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08 novembre 2008

Contemporain

 

 

Il est des sectateurs qui, refusant que les torchons soient mélangés aux serviettes, distinguent avec grand soin l’art contemporain de l’art moderne, ne fût-ce que pour placer le premier mille coudées au-dessus du second, transformant ce qui est contemporain ou prétendument contemporain en horizon indépassable de l’art.

Essayons de démêler les choses.

Emprunté du bas latin contemporaneus (de cum, « avec », et de tempus, « temps »), contemporain est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle et, du moins pour les auteurs de dictionnaires anciens (disons jusqu’en 1970), il n’a jamais soulevé, pour ce qui est du sens, la moindre difficulté. Pour les académiciens, il signifie « qui est du même temps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788 ; Dictionnaire de la langue française, Littré, 1863-77) ; les exemples qui illustrent ce sens varient légèrement d’une édition à l’autre : « les auteurs contemporains, nous sommes contemporains », 1694 ; « histoire contemporaine, on appelle historiens contemporains les auteurs qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps », 1762, 1798 ; « auteurs contemporains, histoire contemporaine, auteurs qui ont écrit, ou histoire composée par des auteurs, qui rapportent ce qui s’est passé de leur temps », Féraud, 1788 ; « quelques savants prétendent qu’Hésiode a été contemporain d’Homère ; historiens contemporains, ceux qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps ; on dit en des sens analogues : l’histoire contemporaine, raconter les événements contemporains, etc. », 1832-35 ; etc. Tous ces lexicographes notent que contemporain s’emploie aussi comme nom : « il est aussi substantif ; c’est mon contemporain » (1694). Le seul qui tienne l’emploi de cet adjectif et nom pour limité est Féraud : « ce mot, écrit-il dans le Dictionnaire critique de la langue française, n’a d’usage que dans cette occasion » (id est auteurs contemporains ou histoire contemporaine) ; et je ne crois pas que l’on puisse dire, comme l’a fait M. l’Abbé Duserre-Figon, dans son beau Panégyrique de Ste. Thérèse : « Foulant aux pieds la gloire contemporaine, ainsi que les suffrages de la postérité ». Il a voulu dire les hommages, l’estime, l’admiration de son siècle, de ses contemporains : mais je crois qu’il s’est mal exprimé ». Féraud note aussi que le nom contemporain « ne se dit point au féminin » : « une femme ne dit point d’une autre, c’est ma contemporaine ; elle dit : nous sommes du même âge, elle est du même âge que moi ».

L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à cet adjectif et nom est plus ample que celui qu’y a consacré Littré un siècle plus tôt, entre autres raisons, parce que contemporain a fini par s’étendre à d’autres réalités que la seule concomitance dans le temps et qu’il tend, dans la langue moderne, à s’employer absolument, c’est-à-dire sans complément : tel ou tel auteur ou tel ou tel fait n’est plus contemporain de tel autre auteur (Hésiode d’Homère) ou de tel ou tel autre fait, mais il est contemporain en soi. Ce qui est contemporain n’est pas « du même temps », comme l’ont défini les académiciens, mais « il appartient au temps actuel » : le temps de celui qui parle ou par rapport au moment envisagé dans le contexte (Trésor de la langue française), comme dans ces exemples : « l’homme contemporain actif, la littérature viennoise contemporaine, les meilleurs prosateurs français contemporains ». Les synonymes, tous mélioratifs dans le système de valeurs des modernes, sont actuel et moderne, et les antonymes, tous péjoratifs, sont ancien, antique, archaïque, primitif, vieux. Alors que, selon Féraud, contemporain se bornait à déterminer auteur ou histoire, deux siècles plus tard, il qualifie d’innombrables noms : « le monde, l’âme, l’époque, la pensée, la vie, l’art, le roman, le théâtre, la prose, la philosophie, la sociologie, la psychologie, la littérature, la mathématique, la logique, l’histoire, les récits, la pensée, les institutions, les mœurs, la civilisation, l’architecture, la scène, la production » - réalités que l’adjectif contemporain nimbe d’une sainte auréole d’intouchabilité. L’adjectif avait un sens objectif (qui est du même temps, qui appartient au temps actuel) ; il exprime une qualité ou une caractéristique, en signifiant, par extension, « qui est caractéristique du temps actuel » (exemples : le snobisme, l’indifférence, la vision, les aberrations, les illusions, les descriptions, l’idéal, les manifestations, les velléités, le sport, l’évolution, etc. contemporains) et en devant le synonyme de « du jour, de l’heure, du moment ».

C’est dans l’entrée contemporain de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est expliquée le plus clairement la fortune de cet adjectif. Le sens ancien est « qui est du même temps, de la même époque que quelqu’un ou quelque chose » ; le sens moderne est « qui appartient à notre temps, au temps présent » : « à notre temps », voilà la mèche vendue. Si l’art contemporain est placé sur un piédestal, des milliers de coudées au-dessus de tout ce qui s’est fait antérieurement, c’est qu’il est de notre temps, qu’il est à nous et que, éventuellement, il rapporte gros, c’est qu’il est nôtre, c’est qu’il exprime ce que nous sommes ou ce que nous nous imaginons être, etc. Autrement dit, ce qui fait la valeur de cet art, c’est « nous ». Il est à notre image, il est l’expression la plus forte du soi-mêmisme contemporain ; et nous, et nous, et nous, le nombril du monde, qui sommes ces soleils autour desquels les hommes gravitent  et devant qui ils sont invités à se prosterner.

20 octobre 2008

Ritournelle

 

 

 

 

Emprunté de l’italien ritornello, terme de musique, qui désigne la répétition d’un motif (ou son retour incessant), ce nom est attesté dans son sens propre chez Molière (Le Bourgeois gentilhomme, II, 1 : « il vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour les ritournelles ») et, quelques années plus tard, dans son sens figuré et ironique (« ce que l’on répète continuellement ») chez Mme de Sévigné (« conservez-vous, ma chère bonne, c’est ma ritournelle continuelle »). Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1762 (de la première à la quatrième), seul le sens propre est défini : « petite symphonie qui a rapport avec un chant qui la précède et qui quelquefois la suit » (1694) et « petite symphonie qui précède un chant et qui quelquefois le suit » (1762, 1798, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), ces définitions étant illustrées du même exemple : « cette ritournelle ne convient pas au chant ». Dans la cinquième édition (1798), le sens figuré est défini pour la première fois : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». L’exemple qui l’illustre est : « il a parlé longtemps pour dire toujours la même chose ; ce n’était qu’une ritournelle ». Les académiciens dans la sixième édition (1832-35) reproduisent ce sens figuré tel quel, après avoir légèrement modifié le sens propre. La ritournelle n’est plus une (petite) symphonie, mais « un petit morceau de musique instrumentale », lequel « précède » toujours « un chant » et « quelquefois le suit ». A partir du XIXe siècle, les deux sens de ritournelle sont bien établis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) les reprennent, sans ajouter quoi que ce soit de nouveau aux définitions de 1798 et de 1832-35 ; il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs notent cependant que, désignant une réalité de la musique, ritournelle se dit aussi « d’un petit air » qui sert « de refrain à une chanson » et « d’un chant ou d’une chanson à refrain, facile et monotone » (les synonymes en sont pont-neuf (vieilli), rengaine, scie).

Jean-Marie Gustave Le Clézio, à qui a été attribué le prix Nobel de littérature, connaissait-il les deux sens du mot ritournelle, quand il a écrit Ritournelle de la faim ? Ce serait lui faire injure que de répondre négativement ou ce serait lui imputer le crime de cynisme (un comble pour un écrivain si vertueux qu’il en paraît vertuiste) que de penser qu’il a employé dans le titre le nom ritournelle dans le sens de « ce qui est répété trop souvent, à satiété » (Trésor de la langue française) ou, comme l’écrivent les académiciens en 1798 : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». Un écrivain couronné du prix Nobel ne répète pas les mêmes choses pour ne rien dire. Ou bien, c’est à désespérer de l’Académie royale de Suède et de ses sommités qui décernent chaque année ce prix.

14 octobre 2008

Glauque

 

 

 

 

 

 

Emprunté du latin glaucus, adjectif désignant une couleur verdâtre et attesté en français dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ce mot est enregistré tardivement dans les dictionnaires de langue française. En 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), il est défini ainsi : « qui est de couleur vert de mer, c’est-à-dire d’un vert blanchâtre ou bleuâtre ». Les académiciens jugent que son domaine d’emploi est restreint : « il s’emploie principalement en botanique », écrivent-ils, comme l’attestent les exemples « vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques, les feuilles, les fruits de certains végétaux sont couverts d’une poussière glauque qui les préserve de l’humidité ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est moins précise : « terme didactique, qui est de couleur vert de mer » (exemple : « feuilles glauques »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la couleur de la mer est mêlée à celle des feuilles : « qui est du vert blanchâtre ou bleuâtre de la mer » (exemples : « des yeux glauques, vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques »). Dans la langue moderne, l’emploi de glauque n’est plus restreint au domaine étroit de la botanique. En même temps que l’emploi s’est étendu (glauque ne désigne plus une couleur verdâtre, mais il s’applique à une atmosphère, une rue, un quartier, une pièce, un film), le sens a changé dans des proportions importantes. « Au figuré et péjoratif », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il signifie : « qui manque de netteté, de précision » et même, dans certains emplois actuels, il a le sens de sinistre ou d’inquiétant (un quartier, une rue, un immeuble glauques). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, Dictionnaire de l’Académie française) jugent que le sens figuré et péjoratif du Trésor de la langue française est, en fait, un sens étendu : « sans éclat, terne », l’illustrant de l’exemple de la « lumière glauque ». Quoi qu’il en soit, le mot prend un sens nouveau à la fin du XIXe siècle, comme l’attestent les extraits d’écrivains cités dans le Trésor de la langue française, en particulier les écrivains fin de siècle, décadents ou symbolistes, qui abusaient de l’impropriété – ce qu’ils nommaient « style artiste » ou « écriture artiste ». Ainsi cet exemple de Huysmans (1884) : « une légèreté de cervelle dont les pensées s’éclaircissaient et, d’opaques et glauques, devenaient fluides et irisées » ; ou des frères Goncourt (1870), qui ont dérivé de glauque, entendu au sens figuré, un adverbe « de manière », ayant le sens «de « de façon glauque » : « le regard du fuyard est vague, trouble, glauquement diffus ; il ne se fixe sur rien, il ne s’arrête sur rien ».

17 septembre 2008

Erotique

 

 

 

 

Emprunté du latin eroticus, du grec erotikos, « propre à Eros », dieu de l’amour (amour « physique », et non agape), l’adjectif érotique est attesté au milieu du XVIe siècle au sens de « relatif à l’amour », sans que soit précisé la nature de l’amour, la nuance sexuelle ou sensuelle apparaissant chez Chamfort en 1794. Il entre en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) : « qui appartient à l’amour, qui en procède » (exemples : « délire, poème, vers érotiques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), qui reproduit cette définition, comme les académiciens en 1798 et 1832-35, ajoute : « c’est tout l’emploi de ce mot », sans doute pour dire que l’emploi d’érotique se borne à ces exemples-là et qu’il est donc d’usage peu étendu.

Telle est aussi la définition, minimale en quelque sorte, de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « qui appartient, qui se rapporte à l’amour ») et des académiciens en 1878 et en 1932-35. Littré, cependant, note qu’érotique s’étend à la médecine, où il qualifie une affection : terme de médecine, le « délire érotique » est « caractérisé par une propension sans frein pour les jouissances de l’amour »), alors que les académiciens mentionnent que l’adjectif, au sens de « qui appartient, qui a rapport à l’amour, qui en procède », « ne se dit maintenant que dans un sens défavorable » (exemples : délire érotique, manie érotique) et qu’il a un sens neutre, quand il signifie « qui traite de l’amour », comme dans « poème érotique, poètes érotiques ou, substantivement, Les érotiques ». Autrement dit, ces lexicographes se font l’écho des jugements hostiles ou défavorables qui sont portés dans la France du XIXe siècle et du début du XXe siècle sur les réalités de l’amour qualifiées d’érotiques : ou bien ce sont des troubles mentaux, délires ou manies ; ou bien, elles font l’objet d’une appréciation critique ou méprisante. Le premier sens, lequel ne fait pas allusion « à la sensualité ou à la sexualité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et qui est glosé ainsi « qui a rapport à l’amouré », tombe peu à peu en désuétude. Il est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, même quand il rapporte à des œuvres littéraires ou poétiques ou à des tableaux ou à des artistes. Le sens, dit usuel, se réfère à la sensualité ou à la sexualité : « qui se rattache à l’amour physique, qui est de nature sensuelle, sexuelle » ou « qui provoque le désir amoureux » ou « qui en traite ». Parfois, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, il se charge d’une « connotation péjorative ». Quand l’adjectif qualifie une personne, il a pour sens « qui a un tempérament sensuel, qui est enclin au plaisir physique ».

Le succès de cet adjectif dans la langue moderne est sans doute un effet de la place croissante prise par l’obsession érotique chez les modernes, laquelle se mesure à la multiplication des mots qui en sont dérivés : éroticité, érotico-, substitut d’érotique dans la formation d’adjectifs savants (érotico-lymphatique, érotico-médical, érotico-mystique), érotocratie, érotographe. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas ces mots nouveaux. En revanche, ils reprennent la répartition des sens en vieilli (« qui procède de l’amour ; qui en est inspiré ») et en usuel (« qui évoque ou provoque les désirs sexuels »). Ce qui est moderne, c’est la référence constante à la sexualité, non plus à des effets de reproduction, mais comme source du seul désir. A la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française, les académiciens notent le sens pathologique : est érotique « ce qui est caractérisé par l’exagération des pulsions sexuelles », comme dans manie érotique ou délire érotique. C’est aussi mettre un bémol à la divinisation de cet absolu moderne qu’est le désir érotique.

 

02 septembre 2008

Différencier

 

 

Emprunté du verbe du latin scolastique differentiare en usage dans les universités du Moyen Age, différencier est attesté au XIVe siècle dans le sens que définit Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) : « distinguer par la différence », sens que reprennent les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire. L’orthographe avec un t est attestée dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65). C’est un terme mathématique : « différentier une quantité dans la géométrie transcendante, c’est en rendre la différence suivant les règles du calcul différentiel ». Ces sens sont exposés dans le même article de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que la définition mathématique n’est pas très claire : « distinguer, mettre de la différence » (« cela sert à les différencier ») et « on dit en mathématique différencier une quantité pour dire en prendre la partie infiniment petite ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878), les académiciens relèvent les deux sens dans deux articles consécutifs dont l’entrée est distinguée par l’orthographe de la dernière syllabe : c ou t. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue aussi deux homonymes : « il ne faut pas confondre différencier, mettre une différence, et différentier, prendre la différentielle, terme de mathématique. Ces deux mots sont les mêmes ; mais l’orthographe les différencie ». Il ajoute ceci qui exprime son scepticisme : « cette différence d’ailleurs ne s’appuie sur aucune bonne raison ». Pour lui, différencier, c’est « séparer par la différence » (différencier des propositions, deux personnes, des mots par l’accent grave, des peuples, les jours de fête (des autres jours), les êtres, etc.) et, à la forme pronominale, se différencier, c’est « être distingué, caractérisé », comme dans cet exemple sous-tendu par le positivisme qui nourrit Littré : « Fontenelle se différencie des écrivains de son temps par une connaissance profonde des sciences positives jointe à l’esprit le plus fin et le plus discret ». Pour définir différentier, Littré, comme s’il écrivait une notice encyclopédique, se réfère aux règles du calcul différentiel : c’est « calculer certaines propriétés d’une courbe, etc. d’après les différences infiniment petites qui existent entre deux positions successives et fort rapprochées de ses coordonnées » et c’est « pratiquer les opérations qui constituent le calcul différentiel ou prendre la différentielle ».

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens consacrent une seule entrée à ce verbe et renoncent à les différencier par l’orthographe : « distinguer par telle ou telle différence (« cela sert à les différencier ; une bonne définition doit différencier les diverses espèces d’un même genre » et « en termes de mathématiques, différencier une quantité variable, en prendre l’accroissement infiniment petit »), leçon que suivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels, à la différence des académiciens en 1932-35, signalent les deux orthographes en mots vedette : différencier, différentier. Ceux-ci, à la différence de Littré et des académiciens, distinguent, non pas le sens courant du sens mathématique, mais les emplois spécifiques en biologie et psychologie (« constituer dans sa différence un être ou une chose ») ou en mathématiques (« calculer la différentielle », comme dans cet extrait de Poincaré, 1911 : « étudions les variations (...) et pour cela différentions la dernière équation ») des emplois étendus : « distinguer en faisant ressortir les différences » (différencier le cliché du lieu commun, une personne, etc.), dont l’emploi à valeur réflexive : se différencier (des autres) et « devenir (de plus en plus) différent, acquérir ou renforcer des différences » (synonyme se distinguer) ou « être caractérisé, constitué par une différence » (synonyme se démarquer, s'opposer). A l’opposé, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reviennent à la distinction des deux verbes par l’orthographe - avec un c : « constituer une différence distinctive entre deux êtres, entre deux choses » et « établir une différence entre deux êtres, entre deux choses » (se différencier : « se distinguer de quelqu’un, de quelque chose par telle ou telle différence » ou « acquérir des caractères spécifiques » ; avec un t, variante orthographique de différencier : en mathématiques, « calculer la différentielle », « différentier une fonction »).

Les idéologues « modernes » et dominants qui chantent sur tous les toits du monde la différence (et la différance, cf. Derrida) ou les différences ne font jamais usage du verbe différencier, qu’il soit écrit avec un c ou avec un t. Pourtant, s’il est un verbe qui, en théorie, concentre la croyance dans la différence, c’est différencier. Ils prônent, prétendent-ils, le brassage des différences, le métissage, le mélange de tout dans tout, et, bien sûr, le respect des prétendues différences, à condition qu’elles soient de l’Autre ou des autres, jamais de soi ou des semblables, et ils prohibent de différencier : car, différencier, c’est distinguer, discriminer, séparer et aussi « constituer dans sa différence un être ou une chose », c’est-à-dire le singulariser. Ils n’aiment la différence que fondue dans le grand melting-pot du sans (frontières, papiers, famille, nations, réalité, etc.), métissée aux différences venues d’ailleurs, lesquelles sont supérieures en tout évidemment à la différence indigène, broyée dans ce chaudron de sorcières et dans cette boîte de Pandore, lesquels exploseront un jour. Ce sera alors l’Hiroshima du monde réel.

 

 

08 juillet 2008

Grotesque

 

Cet adjectif et nom est, comme paysage, site ou groupe (cf. les notes consacrées à ces mots), un terme de beaux-arts. Emprunté à l’italien grottesca, signifiant « fresque de grotte », le mot est attesté comme substantif en 1532 pour désigner un « ornement capricieux », puis au milieu du XVIe siècle une « figure caricaturale ou fantastique ». Il est attesté comme adjectif qualifiant le nom peinture à peu près à la même date pour désigner une « peinture qui présente des ornements capricieux, des figures fantastiques ». Dans les Essais, Montaigne écrit d’un peintre : « Le vide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et étrangeté ; que sont-ce ici (dans les Essais) aussi, à la vérité, que crotesques et corps monstrueux ? ». Ce n’est qu’en 1636, chez Corneille, dans L’Illusion comique, que le mot prend le sens moderne de « qui provoque le rire par son extravagance » (« Je ne suis pas d’humeur à rire tant de fois / Du grotesque récit de vos rares exploits »). Pascal, dans les Provinciales, l’emploie aussi dans ce sens figuré : « Qu’y a-t-il de plus propre à exciter le rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? » ; Boileau aussi dans son Art poétique : « Mais sa muse (il parle de Ronsard), en français parlant grec et latin, / Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque, / Tomber de ses grands mots le faste pédantesque ».

 

            En 1694, puis en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions), il est relevé avec le sens qu’il a dans le domaine des beaux-arts : « adjectif, il se dit des figures imaginées par le caprice du peintre, dont une partie représente quelque chose de naturel et l’autre quelque chose de chimérique ». Les académiciens précisent : « en ce sens on l’emploie plus ordinairement au substantif, et on ne s’en sert guère qu’au pluriel : de belles grotesques ; faire des grotesques ; c’est un excellent peintre en grotesques ». Le sens figuré est exposé ensuite, conformément à l’ordre dans lequel les sens sont apparus dans l’histoire de la langue : « il signifie figurément ridicule, bizarre, extravagant » (« habit, discours, mine, homme grotesques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens dans les cinquième et sixième éditions de leur Dictionnaire reprennent la définition de 1694, quasiment telle quelle, sans rien y changer, sinon en insistant sur le fait que les peintres de grotesques déforment la nature, la dénaturant de fait, comme si la nature était, pour un artiste, la référence obligée : « il se dit des figures bizarres et chargées, imaginées par un peintre, et dans lesquelles la nature est outrée et contrefaite ». En 1832-35 (sixième édition), est ajouté l’emploi de grotesque au singulier comme nom pour désigner une catégorie esthétique : « il se dit aussi, substantivement, de ce qui est dans le genre grotesque, surtout en littérature et dans les beaux-arts », citant de fait le fondement du drame romantique selon Hugo : « mêler le grotesque au sublime ». De la peinture et de la littérature, le terme s’étend à la danse pour désigner « certains danseurs bouffons, dont les pas et les gestes sont outrés ».

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rédige, comme il le fait souvent, une définition savante. D’abord, il établit que ce mot est dérivé du nom grotte : « terme de beaux-arts, il se dit des arabesques à l’imitation de celles qui ont été trouvées dans les édifices anciens ensevelis sous terre (ce qui est le sens primitif) », précisant que « ni le sujet ni le dessin des grotesques n’ont rien de bouffon » et que le sens moderne est une extension du sens ancien : « par extension de l’idée de fantasque, irrégulier, qui est dans l’acception précédente, figures qui font rire en outrant la nature ». Il conteste aussi l’orthographe adoptée par les académiciens : « grotesque venant de l’italien grottesca, et tenant à grotte, on ne voit pas pourquoi l’Académie qui n’y met qu’un t, ne se conforme pas à l’étymologie, ou, ne s’y conformant pas, pourquoi elle ne suit pas la même règle pour tous les mots où le double t ne sonne pas » ; et il rappelle que la forme courante de ce mot a longtemps été crotesque : « on a dit jusque dans le XVIIe siècle crotesque, comme dans le XVIe, ce qui rapprochait ce mot de crote, anciennement dit pour grotte » (cf. plus haut, la citation de Montaigne).

 

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les sens sont exposés dans un ordre a-historique ; d’abord le sens figuré moderne : « qui est ridicule, extravagant » (costume, mine, homme, imagination, genre grotesques) ; « il est aussi employé comme nom et se dit de celui qui prête à rire dans ses manières de parler et d’agir » (« cet homme est un grotesque ») ; « il signifie aussi qui a une apparence ridicule et bizarre » (« son accoutrement est d’un grotesque achevé ; tomber dans le grotesque ; allier le grotesque au sublime ») ; puis le sens pictural, au pluriel, mais comme propre à des temps révolus : « grotesques, nom féminin pluriel, se disait autrefois des arabesques imitées de celles qu’on avait trouvées dans les édifices anciens et, par extension, il s’est dit, en termes de beaux- arts, des figures bizarres et chargées dans lesquelles la nature est contrefaite ». Certes, l’article n’est pas très bon, mais il révèle le lent affaiblissement du sens propre aux beaux-arts et cela au profit du sens figuré, qui est devenu courant dans la langue moderne.

 

            Dans les dictionnaires actuels, le sens propre aux beaux-arts et qui est le plus ancien est exposé en premier : « le plus souvent au pluriel, ornement (dessin, peinture ou sculpture) des monuments antiques mis au jour en Italie par les fouilles de la Renaissance et représentant des sujets fantastiques, des compositions capricieuses figurant des personnages, des animaux, des plantes étranges ; par extension, dessin, peinture ou sculpture représentant des formes, des personnages bizarres » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « féminin pluriel, beaux-arts, personnages ou objets entremêlés d’ornements de fantaisie et d’arabesques, qui décoraient certains édifices de la Rome antique découverts à la Renaissance ; par extension, figures bizarres et caricaturales » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). Quant au sens figuré, qui est le sens courant dans la langue actuelle, il est, dans le Trésor de la langue française, scindé en deux : « l’idée dominante est celle d’extravagance ; qui prête à rire par son côté invraisemblable, excentrique ou extravagant » ; « l’idée dominante est celle d’outrance et de ridicule ; qui prête à la dérision par son côté outrancier et son mauvais goût ».

 

Pour résumer les choses, le terme grotesque, pour ce qui est de l’étymologie, réunit ce qui se rapporte aux grottes. aussi bien pour ce qui de l'art que pour ce qui est des moeurs. Vivre dans des grottes ou des cavernes, telle a peut-être été la condition de l’homme archaïque. L’homme moderne s’en gausse, comme il se gausse de tout ce qui est passé, ou qu'il déclare dépassé et révolu, et qu’il juge, évidemment, ringard. Guindé sur le piédestal du progrès et imbu du sentiment de sa propre supériorité en tout, il s'autorise à rire ou à tourner en dérision ce que furent, jadis et il n’y a pas si longtemps, ses ancêtres.

 

 

 

15 juin 2008

Musique

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Chacun a entendu, depuis son plus jeune âge, de la musique et croit être capable de désigner comme de la musique les sons qu’il perçoit, qu’ils soient ou non harmonieux ou mélodieux. Or, les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles ne semblent. Une simple consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté.

Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

 

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

 

 

12 juin 2008

Mythologies intellotes 27 : Sagan, le film

 

 

Françoise Sagan, mythe bobo

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose (pseudo) "classique" ou spécifiquement "française" qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était "nouvelle", c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

 

11 juin 2008

Thèse

 

 

 

Emprunté du latin thesis au sens de "sujet, proposition, thème" (lui-même emprunté du grec thesis, au sens "d’action de poser, de convention et, en philosophie, d’action de poser une thèse, de proposition", le nom thèse est attesté à la fin du XVIe siècle (en 1579 exactement) au sens "de proposition théorique qu’on avance avec l’intention de la défendre contre les objections éventuelles" ; en 1602 au sens "de proposition ou d’ensemble de propositions que le candidat à un grade de bachelier, etc., s’engage à soutenir" ; en 1680, au sens "d’exposé public et de discussion d’un ensemble de travaux devant un jury universitaire".

Ce serait se leurrer que d’en faire un mot propre à la vie intellectuelle ou universitaire. Les auteurs de dictionnaires anciens sont formels : pour eux, thèse est aussi un mot qui désigne, dans les discours communs, une proposition exprimée par celui qui parle. Ainsi le premier sens relevé dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est "proposition, question sur laquelle on discourt" ("thèse générale, particulière, vous sortez de la thèse, vous ne prenez pas bien la thèse, défendre une thèse, ce n’est pas là la thèse, vous changez la thèse"). Certes, les sens relatifs à la vie intellectuelle ou à l’université sont exposés : "feuille imprimée qui contient plusieurs propositions tant générales que particulières de philosophie, de théologie, de droit, de médecine, etc." et "thèse se prend aussi quelquefois pour la dispute des thèses" ("assister à des thèses ; le jour, la veille, le lendemain de ses thèses ; j’ai été aux thèses d’un tel ; présider à une thèse"), mais ils sont précédés dans l’article par le sens courant. Les académiciens dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire suivent le même ordre : d’abord "toutes sortes de propositions, de questions qui entrent dans le discours ordinaire", puis "toute proposition, soit de philosophie, soit de théologie, soit de droit, soit de médecine, qu’on soutient publiquement dans les Écoles, dans les Universités" ; enfin "thèse se prend quelquefois pour la dispute des thèses" et "feuille imprimée qui contient les thèses". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose ces quatre sens et dans le même ordre que les académiciens ("en général toute sorte de propositions, de questions dans le discours ordinaire" ; "propositions qu'on soutient publiquement dans les écoles" ; "la dispute des thèses" ; "feuille imprimée, qui contient plusieurs propositions qu’on doit soutenir publiquement"). Les académiciens, dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire, restent fidèles à l’ordre des sens, tel qu’il a été établi en 1694 et en 1762 (première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française). La seule modification notable est la tentative pour rapprocher le sens "de proposition dans le discours ordinaire" du sens universitaire et intellectuel : "on appelle ainsi, d’un nom venu du grec, toute question qu’on pose dans le discours pour la discuter ou la combattre" (édition publiée en 1798, en pleine révolution, alors que les discours publics étaient tous ou quasiment tous "à thèse" et même "à thèses multiples") ; "toute proposition qu’on énonce, toute question qu’on met en avant dans le discours ordinaire, avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1832-35) ; "proposition qu’on avance avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1932-35).

Même Littré, qui est sans doute le plus "intellectuel" de nos lexicographes, reprend, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), l’ordre des sens, tel qu’il est exposé dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "toute proposition que, dans le discours ordinaire, on met en avant pour la défendre si elle est attaquée" ; "particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l'on soutient publiquement" ; "plus ordinairement, ensemble des propositions que l’étudiant soutient pour être reçu licencié, agrégé, docteur" (avec cette règle, qui semble incongrue de nos jours : "aujourd’hui, le doctorat ès lettres et le doctorat ès sciences se composent de deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, sur des points de littérature ou de science ; ce sont de véritables ouvrages et non plus seulement des propositions à discuter") ; "la dispute même des thèses" ; "grande feuille, ou cahier, où sont imprimées les questions, les propositions de celui qui soutient la thèse" ("autrefois la thèse était une feuille de papier ou de satin, ordinairement enrichie de quelque estampe").

 

En réalité, c’est seulement dans la langue moderne, du moins telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (1971-94), que le mot thèse abandonne les discours ordinaires ou communs pour cantonner dans les discours intellectuels, comme l’atteste la définition suivante : "proposition ou théorie que l’on tient pour vraie et que l’on soutient par une argumentation pour la défendre contre d’éventuelles objections". Les emplois cités accentuent le caractère intellectuel du sens de ce mot : "avancer, appuyer, confirmer, contredire, défendre, infirmer, réfuter, renverser, soutenir une thèse ; thèse militaire, historique, idéaliste, marxiste, matérialiste ; exposé des thèses en présence ; thèses contraires, etc.", de même que les extraits de Bergson : "la thèse philosophique indémontrée a pris un faux air d’assurance scientifique en passant par la science, mais elle reste philosophie, et elle est plus loin que jamais d’être démontrée" (1932) et de Valéry : "il a vu, en quelques dizaines d’années, régner successivement, et même simultanément, des thèses contradictoires également fécondes, des doctrines et des méthodes dont les principes et les exigences théoriques s'opposaient et s'annulaient, tandis que leurs résultats positifs s'ajoutaient en tant que pouvoirs acquis" (1936). Dans les dictionnaires anciens, n’importe quel locuteur ou citoyen ou sujet parlant pouvait exprimer une thèse en tenant un discours ordinaire ; aujourd’hui, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française, cette propriété commune est réservée à quelques privilégiés de l’intellocratie, comme l’attestent encore les emplois de la locution à thèse, au sens de "qui est composé en vue d’illustrer et de défendre une idée philosophique, morale, politique", et qui est prédiquée aux noms film, cinéma, littérature, roman, théâtre, pièce, etc., et bien entendu les inévitables feuilletons télé à thèse (unique et unidirectionnelle) diffusés sur les chaînes publiques, c’est-à-dire les chaînes contrôlées par l’intellecture gauchisante qui pense fort et moisi. Alors que thèse désignait dans la langue classique toute proposition exprimée dans les discours ordinaires, le mot prend le sens de "point de doctrine, opinion d’une personne (savant, philosophe, écrivain, homme politique) sur une question précise" ; le synonyme en est position.

On comprend dès lors que, dans le Trésor de la langue française, le mot soit présenté comme spécifique de la philosophie. Chez Kant, par opposition à antithèse, la thèse est la "première assertion d’une antinomie" ; chez Hegel et ses successeurs ou disciples, c’est, par opposition à l’antithèse et à la synthèse, le "premier terme d’un système formé par trois concepts, ou trois propositions dont les deux premiers s’opposent l’un à l'autre, et dont le dernier lève cette opposition par l’établissement d’un point de vue supérieur", comme dans cet extrait de Marxisme (1982) : "le mot thèse représente une forme spéciale d’affirmation discursive ou logique, soit comme premier moment (...), soit comme type d’affirmation de nature dialectique". On est très heureux d’apprendre que toutes ces subtilités ont débouché sur le massacre de quatre vingt-cinq millions de malheureux et innocents morts pour des prunes. En phénoménologie, le mot thèse est redéfini par son étymon grec : c’est "l’action de poser par la pensée, sans que cette position implique nécessairement l’affirmation d’une vérité ou d’une réalité".

En quelques décennies, le sens de thèse s’est durci, raidi, sclérosé. Ce fait n’est pas dû au hasard. Bien qu’il soit minuscule, il s’inscrit clairement, comme s’il en était le fruit (mauvais), dans le durcissement de la vie culturelle, lequel est le résultat logique du pouvoir grandissant des consciencieux du social. En France, la vie de l’esprit devient de moins en moins celle de l’esprit et de plus en plus du simple catéchisme idéologique.

 

02 juin 2008

Blaser, blasé

 

 

 

Le verbe blaser est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), "d’origine douteuse". Les spécialistes avancent plusieurs hypothèses : picard ? wallon ? néerlandais ? provençal ? francique ? Le fait est qu’il est attesté chez Mathurin Régnier, poète du début du XVIIe siècle (c’est ce qu’affirment les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, édition de 1743) et qu’il est enregistré dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) au sens "d'user ou de s’user à force de boire des liqueurs fortes". Les exemples qui illustrent cette définition dans la quatrième édition de 1762 sont éloquents : "Il a tant bu d’eau-de-vie qu’il s’est blasé", "les excès l’ont blasé".

Les académiciens signalent que le verbe s’emploie aussi au figuré, mais sans en expliciter le sens : "il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles" et que le participe passé s’emploie aussi comme épithète d’un nom : "c’est un homme blasé". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) propose une définition plus ample : "user, brûler en parlant du vin, des liqueurs, relativement à l’estomac ; les liqueurs, les excès l’ont blasé ; il s’est blasé à force de boire de l’eau-de-vie" et, dans un sens figuré : "être blasé sur, être devenu sans goût relativement à… ; il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles ; le lecteur, dégoûté du solide, et blasé sur le bon sens ; la nation rassasiée de chefs d’œuvre, blasée sur les beautés vraies et solides, fut aisément séduite par des écrivains ambitieux, qui désespérant d’égaler leurs prédécesseurs en marchant sur leurs traces, abusèrent de leurs talents pour corrompre l’art".

Le sens figuré est enfin clairement exposé dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "Emousser les sens, affaiblir le goût de certaines choses ; la satiété blase le goût, les excès l’ont blasé ; il s’emploie avec le pronom personnel ; il s’est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles, sur tout". L’emploi du participe comme adjectif est signalé : "c’est un homme blasé ; il a le goût, le palais blasé".

D’une édition à l’autre, le sens propre s’atténue, alors que les académiciens s’étendent de plus en plus longuement sur le sens figuré : "Il se dit figurément de ce qui rend, à la longue, incapable d’émotions, de sentiments, soit au physique, soit au moral ; l’excès de tous les plaisirs l’a blasé ; il ne rougit plus de rien, l’habitude de la honte l’a blasé ; la mauvaise vie qu’il a menée l’a blasé sur tout, l’a tout à fait blasé" (sixième édition, 1832-35 : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ôte de la définition du sens propre toute référence à l’alcool : c’est "émousser les sens par des excès de jouissances" et il s’étend davantage sur le sens figuré : "Au moral, rendre à la longue le cœur insensible à ce qui devrait le toucher" ("celui-ci est blasé par l’excès des plaisirs, celui-là par l’habitude de la honte"). Au XXe siècle, l’extension du sens figuré se poursuit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est relevé pour la première fois l’emploi de blasé comme nom : "substantivement, c’est un blasé, une blasée". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre, "émousser le sens du goût par excès de mets ou de boisson", est mentionné comme vieux : il semble qu’il soit sorti de l’usage, puisqu’il n’est illustré d’aucun exemple. Seul le sens figuré, "rendre, par une pratique abusive, insensible, indifférent aux émotions vives, aux plaisirs", est illustré d’exemples ; de Sartre : "une bonne pendaison, cela distrait, en province, et cela blase un peu les gens sur la mort" (1943) ; de Mme de Staël : "Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment comme on pourrait les blaser sur la religion, par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses" (1810). L’emploi le plus répandu est celui de l’adjectif blasé, aussi bien dans le sens propre ("émoussé par l’excès des plaisirs ou de ce qui les procure", comme chez Balzac : "je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé", 1837) que dans le sens figuré : "qui est dégoûté, revenu de tout ; qui conçoit une indifférence totale vis à vis de ce qui doit émouvoir, convaincre", aussi bien comme épithète que comme nom : "un blasé, jouer au blasé, faire le blasé".

Les emplois de l’adjectif sont si communs que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de leur Dictionnaire, distinguent deux entrées : blasé, participe passé de blaser et adjectif ; et le verbe blaser ; à la différence des auteurs du Trésor de la langue française, ils se contentent de mentionner comme classique le sens propre du verbe et celui de l’adjectif, les illustrant d’un exemple ("avoir le palais blasé" ; "l’usage des liqueurs fortes lui a blasé le palais ; ces raffinements de gourmandise ont fini par le blaser"), plutôt que de les renvoyer à un état de langue révolu, ce en quoi on ne peut que leur donner raison. Une langue est comme un mille-feuilles. Elle est faite de couches et de strates superposées, qui nourrissent le sens ; en bref, une langue, c’est la langue et toute son histoire.

 

 

31 mai 2008

Festival

 

 

 

Emprunté de l’adjectif anglais festival ("de fête", attesté au XIVe siècle) qui est aussi employé comme un nom pour désigner une "période de fête", un "jour de fête", en particulier une "fête musicale", mot anglais lui-même emprunté de l’adjectif d’ancien français festival (attesté au début du XIIe siècle au sens de "joyeux", "solennel", "de fête" : "des festivals sacrifices", et dérivé du latin festivus, "où il y a fête", "divertissant"), le nom festival est moderne, non seulement parce qu’il est récent, mais aussi parce qu’il renferme tous les errements qui caractérisent l’époque moderne - comme le symptôme d'une maladie. Il est employé en 1830 par Berlioz, sans doute par imitation de l’allemand et il est enregistré d’abord par Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "nom de grandes fêtes musicales allemandes et de celles qui ont lieu dans quelques provinces de France et en Angleterre, à l’imitation de l’Allemagne" (exemple : "on annonce plusieurs festivals pour cet hiver"), puis dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "sorte de fête musicale" (exemples : "festival Berlioz, séance consacrée à l’exécution d’œuvres de Berlioz").

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le domaine d’emploi de ce nom est limité à la musique que l’on nomme aujourd’hui classique pour la distinguer des bruits et cris des variétés. Cela explique peut-être que les académiciens éprouvent quelques difficultés à définir clairement le sens de ce mot : "sorte de fête musicale", la fête en question, dans l’exemple cité, "festival Berlioz", étant un concert. La modernité a bouleversé tout cela. Le travail étant ringard, la fête s’y est substituée et le festivisme est devenu le nouveau catéchisme moderne. Il est vrai que la langue anglaise, en dépit du puritanisme supposé du peuple qui la parle, a montré la voie. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (édition de 1974), festival est relevé avec trois sens, deux comme nom, un comme adjectif : "(day or season for) rejoicing ; public celebrations" ; "series of performances (of music, ballet, drama, etc) given periodically (usu once a year)" ; "(attrib) festive ; of a feast or feast-day".

 

Le Trésor de la langue française, publié entre 1971 et 1994, date d’une époque, du moins le volume 8 (qui contient l’article festival) publié en 1980, où la folie festivalière n’était pas encore l’horizon indépassable de la France. Aussi les sens définis ne réfèrent-ils pas au festivisme triomphant d’aujourd’hui : "vieilli, fête" ; "usuel, série périodique de manifestations musicales, de caractère exceptionnel, tant par la qualité des artistes que par le cadre dans lequel elles se déroulent et l’intérêt des œuvres exécutées" (Festival de Strasbourg, de Bayreuth ; association européenne des festivals de musique) ; "par extension, série de représentations au cours desquelles sont présentés des spectacles ou des œuvres d’art" ("festival de danse, festival de Cannes"). Dans la langue des années 1970, le festival a un caractère exceptionnel ; il n’est pas journalier ; il n’est pas obligé. En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, il semble que les festivals aient perdu leur caractère exceptionnel et soient devenus une messe de toutes les heures du jour et de la nuit : "ensemble de manifestations musicales périodiques, se déroulant pendant plusieurs journées, et qui sont liées à un lieu, un genre, une époque, un compositeur" ("de nombreux festivals ont lieu en été") ; "par extension, ensemble de manifestations artistiques" ("festival de Cannes, de Venise, d’Avignon"). Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend même à des réalités qui ne sont pas artistiques : "figuré et familier, un festival de mots d’esprit". A cet exemple, les académiciens auraient pu ajouter "festival de bourdes", "festival de buts" ou, comme au football, "festival de cagades".

Heureusement, tous les usagers de la langue ne sont pas dupes de la manie festivalière, comme l’attestent les dérivés, adjectifs ou noms, de festival, dont l’un au moins est ironique : c’est festivaleries, employé au pluriel, pour désigner les faits obligés et convenus relatifs à un festival et qui sont les manifestations visibles et insupportables de l’ère festive dans laquelle nous avons sombré.

 

 

29 mai 2008

Circulation

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne "l’orbite" ou "le circuit que décrit un astre", circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de révolution : "mouvement de ce qui revient à son point de départ". Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : "mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace", qu’il illustre de deux extraits : "les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain" (Fénelon) et "Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure" (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire", comme dans cet extrait de Comte : "notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle" (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au "mouvement de ce qui circule", puisqu’on "a depuis quelque temps découvert la circulation du sang" ; ou "on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : "en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées", sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : "il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique" ("la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air") ; "par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc." ; "au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public".

Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : "la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays", "le fait de se mouvoir ; le transport" ("circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route") ; "droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons" ; "billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer" ; "mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre" ("la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles"), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : "on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées" (1841) ; "on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide" (1840) ; "toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer" (1841) ; "tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation". C’est aussi "le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public" et "le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos".

Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi ("ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique"). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent ("la clameur de la circulation sur la route nationale", Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : "disparaître de la circulation" (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes ("la libre circulation des spécialistes"). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

En quatre siècles, le nom circulation a voyagé  - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens "mouvement" et ce qui est en accord avec l’injonction "bougez" ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pourtant pas aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

25 mai 2008

Structure

 

 

 

 

Emprunté du latin structura au sens "de disposition (des os)", "construction", "arrangement des mots", lequel est dérivé du verbe struere ("assembler, ranger, construire"), le nom structure est attesté à partir de 1396 dans les divers sens que structura avait en latin : "construction", "manière dont un édifice est construit", "disposition d’une création de l’esprit", "arrangement des diverses parties du corps". Ces sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : "la manière dont un édifice est bâti" ; "la manière dont le corps humain est composé, dont les parties du corps humain sont arrangées, entre elles", "l’ordre, la disposition, l’arrangement des parties d’un discours". La définition est identique en 1762 (quatrième édition), en 1798 (cinquième édition), en 1832-35 (sixième édition) et en 1932-35 (huitième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) la fait sienne : "la manière dont un édifice est bâti", "par extension on le dit du corps humain, du corps des animaux et au figuré, d’un poème, d’un discours". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y reste fidèle, se contentant d’ajouter que le nom structure désigne aussi "l’arrangement mécanique d’une substance minérale, d’une roche".

Jusque-là, rien que du commun. Ce qui a fait le succès de structure, ce sont les sciences humaines et sociales. En 1826, le mot est employé au sens "de disposition d’un système complexe" : "la structure même de notre état social" ; "Hutcheson traite ensuite des caractères et des formes des États, de leur structure intérieure et des différentes espèces de gouvernement". Dès lors commence l’ascension de ce mot dans le ciel vide de la modernité.

Cette apothéose bruyante se lit, comme à livre ouvert, dans l’article structure du Trésor de la langue française (1971-94), qui ne se contente pas d’être le dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles, mais est aussi l’organe de la modernité en tout. Au XXe siècle, structure s’étend quasiment à l’infini : il n’est rien qui y échappe, comme Dieu dans les théologies de jadis. Dans ce dictionnaire, les édifices, ponts, toits, villages, villes ont une ou des structure(s) : les basiliques, les cathédrales, les constructions de Rome aussi. La structure est diverse par ses formes : concentrique, érigée, gothique, moderne, immobile, haute, monstrueuse, rectiligne, architecturale, musicale. Elle s’étend aux appareils, aux étoffes, au fuselage d’un avion, aux lits, meubles, véhicules, barques, à la carrosserie, aux tableaux, films, poèmes, morceaux de musique. C’est aussi la "partie d’un ensemble complexe construit, qui donne à cet ensemble sa cohérence, son aspect spécifique et, généralement, sa rigidité ou sa résistance" (les structures des lanceurs de satellites, la structure partie en fer, partie en maçonnerie de voûtes, les sièges avant à structure mousse, la structure portante et la façade libre des pilotis) ; ce peut être "l’ensemble lui-même qui a une structure définie" (les structures du génie civil, barrages, plates-formes en mer, murs de soutènement, gros œuvre du bâtiment ; les structures gonflables, les structures artificielles d’escalade, etc.). C’est la partie et le tout ou l’ensemble et chacun de ses éléments. Tout est structure et la structure explique tout, rend compte de tout, éclaire tout : ensembles artificiels et ensembles naturels (la structure massive et carrée de la tête, la structure herculéenne d’un pasteur). Dans un siècle constructiviste, où tout est censé relever de la construction de l'esprit et où l'homme décide de tout, théories, idées, représentations, sociétés, etc., tout est structure.

Le mot colonise les sciences : biologie, anatomie, médecine, botanique (où la structure est anatomique, animale, cellulaire, histologique, d’un arbre, des os, d’une racine, de la tige, du cytoplasme), chimie, minéralogie, physique (structure atomique, chimique, cristalline), la géologie (structure orographique et géologique d’une région, structure de l’écorce terrestre, structure faillée, plissée, tabulaire, tectonique, structures cytoplasmiques, géologiques, hydrophobes).

La structure ne se contente pas d’être partout dans la nature ; elle est aussi dans les entités abstraites : elle est bancaire, capitaliste, démographique, économique, familiale, politique, sociale, de la production, administrative et financière, de la pyramide des âges. Dans la logorrhée marxiste, dite par aveuglement philosophie par les auteurs du Trésor de la langue française, il y a deux types de structure : les super et les infra, les unes pouvant devenir les autres et réciproquement. Des entités abstraites, la structure s’étend à des entités mentales : le psychisme : structures psychiques, caractérologiques, mentales, culturelles et temporelles. La linguistique use et abuse de structure, son mot fétiche et qui la définit, puisqu'elle est "structurale" : "agencement des unités formant un système linguistique ; ensemble des relations qui les unissent ; structure de surface, structure superficielle, structure profonde". L’informatique, les mathématiques ("ensemble de propriétés qui caractérisent des objets mathématiques"), la psychologie aussi (structures cognitives, du comportement) lui emboîtent le pas.

La structure triomphe dans les sciences, qu’elles soient exactes, dures, humaines, sociales, avec une si vive arrogance (après elle, l’herbe ne repoussera pas) que ce triomphe s’accompagne de la disparition de tout : Dieu est mort, parce les hommes l’ont tué, mais la structure est là ; l’Homme aussi est mort, puisqu’il n’y a plus que des structures et que la structure rend compte de tout et du rien ou des riens, dans quelque discipline ou domaine que ce soit.

 

07 mai 2008

Banaliser

 

Banaliser, banalisation

 

Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".

 

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".

Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.

 

 

25 avril 2008

Philologie

 

 

 

 

Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".

Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.

Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).

C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses disciplines philologiques se mettent en place : en 1818, la philologie du moyen âge et la philologie classique ; en 1840, philologie comparée. Ce nouveau sens est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "étude et connaissance d’une langue en tant qu’elle est l’instrument ou le moyen d’une littérature", qui l’ajoute au sens ancien, sur la nature duquel Littré hésite : polymathie, comme Furetière, ou érudition, comme les académiciens : "sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.", citant, pour illustrer ce sens un extrait de Rollin, qui reprend la conception de Furetière : "on entend par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence".

 

La gloire de la nouvelle philologie, comme "science des langues", a été de courte durée. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot, "terme didactique", désigne la "science qui, dans son ancienne extension, embrassait toutes les parties des belles-lettres". Les académiciens ajoutent : "cette science encyclopédique ayant vieilli, on tend à substituer à ce terme, dans l’étude des langues, les mots : linguistique, grammaire, critique des textes, grammaire comparée".

La consultation du Trésor de la langue française (1971-94) confirme la régression de la philologie, que les auteurs de ce dictionnaire semblent reléguer dans le siècle précédent : "surtout au XIXe siècle", écrivent-ils, c’est "l’étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue". Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), rappelle l’extension ancienne de la discipline, telle que la définissaient les académiciens du XVIIIe siècle ou même, mais dans une moindre mesure, comme une polymathie littéraire : "la langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique". Ernest Renan a peut-être été le dernier représentant de cette philologie-là. Dans L’Avenir de la science (1890), il écrit : "la philologie, en effet, semble au premier coup d’œil ne présenter qu’un ensemble d’études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l’illustration du passé a droit d’y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l’exégèse et la critique des textes ; les travaux d’érudition, d’archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle". Hélas, non seulement ces "travaux" ont été exclus de la philologie, mais la philologie elle-même a été exclue (ou quasiment exclue) des disciplines universitaires, au nom de la spécialisation, de la science, de la recherche pointue, etc.

L’ambiguïté sémantique du mot et la situation confuse et de plus en plus marginale de la discipline qu’il désigne sont résumées un peu cavalièrement dans cet extrait : "comme le mot grammaire, le mot philologie est souvent employé de façon complexe et ambiguë en français" (1973) : on ne saurait faire plus sobre en matière d’éloge funèbre.

 

 

19 avril 2008

Lumière des livres 17, Jacques Rossi

Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)

 

Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.

 

 

Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.

Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.

 

Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.

De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.

Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.

Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.

Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.

Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.

Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.

 

 

 

 

08 avril 2008

Signes 25 : leur avant-guerre

 

 

 

 

A propos de Robert Brasillach, Notre avant-guerre, 1940, réédité en 1998, Godefroy de Bouillon.

 

 

On sait ce qu’il advint de Robert Brasillach. Poursuivi à la Libération pour intelligence avec l’ennemi, il a été condamné à mort et exécuté. Il n'a pas été gracié. On sait pourquoi. De Gaulle considérait comme tout aussi grave de collaborer avec l’ennemi par la plume que par les armes. La résistance, ce n’était pas seulement la poursuite de la guerre, malgré la perte de la bataille de France en mai et juin 1940, c’était aussi les lettres, la pensée, les écrivains qui disaient "non" et maintenaient, en France ou à Londres ou dans tous les territoires que les Allemands n’occupaient pas, la flamme française.

Arouet le Jeune, est-il besoin de le préciser, n’éprouve aucune sympathie pour Brasillach. Il a lu de Brasillach, et très récemment, presque par hasard, Notre avant-guerre, écrit en 1939, après la déclaration de guerre, alors que Brasillach, âgé d’un peu plus de trente ans, avait rejoint son unité au front, et publié en mai 1940, avant la défaite des armées françaises. "Notre" avant-guerre, c’est aussi le pendant de l’expérience qui a été faite par la génération précédente, entre 1900 et 1914. Elle commence en 1925, date à laquelle, âgé de 18 ans, Brasillach s’installe à Paris, où il est élève à Louis le Grand, avant d’intégrer l’Ecole Normale supérieure, et elle s’achève en septembre 1939, date à laquelle il redevient soldat.

L’impression qui se dégage de ce récit de quatorze années de vie intellectuelle, à la fois intense et prenante, est étrange. Brasillach est passionné par l’art, les idées, la littérature, le théâtre, la vie intellectuelle et surtout le cinéma, dont il a écrit une Histoire, publiée en 1935. Il admire aussi bien les films muets que les premiers films parlants, le cinéma français que le nouveau cinéma américain, le cinéma expressionniste allemand que le cinéma japonais, dont Ozu. Il est l’un des premiers clercs qui ait compris l’importance de ce nouvel art, à la fois populaire et inventif pour ce qui est des formes nouvelles. Il n’est ni cupide, ni intéressé ; il n’est pas conservateur ; il se prononce en faveur du progrès social et économique, de l’invention, de la culture, de l’art ; il aime les milieux populaires et ouvriers. C’est un lecteur de Bainville et des thèses qu’il défend : le traité de Versailles porte en lui les germes d’une nouvelle guerre, inéluctable, et d’une explosion impérialiste en Allemagne.

Les goûts qui le caractérisent sont modernes. Il aime les voyages, le camping, le caravaning, la vie au grand air, la montagne, la découverte des pays d’Europe, les peuples latins d’Espagne et d’Italie, la poésie et l’esprit de solidarité générationnelle, ce qu’il nomme la camaraderie, à laquelle il a peut-être sacrifié sa carrière, ses intérêts, sa vie. Il a pour amis son beau-frère, Maurice Bardèche, ainsi que Claude Roy et Roger Vaillant. Le premier a basculé dans la résistance armée ; le second, après la guerre, dans le communisme. Ils étaient l’un et l’autre proches de l’Action française. Peu de choses le distinguent de Sartre, plus âgé que lui de quatre ans et qui l’a précédé à l’Ecole Normale Supérieure, ou de Beauvoir. Que l’on relise de Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) et La Force de l’âge (1960, Gallimard) : on y verra qu’entre 1925 et 1940, les jeunes gens cultivés, normaliens ou agrégés, étaient étrangement semblables : antibourgeois, hostiles aux conservateurs, méprisant l’argent. Brasillach a partagé avec Sartre et Beauvoir les mêmes références culturelles et le même mode de vie bohème, que l’on tient aujourd’hui pour être "de gauche". Brasillach, s’il avait suivi Claude Roy ou Roger Vaillant, aurait pu être après la deuxième guerre mondiale une des têtes pensantes de l’intelligentsia.

On se demande, en lisant ce que Brasillach écrit en 1939, un an avant de basculer dans la collaboration, comment et pourquoi il est devenu une "figure" du Satan moderne. Il est patriote, il n’aime guère l’Allemagne, il y préfère les pays latins, Italie et Espagne, il n’est pas fasciste - anticommuniste seulement, ce qui est tout à son honneur. Son malheur est d’avoir échoué au concours de l’agrégation des lettres et de ne pas s’y être présenté une seconde fois. S’il avait été fonctionnaire de l’Instruction publique, comme Sartre et Mme de Beauvoir, il aurait vécu de son traitement et n’aurait pas été contraint de chercher des piges ou de placer des articles dans la presse ou dans les revues des années 1930. Nommé à Perpignan ou à Périgueux, il n’aurait pas intégré la rédaction de Je suis partout. Il serait devenu un prof, "de droite" sans doute, mais pas nécessairement (en 1945, il aurait pu se retrouver à gauche, là où sa culture l’appelait), amoureux de la Grèce et de l’Italie ou de l’Espagne, anticommuniste, passionné de théâtre et de cinéma, peut-être homo. La peine capitale lui a forgé un destin.

 

 

 

 

06 avril 2008

Personnalité

 

 

 

 

Emprunté du latin personalitas, le nom personnalité est attesté à la fin du XVe siècle dans la langue du droit et dans celle de la théologie : "caractère personnel d’une action judiciaire", "personne, une des trois formes de Dieu" (1495) et "ce qui constitue la personne en général, la possession de soi-même". Il n'a rien du sens moderne. Au XVIIIe siècle, il signifie aussi "trait piquant, injurieux et personnel lancé contre quelqu’un", sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "il se prend communément en mauvaise part, et signifie alors un trait piquant, injurieux et personnel contre quelqu’un ; il y a dans cette histoire, dans cette critique beaucoup de personnalités", à laquelle sont ajoutés en 1832-35 ces exemples qui tiennent de la leçon de morale : "en discutant, on ne doit se permettre aucune personnalité" et "c’est une personnalité blâmable que de faire sur la scène une allusion maligne au nom, aux habitudes, aux ouvrages d’un homme connu", ce dernier exemple ne figurant plus dans la huitième édition, celle de 1932-35, sans doute parce que le rjet de la "personnalité blâmable" (c'est-à-dire de l'attaque personnelle) est devenue la règle de la courtoisie moderne.

Le mot est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Encore le sens est-il exposé de façon maladroite et flottante, comme si la notion désignée était nouvelle et quelque peu inédite : "caractère, qualité de ce qui est personnel" ("l’auteur de cet ouvrage ne s’est pas nommé, mais la personnalité l’a fait reconnaître ; dans cette affaire, dépouillons toute personnalité pour en juger sainement"). Dans l’édition suivante (1798), apparaît une définition étonnante, que l’on peut qualifier de critique ou de défavorable, parce qu’elle tient la personnalité pour un défaut dont l’autre nom est l’égoïsme ou l’égocentrisme : "il signifie aussi le défaut d’un homme qui n’est occupé que de lui" ("cet homme est d’une personnalité odieuse, insupportable"), au point que, près de trois quarts de siècle plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge nécessaire de distinguer la personnalité, "sentiment excessif de sa personne", de l’égoïsme, "impulsion excessive à se satisfaire exclusivement". Ces deux sens ("caractère, qualité de ce qui est personnel" et "défaut, vice d’une personne qui n’est occupée que d’elle-même") sont repris dans la sixième édition (1832-35), mais, pour la première fois, la notion moderne est exposée clairement comme un "terme didactique" : "ce qui appartient essentiellement à la personne, ce qui lui est propre, ce qui fait qu’elle est elle-même, et non pas une autre" et illustrée de deux exemples qui attestent que la notion est enfin comprise : "le sentiment de l’existence passée et actuelle est ce qui nous avertit de notre personnalité" et "la perte totale de la mémoire détruirait le sentiment de la personnalité".

Autrement dit, il a fallu plus de trois siècles pour que, dans la langue, cette notion émerge. Elle commence à être attestée, alors que l’ancienne société, dite d’Ancien régime, faite de communautés, de paroisses, de corporations, de jurandes, dans lesquelles les individus occupaient la place que leurs parents et grands-parents leur assignaient, est en train d’éclater sous les coups de la révolution industrielle et du libéralisme. Ce changement sémantique est sans doute dû aux changements qui affectent la civilisation française ou l’être au monde des Français, comme en a conscience Guizot en 1828, bien que celui-ci interprète ce qui est une contingence ou un effet de changements de civilisation pour un trait de la nature humaine : "le goût de l’indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme ; c’est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement".

C’est en 1867, dans le Moniteur universel, que personnalité est employé par synecdoque pour désigner une "personne en vue, remarquable par sa situation sociale, son activité", que Littré glose ainsi : "néologisme, une personne, un personnage" et qu’il illustre de l’extrait du Moniteur universel : "cette fête.... empruntait un nouvel éclat à la présence des hautes personnalités britanniques venues en France pour visiter l’Exposition universelle", les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) se contentant de "il se dit aussi pour désigner des personnes connues" ("il y avait sur l’estrade un grand nombre de personnalités"), que l’on nomme dans la langue d’aujourd’hui célébrités, people ou, ironiquement, notoires (les notables de soi).

Il est enfin un autre sens qui apparaît dans le courant du XIXe siècle. Il est enregistré en 1877 par Littré dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française : "au figuré, existence assimilée à celle d’une personne" (exemples du Journal officiel de 1872 : "la liberté de l’enseignement en France n’aura sa consécration qu’autant que la personnalité sera donnée aux associations" et "je ne crois pas que la Belgique accorde la personnalité civile aux associations"). Ce sens est défini ainsi par les académiciens en 1932-35 : "en termes de philosophie ou de droit, il se dit de la qualité de personne morale ou de personne juridique" ("avoir la personnalité civile ; les universités ont la personnalité civile").

 

Lié au droit, à la philosophie moderne, à la didactique, le nom personnalité connaît naturellement, pourrait-on dire, si la nature avait une part au phénomène, dans la langue du XXe siècle un large éventail d’emplois dans les discours de ce qui se nomme sciences humaines et sociales et qui est à la grande religion sociale et occultiste moderne ce que la théologie était à la religion chrétienne : une explication et une justification du système moderne. Il suffit de consulter cette perle de la modernité qu’est le Trésor de la langue française (1971-94) pour s’en convaincre. En psychologie, c’est la "fonction par laquelle un individu a conscience de son moi, perçoit l’unité de sa vie psychique et son identité dans le temps" ; en psychiatrie, les pathologies courantes sont le "dédoublement de la personnalité", "les personnalités alternantes", "la personnalité hystérique, paranoïaque, obsessionnelle" ; en psychosociologie, la "personnalité de base" est la "configuration psychologique particulière propre à tous les membres d’une société et qui se manifeste par un ensemble de comportements communs sur lesquels les individus brodent leurs variations singulières" ; en droit et en sociologie, c’est "l’aptitude à jouir des droits attachés à la personne et définis par la loi" (personnalité juridique, morale).

Dans l’ancienne France, l’homme était défini par sa nature, la même pour tous : il était ainsi borné à sa propre communauté. Depuis deux siècles, ce qui fait l’homme, c’est ce qui fait qu’il est distinct de tous les autres : sa personnalité, quitte à en tomber malade et à souffrir de sa nature ainsi troublée. L’évolution sémantique de ce mot en dit plus sur les changements qui affectent la France que tous les pensums des con/sciencieux du social.

 

26 mars 2008

Mythologies intellotes 26 : que philosopher, c'est apprendre à mentir

 

 

De tous ceux qui se parent ou que l’on pare du beau nom de philosophe, André Comte-Sponville est le moins détestable. Il écrit bien, il sait parler, il a le sens de la langue française, il rédige avec passion, il écrit de beaux livres, parmi lesquels Petit traité des grandes vertus (1995, P.U.F.). Il est donc instructif d’analyser ses écrits pour avoir une idée de ce qu’est la philosophie aujourd’hui. Dans Présentations de la philosophie (2000, Albin Michel), ouvrage qui couronne la publication d’anthologies réunissant des textes traitant de douze Pensées sur la morale, Pensées sur la politique, etc., André Comte-Sponville s’adresse à un "tu" désignant un lecteur apprenti philosophe pour montrer, dans douze séances de vrais travaux pratiques, comment on peut ou comment on doit, à la manière de Socrate, philosopher. Ce qu’il fait à partir de douze notions, domaines ou concepts, à savoir : la morale, la politique, l’amour, la mort, la connaissance, la liberté, Dieu, l’athéisme, l’art, le temps, l’homme, la sagesse. Bien qu’il soit agrégé et docteur, il se défend d’enseigner la philosophie, ce qui serait ajouter un savoir à la liste des savoirs : il veut apprendre à son lecteur apprenti philosophe à philosopher, ce qui n’est pas la même chose. De tous nos philosophes, c’est celui qui ressemble le moins au maître de philosophie que Monsieur Jourdain rémunère pour apprendre l’orthographe.

Pourtant, ce qui effare le mieux disposé des lecteurs, c’est l’odeur de rance que dégage chacune de ces leçons. Socrate a été inculpé, poursuivi, jugé et condamné à mort, Comte-Sponville ne le sera jamais. Socrate était insolent, Comte-Sponville pense bien. Socrate faisait l’effort de saisir le réel, Comte-Sponville s’évertue à le cacher. Tout est expliqué. Tout est clair et ordonné. Le discours donne de la cohérence à ce livre, mais la cohérence est bornée aux seuls mots. Verbale, elle est aussi illusoire.

Comte-Sponville croit que la morale n’est pas l’obéissance à une loi, qu’elle soit la loi des hommes ou la révélée. L’obéissance ne serait que prudence, comme le prouve le mythe de l’anneau de Gygès, qui rend invisible. Que ferions-nous si personne ne nous voyait ? En profiterions-nous pour voler, tuer, abuser, violenter ? Non, bien sûr : ce ne serait pas moral. Quand nous ne courons pas le risque d’être pris, emprisonnés, condamnés, envoyés aux Enfers, etc., la morale est ce qui oblige à ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait. Elle fait suivre une loi, comme si cette loi était valable pour tous les hommes, à quelques pays, religion, tribu, continent, etc. qu’ils appartiennent. Comte-Sponville résume ce qu’est la morale : "Croyant ou incroyant, tu ne te permets pas tout ; tout, y compris le pire, ce ne serait pas digne de toi !" (page 29). Ce qui est digne de l’homme, ce sont des actions accomplies "sans rien espérer pour cela", comme dit Kant. "La morale est cette exigence universelle, ou en tout cas universalisable, qui t’est confiée personnellement".

Ainsi conçue, la morale forge à celui qui l'adopte une belle âme en toutes circonstances. Tout cela est bien, tout cela est beau, tout cela est parfait. Mais que nous importe ce qui fait agir nos voisins ? L’important n’est pas qu’ils aient une belle âme ou le cœur pur ou de bonnes intentions, mais qu’ils ne nuisent à personne. Qu’ils suivent Dieu, Marx, un maître ou leur bonne conscience tout leur saoul, pourvu qu’ils ne maltraitent pas leurs enfants, qu’ils ne volent pas leurs voisins, qu’ils ne tuent pas leurs semblables. Ce que défend Comte-Sponville en matière de morale est la pose ou la posture qui se résume dans "faire la belle âme". C’est la morale dominante, celle des media, des puissants du jour, des donneurs de leçons à tout bout de champ, des professeurs de vertu, des "humanitaires" intéressés, c’est la morale qui rapporte gros, qui ouvre les micros des radios ou des télés et les colonnes des journaux. Or, elle a beau être assénée dans les collèges, lycées, universités de France, elle a beau être parée aux couleurs de l’arc-en-ciel, elle a beau être mise sur un piédestal ou portée au pinacle, elle a beau être le stigmate de la vertu, elle n’empêche pas les crimes et les délits de prospérer. Au lieu de les endiguer ou de les arrêter, elle leur laisse libre cours : elle ne fait plus barrage à rien. Face à ce désastre, ce que demandent les citoyens ordinaires, qui savent que "la belle âme" est le manteau dont les hypocrites couvrent leurs agissements, ce n’est pas que leurs voisins ou les maîtres de leurs enfants soient de belles âmes, c’est qu’ils ne leur nuisent en rien. La belle morale personnelle et universelle en même temps, valable en tout temps et tout lieu, est un leurre, si elle laisse aux criminels et aux délinquants le champ libre pour accomplir leurs forfaits.

La vertu bariolée aux couleurs métissées de l’arc-en-ciel n’est d’aucun remède pour rétablir les bonnes mœurs, le rappel de la loi encore moins. Le corpus législatif s’accroît chaque année de dix à douze mille pages : ce n’est plus une "table", c’est un Himalaya de mots. Les lois sont des énoncés sur le sens desquels on dispute à l’infini. Les commentaires s’entassent les uns sur les autres. On fait des lois sur tout et pour n’importe quoi : pour interdire aux adolescents de fumer, pour interdire aux femmes enceintes de boire, pour interdire à la police de faire usage de ses armes, etc. Or, la vérité de la morale, c’est-à-dire son efficacité, est autre ou ailleurs. Elle est dans les mœurs. Quand un peuple a des mœurs, il n’a plus besoin de lois. Les mœurs sont la morale de chacun et de tous. Chacun s’y plie. Dans un pays qui a des mœurs, le principe nul n’est censé ignorer la loi a un sens, puisque la loi se limite à traduire les mœurs en mots. L’impératif universel aussi a un sens, puisque la loi en a un. Tant que les mœurs seront méprisées, tant qu’il sera de ton bon, chez les belles âmes, de s’en gausser, tant que tout sera fait pour qu’elles ne régissent plus les comportements, tant qu’elles resteront le propre de quelques innocents, tant qu’elles ne seront pas rétablies en France, il est vain de chercher l’essence de la morale : ce n’est que parader et, en ces temps de misère que sont les nôtres, jouer à la belle âme, en exhibant ses décorations vertuistes, est aussi indécent que de fermer les yeux devant les camps de la mort.

La leçon qui traite de la politique va dans le même sens. Page 37, Compte-Sponville s’adresse à son apprenti philosophe en ces termes : "Vas-tu laisser le champ libre aux racistes, aux fascistes, aux démagogues ? Vas-tu laisser les bureaucrates décider à ta place ? Vas-tu laisser des technocrates ou des carriéristes t’imposer une société qui leur ressemble ?" Les trois questions sont si vagues, elles sont si évidentes, elles sont posées sur un ton si arrogant qu’aucune autre réponse que "non" n'est possible. Seul un salaud fini ou un inconscient total peut tolérer que le champ libre soit laissé aux racistes ou que la France soit gouvernée par des fascistes. Pour Comte-Sponville, la politique, c’est l’extension de sa morale à lui à la vie publique. C’est faire la belle âme par procuration ou d’outre-tombe, non plus dans le champ privé des actions individuelles, mais dans l’Etat. Fascisme, racisme, tyrannie sont combattus à longueur de pages et à en perdre haleine. C’est à la portée de n’importe qui, puisque, chez Comte-Sponville, ces monstres ne sont que des mots. Saint Georges terrassait un dragon, Comte-Sponville se contente d’affronter des mots qui ne sont jamais définis. Nulle part, il n’est précisé qui sont les fascistes et à quoi se reconnaissent les racistes. Il est évident que raciste et fasciste sont les autres noms d'Hitler. Ils désignent l’innommable, ils sont l’immonde ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête. Le fasciste et raciste a beau frétiller de plaisir quand il est agoni d’injures, il n’égorge personne, il ne brûle pas les écoles, il n’appelle pas ses affidés à tuer leurs semblables, il n’incite pas les siens à conquérir l’Arabie saoudite ou à soumettre les musulmans à sa loi. Au moment où Hitler est ressuscité, des fous furieux égorgent, tuent, massacrent pour satisfaire leur Allah, tout en brandissant haut et fort le Livre qui les fait agir, partout dans le monde : au Soudan, en Irak, en Arabie, au Nigéria, en Ossétie, en France même, etc. là où vivent les "infidèles" ou les mécréants, tous ceux dont le mérite, qui n’est pas mince, est de n’avoir jamais nui à qui que ce soit. Les racistes et les fascistes existent bel et bien, en chair et en os. Ils ont un nom, ils ont un visage, ils ont une réalité. Or, Comte-Sponville ne les désigne jamais par leur nom, il les cache, il les protège, il leur "laisse le champ libre", béat et content, il ferme les yeux sur leurs agissements, se contentant de faire tourner le moulin à prières de la belle âme.

En bref, pour un philosophe grand public, les choses sont claires. Philosopher aujourd’hui, c’est se gaver d’ersatz ; c’est étaler son or par temps de grande misère ; c’est s’aveugler sur les nuisances qui infectent le monde ; c’est discuter du sexe des anges quand l’humanité est menacée. Ainsi conçue, la philosophie a remplacé les prières ou les actions de grâce que les croyants disaient jadis pour se préserver du Malin ou pour remercier le Ciel d’avoir survécu à la peste. Comte-Sponville a philosophé dans douze leçons. Pourquoi douze et pas onze, dix, quinze ou vingt ? Le nombre a quelque chose de magique. 12 est le produit de 3 (comme la Trinité) par 4 (comme les Evangiles), l’année compte douze mois, le Christ a été suivi par douze apôtres, les œufs se dénombrent par 12. Comte-Sponville place son "philosopher" sous l’égide de la raison. La pauvre raison a le dos large. 12 est le grigri qui éloigne le mauvais œil ou qui cache non seulement que la philosophie est aveugle, mais qu’elle a pour but d’aveugler ceux qui ont encore l’usage de la vue.

 

 

 

16 mars 2008

Dévisager

 

 

 

Dans les Essais (fin du XVIe siècle), Montaigne écrit : "j’eus la fièvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m’avait tout dévisagé". La fièvre ne l’a pas longuement regardé, mais elle l’a défiguré. Attesté en 1538 et de formation française (il est dérivé du nom visage auquel ont été ajoutés le préfixe dé(s), qui désigne une action négative, et la désinence verbale – er), le verbe dévisager est défini de la même manière dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878 : "défigurer, gâter le visage" (1694), "défigurer, gâter le visage en égratignant" (1762), "défigurer, déchirer le visage" (1798, 1832-35), et ce sens unique est illustré des mêmes exemples, dans lesquels celui ou celle qui défigure est un chat ou une femme : "ce chat est enragé, il vous dévisagera", "quand cette femme-là est en furie, elle dévisagerait un homme". Dans la sixième édition (1832-35), il est noté en outre que ce verbe "s’emploie aussi avec le pronom personnel, surtout comme verbe réciproque" ; auquel cas, dans les exemples, les auteurs et les victimes des coups de griffe sont des femmes : "si on ne les eût retenues, ces deux femmes se seraient dévisagées".

Le premier à relever le sens moderne est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui précise cependant que ce sens n’appartient pas au registre standard : "populairement, dévisager quelqu’un, faire effort pour reconnaître les traits de quelqu’un". L’exemple cité ne laisse pas de doute sur le sens nouveau : "il était à me dévisager, j’étais pourtant bien sûr de ne le pas connaître". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne n’est plus mentionné comme populaire et le sens ancien ou historique de "défigurer le visage" n’est même plus exposé, indice qui atteste sans aucun doute que le changement de sens est devenu effectif dans la langue : "regarder quelqu’un avec une attention curieuse et impertinente" ("avez-vous fini de me dévisager ?" ; "ils restèrent longtemps à se dévisager") et "se dévisager signifie quelquefois chercher à se reconnaître mutuellement" ("ils se dévisagèrent longtemps sans pouvoir se reconnaître").

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont si une vive conscience de l’hétérogénéité des deux sens qu’ils distinguent, à tort de toute évidence, deux homonymes. Dans le premier, jugé vieux, "le préfixe - exprime une idée d’altération" et le verbe a pour sens "défigurer, déchirer le visage" ou "meurtrir le visage, le détériorer". Dans le second, qualifié d’usuel, "le préfixe - exprime une idée d’aboutissement ou d’insistance" : c’est "regarder avec insistance" ("dévisager les passants, longuement, en silence"), sans nuance péjorative (avec curiosité, avec sympathie) ou avec une nuance péjorative (effrontément, avec impertinence). Le verbe s’applique surtout aux personnes, mais aussi aux choses, qui, pourtant, n’ont pas de visage : il signifie alors "regarder attentivement" ("dévisager les rideaux, la campagne, le réveille-matin").

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens restent fidèles aux choix de leurs prédécesseurs : ils ne relèvent pas les sens ou les emplois sortis de l’usage. Pour eux, dévisager n’a qu’un seul sens : c’est "regarder quelqu’un en plein visage avec attention, avec insistance". Les exemples qui l’illustrent sont : "on dévisageait curieusement le nouveau venu, il se sentait dévisagé de manière indiscrète, impertinente, ils se dévisagèrent". L’étonnant est la rapidité (moins d’un demi siècle) avec laquelle le sens ancien de dévisager, sens premier, historique et longtemps le seul, a disparu du Dictionnaire de l’Académie française et a été remplacé par un sens que Littré jugeait populaire. L’usage qui est l’horizon des académiciens est souvent cruel : en sortir, c’est mourir.

 

 

03 mars 2008

Fruste

 

 

 

Cet adjectif, emprunté de l’italien frusto ("usé", proprement "mis en morceaux"), est enregistré dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIIe et XIXe siècles (de 1718 à 1878) avec un sens qui n’a rien en commun avec le sens actuel : "adjectif, se dit en parlant d’une médaille qui est effacée et dont la légende ne peut être que difficilement déchiffrée" (1762, quatrième édition, un seul exemple : "médaille fruste"). Dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), outre les médailles, l’adjectif "se dit également d’une pierre, d’un débris antique dont le temps a dépoli ou corrodé la surface ; et, en histoire naturelle, d’une coquille dont les pointes et les cannelures sont usées" ("un marbre, une colonne, une coquille frustes").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un "terme d’antiquaire" (id est d’archéologue) qui "se dit d’une médaille ou d’une pierre antique dont on ne peut plus reconnaître les figures et les caractères ; d’une sculpture dont le temps a altéré la forme" (Voltaire : "des médailles frustes et couvertes de rouille, dont la légende est effacée") et pour un terme "d’histoire naturelle" : "coquillages frustes, coquillages dont les stries, les cannelures et les pointes sont usées". Dans ce dictionnaire est relevé un emploi figuré qui détonnerait par son sens dans la langue moderne : un style (ou une poésie) qualifié de fruste n’est pas, comme on pourrait le croire, si l’on se fondait sur le sens actuel, un style (ou une poésie) rudimentaire, mais "un style (ou une poésie) qui porte la marque d’une haute antiquité". Ce style (ou cette poésie) est aussi ancien que les médailles ou les colonnes frustes.

Il semble que ce soit Michelet, ce héraut de la nouvelle religion moderne qui, par contresens, emploie le premier, en 1831, à propos de l’histoire romaine, fruste dans son sens moderne : "qui manque de finesse, mal dégrossi" ("peu à peu s’effaçait le type rude et fruste du génie latin"). Ce sens est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, mais pour être rejeté : "c’est d’une façon tout à fait incorrecte que quelques-uns emploient ce mot dans le sens de "rude, inculte, grossier", qui est un contresens, et disent manières frustes, un homme fruste, ce qui signifie en réalité le contraire de ce qu’on veut dire" : frustes, les manières sont en réalité polies par les ans. Le problème est que ces "quelques-uns", des modernes à n’en pas douter, ont fini par imposer ce sens nouveau. Fruste, qui signifie "usé" et, parce qu’il connote l’antiquité, le passé, la vieillesse, ce que les ans et les siècles ont poli, a pris un sens défavorable, à partir du moment où le progressisme à tout crin a triomphé en France. Dès lors, ce qui est du passé est devenu rude, grossier, inculte ; ce qui est du passé ne sait ni lire, ni écrire ; ce qui est du passé est dépassé ; ce qui est du passé n’a pas de culture, etc. ; donc ce qui est fruste est rustre et ce qui est fruste frustre les modernes dans leur marche triomphale vers le progrès infini.

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre de fruste est exposé, mais relégué dans le domaine étroit de la numismatique et de l’héraldique ; le nouveau sens est "qui présente un relief rugueux, mal poli" ou "au figuré, en parlant d’un style ou d’une production artistique en général, qui n’est pas élaboré" ; et "par extension, en parlant d’une personne ou d’un trait de comportement ou de caractère, qui manque de finesse, qui est mal dégrossi" ("âme, manière, homme frustes"), "balourd, inculte, lourd, lourdaud, sauvage". Alors que le sens moderne est rejeté dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les académiciens finissent par s’en accommoder dans la neuvième édition (en cours de publication ) : "figuré, qui manque d’éducation, de finesse ; rude, inculte, mal dégrossi". La condamnation de naguère se mue en un conseil bénin par lequel le rejet se déplace sur frustre : "à ne pas confondre avec rustre, qui est sans doute à l'origine de ce sens, et a même inspiré la forme fautive frustre". Autre temps, autres mœurs, dit la sagesse des nations ; autre temps, autres mots, dirait un philosophe.

 

 

29 février 2008

Nuisance

 

 

 

Voilà encore un très vieux mot français, attesté au XIIe siècle, sorti de l’usage dans le courant du XVIIe siècle et qui aujourd’hui connaît une nouvelle jeunesse, comme d’autres mots, maintenance ou gouvernance par exemple, grâce à l’anglo-américain, où il signifie "thing, person, act, etc (for e mosquitos or noisy children) that causes trouble or offence". Passé en anglais au Moyen Age, il est revenu en français plusieurs siècles plus tard avec un sens nouveau.

Il est très fréquent dans l’ancienne langue au sens de "tort, dommage, préjudice". Ainsi au XIIe siècle : "Sire, fait l’archevêque, et de votre fils ici, Que fîtes à oindre et couronner à roi, Tout par hâte et sans preux, pour nuisance de moi ?" ; au XIIIe siècle : "que nul ne fasse aide à nulle des parties, ni nuisance à l’autre partie" ; au XIVe siècle (chez Oresme) : "si telles paroles portent grand déshonneur pour celui qui les dit, ou si elles lui portent nuisance" ; au XVIe siècle (Marot) : "ta langue brasse fraudes et nuisances" ; (Amyot) : "quand vint leur tour de plaider la cause, la vue du Capitole fit grande nuisance aux accusateurs" ; (Calvin) : "nous sommes assiégés de tant de dangers, de tant de nuisances".

Au XVIIe siècle, Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre et le définit par les mots latins incommodum ("préjudice", "inconvénient") et noxa ("tort, préjudice, dommage"), traduisant avec nuisance par nocenter ("de manière à nuire") et sans nuisance par innocenter ("sans faire de mal"), traduction qui justifie la décision prise par Renaud Camus et quelques-uns de ses lecteurs fidèles de fonder un "parti de l’In-nocence", afin que le processus de civilisation ne soit pas entravé ou interrompu par les nuisances ou nocences, quelles qu’elles soient : bruit, papiers sales, paysages dégradés, injures, etc.

Malherbe le tient pour un "vieux mot, hors d’usage". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "vieux mot qui ne se dit qu’au palais d’un obstacle qu’on rencontre en quelque affaire, d’une incommodité qu’on souffre", définition qui est amplifiée dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot : "(terme de Palais) signifie un mal ou dommage fait, soit à un endroit public, par exemple, un grand chemin, un pont ou une rivière commune, ou bien à un endroit privé, en y mettant quelque chose qui puisse engendrer de la corruption, en usurpant le terrain ou faisant chose semblable". Les académiciens, qui n’éprouvent pas de compassion pour les "vieux mots", fussent-ils beaux et riches de sens, n’y consacrent pas d’entrée dans les éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935. En revanche, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) regrette que nuisance soit tombé en désuétude : "vieux mot qu’il est fâcheux qu’on ait laissé perdre" (ce en quoi il a raison), l’illustrant d’un extrait de Saint François de Sales, ce qui atteste que le mot n’était pas spécifique du Palais : "Et en cas que la faute... pour le scandale, conséquence et nuisance, qu’elle tire après soi, semblât devoir être promptement manifestée, etc.". Littré cite aussi un extrait du même François de Sales : "le sucre adoucit les fruits mal mûrs, et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien mûrs" (Introduction à la vie dévote).

 

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que nuisance sort de la désuétude, mais dans un sens nouveau, non plus "dommage, tort, préjudice" (sens mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, 1971-94), mais "ce qui nuit, ce qui fait souffrir ; en particulier, action agressive d’un bruit sur l’organisme" et "généralement, au pluriel, ensemble de facteurs d’origine technique (bruits, pollutions, etc.) ou sociale (encombrements, promiscuité, etc.) qui nuisent à la qualité de la vie" (Trésor de la langue française) ; définition que les académiciens reprennent dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "caractère de ce qui est nuisible ; dommage, préjudice" et "le plus souvent au pluriel, phénomène qui porte atteinte aux conditions de vie, altère la santé, dégrade l’environnement" (nuisances sonores ; nuisances liées à la pollution de l’air ou de l’eau).

 

18 février 2008

Friction

 

 

Attesté en 1538 dans un ouvrage de Jean Canappe, médecin de la Renaissance, le nom friction a eu pour seul sens, pendant quatre siècles, "frottement fait sur une partie du corps pour activer la circulation, guérir une douleur". Ambroise Paré, le grand chirurgien du XVIe siècle, décrit ainsi le traitement : "friction est dure, quand l’on frotte tout le corps ou une partie seule, fort et âprement, soit avec la main, ou toile neuve, éponges". Le mot est emprunté du latin frictio, lui aussi terme de médecine. Ce n’est que dans la langue du XXe siècle qu’il a pris, comme de nombreux autres termes de science, un sens social.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est le "frottement modéré qu’on fait en quelque partie du corps" (exemples : "les frictions soulagent ; elles frictions dissipent l’humeur et ouvrent les pores" de la peau). Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), il est précisé que friction est un "terme de chirurgie" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, "terme de médecine") et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute : "friction n’est pas du discours ordinaire, et il serait ridicule de s’en servir hors des occasions de maladies et de remèdes ; on doit dire ailleurs frottement". La définition de la sixième édition est un peu plus ample que les précédentes : elle décrit la friction autant qu’elle définit le mot : "frottement que l’on fait sur quelque partie du corps, à sec ou autrement, avec les mains, avec une brosse, avec de la flanelle, etc.". Quant aux académiciens (huitième édition, 1932-35), ils précisent le but de la friction : c’est "pour activer la circulation, calmer une douleur, etc."

Littré est le premier à relever que friction est aussi un "terme de physique" : "synonyme peu usité de frottement", sens les académiciens s’évertuent à définir et illustrer, mais seulement dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "en mécanique, résistance qu’une pièce oppose au mouvement d’une autre pièce, avec laquelle elle est en contact ; frottement qui permet à une pièce en mouvement d’en entraîner une autre" (exemples : "les pertes d’énergie dues aux frictions internes d’un moteur ; embrayage à friction ; amortisseur à friction", auxquels les académiciens auraient pu ajouter les moteurs à friction des jouets des années 1930-1960).

C’est Proust qui, le premier, en 1922, a bravé le ridicule dont Féraud menaçait celui qui aurait utilisé friction "hors des occasions de maladies et de remèdes", et qui a transporté par métaphore ce terme de médecine, physique et mécanique dans le domaine social ou dans celui des rapports humains : "les différents motifs de friction existants", écrit-il dans La Fugitive. De fait, comme l’extension au social de mots scientifiques est récurrente dans la langue moderne, ce qui était une invention d’écrivain se lexicalise très vite ; les dictionnaires l’enregistrent comme un sens figuré, surtout au pluriel : "désaccords, heurts, conflits entre personnes", comme dans cet extrait des Mémoires de guerre : "je le nommai chef d’état-major général de la Défense nationale, poste essentiel dans la période d’opérations très actives, de réorganisation profonde et de frictions inévitables avec les alliés qu’ouvrait la libération" (de Gaulle, 1956), sens que les académiciens glosent ainsi (neuvième édition, en cours de publication) : "figuré, désaccord, affrontement passager entre des personnes" (exemples : "c’est un sujet de friction entre nous ; il y a déjà eu des frictions entre eux").

 

 

29 janvier 2008

Antiquaire

 

 

En latin, un antiquarius est un "copiste". Le nom désigne aussi chez Tacite un "partisan de l’antiquité". Antiquaire, qui en est emprunté, est attesté une seule fois au XIIe siècle dans le sens latin de "copiste, glossateur" ; à partir de la fin du XVIe siècle, il est d’un usage assez courant pour désigner celui qui "s’applique à l’étude des œuvres de l’Antiquité", comme dans cet exemple : "c’est l’opinion des meilleurs antiquaires que le Querolus de Plaute et plusieurs autres comédies sont péries par l’injure du temps".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition), il est relevé avec un autre sens. C’est un "savant dans la connaissance des antiques (ou des vestiges) et qui en est curieux" (1694 : "il est devenu antiquaire, c’est un grand antiquaire") ; "celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."  (1762, 1798, 1832-35 : "tous les antiquaires conviennent que cette médaille est fausse"). Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens notent un changement important de désignation : "on substitue ordinairement aujourd’hui le nom d’archéologue à celui d’antiquaire". Le nom archéologue présente deux avantages sur antiquaire : formé de deux éléments grecs, il fait plus savant qu’antiquaire, qui n’est que latin, et il est récent, étant attesté pour la première fois en 1812.

En quelques siècles, le nom a désigné des personnes ayant des activités différentes, comme le constatent les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65). Ils complètent la définition ("personne qui s’occupe de la recherche et de l’étude des monuments de l’antiquité, comme les anciennes médailles, les livres, les statues, les sculptures, les inscriptions, en un mot ce qui peut lui donner des lumières à ce sujet") par cette remarque : "autrefois il y avait différentes autres espèces d’antiquaires : les libraires ou les copistes, c’est-à-dire eux qui transcrivaient en caractères beaux et lisibles ce qui avait auparavant été seulement écrit en notes, s’appelaient antiquaires. Ils furent aussi dénommés calligraphes". Même les guides étaient nommés antiquaires : "dans les principales villes de la Grèce et de l’Italie, il y avait d’autres personnes distinguées que l’on appelait antiquaires, et dont la fonction était de montrer les antiquités de la ville aux étrangers, de leur expliquer les inscriptions anciennes, et de les assister de tout leur pouvoir dans ce genre d’érudition".

Quant à Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), il réserve le nom antiquaire aux "savants curieux en médailles, bustes, statues, inscriptions, manuscrits, antiques" et il critique l’usage que Ménage, ce savant du XVIIe siècle, fait du nom antiquaire, y donnant le sens que le mot avait au XVIe siècle : "celui qui s’applique à l’étude des œuvres de l’antiquité". Ainsi, "Ménage applique ce mot à gens attachés aux anciennes méthodes dans les belles-lettres", comme dans cet exemple : "le cardinal du Perron, Bertaut, Desportes et Malherbe ont été les premiers qui ont ordinairement observé de ne point mettre en vers des mots, finissant par une voyelle masculine, devant des mots qui commencent par une voyelle (ce qu’on appelle des hiatus), ce qui fait une des grandes beautés de notre poésie. Je sais que cette règle n’est pas approuvée par quelques antiquaires". La sentence de Féraud est tranchée : "le mot est impropre" et il ajoute : "certainement les vrais antiquaires de ce temps-là se mettaient fort peu en peine des innovations bonnes ou mauvaises qu’on faisait en poésie" (et pour cause : ils n’étudiaient que les monuments, les statues ou les médailles). Féraud épingle un autre emploi d’antiquaire, qu’il a lu dans une histoire de l’Angleterre au sens de "savants appliqués aux recherches des lois, usages et coutumes antiques" et qui transpose selon lui le mot anglais antiquary, comme dans cet exemple : "quelques antiquaires ont pensé que ces compensations (en argent) n’avoient lieu que pour le meurtre volontaire". La conclusion de Féraud est nette : "c’est évidemment un anglicisme, une traduction trop littérale du mot anglais antiquary, employé par M. Hume".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réussit à unir le sens de "philologue" et celui "d’archéologue" ou la définition d’antiquaire en usage au XVIe siècle (et l’emploi qu’en fait Ménage) et la définition classique ("celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."). L'antiquaire étudie aussi les textes anciens : c’est "celui qui s’applique à l’étude de l’antiquité, en expliquant les anciennes médailles, les inscriptions, l’usage et la forme des vases et des instruments antiques, en restituant les vieux manuscrits, et cherchant d’autres lumières qui puissent jeter du jour sur l’histoire et les usages des anciens temps". L’antiquaire est donc philologue, épigraphiste et archéologue. Dans la langue du Moyen Age, en paléographie, c’était aussi "un copiste qui écrivait en lettres capitales antiques".

 

C’est à la fin du XIXe siècle, en 1890, qu’antiquaire est attesté dans le sens moderne de "marchand d’objets anciens", sous l’influence de l’allemand Antiquar, "marchand d’antiquités, bouquiniste". C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "celui, celle qui recherche pour les vendre des objets anciens". L’exemple qui l’illustre est éloquent : "le nombre des magasins d’antiquaires croît chaque jour". C’est donc au début du XXe siècle que les bourgeois français se sont pris de passion pour les objets anciens – sans doute pour donner à leur lignée une ancienneté dont elle était dépourvue. Les académiciens ajoutent : "antiquaire désignait autrefois celui qui s’adonnait à l’étude des objets antiques : on dit ordinairement aujourd’hui archéologue".

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme vieilli le sens qu’a eu antiquaire pendant au moins trois siècles : "savant qui se livre à l’étude des monuments, des objets d’art ainsi que des inscriptions et des manuscrits antiques" (à la fois archéologue, épigraphiste et philologue), tandis que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) le jugent très vieilli au sens de "personne qui étudie les objets, les œuvres d’art et les civilisations antiques" ("la Société des antiquaires de France"), précisant : "on dit aujourd’hui archéologue".

En un siècle et demi, les humanités ont évolué. Elles étaient affaire de curiosité, de culture, d'honnêteté; elles deviennent de la science ou elles croient être des sciences. De fait, les noms qui désignent les savants se font grecs, comme les entomologistes, les physiciens, les chmistes, les  mathématiciens, etc. Ils ne sont plus antiquaires, mais archéologues, épigraphistes, philologues.

 

28 janvier 2008

Désinvolte

 

 

L’adjectif italien disinvolto (attesté en 1618), dont est emprunté désinvolte, est, si l’on en croit les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), emprunté de l’espagnol desenvuelto (attesté en 1495) qui est la forme de participe passé du verbe desenvolver "développer" et, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), un adjectif formé par dérivation (à l’adjectif involto, "enveloppé" ou "embarrassé", serait ajouté le préfixe négatif dis), qui signifie "qui n’est pas enveloppé, qui est dégagé". La bonne étymologie est la première ; en revanche, la seconde en dit plus long sur le sens "favorable" de désinvolte.

C’est en 1677 chez Mme de Sévigné ("les Espagnols appellent cela desembuelto ; ce mot me plaît") et en 1740 chez Saint-Simon (in Mémoires), au sens de "d’allure libre et dégagée", que ce mot est attesté en français ; il est enregistré deux siècles plus tard dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré et dans le même sens positif que celui qu’y donnent Mme de Sévigné et Saint-Simon : "qui est à l’aise, sans embarras ni gêne, dégagé, alerte". Le sens est illustré d’extraits de Saint-Simon ("en la place de Rosen, le roi mit Artagnan, homme désinvolte, et qui n’entendait pas moins bien les souterrains de la cour") et de Voltaire ("après toutes les scènes de carnage dont il venait d’être témoin, Birton était aussi gai et aussi désinvolte que s’il était revenu de la comédie" ; "ne suis-je pas un grand politique ? et cette politique n’est-elle pas très désinvolte ?"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), c’est le même seul sens positif qui est exposé : "qui est dégagé dans ses mouvements et aussi dans sa manière d’être"  (exemple : "il est désinvolte malgré son âge").

Le sens défavorable est moderne et s’il n’élimine pas le sens premier et positif ("qui est étonnamment dégagé dans ses mouvements", Trésor de la langue française : "Yann, vigilant et alerte, (...) l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis", Loti, Pêcheurs d’Islande, 1886), il tend à l’effacer peu à peu. Les auteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi ce sens moderne : "en parlant d’une personne, de ses attitudes, de ses manières, etc., péjoratif, qui montre une liberté excessive, voire inconvenante". Les deux sens sont enfin exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "qui est dégagé, souple dans ses mouvements, son allure" et "qui manifeste une liberté excessive ; impertinent, sans-gêne".

L’extrait cité dans le Trésor de la langue française (Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 : "exubérant, désinvolte, insolent, au collège il lui arrivait souvent de chahuter") et le contexte scolaire dans lequel désinvolte est employé (Mme de Beauvoir était professeur) laissent penser que cet adjectif a pris un sens négatif à l’école. Les écoliers et collégiens étant censés ne jamais bouger et garder la tête basse ou l’échine courbe, les "enseignants" en ont abusé pour fustiger les élèves qui leur paraissent trop libres, non seulement dans leur allure ou façon de se tenir, mais dans leur travail – crime suprême aux yeux de la caste pédagogique.

 

 

 

27 janvier 2008

Drogman

 

 

 

 

Ce mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1762 (quatrième édition) et dans d’autres dictionnaires (Féraud, Littré, Trésor de la langue française, etc.). La forme la plus courante est drogman ; mais le mot apparaît sous d’autres formes : dragoman ou même drogoman. Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme drogeman, puis droguement, au sens "d’interprète". Ainsi chez Villehardouin : "l’empereur entra en une chambre, et n’i mena fors (sauf) l’impératrice, sa femme, et son drughemant et son chancelier, et les quatre messagers", et Joinville : "il y avait des gens là qui savaient le sarrazinois et le français, que l’on appelle drugemens qui enromançaient (mettaient en langue romane) le sarrazinois au comte Perron". Le mot existe en ancien provençal (drogoman) et en italien (dragomanno). Il est emprunté du grec de Byzance, lui-même emprunté de l’arabe d’Égypte. Il a la même origine que truchement.

Il est relevé dans ce sens dans le Dictionnaire de l’Académie française : "c’est le nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements dans les échelles du Levant" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition), dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788, Féraud : "nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements, dans les échelles du Levant et qui parait souvent dans les relations de ce pays"), chez Littré (1863-77 : "interprète dans les échelles du Levant" ; Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, "je me rendis chez le drogman de Son Excellence"), dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "dans l’Empire ottoman, interprète en fonction dans les ambassades et consulats européens"). D’un dictionnaire à l’autre, la définition s’affine. Féraud (1788) critique les auteurs du Dictionnaire de Trévoux qui relèvent "dragoman, qui est aujourd’hui un barbarisme" (pour ce lexicographe, est barbare ce qui est du passé). Les académiciens, en 1798, notent que "quelques-uns écrivent drogueman" ; en 1832-35, ils ajoutent ces exemples : "les drogmans d’un ambassadeur ; premier drogman ; les drogmans de la Porte", qui circonscrivent l’emploi de ce mot dans les relations internationales, en particulier avec l’empire ottoman, comme l’affirment, un siècle et demi plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française. Littré (1863-77) rappelle que "Voltaire a dit drogoman (c’est la forme provençale ou italienne) : c’est quelquefois un drogoman, c’est-à-dire un interprète du divan qui obtient cette place". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’allusion à la Porte disparaît ("les drogmans d’un ambassadeur, premier drogman"), l’empire ottoman ayant été démantelé quelques années auparavant (en 1920). Peu à peu le mot sort de l’usage. Vieilli ou histoire, précisent les auteurs du Trésor de la langue française. "Anciennement, dans l’Empire ottoman et les pays du Levant, employé chargé de diverses tâches, et, principalement, de la fonction d’interprète; voir aussi truchement", écrivent les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire.

 

 

 

26 janvier 2008

Truchement

 

Truchement ou trucheman

 

 

 

Emprunté du nom arabe tarjoman, qui signifie "interprète, traducteur", le nom truchement a eu longtemps une orthographe flottante : il est écrit trucheman dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694 ; truchement en 1718 et 1740, trucheman ou truchement en 1762, 1798, 1835, 1878 et chez Littré, la syllabe finale man, conforme à l’étymologie, étant devenue ment par confusion avec le suffixe – ment.

Au XIIe siècle, il est attesté au sens "d’interprète" dans La Prise d’Orange : "drugement sommes d’Afrique et d’outre mer" (cf. Montaigne : "je parlai à l’un des Indiens d’Amérique fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal.... que je n’en pus tirer guère de plaisir"). Au XVe siècle, Charles d’Orléans l’emploie au sens de "personne qui parle à la place d’une autre, porte-parole, représentant" : "Et qui n’a pas langage en lui / Pour parler selon son désir / Un truchement lui faut quérir". Au milieu du XVIe siècle, il s’enrichit d’une nouveau sens : "ce qui exprime, fait comprendre, connaître" : "il n’est point de meilleur truchement des lois que la coutume" et "la parole [...], c’est le truchement de notre âme" (1580, Montaigne).

 

Nicot, dans son Trésor de la langue française (1606), y consacre un article relativement long, dans lequel il définit moins le sens du mot qu’il ne décrit la fonction : "c’est un qui interprète les langages inconnus respectivement de deux ou plusieurs personnes de diverse langue conférant ensemble". Il ajoute : "selon ce, on dit qu’un prince et un ambassadeur ont parlé par trucheman, c’est-à-dire, par interposition d’un qui exposait tant leur langage inconnu à celui à qui ils parlaient que le parler à eux inconnu de celui qui leur faisait réponse". Comme le mot n’est pas latin, Nicot s’attarde sur son origine : "il vient du mot chaldéen targeman, qui signifie "expositeur", lequel vient de targum, mot chaldéen aussi, qui signifie exposition d’une langue en autre" (autrement dit : traduction). "Et à présent encore, argue-t-il, au pays de Syrie et adjacents, le mot drogoman (autre forme de trucheman) est en usage, qui est fait dudit Chaldée". Il faut comprendre par langue chaldéenne ce que l’on nomme l’araméen. Nicot refuse aux arabes la paternité de ce mot : "les arabes, écrit-il, l’usurpent de même, ce qui a fait dire à Antoine Nebrisse que c’est un mot arabique".

 

Les académiciens relèvent, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les deux sens les plus anciens de truchement, "interprète" et "porte-parole" : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent des langues différentes, ce qu’ils se disent l’un à l’autre" (exemple : "c’est le trucheman des ambassadeurs français qui vont en ce pays-là ; s’expliquer par un trucheman ; il n’a pas besoin de trucheman, il sait la langue du pays" et "il se dit figurément d’une personne qui parle en la place d’un autre, qui explique les intentions d’un autre" (exemples : "cet homme-là bégaie si fort qu’il aurait besoin de trucheman ; il parle d’une manière assez intelligible, il ne lui faut point de trucheman", 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les trois sens apparus du XIIe au XVIe siècle : "celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "une personne qui parle à la place d’une autre, qui exprime les intentions d’une autre" ; "ce qui fait comprendre", comme chez La Fontaine ("ses regards, truchements de l’ardeur qui la touche") ou chez Molière ("ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, s’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix"), comme les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre" ; "il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles" (exemple : "les yeux sont les truchements du cœur").

La locution "par le truchement de", attestée à compter de 1896, est relevée dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par le truchement de quelqu'un, de quelque chose ; par l’intermédiaire, l’entremise de quelqu’un ; au moyen de quelque chose". La définition est suivie de la remarque : "d’après Hanse (1987), si le sens premier de "interprète", de "personne qui sert d’intermédiaire" a vieilli et que le mot s’emploie surtout dans par le truchement de, "par l’intermédiaire de", il faut cependant éviter de dire : par le truchement d’un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier".

 

 

08 janvier 2008

Sidération

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

 

Emprunté du latin sideratio (défini ainsi par M. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934 : "position des astres pour interpréter la destinée" ; "action funeste des astres et surtout du soleil, insolation"), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans les sens médical ("nécrose, gangrène") et astrologique (1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ces deux sens : "terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne" et "terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres , sans les illustrer d'un seul exemple.

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : "astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé" ; "médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc.". Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : "fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines".

 

Les emplois modernes de sidération, au sens de "grande surprise", "stupéfaction", qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent : il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français (Lexikon) de Sachs et Villate au sens de "frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine" ; en 1895, Paul Valéry l’emploie dans une lettre au sens "d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un", comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier "mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre" (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : "surprendre profondément quelqu’un" (synonymes : abasourdir, stupéfier).

 

Il en va de même du participe présent et adjectif sidérant. Il a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de "qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur" (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : "c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles" (Journal, 1889).

L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de "frappé d’un anéantissement subit des forces vitales" (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de "frappé brusquement d’une profonde stupeur". Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : "comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse" (Raboliot, 1925) et de La Varende : "elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait" (1941).

 

De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus (génitif : sideris), au sens "d’étoile, astres, ciel", le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point". D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : "retour à la même étoile") ; jour sidéral (1832 : "le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne"). Il ne semble pas, à lire ces définitions opaques, que les notions astronomiques auxquelles il est fait référence aient été parfaitement comprises par les académiciens. Littré, en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française, définit assez clairement cet adjectif : "terme d’astronomie, qui a rapport aux astres" ("influence sidérale" ; "splendeurs sidérales", écrit Hugo ; "astronomie sidérale, étude des étoiles"). Pour ce qui est des emplois techniques, sidéral épithète de révolution, jour, heure, pendule, année, Littré, pour les faire comprendre, en illustre quelques-uns d’un extrait qui les explicite (ainsi de Delaunay, Cours d’astronomie : "le jour sidéral est un peu plus petit que le jour ordinaire ; il en diffère d’environ quatre minutes"), ou bien il se fait encyclopédiste : "année sidérale, temps compris entre deux coïncidences successives du centre du soleil avec une même étoile ; elle est de 365 jours 6 heures 9 minutes 12 secondes, un peu plus longue que l’année tropique ou solaire, et un peu plus courte que l’année anomalistique. L’année sidérale commence quand le soleil paraît être au point équinoxial du printemps, et se termine au retour apparent de l’astre au même point. L’année sidérale excède l’année tropique moyenne de 20 minutes et 20 secondes par suite de la précession des équinoxes".

 

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français ne lisaient pas chaque jour leur horoscope et ils n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les Français modernes qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité.

 

 

17 décembre 2007

Discrétion

 

 

 

Emprunté du bas latin discretio ("division, séparation" et "action de discerner, raison, prudence"), le nom discrétion est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "discernement, sagesse" (XIIIe siècle : "ceux qui sont fous de nature, si fous qu’ils n’ont en eux nulle discrétion, par quoi il se puissent ni sachent maintenir, ne doivent pas tenir terre"). Les emplois les plus anciens sont "à la discrétion de quelqu’un" (milieu du XVe siècle : au sens de "à la libre appréciation de quelqu’un") ; "vivre à discrétion" (1536, "vivre sans payer", Rabelais, "l’empereur leur a annoncé qu’il n’entend point que ses gens vivent à discrétion, c’est-à-dire sans payer ; mais à discrétion du pape, qui est ce qui grève le plus le pape") ; "à discrétion" ("à volonté").

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens-là sont exposés : "judicieuse retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1694, 1762, 1798) ; "réserve, retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1832-35, 1932-35) ; "réserve, retenue dans les rapports avec autrui" (neuvième édition, en cours de publication). La discrétion est une vertu sociale positive, qui est louée dans les définitions et dans les exemples cités, de la première édition (1694 : "agir, parler avec discrétion, il a beaucoup de discrétion, il n’a point de discrétion") à la neuvième édition (en cours de publication : "agir avec discrétion, user d'une permission avec discrétion, se retirer, se détourner par discrétion, avoir beaucoup de discrétion, un homme d’une rare discrétion, un zèle sans discrétion et, par extension, s’habiller, se maquiller avec discrétion").

Le sens de "discernement, sagesse" est exposé dans la première édition (1694 : "on dit d’un homme qui est dans l’âge où l’on commence ordinairement à discerner le bien d’avec le mal qu’il est en âge de discrétion"), mais il n’apparaît plus dans les éditions suivantes, sauf dans la neuvième édition (en cours), où il est mentionné comme vieilli ou littéraire : "faculté de discerner, de décider", ne survivant que dans la locution à la discrétion de ("laisser, remettre une affaire à la discrétion de quelqu’un, s’en remettre à la discrétion d’un homme avisé"). En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la langue française (1863-77) citent ce sens en premier ; Littré ("qualité par laquelle on discerne, on juge ; l’âge de discrétion, l’âge de raison", qu’il illustre de cet exemple de Voltaire, "un innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion") ; le Trésor de la Langue française ("la discrétion implique la faculté de discerner, le pouvoir de décider ; vieux : discernement, pouvoir de décider").

 

Jamais les auteurs de ces dictionnaires ne remarquent que ce nom a deux sens qui peuvent être jugés contraires ou incompatibles ou mutuellement exclusifs et qui sont situés à l’opposé l’un de l’autre sur une palette sémantique. Ce sont "discernement, sagesse, circonspection, retenue" d’une part et, d’autre part, le sens de "vivre à discrétion", comme dans l’exemples cité par les académiciens : "on dit que les soldats vivent à discrétion, quand ils vivent comme il leur plaît chez leurs hôtes et sans autre règle que leur volonté" (1694, 1762, 1798) et "vivre à discrétion quelque part se dit des soldats qui ont été envoyés dans un village, dans une ville, pour se faire traiter à leur gré par les habitants" (1932-35) ou "à discrétion, locution adverbiale : autant que l’on veut, avec toute l’abondance désirable" (1932-35 : "pour le pain, vous en aurez à discrétion, on leur donna du vin à discrétion, vivre à discrétion quelque part"). Le sens de cette locution est exposé sans détours dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "vivre à discrétion, vivre sur l’habitant en le rançonnant selon son gré" et illustré par cette phrase de Mérimée : "en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait" (Chronique du règne de Charles IX, 1829). Un même nom peut donc signifier une chose et son contraire ou son quasi contraire, signifier "retenue" et "absence de retenue". Cela arrive parfois en français. Il est vrai que le second sens n’apparaît que dans le groupe prépositionnel à discrétion ("vivre à discrétion, se servir à discrétion"). On a vu un phénomène semblable à propos de ressentiment, qui a signifié à la fois "gratitude" et "rancœur". Littré distingue le sens de discrétion de celui de réserve : "dans discrétion, il y a, étymologiquement, discerner ; la discrétion est donc une réserve qui discerne, qui est éclairée ; au lieu que réserve n’implique que le sentiment qui fait qu’on ne s’avance pas et qu’on a de la retenue ; l’idée de discernement n’y est pas incluse".

Ce qui caractérise discrétion dans la langue moderne, c’est l’élargissement de ses emplois à tout ce qui est social et l’affaiblissement du sens très positif et élogieux, mélange de discernement, de politesse et de réserve (judicieuse retenue, circonspection dans les actes et les paroles) qu’il avait dans la langue classique. C’est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), en parlant de personnes ou de leur comportement, la "qualité d’une personne qui apprécie justement les actes ou les paroles qui peuvent choquer, gêner ou peiner". La définition est ambiguë : il ne semble pas qu’elle ait été relue. Que signifie "apprécier justement" ? Est-ce donner du prix à ce qui peut gêner ou avoir conscience de ce qui peut gêner et être en mesure ainsi de ne pas choquer, gêner ou peiner autrui. Certes, les synonymes "délicatesse, réserve, tact" lèvent l'ambiguïté et éliminent la première interprétation. "Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables", écrit Mme de Staël (1807), égrenant les perles du chapelet des lieux communs. Le nom se dit aussi de choses ; auquel cas, il suppose un "jugement de valeur esthétique, moral, etc., en fonction des conditions sociales ou des convenances". C’est le "caractère de ce qui n’attire pas l’attention, ne se fait pas remarquer, est de bon ton" ("s’habiller avec discrétion"), comme aussi une couleur, un décor. Il est des vertus qui sont conservées dans la discrétion : ainsi la "qualité consistant à garder les secrets" ("discrétion professionnelle"), qui déplaît vertement aux professionnels des media, dont la transparence est le seul absolu et qui sont près d’éventer tous les secrets, même ceux de l’Etat.

A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, semblent tenir la discrétion pour une vertu sociale, qu’ils célèbrent discrètement, cela va de soi : "réserve, retenue dans les rapports avec autrui, un homme d’une rare discrétion, un homme d’une discrétion éprouvée". Dans Etc. aussi (Renaud Camus, P.O.L., 1998), la discrétion fait l’objet d’un éloge raisonné et intempestif, en ces temps de modernité indiscrète et exhibitionniste : "La discrétion serait la vertu centrale. Mais il ne s’agit pas du tout de la discrétion qui a partie liée avec la méfiance et le secret, "valeurs" éminemment méprisées, elles, au contraire. Il s’agit de la discrétion dans le comportement et l’attitude, dans l’usage, la pratique et l’imposition de soi-même".

 

09 décembre 2007

Confrontation

 

 

 

 

 

Emprunté au latin médiéval confrontatio, le nom confrontation est attesté en 1341 au sens de "partie limitrophe de deux propriétés", en 1585 dans l’expression confrontation de témoins. Furetière l’enregistre dans son Dictionnaire universel (1690) : "action par laquelle on confronte soit des choses, soit des personnes". Les personnes confrontées sont les témoins ; les choses, les écritures : "dans les inscriptions en faux, on fait la confrontation des écritures". Les académiciens y donnent le sens "d’action de confronter des témoins à l’accusé" (première édition, 1694) et "d’action de confronter des personnes les unes aux autres" (quatrième édition, 1762), ce à quoi ils ajoutent "il ne se dit qu’en matière criminelle, en parlant ou des témoins que l’on confronte à un accusé, ou des accusés que l’on confronte ensemble". L’exemple qui illustre ces deux définitions est identique d’une édition à l’autre : c’est "recollement et confrontation de témoins". Ce premier sens est distingué d’un second : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait de deux écritures en les comparant l’une avec l’autre" (1694). La définition est plus précise dans l’édition de 1762 : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait, ou de deux écritures en les comparant ensemble, ou de différents passages que l’on confère l’un avec l’autre".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend ces définitions : "confrontation est l’action de confronter, de mettre en présence, les unes des autres, deux ou plusieurs personnes, pour voir si elle conviendront de quelque fait dont il s’agit. On le dit surtout des témoins et des accusés". Il ajoute : "en parlant des choses, comme des écritures, des passages, etc. c’est les comparer ensemble". Les articles consacrés à confrontation dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) sont identiques à ceux de 1762.

 

 

C’est dans la langue française moderne que le nom confrontation s’étend hors du droit, à d’autres réalités que criminelles ou procédurales : personnes mises en présence l’une de l’autre ou devant affronter une difficulté, affrontements ou conflits. Les modernes aiment les mots de la guerre, même s’ils sont pacifistes, surtout s’ils se déclarent pacifistes : ils mettent combat, lutte, offensive, guerre à toutes les sauces et ils ont fini par donner à confrontation le sens de conflit, comme dans cet extrait de Valéry : "le grandissement de David est énorme. C’est la confrontation extraordinaire du pouvoir établi et du pouvoir personnel qui s’établit". Les mots étant des armes, la guerre verbale éclate partout. Confrontation s’étend aux débats au cours desquels chacun défend son point de vue, comme si cette opinion sans intérêt était un fortin ou une forteresse ou la ligne Maginot, comme dans ces exemples d’écrivains modernes : "les conversations avec Xavière dégénéraient aussitôt en confrontations haineuses" (Beauvoir, 1943) et "la mauvaise conscience aspire à l’aveu et au pardon, la conscience inquiète à la confrontation et au dialogue" (Mounier, 1946).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent l’extension aux conflits de confrontation. Ils aimeraient que ce nom fût limité au seul droit. Ils ajoutent, en écrivant l’injonction en gras, "ne doit pas être employé pour affrontement". Ils ont beau être académiciens et âgés, ils semblent n'avoir aucune expérience du monde. Le sens guerrier et agressif de confrontation n’est pas arbitraire ; il est l’air du temps.

 

04 décembre 2007

Filer un mauvais coton

 

 

 

 

 

L’expression est relevée et définie à compter de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), non pas sous la forme moderne filer un mauvais coton, mais jeter un mauvais coton, et avec un sens qui est différent du sens moderne : "on dit qu’une étoffe jette son coton, du coton, pour dire qu’elle jette une espèce de bourre, de duvet, qui ressemble à du coton" et, par analogie, on dit "proverbialement d’un homme dont la réputation ou les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton ; et ironiquement, il jette-là un beau coton". Selon les Académiciens (même explication en 1798, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire), l’expression figée jeter un vilain coton, qui se dit d’une personne dont les affaires ne sont pas florissantes, vient d’une métaphore ou de l’extension métaphorique d’un verbe s’appliquant à une étoffe qui se gâte et qui, en se gâtant, révèle qu’elle est de mauvaise qualité.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend cette explication : on dit qu’une "étoffe jette son coton ou du coton quand elle jette une espèce de bourre ou de duvet" et "en style proverbial, on dit d’un homme dont la réputation et les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton, et ironiquement, un beau coton".

 

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens affirment que jeter un vilain coton se dit aussi des personnes gravement malades et pour qui, semble-t-il, la médecine ne peut plus rien. Alors, l’adjectif mauvais remplace vilain : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton. Figuré et familier, cet homme jette un vilain coton, il perd son crédit, sa réputation. On dit ironiquement, dans le même sens, il jette là un beau coton. On dit aussi d’un homme atteint d’une maladie qui le fait dépérir : il jette un mauvais coton".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève l’expression aussi avec, pour la première fois, le verbe filer, toujours à la suite de l’étoffe qui jette un vilain coton : "cet homme jette un vilain coton, il file un mauvais coton ; sa santé, son crédit, sa réputation est fortement compromise". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le verbe de l’expression n’est plus jeter, mais filer, verbe désignant une activité textile et qui semble mieux approprié dans ce contexte que jeter : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton ; figuré et familier, filer un mauvais coton se dit de quelqu’un dont la santé décline au point de donner les plus graves inquiétudes, et aussi de quelqu’un qui est sur une pente dangereuse où il risque de perdre sa fortune son crédit, sa réputation, sa probité . Mais cette substitution de filer à jeter atteste surtout que l’origine métaphorique de l’expression est perdue et que, peu à peu, en s’éloignant de son sens propre, elle est en train de se figer.

La preuve est fournie par le Trésor de la Langue française, dans lequel le rapport entre l’étoffe qui jette son coton et l’expression figurée jeter ou filer un vilain coton, rapport qui explique le sens figuré, s’est dissipé. L’expression filer un mauvais coton est classée dans le sens II B : "fil de couture obtenu à partir du coton". Ainsi, "la locution figuré et familière filer un mauvais coton signifie avoir ou donner des inquiétudes". Pour en interpréter le sens ignoré ou oublié, les auteurs du Trésor de la Langue française ont rapporté filer un mauvais coton à fil de coton : ainsi classée, la locution est incompréhensible ; même le sens ("avoir des inquiétudes") est très cavalièrement exposé, puisque filer un mauvais coton ne signifie pas "s’inquiéter", quoi qu’en disent ces savants en lexicographie. Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de classer dans une partie à part les expressions contenant coton : "4. Expressions figurés et familières : élever un enfant dans du coton, l’élever trop mollement, en le protégeant trop des difficultés ; avoir du coton dans les oreilles, être sourd ou s’obstiner à ne pas entendre ; avoir les jambes en coton, avoir de la peine à marcher, à rester debout, se sentir très faible ; naviguer dans le coton, dans un brouillard épais ; filer un mauvais coton, se trouver dans un état de santé inquiétant ou, par analogie, dans une situation difficile , sans chercher à en rendre compte".

 

11 novembre 2007

Perspective

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage dans les universités du Moyen Age, le nom perspectiva était un terme de géométrie et d’optique. A la fin du XIIIe siècle, perspective est attesté dans un ouvrage sur les Météores d’Aristote : "car nous savons par perspective la cause pour quoi telles clartés sont apparentes". En italien, le nom prospettiva, de même origine, était en usage chez les peintres. C’est sous son influence que perspective est employé en 1547 au sens "d’art de représenter les objets selon les différences que l’éloignement et la position y apportent". Ce terme de peinture connaît un succès si vif qu’il désigne un "tableau, un tissu, un portique... en trompe-l’œil" et une perspective peinte (1551), puis un ensemble de choses qui se présente au regard sous un aspect esthétique agréable (1584) et en 1787 une "voie considérée dans la dimension de sa profondeur" (les perspectives de Saint Petersburg, la perspective Nevski).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), les trois principales acceptions de perspective sont exposées : "partie l’optique qui enseigne à représenter les objets selon la différence que l’éloignement y apporte, soit pour la figure, soit pour la couleur" ("ce peintre entend bien les règles de la perspective ; la perspective n’est pas bien observée dans ce tableau") ; "on appelle particulièrement perspective un tableau, une peinture qui représente des jardins, des bâtiments ou autres choses semblables en éloignement pour tromper la vue, et qu’on met ordinairement au bout de l’allée d’un jardin ou d’une galerie" ; "perspective se dit aussi de l’aspect de divers objets à la campagne vus de loin" ("voilà un coteau qui fait une belle perspective, cette maison-là a Paris en perspective"). D’une édition à l’autre, ces trois sens, qui sont relatifs à la représentation d’un espace sur une surface à deux dimensions, à la peinture ou à l’esthétique, sont exposés : de la quatrième (1762) à la huitième édition (1932-35). D’Alembert et Diderot consacrent dans L’Encyclopédie (1751-65) un long article à perspective, où ils énumèrent les champs du savoir dans lesquels la perspective est un objet d’étude : ordre encyclopédique, entendement, raison, philosophie ou science, science de la nature, mathématiques, mathématiques mixtes, optique, perspective. "C’est l’art de représenter sur une surface plane les objets visibles tels qu’ils paraissent à une distance ou à une hauteur donnée à travers un plan transparent, placé perpendiculairement à l’horizon, entre l’œil et l’objet. La perspective est ou spéculative ou pratique".

 

A Madame de Sévigné, serait due l’extension de ce terme à des réalités qui ne relèvent ni de l’art, ni de la science optique, ni de l’esthétique : en 1676, "manière dont on projette dans l’avenir le développement d’une situation actuelle" ; en 1688 "attente d’un proche événement" ; en 1689 "avenir prévisible" ("une perspective agréable"). Les académiciens notent cette extension sémantique à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire : "perspective s’emploie aussi figurément, en parlant des divers bonheurs ou malheurs de la vie, regardés comme étant presque certains, quoique encore éloignés" ("il est jeune, et il y a des biens immenses qui le regardent ; c’est une belle perspective pour lui") et "dans une acception figurée, on dit aussi en perspective pour dire en éloignement" ("il a de grands biens, mais ce n’est encore qu’en perspective"). Les auteurs de dictionnaires leur emboîtent le pas ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "4°, figurément, il a une belle ou une vilaine perspective, il a de grands avantages à espérer ou de grands malheurs à craindre" ; les académiciens, qui, dans la sixième édition (1832-35), complètent les emplois exposés ci-dessus par "en perspective signifie aussi dans l’avenir" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, il se dit d’un événement éloigné mais probable" (le sens est illustré de citations de Mme de Sévigné : "je m’en irai avec cette douce espérance de vous revoir l’hiver, c’est une perspective agréable" ; "vous me donnez des perspectives charmantes pour m’ôter l’horreur des séparations" ; "ma chère enfant, je ne vous dis pas que vous êtes mon but, ma perspective ; vous le savez bien").

 

Chez Madame de Sévigné, l’emploi de perspective est lié à des événements, heureux ou malheureux, de son existence ou aux relations avec sa fille qui vit très loin d’elle ; jamais à l’histoire ou au futur de l’humanité. C’est pendant la Révolution que ce sens idéologique ("manière propre à un individu, une idéologie, une discipline de concevoir ou d’interpréter le déroulement des événements") est attesté pour la première fois en français (Chateaubriand, Essai sur la Révolution, 1797) et en 1836, chez Quinet : "manière dont on se représente un événement ou une série d’événements dans leur déroulement".

Les académiciens ne relèvent pas ce sens, lequel est exposé en revanche dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "manière particulière d’envisager les choses ou d’en interpréter le déroulement ; aspect sous lequel les choses se présentent" (synonymes angle, optique, point de vue). La conception du monde (ou vision du monde) prime sur la réalité du monde. Les exemples sont : "aucune existence dans la perspective biblique n’est monadique" (1957) ; "c’est ce journal-là, ou un autre, peu importe, que je lirai là-bas. En tout cas, une édition de Paris. Ce sont des nouvelles arrangées de cette façon-là, dosées comme ça, qui m’arriveront. La perspective du monde qui sera, chaque matin, que je le veuille ou non, la mienne" (1932). C’est de fait, par métonymie, le "domaine qui s’ouvre à la pensée ou à l’activité" (sociale, politique, idéologique évidemment). Les syntagmes communs sont "perspective nouvelle, de développement, d’évolution, d’expansion, d’avancement, de promotion, d’avenir, etc.". Les sciences sociales et humaines abusent de perspective : la démographie a ses perspectives de population et démographiques ("approche par le calcul des probabilités d’évolution numérique d’une population"). 

La NLF ne se nourrit pas que de termes de théologie ou de termes de droit dévoyés. Elle s'abreuve aussi aux sciences et aux arts, ce que résume assez bien le nom perspective.

 

07 novembre 2007

Civilité ou civilisation ?

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que "civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire". Civilisation est donc un mot récent, que les académiciens ont hésité à enregistrer, ce qui laisse penser que la notion de civilisation, qui nous paraît si naturelle, n’allait pas de soi dans la France des siècles classiques. Enfin, le succès du mot est lié à l’intérêt croissant que les Français ont manifesté au XIXe siècle pour l’histoire. Presque tout a été dit sur civilisation par l’historien Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), puis par deux philologues, Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930) et Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), enfin par un linguiste, qui était aussi un admirable philosophe, Emile Benveniste ("Civilisation. Contribution à l’histoire du mot", Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966). Ce mot, "un des termes les plus importants de notre lexique moderne" (Benveniste), a été inventé en 1756 par Mirabeau dans L’Ami des hommes ou Traité de la population : "la Religion est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc.". Dans un manuscrit intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit ce terme ainsi : "si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu".

Les définitions actuelles sont différentes. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est "l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société". Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les académiciens, ce qui prime, ce sont les arts, connaissances, techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Selon Littré, la civilisation est "l’ensemble des opinions et des mœurs", mais dans la mesure où ces mœurs "résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences". Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les "valeurs" et le progrès matériel ou technique : "l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution". Cette conception moderne de la civilisation ramenée au développement des techniques, connaissance et sciences, est l’objet de nombreuses critiques. Ainsi chez Camus, dans L’homme révolté (1951) : "les illusions bourgeoises concernant la science et le progrès techniques, partagées par les socialistes autoritaires, ont donné naissance à la civilisation des dompteurs de machine qui peut, par la concurrence et la domination, se séparer en blocs ennemis mais qui, sur le plan économique, est soumise aux mêmes lois : accumulation du capital, production rationalisée et sans cesse accrue".

Dans son article sur le mot civilisation, Benveniste explique l’écart qui sépare la première attestation en 1568 du verbe civiliser et celle, en 1756, du nom civilisation qui en dérive, par la rareté, avant le XVIIIe siècle, des mots en – isation et surtout par les changements dans les conceptions de l’homme et de la société. Attardons-nous sur cette idée. Pour former civiliser, a été ajouté à l’adjectif civil, au sens de "sociable", "poli", "urbain", le suffixe verbal iser qui signifie "rendre" et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus revient à les changer en bien, à les amender, à les améliorer ou à les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Pour former civilisation, a été ajouté au verbe civiliser le suffixe nominal ation qui exprime une action ou qui suppose aussi un processus. Autrement dit, ce qu’expriment les suffixes iser et ation du nom civilisation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : "de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient, et même si certains, et d’abord Mirabeau, comptaient encore la religion comme le premier facteur de la civilisation". De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Pourtant, si l’on relit la définition de Mirabeau, il apparaît qu’il donne à civilisation le même sens qu’à civilité. En 1762, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme "l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde" ou "les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie". La différence entre l’un et l’autre termes est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique. En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : "It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time" (II, p. 310) ; "the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization" (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut non seulement être préservée, mais surtout s’étendre à d’autres pays ou à d’autres nations et être universalisée.

 

En deux siècles, entre Mirabeau (1756) et Camus (1951) et le Trésor de la Langue française (1971-94), s’est creusé, pour ce qui est de la notion de civilisation, un double abîme : chez Mirabeau, la notion est morale ; chez les modernes, elle est, pour l’essentiel, technique et, si les mœurs sont évoquées, c’est comme le résultat de progrès matériels ; chez Mirabeau, la notion est positive ; chez les modernes, elle est l’objet de suspicions et elle est même parfois négative. Il n’y a pas que la notion qui ait changé. Alors que les mœurs sont spécifiques à un pays, un peuple, une nation, et irréductibles de ce fait, les techniques, les connaissances, les sciences appartiennent à l’espèce humaine. La civilité varie suivant les climats ou les régions ou les peuples. Il existe une civilité française ou une civilisation française dans le sens moral que Mirabeau a donné à ce terme. La civilisation, en revanche, quand elle est technique ou matérielle, dépasse les frontières d’un pays ou le cadre d’une nation. Tant que la civilisation était affaire de mœurs, d’urbanité, de vertu, elle était ou elle pouvait être spécifique ou particulière et elle pouvait être, comme les mœurs, limitée à un pays ou à une nation : elle était propre à la France ou aux Français (ou aux Anglais, aux Russes, aux Egyptiens). Entendue ainsi, il existe donc une civilisation française. Mais à partir du moment où la civilisation se caractérise par le niveau de vie matériel ou le développement industriel, elle est indépendante de quelque particularité que ce soit, nationale, ethnique, religieuse. Commune à plusieurs peuples ou même à tous les peuples, elle n’a plus rien de propre à la France, au Canada, à l’Angleterre. Elle est occidentale ou impériale ou matérielle ou technique ou mondiale. Ainsi la civilisation des mœurs, dont traite Norbert Elias dans un ouvrage célèbre et qu’il attribue en propre à la France, n’est rien d’autre que la forme française de la civilité. S’il existe une civilisation pouvant être qualifiée de française, elle se trouve dans cette vieille civilité ou urbanité ou douceur de mœurs ou politesse qui est, hélas, en voie de lente disparition en France, mais qui a fait, avec l’art de la conversation, la courtoisie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la douceur de vivre, la grandeur de la civilité française, et à laquelle l’écrivain Renaud Camus (Du Sens, P.O.L. 2002) essaie de redonner un sens : "La civilisation (…) a été inventée pour canaliser la violence et pour rendre possible l’aventure individuelle de chacun, le travail par lequel l’individu devient tout ce qu’il peut être, sans nuire à ses voisins et sans être gêné par eux… Comme l'éducation (…), la civilisation implique un être-moins pour un être-plus. On donne un peu pour recevoir beaucoup. On sacrifie la réalisation d’une part de ses pulsions, celle qui impliquerait pour les autres un dérangement, une nuisance, la nocence, pour se voir offrir en échange toute liberté d’aller au bout de toutes les autres. Par l’entremise du contrat, de la forme, de la syntaxe, du détour, on renonce à une partie de soi pour avoir liberté d’être tout ce qu’on peut être".

 

 

 

 

29 octobre 2007

Dialogue d'Arouet le Jeune et de son éditeur

Les éditions Muychkine ont publié d'Arouet le Jeune De la nouvelle langue française. L'ouvrage est disponible auprès des éditions Muychkine. Consulter le blog de cet éditeur : http://www.muychkine.hautetfort.com

 

   

Editeur : Qui êtes vous ? Quel est votre métier ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune. Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications "intellectuelles" destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

 

Editeur :Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

Arouet le Jeune. Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site "Jeune France") et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit "non" à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : De Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire ("communauté", "équipe", "esprit d’équipe", etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

 

Editeur : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

Arouet le Jeune : Tout dépend du sens qui est donné à "atteindre le réel". La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan "changer la vie" n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné "la gauche résistante" pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots "stalinisme", "stalinien", "régime stalinien", etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

 

Editeur : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

Arouet le Jeune. La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

 

Editeur : Quelle est votre définition de l'idéologie ? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

Arouet le Jeune : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le "prêt à parler" moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce prêt à parler, à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens "de droite", etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : "l’époque des conceptions du monde" (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part, Tel, Gallimard). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donné une "conception du monde". Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La "fin des idéologies" est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

 

Editeur : A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique ? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

Arouet le Jeune : L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite "marxiste léniniste" - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une nouvelle langue française : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

 

 

Editeur :Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point ?

 

Arouet le Jeune : La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel… Elle perd toute dimension symbolique.

 

Editeur : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

Arouet le Jeune : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

 

22 octobre 2007

Puriste

Puriste, purisme

 

 

Le premier de ces deux mots est apparu en 1586 pour désigner celui qui estime posséder la croyance la plus pure. Les guerres de religion faisaient rage : on s’entretuait pour un rien, un mot mal compris ou un geste interdit, on tuait les impurs. Les puristes étaient partout. Chacun se targuait de la pureté de sa foi. En 1625, puriste s’est employé hors de la religion pour désigner celui qui affecte de parler une langue pure : "on appelle ainsi un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement", est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1932-35). Dans la sixième édition de ce dictionnaire (1832-35), la définition est complétée par la remarque qui suit : "le puriste est voisin du pédant" (exemple : "c’est une puriste sévère").

Jaucourt, auteur de l’article puriste de l’Encyclopédie (1751-65), reprend la définition de l’Académie : "on nomme puriste une personne qui affecte sans cesse une grande pureté de langage" et il illustre l’hostilité des écrivains classiques aux puristes d’un extrait de La Bruyère : "ces sortes de gens ont une fade attention à ce qu’ils disent, et l’on souffre avec eux dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases, et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe ; rien chez eux ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement ; ils sont puristes".

Comme Jaucourt et La Bruyère, les Académiciens n’aiment pas les puristes, chez qui tout est calcul ou surveillance ou vigilance : affecter, trop scrupuleusement, pédant – ce que confirme la définition qu’ils donnent en 1762, 1798, 1832-35) du purisme : "défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage". D’une édition à l’autre, les exemples sont de plus en plus critiques : "cet auteur donne un peu dans le purisme" (1762, 1798) ; "cet homme est d’un purisme si rigoureux qu’il en est fatigant" et "cette femme donne dans le purisme" (1832-35). Dans la huitième édition, le premier des deux exemples de la sixième édition illustre une définition encore plus négative que celles des éditions précédentes : "souci scrupuleux jusqu’à l’excès de la pureté du langage". La répulsion s’accroît.

Aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, les puristes étaient les pédants, les professeurs, les pétris de science, les (mal) instruits, les idéologues, pas les écrivains, encore moins les Académiciens. Au XXe siècle, ceux qui étaient hostiles au purisme sont dits puristes. Depuis un demi siècle ou plus, les Académiciens sont accusés d’un crime dont ils sont indemnes au moins depuis 1694. Certes, leur critique du purisme était parfois verbale. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788), après avoir indiqué que les deux mots, puriste et purisme, "se prennent en mauvaise part", rappelle que "l’Académie appela autrefois Vaugelas ce fameux puriste" (la qualification semble positive et flatteuse), alors que le puriste est, selon elle, "un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement". Féraud semble partager sur cette question la position de La Bruyère qui "met puriste en italique, preuve que c’était alors un mot nouveau et hasardé" (en fait, il sort des guerres de religion).

 

A la différence des Académiciens, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose à l’entrée puriste les deux sens, religieux et propre à la langue, de ce mot. Un extrait de Bossuet ("les calvinistes, qui se piquent d’être les plus purs de tous les puristes, traitent de superstition ce respect tel quel que les luthériens de la confession d’Augsbourg ont pour les restes de l’eucharistie") illustre le sens religieux. Pour ce qui est du second sens, Littré estime que ce n’est pas la langue dont le puriste recherche la pureté, mais le style : "celui qui affecte une pureté de style exagérée". Il y a entre la langue et le style un abîme, que Littré ne franchit d’ailleurs pas, puisque, dans les exemples qu’il cite, c’est surtout de langue (et non de style) qu’il est question : "se défier de ces flatteurs et de ces puristes qui corrigent un bon usage pour en introduire un mauvais" ; (d’Olivet) "j’aime à voir que Vaugelas mettait une différence infinie entre un puriste et un homme qui sait sa langue" ; (Rousseau) "je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire".

 

Les puristes et le purisme font horreur aux linguistes qui sont les Modernes par excellence. Ce qui est nouveau dans les dictionnaires, c’est la redéfinition du purisme – ou plutôt son élargissement. Pendant trois siècles, les Académiciens ont déclaré leur hostilité à l’affectation forcée (c’est-à-dire à l’absence de naturel), au pédantisme, à l’abus de scrupule. Pour eux, la langue n’est pas une religion, les utilisateurs de la langue ne sont pas des théologiens ou, dit en d’autres termes, la langue n’a pas à être régie par des dogmes imposés : elle est affaire d’usage, donc d’usure, de faiblesse, de bricolage, non pas de conformité à des oukases. Le sens de purisme, ce que ce nom désigne, et l’efficacité des puristes étaient, selon eux, restreints et de peu d’importance. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) abolissent d’un coup les limites qui restreignaient puriste, en distinguant un emploi courant d’un emploi péjoratif. Quand il est employé sans nuance péjorative, puriste désigne celui ou celle qui manifeste un "grand souci de la pureté de la langue, de la correction du langage, du style". "Langue, langage, style", le champ d’action du purisme est immense. Respecter quelques règles en parlant ou en écrivant, c’est être puriste. Vouloir bien écrire, c’est faire preuve de purisme. Examiner quelques faits de langue, c’est établir la "pureté de la langue". Quant au sens péjoratif de puriste, c’est celui des Académiciens, mais en apparence seulement : "celui, celle qui affecte un souci excessif", car le mépris que les auteurs du Trésor de la Langue française vouent aux puristes est si fort qu’ils se croient obligés de charger la barque des puristes d’un crime purement imaginaire : "celui qui rejette tout néologisme". Rejeter tout néologisme n’a jamais été l’ambition de qui que ce soit, puriste ou non ; ce serait se condamner au silence ou ne parler que latin, puisque, dans la langue française, tout est néologisme.

 

L’élargissement, presque à l’infini, du sens de puriste apparaît nettement dans la définition de purisme, lequel est toujours glosé par pureté du langage, sans que jamais le sens de pureté soit clairement exposé : "attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu’il est excessif". Le nom pureté référait aux croyances religieuses ; on évoquait la pureté de la foi. Aujourd’hui, il désigne le facteur de crimes racistes : pureté de la race, pureté du sang, purification ethnique. En user pour désigner ceux qui s’attachent, comme les Académiciens ou les écrivains, à écrire une belle langue, c’est les disqualifier comme racistes ou quasi racistes. Les auteurs du Trésor de la Langue française vont jusqu’à employer le nom religieux observance pour définir purisme : "observance rigoureuse d’un usage linguistique valorisé", ou jusqu’à suspecter les puristes d’être des réactionnaires : "rejet de tout ce qui va contre le bon usage linguistique".

La boucle est bouclée : au XVIIe siècle, les partisans du purisme étaient les pédants, les doctes et les savants ; les écrivains, eux, se défiaient des puristes. Au XXe siècle, c’est l’inverse. Ceux qui vomissent le purisme sont les successeurs de ceux qui, jadis, l’encensaient. Aujourd’hui, ils stigmatisent comme puristes (c’est une autre façon de dire racistes, fascistes, nazis) les quelques écrivains ou Académiciens qui ne tiennent pas la langue pour un simple outil, comme le sont le marteau et la faucille, et qui s’imposent une ascèse en écrivant ou en parlant, pour que, justement, ce qu’ils écrivent ne puisse pas être broyé, mouliné, avalé par les idéologues, tous attachés à la pureté de leur doctrine sociale et qui sont les pires puristes qui aient jamais été.

 

 

 

20 octobre 2007

Occulter

 

 

 

 

Emprunté du latin occultare, traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934) par "cacher, dérober aux regards, faire disparaître", le verbe occulter est attesté au début du XIVe siècle au sens de "cacher". Nicot (Thresor de la langue française, 1606) le relève dans ce sens, mais les Académiciens l’ignorent, puisque, dans les éditions publiées de 1694 à 1935, ils ne consacrent pas d’entrée à occulter et ils ne définissent pas non plus ce verbe dans l’entrée occulte. En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre comme un "terme de physique" et le définit ainsi : "cacher à la vue un rayon, une étoile, etc.", citant un extrait d’un Précis d’histoire astronomique et planétaire : "au point focal du télescope, on ajuste à demeure un réseau de fils d’araignée, tendus rectangulairement ; et le rayon central venu de l’étoile, dans l’axe du cylindre, se définit presque mathématiquement par la condition que l’image focale s’occulte devant le point de croisement des fils".

C’est dans la langue moderne que les emplois d’occulter se multiplient. Le verbe qui signifie cacher ne se cache plus : il est partout désormais. Est-ce là le signe que nous avons changé d’époque ? Que tout est ou doit être transparent ? Que les Modernes vident leur sac ? Que tous les placards à secret sont ouverts ? Ou bien, est-ce là le signe, comme dans les sciences occultes, évidemment, que l’occulte est roi ?

Quoi qu’il en soit, l’article occulter du Trésor de la Langue française (1972-94), même s’il n’occupe que les trois quarts d’une colonne de grand format, est trois ou quatre fois plus long que celui du Dictionnaire de la Langue française de Littré. Le premier sens est exposé : c’est celui qui est en usage en astronomie et en cosmographie : "(le sujet et l’objet du verbe désignent un astre), intercepter la lumière de, cacher à la vue (d’un observateur terrestre) en s’interposant". les synonymes sont éclipser, offusquer, voiler et les exemples : "étoile occultée par le soleil, par la lune" et "Cassini a fréquemment observé que Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, au moment d’être occultées par la lune, changeaient leur forme circulaire en une forme ovale" (1856). Quand le verbe n’est pas employé dans un contexte astronomique, il a pour sens "rendre obscur, rendre peu visible, dérober à la vue" (synonymes : cacher, dissimuler, masquer), comme dans cet extrait : "voici le nuage obscur dont la masse architecturale roule dans le ciel occultant la lumière" (René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955). Dans un sens technique, c’est "munir (une source lumineuse : un phare, un signal ferroviaire, une lanterne de véhicule, etc.) d’un dispositif qui en canalise les rayons en un étroit faisceau" ou "(en temps de guerre) masquer (les ouvertures d’une maison éclairée) de façon qu’aucune lumière ne soit visible de l’extérieur pendant la nuit".

 

Pourtant, ce qui fait la modernité d’occulter, ce n’est pas qu’il ait été étendu à des réalités (phares, fenêtres, etc.) qui ne sont pas des astres, mais la métaphore, laquelle, à force d’être répétée, a fini par se lexicaliser et devenir un des sens figurés du verbe : "cacher à l’esprit, rendre obscur, dissimuler". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont éloquents : "occulter certains aspects d’une question, d’un problème". Les problèmes, quels qu’ils soient, sociaux, internationaux, européens ou intellectuels, même s’ils sont évidents ou qu’ils n’aient aucune existence, sont occultés : par qui ? L’auteur de l’occultation n’est jamais nommé, c’est on et cet on désigne en vérité toujours les mêmes : les dominants, les oppresseurs, les nantis, le Pouvoir avec un P majuscule – en bref, le démon moderne. Il faut que des réalités soient occultées pour qu’elles soient dévoilées, révélées, mises à la lumière et que celui qui les dévoile (ou feint de le faire : la posture est gratifiante) passe pour un héros prométhéen. Il devient alors le dispensateur de lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance. Cet extrait de Proudhon, un des fondateurs de la nouvelle religion sociale, est encore plus éloquent : "toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale" ; ou celui-ci, d’un journaliste de La Croix (1982) qui semble s’être tardivement converti à la grande religion sociale et occultiste du XXe siècle : "comme le faisait Daumier, on fait parfois éclater aux yeux des gens une vérité occultée par le fait qu’ils la vivent quotidiennement". Jusqu’en 1935, les Académiciens ignoraient occulter ou ils jugeaient que son emploi était si minuscule qu’il ne méritait pas d’être défini dans leur Dictionnaire : dans la neuvième édition, en cours de publication, ils en définissent les sens ainsi : "astronomie, cacher un astre" ; "par analogie, masquer une source lumineuse" ; "figuré, dissimuler, rendre obscur, faire oublier : occulter des faits, des souvenirs".

La grande religion, toute immanente et sans transcendance, des XIXe et XXe siècles est la religion sociale (et même socialiste). Elle est solidaire et occulte. Il suffit de prononcer quelques formules magiques sur un ton allumé (changer la vie, socialisation des moyens de production et d’échange, plus de moyens, un emploi pour tous, à chacun selon ses besoins, problèmes occultés, etc.) pour exaucer les vœux de millions de pauvres gens et établir le paradis social sur la terre. Le succès du verbe occulter est lié à l’assomption de cette religion, dont le credo est double : social et occulte. Il faut donc que les dominants occultent tout ce qui pourrait montrer leur propre domination, pour que la religion ait une raison d’être et que des Prométhée d’un nouveau type passent pour anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants, subversifs et tout ce qu’on voudra d’autre.

 

 

 

07 octobre 2007

Spécieux

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend quand il qualifie le nom prétexte le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom avec le sens de "ce qui a une apparence de vérité et de justice". De 1762 à 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne "qui a une apparence de vérité et de justice" : "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux dans son sens latin (César Birotteau, 1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une idée, une thèse, une construction de l’esprit, un système, etc. – tout ce dont les Modernes sont friands -, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion". La thèse ou la construction de l’esprit a une belle apparence que les simples tiennent pour la vérité. Les hommes, au fil des siècles, ont accumulé une longue expérience du monde, que la langue a fini par exprimer. Ils savent qu’il n’y a pas de leurre plus efficace pour abuser autrui que ce qui luit. Le bel aspect, l’extérieur brillant, l’apparence flatteuse, la parole d’or sont souvent mensongers. Ils cachent un piège, ils trompent, ils induisent en erreur. C’est aussi ce que montre spécieux, en prenant le sens de captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

29 septembre 2007

Ecrivain

 

 

 

 

 

Issu du latin populaire scribanem signifiant "greffier, scribe", écrivain est attesté dans la première moitié du XIIe siècle au sens de "copiste" et de "scribe" ; puis, plus d’un siècle plus tard, à la fin du XIIIe siècle, il désigne "celui qui compose des livres". Nicot en 1606 (Thresor de la langue française) le relève dans ces deux sens : "notarius, a manu servus, scriptor" (greffier, serf de la main, scribe) et "qui a composé de beaux livres". Il illustre le premier sens de cet exemple éloquent : "écrivains qui écrivaient les livres anciennement, au lieu desquels ont succédé les imprimeurs". Autrement dit, avant l’invention de l’imprimerie, c’est les écrivains – c’est-à-dire les copistes ou les scribes – qui fabriquaient les livres (manuscrits).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), écrivain est relevé avec un sens différent de celui de copiste : le succès de l’imprimerie a amené les écrivains à se rabattre sur l’enseignement de la belle écriture. "Il montre à écrire", écrivent les Académiciens : c’est-à-dire il enseigne l’art d’écrire (à bien tracer, en ronde ou en bâtarde ou en coulée, de beaux caractères). Les exemples cités sont "maître écrivain"  (l’écrivain a un atelier où il forme des apprentis) et "écrivain juré" (il est membre d’une jurande, celle des écrivains, chargée d’organiser la profession et de défendre les privilèges dont elle jouit : elle seule peut enseigner l’art d’écrire). Ecrivain peut s’employer à propos de tout un chacun, à condition que ce tout un chacun sache écrire : "il se dit aussi de ceux qui écrivent bien ou mal". Dans l’exemple "c’est un bon, un méchant écrivain", écrivain désigne celui ou celle qui trace à la main, bien ou mal, ses lettres. Le second sens relevé est celui du français moderne : "écrivain se dit encore d’un auteur qui compose quelque livre"  (exemples : "c’est un fameux écrivain, tous les écrivains du dernier siècle"). Il est un autre emploi : "dans les vaisseaux, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau".

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de ce Dictionnaire, la définition de 1694 est reproduite, quasiment telle quelle. Seul l’écrivain de marine a droit à une définition plus ample : "sur les vaisseaux et sur les galères, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans le vaisseau, et de tout ce qui s’y consomme, et qui a le titre d’Écrivain du Roi". Dans l’édition de 1798, il est fait allusion aux écrivains publics : "on appelle aussi écrivain celui qui écrit pour le public des lettres, des mémoires, des demandes, etc."

Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) ne relève que "celui qui montre à écrire", "celui qui écrit (trace ses lettres) bien ou mal" et "auteur". Il distingue les emplois d’écrivain et d’auteur : "le premier ne se dit que par rapport au style, le second a plus de rapport au fond de l’ouvrage qu’à la forme". A l’un la forme, à l’autre le fond. Ces deux phrases "Racine est un écrivain pur, élégant, correct ; Corneille est un excellent auteur" laissent entendre que le style ou la forme prime chez Racine, le fond chez Corneille. La remarque suppose, pour que la distinction soit faite, que des jugements littéraires soient portés sur les écrivains ou les auteurs avant qu’ils ne soient désignés par ces noms. Une autre remarque, de type syntaxique, est en revanche plus pertinente : "auteur peut se joindre, par la particule de, aux noms des ouvrages. Descartes et Newton (le fond chez eux prime sur la forme) sont deux auteurs célèbres. L’auteur de la Recherche de la Vérité est un écrivain du premier ordre".

 

C’est à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que les changements qui affectent les emplois d’écrivain sont notés. Les corporations ayant été supprimées lors de la Révolution (loi Le Chapelier), les écrivains ont dû fermer leurs ateliers. "Il y avait autrefois des écrivains jurés", écrivent les Académiciens, ajoutant "on l’emploie rarement en ce sens". De même, les écrivains du Roi ont disparu avec l’Ancien Régime : "il se disait autrefois, sur les vaisseaux de l’État, de l’agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations, et de les porter sur les livres". Les seuls écrivains de marine qui aient survécu sont rémunérés par les armateurs : "il se dit encore du commis embarqué sur les grands bâtiments de commerce par les armateurs pour y remplir des fonctions analogues (à celles des anciens écrivains du Roi)". Ainsi, "l’écrivain a qualité pour recevoir les testaments faits sur mer".

La première moitié du XIXe siècle aurait été, selon Pierre Bénichou, celle du "sacre de l’écrivain". L’article de la sixième édition atteste ce couronnement : "absolument, un écrivain : un auteur distingué par les qualités de son style" (exemples : "il faut de solides études pour former un écrivain, il aspire à devenir un écrivain, c’est un écrivain"). C’en est fini du copiste, du maître en ronde et en coulée, de l’écrivain juré, de la belle écriture : l’écrivain est au firmament. Le changement est confirmé dans la huitième édition (1932-35). Des anciens emplois d’écrivain au sens de copiste ou de scribe, il ne reste que l’écrivain public ; et encore, la profession, selon les Académiciens, appartient au passé : "écrivain public se disait de celui qui faisait métier d’écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc."

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) commence par exposer les sens communs d’écrivain ("celui qui écrit pour d’autres ; écrivain public ; expert écrivain, maître d’écriture assermenté près d’un tribunal ; terme de marine, anciennement, agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations et de les porter sur les livres ; aujourd’hui, titre donné à un employé non entretenu qui remplit quelques-unes des fonctions attribuées au commis de la marine ; écrivain apostolique, secrétaire de la chancellerie du pape), avant d’en venir au sens moderne : "homme qui compose des livres". Le mot s’emploie absolument pour désigner "un homme habile dans l’art d’écrire". Littré précise que le mot "se dit aussi des femmes ; Mme de Staël est un très bon écrivain". Il a raison pour ce qui est de la grammaire, mais tort quand il juge Mme de Staël "très bon écrivain". Les critères à partir desquels les emplois respectifs d’auteur et écrivain sont distingués, sont à peu près les mêmes que ceux de Féraud: à l’auteur, le fond ; à l’écrivain, la forme ou le style, comme si les écrivains n’avaient plus rien à dire de vrai ou de profond sur le monde et qu’ils fussent relégués, comme les écrivains d’Ancien Régime qui "montraient à écrire", dans la seule belle écriture : les beaux tracés aux uns, le beau style aux autres. "Auteur est plus général qu’écrivain ; il se dit de toute composition littéraire ou scientifique, en prose ou en vers : un poète en composant une tragédie, et un mathématicien en composant un traité de géométrie sont des auteurs. Mais écrivain ne se dit que de ceux qui ont écrit en prose des ouvrages de belles-lettres ou d’histoire ; ou du moins, si on le dit des autres, c’est qu’alors on a la pensée fixée sur leur style : Descartes est un auteur de livres de philosophie et de mathématiques, mais c’est aussi un écrivain. Racine est un grand écrivain, par la même raison, parce que son style est excellent, car eu égard à la forme du langage employé on dira toujours que c’est un grand poète".

 

Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les sens sont exposés, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) suivent Littré (le métier d’abord, l’art ensuite), tandis que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, restent fidèles à leurs prédécesseurs de 1932-35 (l’art d’abord, le métier ensuite). C’est "celui, celle dont le métier est d’écrire pour autrui" (Trésor de la Langue française) : "écrivain public, celui qui écrit des lettres, des pétitions, etc., pour le compte de ceux qui ne savent pas écrire". Balzac, en 1846, pensait que la profession était à l’agonie : "dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, fleurissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris". L'écrivain est l'agent employé "pour tenir les écritures à bord d’un navire de commerce" ou "autrefois, le maître d’écritures assermenté". C'est enfin "celui, celle qui compose des ouvrages littéraires" et "en particulier, personne habile dans l’art d’écrire". Une citation de Valéry illustre le sacre de l’écrivain : " la France est le seul pays où le souci de la forme en soi (…) ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un "écrivain", en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un "écrivain". Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un "style""  (Regards sur le monde actuel, 1931). L’écrivain étant sacré, Dieu est à son tour nommé écrivain : "tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par ces signes" (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821).

Les auteurs du Trésor précisent :  en règle générale, il n’y a pas de féminin à écrivain" : Colette ne se qualifiait pas d’écrivaine, mais d’écrivain. Il est vrai qu’elle savait écrire. "D’elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain ?" (Naissance du jour, 1928). Ecrivaine est pure idéologie. Renard, dans son Journal (1905), s’en moque : "les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux écrivaine". L’écrivain est distingué des autres auteurs : écrivard, "celui qui aime écrire, des lettres en particulier" ; écriveron, "celui qui compose des ouvrages littéraires" ("c’est en écrivant qu’on devient écriveron", Queneau, 1947) ; écriveur, euse, et écriveux, synonymes d’écrivard.

Les Académiciens (neuvième édition), qui ont sans doute, plus que les lexicographes du Trésor de la Langue française, la religion de l’écrivain, s’en tiennent aux emplois canoniques. C’est une "personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature" ("en apposition, une femme écrivain ; employé seul : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération ; ce n’est pas seulement un habile conteur, c’est un écrivain") et une "personne dont le métier est d’écrire pour le compte d’autrui" : "écrivain public, qui rédige des lettres, des requêtes, pour ceux qui ne savent pas écrire ou qui maîtrisent mal l'expression écrite ; écrivain apostolique, secrétaire à la chancellerie du pape ; officier ou marin chargé des écritures du bord".

 

 

18 septembre 2007

Mythologies intellotes 23

 

14 septembre 2007

Européens

 

 

 

 

 

Il existe en latin deux adjectifs dérivés d’Europa, nom propre de la fille d’Agénor enlevée par Jupiter et d’une partie du monde, dont la ville principale était Byzance : europaeus et europensis, relevés dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934). En bonne logique, l’un de ces deux adjectifs aurait dû apparaître sous une forme empruntée ou sous une forme modifiée, sinon au tout début de la langue française, du moins aux XIIIe et XIVe siècles, quand le français a emprunté une partie de son vocabulaire au latin. Rien de cela ne s’est produit. L’adjectif et le nom européen, dérivés du nom propre Europe, qui sont d’un usage massif dans la langue moderne, sont relativement récents ; l’adjectif est attesté en 1563 sous la forme europien et même, plus tard, sous la forme anglaise european ; le nom en 1721 dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux.

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), et seulement comme adjectif. Le sens est glosé en une courte phrase : "qui appartient à l’Europe". C’est donc un adjectif, dit de relation, et non un adjectif qui attribue une qualité à la chose désignée par le nom. L’Europe étant une réalité géographique, l’adjectif européen s’applique aux choses, non aux personnes. La définition, sommaire à dire vrai, est complétée par ces deux remarques : "on ne dit point européan" (cet adjectif emprunté à l’anglais est écrit en majuscules : EUROPÉAN) et "c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le Dictionnaire". Cette seule raison réfère à l’emploi de l’anglicisme european. Autrement dit, les Académiciens n’ont jugé utile de relever européen que pour condamner l’usage fautif d’européan. C’est ramener à peu de chose européen. Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud reprend la définition de l’Académie ("adjectif, qui appartient à l’Europe") et commente european. "L’Abbé du Bos, M. du Pan, et autres disent européan. L’usage et l’Académie les condamnent". Féraud ne partage pas cet avis. Il est favorable à la licence poétique : "on doit, écrit-il, le passer aux poètes", c’est-à-dire le tolérer dans la langue de la poésie. Il cite deux vers extraits de La Liberté des Mers, poème de M. Cuoeilhe (totalement inconnu) : "Quel frein arrêterait l’avidé Européan ? / Mais puisqu’il a bravé les flots de l’Océan,...". Ces deux alexandrins, si tant est qu’ils soient correctement reproduits (pourquoi avidé et non avide ?), sont si mauvais qu’ils invalident la justesse de la licence poétique.

La définition ("adjectif, qui appartient à l’Europe") du Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est suivie de deux exemples, dans lesquels l’adjectif, précédé d’une majuscule (impropre suivant les règles de ponctuation actuelles), se rapporte à des choses : nations et mœurs ; et de la remarque "plusieurs disent aussi Européan, ane", sans que cet emprunt à l’anglais soit condamné. Dans la sixième édition, la définition, identique à celle de 1798, n’est complétée d’aucune remarque sur européan. La huitième édition (1932-35), la dernière qui ait été publiée, ne comprend plus d’article consacré à européen. C’est dire le peu de cas que les Académiciens font ou ont fait dans un passé récent de cet adjectif et des réalités auxquelles il pouvait référer.

 

C’est dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré que, pour la première fois, est relevé l’emploi d’Européen comme un nom désignant une personne : "qui appartient à l’Europe" (la république européenne de l'exemple est purement fictive, imaginaire ou conceptuelle) et "substantif masculin et féminin, habitant de l’Europe". Deux extraits illustrent ce sens. Le premier, messianique en quelque sorte, annonce une situation qui pourrait devenir la réalité future de l’Europe ou dont certains europhiles aimeraient qu’elle devienne la réalité. Il est signé du citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau : "il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens" (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1770-71). Qu’un philosophe, qui a jeté les bases des systèmes totalitaires modernes, nie que les Français, les Allemands, les Espagnols, les Anglais aient chacun un être spécifique et qu’il efface d’un trait de plume des identités historiques variées, est dans l’ordre de la table rase à laquelle il aspire. Le second extrait est signé de Chateaubriand (in Génie du christianisme) : "le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille (...) ; il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs". Dans ce passage, la dénomination Européen est en rapport avec la religion et n’existe qu’en négatif, au sens photographique de ce terme, aux yeux d’un tyran musulman. L’Européen est l’Autre, comme on dit de nos jours ; il vient d’un autre continent ; il est différent ; parce que l’esclavage lui fait horreur, il est le barbare. Européen réfère de fait à un ensemble de valeurs, ce qui suppose qu’existent dans le monde d’autres ensembles ou civilisations fondés sur des paradigmes divers et souvent opposés.

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la définition du mot européen est expédiée en une courte demi phrase. Deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, une page et deux colonnes grand format sont nécessaires pour en décrire les emplois. C’est dire à quel point, en deux siècles, le mot européen, adjectif ou nom, s’est enrichi de sens divers ; ou, pour dire les choses autrement, à quel point la réalité de l’Europe a changé. Ce qui est nouveau, c’est la distinction de deux sens ; le premier étant "relatif à l’Europe en tant que continent" (c’est le sens ancien de "qui appartient à l’Europe") ; le second, "relatif à l’Europe, entité supranationale", est le sens nouveau et inédit.

Le sens ancien "qui appartient à l’Europe" change en s’étendant à de nouvelles réalités : l’Europe certes, mais aussi "certains de ses pays, ses habitants". Sont qualifiés d’européen le continent, l’Est, l’Occident, le conflit, l’équilibre, les puissances, les vaches, le pavillon, la prairie, etc. Européen s’emploie comme nom au sens de "manière" : habillé ou meublé "à l’européenne", surtout dans un pays qui n’est pas européen, comme dans cet extrait du Voyage en Orient de Lamartine : "beau divan percé de vingt-quatre fenêtres et meublé à l’européenne" (1835). L’adjectif, par extension, prend le sens de "qui se situe à l’échelle de l’Europe, qui a de l’influence, de la renommée en Europe, dont la valeur est reconnue en Europe", comme si l’Europe était le nouvel horizon indépassable : une renommée européenne, le rôle européen de la Monarchie. Il se rapporte à des valeurs, des qualités, une identité qui seraient spécifiques de l’Europe : "qui présente des caractéristiques propres à l’Europe, à ses habitants", comme dans cet extrait de Fromentin (Un Eté au Sahara, 1857) : "la maison du commandant tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade".

Pourtant, ce qui a rendu massif l’usage d’européen, nom ou adjectif, c’est l’établissement d’une entité politique, qui englobe les réalités du continent et, éventuellement, les fait disparaître. L’adjectif a le sens de "propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux, économique, juridique, politique, technique", comme dans cet extrait : "je parle naturellement du fédéralisme européen de l’Europe occidentale" (1952). Hugo est adulé, parce qu’il ambitionnait de voir les pays d’Europe se regrouper dans une entité nommée Etats-Unis d’Europe. Or, la réalité de cette entité, telle que la concevait Hugo, n’est, bien entendu, jamais évoquée : "il faut faire (...) le groupe français le plus fort possible, afin qu’il résiste, dans le parlement des États-Unis d’Europe, au groupe allemand, et qu’il impose la langue française à la fédération européenne" (1870). Cet extrait atteste que la construction d’une fédération européenne est nourrie d’une vulgaire volonté de puissance et d'une sinistre méfiance vis-à-vis des autres pays, deux moteurs que les bien pensants en Europe vilipendent comme des égoïsmes nationaux et des germes de conflits sans fin. Quand le Trésor de la Langue française (1972-94) a commencé à être publié, l’Europe était encore celle des Six, mais il était déjà question d’intégration européenne.

Cette entité supranationale rejaillit sur européen, qui se dit d’une personne, collectivité, état d’esprit avec le sens de "qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l’Europe des Six". Autrement dit, européen prend un sens axiologique, il renferme le bien en soi, il énonce le futur souhaitable, il dessine l’avenir qui se prépare, il prédit les lendemains qui chantent. Il n'y a pas d'autre échelle que l'Europe; elle est le seul horizon toléré de la nouvelle morale : la norme est être bon Européen. Il ne suffit pas d’être européen ; il faut montrer patte blanche, obéir aux oukases, se plier au nouvel ordre. De cet adjectif, sont dérivés les noms européanisme au sens de "tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l’Europe" et, bien sûr, de "doctrine correspondant" à cette tendance ; européisme, de même sens, et l’adverbe européennement, au sens de "manière de l’Europe, des Européens" et "à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants". L’Europe est la norme universelle de toutes choses. En bref, européen aux XVIIIe et XIXe siècles, n’était rien ; deux siècles plus tard, c’est n’être rien que de ne pas être européen. Le monde a été bouleversé, culbuté, mis sens dessus dessous.

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent dans européen les deux mêmes sens : "qui se rapporte à l’Europe en tant qu’entité historique et géographique" et "qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique". Rendons-leur hommage : à la différence des auteurs du Trésor de la Langue française, ils ne versent pas dans l’européisme militant.

 

 

Très souvent, européen réfère à l’Europe, définie non pas comme un continent, mais comme une civilisation. Or, le paradigme qui y donne un sens, ses valeurs ou ses principes, ne sont jamais énoncés, ni définis dans les exemples de dictionnaires. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), réputée progressiste et véritable concentré des Lumières. L’Europe a trois qualités qui la définissent : blanche, supérieure, chrétienne. Blanche : "le mot Europe dérive du phénicien urappa, qui dans cette langue signifie visage blanc; épithète qu’on pourrait avoir donné à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains". Supérieure : "elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus (…) ; il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers". Chrétienne : "et ce qui est le plus important, (elle est la plus considérable de toutes les parties du monde) par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci". Les auteurs du Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux (1721 ; édition utilisée, 1771), ces jésuites qui sont réputés aimer la sombre obscurité des ténèbres, bien que leur Dictionnaire en huit volumes (des milliers de pages) soit plus rigoureux, plus complet, plus précis que celui d’Alembert et Diderot, sont de toute évidence fiers d’être Européens, mais ils évitent de faire du christianisme un des fondements de l’Europe, sans doute, parce que, pour ces jésuites, le catholicisme est, dans son essence, universel : "les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du monde dans les sciences et les arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains".

Il suffit de comparer ces deux extraits aux manifestes, traités, chartes, etc. pondus par les fonctionnaires de l’Union européenne pour prendre conscience à quel point l’Europe a changé, dans sa réalité physique et humaine, même dans ses limites, mais surtout dans l’idée que, depuis trois siècles, les Européens, ou soi-disant tels, se font d’elle.

 

 

 

13 septembre 2007

Grouper

 

 

 

 

 

Dérivé du nom groupe, le verbe grouper est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la deuxième édition (1718). Dans la quatrième édition (1762), ce "terme de peinture et de sculpture" est défini ainsi : "mettre en groupe". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "ce peintre sait bien grouper les figures ; ce peintre a manqué l’unité dans son tableau, parce qu’il n’a point groupé ses figures". Le verbe connaît un emploi sans complément, avec comme sujet un nom de choses : "ces figures groupent bien ensemble". Dans la cinquième édition (1798), est ajouté cet emploi : "en architecture, grouper des colonnes, les disposer deux à deux".

C’est dans la sixième édition (1832-35) que le sens moderne, en usage hors de la peinture et sculpture, est exposé pour la première fois : "grouper se dit également, dans le langage ordinaire, pour réunir, rassembler, surtout en parlant des choses" ("grouper les mots par familles, grouper les faits, les exemples analogues, pour en déduire un principe, une règle générale"). Est signalé l'emploi pronominal du verbe : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel ; et alors il se dit surtout des personnes" ("les passants se groupèrent autour de lui, ces danseurs se groupent bien").

Au XIXe siècle, ce terme de peinture et de sculpture devient un terme social. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) avalise le changement. L’ordre dans lequel il classe les sens est éloquent : le premier sens défini, le sens social, est le dernier sens apparu dans l'histoire de la langue, et le plus récent. C’est "réunir, en parlant de choses ou d’êtres vivants" ("grouper des faits, des mots"). Suivent les sens anciens : "terme d’arts, disposer en groupe" (Montesquieu : "on met toujours de l’ordre dans la confusion même ; ainsi les peintres groupent leurs figures" ; Voltaire : "Watteau a réussi dans les petites figures qu’il a dessinées et qu’il a très bien groupées, mais il n’a jamais rien fait de grand, il en était incapable") ; "en architecture, grouper des colonnes, les réunir deux à deux" ; "en termes d’art, être groupé" ("ces figures groupent bien"). Quant à la forme pronominale "se grouper", elle reçoit les deux sens, artistique et social : "former un groupe" ("ces danseuses se groupent bien" et "être en groupe" ("les nuages se groupent à l’horizon, la foule se groupa autour de lui"). Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent l’article grouper du siècle précédent. Ce verbe est d’abord défini comme un "terme de peinture et de sculpture" ; puis comme un terme d’architecture ("grouper les colonnes") ; enfin est exposé le sens "dans le langage ordinaire".

 

Alors que les Académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire restent fidèles à l’ordre dans lequel les sens sont exposés dans les éditions antérieures ("1. disposer des éléments de manière qu’ils forment un groupe ; grouper des figures, des personnages sur un tableau" ; "2. réunir, rassembler des êtres ou des objets en un ensemble, en fonction d’un caractère commun, ou d’une fin déterminée ; grouper des écoliers selon leur âge, grouper des colis pour un envoi, grouper des mots par familles", etc.), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent, comme Littré, la prééminence au sens social, le sens en peinture n’étant qu’un appendice. Deux sens sont distingués : "mettre ensemble des choses ou des êtres animés (des chaises, des violettes, un troupeau, des hommes, des colonnes, des figures, etc.) en un même lieu, pour former un groupe" et "réunir des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes dans un but déterminé". Ce qui distingue ces deux sens, c’est la nature des choses ou des personnes groupées et l’intention qui préside à l’action de grouper : dans le premier cas, le but est de former un groupe ; dans le second cas, les choses ou les personnes ont des "caractéristiques communes" et les raisons pour lesquelles elles sont réunies sont autres que de "former un groupe". Autrement dit, dans le second cas, grouper des choses ou des personnes, c’est les réunir en fonction de critères homogènes, les classer, les mettre en ordre. Ce qui est en œuvre, c’est la grosse machinerie sociale qu’alimente, non pas la libre volonté des sujets, mais la bureaucratie, qui ordonne, range, classe, étiquette, dispose, trie, sélectionne, aiguille, etc.

Quelques extraits illustrent la déferlante sociale dans laquelle est pris grouper, terme de peinture ; de Maritain : "l’organisation corporative de la production devrait naturellement comporter pour les travailleurs associés dans les entreprises groupées par elle la possession d’un patrimoine corporatif commun" (1936, l’ère de tous les fascismes, rouge, noir et vert) ; de Beauvoir : "il avait rallié à son programme quelques camarades qui l’aidèrent à organiser (...) un premier centre culturel. (...) le mouvement s’amplifia : il groupait à présent, à travers toute la France, environ dix mille adhérents" (1958) ; de Goldschmidt : "une lourde administration centrale qui groupe quelque cinq cents agents" (1962) ; de Zola : "cette fameuse Internationale (...) venait de se créer (...). Plus de frontières, les travailleurs (...) s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. Et quelle organisation (...) : en bas, la section, qui représente la commune ; puis, la fédération, qui groupe les sections d’une même province" (1885).

Le classement ordonné des choses et des personnes devenant l’horizon indépassable de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, celle-ci invente, pour réaliser ce but, les sciences humaines et sociales. Grouper connaît donc un vif succès dans ces "sciences" : c’est "réunir dans une même catégorie, ou sous une même dénomination, des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes". La boucle est bouclée : le but ultime de la machinerie sociale nouvelle est de grouper les choses et les hommes ; une fois le principe établi, il faut donner une réalité aux groupes. C’est ce à quoi servent les sciences sociales. Les extraits cités dans le Trésor de la Langue française illustrent ce point ; de Mounier : "Janet a groupé sous le nom de psychasthénie les états dépressifs qui portent le désordre jusque dans les facultés de réflexion et dans la constitution même de l’assentiment" (1946) ; de Durkheim : "ce type social repose sur les principes tellement différents du précédent qu’il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s’est effacé. En effet, les individus y sont groupés, non plus d’après leurs rapports de descendance, mais d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent" (1893) ; de Jaurès : "le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal" (1901). S'il est un lieu où se loge la nouvelle religion sociale et scientiste, c'est dans le verbe grouper.

 

 

11 septembre 2007

Egalité

 

 

 

Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".

 

L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.

L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.

Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.

Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.

09 septembre 2007

Manifeste


Manifeste, nom commun



Le nom manifesto est attesté en italien dès le XVe siècle, au sens de "dénonciation publique", lequel exhale un fumet nauséabond qui empeste son Savonarole. Le nom manifeste qui y est emprunté est employé en 1574 dans une lettre d’un ambassadeur de France à Venise, qui y donne le sens de «écrit public par lequel un ou des responsables politiques font connaître leurs vues ou expliquent leur conduite». En 1623, par extension, il prend le sens de "écrit public destiné à faire connaître des idées nouvelles dans un domaine quelconque".
C’est dans le sens politique qu’il est relevé dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : "écrit public par lequel un prince, un État, un parti, ou une personne de grande considération rend raison de sa conduite en quelque affaire d’importance". Les exemples sont "publier un manifeste ; un tel prince, avant que de déclarer la guerre, fit publier un manifeste ; le manifeste du Roi d’Espagne ; le manifeste des États de Hollande, vous en verrez les raisons dans son manifeste".
Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reproduit cette définition, mais il distingue deux types de manifeste, suivant qu’ils émanent d’un prince (ou d’un Etat) ou d’un parti. Dans le premier emploi, un manifeste est une "déclaration publique par laquelle un prince, un État explique les raisons de sa conduite à l’égard d’un autre prince ou État, surtout lorsqu’il s’agit de guerre". Massillon, prononçant dans l’oraison funèbre de Louis XIV, déclare : "la Flandre est d’abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse (l’épouse de Louis XIV), et, tandis que les manifestes éclaircissent notre droit, nos victoires le décident". Voltaire, qui était parfois insolent, tient les manifestes des princes pour des libelles : "rien ne ressemble plus à des libelles que certains manifestes des souverains ; les secrétaires du cabinet de Moustapha, empereur des Osmanlis, ont fait un libelle de leur déclaration de guerre". Dans le second emploi, manifeste "se dit aussi des déclarations publiques d’un parti", comme dans ces extraits de Naudé ("l’an 1615, Jean Bringern imprima à Francfort un livre contenant deux opuscules intitulés : Manifeste et Confession de foi des frères de la rose-croix") et du cardinal de Retz ("vous savez que je crains les apologies, mais vous allez voir que je ne crains pas les manifestes"). Le nom s’étend à d’autres réalités, par exemple aux "écrits, publications qui annoncent de nouvelles manières de voir dans la littérature, dans les arts", comme chez Sainte-Beuve : "L’Illustration de la langue française par Joachim du Bellay est comme le manifeste de cette insurrection soudaine". Peu à peu, avec "manifeste" et "insurrection", la littérature est contaminée par la sous-langue de la politique.

La distinction de Littré entre le manifeste d’un Etat et celui d’un parti est reprise dans le Trésor de la Langue française (1972-94), mais formulée différemment : "déclaration écrite, publique et solennelle, dans laquelle un homme, un gouvernement, un parti politique expose une décision, une position ou un programme". Les synonymes sont adresse, proclamation, profession de foi et les exemples "afficher, lancer, rédiger un manifeste ; manifeste de Brunswick, du parti communiste". Cet emploi est illustré par "il fut tout à fait inquiet quand La Croix publia le manifeste des candidats nationalistes" (France, 1901) et "un certain esprit de gauche reprend conscience de lui-même ; mais cet esprit se manifeste... par des manifestes, précisément par des signatures au bas de textes" (Mauriac, 1961). Le sens "déclaration écrite, publique et solennelle transmise par la voie diplomatique d’un État à un autre État" n’est qu’un emploi particulier de ce sens général, comme dans "la Turquie, c’est-à-dire la Russie, n’est-elle pas d’accord avec l’Angleterre, puisque dans son manifeste elle reproche au Pacha d’avoir refusé aux Anglais Aden et Suez ?" (Michelet, 1839), le Pacha en question semblant être Mohammed Ali, pacha d’Egypte.


Le sens, considéré par Littré comme une extension du sens premier, est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, dû à l'analogie. C'est une "déclarations écrites dans lesquelles un artiste ou un groupe d’artistes expose une conception ou un programme artistique" : "manifeste littéraire", "manifeste(s) du surréalisme", "aux premières années de la révolution russe, il existait une quantité surprenante d’écoles littéraires publiant des manifestes et des déclarations" (1936. La reprise en main par Lénine, puis Jdanov, a tari toute velléité de manifeste), "ce manifeste futuriste, qui est contenu dans une lettre adressée par le peintre Russolo au musicien Balilla Pratella (...) fut édité sous le titre d’Art des Bruits" (1962). Des artistes ont choisi en toute connaissance de cause le terme politique manifeste pour désigner un texte dans lequel ils expriment leurs intentions : l'art se politise, la politique le pervertit, il devient politique. le progrès est une régression. C'est un concentré de modernité que cette volonté de tout politiser, même le dessin et la couleur. Manifeste a connu un succès si vif dans les arts qu’il a pris, par extension, le sens de "œuvre exemplaire d’un courant artistique". Les Pestiférés de Jaffa n’est pas seulement un tableau de Delacroix, c’est aussi "le premier manifeste de l’orientalisme" (1930).

C’est ainsi que des œuvres, mêmes quelconques, des prospectus anodins, des discours banals, etc. deviennent des manifestes. Un rien se mue en manifeste. Les manifestes sont les refuges des idéologues, qui se disent l’avant-garde de l’humanité ou du seul prolétariat et qui nomment manifeste un texte dans lequel ils croient bon ou urgent de révéler les fondements premiers et les fins dernières de leur art ou de leur pensée, se tenant pour Marx écrivant Le manifeste du PC ou Mahomet Le Coran.

08 septembre 2007

Ecrouir

 

 

 

 

Sans doute dérivé de l’adjectif crou, forme wallonne de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation", le verbe écrouir est attesté dans le Dictionnaire (paru en 1676) de Félibien, le grand spécialiste de l’art, et en 1704 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne relève pas ce verbe, mais le nom écrouissement qui en dérive et dont il dit que c’est un terme de "monnayeur" : "endurcissement qui arrive aux pièces monnayées par la forte compression qu’elles ont soufferte quand on les a marquées". Furetière ajoute que ce nom "se dit aussi chez les artisans de tous les métaux qui ont été fortement battus à froid".

Le verbe est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), et toujours avec le même sens : "terme d’art (comprendre technique), battre un métal à froid pour le rendre plus dense et pour lui donner du ressort" ; 1762, 1798, 1832-35 (dans cette édition, arts, de terme d’arts, est employé au pluriel, ce qui est plus conforme à la réalité), 1932-35 (à "battre un métal à froid" est ajouté "ou le faire passer à la filière"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne classe pas écrouir parmi les termes d’arts (arts, au XVIIIe siècle, prenant le sens de Beaux-arts) ; il le tient, à juste titre, pour un "terme de métallurgie". La définition qu’il en propose est à peu de choses près identique à celle des Académiciens. C’est "rendre un métal plus dense et lui donner du ressort, en le battant à froid ou en le faisant passer à travers les trous successifs de la filière". Il ajoute dans une remarque qui paraît fort arbitraire (il est le seul lexicographe à faire une telle que remarque) ceci : "comme l’écrouissage, en durcissant le métal, le rend aussi plus cassant, écrouir se prend le plus souvent en mauvaise part". Une autre remarque, d’ordre encyclopédique, dont il conviendrait de vérifier la justesse, et relative aux techniques de la métallurgie, complète la première remarque : "lorsqu’un métal a été écroui par une des opérations indiquées, on a soin de le chauffer pour faire disparaître l’écrouissage". Arouet le Jeune a vu et voit encore de nombreux paysans écrouir leur faux (en battre le fer à froid), mais aucun d’eux, ensuite, n’a jamais tenté de faire disparaître l’écrouissage en chauffant la lame. Laissons à Littré la responsabilité du savoir qu’il expose.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) font d’écrouir, comme Littré, un terme de métallurgie, qu’ils définissent à peu près de la même manière : "battre un métal à froid ou à une température inférieure à sa température de recuit, et éventuellement l’étirer ou le laminer, afin de le rendre plus dense, plus élastique et plus résistant". Pour illustrer ce sens, ils citent un extrait d’Anatole France (1908), relatif au travail des armuriers : "et sans égaler les armuriers de Milan, ils (les armuriers de Lorraine) étaient habiles à forger et à écrouir l’acier". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens abandonnent l’ancienne définition d’écrouir ("battre un métal à froid" - définition proprement linguistique : le sens est celui de la formation de ce verbe à partir de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation") et ils optent, comme les auteurs du Trésor de la Langue française, pour un exposé qui tient, non plus d’un dictionnaire de mots, mais d’un dictionnaire de choses, c’est-à-dire d’une encyclopédie : "faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc."

Pendant des siècles, les paysans français (et européens) ont battu à froid, à petits coups de marteau, la lame de leur faux, après l’avoir posée sur une enclumette, pour en raviver le fil émoussé : ils l’ont donc écrouie. Or, aucun lexicographe n’illustre le sens du verbe écrouir par l’action de marteler la faux. Cette action, pourtant, est ou était commune, répandue, accessible à l’expérience de tous. Elle aurait pu faire comprendre immédiatement le sens d’écrouir et montrer que les paysans savaient maîtriser la métallurgie. Au bas du village d’Arouet, il y avait jadis, au bord d’un torrent, un atelier où une famille, ayant appris à travailler le fer, fabriquait des clous et des outils : ces paysans étaient aussi taillandiers. Il est vrai que les paysans, quand ils parlent de leur travail, n’emploient pas le verbe écrouir ; ils se contentent de dire battre (ou marteler) la faux. Il est vrai aussi, et on peut le regretter, qu'il n'est quasiment jamais fait référence aux paysans ou à leur travail dans les dictionnaires. Ils ne sont pas dignes d’illustrer l'emploi de tel ou tel mot. Ils ont contribué pourtant à faire, pendant des millénaires, la France.

 

 

07 septembre 2007

Génocide

 

 

 

 

 

Ce mot récent est un mot factice, au sens où il a été fabriqué en 1944 par un juriste américain d’origine polonaise (Raphaël Lemkin) et où il n’est d’aucune langue en propre, mais de toutes les langues. "Par génocide, écrit Lemkin, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique". A l’élément grec genos au sens de "race" ou "d’espèce", a été ajouté l’élément d’origine latine cide, du verbe caedere, "tuer". Les racines grecques et latines sont en usage en anglais, en français et dans de nombreuses autres langues. A un Italien, comme à un Américain ou à un Français ou à un Espagnol, génocide semble familier. Ce mot, international en quelque sorte et presque universel, a désigné les crimes contre l’humanité, du type de ceux qui ont été perpétrés contre les peuples juif et tzigane entre 1942 et 1945. Dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’ONU, le 9 décembre 1948, ce terme juridique est clairement défini : "le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ce n’est pas le crime, mais le mot qui est défini : "extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie". Un exemple illustre ce sens : "le génocide des Juifs par les nazis". Les deux mots holocauste et génocide sont coordonnés dans la phrase nominale qui suit, "holocauste et génocide", sans doute pour signifier qu’ils s’emploient l’un pour l’autre. La définition est moins ample et surtout moins précise que celle de la convention de 1948. Ainsi le sens de même dans "groupe humain de même race" n’est pas clair : ce groupe est-il de la même race que ses bourreaux ? Ou est-il uniforme d’un point de vue racial ? De même, les causes supposées des génocides ont pour effet de restreindre les réalités ainsi désignées : "par racisme", sans conteste pour ce qui est des génocides juif et tzigane; mais le racisme n'est pas invoqué comme une cause de génocide ni par Lemkin, ni dans la Convention de 1948, l’essentiel étant de définir un crime, non de disserter sur ses causes, et surtout de ne pas réduire à un seul exemple historique le crime de génocide. Dans la même définition du Trésor de la Langue française, la mention de la "folie" comme une cause de génocide est d’autant plus incongrue que dans les codes modernes, quand la folie est avérée, le criminel n’est pas jugé responsable et un non lieu est prononcé. Il est fou sans doute de vouloir exterminer un groupe humain ; mais la cause des génocides n’est pas la folie des bourreaux : un projet politique, un rêve de pureté, une volonté de domination, oui, et toutes ces causes, parfaitement rationnelles, excluent la folie. En 1972, quand le Trésor de la Langue française a été rédigé, les causes du génocide dont les juifs et les tziganes ont été les victimes étaient connues : parmi elles, il n’y avait pas la folie. Au contraire. Le génocide projeté était raisonné et il a été rationnellement mis en œuvre.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), genocide (prononcé djénesaid) est suivi d’une définition plus resserrée, moins idéologique, plus proche que la définition du Trésor de la langue française de la définition juridique de 1948 : "extermination of a race or community by mass murder, or by imposing conditions that make survival impossible". Racisme et folie ne sont pas invoqués et by imposing conditions that make survival impossible (soit : "en imposant des conditions qui rendent la survie (du groupe) impossible") fait référence à un des actes qui, dans le texte de 1948, relèvent du crime de génocide : la "soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle". De fait, les famines organisées et systématiques (Ukraine, 1933, sept millions de morts; Ethiopie, 1975, près de deux millions de morts; Chine, années 1950-60, des dizaines de millions de morts; Corée du Nord récemment) sont, suivant les termes mêmes de la Convention de 1948, des génocides. La définition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication, neuvième édition) est plus courte et moins sujette à contestation que celle du Trésor de la langue française : "entreprise d’extermination systématique d’un groupe humain". Les exemples cités sont ceux de génocides reconnus du XXe siècle : "le génocide des Arméniens par les Turcs, le génocide perpétré par le régime nazi sur les populations juive et tzigane".

 

Le nom génocide a connu un succès si vif qu’il a été étendu à d’autres réalités que l’extermination d’un groupe humain. Ainsi, il est employé à propos de la destruction de populations entières par les armes nucléaires ou même pour désigner "la mort violente et rapide d’un grand nombre de personnes" (synonyme hécatombe) : ainsi les victimes des accidents de la route (plus 16000 par an en France dans les années 1970) ; ou bien il est suivi d’adjectifs, tels que (génocide) politique, scientifique, culturel. Les Académiciens jugent abusive cette extension, ce en quoi ils ont objectivement raison : "le génocide est un crime défini en droit international. Il est abusif d’employer le terme de génocide en dehors de son acception la plus rigoureuse". Mais alors pourquoi les Académiciens ne se sont-ils pas contentés de reproduire tel quel le texte de la Convention de 1948, cité plus haut ? Ils condamnent avec véhémence l’extension de génocide hors de la langue du droit et pour désigner autre chose qu’un crime contre l’humanité : "des expressions comme génocide culturel, génocide des campagnes, etc., écrivent-ils en caractères gras, sont à proscrire". Ces condamnations ne servent à rien : les Académiciens savent ou devraient savoir qu’il n’est pas de sujet parlant qui désigne les choses du mot qui y est propre et que l’histoire de la langue et ce qui fait qu’elle évolue ne sont qu’une répétition d’extensions de ce type.

 

 

 

 

02 septembre 2007

Polémique

 

 

 

 

Emprunté à un adjectif grec qui a pour sens "relatif à la guerre" (en parlant de choses) ou "disposé à la guerre" (en parlant de personnes) et, par extension, "batailleur, querelleur", l’adjectif polémique est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que se déchaînent les passions religieuses : en 1578 chanson polémique, au sens de "guerrière" et en 1584, au sens de "relatif à la dispute par écrit". Le premier à l’employer comme un nom, au sens de "controverse par écrit", est Agrippa d’Aubigné, poète qui, plus que tout autre, a jeté de l'huile sur le feu des passions religieuses (préface des Tragiques, 1619). Il est enregistré à partir de la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française, uniquement comme adjectif, du moins jusqu’à la sixième édition (1832-35). Il signifie "qui appartient à la dispute" et "il se dit des disputes par écrit, soit en matière de religion, soit en d’autres matières", comme dans "ouvrage polémique, traité polémique, style polémique" (1762, 1798). De même, Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne relève que l’emploi d’adjectif : "qui appartient à la dispute, à une guerre, à un combat littéraire". Il juge aussi, se fondant sur l’origine grecque de ce mot, que "guerre polémique est un pléonasme, une répétition d’idées" et que l’on doit dire ouvrages polémiques et guerres littéraires.

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’emploi de polémique comme nom est relevé : "il est aussi substantif féminin et signifie dispute, querelle de plume" (exemples : "il excelle dans la polémique, la polémique littéraire"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les Académiciens (huitième édition) reprennent les définitions de 1832-35 : "1, adjectif, qui appartient à la dispute par écrit" et "2, substantif féminin, la polémique, dispute par écrit".

Voltaire, qui a été un écrivain polémique (talentueux certes) et qui n’appréciait guère les ouvrages polémiques, non pas les siens, mais ceux des autres ou ceux qui le prenait pour cible, définit ainsi, avec beaucoup de mauvaise foi sans doute, les livres polémiques : ce sont "ceux dans lesquels on dit des injures à son prochain pour gagner de l’argent". La polémique est belle, sauf quand on en est la cible.

 

Dans la langue moderne, de profonds changements affectent l’emploi de polémique, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1792-94). Les auteurs de ce Trésor exposent d’abord l’emploi comme nom, contrairement aux lexicographes antérieurs, ensuite l’emploi adjectif. Alors que, dans les dictionnaires antérieurs, polémique, nom ou adjectif, était borné à la seule littérature, dans la langue moderne, il s’est étendu à toutes sortes de réalités, dont la plupart sont étrangères à la littérature. C’est "une discussion ou un débat ou une controverse qui traduit de façon violente ou passionnée, et le plus souvent par écrit, des opinions contraires sur toutes espèces de sujets : politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.". C’est même "un genre dont relèvent ces discussions". Les exemples sont "engager, poursuivre une polémique avec quelqu’un, aimer la polémique, faire de la polémique". Albert Camus (Actuelles I, 1948) a compris que la polémique était sortie du domaine borné et policé des lettres et que son extension à toute société était la marque de l’expression d’une haine sans limite qui déteint sur le monde : "il n’y a pas de vie sans dialogue, écrit-il. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique". Il poursuit ainsi : "le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte (...) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations". La modernité n’est pas seulement l’ère de l’obscurantisme épais et des crimes de masse et sans nom, de sorte qu’il a fallu fabriquer des mots nouveaux, génocide, purification, nettoyage ethnique, ou d'employer dans un sens nouveau de vieux termes de religion, holocauste, shoah, pour les nommer ; elle a cru aussi qu’elle devait réaliser son essence ou son être par la polémique généralisée et l’insulte obligatoire.

 

 

01 septembre 2007

Bienséance

 

 

 

 

Formé à partir de l’adjectif bienséant, bienséance est attesté en 1534 comme terme de droit ou de prétendu droit, sans fondement juridique (droit de bien séance : "droit fondé sur la commodité, la convenance", Rabelais). Cet emploi est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française : 1694, 1762, 1798, 1832-35, "on dit qu’une chose est à la bienséance de quelqu’un pour dire qu’il lui conviendrait de l’avoir à cause de quelque convenance particulière". Les exemples sont : "cette charge, cette terre est à votre bienséance à cause du voisinage" et "telle province est fort à la bienséance de ce prince-là". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens jugent que cet emploi de bienséance est désuet. Ils l’évoquent au passé : "être à la bienséance de quelqu’un se disait de ce qu’il conviendrait à quelqu’un d’avoir" (exemples : "cet emploi, ce poste est à votre bienséance, cette terre est à votre bienséance, à cause du voisinage") et ils précisent "qu’on dit plutôt aujourd’hui être à la convenance de...". Dans la neuvième édition (en cours de publication), il n’est plus fait référence à cet emploi.

Ce pseudo droit ayant fait l’objet d’innombrables abus, le mot a été employé ironiquement pour désigner l’usage illicite qu’en ont fait les puissants : "on dit, en raillant, qu’un prince, qu’un seigneur s’est approprié un pays, une terre, un héritage par droit de bienséance, pour dire qu’il n’a eu d’autre droit de les prendre que parce que ce pays, cette terre, cet héritage l’accommodaient" (1694) et "on dit par droit de bienséance pour dire sans avoir aucun autre droit que celui de sa propre convenance, de sa propre commodité" (1762, 1798). Dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35), l’expression "par droit de bienséance" est jugée "familière". Elle n’est plus relevée dans la neuvième édition.

Outre ce sens, bienséance prend, dans la seconde moitié du XVIe siècle, un sens moral. Chez Montaigne, c’est "ce qui convient" ("la grâce et bienséance des vêtements") et "le respect de certaines formes" : "je veux que la bienséance extérieure et l’entregent et la disposition de la personne se façonnent quand et quand l’âme". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : "convenance de ce qui se dit, de ce qui se fait par rapport aux personnes, à l’âge, au sexe, aux temps, aux lieux, etc." (exemples : "cela choque la bienséance, n’est pas dans la bienséance, est contre la bienséance ; il sait ce qui est de la bienséance ; observer la bienséance, les bienséances ; les règles, les lois de la bienséance"). D’une édition à l’autre, la définition est affinée ou amplifiée : "convenance, rapport de ce qui se dit, de ce qui se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, et avec ce qui convient aux usages reçus et aux mœurs publiques, etc." (1798) ; "convenance, rapport de ce qui se dit ou se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, à la condition, et avec les usages reçus, les mœurs publiques, le temps, le lieu, etc." (1832-35 ; 1932-35 ; neuvième édition en cours). De même, les exemples se multiplient, en particulier ceux qui se rapportent à l’inobservation des bienséances, comme si cette inobservation était aussi grave que la violation des lois : "négliger les bienséances, pécher contre la bienséance" (1762 : l’inobservation est un péché), auxquels est ajouté dans les éditions suivantes "se mettre au-dessus des bienséances".

Alors que les Académiciens se sont efforcés moins de définir le nom que de cerner la notion qu’il désigne et qui fait de la bienséance une vertu de l’homme vivant dans une société policée, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) en expédie la définition en quatre mots "ce qui sied bien", se contentant de paraphraser la formation du mot bienséant (adverbe bien et verbe seoir, "convenir") et tablant sur les citations, brèves à dire vrai et allusives, d’écrivains classiques pour en illustrer le sens. Or, les extraits cités ("on peut rire des erreurs sans blesser la bienséance", "nous sommes prêts d’offenser la bienséance", "il n’y a rien qui choque tant la bienséance que ces sortes de conduites", "il était de la bienséance qu’il liât société avec ses semblables", "les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances", "Ulysse préférait l’intérêt commun de la Grèce et la victoire à toutes les raisons d’amitié et de bienséance particulière", "un homme qui remplisse toutes les bienséances", "il y a des règles de bienséance et d’honneur qui doivent être gardées inviolablement, même à l’égard des ennemis", "vous êtes d'un sexe et d’un rang qui vous met dans les bienséances du monde", etc.) illustrent le sens ("ce qui sied bien") de bienséance, mais ils n’analysent pas la notion.

 

L’article bienséance du Trésor de la Langue française (1972-94) exhale les parfums capiteux de la modernité relativiste, sociologique et très bien pensante. Ce qui était une vertu, définissant l’homme ou la nature humaine chez Montaigne et chez les meilleurs auteurs classiques devient, dans ce dictionnaire, une norme propre à une société donnée, bourgeoise ou aristocratique : "qualité de ce qui répond aux normes morales d’une société donnée". Autrement dit, la morale est quelque chose de fluctuant – une sorte d’épiphénomène qui évolue en même temps que la société. On reconnaît là les vieilles croyances rabougries du léninisme et du trotskisme : "notre morale", à nous, les nouveaux puissants du monde, n’a rien en commun "avec la leur" - celle des hommes ordinaires. Pauvres lexicographes, faut-il qu’ils soient aliénés pour faire de ce credo débile leur horizon indépassable ! Le "phare" du rien qu’était Sainte-Beuve est cité pour illustrer cette conception relativiste de la bienséance, mais à contretemps ou de façon incongrue. En effet, Sainte-Beuve traite de la bienséance dans les lettres ou dans l’expression poétique, et non d’une norme sociale, encore moins d’une vertu de l’homme vivant dans une société policée : "avec le XVIIe siècle commencent des mœurs sociales, sinon meilleures au fond, du moins plus sévères en apparence ; le mot de pudeur, inventé par Desportes, représente désormais quelque chose, et le sentiment de la bienséance va naître et se développer. Il n’est plus permis de tout nommer avec une sorte d’effronterie naïve, et l’obscénité, qui a conscience d’elle-même, devient clandestine en même temps que coupable" (Poésies, 1829).

Même bienséances au pluriel est défini d’un point de vue relativiste : "ensemble de règles correspondant à l’éthique d’une époque". Las Cases parle "d’infraction aux bienséances publiques" (Le Mémorial de Sainte-Hélène, 1823) et Guéhenno de "la tyrannie des bienséances" au sujet de Rousseau (Jean-Jacques, Roman et vérité, 1950). Pourtant, les synonymes et les antonymes cités dans le Trésor de la Langue française, à savoir convenance, correction, décence, honnêteté, cynisme, immodestie, impudeur, inconvenance, indécence, messéance, attestent que la notion de bienséance se rapporte à une morale qui est valable en tout lieu et à tout moment, du moins dans une civilisation digne de ce nom. Le même relativisme imprègne la seconde définition de bienséance : "qualité de ce qui est conforme aux usages de la politesse" (sous-entendu, la politesse est une réalité variable et fluctuante) : "le même moi qui m’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée, (...), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos aimables et insignifiants" (Proust, Du côté de chez Swann, 1913). Les Académiciens se gardent bien dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire de verser dans ce relativisme d’époque. Ils reproduisent la définition des éditions antérieures et ils continuent à en faire, nonobstant les sociologues, une vertu de l’homme vivant dans une société policée.

 

 

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il n’est pas fait allusion aux bienséances dans l’art classique, à l’exception de l’exemple bienséances oratoires cité dans la seule édition de 1832-35. Le premier à traiter de la question est Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). La bienséance est étendue au style : elle "consiste à employer des termes et des expressions qui conviennent aux genres des sujets qu’on traite ou des ouvrages qu’on écrit ; à éviter, par exemple, les expressions pompeuses dans la comédie et les expressions basses dans la tragédie". Cette règle est ignorée, selon Féraud, des "prédicateurs, qui ne cherchent qu’à enluminer leurs sermons des mots du jour, mots souvent de ruelle, et à employer des expressions pleines d’affèterie, et ridiculement figurées". Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré en fait un "terme de littérature", mais il n’en définit pas le sens, ni ne cherche à cerner la notion : c’est "ce qui convient". Il cite les "bienséances oratoires" et illustre ce sens d’extraits d’écrivains : Boileau ("La scène demande une exacte raison ; L’étroite bienséance y veut être gardée") ; Corneille ("Il semble que la bienséance y soit un peu forcée") ; Bouhours ("Le Tasse ne garde pas aussi exactement que Virgile les bienséances des moeurs, mais il ne s’égare pas comme l’Arioste"). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) relèvent cet emploi, qu’ils jugent rare : c’est la "qualité de ce qui répond à certains critères d’appréciation esthétique", mais ces critères ne sont pas exposés, ni ne sont explicites dans cet extrait de Marmontel : "il était du bel air, et presque de la bienséance, pour un homme aimable, ou qui prétendait l'être, d'avoir ce qu'on appelait une petite maison" (Essai sur les romans, 1799). Le sens qui serait spécifique à la littérature classique est défini, toujours dans une perspective relativiste : "qualité d’une œuvre qui répond aux lois du genre, aux exigences du sujet, des personnages, au goût dominant d’une époque", comme si cette règle était désuète et qu’aucun écrivain moderne ne la respectât. Les bienséances oratoires, qui seraient propre à la rhétorique, sont mentionnées, sans être définies, et illustrées de cet extrait de Chateaubriand : "je le peindrais à la tête d’un des premiers corps de l’État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d’œuvre de bienséance, de mesure et de noblesse"  (Mémoires d’outre-tombe, 1848). Les Académiciens, eux, signalent, à juste titre, que bienséance est un terme d’histoire littéraire : "pour la critique classique", c’est "la conformité aux normes du genre littéraire ou artistique, ainsi qu’à la sensibilité et au goût du public". Ils font l’effort de définir la notion en la replaçant dans l’époque où elle a vu le jour.

 

 

24 août 2007

Révisionniste

 

 

 

 

 

Ce mot, qu’il soit nom ou adjectif, est moderne. Il a été fabriqué par Victor Hugo en 1851, le 17 juin exactement, dans un discours qu’il a prononcé à l’Assemblée nationale, dont il était un élu, afin de désigner ceux des députés qui étaient partisans d’une révision de la constitution de la IIe République. Dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la Langue française (1863-72), Littré relève l’emploi, attesté en 1872, de révisionniste comme adjectif dans assemblée révisionniste. En revanche, les Académiciens ne le relèvent pas, même dans les éditions de leur Dictionnaire publiées après 1851 (la septième : 1878 ; la huitième : 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les sens sont répartis suivant que le mot est adjectif ou nom. Adjectif, il a pour sens, en parlant d’une personne, "favorable à la révision d’une constitution ou d’un procès", et, en parlant de choses, "relatif à une révision d’une constitution ou d’un procès". Il a été couramment employé au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier quand les partisans de ce capitaine de l’armée française ont demandé que soit révisé son procès. Quand il est un nom, révisionniste désigne le partisan d’une révision de la constitution ou d’un procès, comme chez Proust : "toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes (...) qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire" (1922 : les révisionnistes en question étant les partisans de Dreyfus).

Au XXe siècle, les crises, ruptures, bifurcations, réinterprétations, révisions, etc. se multipliant dans la vulgate idéologique du marxisme, surtout à partir du moment où les marxistes se sont emparés par la violence du pouvoir dans de nombreux pays, le nom révisionniste a désigné les partisans de doctrines nouvelles ou adaptées, nommées révisionnisme (ce mot est attesté dans la logorrhée socialiste en 1903), comme si le marxisme devait tenir lieu, où que ce soit, de constitution, et qu’un dévot en 1981 définit (c'est de la NLF pur jus) comme la " pratique politique qui, sous couvert d’adapter la théorie marxiste à la conjoncture, en dénature le caractère révolutionnaire ". Révisionniste ayant un sens défavorable pour les marxistes purs et durs ou vrais de vrais, les ultras l’ont raccourci en un méprisant réviso : "ce mot constitue, de la part des gauchistes, une injure à l’adresse des communistes, regardés comme infidèles à l’intransigeance révolutionnaire", écrivent très sérieusement les auteurs du Trésor de la Langue française, sans distance, sans ironie, sans avoir envie de pouffer de rire non plus.

 

 

 

22 août 2007

Exposition

 

 

 

Emprunté au latin expositio, "exposé, explication" et "abandon (d’un enfant)", le nom exposition est attesté au début du XIIe siècle dans le sens du mot latin, à savoir "exposé, présentation, explication". Plus tard, au XVIe siècle, et surtout au XVIIe siècle, le nom s’enrichit de nouveaux sens, et cela en relation avec les divers sens du verbe exposer : en 1565 "action de présenter, d’étaler, de mettre à vue (en particulier des marchandises)" ; en 1636 "abandon (d’un enfant)" ; en 1676, "situation, orientation (d’un bâtiment)" ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, "situation de risque, position découverte ou dangereuse".

Ces divers sens sont définis dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). C’est "l’action ou l’effet de l’action par laquelle une chose est exposée en vue", la chose en question pouvant être des biens, un tableau, des meubles, le Saint Sacrement, des reliques et aussi "des choses qu’on étale pour vendre" ("il a fait aujourd’hui exposition de ses plus belles étoffes"). Le deuxième sens est "situation" (exemples : "ce palais est dans une belle exposition ; l’exposition de cette maison n’est pas saine"). Le troisième sens est "narration, récit, déduction d’un fait" ("il a fait l’exposition du fait fort nettement") et "interprétation, explication" ("l’exposition du texte de l’Ecriture, l’exposition littérale, les différentes expositions, l’exposition des auteurs"). Le dernier sens exposé est le premier apparu dans l’histoire du mot : "exposition se dit aussi en parlant des enfants qui sont abandonnés par les mères qui s’en veulent défaire". Les exemples cités montrent que l’abandon d’enfant suscitait l’horreur morale dans la société ancienne et que, contrairement à ce qui était répété il y a une trentaine d’années comme vérité d’évangile, l’amour maternel et l’attachement qui liait des parents à leurs enfants ou même aux enfants ont existé bien avant que l’ancien monde ne fût transformé en paradis moderne : "l’exposition des enfants est contraire à l’humanité ; l’exposition des enfants est contraire aux lois". De tous les sens attestés aux XVIe et XVIIe siècles, seul celui que relève Furetière en 1690 ("situation de risque") n’est pas recensé par les Académiciens.

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est illustrée de cet exemple : "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux", qui esquisse le sens moderne, tandis que le sens "narration, récit" est illustré d’exemples précis : "l’exposition d’une pièce de théâtre est la partie du drame où l’auteur expose les faits principaux qui ont précédé et préparé l’action". Les Académiciens complètent l’exemple par cet autre : "on dit aussi l’exposition du sujet dans un poème".

C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève l’une des extensions modernes du sens d’exposition (ou "action d’exposer aux regards ; état de la chose exposée, mise en vue"), à savoir "exposition de peinture ou, simplement, exposition, mise sous les regards du public, de tableaux, en un lieu approprié". L’exposition (d’art, d’objets divers, de tableaux, etc.) a été inventée au XIXe siècle. C’est une réalité moderne. Littré précise que le mot "se dit, dans le même sens, des produits de l’art et de l’industrie", l’exposition universelle étant "celle dans laquelle sont reçus les produits de tous les pays" ("la première exposition universelle eut lieu à Londres, en 1851"). Le mot désigne aussi par métonymie le "lieu où se fait l’exposition" : ainsi on va à l’exposition.

Il suffit de comparer les exemples cités dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française à ceux de la sixième (1832-35) pour prendre conscience du succès du mot exposition dans le domaine de l’art. En 1832, c’était "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux" ; un siècle plus tard, c’est "exposition de peinture, d’automobiles, rétrospective, des produits de l’industrie française, des Arts décoratifs, coloniale" et l’inévitable "exposition universelle". La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est plus éloquente encore : une exposition est la "présentation publique d’œuvres d’art, de produits commerciaux, etc.". Elle peut être temporaire, permanente, rétrospective, scientifique, commerciale, horticole, coloniale universelle. Ce qui fait l’objet de cette présentation publique, ce peut être de la peinture, mais aussi de la sculpture, des monnaies, des manuscrits, etc. Toute exposition a son catalogue, comme une maison de commerce.

Il n’est rien qui ne puisse pas être exposé : même la foire est exposition. Cet ultime sens, à savoir "opération commerciale consistant à mettre en vente une grande quantité d’articles d’une catégorie donnée, à un moment précis de la saison" ("l’exposition de blanc d’un grand magasin"), révèle le but de toute exposition : vendre. On vend de tout, des tableaux et du linge, et même soi-même ; on vend de la bonne réputation, les succès d’un régime politique, les produits d’une industrie, les activités d’une administration. La marchandise triomphe dans l’art et de l’art, comme l’atteste l’article exposition du Trésor de la Langue française (1972-94), dans lequel aucune distinction n’est faite entre la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, d’œuvres d’art" et la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, de produits agricoles, manufacturés" : l’agriculture et l’industrie sont guindées au niveau de l’art. Les Goncourt écrivent en 1889 dans leur Journal : "vendredi 12 juillet. Exposition centennale. Je ne sais si ça tient à ce jour, fait pour des expositions de machines et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture, depuis David jusqu’à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse".
Tout ce qui dépasse, tout ce qui est haut, tout ce qui est ambitieux, est émondé, nivelé, arasé. La culture, ce sont de vieilles croyances ou des savoir-faire transmis par les mères à leurs filles depuis la nuit des temps. L’art ne se distingue plus des machines agricoles ou des herbes médicinales. Là où tout (et le contraire de tout) "se vaut", l’herbe ne repousse plus.

 

17 juillet 2007

Universalité

 

 

 

 

 

 

La notion d’universalité, telle que nous l’entendons aujourd’hui (ce qui est répandu dans le monde), est récente. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant "le plus grand nombre de" ou "la totalité", comme l’expriment les exemples cités : "généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts" (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il "est de peu d’usage") et "généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que "c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité, l’universalité des biens". Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose aussi universalité par généralité : ce terme collectif "comprend toutes les choses de même nature", comme quand on dit universalité des biens pour dire "tous les biens d’une succession". Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : "l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine".

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement par Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, 1863-77. Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soit ignoré dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Celles-ci sont d’abord relativistes. Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise n’est pas, dans les faits, universelle, non plus que les dogmes du christianisme. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout et des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de "général", que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, "qui s’étend partout" ou "dont les valeurs sont partagées par tous les hommes", mais le sens de "qui regroupe toutes les églises". L’universalité n’est que de la généralité : "Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines". Quant à universaliste, "terme d’histoire ecclésiastique", c’est le "nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut". Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, "général, qui s’étend à tout, qui s’étend partout", qu’illustrent les exemples : "un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce" (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de "généralité".

En fait, le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : "I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : "cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique", Vedel, Droit constitutionnel, 1949)". L’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de "généralité" ou de "totalité", qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française.

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de "l’universalité de la langue française". C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : "Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle. Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ?". Tel qu’il est employé dans ce contexte, l’adjectif universel a pour sens "qui est largement répandue" ou "dont l'usage est courant en Europe", et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : "qui s’étend à tout, qui s’étend partout" (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir "généralité" ou "ce qui renferme les différentes espèces"  (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui "comprend toutes les choses de même nature", et non dans le sens moderne, enregistré pour la première fois par Littré, à savoir "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde importe peu. Le français est, selon Rivarol, la langue de la "République des lettres" ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En use l’ensemble des hommes de lettres, des écrivains, des poètes, des gens de culture, d’amateurs de belles lettres, des savants pour commercer ou converser entre eux. Tel est son domaine restreint. C’est pourquoi la clarté est si importante. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. Au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître "universelle", dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son "Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française" (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : "la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ?" De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale.

 

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : "Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle, régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps". L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, "universel", au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.