par les turcologues Lewis et Veinstein, experts en négation du double génocide dont les Arméniens ont été les victimes en 1894-96 et 1915-1916, par le mage Roy qui prédit le vendredi au moment de la grande prière l’échec de l’islam politique, ou par des musulmans modérés, Arkoun, Ben Cheikh, Meddeb, etc. L’objectif de ces savants n’est pas d’éclairer, mais de nous laisser mariner dans le jus noir de l’ignorance. Comme de bons compagnons de route, intellos communistes ou partisans du national socialisme, ces savants engagés, dans les livres que publient des éditeurs réputés (Gallimard, Seuil, Minuit), colmatent l’épaisse chape de béton que fissurent parfois des historiens et penseurs, Bat Ye’or (Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; « Comment j’ai découvert la dhimmitude », Les Cahiers de l’Orient, 4e trimestre 1997, n° 48 ; « Juifs et chrétiens sous l’islam », Commentaire, n° 97, printemps 2002), Taslima Nasreen, JP Valognes (Vie et mort des chrétiens d’Orient, 1994, Fayard), les animateurs des sites internet coptes, maronites, assyriens. La connaissance ne peut plus se réduire à un aveuglement volontaire.

 

1. Méthode

Soyons mécréants, comme tout intellectuel digne de ce nom. Quand on a voulu comprendre le socialisme national, on a commencé par les idées. En vain, jusqu’à ce qu’on regardât les corps. Ce n’est ni le nationalisme, ni le socialisme, ni le mélange, qui disent ce qu’est ce nazisme, ce sont les corps décharnés, hâves, suppliciés, ce sont les cadavres entassés, c’est la chair blessée, brûlée, torturée, souffrante, réduite en cendres. Ce n’est pas ce que disent les hommes qui importe, mais ce qu’ils font. Le communisme n’est pas dans les textes sacrés de Marx, Lénine, Engels, Mao, Trotski, Pol Pot, etc. mais dans les corps décharnés, affamés, suppliciés, relégués derrière des fils de fer barbelés, dans les entassements de cadavres et les chairs congelées de Sibérie. La vérité surgit des prisons, des salles de torture, des goulags et des laogaïs, des camps de la mort, pas de Mein Kampf, ni dans Le Manifeste du Parti Communiste.

Il en va ainsi de l’islam. Ce sont les gorges tranchées de Tibhirine, les corps génocidés de Timor ou du Sud Soudan, les enfants de cette région vendus et réduits à l’esclavage, les débris de chair humaine ramassés à la petite cuillère dans les débris du DC 10 d’UTA ou des wagons du RER, ou des tours de New York ou de Bali ou de Londres ou de Madrid, etc. qui définissent l’islam. Le réel, ce sont les corps suppliciés. Les pays musulmans sont des pays purs, comme le Pakistan, au sens où tous les habitants sont fidèles à l’islam, mais aussi parce que ces pays, sauf, paradoxe, l’Arabie saoudite et les émirats du Golfe persique, ont été purifiés : les impurs, les infidèles, les étrangers ou prétendus tels ont été éliminés ou chassés de ces pays. En 1940, vivaient dans les pays musulmans des juifs, un million environ. Aujourd’hui, ils sont quelques milliers à y survivre. En mai 1948, plusieurs centaines de juifs vivant dans le ghetto du Caire ont été tués lors de pogroms. En janvier 1952, lors de l’incendie du Caire, les immeubles et les magasins qui appartenaient à des familles juives ont été incendiés. Dans les pays musulmans, vivaient des infidèles, qu’ils soient autochtones ou d’origine étrangère ou ressortissants de puissances européennes ou travailleurs immigrés italiens, maltais, grecs. S’il y en a encore, ils se terrent, ils évitent de se faire voir ou de s’exprimer. Les crimes rythment l’islam depuis des siècles. 1860 : massacre des grecs catholiques de Damas à la suite d’un djihad lancé par des autorités musulmanes. 1861 : massacre de chrétiens au Liban sauvés par les armées de Napoléon III. 1894-96, au moment de l’affaire Dreyfus : massacre d’Arméniens dans l’empire ottoman. 1915-16 : génocide des Arméniens de toute la Turquie, conversion forcée des enfants, femmes et fillettes engrossées comme butin de guerre pour fabriquer de vrais musulmans. 1923 : expulsion de tous les Grecs de Turquie (1 million d’expulsés). 1948 : pogroms du Caire. 1952 : incendie des biens juifs du Caire. 1952-1961 : purification de l’Egypte, départ de tous les « étrangers ». 1956 : départ des « étrangers » et des juifs de Tunisie. 1954-1962 : départ des étrangers d’Algérie : la guerre a été un djihad (un moudjahid est un « combattant du djihad »). Années 1960-90 : exode massif des chrétiens du Proche Orient (Liban, Turquie, Syrie, Irak). Fin des années 60 : départ organisé des juifs du Maroc. 1970-80 : la population des étrangers (Italiens, Français, Grecs, Maltais, Espagnols) vivant au Maroc a été divisée par 4 : elle est passée de 400000 à moins de 100000 à la suite de la marocanisation des emplois, des biens et des entreprises. 1978 à aujourd’hui : coptes massacrés dans leur propre pays. 1980-2010 : génocide des chrétiens et des animistes du Soudan (1 million de morts) ; réduction des prisonniers à l’esclavage. 1976-96 : le quart de la population de Timor éliminé par les musulmans. Années 1980-90 à aujourd’hui : massacres de chrétiens en Indonésie, dans le sud des Philippines, au Nigéria. Années 1990 : meurtres d’étrangers, touristes ou résidents, en Algérie, en Egypte, etc.  1990 et années suivantes : pogroms des Chinois, christianisés pour la plupart d’entre eux, d’Indonésie. Etc. etc. etc. Une fois les faits établis, on peut les rapporter à Mein Kampf, au Manifeste, au Coran, pour isoler ce qui, dans ces textes fondateurs, incite les croyants à tuer ceux qui ne partagent pas leur foi. Mein Kampf affirme la supériorité fantasmée d’un peuple. Le Coran est explicite. Il affirme la supériorité de la race élue des vrais croyants, lesquels, au nom de cette supériorité, sont incités à tuer, à égorger, à assassiner, à brutaliser les infidèles, à piller leurs biens, à leur faire payer la jiziya. Les musulmans déclarent : « il y a, dans ce Livre, 123 versets qui appellent à tuer et à faire la guerre », le plus célèbre étant « Tuez les associateurs partout où vous les trouverez ».

 

2. La civilisation islamique

Les musulmans et leurs affidés nous rebattent les oreilles des beautés de l’architecture islamique, des apports sociaux et intellectuels de l’islam à l’occident ou de la grandeur de la civilisation dont l’islam a été ou aurait été le moteur, etc. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié au Caire en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé des experts arabes. Dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays), plus 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois que la seule Grèce. « En mille ans, les arabes ont traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année ». Et ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire auraient créé une civilisation ! Soyons sérieux. Les habitants de la péninsule arabique d’où l’islam s’est propagé par la violence étaient des nomades analphabètes regroupés en tribus vivant de razzia. La génération spontanée (dont Pasteur nous a guéris) a expliqué pendant des siècles l’apparition de la vie. En matière de civilisation, c’est-à-dire de textes ou de lois à portée universelle, de morales, d’institutions que les hommes ont établies, de monuments qu’ils ont bâtis et autres faits tangibles de civilisation, les affidés de l’islam veulent tout expliquer par la génération spontanée. Personne n’a jamais appris les mathématiques, l’algèbre, les principes de l’architecture monumentale, la philosophie, la médecine d’un coup de baguette magique. Il faut du temps pour créer cela. Les analphabètes vivant de razzias ne civilisent pas d’un coup des peuples entiers. C’est cette farce que l’on nous sert dans le fast food hallal de la civilisation islamique.

Au Proche Orient, en Irak (l’ancienne Mésopotamie), en Syrie, en Palestine (dans le Croissant fertile de nos vieux livres d’histoire), en Egypte, a existé une civilisation brillante, mais elle ne fut pas islamique. Même inspirés par Allah, les arabes du désert n’auraient rien créé, s’ils ne s’étaient pas emparés par la force d’immenses territoires dans lesquels s’est épanouie la très brillante civilisation des Byzantins, des premiers chrétiens, des Assyriens (qui ne sont pas arabes et n’étaient pas musulmans), des anciens Egyptiens. Les arabes ont plaqué l’adjectif islamique sur ce qu’ils ont accaparé et en partie pillé et que d’autres avaient créé, ou d’employer à leur service les architectes, les savants, les philosophes, les médecins de Byzance, de Damas, d’Alexandrie, de Babylone, de Thèbes. L’algèbre, le calcul, les mathématiques, l’astronomie sont la création des Assyriens, les chiffres dits arabes, dont le zéro, des Hindous, la géométrie et l’architecture des Egyptiens et des Grecs, la science des Grecs et des Byzantins. D’ailleurs, cinq ou six siècles de pillage, de table rase, de destructions opérés par l’islam ont détruit ces civilisations et rendu le Proche Orient dévasté et miséreux semblable à la péninsule arabique des VIIe-VIIIe siècles, d’où les arabes islamisés sont partis à la conquête du monde. Si les armées nationales socialistes n’avaient pas été défaites en 1945 et qu’elles eussent maintenu leur féroce domination sur l’Europe, nos lointains descendants auraient évoqué en l’an 3000 la brillante civilisation nazie, dans laquelle ils auraient englobé le Château de Versailles, la Tour Eiffel, Racine, Hugo, le cinéma, Diderot, l’esprit des Lumières, Pasteur, l’automobile et la découverte de la radioactivité.

Islamique est impropre pour qualifier les apports du Proche Orient à l’histoire de l’humanité.

 

3. La posture de victimes.

Les musulmans et leurs affidés ressassent que l’islam a été la victime de l’Europe du XIe au XIIIe s (Croisades) et aux XIXe et XXe s. (colonisation). Il n’est pas question de nier la nature perverse de toute colonisation, mais de rappeler que la colonisation des pays musulmans par l’Europe a duré moins longtemps que la colonisation de l’Europe par l’islam et que, de toute évidence, elle a été moins destructrice et moins cruelle. La France a colonisé (à tort) l’Algérie pendant 132 ans ; elle a protégé la Tunisie (à tort) pendant 70 ans et le Maroc pendant moins de 50 ans ; elle a assumé le mandat de la SDN pendant 20 ans en Syrie et au Liban. Que sont ces décennies rapportées aux huit siècles pendant lesquels l’islam a imposé son joug sur l’Espagne, aux trois siècles de colonisation islamique de la Sicile, aux quatre siècles de tyrannie ottomane et islamique qui ont failli rayer de la surface de la terre les Grecs, Albanais, Serbes, Roumains, Bulgares et autres Slaves du Sud. La puissance qui a abusé de la colonisation est l’islam. En ce domaine, l’Europe a été un apprenti.  

Il reste la question des croisades. Les marxistes ont fait des croisades l’expression de la cupidité impérialiste des Occidentaux. Bien entendu, il n’en est rien. Aux Xe et XIe siècles, le Proche Orient est tombé sous la coupe des colons seldjoukides, des turcs venus des lointains hauts plateaux d’Asie centrale, pour piller, au bénéfice de l’islam, des régions encore prospères que les arabes conquérants n’étaient plus capables de gérer et pour soumettre des populations encore chrétiennes à un joug plus tyrannique encore. Les croisés ont secouru ces peuples menacés et ont tenté en vain de les libérer d’une occupation étrangère. Ils ont échoué là où les Américains ont réussi, en 1917 et en 1943-45, pour nous rendre nos libertés.

Seuls les mensonges expliquent la faveur dont jouit en Occident le parallèle entre le djihad et la croisade. Les deux phénomènes n’ont rien en commun. Le djihad est consubstantiel de l’islam. Il apparaît dès 622. Sans djihad ou guerre à outrance, l’islam serait resté confiné dans la péninsule arabique. La vision du monde, partagé en eux zones, dar el islam et dar el harb, est commune aux militants musulmans, où qu’ils vivent. La popularité dont jouissent Ben Laden et ses tueurs en est l’expression. A l’opposé, la croisade n’apparaît dans aucun texte fondateur du christianisme ou du judaïsme. Ce phénomène historique a été il y a dix siècles une défense contre le djihad.

 

4. L’humiliation

            Les musulmans et leurs affidés justifient ces crimes et ces violences par l’humiliation. Ils se sentent humiliés dans leur être et dans leur fierté de musulmans par la prospérité (fragile) de l’Occident et par tout ce que les Occidentaux ont créé, conçu, inventé, fabriqué depuis des siècles. Nous serions responsables des arriérations dont ils s’exonèrent. Il est vrai que quand, en un millénaire, on traduit moins de livres que l’Espagne en un an, il y a des raisons objectives pour se sentir honteux. Si tant est que les musulmans ressentent ce sentiment, l’humiliation est volontaire. Outre la haine des femmes, des étrangers, des infidèles, etc. cette religion méprise l’homme, qui n’est rien, et adore Allah à qui il se soumet (islam signifie « soumission ») qui est tout. Qu’il y ait humiliation est possible, mais elle est d’islam. De plus, l’humiliation est une force psychique inépuisable et terrible. A des hommes que l’on humilie du berceau au tombeau et dont l’humiliation devient ainsi la nature, on peut faire commettre des meurtres en série et accomplir des prodiges de cruauté, ne serait-ce que pour leur donner l’impression d’être quelqu’un. L’humilié se venge d’abord sur sa femme et ses filles, puis s’il est armé, sur ceux qui n’ont pas d’armes et refusent la guerre qui leur est faite : c’est ainsi qu’au Proche Orient, des peuples qui avaient atteint un haut degré de civilisation ont sombré dans le néant.

 

5. La guerre

L’islam serait une religion de paix. Les musulmans et leurs affidés arguent qu’en arabe, le nom salam qui signifie « paix » est dérivé d’islam (id est « soumission » à Allah). Ils sont formés sur la même racine SLM. En fait, pour l’islam, il n’y a de paix qu’entre les musulmans si bien que, hors des pays d’islam, les musulmans doivent faire la guerre aux non musulmans et à ceux qui refusent de se soumettre à Allah. C’est la thèse de l’obligation absente (le sixième pilier de l’islam) que soutiennent des théologiens admirés, dont l’Egyptien Qotb, mort il y a deux ou trois décennies. En effet, depuis le VIIIe s., le monde est divisé en deux zones, dar el islam (« maison de l’islam ») et dar el harb (ou « maison de la guerre »). Les « gens du Livre », juifs ou chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam et acceptent la domination de l’islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve est provisoire et qu’elle ne peut pas durer plus de dix ans. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est façonné par le djihad : cet « effort » que doivent d’imposer les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer tous les pays dans le dar el islam et soumettre l’humanité à la loi d’Allah.

En arabe, harbi dérive du nom harb (« guerre »). Il est employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui sont définis par la guerre qu’on leur fait. Il n’existe pas en français d’équivalent de harbi. Le concept est étranger à notre pensée. Pour nous, il n’est pas concevable que des hommes soient réduits à l’être de harbi. Seule l’injonction « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards lors de la guerre contre les Albigeois, peut illustrer le statut de harbis. Le mot ennemi traduit mal harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas une qualité provisoire ou éphémère, mais un être, une nature qui ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est assignée. Le harbi est à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux nationaux socialistes de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées nationales socialistes ont occupés de 1939 à 1945. Seule l’expression à exterminer donne une idée satisfaisante de ce qu’est un harbi. Pour l’islam, les peuples qui ne sont pas musulmans sont à exterminer. La férocité des attentats aveugles n’a pas d’autre justification.   

 

6. La tolérance.

L’islam est tolérant, disent encore les musulmans et leurs affidés. Bien entendu, tout dément cette affirmation. En arabe, dhimmi équivaut à toléré. Un dhimmi est un juif ou un chrétien, dont l’islam est censé tolérer la présence dans les territoires conquis. « Les lois édictées par la charia concernant les dhimmis sont nombreuses, écrit Bat Ye’or ». Ils sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir ou restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit rester discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils font du prosélytisme ; ils ne peuvent pas accéder à des postes honorifiques ; il leur est fait obligation de pourvoir au djihad pour conquérir de nouveaux territoires. Leur terre est dite fey ; c’est un butin de guerre. C’est l’islam victorieux qui décide des « droits » qu’il abandonne aux dhimmis : la négociation est impossible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le partage du butin. De la protection, les affidés ont inféré la tolérance de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe et se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

La dhimmitude - la soumission à l’ordre le plus injuste qui ait jamais existé dans le monde - se répand partout en Occident, chez les lettrés, dans les milieux dirigeants, chez ceux qui conseillent les princes du monde, dans les rappels de la tolérance islamique, dans la tentation des chrétiens de rompre avec le judaïsme, dans leur ralliement aux thèses du  Hamas, du Djihad, du Fattah qui n’expriment rien d’autre que les thèses islamiques millénaires, et dans leur aveuglement à faire du rabbin Ieschoua de Nazareth, non un juif hétérodoxe, mais un Palestinien ou « Philistin » (les deux mots sont identiques) ou le premier des militants palestiniens. Déjà, au IIe siècle de notre ère, un évêque du Proche Orient dénommé Marcion avait incité les chrétiens à rejeter l’Ancien Testament, à rompre la continuité entre le judaïsme et le christianisme, à enlever le trait d’union entre juif et chrétien. Sa doctrine, dite « marcionisme », a connu une grande faveur parmi les chrétiens d’Allemagne aux XIXe et XXe siècles, préparant de fait les esprits à accepter que cette rupture théologique se transforme peu à peu en une négation ethnique.

 

7. L’échange inégal

L’islam, disent les musulmans et leurs affidés, pâtit de l’échange inégal avec l’Occident. Examinons cette fable. L’islam dispose de ressources naturelles, dont l’Occident est dépourvu, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est d’environ 3 $ US le baril, de 5 $ au maximum, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 80 à 100 $ US, à un prix qui est le vingtuple du coût réel. L’Occident ne vend pas le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. aux musulmans à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires.    

L’Occident commerce avec l’islam, accueille des dizaines de millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que les Occidentaux n’accueillent de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, l’Occident est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie. Cette politique réelle, tangible, vérifiable est à l’opposé de l’hostilité que l’islam et les musulmans manifestent à l’endroit des chrétiens, des Européens et des harbis.

 

            Les mensonges dont la fonction est de nous tromper sur la nature de l’islam, les inégalités de traitement dont les musulmans jouissent dans tous les domaines (culture, idées, commerce, histoire, production et échanges) et à tous les niveaux, du plus bas au plus élevé, sont les signes tangibles de l’état d’ignorance aveugle dans lequel on nous relègue et des périls qui menacent l’Europe, sa civilisation, ses libertés.

 

 

02 janvier 2011

Défavoriser

 

De défavoriser et des défavorisés

 

Ce verbe, dérivé de favoriser, est attesté à la fin du XVe siècle. Dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, il est enregistré au sens de « ne pas favoriser, ôter sa faveur à » (Frédéric Godefroy, 1880-1902 : « le roi François premier le défavorisa fort de ses bonnes grâces »), « nuire », « être hostile à » (Godefroy, Huguet), « disgracier, nuire, ôter ou faire perdre les bonnes grâces » (La Curne de Sainte Palaye, qui cite Brantôme : « C’est le naturel d’un défavorisé de dire toujours mal des favoris » - ce qui définit les défavorisés, c’est qu’ils médisent de ceux qui ne sont pas comme eux), « priver de faveur, refuser sa faveur à » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle : « Que le ciel défavorise / Le fainéant qui en fêtardise / Traîne oisif son âge aux tisons », Baïf ; « Ainsi la fortune joue son jeu avec aucuns bien, avec d’autres mal, comme il lui plaît favoriser et défavoriser ses gens », Brantôme), Huguet relevant à défavorisé le sens prémonitoire de « réussissant mal ».

A partir du XVIIe siècle et pendant plusieurs siècles, ce verbe, qui semble peu à peu sorti de l’usage, puisqu’il n’est enregistré dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, n’a plus pour sens que « mettre en défaveur » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou « priver de sa faveur » (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse), la « faveur » dont il est question dans ces définitions étant celle du souverain, de sa Cour ou de ses ministres dispensateurs de prébendes, avantages, positions, offices…  Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) jugent que ce sens-là, qu’ils glosent ainsi : « cesser d’accorder sa faveur à quelqu’un » et qu’ils illustrent de l’exemple forgé par Larousse : Un roi, un prince favorise et défavorise ses courtisans au gré de ses caprices, est désormais, la France étant une République une, indivisible et laïque, « vieilli » ; mais le mot ne disparaît pas pourtant. Au contraire. La société, ses « injustices », vraies ou imaginaires, et tous les ressentiments qu’elle nourrit, lui offrent une seconde carrière, plus brillante que la première. Les privilèges abolis, il aborde au social, nouvel eldorado, comme l’atteste ce premier sens étendu : « priver quelqu’un d’un avantage matériel ou moral auquel il pouvait s’attendre » (défavoriser qqn dans un partage), le sens important étant « auquel il pouvait s’attendre ». Autrement dit, le défavorisé estime que tout lui est dû ou qu’il ne lui est pas revenu la grosse part du gâteau à laquelle il prétendait : « emploi adjectival, en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, qui est privé d’un avantage matériel ou moral auquel, par comparaison avec le niveau considéré comme normal, il pouvait s’attendre » (être défavorisé par rapport à quelqu’un ; milieu culturellement défavorisé ; groupes économiquement défavorisés) et « spécialement dans le domaine économique, classes, catégories sociales défavorisées ; régions, nations défavorisées ; département défavorisé, synonymes, pauvre, sous-développé) et « emploi substantif, un défavorisé, défense des défavorisés, mécontentement des défavorisés », ces exemples extraits de l’ineffable Traité de sociologie publié en 1968 constituant le fondement du grand catéchisme humanitaire.

Plusieurs études démentent ce catéchisme, ne serait-ce que les données fournies par le Ministère des Finances relatives au revenu fiscal moyen des foyers suivant les communes et les départements. Les 10 à 15 % de foyers français qui sont les moins bien lotis et qui devraient être dits défavorisés, dans le sens social et moderne de ce terme, vivent dans des départements ruraux, Ardèche, Ardennes, Ariège, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Cantal, Aveyron, Lozère, Haute-Loire, Creuse, etc. et, dans ces départements, dans des zones à l’agonie, dans lesquelles le revenu fiscal par foyer est de l’ordre de 6000 à 7000 euros par an. Or, ces foyers français ne sont pas tenus officiellement pour défavorisées, les communes dans lesquelles ils vivent ne recevant quasiment pas d’aides, de crédits, de subventions. Non seulement ils sont défavorisés, mais encore ils sont délaissés ou abandonnés à une mort lente dans le silence et la misère.

C’est que, dans la France actuelle, les défavorisés n’existent en tant que tels que s’ils sont adoubés par les sciencieux du social, sociologues, psychosociologues, militants LCR, NPA, SFIC, PS, PC, LO, CNT, en bref par le clergé socialo-humanitaire, etc. lequel, comme les duchesses du XVIIIe siècle, a ses prétendus défavorisés, à qui l’Etat doit faire la charité, quel que soit l’état de leur fortune, et même s’ils possèdent des biens à ne pas savoir qu’en faire sous un prête-nom ou « au pays ». Baptisés défavorisés, ils le restent jusqu’à la mort et transmettent ce privilège à leurs enfants, à leurs petits-enfants, et même à toute la parentèle restée au pays. En fait, le sens moderne de défavoriser est attesté au XVIe siècle : c’est « nuire » ou « être hostile ». Ce qui définit les prétendus défavorisés, c’est leur aptitude à nuire à autrui, surtout si cet autrui n’est pas de leur communauté. Ils se reconnaissent aux voitures (qu’ils brûlent), aux écoles, gymnases et bibliothèques (qu’ils incendient), aux pompiers (qu’ils lapident), aux policiers (qu’ils interdisent de séjour dans leur territoire), aux professeurs (qu’ils insultent), aux citoyens (qu’ils agressent et tuent gratuitement), etc. etc. etc. La destruction du bien d’autrui ou de tout ce qui appartient à tous est, comme chez les barbares à Fofana, le signe de la défaveur dans laquelle ils se guindent et le moteur du chantage auquel ils soumettent les pouvoirs publics : de nouveaux privilèges, sinon c’est le quartier d’en face qui est mis à feu et à sac.

 

 

 

01 janvier 2011

Voeux

 

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

En 2007, ce "blog" a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

En 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418, 

En 2009, de 91444 et de 235194;

En 2010, de 105081 et de 288658.

 

Au cours des trois derniers mois de 2010, les visites ont été supérieures à 10000 : soit 10788, 12878 et 12147; et les pages lues supérieures à 30000, 37116 en décembre.

11:58 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, société, france

29 décembre 2010

Phimosis

 

 

C’est l’actualité - plus particulièrement les vicissitudes qui accablent la Sécurité sociale et la font se rapprocher chaque jour un peu plus de la faillite complète - qui a récemment offert à d’innombrables Français l’occasion de découvrir ce mot, lequel est pourtant relativement ancien (il est attesté en 1570) et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la quatrième édition (1762). Phimosis, en grec (il s’écrit sans u grec), est le « rétrécissement du prépuce ». Ambroise Paré l’emploie en 1575, l’écrivant (à tort) avec un y, et le définit ainsi : « quand le gland est couvert du prépuce, et qu’on ne le peut retirer contremont et découvrir ». Thomas Corneille est le premier lexicographe à le relever (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694) : « on le dit d’une maladie du prépuce quand il est si fort serré que l’on ne peut découvrir le gland sans faire une incision ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), un assez long article est consacré à ce terme de « chirurgie » : « maladie de la verge, dans laquelle le prépuce est collé et fortement resserré sur le gland, de manière qu’on ne peut pas le tirer en arrière pour découvrir le gland ». Suit une longue description des deux espèces de phimosis, naturel et accidentel, et des opérations pour y remédier, dont celle-ci : « La perfection de l’opération du phimosis consiste à couper également la peau et la membrane interne du prépuce ».

La définition du Dictionnaire de l’Académie française est assez réaliste dans les éditions de 1762 et 1798 : « Maladie du prépuce, qui est si resserré qu’il ne peut se renverser pour découvrir le gland » ; puis, dans les éditions de 1835, 1879, 1932-35, elle se fait vague, presque pudique, réduite à « terme de médecine, maladie du prépuce », alors que dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens reviennent à une définition moins allusive : « pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce, qui empêche de découvrir le gland », à la suite de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme de chirurgie, étroitesse naturelle ou resserrement accidentel qui empêche le prépuce d’être retiré en arrière ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « Pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce empêchant de découvrir le gland »), dictionnaire dans lequel est relevée une autre forme de phimosis, la phimosis des paupières ou blépharo-phimosis : « étroitesse de la fente palpébrale, congénitale ou consécutive à des lésions traumatiques ou inflammatoires des paupières », que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit ainsi : « quand les paupières tiennent tellement ensemble que l’œil ne se puisse ouvrir, on l’appelle phimosis, c’est-à-dire clôture des choses qui doivent être naturellement ouvertes ».

Un exemple cité dans le Trésor de la langue française explique le succès de ce terme de chirurgie. C’est : il convient d'intervenir chirurgicalement, en cas de phimosis serré, pour éviter l'étranglement éventuel du gland. Le phimosis donne lieu à une opération, qui coûte, selon les spécialistes, près de mille euros, mais qui est remboursée à 100% par la Sécurité sociale. Allah yebarek fih ! Soit, en français, qu’Allah la bénisse (sous-entendu, bien qu’elle soit une invention d’infidèles). La France est le pays où est enregistré le plus grand nombre de phimosis au monde - en chiffres absolus, plus que les Etats-Unis dont la population est cinq fois supérieure à celle de notre pays, plus que l’Inde (population vingt fois supérieure) et plus que le Chine (vingt-deux ou vingt-trois fois supérieure). Les Français seraient-ils les champions du monde des malformations génitales ? Que nenni. L’opération du phimosis, acte médical ou acte chirurgical, cache en réalité, grâce à des chirurgiens complices ou irresponsables, des actes religieux, à savoir des circoncisions. Les mahométans se font circoncire à l’hôpital gratos sous couvert de phimosis. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque les infidèles paient ? Les employés de la Sécurité sociale sont alors subitement atteints de phimosis (provisoire) des paupières (ils ferment pieusement les yeux) pour imputer aux assurés sociaux et aux contribuables ces actes religieux. Quant aux politiciens, c’est à qui se coudra le plus hermétiquement les lèvres : phimosis volontaire ou infibulation ou omerta, comme on voudra les nommer. Tout le monde sait, personne ne dit rien. Un médecin de la 5, Michel Cymes, a révélé l’ampleur des dépenses occasionnées par cette complaisance religieuse. La France est laïque, on ne le répète pas assez : c’est là le hic.

 

28 décembre 2010

Peine et double peine

 

 

 

            Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) relèvent à l’article peine, au sens de « sanction » infligée par un tribunal à un individu ayant contrevenu aux lois, les « syntagmes » peine sévère, correctionnelle, criminelle, accessoire, complémentaire, principale, afflictive, infamante, capitale, d’emprisonnement, mort, de travaux forcés, commutation, exécution, prescription d’une peine, remise de peine, durée d'une peine, peine légère, lourde, rigoureuse, juste. Il existe même un juge d’application des peines. Il faut que le « système » judiciaire soit délabré pour que le législateur ait cru bon d’ajouter au juge qui sanctionne un juge qui applique les peines prononcées, comme si l’application de la peine n’allait plus de soi ou qu’elle dût être modulée, atténuée, interrompue par un juge. En revanche, dans ce dictionnaire en seize volumes que l’on présente comme un thesaurus, il n’est pas mentionné de double peine. De toute évidence, c’est un mot de la modernité la plus moderne qui soit, c’est-à-dire un produit de la plus grossière des propagandes.  

Un Français qui commet un crime peut, dans telle ou telle circonstance, être sanctionné d’une peine de prison et d’une déchéance de ses droits civiques. Si un élu du peuple est condamné à deux ans de prison avec sursis ou non, il peut être déclaré inéligible pendant deux ou trois ans ou plus. Tout le monde juge normal qu’un homme politique qui a détourné de l’argent public soit enfermé en prison et qu’à sa sortie, il soit déclaré inéligible. Il n’est plus digne d’être citoyen. Des Français sont donc condamnés pour un même délit ou crime à deux peines. Personne ne conteste le bien fondé de la loi. Même les spécialistes de l’indignation ne s’en indignent pas. Si le condamné est étranger, comme, n’étant pas citoyen, il ne peut pas être déchu de ses droits civiques, il est renvoyé dans son pays, qui a ainsi la chance de bénéficier de ses talents ou de tirer profit, s’il est en voie de développement et manque de cadres, de ce que ce ressortissant a appris en France, pays qui, comme chacun sait, a le meilleur système scolaire du monde. Cet étranger est placé sur le même pied d’égalité qu’un Français, ce qui est conforme aux principes qui régissent la République. Ainsi la loi est la même pour tous. Français ou étrangers, tous sont égaux devant elle.

La déchéance des droits civiques prononcée contre un Français en sus d’une peine de prison n’est pas nommée double peine. Il n’y a donc pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que le terme double peine s’applique aux seuls étrangers criminels. Si ce terme a été inventé, c’est pour criminaliser les innocents ou les victimes : la France, les lois de la République, les Français. Grâce à ce tour de passe-passe, les étrangers criminels passent pour les victimes innocentes d’un système barbare qui condamnerait deux fois un individu, uniquement parce qu’il est étranger.

 

En effet, le mot peine est riche de sens ambigus. Le mot latin poena, emprunté au grec poine, a deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre : un premier sens juridique, poena signifiant « réparation, expiation, punition, châtiment », et, dans le latin de l’empire romain, un sens victimaire de « souffrance, tourment, affliction ». Autrement dit, au sens juridique, s’est ajouté un sens visant à susciter la pitié. Le subjectif vient recouvrir l’objectif. Dans l’histoire de la langue française, le premier sens attesté de peine est le sens subjectif ou victimaire : dans la seconde moitié du Xe siècle, le nom est employé au sens de « souffrances infligées à quelqu’un », puis, au XIe siècle, de « mal que l’on se donne pour atteindre un but » ; et au XVe siècle de « travail, tâche ». Ce n’est qu’au XIIe siècle que se développe le sens objectif de « sanction » : d’abord dans un contexte religieux, ce sont les « souffrances infligées en enfer en châtiment du péché » ; puis dans un cadre judiciaire, c’est la « punition infligée par la justice humaine ». Le sens de « souffrance morale » et de « profonde affliction » est à peu près contemporain du sens judiciaire, de même que celui de « difficulté, souffrances ou obstacles s’opposant à la réalisation de quelque chose ». De fait, ce qui est nommé improprement double peine par les propagandistes du sans (sans papiers, sans frontières, sans domicile, sans devoirs, etc.) n’est qu’une fiction de cyniques. Ce n’est pas seulement une sanction prononcée en vertu de lois démocratiquement adoptées, ce serait aussi un tourment, une affliction, une souffrance infligés à des étrangers par un Etat sadique ou intolérant qui ne serait animé que par la volonté de nuire à autrui.

Ce qui est nommé double peine est le renvoi dans leur propre pays d’étrangers qui ont commis de multiples délits et crimes en France et contre des Français. On ne voit pas en quoi retourner dans son propre pays est un tourment. Viure al païs, hurlaient les gauchistes il y a trente ans. Pour eux, c’était le bonheur suprême. En apparence, ils ne jugent pas que les étrangers soient dignes de connaître ce bonheur. L’Algérie, le Maroc, le Mali, la Turquie, etc. ne sont pas des enfers habités par des monstres ou des sous-hommes. Ce sont de beaux et grands pays, où vivent des hommes et des femmes à la fois dignes et honorables et qui méritent toute notre estime et qui ont besoin, pour se développer, de citoyens instruits et bien formés, comme le sont ceux que l’école de la République a généreusement éduqués. Si retourner en Algérie, quand on est algérien et fier de l’être, est un tourment, une affliction, une peine, alors cela signifie que l’Algérie est un pays inférieur et méprisable habités par des sous-hommes sans valeur. Ce que dissimule l’invention de double peine et son application aux seuls étrangers, c’est le mépris sans bornes pour tous les pays de la terre autres que la France et l’arrogance des franchouillards du « sans » qui croient que leur propre pays est supérieur à tous les autres. Pour eux, c’est Frankreich über alles. De fait, ce qu’introduit dans le droit la suppression de la dite double peine pour les seuls étrangers, alors qu’elle est maintenue pour les Français, c’est le rétablissement de privilèges dont ne jouit qu’une fraction de la population et c’est la réintroduction dans la loi de la discrimination ou de l’inégalité devant la loi, et cela au seul profit d’étrangers ou, comme on voudra, au détriment des Français.

15 décembre 2010

Occupation

 

            Les auteurs de dictionnaires latin-français traduisent le mot occupatio (dont occupation est emprunté) par « action de prendre possession, action de s’emparer, prise de possession », « affaire, embarras, soin, préoccupation ». Ce nom est dérivé du verbe occupare, traduit dans ces mêmes dictionnaires par « s’emparer, prendre possession, se saisir de », « occuper (un espace), tenir, remplir », « occuper (l’esprit), employer (le temps), placer (de l’argent) », « prendre le premier, prévenir, devancer, prendre les devants, prendre l'initiative, faire le premier, dire le premier ».

            C’est dans deux de ces sens latins que, à partir du XIIe siècle, le nom occupation est attesté : « ce à quoi on consacre son activité, son temps » (1175) et « action de s’emparer d’un bien » (1360), comme chez Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1880-1902) : « action d’occuper un lieu, de s’y établir » et « affaire, pratique, emploi qui prend, qui occupe le temps » ou comme chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « occupation se dit de l’action de s’emparer, de se saisir de quelques postes avantageux » (« l’occupation des passages, des avenues, des cols de montagnes est une chose très importante à la guerre ») et « il signifie plus ordinaire ce à quoi on s’applique, à quoi on passe, on emploie son temps » (« La plupart des hommes n’ont d’autre occupation que le jeu, le divertissement ; un homme qui s’applique à l’étude ne manque jamais d’occupation ; ce commis a tant d’occupation qu’il n’a pas le loisir de se moucher »). A l’opposé de Furetière, les académiciens ne relèvent qu’un seul sens, non pas le sens militaire, mais le sens civil et paisible : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798). Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1835, qu’ils y ajoutent le sens militaire, glosé ainsi : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement » et illustré, entre autres emplois, par celui-ci : « armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

            Le la est donné, occupation est un terme de droit (c’est l’action de s’emparer d’un lieu illégalement), mais aussi un terme de guerre. Les lexicographes postérieurs le confirment, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1. Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien (exemple : « l’occupation a précédé la propriété »). 2. Terme de guerre. Action de se rendre maître d’un pays, d’une place. Armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays vaincu. On nomme aussi armée d’occupation, celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ») ; les académiciens (1932-35 : « Action d’occuper militairement un pays, une région » (armée d’occupation) » ; « il désigne aussi l’action de s’établir, de se saisir de » (l’occupation a précédé la propriété) ; le Trésor de la langue française (1971-94 : « Action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) ; résultat de cette action ; action d’occuper (un lieu, un espace) sans autorisation ou par la force ; résultat de cette action » et « dans un contexte militaire, action pour un État belligérant vainqueur d’installer une force armée, souvent une administration sur le territoire d’un État vaincu ; résultat de cette action ; temps que dure cet état de fait ») ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « action d’occuper un lieu, de s’y installer » et « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement », les académiciens et les lexicographes du TLF distinguant avec soin et par l’orthographe l’occupation (avec un o minuscule) dans ce dernier sens (à savoir « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement ») de l’Occupation, avec un O majuscule, à savoir « la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée ».

            Les rues qui sont barrées et interdites à toute circulation chaque vendredi à midi dans certaines villes de France, comme cela est de règle en Egypte, en Algérie, au Maroc, etc. en dépit des mosquées construites à la pelle dans ces pays, sont bien au sens propre de ce terme, mais dans le premier sens, juridique, et non pas militaire, une occupation illégale de lieux publics, à savoir une « action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) sans autorisation ou par la force » et le « résultat de cette action ». La difficulté n’est pas là, on l’a bien compris, mais dans le saut du premier sens juridique au second, lequel est militaire : terme de droit ou terme de guerre ? Tout dépend de l’analyse qui est faite de l’islam. Est-ce une simple religion ou une religion simple, pour ne pas dire simpliste ? Ou bien une idéologie politico-juridique, totalitaire, haineuse, raciste, qui se répand dans le monde par le djihad, lequel peut être ouvert et violent ou caché et s’attaquant d’abord à des symboles avant de s’en prendre aux personnes ? De toute évidence, les journaleux, les associateux, les politiciens ne sont pas en mesure de trancher.

 

13 décembre 2010

Caillasser, caillasseur, caillassage

 

 

            Aucun de ces trois mots n’est enregistré dans les grands dictionnaires : Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et en cours de publication), Trésor de la langue française (1971-94) ; seul y figure caillasse. Comme caillasser, caillasseur et caillassage sont d’un emploi courant, leur présence massive et entêtante dans la NLF des media et de leur âme damnée, les sciences du social, soulève une difficulté.

            Caillasse est un mot récent, formé du suffixe asse qui a été substitué à la terminaison ou de caillou. Attesté en 1846, il est vieux d’à peine un siècle et demi, ce qui est fort jeune pour un mot. C’est un terme de géologie : « Couche fragile dans une carrière ; marne caillouteuse », écrit Littré ; « Couche de marne caillouteuse que l’on trouve dans les carrières de pierres » (Académie, 1932-35) ; « Formation de calcaire grossier mêlé de marne, d’argile ou de sable » (Académie, en cours) ; « Bancs discontinus de calcaire grossier des environs de Paris, intercalés dans les marnes du Lutétien supérieur » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ce n’est que dans ce dernier dictionnaire qu’est relevé un autre sens que celui de la géologie, sens que l’on pourrait rapporter aux travaux publics : « Pierre concassée pour l’empierrement des chaussées » (TLF, op. cit.) et « (Collectif) pierres concassées employées pour l’empierrement des chemins » (DAF, neuvième édition), édition dans laquelle est relevé aussi ce sens : « Gros cailloux, pierraille » (exemple : se tordre les pieds dans la caillasse).

            Caillasser, qui est dérivé de caillasse, devrait avoir pour sens « empierrer un chemin avec des pierres concassées » ou, dans quelques emplois très modernes, « marcher difficilement dans de gros cailloux » ; le caillassage devrait être l’empierrement des chemins et les caillasseurs ceux qui empierrent les chemins. Or, chacun sait qu’il n’en est rien et que ce qui devrait être n’est pas. C’est que la NLF est aussi la propriété privée et bien close des faiseurs d’euphémismes et autres policiers de la pensée, bref de tous ces puissants qui refusent que les faits les plus déplaisants soient nommés de termes justes et adéquats, afin que, justement, grâce à cette mal-nomination, personne ne prenne connaissance de ces faits. Ce qui est dit avec des mots impropres est vite oublié ou n’est même pas perçu. Ces faits déplaisants se résument en un mot : lapidation. Celle-ci est la forme supérieure et évoluée de la justice en terre d’islam, que cette justice soit d’institution, ou qu’elle soit l’expression de la colère des masses islamiques, lesquelles attaquent à coups de pierres ceux ou celles qui ne se plient pas aux lois de l’islam. Ainsi des « jeunes » - comprendre des musulmans – constituent régulièrement des réserves de grosses pierres dans tel ou tel endroit de « leur » cité, pour, le moment venu, apprendre aux infidèles ou autres mécréants – comprendre les pompiers ou les policiers – ce qu’est la loi de l’islam. Lapider, lapidation, lapidateurs étant des mots tabous, ils ne doivent jamais franchir la barrière des lèvres, mais leur interdiction laisse le champ libre à caillasser, caillassage, caillasseurs, qui trouvent là, en leur qualité d’euphémismes, de quoi faire une belle carrière. Le tour est joué : il n’y a de lapidation qu’en Iran ou en Arabie. Surtout pas en France, où les victimes des lapidateurs attendent en vain que se constitue pour les défendre un comité anti-lapidation.

 

 

 

12 décembre 2010

Emigrer et immigrer

 

 

L’immigration, disent les sciencieux du social, qui tous pensent très bien et même mieux que très bien, est consubstantielle de la France. Ah bon ! La France existe depuis quinze siècles ; l’immigration a à peine un siècle. Si elle est consubstantielle de la France, c’est que le temps des sciences sociales est celui des ères géologiques, dont l’unité est le million ou la dizaine de millions d’années. De toute façon, il y a un million d’années, la France n’existait pas et rien n'en était donc consubstantiel.

La consultation des dictionnaires, comme cela a été montré à propos d’immigration, confirme que l’immigration n’est pas consubstantielle de la France, ce qui n’est pas bien difficile à démontrer, évidemment, le contraire étant plus facile encore à démontrer, puisqu’il suffit de l’énoncer sans le moindre début d’esquisse de preuve pour qu’il soit définitivement établi dans le cerveau malade des ressentimentaineux. Emigrer est attesté à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, Turgot l’emploie au sens de « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre », tandis que le participe présent émigrant, attesté comme nom en 1770, désigne en 1791 ceux qui quittaient la France alors, de peur de se faire couper en deux, comme émigré, attesté comme nom la même année. Le nom est emprunté du latin emigrare, qui ne se rapporte pas au changement de pays, mais au changement de « demeure », lequel pouvait se faire dans la même ville ou la même région. Immigrer date à peu près à la même époque : en 1769 sous la forme du nom immigré, puis en 1787 sous celle d’immigrant, tandis qu’immigrer n’est attesté qu’en 1840, alors que la France existe depuis la fin du Ve siècle. Il y a donc entre la France et l’immigration au moins treize siècles d’écart.

Emigrer est enregistré dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française ; immigrer dans la septième édition, près d’un siècle plus tard, en 1879. La définition en est toute sommaire. Emigrer, c’est « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre » (1798, 1835, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94), tandis que, pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « quitter sa patrie pour aller ailleurs, soit résider momentanément, soit s’établir ». Immigrer, c’est « venir dans un pays pour s’y établir » (Barré, 1842 ; Littré, op. cit.) ; « venir dans un pays étranger pour s’y établir » (Académie, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94). Dans les exemples qui illustrent ces définitions, ce sont les Irlandais ou les Polonais qui immigrent, les premiers en Amérique, les seconds dans le nord de la France.

            Dans ces deux concepts, il n’y a rien, aucun sème, aucun germe de sens, aucun fragment sémantique, qui puisse justifier que l’on tienne les immigrés, dits aussi immigrants ou, mieux encore, migrants, pour les messies d’un ordre nouveau ou, si ordre nouveau il doit y avoir, cet ordre nouveau tient plus de l’ordine nuovo fasciste, raciste, totalitaire, etc. que de tout autre utopie, sansfrontiériste, avecculotiste et sans papiériste, et dont le fondement est l’endophobie – la haine sans limites vouée aux autochtones. Bien que émigrer et immigrer soient neutres et ne soient pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien (l’immigration) et le Mal (la non-immigration), ils sont jugés suspects par les sciencieux du sansfrontiérisme, qui y préfèrent migrants, migrants tout court, sans in, ni ex. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin « partir, changer de séjour », auquel ont été ajoutés les préfixes - in (« dans ») et – ex (« hors de »), émigrer et immigrer désignent des actions à la fois inverses et réciproques. Ils impliquent un franchissement de frontières, ce qui est contraire à l’idéologie sanspapiériste.

Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigrés en terre d’islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés immigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, immigrer, ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

07 décembre 2010

Lumière des livres 35

 

 

A propos de Michel de Saint Pierre, Les Nouveaux Prêtres, 1964, La Table ronde.

 

 

            A qui s’interroge sur la France, sur ce qu’elle devient peu à peu, mal gré que nous en ayons, à savoir une simple province rabougrie, sans âme, ni visage, honteuse de son passé, se repentant d’avoir été la lumière des nations, désireuse de se fondre le plus vite possible pour s’y dissoudre dans un vaste territoire sans frontières, marchand, multiculturel, bigarré, qui ne soit plus qu’un espace dépourvu d’histoire et où la culture serait réduite au folklore, à qui veut comprendre pourquoi la France a été ainsi bouleversée au point de ne plus ressembler à rien, qui a voulu qu’elle ne soit plus elle-même après mai 1968, je conseille de lire Les nouveaux prêtres de Michel de Saint Pierre, roman qui a été achevé en mai 1964, et publié à l’automne de la même année aux éditions de la Table ronde, à Paris. Ce n’est pas de la grande littérature au sens où, dans ce roman, la précision du document prime sur l’humanité de la fiction et où les idées que l’auteur prête aux personnages sont plus importantes que les personnages eux-mêmes, réduits au statut de « porte-parole » chargés d’exprimer des thèses ou des idéologies opposées. Mais le document témoigne d’une admirable lucidité de la part de Michel de Saint Pierre, qui annonce au tout début des années 1960, alors que De Gaulle semble avoir rendu la France à elle-même, les quarante années noires que connaît notre pays depuis 1968. Il est vrai que cet auteur, injustement oublié aujourd’hui, dont les romans et les essais ont connu un succès d’estime dans les années 1950-60, né en 1916, a vécu « six années de prolétariat » avant de combattre courageusement dans les rangs de la Résistance. C’est un intellectuel qui a partagé les deux expériences fondatrices du monde ouvrier de l’entre-deux guerres et du combat pour la liberté de la France. Rares sont les intellectuels du XXe s. qui peuvent parler en connaissance de cause du peuple de France et de la liberté de la France. A la différence de Michel de Saint Pierre, ils étaient quasiment tous de bons bourgeois, « de gauche » peut-être, mais « gauche caviar » déjà, qui se sont résignés à la collaboration, comme si collaborer était un tropisme naturel dans leur milieu.     

            Comme le titre l’indique, les personnages du roman sont des « nouveaux » prêtres, dont la plupart  sont « progressistes » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes à cette époque), exerçant dans la paroisse Saint Marc d’une ville importante de la banlieue ouvrière et rouge de Paris, nommée ironiquement Villedieu (en fait, elle est la Ville sans Dieu), 80000 habitants, gérée par les communistes et où les chrétiens forment une minorité. Dans ce contexte, les prêtres progressistes, dont quelques PO (prêtres ouvriers), au lieu d’évangéliser leur troupeau et d’annoncer le message d’amour du Christ, se contentent d’abonder dans l’amertume et dans le ressentiment haineux des communistes, répétant le message ouvriériste des syndicats marxistes, message de pure démagogie hostile aux patrons, aux bourgeois, à l’Eglise, à la nation, à la France, au catholicisme, aux malheureux pieds-noirs et favorable à l’URSS, à la « paix » qu’imposait l’URSS dans les pays qu’elle colonisait, aux immigrés, aux « combattants » du tiers monde qui préparaient, selon ces syndicats, un ordre nouveau juste et pur. Bien entendu, les croyants se détournent de cette église et les banlieues ouvrières se muent peu à peu en vaste désert spirituel, où la seule raison d’être des hommes et des femmes est la bouffe, la bagnole, la consommation de sexe, de biens et de pseudo services « publics ».

            Michel de Saint Pierre cite en exergue l’archevêque de Milan, Mgr Montini, le futur Paul VI, qui, en 1956, analysait ainsi la démission des catholiques et leur refus d’assumer l’histoire des différents pays où ils vivent : « Au lieu d’affirmer ses idées en face de celles des autres, on prend celles des autres. On ne convertit pas, on se laisse convertir. Nous avons le phénomène inverse de l’apostolat. On ne conquiert pas, on se rend. La capitulation est voilée par tout un langage, par toute une phraséologie. Les vieux amis qui sont restés sur la voie droite sont regardés comme des réactionnaires, des traîtres. On ne considère comme vrais catholiques que ceux qui sont capables de toutes les faiblesses et de toutes les compromissions ».

            C’est ainsi que la France se vide de sa substance, de ce qu’elle a été pendant des siècles, et que l’histoire qui l’a faite est chassée peu à peu de son territoire. Elle n’est plus qu’un alignement d’HLM ou de sinistres HBM ou « habitations bon marché », de bidonvilles, de caves obscures, d’avenues Karl Marx ou de maisons de la « culture » où la propagande et l’agit-prop tiennent lieu de vie avec la pensée et avec l’esprit. Tout notre sinistre présent est décrit dans ce roman. Après mai 1968, l’inépuisable réservoir de haine de soi qu’étaient les banlieues rouges s’est étendu à presque toute la France, avec l’assentiment et la complicité des nouveaux prêtres.

            Paul Delance, un jeune prêtre, dont le père était ouvrier dans une cimenterie et la mère femme de ménage, qui a été lui-même ouvrier pendant deux ans dans la cimenterie de son père, refuse de collaborer à l’entreprise destructrice que mettent en œuvre les communistes et les nouveaux prêtres. Il résiste. Il s’en tient à la charité, à l’amour du prochain, à la foi, au message de l’Eglise éternelle. Il sait, comme Charles Péguy avant lui, que le message de haine sociale du marxisme n’a pour finalité que de transformer en esclaves les pauvres. Lui, il annonce que le communisme est destiné à périr, que, sous peu, il ne restera rien des croyances mortifères qu’il a répandues en France et que l’Eglise, en se rangeant derrière la bannière de la lutte des classes, risque de sombrer avec ceux qu’elle idolâtre. C’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins ébahis, pétrifiés, silencieux et stupéfaits.

            La lecture de ce document romancé fait comprendre pourquoi les anciennes banlieues rouges, désertées par les usines, ruinées par les délocalisations, fuies par les ouvriers (ceux qui sont restés sont condamnés au chômage, parce que, dans les usines qui subsistent, les machines ont remplacé les hommes), se sont islamisées au cours des trente dernières années et pourquoi, face à la démission de l’Eglise, l’islam a rempli le vide abyssal creusé par les communistes haineux. De ce point de vue, la littérature française, même quand elle de qualité moyenne, a le pouvoir de dire ce qu’est le monde réel et d’assumer le double rôle, qu’elle a hélas abandonné aujourd’hui, de Cassandre et de vigie – c’est-à-dire d’éveilleur des esprits et d’aiguillon à l’action.  

 

05 décembre 2010

Maraude

 

 

 

Ce nom, déverbal du verbe marauder, dérivé de maraud, est différent de la forme féminine de cet adjectif et nom. Maraud, maraude, écrit Furetière (Dictionnaire universel, 1690), sont des « termes injurieux » qui se disent « des gueux, des coquins qui n’ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés ». Le nom féminin maraude, désignant l’action de marauder, comme drague de draguer, décharge de décharger, tchatche de tchatcher, frime de frimer, etc. est attesté en 1679 et il est enregistré par Furetière (op. cit.) : « On appelle à la guerre maraude la petite guerre qui se fait par des soldats qui se dérobent du camp, et qui vont sans ordre et sans chef piller le paysan », Furetière ajoutant, sans doute pour ne pas donner le sentiment qu’il approuve ces actes de « guerre » contre les populations civiles, que « l’on punit les soldats qui vont à la maraude ». Puisque il l'écrit, il faut le croire. Cette définition est reprise dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835 : « Terme de guerre, qui n’est guère en usage que dans cette phrase aller en maraude, ce qui se dit des soldats qui vont en parti sans la permission de leur commandant » (1694) et « Terme de guerre, vol commis par les gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1798) ou « Terme de guerre, vol commis par des gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1835, exemples : Il va en maraude, à la maraude ; la maraude est défendue »). Thomas Corneille, en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) tient aussi maraude pour un « terme de guerre » qui se rapporte à des soldats : « On dit des soldats qu'ils vont à la maraude pour dire qu’ils se dérobent du camp, pour aller à la petite guerre, c’est-à-dire pour aller piller le paysan sans ordre et sans chef, ce qui ne se fait que par des misérables ». C’est dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) que l’on peut lire la définition la plus complète de la maraude, ainsi que la condamnation la plus ferme de l’ancienne habitude prise par des armées de vivre sur le pays où elles cantonnent ou font étape : « (Art militaire – la précision est délicieuse) c’est à la guerre le pillage que les soldats qui sortent du camp sans ordre vont faire dans les villages des environs. La maraude est entièrement préjudiciable dans les armées, elle empêche les paysans des environs du camp d’apporter leurs denrées par la crainte d’être pillés en y allant ; elle fait aussi périr beaucoup de braves soldats qui sont assommés par les paysans. Lorsque les maraudeurs sont pris par le prévôt de l’armée, il les fait pendre sur le champ ». Les encyclopédistes, eux, savent comment s’y prendre pour empêcher la maraude : « On pourrait apporter quelque remède à la maraude, si on chargeait les colonels des désordres de leurs soldats et si on punissait l’officier particulier, quand on trouverait son soldat hors du camp. En établissant cette police, on ne serait pas longtemps à s’apercevoir du changement qu’un tel ordre apporterait dans une armée. Mais de faire pendre simplement un malheureux qui a été pris sur le fait, comme il est d’usage de le faire, c’est un faible remède. Le prévôt n’attrape ordinairement que les sots, cela ne va pas à la source du mal, et c’est ne rien faire d’important pour l’arrêter ».

Pour ce qui est de la France, les impôts grâce auxquels les armées peuvent se nourrir et s’habiller sans avoir besoin de piller les bourgs ou villages voisins ont rendu la maraude caduque, si bien que le terme s’est appliqué à des écoliers qui vont voler des pommes dans le verger des voisins : « il se dit, par extension, en parlant des écoliers qui vont à la picorée ». Ainsi les académiciens (huitième édition, 1932-35) mettent en parallèle les deux emplois : « Larcin commis par des soldats, de fruits, de légumes, de volailles, etc., dans les environs d’un campement ou en s’écartant de l’armée » et « Il se dit, par extension, en parlant de larcins analogues commis dans les jardins et les champs par d’autres personnes que des soldats » (cet écolier a été pris en maraude).

Pourtant, le plus étonnant dans l’extension de ce nom est celui qui s’observe dans la langue humanitaire de tous ceux qui viennent en aide ou cherchent à venir en aide, dès que les grands froids commencent, aux clochards et aux vagabonds – ces malheureux Français, dits SDF, que les innombrables préférences dont ils sont exclus ont jetés dans les rues des villes. Partir en maraude aujourd’hui, quand on milite à la Croix Rouge ou au Secours Catholique ou à l’Armée du Salut, ce n’est pas faire la petite guerre contre des civils, c’est, le soir venu et quand il fait – 5 degrés au-dessous de zéro, parcourir une ville pour venir en aide aux sans abri et leur proposer couvertures, soupe chaude et éventuellement un hébergement.

Ce sens, en fait, n’est que l’extension de l’extension d’un sens de maraude, lequel, à la fin du XIXe siècle, s’est dit des cochers : « Fiacre en maraude, fiacre qui cherche à charger un client en revenant d’une course pour éviter le contrôle de stationnement » et, plus tard, des taxis : « Taxi en maraude, taxi qui circule lentement à vide à la recherche d’un éventuel client » (in TLF, op. cit.). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) citent ces emplois étendus : « Par analogie, être en maraude, rôder en quête d’un profit, d’une occasion favorable. Un fiacre, un taxi en maraude, qui, contrevenant au règlement, circule à vide à la recherche d’un client ». A la différence de ces cochers de fiacre ou de ces conducteurs de taxi, les humanitaires qui, par temps froid, partent en maraude, ne sont à la recherche d’aucun profit – sinon moral ou qui atténuerait leur mauvaise conscience. Ils font cela gratuitement. God bless them, diraient les Anglais.

 

04 décembre 2010

Immigration

 

 

On connaît le petit air de serinette qu’entonnent chaque jour les gros consciencieux du social et autres compagnons de route : la France pays d’immigration, c’est l’immigration qui a fait la France, sans immigration la France ne serait rien, la population de la France est formée d’immigrés depuis vingt ou trente ou cinquante générations, etc. De dénégations identiques, nous fûmes abreuvés jadis. La France pays d’immigration depuis la nuit des temps, ce slogan est de la même farine sale qu’il n’y a pas de camp de concentration en Union soviétique, Chine, Cuba, Corée, etc. ou que dans les chambres à gaz n’ont été tués que des poux, ou qu’islam signifie paix.

Si la France avait été façonnée par l’immigration, alors les mots immigration, immigrer, immigrés auraient été en usage depuis la nuit des temps. Bien entendu, il n’en est rien. Immigration est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), il est formé à partir du verbe latin immigrare sur le modèle du nom émigration, attesté antérieurement (en 1752). Il est enregistré un siècle plus tard dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est défini ainsi : « Action de venir s’établir dans un pays étranger ». Si l’immigration avait été un phénomène de masse alors, les académiciens auraient sans aucun doute illustré cette définition d’un exemple référant à l’installation de peuples entiers ou de fragments de peuples entiers, Africains du Nord, Russes, Noirs d’Afrique, Turcs, Tamouls, etc. dans tel ou tel département français. Bien entendu, il n’en est rien. Et s’il n’en est rien, c’est que le phénomène n’existait pas ou ne touchait que quelques centaines de personnes. L’exemple qui en 1879 illustre l’immigration, c’est « l’immigration des Européens en Amérique », c’est-à-dire en fait leur émigration : « l’immigration des Européens est une des principales causes de l’accroissement de la population en Amérique ».

Le premier lexicographe qui ait enregistré ce mot est Barré, en 1842, dans le Complément (au Dictionnaire de la l’Académie française) : « Établissement d’étrangers dans un pays », définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à toute invasion ou toute colonisation, si bien que, pour éviter ce recouvrement de sens, les académiciens, dans la huitième édition du DAF (1932-35), se contentent d’un prudent « action d’immigrer ». Barré ajoute que c’est « l’opposé d’émigration » et que « le mot a été employé par Destutt de Tracy », célèbre idéologue, mot qu’il a justement inventé en même temps qu’idéologie. Littré ne s’embarrasse pas, il reprend la définition de Barré : « Établissement d’étrangers dans un pays, l’opposé d’émigration » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En revanche, dans les dictionnaires publiés dans le dernier tiers du XXe siècle, comme il fallait s’y attendre, non seulement la définition du mot immigration s’amplifie, de toute évidence en relation avec la croissance du phénomène que le mot désigne, mais encore elle se fait plus précise. Ce n’est pas seulement « l’action de venir s’établir dans un pays étranger » ou « l’établissement d’étrangers dans un pays », c’est « l’action de venir s’installer et travailler dans un pays étranger, définitivement ou pour une longue durée » (TLF, op. cit.). Le phénomène prend une telle ampleur que le mot ne désigne pas seulement une « action » ou un phénomène, mais aussi « par métonymie » l’ensemble des immigrés qui se sont établis dans telle ville ou dans tel pays (TLF) ou, selon les académiciens, « la population immigrée » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994), mais sans que ces emplois soient illustrés d’un exemple éloquent. Car, les auteurs de ces dictionnaires sont très prudents. Ils font référence aux Polonais (l’immigration polonaise dans le Nord de la France), aux Chinois (l’immigration chinoise est regroupée dans ce quartier de la ville), aux Irlandais (l’immigration des Irlandais aux États-Unis), aux provinciaux (« l’immigration provinciale », « l’immigration interne ou régionale »), aux populations sibériennes venues de très loin pour s’établir en Mandchourie ou en Mongolie, à la main d’œuvre ou aux travailleurs de force, mais jamais aux villages ou aux bourgs entiers du Rif ou de l’Atlas ou de la brousse sahélienne ou des plateaux d’Anatolie ou des montagnes kurdes qui viennent s’établir en France, avec femmes, enfants, vieillards, moutons, imams, viande et commerces hallal, mosquées, racisme, voiles, niqabs, etc. etc. etc. De cette immigration-là, les dictionnaires, même ceux qui ont été récemment publiés, même les plus savants, même les plus au fait des sciences du social, ne disent mot : c’est motus et bouche cousue. On s’infibule les lèvres. C’est qu’il ne faut pas que l'air de serinette « France terre d’immigration » soit retourné, tant il est faux, en sa vérité « France terre d’invasion ».

Il est dans le Trésor de la langue française quelques perles, non pas dans les définitions, mais dans les exemples, en particulier cet extrait daté de 1970, d’un dénommé Georges, sans doute l’un des innombrables géographes du PCF, extrait censé donner un peu de réalité à l’expression politique d’immigration, au sens de « lois restreignant et contrôlant l’immigration ». Le voici : « La plupart des grands pays d’immigration (…) pratiquent aujourd’hui (en 1970) une politique restrictive (...) et en tout cas sélective, au bénéfice des immigrants pourvus d’une instruction élevée apportant au pays d’accueil le concours d’une compétence professionnelle. Exceptionnellement, les États industriels de l’Europe occidentale font appel, à titre temporaire plus qu’à titre définitif, à des travailleurs de force pour l’exécution des travaux ingrats ou dangereux qui sont délaissés par leurs nationaux (Nord-Africains...). Toutefois les menaces de récession rendent ces pays très prudents dans leur politique d’immigration ». Tout dans cet extrait est écrit à l’encre rouge de l’idéologie : « politique restrictive » (plus de deux cent mille immigrés par an, sans compter les clandestins), « politique sélective » (la plupart des immigrés sont analphabètes ou quasiment analphabètes et n’ont aucune compétence professionnelle), « les travaux ingrats ou dangereux » sont effectués par des machines ou des robots, la récession et le chômage de masse n’ont pas arrêté l’immigration de masse.

La consultation des anciens dictionnaires est source de lumière pour ce qui est de la réalité, purement fantasmatique, de l’immigration. En revanche, le phénomène devenant massif depuis une trentaine d’années, au point de s’apparenter à ce que la Gaule romanisée a subi du Ve au Xe siècle, il n’a plus qu’une réalité ombreuse, conforme à ce que les bien pensants exigent que l’on en sache.  

 

 

 

 

 

02 décembre 2010

Pitié pour la France

 

 

 

Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera est un écrivain qui, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant  elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant. 

République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.  

La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, ils les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.

Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.

Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours de Lang et des socialos gauchistes, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays. Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou.     

Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi et ils y attribueront un indice très bas. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment, dans tous les domaines de la vie sociale. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition de ce qu’est la France, de son être, de son passé, des significations dont elle est porteuse, et pas seulement un manque de confiance dans son avenir. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

 

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord,  génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. 

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

 

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre,  était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications « détruire la prison », « à bas les murs de l’asile », « fermons les casernes », « ouvrir les écoles », etc.

Ces thèses nourrissent l’art contemporain. Le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune » n’est que la mise en images des thèses de Foucault. Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.  

 

 De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ?

La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

 

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement.

S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France. Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour dire ces mots trash.