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09 juin 2007

Débat

 

 

 

 

Ce nom, que les intellos chérissent, du moins en discours, puisque, dans les faits, ils sont plus allergiques au débat qu’au libéralisme, dérive du verbe débattre. Il est attesté au XIIIe siècle dans le sens agressif de "controverse" et de "querelle" ("nous avons vu moult de débats des uns contre les autres, si comme des pauvres contre les riches" et "quand nous fûmes là et les Turcs s’en furent partis, les Sarrasins qui étaient en la cité, se déconfirent et laissèrent la ville à notre gent sans débat") ; puis, au pluriel, dans le sens de "délibérations dans un procès". Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, seul le premier sens "différend, contestation" est relevé, ainsi que les emplois : "être en débat de quelque chose, mettre en débat, vider un débat, avoir débat avec quelqu’un, apaiser un débat". Le proverbe "à eux le débat" ou "entre eux le débat" a pour sens "ne pas se mêler d’un différend" qui concerne autrui. Chez La Fontaine, débats est employé dans un contexte guerrier : "Petits princes, videz vos débats entre vous ; De recourir aux rois vous seriez de grands fous ; Il ne les faut jamais engager dans vos guerres, Ni les faire entrer sur vos terres". Dans la quatrième édition de ce même dictionnaire, il est fait état de l’emploi de débat "en termes de pratique" (id est de commerce), comme dans "un débat de compte" ou "contestation formée contre quelque article d’un compte".

En 1627, débat est attesté dans le sens de "délibération des députés" (au Parlement d’Angleterre) dans L’Histoire d’Elisabeth et, en 1704, dans le sens, non de "délibérations", mais de "discussions", vives souvent et contradictoires, dans L’Histoire de la Rébellion et des guerres civiles d’Angleterre. Ce n’est qu’en 1789 que ce mot s’applique aux assemblées en France (Journal des débats et décrets). Dans l’édition "révolutionnaire" du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est fait allusion, pour la première fois, à l’emploi de débat dans le cadre d’un parlement, mais uniquement dans un exemple relatif à l'Angleterre et illustrant le sens de "différend"  : "il s’éleva de grands débats sur ce sujet au Parlement d’Angleterre". Quand il a ce sens, le nom débat (employé généralement au pluriel) est un emprunt sémantique à l’anglais debate qui désigne les délibérations officielles dans une institution publique, notamment au Parlement. Le verbe to debate n’est que la forme anglaise du verbe français débattre. Débat est un de ces allers et retours de mots et d’emplois entre le français et l’anglais.

Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35) : "débats au pluriel signifie quelquefois "discussion", en parlant des assemblées politiques", mais l’exemple qui illustre ce sens se rapporte encore à l’Angleterre : "les débats du parlement d’Angleterre". En France, les débats à la Chambre étaient-ils alors de simples échanges d’amabilités ? Peu importe, le fait est que si le mot débat entre tardivement dans l'usage, deux siècles après l'Angleterre, c'est que les Français sont sinon allergiques, du moins rétifs à la chose. C’est aussi dans cette édition qu’il est fait état, pour la première fois, du sens juridique de débats : "il signifie particulièrement, en matière criminelle, la partie de l’instruction qui comprend la lecture de l’acte d’accusation, l’interrogatoire du prévenu, l’audition des témoins à charge et à décharge, les plaidoiries, et le résumé du président". Exemples : "les débats ont duré plusieurs jours, débats publics, les débats eurent lieu à huis clos". Littré, dans son dictionnaire, expose ces deux sens modernes, "au pluriel, discussions des assemblées politiques" (exemples : "les débats du parlement anglais, cet orateur était l’aigle de nos débats" ; et "terme de palais, la partie de l’instruction judiciaire qui est publique, y compris les plaidoiries".

C’est dans le Trésor de la Langue française que le sens moderne de débat – le sens "intellectuel" est enfin défini. Ce n’est pas un différend, ni une querelle ; il n’a pas lieu dans une enceinte parlementaire ; c’est une "discussion généralement animée entre interlocuteurs exposant souvent des idées opposées sur un sujet donné". Le débat est agité, clos, ouvert, ardent, brûlant, passionné, public. Le succès de ce mot est tel qu’il sert à former d’innombrables mots composés : "causerie débat, déjeuner débat, dîner débat, émission débat, enquête débat, gala débat, journée débat, rencontre débat, assemblées débats, conférences débats, soirées débats". Ce sens est glosé ainsi par les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "discussion d’une question, examen contradictoire d’un problème" et, spécialement : "discussion publique, dirigée et organisée autour d’un thème" ("un débat politique, culturel, télévisé ; la projection du film sera suivie d’un débat").

En mai 1980, a été fondée, aux éditions Gallimard, l’excellente revue Le Débat. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, est dressé "l’état des lieux" : les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont le débat est la raison d’être. La revue veut les ouvrir (leur ouvrir les yeux ?) "au nouveau, aux mondes extérieurs, aux générations montantes, aux langages des autres", ce qui implique que, jusque là, c’est la fermeture au nouveau, etc. qui caractérisait les intellectuels. La revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit.

Le premier article de ce numéro confirme le trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie le titre d’un ouvrage collectif publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique à un ouvrage que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux insérés dans l’appareil d’Etat, centralisé et puissant, ils exercent un pouvoir très grand. La thèse de Debray est démolie : "Il faut le confusionnisme d’époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d’un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". Les intellectuels sont mis en examen. En 1980, ils ne sont plus écrivains, mais professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires : ils ont perdu de leur charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, tyranniques. La charge est terrible, en apparence du moins. Sont dénoncés leur "irresponsabilité politique", "laxisme", "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation, terrorisme de l’autorité, amnésie, complicité avec des tyrans, affectation et obscurité verbales, etc. 

Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa. Dès qu’il est question d’intellectuels, c’est l’accusation de "trahison" qui est lancée, comme s’il était dans leur nature de "trahir". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels "idéalistes" qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et la Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire "la vie avec la pensée"), par Danièle Sallenave dans "La nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se sont les complices de ceux qui rêvent d’abêtir le peuple), etc. Les années 1950-1980 sont, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, l’ère du soupçon : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. Leur aveuglement, leur lâcheté, leur silence, leur soumission à des tyrans, etc. leur sont rappelés. C’est l’arroseur arrosé.

Dans le numéro 14 de ce même Débat, publié en juillet 1981, le désespoir noir du numéro 1 s’évanouit. Le 10 mai 1981 a tout changé. L’éditorial "au milieu du gué", daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : les sondages donnaient Giscard gagnant. Le numéro 14, écrit après le 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5% des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que l’espoir renaisse. Ceux qui ont redonné vie au débat serinaient "résistance" ; ils ont fait allégeance à un collabo.

 

 

 

04 juin 2007

Atome

 

 

 

 

 

Les Grecs pensaient avoir isolé les éléments ultimes de la matière - les plus petits aussi, qui ne pouvaient pas être divisés (mot à mot "coupés") en éléments plus petits ou de rang inférieur et qui n’étaient pas composés d’autres éléments. Ils ont fabriqué pour désigner ces éléments le mot atomos composé du préfixe a, de sens privatif, comme dans amoral ou amorphe, et du verbe temeo "couper", que l’on retrouve dans tome (emprunté à tomos) et dans le mot savant dichotomie (délit commis par un médecin et un pharmacien qui se partagent les patients). Au grec, le latin a emprunté atomus ; et au latin, le français a emprunté atome, attesté au XIVe siècle, comme terme de philosophie et de physique antique, au sens de "élément de matière qui n’est pas divisible" ; ainsi dans cet exemple : "atomes, c’est nom indivisible pour sa petitesse". C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom atome est employé en chimie. Le sens moderne, celui de la physique nucléaire, est récent. Il est attesté en 1930.

Dans les anciens dictionnaires, le seul sens relevé jusqu’à la fin du XIXe siècle, est celui de la science antique : "corps indivisible à cause de sa petitesse" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). L’exemple qui l’illustre réfère à l’Antiquité : "Epicure disait que le monde était composé d’atomes, que les corps se formaient par la rencontre des atomes". A partir de là, le mot désigne les petites particules de poussière "que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". L’article de L’Encyclopédie (1751-65) n’est guère plus précis qu’un article de dictionnaire. Atomes est relevé au pluriel  : "petits corpuscules indivisibles qui, selon quelques anciens philosophes, étaient les éléments ou parties primitives des corps naturels" et "atomes se dit aussi de ces petits grains de poussière qu’on voit voltiger dans une chambre fermée, dans laquelle entre un rayon de soleil". Il est aussi un emploi (atome au singulier) de ce mot, que les Encyclopédistes sont les seuls à relever : "Histoire naturelle, animal microscopique, le plus petit, à ce qu’on prétend, de tous ceux qu’on a découverts avec les meilleurs microscopes. On dit qu’il paraît au microscope, tel qu’un grain de sable fort fin paraît à la vue, et qu’on lui remarque plusieurs pieds, le dos blanc et des écailles". Que sont ces animalcules observés au microscope (lequel a été mis au point dans la première moitié du XVIIIe siècle) ? Des amibes ?

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux mêmes sens qui sont relevés de 1762 à 1932-35 : "corps qu’on regarde comme indivisible, à cause de sa petitesse" et "petite poussière que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le sens "de petite poussière" n’est plus relevé. Les progrès de la connaissance scientifique l’ont rendu caduque. A partir de la sixième édition (1832-35), les Académiciens ajoutent le sens figuré et moral : "atome se dit, figurément, pour exprimer l’extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres, ou à l'espace dans lequel ils existent" (exemple : "les hommes sont des atomes sur le globe, qui n’est lui-même qu’un atome dans l’immensité"), sens qui, dans l’édition en cours, n’est glosé que par deux mots : "au figuré, parcelle infime" (exemples : "l’homme n’est qu’un atome dans l’univers", "il n’a pas d’atome de bon sens"). Chez Littré, ce sens ("figuré, extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres") est illustré de citations d’écrivains : La Bruyère, "je ne m’étonne pas que des hommes, qui s’appuient sur un atome (id est la terre), chancellent dans les moindres efforts qu’ils font pour sonder la vérité" ; Lamartine, "me voici : mais que suis-je ? un atome pensant" ; Montesquieu, "quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la terre..." ; Voltaire, "la petite fumée de la vaine gloire dont il n’arrive pas un atome dans mon ermitage".

De tous les lexicographes, les seuls qui relèvent le sens figuré d’atomes crochus sont les auteurs du Trésor de la Langue française : c’est, par allusion à Démocrite qui pensait que les atomes forment la matière en s’accrochant les uns aux autres, la "sympathie, l’affinité qui s’établit entre deux êtres". La métaphore est belle, mais elle n’a de sens clair que pour ceux qui connaissent la théorie atomique de Démocrite et d’Epicure.

 

Littré est le premier à relever l’emploi moderne d’atome en chimie : "particules dernières qu’on suppose avoir la forme primitive du corps auquel elles appartiennent et qui se combinent entre elles en proportions définies. Atomes simples, ceux qui sont homogènes dans leur nature ; atomes composés, ceux qui résultent de l’union d’un plus ou moins grand nombre d’atomes hétérogènes, ainsi que cela a lieu dans les acides, les sels, etc.". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reformulent en termes différents cette définition : "en termes de chimie, atome se dit des grains, indivisibles par les forces chimiques, qui constituent les divers éléments. Les composés sont des groupements formés par les atomes de leurs divers éléments". La nouveauté, par rapport à Littré, tient à la composition de l’atome, dont les Académiciens, en 1932, ont une idée assez imprécise et partiellement inexacte : c’est "un système électrisé formé d’un noyau positif entouré d’électro-négatifs". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’atome chimique est "la plus petite partie d’un corps simple qui puisse entrer en combinaison avec une autre". Cet extrait d’un ouvrage savant est plus clair encore : "les parties constitutives des molécules qui ne peuvent être divisées ni mécaniquement, ni chimiquement se nomment des atomes" (1885) ; cet autre aussi : "les chlorophylles ont même nombre d’atomes de carbone, un peu d’oxygène, mais leur molécule renferme de l’azote (...) et même un atome métallique, le magnésium" (1931).

Tout change dans le seconde moitié du XXe siècle. Ce que les savants ont démontré, c’est que, contrairement à ce que pensaient les Grecs de l’Antiquité et, à leur suite, pendant plus de vingt siècles, les savants, l’atome n’est pas atome mais divisible, sécable, partageable. C’est, selon les Académiciens (dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), la "particule composée d’un noyau formé de protons chargés positivement et de neutrons, entouré d’un nuage d’électrons à charges négatives". La définition est assez claire pour qui a de vagues notions de physique. Il en est de même de cette autre définition du Trésor de la Langue française (1972-94) : la "partie d’un élément matériel conçue comme un système composé d’un noyau de protons et de neutrons autour desquels gravitent des électrons".

Des physiciens réservent le nom atome à "certains éléments physiques considérés comme finis, discontinus, indivisibles et répétés à un grand nombre d’exemplaires semblables". Ainsi, les électrons sont nommés atomes d’électricité ; les quanta de Planck atomes d’énergie ou atomes d’action. Atome a donc été abaissé d’un rang. Il désigne les éléments d’un niveau inférieur à celui des atomes. Ainsi, le sens reste celui des Grecs de l’Antiquité.

 

La découverte des propriétés de l’atome a mis en émoi tous les spécialistes de "sciences" humaines et sociales, qui se sont emparés de ce nom, pour le faire leur, dans l’espoir, vain à n’en pas douter, que des atomes de la gloire atomique rejailliraient sur leurs petits travaux sans importance. Les psychologues découvrent les atomes psychiques (ou "éléments qualitatifs indivisibles, de nature mentale, par le groupement desquels seraient formés, d’après certaines écoles, les états psychiques complexes") et les sociologues, à l’affût d’un vernis de science qui dorerait leur idéologie, inventent l’atome social ou "pattern d’attractions et de répulsions réciproques exercées entre un individu et un groupe". De même, les essayistes glosent à l’infini sur l’époque, l’ère ou la civilisation de l’atome, laquelle serait définie "par l’exploitation militaire ou pacifique de l’énergie nucléaire". Les modernes se croient inventifs, ils sont routiniers. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom atome a été extrait de la science pour désigner la poussière qui vole aux rayons du soleil. Aujourd’hui, il est extirpé d'une science dure pour remplir le vide sidéral de la pensée sociale.

 

 

 

 

02 juin 2007

Paume

 

Paume, jeu de la paume, longue paume, courte paume, jouer à la paume

 

 

 

C’est au milieu du XIVe siècle que le vieux mot paume attesté au XIe siècle et signifiant "creux de la main" ("le dedans de la main entre le poignet et les doigts", Dictionnaire de l’Académie française, 1694) a désigné, par métonymie, le jeu de la paume (1373, jouer à la paume). Quant à jeu de paume, au sens de "lieu où l’on joue à la paume", il est attesté au XVIe siècle. L’écrivain et historien de la seconde moitié du XIVe siècle, Jean Froissart, évoque ce jeu : "je vous chargeai que vous apportassiez des pelotes (id est des balles ou éteufs) de Paris pour nous ébattre moi et vous à la paume". Henri Estienne, ce philologue du XVIe siècle, tient le jeu de la paume pour une des passions françaises : "je donnerai le premier lieu au jeu de la paume, auquel on peut aussi dire la nation française être plus adonnée qu’aucune autre : témoin le grand nombre de tripots (id est de jeux ou de terrains) qui sont en cette ville de Paris".

La partie de l’article paume du Dictionnaire de l’Académie française (1694) qui traite du "creux de la main" est courte ; en revanche, celle qui traite du jeu de la paume est longue, précise, détaillée. Elle renferme un doux parfum de vieille France amuïe. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de la citer : "le jeu de la paume : sorte de jeu de deux ou de plusieurs personnes, qui poussent et se renvoient une balle avec une raquette ou avec un battoir. Originairement on ne se servait pour cela que de la paume de la main, et on y joue encore de la sorte en quelques endroits. Quand on dit simplement la paume, on entend la courte paume. Le jeu de paume est le lieu où l’on joue à la paume". Les exemples sont : "jeu de longue paume, jouer à la paume, c’est un grand joueur de paume, j’ay vu jouer de belles parties à la paume". Les Académiciens précisent que "paume se met quelquefois absolument pour le jeu de paume". Exemples : "la paume est un exercice trop violent pour un vieillard, il aime la paume". Ainsi, on apprend qu’un paumier est un "maître du jeu de paume", que le verbe empaumer a pour sens "recevoir un éteuf (nom de la balle au jeu de la paume) à plein dans le milieu de la paume de la main ou du battoir et le pousser fortement" et que, entendu dans un sens figuré, ce verbe signifie "se rendre maître de l’esprit d’une personne pour lui faire faire tout ce qu’on veut". Exemples : "c’est un homme dangereux, s’il empaume une fois ce jeune homme, il le ruinera", "ils l’ont empaumé, ils lui font croire tout ce qu’ils veulent", "il s’est laissé empaumer comme un sot". En français moderne, on dit paumé. Même Madame de Sévigné semble avoir joué à la paume : "je revenais le soir à Auray après une légère promenade, comme si je fusse revenue de jouer une partie de longue paume".

Dans la quatrième édition (1762), la différence entre les deux jeux (ou terrains) de longue paume et de courte paume est clairement expliquée : "on appelle jeu de longue paume un long espace de terrain ouvert de tous côtés et accommodé exprès pour y jouer à la longue paume" et "on appelle jeu de courte paume un carré long enfermé de murailles, ordinairement peintes en noir et pavé de pierre". Les exemples sont nombreux : "jeu de paume couvert, jeu de paume découvert, jeu de paume carré ou simplement un carré, jeu de paume à dedans ou, simplement, un dedans". Nos ancêtres nommaient jeu à la fois le jeu et ce que nous nommons terrain ou court ou trinquet : d’où la distinction entre le jeu de la paume (le jeu) et le jeu de paume (le terrain où se joue la paume). Selon Voltaire, Corneille, faute de théâtre, faisait représenter ses pièces dans "nos jeux de paume étroits".

 

Dans les éditions anciennes (1694, 1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article consacré au jeu de la paume est détaillé, précis, long, illustré. Alors, la paume, jeu aristocratique, attirait de nombreux curieux, dont beaucoup de dames, qui se tenaient dans la galerie et que les joueurs tentaient d’épater par leur façon de jouer ou d’être (d’où épater la galerie). Certains pariaient sur les résultats des parties. Les Révolutionnaires étaient des gens très sérieux pour qui le jeu était un péché mortel, surtout s’il était un sport ou un loisir aristocratique. En coupant en deux les ci-devant, ils ont tué la paume, laquelle a été ressuscitée en partie dans le tennis. Les joueurs de paume suspects, les jeux sont devenus des lieux de réunion. Il en est un qui est célèbre dans l’histoire de France : c’est celui de Versailles, où, explique Littré, "les députés du tiers état firent le serment de ne point se séparer sans avoir donné une constitution à la France. Cette séance s’appelle absolument le Serment du jeu de paume".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), l’article paume est aussi complet que dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que ce dictionnaire fait un état de la langue française des XVIIe et XVIIIe siècles. La paume est une "sorte de jeu où l’on se renvoie une balle avec une raquette ou un battoir ; longue paume, celle à laquelle on joue dans un terrain qui n’est pas fermé de murailles et qui est disposé exprès ; courte paume, celle à laquelle on joue dans un carré long enfermé de murailles ordinairement peintes en noir, et pavé de dalles de pierre ; absolument, la paume, le jeu de la paume (exemple : j’ai perdu de l’argent à la paume) ; jeu de longue paume, le terrain où l’on joue à la longue paume ; jeu de paume, le lieu où l’on joue à la courte paume ; jeu de paume carré ; jeu de paume à dedans, jeu de paume qui a, à l’un des deux bouts, une petite galerie ouverte ; demi paume, raquette légère".

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article paume est plus court que dans les éditions précédentes. Il est vrai que les Académiciens ont conscience que ce jeu ne se pratique quasiment plus : "la paume était un jeu très en usage dans l’ancienne France", celle d’avant la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition de la paume est expédiée en quelques lignes : "jeu, sport qui consistait à se renvoyer une balle avec une batte ou une raquette de part et d'autre d'un filet et suivant des règles précises dans un lieu aménagé à cet effet ; longue paume (en plein air), courte paume (en lieu clos)". Les verbes des dictionnaires sont généralement au présent. Dans ce cas précis, les auteurs du Trésor de la Langue française emploient l’imparfait : ce jeu "consistait" à se renvoyer une balle… Le passé vaut avis nécrologique. Le jeu de la paume, longue ou courte, est quasiment mort. Qui le ressuscitera ?

 

Ce jeu a laissé dans la langue des vestiges, que personne ne sait interpréter. "Qui va à la chasse perd sa place" : la chasse est, au jeu de la paume, la zone du sol où l’éteuf a rebondi une deuxième fois, avant que le joueur ait pu la frapper de sa raquette. Le joueur fautif se tient à cet endroit (la chasse) et il perd sa place (son service). "Enfants de la balle" : les gens du cirque ont été nommés enfants de la balle, parce que, au XIXe siècle, le jeu de la paume étant tombé en désuétude, les cirques se sont installés dans les jeux de paume désertés par les joueurs. "Epater la galerie" : la galerie, dans le jeu de courte paume (le jeu est clos de murs), est le passage couvert, le long d’un des côtés du jeu, où se tenaient les curieux, dont les jeunes femmes, que les joueurs tentaient d’épater. "Rester sur le carreau" : c’est tomber à terre après avoir été frappé par l'éteuf (les balles étaient lourdes). "Paumé" ou empaumé (cf. ci-dessus).

 

 

 

01 juin 2007

Girouette

 

 

 

 

Voilà un vieux mot, attesté au XIIe siècle sous la forme de l’ancien normand wirewire, issu, semble-t-il, de l’ancienne langue nordique en usage en Normandie au moment où les Vikings s’y sont installés. La forme française gyrouette est attestée en 1501.

Ce mot, sous quelque forme qu’il apparaisse, ancien nordique, ancien normand, ancien français, désigne le même objet, à savoir : "ce qu’on met sur le haut d’une tour, d’une cheminée, etc. qui tourne à tout vent et sert à faire connaître d’où il vient" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). La girouette couronne aussi le mât d’un navire (le mot d’origine viking désigne, semble-t-il, un objet de navigateur) et elle a des formes variables : flèche empennée, banderole, coq, etc. comme le dit, plus clairement que les Académiciens, Furetière : "plaque de fer-blanc (…) mobile (…) qu’on met sur les tours et les pavillons pour connaître de quel côté le vent tourne" et "en termes de marine, pièce d’étoffe légère en guise de pavillon qu’on arbore sur le haut des mâts, particulièrement dans les petits bâtiments" (Dictionnaire universel, 1690).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), l’objet nommé girouette (terme d’arts) est décrit ainsi : "plaque de fer-blanc qui est mobile sur une queue ou pivot, qu’on met sur les clochers, les pavillons, les tours et autres édifices, pour connaître de quel côté le vent souffle". L’objet est aussi en usage dans la marine : "petites pièces d’étoffe, soit toile ou étamine, qu’on met au haut des mâts des vaisseaux ; elles servent à marquer d’où vient le vent. Ordinairement les girouettes ont plus de battant que de guindant, c’est-à-dire qu’elles sont plus longues que larges, en prenant le guindant pour la largeur et le battant pour la longueur".

L’objet était familier à nos ancêtres, puisque, dès le XVIIe siècle, le sens de girouette a été déplacé aux personnes pour désigner quelqu’un "qui change souvent d’opinion". La métaphore a été rapidement lexicalisée. Elle est relevée comme un sens figuré de girouette dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième (en cours de publication) : "on dit figurément d’une personne inconstante dans ses sentiments que c’est une girouette, qu’elle tourne à tout vent comme une girouette" (1694) et : "figuré, personne qui, par intérêt ou par inconstance, change souvent d’avis, de sentiment, de parti" (neuvième édition), qu’illustrent les exemples "c’est une girouette, une vraie girouette", "tourner à tous les vents comme une girouette".

Les girouettes ont mauvaise réputation. La métaphore est presque toujours condescendante ou méprisante, ce qui apparaît dans la définition qu’en donne Furetière : "girouette se dit figurément en morale d’une personne qui a la tête légère, qui n’a point de fermeté ni de constance dans ses résolutions". Elle n'est pas seulement versatile, elle est aussi velléitaire.

 

Les écrivains des siècles classiques ont recouru à cette métaphore, alors que, encore vive ou vivante, elle pouvait exprimer une signification forte et frapper les lecteurs. A la différence de Furetière et de Saint-Simon ("un chancelier à qui les exils n’avaient laissé que la terreur et une flexibilité de girouette"), Voltaire aime les girouettes. C’est, il est vrai, un esprit paradoxal qui prend volontiers le contre-pied de tout ce qui est communément admis. Selon lui, la girouette est ce qui définit le mieux l’homme. Elle bouge sans cesse et tourne tantôt vite, tantôt lentement. De même, il est dans la nature de l’homme d’être en mouvement et de changer au gré de ses humeurs : "vous n’avez qu’à regarder une girouette ; elle tourne tantôt au doux souffle du zéphyr, tantôt au vent violent du nord : voilà l’homme". Il est dans la nature de l’homme d’être changeant et même inconstant, comme chez Marivaux (L’heureux stratagème) : "adieu donc, soubrette ennemie, adieu, mon petit cœur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes". Il y a loin entre la girouette à la tête légère de Furetière et "la plus aimable de toutes les girouettes" de Marivaux. Voltaire se décrit lui-même plaisamment comme une girouette : "je suis assez semblable aux girouettes qui ne se fixent que quand elles sont rouillées" (1759). Il recourt même à la métaphore pour définir insolemment Dieu : "l’Être nécessairement éternel ne peut pas être une girouette". S’il l’était, il ne serait pas Dieu, justement.

Ce mot ne ressemble pas à l’objet qu’il désigne, il n’est pas une girouette ; en trois siècles, il ne change ni de sens, ni d’emploi. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) répètent les Académiciens. Au XIXe siècle, les incessants changements de régime, puis la démocratie d’opinion, élargissent aux hommes politiques ou aux notables les emplois de la métaphore lexicalisée girouette, et accentuent sa valeur dépréciative, comme l’atteste l’article girouette du Trésor de la Langue française (1972-94). "Au figuré, personne versatile, qui change fréquemment d’opinion" : la définition est à peu près neutre, mais les girouettes sont jugées avec férocité. "Il est de plus en plus aigu dans ses changements de jugement : c’est une girouette qui n’est pas graissée" (Goncourt, 1863) ; "l’évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil souffle sur lui ; aujourd’hui l’un, demain l’autre" (Zola, 1874) ; "les théoriciens sont comme les météorologistes : ils disent, en termes scientifiques, le temps non pas qu’il fera, mais qu’il fait. Ils sont la girouette, qui marque d’où souffle le vent" (Rolland, 1911).

Le comble est atteint dans le Dictionnaire des Girouettes, publié au XIXe siècle et dans lequel sont recensées les personnalités connues pour leurs revirements. "Le moulinet tourne comme Monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes" (Hugo, 1866). Le mépris pour les girouettes est si fort qu’il a donné naissance au verbe girouetter (exemple : "a-t-il ou n’a-t-il point changé d’avis? Moi, je ne peux pourtant pas attendre qu’il décède ou qu’il girouette, par un jour de bon vent, du côté où je suis", Huysmans, 1879) et au nom girouettisme ("avant et pendant l’émeute, il soutenait la dynastie de Juillet ; mais, dès que le procès politique arrivait, il tournait aux accusés. Ce girouettisme assez innocent se retrouvait dans ses opinions politiques", Balzac, 1850).

A force d’être utilisée, la métaphore lexicalisée perd de sa force, s’use et disparaît peu à peu de la langue actuelle. Il est vrai que l’objet est en voie de lente disparition aussi. Les architectes ne placent plus de girouettes sur le toit des immeubles qu’ils construisent ou des maisons de lotissements périurbains. La métaphore est remplacée par de nouvelles métaphores, vives elles, méprisantes, éloquentes et qui parlent au peuple, comme retourner sa veste ou aller à la soupe.

 

 

30 mai 2007

Simulacre


 
 
 
 
Dans le Dictionnaire latin français, M. Gaffiot traduit le nom simulacrum, dérivé du verbe simulare "simuler", par "représentation figurée de quelque chose" (corps, villes, personnes, déesses) : d’où les sens "image, portrait, statue, effigie", et même, dans au figuré, "fantôme, ombre, spectre, apparence".
 
En latin, le mot a un sens positif ; en français, il prend un sens défavorable, surtout à compter du XVIIe siècle, comme l’atteste l’article de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel simulacre est associé aux adjectifs faux et vains : "image, statue, idole, représentation d’une fausse divinité" (les simulacres des dieux, le simulacre de Jupiter) ; "il signifie aussi spectre, fantôme, et en ce sens il se met ordinairement avec l’épithète vain" (de vains simulacres) ; "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" (dans les derniers règnes des Mérovingiens, il n’y avait qu’un simulacre de royauté ; après Jules César, il n’y eut plus qu’un vain simulacre de république).
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) renvoient ce mot à "l’histoire de l’idolâtrie" : "l’origine des simulacres vient de ce que les hommes se persuadèrent que le soleil, la lune et les étoiles étaient la demeure d’autant d’intelligences qui animaient ces corps célestes, et en réglaient tous les mouvements. Comme les planètes étaient de tous ces corps célestes les plus proches de la terre, et celles qui avoient le plus d’influence sur elles, ils en firent le premier objet de leur culte. Telle a été l’origine de toute l’idolâtrie qui a eu cours dans le monde". Puis : "l’adoration des simulacres commença dans la Chaldée, se répandit dans tout l’orient, en Egypte, et chez les Grecs qui l’étendirent dans tout l’occident. Ceux qui suivaient ce culte dans les pays orientaux furent nommés Sabéens et la secte qui n’adorait que Dieu par le feu, reçut le nom de Mages. Toute l’idolâtrie du monde se vit partagée entre ces deux sectes". Les simulacres sont les ennemis de la foi et de la raison. 
Les auteurs de dictionnaires se défient des simulacres ; les Académiciens en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, comme en 1694 : "représentation d’une fausse divinité" ; au sens de spectre, "il se met ordinairement avec l’épithète de vain", "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" et Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "1° représentation d’une fausse divinité, 2° spectre, fantôme" ("l’Académie remarque qu’il se dit ordinairement avec vain"), 3° vaine représentation de... ".
En revanche, Littré, qui était positiviste et hostile au cléricalisme catholique, ne prend pas parti. Ou il est prudent ou neutre, ou il tient à se démarquer de l’aversion chrétienne pour les simulacres. Il se contente d’une définition froide et sèche, purement factuelle, indiquant le contexte religieux (le paganisme) dans lequel les simulacres étaient en usage : "image, représentation d’une divinité païenne" ou, au figuré, et hors du paganisme : "image, représentation". En bon rationaliste, il ne croit pas aux "spectres" : "en ce sens, il se joint le plus ordinairement à l’épithète vain" ou pour exposer le sens particulier "d’image" : "vaine apparence, vaine image de quelque chose".
 
A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est recensé, attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : "action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose" (Voltaire : le simulacre d'un grand combat naval), sens qui s’est étendu au XIXe siècle à "ce qui est exécuté sans conviction, pour faire semblant" (1834, Sainte-Beuve). Les Académiciens, en 1832-35, définissent ainsi cet emploi : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter quelque chose, on l’imite, on le représente" (exemples : simulacre de débarquement, de combat, etc.) ; Littré de cette manière : "action de feindre l’exécution de quelque chose" (simulacre d’un combat naval, de débarquement) ; les Académiciens en 1932-35 : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter une chose, on l’imite, on la représente". Les mêmes exemples (simulacre de débarquement, de combat) sont répétés.
 
Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les jugements négatifs portés sur les simulacres, aussi bien par les Académiciens que par les Encyclopédistes et, à un degré moindre, par Littré, disparaissent. Les divers sens sont : "image ou représentation figurée d’une chose concrète", "vieilli ou littéraire, généralement au pluriel, représentation d’une divinité, statue", "vieux ou poétique, apparition, fantôme, vision sans réalité", "apparence qui se donne pour une réalité" (objet factice qui en imite un autre, action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose, ce qui est exécuté pour faire semblant, sans conviction, fausse apparence, illusion).
L’absence de jugement peut être de l’impartialité. La lexicographie est une science. Ce serait le cas, si cette volonté était constante dans tous les articles du Trésor de la Langue française. Or, nombre d’entre eux sont partiaux, engagés, idéologiques – surtout quand ils traitent de faits sociaux ou de théorie marxiste ou de notions liées à des événements historiques. L'impartialité a une autre cause. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire moderne, non seulement parce qu’il est relativement récent, mais aussi parce que ses auteurs se sont complètement débarrassés, ou libérés, comme on dit aujourd’hui, des anciennes croyances religieuses (celles du christianisme). Ils sont neutres pour ce qui est des simulacres, qu’ils ne qualifient jamais de "faux", ni de "vains", ni de propres au paganisme antique, mais cela ne signifie pas qu’ils soient neutres en tout, puisqu’ils sont les desservants du culte rendu à la nouvelle religion sociale et humanitaire qui prospère sur les ruines de l’ancienne religion chrétienne.
 
Il est un penseur qui reprend à son compte les préjugés hostiles aux simulacres, tout en les extrayant de la morale ou de la théologie chrétienne. Pour Jean Baudrillard, dans De la séduction (Galilée, 1979), "l’ère bourgeoise", qui commence ou commencerait au XIXe siècle, "est vouée à la nature et à la production, choses bien étrangères et même expressément mortelles pour la séduction". Il met en doute la réalité de la révolution sexuelle : "rien n’est moins sûr que le sexe, derrière la libération de son discours. Rien n’est moins sûr que le désir aujourd’hui, derrière la prolifération de ses figures". La libération sexuelle a libéré la seule parole : on ne parlait pas de sexe (ou on était censé ne pas le faire), on est intarissable sur ce sujet. Pour Baudrillard, le discours libéré n’implique pas que le sexe libéré. Le désir prolifère dans les représentations : "il est partout, mais dans une simulation généralisée. C’est le spectre du désir qui hante la réalité défunte du sexe. Le sexe est partout, sauf dans la sexualité". Jadis, les simulacres étaient de fausses divinités païennes ou des fantômes ou de vaines apparences ou des actions feintes. Aujourd’hui, ils sont dans le sexe et dans le désir. Ce qu'a compris Baudrillard, c'est que le sexe est la nouvelle divinité de l'Occident : d'où les simulacres que partout on en donne, et que cette divinité tuait la séduction.


29 mai 2007

Grammairien

 

 

 

 

 

 

Ce nom, attesté en 1245 au sens de "personne qui s’adonne à l’étude de la grammaire", ne soulève apparemment pas de difficulté, puisqu’il conserve le sens qui était le sien lors de sa première attestation.

Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), est dit grammairien "celui qui sait ou enseigne la grammaire". Furetière précise que "le titre de grammairien était autrefois un titre d’honneur, qu’on donnait non seulement à ceux qui étaient excellents dans la philologie, mais à tous ceux qui étaient savants en quelque sorte de science que ce fût". Les philosophes et les historiens étaient des grammairiens, ce que confirment en partie les Académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "celui qui enseigne la grammaire, celui qui possède l’art de la grammaire, qui s’applique particulièrement à cette étude" et "on appelait autrefois grammairiens tous ceux qui faisaient profession des belles lettres".

De même, dans L’Encyclopédie (1751-65), il est fait état du discrédit dont pâtissent les grammairiens. "Autrefois, on entendait par grammairien ce que nous entendons par homme de lettres, homme d’érudition, bon critique". L’auteur de cet article rappelle les thèses de Quintilien : "un grammairien doit être philosophe, orateur, avoir une vaste connaissance de l’histoire, être excellent critique et interprète judicieux des anciens auteurs et des poètes ; il veut même que son grammairien n’ignore pas la musique". Les qualités qui font un bon grammairien sont à la mesure de ses compétences : "un discernement juste" et "un esprit philosophique, éclairé par une saine logique et par une métaphysique solide". Dans l’Antiquité, "ceux qui n’avaient pas ces connaissances et qui étaient bornés à montrer la pratique des premiers éléments des lettres étaient appelés grammatistes".

Cette distinction antique est transportée au XVIIIe siècle : "aujourd’hui, on dit d’un homme de lettres qu’il est bon grammairien, lorsqu’il s’est appliqué aux connaissances qui regardent l’art de parler et d’écrire correctement. Mais s’il ne connaît pas que la parole n’est que le signe de la pensée, que par conséquent l’art de parler suppose l’art de penser ; en un mot s’il n’a pas cet esprit philosophique qui est l’instrument universel et sans lequel nul ouvrage ne peut être conduit à la perfection, il est à peine grammatiste". Une citation de Quintilien justifie cette distinction : "la grammaire est bien au-dessus de ce qu’elle parait être d’abord". C’est à un éloge des grammairiens que procède L’Encyclopédie : "bien des gens confondent les grammairiens avec les grammatistes : mais il y a toujours un ordre supérieur d’hommes qui, comme Quintilien, ne jugent les choses grandes ou petites que par rapport aux avantages réels que la société peut en recueillir (…) ; souvent ce que le commun des hommes trouve petit, ils le jugent grand, si les citoyens en doivent devenir plus éclairés et plus instruits, et qu’il doive en résulter qu’ils en penseront avec plus d’ordre et de profondeur, qu’ils s’exprimeront avec plus de justesse, de précision et de clarté, et qu’ils en seront bien plus disposés à devenir utiles et vertueux".

 

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens ne mentionnent plus le sens ancien de grammairien. Ce n’est pas un lettré, ni même un philosophe, mais seulement "celui qui sait la grammaire, qui a écrit de la grammaire". C’en est fini du discernement et de l’esprit philosophique qui font, selon Quintilien, le grammairien. Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), le sens antique est à nouveau mentionné, mais sans référence à la philosophie, à l’histoire ou à l’éloquence. La compétence des anciens grammairiens est bornée aux lettres : "il se disait, chez les Anciens, dans une acception plus étendue, de ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général". Au contraire, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 restitue aux anciens grammairiens leurs compétences : "terme d’antiquité, nom donné à ceux qui se livraient à l’étude et à l’enseignement des lettres en général ; ce nom comprenait ce que nous nommons aujourd’hui érudit, philologue, archéologue, critique, etc." Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens distinguent nettement les deux sens, antique et moderne, mais le sens antique est limité aux lettres : "antiquité, érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres" et "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire".

De fait, l’ancien sens, relégué dans l’Antiquité, n’est pas près d’être ressuscité, malgré la tentative timide et quelque peu désespérée de Littré pour donner du prestige à l’œuvre des grammairiens philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles : "celui qui, fondant les règles de la grammaire et ses définitions sur l’analyse des opérations de l’esprit humain, conçoit et soutient les principes de la grammaire générale. En ce sens les grammairiens français sont Arnauld et Lancelot, Buffier, Dumarsais, Beauzée. En ce sens encore on a dit que Restaut savait bien la grammaire, mais qu’il n’était pas grammairien" ; il faut comprendre que Restaut n’avait pas l’esprit philosophique.

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les lexicographe relèvent la forme grammairien. Littré est le premier à relever la forme du féminin : "substantif féminin ; grammairienne, femme qui étudie, qui enseigne la grammaire". Certes, il attribue au grammairien des taches prestigieuses  : la grammairienne se borne à étudier ou à enseigner ; le grammairien écrit sur la grammaire (cf. ci-dessus). Quant aux Académiciens, ils ne relèvent les deux formes du masculin et du féminin qu’à partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "grammairien, ienne, nom, celui, celle qui s’est spécialisé dans l’étude de la grammaire". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le recours à l’hyperonyme personne évite les formes, celui et, ou celle : est grammairien ou grammairienne, la "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". En revanche, dans ces deux éditions, le sens antique est masculin : "ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général"  (1932-35) et "érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres". D’un point de vue linguistique, grammairien, nom formé avec le suffixe – ien et désignant une personne, a une forme de féminin, comme Italien, Italienne, chrétien, chrétienne, mécanicien, mécanicienne, etc. Rien n’empêchait d’employer grammairien au féminin. Si, pendant des siècles, il ne l’a pas été, ce n’est pas dû à on ne sait quel sexisme, mépris des femmes ou machisme, c’est la conséquence d’une réalité sociale. Etre grammairien supposait la maîtrise du latin et du grec, la connaissance des grands textes écrits dans ces langues, donc de longues études. On sait ce qu’il en était jadis : rares étaient les filles qui étudiaient le latin, le grec et poursuivaient de longues études. L’activité de grammairien ne leur était pas interdite en droit, elle leur était inaccessible en fait.

 

Le mot poursuit au XXe siècle son évolution, qu’atteste clairement l’article que les Académiciens consacrent à grammairien dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire. Dans l’Antiquité, c’est un "érudit" qui connaît les lettres ; depuis la Renaissance, c’est une "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". Aujourd’hui, le sens est en train de s’affaiblir : c’est aussi une "personne qui connaît bien la grammaire". Il suffit de connaître les règles qui régissent l’accord du participe passé pour mériter le titre de grammairien. Toute personne qui écrit une page sans faute d’orthographe est devenue un grammairien.

Non seulement le sens s’est affaibli, parallèlement au discrédit (euphémisme pour disparition) de la grammaire dans le système éducatif, moderne, socialiste et démocratique, mais encore le mot est devenu péjoratif, comme l’atteste l’article long et complet du Trésor de la Langue française (1972-94). Le premier sens moderne est "celui qui, versé dans la connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage". Le mot guillotine est dégainé, comme le revolver d’un ministre d’Hitler : c’est épurer. Le grammairien serait un épurateur. Pourquoi pas un nazi ? Les exemples qui illustrent ce mot ne sont pas valorisants : c’est querelles de grammairien, sans s à grammairien !, ou encore ces vers de 1842 : "ô noble sanhédrin de têtes à perruque (c’est de l’Académie qu’il est question), Derniers représentants d’une école caduque, Vous qu’a toujours guidés l’esprit grammairien" ; ou cette remarque des frères Goncourt : "notre dîner commence à être complètement hébété par l’élément grammairien, qui y a trop de coudes à table". Même quand le nom grammairien est étendu à ceux qui s’adonnent à la connaissance des arts plastiques ou de la musique (il y aurait une grammaire de la musique ou de la peinture), il prend un sens péjoratif : "il y a des grammairiens de la peinture qui ne sont pas plus des peintres que les grammairiens de la langue ne sont des écrivains"  (1927, Elie Faure). Déjà Diderot (Salon, 1767) évoquait les grammairiens avec condescendance : "quand voit-on naître les critiques et les grammairiens ? tout juste après le siècle du génie et des productions divines".

Le monde actuel et moderne en tout a rompu tout lien avec l’Antiquité. Un abîme sépare ces deux époques, qui est même visible dans la conception opposée qu’elles se font de l’activité de grammairien.

 

28 mai 2007

Modernité

 

 

 

Dérivé de l’adjectif moderne, ce nom est attesté pour la première fois en 1848 dans les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand dans le sens de "caractère de ce qui est moderne", sens qui ne fait que paraphraser la formation du mot, dérivé de l’adjectif moderne. Le premier auteur de dictionnaire à l’enregistrer est Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), qui le présente comme un "néologisme" et le paraphrase  ainsi : "qualité de ce qui est moderne", l’illustrant d’une phrase de Théophile Gautier (1867), dans laquelle modernité s’oppose à amour de l’antique : "d’un côté, la modernité la plus extrême ; de l’autre, l’amour austère de l’antique". Modernité est donc moderne. Il n’est relevé dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées après que Chateaubriand a inventé le nom (1878, 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens de modernité est une glose de la formation du nom par l’adjonction du suffixe – ité, lequel signifie "qualité" ou "caractère", à l’adjectif moderne : c’est "l’aspect ou le caractère moderne" d’une chose, qu’illustre cette phrase de Montherlant (1929) : "à mesure qu’on approchait de Barcelone, on voyait une campagne industrielle, des villas "coquettes", des autos sur les routes, et même, spectacle d’une modernité inouïe, quasi incroyable en Espagne, une jeune fille à bicyclette !". L’Espagne, en 1929, était supposée rurale, archaïque ou figée dans un passé étouffant. La simple présence d’une jeune fille à bicyclette sur une route est perçue par Montherlant comme une marque de modernité – id est comme le signe que l’Espagne est en train de changer – comprendre qu’elle se met à ressembler timidement à la France ou à l’Europe du Nord. Entendue dans ce sens, la modernité est sociale, progressiste, humanitaire, matérielle.

Le nom modernité se rapporte aussi à l’art : "ensemble des caractères exprimant les goûts, les tendances de l’époque moderne, et qui se manifestent dans l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste" (Trésor de la Langue française). C’est Baudelaire qui, le premier sans doute, a fait de la modernité une valeur de la poésie, de la littérature et de l'art, comme l’exprime assez justement Valéry : "avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de la nation. (...) Elle s’impose comme la poésie même de la modernité"  (1929). Une autre citation (Lhote, 1942), à propos d’un grand peintre, confirme que la modernité dans l’art est distincte de la modernité sociale : "il est regrettable que peu de commentateurs jusqu’ici aient vu que le second Degas, le Degas inspiré et amoureux, le Degas par conséquent, deux fois aveuglé, demeure le seul clairvoyant, et que ses œuvres dernières condamnent solennellement, au nom du lyrisme, de l’invention, de l’audace et de la modernité, l’œuvre du premier Degas, prisonnier des conventions usées".

Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française pour que les Académiciens consacrent un article, assez pertinent d’ailleurs, à ce nom, et aux deux sens dont il est porteur : un sens banal ("qualité de ce qui est ou qu’on juge moderne, de ce qui témoigne des transformations, des évolutions de l’époque présente, est caractéristique d’un esprit nouveau, de goûts nouveaux, répond aux désirs, aux attentes du moment" - comme dans l'exemple de Montherlant) et un sens esthétique : "spécialement, notion esthétique introduite par le poète Charles Baudelaire en 1856 : beauté du jamais vu, de l’éphémère et de la mode". Autrement dit, modernité a à la fois un sens relatif et un sens positif ou absolu : relatif, c’est ce qui est en relation avec l’époque actuelle, laquelle dans un demi-siècle sera du passé et dépassée ou ringard ou anti-moderne ; positif ou absolu, c’est ce qui porte une esthétique nouvelle, inouïe, hostile à l’époque qui l’a vue naître et qui, même dans deux siècles, sera jugée contemporaine, actuelle ou moderne.

En fait, modernité a deux sens distincts, l’un social et progressiste, l’autre esthétique, qui divergent et qui sont parfois situés à l’opposé l’un de l’autre. L’exemple de Baudelaire est éloquent de ce point de vue. Baudelaire est à l’origine de l’idée de modernité esthétique ; et pourtant, il compte parmi les écrivains les plus hostiles qui soient ou aient été à tout ce qui faisait la modernité sociale et politique de son temps et fait celle du nôtre, à savoir le scientisme, le positivisme, l’esprit de révolution, le prêchi-prêcha en faveur de la vérité sociale, la Vertu, le Bien, la Morale à tout crin, la naïveté illuminée du progressisme. Le premier moderne en matière d’art est le dernier des fidèles de la religion du progrès : c’est même un hérétique de la modernité sociale et humanitaire.

 

 

 

 

24 mai 2007

Littérature

 

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées de 1694 à 1762, le nom littérature est défini ainsi : "érudition, doctrine". Le sens est illustré par les exemples suivants : "grande littérature, profonde littérature, il est homme de grande littérature, il n’a point de littérature, il a beaucoup de littérature, un ouvrage plein de littérature". Dans l’édition de 1762, il est précisé que "ce mot regarde proprement les Belles-Lettres". Il est emprunté au latin litteratura (de litterae "lettres") signifiant "écriture", "ce qui concerne l’étude des lettres" et "production littéraire". En ancien français, il apparaît aussi sous la forme lettreüre, "érudition", attesté du XIIe au XIVe siècle.

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens reprennent les exemples des quatre premières éditions pour illustrer le sens de littérature, lequel est exprimé différemment ou avec des termes plus explicites que la seule "érudition" ou "doctrine" : c’est la "connaissance des ouvrages, des matières, des règles, des exemples littéraires". Aux exemples anciens, ils ajoutent celui-ci : "la littérature a beaucoup de branches, il est difficile de les cultiver toutes". 1798 : la date de publication est importante. C’est à la fin du XVIIIe siècle en effet que le nom littérature se substitue peu à peu à belles-lettres et qu’il commence à désigner les œuvres écrites dans une langue nationale : "ce mot, écrivent-ils, se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays". Exemples : "la littérature anglaise est riche en ouvrages de morale, la littérature moderne est bien inférieure à la littérature ancienne, cet homme connaît aussi bien la littérature étrangère que celle de son pays". Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, les deux sens et emplois modernes de littérature sont en usage.

En 1762, la littérature était, selon les Académiciens, de l’érudition ; en 1798, de la "connaissance" ; en 1832-35, elle obtient une promotion : c’est la dernière, avant le long discrédit moderne. C’est une "science qui comprend la grammaire, l’éloquence et la poésie, et qu’on appelle autrement Belles-lettres". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait pour les jeunes gens, la poésie est la partie brillante de la littérature". Aujourd’hui, les jeunes gens s’esclafferaient, s’ils apprenaient que "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait" pour eux.

Le sens de "connaissance des règles, des matières et des ouvrages littéraires" est encore relevé, comme dans cet exemple : "cet homme a une vaste et profonde littérature". On dirait aujourd’hui qu’il a une vaste et profonde "culture". La substitution de culture à littérature n’est ni gratuite, ni accidentelle. Elle traduit un changement de fond, à savoir le remplacement graduel de la connaissance des œuvres littéraires par les idées, les théories politiques, l’économie ou l’histoire, en bref par les "sciences" humaines et sociales, dans la définition de la culture générale. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré reste prudemment fidèle aux deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "connaissance des belles-lettres" et "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque".

Il semble que le sens de littérature ait de nouveau évolué au début du XXe siècle, comme l’atteste la définition des Académiciens en 1932-35. Le premier sens cité est celui qui apparaît en 1798 : "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" ("la littérature française, la littérature du moyen âge, du dix-septième siècle, les littératures étrangères, histoire de la littérature"), alors que le sens de "connaissance des principes, des procédés admis dans les ouvrages de l’esprit", qui est un embryon du sens de "culture" (générale), est cité en dernier. Ce qui est nouveau, c’est que littérature a désormais un sens péjoratif, quand ce mot "désigne des développements spécieux plutôt que solides" (exemple : "tout cela, c’est de la littérature"). Mais comment distinguer le spécieux du solide, sinon par des a priori ? Ce sens nouveau et méprisant est le prodrome du discrédit croissant dont la connaissance, dite littéraire, est l’objet de la part des Modernes depuis un demi siècle.

La discrédit de la littérature est attesté dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens ancien est mentionné comme vieilli : "vieilli, connaissance des lettres, culture générale", comme dans cet extrait de Labiche : "ton père me devina (...) c’était un homme sans grande éducation, sans littérature (...) mais qui avait le coup d’œil juste" (1876). Faire de la littérature la base de la culture ou de la culture générale, c’est "ringard" ou propre aux siècles obscurs.

Parallèlement à ce lent discrédit, le sens de littérature s’est étendu presque à l’infini. Cette extension est aussi une dilution. Naguère, la littérature était de la connaissance ; désormais, c’est aussi, dans la langue moderne, "l’usage esthétique du langage écrit". En bref, en se transformant en pleins, en déliés ou en fioritures, le savoir ancien s’est rabougri. Longtemps, la littérature a été "l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-77). Aujourd’hui, elle est "l’ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s’écoutent" : elle est enfantine, engagée, érotique, légère, marginale, pieuse, populaire, de gare, de masse, d'observation, psychologique. Dès lors, le sens péjoratif, relevé par les Académiciens en 1932-35, s’étend aussi : "péjoratif, par opposition à la réalité : ce qui possède un caractère peu authentique, artificiel, superficiel". Le mot prend même le sens de "bibliographie d’un sujet" et "ensemble d’ouvrages produits dans une matière, de publications éditées par un groupe social". Il y a donc une littérature médicale, scientifique, municipale et même de la littérature orale, alors que le mot même de littérature est formé à partir du mot lettres (de l’alphabet) et que la littérature a toujours eu des liens étroits avec l’écriture.

L’extension du mot s’étend à d’autres réalités : au "travail" de l’écrivain ou du scripteur qui "aboutit à la production" d’œuvres dites littéraires (on produit de la littérature comme des voitures), au "fonctionnement du langage qui constitue cette production" (synonymes littérarité) et à "l’ensemble des études sur cette production" : il y a toute une littérature qui traite de la littérature. Le sens se diluant, le mot finit par désigner n’importe quoi : tout est littérature. On comprend que des dérivés amusants aient été formés à partir de ce mot : selon les auteurs du Trésor de la langue française, littéraillerie, littératuriser, littératurisme, littératurite.

 

En 1694, les Académiciens définissaient littérature par les seuls mots "érudition" et "doctrine" ; dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils distinguent six sens, dont un premier sens, qui tient plus de l’exposé d’encyclopédie que d’une définition de dictionnaire : "activité de l’esprit par laquelle un auteur, usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation". Les autres sens ont été relevés dans les éditions antérieures de ce Dictionnaire ou dans le Trésor de la Langue française : "ensemble des œuvres écrites qui appartiennent, par leurs qualités durablement reconnues, au patrimoine d’un peuple, d’un pays et de toute l’humanité" ; "art, travail de l’écrivain" ; "péjoratif, écrits ou propos spécieux, superficiels" ; "vieilli, connaissance des ouvrages littéraires et des règles de la littérature" ; "par extension, ensemble des écrits traitant d’un sujet déterminé" ("l’emploi de ce médicament a suscité une abondante littérature").

Ce que confirment les Académiciens, c’est que la culture générale n’est plus faite de "connaissance des ouvrages littéraires", mais de tout autre chose. La France a longtemps été une nation littéraire. Elle ne l’est plus guère. Richard Millet a fait l’expérience, au cours de ces tente dernières années, de "la fin de l’espace littéraire français" : il aurait pu lire cette lente agonie dans les articles de dictionnaires.

 

 

19 mai 2007

Paysage

 

 

 

 

 

 

Chacun sait d’expérience ce qu’est un paysage. De fait, le nom paysage va de soi ou semble aller de soi, comme s’il faisait partie de la langue depuis toujours. Il n’en est rien. Le mot est relativement récent. Il apparaît au milieu du XVIe siècle, en 1549, dans le Dictionnaire de Robert Estienne, sous la forme paisage et comme un terme de beaux-arts (le mot est "commun entre les peintres"), qui désigne un tableau dans lequel un peintre a représenté une étendue naturelle, qu’il avait ou non devant les yeux. C’est le seul emploi que Nicot relève dans son Thresor de la Langue française, 1606. Que le nom paysage apparaisse au milieu du XVIe siècle n’est pas un hasard. C’est à partir du milieu ou de la fin du XVe siècle que les peintres occidentaux, hollandais ou allemands d’abord, puis italiens et français, commencent à peindre des étendues naturelles ou apprennent à le faire. La formation de paysage est donc concomitante du renouvellement des sujets de la peinture et de l’apparition, dans la peinture occidentale, de sujets naturels.

Un quart de siècle plus tard, dans une tragédie de Garnier, paysage est employé dans le sens moderne courant : "étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble". Ce terme spécialisé ou "de métier", de peintres en l’occurrence, comme on dit parfois, s’est étendu assez rapidement à toute la langue. Regarder les étendues que l’on a devant soi, comme si elles formaient un tableau, les contempler, les embrasser du regard, c’est porter sur elles sinon un regard de peintre, du moins un regard d’esthète. Ce sont les peintres qui ont appris à considérer une étendue naturelle, non pas seulement comme une suite de pièces de terre ou de bois à exploiter, mais comme quelque chose de beau ou d’émouvant, au même titre qu’une œuvre d’art, et à porter un jugement esthétique, positif ou non, sur cette étendue.

 

Les auteurs de dictionnaires ne tiennent pas compte de l’histoire du mot paysage pour en classer les sens. Pour eux, l’antériorité du sens pictural sur le sens général est nulle ou sans signification. Tous citent en second le sens pictural ou esthétique, comme si ce dernier était une extension du sens courant ou comme si l’enrichissement sémantique d’un mot se faisait du général au particulier. "Etendue de pays que l’on voit d’un seul aspect" ("voilà un beau, un riche paysage, un agréable paysage, un paysage affreux, désert") et "il signifie aussi un tableau qui représente un paysage" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans cette dernière édition (la sixième), les Académiciens ajoutent un troisième emploi : "il se dit encore du genre de peinture qui a pour objet la représentation des paysages" ("il étudie le paysage, il réussit très bien dans le paysage, il ne travaille qu’en paysage, peintre de paysage"), complété dans la huitième édition (1932-35) par ce quatrième emploi : "il se dit, en termes de littérature, de la description d’un aspect de nature" (ce romancier excelle dans le paysage). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne se démarque pas des Académiciens : "paysage se dit 1° d’une étendue de pays, que l’on voit d’un seul aspect ; 2° d’un tableau qui représente un paysage" ; non plus que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "étendue du pays que l’on voit d’un seul aspect" et "genre de peinture qui a pour objet la représentation des sites champêtres", "tableau qui représente un paysage" (l’emploi générique de paysage est cité avant l’emploi spécifique, ce qui est contraire à l’histoire des sens du mot) ; non plus que les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-94 : "vue d’ensemble, qu’offre la nature, d’une étendue de pays, d’une région" et "(beaux-arts) tableau dont le thème principal est la représentation d’un site généralement champêtre, et dans lequel les personnages ne sont qu’accessoires".

 

Ce classement est contraire à l’histoire du mot et de ses sens et, plus encore, à la vérité de l’expérience commune que ce mot suppose : ce sont les peintres ou les artistes qui ont regardé les premiers la nature ou une étendue de pays, sans tenir compte de la nécessité culturale ou du rendement agricole qui sont liés à toute étendue de terre ou de forêt. Pourtant, dans les citations reproduites par Littré pour illustrer le sens commun de paysage, les préoccupations esthétiques sont présentes. Ainsi, dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents qui passent incessamment devant nos yeux comme autant de paysages nouveaux dont M. de Grignan serait charmé" (belle côte, deux mille objets différents, paysages nouveaux, charmé disent explicitement que regarder une côte ou tout autre étendue est source de plaisir esthétique) ; ou dans cet extrait de Fontenelle : "un paysage dont on aura vu toutes les parties l’une après l’autre, n’a pourtant point été vu ; il faut qu’il le soit d’un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d’œil" ("sous un même coup d’œil", comme un tableau) ; ou dans ce passage de Stendhal : "j’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages ; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme" (1836).

De ce point de vue, l’emploi figuré de paysage, au sens "d’ensemble des conditions matérielles, intellectuelles formant l’environnement de quelqu’un, de quelque chose" (in Trésor de la Langue française), que l’on rencontre dans le jargon idéologique ou dans les discours universitaires, est un contresens par rapport au sens premier de ce mot. Jamais les clercs n’auront poussé aussi loin le reniement du sens d’un mot. Bien entendu, les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer cet emploi savant sont à pouffer de rire. Bouvard et Pécuchet auraient pu les écrire : "le paysage démographique, intellectuel, politique" ; "brosser à grands traits, mais avec une singulière puissance, la série de ce qu’on pourrait nommer les "paysages économiques" successifs" (Lucien Febvre, 1920) ; "le maître de céans (...) a devant lui un paysage social" (Traité de sociologie, 1968) ; "paysage intérieur, mental" ou "tendances intellectuelles, morales, caractéristiques d’une personne". Il faut être aveuglé par la bêtise ou entièrement idéologisé pour transporter un terme de beaux-arts dans ce brouet et il faut être illuminé (id est éclairé) pour ressentir le moindre plaisir à contempler ces paysages-là.

 

 

17 mai 2007

Lumière des livres 16

La Presse littéraire, hors-série n° 3, mars avril mai 2007

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11 mai 2007

Hexagone

 

 

 

 

 

Emprunté au latin hexagonus, lequel est emprunté à un mot grec composé signifiant "à six angles", hexagone est attesté en français au XIVe siècle sous la plume de l’admirable Nicolas Oresme (in Le livre du ciel et du monde) et il est enregistré comme adjectif et nom dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui. La définition, d’une édition à l’autre, ne change guère : c’est "qui a six pans, six angles" (une citadelle hexagone, un plan hexagone, un bassin hexagone – on emploierait aujourd’hui hexagonal – et, substantivement, un hexagone). En 1762, les pans de la définition de 1694 sont remplacés par les côtés et il est précisé qu’on "dit de toute figure hexagone que c’est un hexagone" (1798, 1832-35, 1932-35). Dans cette dernière édition, il est indiqué qu’hexagone est un "terme de géométrie" et qu’il "se dit particulièrement, en termes de fortification, d’un ouvrage composé de six bastions". L’article que Furetière consacre à ce mot en 1690 dans son Dictionnaire universel est plus complet que celui de l’Académie, postérieur de quatre ans : "terme de géométrie, figure de six angles et de six côtés" et "en matière de fortification, un hexagone est une place fortifiée de six bastions" - sens qui n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35). De même, L’Encyclopédie (1751-65) suit assez  fidèlement Furetière : "terme de géométrie, figure composée de six angles et de six côtés... Un hexagone, en terme de fortification, est une place fortifiée de six bastions". Ce que L’Encyclopédie ajoute, c’est tout ce qui se rapporte à la géométrie : "un hexagone régulier est celui dont les angles et les côtés sont égaux… Il est démontré que le côté d’un hexagone est égal au rayon du cercle qui lui est circonscrit… On décrit donc un hexagone régulier en portant six fois le rayon du cercle sur sa circonférence. Pour décrire un hexagone régulier sur une ligne donnée AB, il ne faut que former un triangle équilatéral ACB, le sommet c sera le centre du cercle circonscriptible à l’hexagone que l’on demande".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), et Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprennent ces définitions, Littré, en les illustrant de citations d’écrivains : "adjectif, terme de géométrie, qui a six angles et six côtés" et "substantif masculin, figure composée de six angles et de six côtés". Chez ce dernier, c’est aussi un "terme de fortification" : "ouvrage composé de six bastions". Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "adjectif (vieilli), qui a six angles, six côtés (égaux)" (synonyme moderne hexagonal) et "substantif masculin, polygone à six angles, six côtés (égaux)".

Dans la rubrique "étymologie et histoire" de l’article hexagone (in Trésor de la Langue française), il est établi qu'à partir de 1934, ce nom désigne "la France continentale" et que l’auteur qui a désigné la France ainsi est Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier). On comprend pourquoi cette désignation est aussi tardive et pourquoi elle est le fait d’un officier supérieur. Pour assimiler la France à une figure géométrique, sans doute fallait-il être pourvu en "esprit de géométrie", comme aurait dit Pascal. Mais surtout, il fallait avoir vu de nombreuses cartes de France (lesquelles sont accrochées dans les écoles au début du XXe siècle), avec les frontières nettement tracées. Or, les militaires ont toujours eu à leur disposition des cartes, serait-ce parce que la géographie (et les cartes que tracent les géographes) "servent d’abord à faire la guerre". En fait, c’est l’historien Lucien Febvre qui, le premier, semble-t-il, dans un ouvrage publié en 1922, a assimilé la France à une figure à six côtés : "une admirable géométrie (…) proposait aux savants ses combinaisons de lignes, entre lesquelles ils pouvaient choisir : la France était-elle un hexagone, plutôt qu’un octogone ? Cruelle incertitude". Certes, l’équivalence (la France est un hexagone) n’est pas une désignation directe (habiter l’Hexagone) : "il y a environ deux mille ans, la France, c’était la Gaule. Pendant des siècles, la France a été la France : aujourd’hui la France est encore la France, mais on l’appelle l’Hexagone" (Beauvais, L’Hexagonal tel qu’on le parle, 1970).

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent les définitions antérieures : "polygone à six angles et six côtés" ; "adjectif, vieilli" ; "par extension, se dit d’un solide dont la base a six angles et six côtés" et "ouvrage à six côtés, flanqué de six bastions". Ils relèvent aussi l’emploi de ce nom, avec une majuscule, qu’ils jugent familier : "l’Hexagone, la France, par vague assimilation du tracé de ses frontières à une figure hexagonale" et ils affirment de façon péremptoire, sans justifier leur point de vue, que "cet emploi est à déconseiller". On ne sait sur quoi ils fondent ce jugement. De Gaulle est un grand écrivain ; Febvre, un excellent historien ; Beauvais, un bon observateur de la langue parlée. Peut-être est-ce l’équivalence posée entre la France et une figure de géométrie qui heurte les Académiciens ? Certes. Mais toute assimilation entre une réalité historique et une figure de géométrie est vague en soi, donc en partie abusive. A moins que ce ne soit la familiarité prêtée à Hexagone qui les amène à déconseiller l’usage de ce mot : auquel cas, ils devraient déconseiller tous les mots ou les sens jugés familiers, souvent de façon arbitraire. Leur jugement est dans ce cas précis sans vrai fondement : arbitraire, en un mot.

 

07 mai 2007

Tabou

 

 

 

En voilà un mot moderne ! C’est le navigateur Cook qui en a appris l’existence en Polynésie sous la forme tabu ou tapu, qu’il a transposée en taboo (Journal d’une expédition faite dans la mer Pacifique). Il est attesté en français en 1782 comme adjectif, d’abord sous la forme tatoo, puis en 1785, sous la forme taboo (comme adjectif et comme nom) et en 1797, toujours sous cette même forme anglaise dans Voyage de La Pérouse autour du monde ; enfin en 1822 sous la forme tabou (Arago, Promenade autour du monde). En 1831, Dumont d’Urville rappelle la forme originelle de ce mot dans les langues de Polynésie : "le tabou, ou plus correctement tapou…" ("Du tabou et des funérailles à la Nouvelle-Zélande ", in Revue des Deux Mondes).

C’est comme un mot exotique, relatif aux croyances des Polynésiens, que tabou est relevé par les auteurs de dictionnaires ; par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "espèce d’interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie" et "il se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou", et par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher".

Le mot tabou a beau désigner un interdit, il n’échappe pas à la vague de fond qui a bouleversé et refaçonné la langue française. Extrait dans un premier temps de la civilisation polynésienne et des univers primitifs ou sauvages, il s’est étendu, comme de nombreux autres mots, à ce qui est européen ou occidental et il a pris des sens sociaux. En 1866, Amiel dans son Journal est le premier à employer l’adjectif dans un sens étendu et spécifiquement occidental : "frappé d’interdit, dont on n’ose pas parler", ouvrant grand la porte à tous les sujets, problèmes, thèmes, réalités, objets, mots, prétendument tabous, dont traitent à longueur de colonnes les gazettes, au point que l’on est en droit de s’étonner que ces sujets obligés ou convenus soient jugés interdits et encore qualifiés de tabous, alors que tout le monde en parle d’abondance depuis des décennies. En 1903, Lévy-Bruhl, l’inventeur des mentalités "primitives", étend l’emploi du nom tabou aux réalités sociales et humaines de l’Occident : "l’homme est naturellement moral, si l’on entend par là que l’homme vit partout en société, et que dans toute société il y a des "mœurs", des usages qui s’imposent, des obligations, des tabous" ; et en 1933, Morand (dans Londres) traite des incontournables tabous sexuels, qu’il croit découvrir dans la société anglaise, lançant le mythe du sexe tabou ou "frappé d’interdit", ce qui a dû amuser les innombrables femmes à hommes ou hommes à femmes de son temps, les Messaline, Casanova et Don Juan modernes et ce qui doit faire s’esclaffer aujourd’hui les habitués des sites, revues, cabarets, clubs, etc. érotiques ou pornographiques.

Alors que les premiers lexicographes, Littré et les Académiciens en 1935, qui aient relevé tabou l’ont défini de façon limitée, restreignant l’usage qui en était fait de leur temps aux croyances magiques et religieuses des peuples primitifs ou sauvages, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension de ce nom aux sociétés occidentales et en décrivent tous les emplois, comme nom ou comme adjectif, aussi bien chez les peuples primitifs que dans les sociétés dites évoluées d’Occident.

Pour les savants qui étudient les peuples exotiques, c’est une "personne, un animal, une chose qu’il n’est pas permis de toucher, parce qu’il ou elle est investi(e) momentanément ou non d’une puissance sacrée jugée dangereuse ou impure". En 1957, un spécialiste d’histoire sociale note que "le mot tabou (…) est employé maintenant couramment par les ethnographes comme synonyme d’interdit". Par métonymie, le mot signifie aussi "l’interdiction de caractère sacré qui pèse sur une personne, un animal, une chose", comme l’écrit Jules Verne dans les Enfants du Capitaine Grant en 1868 à propos des peuples de Polynésie ("le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou la personne tabouée. Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu irrité") ou le géographe Vidal de la Blache, à propos d’Africains : "la vie tout entière du nègre de Guinée est empêtrée de rites et de superstitions qu’il serait aussi dangereux d’enfreindre que celle du tabou polynésien" (Principes de géographie humaine, 1921).

De là, le nom s’étend à d’innombrables réalités. C’est un "interdit d’ordre culturel et /ou religieux qui pèse sur le comportement, le langage, les mœurs" : il est linguistique et sexuel. Même les psychanalystes, qui traquent les tabous, ont leurs propres tabous : "quand on songe au nom de père que les psychanalysés donnent sérieusement ou ironiquement à leur analyste, il semble bien que le tabou de l’inceste a inspiré quelque peu la codification du transfert" (Psychanalyse). Du comportement, du langage et des mœurs, il contamine la société tout entière : c’est une "règle d’interdiction respectée par une collectivité". Le sens interdit des panneaux de signalisation routière serait donc un tabou, de même que les choses les plus anodines, telles que les méthodes dont usent les historiens : "gardons-nous de sous-estimer la puissance persistante de ce vieux tabou : "tu ne feras d’histoire qu’avec les textes"", s’exclame l’historien, honorablement connu, Lucien Febvre (1949) ou les mathématiciens : "il faut abolir le tabou selon lequel, à l’école, on ne parle pas de l’école. Il faut montrer aux élèves comment remettre constamment en cause l’apprentissage lui-même, comment se démonte leur propre apprentissage" (Bertrand Schwartz, 1969).

Dès lors, l’adjectif tabou peut qualifier n’importe quelle réalité : un inanimé abstrait ou concret ("en quoi le fait de toucher un objet tabou, un animal ou un homme impur ou consacré (...) a-t-il pu jamais constituer un danger social ?", s’exclame le sociologue Durkheim en 1893), un sujet ("nous sentons à la fois que nous abordons des sujets tabous dont l’évocation seule pourrait déchaîner la colère céleste et que nous commettons ce sacrilège dans une confortable sécurité", Maurois, 1918), des statuettes, des mots, un nom propre, une personne, des écrivains ("il nous paraît inexcusable de n’avoir pas étudié à fond quelques-uns de ces écrivains tabous", s’excuse l’abbé Bremond en 1920). En bref, la modernité a réussi l’exploit de renverser le sens premier du mot tabou, qu’il soit nom ou adjectif : ce n’est plus une chose ou une personne qu’il est interdit de toucher ou dont il est interdit de parler, mais d’innombrables réalités dont il faut parler d’abondance et sans jamais s’interrompre. Jamais de prétendus interdits n’ont suscité autant de discours, si bien que, paradoxe, ce qui est interdit, c’est l’interdit. Ce qui est tabou, c’est le tabou.


 

 

 

20 avril 2007

Légende dorée 6

 

 

Légende dorée 6 : Saint Emile Zola

 

 

 

Si la nouvelle religion, occultiste, visionnaire, new age, positive et sociale en diable avait eu son Christ, celui-ci aurait dit à ses disciples, avant de mourir sur la croix : "sur cet Emile, je bâtirai mon temple". Mais, la religion nouvelle n’a que faire d’un Christ qui la révèle aux hommes, elle dispose de milliers de prophètes. Saint Emile Zola est l’un d’eux. Il est le pilier du synaxaire new age.

Si son père, ingénieur mi aigrefin, mi capitaliste résolu de gagner beaucoup d’argent en vendant cher aux habitants d’Aix-en-Provence les eaux de source qui coulaient en si grande quantité qu’elles ont donné à la ville son nom, n’était pas mort jeune, Emile aurait marché sur ses brisées et aurait été à la tête d’un bel empire financier. De lui et de son père, les romanciers réalistes auraient écrit "la fortune des Zola". Hélas, plutôt de s’enrichir de jetons de présence, il a choisi les lettres, la pub tapageuse, le feuilleton, les journaux, la littérature de gare. Ainsi, il a amassé une fortune colossale. Si des écrivains recouraient aujourd’hui aux méthodes de Zola (coups de pub bruyants, journalistes transformés en trompettes de sa renommée, copains le faisant mousser, claque organisée, ascenseur à tous les étages), ils seraient traités de ferblantiers, d’écrivains de m…., de Bouygues au petit pied, de gougnafiers, etc. Si un écrivain s’aventurait à reprendre ses thèses raciales, dignes de la sociobiologie avant l’heure, il serait aussitôt traduit en justice pour incitation au crime contre l’humanité. Si Zola est " de gauche ", alors la gauche n’est pas belle : le cadavre pue. On s’en doutait. Saint Emile Zola a pris le masque du défenseur des pauvres, des ouvriers, des paysans, des mineurs, des cheminots, parce que les pauvres sont dix mille fois plus nombreux que les riches. Il fallait les flatter : comme ils avaient appris à lire, ils ont acheté ses livres. En fait, le monde que ce Saint d’un nouveau genre connaît le mieux, c’est le monde interlope des agioteurs, des filles entretenues, des fils de pub, des grands magasins.

L’œuvre qui fait de lui le prophète de l’ordre nouveau, ce ne sont pas les vingt romans, assez gentillets, n’eût été le délire racial, qui composent le cycle des Rougon-Macquart, mais les œuvres de la maturité, écrites une fois fortune faite, à savoir : Trois Villes (Lourdes, Paris, Rome, dans lesquelles il tire à boulets rouges sur le catholicisme) et Quatre Evangiles, intitulés successivement Fécondité (ou évangile selon Mathieu, qui a douze enfants et une descendance plus nombreuse encore, qui vont porter la bonne parole dans l’Afrique placée sous l’égide de l’Europe impériale), Travail (ou évangile de Luc, qui construit une cité modèle, où il est doux de vivre, et une usine idéale, où il est agréable de travailler), Vérité (ou évangile de Marc, qui prend pour cible le dogme de l’Eglise infaillible qui obscurcit le cerveau des fidèles et qui prêche la libération du peuple par l’instruction et la science), Justice (ou évangile de Jean, qui fait régner l’harmonie dans le monde : ce dernier volume est inachevé). Tel est le nouveau Nouveau Testament de l’Europe arrogante et conquérante, qui met de l’harmonie dans le chaos, célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses que conduit à la férule un guide, un duce, un conducator, un raïs, un presidente credente et à vie, un führer. Ces évangiles abolissent "l’évangile sémite de Jésus". On n’ose imaginer ce que le Saint aurait pensé de Mussolini, s’il n’était pas mort, encore jeune, en 1902.

Pendant trois ans, Saint Emile Zola a été relaps, quand il a pris la défense d’Alfred Dreyfus, admirable capitaine de l’armée française. Mais quand il a constaté, en dînant avec Dreyfus enfin libre, que celui-ci ne serait jamais un fidèle de sa nouvelle religion, il a repris de plus belle sa prédication occultiste pour mériter pleinement sa place dans le synaxaire new age.

 

 

 

 

09 mars 2007

Mastodonte

 

 

 

Voilà un mot de formation savante, qui est employé couramment dans la langue moderne, non plus comme un terme scientifique, ce qu’il a longtemps été au XIXe siècle, mais dans un sens figuré pour désigner des personnes très fortes ou des véhicules de grandes dimensions. Il est formé de deux éléments grecs : masto, signifiant "mamelle, sein", et odonte, "dent", les mastodontes ayant des dents ou des mâchoires en forme de mamelle. C’est le zoologue Cuvier qui, en 1812, a fabriqué ce mot pour désigner de grands animaux fossiles que l’on venait découvrir. Il l’emploie pour la première fois dans ses Recherches sur les ossements fossiles. Quand il est entendu dans ce sens, mastodonte est peu à peu remplacé par des termes plus précis, tels que mammouth (emprunté à une langue de Sibérie) ou mammouth laineux ou encore, du terme générique, proboscidien ("ordre de mammifères ongulés comprenant des animaux munis d’une trompe, comme les éléphants et des espèces disparues") ou animaux pourvus d’une proboscide (en grec, une "trompe", d’éléphant ou de mouche).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est le premier des grands lexicographes du XIXe siècle qui l’ait relevé dans le seul sens de "mammifère fossile très rapproché de l’éléphant", citant Cuvier : "après lui et presque son égal, venait aussi, dans les pays qui forment les deux continents actuels, le mastodonte à dents étroites, semblable à l’éléphant, armé comme lui d’énormes défenses, mais de défenses revêtues d’émail, plus bas sur ses jambes, et dont les mâchelières mamelonnées et revêtues d’un émail épais et brillant, ont fourni pendant longtemps ce que l’on appelait turquoises occidentales". Les Académiciens ne le relèvent qu’à compter de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "grand quadrupède à dents mamelonnées, qui a beaucoup de rapport avec l’éléphant et qu’on ne connaît que par ses ossements trouvés en terre". Dans la neuvième édition (en cours), ils précisent que ce terme est propre à la paléontologie : "grand mammifère herbivore de l’ordre des Proboscidiens, qui vivait à l’époque tertiaire et au début du quaternaire". Dans le Trésor de la langue française (1972-1994), le mot est défini certes, mais la définition est complétée par l’esquisse d’une description de l’animal ainsi nommé, description qui supplée (mal à dire vrai) un dessin ou la reproduction d’une reconstitution grandeur nature de cet animal : "gigantesque mammifère fossile (ordre des Proboscidiens) des ères tertiaire et quaternaire, voisin de l’éléphant, qui portait quatre défenses et dont les molaires présentaient des protubérances mamelonnées". Elle est illustré de citations d’écrivains, et non de zoologues : "ce ne sont pas les grands fossiles, rhinocéros ou mastodontes, qui ont fait ce sol de leurs os" (Michelet, 1857) ; "les mastodontes étaient armés de puissantes défenses, terminées en pointe" (ouvrage sur la préhistoire, 1882) : "quand vécut cet homme-là, la terre avait déjà produit des générations innombrables de plantes et d’animaux (...). Oui, elle était déjà bien vieille ! L’époque des grands sauriens était passée depuis de longs âges. Le mastodonte, dont vous voyez ici quelques débris, avait disparu" (A. France, 1922).

C’est en 1853 dans une lettre que Flaubert emploie mastodonte dans un sens figuré pour désigner une personne corpulente. Le mot, devenu courant dans ce sens, est relevé par les Académiciens en 1932-35 : "il se dit figurément d’une personne d’un fort embonpoint", et dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ils étendent le mot aux animaux : "figuré et familier, se dit d’une personne ou d’un animal dont la taille et le poids excèdent de loin la normale". Les auteurs du Trésor de la Langue française ne confirment pas que ce mot s’étend aux animaux, mais ils notent qu’il se dit aussi de choses et même de nations. "Par analogie d’aspect", c’est une "personne d’une taille, d’une corpulence énormes" (Bloy, 1897 : "je me levai donc, au milieu de la stupeur, et faisant le tour de la table, je vins frapper du plat de la main l’épaule du mastodonte") et c’est aussi un "objet (machine ou véhicule) de proportions gigantesques" (1953 : "c’était une de ces voitures pour gens riches (...) une de ces grosses mangeuses qui absorbent trente litres aux cent kilomètres (...) de tels mastodontes ne se vendent pas tous les jours" ; 1946 : "un défilé ininterrompu de chars, d’artillerie tractée, de camions amphibies, de voitures blindées, de plates-formes qui transportaient munitions et ravitaillement. Un pullulement de jeeps et de motos circulait prestement entre ces mastodontes". C’est même une "nation qui a une superficie et une puissance considérables". L’extrait que citent les auteurs du Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens est daté de 1943, une des années noires pour la France. L’auteur en est François Mauriac, écrivain qui a eu le mérite de résister. En dépit de son ancienneté, cet extrait s’applique encore à merveille à la France actuelle : "allons-nous (...) refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants ?"

Le mot mastodonte a été inventé en 1812. C’était l’époque où les savants commençaient à étudier les animaux fossiles et qu’ils prenaient conscience que l’histoire de la terre était beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait alors et qu’elle n’était pas vieille de cinq ou six mille ans, mais de plusieurs milliers et même millions d’années. Cuvier a fabriqué ce mot, en usant d’une métaphore : les dents de ces animaux avaient la forme de mamelles humaines. Ce faisant, il remarquait des détails pittoresques, ou même amusants, mais qui n’ont pas de vraie valeur scientifique ou qui ne disent rien de la taille gigantesque de ces animaux. Le terme proboscidien (qui porte une trompe ou dont le museau se termine par une trompe) est plus juste pour désigner ces mammifères, dont la plupart ont disparu. Le mot mastodonte étant pittoresque ou amusant, il a pu être étendu par métaphore à des personnes ou des choses ; mais, pour désigner les grosses pointures d’un parti, il lui a été préféré éléphants, sans doute parce que les éléphants, "ça trompe énormément", alors que les mastodontes ou les proboscidiens sont trop lourdauds pour abuser qui que ce soit.

 

 

08 mars 2007

Préoccupation

 

 

 

 

En latin, praeoccupatio a un sens concret et spatial : c’est "l’occupation préalable d’un lieu". Il est dérivé du verbe praeoccupare, "occuper le premier, envahir". En français, préoccupation n’a pas ce sens concret. Dès qu’il est attesté au XVe siècle, il prend un sens figuré : "souci, inquiétude", mais, dans ce sens, l’attestation est isolée – elle réapparaît au XIXe siècle, chez Lamartine. Au XVIe siècle, dans les Essais de Montaigne, préoccupation est attesté au sens de "état d’un esprit tout entier occupé par une idée ou un sentiment préconçus" (dans ce sens, il est synonyme de prévention) ; et chez Marivaux, en 1733, le sens "état d’un esprit absorbé par un objet au point d’être indifférent à tout le reste" ou "attention exclusive" portée sur un objet.

Au cours des cinq derniers siècles, préoccupation a donc eu trois sens, "souci", "préjugé", "attention exclusive", ou simultanément, ou successivement. Or, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1762, seul le sens attesté chez Montaigne est relevé : c’est "prévention d’esprit" (1694 et 1762). D’une édition à l’autre, il arrive que les exemples illustrant ce sens changent, dans de légères proportions cependant : "juger sans préoccupation, quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses, libre de toute préoccupation" en 1694 ; et "quand il y a de la préoccupation, il est difficile de bien juger des choses, être libre de toute préoccupation, il faut se défendre de toute préoccupation" en 1762. De même, dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ne relève à l’article préoccupation que le sens de "préjugé, prévention, impression qu’on s’est mise dans l’esprit". Il commente ce sens en se référant, comme dans l’article prévention (cf. ci-dessous la note prévention datée du 3 mars 2007), à Descartes : "le point le plus excellent de la méthode de Descartes, c’est qu’il veut qu’on se guérisse de tous préjugés, qu’on raisonne sans préoccupation", l’illustrant de cet exemple : "Le plus grand obstacle qui se trouve à rendre la justice, et à raisonner sainement, c’est la préoccupation". C’est dans ce sens que l’emploient en 1633 Guez de Balzac : "je sais en quelle estime vous êtes dans son esprit, et combien j’en devrais craindre la préoccupation en votre faveur" et, plus tard dans le siècle, La Rochefoucauld : "quand il s’agit de nous, notre goût n’a plus de justesse ; la préoccupation le touche ; personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas". C’est ce même sens que Furetière donne au verbe préoccuper : "prévenir, mettre dans l’esprit de quelqu’un les premières impressions, les premières connaissances d’une chose". La lecture du dictionnaire de Furetière rappelle aux modernes oublieux que ce qui a longtemps inspiré les écrivains français classiques et nourri leur œuvre, c’est la nature humaine, à savoir les lois qui gouvernent le comportement des hommes, quel que soit le lieu ou le temps où ils vivent, comme dans cet exemple que l’on pourrait lire chez un moraliste : "la faiblesse de l’esprit de l’homme est telle qu’il se préoccupe aisément, qu’il a du mal à effacer les impressions dont il est préoccupé, qui entrent les premières dans son esprit". Ce verbe, quand il est entendu dans ce sens, "se prend toujours en mauvaise part", écrivent les Académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire, laissant entendre que la préoccupation est un défaut de l’esprit humain. C’est dans ce sens que l’emploient les écrivains du XVIIe siècle : La Rochefoucauld, dans ses Maximes (cf. ci-dessus) et Racine, dans Britannicus : "Rome de ma faveur est trop préoccupée".

A partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de préoccupation comprend deux acceptions : "prévention d’esprit" et, "quelquefois, disposition d’un esprit tellement occupé d’un seul objet qu’il ne peut faire attention à aucun autre" (exemple : "il est dans une telle préoccupation d'esprit, que vous lui parleriez en vain d’une autre affaire que de la sienne") ; en 1832-35, l’ordre dans lequel sont exposés ces deux sens est renversé : "disposition d’un esprit, etc." (autre exemple : "s’il vous a répondu de travers, ce n’est pas de sa part simple distraction, c’est préoccupation") et "prévention d’esprit" ; en 1932-35 (huitième édition), le sens "prévention d’esprit" n’est plus relevé ; il est remplacé par "souci".

C’est l’Encyclopédie (1751-65) que l’évolution sémantique de "préjugé" à "attention exclusive portée à un objet" est exposée, sans que l’auteur de l’article, qui fait de la préoccupation une question de métaphysique (en fait, de nature de l’homme), en ait une conscience nette : "la préoccupation, selon le père Malebranche, ôte à l’esprit qui en est rempli, ce qu’on appelle le sens commun" (c’est donc un préjugé). L’article continue ainsi : "un esprit préoccupé ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu’il pense. Il ne peut même guère s’appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé". Ce n’est plus un préjugé, mais une attention exclusive portée à un objet, comme le montrent les exemples qui suivent : "un homme entêté, par exemple, d’Aristote ne peut goûter qu’Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote : ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux : il aura toujours quelque passage d’Aristote à la bouche : il le citera en toutes sortes d’occasions, et pour toutes sortes de sujets ; pour prouver des choses obscures, et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter ; parce qu’Aristote lui est ce que la raison et l’évidence sont aux autres" ; ou encore : "les inventeurs de nouveaux systèmes sont sujets à la préoccupation. Lorsqu’ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Leur esprit se remplit tellement des choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer qu’il n’y a plus de place pour les objections qui lui sont opposées. Ils ne peuvent distraire leur vue de l’image de vérité que portent leurs opinions vraisemblables, pour la porter sur d'autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté". Ce que l’auteur de cet article ne démêle pas, c’est le sens de "préjugé" de celui "d'attention".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), distingue les deux sens certes, mais il les expose avec des termes si proches, "état d’une personne dont l’esprit est tout entier occupé d’une opinion préconçue, favorable ou défavorable" et "état d’un esprit trop occupé d’un objet pour faire attention à un autre", que le second apparaît comme une variante contextuelle du premier. Pourtant, dans les exemples cités, dont un extrait de Marivaux, in L’heureux stratagème, le sens, nouveau et psychologique, de préoccupation ("attention portée à un objet et exclusive de tout autre") est distinct de celui, tout intellectuel, de "préjugé" : "j’ai cru de loin voir tout à l’heure la marquise ici, et, dans ma préoccupation, je vous ai prise pour elle" ; comme chez Mme de Genlis : "ils ne remarquèrent ni la préoccupation ni la sombre mélancolie de leur malheureuse amie".

C’est à partir de la huitième édition seulement (1932-35) que les Académiciens relèvent le sens moderne de "souci", qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue, dès le XVe siècle, et que Lamartine a ressuscité en quelque sorte : "il signifie encore souci" : ainsi, dans l’exemple, "au milieu de mes préoccupations, je n’ai pas pu étudier notre affaire". Pour le auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), le sens "prévention, préjugé" est sorti de l’usage : "vieux, état d’un esprit dominé par une idée préconçue". Il n’est attesté dans la langue moderne une seule fois, chez Balzac (Modeste Mignon, 1844). Les sens modernes sont "état d’un esprit occupé de façon durable dominante, voire exclusive, par une idée, un sentiment, un souci (par métonymie, souvent au pluriel, pensée, sentiment, considération qui occupe l’esprit de façon dominante, voire exclusive") ; et "souci qui occupe entièrement l’esprit", comme dans cet extrait de Lamartine (Voyage en Orient, 1835) : "ses préoccupations maternelles sur l’avenir de son fils et de ses charmantes filles".

De fait, ce que montre l’histoire de ce mot, c’est que, en trois siècles, un sens propre à la vie intellectuelle a perdu ce qu’il le caractérisait, à savoir son lien avec la pensée. Il a pris un sens psychologique commun avant de disparaître. Il désignait des préjugés faisant obstacle au raisonnement, il ne désigne plus que de petites gênes qui troublent la vie en société. Le mot s’est à la fois affaibli et particularisé. Il était universel, il n’est plus que spécifique. Il a quitté la sphère de la nature humaine pour se cantonner dans ce que Nathalie Sarraute nomme tropismes – à savoir les manies et embarras quotidiens. Du préjugé au tropisme ou de Descartes à Sarraute, c’est aussi la voie qu’ont suivie en trois siècles la pensée et la littérature en France.

 

 

20 février 2007

Pacte

 

 

 

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens "traité", "accommodement", "convention". C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que "pact ne valait rien du tout" et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : "li pat vainquent les lois" (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), "convention" ("il y a pacte entre eux") ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou "accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents", que Littré définit plus explicitement ainsi : "traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement", emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les histoires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : "convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière".

Ce que les Académiciens notent aussi en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités ("cela ne se peut sans pacte avec le diable"), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle du classicisme, de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l'omniprésence du diable, de l'usage des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : "il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales", confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

C’est au XVIIIe siècle que Rousseau emploie pacte suivi de l’adjectif social ("le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits", in Contrat social), déclenchant de fait l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel d’un candidat de premier plan à l’élection présidentielle. Le phénomène est enregistré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). A l’origine, selon les auteurs de ce Trésor, pacte serait un terme de droit ("convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties"), ce que d’ailleurs les exemples cités ne confirment pas : "on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis" (Mauriac, 1940) ; "l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités" (Maupassant, 1884). Du droit, du droit civil (pacte commissoire, "clause d’un contrat par laquelle il est stipulé que la résolution sera encourue de plein droit en cas d’inexécution totale ou partielle" ; pacte de préférence, "convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable" ; pacte sur succession future, "contrat dont l’objet est une succession non encore ouverte") et du droit international ("accord conclu entre Etats" ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, "accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains"), à la société (pacte social, "convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux"), à l’économie (pacte colonial, "système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine").

Outre "convention", les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de "résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose" et, par métonymie, celui de "accord constant" avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte présidentiel. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le candidat qui fait de ce pacte le fondement de sa propagande a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce candidat et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Aussi pacte ne peut-il signifier rien d’autre que "résolution". Le candidat annonce qu’il a pris une résolution, qu’il s’engage, qu’il est décidé - ce qui, pour un candidat, est redondant. Pourquoi se présenterait-il s’il n’était pas résolu à aller jusqu’au bout ou à appliquer son programme ? C’est ce que les citoyens attendent de tout candidat. Il est superflu de le préciser.

 

 

14 février 2007

Errements

 

 

 

 

"Ce mot ne doit pas être employé dans le sens d’erreurs", écrivent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Il semble qu’ils aient raison. En effet, le nom errements, qui n’est employé qu’au pluriel, est dérivé du verbe errer, au sens de "voyager", mais aussi de "se conduire" et "agir", qui continue le verbe latin errare "errer, aller çà et là, marcher à l’aventure", "faire fausse route" et, au sens figuré, "se tromper". Errements est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "conduite" et de "comportement habituel".

Les Académiciens dans les six premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1835) en font un synonyme du nom erres, entendu dans le sens de "voies", et ils ajoutent que ce sens est toujours "figuré" : "erres, il n’a d’usage que figurément et en parlant d’affaires", exemple : "reprendre les derniers errements d’une affaire" (1694) ; "erres, voies, il n’est d’usage qu’au figuré et en parlant d’affaires", comme dans "reprendre, suivre les derniers, les anciens errements d’une affaire" (1762, les Académiciens ajoutent : "on le dit plus ordinairement qu’erres") ; et à erres : "en parlant d’affaires : reprendre, suivre les premières erres, les dernières erres, recommencer à travailler sur une affaire, et la reprendre où elle avait été laissée. Voyez errements" (1835).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ce "terme de palais" avec un sens légèrement différent : "dernière procédure d’un procès, dernier état d’une affaire". Les Académiciens se contentent d’erres, voies, affaires, sans que les affaires, erres, voies en question soient saisies dans le dernier état de leur déroulement. Furetière a peut-être été abusé par le fait que ce nom est souvent précédé de dernier : "les héritiers d’un tel ont repris son procès pour y procéder suivant les derniers errements", "il a donné copie de l’appointement en droit (ou "règlement"), comme étant le dernier errement" (ou le dernier état de l’affaire). Furetière précise "qu’il est moins en usage au singulier qu’au pluriel".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne précise pas que c’est un "terme de palais", mais un "procédé habituel, en parlant d’affaires". La phrase "suivre les derniers, les anciens errements" est glosée ainsi : "suivre les vieux errements, faire une chose comme on la faisait autrefois". Les Académiciens (huitième édition, 1935) illustrent le sens d’errements ("manière dont une affaire est conduite") d’une phrase éloquente qui avait un sens dans la IIIe République (1871-1940) : "reprendre, suivre les errements d’un parti". Ils ajoutent que "ce mot, employé le plus souvent dans un sens péjoratif, n’implique pourtant pas forcément une idée de blâme". L’article de la neuvième édition est plus long et plus complet. Les Académiciens relèvent un sens inédit, qu’ils ont ignoré dans les éditions antérieures de leur Dictionnaire et qu’ils mentionnent comme littéraire : "le fait d’aller à l’aventure", comme dans l’exemple "les errements d’un vagabond". Le sens courant ("manière d’agir, démarches habituelles") est précédé de la mention souvent péjoratif et il est illustré par des exemples plus clairs que dans les éditions antérieures : "suivre les errements de quelqu’un", "revenir aux errements d’autrefois", au sens de "agir comme on le faisait autrefois", et péjoratif, "retomber dans les errements du passé, dans une routine".

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que errements a plus de sens que le seul sens figuré de "voies" ou "erres", comme cela a été dit, pendant trois siècles ou plus, dans le Dictionnaire de l’Académie française. Les auteurs de ce Trésor jugent même qu’il existe en français deux homonymes, distingués en errements 1 et 2. Le premier est jugé littéraire et vieux : il a pour sens "manière d’agir, de se comporter", sens historique attesté en 1167. Contrairement à ce que disent les Académiciens, qui le réservaient aux affaires, le mot se dit aussi de personnes, comme chez Balzac (1841, "vous y suivrez, jeune homme, les errements de monsieur le Premier") ou Stendhal (1823, "M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n’eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs"). Dans le second article, errements a deux sens : "action d’aller çà et là sans but précis" ou action d’errer, et, péjorativement, "habitude néfaste, manière d’agir blâmable", comme dans les exemples "persévérer dans ses errements", "ces déplorables errements de l’esprit de parti" (Sand, 1855), "ne pas retomber dans les vieux errements". Ce sens péjoratif, attesté dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, subit, selon les auteurs du Trésor, l’influence sémantique du nom erreur : il y a dans le sens même d'errements quelque chose qui relève de l'erreur,  de sorte que l'injonction des Académiciens à ne pas confondre "errements" et "erreurs" est, en partie, sans véritable objet.   

Il n’y a pas d’errements que d’affaires, il y en a aussi de dictionnaires, qui apparaissent dans les articles consacrés à d’errements : relevé des emplois restreint au seul sens de "voies" et spécifique aux affaires ; appréciation inexacte de la valeur péjorative d’un des sens (habitudes ou, plus exactement, "mauvaises habitudes") ; oubli d’un des sens : "action d’errer". Les dictionnaires ne sont pas des textes religieux : les suivre aveuglément, ce serait s’abuser.

 

 

01 février 2007

Despote

 

 

 

Despote et despote éclairé

 

 

 

Le français a emprunté au grec d’innombrables mots. Certains de ces mots désignent des réalités belles ou honorables, tels démocratie ou philosophie ou eucharistie ; d’autres, des réalités désagréables ou méprisables. C’est le cas de despote qui, en grec, signifie "maître absolu". En français, il est attesté au XIIIe siècle comme adjectif au sens de "qui fait preuve d’autorité et d’arbitraire", comme dans cet extrait de Nicolas Oresme : "en grec despotes, c’est seigneur de la chose de laquelle il peut dire : ce est mien". Puis il est attesté comme nom au sens de "souverain" (1611) et (1748) de "souverain autoritaire et arbitraire". Chez Balzac (1831), ce mot est transporté hors de la politique pour désigner "toute personne qui exerce un pouvoir tyrannique".

Les Académiciens dans leur Dictionnaire (quatrième édition, 1762) en donnent une définition "tautologique", au sens où le mot est défini par lui-même ou un de ses dérivés : "qui gouverne despotiquement". Ils ont conscience que ce mot est propre à un état de choses révolu, puisqu’ils font des despotes des "figures" du passé ou propres à des peuples encore barbares : "despote se dit encore des gouverneurs de certains États", écrivent-ils, donnant comme exemple "despote de Servie"  (Serbie sans doute).

Là où les Académiciens ne relèvent qu’un seul mot, Littré en relève deux, distinguant entre le nom commun et celui qui désigne un titre ou une fonction : "ancien titre de plusieurs princes grecs, tels que ceux de Servie, de Valachie", illustrant ce sens par un extrait de Voltaire : "on entendait autrefois par un despote un petit prince d’Europe vassal du Turc et vassal amovible, une espèce d’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves". Voltaire a une claire conscience de l’infâme statut servile des peuples d’Europe soumis au pouvoir islamique des Turcs. C’est aussi le "titre honorifique que les empereurs grecs se réservèrent dans l’origine et qu’ils accordèrent ensuite à leur famille". Le nom commun despote est défini avec plus de précision que dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) : c’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue", l’illustrant de "despotes de l’Asie". Le mot s’étend aussi par métaphore à toute personne tyrannique : "par extension, écrit Littré, personne qui s’arroge une autorité tyrannique", comme dans la phrase "cet homme (il ajoute "cette femme") est un despote dans sa famille" (il ou elle "abuse de son autorité en un moment donné pour faire faire à un autre ce qui ne lui convient pas"). L’amusant dans ces définitions est le souci qu’a Littré de ne pas limiter l’autorité tyrannique aux seuls hommes, comme s’il était un de ces modernes qui mettent les noms désignant des personnes aux deux genres, de peur que les femmes ne s’offusquent de son supposé machisme : il y a des Françaises et des Français, des travailleurs et des travailleuses, des infirmières et des infirmiers, des musulmans et des musulmanes, des directeurs et des directrices, etc. – donc des hommes et des femmes despotes : faut-il dire despotesses ? Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) notent que le mot s’emploie au féminin : ainsi chez Romain Rolland (1904 : "pour obéir aux ordres de la petite despote, car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, il ne sortait plus de chez lui") et chez Colette (1900 : "j’ai un peu de crainte pour cette immorale petite, et je l’avertirais bien de se méfier d’Armand, mais l’autre, sa despote, prétendrait tout de suite que je suis allée dénoncer sa conduite à Richelieu"), bien que "pour parler d’une femme, on conserve généralement la forme masculine : quel despote que cette femme !", comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1835-1932.

Entre despote au sens propre de ce terme, à savoir, selon Voltaire, dans les provinces de l’Empire ottoman, "l’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves", et despote dans un sens étendu, à savoir un souverain européen, il y a un abîme, que les hommes des Lumières et Littré ont allègrement franchi. Ils n’ont pas hésité à qualifier de despote tout prince. C’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue". Il n’y a pas eu dans l’Europe classique de souverain qui ait gouverné en tyran son pays, sauf au XXe siècle l’asiate Lénine, le peintre raté Hitler et le Géorgien Staline, entre autres. Pourtant, despote désigne par mépris un "prince qui abuse ou que l’on suppose abuser d’une autorité qui en soi n’est pas absolue". Ainsi, Littré écrit que "quelques-uns traitent Louis XIV de despote", comme si, vassal des Turcs, il avait gouverné en leur nom la province soumise de France.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), deux emplois sont distingués, suivant que despote est péjoratif ou non. Quand il est péjoratif, il désigne le "chef d’État qui exerce le pouvoir seul et sans contrôle et qui gouverne avec une autorité absolue et arbitraire" ou le "chef d’État qui s’arroge une autorité absolue alors que le pouvoir qu’il détient n’est pas absolu en soi". En 1790, Marat fait du très bonasse Louis XVI un despote : "le monarque, poussé hors de son caractère pacifique, prend le ton d’un despote, qui veut que tout ploie sous ses ordres absolus", comme si ce monarque était Robespierre. Pour que despote cesse d’être péjoratif, il suffit d’y accoler l’adjectif éclairé. Auquel cas, il désigne le "chef d’État qui gouverne selon la doctrine du despotisme éclairé" - c’est-à-dire du despote éclairé par les Lumières de la raison ou de la philosophie nouvelle. C’est, écrivent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, un "monarque de droit divin exerçant un pouvoir absolu tempéré par les lumières de la raison, selon les vœux des philosophes du XVIIIe siècle". Diderot, Voltaire et autres détestaient Louis XV et Louis XVI, qui étaient éclairés et qui n’étaient pas des despotes. Ils leur préféraient Catherine de Russie ou Frédéric II Hohenzollern, roi de Prusse, qui étaient à demi despotiques et à demi éclairés. Le despote éclairé a servi de matrice pendant tout le sinistre XXe siècle aux intellectuels, qui ont admiré ou qui admirent encore de vrais despotes d’Asie ou d’ailleurs, Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Nasser, Boumediene, etc. Tous étaient des tyrans et aucun n’était éclairé, sinon par les braises éteintes du marxisme ou par les flammes noires de l’islam.

 

 

 

28 janvier 2007

Signes 19 : le triomphe de Tartuffe

 

 

 

 

Le triomphe de Tartuffe

 

 

 

 

Tartuffe est de retour : il préside la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité ou Halde. Il a du fric à ne savoir qu’en faire : malgré sa richesse insolente, il continue à aspirer voracement l’argent public, celui des pauvres, pour accomplir ses bonnes oeuvres. Il est si charitable qu’il pioche dans la poche des autres, jamais dans la sienne.

Tartuffe a eu son heure de gloire entre 1984 et 1986, quand il a été le directeur de cabinet de Fabius, alors premier ministre de Mitterrand, le plus jeune premier ministre que la France ait jamais eu. Ces honneurs précoces n’ont pas porté chance à Fabius, qui est le plus vieux dinosaure du monde. En revanche, d’avoir été directeur de cabinet de Fabius a porté chance à Tartuffe : il s’est retrouvé miraculeusement PDG de Renault. En 1986, Renault employait un millier d’ingénieurs et de cadres financiers ou de gestion de très haut niveau, qui, tous et légitimement, aspiraient à exercer la fonction de PDG de leur entreprise. Ils étaient compétents, ils avaient de l’expérience ; certains avaient même sacrifié à leur entreprise leur vie de famille pendant trente ans ou plus. Or, ce poste leur est passé sous le nez, comme il a échappé à d’autres capitaines d’industrie. Ils ont été victimes des pires discriminations qui soient. C’est le favorisé Tartuffe qui en a bénéficié. Avait-il les compétences d’un PDG ? Cirer les bottes d’un premier ministre est un excellent training pour cirer d’autres bottes, pas pour gérer une entreprise. Le fait est que Tartuffe a joui d’une préférence discriminatoire et qu’il a accédé à un poste auquel d’autres, plus qualifiés, ont été interdits par discrimination. Il s’y connaît donc en bénéficiaires de discriminations, pas en victimes, qu’il a dû humilier, quand il était chez Renault, tout son saoul. Ce favori de la Déesse Discrimination entend lutter contre les discriminations. A quand Hitler ressuscité pour défendre les Juifs ? Mais, bon Dieu, qu’il restitue d’abord à l’entreprise qu’il a dirigée par discrimination l’argent qu’il a indûment perçu !

On apprend aussi incidemment que Tartuffe a vécu aux Etats-Unis de 1947 à 1953 et que, là-bas, il a été horrifié par les discriminations qui frappaient les noirs et les premiers occupants de ce pays. Pourtant, il n’a rien fait, ni lui ni sa famille, il n’a pas levé le petit doigt pour protester contre cet état de choses et pour le faire changer. De même, quand il était directeur de cabinet de Fabius, il n’a pas levé le petit doigt quand le SIDA a été criminellement injecté à des enfants hémophiles ou quand le Ministère de la Justice organisait des collectes de sang dans les prisons, milieux où se trouvaient des individus (drogués et homosexuels) qui, d’un point de vue statistique, risquaient d’être porteurs du SIDA. La discrimination a joué à plein contre les enfants hémophiles : ils en sont morts. Tartuffe jouissant de la clause des individus les plus privilégiés, aucune action en justice n’a été intentée contre lui.

C’est donc l’homme qui a bénéficié toute sa vie de discriminations attentatoires au principe d’égalité qui dirige la lutte contre les discriminations et pour l’égalité. Il y applique les bons principes dont il a bénéficié toute sa vie pour donner de la légalité aux discriminations qui sont illégales en France et qui n’y existent nulle part.

 

25 janvier 2007

Dévoration

 

 

Ce nom n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de la Langue française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) au seul sens de “action de dévorer” et il l’illustre d’une phrase dans laquelle dévoration est employé dans un sens figuré : “c’est, permettez-moi cette expression un peu vulgaire mais énergique, cette dévoration du capital qui se manifeste de tous côtés” (Enquête sur la Banque, 1867). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition “action de dévorer” est précédée de la mention “rare”. Deux exemples l’illustrent : “qu’importent ces dévorations d’insectes ?” (Paul Valéry, 1898) et, métaphoriquement, “la dévoration de la mystique royaliste par la politique royaliste” (Charles Péguy, 1910). Les auteurs du Trésor notent que ce nom est en concurrence avec dévorement (“loi du dévorement des créatures”, Goncourt, 1859, et “une impression qui le protégeât contre les dévorements de sa pensée” (Bloy, 1886).     

Emprunté au bas latin devoratio “action de dévorer” (une seule occurrence dans le Dictionnaire Latin Français de Félix Gaffiot chez Tertullien, père de l’Eglise, IIIe siècle), du verbe devorare, “avaler”, “engloutir des aliments”, il est attesté en français en 1393 dans “vexation et dévoration des oiseaux”, au sens de “action de dévorer”.     

Il est un écrivain contemporain, Richard Millet, qui a sorti ce nom de l’oubli et l’a employé au pluriel dans le titre, assez énigmatique, de son dernier roman Dévorations (2006, Gallimard). Pour en comprendre le sens, il faut étudier les différents sens du verbe dévorer. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication, ce verbe a cinq sens : “manger en déchirant avec les dents” (comme les bêtes sauvages) ; “manger avidement, avaler goulûment”, “dévorer des yeux une personne, une chose, la contempler avec insistance, avec convoitise”, “dévorer les paroles de quelqu'un, les écouter avec un intérêt passionné”, “lire un livre avec avidité et promptitude”, “consumer, épuiser entièrement” (par les flammes ou la fièvre), “être dévoré d’ambition” et, dans ce sens classique, “en parlant de ce que l’on veut cacher ou que l’on est contraint de cacher” : “dévorer ses chagrins, ne pas les laisser paraître”, “dévorer ses larmes, retenir ses larmes quand elles sont près de s'échapper”, “dévorer un affront, une injure, cacher le ressentiment qu’on en éprouve”. Les dévorations, dans ce roman, sont diverses : celles des convives du restaurant Chastaing, celles d’Estelle et d’autres qui dévorent le maître d’école, ancien romancier, celles du romancier qui dévore ses chagrins et ses humiliations.

 

 

14 janvier 2007

Pressis

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot qui a pour sens "jus de viande pressé". Il est sorti de l’usage et a disparu des dictionnaires modernes : le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’y consacre aucun article ; il n’est pas relevé non plus dans l’article consacré au verbe presser, dont il dérive, bien que les auteurs de ce Trésor relèvent le mot pressement, au sens de "action de presser" (on dit de nos jours pression) et qui est encore plus désuet que pressis, et bien que, aussi, le sens de "serrer, comprimer des fruits de manière à extraire le liquide qu’ils contiennent" soit attesté au tout début du XIIIe siècle. Certes, le pressis n’est pas le jus obtenu par la pression de fruits (olives, par exemple), mais par la pression de viande. Les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), la seule qui ait été publiée au XXe siècle, l’ignorent aussi.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), y consacre un article court, mais clair. C’est le "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant". Ambroise Paré, médecin et auteur du XVIe siècle, l’emploie dans ce sens : "on donnera à l’accouchée un pressis de chapon". Une phrase tirée d’un roman de Lesage illustre ce sens : "d’accord, mais, entre nous, ils les vendent et les font passer pour des sucs et des pressis de viandes exquises". Littré note que ce mot désigne aussi le "suc exprimé de quelques herbes" et qu’il est employé dans un sens figuré : "le bel honneur au roi d’avoir à son service le pressis, l’élixir de toute la malice". Comme si la métaphore risquait de ne pas être entendue, au mot pressis, est juxtaposé un autre mot, élixir, qui l’éclaire.

En revanche, pressis est relevé dans les différentes éditions (de la première à la sixième) du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1834. Ainsi dans la première et la sixième éditions, il est défini comme "le jus que l’on fait sortir de la viande en la pressant" et que l’on peut mélanger à du lait, du sucre et des amandes. Il semble que ce fût aussi un remède, comme celui que prescrit Ambroise Paré aux femmes en couches : "les malades ont besoin de bons pressis pour se remettre". Les Académiciens notent aussi l’emploi de pressis dans le sens de "consommé fort succulent" dont la vertu est de redonner des forces aux personnes affaiblies ou malades.

Il semble qu’il soit impossible de restaurer l’emploi de ce mot dans la langue moderne, et cela, bien que la chose qu’il désigne soit toujours courante : le jus de viande (surtout de poule) est toujours consommé. L’industrie alimentaire en fabrique, sous la forme de cubes solides qui se dissolvent dans l’eau bouillante et qui sont utilisés pour parfumer les bouillons. Ce sont les fameux bouillons Kub.

 

 

 

 

09 janvier 2007

Légende dorée 5

 

 

Bécassine est de retour

 

 

 

On a vu : Bécassine part en vacances, Bécassine invente des mots, Bécassine marche sur la grande muraille, Bécassine se coiffe du tchador, Bécassine se vêt de blanc, Bécassine pèlerine en Terre Sainte, Bécassine écoute le Hizb-u-Allah, Bécassine apprend l’arabe, Bécassine téléphone à Don Quichotte, Bécassine a son blog, Bécassine accouche, Bécassine se dore au soleil, Bécassine monte dans une voiture automobile, Bécassine prend l’avion, Bécassine rend une visite de courtoisie aux grands de ce monde, Bécassine visite ses pauvres, Bécassine dialogue avec le peuple, Bécassine passe à la télévision, Bécassine parle dans le poste, Bécassine présente ses vœux, Bécassine écrit, Bécassine lit, Bécassine dompte les éléphants de son Parti, Bécassine pavane à la tribune, Bécassine voyage en TGV, Bécassine fait du Che son toutou, Bécassine dîne aux chandelles, Bécassine va au restaurant, Bécassine mange de la dinde, Bécassine joue au député, Bécassine a une opinion sur tout, Bécassine sait comment va le monde, Bécassine lorgne sur le château de la rue du Faubourg Saint Honoré, Bécassine s’habille chez Dior, Bécassine va en Amérique, Bécassine a une SCI, Bécassine fait de la bicyclette, etc. Tout ça en blanc et en couleurs.

Depuis deux ans, Bécassine est de retour. Elle a été exhumée des albums de BD pour occuper à longueur de journées les écrans cathodiques, où l’on ne voit plus qu’elle. Merci à la propagande de l’avoir ressuscitée. La nouvelle star offre de franches rigolades aux téléspectateurs et aux lecteurs d’hebdos cultureux. Tout n’est donc pas négatif dans la propagande. Elle a parfois du bon et même de l’excellent.

Pour que la collection des nouveaux albums (du latin albus, a, um, "blanc", ou "immaculé" comme Bécassine) soit complète, il manque Bécassine en levrette et Bécassine dans la garde-robe : le 11 mai, ce sera peut-être fait ; sinon, on en aura jusqu’en 2012. Alors, Endémol et René Château Vidéo vendront le DVD de tout Bécassine ou Bécassine de A à Z, comme on la voit sur tous les écrans, tous les jours et à toutes les heures.

 

 

 

 

07 janvier 2007

Restaurant

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot qui est familier aux modernes que nous sommes, comme s’il avait toujours été attesté dans la langue, et avec ce sens, c’est-à-dire comme si les "établissements" dans lesquels un restaurateur prépare à ses clients des repas "moyennant de l’argent" avaient toujours eu une existence en France. Il n’en est rien. Restaurant est le participe du verbe restaurer, dit "présent" et substantivé – c’est-à-dire employé comme nom. Il est attesté pour la première fois en 1521, pour désigner non pas un lieu où l’on se restaure, mais un plat qui restaure : c’est "ce qui répare les forces", un "aliment ou un remède fortifiant" ; ainsi chez Marguerite de Navarre : "l’on ne m’a fait manger que restaurants et les meilleures viandes que je mangeai jamais" ; chez d’Aubigné aussi, mais dans un sens figuré (cf. plus bas, un autre emploi par Voltaire) : "Henri IV, pour payer ses soldats des labeurs intolérables de la guerre, pensait leur avoir donné un restaurant en leur promettant une bataille".

C’est d’ailleurs dans ce seul sens que les Académiciens enregistrent restaurant dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, "aliment qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant de l’exemple "c’est un bon restaurant que le vin, l’eau-de-vie, l’ambre gris". Les Académiciens ajoutent que restaurant désigne plus particulièrement "un consommé fort succulent, un pressis (sic : Littré : "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant") de viande", comme dans les exemples (peu clairs, à dire vrai) "on lui a donné un restaurant", "de bons restaurants". En ancien provençal, restaurant est attesté dès 1507 dans ce sens de "boisson réconfortante". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872), commence l’article restaurant (dont il rappelle qu’il est aussi un adjectif) par ce sens : "qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant des exemples "aliment restaurant", "potion restaurante". Il note aussi que l’adjectif s’emploie comme nom, dans "c’est un bon restaurant que le vin" et dans "consommé fort succulent" (le pressis ?). Littré cite deux phrases de Voltaire : dans la première, restaurant a son sens propre : "le père tout tremblant le fait reposer ; on lui fait prendre des restaurants" ; dans la seconde, un sens figuré (lettre à Catherine de Russie) : "chacune de vos conquêtes est mon restaurant", pour dire qu’il se réjouit des victoires de cette tsarine ou qu’elles le réconfortent, Catherine de Russie étant, dans la mythologie des philosophes des Lumières (à dire vrai, dans ce cas précis, les Lumières sont "blafardes"), avec Frédéric II (un des premiers Hohenzollern à régner sur la Prusse) le modèle du despote éclairé : despote sans (aucun) doute, éclairé, peut-être. Etrange, cette fascination pour les despotes, d’autant plus qu’elle est récurrente ou continue chez les "intellectuels" ou les "philosophes" français (fascinés par Staline, Hitler, Mao, Pol Pot, Lénine, Castro, etc. : ces "despotes éclairés" modernes), comme si elle les définissait ou leur était consubstantielle : ainsi Sartre, Aragon, Eluard, Sollers, etc. Les souverains dont Voltaire était le sujet, à savoir Louis XV et Louis XVI, étaient éclairés et, eux, ils n’étaient pas des despotes. Pourquoi fallait-il qu’il leur préférât de vrais despotes ?

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens relèvent aussi cet emploi de restaurant comme adjectif, au sens de "qui restaure", "qui répare les forces" ("aliment restaurant", "liqueur restaurante"), mais ils ignorent l’emploi du nom, au sens de "consommé". En revanche (étranges, ces chassés croisés de dictionnaires), dans le Trésor de la Langue française, l’emploi de l’adjectif n’est pas relevé : seul est mentionné comme vieux l’emploi du nom au sens de "aliment, boisson qui restaure, réconforte, redonne des forces", comme dans les exemples, extraits du Dictionnaire de l’Académie française, à savoir "prendre des restaurants", "c’est un bon restaurant que le vin, le bouillon".

Le sens moderne "établissement de restaurateur" est attesté à compter de 1803. Il est relevé dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et illustré de l’exemple "tenir un restaurant". Citant l’auteur de Paris démoli, Littré, dans un exposé encyclopédique, raconte dans quelles circonstances a été fondé en France le premier établissement d’un restaurateur : "dans la rue des Poulies s’ouvrit en 1765 le premier restaurant, qui fut ensuite transféré à l’hôtel d’Aligre ; c’était un établissement de bouillons, où il n’était pas permis de servir des ragoûts comme chez les traiteurs, mais où l’on donnait des volailles au gros sel, des œufs frais, etc. ; Boulanger, le maître, avait pris pour devise, copiant l’Évangile : Venite ad me omnes qui stomacho laboratis, et ego vos restaurabo" (soit en français, "venez à moi vous qui souffrez de l’estomac et je vous restaurerai"). Littré explique aussi que restaurants des pieds humides était "le nom populaire des cuisines en plein vent des halles et marchés de Paris".

Ce sens moderne de restaurant est expédié en une courte phrase par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), comme si le lieu désigné par ce nom était relativement nouveau en France  : "il s’emploie surtout comme nom masculin et désigne l’établissement d’un restaurateur" ; ainsi dans la phrase "on vient d’ouvrir un nouveau restaurant aux Champs-Élysées". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) font précéder ce sens de la mention moderne : "établissement public où l’on sert des repas moyennant paiement". Les exemples cités sont de Maupassant (1880, "on dîna au bord de l’eau, dans un restaurant champêtre") et de Céline (1932, "je me cherchai un restaurant bien économique et j’abordai à l’un de ces réfectoires publics rationalisés où le service est réduit au minimum et le rite alimentaire simplifié à l’exacte mesure du besoin naturel") : en somme, ces réfectoires publics rationalisés préfigurent les Mac Do, Quick et autres restovites ou fast-food actuels.

Bien entendu, comme le mot est moderne, il est aussi social : "en particulier, écrivent les auteurs de ce Trésor (le bien nommé, puisqu’il renferme des pépites qui révèlent, au sens chimique de ce verbe, ce qu’est la modernité) : restaurant mis en place par une collectivité locale, une association dans un but social". Ainsi un restaurant peut être dit d’entreprise, populaire, économique, social, de collectivité, du cœur ("où sont servis des repas gratuits aux déshérités durant les mois d’hiver"), universitaire ("réservé aux étudiants et à une catégorie de personnel de l’enseignement ou de la recherche, et dont le coût est partiellement pris en charge par l’État"). La chose est si moderne et si universellement répandue que restaurant est devenu un  "élément de composition" qui forme de nouveaux mots (c’est un facteur de néologie en somme) : bar restaurant, café restaurant, hôtel restaurant, voiture-restaurant, wagon-restaurant, chèque-restaurant ("somme allouée par une entreprise à un salarié pour se restaurer, la différence de prix étant à la charge du salarié"), restaurant-pont ("restaurant qui enjambe comme un pont les différentes chaussées d’une autoroute, réservé aux usagers de cette autoroute"). Restaurant est aussi abrégé par aphérèse pour former les mots familiers restau ou resto, lesquels servent à composer de nouveaux mots, tels restauroute ou restoroute ("restaurant établi au bord d’une grande route ou d’une autoroute"), comme dans cet éloquent exemple du journal Le Monde (1972) : le "restoroute est un monde à part, le premier signal du retour à la civilisation, avec ses boutiques de mode (...) sa boîte aux lettres et son téléphone public, sa "salle à langer", sa caféterie (on dit plutôt cafétéria)". En 1972, la chose était vraiment nouvelle, comme invue, puisque Le Monde, ce quotidien de la modernité bougiste, en fait, sans qu’il y ait d’ironie apparente de la part du journaliste, le "signal du retour à la civilisation".

 

 

 

01 janvier 2007

Signes 18

 

 

Chiffres et voeux

 

 

Ouvert à la toute fin de l'année 2005, ce "blog" a "reçu" 43855 "visiteurs" (comme on dit sur le net) en 2006 et 90948 pages ont été lues.   

 

Arouet le Jeune souhaite une bonne année à ses "lecteurs".

 

 

20 décembre 2006

Mythologies intellotes 19

 

 

 

 

Le naufrage de la pensée

 

 

 

 

France 2 a diffusé le lundi 11 et le mardi 12 décembre un téléfilm consacré à Sartre Jean-Paul, écrivain. D’habitude, à la télévision, qu’elle soit publique ou non, la littérature, la culture et tout ce qui n’est pas divertissement à fric, sont relégués aux heures tardives de la nuit. France 2 a pris des risques : le téléfilm a été montré de 20 h 45 à 22 h 15, soit à une "heure de grande écoute" (de supposée grande écoute), comme on dit dans les journaux, ou en prime time, comme on dit à la télé. Comme on pouvait s’y attendre, ce que les responsables de la télé publique, eux, n’avaient pas subodoré, tout confits qu’ils sont en dévotion sartrienne (c’était leurs illusions adolescentes), ce téléfilm a sombré dans un terrible naufrage d’audience. Ce fut une fortune de mer. A l’audimat, "il a fait 10% de parts de marché", comme on dit dans ces milieux. Que l’on ne s’en inquiète pas outre mesure. France 2 s’en sortira sans dommage. La chaîne vogue de plus belle vers un nouveau Charybde. L’impôt y pourvoit. Il n’est pas certain que l’œuvre de Sartre s’en sorte de la même manière et que ce téléfilm, pourtant conçu par des cinéastes ou scénaristes qui sont très favorables à Sartre, qui, de fait, apparaît sympathique et plein de générosité, ne soit le Scylla où risquent de s’engloutir définitivement son œuvre, ses idées, sa réputation, son honneur.

Ces trois heures d’images condensent les actions, les idées ou les passions de Sartre, de 1958, à la fin de la IVe République et au moment où De Gaulle "revient aux affaires", à 1965, année où Sartre refuse le prix Nobel de littérature, qui vient de lui être décerné. Huit années de vie et d’idées étroitement mêlées : par volonté d’authenticité, Sartre a réglé sa vie sur ses idées et a mené une vie idéelle, au sens où elle a été en accord avec ses idées et préjugés. Il était ce qu’il pensait. Du moins le croyait-il. L’important est l’idée, non pas le monde ou le réel, mais la représentation qu’il s’en fait, avant toute expérience et hors de toute connaissance. Quand le réel contredit ses idées, il le redresse. La rhétorique verbeuse, dont il est un Maître, est sortie du garage et elle fait du réel tout autre chose que ce qu’il est, réinterprété. Dans les réunions publiques qu’il anime dans le Ve ou le VIe arrondissement de Paris (il ne va pas au-delà) pour appeler à voter "non" à la constitution de 1958, il présente De Gaulle comme un général à demi putschiste, à demi fasciste, qui tente d’imposer, à la manière d’un sous-Bonaparte, un pouvoir personnel en France (ce qui ne s’est jamais avéré : il a exercé le pouvoir de façon moins personnelle que Mitterrand, à qui ce reproche n’a jamais été fait, bien sûr) et qui, soutenu par les pieds-noirs et par les militaires de l’Empire colonial, devait nécessairement faire (c’est ce qui était écrit dans le grand livre de Sartre) une guerre meurtrière et longue pour que l’Algérie reste française. La gauche a utilisé, de 1956 à 1958, les parachutistes dans des opérations de police : il semble que Sartre, bien qu’il fût "de gauche" ou parce qu’il en était, s’en soit accommodé, les paras bénéficiant du soutien tacite que le Parti communiste, la vraie boussole des progressistes, accordait au gouvernement de Guy Mollet. Sartre ne s’est donc avisé de l’horreur de la torture qu’a posteriori, ce qui l’a autorisé, lui qui est resté planqué entre 1940 et 1945, à comparer les méthodes de l’armée française sous De Gaulle à celles de la Gestapo pendant l’occupation, et bien que De Gaulle eût interdit à l’armée de participer en Algérie à des opérations de police. En fait, Sartre était trop obsédé par ses propres convictions idéelles pour comprendre que De Gaulle allait donner à l’Algérie son indépendance. Quand le conflit s’est arrêté, Sartre met la paix sur le compte d’aléas ou d’accidents ou d’interventions magiques, et au seul crédit des opposants à la guerre, dont il était. Il s’en attribue le mérite.

Comme les romantiques attardés, Sartre juge que le réel doit être fidèle à l’idée qu’il s’en fait. Le téléfilm le montre en petit garçon gâté qui a deux mamans : une mère biologique avec qui il vit et qui chérit son Poulou et une seconde mère, l’institutrice Beauvoir, austère, revêche et pète-sec, qui coupe à grands traits de stylo rouge ses articles trop longs ou corrige impitoyablement ses manuscrits, à la manière d’un disciple rigide de Jdanov ou d’un zoïle réaliste socialiste, lui reprochant d’avoir dans Les Séquestrés d’Altona écrit une pièce bourgeoise, dans un style bourgeois, avec des personnages bourgeois. Ce dont il finit, après une courte fâcherie, par convenir, car maman a toujours raison. Mme de Beauvoir, la libérée, la sans tabou, la révolutionnaire, veille à ce que son fils par pacte n’altère pas trop sa santé : elle lui interdit de boire (ce qu’il fait en jubilant dès qu’elle a le dos tourné), de fumer, de se doper aux amphétamines comme un vulgaire sportif de bas niveau. Il est une séquence éloquente : c’est la consultation chez un ami médecin, qui appelle Sartre maître. Sartre est surmené ; sa seconde maman l’accompagne. C’est elle qui énonce, sans tabou, les symptômes dont souffre le grand homme. Comme il hésite à se laisser ausculter, elle lui intime de se mettre torse nu : "Sartre, arrêtez de faire l’enfant".

Sartre est un pur produit de l’école, non pas de l’ENS ou de l’Ecole (avec une majuscule), mais de l’école tout court : la communale, le lycée, l’école laïque et obligatoire. A cinquante ans passés, il use ses fonds de culotte sur les bancs de classe ou, mieux, il lustre les bancs de l’école de ses fonds de culotte. Quand il anime des réunions publiques (il milite en faveur du non à la constitution de la Ve République : il y aura plus de 80% de oui, ou contre la guerre en Algérie ou pour le socialisme et la révolution mondiale), il singe le prof faisant la leçon à ses potaches. Les potaches ont beau être chenus, ils n’en écoutent pas moins religieusement le maître, comme s’ils étaient à l’église ou au temple. Sartre ne saisit le réel qu’à travers les catégories qu’il a enseignées à l’école ou qui lui ont été enseignées. C’est une caricature, non pas de bon élève, mais d’écolier attardé. Il est, dans la littérature, plusieurs exemples de ce type humain : l’écolier limousin chez Rabelais et Thomas Diafoirus qui, dans le Malade imaginaire, parle à tout moment comme s’il participait à une dispute d’université. Pendant trente ans ou plus, les Français et les citoyens du monde, même Castro et Guevara, ont admiré un Thomas Diafoirus ne parlant pas latin, et personne ne s’en est gaussé ! Faut-il que la France soit devenue zombie ? On comprend que Sartre, ses idées, son théâtre, ses essais, etc. aient été furieusement à la mode dans les classes, et cela de 1960 à 1990. La fureur s’est atténuée depuis une décennie. Camus était un penseur de paroisse, Sartre de communale. Beau duo. Il est logique qu’à l’un et à l’autre, ait été décerné le prix Nobel.

Sartre est asservi aux idées. Plus elles sont folles, plus elles sont en porte-à-faux avec le réel, moins elles ont de lien avec quelque réalité que ce soit, plus il s’y accroche – comme un noyé à une bouée. Il admire donc les tyrans : une bise à l’un, des poutous à l’autre. Vas-y que je te leur passe de la pommade dans le dos ! FLN, Castro, URSS, tout est bon dans le cochon, tout est à louer dans ces idéocraties, régies par la tyrannie de l’idée, à l’image de Sartre de lui-même. Il justifie ainsi le meurtre gratuit, à condition que le tueur soit un colonisé, la victime un colon. Le meurtre fait deux hommes libres. Etrange conception de la liberté : le premier devient esclave d’un Etat totalitaire et le second a pour seule liberté celle de manger les pissenlits par la racine. Sartre pousse la tartufferie jusqu’à faire l’apologie de la liberté alors qu’il se trouve dans des pays tyranniques. En fait, la liberté, c’est sa liberté, grâce à laquelle il s’envoie en l’air avec des femmes, jeunes de préférence, gourdes ou oies blanches. Elles sont à ramasser, il n’a qu’à se baisser. La liberté mêlée à la tyrannie, ce n’est pas la liberté qu’il chante, mais l’asservissement. Il est libre, alors que la moitié de l’humanité est aux fers. Il rêve que l’esclavage soit étendu à l’humanité encore libre. C’est ainsi que les petits SS s’extasiaient de leur liberté dans des pays conquis, dont tous les habitants courbaient l'échine.

"La vieillesse est un naufrage", disait De Gaulle de Pétain. On pourrait dire la même chose de la pensée. Il est des pensées qui sont des naufrages. Sartre illustre à merveille cette fortune de mer, assez plaisante, à dire vrai. France 2 a eu le mérite de le montrer à une heure de grande écoute.

 

 

 

 

18 décembre 2006

Incommunicabilité

 

 

 

Incommunicabilité et incommunicable

 

 

 

En a-t-on entendu des incommunicable et de leur pendant, le nom incommunicabilité, il y a quarante ans ou plus, quand étaient commentés dans les journaux ou sur les ondes La Cantatrice chauve de Ionesco et En attendant Godot de Beckett. Dans les années 1960, incommunicabilité était au menu de tous les dîners en ville, de toutes les colonnes de la presse, de toutes les thèses de 3e cycle en littérature moderne. Jamais un mot célébrant l’impossibilité à dire quoi que ce soit n’a fait couler autant d’encre ou de salive dans un pays où n’importe qui peut asséner à la cantonade des milliers de messages dans une journée et où la pub, les media, les actus, la com, les infos, etc. bombardent des millions de messages à la minute. C’est dire à quel point ce mot est suspect.

Dérivé de l’adjectif incommunicable, il est attesté pour la première fois en 1802 dans un dictionnaire français allemand au sens de "impossibilité de communiquer", alors  que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "qualité de ce qui est incommunicable " et " qualité de ce qu’on ne peut communiquer ". Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Seule la dernière édition, en cours de publication, y consacre un article. Il est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), mais dans une remarque de l’article incommunicable. Il a deux sens : un sens juridique ancien et un sens moderne. Dans le droit, il signifie "caractère de ce qui ne peut être communiqué", id est transmis à autrui. Ainsi d’un droit dont un héritier ne peut jouir, on dit qu’il est incommunicable et qu’il a pour trait définitoire l’incommunicabilité. Le sens moderne est lié à la théorie de la communication, c’est-à-dire à la fausse analogie établie entre l’acte de parler, d’écrire, de s’exprimer d’une part et d’autre part une communication téléphonique. C’est, dans ce sens, comme si la ligne était coupée, "l’impossibilité de communiquer, de faire pleinement comprendre à autrui ses idées ou ses sentiments". Les exemples qui l’illustrent sont "l’incommunicabilité des êtres, des âmes" et une phrase de Mauriac : "la solitude dans laquelle chacun de nous vit et meurt, ce lieu commun de toutes les littératures, a un aspect moins connu mais non moins tragique : l’incommunicabilité entre les familles d’esprits. J’imagine Marx lisant l’Apologia, ou Newman lisant Le Capital, et chacun soupirant et s’étonnant de ce qu’un homme puisse être à ce degré aveugle ou absurde" (1959). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à incommunicabilité, comme les auteurs du Trésor de la langue française, deux sens : c’est "le caractère de ce qui, selon la loi, ne peut être communiqué, transmis" (un droit, un privilège, un bien) et c’est aussi la "difficulté de communication avec autrui".

 

L’adjectif incommunicable a la vertu de faire apparaître un des phénomènes les plus fréquents dans la NLF, à savoir l’extension au social de mots qui relèvent du droit ou qui sont propres au christianisme. Il est emprunté au bas latin en usage dans l’Eglise, incommunicabilis, qui qualifiait Dieu ou l’amour divin. C’est dans le sens "d’intransmissible" qu’il est attesté en français pour la première fois (1470) : "Dieu (...) est bonté et vertu essentielle divinement, incommunicable à (une) autre nature substantiellement". Voltaire, en 1756, en use pour qualifier Dieu : "le regardant comme un être incommunicable qui n’avait un fils que par adoption". En parlant d’une personne, Baudelaire l’emploie en 1863 avec le sens "qui ne peut ou ne veut communiquer, se confier à autrui". Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), il est relevé, quand il se rapporte à deux choses, avec le sens, de nos jours désuet, "qui ne peut être mis en communication". Ainsi, au XVIIe siècle, "la Mer rouge est incommunicable avec la Méditerranée" - situation qui a pris fin en 1869, quand le percement du canal de Suez a été achevé. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, à incommunicable est donné le sens "qui ne se peut communiquer, dont on ne peut faire part", lequel, dans cette définition, n’est pas clair. Quelle réalité est incommunicable ? Les Académiciens répondent : c’est "la toute puissance de Dieu", "un bien", "des honneurs", "des droits". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot est illustré des mêmes exemples. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré cite des exemples dans lesquels la réalité dite incommunicable est le nom de Dieu ("le grand nom de Dieu (je suis celui qui suis), terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il vent dorénavant être servi", Bossuet), la divinité, Dieu ("ils ne savent pas adorer le Dieu de tous les êtres, unique, incompréhensible, incommunicable, éternel, et tout juste comme tout-puissant", Voltaire), le droit, le pouvoir de donner loi. Les domaines dans lesquels est employé le mot sont donc la religion et le droit. Du droit et du sacré, il a basculé dans le fait. Dans Théologie catholique (1983), il y est donné encore le sens suivant : "tous les théologiens admettent que le Christ ne pouvait communiquer à personne la puissance d’autorité qu’il possède, comme Dieu, sur les sacrements : cette puissance d’autorité est une prérogative divine, incommunicable aux simples créatures". De là, il s’étend aux "phénomènes de la vie individuelle", à des "objets de connaissance" ou à des "états affectif" et il signifie "qui ne peut être transmis par un mode d’expression déterminé" ou "qui n’est pas accessible à la pleine compréhension d’autrui". Ainsi, il qualifie les noms connaissance, idée, pensée, sensation, angoisses, joies, etc. Il est illustré par la phrase : "pour que des millions d’individus se comprennent, il faut que les mots expriment des idées simples, générales, abstraites, et que les rapports établis entre les idées portent le même caractère : tout cela se fait aux dépens de l’expressivité, car le sentiment est synthétique et singulier, donc incommunicable". Il se dit même d’une personne qui ne parvient pas à communiquer ses pensées, ses idées, ses sentiments et qui est fermée à la communication avec autrui.

Jadis, c’était Dieu ou le Christ, et un de leurs attributs, l’amour par exemple, qui étaient incommunicables ; jadis encore, c’est des droits ou des honneurs qui étaient qualifiés d’incommunicables. Dans le Modernistan, ce sont désormais les pékins, leurs sentiments, leurs états d’âme qui sont marqués du signe électif de l’incommunicabilité : ils sont les égaux des Dieux ou ils sont les nouveaux privilégiés du monde réel.

 

 

 

12 décembre 2006

Occire

 

 

 

Tuer et occire

 

 

 

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe tuer est relevé, entre autres sens, avec celui de "éteindre" (le feu, la bougie, la chandelle), désuet et cela dès le XVIIIe siècle, mais que l’on entendait dans les campagnes de France ("ce sens, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-1994, a été conservé en français classique, de même que dans certains parlers de la Bretagne à la Savoie") : usage que les Académiciens ont, semble-t-il, remarqué et qu’ils qualifient de populaire : "en parlant de feu, de bougie, de chandelle, etc. il se dit populairement pour éteindre". Les exemples qui l’illustrent sont : "tuez ce feu", "il faut tuer ces chandelles". Le sens "éteindre" est aussi relevé par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et les exemples qui l’illustrent sont "tuer le feu, la chandelle" et ces vers de Malherbe : "On doute pour quelle raison / Les destins si hors de saison / De ce monde l’ont appelée ; / Mais leur prétexte le plus beau, / C’est que la terre était brûlée, / S’ils n’eussent tué ce flambeau". Les alchimistes l’employaient aussi dans tuer l’eau philosophale, au sens de "la fixer en continuant toujours le feu". Ainsi, disaient-ils dans leur jargon, qui est devenu totalement incompréhensible, "l’un tue l’autre, le fixe et le volatil se détruisent l’un l’autre" ( ?).

Le verbe tuer continue le verbe latin tutare, employé à la place du classique tutari, "protéger de" et qui est devenu synonyme de exstinguere, "éteindre" et "tuer". Il est suivi de compléments tels que famem (la faim) et sitim (la soif) au sens de "éteindre ou étancher la faim, la soif". Tuer est attesté en français au milieu du XIIe siècle dans son sens moderne, à savoir "ôter la vie" en usant de moyens violents et, à propos d’animaux de boucherie, dans le sens, aujourd’hui désuet, de " égorger " ou "assommer". A la fin du XVIIe siècle, il s’emploie à propos de plantes qui périssent à cause du froid. Il est aussi attesté dès le XIIIe siècle dans la construction pronominale se tuer, entendue dans le sens figuré de "compromettre sa santé", puis de "se donner beaucoup de peine pour". Se tuer prend le sens de  se donner la mort" au milieu du XVIe siècle. Le sens d’éteindre est attesté en 1468 "éteindre (un feu)" et le sens figuré de "ennuyer" en parlant d’un récit ou d’une histoire apparaît en 1549.

Le verbe tuer a fini par remplacer le verbe occire (issu du latin occidere "tuer", "faire périr") qui était d’usage courant dans la vieille langue française. Si occire a fini par s’éteindre ou se tuer, comme le feu, c’est qu’il est devenu impossible de le conjuguer. Essayez de le faire. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), occire est mentionné comme littéraire ou propre au style archaïsant : "à onze ans, vous occîtes de votre main l’assassin de votre père" (George Sand, 1857) ; "et quand il les eut tous occis, d’autres chevreuils se présentèrent, d’autres daims, d’autres blaireaux" (Flaubert, 1877) ; "c’est absolument comme s’il accusait les professeurs qui vantent la bataille de Poitiers et Charles Martel écrasant les Sarrasins de vouloir occire nos mahométans d’Algérie" (Barrès, 1902) : il semble que le politiquement correct contamainait déjà la langue. Occire s’est maintenu dans le style burlesque ou par plaisanterie : "nous étions dans le vrai en nous disant qu’Éverard n’eût pas voulu occire seulement une mouche pour réaliser son utopie" (Sand, 1855 – qui écrit cela, alors que, guérie, semble-t-il, de ses délires occultistes, elle avait cessé de se prendre pour la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde) ; "tant qu’à faire de les occire, j’aimais mieux m’en charger moi-même !" (Céline, 1936). Dans la langue moderne, occire n’est employé qu’à l’infinitif ou au participe passé, formes qui ne se conjuguent pas.

Les modernes sont cruels avec les anciens mots dont l’emploi est devenu délicat : ils ne les mettent pas au rebut, ils les rabaissent, ils en font des mots bas ou plaisants, tout juste bons à se moquer d’autrui ou à faire sentir à autrui par un ton burlesque leur supériorité de modernes.

 

 

 

11 décembre 2006

Créatif

 

 

 

 

 

Cet adjectif est attesté au XVe siècle. Il a pour sens "qui produit quelque chose". Il résulte de la francisation de l’adjectif, en usage dans le latin médiéval, creativus, qui servait à caractériser Dieu ou un de ses attributs. Pourtant, en dépit de cette attestation ancienne, le mot n’est pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française (1877). Il y donne le sens de "qui a la vertu de créer" et l’illustre de la phrase "si les chemins de fer étaient, comme on l’a dit si souvent, doués d’une force impérieusement créative de trafic…", qui atteste l'extension à d'innombrables réalités du monde d'une "vertu" qui était, jadis, spécifique de la divinité.

Dans le Trésor de la langue française (1972-94), deux sens sont distingués, suivant que créatif se rapporte à une personne et à une faculté spécifiquement humaine ou qu’il se rapporte à une chose ou à un fait. Dans le premier emploi, il qualifie celui "qui présente une tendance notable à la création imaginative", comme chez les Goncourt : "l’affaiblissement des vérités constitutives de l’ordre moral, la dégradation du bon sens primordial et l’oubli du catéchisme des principes naturels, entraînent à leur suite l’affaiblissement, je dirai plus, la viciation du sens créatif, de l’imagination" (1860). Dans le second emploi, il signifie "qui a pour résultat une création", comme dans "acte, principe, force créatifs".

Dans la neuvième édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens ne relèvent que le premier emploi : "qui a le goût de créer, des dispositions pour créer", comme dans "cet enfant est très créatif", "un tempérament créatif", "un sens créatif".

Aucun dictionnaire ne relève l’emploi de créatif comme nom dans le jargon des publicitaires. Le créatif est celui qui trouve le slogan qui fasse vendre les yaourts brassés par la maison Riboud et que boudent les clients. Il faut donc que la pub embellisse l’expérience et que l'imagination déforme le réel.

Adjectif ou nom, créatif empeste la modernité de pacotille. Il semble que son succès soit dû à deux facteurs : son emploi plus ancien en anglais ("having power to create ; useful and creative work : requiring intelligence and imagination, not merely mechanical skill"), une simple origine anglaise suffisant parfois à acclimater un mot frelaté et à le franciser ; et surtout les emplois croissants de ce mot dans les sciences humaines et sociales, lesquelles ont réussi à rendre aimables les horreurs de l’inhumanité : le marxisme, le racisme, le métissage, le culturalisme et autres monstres. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1984) prennent parti en faveur de créatif, évidemment : ils sont modernes et éclairés. Dans une remarque de l’article créatif, ils écrivent ceci : "cet adjectif paraît aux puristes doubler inutilement créateur. Ils oublient que les psychologues, les sociologues peuvent avoir besoin d’un terme spécifique qui se démarque d’un terme courant. Or imaginatif, sensitif, etc., justifient l’existence de créatif à côté de créateur". Encore faudrait-il démontrer en quoi le point de vue des experts en société a plus de valeur, et surtout dans un pays où tout se vaut, que celui des grammairiens, fussent-ils dits puristes par mépris. En Arabie, l’imposition d’un dogme est la règle. En France, on est tombé presque aussi bas.

 

 

04 décembre 2006

Résistance

 

 

 

 

Encore un mot dont les racines se trouvent dans la religion du Christ. Il est emprunté au latin resistentia, dérivé du verbe resistere, dont le premier sens est "s’arrêter" et qui a pour second sens "tenir tête à". En usage dans l’Eglise des premiers siècles, il est attesté à la fin du IVe siècle. Saint Augustin l’emploie dans un ouvrage sur les péchés. La resistentia consiste à "faire face" aux péchés, aux tentations ou aux pulsions.

En français, résistance est attesté à compter de la fin du XIIIe siècle, d’abord dans un sens physique : c’est la "qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps". Le sens moral ou militaire, "action de se défendre par les armes, de s’opposer par la force à une personne ou un groupe qui emploie la force ou la contrainte physique", apparaît au début du XVe siècle.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, et huitième édition, 1932-35, il a pour sens "qualité par laquelle une chose (la pierre par exemple) résiste, et ne saurait être pénétrée que difficilement". C’est aussi "la défense que font les hommes, les animaux contre ceux qui les attaquent" ou "l’opposition aux desseins, aux volontés, aux sentiments d’un autre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), relève en premier les sens physiques ("qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps", "résistance des solides", "force qui agit en sens contraire d’une autre, dite puissance, dont elle détruit ou diminue les effets", "obstacle" ou "difficulté"), avant d’exposer le sens militaire et moral propre aux humains ("défense de l’homme et des animaux contre ceux qui les attaquent", "défense contre ce qui est comparé à un assaillant", "opposition aux desseins, aux volontés d’un autre", "force avec laquelle on se défend contre la fatigue, la faim"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les sens de résistance sont distingués suivant que le mot se dit de choses ("tout phénomène physique qui s’oppose à une action ou à une force") ou d’êtres animés et surtout d’êtres humains ("énergie qui permet de supporter sans dommage grave des atteintes et des agressions diverses" et "refus de subir violences ou vexations exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives").

Le nom résistance est aussi en usage en politique. De Gaulle, dans le célèbre discours du 18 juin 1940, y a donné du lustre, quand il a évoqué la "flamme de la résistance française" qui jamais ne devait s’éteindre et qui, hélas, semble bien être à jamais éteinte. De fait, le mot a été écrit, à partir de 1940, parfois avec une majuscule pour désigner "l’action clandestine menée en France et en Europe contre les armées allemandes d’occupation : la Résistance du Vercors, entrer dans la Résistance, passer à la Résistance" ; "si cette bataille de France est sombre nous pouvons dire, cependant, que jamais la résistance française n’a tant fait ni tant subi" (De Gaulle, 1956) ; "mes tâches dans la Résistance n’avaient d’ailleurs aucun intérêt en elles-mêmes. Mais je voulais accélérer l’issue, je ne voulais pas rester les bras croisés en attendant qu’on me délivre" (Jankélévitch, 1979), "je leur donnai pour instruction de hâter la formation, autour de Jean Moulin, du Conseil national de la résistance qui comprendrait les représentants de tous les mouvements, syndicats et partis" (De Gaulle, 1956).

De Gaulle ne mettait pas de majuscule au nom résistance, ni même à Conseil national de la résistance. Seul Conseil porte la majuscule. Le premier et sans doute le plus grand résistant de France n’a pas cherché à transformer la résistance en absolu pour la faire servir à des objectifs politiques à court terme - à l’instrumentaliser, comme on dit de nos jours. Sans lui, le nom résistance aurait gardé le sens détestable qu’il a longtemps eu et que relèvent les Académiciens dans le complément de 1842 à la sixième édition de leur Dictionnaire : "Parti de la résistance (dans le domaine politique) : se dit des hommes d’État qui craignent de s’engager dans des voies nouvelles et qui opposent une force d’inertie aux tentatives de réforme". Littré reproduit mot à mot cette définition, à laquelle il ajoute "on dit aussi absolument la résistance". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est précédé de la mention "histoire (XIXe siècle)" : "le parti de la Résistance est, au début de la monarchie de Juillet, le parti des orléanistes conservateurs". C’est sans doute dans ce sens ancien que l’on employait, il y a trente ans, le nom résistance à propos de Mitterrand, de Marchais et des communistes de 1939 à 1942 : "ils craignaient de s’engager dans des voies nouvelles". Sans De Gaulle, qui a sauvé le mot et la chose, résister serait resté le propre d’affreux réactionnaires et de cyniques nantis.

 

 

 

 

21 novembre 2006

Populo

 

 

 

 

 

Ce nom est attesté à la fin du XVe s. Dérivé, comme poupée ou poupon, du latin populaire puppa, il a le sens, désuet aujourd’hui, de "petit enfant". De 1694 à 1835, il est enregistré dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française au sens de "petit enfant gras et potelé". En 1762, l’article populo est rédigé ainsi : "terme populaire, qui se dit d’un petit enfant gras et potelé". L’exemple qui l’illustre est "voilà un joli petit populo". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), populo est mentionné comme vieux et il est défini ainsi : "petit enfant". Deux citations illustrent ce sens : "ces pertes-là (des enfants qui meurent) se réparent, et tant qu’il y aura sur la terre des hussards de mon calibre, et de jolies cocottes, un populo de plus ou de moins ne sera pas une affaire" (1809) et "je suis marié, j’ai trois populos" (Berlioz, 1859).

C’est ce sens qui est donné à populo dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe s). Populo est relevé comme un terme familier dont le sens est "petit enfant gras et potelé". Les exemples sont "un joli petit populo", "une bande de petits populos", l’expression "elle a fait un populo", dont Littré précise qu’elle "se dit d’une fille qui a fait une faute". Très étrangement, Littré est le seul qui enregistre le sens "ancien nom d’une liqueur de table", l’illustrant d’une citation de Patin, auteur du XVIIe s : "du vin d’Espagne, du rossolis et du populo".

 

A partir de 1866, il est attesté un second emploi de populo qui n’a rien en commun avec le premier : c’est, dans l’argot des bourgeois, le mot condescendant qui désigne le peuple. Il est dérivé de l’adjectif populaire, le suffixe – aire étant remplacé par – o. Ce mécanisme de formation est commun : socialo, aristo, apéro, facho, métallo, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce mot, mentionné comme populaire ou familier, est relevé avec deux sens, l’un péjoratif (il a pour sens "peuple" et c’est un synonyme de populace), l’autre neutre : il signifie "foule", "multitude". Le premier sens est illustré par des phrases qui, généralement, ont un lien avec la politique : "flatter le populo", "il faisait l’admiration du populo avec ses larges épaules", "mais dites-moi donc à quoi il peut servir not’ député, un gros salaud qui est déjà millionnaire et qui se tape la tête avec l’argent du Populo", "les jeunes socialistes qu’il pouvait y avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des "aristos" dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse que le "populo", les officiers sortis du rang, les francs-maçons donnaient à ce surnom" (Proust, 1922). Les phrases qui illustrent le sens neutre de "multitude" sont certes familières, mais elles ne sont pas méprisantes : "il y a du populo", "c’est plein de populo", "des marchands des quatre saisons et autres glapissent et chantonnent, tout un populo s’écoule : mitrons, trottins et le reste" (Verlaine 1896), "le populo s’ameutait et loin de se fondre le nombre des bagarreurs grossissait à vue d’œil dans les deux camps" (Cendrars, 1948).

 

 

 

15 novembre 2006

Cesse

 

 

 

 

 

Le nom féminin cesse, déverbal de cesser, est un vieux mot français qui est attesté dès le XIIe siècle au sens de " fin " dans ne prendre cesse (ne pas prendre fin) et, en 1450, dans sans nulle cesse au sens de " sans arrêt ". La concurrence de fin (de finir) a restreint l’emploi de ce nom à quelques locutions figées : sans cesse ou n’avoir pas de cesse que

Les anciens dictionnaires notent ces emplois restreints. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), remarquent que l’article " ne se met jamais devant cesse " (la cesse ne se dit plus et ne s’est peut-être jamais dit, puisque, dans l’ancienne langue française, les articles n’étaient pas obligatoires) et que le nom " n’a d’usage qu’en cette seule phrase (ils veulent dire en cette seule locution adverbiale) sans cesse ". Sans cesse signifie " toujours ", " continuellement ", " sans fin " comme dans " parler sans cesse " ou " travailler sans cesse ". Ils notent aussi l’emploi de la locution familière " n’avoir point de cesse " pour dire " ne cesser point ".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à cesse le sens de " fin ", " relâche ". Il note aussi que ce mot " tombe peu à peu hors de l’usage " et qu’il " n’est plus guère usité que dans les locutions " n’avoir pas de cesse " et " sans cesse ", comme dans " parler, travailler sans cesse " (ce sont les exemples cités par les Académiciens). Pour illustrer " n’avoir pas de cesse ", il cite les exemples " il n’a ni repos ni cesse ", " sa haine contre vous n’aurait jamais de cesse " (Tristan) et " O cruauté du sort qui n’a jamais de cesse ! " (Racan) ou des exemples extraits d’auteurs du XVIe s. : " Or sus, esprit, temps est (il est temps) que (tu) donnes cesse à ta douleur et fâcheuse tristesse " (Marot), " je ne l’ay plus, par mort il a pris cesse " (Marot) et " ce pendant ma détresse ne prendra fin ne cesse que par vous, sa maîtresse " (Saint-Gelais).

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), les Académiciens reprennent la définition qui apparaît dans la quatrième édition de 1762 : " le fait de cesser " ; le mot " s’emploie toujours sans article et seulement dans les expressions " sans cesse " et n’avoir point de cesse " (1932-35) et " le fait de cesser ", " seulement dans quelques locutions " n’avoir point de cesse que ", " n’avoir ni repos ni cesse " (ni repos ni répit), comme dans " travailler sans repos ni cesse ", " sans cesse, sans arrêt, sans relâche ", " il parle sans cesse ", " il pleut sans cesse depuis trois jours ".
Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent ces définitions. Ils notent que cesse " s’emploie sans article " et qu’il signifie " fait de cesser ", " répit ", " arrêt ". Comme Littré, mais à la différence des Académiciens, ils citent des écrivains modernes qui emploient ce nom : Arnoux (" nous n’avons pas une minute de cesse ", 1946) et Giono (1929 : " A force vint l’aube, puis, dix heures du matin qui était notre heure de cesse, et on s’arrêta pour aller dormir ".

 

Ce qui est source de difficulté, c’est l’expression " n’avoir point (ou pas) de cesse ". Les Académiciens en 1762, 1932 et aujourd’hui encore font de cette expression un synonyme de " ne pas (ou point) cesser ", ce qui est inexact ou source d’ambiguïté, comme le montrent les exemples qui illustrent ce sens. En 1762 et 1932 : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". L’expression n’est pas à proprement parler " n’avoir pas de cesse ", mais " n’avoir pas de cesse que … ne ", comme le montrent, à juste titre, les auteurs du Trésor de la langue française : " n’avoir (pas ou point) de cesse que + subj. + (ne) ", expression dont ils définissent le sens ainsi : " ne pas avoir de repos avant que ". Les exemples cités dans tous les dictionnaires, aussi bien ceux de l’Académie que celui de Littré ou le Trésor de la Langue française, confirment la justesse de cette analyse. Ainsi de Sainte-Beuve (1842 ) : " il n’eut point de cesse qu’il ne l’eût institué " (il n’eut point de repos ou de répit avant qu’il ne l’eût institué ou il s’arrêta quand il l’eut institué) ; de La Fontaine : " Le démon n’a point de cesse qu’il n’ait mis le fil sous la presse " (il ne s’arrête pas avant d’avoir mis le fil sous la presse) ; dans le Dictionnaire de l’Académie française : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " (il cessera de vous importuner quand il aura obtenu ce qu’il demande). Ce sens a été clairement établi par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : " n’avoir point de cesse que " signifie " ne pas cesser " (ce qui est inexact) et " ne pas trouver le repos avant que " (ce qui est juste), comme l’illustre la phrase " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". C’est dans ce sens que Proust emploie cette expression dans La Prisonnière (1922) : " Nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne …". Il existe une variante de cette expression, que citent les auteurs du Trésor de la Langue française. C’est " ne (pas) connaître de cesse que + (ne) ", comme dans l’exemple de Verlaine : " mais l’État voyait cela d’un mauvais œil et ne connut de cesse qu’il n’eût tiré d’où ? un affreux bonhomme… " (1896).

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est l’emploi assez fréquent l’expression " n’avoir de cesse de ", comme dans les exemples " il n’a de cesse de critiquer ", " il n’a de cesse de protester ". Il est clair que dans ces exemples, l’expression a pour sens " ne pas cesser de ". Autrement dit, elle a un sens opposé à celui de " n’avoir de cesse que … ne ". C’est la construction " n’avoir de cesse de " qui est fautive. Elle est consécutive à la contamination de l’expression relevée dans tous les dictionnaires par la construction du verbe cesser ou ne pas cesser de faire quelque chose. Le sens de " il n’a de cesse de protester " n’est pas " il ne cesse pas de protester ", mais " il continuera de protester tant qu’il n’aura pas obtenu satisfaction " ou " il ne s’arrêtera pas avant qu’il n’ait obtenu réparation ".

 

 

14 novembre 2006

Populisme

 

 

Lundi 13 novembre, de 6 à 7 heures du soir, sur la 5, quatre intellos, dont deux sociologues au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et sans aucun doute racistes, au sens où de toute évidence, ils sont persuadés d’être d'un sang supérieur, ont disserté du populisme sans jamais définir à l’intention de ceux qui les écoutaient (que ces QI de grenouilles doivent tenir pour des bougnoules) le mot populisme.

Faisons-le à leur place.

 

 

Ni populisme ni populiste ne sont enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe s. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne, alors que le nom populiste est attesté en 1907 au sens de "membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste".

En 1929, populiste qualifie des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans le peuple. De fait, le populisme est une "école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires". Ce sens est illustré dans le Trésor de la Langue française par un article d’encyclopédie : ce "mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste" (in Arts et littérature, 1936). C’est aussi un "courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires". Il n'y a rien de détestable dans ces mots.  

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un "mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste". Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : "on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré".

Or, à partir du moment où Lénine a réussi son coup d’Etat, les populistes, jusque-là alliés des communistes, en sont devenus les ennemis. Ils ont donc été éliminés. Et surtout, il a été décidé en très haut lieu que leurs idées étaient inspirées par Satan. C'est cet oukase qui a fait des gentillets populisme et de populiste des mots suintant la haine que les intelligents vouent au peuple. Bien entendu, sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du  pantalon, l'oukase du Parti.     

De là, ce nom est passé dans la politique pour désigner, à l’instar du populisme russe, "tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée" (in Trésor de la Langue française). Cette entité indifférenciée n’appartient pas à la langue habituellement claire des définitions de dictionnaires, mais à la logorrhée engagée. Pour en entendre le sens, il faut décrypter le dictionnaire, lequel est censé expliquer la langue et qui ne peut être utilisé comme un outil, puisqu’il faut d’abord le rendre transparent. Prendre le peuple pour une "entité indifférenciée" est un mal pour les seuls marxistes. Pourquoi ? C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une "entité" de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : "le populisme est dénoncé comme l’idéologie du "petit producteur" utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste". Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Il est extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982) et reproduit tel quel, sans ironie de la part de nos glorieux lexicographes.

Outre la haine que les marxistes y vouent, la tare qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants vient de l’emploi fréquent de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), populism est défini ainsi : "government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears".

Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees soient dans les gueules au QI de grenouilles des mots de détestation.

 

 

 

07 novembre 2006

Communicatif

 

 

En latin tardif, dit aussi, dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, "décadent", il semble que l’adjectif communicativus s’applique à des êtres humains sociables qui parlent facilement avec leurs semblables. M. Gaffiot indique que cet adjectif est attesté une fois dans un commentaire (une scholie) de Lucain et il le fait suivre de la seule signification, assez vague, de "propre à communiquer".

En français, communicatif est attesté en 1282 dans le sens, disparu dans la langue moderne, de "libéral" et, à la fin du XVe siècle dans le sens, qu’il avait, semble-t-il, en latin tardif, de "qui communique avec ses semblables". Ce n’est qu’en 1690 que Furetière, dans son Dictionnaire, enregistre l’emploi de cet adjectif pour qualifier, non plus des êtres, mais des choses ; un mal communicatif, avec le sens de (mal) "qui peut être transmis à d’autres personnes". Il n’est recensé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1932-1935 (huitième édition).

Le classement pour lequel opte Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, est l’inverse de celui de l’histoire du mot. Le premier sens est "qui se communique" ou "qui se gagne" et il est illustré par un exemple clair : "le rire est communicatif". Le second sens s’applique aux personnes : c’est celui du latin. Communicatif signifie "qui aime à communiquer ses pensées" ou "ses sentiments" comme dans les exemples "votre tempérament peu communicatif", "un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume et le plus communicatif" ou dans cet extrait d’un auteur du XVIe siècle : "il se rendait fort communicatif à toutes personnes, et s’en trouvait bien". A ces deux sens, Littré, dans le Supplément à son dictionnaire, en a ajouté un troisième : "qui est joint par des communications", comme dans cette phrase datée de 1650 : "les cabaretiers ayant des caves chez les bourgeois, les bourgeois chez les cabaretiers, communicatives les unes aux autres".

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1935 et en cours de publication), les Académiciens relèvent les deux sens suivants : à propos de choses, "qui se communique", "qui se transmet facilement" (le rire, le bâillement, la bonne humeur, la gaieté communicative, l’optimisme, etc. peuvent être qualifiés, dans ce sens, de communicatifs) et, à propos de personnes : "qui aime à faire part de ses impressions, de ses idées, de ses remarques" (un homme peu communicatif, être d’une nature communicative).

Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : une bonne humeur, une peur, un entrain, un sommeil, des émotions, un rire, le bonheur, une allégresse, une bonté, une chaleur, une confiance, une exaltation, une ferveur, une foi, une joie, une passion, des larmes, un attendrissement, un élan, un enthousiasme, un optimisme, etc., s’ils passent facilement d’un sujet à un autre, peuvent être dits communicatifs. De même, une personne qui aime à faire part à ses semblables de ses émotions, de ses projets, de ses connaissances, peut être qualifiée de communicative. Dans le premier sens, la qualité est éphémère ; dans le second, elle est constante.

Ce qui est nouveau en français, c’est l’extension de cet adjectif à des réalités du monde qui, à la différence du bonheur ou du rire, ne sont pas nécessaires spécifiques de l’homme et se rapportent à la communication ou à la théorie qui en est exprimée. Dans ce cas, l’adjectif ne signifie plus "qui se transmet facilement" ou "qui est enclin à faire part à autrui de ses états d’âme, etc.", mais "qui facilite la communication" ou "qui y est spontanément porté". Ainsi la danse est-elle qualifiée d’art communicatif ; de même la "structure de la vie personnelle ou les intentions" de ceux qui ont peint des bisons ou des aurochs ou d’autres animaux sur les parois de grottes. C’est dans ce sens étendu que les pédagogues spécialisés dans l’enseignement des langues étrangères nomment les méthodes qu’ils ont adoptées (les méthodes ou les approches communicatives) pour apprendre à leurs clients, non pas une langue étrangère, mais à communiquer avec autrui en usant d’une langue étrangère : elles ne se transmettent pas à autrui comme le rire ou le mal, mais elles se rapportent à l’art de communiquer, id est de parler. Dans approches communicatives, le sens étendu de communicatif se rapporte à approche, au sens de "démarche" ou de "méthode", qui, dans cet emploi, est un néologisme sémantique, c’est-à-dire un sens emprunté à la langue anglaise en usage aux Etats-Unis.

 

 

05 novembre 2006

Détonner

 

 

Détoner et détonner

 

 

 

Ces deux verbes homonymes se prononcent de la même manière. Ils se distinguent par l’orthographe.

Détoner a pour sens, selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) "émettre en un temps très bref un bruit plus ou moins violent qui rappelle celui du tonnerre", comme l’attestent les exemples "faire détoner un explosif", "faire détoner de la poudre", "les vins activés (dont les vins de Champagne) détonent, éclaboussent, puis meurent" et "ces chimistes considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au moyen d’une amorce de fulminate de mercure" (Anatole France, 1908) ou, par métaphore, "se produire très brusquement", comme dans cet extrait de Duhamel : "soudain, de vieilles chicanes détonaient comme des bombes" (1933).

Détonner signifie "sortir de la bonne intonation et par conséquent chanter faux", comme dans la phrase de Maupassant "les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes" (1883) et, au figuré (par métaphore), "ne pas être en harmonie avec quelque chose ou quelqu’un", comme chez Huysmans : "vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n’ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l’allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe" (1903).

Si ces deux verbes s’écrivent différemment, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pas le même sens, mais parce qu’ils ne sont pas formés de la même manière. Détoner (avec un seul n) est un emprunt. En latin, detonare signifie à la fois "tonner fortement" et "cesser de tonner" : il a donc deux sens sinon contraires, du moins opposés – ce qui est très rare dans quelque langue que ce soit et qui constitue, de fait, une espèce d’anomalie linguistique. En revanche, le verbe détonner est de formation française : au nom ton, ont été ajoutés à la fois le préfixe dé – et la désinence verbale – er. C’est pour marquer cette différence de formation que l’orthographe les distingue.

Dans l’histoire de la langue, cette distinction n’a pas toujours été observée. Ainsi, les Académiciens, que l’on pourrait croire respectueux de la norme, relèvent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le seul verbe détoner, auquel ils donnent, non pas le sens de "émettre un bruit plus ou moins violent", mais celui de "sortir du ton qu’on doit garder pour bien chanter", comme l’attestent les exemples "il n’est pas maître de sa voix, il détone à tout moment", "il a l’oreille juste, il sent bien quand on détone", "il ne s’accorde pas avec les autres, il détone", et aussi, dans un sens figuré, à propos d’un ouvrage d’esprit, "s’écarter du ton juste ou du ton général", comme l’atteste l’exemple "il y a (dans cette œuvre) des choses qui détonent" (il y a des choses qui ne sont pas dans le goût général de l’ouvrage).

Cette "erreur" est corrigée dans les huitième et neuvième éditions (1932-1935 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Détoner est défini ainsi dans les deux éditions : "s’enflammer subitement avec bruit", "faire explosion" (1932-35) et ce sens est illustré par les exemples suivants : "faire détoner de la poudre", "faire détoner des explosifs" et "la nitroglycérine détone au choc". Quant au verbe détonner, il est défini dans ces deux mêmes éditions ainsi : "sortir du ton qu’on doit garder pour chanter juste" (exemple : "il n’a pas l'oreille juste, il détonne à tout moment") et, au figuré, "ne pas s’accorder avec ce qui est autour de soi, avec l’ensemble dont on fait partie" ou "produire un contraste désagréable", comme dans les exemples : "cet individu détonne dans un tel milieu", "sa tenue, ses propos détonnaient dans cette assemblée", "ces deux couleurs détonnent", "il y a dans ce livre des passages qui détonnent". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens rappellent que ces deux verbes sont formés différemment : le premier est un emprunt au latin, le second est dérivé du nom ton.

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue nettement les deux verbes. Détoner, c’est "faire un bruit explosif" ; détonner, c’est "sortir du ton", "chanter faux" et "être ou faire disparate, en parlant des choses" ("il y a dans ce livre des pages qui détonnent"), alors que, dans la langue actuelle, détonner s’emploie aussi à propos des personnes ou de leur comportement. Littré est aussi le seul à distinguer détonation de détonnation (forme que les autres dictionnaires ignorent). La détonation est un "bruit plus ou moins violent qui se fait entendre, soit dans de rapides combinaisons ou décompositions chimiques, soit quand un corps change brusquement d’état ou de volume" ; la détonnation (est-ce un hapax ?) est "l’action de sortir du ton".

Pourtant, en dépit des efforts faits pour distinguer ces deux verbes, la controverse n’a jamais cessé aux XIXe et XXe siècle. On comprend pourquoi. L’orthographe sépare détoner de tonnerre auquel il est sémantiquement apparenté et détonner du nom intonation, alors que ces deux mots sont formés à partir du même nom ton. Napoléon Landais, dans son Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français (1834) écrit détonner au sens de "faire entendre un bruit très fort" par analogie avec tonner et il écrit détoner au sens de "sorti du ton" avec un seul n. Dans l’article détonation de son Dictionnaire, Littré aurait aimé "que détonation (explosion) s’écrivît détonnation, par analogie au radical tonnerre, et que détonner (sortir du ton) s’écrivît détoner, par analogie à intonation", comme l’ont écrit longtemps les Académiciens. Le débat porte sur une question de fond et que l’on peut résumer ainsi : sur quoi se fonder pour établir la bonne orthographe ou l’orthographe, sinon juste, du moins la moins décevante ? Les mots de sens proche auquel un mot peut être associé ou l’étymologie et la formation ? Si l’on fait prévaloir l’association entre détoner et tonnerre, il faut écrire détonner et détonnation avec deux n. Si l’on tient pour plus solide la formation, il faut écrire détoner et détonation avec un seul n, en dépit de tonnerre. Littré choisit l’étymologie : "le verbe latin detonare n’a qu’une n, écrit-il, de sorte que l’étymologie demande qu’on n’en mette qu’une ; et que, pour détonner, il est ordinaire que, dans ces cas, une consonne finale se double". Littré aurait dû écrire pour être plus clair : "dans le cas où un verbe est formé à partir d’un nom qui ne termine par on, comme sonner à partir de son".

La solution ne satisfait pas Littré : il subsiste entre détonner et intonation "une anomalie". Littré suggère que l’Académie adopte, pour fixer l’orthographe de ces verbes ou de ces noms dérivés de mots terminés, par exemple, par on (l’hésitation continue aujourd’hui : fonctionnaliste doit-il s’écrire avec un seul n ou deux n ?), le principe énoncé par deux grands grammairiens du XVIIIe s, Du Marsais et Duclos, et qui consiste en ceci : "on ne double pas les lettres qui ne se prononcent pas quand l’étymologie ne les exige pas". Il suggère donc, pour rapprocher détonner d’intonation, que l’on écrive détoner, avec un seul n, aussi bien pour chanter faux que pour émettre un bruit très fort. Littré est progressiste, il juge donc l’Académie conservatrice. Pourtant, il suggère aux Académiciens de suivre le principe le plus conservateur qui soit : "ils n’auraient d’ailleurs en bien des cas qu’à suivre l’orthographe du moyen âge, qui ne doublait pas les lettres".

La controverse continue au XXe siècle. Dupré, auteur en 1972 d’un excellent ouvrage sur les "difficultés de la langue français", juge absurde d’écrire avec deux n les termes de musique détonner, entonner et leurs dérivés, alors que intonation, tonal, tonalité ne prennent qu’un seul n. Il propose d’intervertir l’orthographe de ces deux verbes : détonner avec deux n réfèrerait à un phénomène naturel, comme le nom tonnerre, et détoner pour désignerait une explosion provoquée artificiellement. Le vers de Verlaine "sur le bois jaunissant où la bise détone" justifie ces débats. Est-ce que la bise émet un bruit d’explosion ? Ou chante-t-elle faux ?

 

 

 

22 octobre 2006

Pratique

 

 

 

 

Le succès de ce nom est l’un des plus étonnants qui soit. Attesté pour la première fois en 1256, il est emprunté à practice, mot du latin d’Eglise désignant la vie quotidienne opposée à la contemplation. Ce mot est lui-même emprunté à praktiké, mot grec qui signifie chez Platon "savoir faire" par opposition à la science "spéculative". A l’origine, c’est un terme philosophique employé par les théologiens et qui, sous la forme practica, est devenu usuel dans la langue latine de la scolastique et du droit au Moyen Age (cf. Bloch et Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, P.U.F.). Terme de l’école et de la basoche, il est alors passé dans la langue commune, où il a pris des sens divers : "savoir-faire", "expérience qu’une personne a dans un métier", "façon d’agir", "actes extérieurs relatifs au culte", "clientèle", "fréquentation habituelle".

C’est dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) que la variété de ces sens anciens apparaît le plus clairement. Pour les Académiciens, c’est d’abord un terme didactique (celui de la scolastique) "qui n’est en usage qu’en parlant de ce qui se réduit en acte, dans un art, dans une science" et qui, entendu ainsi, est opposé à théorie, comme dans l’exemple "la pratique ne répond pas toujours à la théorie". Ainsi, on dit "mettre en pratique" pour dire "mettre en exécution des préceptes, des projets, des idées, etc.". Ce sens est illustré par la phrase : "il ne suffit pas de savoir les commandements de Dieu, il faut les mettre en pratique". Pratique a aussi une acception ordinaire. Il signifie "usage, coutume, manière, façon d’agir reçue dans quelque pays". Il désigne aussi l’expérience des choses du monde, comme dans "la pratique des affaires forme le jugement". Au pluriel, le nom se dit "des menées et des intelligences secrètes avec des personnes d’un parti contraire". Terme de commerce, il désigne la clientèle d'un boutiquier : "la chalandise que toute sorte de marchands, d’artisans et d’ouvriers ont pour le débit de leurs marchandises et pour le fait de leur négoce" ou "l’exercice et l’emploi que les procureurs et les médecins ont dans leur profession". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), distingue dix-huit acceptions différentes, dont celle-ci : "il s’est dit de l’argent que les comédiens se procuraient par leurs représentations". Ce sens est illustré par ces vers de Corneille : "Ainsi tous les acteurs d’une troupe comique, / Leur poème récité, partagent leur pratique" (Illusion comique). 

Le nom pratique évolue comme d’autres noms étudiés dans ce Dictionnaire de la Nouvelle Langue française, tels manifestation, militant, création, créateur, propagande, stigmatisation. La théologie et la philosophie y donnent un sens que les sciences sociales et le marxisme diffusent dans la langue moderne. Les marxistes tiennent la pratique pour sacrée. C'est leur absolu que cette activité militante qui est censée transformer un jour la réalité sociale et économique. "La pratique ne s’identifie pas à la seule activité productrice. (...) Althusser a généralisé à toutes les formes de la pratique la structure formelle du mode de production, mais on peut discuter cette généralisation", est-il écrit en 1982 dans un ouvrage savant consacré au marxisme : 1982, c’était encore l’époque où d’innombrables savants et politiciens affirmaient sans rire que le marxisme était l’avenir de la France. Il est vrai que, quand il est employé au pluriel, pratiques a pour sens "actes extérieurs de la piété, de la dévotion" et que, entre les idées dévotes et les croyances marxistes, la différence est mince.

Le marxisme ayant sanctifié pratique, la sociologie l’a adoubé. Elle étudie les pratiques sociales et les pratiques culturelles. La pratique sociale, c’est le "comportement habituel d’un individu ou d’un groupe" ; et si ce comportement tient au divertissement (acheter un disque, assister à un concert des Rolling Stones, regarder la télévision ou un film), la pratique est dite culturelle. Pour illustrer ce sens, les auteurs du Trésor de la Langue française citent un sociologue qui étale sa Bêtise, tel un bobo ses fesses sur un canapé de Starck : "Analyser sociologiquement une pratique sociale quelconque revient à expliquer cette situation apparemment contradictoire où l’on peut dire que toute pratique sociale est le produit de régularités objectives, alors que chaque pratique sociale présente des caractéristiques différentes d’un individu à l’autre".

Si Flaubert lisait cette phrase dévote, il aurait de quoi rire pendant au moins un siècle.

 

 

 

18 octobre 2006

Sotie

 

 

 

 

 

 

Le nom sotie, bien qu’il soit ancien, est rare. Il est attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle au sens de sottise, mot qui, peu à peu, s’est substitué à sotie dans ce sens précis. Il est dérivé de sot comme idiotie d’idiot. C’est en 1483 qu’il est employé dans son sens moderne pour désigner une pièce de théâtre, généralement brève et qui tient de la farce, et dont les personnages sont des sots ou des fous. Il est défini ainsi dans les quatrième (1762) et huitième éditions (1935) du Dictionnaire de l’Académie française : "nom des anciennes farces du théâtre français dans sa naissance" (1762) et "nom de certaines pièces satiriques du vieux théâtre français, où figuraient des sots et des sottes, personnages allégoriques" (1935). Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré, pour expliquer le sens obscur de ce mot rare, rédige un article d’encyclopédie : "pièce de notre ancien théâtre (XVe siècle et commencement du XVIe siècle), sorte de satire allégorique dialoguée, où les personnages étaient censés appartenir à un peuple imaginaire nommé le peuple sot ou fol, lequel représentait, aux yeux des spectateurs, les dignitaires et personnages du monde réel. Ainsi le sot juge était un juge quelconque ; la mère sotte était l’Église, et ainsi de suite pour tous les états".

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) tient de l’encyclopédie. Deux emplois sont distingués. Le premier est celui de l’histoire littéraire de la France : "farce satirique en vogue aux XIVe et XVe s., reposant sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l'époque, et jouée par des acteurs appelés sots ou fous". C’est dans ce sens qu’Anatole France et Marcel Proust emploient l’un et l’autre ce nom : "Oui, je les appellerai tous ! Diseurs de fabliaux (...) faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis" (France, 1888) et "sans irrévérence, comme le peuple vieux du moyen âge sur le parvis même de l’église jouait les farces et les soties, c’est à ce dicere que fait penser le marchand de chiffons" (Proust, 1922).

Le second emploi est de Gide qui a qualifié de sotie certains de ses ouvrages ironiques ou critiques : "Pourquoi j’intitule ce livre sotie ? Pourquoi récits les trois précédents ? C’est pour manifester que ce ne sont pas à proprement parler des romans. (...) Récits, soties… Il m’apparaît que je n’écrivis jusqu’aujourd’hui que des livres ironiques (ou critiques, si vous le préférez), dont sans doute voici le dernier" (Gide, 1914).


C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre la sotie que voici.

 

Sotie.doc

16 octobre 2006

Intervention

 

 

 

 

 

Ce mot, emprunté à la langue latine du droit, est attesté depuis 1322. Le premier sens est "action d’intervenir". Longtemps, il a été le seul. C’est ainsi qu’il est défini dans les quatrième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1935, en cours de publication), par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s) et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Ce qui diffère d’un emploi à l’autre, ce sont les domaines dans lesquels se fait l’intervention ("une affaire controversée", "un procès", "un acte", "quelque affaire", "des négociations", "la conduite de la vie", "la Bourse", "l’économie") et l’identité de la personne ou de la "chose" qui intervient : "l’autorité souveraine", "le gouvernement français", "les sens", "la philosophie", "la justice", "les pompiers", "la force", "la police", "les banques centrales", "l’État", "les intellectuels" (pendant l’affaire Dreyfus), "le Souverain Pontife", "la grâce", "la Providence", "l’En Haut", "Dieu" (emploi qu’illustrent les Académiciens en 1935 ainsi : "spécialement, en termes de dévotion, intervention divine"). Cet extrait de L’Ancien régime et la Révolution en illustre le sens  : "le gouvernement s’introduisait sans cesse dans la sphère naturelle de la justice (...) : comme si la confusion des pouvoirs n’était pas aussi dangereuse de ce côté que de l’autre, et même pire ; car l’intervention de la justice dans l’administration ne nuit qu’aux affaires, tandis que l’intervention de l’administration dans la justice déprave les hommes et tend à les rendre tout à la fois révolutionnaires et serviles" (Tocqueville).

L’intervention a pour contraire la résignation, laquelle consiste à ne pas rien faire, et cela, conformément au principe de non-intervention , défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : "principe du droit international selon lequel l'intervention est illégitime, sauf si elle est demandée par l’État dans lequel elle doit avoir lieu, ou si elle est prévue par un accord, un traité, une décision d’un organisme international" et par Littré : "non-intervention, système de politique internationale dans lequel on prétend que les gouvernements n’ont pas le droit d’intervenir à main armée dans les affaires et les troubles les uns des autres". Quand les autorités du Soudan ont purifié, entre 1981 et 2002, les provinces du Sud du pays de toutes les populations qui étaient jugées alors nuisibles ou inférieures, parce qu’elles n’étaient pas musulmanes (il y eut environ un million de morts), les autorités des pays dits civilisés, Kouchner le reître de l’ingérence en toutes choses à leur tête, ont préféré détourner les yeux pour regarder ailleurs et se sont abstenues d’intervenir pour faire cesser un génocide en cours.

L’emploi du nom intervention en chirurgie, au sens "d’opération", est attesté en 1877. Dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "en termes de médecine, intervention chirurgicale, intervention d’un spécialiste".

Les autres sens d’intervention sont récents et propres à la modernité. Le premier de ces deux sens n’est pas relevé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935) : uniquement dans la neuvième édition en cours de publication ("action, démarche qu’on accomplit, en tant qu’intermédiaire, en faveur de quelqu’un" - ce qu’illustre la phrase : "solliciter l’intervention d’un supérieur auprès d’une autorité pour appuyer une demande") et, bien entendu, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "démarche auprès de quelqu’un pour obtenir quelque chose" - synonymes : intercession, médiation, piston (fam.), recommandation). Le second est glosé ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "spécialement : le fait de prendre la parole au cours d’un débat, d’une discussion, etc.", comme dans les fragments de phrases suivants : "intervention d’un orateur", "intervention au Sénat", "intervention radiophonique, télévisée du chef de l’État". La définition du Trésor de la Langue française, dans laquelle il est fait allusion à l’improvisation, est plus intéressante, dans la mesure où elle explique les dérives symptomatiques que l’on constate actuellement dans l’emploi d’intervention  : "participation, souvent improvisée, à un débat, à une discussion, à une séance et, par métonymie, paroles prononcées à cette occasion", comme l’illustre cette citation : "dans la controverse, il avait le génie de l’intervention décisive. Il attendait que chacun eût exprimé ses vues. Puis il prenait la parole. Son esprit lucide et perçant fonçait droit au cœur du sujet" (Martin du Gard, 1955).

Depuis quelques années, intervention remplace engagement. Engagement sonne rance, Légion étrangère, Sartre, Beauvoir, collabo. Intervention fait moderne, branché, un brin occulte et nouvelle religion. C’est le mot fétiche du gauchisme culturel. Il déclenche la logorrhée inepte et convenue. Pour qu’une installation ou quelque autre performance soit réussie, non pas au sens où elle marque les esprits, épate les bobos gogos, scandalise les bourgeois, mais au sens où elle déclenche le mécanisme des subventions, il faut qu’elle soit interrompue par l’intervention, subversive, rebelle, anticonformiste et tout ce que l’on voudra d’autre, de "l’artiste" subventionné qui a conçu l’installation ou la performance. Il intervient en découpant un gigot au couteau électrique ou en dépeçant un lapin, ou en disant des vers écrits en bambara ou dans la langue des Aborigènes d’Australie, ou en se barbouillant le corps de tags de couleurs vives, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre. L’essentiel est que l’intervention ait l’air improvisée et heurte par son incongruité les rares spectateurs, même si elle a été mille fois répétée et qu’elle fût convenue comme le clou de l’expo. Dans le charabia situationniste, l’intervention de l’artiste a la même fonction que celle des CRS dans une manif. Elle permet de créer une situation à laquelle les amateurs d’art sont conviés, ne serait-ce que pour subvertir la notion même d’art et en ôter tout caractère sacré – que l’art n’a plus depuis des siècles. Dans les colloques universitaires très savants et même savantasses (en sciences sociales ou humaines), il n’y a plus de conférencier, ni même de "communicant", ni même de chercheur invité à exposer devant ses confrères les résultats de ses "travaux" de l’année, mais, comme dans un sit-in, une performance ou une installation du gauchisme culturel, des "intervenants".

Intervenir aujourd’hui, c’était en 1950 s’engager. Alors, quand on était artiste, on exprimait sa préférence pour Mao, Staline, Castro, Pol Pot, Kim Il Sung et autres tyrans à moustaches ou à barbe. On restait dans l’ordre politique. En 2000, les artistes engagés n’expriment plus publiquement leur préférence pour les moustachus ou les barbus. Ils se tiennent à l’écart du politique. Ils restent dans leur champ. Ils interviennent, non pas pour le cultiver, mais pour qu’il reste en friches. Ils ne subvertissent qu’eux-mêmes. L’intervention est leur manière à eux d’ironiser sur ce qu’ils font et ce qu’ils sont.

 

 

15 octobre 2006

Signes 16

 

 

 

Le rétablissement de la peine de mort

 

 

 

La peine de mort est rétablie en France. Cela s’est fait en douce. Il n’a pas été nécessaire de faire voter le peuple. Même les députés, pourtant attachés à leurs prérogatives de législateurs, n’ont pas eu leur mot à dire. Qu’on se le dise donc ! Attention aux abattis. Couic ! Plus de gorge. Vous savez à quoi s’exposent les imprudents.

Robert Redeker, philosophe, habite dans la région de Toulouse, ce qui prouve que les Toulousains ne sont pas condamnés à jurer cassoulet, Stade toulousain, tombe la chemise, Téfécé et putaing de con. Robert Redeker a beau vivre à Toulouse, cité métissée, où l’Etat rémunère, en violation de la loi de 1905, un imam diplômé de l’école de théologie d’Al Azhar, au moins 30000 francs par mois (soit, en nouvelle monnaie, 4500 e), il n’en est pas moins français. On peut donc être philosophe, toulousain et français. C’est rare sans doute, mais ça existe.

Ce que nulle part en France on ne peut être, à savoir "condamné à mort", Robert Redeker, à Toulouse, bien qu’il soit français, l’est, lui, condamné à mort. Il est même le seul Français de France qui soit condamné à mort. Bien entendu, si cela ne tenait qu’à lui, il aurait volontiers et sur le champ renoncé à ce privilège. Mais comment faire entendre raison à ceux qui n’ont point d’oreilles, mais un sabre coupant comme un rasoir, et qui ont un Coran dans la tête ?

La France a beau avoir aboli la peine de mort (c’est la gloire de Mitterrand et de son âme damnée Badinter), elle n’empêche en rien qu’un Français soit condamné à mort. Pas sur la lune, ni en Arabie saoudite. Non ! En France. Toulouse est encore en France, peut-être plus pour longtemps - du moins, jusqu’à plus ample informé. Robert Redeker n’est pas le sujet de ces enturbannés qui ont fait main basse sur l’Iran ou l’Arabie, où ils décapitent à tour de bras. En veux-tu des têtes, en voilà. Il est citoyen français, citoyen de la République citoyenne et français de la France française. Comme il est citoyen et français (peut-être pas pour longtemps : s’il se fait égorger, il ne sera plus rien), la DST le protège. Noblesse oblige.

En France, il est des lobbies actifs et puissants qui s’indignent à l’idée que la peine de mort puisse être un jour rétablie en France et en Europe. Ils seraient prêts à couper la tête de Bush qui ne veut rien entendre et qui continue, contre vents et marées, à approvisionner la Mort en chair humaine. Eh bien, devinez. Tous les opposants à la peine de mort ont applaudi, à mots couverts certes, du bout des lèvres certes, au rétablissement de la même peine de mort : le Mouvement pour le Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme musulman, Sauce raciste, le PCF, la Ligue, les syndicats enseignants (toujours les premiers à hurler avec les loups), le Ministre à la con de l’Educ-nat, le PS (qui ne dit mot consent). Pour se justifier, tous ont avancé la même raison : Redeker ne l’a pas volé, Redeker est raciste, Redeker porte un nom juif ou un nom boche, Redeker est un violent, Redeker n’avait qu’à se taire, Redeker pue, selon la Ligue des Droits de l’Homme musulman à trucider les mécréants.

Le quotidien de l’Intelligence Incarnée a fait fort. Comme d’habitude. Nihil novi sub sole. Il a attendu le 30 septembre 2006, 10 jours après la condamnation à mort, pour annoncer à ses lecteurs qu’un philosophe toulousain était condamné à mort, alors que ses confrères en avaient publié la nouvelle dès que la sentence a été connue. L’article est signé Ternisien, le pote à Ramadan, Alaoui, UOIF et à tout ce qui porte barbe, calotte, djellaba, hidjab, tchador, burka. L’article est glacial. Ce n’est pas la sentence de mort qui glace Ternisien, mais les paroles impudentes qu’aurait prononcées Redeker et qui, de ce fait, a amplement mérité à avoir, lui, son épouse et ses enfants, la gorge tranchée. Un éditorial de la rédaction daté du 1 octobre fait encore plus fort. Plus fort que Ternisien, il faut le faire ! Ce qui est révélé, c’est que Robert Redeker a été condamné à mort (nouvelle que tous les citoyens de la République citoyenne savaient le 1 octobre 2006) et qu’il ne l’a sans doute pas volé (sentence dont le bien fondé n’avait pas encore convaincu les citoyens de la République citoyenne). Ce qui est caché, c’est le nom du cheikh qui a prononcé la sentence. Pourtant, ce cheikh est connu de tous les services du Monde. Il a un nom, une œuvre, des responsabilités. Il se nomme Qaradawi, il est théologien et responsable d’un Conseil des musulmans d’Europe, il est milliardaire, il réside au Qatar et dans tous les lieux accueillants de la terre, où il y a des femmes faciles et vénales, il est le mentor des Frères musulmans et de l’UOIF, la branche française de cette organisation raciste, à qui Sarkozy a offert le CFCM, il est l’intime de Ramadan. Or, ce Ramadan, cette UOIF, ces Frères musulmans, ce Qaradawi, etc. sont les enfants chéris du Monde et de ses services, les petits chouchous de ces petits messieurs, leurs protégés, ceux que Le Monde couve, au cas où… Si la République citoyenne devenait islamique, les arrières seraient assurés. Déjà, en 1940, Le Temps, dont Le Monde a pris la suite (seul le nom a changé), caressait dans le sens du poil les armées ennemies qui défilaient victorieuses sur les Champs Elysées.

 

L’article qui a valu au philosophe Robert Redeker une condamnation à mort a été publié dans Le Figaro du 19 septembre. Ce n’est pas une analyse de fond, ni l’exposé argumenté d’une thèse, mais une réaction à plusieurs faits, à savoir : les meurtres gratuits de prêtres et de fidèles chrétiens et les destructions de bâtiments dits occidentaux qui, dans les pays musulmans, ont sanctionné la publication, dans un journal danois, de dessins ; et les destructions d’églises et le meurtre gratuit d’une vieille femme de 70 ans qui ont puni le Pape d’avoir dit à l’université de Ratisbonne ce qu’il n’a jamais dit. De ces faits, Redeker a tiré la conclusion que les musulmans cherchent à imposer aux Européens leurs propres normes en matière de censure, de silence obligatoire dans les rangs, de renoncement à toute pensée, de servitude imposée à tous, de barbarie, etc. : conclusion assez juste que Ternisien, Le Monde et les autres ont interprétée comme une critique sans fondement, injuste et scandaleuse de l’islam.

Jusqu’à ce que Robert Redeker soit condamné à mort pour avoir écrit ce qu’il a écrit, on aurait pu penser que sa conclusion était exagérée. Les avanies (c’est de ce terme que les anciens auteurs désignaient les mauvais traitements que les mahométans infligeaient aux chrétiens, juifs, tièdes ou incroyants) qu’il subit en confirment la justesse. S’il en était besoin, elles confirment aussi que les puissants de la seule Parole autorisée dans les media participent, au même titre que le cheikh Qaradawi, à l’entreprise d’asservissement que Robert Redeker a signalée et dont ils se font les complices.

 

 

 

29 septembre 2006

Signes 15

 

Figure

 

 

 

En latin, figura signifie "configuration", "structure" : ainsi, la forme du corps humain est dite figura, de même on nomme figura un triangle. Il signifie aussi "chose façonnée". On désigne par figura une statuette d’argile ou une empreinte de cire. Dans un sens figuré, par analogie avec une chose façonnée, il signifie "manière d’être" : est dite figura la tournure prise par une affaire ou un genre ou type d’éloquence. Enfin, en rhétorique, il désigne des écarts par rapport à une façon "normale" ou "commune" de s’exprimer. C’est Quintilien qui emploie pour la première fois figura pour désigner les figures dites de style.

Figura est dérivé du verbe fingere (supin fictum), qui désigne les actions de "façonner" ou de "pétrir" (la cire ou l’argile), de "fabriquer", "modeler", "sculpter". Cicéron nomme la sculpture ars figendi. Au figuré, par analogie avec le procès de façonner la matière, ce verbe désigne les procès qui consistent à "façonner l’esprit et la volonté" d’autrui, de "façonner l’expression de son visage", en se déguisant ou de "façonner" quelqu’un "au bon goût". Les autres acceptions de ce verbe sont "imaginer", "se représenter quelque chose par la pensée" ou "représenter à autrui", "imaginer pour autrui" (le supin fictus signifiant alors "fictif", "imaginaire") ou "inventer faussement", "forger des accusations contre quelqu’un", fictus signifie "feint", "controuvé", "faux", "mensonger". En latin, le nom figura et le verbe fingere relèvent donc à la fois des arts plastiques (et surtout de la sculpture) et des arts du langage (les figures de style et la fiction littéraire), bref des arts que l’on peut qualifier de figuratifs.

Les significations latine de figura et de fingere, qu’elles soient relatives aux arts plastiques ou aux arts de la parole, se retrouvent en français. Ces mots qui à l’origine s’appliquaient aux arts plastiques (cf. fingere : "façonner", "modeler", "sculpter") ont vu leur emploi s’étendre au langage et aux arts de l’expression verbale - les figures de style ou de rhétorique, la fiction littéraire ou romanesque -, qui ne sont pas figuratifs ou qui, s’ils le sont ou s’ils peuvent être dits parfois "figuratifs", ne le sont pas par les mêmes modes (représentatifs ou imitatifs plus que figuratifs) que les arts plastiques. Pourquoi figura a-t-il été utilisé en latin, et continue-t-il de l’être en français, pour désigner, par figure de style - en l’occurrence, par métaphore, sous l’effet d’une analogie justifiée - les figures de style ou de rhétorique, c’est-à-dire des accidents du langage ou des constructions, qui présentent la particularité de s’écarter d’une façon commune de s’exprimer ? Très tôt, les écrivains ont pris conscience de l’existence de propriétés figuratives dans le langage. Les figures permettent à un locuteur quelconque (narrateur ou orateur) et sans recourir aux arts plastiques de faire voir à son interlocuteur (lecteur ou auditeur) "les choses en acte", comme dit Aristote, les phénomènes, les procès, les événements. Selon Pierre Fontanier dans son Traité général des figures du discours autres que les tropes (1827), ce qui caractérise les figures, outre qu’elles s’éloignent de "l’expression simple et commune", est la propriété qu’elles ont de donner au discours une réalité sensible, tangible, quasiment matérielle : ce sont "les formes, les traits ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le discours, dans l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s’éloigne de ce qui en eût été l’expression simple et commune". Autrement dit, un orateur, poète, écrivain donne forme à des idées, sentiments, pensées de la même manière que le sculpteur donne forme à un bloc de marbre ou à un tas d’argile. Bref, on peut façonner le langage comme la cire, la glaise, la pierre ; on fait voir et on figure par le langage des choses du monde extérieur, des sentiments, des idées, des pensées, comme le font les sculpteurs et les peintres avec la matière, marbre, argile, couleurs, etc.

Le nom figure désigne, dès l’Antiquité et à des degrés divers, des réalités des arts plastiques et des arts du verbe. En lui, se cristallise la proximité possible ou supposée du langage et de l’image. De tous les noms du français, il est l’un de ceux qui ont les sens les plus riches, les plus étendus et les plus variés (figuration, se figurer que, figure humaine, arts figuratifs, figures du langage, fiction, sens figuré, transfiguration, etc.). Depuis des millénaires, la figure est au cœur de la plus brillante et de la plus humaine des civilisations que l’humanité ait élaborée. Le nom figure et ses dérivés en sont le symbole éloquent.

Or, la figure est rejetée, attaquée, critiquée, lentement détruite. Dans les arts, tels que la peinture, la sculpture, la littérature, l’architecture, le cinéma, etc., l’heure est à la destruction des figures ou des images, à la défiguration, à l’abstraction, qu’elle soit géométrique ou lyrique, ou à la déconstruction. Ces faits font de la modernité une ère iconoclaste, où les hommes "brisent les icônes" - surtout celles qui les représentent. Il en va de même du vandalisme afghan. Les talibans ont détruit au canon d’antiques statues de Bouddha ; les artistes d’Occident s’évertuent à chasser de l’art toute figuration, quelle qu’elle soit, ce en quoi ils sont les dignes précurseurs des talibans. Les uns comme les autres haïssent la figure. Les premiers y préfèrent la destruction qui instaure le néant ; les seconds, moins brutaux, la déconstruction, espérant rendre impossible pour l’éternité la renaissance tout art figuratif. La défiguration moderne n’est pas un marché spéculatif ou une mode ou un attrape-gogos, ce à quoi elle est réduite parfois. Elle rabaisse l’homme dans ce que l’homme a de meilleur et elle contribue à détruire une civilisation plusieurs fois millénaire.

 

 

 

12 septembre 2006

Positif

 

 

Positif, positivisme, positiviste

 

 

 

Cet adjectif a une histoire étonnante. Emprunté au latin positivus, dérivé, comme positio, du verbe ponere au sens de "poser, placer, établir, installer", il a dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot deux sens : "conventionnel, accidentel" et, comme terme de grammaire, "employé au positif", à propos d’un adjectif : à partir du "positif", se forment le comparatif et le superlatif. Comme le sens "conventionnel, accidentel" n’est attesté qu’une fois chez le grammairien Aulu-Gelle du IIe siècle de notre ère, il semble que ce sens soit propre à la grammaire. En tout cas, il n’est pas passé en français, alors que le sens grammatical "employé au positif" est attesté en français depuis le XIVe siècle.

Les Académiciens, en 1762, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, donnent à l’adjectif positif le sens de "certain, constant, assuré", qu’ils illustrent de nombreux exemples, parmi lesquels ceux-ci : "Ce que je vous dis là n’est point une imagination, c’est une chose positive", "ce sont choses réelles et positives", "on en a des preuves positives". Les autres emplois cités sont une extension de ce sens premier. Positif, au sens de "certain", s’oppose à relatif dans "il n’y a de grandeur positive qu’en Dieu, toutes les autres sont relatives et par comparaison", ou à arbitraire dans "il y a dans les ouvrages d’esprit des beautés qui dépendent plus du goût que de quelque chose de positif", à négatif dans "vous louez cet homme en disant qu’il ne fait point de mal ; mais ce n’est pas une louange positive, ce n’est qu’une louange négative". Les Académiciens citent aussi les emplois de positif en algèbre, dans le droit (le droit positif par opposition au droit naturel ou ce qui est établi par les lois et les coutumes), en théologie (la théologie positive, celle qui est fondée sur les textes).

En latin, ce mot a quelque chose d’archaïque ou de restreint, puisqu’il appartient à la grammaire, une discipline déconsidérée, sans influence dans la vie quotidienne, jugée à tort ringarde, bien qu’elle ait contribué à façonner, avant le triomphe de la modernité, les jeunes esprits. Le plus étonnant est que ce terme de grammairien soit devenu d’usage courant en français, dès le début du XIVe siècle, au sens de "certain" ou "réel" et de "qui est posé" ou "qui est établi" (par opposition à naturel) et qu’il soit employé, à compter du XVIIe siècle et surtout du XIXe siècle, en philosophie, en théologie, dans les sciences expérimentales, en mathématiques, en chimie, en électricité, en photographie et même en musique. Il semble que les sens modernes de positif ne viennent pas de l’adjectif latin positivus, mais bien du verbe ponere au sens de "poser", "établir", "installer". Peut être qualifié de positif ce qui est établi, posé, sûr, certain. Ainsi en 1749, est attesté pour le première fois le sens de "fondé sur l’expérience" ou "sur l’observation des faits réels" qui est propre aux sciences expérimentales ou aux les sciences de la nature et qui est le fondement du système philosophique d’Auguste Comte, nommé justement positivisme, lequel suppose ou présuppose l’existence de sciences à l’origine de l’âge positif, cette ère nouvelle au cours de laquelle triomphe la philosophie positive. Dans le Dictionnaire Latin Français, positivus est expliqué en quatre lignes très courtes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux articles consacrés à positif, mot courant et terme de grammaire, s’étendent sur quatre pages grand format et huit colonnes. C’est dire si cet adjectif, en passant du latin au français, a acquis de nouvelles significations, sans cesse plus variées, surtout au XIXe siècle. La modernité est imbue de positivité.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré consacre un long article, précis et complet, très favorable, à positif. On sait pourquoi. Avec positif, Littré est dans son élément. Il a été longtemps l’un des disciples les plus en vue d’Auguste Comte, avant de rompre avec lui, quand ce dernier s’est égaré dans un comique mysticisme occultiste, se prenant pour le fondateur d’une nouvelle religion, dont le Catéchisme positiviste énonçait le dogme. Littré donne à positif six acceptions, dont cinq ont été relevées par les Académiciens en 1762. La première est "ce qui est assuré", comme dans cette citation de Voltaire (Micromegas) : "j’arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu’à présent personne ne m’a donné de nouvelles positives de ce pays-là". La troisième acception est "qui est assuré", "par opposition à ce qui émane de l’imagination, de l’idéal", comme dans "esprit positif, esprit qui recherche en tout la réalité et l’utilité" ou dans "c’est un homme positif, qui considère en tout l’intérêt". La quatrième acception est "qui est assuré, par opposition à naturel" (le droit positif) ; la cinquième est "qui existe en fait, par opposition à négatif". Littré cite les nombreux emplois de positif en botanique, algèbre, physique, chimie, en photographie. La sixième acception est l’emploi de positif comme nom, comme dans "le positif est que …", à savoir "ce qui est réel, solide, par opposition à ce qui est chimérique" ou "ce qui est matériellement avantageux, profitable".

Il reste la deuxième acception, celle qui est à l’origine du positivisme. Littré l’expose ainsi : est positif "ce qui s’appuie sur les faits, sur l’expérience, sur les notions a posteriori, par opposition à ce qui s’appuie sur les notions a priori". C’est pourquoi les sciences de la nature ou les sciences expérimentales sont qualifiées de positives. C’est ce sens que l’on retrouve dans philosophie positive, dont Littré dit que c’est "un système philosophique émané de l’ensemble des sciences positives" et dont "Auguste Comte est le fondateur". Littré précise (c’est la seule précision qu’il apporte) que "ce philosophe emploie particulièrement cette expression par opposition à philosophie théologique et à philosophie métaphysique". Quand on sait que Comte a transformé le positivisme en "philosophie théologique" et en "philosophie métaphysique", au grand dam de Littré, on peut s’amuser des non-dits discrets et prudents de cet article, Littré répugnant à analyser les dérives, pourtant positivement établies, de la philosophie positive. Il s’est même trouvé un Etat, le Brésil, pour en faire son idéologie officielle : "Ordre et Progrès". Le positivisme a beau se dire progressiste, il a convenu parfaitement à un régime de grands propriétaires terriens conservateurs. Tous les progressistes s’entraînent au grand écart : c’est ça ou la mort. Entre les idéologies de progrès et l’usage qu’en font les classes sociales avides et rouées, se creuse un abîme que seuls les idéologues, les imbéciles et, bien sûr les aveugles, persistent à ne pas voir.

 

 

 

 

02 septembre 2006

Jacques de Voragine

 

 

 

Ecrire la vie des saints 

 

 

La Légende dorée, on le sait peut-être, est un recueil de vies des saints écrites en latin au XIIIe s. L'auteur en est  Jacques de Voragine.

Il ne serait pas impropre de qualifier d'esquisse ou de trame ou de scénario de légende dorée les récits, propos, discours relatifs aux grandes ombres du socialisme et de l’occultisme, qui errent parmi les vivants ou qui hantent la crypte du Panthéon. Ces ombres sont Saint François Mitterrand, Saint Jean Jaurès, Saint Victor Hugo, Saint Emile Zola, Saint Maurice Thorez, Saint Léon Blum, etc. La France a beau être une République laïque, il s’y raconte de très pieux récits et de stupéfiantes existences, tout entières consacrées au Bien public ou commun ou à l'Intérêt général et à lutter contre le Mal. Du socialoccultisme, il n’est dit que de belles choses flatteuses : l’éloge y est permanent, comme la Révolution chez les Trotskistes. Il serait inconvenant d’en faire la moindre critique. Ce serait même un blasphème que d’y appliquer le libre examen. C’est une légende, parce que tout y est controuvé ou faussé, et, qui plus est, dorée, à la fois comme une pilule dorée (ces paroles flatteuses qui adoucissent les regrets et les désagréments) et comme une vile servitude présentée sous un beau jour.

La modernité a tout. Il ne lui manque rien pour être parfaite, sauf sa légende dorée. Les éléments sont là partout, mais épars, dispersés, dans les media, dans les phrases sclérosées de l’opinion publique, sous la plume des politiciens. Il en allait ainsi des vies de saints au XIIIe siècle. C’est alors que Jacques de Voragine (1230-1298), qui fut archevêque de Gênes et commentateur de Saint Augustin, eut l’idée de réunir ces vies éparses dans un même recueil. Le travail n’a pas été très difficile.

Pour écrire la légende dorée moderne, il faut s’imprégner d’abord du ton de l’éloge et des tics de l’onctuosité servile ; car une légende dorée ne peut se raconter que sur le mode de l’hagiographie. Ensuite, il suffit de recueillir ces fragments verbaux épars et de les abouter, comme on le fait de lames de lambris. C’est ainsi que l’on aura écrit la légende dorée de la France socialiste et occultiste.

 

 

 

29 août 2006

Création

 

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom création a deux sens. C’est l’action d’engendrer et aussi l’élection d’un individu à une fonction ou une nomination. Dans le latin dont usaient ou usent encore les chrétiens, le nom a désigné, parallèlement à créateur, la création du monde par Dieu et il a pris par métonymie le sens de "chose créée" et "créature". La première attestation en français de ce nom date du début du XIIIe siècle avec le sens "acte de Dieu qui crée le monde" et "chose créée par Dieu". Le second sens de création, à savoir "nomination", est attesté à partir du XIVe siècle : la nomination d’échevins ou de consuls était une création. En 1762, les Académiciens, dans leur Dictionnaire, le glosent ainsi : "Il se prend aussi figurément pour un nouvel établissement d’offices, de charges, de rentes, etc." Ainsi dans la phrase "le Pape fit une création de cardinaux".

Les sens "modernes" sont apparus à une date récente de l’histoire de la langue (et de la pensée). En 1790, création est attesté dans le sens de "ensemble des êtres et choses créées" et en 1791 dans le sens de "chose créée", non plus par Dieu, mais par l’homme : "les créations de la main de l’homme", écrit l’idéologue Volney, qui était sans doute conscient du caractère blasphématoire de sa formule. C’est en 1801 que création a pris le sens moderne "d’invention". En 1810, Mme de Staël écrit : "pour les poètes, il faut que la création précède la parole". En 1843, Balzac emploie le nom création à propos d’un rôle nouveau au théâtre.

Jusqu’à une date relativement récente, le nom création avait en français pour seul sens  l’action par laquelle Dieu crée" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Dieu a créé le monde et l’homme. L’homme, lui, ne crée pas, il invente ou il trouve des formes, des idées, des arguments propres à persuader. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré définit la création comme "l’action de Dieu", ainsi que, par métonymie, "l’univers visible" qui a été créé. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est ce sens qui est exposé en premier : "acte consistant à produire et à former un être ou une chose qui n’existait pas auparavant" et plus particulièrement "acte par lequel Dieu a tiré du néant l’univers et les êtres vivants qui peuplent le monde". C’est pourquoi on parle de "création de l’homme, des cieux et de la terre", du "récit jéhoviste de la Création", des "deux récits de la Création", du "livre de la Création". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que, entendu dans ce sens, le mot Création, toujours précédé de l’article défini la, s’écrit avec une majuscule. Il existe des variantes à ce sens. Ainsi la "Création continuée", selon Descartes, permet à Dieu d’assurer à tout moment l’existence des êtres et des choses qu’il a créés, alors que la "Création continue" est l’accroissement continu dans le temps de "substance cosmique" ou "l’apparition constante de nouveaux éléments de matière qui expliquerait l’expansion de l’univers".

En revanche, dans ce même dictionnaire, les emplois de création et les exemples qui illustrent les sens modernes sont innombrables. La création est "l’acte par lequel un artiste produit une œuvre" ; au théâtre, "la première représentation d'une pièce, d'une œuvre qui n’avait pas encore été jouée" ; "l’acte par lequel est officiellement instaurée une institution, un organisme parlementaire, militaire, juridique, commercial, industriel, etc." (on crée des abattoirs, des ateliers, des bureaux, des agences, des parcs, des emplois, une monnaie, une ville, un port). Le nom est en usage en physique, dans la sylviculture, l’horticulture, la mode. La création est aussi l’objet créé. C’est aussi le résultat "du pouvoir qu’a l’homme de transformer, de renouveler quelque chose", comme si l’homme moderne s’égalait à Dieu, et "du pouvoir qu’a l’homme de construire, de former, avec le concours d’une faculté spécifiée, un produit qui s’insère parmi les choses déjà existantes", en particulier dans le domaine des Beaux-arts (architecture, musique, peinture, littérature) ou dans les domaines de la mode, des techniques, de la décoration.

L’article création du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) s’étend sur moins d’une page. Littré range dans une même acception l’action "d’inventer" (en littérature), l’action "de fonder" (une entreprise), "de produire" (un objet) et "de nommer à un emploi" et dans une autre même acception "le résultat de la création, ouvrage d’art ou de littérature, établissement politique, social, etc.". Le Trésor de la Langue française (publié un siècle après le Littré) consacre à création six colonnes de grand format. La simple comparaison de ces dictionnaires fait apparaître l’ampleur qu’a prise en un siècle l’extension de ce nom à toutes sortes de réalités, que nos lointains ancêtres n’auraient pas osé nommer créations. C’est là le signe d’un bouleversement de la pensée. Dieu chassé de son Empyrée, l’homme a pris sa place.

 


22 août 2006

Signes 14

 

 

 

Le tartufe Grass

 

 

 

Depuis plus d’un demi-siècle, Günter Grass serait la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, car Grass est toujours près de soupçonner, d’accuser, d’imputer à crime, ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de l’ex-RDA et l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement dans les universités et autres lieux savantasses sur l’engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu’ils portent, futile ou sérieux, et même s’ils sont un tissu de sottises, sont avalés comme les prédictions d’une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire".

"Dépeint le visage oublié de l’histoire" : ces Académiciens faisaient de l’ironie. Tartufe vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les Waffen SS : engagement qu’il a caché avec acharnement. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, il est écrit ceci : "après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946", etc. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : "Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait". Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans cette armée d’élite politico-militaire, qui était chargée de défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n’aura pas à répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura l’en préserve.

Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de jeunesse, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass n’avait pas été, dès qu’il a publié Le Tambour en 1959, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur de première classe, un Commissaire politique impitoyable, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes Leçons de Droiture, de Courage, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes dont il s’exonérait sans vergogne. La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le crime a été de s’accrocher à la RFA démocratique.

Le clou, c'est le silence des intellos. Dans les rangs, personne ne moufte mot, on se tait, on se coud les lèvres, on ne voit plus une seule tête, même pas celles qui, d’habitude, dépassent. Les vigies de la vigilance ferment pieusement les yeux : pétrifiés, ils ont porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés. Il y a plus. Les journalistes ont annoncé la nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne s’y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui – si clean, comme on dit en anglais – a-t-il pu cacher autant de saletés ? Ces journalistes ignorent la loi de l’après-guerre. Le progressisme, qu’il soit communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes ou non, est, depuis la fin de la guerre, la grande lessiveuse. Le blanchiment du passé sale n’a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis : c’est l’engagement dans les ligues de Vertu. La lessiveuse a blanchi les gens sales. Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous ont été blanchis. Grass est sans doute un imposteur, comme Tartufe ; mais, comme Tartufe, sans le savoir, il révèle la nature de son camp. C’est là son seul mérite.

 

 

 

20 août 2006

Tourisme, touriste

 

 

 

 

 

Le mot anglais tourist est dérivé du nom tour, emprunté au français, et attesté au milieu XVIIe siècle au sens de "circuit au cours duquel on visite différents endroits" (d’où tour), puis de "voyage". Touriste, adjectif et nom, a été emprunté à l’anglais à la fin du XVIIIe siècle. Le nom tourisme est attesté en français depuis 1811. Ou bien il est calqué sur le nom anglais tourism ; ou bien il a été formé à partir de touriste, afin de traduire le nom anglais touring, qui sert à désigner le voyage d’agrément, alors que le nom tourism a une valeur dépréciative, puisqu’il semble désigner au XIXe s les voyages de masse. Au XIXe siècle, l’association qui a été fondée en France pour développer les voyages d’agrément se nomme Touring-Club de France et non Club de Tourisme, ni Club touristique, ni Tourisme-Club de France. En anglais, le nom tourism perd au XXe siècle sa valeur péjorative, peut-être sous l’influence du français tourisme, et il désigne l’activité économique qu’est devenu le tourisme.

Le mot est anglais, la chose aussi. Le tourisme a été inventé par des Anglais argentés et oisifs qui jouissaient de revenus tirés de capitaux placés dans le commerce ou dans l’industrie ou qui bénéficiaient de rentes inépuisables. Ils pouvaient ainsi partir pendant un an ou deux, faire le grand tour, à l’étranger bien sûr, dans l’espoir de guérir de l’ennui (le spleen) ou de découvrir des pays ou des régions pittoresques sans fog qui auraient conservé leurs traditions ancestrales et qui étaient épargnés par les activités industrielles polluantes. Le tourisme consiste donc à fuir le monde du travail pour des pays ou des régions, Alpes, Pyrénées, Italie, Egypte, qui n’étaient pas touchés par l’industrie. Le tourisme a été la bouée de pays d’Europe du Sud retardés, reculés ou arriérés, Italie, Grèce, Espagne, Portugal, etc. qui ont tablé sur les devises des touristes pour financer leur développement. Les pays du tiers monde ont eux aussi opté pour le tourisme. Ils vendent leur soleil, leurs plages, leurs filles, leurs femmes, leurs enfants, leur âme, etc. pour quelques millions de $ en plus. Ils croient se développer, ils deviennent le bronze-cul ou le baisodrome des nantis.

La France est, comme disent les spécialistes, la première destination touristique du monde : plus de soixante-dix millions de visiteurs chaque année. Mais les revenus qu’elle tire de cette activité, supérieurs à ceux de l’agriculture, sont inférieurs à ceux qu’en tirent l’Espagne et les Etats-Unis : ce qui s’explique par le fait que les touristes restent moins longtemps en France et qu’ils sont moins argentés (souvent un tourisme de passage ou de traversée pour aller en Espagne, etc.). La presse évoque les résultats d’un sondage organisé sur internet (6000 votants) : les étrangers se plaignent ou se plaindraient d’être ou d’avoir été mal accueillis en France (pas de sourire, escroqueries, etc.). Cela fait parler les journalistes, bien sûr ; mais aucun d’eux n’aborde le fond ou le cœur du problème, à savoir que le tourisme est une activité typique de pays sous-développés : si les socialistes ont opté pour le tout tourisme en 1982 et 1983, c’est qu’ils se sont résignés à ce qu’il n’y ait plus en France de paysans, ni d’agriculture, plus d’ouvriers, ni d’industrie ; et qu’il ne reste plus à la patrie, pour occuper les citoyens qui ne veulent pas s’exiler dans des pays où l’on gagne encore son pain à la sueur de son front, qu’à vendre son soleil, son pittoresque, ses paysages – c’est-à-dire le capital amassé des siècles durant par des générations de Français laborieux. Sully avait fait du labourage et du pâturage les deux mamelles de la France ; Guizot avait choisi l’agriculture et l’industrie comme mamelles ; les socialistes se ont rabattus sur les restes du repas : le tourisme et la fête, les deux mamelles des pays en voie de tiers-mondisation.

 

18 août 2006

Lumière des livres 15

 

 

 

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, 1984, Denoël ; réédition en 1999, Tel, Gallimard

 

 

L’œuvre de Philippe Muray commence à être enfin connue. C’est une excellente nouvelle. Pourtant, dans l’ensemble de son œuvre (romans, essais, pamphlets, poèmes, romans policiers, poèmes), il est un livre qui est moins souvent cité que les autres et qui n’a pas obtenu la notoriété qu’il mérite, bien qu’il ait été réédité en 1999 dans la collection de poche Tel de Gallimard. Il est vrai que le livre est long, qu’il est ardu, qu’il aborde des questions d’esthétique littéraire, de philosophie et d’idéologie et qu’il défend une thèse qui va à rebrousse-poil de tout ce qui est enseigné dans les lycées et les universités depuis un siècle ou plus et de tout ce qui, dans la littérature des XIXe et XXe siècles, est proposé à l’admiration des hommes, qu’ils soient Français ou étrangers. Ce livre, c’est Le XIXe siècle à travers les âges. Le titre de cet ouvrage de 688 pages exprime la thèse que Muray y défend et que l’on peut formuler de diverses manières : le XXe s continue le XIXe s, ou : nous sommes encore au XIXe s, ou : tout le XXe s se trouve enfermé dans le XIXe s, ou : la matrice, c’est le XIXe s, ou : le XXe s n’est que l’amplification de ce qu’a inventé le XIXe s. Il est vrai qu’au XIXe siècle a été inventé le découpage en siècles de l’histoire, qu’elle soit celle des hommes, des sociétés ou des lettres ou de l’art, ce découpage étant censé rendre compte, mieux que tout autre périodisation, le cours des choses, et qu’il n’est pas injustifié d’en faire la matrice de la conception sécularisée de l’histoire, dont les invariants se retrouvent tels quels dans tout le XXe siècle. Ainsi, le stupide XIXe s serait moins stupide qu’on ne le dit, puisqu’il a une féconde postérité en particulier parmi ceux qui, en apparence, le rejettent en paroles ou en discours, se dissimulant à eux-mêmes qu’ils sont les vrais et seuls héritiers du siècle de la Bêtise, ou, s’ils l’ont déclaré stupide, ce fut surtout pour dissimuler leur propre généalogie de modernes énamourés d’eux-mêmes. De fait, Muray révise totalement l’histoire littéraire des XIXe et XXe s et même de l’histoire de ces deux siècles

En exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume sa thèse : "La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". C’est au XIXe s que se forme le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette idéologie, comme lors de la descente de Mitterrand, à peine élu, une rose au poing, dans la crypte du Panthéon. L’occultisme, c’est le culte des morts, l’Eglise Sainte-Geneviève transformée en Panthéon où sont inhumés les seuls concepteurs du monde nouveau, ce sont les tables tournantes, le dialogue avec les esprits, la nécromancie, la divination, l’astrologie, la sorcellerie, la volonté de tout guérir, fût-ce par le magnétisme ou l’imposition des mains, l’explication de tout événement par le complot, qu’il soit juif, maçonnique, religieux, obscurantiste ; le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme l’exprime si bien le slogan "changer la vie". Ce socialoccultisme forme une nouvelle religion, admirablement bien exposée par Zola, non pas dans la saga des Rougon-Macquart, mais dans les dernières œuvres : les trois villes et les quatre évangiles, qui forment un nouveau Nouveau Testament parfaitement adapté à la nouvelle Europe, celle qui est partie à la conquête du monde et qui paraît capable de réaliser le vieux rêve prométhéen : unifier l’humanité sous une direction unique et apporter l’harmonie au monde, celle qui célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses qu’il faut mener à la férule. Ces Evangiles nouveaux abolissent les deux Testaments précédents, en particulier celui que Zola nomme "l’évangile sémite de Jésus". Muray fait commencer cette nouvelle religion en 1786, lorsqu’il a été décidé de fermer le cimetière des Innocents et de transporter la nuit dans des tombereaux lugubres les restes exhumés pour les jeter dans les catacombes, cette exclusion des corps préfigurant les transports de prisonniers jusqu’à la guillotine et de leurs corps partagés en deux jusqu’à la fosse commune.

L’ouvrage est divisé en deux livres. Le Livre premier a pour titre "le XIXe s est devant nous", le second "le cimetière des éléphants". Le Livre premier est formé de deux chapitres intitulés "la dixneuviémité" et "homo dixneuviemis", dans lesquels Muray établit, comme l’indiquent clairement les mots dixneuviémité (ce qui fait l’essence du XIXe siècle) et homo dixneuviémis (type d’homme apparu au XIXe siècle et toujours en vigueur de nos jours) les invariants du XIXe s. "à travers les âges". Le livre second se compose de trois chapitres : "l’art de la fin", "l’école nécromantique" et "catabases" (descentes aux Enfers suivies d’une remontée illuminante). Il s’agit bien d’une nouvelle religion, formée de science positiviste, d’illuminisme, de croyance dans le progrès social et moral infini et dans l’harmonie du monde, de culte des morts ou des ancêtres, destinée à remplacer l’ancienne, la judéo-chrétienne et qui a réussi dans les faits à la remplacer, préparant ainsi les grandes catastrophes du XXe siècle qu’ont été le socialisme national, le socialisme réel, le racisme, le communisme. Pour Muray, le texte qui analyse le plus lucidement le XIXe siècle et ce qu’est la dixneuviémité, c’est le Syllabus ou "résumé renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le Pape Pie IX". Ainsi donc, le Vatican n’a pas eu d’autre rôle tout au long du XIXe siècle et aujourd’hui encore que d’analyser en termes lumineux les délires socialoccultistes, spirites, positivistes, scientistes ou nécromanciens du Siècle, qu’il a déchiffré, comme on peut le faire d’un manuscrit archaïque, dans ses profondeurs, dans sa pensée, dans son idéologie, dans ce qu’il a créé.

De tous les écrivains du XIXe siècle, il n’en est que cinq ou six qui, plus lucides que les autres, ont pris leurs distances par rapport à la nouvelle religion et qui s’en sont gaussés avec une insolence allègre. Ce sont Musset, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Baudelaire et Bloy… Tous les autres en ont été les adeptes joyeux et conscients : Hugo, Sand, Lamartine, Zola, Comte, Leroux, Quinet, Michelet. Voilà qui bouleverse toute l’histoire, littéraire ou idéologique ou politique, du XIXe siècle et, en conséquence, du XXe siècle, qui n’en est que la suite.

 

 

 

 

17 août 2006

Oxymore

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire grec français, oxymore est défini ainsi : "fin sous une apparence de niaiserie". C’est aussi le nom d’une ingénieuse alliance de mots contradictoires tels insaniens sapientia (sagesse folle) ou strenua inertia (inaction active, agitation stérile). En grec, l’adjectif, formé de deux adjectifs, oxus, au sens propre "aigu" et métaphoriquement "fin, spirituel" et moros, "émoussé", puis "sot, niais", ayant des significations opposées, illustre la formation de ces adjectifs composés de deux contraires, tels aigre-doux ou clair-obscur. Quand il est adjectif en grec et en latin, oxymoron est donc un oxymore. Appliqué à un être humain, il signifie "fin sous une apparence de niaiserie". C’est dans ce sens que l’emploie Cicéron (in Gaffiot, Dictionnaire Latin Français). Il est en accord avec ce qu’il désigne, comme le notent deux spécialistes, Mazaleyrat et Molinié : "l’oxymore est donc plus intelligent qu’il paraît".

La définition grecque est reprise dans les dictionnaires. Dans un groupe sont contigus deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, dont les sens se situent à l’opposé l’un de l’autre : obscur et clair (obscure clarté), jeune et vieux (jeune vieillard), silence et éloquent (un silence éloquent). En grec, le nom qui désigne l’oxymore est la forme neutre oxymoron de l’adjectif oxymoros. Qu’il soit oxymoron ou francisé en oxymore, il est masculin, mais il est des spécialistes (le Groupe Mu et Olivier Reboul) qui en font un nom féminin (une oxymore) et Reboul justifie le féminin par de prétendues hésitations de l’usage. Les noms par lesquels l’oxymore a été désigné ont varié. Oxymoron ne figure pas dans l’index des mots de la Rhétorique d’Aristote, cet ouvrage n’étant pas un catalogue de figures, mais l’exposé d’une méthode permettant de trouver des arguments propres à persuader. Tantôt la figure est nommée oxumoron, tantôt oxymoron, tantôt oxymore, tantôt alliance de mots (en 1770), paradoxisme, opposition (1765, De Jaucourt), antilogie. Tantôt elle est rapprochée de l’antithèse, tantôt de l’antiphrase, du paradoxe, de la dissociation, etc. Le Dictionnaire Latin Français de F. Gaffiot ne relève que l’adjectif oxymorus au sens de "spirituel sous une apparente niaiserie". Au XVIIIe s, elle est dans l’Encyclopédie, mais Fontanier et Du Marsais dans son traité Des tropes, paru en 1730, l’ignorent. Vico la recense en 1844, mais ni Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ni les lexicographes de la maison Quillet ne la relèvent. Le Trésor de la Langue Française y consacre une remarque à l’article oxy, du grec oxus ou oxos, "pointu" et par analogie "aigu, perçant ; aigre et acide", entrant dans la construction de mots savants, notamment dans les domaines de la médecine et des sciences naturelles. B. Dupriez, dans Gradus, cite oxymore comme synonyme d’alliance de mots à l’entrée alliance de mots. En revanche, oxymoron est relevé dans le Dictionnaire de Linguistique, chez Lausberg, Morier (Dictionnaire de Poétique et de Rhétorique) ; et oxymore chez Preminger Alex, Franck, Warnke, Hardison, dans Rhétorique générale, le Grand Larousse de la Langue Française, le Dictionnaire de la Langue Française Le Robert, le Dictionnaire Historique de la Langue Française Le Robert, dans le Vocabulaire de la Stylistique de Mazaleyrat et Molinié, etc.

La rhétorique, ce sont aussi des classements et dans ces classements, l’oxymore occupe une place variable. Fontanier classe le paradoxisme, qui, selon lui, est une alliance de mots, parmi les tropes (un trope est un transfert ou transport de sens) en plusieurs mots ou improprement dits. Reboul reprend ce classement. Le Groupe Mu reprend sur ce point le classement de Fontanier et en fait un métasémème, c’est-à-dire une figure portant sur le signifié des mots. A l’opposé, Mazaleyrat et Molinié, Suhamy, Aquien, en font une figure de construction. C’est un fait de syntaxe : un rapprochement ou une mise en contiguïté dans le même groupe - en général un groupe nominal - d’un adjectif et d’un nom de sens opposé. Défini comme une construction, l’oxymore se réduit au modèle canonique : adjectif + nom. Figure de sens, en revanche, comme chez Fontanier (c’est un trope en plusieurs mots), les limites en sont plus larges. Peuvent faire oxymore deux mots de sens opposé, qui ne sont pas nécessairement deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, comme un adverbe et un adjectif (saintement homicides), un verbe et un adverbe, un verbe et ses compléments : "il aspire à descendre", "pour réparer des ans l’irréparable outrage", "rétablir son honneur à force d’infamie". Patrick Bacry en fait une figure du "lexique et ordre des mots, lexique et construction". Une nouvelle et énième sous-classe est créée, dans laquelle sont regroupés  les répétitions, les gradations, l’antithèse et l’oxymore. 

De ce fait, les synonymes d’oxymore sont divers. En 1765, dans l’Encyclopédie, l’oxu-moron est aussi appelé opposition. Dupriez cite parmi les synonymes d’alliance de mots oxymore, renvoyant aux ouvrages de Preminger, Lausberg, Morier, antonymie (Littré : "opposition de mots ou de noms qui offrent un sens contraire"). Morier propose comme synonymes ou quasi synonymes antilogie et alliance de mots, paradoxisme, antithèse ; le Groupe Mu, antiphrase et paradoxe ; Suhamy, antilogie, confondant l’oxymore et l’antilogie que distingue soigneusement Dupriez. Pour Morier, Molinié et Aquien, l’oxymore est une figure proche de l’antithèse. Morier écrit "c’est une sorte d’antithèse" ; Aquien : "c’est une forme d’antithèse" ; Molinié en fait le "support éventuel de l’antithèse". A l’opposé, le Groupe Mu établit une parenté entre l’oxymore d’une part et l’antiphrase et le paradoxe d’autre part : "La parenté avec l’antiphrase est frappante, de même qu’avec le paradoxe... Le rapprochement entre oxymore et antithèse, proposée par certains auteurs, est évidemment fantaisiste, puisque cette dernière est un métalogisme par répétition (A n’est pas non - A)". Bacry établit une très étroite parenté entre l’antithèse et l’oxymore, qu’il définit comme les deux espèces d’une même figure, les rangeant dans la même sous-classe que les répétitions et les gradations : "Les deux figures rapprochent dans le discours des termes, qui, au lieu d’être identiques, comme ils l’étaient dans la répétition, ou voisins, comme dans la gradation, sont opposés. La force de l’expression résulte alors non d’une accumulation, mais d’un contraste sémantique : on oppose le noir au blanc, le vide au plein, le grand au petit, toutes notions dont on dit précisément qu’elles sont antithétiques".

Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, à oxymore, les linguistes ont préféré alliance de mots (contradictoires) qui traduit assez fidèlement le mot grec oxymoron. Quand oxymore s’impose à nouveau dans les années 1960 et 1970 et élimine presque totalement alliance de mots, de nouvelles divisions ou configurations sont proposées. Ou bien les deux figures (en fait les deux noms, grec et français, de la même figure) sont arbitrairement renvoyées à deux disciplines distinctes : l’oxymore à la rhétorique, l’alliance de mots à la stylistique (Grand Larousse de la Langue Française, Trésor de la Langue Française). Ou bien des distinctions sont faites en fonction de la force de la contradiction : quand l’adjectif et le nom rapprochés sont des contraires, c’est un oxymore ; quand le rapprochement est inattendu, c’est une alliance de mots.

Il est possible de multiplier les distinctions, toujours nouvelles et jamais arrêtées, et cela, en fonction de la diversité des pratiques langagières ou d’écrivain. Soit le groupe "rôti intelligent", dans lequel est accolé à un nom (rôti) un adjectif (intelligent) qui n’est pas le contraire du nom, mais n’a aucun trait sémantique commun avec le nom. Il en va ainsi dans de nombreuses images surréalistes : "poisson soluble", "revolver à cheveux blancs". Auquel cas, les rhétoriciens créent de nouveaux termes pour désigner ces variétés d’oxymore ou d’alliance de mots : soit caractérisation non pertinente (Mazaleyrat et Molinié), soit dissociation (Zumthor, Angenot, Dupriez). Ou bien ils multiplient les types d’alliances, en fonction de la nature de ce qui est réuni : alliances de phrases (deux assertions successives inverses l’une de l’autre, mais non incompatibles) : "N’en parlons plus. Parlons-en", Pleynet, in Théorie d’ensemble) ; alliances de sentiments (en un même personnage, se heurtent deux sentiments contraires) ; alliances d’idées (rapprocher dans une relation quelconque deux idées inverses l’une de l’autre) : "la France pleure Bourvil qui l’a tant fait rire". Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, le mot oxymore a disparu des manuels français et ce, jusqu’au milieu du XXe s. Il est réutilisé par Morier, qui cite une thèse, soutenue en 1951, Das  Oxymoron in der grieschichen Dichtung. Comment expliquer cette soudaine disparition de l’oxymore au XIXe et dans la première moitié du XXe ? Certes, il y a eu en France interruption dans la transmission des savoirs rhétoriques. Mais cela n’explique pas qu’oxymore soit tombé en désuétude. Dupriez a recensé et défini environ deux mille termes de rhétorique : "Tous ces termes sont français. Les termes étrangers ont été écartés, à l’exception d’un petit nombre, qui sont francisés (leitmotiv, thriller, oxymore), ou usités (ad hominem, in petto) ou simplement utiles (bathos, cheretema, zwanze)". Oxymore a été francisé en alliance de mots par Voltaire, semble-t-il pour des raisons liées à la défense et l’illustration de la langue française. Dupriez exerce à Montréal dans les années 1960, quand éclate au Québec la revendication linguistique et identitaire.

L’histoire de l’oxymore est aussi celle des errements de la rhétorique, à savoir les dénominations variées, hésitantes et changeantes, la manie du classement, des places variables de telle ou telle figure dans les nomenclatures, découpages, reconfigurations.

 

 

16 août 2006

Autonomie, autonome

 

 

 

 

Le nom autonomie et l’adjectif autonome, bien qu’ils soient empruntés au grec, sont des mots modernes du double point de vue historique et idéologique. En grec, autonome a deux sens que l’on retrouve en français. Il signifie "qui se régit par ses propres lois, indépendant" en parlant d'États et "qui agit de soi-même, volontairement ou spontanément" en parlant de personnes. Autonomie est attesté pour la première fois en 1596 au sens de "fait de se gouverner d’après ses propres lois". Cette attestation dans un dictionnaire bilingue français allemand est isolée. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, autonomie est relevé avec le sens de "liberté dont jouissaient sous les Romains les villes qui avoient conservé le droit de se gouverner par leurs propres lois". Après 1815, autonomie s’étend à d’autres réalités que celle de l’histoire ou de la politique : ainsi à la philosophie, avec le sens "d’indépendance", comme dans l’exemple tiré d’une traduction de Kant : "(le serment) ôte toute autonomie à la raison".

Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome est récent. Il est employé pour la première fois dans l’Encyclopédie (1751) de d’Alembert et Diderot dans le contexte de l’histoire ancienne : c’est un "titre que prenaient certaines villes de Grèce qui avoient le privilège de se gouverner par leurs propres lois". L’auteur de cet article précise que ce titre "est conservé sur plusieurs médailles antiques". De l’histoire ancienne, le terme est passé dans le monde moderne. Il sert à désigner, quel que soit le contexte politique ou historique, toute communauté humaine ou toute institution "qui se gouverne selon ses propres lois" (Larousse du 19e siècle). Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome s’est étendu, à partir de cet emploi historique et politique, à la morale, à la métaphysique, à la philosophie. A partir du début du XIXe siècle, il se dit d’une personne qui, par analogie avec une ville ou un pays, établit ses propres règles de conduite, de mœurs, de raisonnement, etc. Littré cite cet exemple : "quelques penseurs autonomes, La Bruyère, Fénelon et d'autres, entraînés par la tendance que les Cartésiens avaient donnée à l’esprit de leurs contemporains, se frayèrent des routes nouvelles".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots autonomie et autonome sont suivis d’une seule acception relative à l’histoire ancienne. Littré consacre dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) deux articles succincts à autonomie ("droit que les Romains avaient laissé à certaines villes grecques de se gouverner par leurs propres lois" et "par extension, indépendance") et à autonome ("qui jouit de l’autonomie" et "figuré, qui se fait sa règle à soi-même"). La brièveté de ces articles et les deux seules citations qui les illustrent témoignent que ces deux mots étaient d’un usage restreint jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens, comme Littré, donnent à ces deux mots deux acceptions ("possibilité de s’administrer librement dans un cadre déterminé" et "indépendance, possibilité d’agir sans intervention extérieure" et même spécialement "capacité de fonctionnement d’un véhicule à moteur entre deux ravitaillements en carburant et sans intervention extérieure").

En revanche, les amples articles qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) comptent de nombreuses citations. Autonome et autonomie ont chacun sept acceptions. Ce qui caractérise ces deux mots en français moderne, c’est l’extension de leur emploi à toutes sortes de domaines et de réalités, que ces réalités soient des choses, des institutions ou des personnes : nations, syndicats, collectivités, provinces, régions, budgets, pouvoirs, villes, caisses, ports, régies de transports, personnes, créatures, existences, vies, artistes, œuvres d’art, consciences, volontés, mécanismes, troubles, affections, maladies, éléments, unités, etc. ; les domaines étant la politique, l’histoire, la société, la médecine, l’art, les techniques, la pédagogie, la philosophie, la psychologie, l’anatomie, etc. : en bref les sciences humaines et sociales.

Ces deux mots sont d’un emploi si étendu qu’a été dérivé de l’adjectif autonome le verbe autonomiser dans le sens de "donner l’autonomie", comme si ce processus résumait l’idéal moderne qu’exprime Amiel (Journal intime, 1866) : "c’est te déclarer libre, indépendant, sans maître, sans obligation ; c’est par conséquent t’affranchir de la loi morale. Le principe de ton quiétisme, c’est donc un refus d’obéissance, c’est une sécession et en quelque sorte une révolte. Si dur, si triste, si pénible que soit l’isolement, il flatte néanmoins notre instinct d’antivasselage ; il nous crée une autonomie altière et entière, il nous fait souverains, souverains sans sujets, sans puissance, sans grandeur, mais n’ayant à s’humilier devant rien ni devant personne".

L’idéal moderne du sujet affranchi est condensé dans l’autonomie obligatoire. Le sujet ne dépend plus que lui-même. Il lui incombe de trouver en lui-même ses propres règles, quelles qu’elles soient, même si elles le poussent à tuer ou à nuire à autrui. Personne ne lui impose quoi que ce soit. Il se crée lui-même. Il se fait Dieu. Il n’a pas d’autre transcendance que lui-même ou que son libre arbitre, il est à lui-même sa transcendance. Hitler, Lénine, Mao, Staline, Pol Pot, Castro, et autres grands criminels ou même tueurs en série ne sont pas adulés par hasard. Ils trouvent en eux-mêmes leurs propres règles de conduite, de morale, de comportement, qu’ils imposent à leurs victimes. Ils réalisent l’idéal moderne d’autonomie.

 

 

 

27 juillet 2006

Lumière des livres 14

 

 

 

Frances Amelia Yates, The Art of Memory, 1966 ; traduction française par Daniel Arasse, L’Art de la mémoire, Bibliothèque des Histoires, Nrf, éditions Gallimard, 1975.

 

 

 

Madame Frances Amelia Yates (1899-1981), spécialiste de la Renaissance européenne, a enseigné à l’Institut Warburg de l’Université de Londres. Outre ses travaux sur la pensée occultiste et le néo-platonisme du XVIe siècle, deux livres l’ont rendue célèbre dans le monde : Giodarno Bruno et la Tradition hermétique (1964) et L’Art de la mémoire (The Art of Memory, 1966). Pourquoi relire un ouvrage publié il y a quarante ans, alors que les ouvrages de sciences humaines sont, pour la plupart d’entre eux, obsolètes au bout de deux ans ? C’est que L’Art de la Mémoire est un livre fondateur, toujours neuf et jeune, comme une eau de source. Mme Yates aborde une question méconnue et qui nous concerne tous, puisque l’instruction que nous avons suivie a été fondée en partie sur la maîtrise de techniques de mémorisation, que ce soit l’apprentissage par cœur, l’acquisition d’une méthode ou la visualisation par des sommaires ou des tables de résumés analytiques de connaissances. L’art de la mémoire n’a jamais formé une discipline propre. Au cours de l’histoire de l’Occident, il a été lié à diverses disciplines : l’éloquence, l’invention littéraire, l’anthropologie, la rhétorique ou la maîtrise de la parole publique, la peinture, l’architecture, la philosophie, la morale, la théologie. Autrement dit, étudier, comme le fait Mme Yates, à la fois les principes de cet art, tels qu’ils ont été établis dans l’Antiquité et, plus particulièrement, dans l’Ad Herennium, ouvrage anonyme écrit en 80 avant le début de l’ère chrétienne, et longtemps attribué à Cicéron, puis les avatars qu’a subis cet art au Moyen Age et à la Renaissance, c’est aussi étudier ce qui a fondé la pensée, la transmission, l’éducation, l’art – et donc tenter de comprendre à la fois ce que nous sommes ou ce qui fait l’essence de la culture en Occident et, en comparant ce qui fut à ce qui est, de comprendre ce que nous sommes devenus.

Les auteurs de l’Antiquité distinguaient à juste titre deux mémoires : la mémoire dite naturelle, celle qui fait que nous nous souvenons de tel fait passé, de tels mots dits ou entendus, de telles réalités anciennes ou disparues, et la mémoire dite artificielle – celle qui forme l’art de la mémoire – ou ensemble de techniques grâce auxquelles nous pouvons trouver ou découvrir des idées, des pensées, des choses, des mots, des connaissances, les intégrer à notre présent et nous en souvenir. Mme Yates tient à distinguer l’art de la mémoire de la mnémotechnique, comme la phrase factice mais où est donc Ornicar ? faite des conjonctions de coordination de la grammaire française : mais, ou, et, donc, or, ni, car. C’est un art qui suppose une pensée, une transmission et aussi une invention ou la possibilité d’inventer des formes visuelles ou verbales. Bien entendu, cet art apparaît en Grèce et à Rome dans des sociétés dont les caractéristiques sont un usage presque exclusif de la parole, le coût élevé des supports de l’écriture, les tablettes de cire sur lesquelles des notes sont graves, difficiles à stocker et qu’il faut effacer. La mémoire (artificielle) est l’une des cinq étapes (inventio, dispositio, élocutio, memoria, acta) de l’art de persuader, ou rhétorique, auquel étaient initiés ceux qui avaient à prononcer des discours en public, que ce soit dans les procès (judiciaire), dans les assemblées (délibératif) ou lors de cérémonies (épidictique). Ce sont surtout les ouvrages écrits par les Romains et sans doute inspirés par des ouvrages grecs qui ont été conservés : Ad Herennium, De Oratore et De Inventione de Cicéron et L’institution oratoire de Quintilien, lequel est moins enthousiaste que Cicéron sur les bienfaits de l’art de la mémoire.

L’art de la mémoire, c’est l’art de trouver des lieux adéquats et d’y disposer des images parlantes. Ainsi, pour trouver des arguments propres à persuader et s’en souvenir, il fallait se représenter mentalement un bâtiment, villa ou temple, fait de plusieurs lieux obligés : atrium, péristyle, salle à manger, cuisine, chambres à coucher, etc. Dans chacun de ces lieux, disposés dans un ordre connu, était placée une image parlante, de préférence une image effrayante, qu’il était aisé de se remémorer et qui était en relation avec les faits à évoquer ou avec un argument décisif. On distinguait deux sortes d’images, les images de choses et les images de mots. Lorsqu’il prononçait son discours, l’orateur n’avait plus qu’à se représenter les lieux et les images : il pouvait ainsi, sans hésiter, déployer ses arguments et convaincre son auditoire. Ce qui justifiait cet art fondé sur les lieux et les images, c’était le constat que l’on souvenait plus facilement de ce que l’on avait vu que de ce que l’on avait entendu et que le sens de la vue était plus efficace que les autres sens pour graver dans son esprit les faits, les idées (ce mot vient d’un mot grec qui signifie " voir "), les mots.

Au Moyen Age, cet art survit, mais il se transforme, et cela, pour plusieurs raisons. D’abord, les sociétés ont changé. Ensuite, les textes antiques ont, pour une part importante d’entre eux, disparu ; ou ils sont tronqués. Ad Herennium est connu, mais il y manque des parties. Enfin, l’art de la mémoire est déplacé de la rhétorique (où il prend tout son sens) à l’éthique. Ce sont les Dominicains et leurs inspirateurs, les philosophes scolastiques, Albert le Grand, Saint Thomas d’Aquin, qui font de la mémoire une question d’éthique et remplacent la recherche d’arguments propres à persuader par ce qu’ils nomment les intentions spirituelles. Ils opèrent ce déplacement, en alléguant l’autorité de Cicéron qui classe la mémoire comme une vertu dépendant, avec l’intelligence et la providence, de la prudence. De fait, les lieux et les images de l’art antique de la mémoire, laïque et indépendant de toute croyance, sont utilisés pour se remémorer le système des vertus chrétiennes et des vices opposés et pour alimenter les représentations du Paradis et de l’Enfer. La peinture des XIIIe et XIVe siècles en est nourrie. Les fresques de l’église Santa Maria Novella à Florence ou celles qu’a peintes Giotto dans la chapelle Arena à Padoue, entre autres, sont pleines d’images de vertus (la Charité) ou de vices (l’Envie) placées bien en vue dans un cadre et dans un lieu donné, comme l’enseignaient les Ars memorativa de cette époque. La Divine Comédie de Dante ou Le Roman de la Rose tiennent en partie ce qu’ils sont de cet art de la mémoire.

A la Renaissance, les innombrables arts de la mémoire qui sont publiés se débarrassent de l’ambition mystique qui animait les Dominicains. De même les lieux et les images utilisés pour se remémorer les choses et les mots changent : ce ne sont plus les églises, mais les théâtres, dont les célèbres théâtres de la mémoire de Camillo et de Fludd (le Globe Theater de Shakespeare). Hostile à cette mémoire des lieux et des images, de plus en plus complexe, représentée de plus en plus souvent par des cercles concentriques, comme chez Raymond Lulle, le protestant Ramus développe une mnémotechnique fondée sur les diagrammes, les arbres, les sommaires, l’écriture, qui annonce les méthodes modernes de mémorisation. La mémoire peu à peu s’efface, comme moyen de connaissance, devant la méthode. C’est à la fin du XVIe siècle que le mot méthode se généralise. Descartes donne à cette rupture un fondement philosophique.

 

On comprend mieux, après avoir lu ce livre, pourquoi il est urgent de le relire (ou, si ce n’est déjà fait, de le lire). Mme Yates change la vision que nous avons de la Renaissance, non pas celle de la rationalité et des langues vulgaires, à laquelle l’enseignement nous a initiés, mais une Renaissance hostile à la scolastique, faite de textes en latin, marquée par la spéculation philosophique, par l’occultisme (Giordano Bruno), par la recherche effrénée d’images et d’emblèmes, par la magie. A posteriori, ce livre révèle en négatif les impostures de la mémoire, de la repentance mémorielle, des injonctions à la vigilance (les " yeux ouverts ") afin d’éviter que le passé se reproduise, etc. Ces injonctions (esclavage, rôle négatif de la France outremer, CRS SS, etc.) n’ont rien de l’art antique de la mémoire, qui était laïque ; toutes idéologiques, elles tentent de contraindre chaque citoyen, non pas à se remémorer quoi que ce soit, ni même à découvrir ou à trouver de nouvelles formes, mais à intérioriser l’idéologie officielle ou dominante ou celle des Puissants. Si l’art de la mémoire moderne tient d’une mémoire, c’est des Dominicains : les intentions spirituelles, les vertus et les vices, le Paradis et l’Enfer, la béatification et la diabolisation. Les grands prêtres de la mémoire moderne croient qu’ils sont progressistes ; c’est dans Moyen Age de la scolastique triomphante qu’ils plongent.

 

 

12 juillet 2006

Conservateur

 

 

En latin, conservator signifie "sauveur". Cicéron l’emploie suivi de urbis avec le sens de "sauveur de Rome". C’était aussi un titre donné à ceux qui, Dieux, étaient chargés de sauver l’Etat ou les institutions ou qui, hommes, avaient sauvé ou préservé la République, la patrie, Rome, l’empire, la liberté : conservator rei publicae, patriae, urbis, imperii, libertatis. En 1940, De Gaulle aurait été nommé, si le latin avait été encore en usage,  conservator patriae ou conservator rei publicae. Ce sens s’est maintenu en français. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), conservateur est défini par "celui, celle qui conserve", qui explicite la seule syntaxe du nom, non son sens. En revanche, les exemples sont éclairants. Ce sont : "Dieu est le Créateur et le Conservateur de toutes choses" et "le prince est naturellement le conservateur des biens et de la liberté de ses sujets". L’un et l’autre sauvent, maintiennent, préservent ce qui est, comme le conservator latin.

Le nom conservateur est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle dans un contexte juridique et il désigne "celui qui est chargé de maintenir un droit, un privilège". Dans la langue latine en usage au Moyen Age, c’est un procureur ou un délégué, chargé de défendre, dans le système féodal, les intérêts ou les droits d’une communauté ou d’une institution. Dans ce sens, il est encore en usage en français. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le relèvent comme "titre de dignité et de charge", comme dans "conservateur des privilèges de l’Université" ou "contrôleur et conservateur des hypothèques" et, dans la huitième édition (1932-1935), dans "conservateur du cabinet des médailles, du cabinet des antiques, etc.". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les Académiciens donnent une explication plus longue de conservateur, entendu dans le sens de "celui qui est chargé de maintenir" un droit ou une institution : c’est un "fonctionnaire chargé de gérer et d’entretenir des biens appartenant à l’État ou à une collectivité, d’enrichir les collections existantes et de les faire connaître au public", comme dans "conservateur de musée", "conservateur du département des estampes", "conservateur en chef ou adjoint de bibliothèque".

En latin, conservator n’est jamais adjectif. En français, il commence à être employé comme adjectif dans les luttes politiques à partir de 1795. Il qualifie le gouvernement dit conservateur, parce qu’il "protège du désordre". Le sens est le même que celui du latin conservator, mais, par rapport au latin, c’est l’emploi qui a changé : il n’est plus un nom, mais un adjectif, et ce n’est plus Dieu qui conserve l’Etat, mais le gouvernement qui tente d’éviter à la France de s’abîmer à nouveau dans la tourmente révolutionnaire. Comme adjectif, il désigne, non une personne, mais une qualité. En 1815, chez le libéral Benjamin Constant, hostile à tout retour de la France à l’Ancien Régime, il désigne dans esprit conservateur la qualité (en l’occurrence négative) de celui qui est "opposé à toute innovation". Tel est le sens moderne, dépréciatif ou péjoratif, qui s’impose pendant le XIXe siècle. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent l’exemple du parti conservateur (les Tories, qui exercent le pouvoir en Grande-Bretagne, en alternance avec les libéraux, puis avec les travaillistes), dont ils disent qu’il "défend des principes de l’ordre social, des idées et des institutions du passé". Cet emploi d’adjectif fait évoluer le sens du nom. "On dit aussi comme nom, écrivent les Académiciens, un conservateur ou les conservateurs" et, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce nom désigne, quand il est employé en politique, comme en Grande-Bretagne, une "personne qui défend les principes de l’ordre social existant, les idées et les institutions du passé". Adjectif qualifiant les Tories, il transpose ou traduit l’adjectif anglais conservative, que les Anglais ont emprunté à l’ancienne langue française, où conservatif est attesté au XVe siècle. Il est parfois employé au XIXe siècle pour désigner les Tories britanniques. Les Dictionnaires de l’Académie française ne le relèvent pas, mais il est relevé par Littré dans le sens de "qui a la faculté de conserver", en parlant de choses, comme dans la phrase de Palissy (XVIe siècle) : "le nitre est un sel conservatif et qui empêche la putréfaction", et dans le Trésor de la Langue française, qualifiant des choses, dans le sens de "dont c’est le propre de conserver, de maintenir hors de toute altération", comme chez Valéry (1936) : "les formes que la vue nous livre à l’état de contours sont produites par la perception des déplacements de nos yeux subjugués qui conservent la vision nette. Ce mouvement conservatif est ligne". Le nom et adjectif conservatif est tombé en désuétude, puisque l’industrie alimentaire y a préféré conservateur pour désigner un "additif empêchant l’altération des aliments qui ne sont pas destinés à la consommation immédiate".

Dans le Trésor de la Langue française, le sens du mot est expliqué à partir d’une cascade de distinctions si diverses qu’elles en obscurcissent le sens : ces distinctions tiennent à la classe (animés ou inanimés) de ce que désigne ou qualifie le mot, nom ou adjectif, et à celle du complément, choses ou personnes, introduit par de. Il faut se reporter à Littré pour comprendre le sens de conservateur. Dans le Dictionnaire de la Langue française, le sens du nom ou de l’adjectif est, quand il se rapporte à la politique, à la fois historique et relatif : historique, au sens où il est lié aux luttes politiques qui ont suivi la Révolution et que la Révolution a exacerbées, et où il désigne ou il qualifie les vaincus de l’histoire (Le Conservateur, écrit Littré, est le "titre d’un journal qui dans les premiers temps de la Restauration défendit les principes de l’autorité et de la légitimité contre ceux de la liberté et du droit populaire") - ce qui explique que, dans tous ces emplois, le sens soit dépréciatif ; relatif, parce que conservateur ne prend un sens que quand il est opposé à libéral, à moderne ou à progressiste : "dans le langage politique, le parti conservateur est celui qui est opposé au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés". "S’opposer au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés", c’est jouer le rôle du Mal entravant le Bien. Conservateur est ce que progressiste, libéral ou moderne ne sont pas : non pas seulement un contraire, mais un manque.

Il n’est rien de plus aisé et de plus commun que de qualifier x ou y de conservateur, puisque ce mot, qu’il soit adjectif ou nom, n’a pas de sens objectif. Qui aujourd’hui est "opposé à toute innovation" ? Celui qui tient à conserver ce qu’il a acquis de haute lutte, par le chantage, la menace, le racket ? Ou celui qui exige que les nantis abandonnent quelques-uns de leurs avantages ? En Iran, le pouvoir en place est révolutionnaire : s’il tient à conserver quelque chose, c’est les $ du pétrole, du gaz, du caviar, des pierres précieuses et de toutes les autres sources d’enrichissement rapide. Même si ce pouvoir qui fait dans la révolution permanente était français, il ne serait pas traité de conservateur. S’il l’est, c’est à tort et par des journalistes qui s’imaginent qu’ils en sont l’antithèse exacte, parce que, eux, ils croient être modernes ou libéraux, parce qu’ils se disent "progressistes" et parce qu’ils vont toujours dans le sens de l’histoire, là où le courant est le plus fort.

 

 

11 juillet 2006

Artiste, artisan, art (III)

 

 

III. Art (fin)

 

 

 

L’essentiel, pour ce qui est du nom art, n’est pas la diversité de ses emplois, de nombreux mots du français étant riches d’emplois tout aussi variés, ni la création d’institutions nouvelles, mais le concept ou les concepts qui le fonde(nt). La rupture déterminante dans le concept d’art, lié au "faire" depuis l’Antiquité (il est bien faire, savoir-faire, habileté), ne se produit pas avec la création au XVIIe s. d’académies ou l’apparition de la catégorie des beaux-arts. Elle a lieu à la fin du XVIIIe s et au début du XIXe s., quand, sous l’influence de l’esthétique allemande, le concept d’art s’enrichit des significations du mot allemand Kunst. Le fait est exposé dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française. " Au XIXe s, sous l’influence de l’allemand Kunst, le mot français art va changer de domaine. Certes, dès le XVIIe et le XVIIIe s, on pouvait parler d’un art pour désigner la peinture, la sculpture, la littérature ou la poésie, mais le concept général était lié aux oppositions nature / art, science / art, arts mécaniques / arts.... C’est l’esthétique allemande où Kunst contient une idée de "savoir", plus centrale que celle "d’activité" (le mot est apparenté à können "savoir", "connaître") qui transmet la valeur esthétique générale au français par Mme de Staël, B. Constant, puis par Stendhal et les premiers romantiques".

Le concept d’art est lié au savoir. Il devient un moyen de connaissance du monde aussi pertinent et aussi efficace, sinon plus, que la science ou la théorie. Le changement - du faire au savoir - bouleverse l’ancienne hiérarchie des arts. Peu à peu, l’art se hisse au sommet. En quelques décennies, la poésie perd son ancien prestige. Les poètes, que l’on vénérait encore au XIXe siècle, sont aujourd’hui au mieux méconnus, au pis méprisés. En 1885, la République a rendu un hommage bruyant à Victor Hugo en organisant à sa mort des obsèques auxquelles ont participé des représentants des nations du monde. Aujourd’hui, personne ne mentionne la mort d’un poète, même s’il est reconnu par ses pairs. Les recueils poétiques sont publiés au compte-gouttes et dans l’indifférence générale. En revanche, la mort d’un peintre, d’un sculpteur, d’un architecte, est généralement commentée dans les médias et la plupart des grandes expositions attirent la télévision et font l’objet, comme on dit, "d’une bonne couverture médiatique". Quand le faire définissait l’art, il était possible d’établir une gradation imperceptible entre les arts, suivant que l’esprit prenait ou non une part au faire ou à l’exécution. A partir du moment où, au cœur de l’art, est placée la connaissance révélée, un fossé se creuse entre l’artiste et l’artisan. A l’artisan le métier, à l’artiste la connaissance.

Cette conception est celle de Proust dans Le Temps retrouvé (1922), le dernier roman d’A la recherche du temps perdu. La voici : "par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de monde à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles qu’après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial". L’art est défini par le verbe savoir ("par l’art seulement, nous pouvons savoir...") et par son quasi contraire inconnu ("sans l’art, de nombreuses visions du monde resteraient inconnues"). Non seulement, l’art fait accéder à la connaissance mais aussi, à la différence de la science, à une multitude de connaissances. Proust compare même, à l’avantage de l’art, la connaissance d’univers multiples que donne l’art au sens de Kunst et celle uniforme, moins riche, restreinte, à laquelle on accède par la science. L’art dont il est question dans ce passage est la peinture. Du XVIe s. au XIXe s, c’était au poète qu’il incombait de révéler aux hommes les secrets de l’univers, le peintre se contentant d’exécuter ce que d’autres avaient conçu. Chez Proust, la peinture est élevée, en matière de moyen de connaissance, au niveau de cette science dure qu’est l’astrophysique. Dès lors, l’hypostase de l’art est possible. Non seulement l’art détrône la poésie du sommet de la hiérarchie des activités de l’esprit, mais même, dans l’esprit de millions d’hommes, il prend la place de Dieu ou d’un de ces ersatz sociaux ou politiques, tels que la nation, la loi, le peuple, la race, les masses, que l’on a voulu substituer à Dieu pendant les deux derniers siècles. L’art est un absolu. Il n’est plus exécution, étant à lui-même sa propre et seule fin. C’est le règne de "l’art pour l’art". De fait, peu à peu, au cours du XIXe s. et du XXe s., l’art effectue son assomption dans le ciel vide, d’où a été chassé le Créateur biblique et sous lequel triomphe l’immanence proclamée et assumée. Il est la seule transcendance pour des milliers d’artistes et des millions d’amateurs d’art.

Outre cette assomption de l’art, un des phénomènes les plus étranges de la France et de l’Europe moderne, du milieu du XIXe s. à aujourd’hui, est celui des avant-gardes et le fait que des artistes non seulement aient voulu rompre avec le passé, la tradition, le métier, la technique, mais aussi aient pris le parti de la Révolution et aient utilisé leur art pour saper les formes et les valeurs, morales et esthétiques, des sociétés dites bourgeoises, détestables peut-être, mais dont le mérite est d’être issues des bouleversements démocratiques du XIXe s. Ainsi, il peut paraître étrange que des artistes modernes, réunis en groupes dits "d’avant-garde" (le terme est à l’origine un terme militaire), affirment de concert qu’ils s’assignent le même objectif collectif, alors que l’art est ou est censé être création originale, singularité, savoir, idiolecte. Il est étonnant aussi que les successeurs des artistes et même des poètes qui ont été pensionnés par des souverains absolus ou des Grands du Royaume, à la gloire de qui ils ont contribué et sans que cette soumission ait suscité en eux d’état d’âme, se donnent depuis un siècle ou plus la mission de subvertir une société imparfaite, mais démocratique. Cette situation est pleine de paradoxes. A mon sens, ce n’est pas la naïveté, l’instinct grégaire, la force des illusions, la puissance des chimères, qui expliquent ce renversement, mais le nouveau concept d’art. Dans une société qui valorise le savoir, la science, la connaissance, ceux qui maîtrisent les moyens les plus efficaces de connaissance se placent de fait au sommet de la vraie hiérarchie des activités et des fonctions. Dès lors, couverts de ce prestige nouveau, le artistes peuvent regarder la société de cet Olympe imaginaire. S’ils n’étaient qu’exécutants, statut dans lequel ils étaient enfermés par leur inclusion dans les arts mécaniques et même par leur intégration à des académies, statut qu’exprime à sa manière le comte de Caylus, ils ne se donneraient sans doute pas la mission de subvertir le monde qui les fait vivre. C’est l’assomption de l’art qui les autorise non seulement à s’affranchir des règles morales, des formes esthétiques et des normes sociales en vigueur (ce qui est leur droit - je ne condamne pas leurs idées), mais aussi à inciter leurs compatriotes à déconstruire ces règles, ces formes et ces normes ou à les tourner en dérision. La nouvelle position qu’occupe leur art et la définition ambitieuse qui y est donnée fondent et légitiment leurs nouveaux objectifs.

Cette situation inédite des artistes apparaît dans un sonnet d’Arthur Rimbaud, intitulé Ma Bohème, dans lequel sont exprimés l’éloge de la vie en marge des normes sociales et la conception nouvelle de l’art. Dans ce sonnet en apparence anodin, le poète trouve un immense bonheur à vivre en marge de la société. Il adopte l’existence supposée des gitans (ces bohémiens méprisés par les bourgeois du XIXe s.), une existence caractérisée par l’errance, les nuits à la belle étoile, les haillons ou les vêtements déchirés (les "poches crevées", vers 1 ; le "paletot idéal" du vers 2 est une veste si élimée, à force d’être portée, qu’elle ressemble de plus en plus à une idée de paletot), l’insolence (son "unique culotte", vers 5, ayant un trou, il montre ses fesses aux bourgeois), la révolte (il marche les "poings", pas les mains, dans les poches). Cette errance est sanctifiée par un baptême et une communion de type nouveau : "des gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur" (vers 11). Par quoi le poète justifie-t-il sa vie de bohème en marge des villes et des normes ? Par l’art. Féal (le mot signifie "fidèle") de sa Muse, il égrène des rimes en marchant. Son art, même s’il fait référence au métier de poète, comme l’indique rimes, terme d’art poétique - art au sens de "savoir-faire", n’est pas celui du métier, ni de l’habileté, ni du savoir-faire. Ce n’est pas de l’art au sens classique du terme. Son art est connaissance du monde réel. La nuit, écrit-il, il écoute les étoiles. Le chant des étoiles, que personne n’a entendu, avant que les astrophysiciens contemporains n’aient appris à le capter, lui est accessible, à lui poète et à lui seul. Les étoiles émettent un chant (un froufrou) qu’il a appris à écouter. Lui qui consacre sa vie à son art et qui, pour cela, accepte de vivre en bohémien, il connaît l’infiniment grand et il est en mesure de le révéler. Il accède aux secrets du monde en même temps qu’il s’affranchit des normes et des règles en vigueur dans sa société. C’est en vertu de cette connaissance qu’il s’affranchit des normes sociales et même qu’il renverse nos croyances esthétiques. Ne hisse-t-il pas dans le dernier vers (bien entendu, il faut faire la part de la désinvolture ironique dans cette provocation) le pied organe de la marche, au niveau du cœur, seul organe, dans nos croyances, de la sensibilité esthétique ?

 

En Occident, où les activités artistiques connaissent une ampleur inouïe dont aucune autre civilisation antérieure n’a sans doute jamais fait l’expérience (je parle de l’ampleur, pas de l’activité artistique), les concepts auxquels renvoient ces termes sont sans cesse affectés par des tentatives qui visent à les repenser, à les faire éclater, à les reconstruire, à les charger d’enjeux nouveaux, en liaison avec l’évolution des idées et des sociétés. Les mots ne révèlent rien d’intéressant du monde si on les étudie pour eux-mêmes, sans les mettre en relation avec le monde, la sensibilité, la culture. Les sens ne sont pas définitifs non plus. Ainsi, il arrive aujourd’hui encore que la distinction opérée au XVIIIe s entre artiste et artisan ne soit pas observée, de la même manière que la distinction que les anciens Romains faisaient entre l’art et le savoir ou l’art et la connaissance a été abolie au cours du XIXe s, à partir du moment où le nom art a pris quelques-unes des significations de Kunst. Bref, rien n’est tranché, établi ad vitam aeternam, donné et donné pour toujours. L’essentiel n’est pas le mot ou les significations du mot, mais les concepts qui construisent les significations, en liaison avec les réalités du monde et les tentatives que nous faisons sans cesse de les penser et de les nommer pour mieux les penser.