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01 avril 2010

Codifier

 

Ce verbe, dérivé du nom code, exprime l'essence de la modernité. Il n'est pas le seul. D'autres mots, tels norme, cadre, normatif, format, élément, normaliser, filière, etc. réfèrent à la même grande entreprise, très égalitaire et même égalitariste, de dressage, rabotage, formatage, nivelage, lissage, clonage des mœurs, des singularités, des particularités, des individus. Tous égaux, tous pareils, tous le même.

C'est Michelet, un des chantres du rabotage niveleur, qui fabrique ce mot en 1831 pour l'employer dans un ouvrage au titre éloquent : Introduction à l'histoire universelle. La modernité fait dans la réduction : réduire (les peuples), raccourcir (les têtes), émonder (tout ce qui dépasse). Elle codifie donc. En 1842, le verbe entre dans le Complément de Barré (comprendre le complément à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1832-35) où il est défini ainsi : « (didactique : comprendre « terme savant », en usage dans l'université) réduire des lois en un seul corps ; en former un code », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme didactique, réduire des lois en un seul code ou corps ») et que les académiciens essaient de justifier par la « dispersion » et la « confusion » premières : « (terme didactique) réunir des lois éparses en un corps de législation » (DAF, septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35).

Pour que ce verbe devienne une oriflamme de la modernité, il fallait qu''il ne restât pas confiné dans le vocabulaire du droit et qu'il colonisât de nouvelles terres. C'est ce qui est attesté dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française (1971-94 : « (droit) réunir des lois en un code ; rédiger un code » et « (par extension) organiser quelque chose en système selon des règles cohérentes ») et la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (droit) réunir des lois ou des règlements épars en un corps unique et cohérent ; codifier la législation du travail, les règlements touchant la circulation routière » et « (par extension) mettre en ordre de façon systématique ; codifier les règles typographiques ». C'est, comme (presque) toujours l'emploi de codifier par les sociologues qui a fait basculer ce terme de droit dans le social, le système, l'ordre, la mise en ordre, le règlement, les règles. La définition du Trésor de la langue française, à savoir « réunir des lois en un code », est extraite du Traité de sociologie (1968) et elle est illustrée d'un extrait de l'inévitable Durkheim : « quand un droit coutumier passe à l'état de droit écrit et se codifie, c'est que des questions litigieuses réclament une solution plus définie » (De la Division du travail social, 1893). Les mots de Durkheim, questions litigieuses, réclamer, solution (elle sera finale un demi-siècle plus tard), comme ceux des lexicographes « modernes », système, mis en ordre, règles, cohérent, etc. sont des niches de modernité.

 

 

 

29 mars 2010

Quartier

 

Dans la NLF, quartier est au pluriel : ce n'est pas le quartier, mais les quartiers. Ou bien il est employé sans adjectif et désigne une réalité qui n'a d'existence que dans l'idéologie de celui qui, toujours un puissant, parle : pardon qui assène la pravda LCR, LO, PCF, PS des divers et métissés, OCI ou Nouveau Parti d'Allah, du type « ça bouge dans les quartiers », « la colère des quartiers », etc. Ou bien, il est suivi de cinq ou six adjectifs : sensibles, populaires, défavorisés, en difficulté, pauvres, stigmatisés. Ces qualifications sont tout aussi fausses qu'une épithète valorisante comme démocratique prédiquée à nazisme, racisme, fascisme, socialisme. On les dit populaires, ils sont islamiques ; sensibles, ils sont de pierre ; défavorisés, ils sont privilégiés ; en difficulté, ils jouissent de toutes les facilités ; pauvres, ils sont riches à millions de trafics et escroqueries...

Dans l'histoire de la langue française, quartier n'a jamais eu le sens qu'il a pris dans l'idéologie LCR, journaleuse ou NPA. Le mot, dérivé de quart, est attesté à la fin du XIe siècle au sens de « quatrième partie d'une chose » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694), la chose en question pouvant être un « écu » (en héraldique), une aune, une année, un territoire, une ville, un animal, une pomme, etc. Pour ce qui est de l'emploi qui nous occupe, il est glosé ainsi par les académiciens : « en parlant d'une ville, on appelle quartier un endroit de la ville dans lequel on comprend une certaine quantité de maisons » (DAF, de 1762 à 1932-35 : on a commandé de faire des feux de joie dans tous les quartiers de la ville). Les sens qui construisent le concept sont ceux de (bon) voisinage et de sociabilité (sens qui ont disparu des quartiers de la NLF) : « il se dit encore d'une certaine étendue de voisinage » (il y a bonne compagnie dans mon quartier, alors que dans les quartiers du NPA, il n'y a que des « grandes compagnies »). « (Il se dit) aussi de tous ceux qui demeurent dans un quartier » (tout le quartier était en rumeur). Dans l'ancienne langue française, « on dit faire les visites du quartier pour dire aller rendre visite à toutes les personnes un peu considérables qui demeurent dans le quartier où l'on vient s'établir » - phrase qui a eu un sens de 1762 à 1962, mais qui n'en a plus guère dans les quartiers. Le sens martial actuel doit beaucoup au « terme de guerre », « lequel a plusieurs significations » (DAF, 1762) : « campement d'un corps de troupes, et le corps de troupes lui-même » ; « dans un siège, campement sur quelqu'une des principales avenues d'une place, pour empêcher les convois et les secours » ; « lieu où des troupes fatiguées vont se remettre et se rétablir pendant que la campagne dure encore ». Pour le NPA et alliés, PCF, Front de Gauche, OCI, LO, PS métissé, etc. les quartiers sont leurs troupes et les lieux où elles cantonnent et où « convois » et « secours » sont empêchés d'entrer.

Pendant de longs siècles, le mot a eu un sens stable, dans lequel se cristallisent quelques-unes des valeurs de la France, telles que la civilité, la politesse, la courtoisie, le plaisir de vivre en bonne société avec des voisins. Ces temps-là sont révolus. Désormais, dans les quartiers, le mot d'ordre est « pas de quartier ». Il faut comprendre (ceux à qui la NLF est familière décryptent tout cela sans mal) : « pas de quartier pour les indigènes ». Ce sens nouveau a été préparé par l'inflexion vers le spécifique qui touche quartier au XXe siècle et dont témoignent les auteurs de dictionnaires : académiciens (DAF, 1932-35, « certaines parties d'une ville qui ne correspondent pas exactement à des divisions administratives, mais qui ont leur vie et leur physionomie propres ») ; rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « partie d'une ville ayant une physionomie propre, une certaine unité », quartier excentrique, extérieur, perdu, animé, désert, paisible, bourgeois, pauvre, populaire, populeux, résidentiel, riche, juif, noir, occidental, indigène, commerçant, des affaires, du centre, de la gare, latin, réservé, de plaisir, des femmes). A partir de là, s'est développé, contaminé sans doute par le terme de guerre, l'emploi NLF, quand quartiers a quitté la ville et renoncé à ses valeurs (urbanité, citoyenneté, civisme, sociabilité) pour désigner des concrétions de béton aux limites des champs et des bois, dans une sorte de no man's land qui définit les quartiers NLF.

 

 

28 mars 2010

Cités

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l'origine de la France, est l'un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n'est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu'il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c'est « l'ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n'apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l'antiquité, qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l'un laïque : « ville » ; l'autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l'évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l'Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s'appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l'évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ; il y a un livre de saint Augustin qu'on appelle la Cité de Dieu ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens, avec d'autres, dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd'hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu'en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu'il « ne s'emploie guère qu'en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d'une certaine autonomie ».

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu'a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d'élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d'une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l'ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d'un État libre » (exemple tiré de l'antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l'intellectuel à la moderne, renverse l'ordre dans lequel les sens de cité sont exposés. L'article cité du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s'achève sur le sens ecclésiastique de « partie d'une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l'antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l'ancienne Grèce, les membres d'une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

Du droit, de l'église et de la politique, cité s'étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédits, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d'habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d'un pays ; les florissantes cités de l'Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d'écrivains qu'il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d'Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l'enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L'Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l'illustre Littré par l'exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l'Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d'association ») l'extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d'une usine, qu'a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu'on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), le sens politique est cité d'abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d'une ville ; l'ensemble des citoyens qui la composent » (« s'occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l'État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l'importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l'extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s'entend quelquefois d'un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

Cette extension s'amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d'agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu'à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d'agglomérations de pavillons ou d'immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d'urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l'homme, « d'animal politique » qu'il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l'un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l'Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d'un pays à l'agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d'immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d'Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d'émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu'il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l'évolution récente de cité, c'est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est à l'antonyme de la civilisation qu'elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

 

26 mars 2010

Imbroglio

 

Imbroglio, embroglie, imbroille, embrouillement, embrouille

 

 

Il n'y a rien de tel qu'un peu d'ancienne langue française (ALF) pour embrouiller les lecteurs.

Imbroglio est un mot italien qui dérive du verbe imbrogliare, « embrouiller ». Il est attesté en français à la fin du XVIIe siècle chez Bossuet dans un contexte de mépris (Bossuet écrit sur le quiétisme, dont, adversaire résolu, il obtiendra la condamnation et la fin), où imbroglio a pour sens « confusion », « embrouillement », c'est-à-dire le sens qu'il a en italien. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Diderot l'emploie non plus pour désigner l'action d'embrouiller ou de s'embrouiller, mais, par métonymie, pour désigner une situation embrouillée.

Ce n'est pas le sens de ce mot qui a posé des problèmes aux lexicographes, mais sa forme. La règle, dans l'ancienne langue française, est la francisation des mots étrangers : riding-coat devient redingote, bowling green bouligrin, Firenze Florence, etc. Il en est ainsi d'imbroglio, du moins dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), où il entre sous la forme imbroille (« mot tiré de l'italien imbroglio, embrouillement, confusion » ; il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), où il est enregistré sous la forme embroglie : « (anbro-glie, mouillez le gli), mot italien habillé à la française : embroglio (néologisme), embrouillement » (exemple : « ces droits forment un embroglie pour l'administration »). Féraud cite Necker qui se prononce très prudemment sur ce mot : « il faut attendre ce que l'usage décidera sur ce mot ». La forme française a disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) cite encore la forme francisée imbroille (« imbroglio ou, à la française, imbroille »), mais il est l'un des derniers à le faire. La forme italienne, en revanche, s'est maintenue dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française à partir de 1798 (« mot italien qui se prononce imbroillo a l'italienne ou imbroille à la française, sans faire sentir l'i et en mouillant les L : embrouillement, confusion ; il y a de l'imbroglio dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre). La définition de 1832-35 s'enrichit de ce sens : « il se dit aussi d'une pièce de théâtre dont l'intrigue est fort compliquée » (cette comédie est un imbroglio à l'espagnole) (deux sens chez Littré aussi), tandis que, dans la huitième édition (1932-35), apparaît un troisième sens : « figurément, il signifie situation embrouillée » (un imbroglio politique). Ces trois sens sont dans l'article imbroglio du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (g ne se fait pas entendre) embrouillement, confusion ; par métonymie, situation embrouillée, enchevêtrée ; se dit également de l'intrigue compliquée d'une pièce de théâtre, d'un roman ».

Les choses seraient fort simples si elles en restaient là. Or, rien n'est simple dans l'ALF. Il suffit de consulter de Féraud le Dictionnaire critique de la langue française (1788) pour en comprendre les raisons. A l'entrée embrouillage, mot d'un emploi très rare, attesté au milieu du XVIe siècle, et qu'il est le seul parmi les grands lexicographes à enregistrer, il écrit : « embrouillement (gasconisme) ; il y a dans cette affaire de l'embrouillage, de l'embrouille, de l'embrouilli », précisant que ces trois termes sont des « barbarismes en usage sur les bords de la Garonne ». D'ailleurs, en 1768, un professeur de Toulouse, désireux de corriger ses compatriotes du Midi (in Les Gasconismes corrigés) cite embrouillage et embrouille, au sens « d'embrouillement », comme des exemples de gasconismes à proscrire de la langue française. Autrement dit, la langue française ou ceux qui l'ont régie ont préféré le mot italien imbroglio, même en y conservant une forme étrangère, à deux ou trois mots gascons équivalents, qui, eux, étaient bien français. C'est que le premier était aussi un terme d'art (« une pièce de théâtre » ou un « roman »), alors que les trois autres sentaient (et sentent encore) fort les provinces un peu rustres et mal dégrossies qu'étaient censées être alors le Midi, la Guyenne, la Gascogne et le Languedoc. Au sujet d'embrouille, les rédacteurs du TLF (op. cit.) jugent, en se fondant sur Féraud, qu'il est difficile au XVIIIe siècle de distinguer embrouille des formes francisées d'embroglio, imbroglio. Il ne semble pas que ce jugement soit fondé, car aucun lexicographe du XVIIIe, du XIXe et de première moitié du XXe siècle ne cite embrouille, Féraud ne le citant que dans l'exemple qui illustre embrouillage. Embrouille entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie française après 1994 (neuvième édition, en cours de publication). De son origine gasconne, il conserve le mépris ancien attaché aux termes de la rustrerie provinciale : « (déverbal d'embrouiller), populaire, situation intentionnellement embrouillée et obscurcie dans le but de tromper quelqu'un » (« un sac d'embrouilles, une affaire douteuse, compliquée à dessein »), alors qu'il aurait pu se substituer à imbroglio.

Il n'est pas impossible que la prééminence de l'étranger sur la paysannerie française, qui explique qu'embrouille et embrouillage aient été écartés de la langue française, se vérifie dans d'autres domaines que la langue et à d'autres époques qu'au XVIIIe siècle.

 

24 mars 2010

Elément

 

 

Jacques Rossi (in Le Manuel du Goulag, Le cherche midi éditeur, 1997) consacre un court article au nom élément (en russe, element), plus exactement à l'emploi de ce nom dans la TFT ou toufta, la novlangue de l'URSS et du communisme. En latin, comme en français, ce nom désigne des réalités du monde. Dans la TFT, l'idéologie l'utilise pour désigner des personnes, mais pas n'importe quelles personnes, uniquement les « ennemis » du régime, du socialisme, de l'Etat des Travailleurs, de l'URSS, de la Révolution, de classe, etc. : « Dans la langue du Parti, ce terme est généralement associé aux épithètes contre-révolutionnaires, antisoviétiques, socialement dangereux, etc. ». C'est un classique des discours de haine que de dévaluer une personne en la désignant d'un nom de chose ou d'un nom d'animal. Jacques Rossi illustre cet emploi de cette règle d'hygiène : « avant chaque fête, les services de sécurité débarrassent les villes des éléments ».

 

Le mot élément, emprunté au latin, est attesté à la fin du IXe siècle : c'est l'un des mots les plus anciens de notre langue. En latin, il désigne des principes, des rudiments et les quatre éléments de l'univers. En français aussi. La définition la plus claire se trouve dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35) : « dans l'ancienne physique, ce mot était employé pour désigner principalement quatre substances, l'air, le feu, la terre et l'eau, que l'on croyait simples, parce qu'on ne savait pas les décomposer, et que l'on supposait être les principes constituants de tous les corps » (les cartésiens n'admettaient que trois éléments). Les académiciens notent aussi « qu'on dit souvent encore, par allusion à ce sens, surtout dans le style poétique : la mer est un élément infidèle ; le feu est un élément destructeur ; etc. ». Ces corps que l'on a crus « simples » pendant plus de deux millénaires ne le sont pas. Un enfant de dix ans qui a suivi une « leçon de choses » a appris que l'eau était formée de molécules d'oxygène et d'hydrogène. En 1798 (DAF, cinquième édition), c'est la conception de l'ancienne physique qui prévaut encore : « corps simple qui entre dans la composition des corps mixtes » (les quatre éléments : feu, eau, air, terre). En 1832-35 (DAF, sixième édition), cette erreur est corrigée : « dans la physique et la chimie modernes, on appelle en général éléments d'un corps les substances, composées ou simples, qui constituent ce corps, en se combinant les unes avec les autres sans se décomposer » (le soufre et l'oxygène sont les éléments de l'acide sulfurique). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) signale aussi le déplacement de sens causé par l'évolution des connaissances : « (terme des doctrines physiques des anciens) nom donné à la terre, à l'eau, à l'air et au feu, considérés comme constituant l'univers, et appelés les quatre éléments » et « (terme de chimie) corps simple, substance indécomposée et regardée provisoirement comme indécomposable ; on comptait il y a peu de temps cinquante-six éléments ; mais depuis on en a découvert quelques autres ; et le compte n'en est jamais définitivement arrêté ».

Le mot s'étend à d'autres réalités qu'à celles de l'ancienne physique ou celles de la chimie moderne : « (il) se dit, par extension, de toute chose qui entre dans la composition d'une autre, qui contribue à la former » (DAF, 1832-35 : les éléments du langage ; les éléments d'un bon ouvrage ; des éléments de prospérité) et « (il) signifie encore le milieu dans lequel vit et se meut un animal » (ibid. : l'élément du poisson est l'eau ; figuré, être dans son élément, être dans un lieu, dans une société où l'on se plaît, qui convient aux goûts, au caractère que l'on a ; c'est son élément se dit d'une occupation à laquelle une personne s'adonne et se plaît le plus ». Avant le XIXe siècle, l'alchimie abusait des éléments, qui étaient répartis en chauds et en froids. A partir du XIXe siècle, le terme s'acclimate dans les sciences, dures ou molles. Selon Littré, ces sciences sont la physique, l'anatomie, la chimie, la pathologie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie, le musique, le système métrique ; au XXe siècle, à ces sciences, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ajoutent la géographie, la linguistique, le droit, la psychanalyse, la psychologie et bien sûr « l'incontournable » sociologie, la didactique, la pédagogie, l'ameublement, l'architecture, la cuisine, l'électricité, la mécanique. Il n'est pas de science ou de technique ou de pseudoscience qui n'en fasse pas usage, car élément est un indice de scientificité. Un indice, que dis-je : l'emblème, l'oriflamme, la bannière de toutes les sciences.

Comme les Modernes osent tout (c'est à cela qu'on les reconnaît), ils étendent le terme élément aux personnes, sans même prendre modèle sur la TFT soviétique. Le fait est noté dans le Trésor de la langue française (op. cit.), sans ironie, ni distance, avec beaucoup de sérieux, comme le veut la « science » linguistique : « l'ensemble unitaire est de nature sociale ; l'élément est une personne ou un groupe de personnes : toute fraction d'un ensemble constitué par l'association naturelle ou conventionnelle d'êtres humains » ; « membre de tel ensemble donné, en particulier dans les armées (homme qui fait partie d'une unité ou groupe d'hommes) et dans l'enseignement (élève d'une classe) ». Ce que révèle cette définition et que confirme celle de la neuvième édition (en cours) du DAF (« individu considéré par rapport au groupe auquel il appartient »), c'est le socle épistémique grâce auquel a été effectué le transport de ce nom de chose à la désignation de personnes. Ce socle (« nature sociale », « ensemble unitaire », « groupe de personnes », « association d'êtres humains », « appartenir à un groupe », etc.) est celui de ces « sciences sociales » qui réduisent les hommes, les personnes, les êtres humains, les individus, etc. à des corps simples qui entrent dans la composition d'ensembles, l'essentiel étant l'ensemble, évidemment. Au fondement de cette réduction, se trouve la même conception que celle qui a façonné les pays communistes. Il n'est pas étonnant que, dans la langue des sciences sociales comme dans la TFT soviétique, le mot élément désigne des personnes. Il n'est pas sûr non plus que la langue du Parti charrie plus de mépris pour ces éléments que celle des sciences sociales.

 

23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

22 mars 2010

Le grand délaissement

 

 

 

Une université de France a eu l'heureuse idée de décerner un doctorat honoris causa (« pour l'honneur ») en 2001 au Péruvien Mario Vargas Llosa et en 2004, à la Mexicaine Elena Poniatowska. Le livre, dont il est question ici (Roland Forgues, Mario Vargas Llosa et Elena Poniatowska, Le cri de la révolte, portraits, textes, entretiens, Editions mare & martin, 185 pages), en est le fruit. Il comprend, outre un entretien de Roland Forgues, le maître d'œuvre de l'entreprise, avec ces deux écrivains, le discours qu'ils ont prononcé lors de réception du doctorat (« la littérature et la vie », M. Vargas Llosa, « Ma famille et la France », Mme Poniatowska Amor), ainsi que le texte « La littérature qui monte de la rue » qu'a écrit Mme Poniatowska à l'occasion lors de la « rencontre internationale » sur « l'écriture féminine et la revendication de genre en Amérique latine ».

Les textes réunis dans ce recueil sont centrés, pour une bonne partie de chacun d'eux, sur les relations que ces écrivains sud-américains entretiennent avec la France et sa littérature, sa pensée ou culture. Ce qui est remarquable, c'est que ces relations sont saisies à partir de catégories élaborées par l'intelligentsia des années 1960-70 - années pendant lesquelles M. Vargas Llosa, alors progressiste déclaré, fait de longs séjours en France et en Europe, et où Mme Poniatowska, Française d'origine, commence sa carrière d'écrivain : ce sont l'engagement, les « pouvoirs » de la littérature, les relations entre les écrivains et le pouvoir, la question politique, le féminisme. Certes, ce point de vue progressiste se justifie : M. Vargas Llosa et Mme Poniatowska sont attachés au progrès social ; le responsable de l'ouvrage est un spécialiste reconnu de littérature, en particulier de la littérature sociale et féministe en Amérique latine. Les entretiens ont pour sujet « l'intellectuel, le pouvoir et la politique » (Vargas Llosa) et « être femme aujourd'hui en Amérique latine, et ailleurs » (Mme Poniatowska).

De ce volume, il apparaît clairement que Mme Poniatowska et M. Vargas Llosa, l'un et l'autre francophiles et écrivant parfaitement le français, se sont dépris, comme d'autres écrivains sud-américains, jadis fascinés par la France, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, tous ou quasiment tous nourris de culture française, de cette matrice. Certes, on conçoit que la littérature et la pensée de ce continent vaste et peuplé, où on parle espagnol, portugais, américain (et, sans doute, mais de moins en moins souvent, français), aient senti le besoin de prendre leur autonomie et de couper le cordon qui les reliait à la France, serait-ce pour se tourner vers les pays d'origine, Portugal ou Espagne, et surtout vers le grand voisin du Nord. Ce n'est plus du désamour (au contraire même, l'amour reste très fort), ni de l'indifférence, mais la France a cessé d'être la source de leur art ou de leur pensée. M. Vargas Llosa (né en 1936), quand il a séjourné en France dans les années 1960, alors qu'il avait écrit son roman La Ciudad y los Perros (1962) qui lui a valu immédiatement une reconnaissance internationale, admirait Sartre, Aragon, Breton, Eluard. Il croyait dans l'urgence vertueuse de « l'engagement » et il se passionnait par les solutions politiques progressistes. « Oui, dit Vargas Llosa, Sartre a été très important pour moi dès que je l'ai lu ». Or, très vite, prenant conscience que les thèses de Sartre revenaient à soutenir des despotes qui n'étaient pas éclairés et même à nier que la littérature ait une raison d'être, il se démarque de ses modèles : « je crois que - et je le dis avec un peu de tristesse - si on fait le bilan de l'influence politique de Sartre sur plusieurs générations de jeunes écrivains, de jeunes intellectuels, cette influence a été plus négative que positive (...) Il nous a fait croire des erreurs monumentales sur le plan politique. Et nous les avons crues parce qu'il était tellement intelligent, il était le pouvoir de démontrer tout ce qu'il croyait ». La principale de ces erreurs est formulée par Vargas Llosa ainsi : « L'important, d'après lui, était de savoir qu'entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, c'est l'Union Soviétique qui représentait le progrès et la justice. Il l'a soutenu et je crois qu'il n'a jamais changé d'avis ». La fascination qu'il éprouvait pour Sartre était si forte qu'elle l'a retenu de lire Aron : « je ne voulais pas m'approcher de Raymond Aron quand je lisais Sartre et pourtant Raymond Aron a était d'une grande lucidité quand il parlait de l'importance des valeurs démocratiques, de ces valeurs formelles qui rendent la vie vivable, possible. Il a été très lucide en critiquant justement cette espèce d'hypnose des intellectuels à l'égard du marxisme. Je crois que ce qui m'est arrivé est arrivé à beaucoup d'écrivains en France ». La saisie et la compréhension du réel par le biais de catégories « progressistes » sont mortes. Seuls y échappent Camus, Malraux (grâce à la politique qu'il a menée en faveur de la culture), Aron. Les vrais maîtres de M. Vargas Llosa ne sont plus, depuis ce désamour, les idéologues français, mais les grands romanciers Tolstoï, Proust, Borges, Flaubert, Cervantès, Paz et la littérature universelle, pour la survie de laquelle, désormais, il milite, la défendant dans un monde dominé par la technique et la science.

Cette fascination frelatée pour les idéologues français a donné les mêmes résultats que la stratégie de la terre brûlée. Elle a occulté ce qu'il y avait de meilleur dans la pensée en France et qui est resté méconnu. Les grands écrivains ou penseurs français du XXe siècle n'ont pas été lus hors de France, ni Henri de Lubac, ni Péguy, ni René Girard, ni Claudel, ni même Philippe Muray, sans parler de De Gaulle. Ces penseurs et écrivains auraient sans doute davantage enrichi la littérature sud-américaine que Sartre, ou auraient ouvert les yeux de M. Vargas Llosa, avant que ne le fassent sa malheureuse expérience de candidat libéral à la présidence du Pérou ou les attentats de New York.

L'exemple de Mme Poniatowska illustre clairement ce recul de l'influence de la culture française en Amérique latine. Elle est née en 1932, en France, d'un père français, Jean Evremont Poniatowski, combattant de la France libre, et descendant de la grande famille aristocratique et royale de Pologne, les Princes Poniatowski, d'une mère née en France, Paulette Amor, d'origine mexicaine. En 1942, alors que Jean Poniatowski traverse l'Espagne pour rejoindre la France libre, sa famille se réfugie au Mexique. En 1969, Elena, qui a commencé une carrière de journaliste et d'écrivain et écrit en espagnol, prend la nationalité mexicaine. Alors que Vargas Llosa est pétri et même façonné par la littérature française, Elena, née Française, très attachée à la « douce France », le pays de son enfance, auquel elle rend un bel et émouvant hommage, elle, est façonnée par les catégories sociales ou politiques de la culture mexicaine ou latino-américaine, hantée par les problèmes de son pays et marquée par les événements qui s'y sont produits : massacre des étudiants de Mexico en 1968, tremblement de terre de 1985, révolte du Chiapas, sous-commandant Marcos, faim, corruption, violence. Certes, Mme Poniatowska cite des écrivains français femmes, mais en appendice, parce qu'elles sont célèbres et qu'elle les a sans doute lues : Marguerite Yourcenar, Christine Rochefort, Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris, mais sans que leurs œuvres ou leurs pensées l'aient vraiment marquée ou inspirée.

Ce que confirme ce recueil, c'est le reflux de la langue, la littérature, la pensée française en Amérique latine. Pendant près d'un siècle, elles ont nourri et fasciné les écrivains d'Amérique latine. Aujourd'hui, elles sont devenues pour ces écrivains, non pas étrangères, ni même indifférentes, mais comme stériles.

 

 

 

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19 mars 2010

Tontine

 

 

A en croire les journalistes qui pondent des papiers sur la façon singulière dont les membres de « communautés » asiatiques et africaines établies en France (Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens, etc.) financent les commerces qu'ils achètent (le capital est fourni par les familles déjà établies et celui qui en bénéfice le rembourse chaque année sous la forme de dividendes), la tontine (puisque tel est le nom donné à ces formes relativement primaires de financement) serait exotique et propre à un capitalisme asiatique ou africain familial qui émerge des ruines d'anciens systèmes au mieux féodaux, au pis archaïques. Il est vrai que ce mot est en usage dans le français d'Afrique où il désigne une « association de personnes qui versent régulièrement de l'argent à une caisse commune dont le montant est versé à chacun de ses membres à tour de rôle ; par métonymie, ce montant » (Trésor de la langue française, 1971-944) et que cet emploi a pu abuser les journalistes, lesquels n'existent que pour ça.

Bien entendu, il n'en est rien. Rien n'est plus français que la tontine. Tous les lexicographes anciens en conviennent. Ménage est le premier à dévoiler cette origine, dans la seconde édition (1694, posthume) de son Dictionnaire étymologique de la langue française : « on appelle ainsi l'édit du roi, donné à Versailles au mois de Novembre 1689, enregistré au Parlement de Paris le premier Décembre suivant, pour la création de quatorze cents mille livres de rentes viagères sur l'Hôtel de Ville de Paris, qui seront acquises suivant les différents âges des acquéreurs, avec accroissement de l'intérêt des mourants au profit des survivants ». Après avoir tenté d'expliquer la chose en des termes très obscurs, il explique lumineusement - ce qui est, il est vrai, fort simple - l'origine du mot : « on l'appelle de la sorte, à cause que Laurens Tonti, napolitain, en a été l'inventeur; comme il paraît par l'édit du roi pour la création de la Société de la Tontine Royale, donné à Chalons au mois de Novembre 1653 ». En réalité, Tonti se prénommait Léonardo et c'est Mazarin (et non Louis XIV, trop jeune) qui a introduit en France ce moyen simple de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat.

Le mot entre en 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française (deuxième édition). Le sens se rapporte à l'édit de 1653, et non à celui de 1689 : « sorte de bien à vie sur le roi, ainsi appelé de celui qui en avait donné avis, et qui s'appelait Tonti » (exemples : chaque action sur la Tontine est de cent écus ; la Tontine est divisée en quatorze classes ; tout le revenu de chaque classe de la Tontine accroît aux derniers vivants de la même classe ; avoir plusieurs actions à la Tontine). Dans la rubrique « étymologie et histoire » du Trésor de la langue française (1971-94), est cité un extrait de L'Encyclopédie méthodique (1787, tome 3, Finances) qui a le mérite d'expliquer en peu de mots en quoi consiste le principe de ce système de financement : « association mutuelle dans laquelle chaque associé verse une certaine somme pour en constituer une rente viagère ».

L'article de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éditeurs) est signé Jaucourt : « (Finances) le privilège qu'ont les acquéreurs d'hériter de la portion de ceux qui décèdent était très propre à engager les particuliers à y employer quelques sommes, et à procurer très promptement au gouvernement les fonds dont il avait besoin. C'est en effet ce qu'on vit arriver : la tontine dont nous parlons fut d'un million 25 mille livres de rente, et coûta cher à Louis XIV ». Jaucourt qui avait le sens de l'intérêt général et peu d'inclination pour les dépenses inutiles condamne la tontine : « les rentes viagères font un tort irréparable aux familles, dont le prince devient insensiblement l'héritier ; mais de tous les expédients de finance, les tontines sont peut être les plus onéreuses à l'Etat, puisqu'il faut environ un siècle pour éteindre une tontine, dont en même temps les intérêts sont d'ordinaire à un très fort denier ». Il préfère d'autres moyens : « il semble donc qu'un Etat qui n'est pas absolument dépourvu de ressources devrait recourir à de toutes autres voies. Il pourrait, par exemple, se procurer avec promptitude une grande somme d'argent, en établissant des annuités viagères, c'est-à-dire un emprunt dont le capital serait remboursé certainement par égales portions dans un nombre d'années, soit que les prêteurs vécussent ou non ; mais on y attacherait un intérêt qui ne cesserait qu'à la mort du prêteur. Il est évident que le remboursement annuel d'une partie du capital mettrait les familles en état de replacer à intérêt les sommes, à fur et mesure de ce remboursement. Ainsi lorsque le capital entier serait rentré, le prêteur jouirait en sus de son intérêt ordinaire, de la rente viagère sur l'Etat. Si le prêteur venait à mourir dès la première année du prêt, la famille n'aurait jamais perdu que partie des intérêts, et recouvrerait en entier le capital aux termes fixés. Ainsi 1° l'intérêt de cet emprunt devrait être fort bas ; 2° il n'est pas néanmoins de chef de famille qui n'eût à cœur de placer quelque somme de cette manière sur la tête de ses enfants : car s'ils vivent, c'est augmenter leurs revenus ; s'ils ne vivent pas, il n'y a qu'une partie des intérêts de perdue. On croit donc qu'en fixant cet intérêt à deux et demi pour cent, l'Etat trouverait des prêteurs en abondance, en revêtant son emprunt de toutes les sûretés suffisantes pour le rendre solide, et l'accréditer invariablement ».

La Révolution a rendu caduque la tontine royale. Dans les dictionnaires d'Ancien Régime, c'est ce sens qui est relevé : « sorte de rentes viagères sur le roi, avec droit d'accroissement pour les survivants (DAF 1762, 1798, Féraud 1788) ; dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, c'est : « sorte de rentes viagères avec droit d'accroissement pour les survivants » (DAF 1832-35, 1879) ou « réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes » (Littré 1863-77, DAF 1932-35), Littré notant même que le nom tontine est étendu « à toute opération financière fondée sur la durée de la vie humaine ». Le terme est toujours en usage dans le droit civil : « groupe d'épargnants d'âges différents au sein duquel les parts des associés qui meurent sont réparties entre les survivants, soit qu'ils se partagent le capital accumulé, soit qu'ils bénéficient d'une rente viagère constituée à partir de ce capital » (in Trésor de la langue française, op. cit.). La fin de l'Ancien Régime a sonné le glas des tontines royales et même, comme le suggérait Jaucourt, du recours à la tontine par l'Etat. Deux écrivains en témoignent, Balzac en 1834 : « nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses », et Morand en 1944 : « quant aux républiques, vertueuses par principe, elles condamnèrent volontiers les tontines, peut-être par esprit de concurrence, le suffrage universel étant, comme dit Proudhon, la loterie suprême » et elles y préfèrent les loteries, les lotos, les paris sportifs, les jeux de hasard, les casinos.

Ce qu'il y a d'admirable dans cette affaire, c'est de constater qu'un moyen royal d'accumuler de l'argent est réintroduit en France, deux siècles après en avoir été banni, par des immigrés venus d'Afrique et d'Asie et dont la seule raison d'être est de tontiner. Mazarin et Tonti ne leur ont-ils pas montré la voie en 1653 ? Tout cela se fait au détriment de l'Etat, tout cet argent venu d'on ne sait quels souterrains échappant à la TVA, à l'impôt de solidarité sur la fortune, à l'impôt sur les bénéfices, etc. C'est sans doute cela l'ironie de l'histoire.

 

17 mars 2010

Otages

 

Otage est dérivé d'hôte. Etait otage dans l'ancienne langue française et dans la langue classique celui qui était accueilli par un hôte dans sa propre demeure : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. Le mot n'avait pas alors le sens sinistre qu'il a pris et devinez depuis quand ? C'est 1793, la Révolution, la Terreur qui en ont fait une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? C'est le terrorisme qui lui a donné le sens de « personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige ». Antérieurement, les otages étaient des hôtes et accueillis par un hôte. C'est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu'on donne pour la sûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention » (DAF, première édition, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu'un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d'otage des villes qu'on donne pour gage de l'exécution d'un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu'on met en otage ». D'une édition à l'autre du DAF, la définition se précise. En 1762, 1798, 1835 (quatrième, cinquième, sixième éditions), c'est « la personne qu'un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l'exécution d'un traité, d'une convention » et ce mot « ne se dit proprement qu'en parlant d'affaires d'État » (la ville a capitulé et a donné des otages ; on a donné des otages de part et d'autre ; pour sûreté du paiement de la contribution, on a emmené des otages ; si les ennemis violent le traité, les otages courent risque de la vie ; Les otages ont été renvoyés de part et d'autre). La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu'on remet à un général avec qui l'on traite pour assurer l'exécution d'un traité ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l'image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d'autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C'est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les deux sens sont exposés dans le même article : « personne qu'une armée ou qu'un parti se fait livrer ou, au contraire, livre en garantie » et « il se dit encore de personnes que l'on arrête et que l'on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l'on exige ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s'efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s'affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d'un accord, d'un traité » et « personne dont on s'est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : François Ier accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage; hold-up avec prise d'otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s'ils avaient été les rebelles qu'ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l'usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d'otages par les régimes totalitaires d'URSS, de Corée, de Bochie, etc. et par les organisations islamiques, où qu'elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française : « personne qu'une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l'exécution d'un traité, d'une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d'ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu'il ne s'est pas éteint avec la Terreur.

 

 

15 mars 2010

Elimination

 

 

Une comparaison permettra aux lecteurs de se représenter la modernité d'élimination. La définition qui en est donnée dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), où il entre pour la première fois, est si sommaire que l'on est en droit de penser que ce nom était d'un d'emploi rare : c'est « action d'éliminer ou état de ce qui est éliminé ». Dans la neuvième édition (en cours de publication), un siècle et demi plus tard, quatre sens sont distingués et dans chaque sens, des emplois différents. L'article qui y est consacré, rédigé à la fin des années 1990, est même plus long (ce qui n'arrive quasiment jamais dans ce dictionnaire) que le même article du Trésor de la langue française (1971-94), rédigé quelque vingt ans plus tôt. De cela, on peut inférer que l'élimination des déchets, des concurrents faibles, des animaux nuisibles, des hommes et même de peuples entiers, etc. fait une des essences de la modernité.

Dérivé du verbe éliminer, élimination est attesté en 1765 comme terme d'algèbre et défini ainsi dans cet emploi, un siècle plus tard : « terme d'algèbre, opération qui consiste, étant donné plusieurs inconnues et autant d'équations, à faire disparaître successivement ces inconnues, en les ramenant toutes à une dernière, laquelle, se déterminant par la dernière équation, conduit à la connaissance de toutes les autres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C'est au milieu du XIXe siècle qu'est attesté le sens « action d'écarter une personne » et que le mot est employé en physiologie, deux sens que Littré (op. cit.) relève : « procédé qu'on emploie dans les concours pour écarter les plus faibles des concurrents et concentrer le débat entre les plus forts » et « élimination des poisons, l'expulsion des poisons introduits dans le corps ».

Les dictionnaires modernes enregistrent ces emplois. Ainsi le Trésor de la langue française (op. cit.) distingue le sens physiologique ou médical (élimination des déchets, des substances toxiques, élimination rénale, etc.) de l'emploi usuel : « le fait d'éliminer, de faire disparaître », « en parlant d'une chose » (élimination de la souffrance, des ornements, des causes de guerre, de l'esclavage de l'homme, des inconnues en algèbre), et « en parlant d'une personne », en particulier dans l'enseignement : « trois modes d'élimination marquent donc les générations d'élèves : l'examen et le concours, l'inégalité sociale des niveaux culturels et l'orientation, l'auto-élimination ». Les académiciens sont plus exhaustifs que les lexicographes du TLF dans l'inventaire des horreurs nommées élimination. Les trois sens du TLF, dont celui-ci : « action de retrancher d'un ensemble, d'écarter d'un groupe » (élimination de pièces défectueuses, de dossiers incomplets ; élimination d'un tiers des candidats à l'issue d'une épreuve, d'un concours ; élimination d'un concurrent pour cause de retard, de tricherie), sont couronnés de l'emploi dans le vocabulaire des sports : « le fait d'être écarté d'une série d'épreuves, d'une compétition » (élimination d'une équipe par l'équipe adverse ; élimination en demi-finale), d'un emploi « au figuré » (raisonner, procéder par élimination, en écartant successivement diverses données ou hypothèses pour n'en garder qu'une, considérée comme la plus vraisemblable ou la plus rationnelle) et de ce sens « action de faire disparaître, de supprimer », éminemment moderne, surtout dans les exemples : « élimination de la corruption ; élimination d'une espèce animale ou végétale par sélection naturelle ; élimination de la presse d'opposition, et spécialement, élimination physique ou, elliptiquement, élimination, mise à mort, assassinat », comme dans l'exemple « l'élimination d'un chef de bande par son rival ».

A ces tableaux de chasse modernes, il manque quelques beaux trophées, tels l'élimination des nuisibles (êtres humains, pas insectes), l'élimination des « tarés » et des « fous », l'élimination (comprendre la liquidation) d'opposants politiques, l'élimination (massacre ou extermination) de peuples.

 

 

14 mars 2010

Sondages

 

Ce nom, dérivé du verbe sonder, est attesté à la fin du XVIIIe siècle. Il est relativement récent et il est moderne, parce que, pendant plus d'un siècle, il est en usage dans le vocabulaire des techniques et de l'industrie houillère naissante. C'est, en 1773, « l'examen de couches de terrain au moyen d'une sonde » (in L'Art d'exploiter les mines de charbon de terre). Le mot entre en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie française (sixième édition) : « action de sonder ; il se dit surtout en parlant des terrains » (exemple : les opérations du sondage ont occasionné de grandes dépenses). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le même sens (« action de percer le sol avec une sonde ») tout en énumérant de nouvelles fonctions, qui excèdent la seule recherche de charbon : « le sondage est employé pour reconnaître la nature du sous-sol, provoquer la formation d'une source, ou procurer à l'eau superficielle une issue ». On sonde aussi les mers et les océans. En 1857, sondage est attesté dans le sens « d'action de jeter la sonde au fond de l'eau pour mesurer la profondeur ou examiner la nature des fonds », ce que Littré relève : « sondage à la corde, sondage chinois, celui qui se fait au moyen d'un mouton fixé à une corde, à l'aide de laquelle on le soulève, et qu'on laisse retomber ». Au XXe siècle, les réalités à sonder s'accroissent : l'atmosphère (en 1904), puis le corps humain, ensuite toute autre réalité tangible et enfin, à compter de 1949, l'opinion publique et l'état d'un marché. La huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) est en retard sur ces avancées, puisque le sens défini un siècle plus tôt (« action de sonder ; il se dit particulièrement en parlant des terrains ») n'est complété que de l'emploi médical : « il se dit aussi en termes de médecine » (exemple : il a fallu pratiquer un douloureux sondage).

En 1872, les emplois de sondage se limitent (in Littré, op. cit.) aux terrains et aux océans ou autres étendues d'eau. Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), il y a plus de dix emplois et sens différents recensés. La technique des sondages a fait un grand bond et elle s'applique à de plus en plus de réalités, réalités tangibles et idéelles ou même idéologiques, comme l'opinion. C'est la « mesure des profondeurs aquatiques » et une « méthode d'étude des fonds », la « mesure de l'atmosphère en altitude », « l'action de creuser un terrain pour pratiquer des analyses, des mesures, des forages », « les trous, excavations produits(es) par cette action », « l'action d'examiner une paroi, un sol pour y découvrir une cache » ; en médecine, « l'action d'introduire une sonde dans un canal, dans une cavité naturelle ou accidentelle afin d'en évacuer le contenu ou d'y introduire un médicament liquide ou un gaz » ; une « enquête, une investigation rapide » (par la police par exemple), « l'action de chercher à pénétrer le secret, le mystère de quelqu'un ou de quelque chose ». Les emplois les plus modernes sont ceux de la statistique, science moderne s'il en fut, au même titre que la physiologie sociale et la psychologie. C'est une « enquête par questionnaire sur un sujet précis, réalisée sur un échantillon ou une fraction de population déterminé(e) par des techniques rigoureuses pour être représentative d'un ensemble » (sondage par grappes, par quotas, enquêtes par sondages, théorie des sondages, sondage aléatoire, sondage empirique). De la statistique, les sondages colonisent naturellement la sociologie et la politique, ne serait-ce que pour donner un vernis technique ou scientifique à ces deux entités, dont les partisans ne rêvent pour elles et pour eux aussi que d'un couronnement scientifique. Les sondages d'opinion (publique) sont des « enquêtes par sondage servant à connaître le point de vue ou les convictions d'une population sur une question idéologique » ou « servant à déterminer le pourcentage d'opinions positives que recueille un parti ou un homme politique, à estimer le pourcentage de votes positifs à la veille d'une consultation électorale ». Jadis, les sondages servaient à trouver du charbon ou de l'eau ; aujourd'hui, ils ont pour fonction de trouver des gisements de suffrages. La belle avancée démocratique, disent d'une seule et même voix politologues et sociologues. Cette activité moderne est d'une immense utilité sociale, puisqu'elle fait germer partout des instituts de sondages (IFOP, SOFRES, Louis Harris, Publimétrie, etc.) et emploie d'innombrables gratte-papiers en lignes, colonnes, camemberts, graphiques, etc.

 

12 mars 2010

Ecologie

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n'est pas un mot grec, mais un mot allemand. Certes les Allemands l'ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l'Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur certes de la théorie de l'évolution des espèces, mais aussi propagandiste du pangermanisme, d'une classification hiérarchisée des races humaines, de l'eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c'est l'hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l'ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l'inquisition et que l'écologie qu'il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.

De l'allemand, où il a d'innombrables succès, ce discours de la maison passe en français en 1910 où il est assumé par quelques botanistes, dont Jaccard et Flahault : « le terme écologie comprend l'ensemble des relations existantes entre les individus végétaux ou les associations végétales d'une part et la station d'autre part (oikos = demeure = station = milieu). L'écologie comprend l'étude des conditions de milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément - autécologie -, soit réunies en associations - synécologie -, ou étude des formations ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n'est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c'est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l'ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l'eugénisme, etc. On peut s'étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l'indignation convenue des bien pensants.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n'est pas fait état de l'emploi d'écologie en politique, ni de l'existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s'ils accédaient au pouvoir, d'appliquer dans l'ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu'alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l'environnement) était d'un usage plus courant et plus largement répandu qu'écologie. C'est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu'a été créé le premier Ministère de l'Environnement. Les hommes politiques d'alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu'ils avaient constaté les horreurs qu'ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n'en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l'emploi politique du mot écologie. L'écologie ne se cantonne pas à « l'étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l'élimination des facteurs qui menacent l'équilibre biologique, etc. » (les tenants de l'écologie estiment que le progrès technique provoquera, s'il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l'homme et son milieu). C'est l'emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d'Haeckel, est au fondement de l'écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l'âne dans les associations d'idées dévoile le discours de l'inconscient.

 

10 mars 2010

Alertes

 

Alerte renferme dans son sens et dans ses emplois l'essence de notre époque. Depuis une ou deux décennies, les autorités, de quelque niveau qu'elles soient, multiplient les alertes météo, les alertes neige et avalanches, les alertes de différentes couleurs (orange, rouge, vert, bleu), les alertes enlèvement, les alertes environnement, les alertes incendie, les alertes épidémie ou grippe ou virus, les alertes coup de chaleur ou canicule, les alertes accident ou bouchon, etc. La précaution est l'avers et l'alerte le revers du même principe : « gouverner, c'est prévoir » ou mieux « gouverner, c'est prévenir ».

C'est un terme de guerre emprunté de l'italien. Le groupe de mots préposition + article + nom, all'erta, signifiant « sur la hauteur », est employé, en cas de danger, pour avertir la population menacée d'une ville ou d'un village d'aller se réfugier dans des endroits difficiles d'accès. La locution all'erta a pris le sens de « sur ses gardes » en italien et, attesté à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le calque français être à l'erte a signifié « être sur le qui-vive », « être sur ses gardes ». Les trois mots de cette locution se sont soudés pour former à la fin du XVIe siècle l'adjectif alerte, « vigilant, qui se tient sur ses gardes », puis (fin du XVIIe siècle) « prompt à agir », et, au XVIIIe siècle, le nom alerte (Buffon : « La souris ne sort de son trou que pour chercher à vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte.... »). Ces trois emplois sont exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française : « adverbe, debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous » ; « adjectif de tout genre, qui est vigilant et qui se tient sur ses gardes ; et aussi gai, vif ; et il se dit d'un jeune garçon et d'une jeune fille » ; « il se prend aussi substantivement, et alors il est féminin : donner une vive alerte ; nous avons eu cette nuit trois ou quatre alertes ». A partir de 1762, les lexicographes distinguent ces trois emplois, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « locution interjective, debout, garde à vous » ; « substantif féminin, appel à la vigilance » ; « adjectif, qui est vigilant, qui se tient sur ses gardes ; prompt à voir et à saisir ; vif, agile ».

Dans le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) consacrent à alerte, se lisent, comme à livre ouvert, les raisons du triomphe moderne de ce terme de défense civile et militaire. C'est un « signal, généralement sonore, ou appel avertissant d'un danger imminent et engageant à prendre les dispositions nécessaires pour l'éviter » (sonnerie d'alerte (plus usuel sonnerie d'alarme), cri d'alerte, à la première alerte, en cas d'alerte, fausse alerte, donner l'alerte (donner l'alarme, alerter) » ; « (en cas de maladie, de sinistre) appel à l'aide, doublé d'une demande d'intervention et d'assistance immédiates, adressé à la personne ou à l'organisme compétents (médecin, pompiers etc.) » ; « (en cas de guerre), signal prévenant une force militaire d'une attaque ennemie, lui imposant de prendre les mesures de sécurité voulues et de se tenir prête à intervenir » (alerte de sentinelle ou de poste, alerte du bon Dieu ou du Saint-Sacrement, alerte d'incendie ou de feu, alerte de service, alerte de caporal chef de poste) » ou « signal avertissant la population d'une attaque ennemie (bombardement aérien, approche de blindés...) et l'invitant à prendre les dispositions de défense passive prévues » (signal d'alerte, système d'alerte, alerte aérienne, alerte aux gaz, aux blindés) ; « état de défense face à un danger, à une situation critique ; durée de cet état » (en alerte, état d'alerte) ; « menace précise et soudaine d'une situation critique et alarmante ; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace » (Trésor de la langue française).

La neuvième édition du DAF a commencé à être publiée en 1994 ; l'article alerte a donc été rédigé il y a près de vingt ans. Vingt années de langue française, pour une langue qui a plus d'un millénaire, c'est peu. Pourtant, les innombrables emplois actuels - alerte neige, rouge, tempête, incendies de forêts, canicule, enlèvement, etc. - n'y sont pas encore recensés, pas plus qu'ils ne le sont dans le TLF (1971-94). En revanche, l'emploi militaire est exposé : « avertissement d'être sur ses gardes ; signal prévenant d'une attaque de l'ennemi » et « état de défense consécutif à l'annonce d'un danger », ainsi qu'une esquisse timide des emplois civils actuels : « signe qui indique un danger éventuel et provoque l'inquiétude ; une alerte sans gravité ; l'alerte a été chaude, le danger est passé, mais il a été sérieux ; à la première alerte, appelez le médecin ; réagir à la moindre alerte ». Lors la seconde guerre mondiale, il a été tué plus de civils (innocents par définition, puisqu'ils ne participaient pas aux combats, sauf exception) que de soldats en uniforme ; et les villes ont été les cibles des bombardiers. Dans ces conditions, l'alerte a été un moyen de défense passive.

La guerre est morte. Les Occidentaux aspirent si fort à la paix universelle qu'ils se sont persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre (encore que...), mais ils ont maintenu l'usage de l'alerte en temps de paix. On ne sait jamais. Ce qui reste des guerres passées, c'est la certitude que le danger a besoin de fonctionnaires et assimilés pour l'exorciser - pardon l'administrer ou le « gérer » - et qu'il convient de s'organiser pour y faire face ; et comme la France ne manque pas d'administrations, ni d'administrateurs, elle a imaginé des alertes de tout. Le danger n'est plus une armée ennemie, mais la nature, les réalités du monde ou des événements, tempête, canicule, incendies de forêts, etc. qui étaient tenus il y a un siècle pour des aléas.

 

09 mars 2010

Ecran

 

Emprunté à l'ancien néerlandais scherm, « paravent », « écran », écran est attesté à la fin du XIIIe siècle sous la forme escren et aussi escran, escrain. Le mot désigne un petit meuble ou un simple panneau qui garantit de la chaleur du feu. En 1389, dans un inventaire, est inscrit un « écran d'osier à feu, prisé XVI deniers ». Au milieu du XVIe siècle, c'est aussi un objet placé entre une personne et un autre objet ou une autre personne pour le ou la dissimuler ou le ou la protéger. Ces deux sens définissent écran dans les anciens dictionnaires : Nicot (1606, Trésor de la langue française : « écran contre le vent » et « un écran à mettre derrière pour obvier à la chaleur du feu »), Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « ce qu'on tient à la main et qu'on se met devant le visage pour le garantir de l'ardeur d'un grand feu », « ce qu'on pose devant soi pour empêcher que le feu ne nous fasse mal »). L'Académie française ne retient que le meuble (1694, 1762, 1798, 1832-35 : « sorte de meuble dont on se sert l'hiver pour se parer de la chaleur du feu »). Ce n'est que dans la septième édition (1879) que le sens relevé par Richelet en 1680 est exposé : « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'ardeur du feu » ; « sorte d'éventail que l'on tient à la main pour le même objet ». Barré, dans le Complément au DAF (1842), rappelle que « ce meuble était orné autrefois d'armoiries et d'inscriptions » et que cette singularité explique les maximes ironiques, désuètes depuis fort longtemps : c'est un homme qui n'a jamais appris le blason que sur les écrans ; il n'a jamais fait de vers que pour les écrans.

A partir du XIXe siècle, le mot désigne de nouvelles réalités : un « châssis tendu de toile dont se servent les peintres pour voiler un excès de lumière » et un « tableau blanc sur lequel on fait projeter l'image d'un objet », qui prépare l'intégration de ce terme dans le vocabulaire du cinéma, ce qui se fait en 1895. L'article que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) consacre à écran prend de l'ampleur. C'est une « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'action directe du feu » et une « sorte d'éventail qu'on tient à la main pour le même objet » ; mais le mot s'emploie aussi figurément : « il se mit devant moi pour me servir d'écran », tandis que les emplois techniques se multiplient : « plaque suspendue devant le foyer d'une forge », « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête », « toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « terme de physique, tableau blanc sur lequel on fait tomber l'image d'un objet » - ce dont les académiciens en 1879 tiennent compte : « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête pour garantir leurs yeux de l'ardeur du feu », « toile blanche ou papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « en optique, tout tableau sur lequel on fait projeter l'image d'un objet ».

Dans les six premières éditions (1694-1835) du Dictionnaire de l'Académie française, écran a un seul sens ; dans la neuvième édition (en cours de publication), il en a quatorze ou quinze, presque tous techniques ou liés à une technique (optique, photographie, cinéma, télévision, etc.). L'extension à toutes sortes de réalités visuelles ou optiques fait d'écran un terme contradictoire, au sens où le sens est construit sur deux concepts situés à l'opposé l'un de l'autre et que l'on pourrait tenir pour contraires : protéger, dissimuler, cacher et montrer, faire, exhiber. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le paradoxe est évident, même si les rédacteurs de ce dictionnaire n'en ont pas peut-être une claire conscience : A « avec une idée d'arrêt empêchant la manifestation ou la propagation d'un phénomène », « tout ce qui fait arrêt, dissimule, souvent pour protéger de quelque chose » et B « surface faisant arrêt, sur laquelle peut apparaître l'image d'un objet ». L'écran cache ou bien il montre. Témoignent du premier concept les expressions faire écran, écran de fumée, en écran, écran de la parole ou des préjugés ; du second, porter à l'écran, crever l'écran et l'emploi métonymique d'écran pour désigner le cinéma, l'art cinématographique et même la télévision. Ou bien c'est un obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière ; ou bien c'est une surface réfléchissante ou translucide sur laquelle sont projetées des images ou sur laquelle apparaît dans les techniques d'imagerie médicale, telles que radiographie, échographie, etc., l'image d'un organe caché.

Ecran est-il un de ces mots à sens contraires dont Freud cherchait des vestiges dans les langues archaïques ou primitives et qui auraient été à l'image de l'inconscient, qui dit toujours oui et non en même temps et se contredit sans cesse ? En fait, il n'est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n'y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d'écran - ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L'antonymie n'est pas au cœur de l'écran. Le mot n'a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu'on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c'est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées pour être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu'elles représentent sont ainsi montrés. Mais « ce n'est qu'une image », comme dit ou disait Godard à tout instant. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l'essentiel, n'est pas montré. Le fragment montré occulte le reste. Autrement dit, l'écran de projection est aussi un écran (de fumée).

 

 

 

08 mars 2010

Fétiche

 

 

 

Fétiche est la forme portugaise de l'adjectif latin factitius, « factice ». Un fétiche est ou serait, d'après l'étymon latin, un objet factice. Le mot est attesté en français au début du XVIIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres. Dans la Nigritie, chaque tribu, chaque lieu, chaque particulier se choisit une divinité tutélaire, parmi les arbres, les pierres, les animaux, etc. Ces espèces d'idoles s'appellent des fétiches ».

La définition qu'en donnent les encyclopédistes (1751-64), supposés progressistes ou éclairés, ne témoigne pas d'une ignorance moindre. Ils tiennent même le mot pour féminin : « (histoire moderne) nom que les peuples de Guinée en Afrique donnent à leurs divinités. Ils ont une fétiche pour toute une province, et des fétiches particulières pour chaque famille. Cette idole est un arbre, une tête de singe, un oiseau, ou quelque chose de semblable, suivant leur fantaisie ». D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, la définition reste la même : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres » (1798) ; « nom qu'on donne aux objets du culte superstitieux des nègres » (1832-35, 1879), en dépit d'une meilleure connaissance des peuples d'Afrique. Même Littré l'éclairé partage l'obscurantisme des Lumières (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « objet naturel, animal divinisé, bois, pierre, idole grossière qu'adorent les nègres des côtes occidentales de l'Afrique et même de l'intérieur des terres jusqu'en Nubie ».

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition se dégage peu à peu de l'obscurantisme des origines : « nom qu'on donne aux objets chers aux peuples primitifs ou aux choses qui sont chez eux un objet de culte » (porter un fétiche au cou ; le culte des fétiches ; adjectivement, les arbres fétiches ; les pierres fétiches). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renoncent enfin, du moins pour ce qui est de fétiche, aux préjugés des Lumières : « objet, naturel ou façonné, considéré comme le support ou l'incarnation de puissances supra-humaines et, en tant que tel, doué de pouvoirs magiques dans certaines religions primitives » ; de même les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « nom donné à des objets naturels ou façonnés par l'homme, dans lesquels, selon certaines religions animistes, des esprits viennent temporairement résider et qui sont alors revêtus de pouvoirs magiques » (vénérer un fétiche).

Il est vrai que, au XXe siècle, les éclairés et les illuminés ont constaté qu'eux-mêmes ou leurs compatriotes civilisés aimaient les amulettes, porte-bonheur, gris-gris, etc. La définition de fétiche s'humanise : « objet auquel, même chez les peuples civilisés, certaines personnes attribuent une influence capable d'attirer la fortune ou de conjurer le mauvais sort » et « tout objet auquel on attribue avec superstition la propriété de porter bonheur » (DAF, 1932-35) ; « objet, animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice par des personnes superstitieuses » et « personne, chose à laquelle on attribue des pouvoirs extraordinaires et/ou à laquelle on voue une admiration ou un respect exagéré » (Trésor de la langue française) ; « objet ou animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice ; mascotte » (DAF, neuvième édition, en cours). Dans ces conditions, les choses étant ce qu'elles sont, il n'était plus possible de considérer les fétiches comme propres aux peuples primitifs vivant dans l'ignorance. De Gaulle, stupéfait, en fait le constat chez Roosevelt dont la table était « encombrée d'une multitude d'objets surprenants : souvenirs, insignes, fétiches-porte-bonheur » (1956). Il est vrai aussi qu'au XXe siècle, l'inconscient exploré se peuple de fétiches divers. Pour les psychanalystes, le fétiche est un « objet provoquant et satisfaisant les désirs sexuels chez le fétichiste ».

 

06 mars 2010

Septembriseur

 

 

Septembriseur / septembrisades / septembriser

 

 

Les massacres qui ont eu lieu en septembre 1792, du 2 au 7 à Paris, un peu plus tard en province, sont une de ces innombrables taches de sang dont la Révolution a souillé la France. Des fous furieux armés ont pénétré dans les prisons et là, ils ont égorgé des hommes sans défense, mais aussi des vieillards, des femmes, des enfants : ce fut un sommet de la barbarie volontaire, que seuls les nazis ont dépassé (de peu), encore que ceux-ci ne soient pas entrés dans les prisons pour y égorger des innocents.

Ces massacres ont laissé quelques traces dans la langue sous la forme du verbe septembriser, du nom masculin septembriseur, du nom féminin pluriel septembrisades, qu'enregistrent quelques dictionnaires. Ces massacres ont dû horrifier les académiciens, pourtant vaccinés par le terrorisme, le nationalisme, le vandalisme, etc. puisqu'ils enregistrent ces trois mots dans la cinquième édition de leur Dictionnaire en 1798 : septembriser, « massacrer » (exemples : un tel septembrisait aux Carmes ; et passivement, une telle fut septembrisée à la Force) ; septembriseur, « nom donné à ceux qui firent ces massacres, et par extension, à ceux qui furent soupçonnés de les avoir approuvés » (on nommait proprement ces derniers septembristes) ; septembrisade, « nom donné à un massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

De ces trois mots, septembriser disparaît et seul septembriseur est dans les dictionnaires du XIXe siècle : pas dans la sixième (1832-35), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l'Académie française, mais dans la seule septième et à un temps, le passé composé, qui exprime un processus révolu (1879 : « il s'est dit des auteurs des massacres de septembre 1792 » ; dans le Complément de Barré (1842) au Dictionnaire de l'Académie française : « il se dit de ceux qui assassinèrent les prisonniers à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes, etc., le 2 et le 3 septembre I792 » (et même dans la définition d'égorgeur de ce même Complément : « il se dit des assassins qui massacrent, publiquement, un grand nombre de victimes : ce terme s'emploie particulièrement quand il s'agit de crimes qui ont pour cause des animosités politiques » : Les égorgeurs de la Saint-Barthélemy, de Nîmes et d'Avignon ; les égorgeurs du deux septembre. Voyez septembriseur) ; dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « s'est dit des auteurs des massacres de septembre »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, en faisant précéder la définition (« auteur des massacres de septembre, participant à ces massacres ») de la mention histoire, afin de signaler que ce terme appartient à l'histoire (de France) et qu'il a disparu de la langue moderne, dont il était pourtant un des fleurons.

Septembrisades a un destin à peu près semblable à celui du verbe. Il disparaît des dictionnaires du XIXe et d'une partie de ceux du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (op. cit.), il est suivi, comme septembriseur, de la mention histoire et défini dans des termes si vagues et volontairement si ambigus que l'on pourrait croire que c'est le mois de septembre qui a été la victime de ces massacres : « massacres de septembre », laissant sans réponse les questions : Qui a massacré ? Qui a été massacré ? En septembre de quelle année ? En l'an 1 ? Pourquoi ces massacres ? Qui les a ordonnés ? Où ont-ils eu lieu ? La définition du DAF de 1798 citée ci-dessus est moins lâchement élusive : « massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

 

05 mars 2010

Connexion

 

 

Connexion, déconnexion ; connexité

 

 

Le deuxième de ces trois mots est attesté dans les années 1970 ; le premier, en revanche, est fort ancien. Emprunté du latin conexio, « lien, enchaînement », il est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fait d'être lié par un rapport avec une chose de même nature ». Nicole Oresme (1325-82) l'emploie, suivi du complément « des vertus ». Au XVe siècle, un nouveau venu : connexité, dérivé de l'adjectif connexe, attesté en 1414, entre en concurrence avec connexion, au point qu'ils sont parfois définis de la même manière. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) les tient pour équivalents et il ne retient qu'une seule entrée : connexité (« on dit aussi connexion : dépendance d'une chose de l'autre, ou la liaison qu'elles ont ensemble » ; il y a beaucoup de connexité entre la physique et la médecine ; les propositions d'Euclide ont tant de connexité ensemble que les dernières ne sauraient subsister sans les premières »). Connexité entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), alors que connexion n'est enregistré qu'à compter de la deuxième édition (1718) ; et la définition de l'un vaut aussi pour l'autre. En 1694, la connexité est la « liaison, la dépendance, par laquelle une chose a de la relation avec une autre » (il y a grande connexité entre la morale et la jurisprudence ; quelle connexité y a-t-il entre ces choses-là, entre ces affaires-là ?) ; en 1781, la connexion est la « liaison, la dépendance que de certaines choses ont les unes avec les autres » (la connexion que ces choses-là ont entre elles). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) les définit dans une même entrée : la connexion est une « liaison » ou un « rapport » (« ces matières n'ont ensemble aucune connexion »), alors que la connexité est « ce par quoi une chose a rapport à une autre ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64), Diderot tente de distinguer les deux mots. La connexion est dans l'esprit des sujets, la connexité est dans les choses mêmes : « (grammaire) le premier désigne la liaison intellectuelle des objets de notre méditation ; la connexité, la liaison que les qualités existantes dans les objets, indépendamment de nos réflexions, constituent entre ces objets. Ainsi il y aura connexion entre des abstraits et connexité entre des concrets ; et les qualités et les rapports qui font la connexité seront les fondements de la connexion ; sans quoi notre entendement mettrait dans les choses ce qui n'y est pas : vice opposé à la bonne dialectique ». Bof ! Pourquoi pas ? Diderot aurait pu rappeler que le nom connexion désigne un processus, tandis que connexité désigne une qualité qui est dans des réalités du monde. C'est l'explication qu'avance Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « ces deux termes, si voisins, se distinguent en ce que connexion, dérivant directement du radical qui est dans connectere, exprime l'action de lier et le résultat de cette action, et que connexité, dérivant de connexus, exprime la qualité d'être connexe ». Les académiciens ne relèvent pas d'autre sens de connexion que l'emploi « intellectuel » : « liaison que de certaines choses ont les unes avec les autres » (1798, cinquième édition : on ne voit pas la connexion de ces deux idées, de ces deux propositions ; il n'existe aucune connexion entre ces principes, ni entre les conséquences qu'on en tire), à la différence de Littré (DLF, 1863-77) qui ajoute au sens « intellectuel » l'emploi de connexion en anatomie, attesté dès 1546 (connexion des vertèbres) chez Estienne et, un peu plus tard, chez Paré : « La santé des parties organiques consiste en figure, magnitude, nombre, situation et connexion convenable de chacune partie » et « quant à leur connexion, il faut entendre que toutes les vertèbres ont chacune six connexions ». Selon Littré, connexion est un « terme d'anatomie comparée », qu'il définit ainsi : « principe des connexions, première règle de la méthode des analogues, qui consiste en ceci : que d'un animal à l'autre, l'organe analogue, s'il existe, rudimentaire ou complet, se trouvera partout avec les mêmes connexions et jamais transposé ».

Le sens moderne, celui de l'informatique et du réseau de réseaux ou toile, a eu un succès si vif qu'il en a occulté le sens anatomique et le sens intellectuel. Il apparaît dans la première moitié du XXe siècle quand la fée électricité est entrée dans toutes les maisons : « (électricité) liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » (Trésor de la langue française, 1971-94), avec cette remarque (1973) « Mettre en connexion peut signifier : soit relier entre eux physiquement par câbles (les) deux appareils, soit, si cette liaison existe en permanence, envoyer d'un appareil sur l'autre, les tensions d'alimentation et/ou les signaux logiques qui en assurent le fonctionnement », le contraire étant déconnexion. La définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) détonne par sa modestie, comparée à l'extension universelle des connexions : « liaison entre des conducteurs, des organes ou des machines » (mettre un récepteur en connexion avec un générateur), qui font de la Terre un village - un village, que dis-je ? : un hameau.

 

03 mars 2010

Climatique

 

 

Climatique : l'imposture ?

 

 

Depuis un peu plus d'un siècle que cet adjectif a une existence attestée (fin du XIXe siècle), il est au cœur de polémiques sans fin. Aujourd'hui, c'est quand il se rapporte à des noms comme changement, bouleversement, réchauffement ou son contraire refroidissement, catastrophe(s), imposture, etc. que se déchaînent les bretteurs en furie : c'est modernes contre modernes, écolos vrais, mais tièdes contre écolos faux, mais chauds, climatologues contre géophysiciens ou géochimistes, sciences spéculatives contre sciences naturelles, démocratie associative contre associations démocratiques, médiatiques contre médiatiques, vigilants contre vigilants, lucides contre lucides, ceux qui savent contre ceux qui savent, savants contre savants, chercheurs contre chercheurs, scientifiques contre scientifiques, GIEC contre GIEC, etc. On s'en donne à cœur joie. C'est Montjoie que l'on crie en montant à l'assaut de la citadelle des ignorances...

Climatique est moderne en tout : par la science qu'il sue, par le peu de siècle qu'il compte (à peine cent vingt ans), par les polémiques dans lesquelles il est pris. De fait, la polémique y est consubstantielle ; elle commence dès que le besoin de dériver un adjectif du nom climat s'est fait sentir, c'est-à-dire dès que climat, qui signifiait jusque là, comme en grec, « inclinaison de la terre », puis « espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), a pris d'abord le sens de « région, pays, principalement eu égard à la température de l'air » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798), puis le sens « d'ensemble des conditions atmosphériques » (Littré, op. cit. : « étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ») et « ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays » (1932-35, huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française).

Un des premiers adjectifs dérivés de climat a été climatorial, que relève Littré (op. cit.) : « qui a rapport aux climats », ajoutant : « Ce mot est un barbarisme ; il n'y a rien dans climat qui puisse amener la terminaison orial, mise ici par imitation d'équatorial. Si l'on veut former un adjectif, il faut le tirer de climature qui existe et dire climatural, comme conjectural de conjecture ». Ni climatorial, ni climatural ne se sont acclimatés en français. D'autres linguistes et lexicographes ont essayé climatérique, attesté dès le XVIe siècle et signifiant (Littré, op. cit.) « qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques » (les époques climatériques, an ou année climatérique, maladie climatérique). Littré met en garde ses lecteurs contre cet adjectif : « il ne faut pas, comme font quelques-uns, faire dériver ce mot de climat, ni dire influence climatérique pour influence de climat ». Pourtant, il est attesté dans ce sens dès 1812 et relevé, malgré Littré, dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35) suivi de cette définition : « climatérique ou plus rarement climatique, adjectif des deux genres, qui a rapport au climat » (les conditions climatériques d'un pays). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux adjectifs ont chacun une entrée, dans laquelle ils sont définis ainsi : « relatif au climat », et illustrés, climatérique d'un extrait de Proudhon (1840 : « il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc. »), climatique d'un extrait d'Audiberti (1937 : « certaines circonstances climatiques, certaines conjonctures, morales, politiques, historiques, peuvent fort bien engendrer des sauterelles rouges ou des bêtes noires... »).

L'Académie française a décidé de publier une nouvelle édition de son dictionnaire, la neuvième, en 1992. Le premier fascicule est sorti en 1994. L'entrée consacrée à climatique a été rédigée dans ces années-là. Le sens « relatif au climat » est illustré de deux exemples : « des conditions climatiques favorables, et spécialement, une station climatique, dont le climat est réputé bénéfique pour la guérison de certaines maladies ». Dans les années 1990, il n'était pas encore question de bouleversement, réchauffement, imposture, catastrophes climatiques, mais seulement de météo parfois folle ou de spoutniks qui perturbaient le retour immuable des saisons. La polémique sur le bon adjectif à dériver de climat s'éteignait lentement faute de carburant, puisque climatique a triomphé de ses rivaux, et la polémique opposant savants modernes à modernes savants n'était pas encore allumée. Personne n'imaginait alors (c'était il y a vingt ans) qu'elle allait embraser les esprits.

 

 

 

 

23 février 2010

Violence scolaire

 

 

Dans violence scolaire, expression hélas convenue, l'adjectif scolaire n'attribue pas de qualité à la chose que désigne le nom violence, mais il établit une relation entre ces deux « réalités » que sont la violence et l'école. Il équivaut à un complément du nom introduit par la préposition de. Scolaire est un adjectif dit « de relation » ou un « pseudo adjectif », comme dans représentation nationale, bibliothèque universitaire ou élection présidentielle. La représentation nationale est celle de la nation, la bibliothèque universitaire celle de l'université, l'élection présidentielle celle du président. Violence scolaire signifie donc « violence de l'école ». L'école, parce qu'elle est normative ou réputée telle, qu'elle impose une discipline ou est censée le faire, qu'elle corrige ou redresse la nature ou en est accusée, agresse des enfants faibles, innocents, naturellement bons et sans défense. Ces deux mots réfèrent à la thèse, rousseauiste ou libertaire, qui sous-tend depuis trente ans au moins les prétendues réformes de l'école, prétendues parce qu'elles tiennent d'une mise à mort.

Violence scolaire était dans les années 1960 la violence de l'école. Aujourd'hui, elle désigne les crimes et les délits commis à l'intérieur de l'école : non les coups de poing, les bousculades, les crêpages de chignon de cours de récréation, mais les viols, le vandalisme, les incendies, les vols en bande avec violence, le racket, les injures racistes, l'apologie de crimes contre l'humanité. Ces faits étant le pire acte d'accusation qui ait jamais été dressé contre l'école et contre l'Etat, dont l'école est le territoire, ils sont tabous. Ils ne sont plus appelés par leur nom juste, crimes, délits, vols en bande avec violence, etc. Ils sont nommés par euphémisme violence scolaire, expression dont le sens a changé. En effet, si les mots crimes et délits étaient d'usage courant, comme ils devraient l'être si la France était un pays libre, ils révèleraient que l'Etat n'est pas capable de garantir les droits naturels dans des lieux qui dépendent de sa seule autorité. Le très anodin violence scolaire a supplanté crimes et délits, quitte à ce que la syntaxe soit forcée : l'adjectif scolaire n'est plus un adjectif de relation, mais il équivaut à un complément de lieu. Ce n'est plus la violence de l'école, mais la violence à l'école.

Violence est un nom abstrait, au sens où il désigne une catégorie ou une qualité, non des actes, encore moins des crimes : « qualité de ce qui est violent », écrivent les académiciens (DAF de 1694 à 1879) et « qualité de ce qui agit avec force », écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Personne ne voit, ni n'a vu la violence. Dans la réalité, ce dont témoignent les victimes, ce sont des délits et des crimes graves qui ne se commettent pas tout seuls, par magie, enchantement ou tour de passe-passe, mais qui ont des auteurs. Or, la fausse abstraction de violence scolaire escamote les criminels et les délinquants. De même, camps de travail, de rééducation ou de liberté cache des camps de la mort, lutte contre les parasites sociaux ou conquête de terres vierges transforme la déportation massive de peuples tout entiers en épopée nationale, justice sociale oint des saintes huiles du progrès l'extermination des classes nuisibles, luttes de libération nationale cache les purifications ethniques réussies. Violence exonère les criminels et les délinquants de leurs responsabilités. Inhérente à l'homme, le définissant depuis la nuit des temps, la violence est un fait de nature. Il est dans l'ordre des choses qu'elle s'exprime, quitte à ce que soient sacrifiés quelques malheureux. Les fabricants de NLF ne se rendent pas compte que, pour cacher ce qui ne leur agrée pas, ils recourent aux explications « naturelles » les plus réactionnaires qui aient jamais été avancées dans l'histoire de notre pays.

 

15 février 2010

Sioniste

 

Sionisme et sioniste sont modernes. Le premier est emprunté à l'allemand Zionismus, dérivé de Zion (en français, Sion, nom d'une colline de Jérusalem et par extension de la ville elle-même) et fabriqué en 1886 par l'écrivain juif Nathan Birnbaum dans sa revue Selbstemancipation ; le second est dérivé de sionisme par substitution du suffixe iste à isme.

Ces deux mots sont employés en français à peu près en même temps en 1897 et 1898 par Drumont, le journaliste et idéologue de l'antisémitisme (« la question du sionisme ou le rétablissement d'un État juif ») et dans son journal La Libre parole. Ils entrent dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « mouvement politique et religieux ayant pour objet de reconstituer une nation juive en Palestine » et « qui concerne le sionisme » (le mouvement sioniste) et « il s'emploie aussi comme nom et désigne un partisan, un adepte du sionisme ». La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tient plus d'une encyclopédie que d'un dictionnaire : « mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l'exil et la dispersion, provoqué au XIXe siècle par l'antisémitisme russe et polonais, activé par l'affaire Dreyfus, et qui, visant à l'instauration d'un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l'État d'Israël ».

Ce qu'établissent les auteurs de dictionnaires, c'est un lien incontestable entre sionisme et sioniste et juif. L'objectif des sionistes et du sionisme est de créer une nation juive ou un Etat juif ou un « foyer national juif » dans des territoires où les Juifs ont vécu ou vivent depuis au moins trois millénaires. Ce n'est pas seulement « vivre au pays », comme dit Bové (quand il parle de lui ou des siens), mais aussi vivre dans un pays libre et souverain, où les Juifs seraient tenus pour des hommes. Or, de tous les peuples du monde, Tibétains, Kurdes, Palestiniens, Cheyennes, Basques, Tchouvaches, Tatars, etc. les Juifs sont les seuls dont le droit légitime à un Etat est contesté. Tout cela soulève la question de l'antisionisme. Les rédacteurs du Trésor de la langue française citent, pour illustrer ce qu'est l'antisionisme, cet extrait de la revue philosémite L'Arche : « l'antisémitisme est l'expression consacrée pour désigner exclusivement la haine des juifs à travers les siècles. Les années 60 ont forgé un autre mot pour désigner une forme déguisée de cette haine gratuite : l'antisionisme » (1986). Dans ce même dictionnaire, il est fait état d'un « Comité soviétique antisioniste » qui a milité, avec les moyens de coercition de la superpuissance qu'était alors l'URSS, afin que le sionisme soit défini comme la forme exacerbée du racisme, ce qui a été fait à l'ONU en 1976 (ou circa) sous les applaudissements frénétiques des représentants béats des pays musulmans et arabes.

Cette haine des Juifs qui s'exprime dans l'antisionisme est-elle avérée ?  Jacques Rossi, qui a été un agent actif de l'Internationale communiste de 1926 à 1937, a été condamné en 1937 à vingt-cinq années de travail forcé dans les glaces de Norilsk, au-delà du cercle polaire, pour avoir espionné, prétendaient les commissaires politiques de Staline, l'URSS au profit de la France et de la Pologne. Relégué à Samarcande en 1957, il n'a pu quitter l'URSS pour la Pologne qu'en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un recueil de nouvelles, une biographie et surtout un admirable Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d'abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu'il présente sous la forme d'une encyclopédie, Jacques Rossi passe au crible les mots, les idées, les lois, les faits, les réalités tangibles du communisme. Il montre que la langue nouvelle ou TFT, prononcée « toufta », sert à dissimuler les réalités les plus atroces et qu'elle a pour seule raison d'être de nier les crimes commis. Aucun des mensonges dont la propagande nous rebat les oreilles depuis quatre-vingts ans ne résiste à l'examen. Ainsi, le Manuel du Goulag comprend une entrée sioniste, dans laquelle est révélé le sens que les communistes ont donné à ce mot à partir de 1947, quand l'ONU a décidé de créer au Proche Orient l'Etat d'Israël. Alors, les Juifs n'ont plus été des Juifs, mais des sionistes. Sioniste a remplacé juif dans la nouvelle langue russe. L'avantage qu'en ont tiré les communistes et leurs affidés a été important. Ils ont pu ainsi exprimer sans borne ni entrave la haine viscérale qu'ils vouent aux Juifs. En effet, précise Rossi, les mots sioniste et sionisme sont des insultes : « La propagande soviétique confère au nom sioniste une connotation insultante analogue à celle de youpin ». Youpin risquant d'être mal reçu, sioniste a servi de cache-sexe au racisme viscéral d'un régime qui a « nettoyé la terre russe de tous les insectes nuisibles » (Lénine, « L'émulation », in La Pravda, janvier 1918). On pense youpin, on dit sioniste. D'URSS, la TFT ou novlangue s'est répandue dans le monde entier et d'abord chez les thuriféraires de la Troisième et Quatrième Internationale. Quand gauchistes et musulmans d'un même élan déclarent qu'ils sont hostiles au sionisme, ils usent d'un mot écran qui cache le raciste youpin. Youpin vaudrait déshonneur, amende, prison à ceux qui, en France, le diraient en public. Les islamo-gauchistes le savent. Sioniste le remplace sans risque. « Nous sommes contre les sionistes » traduit le vieil et détestable « mort aux youpins ». On détourne la loi en usant de mots écran, tels sioniste. Les communistes, socialistes et gauchistes, docteurs ès fabrications de cache-sexe verbaux, sont assez prudents pour couvrir leurs réalités immondes des beaux fards de la tolérance universelle.

 

 

14 février 2010

Physiologie

 

 

 

 

Le nom latin physiologia, qui désigne les sciences naturelles et la physique de l'époque, est emprunté du nom grec composé de physis, « nature, manière d'être », et de logos, « discours, récit », et qui a pour sens « recherche ou dissertation sur les choses de la nature ». Physiologie est attesté au milieu du XVIe siècle dans une traduction de Vitruve : « la nature des choses, que les Grecs nomment physiologie ». Au début du XVIIe siècle (1611), la physiologie est définie par Cotgrave comme la « partie de la biologie qui a pour objet l'étude des fonctions et des propriétés des organes et des tissus des êtres vivants » (1799, physiologie végétale ; 1808, physiologie comparée ; physiologie générale ; 1833, physiologie humaine ; 1835, physiologie animale). Très vite les auteurs de dictionnaires transforment la physiologie en une science appliquée ou une technique médicale - Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « partie de la médecine, qui apprend à connaître la nature par rapport à la guérison de l'homme » ; Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des mots et des choses) : « partie de la médecine qui observe et considère la nature de l'homme par rapport à la guérison de toutes ses maladies » ; les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) : « partie de la médecine qui considère ce en quoi consiste la vie, ce que c'est que la santé et quels en sont les effets » ; les académiciens (DAF, 1762 et 1798) : « partie de la médecine qui traite des parties du corps humain dans l'état de santé » (1762) et « partie de la médecine qui traite des principes de 'économie animale, de l'usage et du jeu des différents organes » (1798).

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française), la physiologie redevient une science « qui traite des phénomènes de la vie, des fonctions des organes, soit dans les animaux, soit dans les végétaux » (exemples : physiologie animale, ou simplement, physiologie ; traité, cours de physiologie ; physiologie végétale). Littré adopte la conception nouvelle : « terme didactique ; science qui fait partie de la biologie et qui traite des fonctions des organes dans les êtres vivants, végétaux et animaux » (physiologie animale, physiologie végétale, physiologie comparée). Il distingue même la « physiologie générale » (« qui, sans faire d'application à aucune espèce vivante déterminée, traite d'une manière philosophique et abstraite des phénomènes de la vie ») de la « physiologie spéciale » (« qui, prenant pour sujet d'étude une espèce vivante distincte, décrit le mécanisme de la vie dans cette espèce seule »).

Terme doublement scientifique, par son étymon grec et parce qu'il désigne une science exacte, physiologie connaît un immense succès au XIXe siècle, siècle qui s'est désigné comme celui du triomphe de la science et qui ne fut que scientiste. Comme d'innombrables autres termes scientifiques, il s'étend à tout ce qui est social, pour former le vocabulaire des sciences sociales alors en gestation. A compter de 1825, il commence à désigner l'étude « d'un état moral ou intellectuel, d'une classe sociale ou d'une profession ... considérés comme typiques ». On écrit une Physiologie des passions, une Physiologie du mariage, une Physiologie des mœurs et du langage (des voleurs), une Physiologie de l'employé, une Physiologie du rentier de Paris. Le paupérisme, l'amour, l'argent, le député, l'écolier, le diable, etc. ont chacun sa physiologie. Les académiciens notent, au passé composé, dans la huitième édition (1932-35) de leur dictionnaire cet emploi déjà ancien : « par extension, ce mot s'est employé pour désigner des essais traitant de l'étude physique et morale de divers caractères, de diverses conditions, etc. ». Ce sens, qui fleure bon le scientisme des sciences sociales, à savoir « étude du fonctionnement d'un mécanisme politique, intellectuel, social » (notez les termes qui se rapportent à la mécanique : « fonctionnement », « mécanisme »), est tenu pour « vieilli » par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Il est vrai que l'extrait qui illustre ce sens pue la naphtaline ou le formol, s'il est pris au premier degré : « (Pour le socialisme), l'économie politique, regardée par plusieurs comme la physiologie de la richesse, n'est que la pratique organisée du vol et de la misère », ou est lucidement prémonitoire, s'il est entendu ironiquement, le socialisme ayant montré des aptitudes inégalées dans l'organisation du vol et dans la fabrication de la misère. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, l'extension à la société de la physiologie est considérée comme close, étant renvoyée au XIXe siècle : « par analogie, vieilli, type d'étude qui s'attachait à décrire le fonctionnement d'un groupe social, d'un type humain, d'une institution, etc., et qui fut particulièrement en vogue au début du XIXe siècle ».

Parmi ces études, il y a la très fameuse et célèbre physiologie sociale, terme formé par Saint-Simon (non pas le duc, mais le comte), fondateur de la secte des saint-simoniens. Sainte-Beuve présente ainsi cette physiologie sociale : « espèce de travail minutieux et attentif (...), qui consisterait à chercher, même à travers les moindres rameaux, la circulation souvent insaisissable de chaque idée, à démontrer le cours de ce chyle subtil et nutritif jusqu'à un système de vaisseaux évident (...) » (1833). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) dévoilent le pot aux roses : « l'expression « physiologie sociale », créée par Saint-Simon vers 1813, a été reprise par Émile Durkheim pour désigner la sociologie ». Le gros mot est lâché : sociologie. La physiologie sociale est l'ancien nom de la sociologie et cet ancien nom a été en usage pendant le XIXe siècle. Au XIXe siècle, puisque les voleurs, l'argent, l'amour, l'employé, etc. étaient des objets de science, la société l'était aussi. Pourquoi pas ? Quand toutes les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite. C'est de ce cloaca maxima qu'est sortie la sociologie, cette science des sciences, celle qui subsume toutes les sciences, la science de tout, la science sociale. Ce pedigree en dit plus sur la sociologie que tout traité savant.

 

 

 

 

09 février 2010

De la télé réalité

 

Eloge de la télé réalité

 

 

La télé, qu'elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, diffuse des images comme Buitoni fabrique ses macaronis : à la chaîne et tous pareils. Le petit écran est un filament répétitif et sans surprise. Les perles de cet ADN ne sont pas les pierres précieuses que fabrique la nature, mais elles ont tout à voir avec les grains de chapelets, que la télé égrène sous la forme d'images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n'est pas de l'académisme, ce n'est même pas de l'art pompier, c'est de la nullité sublime, c'est une fonction de x qui tangente zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe siècle. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu'est la télé, la télé réalité est de l'art rebelle. Dans l'armée des images, elle est l'avant-garde, toujours devant, en avance d'un siècle ou deux. Audacieuse et martiale, elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s'en délecter, car La Ferme en Afrique, pour ne citer que ce chef d'oeuvre, tient de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Becque. Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 pendaient au gibet le Pouvoir avant de prendre le pouvoir tout court, elles brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, elles faisaient sortir l'art de l'académie pour en saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur doit tout. Il ne se passe rien dans La Ferme célébrités en Afrique ? Mais croyez-vous qu'il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Grégory et d'Aldo, de Brigitte et de Kelly, de Pascal et de Pascaline sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir et Estragon, Hamm ou Clov : leur « dialogue » est de la même farine anodine que les bégaiements de nos trayeurs de chèvres. « Putaing de cong, les poules sont entrées dans l'enclos des lions » vaut largement le « c'est un arbre. - un arbrisseau. - un arbuste. Un arbrisseau » de Beckett, prix Nobel de littérature. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme en Afrique, on fait dans la pose silencieuse et méditation zen. C'est de la métaphysique de l'incommunicabilité. Et quand les filles s'engueulent, elles le font avec la même rancune amère que les femmes de Duras. Les fermiers improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la Papesse du théâtre engagé LCR, apprenait à ses comédiens dans 1789 ou 1793 ? La télé réalité étend à la télé, « art bourgeois » s'il en fut, l'écriture de la subversion dont se pâmaient les révolutionnaires dans les années 1960-1970. S'ils ne reconnaissent pas leur enfant, c'est sans doute qu'il leur renvoie une image fidèle de ce qu'ils furent et qu'ils en ont honte.

Bien sûr, les mots télé réalité sont mal traduits de l'anglais. Ils signifient « la réalité télévisée » ou « la réalité à la télé », et non « la télé est la seule réalité qui soit ». Bien sûr, c'est un jeu. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l'art dans la rue, les revues d'avant-garde et les installations, c'est fruste, bébête, simplet. L'imposture, si tant est qu'il y en ait une, tient au nom télé réalité, qui y est donné. Il n'y a guère de réalité dans ce jeu. Encore qu'il y en ait beaucoup plus que dans ce que montre chaque jour et à chaque heure la vraie télé en matière de fiction, de reportage ou d'informations, où la règle est le mensonge. Les séries policières Navarro, La Crim, Julie Lescaut, etc. ne veulent pas seulement divertir les citoyens, elles ont pour ambition de leur montrer la société française telle qu'elle est et éventuellement « ouvrir les yeux », faire « prendre conscience », sermonner. Dans ces séries, les criminels sont blancs, français de souche, parfois serbes ou slaves. Or, la population pénitentiaire est en majorité étrangère ou d'origine étrangère. Autrement dit, ces séries cachent la réalité, sans doute parce que la télé prend les citoyens pour des brutes ignares ou « fascistes » qui ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans leur propre pays. Les associations antiracistes se plaignent à juste titre que les populations d'origine étrangère sont absentes de la vraie télé. Il faut donc que l'origine des malfaiteurs de la vraie télé soit à l'image de ce qu'elle est dans la réalité. Il faut des quotas de malfaiteurs noirs, arabes, turcs, musulmans afin que le crime à la télé soit conforme à ce qui est observé dans les palais de justice et dans les prisons. Les séries ou films TV non policiers du samedi soir (la 3) ou du mercredi soir (la 2) mettent en images une idéologie de sacristie qui est encore plus convenue que les images. C'est du catéchisme de nido infantile ou de crèche autogérée. Comparée à cet Himalaya socialo-coco-gauchiste de mensonges, la télé réalité est vierge, innocente, pure. Elle ne crie pas la vérité, elle la hurle. La télé mensonge ressasse les thèmes de la société coupable, des salauds qui emploient des malheureux sans les payer, des fascistes qui pressurent les citoyens citron, du Mal qui dévore les proies innocents tombées entre leurs griffes acérées, etc. La télé réalité est citoyenne : elle n'égrène pas le chapelet de l'injustice sociale, elle ne manipule pas le réel, elle ne cherche pas à rendre les choses du monde conformes à l'idéologie socialo-coco-gauchiste. Enfin, elle montre la réalité ; enfin, les citoyens ne sont pas abusés ; enfin, ils accèdent à la nature des choses ; enfin, ils entendent des discours qui ne sont pas du semblant. Il ne reste qu'à énoncer ce slogan révolutionnaire : que toute la télé soit de la télé réalité ou qu'elle disparaisse.

 

 

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03 février 2010

Escalade

 

Escalade (de la terreur, des menaces, de la violence, etc.)

 

 

Emprunté à la langue provençale, escalade est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. C'est un terme militaire qui désigne l'assaut donnée à une forteresse ou à une ville protégée par des murailles au moyen d'échelles. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (« attaque d'une place avec des échelles, assaut que l'on donne avec des échelles » ; aller, monter à l'escalade ; ils emportèrent la place par escalade ; la muraille est trop haute, elle est hors d'escalade) à 1932-35 (« terme d'ancienne stratégie, assaut d'une position au moyen d'échelles ») et dans la neuvième édition (en cours de publication : « anciennement, assaut donné à une position élevée de l'ennemi, à une place forte, en utilisant des échelles » ; l'escalade d'un rempart, d'une muraille ; aller, monter à l'escalade ; donner, tenter l'escalade ; une muraille hors d'escalade (vieilli), trop haute pour permettre l'escalade). D'Alembert et Diderot, éditeurs de L'Encyclopédie (1751-64) consacrent un long article pour expliquer les différents moyens d'utiliser l'escalade dans « l'art militaire » : « la méthode de s'emparer des villes par l'escalade était bien plus commune avant l'invention de la poudre qu'aujourd'hui : aussi les anciens, pour s'en garantir, prenaient-ils les plus grandes précautions. Ils ne terrassaient point leurs murailles, et ils les élevaient beaucoup, en sorte que non seulement il était besoin d'échelles pour monter dessus, mais encore pour en descendre dans la ville (...) Pour bien réussir dans l'escalade d'une ville, il faut d'abord une connaissance parfaite de la place et de ses fortifications, afin de se déterminer sur le côté le plus facile à escalader et le plus négligé par l'ennemi. Il faut avoir provision d'un grand nombre d'échelles, afin de pouvoir faire monter un plus grand nombre de gens en même temps ; être munis de pétards, pour s'en servir pour rompre les portes et donner entrée aux troupes commandées pour soutenir l'entreprise. Pour trouver moins d'obstacle de la part de l'ennemi, il faut le surprendre : un ennemi qui serait sur ses gardes à cet égard serait bien plus difficile à être forcé, parce qu'il est aisé de se défendre contre l'escalade lorsqu'on est prévenu », etc.

Le mot entre dans le vocabulaire de la justice à compter du début du XVIIIe siècle pour désigner l'action de pénétrer indûment dans un lieu clos en passant par la fenêtre, le toit, en franchissant un mur, etc. Ce sens est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française à partir de la sixième édition (1835) : « il se dit aussi de l'action d'un voleur qui se sert d'une échelle ou de tout autre moyen pour s'introduire quelque part en montant » (les circonstances d'escalade et d'effraction aggravent le délit). Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d'un voleur qui s'introduit quelque part en franchissant un obstacle, mur ou haie ». Le crime de vol à l'escalade est ainsi exposé dans le Code pénal : « est qualifiée escalade toute entrée dans les bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture ». Escalade entre dans le vocabulaire de l'alpinisme en 1816 au moment où l'alpinisme commence à se constituer comme discipline sportive et de loisirs ; puis dans le vocabulaire du cyclisme pour désigner la montée des cols à vélo. Cet emploi entre dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l'Académie française : « spécialement, alpinisme, action de gravir une pente abrupte, un rocher, une paroi montagneuse » (l'escalade d'un escarpement rocheux ; de la face nord du Cervin ; escalade libre, où le grimpeur utilise seulement les prises et les appuis que lui offre le rocher ; escalade artificielle, où le grimpeur s'élève à l'aide de pitons plantés dans le roc pour lui servir d'appui).

L'emploi moderne d'escalade, sous-tendu par le sème de « gradation », est postérieur à la seconde guerre mondiale. Il est emprunté du nom anglais escalation, dérivé du verbe to escalate : « increase, develop, intensify by succesive stages » (Oxford Advenced Learner's Dictionary of Current English, 1974). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce nouveau sens « modernissime », fort répandu dans la presse prétendument sérieuse, Le Monde ou Le Figaro, ou qui répugne aux usages abusifs, est défini ainsi : « au figuré, augmentation progressive, comme par paliers successifs, des moyens utilisés dans un conflit, une compétition, ou une action donnée ». Les exemples cités sont « risque, menace d'escalade ; « la mécanique de l'escalade », c'est-à-dire l'engrenage qui oblige chacune des deux parties à renchérir sur les initiatives de l'autre (1966) ; le seul moyen d'arrêter l'escalade des taux d'intérêt est de mettre un terme à l'inflation (1969). Les taux d'intérêt partant à l'assaut d'une forteresse en grimpant sur des échelles ! Que l'image est jolie, pourrait-on dire en parodiant un poète. Il semble qu'en moins de trente ans, escalade se soit étendu à d'autres réalités qu'aux menaces de guerre (la « gesticulation », disaient les stratèges du Monde) ou aux taux d'intérêt, comme l'atteste l'article (assez long, quatre acceptions sont distinguées) que les académiciens consacrent à ce mot dans la neuvième édition de leur dictionnaire. Voici la quatrième acception : « figuré, accroissement progressif des moyens mis en œuvre dans un conflit par chacun des adversaires » et « par extension, augmentation rapide, montée brutale », comme dans l'escalade de la violence, l'escalade des prix. De l'attaque d'une place forte à l'augmentation des prix ou de la guerre à l'économie : le destin de ce terme d'art militaire est un condensé de l'évolution récente du monde.

 

 

 

01 février 2010

Diversité (retour)

 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France, surtout de la France d'après : le nouvel et le seul. Il n'y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l'alpha et l'oméga, la réponse à tout de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF et UOIF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l'état de ce qui est divers » : de l'état, la diversité va à l'Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c'est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu'ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d'un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d'un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l'homme s'intéresse surtout à son semblable, et, dès qu'a commencé l'ère des pérégrinations et des voyages, c'est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L'ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c'est dans les empires, quels qu'ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l'Algérie, du Maroc, de l'Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l'immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l'ancienne diversité de l'empire qu'elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l'échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu'elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s'accommodait de toutes les diversités, surtout de l'islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l'arc-en-ciel, à condition qu'il fût sien et sans juif. Il est donc dans l'ordre des choses que la diversité soit le mot d'ordre des tout puissants de l'empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu'elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s'est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l'action s'entretient donc et se resserre l'unité du mécanisme vital, qui, formé d'un assemblage de parties, n'a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l'opposé d'un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C'est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d'objets, d'occupations, d'esprit, d'humeurs, d'opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l'opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n'est pas le canton d'un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

 

 

30 janvier 2010

Ce n'est pas très catholique

 

 

 

En grec, cet adjectif a pour sens « universel ». L'Eglise de Rome s'est nommée catholique, parce qu'elle se tenait et se tient encore pour universelle.

Au XVIe siècle, le lexicographe Henri Estienne (in Dialogue du langage français et italien) s'indigne de l'emploi abusif de cet adjectif et de l'adverbe catholiquement qui en est dérivé : « j'en ai oui aussi... qui appliquaient ces mots catholique et catholiquement à tout, jusques à dire, c'est du vin catholique, c'est une viande catholique, c'est un potage catholiquement fait ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) note d'autres emplois étendus de catholique, hors de toute référence à la religion ou à l'Eglise : « en termes de chimie, on appelle un fourneau catholique, ou universel, un petit fourneau tellement disposé, qu'on y peut faire toutes les opérations de chimie, même celles qui se font avec le feu le plus violent » ; « on le dit aussi en gnomonique des cadrans universels, qui sont tellement construits, qu'ils peuvent faire connaître l'heure en divers pays, et sous quelque élévation de pôle que ce soit ».

Il existe aussi des expressions proverbiales qui attestent la dé-liaison entre le sens de catholique en religion et des usages divers dans la langue : « on appelle proverbialement un catholique à gros grains, un homme peu scrupuleux, un peu libertin, qui ne prend pas soin d'observer les préceptes de la religion ». Ce proverbe est cité par Furetière, op. cit., dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). A partir de la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française, est relevé cette autre expression, jugée « figurée » et « familière » : « cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir » (Littré, op. cit. : « figuré et familièrement, cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir, à la règle » ; DAF, huitième édition (1932-35) : « Cela n'est pas bien catholique, cela n'est pas conforme à la morale, à ce qui devrait être, ou encore cela n'est pas bien régulier »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expliquent le sens de l'expression figurée et familière en la rapportant à la doctrine catholique, supposée rigide ou ferme : « par référence à la réputation de fermeté de la doctrine catholique, dans des expressions ou phrases négatives : conforme à la norme doctrinale, en particulier morale ». Les exemples cités sont « fredaine peu catholique », « se procurer quelque chose par des moyens plus ou moins catholiques », « il y avait, dans cette histoire, quelque chose de pas catholique ».

Il est possible de reprocher au Président de la Région Languedoc et Roussillon, candidat à sa propre succession, d'être vulgaire ou désinvolte ou d'abuser d'expressions familières. Auquel cas, que les citoyens ne votent pas pour lui. En revanche, il faut lui reconnaître une qualité : il sait la langue française et quand il dit que tel ou tel politicien (pardon « mec ») a une tête (pardon une « tronche ») « pas très catholique », il ne fait qu'employer l'expression « pas très catholique » dans le sens qu'elle a en français depuis de longs siècles. Ce n'est en rien un crime et ce n'est pas très catholique que de lui en faire grief. Que le mec à « la tronche pas très catholique » soit catholique, athée, agnostique, musulman, protestant, juif, bouddhiste, stalinien, maoïste, zoroastrien et tout ce que l'on voudra d'autre, n'a rien à voir avec le mauvais air, pas très engageant, qui lui est imputé, sans doute inélégamment.

 

 

29 janvier 2010

Ressources (humaines)

 

Ce nom est le participe passé féminin du verbe d'ancien français ressourdre, qui a pour sens « ressusciter », comme le Christ lors de la Passion (Xe-XIe siècles), « relever, secourir » (XIIe siècle), « se rétablir » (en parlant d'animaux malades) (XIVe siècle), et qui continue le verbe latin resurgere « se relever », « se rétablir, se ranimer », « ressusciter ». « La ressource est proprement une seconde ou dernière source, une chose qui relève, un moyen qui fait sortir d'embarras », écrit Littré dans la rubrique « étymologie » de l'article ressource (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il serait plaisant, mais inutile, de rapporter les « ressources humaines » des grandes entités économiques ou administratives, « ressources » managées (comme on dit aujourd'hui) par des DRH, au sens premier de « ressource » : ce qui a été ressuscité. Ces ressources sont-elles censées ressusciter les entreprises moribondes ou sont-elles ressuscitées par un management dynamique et énergique, capable d'insuffler une âme ou de la vie à ce qui est à l'agonie ?

Que ces remarques ne nous détournent pas de l'étude de ce nom et surtout des avatars de ses sens. Au XIIe siècle, le nom ressource a le sens de « secours » ; au XVIe siècle, de nouveaux sens s'ajoutent à ce premier sens : c'est « moyens pécuniaires d'existence » et « capacité physique de fournir un nouvel effort » ; au XVIIe siècle, « forces de l'esprit, du caractère » (homme plein de ressources) ; au XVIIIe siècle, « possibilités d'expression de la langue ». Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), il est défini ainsi : « ce qu'on emploie et à quoi on a recours pour se tirer de quelques affaires, pour vaincre des difficultés » (il est sans ressource dans son malheur ; dans la persécution que j'ai soufferte, Dieu a été ma seule ressource ; les diamants, la vaisselle d'argent sont des ressources dans le besoin) ; « on dit qu'un cheval a de la ressource pour dire qu'après une longue fatigue, on lui trouve encore de la vigueur » ; « on dit figurément c'est un homme de ressource, c'est un homme plein de ressources, qui a des ressources dans l'esprit pour dire c'est un homme fertile en expédients, en moyens pour lui et pour les autres » et « on dit familièrement faire ressource pour dire raccommoder, rétablir ses affaires ».

Il n'est fait nulle part mention dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française des « ressources humaines », non plus que chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui relève les sens suivants : « ce qu'on emploie pour se tirer d'un embarras, pour vaincre des difficultés » (« j'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme la seule ressource de ma vieillesse; si cette ressource m'est enlevée, il faut que je songe à m'en procurer d'autres », d'Alembert, 1765) ; « forces de l'esprit, du caractère, auxquelles on a recours au besoin » (« Turenne, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls », Bossuet) ; « les ressources d'une langue, les moyens qu'elle offre à l'écrivain pour rendre sa pensée » (« l'auteur connaissait trop bien les lois du style et les ressources de la langue », d'Alembert ») ; « moyens pécuniaires » (« il a tant dépensé qu'il est maintenant sans ressource »).

Ces mêmes sens qui sont dans le Trésor de la langue française (1971-94) n'expliquent pas encore les ressources humaines des entreprises et administrations. Il en est un, cependant, qui est la source des emplois actuels, modernissimes bien entendu. Il s'agit de l'extension aux collectivités du sens de « moyens pécuniaires dont dispose une personne pour assurer son existence » : c'est les « moyens matériels dont dispose un pays, une région, une collectivité » (ressources hydrauliques, industrielles, minières, pétrolières d'un pays, ressources naturelles). Ce sens s'est étendu aux armées et en particulier aux bureaucraties militaires : « moyens militaires (hommes, armement, vivres) dont dispose une armée ». Parmi ces ressources, il n'y a pas que du matériel, il y a aussi des hommes. Des bureaucraties militaires, le mot s'est étendu, comme naguère les noms cadre et effectif, aux bureaucraties civiles, publiques ou privées, tout en se restreignant, pour ce qui est des référents du nom ressources, aux seuls employés de l'entreprise ou aux seuls fonctionnaires de l'administration. Les armées sont parmi les plus anciennes bureaucraties et elles ont dû apprendre très tôt à gérer leurs ressources : hommes, soldats et officiers. Comme elles l'ont fait avec efficacité, leur gestion est devenue un modèle, vite imité par les autres bureaucraties.

 

18 janvier 2010

Déraper, dérapage

 

 

Aujourd'hui, dans la France moderne, déraper, c'est blasphémer. Les « dérapages » verbaux (comprendre la libre expression d'une idée), c'est-à-dire les mots et les phrases qui s'écartent d'un millionième de millimètre de la doxa obligatoire, sont désormais des blasphèmes. Tout est donc blasphème. A peine un dérapage est-il dénoncé par un des grands inquisiteurs de la religion socialo-humanitaire que des hordes de journaleux, de médieux, de gros consciencieux du social, de grands manitous d'associations lucratives sans but, etc. clouent au pilori celui à qui est imputé le crime de blasphème - pardon, le délit de dérapage.

Ce verbe et le nom qui en est dérivé sont, on l'a compris, modernes, non seulement parce qu'ils se rapportent à la fièvre inquisitrice qui portent les discours accusatoires à ébullition, mais aussi parce qu'ils sont récents : déraper, terme de marine, est attesté d'abord en provençal dès le début du XIVe siècle et en français à la fin du XVIIe siècle à propos d'une ancre « qui, quoique mouillée, n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau » (Barré, 1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) ; dérapage, terme de marine, employé en 1832 par Balzac, entre en 1932-35 dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition). En provençal, le verbe, dérivé de rapar, « enlever », « saisir », a pour sens « arracher », « déraciner ». En français, il est un terme de marine, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Terme de marine ; une ancre dérape quand, bien que mouillée, elle n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau ; se dit aussi d'une ancre au moment où elle est arrachée volontairement du fond de la mer » et par les académiciens (1932-35) : « terme de marine ; en parlant d'une ancre, quitter prise sur le fond et faire dériver le navire ».

C'est à la fin du XIXe siècle (1896 et 1900) que le verbe et le nom s'appliquent par métaphore aux automobiles et aux bicyclettes, les roues étant comparées à une ancre qui dérape, emploi qui est expliqué ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie (1932-35) : « il se dit aussi d'un véhicule dont une roue vient à se déplacer latéralement, par suite d'une insuffisance de son adhérence au sol, parce que celui-ci est glissant, ou que, dans un virage, la force centrifuge a exercé une action prépondérante » (la description du phénomène, admirable par sa précision, est de toute évidence l'œuvre d'un académicien qui aime conduire les véhicules à moteur), les académiciens notant que, « par extension », le verbe se dit de personnes : « le sol était glissant : j'ai dérapé ».

Dans la langue du XXe siècle, la métaphore de l'ancre qui, n'étant plus fixée au sol, laisse dériver un navire, s'étend aux véhicules de toute sorte, aux personnes et à d'innombrables réalités : en économie, aux prix et autres phénomènes économiques (Trésor de la langue française, 1971-94 : « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses » : les prix ne dérapent pas encore brutalement en hausse) ; en aéronautique (TLF : « glisser latéralement, notamment en exécutant un virage avec une inclinaison insuffisante » ; glissade sur l'aile, suivie d'un virage) ; dans les sports (TLF : « avancer en faisant glisser les skis transversalement par rapport à leur direction normale de déplacement »), les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) notant les emplois dérapage contrôlé (« glissade latérale déclenchée volontairement par le pilote d'une voiture de course, par un skieur, etc., pour faciliter certaines manœuvres ») et dérapage des prix (« hausse des prix supérieure aux prévisions et incontrôlable »).

A partir du sens exposé dans ce grand dictionnaire progressiste et moderne en diable qu'est le Trésor de la langue française (CNRS, 1971-94), à savoir « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses », s'est développé, au cours des deux ou trois dernières décennies qui ont vu le triomphe des libertaires bobos, l'emploi qui fait de déraper et de dérapage des équivalents modernes de blasphémer et de blasphème. Les lexicographes actuels ne glosent pas cet emploi, sans doute par frilosité ou par peur d'égratigner leur bel univers parfait et sans escarres, se contentant de quelques notules : « (TLF) par métaphore, « le dialogue dérapait » (Toulet, 1920) et « on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l'alcool qui conserve les vivants et les morts » (Céline, 1932) ; et « DAF (neuvième édition), figuré, le dialogue a dérapé sur un malentendu ». Il faut donc comprendre que les dialogues, débats, discussions, mots, phrases, discours, propos, etc. sont dits dérapages, à partir du moment où ils s'écartent de la vérité édictée par l'humanitairerie socialeuse, médieuse, journaleuse, consciencieuse, pleine de fric, associatieuse et toléranteuse.

 

08 janvier 2010

Tunique de Nessus

 

On sait la fortune des mythes de l'Antiquité aussi bien dans la littérature que dans la pensée. Œdipe, le bouc émissaire, Antigone, Hercule, le sacrifice d'Iphigénie, la malédiction des Atrides, Sisyphe, Médée, etc., pour ne citer que les plus connus, ont nourri les œuvres de milliers d'écrivains, d'artistes et de penseurs. La force de ces mythes tient aux significations dont ils sont porteurs et à la justesse avec laquelle ils peuvent expliquer tel ou tel comportement humain ou tels ou tels événements, même des comportements ou des événements largement postérieurs à l'invention du mythe et à l'explication desquels les inventeurs du mythe n'avaient pas songé. Ce que célèbrent, à leur façon, les mythes, c'est la permanence de l'archaïque, même dans des sociétés modernes, surtout dans celles qui se croient libérées de tout et qui, ne se tenant ni pour bégueules, ni pour conformistes, ni pour ringardes, ont jeté aux orties tout ce qui pourrait entraver leurs subversions triomphales.

Dans ce que l'on sait ou croit savoir d'Héraklès ou Hercule, ce héros légendaire de l'Antiquité, célèbre pour sa force et son courage, ou dans ce que l'on en retient, il est une succession de « travaux », dont certains ont laissé quelques traces dans la langue française : ainsi « les écuries d'Augias », les « colonnes d'Hercule », « la robe de Déjanire » ou « la tunique de Nessus », « une force d'Hercule », « un Hercule de foire ». Parmi ces exploits, il en est un qui, s'il était actualisé ou réactivé, pourrait décrire et expliquer de façon lumineuse bien des événements qui s'observent dans la France actuelle. C'est celui de la tunique de Nessus, qui est connu aussi sous le nom de robe de Déjanire. Le voici résumé cavalièrement. Le centaure Nessus tente de violer Déjanire, la femme d'Hercule, qu'il convoite depuis longtemps. Hercule le tue. Mais avant de mourir, Nessus offre à celle qu'il allait violer sa tunique, qui serait, d'après lui, un philtre d'amour. Un peu plus tard, croyant à tort qu'Hercule la délaisse pour une autre, Déjanire l'oblige à porter la tunique du centaure. Mais à peine l'a-t-il revêtue qu'il sent sa peau brûler sous l'effet du violent poison qu'elle contient. Ne pouvant supporter la douleur, il allume un brasier dans lequel il se jette ; Déjanire, horrifiée de son erreur, se suicide.

Une tunique est une pièce du costume des héros de l'Antiquité. Les mots costume et coutume, que l'on retrouve sous diverses formes dans les langues européennes, ont le même étymon latin : consuetudo, qui signifie « habitude, coutume, usage ». En espagnol, le même mot costumbres désigne à la fois les coutumes et les costumes. Le mot français costume, emprunté à l'italien, langue dans laquelle il a le sens de « coutume », a signifié pendant plus d'un siècle, à partir de 1641, au moment où le peintre Poussin l'a introduit dans notre langue, « vérité des usages, vêtements, etc. reproduite dans les œuvres d'art », avant de prendre en 1747 son sens moderne. Un costume n'est pas seulement destiné à vêtir une personne ; il renferme de l'être ; il est aussi la vérité ou une des vérités de cette personne. Pour ce qui est du mythe, la tunique de Nessus est un costume qui ne sied pas à celui qui le porte et qui, au lieu de le rendre plus beau ou plus séduisant, le blesse. Revêtir la tunique de Nessus, c'est adopter des coutumes étrangères et inadaptées à soi, et même contraires à ce que l'on est. Aujourd'hui, c'est ce qui se passe en France. L'être français ou la nationalité française est, pour d'innombrables jeunes gens, une tunique de Nessus. C'est du moins ce qu'ils affirment, une fois que la nationalité française leur a été imposée par jus soli, tenant cet « être-là » pour étranger à eux, comme une brûlure ou comme une humiliation. « Je ne suis pas français ; je suis musulman ou africain », disent-ils ; ou encore : « J'ai la nationalité française que je n'ai pas demandée, mais je suis diola ou bambara ou sérère ; et je serai toujours, mes enfants aussi, arabe, kabyle ou bété ». Pour eux, l'être français se réduit au jambon beurre, au fromage blanc, au porc, au vin, à l'ivrognerie et, si l'être français s'applique aux femmes, aux putes. Eux ne veulent rien avoir en commun avec les souchiens ou les sous-chiens : ils ne sont pas « taht el kelab ». La France a cru offrir à ces jeunes gens un cadeau ; les bénéficiaires l'ont reçu comme un poison. Les raisons en sont faciles à démêler. La nationalité française concédée s'accompagne d'une identité nouvelle : l'être français. Pour des jeunes diolas, sérères, kabyles, arabes, turcs, bétés, berbères, etc. qui ont reçu de leurs parents et grands-parents un héritage sacré, ethnique ou racial, dont ils sont si fiers, et qui se tiennent pour les maillons d'une longue chaîne historique, une identité nouvelle, imposée de l'extérieur et qu'ils n'ont pas demandée, une identité proprement juridique, brise la généalogie et les coupe de leur lignée. Voilà leurs ancêtres chassés de leur être. On conçoit que, pour eux, cette nationalité octroyée ou imposée soit un viol. Non seulement elle les humilie, mais encore elle les brûle de l'intérieur, comme la tunique de Nessus.

Le mythe appartient à l'ordre de la fiction ou du fantasme, où tout est possible, même ce qui ne l'est jamais dans le monde réel. La crise s'y dénoue aisément. Déjanire, qui est, malgré elle, à l'origine de la mort d'Hercule, se suicide ; son époux, le malheureux bénéficiaire du cadeau empoisonné, éteint le feu qui le brûle en se jetant dans le bûcher qu'il a allumé. Mais dans la réalité, il en va tout autrement. On ne se jette par centaines de milliers dans des brasiers. Les dénouements heureux ou fictifs ou fantasmés n'y ont pas de place. La crise ne se dénouant pas et ne pouvant pas se dénouer, elle est sans fin. Il n'y a pas d'issue. Si elle doit se dénouer un jour, ce sera dans la tragédie. Le drame pour les bénéficiaires de la nationalité française est qu'ils ne sont pas des héros de légende. Alors, ils cherchent des ersatz. Ils allument des brasiers partout où ils le peuvent, non pas pour s'y consumer, mais pour brûler tous les symboles qui rappellent cette tunique identitaire : autobus, voitures, écoles, bibliothèques, églises, etc. Ou bien ils lapident les représentants de la France, pompiers, policiers, fonctionnaires divers, comme dans leur propre pays ils lapident Satan, le démon, Iblis, le diable, le Mal. Des raisons matérielles (argent facile, vie agréable sans vraiment travailler, soins gratuits, accès à tous les signes de la richesse) les dissuadent de retourner viure al païs, où, pourtant, ils ne seraient plus condamnés à porter la tunique du centaure français, mais ils ont trouvé un succédané : établir en France des enclaves, turques ou algériennes ou islamiques ou bambaras, qu'ils purifient de toute population étrangère, id est autochtone, par l'incendie et les pierres, pour ne plus sentir les brûlures de l'identité violée.

Ainsi la France se transforme en un chaudron où prospèrent les racismes viscéraux et primaires et où résonnent tous les chants de haine. Qui a voulu ça ? Les hommes politiques, les fonctionnaires, les sciencieux du social, les militants associatifs, qui, depuis trente ans, distribuent ces tuniques de Nessus, ces docteurs Follamour étant persuadés que l'être français est ce qu'il y a de mieux au monde, qu'il n'y a rien au-dessus ou que toutes les autres identités sont des centaines de coudées plus bas. Tout se vaut, disent-ils, sauf l'être français. Il vaut mieux être français qu'algérien ou française que musulmane, parce que l'identité française est supérieure à l'identité algérienne et à l'identité musulmane. Bien entendu, ils se gardent de le proclamer en public, par prudence (ils ne se nomment pas Frèche) ou par tartufferie (ils ne se nomment pas Le Pen), mais tout ce qu'ils font et disent atteste qu'ils en sont convaincus : ils sont racistes par non-dit. En eux, il n'y a rien, pas d'âme, pas de vie de l'esprit, mais un imaginaire de débiles mentaux ou de Bac + 15, ce qui revient au même. Ils n'auraient que ce qu'ils méritent, si, par hasard, ils vivaient, eux et leur famille, dans les mêmes quartiers que ceux qui les haïssent. Ils ne sont pas si fous que ça, ces doctes Follamour. La preuve : ils se tiennent le plus loin possible des boîtes de Pandore qu'ils ont ouvertes.

Dans les lycées, on se demande doctement en cours de philosophie si l'histoire a un sens ou si une leçon peut en être tirée. Aux Etats-Unis, dans les pays arabes, en Chine, peut-être. En France, sûrement pas, bien que l'Etat, dans notre pays,  rémunère des dizaines de milliers de fonctionnaires pour enseigner l'histoire et que, à en croire les gazettes, l'école historique française, celle des Annales par exemple, soit réputée la meilleure au monde. Dans les années 1880, ce grand républicain qu'était Jules Ferry justifiait les expéditions coloniales d'alors par la mission universelle qui était ou aurait été dévolue, par on ne sait qui ou on ne sait quoi, à la France : apporter les lumières aux peuples primitifs et « civiliser les races inférieures ». On sait les tragédies que ce projet insensé a suscitées. Un siècle plus tard, le démon de la supériorité fantasmée infecte à nouveau la France et ses élites : on n'envoie plus de soldats sous les tropiques éclairer des populations supposées primitives ou incultes ; on les fait venir en masse et, sans même leur demander leur avis, on les oblige à porter la tunique de l'être français. Faut-il s'étonner qu'aujourd'hui, comme il y a un demi-siècle, ces populations rejettent par la violence et le feu purificateur les coutumes qui leur sont imposées ?

 

 

 

 

09:43 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, france, politique

04 janvier 2010

Acclimater

 

Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c'est l'abbé Raynal (1713-96), abbé philosophe et des Lumières, qui, le premier, aurait employé » acclimater, que « l'Académie n'a reconnu que dans son édition de 1798 », et qui se substitue au vieux verbe empayser, encore en usage au XVIe siècle et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, comme dans cet extrait : « le laurier se laisse aussi empayser en toutes régions ». En fait, ce verbe, dérivé du nom climat, a été formé par Buffon en 1775, dans son Histoire naturelle, à propos des oiseaux exotiques, tels les bengalis : « ces oiseaux se transportent assez difficilement et ne s'accoutument qu'avec peine à un autre climat ; mais une fois acclimatés, ils vivent jusqu'à six ou sept ans ». Dans ce contexte, acclimater a pour sens « accoutumer à un nouveau climat », le climat n'étant pas défini par la température, mais par la position du lieu sur le globe terrestre (cf. la note consacrée à climat, décembre 2009). Le sens de climat évoluant, le verbe acclimater prend le sens « d'accoutumer à la température d'un nouveau climat » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, cinquième édition, laquelle a été plus prompte (à peine plus de vingt ans) que ne le pense Littré à reconnaître ce verbe, dont le sens est illustré par il faut du temps pour acclimater une plante étrangère.

Dans cette même édition, comme dans la suivante (1832-35), les académiciens relèvent l'emploi au verbe à la forme pronominale et à propos des êtres humains : « on dit aussi, avec le pronom personnel, s'acclimater pour dire se faire à un nouveau climat ». L'exemple les habitants de l'Europe s'acclimatent difficilement dans les Antilles réfère à une réalité qui paraît aujourd'hui totalement fantasmée. D'ailleurs, Littré (op. Cit.) remplace Antilles par Indes pour illustrer les difficultés des Européens à s'acclimater sous les tropiques : « les Européens s'acclimatent difficilement dans les Indes », même s'il conserve l'exemple des Antilles pour illustrer le verbe acclimater, au sens « d'habituer à un nouveau climat, tellement qu'on n'en ressente plus aucune mauvaise influence » (« la mortalité est grande aux Antilles parmi les Européens qui ne sont pas encore acclimatés »). Il fallait que la vie dans ces Antilles (aujourd'hui, destination touristique célèbre pour ses plages, ses cocotiers, son farniente) fût pénible ou dure au XIXe siècle pour que ces îles servent à illustrer les difficultés d'acclimatation, dont étaient exempts les créoles, c'est-à-dire les Européens nés aux Antilles et qui, pour cela, étaient dits acclimatés de naissance.

L'acclimatation (nom relevé pour la première fois par Littré, op. Cit.), qui touche les hommes, les animaux (oiseaux, chevaux, chiens, etc.) et les plantes, se fait dans les deux sens, des pays exotiques vers l'Europe ou de l'Europe vers les pays exotiques, comme l'attestent ces exemples : de Littré, « société d'acclimatation, société qui a pour objet d'acclimater en France des animaux et des plantes exotiques » ; du Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-53) : jardin d'acclimatation ; société d'acclimatation ; cette plante a peine à s'acclimater dans nos régions ; de ce même dictionnaire, neuvième édition (en cours de publication) : on a acclimaté le vison en France ; le tabac, la pomme de terre et la tomate se sont bien acclimatés en Europe. Elle se fait même à l'intérieur de l'Europe, du sud vers le nord, comme dans cet exemple de la septième édition (1878-79) du DAF : « ce n'est qu'à force de soins qu'on acclimate dans le nord de l'Europe les races de brebis espagnoles ».

Le phénomène désigné par ces deux mots est lié à la mondialisation des échanges, qui n'est pas récente, mais date du XVIe siècle, et à l'expansion commerciale et militaire de l'Europe dans le monde. Il a, de toute évidence, frappé les esprits, au point de s'étendre, par analogie (métaphore), à des réalités « abstraites », idées, mœurs, coutumes, etc., comme l'atteste, avec retard, le Dictionnaire de l'Académie française en 1932-35 : « figuré, en parlant des choses morales » (au XVIIIe siècle, beaucoup d'idées venues de l'étranger se sont acclimatées en France).

 

Ces deux mots sont modernes aussi bien par l'époque à laquelle ils ont été formés que par l'idéologie qui les sous-tend, comme en témoigne l'article qui est consacré à acclimater dans le Trésor de la langue française (1971-94). C'est un terme de biologie (« accoutumer un organisme vivant, animal ou végétal, à un nouveau milieu biologique ») qui, de la science, s'étend à la société : « accoutumer des hommes à de nouvelles conditions de vie, d'activité, de pensée » ou « adapter des activités, une fonction, des œuvres à une situation nouvelle », comme dans cet exemple de Durkheim (1893) : « il faut s'ingénier pour trouver des moyens de soutenir la lutte, pour créer des spécialités nouvelles, pour les acclimater, etc. D'une manière générale, plus le milieu est sujet au changement, plus la part de l'intelligence dans la vie devient grande ; car elle seule peut retrouver les conditions nouvelles d'un équilibre qui se rompt sans cesse, et le restaurer ».

Pourtant, il ne semble pas que le phénomène d'acclimatation (des hommes, des plantes, des animaux, des idées, etc.) suscite aujourd'hui les difficultés de jadis. La mondialisation a effacé les différences et aboli les climats, au point que l'acclimatation n'a plus de raison d'être. N'importe quelle espèce animale ou végétale s'acclimate n'importe où. Il n'y a plus de société d'acclimatation, l'ancienne société d'acclimatation s'étant transformée en Société de Protection de la Nature, tandis que le jardin d'acclimatation, du Bois de Boulogne, a perdu ce qui faisait sa raison d'être. N'importe qui s'acclimate n'importe où ou à n'importe quoi ou acclimate n'importe quoi n'importe où. Il n'est pas nécessaire à un Malien (ou un Algérien, un Turc, un Chinois, etc.) de s'acclimater en France, où il est chez lui, alors que la réciprocité serait tenue pour du colonialisme. Le processus décrit à la fin du XVIIIe siècle par des hommes des Lumières semble être, comme les Lumières elles-mêmes, à bout de souffle.

 

03 janvier 2010

Galvaniser

 

Galvaniser, galvanisme

 

Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».



Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».

Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.

Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.

01 janvier 2010

Voeux

 

Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.

 

 

En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;

en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.

 

 

Bonne année à tous.

 

 

 

10:42 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : culture, société, france

31 décembre 2009

Etrenne

 

En latin, strena qui a pour sens « pronostic, présage, signe », désigne les présents faits un jour de fête en manière de bon présage. C'est dans ce dernier sens (« cadeau ») que le mot étrenne, qui continue le latin strena, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle. Un peu plus tard, le mot s'enrichit d'un nouveau sens : « premier usage qu'on fait d'une chose » et, quand il est employé au pluriel, il désigne les présents faits le premier jour de l'année. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680) : « ce mot se dit plus au pluriel qu'au singulier ; présent que se font les amis le jour de l'an ; présent qu'on fait aux personnes de qui on espère quelque grâce ou à celles à qui on est obligé » et « terme de marchand, qui ne se dit qu'au singulier : la première chose qu'un marchand vend dès que sa boutique est ouverte », ainsi que dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « présent qu'on a accoutumé de faire le premier jour de l'année » (« en ce sens il est plus ordinaire au pluriel ») et « les marchands appellent figurément étrenne le premier argent qu'ils reçoivent dans la journée », le mot signifiant aussi « le premier usage qu'on fait d'une chose » (même définition en 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication : « cadeau ou gratification que l'on donne à l'occasion du nouvel an » (« dans ce sens, il ne s'emploie plus guère qu'au pluriel ») ; « par métonymie, période où l'on achète, où l'on donne les étrennes » ; « (vieilli) pour un marchand, la première vente de la journée » et (expression, vieillie aussi) avoir l'étrenne d'une chose, s'en servir le premier ».

Autrement dit, les trois sens mis en place aux XIIe et XIIIe siècles le sont encore au début du XXIe siècle : c'est, pour un mot, une manière de record. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) les recense : « présent à l'occasion du premier jour de l'an » ; « première vente que fait un marchand dans sa journée » ; « le premier usage qu'on fait d'une chose » ; ils figurent aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux derniers que cite Littré étant précédés de la mention vieux, même cet emploi jugé « familier » : avoir l'étrenne d'une femme, « lui faire perdre sa virginité ». Alors que le mot paraît stable et comme immuable, ce qui semble peu à peu s'effacer et devenir comme obsolète, ce sont les cadeaux et gratifications de la nouvelle année, lesquels, il est vrai, sont souvent avancés d'une semaine, à Noël.

 

 

 

 

30 décembre 2009

Retoquer

 

 

Dérivé du verbe toquer (« toucher », « frapper », « offenser », comme dans le proverbe « qui toque l'un, toque l'autre »), le verbe retoquer est attesté en 1807 comme un terme du français régional, parlé en Lorraine et ayant le sens, quand il est employé au passif, « d'être refusé ». Dans le français parlé en Normandie, il a pour sens, quand il est transitif (« retoquer quelqu'un »), « accueillir quelqu'un en l'accablant de reproches ».

Il n'est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de la langue française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l'enregistre comme un « terme familier » qui est employé dans le contexte scolaire, où il signifie « refuser à un examen », sens qu'il illustre de cette phrase « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». L'auteur d'un dictionnaire d'argot moderne le tient lui pour « argotique » ; ainsi dans ces exemples « être retoqué au baccalauréat » ou « le retoqué des dernières élections ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui le mentionnent comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe), y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Ce dernier dictionnaire est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n'enregistre pas l'emploi moderne de retoquer dans le vocabulaire de la politique, en parlant non pas d'une personne, mais d'un projet de loi, et plus particulièrement d'un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (mais c'était fort rare il y a vingt ans) ou d'un projet de loi repoussé par l'Assemblée nationale ou le Sénat. Quoi qu'il en soit, les journalistes semblent jubiler quand ils annoncent qu'un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf individus que personne n'a élus, comme s'ils jouissaient de voir les gouvernants de la France et les élus du peuple humiliés comme des potaches qui échouent à un examen auquel personne n'échoue plus. C'est, sans doute pour eux, une façon de signaler que le vrai pouvoir, le pouvoir symbolique, le pouvoir de séparer le bien du mal, etc. n'est pas à Matignon, ni au Palais Bourbon, mais dans les rédactions.

 

 

 

 

 

 

26 décembre 2009

Réveillon

 

 

 

 

Dérivé du verbe réveiller, à la base duquel a été ajouté le suffixe -on, réveillon est attesté au début du XVIe siècle, où il désigne un repas pris la nuit avec des amis. En 1611, Cotgrave (A Dictionnarie of French and English Tongues) le définit ainsi : A meale made late in the night, or long after supper, soit « repas pris tard dans la nuit ou longtemps après le souper » (id est le repas du soir). En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) y donne un sens social et moral : c'est « ce qu'on mange deux ou trois heures après le souper lorsqu'on est en débauche », qu'il illustre de ce fragment « faire le réveillon ».

A la différence des réveillons modernes, ceux de Noël et du nouvel an, les réveillons de l'ancienne France ne se faisaient pas à une date fixe, mais à tout moment de l'année, comme l'indiquent les lexicographes, Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « repas qu'on fait au milieu de la nuit, après avoir veillé, dansé, joué ») et les académiciens (1694, 1718, 1740 : « petit repas, petite collation qui se fait quelquefois, quelque temps après le souper » ; 1762 : « petit repas extraordinaire qui se fait entre le souper et le coucher » ; donner, faire un réveillon, faire réveillon). Le mérite de Furetière est de noter la concurrence sociale entre réveillon, terme en usage à la ville, chez les bourgeois, et médianoche, « terme venu depuis peu d'Italie, qui signifie un repas qui se fait au milieu de la nuit » et qui est usage à la cour : « on a fait hier chez le Roy un médianoche après un grand bal ». Outre cet usage social, Furetière indique dans quelles circonstances étaient organisés les médianoches : « particulièrement dans le passage d'un jour maigre à un jour gras, après quelque bal ou réjouissance ». La distinction des jours maigres et des jours gras, qui était décidée par l'Eglise en fonction de considérations religieuses, prépare l'apparition de l'usage collectif du réveillon après la messe de minuit. Dans un Dictionnaire du commerce publié en 1750 à Amsterdam, il est noté que le réveillon est une espèce de divertissement qui se pratique en France après la messe de minuit. Il n'est pas encore question de repas et il n'est pas précisé non plus que cette messe se dit à Noël. C'est dans un exemple de la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798, puis 1835, 1879) qu'est mentionné pour la première fois dans un dictionnaire ce réveillon-là : faire le réveillon après la messe de minuit ; et c'est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui, le premier, distingue le « repas extraordinaire que l'on fait dans le milieu de la nuit » et « le repas qu'on fait la nuit de Noël », citant M. de Marchangy (Tristan le Voyageur, 1825) : « ces sortes de repas qu'on appelle réveillons ont lieu dans toutes les classes, même les plus pauvres ».

Si l'on en croit les dictionnaires, il semble que la généralisation du réveillon fixé la nuit de Noël date du XIXe siècle. Dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1879 (septième édition), c'est, comme en 1798 et 1835, un « petit repas extraordinaire qui se fait vers le milieu de la nuit » (donner, faire un réveillon ; faire le réveillon après la messe de minuit) ; en 1932-35 (huitième édition), c'est un « repas qui se fait en famille ou entre amis, vers le milieu de la nuit, particulièrement la nuit de Noël ». Le phénomène historique, ici décrit, est clos au XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens « général » de « repas ou collation pris à une heure avancée de la nuit », dont le synonyme est souper, est mentionné comme vieux ou comme un régionalisme, alors que le sens usuel est « repas de fête que l'on fait pendant la nuit de Noël ». Ce que notent aussi les rédacteurs de ce Trésor, c'est l'extension du réveillon à la nuit de la Saint-Sylvestre : « et (depuis la fin du XIXe siècle) pendant la nuit du nouvel an », précisant même, entre parenthèses, la date approximative à partir de laquelle l'habitude de réveillonner s'est étendue au nouvel an.

L'identité du mot cache cependant de grandes différences dans les choses. En 1881, le menu du réveillon auquel Loti, alors pensionnaire, a été convié est frugal (in Journal) : « nous attendons joyeusement minuit, en compagnie de quelques camarades, assis devant des tasses de chocolat et des brioches, - honnête petit réveillon de pensionnaires, - et 1880 se termine ainsi ». En 1923, Pesquidoux (Chez nous) évoque le menu de Noël en Armagnac : « Nadau, en Armagnac Noir, est pour les paysans la fête traditionnelle par excellence. Elle comporte deux réjouissances, l'une religieuse, la messe de minuit, l'autre profane, le réveillon. Et celui-ci se compose exclusivement de la « daube », mets local, longuement apprêté ». Personne, dans la France actuelle, même pas les SDF réveillonnant à l'Armée du Salut, ne se contenterait de brioches ou de daube.

Le réveillon a même pris une place si importante dans les festivités modernes que le mot a fini par désigner à lui seul , par métonymie, la « fête de la nuit de Noël et du nouvel an » (in Trésor de la langue française), Noël et la Saint-Sylvestre n'étant plus, modernité oblige, que des occasions de gueuletons, comme on dit dans la langue française populaire. Ainsi est avérée la définition rigoriste de Richelet (1680, cf. ci-dessus : « ce qu'on mange lorsqu'on est en débauche »).

 

 

 

 

 

24 décembre 2009

Costume

 

 

 

Les deux noms, costume et coutume, ont le même étymon latin, consuetudo, « habitude, coutume, usage ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, costume, qui n'existait pas à proprement parler comme mot de la langue, était l'une des formes du mot coutume, comme l'indique Barré (1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) : « il se disait autrefois pour coutume ». Costume est emprunté à l'italien costume, attesté d'abord au sens de « coutume » : c'est un terme de peintre, ayant le sens de « manière de marquer les différences d'âge, de condition, d'époque des personnages » (dans un tableau), qu'emploie pour la première fois en français Nicolas Poussin en 1641. Le lexicographe du XIXe siècle, La Curne de Saint-Palaye, le relève comme un « terme de peinture (...) emprunté des Italiens », et il en attribue l'emprunt à l'architecte et critique d'art Félibien (1619-95) qui en a fait usage dans les Entretiens (1666) : « il paraît, écrit La Curne, que Félibien est un des premiers qui en a introduit l'usage, puisqu'il en donne l'explication. (Voyez son Entretien) ». Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650 et 1694), en établit l'origine : « de l'italien costume, dont les Espagnols ont aussi fait costombre. L'italien costume a été fait de consuetudine, ablatif de consuetudo, comme le français enclume, d'incudine ».

Costume entre dans la troisième édition du Dictionnaire de l'Académie française en 1740 sous la forme costumé, conformément à la prononciation italienne de ce mot : « (On prononce costoumé), mot pris de l'italien et qui signifie les usages des différents temps, des différents lieux auxquels le peintre est obligé de se conformer » (exemples : garder, observer, négliger le costumé ; pécher contre le costumé ; l'Ecole romaine a mieux observé le costumé que l'Ecole de Lombardie). On comprend, à ces exemples, pourquoi le nom anachronisme, qui a pour sens premier « erreur de chronologie », a fini par s'étendre au début du XIXe siècle aux beaux arts pour désigner les erreurs de costume et d'usages dans les tableaux et dans les pièces de théâtre. En 1762 (quatrième édition), les académiciens renoncent à l'orthographe costumé et même, semble-t-il, à la prononciation italienne, comme le précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « on a dit longtemps costumé, en conservant la prononciation italienne. Aujourd'hui que ce mot est naturalisé en France et qu'il est fort à la mode, on écrit et l'on prononce costume » ; et ils notent que le mot s'étend hors du domaine de la peinture et touche tous les beaux arts : « il se dit aussi en parlant des poèmes, des pièces dramatiques, des fictions, des histoires, etc. » (1762, 1798), comme le précise encore Féraud : « on l'a étendu ensuite aux poètes, aux historiens, romanciers, etc. », qui ajoute que « costume est fort en usage pour l'habillement des acteurs ». Le théâtre romantique, avec son goût pour la « couleur locale », fait, avant le cinéma (film à costumes), un triomphe aux costumes, triomphe qui est préparé, en 1747, par l'emploi, dans un ouvrage sur Le Comédien, de costume au sens de « manière de se vêtir conforme à la condition sociale, à l'époque ». En 1777, Linguet l'emploie au sens « d'habillement spécial », ce dont les académiciens prennent acte en 1798, le notant comme un néologisme sémantique : « habillement, signes distinctifs des différents pouvoirs, que portent les fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions ». L'usage de ce costume se maintient dans la police (« en tenue ») et chez les préfets.

D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, les définitions se font plus amples. En 1835 (sixième édition), cinq acceptions sont distinguées : « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » (c'est la fidélité au costume qui fait le mérite des compositions de ce romancier, de ce poète) ; « il se dit particulièrement, en termes de peinture, des usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples » (pécher contre le costume ; l'école romaine a mieux observé le costume que l'école lombarde) ; « il signifie aussi la manière de se vêtir » (le costume des femmes de ce pays est assez pittoresque ; le costume romain, grec, français) ; « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade » (costume de bal, de sénateur romain, de théâtre ; la pièce est montée avec beaucoup de soin, les décorations et les costumes y sont d'une grande magnificence) ; « il se dit encore, dans un sens particulier, de l'habillement et des insignes qui distinguent les personnes constituées en dignité, ou chargées de quelque fonction publique » (le costume de pair de France, de député, de préfet, de maire, de juge, etc.).

En 1835, les sens sont en place et ils n'évoluent guère. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n'y ajoute rien, sinon cette remarque d'ordre historique : « costume n'est dans le Dictionnaire de l'Académie qu'à partir de l'édition de 1740, avec la note qu'il se prononce costumé, c'est-à-dire à l'italienne, note qui a disparu dans l'édition de 1762 » ; et « ce mot, emprunté aux Italiens, ne paraît pas avoir été employé en France avant le règne de Louis XIII ; et c'est au sens italien d'usage, coutume, que Félibien et son ami Poussin s'en sont d'abord servis », ce en quoi Littré s'abuse : Poussin et Félibien l'emploient au sens que les peintres italiens y donnent alors, à savoir la manière de marquer dans un tableau les usages et les coutumes d'une époque et d'un pays par les vêtements des personnages. Il est à noter une petite différence dans l'ordre dans lequel les divers sens sont définis. A partir de la septième édition du DAF (1879), ce n'est plus le sens pictural qui est relevé le premier, mais le sens devenu courant, celui d'habillement ou de « manière de se vêtir » : « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade ». Le sens premier, pictural et littéraire, à savoir « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement, ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » et « en termes de peinture, usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples », est cité le dernier, comme si l'usage qui en était fait régressait par rapport au sens social. De fait, c'est ce que l'on observe au XXe siècle dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui cite ce sens de « costume » en premier et le mentionne comme vieux : « ensemble des caractéristiques d'une époque, d'un groupe social, d'un genre, le plus souvent immédiatement perceptibles ou relatives à l'aspect (cf. coutume) » et « par métonymie, dans les arts d'imitation, reproduction de ces caractéristiques, en particulier de celles qui concernent la manière d'être habillé (cf. couleur locale). Le sens usuel est « manière d'être habillé », et « par métonymie, ensemble des vêtements que porte une personne » (costume militaire (cf. uniforme), professionnel, religieux, de paysan ; national ; de bain (cf. maillot de bain), de cérémonie, de chasse, de ville, de voyage, d'Adam). Il est un sens usuel qui est propre au XXe siècle : c'est le « vêtement d'homme formé d'une veste, d'un pantalon, parfois d'un gilet, taillés dans le même tissu (cf. complet) », sens que les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) glosent ainsi : « vêtement de ville masculin, comportant veston, pantalon et, souvent, gilet d'un même tissu » (un costume deux pièces, trois pièces, de confection, sur mesure, à la mode) et « vêtement féminin, un costume tailleur (vieilli) ou, elliptiquement, un tailleur, composé d'une veste de ligne généralement sobre et d'une jupe ».

Il est de bon ton chez les modernes, hypermodernes ou postmodernes, de se gausser du costume et des costumes, au nom du « naturel », de la décontraction, de la volonté d'être soi et uniquement soi, de paraître ce que l'on est (ou croit être) ou d'être ce que l'on paraît, ou d'être contemporain à soi-même sans écart ni détour ni recul ni distance ; en un mot d'être libéré. En fait, ces modernes ne se libèrent d'une mise à distance que pour mieux s'aliéner à leur temps. Ils portent sur eux, sans même en avoir conscience, ce qui fait l'essence de la modernité, à savoir la fin de l'histoire et la fin de l'art (cf. les thèses de Muray, Belting, Danto), ce que, depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, les hommes, et plus particulièrement les artistes, ont voulu éviter, l'histoire et l'art, les coutumes et le costume, étant pour eux le moyen d'assumer le grand processus de civilisation des mœurs, par lequel l'humanité se fait enfin humanité.

 

 

14 décembre 2009

Climat

 

 

 

 

Emprunté au latin clima, au sens « d'inclinaison du ciel » et de « partie du ciel », puis, par extension, de « région, contrée », lui-même emprunté du grec klima, « inclinaison du ciel », le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle, d'abord au sens de « zone terrestre déterminée par sa situation par rapport aux corps célestes », puis de « région en général » et de « pays », enfin de « zone comprise entre deux parallèles ». Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35), il est présenté comme un « terme de géographie », désignant des réalités de la terre, et non des réalités de l'atmosphère : « une étendue du globe de la terre comprise entre deux parallèles » ; « la ligne qui marque sur le globe la division des climats » ; « on le prend quelquefois indéterminément pour une région » (climat chaud, tempéré, doux, agréable, heureux ; changer de climat ;  passer dans un autre climat).

C'est comme terme de géographie qu'il est défini dans L'Encyclopédie dont d'Alembert et Diderot ont été les maîtres d'œuvre (1751-64) : « portion ou zone de la surface de la terre, terminée par deux cercles parallèles à l'équateur, et d'une largeur telle que le plus long jour dans le parallèle le plus proche du pôle, surpasse d'une certaine quantité, par exemple d'une demi heure, le plus long jour dans le parallèle le plus proche de l'équateur. Les climats se prennent donc depuis l'équateur jusqu'aux pôles, et sont comme autant de bandes ou de zones parallèles à l'équateur ». D'où la célèbre « théorie des climats » de Montesquieu, qui a été utilisée pour saper le catholicisme ou croyance dans l'universalité chrétienne et que les encyclopédistes exposent ainsi : « l'auteur de L'Esprit des lois examine dans le XIVe livre de son excellent ouvrage l'influence du climat sur les mœurs, le caractère et les lois des peuples (...) La chaleur, dit-il, donne d'un côté un corps faible et de l'autre une imagination vive : voilà pourquoi les Indiens ont, à certains égards, tant de courage et à d'autres tant de faiblesse (...). C'est à la dévotion spéculative des pays chauds qu'on doit la naissance du dervichisme. L'ivrognerie est un vice des pays froids. La loi de Mahomet en défendant aux Arabes de boire du vin était en cela conforme à leurs coutumes. Les lois contre les maladies qui ne sont pas particulières à un climat, mais qui y sont transplantées, comme la peste, la lèpre, la vérole etc. ne sauraient être trop sévères (...). Nos pères les anciens Germains qui habitaient un climat froid, avoient des lois très peu sévères sur la pudeur des femmes. Ce fut autre chose quand ils se virent transportés dans le climat chaud d'Espagne. Chez un peuple féroce comme les Japonais, les lois ne sauraient être trop dures, et le sont en effet : il en est et il en doit être autrement chez des peuples d'un caractère doux comme les Indiens (...) ». Montesquieu et les encyclopédistes sont tenus pour des maîtres de lumière. A lire ce compte rendu, on doute que ces lumières aient éclairé quoi que ce soit.

D'après les rédacteurs de L'Encyclopédie, le sens moderne de climat, celui du réchauffement, changement, bouleversement (and so on) climatique dont nous sommes abreuvés de Copenhague et du GIEC, se développe dans le contexte de la médecine : « (médecine) les médecins ne considèrent les climats que par la température ou le degré de chaleur qui leur est propre : climat, dans ce sens, est même exactement synonyme à température. Ce mot est pris par conséquent dans un sens beaucoup moins vaste que celui de région, pays, ou contrée, par lequel les médecins expriment la somme de toutes les causes physiques générales ou communes, qui peuvent agir sur la santé des habitants de chaque pays, à savoir la nature de l'air, celle de l'eau, du sol, des aliments, etc. » En réalité, ce qui passionne les philosophes progressistes d'alors, ce ne sont pas les températures moyennes, ni les écarts de température, mais les effets du climat sur la santé, comme dans cet extrait : « quant aux liqueurs fortes que les peuples des pays du nord boivent habituellement, il faudrait que la dose journalière moyenne d'un manœuvre ou d'un paysan de ces pays fût bien forte pour être équivalente à quatre ou cinq pintes de vin très violent que tout paysan languedocien ou provençal boit au moins par jour, surtout en été (...) Il n'en est pas moins vrai que les excès de liqueurs fortes sont plus pernicieux dans les climats chauds que dans les climats froids ; c'est encore un fait. Les crapuleux ne font que s'abrutir dans les pays du nord, au lieu que dans nos colonies de la zone torride, l'abus des liqueurs fortes est une des causes qui fait le plus de ravage parmi les colons nouvellement transplantés ». La différence entre les Lumières et l'obscurantisme est si mince qu'il est facile, sans même avoir abusé de la dive bouteille, de basculer de l'un dans l'autre.

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798), le sens moderne commence à poindre timidement : « on prend (ce mot) d'ordinaire pour région, pays, principalement eu égard à la température de l'air ». Il est vrai que c'est en 1789 dans une lettre que Mme de Staël emploie pour la première fois climat au sens « d'ensemble des conditions atmosphériques ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens géographique (le climat est « l'espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre ») avant d'exposer un embryon de sens moderne : « par extension, une étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ». Il faut attendre 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française) pour que le sens moderne soit relevé le premier et seul, les sens géographiques étant jugés secondaires (le climat est « l'ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays et, par extension, ce pays lui-même »), les académiciens renversant même l'ordre des sens et tenant pour « étendu » le sens géographique. Terme savant (il est grec, relatif à la géographie, à la médecine, à la météorologie), climat s'étend, au XIXe siècle, siècle scientiste par excellence, à toutes sortes de réalités qui ne sont pas matérielles ou concrètes, à la morale (le climat d'une époque est « l'ambiance morale » de l'époque) et à la politique (le climat politique de 2010 est à l'écologie), extensions qui sont relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « au figuré, conditions ambiantes (conditions d'existence, de fonctionnement, etc. cadre), en tant qu'elles confèrent une unité, un ton (mode d'être, de penser, etc.) », comme dans les syntagmes : climat d'affirmation, de concorde, de confiance, d'erreurs, d'exaltation, de guerre, de liberté, historique, intellectuel, politique, psychique, social, spirituel, sens que les académiciens glosent ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « atmosphère morale, ambiance psychologique » (un climat d'affection, vivre dans un climat d'insécurité).

Il est des savants qui doutent de la réalité du bouleversement du climat et surtout des causes qui le produiraient. Il est un fait établi dans la langue et que personne ne peut contester : c'est le bouleversement non de la chose, mais du mot et des divers sens que ce mot a eus en trois siècles.

 

 

 

 

 

06 décembre 2009

Caoutchouc

 

 


Le mot est emprunté, comme l'espagnol cauchuc, à une langue du Pérou qui n'est pas le quechua, langue dans laquelle caoutchouc se dit wékke. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle et il entre, sous sa forme actuelle, dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de 1835 (sixième édition), alors que Barré (Complément, 1842) signale l'existence de la forme concurrente cachoutchou. La définition en est sommaire. C'est « gomme élastique ». Comme d'habitude, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir précisé que « le c final ne se prononce jamais : du ka-ou-tchou imperméable », se démarque des académiciens en étalant sa « science » (sans doute, celle de la veille) : « vulgairement gomme élastique ; suc coagulé du jatropha elastica, arbre de la famille des euphorbiacées tithymales, et d'autres plantes, telle que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Le caoutchouc se trouve dans le commerce sous forme de petites bouteilles. Caoutchouc volcanisé, vulcanisé ou soufré, sorte de combinaison de caoutchouc avec le soufre, préparée avec le sulfure de carbone et le chlorure de soufre. Caoutchouc minéral, substance hydrocarbonée appelée aussi bitume élastique ou élatérite, ayant une élasticité analogue à celle du caoutchouc ». Le mot se dit aussi dans un sens figuré d'un « clown, qui semble en caoutchouc, tant il est souple ». Dans les septième (1879) et huitième (1932-35) éditions du DAF, la définition est plus proche de celle de Littré que de celle de 1835 : « suc coagulé de certains végétaux tels que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Il s'appelle vulgairement gomme élastique (Le caoutchouc se dissout dans l'éther ; fil de caoutchouc ;  bretelles, jarretières de  caoutchouc ; le caoutchouc est imperméable). En 1932-35, la définition s'enrichit de cet emploi, dit étendu (en fait par métonymie) : « par extension, un caoutchouc, un vêtement imperméable de caoutchouc. Des caoutchoucs, des chaussures imperméables en caoutchouc ».

Dans aucun de ces dictionnaires, il n'est précisé que le caoutchouc est le latex prélevé sur certains arbres, dont l'hévéa. Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour y lire cette information importante : « substance élastique, imperméable et résistante obtenue par coagulation du latex de certaines plantes, arbres ou lianes de la forêt équatoriale, en particulier de l'hevea brasiliensis, ou préparée synthétiquement, par polymérisation d'hydrocarbures divers », alors que le caoutchouc est de moins en moins un produit de la nature et de plus en plus souvent un produit artificiel et synthétique (caoutchouc naturel, artificiel, brut, industriel, synthétique ; caoutchouc de cueillette, de culture, de plantation ; arbre, liane, plante à caoutchouc ; latex de caoutchouc ; industrie du caoutchouc), dont les propriétés, qu'il soit naturel ou synthétique, sont si singulières que le mot a suscité de nombreuses métaphores : « (par référence à l'élasticité du caoutchouc), des nerfs en caoutchouc » ; « contorsionniste, et, par extension, clown » ; « (par référence à la couleur du caoutchouc), café » ; « une peau de caoutchouc flasque ; un sandwich de saucisson en caoutchouc » ; ou qu'il s'emploie comme un synonyme d'élastique et qu'il désigne de nombreux articles manufacturés dans la composition desquels il y a du caoutchouc : toile caoutchoutée, « (vieilli) vêtement de pluie, imperméable en caoutchouc », « couvre-chaussures en caoutchouc ; bottes de caoutchouc », ou même qu'il désigne une « plante ornementale d'appartement ».

Transformé en article de l'industrie, ce produit de la forêt amazonienne a perdu de son exotisme. Pourtant, à cause de sa présence dans les choses familières,  il n'est pas faux de dire, comme un grand ethnologue des années 1960, qu'en France, « l'exotisme est quotidien », mais qu'il a fini à se fondre dans la réalité au point qu'on ne l'y remarque plus.