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29 novembre 2010

Du syndrome de Stockholm dans les arts et lettres

 

 

A propos de l'Encyclopédie thématique, Les Essentiels, 22 volumes, diffusée par Le Figaro, 2005

 

 

Dans les dix volumes de cette encyclopédie, oeuvre des rédacteurs de l'Universalis, traitant de la culture, des connaissances nouvelles sont exposées. Les arts trouvent enfin une place de choix dans le patrimoine culturel de la France. Le parallèle avec l’Italie, la patrie supposée des arts plastiques, ou avec l’Allemagne, la patrie supposée de la musique, qui jusque-là tournait toujours en faveur de l’Italie ou de l’Allemagne et au détriment de la France, n’a plus de raison d’être. La France est aussi la patrie de la peinture, de la musique, de l’urbanisme, de l’architecture.

En dépit de cela, c’est un savoir d’époque et partial qui est exposé. De nombreux articles sont consacrés aux arts mineurs. Que signifient aujourd’hui Arletty, Lancaster, Dean ? Peu de chose. Ils ont connu le succès, des spectateurs se sont identifiés à eux, ils n’ont pas changé le jeu d’acteurs. Un article est consacré à Bécaud et à d’autres chanteurs, mais aucun à Etienne Dolet. Depuis un demi siècle, il est de bon ton de guinder les « arts mineurs », la bande dessinée, la décoration, la chanson, au même niveau que les plus belles inventions de l’esprit humain. Vingt pages sont consacrées au « jazz ». Que le savoir relatif au jazz soit exposé va de soi. En revanche, rien ne justifie l’ampleur de l’article : vingt pages, soit environ cent mille signes. Seule l’origine ethnique de cette musique explique qu’elle soit ainsi célébrée. Le jazz est la musique des Noirs d’Amérique qui sont ou étaient victimes de discrimination. L’Encyclopédie leur rend hommage, non pas parce que leur musique est inoubliable, mais parce qu’ils sont ou ont été méprisés par l’arrogance yankee. Il suffit de comparer ces vingt pages à la page et demie consacrée à la réforme grégorienne ou à l’articulet sur le plain-chant pour mesurer que la culture dans cette Encyclopédie repose sur des valeurs étrangères à la France universelle.

Pourtant, la surévaluation des « arts mineurs » n’est qu’un minuscule îlot dans l’océan de désinformation, comme en témoigne la complaisance en faveur des intellectuels « engagés ». Ainsi, de Simone de Beauvoir (1908-1986), il est dit qu’elle « a découvert l’engagement politique avec la Résistance des intellectuels ». Résistance est écrit avec un R majuscule, comme Dieu ou Etat ou France. Si résistance intellectuelle il y a eu, elle a été en grande partie imaginaire. C’est de la pure rhétorique hâbleuse. Les intellectuels qui ont résisté se comptent sur les doigts des deux mains : Aron, Jacob, Guéhenno et quelques autres. Surtout pas Madame de Beauvoir qui s’est résignée à l’inéluctable entre 1940 et 1944 et a signé en sa qualité de fonctionnaire l’allégeance à la personne du maréchal Pétain, et qui écrivait qu’elle préférait vivre dans « une France nazifiée » plutôt que dans « une France en guerre ». La suite de l’article est de la même farine. « Son évolution politique est inséparable de celle de Sartre : socialiste ou progressiste jusqu’en 1952, compagne de route des communistes jusqu’en 1956 (et même au-delà), engagée avec passion pour l’indépendance de l’Algérie (en s’alignant sur les positions xénophobes du FLN) et vivement hostile au gaullisme (c’est-à-dire hostile aux résistants de 1940), proche des mouvements gauchistes après 1968 (qui sont plus staliniens que les communistes), elle cautionnera de manière plus spécifique les mouvements féministes à partir de 1970 ». Aucune réserve n’est exprimée. Les faits ne sont soumis à aucun examen critique. C’est tout ce que l’on veut, de l’hagiographie, du mensonge, du mythe, sauf de la connaissance. Trois colonnes et demie (dix mille signes) louent la vie de Paul-Louis Courier (1772-1825), homme peu estimable, dont le seul talent est d’avoir écrit des pamphlets féroces contre tout, dans le style des hurluberlus de Hara-Kiri. A l’opposé, Henri de Lubac qui a été un des premiers résistants de France, en fondant avec les pères jésuites de Lyon Témoignage chrétien, et a écrit une centaine d’ouvrages, dont une analyse lucide du Drame de l’humanisme athée et une somme en cinq volumes traitant de L’Exégèse médiévale, est oublié. A ce géant de la culture, aucun article n’est consacré. En revanche, deux colonnes et demie (à peu près sept mille cinq cents signes) font l’apologie de Deleuze (1925-1995), dont le seul mérite est d’avoir contaminé la philosophie par la déconstruction. Voici un monument de bêtise : « A la figure en arbre de la rationalité (comme si la raison se figurait dans des arbres), Deleuze oppose la figure « en rhizome » des « agencements » d’intensités, travaillant le milieu social et travaillés par lui. Mais, en même temps, les singularités ne valent que dans la mesure de leur extension, de leur action, dans le champ social et la réalité physique tout entière ». La supposée pensée de Deleuze tient peut-être d’une « cosmologie politique » (qui le vérifiera ?), l’article qui lui est consacré tient de l’embaumement narcissique. 

Ce qui est vrai des arts mineurs l’est aussi de la littérature. Cette Encyclopédie manifeste une complaisance aveugle vis-à-vis des écrivains de troisième ordre, dont le seul mérite est d’avoir été sanctifiés par l’intelligentsia, c’est-à-dire par eux-mêmes. Ainsi, l’article consacré à Barthes (1915-1980) s’étend sur dix colonnes. C’est beaucoup pour un professeur qui a hésité entre la grammaire et la littérature, s’est fourvoyé dans la sémiologie, la photographie, le marxisme, le théâtre engagé, la Chine de Mao, le journalisme, la communication, qui n’a été spécialiste de rien, mais qui a touché à tout, qui a commenté de grands auteurs avec une lourde science linguistique, laquelle, les résultats étant nuls, s’est muée en ressentiment. Discret de 1940 à 1944, quand la France gémissait sous la botte fasciste, il a pourfendu le « fascisme français », dans les années 1960, désignant par ces termes les résistants de 1940. Quinze mille signes environ chantent la gloire d’Eluard, 1895-1952, un poète communiste, qui a soutenu l’instauration dans le monde d’un système tyrannique. Comble de l’ironie, le vers le plus célèbre de ce poète est un hymne à la liberté : « (sur mes cahiers d’écolier, etc.), j’écris ton nom, Liberté ». Quel crédit accorderait-on à un nazi qui prétendrait établir partout le respect d’autrui ? Quand cette Encyclopédie a été conçue il y a une vingtaine d’années, le communisme était mort à l’Est, où même ses thuriféraires ne croyaient plus un seul mot des slogans qu’ils étaient contraints d’ânonner, mais il fleurissait à l’Ouest, surtout en France. La faveur dont jouit Eluard n’est que l’effet de la prégnance de cette idéologie dans la France des années 1950-90.

Pourtant, le pire est atteint par la place démesurée accordée à Bourdieu. C’est Bourdieu qui a été chargé de rédiger quatre pages et demie (plus de vingt cinq mille signes) sur l’art et, plus particulièrement, sur « l’économie des biens culturels », pages qui sont un condensé de bouffonnerie sinistre. La thèse est exprimée dès la première phrase. « Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…) ». Le seul à parler de « consommation culturelle » est Bourdieu. Jamais ces mots ne sont définis. Je fais le plein d’essence. Au bout de 800 km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. La lecture n’est pas une ingestion. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, reste à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. L’œuvre lue, regardée, écoutée n’est pas détruite. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où il faut du travail et du capital pour payer le papier, les salaires, louer les salles. Mais les œuvres, en tant que réalités culturelles - « Le Misanthrope » ou « Les Leçons de ténèbres » de Couperin ou « La Joconde » – ne sont pas des biens économiques. « Le Misanthrope » - l’œuvre, pas le livre - ne se vend pas, pas plus les « Leçons de ténèbres » ou que « La Joconde ». Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. N’appartenant à personne, ils sont à la libre disposition de tous. Dire d’œuvres d’art qu’elles sont des « biens », c’est parler pour ne rien dire. Certes, l’économie en question a une « logique spécifique ». Autrement dit, elle n’a rien à voir avec l’économie. Si Bourdieu parle d’économie, c’est qu’il se prend pour Marx. Marchant sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son « Capital ». Pour singer Marx jusqu’au bout des ongles, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, tout ça pour disqualifier la « culture » ou l’art, en les rabaissant à la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

            L’article « intellectuels » va dans le même sens : cinq pages, trente mille signes environ, chantent sans retenue la gloire des intellectuels. Ce mot, on le sait, a été forgé à la fin du XIXe pour désigner ceux qui ont pris le parti de Dreyfus. Or, au moment où celui-ci était injustement accusé de trahison, près de deux cent mille Arméniens étaient égorgés dans l’Empire ottoman. Les intellectuels ont défendu Dreyfus, ils n’ont pas protesté contre le massacre des Arméniens, sous le prétexte que ces martyrs étaient « commerçants ». Pendant tout le XXe siècle, les intellectuels se sont aveuglés par mauvaise foi ou lâcheté, mais l’Encyclopédie du Figaro présente leurs erreurs comme des éclairs d’intelligence. Cet article se termine sur une pleine page à la gloire de Bourdieu, écrite dans une telle enflure que la seule réaction digne d’un Français est un éclat de rire. « Un siècle après l’affaire Dreyfus, c’est encore un intellectuel français, Pierre Bourdieu (1930-2002) qui, toujours à contre-courant (en réalité, il est LE courant dominant), propose une nouvelle figure du « grand intellectuel » (lisons à haute voix ce charabia : « Bourdieu propose une nouvelle figure ») et de l’engagement, au moment où toute pensée critique est identifiée au marxisme et discréditée ». Le problème avec Bourdieu est qu’il n’y a pas de critique dans sa pensée, toute confite en dévotion marxiste, et qu’il n’y a même pas de pensée dans son œuvre, étant toute récitation des dogmes de l’ultra-gauche marxiste léniniste.

Pourtant, il faut lire l’article « djihad » pour toucher le fond. L’article « djihad » est court. Il est signé de Gardet, célèbre pour sa vénération de l’islam. D’abord, il refuse de traduire djihad par « guerre sainte », parce que ce mot signifie « effort ». Dans l’expression consacrée, le « djihad fi sabil Allah » est « l’effort sur le chemin d’Allah ». « Le djihad n’est pas une « guerre sainte » d’exécration et d’extermination, tel le herem biblique ». La « guerre sainte » est la spécialité, non pas des musulmans, mais des Juifs ou des judéo-chrétiens, puisque « extermination » est un mot biblique ! Tout l’effort, pardon le « djihad », de Gardet consiste à multiplier les euphémismes dans le but d’atténuer l’horreur absolue du djihad ou de cacher que le djihad révèle la nature vraie de l’islam. Ainsi, le but du « djihad » est « de propager et / ou de défendre l’islam ». Comme l’islam s’est étendu par la guerre, toute résistance à la conquête est une agression. Si l’on transposait cette théorie à la France, on finirait par dire que les Français qui ont lutté pour libérer leur pays ont agressé les nazis ! « L’obligation du djihad, écrit Gardet, est une obligation religieuse qui ne cesse jamais », puisque, « pour la communauté musulmane », « il s’agit d’élargir toujours plus, jusqu’à la dimension du monde, la superficie des terres où seront reconnus les droits d’Allah et les droits des musulmans prescrits par Allah ». Cela se fait par la prédication ou, si les infidèles sont rétifs, par la guerre. Dans les territoires conquis, les non-croyants doivent « ou se convertir ou être réduits en esclavage » ou être tués. Quant aux chrétiens et aux juifs, ils sont soumis à la « dhimma », c’est-à-dire aux pires discriminations qui aient jamais germé dans une cervelle humaine. Tout cela est dit sur le ton de la componction dévote.

Le « syndrome de Stockholm » est la complaisance, voire la complicité, que des otages, martyrs, prisonniers manifestent pour leurs bourreaux. Une nouvelle fois, ce syndrome a frappé dans l’art, la pensée, les formes, les idées, le symbolique. Depuis un demi-siècle, la « gauche » a fait main basse sur la culture, allant jusqu’à dénier à ses « ennemis de classe » le droit de penser, inventer, commenter. Elle s’est approprié les symboles communs et, autour de ce qui désormais lui appartient, elle a érigé une muraille. C’est à cela que « Le Figaro » souscrit en proposant à ses lecteurs, pour un prix qui n’est pas modique, cette Encyclopédie. Les citoyens lucides savent que toute encyclopédie suppose que les connaissances sont un agrégat de faits tangibles, durables, fixés impartialement. Illusions que tout cela ! Ce qui a été proposé en 2005 comme la connaissance en matière de culture n’a jamais été aussi nettement daté et aussi fortement empreint d’idéologie fossilisée. En bref, il n’y a rien de plus faux que cette croyance dans l’éternité dépassionnée de la connaissance. Or, s’il est aisé de faire main basse sur la culture, il est plus difficile d’entretenir les richesses culturelles, de les faire prospérer, de leur donner sens, de les transmettre. A quoi sert-il de mettre sous séquestre Versailles ou Notre Dame, si c’est pour les transformer en étable ou en grenier ? La « culture » de « gauche » ou selon la « gauche » est morte. Les thèses les plus éculées de l’intelligentsia ont beau être sanctifiées par l’Université et le CNRS ou le Collège de France, elles n’en sont pas moins momifiées.

 

 

15:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, culture, france

23 novembre 2010

Apartheid

 

 

Il n’y a pas d’entrée apartheid dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire en seize volumes et monument de la science lexicographique française, non plus que dans la neuvième édition, en cours de publication (depuis 1994), du Dictionnaire de l’Académie française, et cela, bien que ce mot soit l’un des plus communs qui soient dans les discours modernes, non seulement quand ces discours se rapportent à l’Afrique du Sud, celle d’avant 1991, et celle d’après le démantèlement des lois qui régissaient l’apartheid, mais encore quand il est traité de n’importe quel pays. Selon la horde sociologique et la harde des diversités, il y a de l’apartheid partout en France où il y a des noirs, des musulmans, de l’islam, des arabes, des étrangers.

Le mot est hollandais, langue dans laquelle il a pour sens « système qui sépare les hommes » et qui les fait vivre « à part » les uns des autres. La « racine » est la locution française « à part » : plus exactement la locution empruntée à la langue française et à laquelle a été ajouté le suffixe heid. Cela ne signifie pas que l’apartheid soit français ou qu’il trouve ses racines, comme dirait BHL, dans l’idéologie française. La France n’a rien à voir avec le système que les Hollandais ou leurs descendants (tous protestants, ce qu’il ne faut surtout pas rappeler, les protestants étant par nature le camp du Bien, quoi qu’ils fassent ou aient fait ou pensé) ont établi dans leurs colonies d’Afrique du Sud, là où ils étaient autochtones ou immédiatement autochtones après les Bushmen ou les Hottentots. En Afrique du Sud, les lois d’apartheid avaient beau être inhumaines, elles n’en étaient pas moins rédigées, débattues, votées, appliquées. Ce qui fondait l’apartheid, c’était l’interdiction des mariages mixtes ; la criminalisation des relations sexuelles entre blanc et non blanc ; le classement de la population suivant la race, le Group Areas Act de 1950 assignant aux races des zones d’habitation ; l’obligation pour les noirs âgés de plus de seize ans d’avoir un laissez-passer pour aller dans certains zones ; les toilettes et les fontaines publiques séparées ; les programmes scolaires spécifiques pour les noirs ; l’interdiction du droit de grève aux noirs ; l’interdiction de la résistance passive,  le Native resettlement Act de 1954 chassant les populations noires des zones déclarées blanches ; la légalisation de la discrimination raciale dans le monde du travail ; la loi créant les bantoustans administrés par des non blancs ; la loi retirant la citoyenneté sud-africaine aux noirs relevant de bantoustans ; l’afrikaans obligatoire dans l’enseignement des mathématiques, des sciences sociales, de l’histoire et de la géographie du niveau secondaire; etc. Ce système séparant les hommes en fonction de la race à laquelle ils sont assignés à résidence a été démantelé. Il n’existe plus en Afrique du Sud.

En France, aucune loi de ce type n’est en vigueur, ni n’a jamais été en vigueur. L’idée même que ces lois puissent être conçues fait horreur aux Français. Jamais l’esquisse d’un apartheid n’a existé même dans les territoires coloniaux que possédait la France.

En dépit de cela, il est des savants qui prétendent mordicus que l’apartheid existe en France, que la France pratique la discrimination ethnique et qu'elle est gangrenée par le système d’apartheid qu’elle a mis en place ou qu’elle laisse prospérer sous le masque de « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce qui est affirmé dans L’Apartheid scolaire, enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges. Ce livre a été publié en 2005 par une maison de commerce, qui a pour raison sociale les Editions du Seuil et qui est sise à Paris, France, qui fut jadis la ville lumière. Vous allez objecter que les auteurs sont fous ou débiles légers ? Eh bien non, ils sont professeurs, ils enseignent la sociologie à l'Université. Le trio qu’ils forment compte un mâle et deux femelles. Les mots du titre n’ont pas de sens clair. Il semble qu’ils signifient « l’apartheid à l’école » ; en réalité, ils veulent dire qu’a été institué dans les collèges un apartheid de fait et en droit. Comme ces collèges sont publics, cela signifie que les pouvoirs publics, sachant ce qui s’y passe, approuvent que soient séparés les élèves en fonction de leur race : dans tel ou tel collège, les noirs et les arabes ; ailleurs, à l’écart, loin de ces damnés, les blancs. Le trio étaye son accusation sur la démographie. Il a compté dans des collèges les élèves noirs, les élèves arabes, les élèves blancs. Il a dénombré dans les quartiers où ces collèges sont établis les populations noires, arabes, blanches. Les résultats ont été comparés. Il y aurait, en pourcentage, plus d’élèves noirs et arabes dans les collèges qu’il n’y a de noirs et d’arabes dans les quartiers où les collèges sont établis. Peut-être ces élèves en surnombre viennent-ils des quartiers voisins ; à moins que le nombre de noirs et d’arabes ne soit sous-évalué dans ces quartiers, où les clandestins, par définition indénombrables, sont nombreux. Ces hypothèses ne sont même pas examinées. Le trio désigne les coupables à la vindicte raciste : c’est l’école, la France ou la République, qui n’ont même pas droit à la présomption d’innocence, que la loi pourtant garantit à tous, Français ou étrangers. Tous racistes et Allah seul reconnaîtra les siens.

Au moment où cette enquête est publiée, on apprend incidemment que sont inscrits dans ces écoles d’apartheid des dizaines de milliers de clandestins venus de tous les continents et établis en France illégalement. Si un début d’apartheid existait, ces clandestins n’auraient pas été scolarisés. On aimerait savoir combien le trio sociologique a dénombré d’élèves clandestins dans les écoles d’Algérie, du Maroc, d’Arabie saoudite, d’Iran, du Mali, de Côte d’Ivoire, de Corée du Nord, de Cuba, tous pays racistes, dans lesquels notre trio n’a même pas commencé l’ombre d’une enquête pour dénoncer la ségrégation ethnique qui y est la règle. On aimerait savoir dans quels collèges sont inscrits les enfants ou les petits-enfants du trio et quand ce même trio enseignera enfin dans ces collèges maudits, ne serait-ce que pour compenser par sa présence la discrimination ethnique qu’il dénonce.

En latin, enquête se disait inquisition. Le trio a enquêté. La loi interdit à juste titre (car distinguer les hommes en fonction de la couleur de leur peau est du racisme) les recensements ethniques. Notre trio de fonctionnaires n’en a cure : il est au-dessus des lois. Les lois, c’est bon pour les autres – surtout les lois qui répriment le racisme. On est sûr que la HALDE n’enquêtera jamais sur les présupposés racistes de ces dénombrements. Jadis, à l’école primaire, on apprenait que les oignons et les chèvres ne s’additionnaient pas. On y apprenait aussi que soustraire huit oignons à deux chèvres était absurde, sauf si les chèvres mangeaient les oignons. C’est à cette magie arithmétique que recourt le trio. Il lui a fallu 233 pages pour arriver à ce résultat. Il est vrai que ce trio enseigne la sociologie et qu’en sociologie, on peut faire copuler des ânes et du papier pour produire un livre. S’il retournait à l’école primaire, peut-être il y apprendrait quelque chose de sensé qu’il pourrait répéter aux étudiants de son université. Le titre Que faire ? de la conclusion est une citation de Lénine. Les intentions du trio s’y révèlent à livre ouvert. L’apartheid n’est ressuscité que pour alimenter la Révolution. Lénine a utilisé les tueurs, les criminels, les prisonniers de droit commun pour trouer la peau des bourgeois ou des prétendus bourgeois et se maintenir au pouvoir – grâce à quoi il a pu instituer le système le plus criminel qui ait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Lénine appartenait par hérédité à la classe nobiliaire russe, le trio appartient par la bêtise qui lui est consubstantielle à la caste cléricale qui réclame sans cesse aux pauvres, aux travailleurs, aux déshérités de nouvelles dîmes pour payer les enquêtes qui la légitiment. Lénine a rétabli en Russie la tyrannie tsariste d’avant Pierre le Grand. En France, les progressistes sont si imbus d’eux-mêmes qu’ils nous font revenir à l’Ancien Régime.

 

 

20 novembre 2010

Cuba

 

 

Les journalistes ont annoncé ce matin que le régime castriste avait décidé, après de longues négociations avec l'Eglise catholique, de libérer les (ou des ?) prisonniers politiques qui croupissent depuis x années dans les geôles et les culs de basse-fosse de Cuba. 

C'est ainsi que les citoyens ont appris qu'il y avait des prisonniers politiques à Cuba, donc des bagnes politiques ou même peut-être des camps de concentration ou de travail forcé. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers sans doute. Combien sont morts dans ce goulag tropical qui mettait en transe Sartre, Beauvoir, Bourdieu, usw ? Des dizaines de milliers sans doute.  

Voilà 50 ans que ce régime emprisonne, torture, réprime, condamne au silence, tue, interdit, enferme, espionne, surveille, etc. - mélange de socialisme national ou de communisme international et de dictature sud-américaine; et les Français n'en savaient rien, en dépit des milliers de vigilants et vigilantes et vigilantissimes (des deux et même trois sexes) des "droits de l'homme" et autres droits, qui bâfrent au grand râtelier des subventions publiques. Ces vigilants vivent aux crochets des contribuables, qu'ils condamnent à ne jamais rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Pis, ils en font même la promotion : que sont les millions de ticheurtes à la gloire du tueur Guevara, sinon l'apologie du crime de masse ? La LDH, la femme Mitterrand, BHL, Sauce raciste, RESF, RUSF, etc. seraient-ils stipendiés par les Cubains, les Chinois, les Coréens du Nord, les Saoudiens, les Algériens, etc. pour qu'ils se taisent sur ce qui se passe dans le monde, hors de France et d'Europe ? Les sans frontiéristes respecteraient-ils une frontière, celle qui protège Castro and brother, Cuba et autres paradis socialo gauchistes, l'Arabie saoudite, l'islam et l'Islam ?

 

 

16 novembre 2010

Lumière des livres 34 : Zola

 

 

 

Oublions ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir de Zola. Oublions le disciple zélé de Taine qui créait des personnages, uniques par définition, en analysant dans le détail la « race » à laquelle il les assignait, en décrivant exhaustivement le milieu où il les faisait naître et travailler, en racontant par le menu le moment où il les faisait vivre. Oublions le scientiste qui a introduit en littérature les croyances du positivisme, prenant naïvement des préventions pour des propositions scientifiques. Oublions l’admirateur des thèses que le Dr Lucas a exprimées sur « l’hérédité naturelle ». Oublions que, pour cet homme dit de gauche, les hommes sont déterminés par leurs gènes, leur sang ou leurs ancêtres, donc qu’ils ne sont ni libres ni maîtres de leur destin, et que les tares, transmises naturellement de père en fils ou de mère en fille, les emprisonnent. Oublions que les biens pensants n’invoquent le journaliste engagé que pour l’enterrer et qu’ils ne le citent que pour se garder de l’imiter. Oublions le théoricien borné du naturalisme qui réduit l’homme à ses pulsions, à sa physiologie, à sa nature animale ou biologique, etc.

Le vrai Zola, le Zola le plus intéressant, le Zola admirable, n’est pas dans ces images d’Epinal sottes et jaunies ni dans ces vieilleries ni dans ces naïvetés qui prêtent à sourire. Les grands écrivains ont des faiblesses, des marottes, des manies, des obsessions. On ne peut pas réduire l’œuvre de Voltaire aux écrasons l’infâme qui terminaient certaines de ses lettres. Lisons les romans, articles, essais de Zola, sans préjugé, sans prévention, sans oeillères, en toute liberté, 

Ce dont parle Zola, ce qui est au centre de son oeuvre, ce qu’il décrit, raconte, fait exister, c’est la France du Second Empire et celle des commencements de la République, troisième du nom, à savoir les années 1850-1880. On a glosé des Trente glorieuses (1945-1975) au cours desquelles la France a effacé les effets des années noires, 1920-1940, qui ont suivi la Victoire de 1918 et débouché sur la défaite et l’Occupation. On oublie que la France a connu un siècle plus tôt ses Trente glorieuses de 1850 à 1880, que l’on peut muer en Cinquante ou même en Quatre-vingts glorieuses, de 1840 à 1920. Comme entre 1945 et 1975, pendant plus longtemps, plus profondément aussi, la France de la seconde moitié du XIXe siècle s’est transformée. Une croissance forte, un exode rural incessant, un enrichissement rapide, des investissements colossaux, un développement culturel sans précédent l’ont fait passer de la féodalité agonisante à une modernité triomphante. L’instruction publique a été mise en place, la peinture recréée, le moteur à explosion, l’automobile, l’aviation inventés. L’expansion a produit une projection de la France hors de ses frontières. Les trois quarts des missionnaires qui partaient dans le monde instruire, éduquer, former, étaient français.

La littérature des Trente glorieuses de Sauvy, 1945-1975, est triste, dépressive, sombre, désespérée. Elle se complaît dans l’expérimentation et la recherche formelle (Nouveau Roman et théâtre de l’Absurde) ou elle perd son âme dans les récits engagés (id est après avoir collaboré, on continue, toujours plus à l’Est), ou bien, comme dans les récits de Beckett, elle célèbre la prosternation, les borborygmes, la communication impossible : les personnages ne savent pas parler, ne se parlent plus ou, quand ils parlent, ils éructent. Aucun des écrivains de la seconde  moitié du XXe siècle n’a saisi dans son œuvre l’histoire qui se faisait et les transformations qui affectaient en profondeur la France. Pendant les Cinquante glorieuses du XIXe siècle, il en est allé autrement, grâce à Zola. Alors que la France de Flaubert et de Maupassant est rurale ou bourgeoise, stable, fixe, en partie immobile, que celle de Huysmans et des décadents est pâle, blême, blafarde, éthérée, fatiguée, malade, tuberculeuse, la France de Zola est travaillée en profondeur par les forces de l’histoire et du progrès économique, culturel, social. Elle se modernise sous l’effet des industries minières - du charbon surtout (Germinal). Son territoire se rétrécit avec la multiplication des chemins de fer (La Bête humaine) et des machines à vapeur. L’agriculture aussi change, surtout dans les grandes plaines du Bassin parisien (La Terre), de sorte que, chaque nuit, des tonnes de produits de la terre sont apportées dans la capitale pour nourrir une population croissante qui a grand faim (Le Ventre de Paris). Le commerce est touché. L’offre croît pour satisfaire une demande vive et toujours plus forte (Au Bonheur des dames). On construit, on fait du neuf, on aménage, on consomme, on creuse, on perce, on accumule du capital, on veut toujours plus d’énergie, on épargne. Une énergie qui semble inépuisable alimente ces transformations. Zola est l’écrivain de cette énergie, celle que brûlent les machines à vapeur certes, mais aussi celle qui fait vivre les Français. La force qui est en eux et les pousse au bonheur ne se ramène pas aux seules pulsions sexuelles ou physiologiques. Elle est mentale. Grâce à elle, les déshérités et les laissés pour compte, malgré la pauvreté, survivent. Dans tous ses romans, une énergie débordante et foisonnante s’empare des hommes et des femmes (Nana), les a fait aller de l’avant dans le bien comme dans le mal, les pousse à agir pour préserver leur vie ou pour se détruire (L’Assommoir). En bref, le peuple avance, il prend des initiatives, il entreprend, il investit, il travaille. Quand il n’a pas d’argent, il emprunte. Toute la famille se met à la tâche pour produire des biens. Ce peuple travailleur fait l’histoire et comme il se forge un destin, il fait des enfants, de nombreux enfants, qu’il aime.

Surtout, ce en quoi Zola est un grand écrivain, il met toute son énergie créatrice, son énergie d’artiste ou d’écrivain ou de poète, pour représenter l’énergie qui agite la France des Cinquante glorieuses. Aucun romancier ne montre une maîtrise aussi parfaite de la narration. Jamais l’art du récit n’avait atteint ces sommets. Zola mêle la description et la narration. Plus exactement, il fait fusionner narration et description. Il décrit en racontant ou il raconte en décrivant. Il invente une « machine narrative » alimentée par une énergie analogue à celle qui transforme le pays ou qui fait avancer les locomotives. Les rails posés, la machine fait progresser le récit, donne une existence aux personnages, fait surgir l’espace, montre l’histoire en train de se faire. Relisons le début de La Terre : en quelques pages, montrant Jean le paysan parcourant une pièce de terre située dans un paysage d’open field et décrivant le geste auguste du semeur, Zola met en place tous les thèmes qui sont développés dans les quelque quatre cents pages qui suivent.

Ce qui fait la grandeur et la réussite du cycle des Rougon-Macquart n’est pas l’histoire d’une famille dégénérée, mais, sur un mode qui atteint au lyrisme (celui de la chair, de la matière, de l’énergie), et dans le cadre historique de la révolution industrielle, l’épopée de la France qui se fait. Le peuple français, qui sait lire, et les autres peuples du monde ne s’y sont pas trompés : depuis un siècle, ils font un triomphe continu aux romans de Zola. Lire Zola sans prévention permet de comprendre la fascination qu’il a exercée sur les romanciers du XXe siècle, aussi bien en France que dans le monde, où il a été, entre autres écrivains, pour le Brésilien Jorge Amado ou l’Egyptien Naguib Mahfouz, un modèle.

 

 

12 novembre 2010

Racisme

 

 

            Racisme et raciste sont des mots récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits, par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le racisme est une idée récente ou moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais une des sciences sociales qui a pour nom anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, 6e ou 1e, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et que 2 + 2 = 5 vaut 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions quant aux élèves : du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure, abusant des milliers de braves gens. Ce faisant, ils ont discrédité les « sciences » de « l’homme » et de la « société ».

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s’étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu’il ne signifie plus rien que « Satan » et que celui qui l’énonce est comme le négatif du Mal, c’est-à-dire le Bien.

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories et de croyances ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme ou le métissage, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les sciences sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées par ces sorciers et sorcières.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.  

10 novembre 2010

Race

 

 

Race n’a jamais eu de sens infâme, mais l’emploi de ce mot anodin est aujourd’hui impossible ou interdit en France.

Emprunté à l’italien, il est attesté depuis la fin du XVe siècle et il a été employé, au sujet des hommes, comme un nom collectif désignant une lignée. Au tout début du XVIe siècle, il se dit aussi des animaux : « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus ». Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle (10 tomes, 1881-1902), Frédéric Godefroy relève les deux sens, humain et animal : « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple » (« Il est d’une race où il y a eu de gentils chevaliers ») et « groupe d’une espèce animale ou végétale dont les caractères sont constants et transmis par la reproduction » (« Voilà de la race du cheval qui parlait », Des Périers, 1538). Ce sont les deux sens qu’enregistre Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses) : « Lignée, extraction, descendants ; famille » et « Ce mot se dit aussi en parlant des chevaux et des chiens ». L’article qu’y consacre Furetière (Dictionnaire universel, 1690), plus ample que celui de Richelet, rassemble tous les sens que le mot a dans la langue du XVIIe siècle : « Lignée, génération continuée de père en fils : ce qui se dit tant des ascendants que des descendants ». Les exemples attestent que le mot s’emploie dans des contextes (très) positifs et qu’il est chargé de valeurs nobles : « Les Rois d'Ethiopie se vantent d’être de la race de Salomon par la Reine de Saba ; Jésus-Christ était de la race de David ; Dieu promit à Abraham de multiplier sa race comme les étoiles du ciel, c'est-à-dire de lui donner une longue et ample postérité ». Le mot est chargé de valeurs si honorables qu’il se dit aussi « d’une longue suite de Rois de même lignée » (exemples : « En France on compte les Rois de la première, de la deuxième, de la troisième race ») et qu’il « se dit aussi des anciennes familles illustres » (les Héraclides, les Scipion, les Fabiens). Le mot appartient à des registres si élevés qu’il entre dans la langue de la poésie : « en termes poétiques, il se dit de la postérité du genre humain » (exemples : « Le déluge fit périr toute la race mortelle » ; « Que direz-vous, races futures », etc. c’est le commencement d’une ode de Malherbe »). Les emplois de race à propos des animaux sont moins larges et moins fréquents : « il se dit aussi des espèces particulières de quelques animaux » (« Les lévriers, les épagneuls sont des races particulières de chiens »). Ce que note aussi Furetière, ce sont les emplois péjoratifs ou condescendants de ce mot : « il se dit aussi ironiquement et en mauvaise part des gens et des conditions qui s’adonnent ordinairement à faire du mal », comme dans ces exemples : « les laquais sont une chienne de race ; Jésus-Christ appela les Pharisiens race de vipères ; c’est une maudite race que les filous, on ne la peut exterminer ; on appelle race patibulaire, une famille dans laquelle il y a eu quelques gens suppliciés ». On sait que le nom racaille, attesté au XIIe siècle, trois siècles avant race, est dérivé du verbe rasquer, aujourd’hui disparu. Furetière, après Ménage, fait de ce terme de mépris un dérivé de race, sans doute à cause de quelques-uns des emplois péjoratifs de race : « Terme de mépris, qui se dit de ce qui est de moindre valeur en chaque chose » (exemple : « Les séditions ne se font que par la racaille, par les gens de la lie du peuple ») et qui « vient de race, comme canaille de canis (« chien ») ».

La définition de race dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas différente de celle de Furetière : « (Nom) collectif, lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d’une même famille » ; « On dit poétiquement la race future, les races futures, les races à venir pour dire tous les hommes à venir, et la race mortelle pour dire le genre humain » ; « Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes à cornes » ; « On dit par injure et par mépris race maudite, méchante race » (en fait, le mépris est dans les adjectifs, pas dans le nom) (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud 1788, 1798).

            C’est à partir de sixième édition du DAF que l’article race s’enrichit de nouveaux sens, dont l’apparition dans la langue est consécutive au développement des sciences de la nature. La race n’est plus seulement une affaire de lignée ou de générations ; c’est aussi un critère de distinction et de classement entre des groupes humains qui vivent en même temps sur la planète : « Race se dit, par extension, d’une multitude d’hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure » (La race caucasienne, mongole, malaise). Le mot prend aussi un sens social, en se disant d’hommes qui exercent la même profession ou jouissent d’un même statut : « classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part » (Les usuriers sont une race maudite, une méchante race ; la race des pédants est insupportable ; la race des fripons est fort nombreuse). C’est, de toute évidence, le sens numéroté 6 par Littré (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui a mis le nom race à l’index dans la langue d’aujourd’hui ou qui l’a relégué dans l’enfer du lexique : « 6. Terme de zoologie. Réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération, ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce ». Race est donc, quand il est employé dans ce sens-là, un terme de docteurs en zoologie, donc de savants bardés de diplômes et de grades, jadis honoris causa, aujourd’hui opprobrii causa. Littré ajoute : « En ce sens, il se dit des hommes », sens qu’il illustre d’exemples de son crû (« Les populations de race germanique ; la race caucasienne ; la race juive ») ou d’extraits d’écrivains, tels Voltaire : « Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu'on ne pense ; celle des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent », « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers », « N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation ? Et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes, dans laquelle il y a eu quelques hommes ? » ; ou Buffon : « On trouve en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie une race d’hommes de petite stature, d’une figure bizarre ».

            Le développement de l’emploi scientifique de race amène Littré à séparer les deux sens de lignée et de groupe humain, en les distinguant de synonymes éventuels, famille et espèce : « La race est la famille considérée dans la durée ; de plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral » et « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race ; l’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse », ajoutant : « c’est une faute où l’on tombe souvent, de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce ; il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, en particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. »

 

            Si l’on prend l’article race de la huitième édition du DAF, publiée en 1932-35, dix ans avant le génocide dont les juifs ont été les victimes, on est obligé de constater qu’aujourd’hui, le contenu, pourtant anodin en soi, serait tenu pour infâme, sinon criminel : « race se dit aussi d’un groupe d’individus qui se distingue d’autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance, non pas à l’action du milieu, mais à une lointaine hérédité » (la race caucasienne, mongole, juive ; une race pure, métissée) ; « il se dit également d’une variété constante dans l’espèce humaine » (la race blanche, noire, jaune, mortelle, humaine) ; « il se dit aussi d’une classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part ».

            Ces sens et emplois sont interdits dans la Nouvelle Langue Française : ils se rapportent au Mal ou, pour dire les choses plus exactement, l’emploi qui en a été fait par les socialistes nationaux et autres les a définitivement jetés dans les culs de basse-fosse de la langue. Le seul sens qui ne soit pas aujourd’hui frappé d’anathème est celui qui se rapporte aux animaux : « Race se dit, en termes de zoologie, de la division des animaux qui vient immédiatement au-dessous de l’espèce » (la race chevaline, bovine, etc.) et « il se dit aussi, dans le langage courant, des espèces particulières de quelques animaux domestiques, comme chiens, chevaux, etc. » (les diverses races de chiens).

            Pour obvier aux anathèmes, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), parfaitement conscients de s’aventurer sur un terrain miné, ont trouvé un biais pour exposer les divers sens du nom (interdit) race, sans risquer l’excommunication. Ils ont illustré ces sens de phrases qui les condamnent. Ainsi le sens biologique de « subdivision de l’espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population » est illustré de cet extrait d’Alain qui, en 1933, écarte la race de l’humanité : « La race, c’est l’animalité. L’homme a fait des races animales, par un choix, par un massacre, par un parfait mépris des préférences (...). Nul homme n’a de race que l’adoration même de sa race, c’est-à-dire de son propre animal. Quand on dit que la race parle, on veut dire que l’inférieur parle, et que la force est considérée comme première valeur ». Ou encore l’emploi de race en anthropologie (« Groupement naturel d’êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités » ; race blanche, jaune, noire, pure, métissée, primitive, etc.) est illustré par cet assez long extrait d’un ouvrage d’histoire des sciences (1957) : « En Europe, la doctrine de l’inégalité des races prit un regain d’actualité au XIXe siècle avec le livre du Comte Joseph de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-54). Procédant par affirmations, sans souci d’apporter aucune preuve, Gobineau soutint la supériorité de la race blanche et, à l’intérieur de celle-ci, d’une famille privilégiée, les aryens, possédant originellement le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force ». Le seul sens qui trouve grâce aux yeux de ces lexicographes est celui de la zoologie : « Division de l’espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires ».

            Ce que disent à leur manière ces interdits, c’est que Gobineau, Rosenberg et tous les théoriciens du racisme, défaits en 1945, ont fini par gagner la guerre des mots, puisque, à cause d’eux, a disparu de l’usage un mot anodin et qui a été longtemps fort utile.

 

02 novembre 2010

Le silence de la mer

 

 

Un processus est engagé depuis une trentaine d’années, dont l’objectif est de faire sortir la France de l’histoire – c’est-à-dire de faire en sorte que la France ne dise plus rien de neuf ou de vrai au monde et que les valeurs dont elle est porteuse depuis des siècles s’abîment dans le silence. Participent à ce processus des citoyens cyniques qui savent ce qu’ils font, ou des naïfs qui ignorent ce à quoi ils s’engagent, et qui, ou cyniques ou naïfs, composent l’élite. Ce processus trouve dans l’Union européenne, telle qu’elle se construit, et dans le monde sans frontières, un cadre idéal, parfaitement adapté à son développement. Il se lit, comme à livre ouvert, dans la culture ou dans la littérature, dans les arts, dans la pensée, transformés en champs de bataille.

Ce processus n’est pas inédit. Il s’est déjà produit entre 1940 et 1944. Dans le premier récit de résistance, imprimé et diffusé clandestinement en 1942, Le silence de la mer, Vercors fait exposer par l’officier allemand, Von Ebrennac, le projet que le Troisième Reich nourrit pour la France : la démanteler et, pour cela, en détruire l’âme, parce que, pour que l’Allemagne soit, il faut que la France ne soit plus. L’officier, qui se trouve dans la bibliothèque de ses logeurs, explique comment procède le nouveau pouvoir : amadouer les écrivains, leur offrir des hochets pour qu’ils se taisent, ne plus diffuser leurs œuvres, non seulement les écrivains modernes, Proust ou Bergson, mais aussi les classiques, Ronsard, Corneille, Racine, Voltaire, Hugo, etc. Nevermore : « plus jamais ça ». C’est alors que le narrateur prend conscience que la France risque de sombrer dans le silence des abysses marins. Parce qu’ils avaient compris que la littérature française est liée à une nation consciente d’elle-même, les premiers combattants de la France libre ont voulu, dès juillet 1940, allier la plume à l’épée, la réflexion à l’action, la pensée à la politique, afin que le lien entre la littérature et la nation ne se dénoue pas ; et parce qu’ils savaient qu’il est vain de risquer sa vie pour rendre à un peuple ses libertés publiques et nationales, si ce peuple n’a plus d’existence. C’est pourquoi aussi la France libre a été une école de pensée et qu’un auteur comme Raymond Aron y a donné sa pleine puissance. Dans L’homme contre les tyrans, recueil d’articles et de textes publiés dans la revue de la France libre, les analyses d’Aron sur la menace que représente le Reich, autrement dit l’Empire, pour les vieilles nations européennes et pour les libertés de leurs peuples, sont plus bien lumineuses, bien plus justes, plus d’actualité aussi que les ratiocinations que l’on nous assène depuis une trentaine d’années sur le nationalisme allemand ou sur l’idéologie nazie qui menacerait à nouveau l’Europe et la France.

 

Pour comprendre la situation réelle de la culture en France et en Europe, il convient de regarder en arrière. Il y a deux  siècles et demi, au milieu de ce XVIIIe siècle, dont on dit souvent qu’il est la matrice de notre modernité, parce que, pendant ce siècle, ont été élaborés les principes de la politique actuelle (droits de l’homme, démocratie, séparation des pouvoirs, laïcité, etc.), deux encyclopédies, opposées l’une à l’autre, ont défini l’Europe : le Dictionnaire universel, dit dictionnaire de Trévoux, œuvre des jésuites (plusieurs éditions publiées entre 1704 et 1771) et L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, le monument des Lumières, publiée entre 1751 et 1765. L’Europe, pour eux, est un continent, nettement délimité, et dont les limites, de l’Atlantique à l’Oural, du Bosphore aux terres glacées du Nord, sont reconnues par tous. Ce continent se caractérise par la grande diversité de langues qui y sont parlées (langues latines, anglo-germaniques, slaves), par la grande variété des peuples qui y cohabitent à peu près paisiblement, par des coutumes innombrables, des façons de faire qui varient d’une région à une autre. Les auteurs qui décrivent cela s’en réjouissent : pour eux, cette diversité culturelle et linguistique fait le « génie » de l’Europe. Il existe pourtant trois caractères communs à tous les peuples, nations, pays, hommes : l’Europe est « blanche » (c’est le sens même du nom propre Europe, fille d’Agénor, enlevée par Zeus, princesse d’Asie mineure : en araméen, le mot signifie « blanche de visage »), elle est chrétienne, elle a fondé la civilisation la plus avancée qui soit. Il n’y a pas de place pour une identité européenne, sinon une identité minimale, renfermée dans ces trois caractères communs. Au XVIIIe siècle, les choses étaient ce qu’elles étaient et non pas ce que les hommes voulaient qu’elles soient.

En deux siècles et demi, les réalités n’ont guère changé : l’Europe ne s’est pas déplacée ; ses limites sont toujours les mêmes ; elle se caractérise par la même diversité de peuples, de langues, de nations, de coutumes, de mœurs ; elle est blanche, en dépit de quelques changements dans la population ; encore chrétienne, non plus à 95%, mais à 60 ou 70%, puisque la pratique religieuse n’est plus ce qu’elle a été  ; et encore à la tête d’une grande civilisation. Pourtant, il est impossible aujourd’hui d’énoncer ces réalités ou de vouloir les préserver. Ce serait devenir la cible des inquisiteurs. L’Europe n’existe plus comme réalité ; elle n’existe plus que comme « idée ». C’est une réalité idéelle, une réalité repeinte aux couleurs de l’idéal, une entité forgée par l’intellect. Elle tient de « l’idéologie » et produit une « idéocratie », malgré la volonté des peuples ou sans que les peuples en aient une claire conscience, avec un Etat nouveau, supranational et fédéral, qui absorbe et affaiblit les Etats existants, une constitution, des normes, des règles, des directives, des finances inépuisables, et dont l’objectif est de fabriquer un homme nouveau, homo europaeus ou homo europensis. De ce point de vue, elle est partiellement analogue à feue l’Union soviétique, une union et des conseils, commissions, organes, normes, directives, cherchant à effacer les nations, les arts, les pensées, les littératures. Dans cet ordre nouveau, ce qui est menacé, c’est la liberté de l’esprit, la vie intellectuelle, les arts, la culture, qui se sont épanouis jusque-là en France dans le cadre d’une vieille nation. 

Ce qui fait la littérature, ce sont les liens qu’elle entretient avec une nation ou un peuple. Il en va de même de la peinture et des autres arts. Soyons très attentifs au vocabulaire. Il existe une peinture hollandaise des XVIe et XVIIe siècles, comme il existe une peinture anglaise du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, comme une peinture italienne du Quattrocento, toutes différentes les unes des autres et différentes de la peinture française du XVIe siècle (les portraits de Clouet, par exemple) ou de celle du XVIIe siècle (Poussin, Le Lorrain, La Tour, les frères Le Nain) ou du XIXe siècle : même si celle-ci est d’une grande diversité (néoclassique, pompier, réaliste, impressionniste, etc.), elle tient de la France ou de son âme ; elle est liée à une histoire ; elle véhicule une vision du monde propre aux Français. Or, aujourd’hui, il est impossible de parler de « peinture française » de la fin du XXe siècle, comme si l’adjectif était désormais proscrit et que la peinture n’eût plus de frontières, ni de lien avec la France. Il en va de même de la musique. Il a existé une grande musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, illustrée par Sainte-Colombe, Marais, Couperin, Charpentier, Rameau, ou de la fin du XIXe siècle (Fauré, Ravel) ; il n’est plus possible de qualifier de « française » la musique que l’on entend aujourd’hui en France : world music, oui ; la qualifier de française, ce qu’elle ne veut plus être, serait tout aussi incongru que de qualifier de blanche, chrétienne et civilisatrice l’Europe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, littérature signifiait « érudition » ou « doctrine ». Ce que l’on nomme littérature était alors belles lettres, lettres ou poésie. C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française que littérature prend son sens moderne : « l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays », sens qui tombe peu à peu en désuétude. L’heure est à la littérature-monde ou à la littérature européenne, sans frontières, métissée ou multiculturelle. Les idéologues ont réussi à convaincre des générations de potaches qu’il n’y avait de pensée digne de ce nom qu’allemande ou grecque. Or, il a suffi que l’éditeur Fayard publie les œuvres des philosophes de langue française, pour que l’on prenne conscience que penser n’était pas réservé aux seuls Allemands ou Grecs.

La littérature, l’art, la pensée ne sortent pas du néant, ils ne descendent pas du Ciel non plus.  L’homme pense dans un héritage ; la langue dans laquelle il écrit lui est transmise. Il a besoin de lecteurs qui partagent ses références pour être compris, lu, écouté. C’est un « animal politique » : sans cadre, il s’étiole. Les nazis qui ambitionnaient de détruire l’âme de la France en détruisant sa culture l’avaient compris. Les œuvres de l’esprit, tout ce par quoi nous les hommes, nous exprimons ce que nous sommes, ce que nous pensons, nous voulons, ce à quoi nous aspirons, etc. dépendent d’un cadre politique, dans lequel chacun de nous trouve à la fois sa liberté et des semblables ou des interlocuteurs.

Or, ce cadre politique est en train de changer ou, plus exactement le cadre millénaire est remplacé par un ordre nouveau, ou ordine nuovo, disent les Italiens, celui de l’Union européenne, qui exige de nouveaux arts, de nouvelles formes, de nouvelles idées, qui soient en harmonie avec cet ordre nouveau. Il est attendu des Français qu’ils se conforment à une identité européenne, qu’ils écrivent une littérature européenne, qu’ils parlent une langue européenne, qu’ils élaborent un art européen, etc., et que, pour cela, ils renoncent à ce qu’ils sont : français. C’est cela sortir de l’histoire. Pour que l’Union européenne soit ou qu’elle ait une existence, il faut que la France ne soit plus ou que son âme soit détruite. Cela prend des formes variées. Ou bien, tout est fait pour que la France n’ait plus conscience d’elle-même, que les élites ne prononcent plus son nom, que plus personne ne dise France, mais ce pays ou la République. C’est ce que l’écrivain Richard Millet nomme dans L’Opprobre (Gallimard, 2008) « apartheid mental », quand il est interdit aux écrivains de saisir l’essence d’un pays qui n’existe plus ou qui est menacé de disparaître. Ou bien, ce qui est publié comme de la littérature, c’est l’insignifiance. Ainsi les Editions de Minuit, fondées en 1942 par Vercors pour imprimer Le Silence de la mer, se sont spécialisées dans la publication de romans minimalistes. La peinture minimaliste aux Etats-Unis, c’est un carré jaune : le tableau est de forme carrée et il est couvert d’une couche de peinture jaune. La littérature minimaliste, c’est une phrase faite d’un mot ou de deux mots, suivie d’une autre phrase tout aussi sommaire, puis d’une troisième, d’une quatrième, etc. toutes traitant de choses banales, de salle de bain ou de travaux ménagers. Ou bien, les romans publiés n’ont pas d’autre objet qu’eux-mêmes : ce qui est raconté ou représenté, c’est l’écriture du roman. La littérature se borne à sa propre fabrique. Ou bien, c’est de « l’autofiction » : la seule réalité du monde dont elle parle, à la première personne évidemment, c’est le je qui écrit. Il n’y a pas d’autre réalité que « et moi, et moi, et moi ». Ou bien, la littérature se soumet aux oukases du multiculturalisme, que les idéologues d’Amérique du Nord ont inventé pour faire oublier que leur pays est fondé sur une injustice faite aux peuples premiers et qui perdure. Eux, les Français doivent se sentir coupables de ne pas être des immigrés dans leur propre pays. Ces idéologues auraient tort de se gêner, puisque, en France, d’autres idéologues leur prêtent main forte et vont plus loin dans la haine de soi. Plus la littérature est insignifiante ou anodine, meilleure elle est ; portée aux nues, elle est le modèle que les jeunes gens sont incités à suivre, même si elle conduit au néant ou parce qu’elle est le grand silence de la mer. Il n’est plus question de critique du réel, encore moins question de la France, cette vieille chose qui est près d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. La France s’est construite autour de ses écrivains, de ses légistes, de ses érudits, de ses historiens, dans la littérature, par la littérature. Les écrivains qui regimbent contre cet ordre sont « stigmatisés ». Les chiens de garde des media instruisent leur « cas » pour les obliger à se taire. Nevermore. C’est la fin de l’espace littéraire français. Les maîtres d’école sommés de participer à ce processus n’enseignent plus rien aux élèves. Il faut faire table rase du passé, rabaisser la langue française en persuadant les élèves ou leurs parents qu’elle n’a plus d’avenir ou que son avenir est d’être un patois ethnique ou racial, parlé dans des fragments de territoire en concurrence avec d’autres patois ethniques et raciaux, l’avenir étant à l’anglo-américain ou à l’arabe ou au chinois.

Pendant des siècles, il allait de soi qu’un pays, quel qu’il soit, ait une littérature, des arts, une pensée qui lui soient propres. C’était une marque de la diversité de l’humanité : l’humanité est une, mais elle n’est pas uniforme ; elle se réalise de différentes façons sous divers modes suivant les climats. Il semble que ce droit soit concédé aux Français de plus en plus chichement, à contre cœur, comme une tolérance des maîtres de l’ordre nouveau, et provisoirement, en attendant que ce droit s’éteigne un jour, faute d’ayants droit. Alors que, dans l’ordre nouveau européen, la seule revendication qui soit légitime est celle du « droit à » ou des « droits à » (droits à tout, droits devant, tous droits dehors, des droits pour tout le monde, droit au logement, etc.), il est une réalité qui échappe à cette légitimité absolue : c’est la France. Le grand silence de la mer est le terme du processus qui l’affecte et où elle sombre peu à peu, sans même penser à se défendre.

 

16 octobre 2010

Populisme

 

 

Ce matin, au cours de l'émission d'Alain Finkielkraut, des intellos de Sciences Po ou des media ont débattu du populisme sans jamais définir le mot, sinon en façonnant une sorte de monstre répugnant.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot et autres emploient aujourd’hui quartiers populaires (là où se sont établies les colonies de l'islam). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française, 1971-94) : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C’est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. 

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis. Ils les ont donc éliminés, décidant que les thèses de Satan étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l’emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu’ils désignent, soient chez les intellos des termes de mépris.

 

 

15 octobre 2010

Une sociologie insolente est-elle possible ?

 

 

Pendant un siècle, les sociologues se sont donné pour but de porter à la lumière ce qui, dans les pays d’Europe, était pieusement caché, à savoir ce sur quoi reposaient ces pays : en général, un pur rapport de forces ou une injustice ou la relégation de quelques-uns de leurs membres dans les zones grises de non-droit ; en bref, ils ont révélé tout ce que l’idéologie et la morale bien pensante avaient pour raison d’être de dissimuler. Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville, le premier de nos sociologues, révèle que, contrairement à ce qui était généralement admis, la façon dont les hommes vivent dans tel ou tel pays, en Amérique ou en Europe, les mœurs qu’ils ont adoptées, les comportements qu’ils ont faits leurs, les règles qu’ils suivent, ne tiennent pas au climat, encore moins à une nature humaine qui n’a d’existence nulle part, sauf dans l’idéologie, mais à l’état social, à l’égalité ou à l’inégalité des conditions ou des hommes devant la loi, et que les mœurs sont douces et honnêtes quand l’égalité est la règle. Hélas, l’insolence de Tocqueville n’est plus de saison. « Insolent » a signifié « inhabituel » avant de prendre pour sens « offensant » ou « insultant ». Longtemps, les sociologues ont été insolents, au sens où, après avoir soumis les habitudes et les croyances à un examen critique, libre et sans préjugé, ils ont montré que les réalités du monde n’étaient pas conformes à ce que les hommes croyaient qu’elles étaient ou aux représentations qu’ils s’en faisaient.  

 

Il y a un demi siècle, en URSS et dans ses pays satellites, Chine, Vietnam, Cuba, Corée, où le marxisme servait de cache-sexe à des régimes tyranniques et inhumains, plus personne de sensé ne croyait que ce même marxisme, qui mettait les hommes aux fers, pût expliquer quoi que ce soit ou apporter quoi que ce soit à qui que ce soit et où que ce soit, si bien que les intellectuels de ces pays, désabusés ou enfin éclairés, avaient jeté aux orties la défroque marxiste. Ce fut une révolution, car, de tous les hommes, les intellectuels sont ceux qui, par nature ou par tropisme, se complaisent dans l’aveuglement volontaire et se plient aux oukases de l’obscurantisme idéologique le plus archaïque qui soit. C’est alors, à contretemps et malgré le désastre avéré à l’Est, qu’en France, naguère « pays des lumières » et « patrie des droits de l’homme », la sociologie s’est marxisée. Auparavant, elle ne s’alignait sur rien, bien qu’elle fût vaguement libérale, comme l’étaient les philosophes des Lumières ; alors, elle s’est mise au garde-à-vous devant le marxisme et a aliéné son insolence originelle à la folie furieuse du couple diabolique Lénine Trotski. Elle s’est faite marxiste, les doigts sur la couture du pantalon. Elle a prétendu, blague énorme, libérer le monde entier de l’oppression bourgeoise, au moment où les opprimés du marxisme brisaient leurs chaînes et ont cessé de croire au moindre article du dogme qui les jugulait.

Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale (Plon, 1958, p 114), écrit, à propos des représentations sociologiques, au sens de « collectives », des indigènes d’Afrique ou d’Amérique, qu’elles « ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais qu’elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments ». Il ne va ainsi des représentations diffusées par les sociologues et que l’on est en droit de qualifier de sociologiques. Elles sont en contradiction avec l’organisation sociale, ou plus exactement, c’est l’image de la société, mais déformée ou renversée. Ce n’est plus de la science, mais de la pure idéologie. En revêtant l’uniforme de l’idéologie, les sciences sociales ont choisi l’archaïsme le plus sot et elles ont perdu, en même temps que l’insolence, toute validité. De fait, leur raison d’être n’est plus que d’illustrer les thèses absurdes d’une idéologie momifiée. Bref, elles maintiennent en vie un cadavre putréfié. L’acharnement thérapeutique est condamné partout, parce qu’il porte atteinte à la dignité de la personne humaine. En France, dans l’ordre de l’épistémologie, il est de règle à l’Université et au CNRS. Le visage que nous offrent les sciences sociales est si hideusement sinistre qu’on se prend à souhaiter que l’euthanasie leur soit prescrite et appliquée. Que le cadavre soit enfoui le plus profondément possible, l’odeur est insupportable.

 

Tout n’est pas désespéré. La sociologie peut éviter que la putréfaction se poursuive, si elle renoue avec son insolence passée, quand elle révélait ce que l’idéologie dominante cachait. Cela ne peut se faire qu’à condition 1° qu’elle rompe tout rapport, lien, relation, cousinage, copinage, etc. avec le marxisme et ses succédanés maoïstes, trotskistes, léninistes, 2° qu’elle opère une nouvelle coupure épistémologie, analogue à celle qui l’a fondée au XIXe siècle,  3° qu’elle jette aux orties son froc de « savoir » ancillaire de l’idéologie dominante, 4° qu’elle renverse toutes les hypothèses éculées, les thèses surannées, les idées sclérosées dont elle se fait le héraut mal embouché depuis un demi siècle.

 

Ces conditions ne sont pas près d’être remplies. En attendant, il est possible de tracer les chemins de la liberté à propos de « faits de société » ayant trait aux populations étrangères ou d’origine étrangère vivant en France. Dans leur catéchisme, les sociologues en font les messies d’un ordre nouveau, juste et parfait, de sorte que, si ces immigrés n’assument pas le rôle éminent qui leur est assigné arbitrairement, c’est qu’ils en sont empêchés par des méchants, des salauds, des sous-hommes infects. Pour que le catéchisme ne soit pas invalidé par les faits, il faut donc qu’ils soient des victimes, qu’il soit prouvé qu’ils subissent d’immondes discriminations et qu’ils vivent sous le même joug raciste que les esclaves de « La Case de l’oncle Tom », autrement dit que l’exploitation de l’homme par l’homme se soit muée en exploitation éhontée de l’immigré (variantes, l’étranger ou le musulman) par le Français (variantes, l’Européen, l’Occidental, le Chrétien, le Laïque, etc.) et que cette exploitation justifie l’urgente nécessité, non plus de la lutte des classes, mais d’une lutte des races, celle de tous contre tous, qui donnera enfin aux immigrés (variantes, aux musulmans, aux Africains, aux étrangers) la place éminente qui leur revient ou dont la sociologie nous assure qu’elle leur échoit « naturellement ».

En fait, tout cela n’est qu’idéologie. La sociologie a beau se dire « science » (sociale), à l’instar du marxisme qui était baptisé « science des sciences » ou « science totale », elle ne démontre rien. Elle ne conclut qu’à ce qu’elle présuppose. Et si les conclusions auxquelles elle parvient sont conformes au iota près aux hypothèses de départ, c’est que la méthode n’a pas d’autre fonction que d’illustrer l’idéologie. Elle consiste à comparer les revenus et, en conséquence, le niveau de vie moyen des immigrés aux revenus et au niveau de vie moyen des Français. Bien entendu, comme les familles françaises disposent d’un petit patrimoine, accumulé pendant des siècles, que ce patrimoine cache l’appauvrissement croissant de la France et de ses habitants, comme, en plus, la sociologie n’intègre pas dans ses calculs les revenus occultes que ces immigrés tirent du trafic de drogues et excitants illicites, du vol, du recel, etc., et qu’il n’est jamais tenu compte du patrimoine immobilier, souvent considérable, accumulé dans les pays d’origine et dont ils tirent des revenus importants, il est aisé, après avoir ainsi tordu la réalité, de conclure superbement que le revenu moyen des Français et, en conséquence leur niveau de vie, est supérieur à celui des immigrés. Cette science est composée de la même farine mensongère que les enquêtes que publiaient les sociologues d’URSS pour prouver que les Soviétiques et les colonisés des pays frères jouissaient d’un niveau de vie supérieur à celui de tous les Occidentaux, qu’ils soient américains ou français. En URSS, seuls les fous ou les dérangés mentaux accordaient du crédit à ces conclusions. C’est aussi de la même science que les enquêtes et travaux savants par lesquels les maoïstes français s’évertuaient à prouver que l’immonde joug tyrannique chinois rendait plus heureux les hommes que la démocratie de l’Occident.

 

Pourtant, des faits que cachent nos pieux sociologues, tout confits de dévotion, démentent que les immigrés soient plus mal traités en France que les Français et qu’ils subiraient des discriminations, sources d’un racisme débridé. Mais le racisme de qui ? Celui des étrangers ? Cela n’est jamais précisé. Le racisme est imputé aux seuls autochtones, et sans preuve.

Ainsi, la revue de l’Institut National des Etudes Démographiques a publié, il y a quelques années, une étude sur l’espérance moyenne de vie des Marocains résidant en France. Bien entendu, cette espérance est largement supérieure à celle qui prévaut au Maroc, et elle est supérieure à celle de Français de souche, appartenant aux mêmes catégories sociales, ouvriers, ouvriers agricoles, petits employés, que ces Marocains. A l’intérieur de ce groupe que forment les Marocains de France, la règle est l’inégalité, dont les Français, de toute évidence, sont totalement innocents. En effet, dans ce groupe social et ethnique, les hommes, contrairement à ce que l’on observe partout ailleurs, vivent plus longtemps que leurs épouses ou leurs filles - ce qui signifie que celles-ci ne bénéficient pas des soins et des facilités de vie que les mâles se réservent, sans doute au nom de la supériorité islamique du mâle sur ses femelles. A quels gogos la sociologie espère-t-elle faire accroire que ces mâles sont victimes de discriminations ? Et quelles discriminations ? A elle-même ? Aux étudiants qu’elle déforme ? Aux journalistes qui se font les petits télégraphistes des fabricants de mensonges ? Bien entendu, personne ne s’illusionne sur la déontologie de la sociologie. Elle est marxiste, avant d’être autre chose, c’est-à-dire qu’elle n’est rien. Un jour, une enquête au petit pied prouvera que si, dans ce groupe des Marocains de France, les hommes vivent plus longtemps que les femmes, la faute en incombe aux seuls Français. La sociologie se contente de prouver les erreurs dont elle se nourrit. Partant de a) elle aboutit à a) et elle démontre savamment que a) est bien conforme à a). Ce n’est même pas de la tautologie, c’est du psittacisme. Couper des arbres pour fabriquer le papier sur lequel sont imprimées ces balivernes est un double crime : contre la nature et contre l’esprit.   

 

En revanche, sur ce sujet, elle pourrait renouer avec son insolence perdue qu’elle a aliénée au marxisme. Elle pourrait révéler ce qu’elle cache, si elle comparait les revenus, le niveau de vie, le taux de chômage de ces populations immigrées ou d’origine étrangère aux revenus, au niveau de vie, au taux de chômage de ces mêmes populations, quand elles vivent dans leur pays. Un Marocain, chômeur en France, a un niveau de vie et des revenus supérieurs à un Marocain, même fonctionnaire, qui n’a pas émigré. Un Marocain qui perçoit le seul RMI jouit d’un niveau de vie supérieur à celui de ses congénères qui travaillent dur au pays pour un salaire inférieur de moitié à un RMI. De fait, en France, ces populations jouissent d’une situation enviable et qui, à bien des égards, peut être considérée comme privilégiée. Si les sociologues abusent les Français qui, par masochisme ou imbécillité, acceptent de se laisser berner, ils ne trompent pas les Marocains qui aspirent au paradis sur terre qu’ils trouvent chez les infidèles. Tous savent qu’il vaut mieux percevoir des allocations en France sans travailler plutôt que de suer sang et eau au Maroc sous la schlague cruelle de coreligionnaires sans pitié. Ce qui est vrai du Maroc et des Marocains l’est aussi de l’Algérie et des Algériens, du Mali et des Maliens, de la Guinée et des Guinéens, des Comores et des Comoriens, de l’Iran et des Iraniens, etc. Le scandale le plus effrayant est celui de l’Algérie. Au Maroc, il est toujours possible, pour expliquer la condition des opprimés, d’invoquer la pauvreté du pays, lequel, bien entendu, est moins pauvre que ne le disent les sociologues de France, surtout s’ils sont d’origine étrangère. Pour ce qui est de l’Algérie, il serait obscène d’exciper de la pauvreté : l’Algérie est l’un des pays les plus riches au monde par les ressources de son sous-sol (pétrole, gaz, minerais divers) et par la fertilité de ses terres. Que, dans ces conditions, le chômage frappe 50% de la population est inconcevable, du moins pour un esprit ouvert et dénué de préventions ! Bien entendu, jamais les sociologues ne s’interrogent sur cette réalité. Ils ne la remarquent même pas. C’est que, s’ils la constataient, ils devraient l’expliquer et, pour cela, mettre en cause le pouvoir mafieux du FLN chéri qui détourne à son seul profit et à celui des clans ou familles alliés les richesses nationales et qui impose aux Algériens des discriminations qui relèvent du racisme. Or, quand on est sociologue marxiste, on ne s’en prend qu’à ses ennemis de classe, pas aux potes, encore moins aux camarades. Le pouvoir du FLN est tabou, sacré, haram. On n’y touche pas.

 

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé, non pas des sociologues français (on frémit à l’idée des sornettes qu’ils auraient pu écrire), mais des experts arabes. De toute évidence, ces experts n’ont été formés ni à Paris VIII ni à Nanterre. Les bienheureux sont trop insolents pour avoir suivi un cursus de sociologie en France. Ils établissent que, dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays, et dans vingt ans, 500 millions d’habitants), plus de 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois qu’en Grèce. En mille ans, les Arabes auraient traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année. Or, ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire, qui s’enferment de leur plein gré dans un mutisme culturel suicidaire, sûrs d’eux et arrogants, exigent, à peine débarqués à Roissy ou à Londres, qu’on leur prodigue des responsabilités, des emplois, des revenus supérieurs à ceux d’hommes et de femmes qui ont fait l’effort de lire des livres autres que Le Coran, de connaître le monde, de s’ouvrir aux autres, d’apprendre des rudiments de savoir, qui savent faire quelque chose de leurs dix doigts et pas seulement se prosterner devant une idole cinq fois par jour !

 

Puisque le robinet a été ouvert, que l’insolence coule à flots. Bien entendu, le parallèle ne saurait s’arrêter à ces broutilles. Ce que montre la sociologie, en répétant ce que tous les imbéciles disent, c’est que les Français sont racistes et que la France se blinde derrière des décisions, mesures, lois, etc. afin d’empêcher les immigrés ou les populations d’origine étrangère d’accomplir leur mission prophétique de sauveurs et de régénérateurs de la France. Examinons cette accusation. Toute imputation raciste, quelle qu’elle soit, n’est recevable que prouvée. Les hommes éclairés, les honnêtes gens, les philosophes, les vrais intellectuels se fondent sur les faits, les textes, les lois, les réalités pour établir le racisme. Ils n’ont pas d’autre horizon que ce qui est attesté, vérifiable et mesurable. Les faits, les textes, les lois, les réalités, les chiffres existent. Il suffit de les chercher où ils sont consignés, de lire les textes, d’additionner les chiffres, de consulter les lois et les règlements, de saisir les réalités, de prendre connaissance des statistiques, des journaux officiels, des constitutions, de les sortir de l’ombre, de les porter à la lumière, de les communiquer à autrui. Ces faits n’ont même pas besoin d’être interprétés, ils parlent d’eux-mêmes. C’est l’éloquence pure, qu’aucun parasite ne brouille. L’arithmétique n’est ni hâbleuse ni verbeuse. Elle élude les ruses, les détours, les ornements de la rhétorique.

Appelons « indicateurs » ces faits. Il y en a plusieurs. Il n’est pas utile de les énumérer tous. Laissons l’obsession de la nomenclature aux maîtres bourdivins. Les citoyens sont en mesure, avec un peu de patience et à condition qu’ils soient honnêtes, de compléter la brève liste que voici. Il est aisé d’isoler deux indicateurs. C’est à la portée du premier venu. Il est inutile d’avoir suivi des formations diplomantes. Etre Bac + 8 en sociologie de l’EHESS n’est pas nécessaire, le niveau CM 2 suffit. Si on sait compter, on pose les chiffres à la craie sur une ardoise d’écolier, on additionne, on n’oublie pas les retenues, on divise. Si on a vraiment le niveau CM2, on fait la règle de 3 et on confirme ses calculs en recourant à la preuve par 9. L’arithmétique d’école primaire est à l’opposé des aristocratiques Bac + 8 en sociologie. Elle est égalitaire, ouverte à tous, populaire. Elle est la démocratie en acte. Si l’on dispose d’une calculette, on n’a pas besoin de poser les chiffres. On est sûr de ne pas se tromper. Ce sont a) le nombre d'étrangers vivant dans un pays donné et b) le pourcentage de ces étrangers dans la population du pays. Autrement dit, ce sont des chiffres, absolus ou relatifs.

Une fois ces indicateurs établis, la loi que l’on en tire est un théorème. C’est le (a+b)² = a²+2ab+b² des potaches. La voici : plus le nombre d’étrangers vivant dans un pays donné est élevé, plus leur proportion dans la population est forte, moins le pays est raciste. Inversement, moins il y a d’étrangers dans un pays, plus leur proportion dans la population est faible, plus le pays est raciste. Un pays peut être peuplé d’individus que l’on accuse d’être racistes et ne pas être raciste : l’accusation, dans ce cas, est sans fondement. C’est une insulte, raciste évidemment. Inversement, il peut être habité par des individus qui se disent « purs » et croient appartenir à une race ou à une religion supérieure à toutes les autres et être raciste. Dans l’ordre raciste du monde, il est normal qu’une race supérieure n’accepte pas que vivent à ses côtés des inférieurs.

Eclairée par ces indicateurs, surgit une mappemonde qui redessine le monde. Les pays se répartissent, non pas en cinq ou six continents, mais en deux : les racistes et les autres. C’est binaire certes, mais le tableau a le mérite d’être clair. Les pays racistes sont ceux où il n’y a pas d’étrangers, parfois pas un seul. Les autres, pays normaux, sont ceux où les étrangers sont autorisés à vivre. Le Luxembourg, qui compte 30% d’étrangers dans sa population, n’est pas raciste. L’Algérie, où les étrangers sont menacés de mort et d’où ils ont été quasiment tous chassés, est raciste : c’est même un des centres du continent raciste. La France n’est pas raciste. Les chiffres l’attestent. Le Maroc, qui s’est purifié en trois décennies des trois-quarts des étrangers qui vivaient sur son territoire au début de la décennie 1960, est raciste. La Suisse ne l’est pas, l’Egypte l’est. L’Allemagne n’est plus raciste, la Turquie l’est. La Grande-Bretagne ne l’est pas, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran le sont, etc. L’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Iran sont cinq pays, où l’islam a force de loi. Qu’ils soient au cœur du continent raciste n’étonne pas les citoyens qui savent comment va le monde.

 

Les autres indicateurs relèvent de la même arithmétique. Les immigrés sont des étrangers qui s’installent dans un pays, qui y cherchent du travail ou qui en ont trouvé, qui exercent une activité libérale, qui acquièrent ou ont acquis des biens, qu’ils peuvent vendre sans contrainte. Parfois, les immigrés cessent d’être des étrangers, quand, à leur demande, ils demandent la nationalité du pays où ils travaillent : de même, les réfugiés ont aussi la possibilité de devenir des naturels. Là encore, pour établir le racisme, il est inutile d’avoir obtenu un doctorat ès sciences sociales sous la direction d’un crétin sublime. Il suffit de s’être assis quelque temps sur les bancs de l’école primaire. On compte, on additionne, on divise ou, si on est fatigué de poser les chiffres, on se contente d’appuyer sur les touches de sa calculette. Plus il y a d’immigrés et plus leur proportion dans la population est forte, moins il est raciste. Inversement, le pays raciste par excellence est celui qui ferme ses frontières, qui interdit l’immigration ou fait tout pour dissuader les immigrés de s’installer sur son territoire, qui refuse d’accueillir des réfugiés. Qui est assez fou pour demander l’asile à l’Algérie, au Maroc, à l’Egypte, à l’Iran ? Ces pays ne comptent pas d’immigrés dans leur population, soit qu’ils les aient chassés comme l’Egypte, le Maroc, l’Iran, l’Algérie, soit qu’ils aient interdit l’accès de leur territoire aux immigrés. Ces pays qui sont dotés de lois racistes et où pullulent les racistes sont les mêmes que ceux où les étrangers sont indésirables, à savoir l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Afghanistan, la Birmanie, l’Iran, etc.

 

Aux chiffres, s’ajoutent les lois, les pratiques, les règlements, qui sont aussi éloquents que les chiffres. En voici quelques-uns. Les immigrés et les réfugiés ont-ils la possibilité, s’ils le désirent, d’obtenir la nationalité du pays où ils vivent, à certaines conditions fixées par la loi et admises par l’ensemble des nations ? Si oui, le pays n’est pas raciste. Il ne se rêve pas comme pur. Il accepte l’Autre ou autrui, il est ouvert, il respecte les différences, etc. Des pays, comme l’Algérie, le Maroc, l’Arabie, réservent la nationalité à ceux qui sont de sang algérien, marocain, saoudien, et qui, bien entendu, professent l’islam. Ils interdisent à leurs ressortissantes d’épouser des infidèles, qui pourraient leur injecter dans le sang - pur, comme il se doit - le sida de l’incroyance. Au regard de ces indicateurs, la France n’est pas raciste. L’Algérie, le Maroc, l’Arabie le sont.

Des droits sont-ils accordés aux étrangers, immigrés ou réfugiés ? Lesquels ? Combien ? Jouissent-ils des mêmes droits que les autochtones ? Leur attribue-t-on des logements sociaux ? Peuvent-ils acheter des terres ? Peuvent-ils posséder des biens, mobiliers ou immobiliers ? Ont-ils le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? Dans les pays islamiques, la discrimination est la règle. Elle touche les infidèles ou dhimmis, considérés comme inférieurs et dont les droits sont limités à celui de respirer sans avoir à en demander l’autorisation. En Egypte et au Maroc, les logements sociaux sont réservés aux nationaux. Ici ou là, dans les pays islamiques, les écoles publiques sont interdites aux étrangers ou aux infidèles.

Y a-t-il des juifs et des tziganes ? Combien ? Sinon, y en a-t-il eu ? Quand sont-ils partis ? Sont-ils partis librement ou en ont-ils été chassés ? Quel est leur statut ? Il n’y a pas de juifs dans les pays racistes. En Turquie, en Algérie, en Egypte, au Maroc, en Iran, en Arabie, ou bien ils ont disparu, chassés, pourchassés, persécutés, expulsés, ou bien ils sont interdits de séjour. En l’espace de quelques années, le Maroc a divisé par 10 le nombre de ses juifs. Tous partis, comme les autres immigrés.

L’islam, prétend encore la sociologie, pâtit de l’échange inégal. Examinons cela. L’islam dispose de ressources naturelles, dont la France est dépourvue, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est de 3 à 5 $ US le baril, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 20 à 50 $ US, à un prix qui est le décuple du coût réel. La France ne vend pas aux pays d’islam le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires. Elle accueille des millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que la France n’accueille de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, c’est la France qui est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie.

 

De cet examen, on peut conclure que la sociologie est bien pensante, dévote, soumise, qu’elle fait ses ablutions rituelles, qu’elle ne pense pas le réel, mais qu’elle le cache et qu’enfin, elle se fait inquisiteur, délateur ou commissaire politique, dès qu’elle parle de racisme. L’accusation raciste dont elle a fait sa spécialité a une réalité, mais elle n’a pas de fondement. Elle est vraie, au sens où elle est énoncée, non pas au sens où elle est juste. Ce que ce mot désigne, à savoir la certitude que nourrissent des hommes d’être d’une race, religion, classe, pays, nation, civilisation supérieurs aux autres, existe aussi, à n’en pas douter, mais pas en France. Il n’a pas de réalité chez les Français. Socrate aurait dit que le nom s’est éloigné de la règle de justesse qui régit le langage. Ce qui est faux dans cette affaire, c’est l’objet sur lequel porte l’accusation, c’est-à-dire ce sur quoi elle porte, entité - la France - ou êtres humains - les Français. Pour que les sociologues retrouvent leur insolence passée (mais en ont-ils le désir ?), il leur faut abandonner le marxisme dont ils se gavent. Cette libération, si elle se produit un jour, n’est pas pour demain.

 

 

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12 octobre 2010

Anecdote

 

 

            Emprunté à un mot grec ayant le sens de « non publié », « inédit », et attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme adjectif d’abord, puis comme nom, le mot anecdote ne désigne pas aux XVIIe et XVIIIe siècles des récits d’événements insignifiants ou secondaires, mais des faits tenus secrets ou cachés par le pouvoir politique – alors despotique.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui l’emploie au pluriel, le définit ainsi : « Terme dont se servent quelques historiens pour intituler les histoires qu’ils font des affaires secrètes et cachées des princes, c’est-à-dire des mémoires qui n’ont point paru au jour et qui n’y devraient point paraître. Ils ont imité en cela Procope, historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora ». Une anecdote, c’est une affaire qui touche le pouvoir et que le pouvoir a décidé de garder secrète. Elle est donc inédite et la publier ou en faire état témoigne d’un vrai courage. A compter de 1718 (deuxième édition), le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à peu près dans le sens qu’y donne Furetière : « Particularité secrète d’histoire, qui avait été omise ou supprimée par les historiens précédents ». C’est ainsi qu’il est défini dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot) : « (Histoire ancienne et moderne) nom que les Grecs donnaient aux choses qu’on faisait connaître pour la première fois au public… Ce mot est en usage dans la littérature pour signifier des histoires secrètes de faits qui se sont passés dans l’intérieur du cabinet ou des cours des princes et dans les mystères de leur politique ». Pourtant, à la différence des autres lexicographes, les encyclopédistes émettent des doutes sur l’intérêt de ces anecdotes : « Outre ces histoires secrètes prétendues vraies, la plupart du temps fausses ou du moins suspectes, les critiques donnent le nom d’anecdotes à tout écrit de quelque genre qu’il soit, qui n’a pas encore été publié » ; en somme les manuscrits sont des anecdotes au sens étymologique du mot.

            La suspicion qui touche, dans la vision progressiste du monde, ces histoires secrètes rejaillit sur le sens du mot anecdote, lequel, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, commence à prendre le sens qu’il a dans la langue actuelle et que les académiciens relèvent à compter de la sixième édition de leur dictionnaire (1835) : « Il se dit en général du récit, ordinairement court, de quelque trait ou fait particulier, plus ou moins remarquable » (recueil d’anecdotes), tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expédie la définition ainsi : « particularité historique » (« il sait beaucoup d’anecdotes »), ce à quoi les académiciens ajoutent en 1932-35 : « Il se dit aussi du récit d’un petit fait curieux ». La déchéance sémantique d’anecdote est confirmée par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui distinguent deux sens dans l’article consacré à ce mot : « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu » et « par extension, petite aventure vécue qu’on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant » ou « péjorativement, relation qui se contente du détail des circonstances, sans dégager la portée de ce qui est relaté »…

Les histoires secrètes et cachées des princes et de leur règne se sont transformées en moins de deux siècles en petits faits ou en petites aventures ou en récit insignifiant. Ce qui avait du sens n’en a plus.

 

 

 

10 octobre 2010

Francophobie






Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant.
République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.
La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, il les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.
Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.
Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays.

Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou. Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi. Elle sera faible. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord, génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre, était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications : détruire la prison, à bas les murs de l’asile, fermons les casernes, etc. Ces thèses nourrissent le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune ». Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.

De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ? La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonnait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement. S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France.
Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour employer encore ces mots trash.


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08 octobre 2010

Lumière des livres 33

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Collection « l’esprit de la cité, Fayard, 2001, 346 pages

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style « familier » et très agréable à lire, Pierre Manent expose les principales thèses que les philosophes ou les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont avancées en matière de politique : nation, droit, Europe, liberté, égalité, morale, etc. Pour l’auteur, ces thèses ne sont pas à elles-mêmes leur propre et seule fin : elles sont toujours articulées les unes aux autres et mises « en situation », au sens où elles ne sont exposées qu’à propos d’une question : la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant une question problématique - la construction de l’Europe par exemple ou la barbarie nazie -, que cette question est traversée et sous-tendue (de fait, elle est problématique) par des enjeux anciens et profonds de philosophie politique : qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?          

         Pourtant, le véritable intérêt de ce Cours n’est pas dans les exposés pédagogiques qu’il contient, mais dans les thèses « à contre-courant », que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur libéral qui est généralement considéré comme proche de l’excellente revue (europhile hélas) Commentaire. Je retiendrai deux de ces thèses. Pierre Manent est convaincu que l’homme est un « animal politique » et que sa « nature » est plus d’ordre « politique » que « biologique » ou autre. Autrement dit, il ne peut vivre qu’en société et, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même et pour être libre, il doit créer lui-même les conditions de sa liberté. Alors que nos lointains ancêtres obéissaient à la loi religieuse, familiale, politique, qui leur était imposée (dans de nombreux pays au monde, c’est encore le cas), nous voulons être aujourd’hui les seuls auteurs de notre destin. Voilà pourquoi « l’empire de la morale » que certains mettent en place (droit d’ingérence, droits à, droits nouveaux revendiqués par les homosexuels, etc.) menace la nature politique de l’homme et donc les conditions de notre liberté.

C’est sans doute à propos de la nation que les thèses de Pierre Manent présentent le plus grand intérêt. Dans le chapitre V, consacré à « la forme-nation », il établit un parallèle entre la cité antique et la nation moderne, la seconde offrant à des dizaines millions d’hommes les conditions de la liberté que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens, et surtout c’est dans le seul cadre de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, c’est mettre en péril la démocratie. La nation, selon Pierre Manent, n’est jamais monolithique. Elle peut être fondée sur la naissance (la langue, le sang, un même peuple) ou le droit, la liberté, le plébiscite de chaque jour. Les Français préfèrent le second fondement, les Allemands le premier, mais dans la forme nation, les deux fondements ne s’excluent pas l’un l’autre. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, parce qu’elle se fait de façon artificielle et souterraine, sans que les citoyens soient jamais vraiment consultés sur leur avenir.

 

01 octobre 2010

Pétrole

 

Le mot est emprunté au latin petroleum en usage au Moyen Age et il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est défini conformément à sa composition en latin, de petra, « roche, rocher », et oleum, « huile » (mot à mot, huile de pierre) dans un texte du XIVe siècle : « une huile que l’on fait de pierre » et chez Palissy (XVIe siècle) : « l’huile de pétrole, qui sort des rochers ». Il est en concurrence avec bitume, emprunté au latin bitumen et attesté au XIIe siècle au sens de « combustible liquide », et avec naphte, emprunté au latin naphta (lui-même emprunté au grec et ce dernier à l’araméen) et attesté au début du XIIIe siècle au sens « sorte de bitume liquide ».

Pétrole entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « bitume liquide et noir qui se trouve dans le sein de la terre » (huile de pétrole ; même définition en 1798 et en 1835), alors que, dans les deux éditions précédentes (1718 et 1740), le mot est cité dans un exemple à l’entrée huile : « On appelle huile de pétrole une sorte d'huile qui coule naturellement de certaines pierres dans le Levant » (comprendre le Proche-Orient). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition tout aussi sommaire, mais en indiquant des provenances différentes : non plus le Levant, mais l’empire des Birmans (en Asie du Sud Est) et aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où les premiers forages ont été effectués dans les années 1840-50 : « huile minérale fournie par des sources naturelles qui se trouvent surtout dans l’empire des Birmans et en Pennsylvanie ; c’est une sorte de bitume moins liquide que le naphte, et plus que le malthe » (« substance molle et glutineuse en été, se durcissant par le froid, d’une odeur de goudron, qu’on trouve en France (à Orthez, etc.), à Neufchâtel en Suisse, en Bavière, en Transylvanie, etc. dite aussi bitume glutineux, poix minérale, goudron minéral, pissasphalte » : « la malthe est moins liquide que le pétrole »). L’exemple qui illustre le sens de pétrole indique les lieux où se trouvent d’importants gisements : « En Perse, depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, le peuple ne s’éclaire qu’avec du pétrole extrait de Kirkuk ».

Pour nous, le pétrole est une matière première et une source d’énergie dont la principale utilisation est l’automobile. En 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’utilisation du pétrole est limitée au chauffage et à l’éclairage : « Huile minérale servant à l’éclairage et au chauffage » (exemples : le pétrole est un mélange de carbures d’hydrogène naturels, s’enflammant à des températures variées ; puits de pétrole ; une nappe de pétrole).

En revanche, les auteurs des dictionnaires actuels prennent acte des changements intervenus au cours du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « huile minérale naturelle combustible, d’une odeur caractéristique, d’une densité variant de 0,8 à 0,95, formée d’hydrocarbures et utilisée surtout comme source d’énergie » (pétrole brut, gazéifié ; gisement, mine, nappe, puits, sources de pétrole ; cracking, distillation, exploitation, extraction, importation, industrie, production du pétrole ; pays producteur de pétrole ; dérivé du pétrole; baril, tonneau de pétrole) ; et « par métonymie », c’est « le produit de distillation de cette huile » (fourneau, lampe, réchaud à pétrole ; chauffage, éclairage au pétrole ; pétrole lampant). Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens ont apparemment mis à jour leurs connaissances fragiles de 1932-35 : « Huile minérale d’origine naturelle, issue de l’accumulation et de la transformation de matière organique, et qui est composée d’un mélange complexe d’hydrocarbures » (le pétrole est utilisé principalement comme source d’énergie ; le kérosène, les essences, le gazole, les paraffines sont des produits obtenus par distillation des pétroles).

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est que les Français (et même tous les hommes) s’en sont passés sans difficulté pendant des millénaires. Il reste que les recettes de l’Etat sont, pour une large partie d’entre elles, fournies par les taxes sur les carburants (TIPP, TVA et autres) et que se passer de pétrole condamnerait l’Etat et les collectivités locales à la faillite totale. Longtemps encore, le pétrole va rester une arme brandie contre les malheureux peuples d’Europe ; et les Etats ne sont pas près de neutraliser cette menace.

 

29 septembre 2010

Investigation

 

 

 

En latin, investigatio a pour sens « recherche attentive, enquête » ; c’est à peu près dans ce sens qu’investigation est attesté en français au tout début du Xe siècle (« recherche, enquête »). Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), comme un « terme didactique » signifiant « recherche suivie sur quelque objet » (l’investigation de la vérité ; autres exemples en 1835 : cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigation) et comme un terme de « grammaire », « l’investigation du thème » servant à dire « la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » dans les langues à flexion interne ou dans les langues, comme l’arabe, à « racines trilittères », employé glosé ainsi par Barré (1842, Complément au DAF) : « Investigation de la racine (grammaire) se dit, dans les langues orientales, des recherches que l’on fait sur chaque mot d’un passage donné, pour remonter à leur origine étymologique » ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Investigation du thème, manière de trouver dans les verbes le temps et le mode primitif » (« l’investigation du thème ne présente de difficultés en français que pour quelques verbes »).

En 1750, J-J Rousseau se targue d’avoir employé ce mot « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! », qui n’était pas encore dans le DAF : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ( ?) ». Il en va de la douceur des mots comme des goûts et des couleurs : ALJ ne se prononce pas. Il est vrai que dans la langue du XVIIIe siècle, le mot s’emploie surtout à propos des sciences, comme chez Rousseau (cf. ci-dessus) ou chez Diderot : « Investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé ».

Des sciences, le mot passe à la justice, où il n’a plus rien de doux, ni d’harmonieux, comme l’atteste la définition de Littré : « Action de suivre à la trace, de rechercher attentivement », illustrée de ces exemples : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi » (et, ajoutera-t-on, il a été coupé en deux) et « (aux) habitudes du commandement militaire », Napoléon empruntait « cette investigation qu’il portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition ».

L’investigation peut prendre le « caractère de l’inquisition » : c’est dit au début du XIXe siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le célèbre « journalisme d’investigation » prôné par le dénommé Plenel, trotskiste de formation : on fouille, on scrute, on épie, on poursuit, on persécute ; on suit à la trace ; quand on a flairé une piste, on y va, on saisit dans sa gueule, on ne lâche rien, jusqu’à ce que le présumé coupable ait été dénoncé, montré du doigt, cloué au pilori et que tous les journaleux investigateurs aient craché leur venin sur le malheureux, avant de le donner à dévorer à leurs chiens.        

 

 

23 septembre 2010

Protectionnisme

 

 

 

Il est aisé d’établir la façon dont ce nom a été formé. A la « base » protection a été ajouté le suffixe – isme, dont le « signifié » est « doctrine » ou « théorie » ou « ensemble de propositions constituant un paradigme ». Relativement récent, le mot date en fait de l’époque où l’économie commence à jouer un rôle de plus en plus important dans le gouvernement ou l’administration d’un pays, au point de menacer la politique dans cette position « dominante ». Il est attesté pour la première fois en 1845 dans le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le mot anglais qui correspond à protectionnisme est postérieur : il est attesté en 1852.

Voici de quelle façon sommaire, mais objective Littré (Dictionnaire de la languie française, 1863-77) définit ce mot : «  Terme d’économie politique, système de protection commerciale ». Pour lui, la chose va de soi, ou elle est dans l'ordre naturel des choses à soné poque. Protectionnisme est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35 ; et, par rapport à Littré, la définition gagne en ampleur et en précision : « (Terme d’économie politique) Système ayant pour objet de protéger le travail national et les productions nationales par des tarifs appliqués aux produits étrangers ». En une courte phrase, qui constitue une belle synthèse de grandes théories, les académiciens réussissent à rendre compte de ce qu’est le protectionnisme : les objectifs sont indiqués (protéger le travail national et les productions nationales), les moyens aussi (par des tarifs particuliers – des taxes parfois élevées – appliqués aux produits étrangers).

Il est difficile de dire, au vu de cette définition, si les académiciens, en 1932-35, étaient ou non hostiles au protectionnisme. Il semble, si l’on se rappelle le prestige que l’on accordait alors, à gauche ou à droite, chez les riches comme chez les autres, à la « nation », même dans les milieux internationalistes (dans ce mot, il y a nation et l’internationalisme se fait entre des nations, et non contre les nations), que, sur cette « doctrine », ils ne portent pas de jugement de mépris , alors qu’il est de bon ton aujourd’hui d’y être viscéralement hostile, comme si le protectionnisme était une forme larvée de racisme dont serait la cible tout ce que font les étrangers. 

En revanche, la définition du Trésor de la langue française (1971-94), temple du progressisme engagé, est de toute évidence malveillante. Il est vrai que les lexicographes du TLF s’abritent prudemment derrière l’autorité d’un économiste, dont ils s’inspirent pour dire que c’est une « doctrine préconisant, ou un système mettant en pratique, un ensemble de mesures restrictives ou prohibitives pénalisant l’introduction dans un pays de produits étrangers, afin de favoriser les activités nationales et de les préserver de la concurrence étrangère ». Ce qui sous-tend cette doctrine, ce serait des formes inquiétantes de chauvinisme, la volonté d’interdire (cf. prohibitive, pénaliser), la paranoïa, l’enfermement. Ils auraient pu citer des économistes arguant que les mesures, lois, taxes protectionnistes ne servent à rien, qu’elles n’atteignent jamais leur objectif et qu’elles ne font qu’accorder des rentes de situation à des entreprises mal gérées ou obsolètes. Ce n’est pas le cas. Ce pour quoi il a été opté, c’est la suspicion : le mot n’est plus défini objectivement ; il devient suspect et la chose qu’il désigne est « diabolisée » ou « stigmatisée ».

 

 

22 septembre 2010

Savent-ils compter ?

 

 

            En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité. Dans l’histoire de France, Louis XIV et Mme de Maintenon sont honnis, parce que la révocation de l’Edit de Nantes a provoqué l’exil de deux cent à trois cent mille Protestants. Que diront nos descendants de Mitterrand, Mauroy, Jospin, Fabius, etc. qui ont condamné à l’exil dix fois plus de Français ?

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Cela n’est pas terminé. Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. c’est qu’ils ne savent pas compter. Entendons-nous bien : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à 76 ans ou plus ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS.

Mais, quand l’argent est public, les comptes justes soudain se dissipent. Avec Aubry, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt.

 

La politique des socialistes et autres gauchistes se ramène au slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous et prospérez », à condition d’y ajouter « sur le dos des salariés français » ou encore « faites ce que je vous dis de faire, ne faites surtout pas ce que je fais ». Se tiendraient-ils pour de très mauvais exemples ?

 

11:21 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, société, france

20 septembre 2010

Monument

 

 

 

En latin, monumentum, dérivé du verbe monere (au sens de « faire se souvenir » et de « faire penser ») et auquel est emprunté monument (première attestation à la fin du Xe siècle), a pour sens « tout ce qui rappelle le souvenir de quelqu’un, spécialement le souvenir d’un mort ». Le mot désigne un monument commémoratif, un monument funéraire ou un tombeau, mais aussi un document écrit, une marque, un signe de reconnaissance. En français, il a le sens latin de « tombeau ». C’est, selon Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1881-1902) un « ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir de quelque personnage illustre ou de quelque événement considérable » ou un « tombeau », comme dans ces exemples : « L’ont enfoui à grand honneur ; li cors fut mis el dans le) monument » ; « Beleem et le patriarche firent découvrir le monument dessus le sépulcre qui tout était couvert d’argent ».

Ce sens se maintient dans la langue du XVIIe siècle, comme l’assurent Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 : « Ce mot pour dire tombeau est poétique ou de la prose sublime »), Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « monument signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie », comme dans ces exemples : « Le corps du Sauveur fut mis dans un monument tout neuf » ; « tous les anciens conquérants sont dans le monument »), les académiciens de la première à la neuvième édition du DAF (1694 : « il se prend aussi pour tombeau, mais en ce sens, il n’a guère d’usage dans le discours ordinaire » ; aujourd’hui : « Spécialement, monument funéraire ou, absolument et vieilli, monument, tombeau »), les encyclopédistes (1751-64 : « Ce mot signifie en particulier un tombeau »), Littré (DLF, 1863-77 : « dans le style élevé, tombeau »), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieux, sépulture »).   

Le sens « ouvrage d’architecture ou de sculpture qui transmet un souvenir à la postérité » apparaît en 1636. Furetière (1690) en rend compte : « Témoignage qui nous reste de quelque grande puissance ou grandeur des siècles passés » (« les Pyramides d’Egypte, le Colisée sont de beaux monuments de la grandeur des Rois d’Egypte, de la République romaine »), ainsi que les académiciens (1694) : « Marque publique qu’on laisse à la postérité pour conserver la mémoire de quelque personne illustre ou de quelque action célèbre ». C’est le sens qui y est donné dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Arts) on appelle monument tout ouvrage d’architecture et de sculpture, fait pour conserver la mémoire des hommes illustres, ou des grands événements, comme un mausolée, une pyramide, un arc de triomphe, et autres semblables ». L’auteur de l’article en esquisse même une histoire : « Les premiers monuments que les hommes aient érigés n’étaient autre chose que des pierres entassées, tantôt dans une campagne, pour conserver le souvenir d’une victoire, tantôt sur une sépulture pour honorer un particulier. Ensuite l’industrie a ajouté insensiblement à ces constructions grossières, et l’ouvrier est enfin parvenu quelquefois à se rendre lui-même plus illustre par la beauté de son ouvrage, que le fait ou la personne dont il travaillait à célébrer la mémoire. La ville d’Athènes était si féconde en monuments historiques que partout où l’on passait, dit Cicéron, on marchait sur l’Histoire ». De cela, il conclut ceci : « mais toutes ces choses ont péri ; quelque nombreux et quelque somptueux que soient les monuments élevés par la main des hommes, ils n’ont pas plus de privilège que les villes entières qui se convertissent en ruines et en solitudes ».

Dans L’Encyclopédie toujours (op. cit.), le chevalier de Jaucourt étudie le sens des trois mots, sépulcre, sépulture, monument, propres à l’Antiquité romaine, afin d’établir ce qui les distingue : « Il y a de la différence, écrit-il, entre ces trois mots, considérés dans leur signification propre. Sépulcre marque en général tout lieu de sépulture… Le mot sépulture désigne non seulement tout lieu où les corps sont ensevelis, mais même les cérémonies de l’ensevelissement. Quant au sépulcre, il n’était réputé ni nécessaire, ni utile ; achetait un sépulcre qui voulait, car il ne consistait qu’en une masse de maçonnerie faite au-dessus, ou au-devant de la sépulture… A considérer ensuite les mots sépulcre et monument, il y a cette différence, que le monument indique toute sorte d’édifice pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque chose (…) Que si dans ce monument on met le corps d’un homme mort, de simple monument qu’il était, il devient vrai sépulcre, tombeau et se revêt de la nature des lieux saints et religieux… »

Peu à peu, le sens de « tombeau » vieillit et s’efface et, à sa place, émerge un sens moderne qui est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835, et aussi en 1879, en 1932-35 et dans la neuvième édition) : « Il se dit aussi de certains édifices publics ou particuliers, qui imposent par leur grandeur ou par leur ancienneté » (les monuments d’une ville ; les monuments publics ; les anciens monuments ; les monuments de l’antiquité, du moyen âge ; la ville de Rome est remplie de monuments anciens et modernes ; la Bourse de Paris est un beau monument). Ce dernier exemple est révélateur : le lien que l’édifice nommé monument entretenait avec la mémoire collective ou le souvenir des grands hommes se distend et finit par disparaître. La Bourse de Paris est certes un bel édifice, mais elle n’a pas été érigée en souvenir d’un événement fondateur et jugé important, ni en souvenir d’un grand homme, mais simplement pour faciliter les ventes et les achats de titres. Ce sens prend de plus en plus d’importance. Littré (DLF, 1863-77) le glose ainsi : « En général, édifices imposants par leur grandeur, leur beauté, leur ancienneté » et « par extension, statues, bas-reliefs, colonnes, etc. qui proviennent de l’antiquité ». C’était la mort ou le souvenir qui faisait d’un édifice un monument ; ce n’est plus que son architecture.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), à l’article monument, le classement des sens conserve l’ordre dans lequel ceux-ci sont apparus, du moins depuis le XVIIe siècle : d’abord « l’ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir d’une personne ou d’un événement » (en particulier, monument aux morts : « édifice élevé par une communauté à la mémoire d’un ensemble de personnes appartenant à celle-ci et qui ont été victimes de la guerre ou d’une catastrophe »), puis « l’édifice imposant par sa taille et remarquable par son intérêt historique ou esthétique, par sa valeur religieuse ou symbolique », mais le second sens est illustré par de plus nombreux exemples que le premier : monument mégalithique, préhistorique ; monument historique ; monument public, etc. Même les réalités qui ne sont pas dues au travail des hommes sont qualifiées de monuments : les monuments de la nature ; monuments naturels, « paysages dont la conservation ou la préservation présente, du point de vue artistique, historique, scientifique ou pittoresque, un intérêt général ». Par extension, monument désigne même des personnes grosses ou d’énormes objets, ce qui est aussi une manière de rabaisser tout ce qui préside à la volonté des hommes de conserver quelque trace du passé, au point que, dans la langue familière, le groupe un monument suivi d’un complément (monument d’ignorance, monument d’horreur, monument de bêtise) désigne par dérision des personnes ou des choses en qui se cristallise une qualité donnée : Cet individu est un monument de prétention ; ce livre est un monument d'ennui.

Jadis nos ancêtres étaient capables d’exprimer leur reconnaissance ou leur gratitude en érigeant des édifices en l’honneur d’un grand homme ou pour se souvenir d’un événement qui les avait marqués. Il semble que tout cela soit fini ou à l’agonie. La modernité n’a que faire de la mémoire ou de l’histoire. Elle ne dit « merci » à personne. Elle est imbue d’elle-même et se vautre dans le ressentiment. Il suffit qu’elle fasse dans la démesure (l’hubris des Grecs) pour que ses œuvres soient qualifiées de monuments. Ce qui lui importe, c’est elle-même. Elle est son monument. A monument, les habiles ajouteraient sans doute de bêtise.

 

 

19 septembre 2010

Lien

 

Le lien est l’alpha et l’oméga de la sociologie – non pas la sociologie qui se contente d’observer ce qui est et de le décrire, mais la sociologie engagée et militante : en bref, quasiment toute la sociologie et autres sciences sociales, qui regroupent les gros consciencieux du social. Ah, ce lien social, ce fameux, ce célèbre, ce si souvent répété à l’envi lien social, ce miraculeux lien social, etc. il est censé tout résoudre ! Voilà pourquoi, nous serinent les spécialistes du lien, id est les gros consciencieux du social, il faut mettre ou faire du lien partout où il n’y en a plus et où il n’y en a jamais eu et partout où le lien social est rompu, le restaurer (comme l’Ancien Régime ?), pour que s’épanouisse le vivre ensemble et que ceux qui n’acceptent dans leurs « cités » que des vrais croyants de race pure fassent semblant d’être un peu, un tout petit peu, un chouïa tolérants : en bref que ces barbares mal embouchés accèdent enfin à l’humanité.

Le lien a la propriété magique de transformer une citrouille en carrosse ou des mouroirs en lieux de vie ou le racisme en humanisme. Ce lien-là est connu des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans l’ordre des rapports humaines, ce qui unit deux ou plusieurs personnes (ou groupes de personnes), établit entre elles des relations d’ordre social, moral, affectif par exemple ; les relations ainsi constituées » (les liens de la société, les liens humains, lien juridique, légal, de droit, lien politique, national, fédéral, féodal, lien social), mais dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième édition, de 1694 à aujourd’hui, le lien est ramené au seul attachement ou union entre les personnes, comme dans le mariage : « Tout ce qui attache et unit les personnes ensemble » (1694 : le lien de mariage, le lien conjugal, lien d’intérêt, lien d’amitié, les liens du sang et de la nature) ; « figurément, tout ce qui attache et unit les personnes ou les choses ensemble » (1932-35 : le lien du mariage est un lien sacré, un lien indissoluble ; lien d'intérêt ; lien d'amitié ; le lien de la reconnaissance ; les liens du sang ; je lui suis attaché par les liens les plus forts, les plus étroits ; resserrer les liens, relâcher les liens qui unissent deux personnes ; ce brave homme a été le lien, a servi de lien entre nous ; le lien qui rattache les diverses parties de cet ouvrage est bien mince ; je n’aperçois aucun lien entre ces événements, entre ces idées) et « il se dit particulièrement de la dépendance dans laquelle une femme tient un homme en dehors du mariage » (il a rompu ses liens ; des liens honteux).

Le sens social s’est développé à partir d’un sens propre qui est exposé par tous les auteurs de dictionnaires, Richelet, Dictionnaire français des morts et des choses (1680) : « Ce avec quoi on lie quelque chose » ; Furetière, Dictionnaire universel (1690) : « Ce qui joint ensemble, attache et unit des choses ensemble » et « lien se dit aussi des chaînes, des menottes et autres fers avec quoi on attache les captifs, les galériens et les prisonniers » (les pauvres esclaves d’Alger sont chargés de liens, languissent dans les liens) ; les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) : « Lien se dit aussi de la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché » et « il se prend figurément et poétiquement pour esclavage » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché ». 

Ainsi, ce fameux lien est, au propre, la laisse à laquelle un chien est attaché ou la chaîne qui ligote un prisonnier ou un esclave. Voilà le beau lien dont se rengorgent les gros consciencieux du social. Leur idéal, c’est les individus attachés les uns aux autres comme autrefois les forçats marchant vers le bagne l’étaient à la chaîne.

Continuant le nom latin ligamen, lien est attesté au début du XIIe siècle dans le Psautier d’Oxford : « Rompons leurs liens ». Le contexte est religieux. C’est l’adaptation d’un verset des Psaumes, « diripuisti mea vincula » : tu as arraché mes liens, chante le fidèle en s’adressant à son Dieu. Autrement dit, la plus ancienne des morales de France chante la nécessité de rompre les liens pour devenir libre. C’est ce que modulaient naguère encore nos ancêtres à l’église. Désormais, l’horizon n’est plus celui des liens rompus, mais des liens renoués, solides, serrés très fort. En bref, ce à quoi aspirent les gros consciencieux du social, c’est, avec leur lien, un destin d’esclaves.

15 septembre 2010

Déportations

 

 

Ce nom, emprunté du latin deportatio (« transport », puis « exil »), est attesté au début du XVIe siècle au sens de « bannissement ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « C’était dans l’ancienne Rome un bannissement perpétuel, avec interdiction du feu et de l’eau » (comprendre le banni ne pouvait pas vivre près d’une source ni faire de feu »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme un châtiment (« Action de transporter des criminels dans un autre pays »), précisant que « ce mot se dit, non de ceux qui transportent, mais de ceux qui sont transportés », comme dans l’exemple « on vida les prisons d’Espagne pour peupler la colonie et les Juges furent autorisés à condamner à la déportation ». Féraud conteste la réduction de ce terme à la seule Rome antique : « L’Académie ne le dit que de l’ancienne Rome ; mais on peut l’appliquer, en certains cas, aux peuples modernes », ce dont conviennent les académiciens en 1798 (DAF : « Ce mot, qui signifiait, chez les anciens Romains, un bannissement dans un lieu déterminé, a été pris quelquefois en France dans la même acception, et quelquefois pour le simple bannissement hors du territoire François, sans désignation de lieu »). Le sens en est clair. La déportation est une peine, prononcée par un tribunal, qui consiste à éloigner du territoire national tel ou tel criminel. Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Peine afflictive et infamante qui consiste à être transporté hors du territoire national dans un lieu déterminé par l’État » ; chez Littré (DLF, 1863-77) : « Aujourd’hui, peine qui consiste à exiler quelqu’un dans un lieu déterminé, et, plus spécialement, à lui faire subir sa détention hors du territoire français » ; dans le DAF (1932-35, huitième édition) : « Peine afflictive et infamante qui consiste en une résidence forcée sur un point déterminé en dehors du territoire continental » (alors des condamnés étaient déportés en Algérie, en Nouvelle Calédonie ou en Guyane)…  

Certes, lors de la seconde guerre mondiale, le mot a pris un sens étendu, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française : « par extension, internement politique dans un camp de concentration situé loin de la résidence de la victime ». La tragédie de la déportation pendant ces années-là (« transfert et internement dans un camp de concentration ou d’extermination ; la déportation en Sibérie ; la déportation fut systématiquement pratiquée par les nazis ; mourir en déportation ; revenir de déportation ») est distinguée dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) des emplois antérieurs : « anciennement, peine perpétuelle, afflictive et infamante, qui consistait en une résidence forcée dans un lieu déterminé en dehors du territoire continental » et « transfert de certaines catégories de la population d’un pays hors de leur patrie ».

En aucun cas, le retour de ces citoyens roumains dits Roms dans leur pays n’est une déportation. Ils rentrent dans leur patrie et la France les rémunère pour cela ; ils ne sont pas condamnés par la justice roumaine à vivre à l’étranger. Nommer déportations ces faits est une de ces impropriétés volontaires qui fleurissent pendant les guerres. On fait la guerre avec les mots avant de tuer vraiment avec des armes. C’est surtout une injure faire à la mémoire des millions de martyrs qui ont été déportés pendant ce siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle, qu’ils aient été juifs, résistants, dissidents, moujiks, Russes, Polonais, Baltes, Tchétchènes, Ukrainiens, popes, chrétiens, etc. ; et indirectement, du négationnisme. Car, si se faire rapatrier aux frais d’un Etat démocratique, c’est de la déportation, il n’y a plus de raison de se lamenter sur le sort des millions de victimes des déportations du XXe siècle. Il est vrai que ceux qui n’ont que le mot déportation à la bouche sont les camarades de ceux qui ont déporté en masse en URSS ou en Chine ou ailleurs et qu’en accusant la France de déporter les Roms, ils font oublier les millions de déportations qu’ont ordonnées leurs chers camarades. Quant à Mme Reding, commissaire politique, son cas n’est guère différent. Voilà 21 ans qu’elle bâfre au grand râtelier de l’UE, laquelle n’est pas différente de l’URSS. La bonne nouvelle qu’elle annonce, c’est que son pays, le Luxembourg, est prêt à accueillir, loger, nourrir, soigner, éduquer, former, employer les six millions de Roms qui vivent encore en Roumanie et en Bulgarie et que la France ne sera plus le seul pays d’Europe à supporter ce fardeau.

13 septembre 2010

Grèves

 

 

 

Ce mot, qui continue le latin populaire grava, « gravier », est attesté dans ce sens au XIIe siècle. Selon La Curne de Sainte-Palaye, auteur au XVIIIe siècle d’un des premiers dictionnaires historiques de la langue française, le mot, entre le XIIe et le XVIe siècles, n’a que deux sens : « Rivage uni et sablonneux » (en concurrence avec grave) et, employé comme nom propre : « La Grève, place de Paris, sur le bord de la Seine, à côté de l’Hôtel de Ville » et où, parfois ou souvent, la justice faisait torture et exécuter les criminels. C’était aussi le lieu où les portefaix (les manœuvres portant des charges) en quête de besogne retrouvaient d’éventuels employeurs. Dans les dictionnaires anciens, ce sont les deux sens qui définissent grève : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

Barré est le premier lexicographe qui, en 1842, dans le Complément au DAF, note le sens moderne, lequel apparaît dans l’expression faire grève : « Faire grève se dit, parmi les ouvriers d’un chantier, pour se coaliser afin de refuser de travailler hors de certaines conditions ». Ce sens est attesté dans un rapport administratif de 1805 : « Les tailleurs de pierre ont décidé entre eux de faire, demain lundi, ce qu’ils appellent « grève » (c’est-à-dire de quitter l’ouvrage) pour demander de l’augmentation ». Ce sens vient du nom « de la place de Grève à Paris, au bord de la Seine (actuelle place de l'Hôtel de Ville), où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant l’embauche » (Trésor de la langue française, 1971-94). Littré (1863-77) explique comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, c’est « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage ». C’est ainsi que le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Les académiciens enregistrent ce sens en 1879 (DAF, septième édition), laissant percevoir, surtout dans les exemples qui illustrent ce sens, une sourde hostilité vis-à-vis de ces « coalitions » : « coalition des ouvriers d'un atelier, d'une profession, qui s'entendent pour cesser leur travail jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une augmentation de salaire, ou certains autres avantages. Les grèves sont le fléau de l’industrie ».

Au XIXe siècle, les grèves sont des affaires d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés si des fonctionnaires avaient eu le front de se mettre en grève ou avaient tenté d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot grève, défini comme une « cessation du travail », et non plus comme une « coalition », reste propre aux ouvriers : « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

            Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève y est trine comme le Dieu des chrétiens : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument « progressiste », par l’entrée consacrée à la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition en deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes de très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où les grèves sont souvent rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut des lignes ennemies, surtout avec le sang des autres.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin du travail, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

 

 

08 septembre 2010

Lapidation

 

 

Le mot, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il s’agit évoquer la mort en martyr de Saint Etienne : "le lapidement de Saint Etienne".

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires : celui de Furetière (1690), où lapidation est défini ainsi : « mort ou blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple » et où ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien : « Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre » ; ou celui de l’Académie française : « (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) Supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) ; « (1835, 1879) Action d’assommer quelqu’un à coups de pierres et supplice de ceux qu’on faisait mourir ainsi » (la lapidation de saint Étienne ; la lapidation était en usage chez les Juifs) ; « (1932-35) Action de lapider » (la lapidation de saint Étienne) ; « (neuvième édition, en cours de publication) Action de lapider ; supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère ; la lapidation de saint Étienne) ; ou le Trésor de la langue française (1971-94) : « Action de tuer quelqu’un à coups de pierres ; supplice de ceux que l’on fait mourir de cette façon ».

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux; les rabbins font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ».

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. Pourtant, cela n’empêche pas que ce terme, horrible, non pas en soi, mais parce qu’il désigne des réalités de la dernière barbarie, soit employé dix fois, cent fois, mille fois, que dis-je : cent mille fois, par jour dans les medias et les conversations. C’est devenu un tube depuis trente ou quarante ans : lapider, lapidation, femmes lapidées, lapidateurs, etc. dès qu’il est question d’islam, la religion, ou d’Islam, la civilisation, cette grande « religion » « d’amour » et de « paix », sans que, jamais, la répétition à l’infini de ces mots et des actes qu’ils désignent n’amènent nos aimables commentateurs d’actualité, journaleux, médiaux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe. Le mot est dans toutes les bouches, à en donner la nausée ; la chose est taboue, et ceux qui l’approuvent (un milliard de musulmans ou plus) sont sanctifiés de sainte nitouche ou des touche pas à mon pote pourri, il est sacré.

Il y a plus. Le succès de lapidation est à sens unique. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » : (1782, Les Rêveries du Promeneur solitaire) « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Sakineh iranienne, soient lapidés : attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de pierres, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié, de le faire souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé pour si peu. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs.

 

 

06 septembre 2010

Dégoiser

 

 

            Dérivé de gosier, ce verbe est attesté au XIIIe siècle au sens de « chanter » en parlant des seuls oiseaux. Au XIVe siècle, il s’étend aux humains et prend son sens moderne : « parler, dire, débiter rapidement », sens qui élimine peu à peu le sens propre, comme le remarquent Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « ce mot se dit proprement des oiseaux, mais il ne se dit guère au propre (…) Dans le burlesque, (il) signifie chanter », et les académiciens : 1694, 1762 « Il ne se dit proprement que du chant des oiseaux, mais en ce sens il n’est plus guère en usage. Dans le figuré il signifie parler plus qu’il ne faut » (cette femme aime à dégoiser ; c’est un homme qui dégoise fort ; on lui a fait dégoiser tout ce qu’il savait) ; 1762, « il est familier ; on le dit dans le même sens d’un prisonnier dont on tire des vérités qu’il aurait de l’intérêt à cacher ; en ce sens il est neutre » (ce prisonnier a dégoisé ; on l’a fait dégoiser) ; « il est populaire : on dit encore cette femme aime à dégoiser pour dire qu’elle aime trop à parler ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le verbe est sorti de l’usage, quand il signifie « chanter » en parlant des oiseaux : « Il s’est dit autrefois des oiseaux au propre : chanter », et il n’est plus en usage qu’au figuré, en parlant des humains, ce que confirment les académiciens en 1835 : « Il signifiait autrefois, en parlant des oiseaux, chanter, gazouiller. Il signifie figurément parler plus qu’il ne faut, et avec volubilité... Dans ce sens et dans les suivants, il est très familier ».

A l’opposé, Littré (Dictionnaire de la langue française (1872-77) ne relève pas le sens de « chanter, gazouiller, en parlant des oiseaux » comme désuet, citant Du Bellay : « Quand tout bois reverdit, et parmi les bocages / Les oiseaux bien chantants dégoisent leurs ramages ».

            A compter de 1932-35, ce sens propre aux oiseaux disparait des huitième et neuvième éditions du DAF, lequel ne retient que le sens figuré et familier : « Débiter plus de paroles qu'il ne faut et avec volubilité » (1932-35) et neuvième édition, en cours de publication : « Populaire et péjoratif, proférer avec abondance et volubilité des propos généralement peu pertinents ou peu agréables ; absolument, parler à tort et à travers », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent le sens de « chanter » comme vieux, même s’ils n’illustrent cet emploi d’aucun exemple pris chez des écrivains des XIXe et XXe siècles.

Le dégoisement quand il est le fait d'oiseaux est source de beauté ou de plaisir; quand il vient des humains, il suscite désagrément ou dégoût. La parole est sans doute le propre de l'homme, mais souvent les hommes bavards feraient mieux de se taire pour ne pas trop dégoiser. 

 

 

 

04 septembre 2010

Malvenue à Joseph

 

 

Réponse parodique à la Canadienne qui, dans Le Monde, écrit en français langue étrangère

 

 

 

Joseph, tu n’es pas le bienvenu en France. Quand tu es venu au monde, le visage de tes parents, de ta sœur et de tes deux frères s’est éclairé de bonheur ; tu as fait la joie de tes grands-parents et de quelques-uns de tes arrière grands-parents encore en vie. Tu es né Français de parents français ; tes parents sont nés Français de parents français ; tes grands-parents aussi, et ainsi de suite depuis la nuit des temps, c’est-à-dire depuis le début de l’histoire de France. Tes ancêtres étaient ouvriers agricoles ou métayers ou journaliers ou manœuvres ou tacherons ou soldats. Pendant un millénaire et demi, ils ont retourné la terre de France, embelli les paysages, débroussaillé, semé, planté, cueilli, récolté ; ou bien ils sont morts aux frontières pour faire de la France un havre de liberté dans un monde de servitude.

            Pourtant, tu n’y as plus d’avenir. Tu te prénommes Joseph, et non pas Jalil ; tu es chrétien, et non pas musulman ; tu es né Français de parents, grands-parents, arrière grands-parents français, et non pas, comme l’impose la norme parfaite et le voudrait la Canadienne qui écrit en français langue étrangère, de parents tunisiens, canadiens, bulgares, hollandais, etc. etc. etc. Il n’y a plus de terre sur cette terre pour des enfants comme toi, plus d’asile possible, plus d’exil, plus de repli, plus de havre. Un jour, tu seras humilié, parce que tu ne t’appelles pas Jalil ; ou battu à mort pour un regard ou parce que tu ne courbes pas l’échine, que tu ne baisses pas la tête, que tu ne rases pas les murs ; ou lapidé, parce que, pendant le mois de ramadan, qui n’existe pas dans ton calendrier, tu jeûnes la nuit et non la journée ; ratonné, parce que tu auras traversé par mégarde un quartier islamique ou une ville placée sous la coupe de l’islam et qui n’aura plus rien de française ; ou égorgé, parce que tu manges encore de la charcuterie.

Dans quinze ou vingt ans, tu seras livré aux barbares.

Pendant des siècles, tes ancêtres ont accueilli des étrangers qui ont trouvé en France dignité, prospérité, liberté. En échange de quoi, ils ont été remerciés par des effusions de gratitude infinie. Tu te satisferais d’indifférence polie. Mais au lieu d’un zeste de politesse, tu as droit à la haine. Sans cesse, tu es dénoncé. Ce qui t’est reproché, c’est d’être Français, c’est-à-dire d’être d’une sous-race, inférieure et sans valeur, et par tous les Jalil de la Canadienne. Les ancêtres de Jalil ont vécu comme des nababs grâce aux razzias ; ils ont prospéré de la vente des biens razziés, ces biens étant des hommes, des femmes, des enfants ; et c’est toi, dont les ancêtres étaient paysans, qui es accusé de descendre de trafiquants d’esclaves. En moins d’un siècle, les ancêtres de la Canadienne ont tué des centaines de milliers d’Algonquins, de Cris, de Hurons, de Mohicans, etc. à qui ils ont volé terres, paysages, maisons, droits de vivre. Ce que la Canadienne appelle de ses vœux, c’est la répétition en France des crimes commis au Canada : mépris de tous les autochtones et de tous les Joseph de France, nettoyage ethnique, extermination des indigènes, génocide des indiens, et cela avec l’aide des Tunisiens, de l’islam, des musulmans fous furieux.

Ton avenir, Joseph, est de devenir l’esclave des Jalils de la Canadienne. Je suis sûr que tu maudiras ceux qui t’ont condamné à cette existence d’humiliation.

 

 

15:57 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, france, société

31 août 2010

Salir, saleté, salissure, souillure, tache, flétrissure, honte, etc.

 

 

 

 

Ces grands mots fleurissent dans les discours des politiciens, journaleux, (socio) cultureux, associateux, etc. – ces dominants qui ont seuls « la liberté de communiquer leurs opinions ou leurs pensées », liberté garantie pourtant depuis 1789 à tous les citoyens. On entendait jadis, il y a plus d’un demi-siècle, ces mêmes réprobations vertueuses dans les prônes des dévots ; aujourd’hui, elles se bousculent dans les bouches politiciennes, médieuses, cultureuses, etc. Elles étaient propres au clergé catholique ; elles sont propres au clergé cathodique. Le L est devenu D. Seule une lettre a changé, mais elle n’est pas écarlate. Ces mots qui dénotent la bonne conscience replète appartiennent à ce vocabulaire moralisateur que l’on croyait incompatible avec la démocratie. Ce sont, entre autres mots, salir, saleté, salissure, souillure, honte, tache, etc. Sarkozy, clame Mme Aubry, « salit la République » (faut-il écrire République ou république ?) ; Sarkozy a couvert d’une tache le drapeau français ; Mme Aubry a vécu un été de honte à cause de Sarkozy ; la France a été salie, etc. Ah bon ?

Examinons cela.

M. Sarkozy a le courage de se porter candidat à des mandats électifs ; M. de Villepin n’a jamais manifesté ce courage. De M. Sarkozy, on peut penser ce que l’on veut, mais il est difficile de lui reprocher de bouder l’exercice de la démocratie. M. de Villepin s’est toujours défié de l’exercice de la démocratie. M. Sarkozy a été ministre après avoir été élu à plusieurs reprises maire et député. M. de Villepin été Ministre des affaires étrangères et Premier ministre sans avoir été élu. Si l’un des deux souille le drapeau tricolore, ce n’est pas Sarkozy, c’est Villepin, pris la main dans le pot de confitures de manipulations de listes bancaires.

Pendant quatorze ans, la France a eu pour chef de l’Etat un ancien pétainiste, collabo convaincu et résolu, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, héraut des guerres coloniales, grand coupeur de têtes pendant quinze mois entre 1956 et 1957, inventeur de la procédure mort-née de « flagrant crime ». Chaque jour, de mai 1981 à mai 1995, il a souillé, sali, flétri la République, le drapeau tricolore, la France. Non seulement Mme Aubry n’a jamais été incommodée par les odeurs pestilentielles que dégageait alors l’Elysée, ni gênée par la saleté, l’ordure, les flétrissures, dont son père profitait. Sans ce chef de l’Etat, elle n’aurait jamais été ni député, ni maire, ni ministre.  

M. Sarkozy n’est sans doute pas un grand homme politique, mais il est relativement propre. S’il est le Mal en personne, Satan, le Diable, le Démon, c’est qu’il est fils d’immigré et qu’il a, comme Léon Blum, des ancêtres juifs. En 1936, Léon Blum était déjà accusé de salir la France. Nihil novi sub sole.

 

 

 

27 août 2010

Roms et manouches

 

Romano et romani, romanichel, tzigane, zingaro et zingari et même zingara, bohémien, égyptien, gitano, gitana, gitan, manouche et le dernier né : rom

 

C’est un casse-tête et une source d’embrouilles que de nommer les populations, nomades ou non, établies en France et en Europe, qui sont dites « rom » ou « gens du voyage » en novlangue bien pensante. Un simple écart de langage, du type baraquoin ou voleurs de poules, et hop, ni une ni deux, ou plutôt eins zwei drei comme dans la France occupée,  vous voilà collé au poteau : pardon, mis au pilori antiraciste. Outre les noms cités ci-dessus, ces populations ont été appelées au cours des siècles cigain, cingre, singuane, cingle, cingane, cingari, zingane, zingre, gitain, tchingari. Voilà de quoi donner le tournis et des occasions innombrables de tourner cent fois sa langue dans sa bouche avant même de se risquer à émettre le moindre son, comme s’il était tabou de nommer ces hommes et ces femmes. Ils ont un nom variable, changeant, fluctuant ; et en plus il est interdit de leur donner un nom ou de les nommer par quelque nom que ce soit. Il y aura toujours un censeur ou un inquisiteur pour vous remettre dans le droit chemin ou la bonne voie, laquelle se dit en arabe charia. Les « roms », c’est comme Iahvé : il n’est pas recommandé de dire leur nom.

Les dictionnaires portent les traces – en NLF les « stigmates » - de ces hésitations. Ce qui a longtemps suscité l’intérêt des autochtones (comprendre : les Français), c’est l’origine de ce ou ces peuple(s). Aujourd’hui, les savants, en se fondant sur une comparaison entre le romani tschib (ou « langue des tziganes ») et les diverses langues d’Europe et d’Inde, ont acquis la certitude (cette certitude est « leur », ce n’est pas celle d’Arouet, qui est sceptique en tout) que ces populations sont originaires du nord de l’Inde : « peuple nomade, vivant de petits métiers, originaire du nord de l’Inde, et répandu en Europe aux XVe-XVIe siècles après de longs périples à travers le Proche-Orient », « peuple originaire de l’Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade », Trésor de la langue française, 1971-94 ; « membres d’une tribu vagabonde que l’on croit venue de l’Inde, et qui se rattache, par son langage, à la famille sanskrite », Barré, 1842, Complément au DAF ; « (la) langue des tzingaris (…) parait être un dialecte indien très corrompu », « ces peuples, sorte de parias, sont venus originairement de l’Indoustan », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77. Or, les Français des siècles classiques n’étaient pas des linguistes. La responsabilité en incombe peut-être au sanscrit, langue sacrée et archaïque de l’Inde, qui n’a été découverte et étudiée qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce qui a fondé la grammaire comparée des langues indo-européennes ou, pour parler comme les Allemands, indo-germaniques ou aryennes. Les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus versés que leurs ancêtres dans cette linguistique-là. Naïvement ou plutôt empiriquement, ces ancêtres pensaient que ce peuple nomade était originaire de Bohême : « Les Bohémiens, ainsi nommés parce qu’ils venaient de Bohême, lorsqu’ils parurent pour la première fois en France (1427, en 1467 selon les auteurs du TLF), sont appelés Roma, Kola ou Sinte dans l’Orient, Zigeuner en Allemagne, Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gipsy en Angleterre » (Barré, 1842) ; « membre de tribus vagabondes que l’on croyait originaires de Bohême » (TLF, 1971-94) ; « vagabonds que l’on croyait originaires de la Bohême et qui errent dans beaucoup de pays, disant la bonne aventure, exerçant diverses industries » (DAF, 1879) ; « ainsi dits parce qu’on croyait qu’ils venaient de la Bohème » (Littré, 1863-77) ; ou encore que ce peuple était originaire du Proche-Orient ou d’Egypte : « Egyptien, vieilli, celui, celle qui est membre de tribus nomades qu’on croyait originaires d’Égypte » (TLF) ; « les mots (tzigane, gitan et autres) font référence à l’Égypte, pays que l’on croyait alors berceau de ce peuple » (TLF) ; « Les Gitanos sont appelés aussi Bohémiens ; suivant les uns, ils descendent des anciens Maures ; suivant d’autres, dont l’opinion a été confirmée par la linguistique, ils appartiennent à la race hindoue » (Barré, 1842) ; ou bien, tout simplement, ils reconnaissent leur ignorance : « (Tzigane) se dit d’une race nomade d’origine inconnue » (DAF, 1932-35).

Pourtant, aucun des noms par lesquels ce ou ces peuple(s) sont désignés depuis quatre ou cinq siècles n’est un terme de mépris. Ils sont parfaitement honorables. Tzigane, déformation d’égyptien, est un emprunt à l’allemand ou au russe ; zingari, zingaro, zingaro est un emprunt à l’italien, « tzigane » ; bohémien est dérivé du nom propre Bohême ; Egyptien d’Egypte ; gitan est un emprunt à l’espagnol gitano, déformation d’egiptano ; romanichel (attesté au début du XIXe siècle) est un mot de la langue des tziganes d’Allemagne signifiant « peuple des tziganes », composé de romani, « propre aux tziganes », et de tchel, « peuple, race » ; romani est un adjectif de la langue des tziganes qui signifie « propre aux roms », les tziganes se désignant eux-mêmes par ce dernier nom ; manouche est un mot tzigane qui signifie aussi « homme ».

Certes, les définitions des anciens dictionnaires ne sont pas toutes flatteuses : « (bohémien) désigne une sorte de gens vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse » (DAF, 1740). Ces préjugés, assez flatteurs à dire vrai puisque les académiciens reconnaissent des talents à ces vagabonds (« dérobant avec adresse » : il n’est pas donné à tout le monde de voler son prochain sans que ce dernier s’en rende compte – il n’y a plus que les politiciens aujourd’hui qui sachent le faire), disparaissent du Dictionnaire de la langue française de Littré : « Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure : on leur donne aussi le nom d’Égyptiens et de Zingaris » (la dernière trace de mépris se loge peut-être dans bandes) et du Trésor de la langue française (1971-94, autre monument du progressisme moral) : « Usuel, membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure » (campement, roulotte, troupe de bohémiens ; synonymes bohême, romanichel, tzigane, etc.). Ils ne volent pas, ils travaillent, comme tout un chacun – sauf ceux qui chôment. En bref, circulez, braves gens, il n’y a rien à leur reprocher.

Tous ces noms bien formés et riches de sens ont une histoire ; ou, plus exactement, ils disent une histoire, qui est ce qu’elle est, imparfaite comme toute histoire, singulière, attachante, et les relations difficiles ou agitées qui opposent, depuis la nuit des temps, les peuples nomades aux peuples sédentaires. Quoi qu’il en soit, cette histoire n’a rien des contes de fées ou du monde enchanté des bisounours que les bien pensants voudraient que soit désormais l’histoire. C’est sans doute ce qui explique que ces mots soient interdits et que, à cause des tabous, de la censure, de l’épuration terminologique, ils aient été remplacés par le sinistre et crétin gens du voyage (Jean Duvoyage ?) et le non moins sinistre rom. Ce dernier est certes un mot de la langue des tziganes et autres romanos, ce qui a sans doute poussé les dévots à l’adopter au détriment des vieux mots français et européens, en vertu de la loi non écrite et qui n’est pas universelle qui veut ou qui voudrait que l’on nommât les peuples par le nom qu’eux-mêmes se donnent. On ne dit plus lapons ni esquimaux, mais Inuits (avec un I majuscule), plus mahométans, mais musulmans, plus tziganes ou bohémiens, mais roms. Cette règle s’arrête aux Allemands ou aux Anglais. Ils se disent Deutsch, on les dit Allemands ; ils se disent English ou British, on les dit Anglais ou Britanniques, etc. Va comprendre, Charles.

Pour ce qui est de rom, le problème n’est pas la forme, mais le sens qu’a ce mot dans la langue des tziganes. Il signifie « homme », comme manouche. Oui, ces peuples se désignent fièrement, et même arrogamment, par le mot qui signifie « homme » ; ce qui implique que, dans l’esprit de ceux qui se désignent ainsi, les autres – ceux qui ne sont pas de leur peuple, race, ethnie, histoire et tout ce que l’on voudra d’autre – sont au mieux des sous-hommes, au pis des animaux. Si les Français décidaient de se nommer hommes, les cris d’indignation, poussés par les commissaires politiques, les auraient sans doute rendus sourds avant qu’ils ne mettent leur projet à exécution. Autrement dit, rom et manouche exaltent une lignée, une ethnie, une race, un peuple. Ils sont les über alles de sinistre mémoire. Pourtant, ces tares « nauséabondes », pour parler en NLF bien pensante, n’ont pas dissuadé les dévots de les imposer (il n’est pas un seul politiqueux ou cultureux ou conscienceux qui ne dise pas ce sésame ouvre-toi) pour remplacer les vieux et beaux mots bohémien, égyptien, gitan, tzigane, romanichel… La condamnation de la fierté raciale est à géométrie variable. Tout dépend de la race de celui qui exalte la fierté de sa race.

 

22 août 2010

Post - (préfixe)

 

Ce préfixe, qui est en latin une préposition de sens temporel et signifiant « après », est l’un des plus productifs qui soient dans la nouvelle langue française. Dans l’ancienne langue, il était rarement employé ; il est vrai que l’on formait alors des mots nouveaux par emprunt aux différentes langues européennes : latin, italien, espagnol, provençal, gascon, etc. Les lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles ne recensent que trois exemples : Richelet (1680), postcommunion : « (Terme d’Eglise) sorte de prière que le peuple chante après la communion du prêtre » ; Furetière (1690), post-brachiale : (à propos de métacarpe : partie du squelette qui contient quatre os de la paume de la main, situés entre ceux du poignet et ceux des doigts) on l’appelle aussi avant-poignet, et c’est ce qui forme la paume de la main ; les Latins l’appellent post-brachiale » ; les académiciens (DAF, 1762), post-scriptum : « Mot pris du latin (qui) se dit de ce qu’on ajoute à une lettre après la signature et qu’on marque en abrégé par ces deux lettres, P.S. ».

Le succès de post, qui est en fait un triomphe, commence au XIXe siècle, évidemment, siècle de la NLF s’il en fut, pendant lequel sa vitalité a été très forte, pour exprimer la position relative d’un objet quelconque dans l’espace ou dans le temps, en opposition avec pré - et signifiant « qui est situé à la suite de ou en arrière de quelque chose » (postface, postposition, postposer, post-palatale, postverbal, etc.) ou « qui se produit à la suite de quelque chose » (postcommunion, postdate, post-cure, post-romantisme, postsynchroniser, postopératoire, postscolaire, post-révolutionnaire, etc.).

Un morphème aussi successfull ou aussi « tendance », pour parler comme ceux de la com, ne pouvait que servir à former des concepts « tendance » - postmarxistes bien sûr, tendance Groucho. Citons-en quelques-uns : postmoderne et postmodernité, post-histoire, post-démocratique, post-marxisme (ce qui fait verser des torrents de larmes aux orphelins de la Bête) et deux « incontournables » postcolonial et post-colonialisme. Ces forgeries sentent et même puent l’artifice verbal, le factice, l’opportun, la frime, le fric (à gogo), la tendance du jour, la tartufferie, la volonté de cacher, l’abus de sens, la cupidité, le concept frelaté « made in China » ou « made in officines marxistes à la dérive », poudre aux yeux, orviétan, perlimpinpin, etc.

La doctrine du post-colonialisme émane de ressortissants de pays qui étaient, il y a plus d’un demi-siècle, inclus dans des empires européens (les "colonies"), ces ressortissants s’étant établis aux Etats-Unis ou dans les divers pays qui forment l’Europe pour paresser à plus de dix mille euros par mois dans le confort, parfois aux crochets des peuples appauvris ou miséreux d’Europe, singeant de fait ceux qui ont ou auraient colonisé le pays de leurs parents ou grands-parents. Le post-colonialisme ne présente que des avantages. Il développe les réflexes verbaux attendus et convenus, mille fois assénés, qui ont nom altérité, victimisation, imputation sans fin de crimes sans nom, absence de frontières, du moins dans la seule Europe (ailleurs, dans les pays d’origine, des frontières il y a, et infranchissables), etc. Qu’il soit post ou pré ou contemporain, c’est toujours du colonialisme. Il revient à accuser de crimes imaginaires un pays ou des pays qui ne commettent plus ces crimes depuis x années, dont les habitants actuels sont innocents, pour la plupart d’entre eux, des crimes qui leur sont imputés, ou de pays qui ont payé pour les crimes commis jadis. La posture de victimes éternelles paie : à nous les £, les $, les € et autres monnaies sonnantes et trébuchantes, à nous l’oseille, le fric, le flouze, à nous les comptes en banque sans cesse approvisionnés, à nous la belle vie, à nous les jolies indigènes, vahinés et moukères du Nord, etc. L’histoire coloniale est close ; le post-colonialisme en fait une essence éternelle qui, comme la manne du désert, va entretenir ses propagandistes jusqu’à la fin des temps ou jusqu’au remake de la Libération de 1944.

Outre l’argent, la doctrine présente l’avantage de cacher le colonialisme hideux qui, peu à peu, s’établit ici et maintenant. La France postcoloniale est le masque qui occulte la vraie réalité : la France colonisée. On l’accuse de post-colonialisme de peur que la vérité n’apparaisse dans la lumière des mots ; elle est dite postcoloniale pour que la réalité de pays colonisé soit à jamais cachée.

 

23 juillet 2010

Nouveaux euphémismes

 

 

C’est le latiniste Du Marsais qui, en 1730, dans Des tropes, a emprunté ce mot au latin, lequel l’avait emprunté au grec (« emprunté, par l’intermédiaire du bas latin euphemismus, du grec euphêmismos, de même sens, de eu-, « bien », et phêmê, « présage, parole », in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication), et l’a introduit dans la langue française, pour remplacer la très ancienne expression, désuète au XVIIIe siècle, de nom mis en propice : « L’euphémisme est une figure par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées » (Des tropes). Le mot entre dans les dictionnaires plus tard, d’abord dans la cinquième édition (1798) du DAF : « Adoucissement d’expression, par lequel on voile des idées désagréables, ou tristes, ou déshonnêtes, par d’autres plus agréables, plus douces, ou plus honnêtes, qui laissent deviner les premières » (même définition, à quelques détails près, en 1835, en 1879, en 1932-35, alors que, dans la neuvième édition, le terme est défini comme étant propre à la rhétorique : « Figure de pensée et de style par laquelle on atténue l’expression de faits ou d’idées considérés comme désagréables, tristes, effrayants ou choquants » ; on dit par euphémisme : « l’exécuteur des hautes œuvres » pour « le bourreau » ; « il est bien fatigué » pour « il va très mal » ; « probité douteuse », « goût contestable », « avoir des démêlés avec la justice » sont des euphémismes), puis chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui le définit sommairement : « Figure de rhétorique qui consiste dans l’adoucissement d’un mot dur ». L’article du Trésor de la langue française (1971-94) est un peu moins sommaire que celui de Littré (« figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l’expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant »), mais il n’y est pas fait état de la multiplication, quasiment à l’infini, des euphémismes dans la nouvelle langue française dès qu’il faut traiter de questions sociales, sinon dans cet exemple : « Le terme inadapté est un euphémisme qui abrite les diverses catégories de déficients physiques, d’arriérés mentaux, de déséquilibrés psychiques » (1960).

En revanche, Du Marsais consacre dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) une longue analyse à l’euphémisme, qui tient, du moins dans cette analyse-ci, d’un processus propre à l’inconscient : « Figure par laquelle on déguise à l’imagination des idées qui sont ou peu honnêtes, ou désagréables, ou tristes, ou dures; et pour cela on ne se sert point des expressions propres qui exciteraient directement ces idées. On substitue d’autres termes qui réveillent directement des idées plus honnêtes ou moins dures ; on voile ainsi les premières à l’imagination, on l’en distrait, on l’en écarte ; mais par les adjoints et les circonstances, l’esprit entend bien ce qu’on a dessein de lui faire entendre. Il y a donc deux sortes d’idées qui donnent lieu de recourir à l’euphémisme. 1°. Les idées déshonnêtes. 2°. Les idées désagréables, dures ou tristes (…) ». Du Marsais esquisse une brève histoire de l’euphémisme et analyse l’usage que les Romains en faisaient : « Les personnes peu instruites croient que les Latins n’avaient pas la délicatesse dont nous parlons ; c’est une erreur. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons quelquefois recours au latin pour exprimer des idées dont nous n’osons pas dire le nom propre en français ; mais c’est que, comme nous n’avons appris les mots latins que dans les livres, ils se présentent en nous avec une idée accessoire d’érudition et de lecture qui s’empare d’abord de l’imagination ; elle la partage ; elle l’enveloppe ; elle écarte l’image déshonnête et ne la fait voir que comme sous un voile. Ce sont deux objets que l’on présente alors à l’imagination, dont le premier est le mot latin qui couvre l’idée obscène qui le suit... Il en était de même à l’égard des Grecs et des Romains : les honnêtes gens ménageaient les termes, comme nous les ménageons en français, et leur scrupule allait même quelquefois si loin que Cicéron nous apprend qu’ils évitaient la rencontre des syllabes qui, jointes ensemble, auraient pu réveiller des idées déshonnête… »

Les auteurs de dictionnaires sont discrets, prudents et peu prolixes sur l’euphémisme, se contentant d’expliquer le mot sans analyser ce qu’il désigne. La morale interdit d’user en public de mots grossiers. Or les modernes sont libérés : ils sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire en public bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait plus compris que des quelques lecteurs de Proust. Pourtant, l’euphémisme n’a pas été aboli, il a seulement été déplacé. Exclu du sexe, de la politesse, du corps, des fonctions naturelles, il a fait de la société sa forteresse. Il y règne en maître absolu. Les réalités sociales, telles les crimes, la misère, le vandalisme, la faim, le chômage, l’exclusion, etc., dont la recrudescence pourrait être opposée à ceux qui avaient promis de les changer ou de les éradiquer, ne sont plus nommées par les noms justes et reçus par l’usage, mais elles sont cachées. Si elles étaient dites, elles feraient tache.

Ce qui fait l’euphémisme moderne, ce n’est pas la nécessité d’user de paroles adoucies, mais la volonté de ne pas dire ce qui est, comme l’écrit Du Marsais dans L’Encyclopédie au sujet de Quintilien : « Quintilien est encore bien plus rigide sur les mots obscènes ; il ne permet pas même l’euphémisme, parce que malgré le voile dont l’euphémisme couvre l’idée obscène, il n’empêche pas de l’apercevoir. Or il ne faut pas que, par quelque chemin que ce puisse être, l’idée obscène parvienne à l’entendement. Pour moi, poursuit-il, content de la pudeur romaine, je la mets en sûreté par le silence ; car il ne faut pas seulement s’abstenir des paroles obscènes, mais encore de la pensée de ce que ces mots signifient ». Autrement dit, Quintilien, parce qu’il jugeait que l’expression adoucie laissait entrevoir beaucoup de choses des réalités désagréables, a interdit d’employer cette même expression de peur que n’arrivent à la conscience les réalités gênantes ou choquantes ou odieuses. Or, c’est là-même la question de l’euphémisme moderne.

Dans l’euphémisme « classique », les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans l’euphémisme moderne, il est fait interdiction aux hommes de dire ces réalités, telles qu’elles sont. « Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister » (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Il y a trente ans ou plus, les « penseurs » attitrés du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, les pontes de l’Université et du CNRS, tous ou quasiment tous, rêvaient de changer le monde, la vie, la société. On ne changera pas la France, pensaient-ils, en fusillant les Français. Il faut d’abord changer leur âme. Dans quel lieu autre que l’école peut-on changer l’homme ? On a donc changé l’école pour forger l’homme nouveau. Trente ans plus tard, les résultats sont éloquents : on a l’homme primitif, celui des cavernes, de la jungle épaisse, des forêts vierges, ou le barbare sanguinaire. La société nouvelle qui émerge n’a rien de l’utopie espérée, mais elle a tout des sociétés archaïques, avec leur litanie de crimes, viols, coups et blessures, insultes sexistes et racistes, rackets, vols, agressions, loi du plus fort ou du plus brutal, racisme primaire et viscéral, haine sans limite vouée aux autochtones, etc. On comprend que ceux qui ont imposé, souhaité, approuvé cette révolution ou leurs affidés ou leurs complices s’empressent d’en cacher les résultats et surtout interdisent que ces réalités-là soient dites, même par euphémisme. Ces choses-là sont trop obscènes. Il ne faut pas qu'elles parviennent à l'entendement, comme dit Quintilien. Les modernes croient être des disciples de Marx, Marcuse, Mao, Foucault, Cohn-Bendit, etc. Ils sont les enfants du sévère rhéteur qu’était Quintilien.

 

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21 juillet 2010

Lumière des livres 30

 

 

A propos de Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, roman, Nrf, Gallimard, 2008, 242 p

 

 

Le narrateur est l’arrière petit-fils de René Coty, dernier président de la IVe République, qui est devenu célèbre à compter du jour de 1958 où il a renoncé à ses fonctions pour que le général De Gaulle accède à la magistrature suprême, et le petit-fils du « docteur Charles », député gaulliste « social », et qui, dans la réalité, est Maurice Georges, médecin, député de Seine-Maritime de 1962 à 1967. Benoît Duteurtre a à sa disposition les ingrédients qui ont servi à écrire, aux XIXe et XXe siècles, de grandes « sagas » familiales, comme celles des Thibault, des Pasquier, des Rougon-Macquart, à savoir une famille qui a fait la une des journaux people et a eu ses années « de gloire », 1953-1958, grâce à Germaine et René Coty, bons bourgeois débonnaires, amateurs de soupe et de pot au feu, et à leurs neufs petites-filles, sages et bien comme il faut, souvent photographiées à l’Elysée ; une lignée, qui va du fondateur à l’arrière petit-fils écrivain et des destins divers et contraires ; une grande et belle maison de vacances, La Ramée, avec parc arboré et vue sur l’océan, où se réunit la famille en juillet en août et où la branche parisienne reçoit la branche havraise ; un lieu, Etretat, sur la côte normande, renommé pour son eau froide, ses plages de galets, ses falaises, ses deux portes, son aiguille, un « site remarquable », dont la photo illustre depuis plus d’un siècle dans tous les livres de géographie la beauté des paysages de France, villégiature qui a été fréquentée par des artistes et des écrivains, Maurice Leblanc, Maupassant, Proust, Boudin, Monet et les impressionnistes, venus de Sainte-Adresse, toute proche ; une classe sociale, la bourgeoisie catholique de province, qui peu à peu se délite et à la déchéance de laquelle le narrateur assiste. Benoît Duteurtre aurait pu écrire un grand roman familial et bourgeois, attendu et convenu. Il a écrit un « roman » « politique », politique, non pas au sens où il célèbrerait l’engagement stupide, classe contre classe, dominés contre dominants, front contre front, usw. et où il ferait le portrait de politiciens retors, mais un roman de civilisation, au sens où dans ce roman, sont représentés l’essence d’une civilisation et son lent dépérissement, la civilisation de la bourgeoisie catholique pratiquante, attachée à la vieille loi morale qui, alors, semblait de tout temps et de tout lieu, sociable, débordant de bonne volonté et nourrie des meilleurs intentions qui soient au monde, avec messes, manécanteries, associations familiales, actions de charité. Ce qui fait l’objet de ce roman, ce sont des modes de vie, des sensibilités, des façons d’être, faites de légèreté, de quant à soi, de courtoisie, d’agrément, de politesse, de générosité, de beau langage, de tenue ou de savoir se tenir.

Cette civilisation méprisée est décrite par les modernes avec des quolibets ou beaucoup de condescendance. Les catholiques eux-mêmes, sans doute pour expier l’imaginaire faute d’être ce qu’ils sont, l’ont reniée dans les années 1960 et 1970, comme Benoît Duteurtre le raconte avec justesse et beaucoup de retenue dans le chapitre II, de la page 57 à la page 101, chapitre qui est justement intitulé « la fin du christianisme ». De cette bourgeoise à l’agonie, le narrateur se détache dans ses années lycée (les années 1970), abandonnant la manécanterie, l’aube de chœur, le chant grégorien, la messe pour les cheveux longs, le cannabis, la musique pop ou rock, les boîtes de nuit, les soirées branchées, etc. Il n’est pas le seul à fuir ; toute la jeunesse d’Etretat, du Havre, de France l’accompagne. D’ailleurs les sages petites-filles de René Coty, celles qui jouaient dans le parc de l’Elysée, basculent dans la petite bourgeoisie, vendent tout ce que le grand-père leur a laissé, et même la grande villa familiale, et leurs propres enfants se déclassent – allant jusqu’à vivre de RMI et autres indemnités chômage ou de petits boulots. Le narrateur témoigne de ce lent dépérissement. Dans les années 1980, la drogue touche même les autochtones, enfants de commerçants et de paysans ; les villas « Second Empire » ou « Belle Epoque », dont l’entretien est trop coûteux, sont vendues aux nouveaux riches de la finance, de la spéculation et du commerce international ; les familles cessent de louer des cabines sur la plage ; les périssoires sont mises au rencart. Un nouveau public arrive à Etretat, touristes anglais ou hollandais, « jeunes » des cités du Havre, maghrébins et noirs ; les vieux rites de sociabilité estivale disparaissent aussi. Le casino se transforme en paradis de machines à sous ; Etretat se met à ressembler à toutes les agglomérations urbaines de France.

Benoît Duteurtre éprouve de la nostalgie pour ce qui tombe ou ce qui passe. Il recherche les vestiges de cette vieille civilisation qui dépérit et dont il écrit la défense et l’illustration. C’est cette civilisation qui a suscité les plus grands écrivains, les plus grands peintres, les plus grands musiciens des XIXe et XXe siècles : Baudelaire, Debussy, Proust, Maupassant, Monet, Maurice Leblanc, les plus inventifs aussi des artistes, qui restaient fidèles aux codes de la bourgeoisie tout en s’en démarquant, la bourgeoisie étant la seule classe qui produise son propre antidote pour ne pas sombrer dans la bêtise ou dans la barbarie. Zola ou Martin du Gard ont eu recours à la fiction pour raconter l’effondrement d’un monde ou d’une famille. Benoît Duteurtre parvient au même résultat sans prendre le détour de la fiction, sans intrigue, ni fable. C’est en ce sens que ce récit, qui tient de « l’autofiction » ou « fiction de soi », mérite sans aucun doute de porter la mention « roman » qui figure sur la page de couverture. Il est effectivement le roman d’une civilisation à l’agonie, qui est aussi, hélas, celle de la France.

 

20 juillet 2010

Des prétendus débats sur l'orthographe

 

 

Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. Sous ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.

Essayons d’établir quelques faits. Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. Pourtant, la typographie et l’écriture de la langue sont régulièrement décriées par les bélîtres. Elles n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.

L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne ou ce qui dépasse, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « qui va de soi » ou « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.

L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est ratiogène et source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

 

 

08:38 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, culture, france

06 juillet 2010

Quand vous entendez le mot "culture", ouvrez vos dictionnaires

 

 

 

 

 

 

Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.

En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.

C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.

 

Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».

Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.

 

Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes.

 

II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;

A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;

  1. Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;
  2. Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;
  3. Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.

B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;

  1. Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :
  2. Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…

 

Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.

Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.

Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme.

 

Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).

Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.

 

Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.

Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.

Les deux adjectifs cultuel et culturel dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.

L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social  : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.

 

Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.

 

27 juin 2010

Rutabaga

 

 

Ce mot, emprunté au suédois rotabagge ou rotabaggar, désignant un « chou-navet », est attesté à compter de 1803.

Chou-navet est dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35) : « Plante dont la racine est une espèce de gros navet chargé de quelques fibres chevelues. De ce navet part une tige qui porte des feuilles comme le chou commun. On coupe sa racine par tranches, et on la mange dans les potages, et de plusieurs autres manières ».

Rutabaga est d’abord enregistré par Barré (1842, Complément au DAF) : « (botanique) Variété de la rave » et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Plante alimentaire du genre chou, provenant du Nord ; c’est une variété de chou-navet, le brassica campestris, napo-brassica, cultivée à peu près exclusivement pour la nourriture des ruminants domestiques ; on le nomme aussi navet de Suède, chou de Suède, chou de Laponie » (exemple : « Le rutabaga exige un sol riche et un climat humide pour réussir »), avant d’entrer dans le DAF en 1879 (septième édition) : « Plante alimentaire du genre chou, originaire des pays du Nord, et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques » (1879) et « Plante du genre chou, originaire des pays du Nord et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques. On l’appelle encore Navet de Suède » (1932-35).

La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tend à la rigueur encyclopédique : « Plante crucifère bisannuelle des climats froids et tempérés, cultivée principalement pour sa racine comestible » et « par métonymie, racine à chair jaune de cette plante, servant principalement à l’alimentation animale et accessoirement à l’alimentation humaine ». La célébrité du rutabaga tient aux événements qui ont plongé la France dans l’abîme entre 1940 et 1945 et obligé les autorités d’alors à livrer au Troisième Reich en guise de tribut d’énormes quantités de denrées alimentaires, de matières premières et de travailleurs, les Français devant se rabattre sur les aliments destinés au bétail, dont les topinambours et les rutabagas, comme le rappelle Mme de Beauvoir dans Les Mandarins (1954) : « Il s'était nourri joyeusement pendant deux ans de choucroute aux navets et de rutabagas ».

 

 

24 juin 2010

Magma

 

Magma est un mot latin qui désigne le résidu d’un parfum et qui est emprunté au grec, où il a pour sens « pâte pétrie » ou « onguent ». Il est attesté en 1694 dans le Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille comme un « terme de pharmacie » : « Marc, lie des onguents et oignements » (du verbe oindre) ». Corneille ajoute que « ce mot est grec » et qu’il vient d’un verbe signifiant « exprimer, comme quand on exprime le suc d’une plante ». Les parfumeurs et pharmaciens y préfèrent les mots français fondrilles ou fondrée : « Les Grecs appellent magma la fondrée des compositions odorantes » (Du Pinet, 1566). Ce mot n’est dans aucune des huit éditions publiées (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, mais Littré l’enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dans le sens qu’y a donné Corneille : « Terme de pharmacie et de chimie, marc ou matière épaisse qui reste après l’expression des parties les plus fluides d’une substance quelconque » (« terme dérivé d’un verbe grec traduit par pétrir »).

C’est en 1879 qu’il est employé comme terme de géologie : « masse originellement fondue, qui s’épanche grâce aux éruptions volcaniques et qui donne naissance aux roches cristallines » (Minéralogie micrographique, roches éruptives françaises) et c’est en 1883 qu’il est attesté dans le sens figuré de « mélange confus » chez Pierre Loti (Mon frère Yves).

Ces divers sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Chimie), vieilli, rare au pluriel, résidu solide, pâteux ou visqueux, subsistant après l’expression, l’évaporation ou la centrifugation des parties fluides d’une substance » et « par extension, masse épaisse, agglomérat pâteux » ; « par analogie, ensemble confus d’éléments (personnes, animaux, objets) » (magma humain, de voitures, de ferraille) ; « au figuré, masse confuse, assemblage composite et inextricable d’idées, de sentiments » ; « (géologie) masse minérale pâteuse en fusion située à une très grande profondeur sous l’écorce terrestre et qui est à l’origine des roches éruptives selon certaines hypothèses » ; « (en volcanologie) masse silicatée en fusion, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre, dont les mouvements sont à l’origine en particulier des phénomènes volcaniques ».

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, les académiciens distinguent, dans l’assez long article qu’ils consacrent à magma, comme pour se faire pardonner d’avoir méconnu ce mot pendant trois siècles, trois sens : en chimie, « substance épaisse et pâteuse qui reste après l’élimination des parties fluides d’un mélange quelconque » ; en géologie, « masse silicatée en fusion, de température très élevée, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre » ; « mélange confus d’éléments divers » (magma de pierres et de boue et au figuré magma d’idées incohérentes).

Jamais un mot n’aura été mieux à même de décrire les phénomènes que l’on observe dans la France contemporaine. Dans la réalité, tout est magma : le gouvernement, la politique, les partis, les idées, les 23 Bleus, Domenech, peut-être le président soi-même, etc. Mais le mot magma, banni de la langue actuelle, ne peut donc pas désigner ce qui est réellement magma.

13 juin 2010

Si vous ne savez pas écrire, devenez prof de lettres et rédigez des pétitions pour faire se gausser les habiles

 

Des enseignants communistes ou proches du PCF ou autres partis extrémistes et membres du syndicat communiste SNES ont rédigé une pétition dans laquelle ils protestent contre le nouveau programme de littérature des classes terminales L, parce que, dans ce programme, figure le tome III des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle. Cette pétition a ou aurait été signée par mille cinq cents « profs de lettres ». C'est sans doute faire beaucoup d'honneur à ces profs que de consacrer une minute à lire leur charabia ; à plus forte raison, y consacrer une analyse de deux ou trois pages. ALJ y a lu l'acte d'accusation le plus cruel qui soit contre ce qu'est devenu l'enseignement des lettres ou de la langue ou de la littérature et contre les pétitionnaires qui dispensent cet enseignement. Le plus éclairant est d'analyser cette pétition, une phrase après l'autre.

 

Le programme de Littérature en classe de Terminale L fait, depuis la création de cette spécialité, l'objet d'un vaste consensus.

a) Littérature n'est ni un nom propre, ni un concept : il fallait écrire « le programme de littérature ». Il en va de même de l'adjectif et nom terminale : « classe de terminale », ou mieux « classe terminale » et non « classe de Terminale » ; et plus bas « champ des lettres » et non « champ des Lettres ».

b) Dans « depuis la création de cette spécialité », cette ne peut référer qu'à littérature. Or, la spécialité en question existe depuis au moins vingt-cinq siècles, puisque dans les écoles d'Athènes était enseigné Homère. Quand a-t-elle été créée ? Il y a 30 ou 40 siècles ? Plus encore ? Depuis que les hommes racontent des histoires ou inventent des mythes ? Depuis qu'ils parlent ? Deux millions d'années ? Il aurait fallu écrire plus humblement : « depuis qu'un enseignement de littérature a été inscrit au programme des classes terminales littéraires ».

c) On apprend que ce programme est établi par cinq ou six inspecteurs généraux. S'il y a « consensus », il n'existe qu'entre eux. Il ne saurait donc être « vaste ». De plus, on ne peut se prononcer sur la réalité de ce consensus que si l'on dispose des comptes-rendus des réunions au cours desquelles le programme a été établi - ce qui n'est pas le cas.

d) La préposition en est employée improprement. Il aurait fallu écrire le programme de littérature des classes terminales.

 

Il a permis à des milliers de futurs étudiants en sciences humaines de découvrir d'indiscutables chefs-d'œuvre, qui ont tous marqué l'histoire des lettres françaises et européennes - qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées : Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot...

a) (Le programme) « a permis » : le programme ne donne aucune autorisation. Il aurait fallu écrire : « ainsi, des milliers de futurs étudiants ont découvert... », ou « grâce à ce programme, des milliers d'étudiants ont découvert... ».

b) Les « chefs-d'œuvre » sont cités : ce sont « Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot... » Il est plaisant d'apprendre qu'un « professeur de lettres » tient Sophocle pour un livre.

c) « Qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées... » Ce que ce professeur de lettres glane, ce n'est pas une liste, ce qui n'aurait aucun sens, compte tenu évidemment de ce que signifie le verbe « glaner », mais des noms. La liste n'est pas glanée, elle n'est pas non plus glanée « au hasard », mais les noms cités se trouvent à côté d'autres noms dans les programmes des années antérieures.

 

Et cette année, donc ! Homère, Pascal, Laclos, Beckett : quatre heures hebdomadaires ne sont pas de trop pour servir et faire savourer à nos élèves un tel festin. Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature !

a) Un éminent linguiste, un peu allumé à dire vrai, tient le point d'exclamation pour le marqueur qui caractérise l'idéologie d'extrême-droite. Peu importe l'extrême-droite ou l'extrême-gauche, l'emploi qui en est fait dans cette phrase est abusif, comme il est abusif dans ces phrases : « Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! »

b) « Ces heures seront réduites à deux heures ». Ce ne sont pas les heures qui sont réduites : dans les nouveaux programmes, elles comptent 60 minutes. Mais c'est l'horaire hebdomadaire consacré à la littérature qui est ramené de quatre heures à deux heures : il fallait écrire « l'horaire hebdomadaire est ramené de quatre à deux heures ».

c) Les métaphores aventurées. Le festin étant un repas de fête, on ne savoure pas un repas, mais les plats qui sont servis au cours de ce repas.

d) « La réforme du lycée prétend revaloriser la filière L ». La réforme ne prétend rien ; ce sont les concepteurs de cette réforme qui ont ou avaient ou auraient l'intention de revaloriser la « filière L », laquelle, faut-il le préciser, commence en classe de seconde.

e) « Quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! ». On peut se demander sur quoi porte cette exclamation indignée, sur le texte de la pétition qui donne une piètre image des « profs de lettres » ou sur l'enseignement qu'ils dispensent dans leurs classes.

 

Quant au programme de l'an prochain... la simple juxtaposition des noms d'auteurs fait déjà croire à un canular.

a) En bonne syntaxe, la proposition après « quant au programme » aurait dû commencer par « il » ou par « celui-ci », « quant à » indiquant le sujet ou le thème que le rédacteur a choisi d'aborder ou de traiter.

b) Ce n'est pas la juxtaposition des noms, c'est-à-dire le fait que ces noms soient placés les uns à la suite des autres, qui peut faire croire à un canular, mais l'hétérogénéité dont ces noms sont porteurs ou le fait que trois des quatre œuvres datent du XXe siècle et qu'elles ne constituent pas un programme équilibré.

c) On peut se demander quel est le sens de « déjà ».

d) En effet, la pétition est un canular.

 

Les élèves auront à étudier, pour remplacer les Pensées de Pascal sous l'entrée « Littérature et débat d'idées », le tome III des Mémoires de guerre du général de Gaulle, et, pour se substituer aux Liaisons dangereuses dans la thématique « Langage verbal et image », Tous les matins du monde le roman de Pascal Quignard et son adaptation par Alain Corneau. Au total donc : de Gaulle, Beckett, Homère, Quignard.

a) Dans les classes de cours moyen d'autrefois, on (les maîtres et les élèves) apprenait que le sujet d'un verbe à l'infinitif (dans la phrase ci-dessus : « pour remplacer ») doit être le même que celui du verbe dont dépend l'infinitif. Ceux qui « ont à étudier » seraient donc ceux « qui remplacent » ou ceux « qui substituent ». Bien entendu, comprise ainsi (mais c'est ce qu'exprime la syntaxe), la phrase est absurde. Il aurait fallu écrire : « les élèves auront à étudier, à la place des Pensées..., le tome III des Mémoires de guerre » ; ou « les élèves auront à étudier les Mémoires, œuvre qui remplace les Pensées de Pascal »

b) « Au total donc » : il n'y a pas de « total » là-dedans.

 

Que dire d'abord du déséquilibre qui consisterait à étudier trois œuvres du second XXe siècle la même année, assortie d'une Odyssée distante de vingt-cinq siècles ? Cette sorte de trou de mémoire pédagogique serait déjà, en soi, un motif d'inquiétude, quand bien même on aurait choisi Proust et Soljenitsyne pour côtoyer Beckett. Or c'est Charles de Gaulle qui est choisi.

a) Le conditionnel est inutile : le déséquilibre consiste, et non pas consisterait.

b) Il y a une faute d'accord au participe passé employé comme adjectif assortie, qu'il fallait mettre au pluriel : « trois œuvres assorties ».

c) On ne connaît pas la date de composition de l'Odyssée, mais il y a une certitude : cette œuvre est largement antérieure au Ve siècle avant notre ère ; elle date, semble-t-il, du VIIIe siècle - sans doute de la fin du VIIIe siècle. Elle est donc « distante », comme il est écrit dans le charabia de la pétition (les profs de lettres expriment la distance en siècles), de vingt-huit siècles. On objectera que 25 ou 28, c'est kif kif bourricot et que, comme l'Odyssée est étudiée dans une traduction en français moderne, on peut estimer qu'elle est contemporaine a vista de naz des élèves actuels.

d) « Cette sorte de trou de mémoire ». Les rédacteurs de la pétition ne croyaient pas si bien dire. Ce « trou de mémoire » réfère sûrement aux vingt-cinq siècles confondus avec les vingt-huit siècles de la chronologie.

 

 

On ne peut imaginer que dans le champ des Lettres, quiconque, quel que soit son statut, d'inspecteur à professeur, ait pu cautionner un tel choix. D'où vient donc une telle décision ?

a) L'emploi de l'article un suivi du déterminant tel et d'un nom relève de la syntaxe anglaise : « Such a decision, such a choice ». En français, on emploie le démonstratif : « cautionner ce choix » et « d'où vient cette décision ».

b) Les lettres ne forment pas un « champ », sauf éventuellement, par métaphore, un « champ de recherche ». Mais ce n'est pas le cas dans la pétition.

c) Une des deux occurrences de l'auxiliaire de modalité pouvoir est de trop ; quiconque est mis improprement pour quelqu'un. Il aurait fallu écrire : « on ne peut pas imaginer que quelqu'un, quel que soit son statut, ait cautionné ce choix » ; ou « on n'imagine pas que quelqu'un ait pu cautionner ce choix ».

d) Des quatre occurrences de donc dans cette pétition, il n'y en a pas une qui soit justifiée, sinon par la volonté de la pétitionnaire de courir à la conclusion avant même d'avoir établi les faits.

 

Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline.

a) Ou bien le rédacteur de la pétition n'a pas relu ce qu'il écrit, ou bien il est trop sot pour comprendre la stupidité de ce qu'il écrit : De Gaulle n'est pas proposé aux élèves, c'est l'étude d'une de ses œuvres qui leur est imposée.

b) On ne sait ce que signifie « discipline » : ou bien la discipline qu'un maître impose aux élèves de sa classe, ou bien les connaissances qu'il enseigne. « Proposer aux élèves quelque chose », c'est effectivement une négation de l'autorité du maître, qui ne propose pas, mais impose.

c) Pendant des siècles, des milliers de maîtres ont fait étudier La Guerre des Gaules et Histoire de la guerre du Péloponnèse, sans qu'ils aient eu le sentiment de déroger ou de nier les humanités ou de déconstruire les lettres antiques.

 

Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin.

a) Entre 1940 et 1945, Sartre et Beauvoir ont peut-être été des témoins prudents et discrets, De Gaulle non. Il n'a pas assisté aux événements, il a fait l'histoire. Les Mémoires de guerre ne sont pas un témoignage, mais des actes, des décisions, des discours, un engagement.

b) C'est évidemment de la littérature, mais c'est surtout un des rares exemples dans la littérature mondiale où la parole est action, où le discours non seulement coïncide avec l'histoire en marche, mais encore est la source de cette histoire.

 

Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d'histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? d'en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ?

a) Ce à quoi sont formés ou sont supposés être formés les professeurs de lettres, c'est aux concepts et aux méthodes de l'histoire littéraire, laquelle enseigne justement à confronter le texte à ses sources, à établir la genèse d'un texte, à faire œuvre d'historien.

b) Dans les Mémoires de guerre, De Gaulle ne fait pas œuvre de « propagande », il fait une critique des idéologies, dont le socialisme national du Reich allemand. Pour les pétitionnaires, rejeter toute concession et toute compromission avec le IIIe Reich et son führer serait faire œuvre de propagande. Voilà de belles « valeurs républicaines ».

c) Pour écrire ses Mémoires de guerre, De Gaulle s'est retiré de la vie publique ; il n'a que faire des manœuvres politiciennes de la IVe République.

 

 

Car il s'agit bien de cela : aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court ? Allons donc.

a) On se demande ce qu'est la « portée » d'un mémorialiste : la même chose que la « portée » d'une chatte ?

b) Il n'est pas obligé d'être « thuriféraire » du général (j'espère que les pétitionnaires comprennent le sens de ce mot) pour juger objectivement et sereinement de la qualité de son œuvre. On peut détester Chateaubriand ou Céline et reconnaître en eux de grands écrivains.

c) A quelle œuvre comparer Les Mémoires de guerre ? Aux Mémoires d'Outre-tombe sans doute, mais avec plus de force chez De Gaulle que chez Chateaubriand.

 

Ce choix pose un autre problème : on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L'Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l'essai sur le mariage de Léon Blum ? Nous transmettons des valeurs républicaines ; pas des opinions politiques. Est-ce donc cela, l'enseignement de la littérature ? Ou ne serait-ce pas plutôt sa mort programmée?

a) Les professeurs de lettres, en théorie, sont rémunérés, non pas pour transmettre des « valeurs », fussent-elles républicaines, mais pour former des élèves à la dure liberté de l'esprit et les émanciper.

b) Quant aux « valeurs républicaines », elles valent mieux que celles qui pourraient être transmises par le biais des œuvres d'Homère, de Pascal, de Chrétien de Troyes, de Sophocle, de Breton (il faut ne jamais avoir lu la moindre ligne de Breton pour croire qu'à partir de ses œuvres, il est possible de transmettre des valeurs républicaines).

 

La mort des enseignements littéraires n'est pas programmée, mais effective. Qui s'est donné la peine de lire cette pétition comprendra que la mort est donnée par ceux-là même qui pétitionnent. De fait, les revendications finales (« que soit modifié le choix d'œuvres pour les années 2010 à 2012 et que soit conservée l'intégralité du temps imparti aux lettres ») sont excellentes, à condition de prendre le parti contraire de celui qu'elles expriment.

 

 

06 juin 2010

hôte, hôtesse, hospitalité

 

 

En latin, hospes (génitif hospitis, accusatif hospitem, avec un i bref), a deux sens, qu'on pourrait dire « opposés » ou « contraires » et qui, en fait, sont « réciproques » : le mot désigne celui qui reçoit l'hospitalité et celui qui la donne. L'hospitalité est une obligation, comme celle du don dans la théorie du grand ethnologue français Marcel Mauss : la recevoir et la rendre aussi. Tout don oblige à un contre-don. On est hôte parce qu'on sait qu'en retour, et dans d'autres circonstances, on sera l'hôte de son hôte.

Le nom français hôte qui continue hos(pi)te(m) est attesté au XIIe siècle dans les deux sens réciproques du latin : « celui qui donne l'hospitalité » (au début du XIIe siècle) et « celui qui reçoit l'hospitalité » (1165). L'hospitalité peut se faire gratuitement et, dans ce cas, ce qui est implicite est qu'elle sera rendue ; ou bien elle peut être payante, dans une auberge par exemple, avec de l'argent en contrepartie. Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition en 1694 sous la forme hoste (1694 et 1718) et avec les deux sens latins, comme un don ou comme un service rendu : « Celui ou celle (hôtesse) qui reçoit et loge dans sa maison ses amis, les étrangers, les passants, etc. soit gratuitement, soit pour de l'argent » et « Hoste se dit aussi de celui qui est reçu et logé dans la maison d'un autre, soit gratuitement, soit en payant ».

 

Très étrangement, en 1762 et en 1798 (quatrième et cinquième éditions), ainsi que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788, lequel sur ce point n'est pas très « critique »), le sens de « don gratuit » disparaît du DAF, non pas qu'il soit sorti de l'usage, mais parce que, semble-t-il, du moins aux yeux des académiciens, le service est devenu plus commun que le don : « Celui ou celle qui tient cabaret et qui donne à manger et à loger pour de l'argent » et « Hôte est un terme réciproque, qui se dit aussi de ceux qui viennent manger dans un cabaret ou loger dans une hôtellerie ou maison garnie ; il se dit pareillement, tant de celui qui loue à quelqu'un une portion de sa maison que de celui qui la tient à loyer ».

En revanche, le don est heureusement rétabli dans la sixième édition (1835) et dans les éditions ultérieures (1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication), les académiciens redonnant à l'hospitalité son sens gratuit : « Hôte se dit aussi de toute personne qui donne l'hospitalité, qui héberge, qui traite quelqu'un sans rétribution et par humanité, par amitié, par bienveillance ; et aussi de celui qui est reçu, traité de cette manière ». Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où ce sens est exposé en premier : « Celui, celle qui reçoit et traite quelqu'un sans rétribution, qui lui donne l'hospitalité, par humanité, par amitié, par bienveillance », tandis que les sens qui étaient tenus dans le DAF au XVIIIe siècle pour les seuls sens d'hôte sont glosés à la fin de l'article : « Celui, celle qui tient une auberge, une hôtellerie » ; « Celui qui vient manger ou loger dans une hôtellerie, une auberge » ; « Celui qui donne à loyer une portion de sa maison ».

Les lexicographes actuels suivent cette leçon : « Personne qui reçoit (quelqu'un) dans sa demeure ou invite au restaurant, qui offre l'hospitalité » et « Personne qui est accueillie (chez quelqu'un), qui reçoit l'hospitalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « Personne qui accueille quelqu'un sous son toit, qui offre l'hospitalité » et « Dans la forme masculine seulement, personne à qui l'on offre l'hospitalité » (DAF, neuvième édition), mais aucun ne s'interroge sur la raison pour laquelle ce mot a, comme le disent les académiciens (neuvième édition) à tort, semble-t-il, « deux sens opposés : celui qui accueille et celui qui est accueilli ». L'expression juste serait « deux sens réciproques », car c'est bien de réciprocité qu'il s'agit, comme en rend compte lumineusement la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss. L'hospitalité oblige les bénéficiaires à en faire bénéficier leurs généreux hôtes.

 

Pourtant, dans la réalité du monde, réalité fort cruelle hélas, la réciprocité n'est presque jamais la règle. La France accueille généreusement sur son sol et en son sein des millions d'Algériens, de Marocains, d'Ivoiriens, de Turcs, etc. mais sans réciprocité. Dans ces pays d'où viennent ses hôtes, la France est personna non grata : les Français y sont menacés, parfois simplement égorgés, leurs biens mis sous séquestre ou détruits dans de honteux pogroms. La France donne l'hospitalité à près de 70000 Ivoiriens, alors que sont établis en Côte d'Ivoire moins de 10000 Français, et lorsque ces Français, au début du troisième millénaire, ont été victimes de ratonnades et leurs biens pillés au cours de pogroms meurtriers, il ne s'est pas trouvé un seul Ivoirien généreusement accueilli en France pour protester contre ces actes de barbarie. La réciprocité, comme l'ont montré les égorgements de Français en Algérie dans les années 1990, est à sens unique. Le don n'est jamais suivi du moindre contre-don. De fait, l'hospitalité à sens unique n'est plus de l'hospitalité, mais de l'aveuglement de gogos.

Un fait de langue, en apparence insignifiant, exprime cela. Alors que le nom masculin hôte a les deux sens réciproques, son équivalent féminin, hôtesse, n'a d'emploi qu'actif : c'est celle qui donne l'hospitalité. L'hôtesse ne reçoit jamais l'hospitalité. Ainsi, la France (il en va de même des Français) est hôtesse, jamais hôte. Elle a une hospitalité amputée - un don sans contrepartie, de la générosité payée d'ingratitude, de ressentiment, de haine, de pillages.

 

 

 

04 juin 2010

Classique

 

Le peuple romain était divisé en cinq classes et les citoyens de la « première classe » étaient dits classici : « classiques ». Cet adjectif et nom, emprunté du latin, est attesté en 1548 comme adjectif au sens latin de « qui est dans les meilleurs ».

L'adjectif latin est dérivé d'un nom qui désigne une réalité sociale ; en français, les lexicographes le font dériver du nom classe ayant le sens de « lieu, dans un collège, où, à une certaine heure, se trouve un régent qui enseigne des écoliers durant un certain temps prescrit » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses). L'article que l'admirable latiniste qu'était Du Marsais consacre à classique dans L'Encyclopédie (1751-64) est ample : « (Grammaire) ce mot ne se dit que des auteurs que l'on explique dans les collèges ; les mots et les façons de parler de ces auteurs servent de modèle aux jeunes gens (...) Tels sont Térence, César, Cornélius Nepos, Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, Phèdre, Tite - Live, Ovide, Valère Maxime, Velleius Paterculus, Quinte-Curce, Juvénal, Martial et Frontin, auxquels on ajoute Corneille Tacite, qui vivait dans le second siècle, aussi bien que Pline le jeune, Florus, Suétone et Justin ».

Du Marsais rappelle que « l'adjectif classicus n'a pas la même acception qu'en Français », que « les classici cives étaient les citoyens de la première classe », que, le roi Servius ayant « partagé tous les citoyens romains en cinq classes », « ceux qui avaient mille deux cent cinquante livres de revenu, au moins, ou qui en avoient davantage (...) étaient appelés classiques ». Voilà pourquoi, explique-t-il, les « autores classici d'Aulu-Gelle ne veut pas dire les auteurs classiques, dans le sens que nous donnons parmi nous à ce mot » (c'est-à-dire expliqués dans les classe), « mais les auteurs du premier ordre, tels que Cicéron, Virgile, Horace, etc. ».

Autrement dit, le mot classique oscille entre deux pôles sémantiques : un pôle peu reluisant et guère élogieux, « auteurs de collège », et, à l'opposé, un pôle prestigieux et valorisant, « auteurs de premier ordre ». Les anciens lexicographes hésitent entre les deux pôles. Pour Richelet (op. cit.), est classique « l'auteur qu'on enseigne dans les classes », définition qu'il corrige en quelque sorte par « l'auteur qui est dans le rang des plus considérables, qui mérite le plus d'être pris pour modèle ». Richelet (op. cit.) illustre ce sens de l'exemple « Cicéron, Térence, Horace et Virgile sont des auteurs classiques latins ». Furetière renvoie classique aux collèges : « (Cet adjectif) ne se dit guère que des auteurs qu'on lit dans les classes, dans les écoles, ou qui y ont grande autorité » (Dictionnaire universel, 1690 : « Saint Thomas, le Maître des Sentences, sont des auteurs classiques qu'on cite dans les écoles de théologie ; Aristote en philosophie, Cicéron et Virgile dans les humanités, sont des Auteurs classiques »). Dans les autres exemples, Furetière penche pour un sens plus prestigieux : « Aulu-Gelle dans ses Nuits Attiques met au rang des auteurs classiques ou choisis Cicéron, César, Salluste, Virgile, Horace, etc. » et l'emploi de ce mot est restreint « aux auteurs qui ont vécu du temps de la République et sur la fin d'Auguste où régnait la bonne latinité, qui a commencé à se corrompre du temps des Antonins ». Les académiciens optent pour le prestige au détriment des collèges : « Cet adjectif) n'est en usage qu'en cette phrase auteur classique, c'est-à-dire un auteur ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il traite » (Aristote, Platon, Tite-Live, etc. sont auteurs classiques). « Ancien », « approuvé », « faisant autorité », c'est mieux que « destiné aux collégiens », surtout quand on sait quels sont aujourd'hui les auteurs de collégiens.

Dans les éditions ultérieures (1798 et suivantes), les académiciens, à la suite de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « On appelle auteurs classiques les auteurs anciens, généralement approuvés, et qui font autorité dans une certaine matière, comme Homère, Démosthène, Platon, Aristote, Virgile, Cicéron, Tite-Live, etc. » et « l'abbé Desfontaines donne à ce mot un autre sens, qui n'est pas autorisé par l'usage : des vers classiques, c'est-à-dire des vers de collège, qui doivent mourir dans les lieux où ils sont faits »), notent les deux sens de classique : « Auteur approuvé et qui fait autorité dans une certaine matière » et « (Il) se dit aussi quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, 1798), et dans la sixième édition (1835) : « Il se dit des auteurs du premier rang, qui sont devenus modèles dans une langue quelconque » et « Il se dit quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, études classiques, livres classiques).

 

C'est dans L'Encyclopédie (1751-64) qu'est noté pour la première fois dans un dictionnaire et par Du Marsais l'emploi moderne de classique : « On peut dans ce dernier sens (id est « de premier ordre ») donner le nom d'auteurs classiques français aux bons auteurs du siècle de Louis XIV ;  mais on doit plus particulièrement appliquer le nom de classiques aux auteurs qui ont écrit tout à la fois élégamment et correctement, tels que Boileau, Racine, etc. » Il semble qu'il ait pris conscience que la langue qu'il parle et écrit n'est plus tout à fait la même que celle de ces auteurs. C'est pourquoi il souhaite disposer d'une édition critique : « Il serait à souhaiter, comme le remarque M. de Voltaire, que l'Académie française donnât une édition correcte des auteurs classiques avec des remarques de grammaire ».

Ce sens entre dans la sixième édition du DAF (1835) : « Platon, Aristote, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, Tite-Live, etc., sont des auteurs classiques ; les auteurs, les écrivains classiques français, anglais, etc. On l'emploie aussi substantivement : les classiques français, anglais, etc. Recueil des classiques. Boileau est un de nos premiers classiques ». On peut donc considérer qu'à partir du XIXe siècle, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles sont tenus pour des classiques, ou bien parce qu'ils sont des auteurs de « premier ordre », ou bien parce qu'ils font l'objet d'un enseignement dans les collèges et lycées, ce qui est aussi un bel enterrement, ou bien encore parce qu'ils ne correspondent plus à l'esthétique nouvelle, dite romantique, comme l'expose Mme de Staël en 1810 dans De l'Allemagne (tome II : « de la poésie classique et de la poésie romantique »). C'est d'ailleurs ce sur quoi insistent en 1835 les académiciens, qui sur ce point font preuve de lucidité : « Classique se dit aussi, par opposition à romantique, des écrivains qui suivent les règles de composition et de style établies par les auteurs classiques ; il se dit également des ouvrages de ces écrivains. Auteur, écrivain, poète classique, poésie classique, poème classique, le genre classique ou, simplement, le classique, le genre des écrivains classiques ; on dit aussi, substantivement, les classiques et les romantiques, les partisans du genre classique et ceux du genre romantique ».

A partir du début du XIXe siècle, l'enjeu change. Il ne porte plus sur la distinction entre « auteur pour collégien » et « auteur de premier ordre », mais sur le contenu et les formes mêmes de la littérature, de la poésie, du théâtre, de l'art, et aussi sur les valeurs morales de la tradition et de la nouveauté. L'article classique du DAF, de la première à la quatrième et même à la cinquième édition, tient en deux lignes et ne traite que de l'emploi de cet adjectif comme épithète d'auteur ; à partir de 1835, il compte sept ou huit acceptions et emplois, comme adjectif et comme nom, et il traite de grands conflits esthétiques et moraux. Habituellement, les articles du Dictionnaire de l'Académie française (1835, 1879) sont plus courts, plus succincts, moins développés que ceux du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). Or, ce n'est pas le cas de classique. L'article qu'y consacre Littré est moins précis, comme si le romantisme avait moins ébranlé le positiviste Littré que les académiciens : « 1. Qui est à l'usage des classes. Qui appartient aux classes. 2. Auteur, poète, ouvrage classique, celui qui est regardé comme un modèle. 3. Qui appartient à l'antiquité grecque ou latine. 4. Classique, par opposition à romantique, qui est conforme ou qui se conforme aux règles de composition et de style établies soit par les auteurs de l'antiquité grecque et latine, soit par les auteurs classiques du XVIIe siècle ». A la suite de Du Marsais, Littré revient sur les deux pôles sémantiques de classique : « Les grammairiens anciens appelaient écrivains ou poètes classiques ceux qu'ils mettaient dans la première classe ; les modernes ont donné le même nom à ceux qu'on étudie dans les classes ; d'où la série des sens : qui est donné comme modèle et qui, à ce titre, appartient à l'antiquité, et enfin qui est opposé à romantique ».

Les innombrables enjeux dont classique est porteur expliquent sans doute l'extension presque à l'infini des emplois de ce mot, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Appliqué à un enseignement), qui comporte l'étude des langues grecques et latines (ou l'une de ces deux langues) » ; « (par opposition à baroque), qui s'inspire de l'antiquité par les thèmes développés, la pureté de la langue et le respect de certaines règles établies » ; « (Souvent opposé à romantique), fidèle à la tradition de l'antiquité ou des écrivains qui s'en réclament » ; « (Appliqué à tout écrivain consacré), qui est digne d'accéder, par la qualité littéraire de ses écrits, au patrimoine culturel de son pays » ; « Groupe d'économistes anglais et français que l'on considère comme les fondateurs de l'économie politique » ; « (Appliqué à un monument), qui s'inspire des édifices de l'antiquité et plus spécialement de la Grèce » ; « Danse classique, ensemble de pas et de mouvements servant de base à la danse enseignée dans les écoles de danse » ; « Musique classique, qui est conforme aux principes enseignés dans les écoles de musique » ; « Beauté classique, qui est conforme aux canons de la beauté antique » ; « (Appliqué à une personne), qui ne s'écarte pas du bon usage, des règles établies » ; etc. Ou encore, ces emplois étendus que relèvent les académiciens dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « Dans un emploi plus général, conforme aux méthodes habituelles, aux comportements usuels » (un procédé, un remède classique, moyens classiques, vêtement de coupe classique, armes classiques, une classique, course cycliste qui se dispute traditionnellement chaque année) et « Figuré et familier, une erreur, une faute classique, très répandue ».

Si l'on se rappelle un instant que la matrice de classique est classe, division de collège ou division de la société, cette prolifération sémantique s'explique aisément par la nature même de la modernité en France, celle qui commence justement, en même temps que cette prolifération, à la fin du XVIIIe siècle : à la fois sociale ou social-occultiste ou militante et enseignante. Dans ce cadre-là, classique qui touche aux deux môles de la modernité, que ce soit pour y adhérer (les collèges généralisés) ou pour s'y opposer (« de premier ordre »), devient un des concepts les plus riches de sens de la modernité, fût-ce comme repoussoir.

 

 

02 juin 2010

Culture bourgeoise

 

 

 

La culture bourgeoise est la matrice idéologique élaborée par Bourdieu, du Collège de France, et les idéologues qui se réclament du très haut patronage de cet éminent docteur. Homère, Virgile, Racine, le latin, le grec, La Fontaine, Hugo, Gide, etc. seraient donc des bourgeois, dont des oppresseurs imposent indûment l'étude à des enfants de prolétaires et cela, dans le cadre d'institutions dont la seule raison d'être est de maintenir les prolétaires dans leur état quasiment naturel d'exploitation.

Pour atteindre cet Himalaya, Bourdieu a fait procéder à des sondages d'opinion. Les philosophes des Lumières se défiaient de l'opinion, versatile, légère, fluctuante, et sur laquelle on ne peut rien fonder, ni de vrai, ni de solide. Fi de leurs leçons. Bourdieu a envoyé ses étudiants dans la rue, là où se dit, dans sa vulgate, la Vérité. Des quidams ont été interrogés sur leurs « goûts » ou sur leurs « préférences ». En corrélant les réponses (aux questions du type : quelle musique préférez-vous, celle de Bach ou celle d'Aimable ?) et les professions exercées ou le niveau des études des sondés, Bourdieu en a conclu que Bach, Rubens, Racine étaient bourgeois, puisque leurs noms étaient cités par des bourgeois ou par des gens suspectés de l'être, et il s'est fendu, en parodiant Kant, d'une jolie dissertation, rédigée dans une belle écriture, bien bourgeoise, sur le jugement esthétique, pour montrer que ce jugement n'a rien de naturel, mais qu'il est tout entier formé ou préformé par les préjugés sociaux de la classe dominante. Si Bach avait été le musicien préféré des fourmis, il aurait conclu, à n'en pas douter, en l'existence d'une culture fourmi.

Aujourd'hui, qui sont les bourgeois ? Les rares professeurs qui enseignent encore le latin et le grec dans les lycées pour un salaire cent fois inférieur aux gains d'un amuseur de la télé privée ? Soyons sérieux. Ces professeurs ne possèdent rien, même pas de « capital culturel ». Les bourgeois se nomment Bouygues, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Meissier, Lescure, Depardieu, Canal +, TF1, Zidane, etc. Ils possèdent des sociétés de communication, des chaînes de télévision, des agences de publicité, des holdings. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils pressent des CD. Ils diffusent de la culture. Leur culture, c'est la pub, la communication, la télé, les media, l'audiovisuel, le multimédia. Ils méprisent la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne font pas gagner d'argent. Publiez Racine ! La  vente des livres ne paiera même le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de production de feuilletons, de documentaires ou de films TV ou de pub, vous gagnerez des millions ; peut-être des milliards. Bouygues l'a compris. La culture bourgeoise rapporte gros.

Fini Homère, Virgile, La Fontaine, Hugo. La littérature, la langue, les formes élaborées d'art et d'expression sont remplacées par la communication, la pub, la BD, les media, l'audiovisuel, ce qui revient à initier les élèves aux « langages » dans lesquels les vrais bourgeois, ceux qui contrôlent les moyens de production et d'échange, investissent des milliards de francs et à former des consommateurs de cette culture nouvelle, sans doute pour assurer aux entrepreneurs un public captif et des rentes éternelles. Autrement dit, depuis 1975 et surtout depuis 1981, l'école, qui résistait jadis aux forces du fric, est devenue la forteresse de cette vraie culture bourgeoise qu'elle honnissait jadis, de la pire des cultures : celle du fric et de la frime, celle du vide et de la poudre aux yeux, celle de l'image facile et du son bruyant. La culture littéraire est gratuite et désintéressée, sa seule fin est la liberté de l'esprit. La culture bourgeoise dont se nourrit désormais l'école est cupide, elle abaisse, elle asservit, elle enchaîne, elle fait du fric, elle produit des barbares.

Pendant tout le XVIIe siècle, les notables qui contrôlaient les villes portuaires ou celles qui avaient de nombreuses fabriques refusaient que soient établis dans leur ville des collèges jésuites, parce que, estimaient-ils, « le commerce des lettres entrave le commerce des marchandises ». Ironie de l'histoire : il a fallu que les léninistes - qui nous assurent depuis un siècle qu'ils rétabliront la valeur d'usage contre la valeur marchande, dès qu'ils exerceront le pouvoir - accèdent au pouvoir pour que ce qui entrave le commerce des marchandises soit chassé de l'école.

 

Comment Bourdieu en est-il venu à accuser la littérature d'être bourgeoise, en dépit de toute réalité ? Pour cela, il faut replacer ses thèses dans le milieu et le moment où elles ont été formulées. Dans les années 1950, les clercs léninistes sont désespérés. L'idée de Révolution (ou prétendue telle) est morte. Staline l'a tuée. Les massacres massifs de ceux à qui elle était destinée - à savoir les ouvriers et les paysans - l'ont discréditée, du moins dans l'esprit des prolétaires. Seuls y croient encore les bourgeois, les petits bourgeois, les enfants de nantis, qui essayèrent de sauver la Révolution du naufrage dans lequel elle s'était à jamais abîmée. Dinosaures pathétiques, les clercs léninistes se demandèrent doctement pourquoi les exploités ne se révoltaient pas, pourquoi ils refusaient d'adhérer en masse au léninisme, qui devait leur prodiguer liberté, égalité, fraternité réelles et leur assurer - la théorie que rien ne démentait le prédisait à coup sûr - une vie meilleure, pourquoi les exploités défendaient avec hargne les privilèges de leurs exploiteurs.

La réponse donnée fut celle-ci : les exploités n'étaient plus eux-mêmes et, n'étant plus eux, mais autres, ils ne pouvaient pas prendre conscience des injustices qui leur étaient faites. Bref, ils étaient aliénés. Dressés à répéter les grimaces des exploiteurs, ils adoptaient leur mode de vie et singeaient leurs maîtres en tout. En priorité, il convenait de désaliéner les aliénés, pour faire en sorte qu'ils ne soient plus Autres. C'est la tâche à laquelle les clercs léninistes s'attelèrent dare-dare. Ils mirent au jour les mécanismes d'aliénation, à la fois pour les connaître et pour les clouer au pilori. Le principal mécanisme fut découvert. C'était la culture, non pas la culture savoir-faire et identitaire qui enchaîne les hommes à leurs prétendues racines, mais la culture littéraire, dite légitime, afin que, grâce à cet adjectif péjoratif, elle fût disqualifiée. Par culture légitime, il fallait entendre « ce qui était enseigné à l'école ». La société capitaliste étant régie par les seuls rapports de force, le fort imposait sa volonté aux faibles, en particulier pour tout ce qui se rapportait aux comportements, aux façons d'être, à la sensibilité, aux habitus, à l'ethos, à la morale, aux savoirs, à la culture. La littérature enseignée à l'école n'était rien d'autre que les préjugés de la bourgeoisie dominante. Parce qu'ils détenaient le capital, les nantis imposaient leurs préjugés aux prolétaires et exploités. Ils leur faisaient désirer les signes de leur « capital culturel ».

Alors commença la suspicion, dont pâtissent les humanités, les belles-lettres, la littérature, au point d'être chassées de l'école, qui cesse d'être scholé ou loisir, ce lieu où les maîtres ont pour seul objectif d'apprendre aux élèves (ceux qu'ils élèvent au-dessus de ce qui les détermine à être), à se passer de maître, où le « magister » critique le « dominus » et où la fin de tout enseignement, quel qu'il fût, est la liberté de l'esprit. L'école étant le lieu privilégié de la (honteuse) reproduction sociale, où se répètent ad vitam aeternam les rapports d'exploitation et où des maîtres, transformés en nervis, apprennent aux enfants des exploités et eux-mêmes futurs exploités la soumission, la docilité, le respect, la culture légitime, il faut la changer ou la détruire.

Telles sont les bourdivines thèses de la reproduction et de la distinction, honnies et mauvaises (la reproduction et la distinction), ressassées (les thèses) ad nauseam - et colorées de ce fait d'un vernis de vérité - pendant les années 70 et 80 par de beaux esprits, ayant réussi, nantis, honorés, établis, décorés, à qui un Etat aveugle prodiguait crédits et subventions.

 

 

Au moment où ce corpus idéologique - sauver la Révolution en accusant la culture, dite bourgeoise, d'en être le principal obstacle - a été constitué, s'est répandue en Occident, à la suite du succès de quelques ouvrages d'anthropologie, une autre conception de la culture. Les deux notions de révolution (à sauver) et de culture (redéfinie) vont alors pouvoir converger et se fondre dans la « révolution culturelle ».

A la fin du XIXe s, les anthropologues étudiaient les races. Ils pesaient les crânes, ils mesuraient les angles sphénoïdaux. A chacun de nous, ils assignaient une race. Nous étions classés. A un millimètre près, le génie pouvait être étiqueté crétin. Au XXe s, les anthropologues ont changé : ils étudient les cultures. Ils pèsent les spécificités et ils évaluent les identités. A chacun de nous, ils assignent une culture, celle du père, du sang, du sperme ou de la tribu, et qui, nous déterminant, nous stigmatise aussi. En un siècle, les adjectifs ont changé. De raciale, l'identité est devenue culturelle; les noms aussi : la hiérarchie des races est dite « creuset de différences ». Pourtant, tout n'est pas identique. Il y a du nouveau. La race entravait les carrières dans l'Université; la culture les accélère. On ne crie plus « vive la culture », mais « vive les cultures, toutes les cultures du monde ».

Les dominus qui contrôlent le Ministère de l'Education nationale jugent qu'il est inutile ou dangereux ou impérialiste (et tout ce qu'on voudra d'autre) d'enseigner à des enfants d'immigrés originaires du tiers monde la littérature (et la culture) française, qui, selon eux, présente trois tares : elle est bourgeoise, littéraire, occidentale ; elle est censée exprimer le génie d'un peuple (spécifique) ; elle en incarne les vertus ou les traditions. Et si elle prétend à l'universel, c'est par ruse. C'est pourquoi les sociologues qui inspirent les dominus accusent les professeurs (parce qu'ils sont français) nommés dans les quartiers « difficiles » d'être des colons et d'imposer par la force ou la violence à des enfants sans défense une culture qui n'est pas la leur.

D'où vient ce délire ? Tandis que la littérature dite « bourgeoise » ou « légitime » était, dans les années 1950-60, vouée aux gémonies, en attendant qu'elle disparaisse, le tiers monde se transforma en utopie. Là fleurissaient les cultures, là s'épanouissaient les différences, là vivait l'Autre, le seul à mériter d'être désigné « Autre » avec un A majuscule (en fait, où il était réputé y fleurir, s'y épanouir, y vivre). Le tiers monde devint le paradis, l'île de Bernardin de Saint-Pierre, les Charmilles de Rousseau, le royaume de l'innocence, de la pureté de sang et sans tâche, celui du refus de la civilisation. Là était engendrée l'humanité nouvelle.

Le terme tiers monde fut forgé, après la deuxième guerre mondiale. La seconde guerre mondiale eut pour conséquence de diviser le monde en trois blocs : l'Ouest, l'Est et le reste ; soit le monde libre, dit capitaliste, démocratique, libéral, occidental, l'Ouest ; le monde communiste ou socialiste qui comprenait les satellites de l'URSS et que l'on nommait l'Est (et non pas l'Orient). Les autres pays, qui n'étaient inclus ni dans le premier ni dans le deuxième monde, étaient regroupés dans un ensemble dit « tiers monde », et réunissant la plupart des pays non alignés, ni capitalistes, ni communistes, parce qu'ils refusaient en apparence de choisir entre l'Ouest et l'Est, même s'ils étaient des alliés de l'URSS. Je ne me prononcerai pas sur la justesse de cette tripartition, qui paraît bien dérisoire aujourd'hui, quand on observe le monde, ni même sur ce que cette tripartition doit à la culture judéo-chrétienne, étant à la fois trinité (le Père, le Fils, le Saint-Esprit) et calque de l'organisation d'ancien régime (noblesse, clergé, tiers état), elle-même dérivant de la tripartition fonctionnelle que Dumézil a cru déceler dans l'idéologie indo-européenne et a décrétée matricielle : les guerriers, les prêtres, les producteurs. Chez les maîtres de l'EHESS et du Collège de France, le tiers monde fut à l'Ouest et, éventuellement, à l'Est ce que, dans l'ancien régime, le tiers état était à la noblesse et au clergé. Les paysans, les artisans, les marchands regroupés dans le tiers état produisaient les biens, nourrissaient les deux autres ordres, payaient les impôts. Ils représentaient à peu près 90% de la population de la France ; mais, réputés pauvres ou exploités, dominés politiquement, ils étaient déchus de leurs droits naturels. De même, le tiers monde fut réputé pauvre, exploité, dominé, aliéné, déchu de ses droits. Ses richesses étaient pillées au seul profit de l'Ouest et de l'Est, ses habitants humiliés, leurs droits naturels niés. Ils étaient victimes de la même injustice que les serfs d'Europe ou les esclaves de l'Antiquité.

A la culture - littéraire, bourgeoise, légitime, occidentale - furent opposées les cultures venant du tiers monde ; la première une et uniforme, les secondes, multiples, diverses, variées, plurielles. La culture fut assimilée au rouleau compresseur qui nivelle tout, puis elle fut diabolisée et satanisée ; les cultures, embellies, angélisées, idéalisées, du tiers monde, la supplantèrent. La culture ne fut plus un arrachement, une élévation, une émancipation. Ce ne fut plus l'esprit qui se libère de ses chaînes, mais le contraire, à savoir l'esprit qui se complaît dans ses chaînes, qui reste fidèle aux traditions, aux tatouages, aux marques, aux racines, qui fait de la répétition des mêmes gestes, des mêmes croyances, des mêmes comportements, des mêmes façons de faire, transmis par le père à ses fils et par la mère à ses filles, de la nuit des temps à la parousie finale, au iota près, sans mutation, sans changement, sans transformation, l'horizon indépassable de l'humanité. Aucun clerc, sauf Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, ne s'interrogea sur les origines de cette acception nouvelle de la culture, aucun ne s'aventura à en faire l'archéologie. Foucault faisait archéologie de tout, ses disciples se gardèrent bien de fouiller ces cultures-là. Pourtant, c'eût été instructif. L'audacieux qui l'eût tenté aurait été un bienfaiteur : il aurait prévenu les illusions, les délires, les impasses, auxquels se sont abandonnés trop de clercs. A l'origine des « cultures », il y a Herder, le Volksgeist, le Kulturkampf bismarckien, la pensée conservatrice, réactionnaire, contre-révolutionnaire, qui a nourri le pangermanisme, a exalté le peuple et le sang allemands, a cru dans la supériorité des aryens sur tous les autres. Le sang, les gènes, la soumission à l'autorité, l'obéissance du fils au père, la loi des pères, tout cela fait les cultures, seules dignes d'être enseignées dans l'école du XXIe s, en lieu et place de la littérature.

 

 

31 mai 2010

Attitude

 

 

Attitude est un de ces mots de peintre, de sculpteur ou d'artiste qui, comme site, paysage, groupe, couleur locale, etc. se sont étendus, surtout au XIXe siècle, à d'autres domaines que l'art et ont été accaparés par les spécialistes en sciences de l'homme et de la société et par le show-biz (positive attitude).

Le mot est emprunté en 1637 de l'italien attitudine, attesté pour la première fois dans les Scritti scelti de Léonard de Vinci, et employé en français d'abord comme un terme de Beaux-arts au sens de « situation, position du corps » dans une lettre de Poussin. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), il est défini ainsi : « Terme de peinture, l'action et la posture où l'on met les figures qu'on représente. Terme de dance, sorte de posture ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) reprend cette définition : « Terme de peinture et de sculpture, certaine disposition de figures d'un tableau ou l'action et la posture d'une statue » (exemple : « Ce peintre a un beau coloris, mais il n'est pas heureux à donner de belles attitudes à ses ouvrages »). Furetière ajoute : « Ce mot vient de l'italien attitudine ». Les autres lexicographes suivent cette voie : Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1694 : « Terme de peinture et de sculpture, disposition de figure. De l'italien attitudine »), les académiciens (DAF, 1694 : « Action, posture des figures, soit dans la sculpture, soit dans la peinture » ; 1762 : « Situation, position du corps ; il se dit ordinairement en parlant de sculpture et de peinture » ; belle attitude, toutes les attitudes de ce tableau sont admirables, mettre un modèle dans une certaine attitude, le peindre dans une certaine attitude), les encyclopédistes (L'Encyclopédie, 1751-64 : « En terme de peinture et de sculpture, position ou action de figures en général : néanmoins il semble convenir particulièrement à celles qu'on a mises dans une position tranquille »).

A compter de la cinquième édition du DAF (1798), un sens figuré, qui n'a plus de lien avec la peinture, est glosé ainsi : « On dit figurément l'attitude du respect, de la crainte, de la menace, pour dire l'attitude qui exprime ces sentiments ou ces passions. On dit en ce sens que quelqu'un prend une certaine attitude imposante dans les occasions pour dire qu'il sait s'y faire respecter » ; la définition de la sixième édition (1835) est un peu plus ample : « Attitude se dit figurément de la situation dans laquelle on se trouve, on se maintient à l'égard de quelqu'un, des résolutions, des dispositions où l'on paraît être » (Il a gardé dans toute cette affaire une attitude ferme ; le gouvernement prit une attitude qui rassura les amis de la paix publique ; l'attitude calme de la nation déconcerta les agitateurs ; ce corps vénéré conserva la noble attitude dans laquelle il s'était placé ; la Russie prit une attitude fort inquiétante pour ses voisins ; l'attitude hostile, l'attitude menaçante de telle puissance, fait appréhender une prochaine rupture). Quelques années plus tard, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le sens propre ou premier (« manière de tenir le corps ; cet acteur a de belles attitudes ; l'attitude du respect, de la soumission ») n'est plus mentionné comme propre à la peinture ou aux arts plastiques, tandis que le sens figuré est glosé par le seul synonyme disposition (« le gouvernement par son attitude a rassuré les amis de la paix »).

Au XXe siècle, le sens social ou psycho-social occupe de plus en plus de place dans les articles de dictionnaires, reléguant le sens premier, propre aux Beaux-arts dans des remarques ou dans un ou deux exemples. Les rédacteurs du TLF ont beau distinguer l'attitude de la posture, rien n'y fait. Sociologues et psycho-sociologues infligent de nouvelles blessures à la langue : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « Disposition d'esprit, déterminée par l'expérience à l'égard d'une personne, d'un groupe social ou d'une chose abstraite (problème, idée, doctrine, etc.) et qui porte à agir de telle ou telle manière ». Pour les sociologues, c'est la « position de tel individu, membre de tel groupe, en face de tel problème collectif ». Les attitudes se « mesurent » à l'aide de questionnaires, échelles de notations, interviews, tests projectifs, etc. « L'enquête d'attitudes cherche à saisir les façons de réagir des individus vis-à-vis de tel problème alors que le sondage d'opinion ou Gallup s'efforce de percevoir ce que pensent les individus » (1968).

Rideau.

 

29 mai 2010

Edredon

 

 

 

 

La chose que désigne édredon est fort commune, sans doute depuis deux siècles, puisque le mot est attesté en 1700 au sens (aujourd'hui vieilli) de « duvet fourni par l'eider » et en 1830 au sens de « couvre-pied de duvet ». Il semble que Montaigne en ait connu l'usage au cours de ses voyages, comme il le raconte lui-même dans son Journal de voyage : « M. de Montaigne essaya à se faire couvrir au lit d'une coite, comme c'est leur coutume en Allemagne et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère ». Cette coite ou, en français moderne couette, n'est pas garnie de laine ; elle n'est pas en peau ou en fourrure ; mais elle est remplie de duvet d'eider. C'est le « couvre-pied de duvet », nommé aujourd'hui édredon, lequel n'est plus que très rarement garni de duvet d'eider.

La chose est commune, mais le mot, lui, bien qu'il ait été ajusté en quelque sorte aux habitudes phoniques et graphiques du français ou que ses aspérités aient été rabotées, est fort exotique. Certes, cet exotisme-là est de l'extrême-nord de l'Europe, mais longtemps, il a nourri l'imaginaire des Français. Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est emprunté au suédois ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il vient du danois ederdun ; enfin, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), il est emprunté, par l'intermédiaire du danois ou de l'allemand, de l'islandais aethardunn, « duvet de l'eider ». C'est l'étymologie qu'indiquent MM Bloch et Wartburg dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F., première édition en 1932) : « Emprunté de l'islandais aeder-dun « duvet de l'oiseau aedar » par l'intermédiaire de l'allemand Eiderdaun ou du danois ederduun » (sixième édition, 1975).

Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « Quelques-uns (les encyclopédistes, cf. ci-dessous) écrivent éderdon. Duvet de certains oiseaux du Nord qui sert à faire des couvertures. Un couvre-pied d'Edredon » (même définition en 1762, 1788 (Dictionnaire critique de la langue française de Féraud), 1798). Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64) y consacrent un assez long article : « (Ornithologie) duvet que l'on tire d'un canard de mer appelé eider. Worm l'a désigné par ces mots, anas plumis mollissimis, canard à plumes très douces. Le mâle ressemble beaucoup à un canard ordinaire, pour la figure ; il a le bec noir et aplati, plus ressemblant au bec de l'oie qu'à celui du canard (...) Ces oiseaux font leurs nids dans les rochers, leurs œufs sont très bons. Les habitants du pays ne parviennent à ces nids qu'avec beaucoup de risque ; ils y descendent sur des cordes, et ramassent les plumes dont ces oiseaux se dépouillent tous les ans, et que nous appelons l'éderdon. On le préfère à toute autre sorte de plumes pour faire des lits, parce qu'il se renfle beaucoup, et qu'il est fort léger et très chaud ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1835), qu'est noté l'emploi métonymique (le nom désignant la matière sert à désigner l'objet qui est fait de la matière en question) : « Il se dit aussi d'un couvre-pied d'édredon » (acheter un édredon). Littré (op. cit.) expose les deux sens : « Petites plumes à tige grêle, à barbules longues et fines, appelées aussi duvet, fournies par des oiseaux palmipèdes et surtout par l'eider, qui vit principalement en Islande » (« On en fait des couvre-pieds ») et « un édredon, un couvre-pieds fait d'édredon » (« Mettez cet édredon sur votre lit »), ainsi que les académiciens (DAF, 1879, 1932-35).

Dans la langue moderne, le premier sens, celui qui est attesté en 1700, à savoir « duvet de l'eider », est tenu pour vieux, comme dans ces emplois : Couvre-pied, lit, oreiller d'édredon, dérober à l'eider l'édredon de son nid, voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit (Trésor de la langue française, op. cit., et DAF, neuvième édition, op. cit.), le seul emploi courant étant celui qui est attesté depuis 1830 : « Couvre-pied rempli de ce duvet ou d'un duvet quelconque ou de plume » (TLF) et « Couvre-pied rempli de ce duvet ou de toute autre matière isolante (plume, laine, fibres synthétiques, etc.) » (DAF). L'exotisme est quotidien en France, dès que l'on se glisser sous l'édredon, mais cet exotisme-là (islandais, danois, nordique) est effacé par d'autres exotismes, ceux de l'industrie touristique à la chaîne, et il n'est plus perçu par personne.

 

20 mai 2010

Pédagogisme

 

 

 

Ce sont les Instituts de Formation des Maîtres, créés par le sinistre Jospin sur le modèle des Instituts de Formation Professionnelle (1941) du non moins sinistre Carcopino, ministre de Vichy, qui a banalisé l'emploi de pédagogisme, car ces Instituts sont des temples voués à Sainte Pédagogie. En bref, le pédagogisme est une plongée au cœur de la grande religion illuministe et socialo-occultiste moderne. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la plupart des volumes ont été publiés alors que les monuments jospinistes à la gloire du pédagogisme n'étaient pas sortis de terre (la loi qui les établit date du 14 juillet 1989), le mot est tenu pour « rare » (le 15 juillet 1989, il est sauvé de la pénurie) et « plutôt péjoratif ». A partir du 15 juillet 1989, il va devenir ouvertement péjoratif, polémique, militant pour désigner les gros consciencieux de la social-pédagogie.

La définition « système des pédagogues » est prudente. Elle ne laisse rien percer du combat mené par le savoir et la connaissance contre l'hydre. Pourtant, pédagogisme, dérivé de pédagogie, n'est ni récent, ni nouveau. George Sand, qui aurait mis le feu aux Instituts à la Jospin et à la Carcopino, si elle était née un siècle plus tard, l'emploie : « Comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie » (1832) ; les Goncourt aussi : « la jeunesse actuelle semble cesser d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogisme » (1884). Le sens en est, de toute évidence, défavorable.

En fait, le nom est attesté pour la première fois dans l'édition de 1595 des Essais de Montaigne (Livre I), sous la forme hellénisante paidagogisme et dans deux contextes différents : « notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l'action » et « prenant l'instruction à son progrès des paidagogismes de Platon ». Les anciens lexicographes (La Curne de Sainte-Palaye, XVIIIe siècle, Littré et Godefroy, XIXe siècle) ne citent que le premier extrait, dont ils tirent la définition « système des pédagogues », qui est reproduite par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et dans le Trésor de la langue française (op. cit.). La seconde citation (« paidagogismes de Platon ») figure dans le Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle d'Edmond Huguet, qui en extrait la définition « méthode d'enseignement ». C'est sur cette seconde citation de Montaigne que se fonde Barré (1842, Complément au DAF) pour définir ainsi, plutôt positivement, pédagogisme : « (vieille langue) il s'est dit de l'enseignement sous forme de dialogue, et particulièrement des dialogues de Platon. Montaigne l'a employé dans ce dernier sens : les paidagogismes de Platon ». Certes, ce pédagogisme-là est propre à l'Antiquité, mais pas à n'importe quelle antiquité : Socrate, Platon, le lycée, l'académie, Athènes, le Ve siècle avant notre ère ; en 1842, il est caduc depuis plus de vingt siècles et appartient à une époque révolue de l'histoire. Et il n'a jamais été dans l'intention, secrète ou avouée, de Jospin, Carcopino et autres gros consciencieux du social exerçant dans les Instituts de Formation créés par ces deux maîtres penseurs, de ressusciter Socrate. Imaginez Meyrieu se prenant pour Socrate : c'est la limace qui se met à penser.

 

 

 

18 mai 2010

Aménagement

 

Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.

Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».

C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).

Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».

Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.

L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.

Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.

Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.

 

14 mai 2010

Mammouth

 

 

 

 

Le mot est russe. Dans un récit de voyage en Moscovie, publié au début du XVIIIe siècle, il est attesté sous la forme mammut, puis dans L'Encyclopédie (1751-64) sous les formes mammon et mammut dans l'article Ivoire fossile et mammoth dans l'article Os de mammoth. L'orthographe mammouth s'impose au XIXe siècle. C'est le « nom que l'on donne en Russie et en Sibérie à des ossements d'une grandeur très considérable que l'on trouve en grande quantité dans la Sibérie... et que quelques-uns ont regardé comme des ossements d'éléphants » (Encyclopédie, article os de mammoth) ; et « les Iakoutes (...), qui habitent ce pays, croient que ces dents (l'ivoire fossile) appartiennent à un animal énorme qu'ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n'en ont jamais vu de vivants, ils s'imaginent qu'il habite sous terre et meurt aussitôt qu'il voit le jour (...) Quant aux éléphants, ce serait vainement qu'on en chercherait aujourd'hui de vivants en Sibérie ; on ne les trouve que dans les pays chauds et ils ne pourraient vivre sous un climat aussi rigoureux que celui où l'on rencontre les restes de leurs semblables. A quoi donc attribuer la grande quantité d'ivoire fossile qui se trouve dans une région si septentrionale ? (...) Il faudra donc conclure que dans des temps dont l'histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d'un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et que cette même révolution a entièrement changé la température de cette région » (Encyclopédie, article « ivoire fossile »).

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 (sixième édition) : « animal du genre de l'éléphant, dont l'espèce a disparu, et dont on retrouve les ossements en terre, surtout près des grandes rivières de Sibérie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : « animal du genre de l'éléphant dont l'espèce a disparu et dont on retrouve en terre, surtout en Sibérie, les ossements quelquefois encore revêtus de la chair et de la peau... On a dit aussi mammont ». Il l'illustre de cet extrait de Cuvier : « parmi ces animaux, se montre surtout l'éléphant, appelé mammouth par les Russes, haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine grossière et rousse, et de longs poils noirs et raides qui lui formaient une crinière le long du dos ». Alors que les académiciens étendent ce terme aux mastodontes : « il se dit souvent aussi d'un autre genre d'animal fossile, à dents mamelonnées, autrement nommé mastodonte », Littré condamne cette extension : « le nom du mammouth, qui est l'elephas primigenius, ne doit pas s'appliquer aux espèces du genre mastodonte, que plusieurs caractères distinguent de celles du genre éléphant » - ce dont les académiciens prennent acte dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « éléphant gigantesque dont l'espèce a disparu et qu'on retrouve à l'état fossile ».

Les auteurs de dictionnaires actuels tiennent compte des progrès accomplis dans la connaissance des espèces disparues et de la découverte de restes de ces animaux en France : « gigantesque éléphant fossile de l'ère quaternaire caractérisé par une toison à longs poils et de longues défenses recourbées, et dont on a retrouvé de nombreux restes en France (en Dordogne) et surtout en Sibérie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Dans ce dernier dictionnaire, sont relevés aussi les emplois métaphoriques de mammouth pour désigner une personne qui a joué un rôle déterminant dans la vie politique, comme dans cet extrait de Mauriac (1961) : « les personnages consulaires de la IIIe République, dont Herriot fut le dernier mammouth vivant, ne feront pas trop mince figure dans l'Histoire. C'est que leurs successeurs furent très petits pour la plupart ». Les amateurs de rugby ont sans doute entendu les journalistes sportifs parler de « coup de pied de mammouth » et les consommateurs du Sud Ouest, au temps où existaient des supermarchés nommés Mammouth, se souviennent peut-être de ces bons mots dignes du Hérisson ou de l'Almanach Vermot : « les paysans (du coin) amènent leur vache au taureau et leur femme au Mammouth ».

 

 

12 mai 2010

Rigueur, mot interdit

 

Il semblerait que désormais rigueur soit un mot tabou, c'est-à-dire, si on le traduit dans la novlangue bobo (pas celle de Bobo-Dioulasso), haram.

Emprunté au latin rigor, au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité », il est attesté à la fin du XIIe siècle. En passant du latin au français, il perd son sens propre et n'a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d'appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l'hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour se persuader que la rigueur a de quoi effrayer les âmes sensibles, les belles âmes, les bobos et les journaleux, les médiacrates, les sociocrates et en conséquence, les « élus » du « peuple » qui se font de plus en plus souvent leurs laquais. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la rigueur a pour sens « sévérité » et elle est illustrée de cet exemple : « cette rigueur est excessive » (l'excès est ce qui effraye les bien pensants). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), c'est de la « dureté », de la « sévérité ». Les exemples ont de quoi faire frémir dans les media, dans les cours de récréation et à l'université : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n'a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l'austérité de la règle ». Le mot s'emploie aussi à propos du temps « rude et fâcheux » (« la rigueur du froid chez les lapons est insupportable aux étrangers ; tout le monde se plaint de la rigueur du temps »). Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l'emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c'est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, la rigueur, telle qu'elle est définie, a de quoi faire se voiler les grenouilles de mosquée : c'est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (exemple : les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois, la rigueur des canons ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l'exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu'on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L'article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd'hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n'apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « dureté, âpreté de la température » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l'application des règles » ; « insensibilité, indifférence de la part d'une femme » ; « caractère d'un raisonnement auquel l'esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo dont s'est dotée la France « postmoderne », soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l'expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd'hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l'opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l'acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s'il n'y a pas d'autre solution ». C'est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu'à la rigueur, c'est-à-dire « s'il n'y a pas d'autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n'y a pas d'autre solution. Pourtant, l'heure de la rigueur est repoussée aux calendes grecques. Le haram est de règle en mahométanie. En France, pays des femmes libres, il est détestable. Pourtant rarement un tabou a mis dans une lumière aussi crue l'état réel d'un pays.

 

28 avril 2010

Harem

 

 

 

La République étant bonne fille - une vraie gourde ! -, elle subventionne, finance, encourage la polygamie, c'est-à-dire la traite d'êtres humains, en l'occurrence de jeunes filles et même de fillettes. Cet entêtement dans le Bien fait d'elle la complice de crimes, dont elle répondra un jour, comme elle a à répondre de la colonisation, de l'esclavage, de la collaboration, etc. Les choses étant ainsi, il ne faut pas s'étonner que les harems se multiplient non seulement dans les villes et les banlieues, mais même dans les villages. C'est dans l'ordre des choses, tel que le façonnent nos belles lois.

Harem est un mot arabe. On s'en serait douté, vu la beauté de la chose. C'est une de ces innombrables réalisations glorieuses qui attestent la grandeur de la civilisation islamique. En arabe, il signifie « chose interdite et sacrée », « enceinte sacrée », « épouse », « femme ». Cette langue, où les êtres humains prennent le nom de choses, est vraiment merveilleuse. Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer pour la montrer en exemple à l'humanité tout entière. C'est un peu comme si la noblesse de jadis avait nommé ses épouses donjons ou tours imprenables ou herses ou échauguettes, etc.

Le mot est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « grand péché » ; puis au siècle suivant, il désigne l'appartement des femmes chez les musulmans, ainsi que les femmes qui y vivent, des lieux et des personnes. Littré est le premier grand lexicographe à le relever et à la définir ainsi : « l'appartement des femmes chez les musulmans » ; « la réunion des femmes qui habitent un harem » ; « au figuré, maison de débauche » - en somme un bordel ou une maison close (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il met en garde les lecteurs qui confondent harem et sérail : « C'est une erreur passée dans l'usage ; le sérail est le palais du sultan, tandis que le harem est l'appartement des femmes ». En 1932-35, deux des trois sens glosés par Littré sont exposés dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (« terme emprunté de l'arabe ; l'appartement des femmes chez les mahométans ; il se dit également de la réunion des femmes qui habitent un harem »), mais le troisième sens de Littré (casino ou bordel ou maison de débauche) n'apparaît plus, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « En pays musulman (il faudra ajouter : « et en France »), lieu réservé, interdit aux hommes, où habitent les femmes et les concubines » ; « par métonymie, ensemble des femmes qui habitent ce lieu »). En revanche, les rédacteurs de ce dictionnaire signalent un emploi étendu, signe sans doute d'une meilleure connaissance par les Français, voyages aidant, de la grande civilisation islamique : « par extension, familier, femmes entourant un homme » (sens repris dans la neuvième édition du DAF, en cours : « par analogie, familier, ensemble des femmes qui entourent un même homme »). Dans le DAF, neuvième édition, l'origine du sens est soigneusement exposée : « emprunté de l'arabe haram, « ce qui est interdit », terme appliqué aux femmes qu'un étranger à la famille n'a pas le droit de voir ». Elles sont donc enfermées. Il faut éviter qu'elles ne s'envolent. Ce serait peut-être plus humain de leur mettre un carcan ou de les enchaîner. Les animaux autrefois étaient bien entravés. Pourquoi pas les mahométanes ? Toute la grandeur de l'islam est là.

 

 

27 avril 2010

Patois

 

Les problèmes que soulève ce mot sont de deux ordres : les premiers se rapportent à l'étymologie, les seconds aux valeurs de mépris que charrie patois.

Le mot est ancien. Il est attesté à la fin du XIIIe siècle pour désigner une langue que l'on ne comprend pas, langue qui n'était pas nécessairement régionale ou de paysans. Selon les spécialistes actuels d'étymologie, il serait dérivé du verbe patoier, lui-même dérivé du nom patte. Patoier, dans l'ancienne langue française, c'était « agiter les mains (les pattes antérieures) » ou « gesticuler » comme le font les sourds-muets quand ils tentent de se faire comprendre. Patois a donc signifié d'abord « gesticulation », puis « langage particulier » (babil des enfants, chant des oiseaux, langue rustique ou grossière). Or, longtemps, les philologues et érudits se sont accordés sur une autre étymologie. Selon Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 et 1694), un patois « est proprement sermo patrius », mot à mot « le discours ancestral », c'est-à-dire la langue nationale. En vertu de cela, le patois de la France est le français. C'est l'hypothèse de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l'ancien langage français, premier volume publié en 1769) : « il dérive de patriensis, comme le prouvent les variantes du Trésor de Latini : selon le patrois des Français ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) accrédite la thèse de Ménage, qui regarde patois « comme dit pour patrois », c'est-à-dire « de la patrie », « patrois représentant le bas-latin patriensis, qui s'est dit pour homme du pays, indigène »... « On remarquera, dans la Chronique scandaleuse, patois avec le sens de « localité », « pays » ; ce qui concorde avec l'explication de patois par patrois. Le provençal a pati, pays. Dans le Midi on dit un patois, une patoise, pour un compatriote, une compatriote. Tout cela emporte la balance ; et il faut admettre que l'r (de patrois) a disparu ».

Cette étymologie est sans doute inexacte, mais elle s'accorde avec le sens plutôt positif qu'a eu longtemps patois, alors que l'étymologie moderne (de patoier et de patte, « gesticuler ») est en harmonie avec les sens négatifs qu'a acquis patois depuis quelques siècles.

 

En effet, longtemps patois a eu un sens neutre, comme le relève Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l'ancienne langue française... du IXe au XVe siècle, 1881-1902) : « pathoys, patrois, langage propre à un pays, à une race d'hommes, à une espèce d'animaux », lequel cite le philologue Bruneto Latini : « et si aucun demandait pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois des Français, puisque nos sommes italiens, je dirais que c'est pour deux raisons » et un extrait du Roman de la Rose : « Lais d'amours et sonnets courtois / Chantait chacun en son patois, / Li uns en haut, li autre en bas ».

Pourtant, en dépit de ces emplois valorisants, pendant deux siècles et demi environ, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans les anciens dictionnaires, le mot patois a été relevé avec un seul sens péjoratif : « sorte de langage grossier d'un lieu particulier et qui est différent de celui dont parlent les honnêtes gens » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois ») ; « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple, des paysans, et des enfants qui ne savent pas encore bien prononcer » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui rappelle le sens ancien de langue nationale, mais à propos des étrangers : « on le dit aussi des étrangers dont on n'entend point la langue ») ; « langage rustique, grossier, comme est celui d'un paysan ou du bas peuple » (DAF, 1694, 1718, 1740 : « on donne aussi quelquefois, par extension, le nom de patois à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province souvent même quelque soin qu'ils prennent pour s'en défaire » ; 1762, 1798, 1835, 1879). Le sommet du mépris est atteint dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, la Bible du progressisme et des Lumières (progressisme à rebours et Lumières blafardes, évidemment) : « (grammaire) langage corrompu tel qu'il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute point qu'il n'en soit ainsi de toutes les langues vivantes et qu'il n'en fût ainsi de toutes les langues mortes. Qu'est-ce que les différents dialectes de la langue grecque, sinon les patois des différentes contrées de la Grèce ? » ; et, dans une moindre mesure, chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « le premier degré de corruption dans les langues, dit l'Abbé Girard, vient du défaut d'éducation ou d'un manque d'attention au bon usage. Le second, du mélange de l'ancienne avec la nouvelle façon de parler, qui a formé divers langages particuliers, qu'on nomme patois dont la connaissance peut servir à pénétrer dans l'origine des langues et des peuples. Tels sont le bas-breton, l'auvergnant, le provençal, etc. »

Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour lire des définitions un peu moins malveillantes, par exemple chez Littré (op. cit.) : « parler provincial qui, étant jadis un dialecte, a cessé d'être littérairement cultivé et qui n'est plus en usage que pour la conversation parmi les gens de la province, et particulièrement parmi les paysans et les ouvriers » et « par dénigrement, langue pauvre et grossière », comme dans cet extrait de Voltaire : « un reste de l'ancien patois (la langue gauloise) s'est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), le mépris pour ceux qui parlent le patois, évident dans les éditions des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, s'atténue, comme si la relative bienveillance de Littré avait déteint sur les académiciens : « variété d'un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales » et « par analogie, dans un sens péjoratif, langue pauvre et grossière, empreinte de rusticité ou de vulgarité ». Le premier sens est exposé objectivement et avec neutralité, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « parfois péjoratif, parler essentiellement oral, pratiqué dans une localité ou un groupe de localités, principalement rurales ».

On comprend que les militants régionalistes, en Occitanie surtout, aient protesté contre le mépris dont a longtemps été accablée la langue des paysans. Mais ce mépris a disparu au XXe siècle, au moment justement où il a commencé à être dénoncé. Les militants ne sont pas en retard d'une guerre, mais de deux ou trois guerres : autant dire d'un siècle. De fait, il n'y a pas de raison objective (idéologique sans doute, mais idéologie n'est pas raison) pour que patois soit jeté aux oubliettes au profit de « langue », « dialecte », « parler », etc. Le mot est ancien. N'a-t-il pas signifié longtemps « langue de la patrie » ? Même si c'était la petite « patrie », le simple pays des pères, le sens dont le mot est porteur est admirable, d'autant plus que les paysans qui parlaient le patois, il y a quelques décennies encore, nommaient leur langue patois, sans jamais trouver à redire quoi que ce soit et sans éprouver le moindre ressentiment à l'égard de ce beau mot français. Les paysans n'ont peut-être pas toujours raison. Dans ce cas-ci, ils montrent la voie.

 

17 avril 2010

Mahométan (note blasplématoire)

 

 

Le moins que l'on puisse dire est que, si l'on se fonde sur une étude de leur langue, les Français au cours des siècles n'ont eu que faire (« rien à cirer ! ») du politiquement correct et sont toujours restés sourds aux oukases et intimations des inquisiteurs et autres « dominants », comme disent les scienceux du social. Il se pourrait que les choses soient en train de changer et que, leur insolence ou leur impertinence mise au placard, ils rentrent dans le rang. S'il n'est pas sûr que la soumission soit leur futur proche, des signes avant-coureurs et des prodromes de la fin d'une longue histoire existent bel et bien.

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication depuis 1994), mahométan, adjectif et nom, n'est pas défini. L'entrée est suivie de ces seules remarques : « XVIe siècle, mahumétan (il est montré ci-dessous que le mot est largement antérieur au XVIe siècle), dérivé du nom de Mahomet et synonyme vieilli de musulman (voir aussi islamique) ». En 2004 ou en 2005, le mot est déclaré « vieilli », alors que, vingt ans auparavant, il était bien vivant, comme l'atteste l'article mahométan du Trésor de la langue française (1971-94 ; le tome 11, où se trouve cet article, ayant été publié en 1985), dans lequel il n'est nulle part fait référence à un quelconque vieillissement du mot, encore moins à sa désuétude : « (substantif) celui, celle qui professe la religion de Mahomet » (synonyme musulman » et « (adjectif) qui professe la religion de Mahomet ou religion musulmane » ou « qui est relatif à cette religion ou aux adeptes de celle-ci » (synonyme islamique). En 1985, le mot est jeune ; vingt ans plus tard, il est près de sortir de l'usage. La langue évolue vite certes, mais pas au point de rendre caduc en quelques mois un mot français, formé conformément aux plus anciennes règles de la langue (au nom Mahomet est ajouté le suffixe an, servant à former des adjectifs et des noms, comme de Perse est dérivé persan, de Padoue padouan, de Castille castillan, etc.) et qui est dans tous les dictionnaires depuis plus de trois siècles.

Voilà donc un mystère à élucider.

La première « erreur » des académiciens porte sur la date. Certes mahométan est attesté en 1538 sous la forme mahumetan, mais pendant les siècles antérieurs, il existait sous d'autres formes. Citons-en quelques-unes : « macommetiste (la secte macommetiste), machommetiste, mahommetois (« Un sarrazin mahommetois »), mahometique (« loy mahometique »), mahommeticien (« les mahommeticiens, sous leur amiral ou capitaine assiégèrent la cité de Constantinople »), mahumetiste (« ne tuerons-nous pas tous ces chiens turcs et mahumetistes ? », Rabelais), alcoraniste (« les Arabes et Mores du pays alcoraniste », Thévet), furcaniste (de furcan, nom donné au Coran par les Turcs : « ceux qui sont leurs frères en la religion furcaniste ou alcoraniste », Thévet), mahometiste (« les Sarrazins ou mahumetistes occupaient grands peuples, royaumes et villes »), mehemetiste (« les mehemetistes ont affranchi tous les esclaves de leur religion », Bodin). Le verbe mahometiser (« agir ou parler en mahométan ») et se mahometiser (« se faire mahométan ») a même été en usage, ainsi que le nom, dérivé de mahométan, mahométanisme (synonymes islam, islamisme, mahométisme), attesté chez Voltaire.

Cette longue liste, qui n'est peut-être pas complète, de formes anciennes ou de synonymes de mahométan, formes dont on peut supposer à leur emploi qu'elles sont insolentes et au sens peu amènes pour l'islam, serait aujourd'hui censurée et si les Français historiques revenaient parmi nous et continuassent à dire ce qu'ils ont toujours dit, ils seraient éternellement cloués au pilori de la honte bienpensante par les organes racistes de l'inquisition islamique. Aujourd'hui, Pascal ne pourrait pas écrire ce qu'il dit dans ses Pensées des mahométans : « ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans, qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? » et « la religion mahométane a pour fondement l'alcoran et Mahomet ; mais le prophète qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? » En un instant, il serait redekerisé ou vangoghisé et l'Etat s'en laverait les mains.

Comparés aux académiciens actuels, qui pourtant ont montré parfois, sur d'autres questions, qu'ils pouvaient mordre la ligne jaune, même devant les flics, timidement, pas beaucoup, d'un quart de pneu, les académiciens des siècles antérieurs sont des rebelles. Ils restituent la langue telle qu'elle est, sans prendre de gants. Un mahométan est « celui, celle qui professe la religion de Mahomet » et le mot « est aussi adjectif », comme dans la religion mahométane. Telle est la définition de ce mot de 1718 à 1932-35. D'une édition à l'autre, les exemples se multiplient : en 1835, c'est un dévot mahométan, épouser une mahométane, les mahométans font de fréquentes ablutions et les peuples mahométans, des tribus mahométanes, le culte mahométan, la religion mahométane, mais la définition reste inchangée pendant trois siècles. Barré (1842, Complément au DAF) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoutent à l'emploi comme adjectif l'exemple année mahométane : « (chronologie) année lunaire qui commence à l'anniversaire de l'hégire et qui est tantôt de 354 jours et tantôt de 355 » (Barré et Littré), Barré ajoutant ce supplément encyclopédique : « les années mahométanes forment un cycle de trente ans, dont 19 caves et 11 pleines. Les pleines sont les 2e, 5e, 7e, 10e, 13e, 16e, 18e, 21e, 24e, 26e et 29e. L'an de l'hégire 1255 commence le 18 mars 1839 et finit le 4 mars 1840. L'année 1256 est la 19e du cycle  mahométan ».

Pourquoi les organes ont-ils décrété que mahométan serait vieilli et devait être remplacé par musulman, qui est moins ancien ? La raison est simple. Mahométan est un mot français, formé à partir du nom Mehmet donné par les Turcs à l'envoyé d'Allah ; musulman est le nom arabe muslim auquel a été ajoutée la terminaison « an » de la langue persane. Autrement dit, entre un mot français et un mot arabe, nous sommes sommés d'opter dorénavant pour le mot arabe. Il nous est fait obligation d'employer les mots des musulmans et non les nôtres pour désigner les sectateurs de la religion islamique. La pureté islamique de musulman est clairement exprimée par les lexicographes jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle. En effet, musulman est « le titre (et non le nom) que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », pardon en Allah ; et, adjectivement, « dénomination qui s'étend à tout ce qui concerne leur religion » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1798) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » et « il est aussi adjectif et se dit surtout de ce qui concerne la religion des mahométans » (DAF, 1832-35). Littré (op. cit.) renonce à employer titre dans la définition, mais il tient bien musulman pour un mot musulman : « nom que les mahométans se donnent » (« nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants », DAF, huitième édition, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94, op. cit.), la conformité islamique de musulman est effacée, ce qui rend possible qu'il puisse être rapidement substitué à mahométan. Un musulman est « un adepte de l'islam » et, quand ce nom est adjectif, il a pour sens « relatif ou conforme aux règles, aux coutumes, à la culture de l'Islam ou de la religion islamique ». Certes, le vernis bienpensant de la nouvelle définition est quelque peu écorné par cet extrait : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c'est (...) dans la confusion de l'autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance » (Guizot, 1828). C'est la seule tache. Il en va de même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), où musulman n'est plus un « titre », ni un « nom » que se donnent les mahométans. Il a été naturalisé : « qui est relatif à l'islam, propre à l'islam, religion de Mahomet » et « qui professe la religion islamique ». La boucle est bouclée. Tout a été fait pour que mahométan puisse sortir de la langue, sans que quiconque s'en émeuve.

 

 

 

15 avril 2010

Sabir et langue franque

 

Sabir est une forme altérée du verbe espagnol saber « savoir ». Quand Monsieur Jourdain est fait « mamamouchi » lors d'une cérémonie bouffonne du Bourgeois gentilhomme, il lui est dit en « sabir » de l'époque : si ti sabir, ti respondir. Ce mot est attesté comme nom ou adjectif en 1852 dans le titre d'un article, « la langue sabir », du Journal des intérêts de l'Algérie, les intérêts en question étant ceux des colons. Il n'est ni dans la septième édition, ni dans la huitième édition (1835 et 1879) du Dictionnaire de l'Académie française, mais Littré l'enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nom donné, dans le Levant et en Algérie, à ce qu'on nomme aussi langue franque, c'est-à-dire à un jargon mêlé d'italien, d'espagnol et à l'usage des Francs », Francs étant « le nom générique des Européens dans les ports du Levant » (DAF, sixième édition ; Littré). Dans le Supplément de 1877, Littré cite la Revue des Deux-Mondes du 1 août 1876, où est expliquée l'origine du mot : « sabir est le verbe savoir ; et, comme à beaucoup de questions les Levantins et Algériens répondaient « mi no sabir » (je ne sais pas), on en a fait la langue sabir. Le mot sabir, « savoir », est déjà dans Molière : « Si ti sabir, Ti respondir ; Si non sabir, Tazir, tazir » (Bourgeois gentilhomme, IV, 10) ».

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus complet, puisqu'il intègre le sens étendu, apparu à la fin du XIXe siècle : « langue formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible (synonyme familier charabia) ». Cet emploi étendu est illustré d'un extrait de l'Esthétique de la langue française (Gourmont, 1899) : « ou bien l'enseignement du latin sera maintenu (...), ou bien notre langue deviendra une sorte de sabir formé, en proportions inégales, de français, d'anglais, de grec, d'allemand, et toutes sortes d'autres langues », sabir qui est en train de devenir la langue officielle des zones de France placées sous souveraineté islamique ou étrangère (cf. la note consacrée au Lexik des cités), l'erreur de cette prédiction tenant aux causes du phénomène. Ce n'est pas l'abandon du latin qui a transformé dans ces zones le français en sabir, mais la disparition des Français.

La définition qui en est donné par les rédacteurs de ce Trésor n'est pas différente de celle de Littré : « parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». Il est vrai que l'Afrique du Nord et le Levant ayant été purifiés ce sabir y est aujourd'hui en voie de lente extinction. Cendrars en 1948 le décrivait ainsi : « ce sabir fait de turc, d'arabe, d'espagnol, d'italianismes (...) plutôt que de paroles françaises que parlent tous les marins du Levant ». Aujourd'hui, ces mêmes marins parlent l'anglais ou un sabir mondialisé d'anglais des Etats-Unis d'Amérique. Les linguistes distinguent les sabirs des pidgins et des créoles « dont le système est plus homogène et plus complet », les créoles étant même devenus « les langues maternelles de communautés culturelles » : « les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au vocabulaire d'un champ lexical déterminé ; ce sont des langues composites, nées du contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques différentes qui n'ont aucun autre moyen de ses comprendre, notamment dans les transactions commerciales. Les sabirs sont des langues d'appoint, ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre, limité aux besoins qui les ont fait naître et qui assurent leur survie » (Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1974).

Ces gens très savants que sont les linguistes précisent aussi, car ils sont friands d'histoire, que « le nom de sabir a été d'abord celui de la lingua franca » ou « langue franque » : « on donne le nom de lingua franca au sabir parlé jusqu'au XIXe siècle dans les ports méditerranéens. Il est à base d'italien central et comprend divers éléments des langues romanes » (Dictionnaire de linguistique, op. cit.). Cendrars dans l'extrait cité ci-dessus (Bourlinguer, 1948) infirme en partie ces savants : la lingua franca était parlée encore en 1948 par les marins du Levant. Elle ne s'est donc pas éteinte à la fin du XIXe siècle. Mais cela n'est qu'un détail. L'essentiel porte sur la genèse de ce sabir. Notons que les lexicographes, qui commencent à enregistrer langue franque au XIXe siècle, sont tout autant timorés et aussi éloignés de la vérité historique que les linguistes modernes : « langue franque, sorte de jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol, etc., qui est en usage parmi les Francs (comprendre les Européens du Levant et de Barbarie) de la basse classe » (Dictionnaire de l'Académie française, sixième édition, 1835) ; « langue franque, jargon mêlé d'italien, d'espagnol, etc. à l'usage des Francs d'Orient » (Littré, op. cit.) ; « langue franque, jargon mêlé de turc, d'arabe et de langues romanes (français, italien, espagnol...) en usage parmi les marins, les négociants des ports du Levant » (Trésor de la langue française, op. cit.). Aucun ne rappelle, ne fût-ce que dans une brève remarque, que ce sabir ou langue franque ou lingua franca ou petit mauresque ou franco (le fait qu'il soit désigné de noms variables atteste qu'il est fait de mots de plusieurs langues) était la langue qu'utilisaient les riches musulmans du levant et d'Afrique du Nord pour s'adresser à leurs esclaves chrétien(ne)s, parlant le provençal, un des nombreux dialectes italiens, le français, le castillan, le catalan ou le portugais, que ces riches musulmans aient été de bons bourgeois, des pirates barbaresques avides de rançons ou des gardiens de « bagne » (cf. note consacrée à bagne) et que cette langue, attestée dès le XIVe siècle et même avant, a été en usage tant qu'a perduré en Méditerranée la razzia d'esclaves chrétiens au bénéfice de l'islam et des musulmans. Cette réalité, qui est épouvantable, n'est pas conforme à celles que les notables, notoires, puissants, bienpensants d'Occident et d'Islam appellent de leurs vœux ; elle est donc cachée, même dans les articles de dictionnaires, où, pourtant, elle a sa place « naturelle ». Oui, il y a des savants qui se targuent de l'objectivité de leur science, en public évidemment, qui se prêtent à ces momeries de mamamouchis. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose !

 

 

 

14 avril 2010

Allah (note réservée à ceux que les blasphèmes n'effraient pas)

 

 

Ce mot, emprunté à l'arabe allah, nom de Dieu chez les musulmans, est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94).

Les premiers lexicographes à l'enregistrer sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « Allah pour Alelah. C'est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu'ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l'attention et qui serait tenu sans doute aujourd'hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l'intellocratie, c'est l'emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n'est pas seulement l'équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c'est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont ainsi bénis ou sanctifiés.

De tous les dictionnaires, le plus imprudent sur le sujet est le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n'est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c'est-à-dire comme un cri qui n'a pas d'autre sens que l'action qu'il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d'après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d'appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l'emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d'Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l'emploi d'Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l'Isle :

Allah ! Dans la rumeur d'une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, ils font de l'ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu'ils sussent lire.

 

07 avril 2010

Sensible

 

 

Quand sensible s'applique à une personne - un enfant sensible par exemple -, il signifie « qui est doué de sensibilité ». Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l'intérêt pour autrui, de l'altruisme. Dans réalité sensible ou dans signes sensibles à l'oreille, il signifie « qui peut être perçu par la sensibilité ». Le sens est passif : la sensibilité n'est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu'ils peuvent être perçus par la vue ou l'ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d'ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l'adjectif sensible cache un interdit. Il est illicite ou haram de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou, s'ils sont soumis à la loi de l'islam, des quartiers islamiques ou islamisés. Comme il faut les désigner, ils sont qualifiés par euphémisme de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas « doués de sensibilité ». Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n'est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d'autrefois, « ne pas se pencher au-dehors » ou, en italien, « è pericoloso sporghersi », que l'on pourrait traduire librement par « ne pas parler au dehors » ou par « il y a péril en la parole ». Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les dogues du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï, à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française, mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de « qui est doué de sensibilité », en parlant d'une chose, sensible signifie par métaphore « qui est susceptible de réaction », comme dans papier, pellicule, plaque, surface sensible ou dans réactif sensible, et en parlant d'un mécanisme ou d'un appareil « dont le fonctionnement peut être troublé ou perturbé par des parasites ». Il en va ainsi des affaires judiciaires et politiques quand elles sont dites sensibles : il faut s'entourer d'un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais d'ouvrir le dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d'une ambulance ou d'un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l'islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d'une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée « se paient sur la bête », comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d'être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait sans doute inutilement insolent d'écrire sans cibles : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n'y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d'innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

 

04 avril 2010

Bouclier

 

 

Quand bouclier est attesté pour la première fois en français, au tout début du XIIe siècle, c'est un adjectif qui signifie « pourvu d'une bosse » ou d'une « boucle » et qui qualifie le nom écu. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'adjectif est devenu un nom. Roland se protégeait avec un écu bouclier des cimeterres sarrasins. Si le nom désignant cette « arme défensive » était resté écu, il n'est pas sûr qu'il ait suscité autant de métaphores que bouclier. Un écu fiscal ? Un écu thermique ? Un écu de missiles ? De Gaulle était l'épée, Pétain l'écu ? Car, pour ce qui est de bouclier, ce qui fait problème, ce n'est pas le sens propre, qui n'a pas évolué pendant huit siècles (« arme défensive, faite anciennement de plusieurs cuirs de bœuf, mais aujourd'hui elle est de métal, et on s'en couvre pour empêcher les coups de l'ennemi lorsqu'on se bat de près », Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 ; « arme défensive qui se porte sur le bras, et dont on se couvre une partie du corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1694 ; et « arme défensive que l'on tient devant soi pour se protéger », Trésor de la langue française, 1971-94), bien que les lexicographes anciens aient conscience que cette arme défensive n'est plus en usage dans les armées de leur époque (« arme défensive dont les anciens se servaient pour se couvrir le corps contre les coups de leurs ennemis ; les boucliers d'Achille et d'Enée sont décrits dans l'Iliade et dans l'Enéide ; celui d'Ajax était couvert de sept peaux de bœuf ; les écus ont succédé aux boucliers ; les Espagnols qui vont la nuit portent encore l'épée et le bouclier ; on met encore dans des trophées des casques et des boucliers », Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; « arme défensive qu'autrefois les gens de guerre portaient au bras gauche, et dont ils se servaient pour se couvrir le corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1762 ; « partie de l'armure défensive des anciens ; le bouclier se portait au bras gauche », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; etc.), même si elle est utilisée aujourd'hui par la police dans les opérations de maintien de l'ordre public (« arme défensive que les gens de guerre portaient au bras et qu'utilisent, dans certaines circonstances, les forces de police », DAF, neuvième édition, en cours de publication), ce qui fait problème, écrivais-je, ce sont les emplois étendus et figurés de bouclier, attestés au XVe siècle (levée de boucliers, « vive opposition ») et au XVIe siècle (« soutien », chez Du Bellay, et faire bouclier de, « s'appuyer sur », chez Calvin).

Ces deux derniers emplois sont relevés dans les dictionnaires anciens. Ainsi levée de boucliers : « (Furetière, op. cit., 1690) on dit proverbialement faire une grande levée de boucliers, lorsqu'on fait de grands préparatifs pour quelque entreprise, qu'on en fait grand bruit, et qu'on ne l'exécute pas, ou qu'on y réussit mal, qu'elle aboutit à rien » ; « (DAF, 1694) on dit faire une levée de bouclier pour dire faire une grande entreprise mal à propos et sans effet » ; « (Littré, 1863-77) dans les affaires politiques, démonstration d'attaque ou d'opposition » ; « (DAF, neuvième édition) levée de boucliers, démonstration par laquelle les soldats romains manifestaient leur opposition aux volontés de leur chef et, figurément, opposition collective, soudaine et bruyante ». Quant à bouclier, au sens figuré, il s'est dit d'abord de personnes avec le sens de « protecteur » : « (Richelet, 1680) protecteur ; le Seigneur est mon bouclier ; celui qui a été le bouclier de la France n'a pu se mettre à couvert de leurs coups » ; « (Furetière, 1690) il  se dit figurément de toute sorte de défense ou de protection ; il y a plusieurs livres intitulés le Bouclier de la foi ; Hector fut longtemps le bouclier de Troie » ; « (DAF, 1762) bouclier se dit aussi figurément des personnes : par exemple, d'un général d'armée, c'est le bouclier de l'État ; d'un grand évêque, d'un grand théologien, c'est le bouclier de la foi, le bouclier de la religion ». Les emplois figurés s'étendent à toutes sortes de réalités : « (DAF, 1832-35) par extension, faire un bouclier de son corps à quelqu'un, se mettre au devant de quelqu'un, pour le préserver des coups qui lui sont portés » ; « (DAF, 1932-35) il se dit figurément, au sens moral, de ce que l'on considère comme une sauvegarde, une protection, une défense ; son âge, sa faiblesse lui sert de bouclier. Il se fait un bouclier de la faveur dont il jouit ».

Au XXe siècle, bouclier s'emploie dans diverses techniques : « il se dit encore, en termes de Ponts et Chaussées ou de Mines, d'un appareil qui sert à étayer les terrains et à empêcher les éboulements dans les travaux d'excavation ; par analogie, il se dit de tout ce qui rappelle la forme d'un bouclier ; en particulier, en termes d'entomologie, il désigne l'élytre de certains insectes, convexe et relevé sur les bords, et, en termes d'automobilisme, une sorte de pare-brise » (DAF, 1932-35) ; « dispositifs de protection divers » (Trésor de la langue française, 1971-94) en artillerie, en physique nucléaire et en géomorphologie (« partie de l'écorce terrestre formée de terrains anciens et restée en dehors des plissements ; le bouclier africain, DAF, neuvième édition, en cours de publication).

L'invention du cosidetto bouclier fiscal s'inscrit dans le sillage de ces différentes techniques de protection. Protéger et prendre des précautions sont le seul horizon d'une société timorée, prudente, toujours sur ses gardes, peu encline aux risques, redoutant tout. On a beau célébrer l'aventure, on n'en est pas moins bobo, c'est-à-dire petit bourgeois bourgeoisement borné. Plus qu'à la prunelle de ses yeux, on tient à toutes les formes possibles de protection sociale, aux innombrables dispositifs de protection, contre les accidents du travail, contre les avalanches, contre les glissements de terrain, etc. On invente donc le bouclier fiscal, croyant que ce dispositif fiscal aurait autant de succès que les autres dispositifs de protection. Or, il n'est pas reçu avec les acclamations attendues, mais par une levée de boucliers. C'est que, objectivement, bouclier est impropre. Les contribuables qui en profitent et qui ne sont pas nombreux versent toujours au fisc, en dépit de ce bouclier, 50% de leurs revenus. Le bouclier n'est pas en métal, mais en soie. On comprend les protestations journaleuses et politiciennes : 50% des revenus au fisc, c'est du racket, de la spoliation, du vol. Ce qu'attendent les protestataires, c'est que le bouclier en soit vraiment un et que le niveau des prélèvements soit abaissé à 10%, peut-être à 20%, mais pas davantage. Au fait, ces politiciens indignés, leur bouclier fiscal, il est de combien ? 20% de leurs revenus ? Qu'ils montrent leurs feuilles d'impôt et qu'on leur prélève 50% de leurs revenus. Rien que pour le fun et voir leur tronche furibarde.

 

 

03 avril 2010

Sage et Sages

 

 

N'est pas nécessairement Sage qui est baptisé Sage dans les médias

 

 

Les journaleux prennent parti sur tout et n'importe quoi, même sur des sujets insignifiants qui n'intéressent qu'eux. Ce sont les curés du XXIe siècle. Du haut de leur chaire, ils disent le Bien et ils pointent du doigt le Mal. Le Bien, c'est ce qui est conforme à leurs croyances ; le Mal, ce qui n'est pas conforme à leurs analyses. Les membres du Conseil d'Etat sont des fonctionnaires. Rien de plus. Certains sont entrés au Conseil d'Etat par piston, protection servilité, complaisance. Ils auraient pu tout aussi bien être adoubés dans une confrérie quelconque ou une mafia de financiers véreux. Il a suffi qu'ils émettent, sur un déguisement de femme, un simple avis, qui n'a pas plus de valeur qu'une opinion de Radio Trottoir, pour qu'ils soient honorés dans les media du titre de « Sages » : c'est que leur avis contredit celui d'un grand nombre d'élus du peuple français. Désormais, ils sont les Sages du Conseil d'Etat, comme il y avait déjà les (neuf, en fait onze) « Sages » du Conseil constitutionnel. Charasse est un Sage, comme Solon ou Thalès. Barrot aussi. Chirac aussi. Giscard aussi. Debré aussi. Joxe, celui qui parle arabe, aussi, etc.  Ce sont nos nouveaux Salomon. On a les Sages qu'on peut. La France ne peut donc plus grand-chose.

L'emploi de l'adjectif sage (qui continue le latin sapidus, « qui a du goût, de la saveur » : savoir, étymologiquement, c'est « avoir de la saveur ») comme nom est très ancien. Il est attesté au tout début du XIIe siècle, pour désigner d'abord « celui qui a sa raison, son bon sens », puis « celui qui a une connaissance juste des choses et qui est le représentant de la sagesse », ensuite « ceux qui se sont distingués chez les Anciens Grecs par leur connaissance de la philosophie et de la science », enfin, chez Montaigne, « celui qui, par un art de vivre, se met à l'abri de ce qui tourmente les autres hommes ». Aucun de ces emplois ne justifie que les fonctionnaires du Conseil d'Etat, fussent-ils « hauts » (« hauts » dans la hiérarchie, pas nécessairement par leur jugement) soient baptisés Sages, en plus avec une S majuscule, la majuscule étant la révérence qui leur est prodiguée dans les media. Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie française, comme chez Littré (Dictionnaire de la lange française, 1863-77 : « celui qui est sage »), la définition est des plus sommaires : « sage se prend aussi substantivement » (le sage est maître de ses passions, ne s'enorgueillit point dans la prospérité, etc. 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), en dépit de la variante : « sage s'emploie aussi comme substantif masculin » (1832-35, 1879). Il faut attendre la huitième édition (1932-35) pour lire une définition qui explicite le sens : « sage s'emploie aussi comme nom masculin pour désigner celui qui est prudent, circonspect, judicieux ». Dans ces emplois, le nom ne prend pas la majuscule, à la différence de deux autres emplois comme nom propre. Alors, sage s'écrit Sage. Ces deux emplois sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, par Littré (op. cit.), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Citons le DAF (1762) : « On appelle Salomon Le Sage, pour marquer qu'il a mérité le nom de sage par excellence » et « Sage est aussi un nom qu'on donne à ceux qui se sont distingués autrefois par une profonde connaissance de la morale ou des sciences » (les sept Sages de la Grèce sont Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pistacus, Périandre et Cléobule). Une proposition du type « les Sages de la France sont » (suivent les noms des dizaines de milliers de membres du Conseil d'Etat, depuis sa création ; Théodule, Machin, Truc, Bidule, Dupond, Dupont, etc. etc. etc.) relèverait de la pure bouffonnerie. Les media (Allah yebarek fikom) n'en sont pas loin.

Heureusement, les anciens dictionnaires contiennent quelques pépites qui éclairent a posteriori le baptême médiatique en sagesse des membres du Conseil d'Etat et celui, plus ancien, des membres du Conseil constitutionnel. C'est d'abord dans les quatrième et cinquième éditions cet emploi, qui disparaît des éditions suivantes : « les cabalistes et les alchimistes ont conservé ce mot. Ils donnent le nom de Sages à ceux qui ont fait de grands progrès dans leur art ». Les Sages du Conseil d'Etat tiendraient-ils des anciens alchimistes qui avaient découvert le moyen de transformer le plomb en or et qui guindaient leur bêtise au sommet du savoir ? Dans quelques exemples qui illustrent l'emploi du nom sage (« Où trouver un vrai sage ? Un vrai Chrétien est le seul vrai sage »), Féraud (op. cit.) cite celui-ci : « Les Sages, nos Sages, les Sages modernes », et il ajoute, entre parenthèses : « (souvent ironique) ». Les media, quand ils baptisent Sages des fonctionnaires, ne font pas d'ironie. Arouet le Jeune, quand il cite les media, ne fait que de l'ironie.