Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10 juillet 2006

Artiste, artisan, art (II)

 

 

Arts mécaniques, libéraux, beaux-arts (suite de la note de la veille)

 

 

 

Les noms artiste et artisan ont été empruntés à l’italien ; artiste en 1395 et en 1546 artisan, lequel a éliminé dans cet emploi le nom masculin mécanique, qui avait au XVe et au XVIe siècles le sens de "qui travaille de ses mains". Dans son Dictionnaire de la langue française, Littré cite la phrase "comment un pauvre mécanique devint un monsieur". Artiste et artisan réfèrent à des réalités qui caractérisent la civilisation de l’Italie des années 1300-1600 qui fut en Europe pendant ces trois siècles la "terre des arts". Ces arts se diffusant en France, en partie à l’imitation de l’Italie, le français a emprunté à l’italien artiste par calque de artista et artisan d’artigiano.

Pour distinguer les arts, divers adjectifs ont été ajoutés au nom arts employé au pluriel. Les premiers adjectifs ont été libéraux et mécaniques. Au Moyen Age, les arts libéraux étaient enseignés dans les universités. Au nombre de sept, ils étaient répartis dans deux cycles d’étude : le trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et le quadrivium, dont faisaient partie l’arithmétique, la géométrie, l’histoire, la musique, ces cycles débouchant sur des études qui couronnaient l’ensemble et en constituaient le but ultime : la théologie ou science de Dieu, la seule discipline qui reçût le nom de science. Ces arts étaient dits libéraux parce qu’ils étaient exercés par des hommes libres et que la faculté requise pour les exercer était l’esprit. Or, les étudiants qui apprenaient les arts libéraux n’étaient ni des artistes ni des artisans et, au terme de leur études, ayant obtenu le grade désiré, ils étaient licenciés ou docteurs, non artistes ou artisans. De plus, ce qui constitue pour nous le domaine des arts : la peinture, la sculpture, l’architecture, ne figure pas dans le cursus des arts libéraux. Ces arts étaient mécaniques ; ils étaient appris auprès d’un maître dans le cadre des corporations. En l’Italie, les peintres faisaient partie de la même corporation que les teinturiers. N’utilisaient-ils pas des pigments, les uns pour teindre, les autres pour peindre ? Pourtant, les anciens classements évoluent lentement. Dans la Raison d’architecture antique, ouvrage espagnol traduit en français en 1542, les arts mécaniques sont définis ainsi : "Ceux font oeuvres mécaniques qui travaillent des mains et du corps plus que de l’entendement et qui font choses qui ne sont pas de spéculation seule, comme orfèvres, maçons, charpentiers, serruriers et les semblables". La peinture, la sculpture, l’architecture ne sont plus des arts mécaniques, mais des arts libéraux. "Les arts libéraux sont ceux qui travaillent seulement de l’esprit, comme grammairiens, logiciens, réthoriciens, arithméticiens, géomètres, musiciens et astronomes, avec lesquels sont compris les peintres et imageurs, sous le titre de géomètres" (...) "et pour ce, les principaux conducteurs et maîtres des édifices sont dits architectes, auxquels selon Vitruve est requis d’être philosophes et savants en arts libéraux". Il s’agit d’une répartition idéale, car on peut se demander quelles notions, quels principes, quels éléments, quels savoirs véritables en matière de peinture, de sculpture, d’architecture, le professeur de géométrie de telle ou telle université était en mesure d’enseigner très précisément.

Outre libéraux et mécaniques, l’adjectif qui a été ajouté au nom arts pour distinguer les arts est beaux. Au XVIIe s, sont créées des académies où sont enseignés des arts que l’on va nommer beaux-arts pour les distinguer à la fois des arts mécaniques et des arts libéraux : Académie de Peinture et de Sculpture en 1648, de Danse en 1661, de Musique en 1669, d’Architecture en 1671. Ce nouvel état de choses va influer sur la langue elle-même et inciter les critiques d’art et les lexicographes à distinguer ceux qui s’adonnent aux beaux-arts (les artistes) de ceux qui continuent à apprendre leur art auprès d’un maître (les artisans). Roger de Piles fait de la peinture le principal de ces nouveaux beaux-arts enseignés dans les académies : "de tous les Beaux-arts, celui qui a le plus d’amateurs, est sans doute la Peinture". Henri Testelin (1616-1695) écrit que, jusqu’en 1648, "la qualité de Peintres et de Sculpteurs avait été comprise avec les Barbouilleurs, les Marbriers et Polisseurs de Marbre, en une mécanique Société, sous le fameux nom de Maîtrise, dont cet Etablissement (id est l’Académie de Peinture et de Sculpture récemment établie) a heureusement fait la séparation. En effet, comme les Arts de Peinture et de Sculpture peuvent être considérés en deux parties, la Science et l’Art, l’une Noble et spéculative, l’autre pratique, il a été très judicieux de les distinguer en deux corps".

Pourtant, en dépit de ces académies et du nom beaux-arts, l’indistinction entre artiste et artisan se perpétue et beaux-arts n’est relevé ni dans le Dictionnaire de Richelet (1680), ni dans celui de l’Académie de 1694. Furetière, autre auteur de dictionnaire du XVIIe s., prétend même que son concurrent, l’Académie française, continue à définir la peinture comme un "art mécanique". Les auteurs de dictionnaires hésitent à redéfinir le nom art, à distinguer les beaux-arts des arts, métiers et techniques, les artistes des artisans. C’est en 1752 que la distinction entre les beaux-arts et les arts apparaît dans un dictionnaire. "Ensemble des activités et des œuvres où se manifeste la recherche d’une expression artistique... Ils sont distingués des Arts proprement dits, en ce que ceux-ci sont pour l’utilité, ceux-là pour l’agrément. Les Beaux Arts sont Enfants du génie ; ils ont la nature pour modèle, le goût pour maître, le plaisir pour but". Quant à l’Académie française, elle n’enregistre beaux-arts que dans la cinquième édition de son Dictionnaire, celle de 1798.

Dans les textes, les arts libéraux sont placés bien au-dessus des arts mécaniques, les beaux-arts sont jugés comme ayant plus de valeur que les arts, etc. Les Académies de Peinture, Sculpture, Danse, Architecture ont été fondées après l’Académie française et en sur le modèle de celle-ci ; et, dans la hiérarchie des académies, l’Académie française est la première, comme si, au sommet des activités que l’on dirait de création, trônait le poète ou l’écrivain ou comme si la poésie, art verbal et surtout art d’invention, dépassait en prestige, en force, en valeur, les arts dans lesquels intervient la main ou dans lesquels l’exécution joue un rôle plus important que l’invention.

En réalité, la création d’académies n’a pas entraîné une distinction nette dans la langue entre les beaux-arts et les arts et entre les artistes et les artisans, dans la mesure où la confusion n’est pas levée à la fin du XVIIIe s. et où la question de la hiérarchie des arts n’est jamais posée. Au sommet, se trouve le Poète. Son art - la poésie - consiste à créer un univers de fiction par l’esprit seul et sans que la main intervienne dans le processus de création, alors qu’un peintre et un sculpteur travaillent un outil à la main. Comme l’esprit est supposé supérieur à la main et que l’invention ou la conception prime sur l’exécution, les arts d’invention sont considérés comme supérieurs aux arts d’exécution. Le but assigné à la poésie est de représenter des hommes en train d’agir : la représentation suit un mode narratif (épopée) ou un mode dramatique (tragédie et comédie). Telle est la mimesis dans la Poétique d’Aristote. La définition est reprise par les critiques de l’Europe classique. A l’instar de la poésie, placée au sommet des activités artistiques de l’homme, les autres arts sont définis comme mimétiques. S’ils ne le sont pas, ils doivent l’être. En conséquence, il incombe aux artistes de représenter des hommes en train d’agir et de représenter ces actions par des moyens autres que les mots ou le vers. Au XVIIIe s., le comte de Caylus, qui a été l’un des critiques d’art les plus influents de son temps, proposait aux peintres désireux de donner du lustre à leur art et de s’élever dans la hiérarchie des arts, de choisir leurs sujets dans l’Iliade d’Homère. Voici comment Lessing résume dans Laocoon les thèses du comte de Caylus : "selon son idée, l’artiste devrait se familiariser étroitement avec le plus grand poète descriptif, avec Homère, cette seconde nature. Il découvre dans l’histoire traitée par le poète grec une matière riche et inexploitée d’excellents tableaux ; il promet à l’artiste un succès d’autant plus complet qu’il suivra de plus près les moindres détails indiqués par le poète". Voici comment Lessing critique les idées de Caylus : "ce conseil confond les deux sortes d’imitation que nous avons distinguées plus haut. On veut que le peintre imite non seulement ce que le poète a imité, mais encore qu’il l’imite sous la même forme, qu’il se serve non seulement du poète comme narrateur, mais encore comme poète" (c’est-à-dire comme inventeur).

Dans le champ des arts, le but assigné aux peintres et aux sculpteurs est identique à celui que l’on assigne aux poètes, lesquels dépassent tous les artistes dans l’ordre de la représentation d’actions. Tant que la hiérarchie des arts se maintient, ce qui organise le champ des arts et régit l’emploi des mots, c’est la distinction entre les poètes ou les écrivains et les autres, dits artistes ou artisans, suivant que l’esprit ou l’entendement joue ou non un rôle dans leur travail, et ce n’est pas la distinction entre les artistes et les artisans. Pour que la peinture acquière un peu du lustre de la poésie, des peintres sont nommés poètes. Dans ce cadre, la distinction entre les artistes et les artisans est secondaire. Ne travaillent-ils pas les uns et les autres de la main, bien que, dans l’activité des peintres, l’esprit, l’entendement, la spéculation interviennent et que l’activité des autres, dits artisans, qu’ils soient horlogers, marbriers, maçons, orfèvres, teinturiers, imprimeurs, etc. soit régie par la seule routine ?

En 1806 et en 1808, Fontanes, qui était alors ministre de Napoléon, rédige les lois qui réorganisent les universités. La distinction entre le trivium et quadrivium est abolie. Les savoirs enseignés et qui ne sont plus dits arts sont répartis en sciences, lettres, droit, répartition qui est, dans ses principes, celle des universités actuelles, bien que la loi de 1968, en introduisant la pluridisciplinarité, ait tenté de la briser. Ce faisant, Fontanes et Napoléon placent les universités sous la coupe de l’Etat, alors que les universités de l’Europe médiévale et classique, tout en étant liées en partie à l’Eglise, ne serait-ce que parce la science qui couronnait les études était la théologie, étaient indépendantes du pouvoir d’Etat. La hiérarchie des arts établie dans les universités du Moyen Age (au sommet de ces arts était placée la science de Dieu) n’a pas été repensée. Au XVIIe s., la solution a été de fonder, à côté des universités, des institutions à la fois plus modernes, au sens où elles y enseignaient les beaux-arts, et plus dociles, dans la mesure où l’Etat nommait ceux qui y enseignaient et contrôlait ce qui y était enseigné. Les arts enseignés dans ces académies ont été utilisés pour célébrer le Souverain. Pour légitimer son pouvoir, le Souverain a besoin de transcendance, l’invocation du droit divin ne suffisant apparemment pas à remplir cette fonction. Les belles œuvres des artistes qu’il pensionne y suppléent. De ce fait, la poésie, où l’inspiration est censé jouer un rôle déterminant (le poète visité par les Muses est en contact avec les Dieux, les artistes et les artisans ne font qu’exécuter) est placée tout au sommet.

 

 

 

09 juillet 2006

Artiste, artisan, art (I)

 

 

 

I. Artiste ou artisan ?

 

 

 

Dans la fable "Le Lion abattu par l’homme", recueillie dans le Livre III des Fables, La Fontaine écrit : "On exposait une peinture / Où l’artisan avait tracé / Un lion d’immense stature / Par un seul homme terrassé". L’artisan qui a tracé (id est dessiné, peint) ce lion est un artiste peintre, pas un peintre en bâtiment. Il serait nommé aujourd’hui artiste. Dans la fable sixième du livre IX, c’est un sculpteur qui est nommé artisan : "L’artisan exprima si bien / Le caractère de l’idole / Qu’on trouva qu’il ne manquait rien / A Jupiter que la parole". La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie française (1693), loue les "grands artisans de la parole", à savoir les prédicateurs : "Tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l’éloquence française ; tels vous êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés". Dans l’épître à La Suite du menteur, Corneille, après avoir invoqué l’autorité d’Aristote et Horace, écrit : "Ceux-là même qui mettent si haut le but de l’art (id est qui veulent surtout instruire le public) sont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant plus le mérite, qu’ils pensent relever la dignité de la profession". Dans la langue française du XVIIe siècle, des peintres, des orateurs, des écrivains, des poètes étaient des artisans et il arrivait que des artisans soient nommés artistes. Dans une lettre de 1661, Chapelain affirme que artiste "se dit fort bien d’un ouvrier" exerçant une "profession mécanique".

L’histoire des noms artiste et artisan, de leur confusion ou de l’emploi qui en a été fait de l’un pour l’autre, a été établie dans les années 1900 par Ferdinand Brunot dans son Histoire de la Langue Française. Selon ce philologue, l’emploi indistinct de ces noms pour désigner indifféremment des activités humaines qui semblent aujourd’hui différentes l’une de l’autre s’explique d’abord par la diversité des significations du nom art : "Quoique le nom art ait longtemps conservé une signification très générale et désigné à la fois les sciences et les travaux manuels, et justement pour cela, on essaya de bonne heure de distinguer (...) dans les produits du génie humain". En réalité, le nom art, issu du latin ars, artis, de genre féminin, a un sens uniforme. En latin, comme en français, le concept est lié au "faire". Dans le Dictionnaire latin français, ars est traduit par savoir-faire, talent, habileté. Bien que le sens soit général, il n’en demeure pas moins précis. Ce qui est divers, ce sont les réalités auxquelles le nom art s’applique : activités manuelles (en latin, la cuisine, la boucherie, la poissonnerie) ou intellectuelles. La stratégie militaire, l’éloquence, la sculpture sont des arts, dans la mesure où ceux qui les exercent font preuve de talent ou de savoir-faire. En français, le nom art a conservé le même large éventail d’emplois. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire à l’entrée art pour s’en convaincre.

Les noms artiste et artisan répètent, quand ils désignent des êtres humains qui font ou produisent quelque chose, la diversité du nom art dont ils dérivent. C’est le cas pendant deux siècles, au XVIIe s., comme nous l’avons vu ci-dessus, mais aussi au XVIIIe s., où il arrive encore que des artistes et des poètes soient nommés artisans et que des artisans reçoivent le nom d’artistes. En 1735, l’abbé Du Bos, critique du XVIIIe siècle, nomme artisans les peintres. En dépit de la "vénération qu’il témoigne pour les arts", il a conscience que, les nommant ainsi, il risque de ne pas reconnaître leurs immenses mérites et il s’excuse de ne pas pouvoir toujours accoler à artisan quelque épithète valorisante, telle que illustre, qui distinguerait les peintres des teinturiers. Au XVIIIe s., les auteurs de dictionnaires tentent de distinguer les deux mots. Publié en 1752, le Dictionnaire portatif des Beaux-Arts fait nettement la différence entre artisan et artiste : "On donne le nom d’artiste à ceux qui exercent quelqu’un des arts libéraux et singulièrement aux peintres, sculpteurs et graveurs". Le Dictionnaire de l’Académie française (1694) définit artiste ainsi : "celui qui travaille dans un art, comme la peinture, l’orfèvrerie, l’horlogerie, etc. et y excelle. Il se dit de ceux qui font les opérations chimiques" (id est les alchimistes). C’est seulement dans l’édition de 1740 de leur dictionnaire que les Académiciens définissent l’art comme un "mode d’expression particulier de la beauté, activité dont le résultat est la création d’un objet ou d’une œuvre esthétique". En 1762, l’Académie française, dans la quatrième édition de son Dictionnaire, tranche. Est artiste "celui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir : un peintre, un architecte sont des artistes", l’artisan étant un "ouvrier dans un art mécanique, un homme de métier". Pourtant, la confusion perdure. Dans son Traité de peinture, publié en 1765, Dandré Bardon estime que les critères décisifs pour distinguer les artistes des artisans sont le génie et la routine : "La pratique sans principes et sans génie dégénère en pure routine et la routine ne constitue que l’artisan que nous distinguons toujours de l’artiste". En 1771, le Dictionnaire de Trévoux définit l’artiste comme "celui qui excelle dans les arts mécaniques qui supposent de l’intelligence. On dit d’un bon cordonnier que c’est un bon artisan, et d’un habile horloger que c’est un grand artiste". Dans L’Agronomie, ouvrage publié en 1761, sont dits artistes les bons cultivateurs.

De nos jours, l’existence de noms composés, véritables termes hybrides ou chimères, tels artisanat d’art ou métier d’art, atteste que la séparation entre art et métier, art et artisanat, artiste et artisan est fragile. De même, des activités qui, dans la nomenclature des activités, auraient été rangées il y a deux ou trois siècles dans les arts mécaniques (c’est-à-dire les métiers ou l’artisanat), comme la typographie, l’art du livre, la belle écriture ou calligraphie, la reliure, le vitrail, la tapisserie, sont souvent considérées - à juste titre - comme des arts exercés par de véritables artistes. Le cas de la "grande" cuisine ou la "haute" couture est éloquent. Dans les noms qui désignent ces activités, les adjectifs grande et haute jouent mutatis mutandis la fonction distinctive de l’adjectif illustre que l’abbé Du Bos, en 1735, rêvait d’accoler parfois à artisan pour désigner les artistes peintres et qu’ils soient distingués des barbouilleurs.

De même, la polémique portant sur le métier et sur la "perte" du métier en peinture (les artistes qui s’adonnent aux installations le feraient parce qu’ils ignoreraient ou ne maîtriseraient plus les fondements techniques de la peinture, à savoir le dessin, la couleur, les volumes, les formes, etc.) et qui a récemment enflammé les artistes, critiques d’art, spécialistes d’esthétique, prouve que la difficulté soulevée par l’existence de deux noms concurrents, difficulté récurrente aux XVIIe et XVIIIe siècles, n’est toujours pas résolue. J’en vois pour preuve le fait que des écrivains et des poètes se définissent eux-mêmes volontiers, que ce soit ou non par provocation, comme des artisans du mot ou de la phrase, comme des ouvriers soigneux, méticuleux, soucieux d’appliquer les règles de leur métier, de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris, soit auprès d’un maître, soit par l’expérience. Par exemple, des écrivains, Georges Perec et Raymond Queneau, entre autres, ont formé un groupe de travail et de recherche, qu’ils n’ont pas hésité à nommer ouvroir (OULIPO ou Ouvroir de Littérature Potentielle), terme formé sur le vieux verbe ouvrer, qui signifie "travailler", et dont le sens précis est celui d’atelier ou "lieu de travail en commun". Dans Petite histoire de l’OULIPO, Jean Lescure, commentant le remplacement de séminaire (Séminaire de littérature expérimentale) par ouvroir dans la dénomination du groupe, écrit, pour justifier le nouveau nom, ceci : "séminaire nous gênait par une sorte de rappel des haras et de l’insémination artificielle : ouvroir, au contraire, flattait ce goût modeste que nous avions pour la belle ouvrage et les bonnes œuvres". Dans cette justification, l’adjectif modeste et le nom belle ouvrage renvoient aux métiers et à l’artisanat, et non à l’art proprement dit.

Bref, le partage des domaines respectifs des artistes et des artisans, ainsi que des activités exercées par les uns et les autres, reste fragile et la frontière conceptuelle qui les sépare, peut-être en partie fictive, est poreuse et perméable.

 

 

 

08 juillet 2006

Inquisition

 

 

A l’article inquisition, le Trésor de la langue française, sous la mention "histoire", laquelle signifie que le nom appartient au passé des hommes, le définit ainsi : "Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction". Dans les exemples, Inquisition commence par une majuscule : "cachots de l’Inquisition", "l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue". De ce nom, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens "historique". Autrement dit, Inquisition est un nom propre ou spécifique d’une réalité judiciaire du passé. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) expliquent ce en quoi elle consistait : "tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi". Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, reprend cette définition : "juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles".

L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : "l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter". De même, en 1762, les Académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : "l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne" et "il n’y a point heureusement d’Inquisition en France". Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : "nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui". Voltaire se réjouit de son anéantissement en Espagne : "l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau" (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, "recherche" et "enquête". Les Académiciens ajoutent que ce mot "n’a guère d’usage en ce sens". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), relève inquisition avec le même sens de "recherche" et "enquête" et il cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : "(il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne". Un deuxième sens, plus large, est glosé par "perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire" et il est illustré par des phrases, dans lesquelles inquisition est employé comme un synonyme de censure ; du philosophe Bayle : "l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres" et de Voltaire : "s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : "enquête, recherche méthodique, rigoureuse", "enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens" et celle qui est propre à l’histoire de "juridiction instituée par l’Église catholique..."

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une "inquisition de l’État", laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, avait, selon Félix Gaffiot, l’auteur du Dictionnaire latin-français, trois significations, dont deux se recouvrent. C’est un terme de philosophie qui désigne la "faculté de rechercher". Une phrase de Cicéron l’illustre : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par "l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme". C’est aussi un terme de justice, dont le sens est "investigation" ou "enquête", comme dans les phrases latines (je reproduis la traduction en français) : "demander une enquête contre quelqu’un" et "obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête".

Avant d’être un nom propre, spécifique à une réalité singulière et unique, le nom inquisition est un nom commun, qui sert à désigner plusieurs réalités ou une classe de réalités. Comme nom propre, ce qu’il désigne est établi. Comme nom commun, il en va autrement. C’est le nom latin inquisitio qui dit le plus clairement ce qu’est l’inquisition, telle qu’elle se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français ; les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise, mais ce sont surtout des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office : il s’applique à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

 

 

06 juillet 2006

Créateur

 

 

Calque du latin creator, entendu dans le sens de "fondateur" (d’une ville) et de "procréateur" ou de "père" en latin classique et désignant Dieu dans la langue latine de la chrétienté, le nom créateur a été employé en français à partir du début du XIIe siècle dans le seul sens de "Dieu". Le nom est à la fois singulier et unique : il n’est pas commun à une classe comprenant plusieurs entités, c’est un vrai nom propre, toujours précédé de l’article défini le. Il ne serait pas venu à l’idée d’un écrivain classique d’employer le nom créateur dans un autre sens ou de désigner par ce nom un poète et encore moins un peintre.

Le sens qui est familier aux modernes que nous sommes est relativement récent. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que le nom créateur a commencé à désigner l’auteur de quelque chose de nouveau dans les domaines littéraires et artistiques. "Je relis Corneille, c’est un créateur ; il n’y a de gloire que pour ces gens-là", écrit Voltaire, en 1761, dans sa Correspondance. Voltaire serait-il le premier qui ait fait de l’écrivain un créateur à l’égal de Dieu, lui vouant une "gloire" que la théologie réserve au seul Créateur (gloria in excelsis Deo), ou qui ait humanisé le Créateur ? Il était hostile à la Révélation et sans doute aussi à toute forme de transcendance. Connaissant son système de pensée, on ne serait guère étonné qu’il soit à l’origine de l’extension du nom créateur à d’autres entités que Dieu.

En fait, il semble que la laïcisation ou l’humanisation de créateur soit antérieure à Voltaire. En effet, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1762, c’est-à-dire au moment même où Voltaire aurait le premier employé créateur pour désigner un écrivain, deux sens sont distingués. Le premier est le sens conforme à la tradition. Créateur signifie "qui crée et tire du néant". Les exemples sont éloquents : "Dieu est le Créateur de toutes choses", "le souverain Créateur de toutes choses", "on dit recevoir son Créateur pour dire recevoir la sainte Communion". Le second sens est celui qui est en usage aujourd’hui : "créateur se dit par extension de celui qui a inventé dans quelque genre que ce soit". Un exemple l’illustre : "Homère est regardé comme le créateur du poème épique". Dans ce dictionnaire, il est indiqué que créateur s’emploie aussi comme adjectif, comme dans l’exemple "génie créateur". Les deux significations du même nom, religieuse et humaine, sont cependant distinguées grâce à un artifice graphique : la majuscule. Il y a le Créateur et un ou les ou des créateur(s).

Les Académiciens distinguent trois emplois : le Créateur du monde, le créateur de l’épopée, le génie créateur ; Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), en ajoute un quatrième : "celui qui produit", "le créateur d’un produit". De fait, au XIXe siècle, le processus de descente sur la terre d’un concept divin et originel s’accélère. Créateur commence à se dire d’un producteur : vous fabriquez un fromage à partir d’une recette inédite, vous voilà baptisé créateur. Au XXe siècle, le nom créateur ne cesse de s’étendre à de nouvelles réalités. L’article créateur du Trésor de la Langue française occupe trois colonnes grand format et distingue une vingtaine d’emplois. Au théâtre, c’est l’acteur ou l’actrice qui joue un rôle donné lors de la première représentation d’une pièce ou même c’est celui qui dessine un costume de scène. Dans la couture, c’est celui qui décide de la mode. Dans l’artisanat de luxe, c’est le joaillier qui met sur le marché un nouveau bijou. C’est aussi l’idéologue qui conçoit un système social, l’universitaire qui enseigne une discipline nouvelle, le scientifique qui découvre une propriété de la matière, le fondateur d’une institution, l’inventeur d’une technique, etc. Valéry désigne même du terme créateur les paysans et les artisans : "Je dis maintenant que l'esprit français doit beaucoup à tous ces cultivateurs, vignerons, artisans, ouvriers des métaux ou du bois, créatures et créateurs de leur pays" (1931). L’adjectif créateur a les mêmes emplois étendus que le nom.

La rupture dans l’histoire des emplois du nom créateur se produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle – ce qui n’étonnera pas ceux qui connaissent l’histoire de notre culture. Les lumières (au pluriel, de la raison, de l’esprit d’examen, de l’homme) ont offusqué la seule Lumière (de Dieu). L’immanence de Spinoza (Dieu est dans chacune de ses créatures) relègue à l’arrière-plan la transcendance : l’homme est ainsi sinon divinisé ; du moins reçoit-il en propre un des attributs divins. Ce n’est pas la seule leçon que l’on puisse tirer de l’évolution sémantique de créateur. La réalité humaine que créateur a désignée est la poésie, la littérature, l’art. Balzac prétendait égaler dans sa Comédie humaine le Créateur. Puis, le mot s’est étendu au simple savoir-faire et à l’artisanat. Cette extension sémantique de Créateur à l’art atteste le phénomène qui caractérise, mieux que tout autre, la modernité, à savoir l’Assomption de l’art dans le ciel vide ou dans le ciel débarrassé du Créateur. L’art a remplacé toute transcendance, non seulement dans la langue des Modernes, mais encore dans leurs croyances.

 

 

 

 

05 juillet 2006

Mythologies intellotes 15

 

 

 

Ethnocentrisme

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), il est indiqué que le nom ethnocentrisme, composé de l’élément ethno emprunté au grec et de centrisme, dérivé de centre, est attesté pour la première fois au XXe siècle : c’est un mot moderne. C’est la "tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient". Alors que le Dictionnaire de l’Académie française, supposé frileux ou réservé en matière de mots nouveaux, consacre une entrée à ethnocentrisme, il n'en est consacré aucune dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), que ses auteurs présentent volontiers comme un modèle d'audace : le nom est relevé et défini dans l’entrée ethno, élément grec entrant dans la composition de nombreux mots français. Il est suivi de la définition "comportement social et attitude inconsciemment motivée qui conduisent à privilégier et à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples" et il est illustré par un exemple tiré d’un ouvrage sur le tiers-monde publié en 1956. Le second élément qui compose ce mot, en l’occurrence centrisme, n’est pas relevé non plus dans le Trésor de la Langue française, sinon sous la forme du nom centrisme, d’usage courant dans le jeu politique en France, alors que cet élément sert à composer de très nombreux mots : héliocentrisme, anthropocentrisme, logocentrisme, etc. 

C’est un mot récent et moderne, puisqu’il est lié à l’obsession moderne de l’origine et de la dévalorisation de soi. C’est la glorification de l’ethnie ou de la race à laquelle appartient ou est censé appartenir celui qui parle et que l’on peut accuser, s’il est occidental, d’ethnocentrisme. Le moi se gonfle jusqu’aux proportions du groupe. Il est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le troupeau de bœufs. La glorification de sa propre ethnie, race, lignée, etc. se fait au détriment des autres lignées, races, ethnies. C’est sans doute par ethnocentrisme que les Allemands ont chanté jadis à tue-tête Deutschland über alles. L’Allah akbar des musulmans est de la même farine.

C’est en 1956, dans Tiers Monde de Linton, que le mot ethnocentrisme est attesté. Le contexte est éclairant. En usant de ce mot, Linton entend dénoncer – travers moderne, s'il en est - les préjugés méprisants que nourriraient les Occidentaux envers les pays pauvres, par exemple quand ils les qualifient de pays sous-développés. Ces préjugés feraient leur ethnocentrisme. Centrisme, qui sert à former de nombreux mots accusateurs, vaut condamnation sans procès. Pourtant, il n’y a aucune raison objective, sinon l’idéologie, laquelle n’est pas une raison, mais une Bête, pour que ce centrisme équivaille à une inculpation – pardon à une mise en examen. En effet, il tient à une propriété du langage qui consiste, de la part d’un sujet parlant, vous, moi, n’importe qui d’autre, à s’approprier la langue et en disant je, à poser en face de soi l’existence d’autrui : tu, qui, à son tour, dit je. C’est en énonçant – en faisant de lui-même le centre du monde - que n’importe quel homme (ou femme, bien entendu), fût-il noir ou afghan, pose que ses semblables existent et que le monde a une réalité. Il en va ainsi dans toutes les langues et pour tous les hommes, à quelque race, groupe, ethnie, nation, religion, civilisation, etc. qu’ils appartiennent. Même les Bororos se placent au centre du monde quand ils parlent. La réalité, quelle qu’elle soit, existe dans les discours à partir de ce je qui énonce. Parler, c’est faire exister le réel et autrui. Telle est notre condition. Le centrisme n’est pas propre à l’Occident, c’est un universel. Et contrairement à ce que pensent ceux qui ont fait de l’ethnocentrisme un crime, les Occidentaux ne sont pas différents des autres hommes. Parlant des autres, ils se contentent d’énoncer un jugement sur le réel dont ils sont persuadés qu’il est vrai. Ils font comme les Bororos ou les Papous, ni plus ni moins. De plus, de tous les hommes qui peuplent la terre, ils sont les seuls qui, depuis des siècles, fassent l’effort de mieux connaître les autres et d’assouplir leur point de vue. En Chine ou en Arabie saoudite, un point de vue décentré, qui ne serait pas chinois ou qui échapperait à l’islam, est impensable. Les Chinois, qui sont persuadés de former l’Empire du Milieu, jugent que le monde qui entoure ce Milieu est un satellite de la Chine. Quant aux musulmans, ils jugent que rien n’a de valeur, hors l’islam, et que rien ne devrait exister à côté de l’islam.

 

Ce qui ne cesse d’étonner, c’est l’ampleur du succès que connaît ce mot. A peine fabriqué, il apparaît sous toutes les plumes de soi-disant penseurs qui voient de l’ethnocentrisme partout, même là où il n’y en a pas. Ainsi, en 1965, Derrida en a mis jusque dans l’écriture. Dans l’article "de la grammatologie" publié dans la revue Critique, il tire à boulets rouges sur "l’ethnocentrisme qui, partout et toujours, n’a pas pu ne pas commander le concept d’écriture" et sur "l’écriture alphabétique, qui n’a été que l’ethnocentrisme le plus original et le plus puissant, en passe de s’imposer aujourd’hui à la planète, et commandant en un seul et même ordre : 1) le concept d’écriture, 2) l’histoire de la métaphysique, 3) le concept de la science...". Rideau.

Leiris, qui fut ethnographe ultra gauchiste, mais écrivain talentueux, dans l’introduction aux Cinq Etudes d’ethnologie (1969), résume son programme de militant radical par liquider l’ethnocentrisme, employant le verbe des tyrans qui liquidaient les opposants en leur tirant une balle dans le dos. Il oppose à l’ethnocentrisme, pensant ainsi s’en débarrasser, son supposé contraire, auquel tous les hommes cultivés, en France, au moins depuis Montaigne, souscrivent sans réserve : "faire admettre que chaque culture a sa valeur et qu’il n’en est aucune dont, sur certains points, une leçon ne puisse être tirée, tel est, en tout cas, le programme minimum qu’un ethnologue conscient de la portée de sa discipline se voit poussé, par la nature même de sa recherche, à mettre en pratique de son mieux".

L’inauguration du Musée Branly a donné lieu à un feu d’artifices de perles en matière d’ethnocentrisme. Sur FR3, dans "Des racines et des ailes", le responsable du département Amérique de ce musée a apporté sur le plateau où il était invité une massue rituelle avec laquelle les Indiens du Brésil assommaient leurs prisonniers avant de les manger. Cette massue avait été apportée en France au XVIe s. par ces Français oubliés qui ont fondé Rio (dont Villegagnon) pour être offerte à Henri II. Ce responsable aurait pu profiter du quart d’heure qui lui était donné pour expliquer ce qu'était le cannibalisme. Aucun téléspectateur n’en aurait été choqué et personne n’en aurait tiré d’autre conclusion que celle-ci : autres temps et autres lieux, autres mœurs. Mettant ces mœurs en relation avec les mentalités, les croyances, les systèmes de valeurs, il aurait fait acte de savoir. Au lieu de cela, il a cru qu’il était de son devoir (politique et moral, bien entendu) de donner des gages à notre temps : il s’en est pris à la France et à son (supposé) ethnocentrisme impénitent, disant que nous n’avions pas de leçon à donner à ces Indiens, comme si la seule activité digne de nous était de donner des leçons à la terre entière (d’ailleurs comment pourrions-nous donner des leçons à des malheureux morts depuis cinq siècles ?), puisque, au même moment, nous faisions brûler des femmes accusées de sorcellerie, qu’il y avait l’Inquisition, etc. etc. etc. Il n’y a pas de rapport entre le bûcher et le cannibalisme, mais le docteur de l’Université en a vu. J'ignore si le grade de docteur a une valeur : je sais seulement qu'il améliore l'acuité visuelle des mal-voyants. En apportant sur le plateau le "clou" de sa collection, il a fait de son musée un magasin de curiosités rares et pittoresques, s'abîmant dans l’ethnocentrisme contre lequel il prétend mettre en garde les Français. De fait, il ne s’est même pas rendu compte qu’il trahissait la raison d’être du musée où il exerce.

Le feu d’artifices a continué dans le discours que Chirac a prononcé, en particulier dans la condamnation qu’il a faite de l’ethnocentrisme, quand les Français se croient supérieurs à tous les autres hommes et méprisent les cultures qui sont différentes des leurs. J’ignore si, dans le passé, il a existé des Français conformes à cette caricature ; je sais seulement que je n’ai jamais rencontré de ces hurluberlus, sous quelque latitude que ce soit. Mais même quand ethnocentrisme est entendu ainsi, il n’a rien de criminel, bien qu’il soit criminalisé : c’est une stupidité, haïssable certes, mais qui n’a rien en commun avec la mise à mort de millions d’innocents. A l’occasion de cette inauguration, on a appris incidemment que la France possèderait dans ses collections publiques plus de 300000 objets, du type de la massue rituelle, provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie ; et que les collectionneurs privés possèderaient sans doute autant d’objets. C’est plus que n’en possèdent tous les pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, d’Océanie dans leurs collections publiques. Pendant des décennies, ces objets ont été étudiés comme des objets ethnographiques, dignes d’un savoir et illustrant ce que sont ou ce qu’étaient de grandes civilisations. Au Musée de l’Homme et au Musée des Arts d’Asie et d’Océanie, ils n'étaient pas des oeuvres d'art, mais des objets de culte ou des objets rituels, un peu comme les bénitiers, les tabernacles, les crucifix, les jubés, les vierges sculptées, les tableaux pieux, etc. de nos églises (tous objets méprisés et qui ne font jamais l’objet d’expositions nationales). En les exposant comme des objets beaux en eux-mêmes, sans autre raison d’être que la satisfaction du plaisir esthétique du bobo parisien et de l’homme occidental, ces objets sont extraits de la culture où ils ont un sens pour être intégrés à la culture occidentale qui leur est étrangère. En devenant des œuvres d’art à la manière occidentale, ces objets, intégrés à un marché, pourvus d’un prix, achetés pour une bouchée de pain, parfois obtenus de façon frauduleuse, sont en train d’enrichir les collectionneurs privés : comme le Loto, ça rapporte gros pour une mise dérisoire. Chirac et ceux qui ont rédigé son discours se targuent d’être à la pointe de la lutte contre l’ethnocentrisme ; ils ne sont que la pointe émergée de l’ethnocentrisme impénitent des imbéciles.

 

 

 

26 juin 2006

Passion

 

 

 

 

 

Le nom passion est emprunté au latin passio, génitif passionis, qui dérive du verbe déponent pati (infinitif) patior (première personne), "souffrir". Dans le dictionnaire latin-français, passio a le sens de "action de souffrir", "souffrance du corps", "affection de l’âme".

En français, passion est attesté pour la première fois au Xe siècle – aux origines mêmes de notre langue. C’est donc un des plus anciens mots du français. Au Xe siècle, il a le même sens que le nom passio du latin, à savoir "souffrance". Il désigne plus particulièrement le supplice de Jésus-Christ. Au XIIIe siècle, ce nom a signifié la passion amoureuse. Voilà une évolution sémantique qui peut paraître étrange aux modernes que nous sommes : un nom qui a pour sens "souffrance" et même "souffrance extrême" a signifié aussi le désir d’un être pour un autre être ou l’amour, et même l’amour charnel (comme dans passion physique), alors que, pour nous modernes, surtout depuis les Romantiques, le désir amoureux est source de plaisir, de joie ou de bonheur humain. En fait, ce qui semble contradictoire s’explique. Il faut garder présent à l’esprit que, longtemps en Occident, le mariage a été arrangé. Il n’a pas été la libre rencontre de deux êtres, poussés l’un vers l’autre par un même désir, mais une alliance par contrat entre deux familles. Dans ces conditions, l’amour, quand il était éprouvé par deux personnes qui n'avaient aucune chance d’être unies, était une source de souffrances, puisqu’il ne pouvait pas, sauf à commettre le crime d’adultère, être consommé. C’est ce que disent les anciens mythes, ceux de Tristan et Iseult par exemple, ou ce que les poètes des XIIe et XIIIe siècles ont exprimé dans l’amour courtois : l’amour qu’ils portaient à l’épouse de quelque grand féodal un peu brutal : très souvent une jeune femme belle et pure, triste à cause de son sort, mais inaccessible.

C’est au XVIe siècle, en 1538 exactement, que le sens de "mouvement de l’âme", comme passio signifie aussi en latin "affection de l’âme", est attesté pour la première fois en français, de sorte que, dans la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles, le nom passion a servi à désigner les affections qui nourrissent la vie intérieure d’un individu : la cupidité, l’avarice, la douleur, la joie, etc. Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Antoine Furetière, le définit ainsi : "(passion) se dit des différentes agitations de l’âme selon les divers objets qui se présentent à ses sens : la volupté et la douleur, la cupidité et la fuite, l’aversion, l’amour et la haine, la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir, etc." La peinture des passions, à laquelle s’adonnaient les écrivains des siècles classiques, incluait rarement l’amour, sauf chez Racine, mais plus souvent, comme chez Molière, l’avarice, l’hypocrisie ou la vanité. Voilà pourquoi les auteurs des planches dessin de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (seconde moitié du XVIIIe s.) exposent les codes graphiques grâce auxquels un peintre peut exprimer, par tel ou tel trait du visage humain, les passions, à savoir, non pas l’amour, comme de nos jours, mais "l’admiration simple, l’admiration avec étonnement, la vénération, le ravissement, le ris, le pleurer, la compassion, la tristesse, la haine ou la jalousie, la colère, le désir, la douleur aiguë", toutes réalités que l’on nomme sentiments ou affections en français moderne.

 

 

17 juin 2006

Gouvernance

 

 

Gouvernance, governance 

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, publié entre 1972 et 1994, il n’y a pas d’article gouvernance. La seule mention qui soit faite de ce mot se trouve à l’entrée gouverner, dans laquelle il est précisé que le substantif féminin gouvernance est propre à l’histoire de la Flandre et de l’Artois et que, dans ces deux anciennes provinces, le mot était un synonyme de bailliage : c’était une juridiction administrative placée sous la responsabilité d’un gouverneur.

Littré y consacre une entrée dans son Dictionnaire de la Langue française et il distingue même deux sens. Le premier est "juridiction qui existait dans quelques villes des Pays-Bas et à la tête de laquelle était le gouverneur", comme dans les gouvernances d’Arras et de Lille ; le second est "place de gouvernante", comme dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous fûmes hier, monsieur le comte, chez vos amies de Leuville et d’Effiat ; elles recevaient les compliments de la réconciliation et de la gouvernance (des enfants de Monsieur)".

De fait, l’emploi actuel de gouvernance, dans le sens assez vague de "gouvernement", "contrôle", "art de gouverner" un Etat, une entreprise ou une organisation internationale, est très récent : postérieur en tout cas à la rédaction du Trésor de la Langue française. En revanche, le mot existe en anglais sous la forme governance. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974, ce nom est relevé, suivi de la mention formal (laquelle signifie que le mot appartient à un niveau de langue élevé), avec deux sens. Le premier est "act, fact, manner of governing" (action, fait, manière de gouverner) ; le second est "sway, control", c’est-à-dire, en français, influence, contrôle.

Il ne faut pas inférer de cela que gouvernance soit un de ces innombrables emprunts à la langue anglaise, dont on se demande à quelle utilité pratique ils répondent. En effet, de très nombreuses occurrences de gouvernance ou governance, entendues dans le sens de "gouvernement", de "juridiction", de "puissance" ou même de "conduite" ou de "règle de conduite", c’est-à-dire dans un sens proche du sens moderne, sont attestées dans la langue française des XIVe et XVe siècles. Ainsi : "Chevalier, dit la voix, la male gouvernance (id est la mauvaise conduite) de la personne la mène à puante fin" et "Amour ne veut autre pâture que douce et loyale gouvernance : c’est sa paix, et c’est sa substance, c’est tout son bien, je vous le jure".

Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (10 volumes, publiés de 1881 à 1902) cite plusieurs autres extraits, parmi lesquels ceux-ci, extraits d’œuvres d’Oresme (1348), qui ne dépareraient pas dans la langue française actuelle : "Quand la nature d’aucune (id est d’une) planète aura seigneurie en la gouvernance du monde" ; ou : "Selon les lois de Socrate, l’ordonnance et le gouvernement de la cité ne seraient ni la démocratie, ni l’oligarchie, mais elles seraient une gouvernance moyenne, laquelle on appelle par nom commun police (id est politique)" ou encore, dans une lettre d’un noble du XVe siècle (1422) : "Il est nécessaire de pourvoir de bonne gouvernance au dit office". Aujourd’hui, comme il y a six siècles, les modernes disent à nouveau gouvernance du monde ou gouvernance mondiale, bonne gouvernance ou mauvaise gouvernance.

Il semble, en effet, que les Anglais aient emprunté gouvernance au français et que les Français, depuis une vingtaine d’années, aient récupéré ce mot, mais dans le domaine des idées politiques ou dans celui de la gestion des entreprises. Quoi qu’il en soit, le mot, en français moderne, tient en partie son renouveau du succès du suffixe – ance, qui, après avoir servi à former un très grand nombre de noms au Moyen Age et être tombé en désuétude au XVIIe siècle, est en vogue depuis quelques décennies, surtout dans les domaines techniques ou scientifiques (impédance, efficience, fluorescence, interférence, phosphorescence, radiance, réfringence, arborescence, virescence, conductance, brillance, impédance, congruence, équipollence, tangence) et même moraux ou politiques : repentance, résilience, nuisance, ingérence, maltraitance, etc.

Que signifie gouvernance, si tant est que le mot ait un sens différent de "gouvernement", "gestion" ou "contrôle" ? A quelle nécessité pratique répond sa soudaine résurrection ? Dans un article publié dans la revue Le Débat (n° 115, mai août 2001), un politologue "s’efforce de rendre compte de (notre) époque à partir du langage qu’elle parle". Du succès des noms formés avec les suffixes – ance et – ing qui expriment une action ou un mouvement, il conclut que notre époque aime les "processus" et le mouvement (elle est le siècle du bougisme, pourrait-on dire ironiquement). La conclusion inverse pourrait en être tirée : notre époque prend le masque verbal du mouvement pour mieux cacher son immobilité. La gouvernance valorise les sondages, les référendums, les consultations, les procédures qui rapprochent les gouvernants et les gouvernés. Elle feint de ne rien imposer, elle "négocie" tout, elle multiplie les médiateurs, les groupes qui prétendent représenter la population, les organisations non gouvernementales, tout ce qui s’interpose entre les gens et le pouvoir élu, prenant la place des uns et de l’autre, qu’elle soit la gouvernance d’entreprise (ou corporate governance) ou la gouvernance globale. Les élus de la gouvernance sont les puissants du monde : s’ils sont puissants en affaires ou dans les media, c’est qu’ils ont fait leurs preuves. Ils n’ont pas reçu de mandat des électeurs, mais ils se substituent aux pouvoirs régulièrement élus. La gouvernance à toutes les sauces prospère sur les ruines de la représentation politique et sur l’impuissance des gouvernements à régler les difficultés. Elle élimine les gouvernants élus au profit des experts ou des puissances occultes qui contrôlent l’économie, les flux d’argent, les media, l’opinion, etc. Oresme vivait au XIVe siècle. Pourtant, il annonce notre époque : la gouvernance est le gouvernement par d’autres moyens que la démocratie.

 

 

16 juin 2006

Signes 11

 

 

 

Le Français Moussaoui et Guigou la Maghrébine

 

 

Tout apparemment oppose le Français Moussaoui au député Guigou : le sexe, la religion, l’âge, la beauté, la condition sociale. Le premier est emprisonné aux Etats-Unis, ce que ne sera jamais Mme Guigou ; la seconde est député, ce que ne sera jamais Moussaoui. Celui-ci représente l’islamisation du monde depuis le 9.11, celle-là la mondialisation islamisée dans le 9.3.

Les media, le pouvoir, les bien pensants, les vigilants, les vertueux s’obstinent à qualifier Moussaoui de français, bien que celui-ci ait récusé ce qualificatif. Mais aucun de ces franciseurs à outrance n’a osé qualifier Mme Guigou de marocaine, bien que, d’après elle, ses racines s’enfoncent très profondément dans la glèbe marocaine. A plusieurs reprises, Moussaoui a crié qu’il n’était pas français, que cette nationalité de papier lui avait été imposée, qu’il était musulman, qu’il ne devait allégeance qu’à l’oumma ou nation de l'islam et que musulman était la seule identité qu’il revendiquât. Malgré les dénégations, les journalistes ont continué à le baptiser français, alors qu’il juge, à juste titre, si on la rapporte à ce qu’il croit, l’étiquette infamante : c’est son étoile jaune. "Je ne suis pas Français, je ne serai jamais un Français, a-t-il déclaré. Je suis là seulement en tant que musulman. Je n’ai rien à voir avec une nation de croisés homosexuels !". Pour lui, les choses sont claires. Apparemment, les journalistes ne l’ont pas compris.

Mme Guigou, ancien ministre de Mitterrand et de Jospin, est actuellement député du 9.3., le département de France où les populations qui y habitent sont sans doute majoritairement nées à l’étranger ou issues de parents nés à l’étranger. Née au Maroc, Mme Guigou y a passé sa jeunesse, une jeunesse dorée à n’en pas douter. Elle est favorable au droit du sol : c’est ce qu’elle répète aux populations du 9.3. Mais elle refuse, comme Moussaoui, de se l’appliquer à elle-même. Si elle y était aussi sincèrement attachée qu’elle le dit, elle serait marocaine. Ce droit du sol est-il mauvais pour qu’elle le rejette ? On n’ose imaginer les réactions des populations du 9.3., jeunes ou moins jeunes, quand Mme Guigou leur vante ce droit. Le mépris ? La haine ? Le dégoût ? Moussaoui est marocain par le sang. C’est ce que son père lui a transmis, ainsi que le nom qu’il porte. Mme Guigou est née au Maroc de parents italiens ou d’origine italienne. Le droit du sang fait d’elle une Italienne. Moussaoui a renié la nationalité de son père. Mme Guigou aussi. Elle renie le droit du sol et le droit du sang, Moussaoui aussi.

Ces vrais faux jumeaux sont au cœur du malaise français – plus exactement dans l’épicentre de la haine qui affecte "l’être" français.

Dans tous les pays du monde, la nationalité est transmise par le père. La mère donne la vie ; le père donne aux enfants le nom et la nationalité. Autrement dit, avec la mère, on est dans la règle biologique de l’espèce ; avec le père, on est dans la loi – la loi symbolique, celle du nom et de la nationalité, et non pas seulement dans le royaume ubuesque des coups de tampon sur les documents administratifs, dont la validité, comme ce français récusé à juste titre par Moussaoui ou ce marocain récusé par Mme Guigou, s’arrête à l’identité. Ce n’est pas le papier tamponné par un bureaucrate qui fait l’identité d’un être humain, quoi que tentent de faire accroire les gauchistes et autres belles âmes quand ils font des "sans papiers" les messies d’un ordre nouveau.

Quand on dit que la loi des pères est symbolique, cela ne signifie pas qu’elle est comme l’euro symbolique, auquel sont condamnés des auteurs de délits. L’euro versé est une manière de réparer une faute. La loi des pères est symbolique, au sens où elle est constitutive de l’identité d’une personne. Le symbole est ce bien commun que l’on reçoit en dépôt et qu’il est impossible, sauf à risquer le déshonneur ou une damnation éternelle, de dilapider ou de détruire. Dans la Grèce antique, le symbole était un objet coupé en deux, dont deux personnes conservaient la moitié et qui servait de signe de reconnaissance ; ou encore, dans une affaire commerciale, c’était le capital commun constitué de parts égales auquel les associés s’interdisaient de toucher. Dans la langue latine des chrétiens, le nom a pris le sens de "profession de foi au baptême" : c’est le bien le plus précieux qui soit transmis à un être humain et qu’il ne peut renier sans se renier lui-même.

On sait que la haine des pères est la chose en France la mieux partagée. Aux pères présentés comme stupides et vains, il est opposé les homos festifs et conviviaux, les nouveaux héros de notre temps de rébellion obligatoire, ou les femmes libérées (de tout mâle) qui élèvent seules leurs enfants, sans jamais les mettre en présence d’un père. Le père n’est même plus le géniteur, il ne transmet rien, n’étant rien ; sa loi est un arbitraire tyrannique ; sa présence un tourment sans fin. La haine dont les pères sont accablés s’étend aussi à la patrie – c’est-à-dire au pays du père, que ce père soit français ou qu’il soit étranger, maghrébin ou africain. Ce qui est refusé aux pères, en tant que sources de la loi symbolique, c’est la possibilité de transmettre à leurs enfants quoi que ce soit. Il n’y a plus de symbole – plus rien qui puisse être partagé. Les pères ne sont même plus la source du nom, puisque le nom peut être transmis par la seule mère. Quant au droit du sol généralisé et primant en toutes circonstances sur le droit du sang, il interdit aux pères de transmettre la nationalité dont, eux-mêmes, ils ont hérité de leurs parents et, par leurs parents, de leurs ancêtres. Ce qui est universel est empêché ou interdit. En France, les pères ne sont plus la source de rien et ne servent plus à rien : tout juste à gagner de quoi subvenir aux besoins de leur progéniture, s’ils en ont.

Quand la France avait un empire, elle contrôlait de vastes territoires, où vivaient des populations à qui elle refusait, non sans raison, d’octroyer la nationalité française, préférant le droit du sang au droit du sol. Cet empire a disparu. Tant mieux. La France ne contrôle plus de territoire étranger ; mais elle donne la nationalité française, sans leur demander leur avis, à des gens que le hasard a fait naître sur son territoire. Elle les francise de force, elle s’empare d’eux, elle les arrache à leurs pères et à leur lignée. C’est la violence symbolique la plus cruelle qui puisse être infligée à une personne ; c’est la nier dans ce qu’elle est ; c’est lui ôter toute identité transmise ; c’est l’arracher aux siens et à sa lignée ; et c’est, à la place, lui imposer une identité de pacotille. Les trafiquants d’esclaves échangeaient des hommes contre de la verroterie ; en France, ils sont échangés contre un coup de tampon.

Moussaoui et Mme Guigou se ressemblent plus qu’on ne pourrait le croire. Ce sont deux êtres que la France a arrachés à leur famille ou à leur lignée, et qui ont renié à la fois le sol et le sang. Ces reniements ont fait d’eux des zombies. Personne ne peut rester zombie éternellement, sauf à sombrer dans la folie, la drogue, l’alcool. Pour ne pas être des morts-vivants, les zombies se fabriquent une identité. Mme Guigou, l’énarque en soie, prend une posture prolétarienne doublée d’une résistante de pacotille : elle connaît par cœur Bella ciao, le chant des partisans italiens, qu’elle brame dans les réunions socialistes, ça en jette. Moussaoui a comblé son vide identitaire par Allah akbar, le Deutschland über alles des musulmans. Dans les banlieues, les ersatz ne manquent pas : c’est l’islam. Naguère, c’était le communisme. L’islam a l’avantage de fournir une identité millénaire. Ainsi, grâce à l’islam, Moussaoui et les siens renouent le fil que la France a coupé ; la chaîne des générations se ressoude.

 

Deux siècles n’ont pas suffi pour franciser les Corses ; il en a fallu quatre ou cinq pour franciser (parfois très mal) les Basques, les Catalans, les Flamands, les Bretons. Malgré cela, la France s’obstine à franciser des Marocains et autres immigrés, nés par hasard sur son sol, en les coupant de tout ce qui a fait la fierté de leurs ancêtres et de tout ce qui ferait leur fierté s’ils étaient restés au pays. Franciser les hommes contre leur gré, c’est les nourrir d’une haine qu’ils retournent contre la France et les Français. La France n’étant ni musulmane, ni communiste, elle est la cible des drogués à l’ersatz. A force de nommer français les Moussaoui et autres fous furieux de la même espèce, et à force d’entendre les Guigou et autres qui ont renié et le droit du sol et le droit du sang se dire français, le mot français se transforme en tunique de Nessus. Désormais la tragédie Français ou comment s’en débarrasser se joue sur le sol même de France. C’est ainsi qu’un pays, à force d’alimenter par son aveuglement la haine sans limite qui le vise, sombre lentement dans le néant, vidé de tout ce qui l’a fait exister pendant un millénaire et demi.

 

 

 

15 juin 2006

Récits 3

Tiers-mondes 

Récit de voyages dans les pays du tiers-monde 

A lire aussi dans la colonne de gauche

 

Tiers_mondes.doc

14 juin 2006

Senior

 

 

 

 

En français, senior est attesté pour la première fois comme adjectif dans l’expression "coureurs seniors" : c’est un journaliste, écrivant en 1884 dans Le Sport vélocipédique, qui l’a introduit en français. Employé comme nom, senior est attesté en 1892 : c’est le seul sens qui soit relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-1935) : "il se dit, en termes de sports, des joueurs plus âgés, par opposition aux juniors". Ainsi, aujourd’hui, les sportifs qui font de la compétition sont classés dans des catégories d’âge qui vont des plus jeunes, les pupilles ou les benjamins, aux plus âgés, les vétérans : benjamins, minimes, cadets, juniors, seniors, vétérans. Au tennis, la catégorie vétéran commence à 35 ans. Au football, on est senior à 19 ans. Dans le Trésor de la Langue française, le senior est le "membre de la catégorie de sportifs dont l’âge se situe entre celui des juniors et des vétérans".

Les Académiciens précisent que le mot vient du latin, où il est la forme comparative de d’adjectif senex "âgé" : il signifie donc "plus âgé". Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), senior a été emprunté à l’anglais, lequel, il est vrai, le tient du latin. En anglais, il a pour sens, quand il est adjectif, "older in years" (plus âgé) et aussi "higher in rank, autority, etc." (c’est-à-dire " supérieur "). Le contraire est junior.

Le Trésor de la Langue française est plus précis et plus complet que le Dictionnaire de l’Académie française. Il y est indiqué que, adjectif, senior est invariable et que, employé après un patronyme, il sert à distinguer le père de son fils ou le fils aîné de son frère cadet, généralement "par plaisanterie", comme l’attestent les exemples cités : "L’aîné est toujours (...) le plus Européen (...), le cadet a un teint foncé (...). Tenez, exactement comme les deux Iturria; vous vous les rappelez bien ? Et, à propos, il est venu, lui aussi, M. Iturria senior" (Valéry Larbaud, 1911), ou encore : "Je veux dire : Me Méliset senior, membre du conseil de l’ordre et Me Méliset junior, Maurice pour ses intimes, robin comme son père" (Hervé Bazin, 1956).

L’emploi du nom senior pour désigner les vieux est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Trésor de la Langue française. C’est aussi un emprunt à l’anglais. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (troisième édition, 1974), il est relevé sous la forme senior citizen. Il est donc adjectif. Le sens est "person over the age of retirement ; old age pensionner". Autrement dit, ce citoyen est une personne qui a dépassé l’âge de la retraite ou qui, très âgée, perçoit une pension de retraite. Il est précisé que ce mot est un euphémisme, c’est-à-dire un de ces mots trompeurs qui ont pour raison d’être d’adoucir ou de cacher les réalités désagréables. Il appartient à ce que l’on nomme en anglais le politicaly correct.

En français, pour désigner ce que l’on nomme aujourd’hui par euphémisme les seniors, on devrait dire, comme on a longtemps dit, vieux, anciens, vieilles gens ou vieillards. Pendant de longs siècles, les Français ont dit ces mots, sans qu’ils aient jamais senti leur bouche écorchée saigner pour autant. Naguère, dans les communes, étaient organisés au début du mois de janvier les repas des vieux, à la fois pour rendre hommage aux vieux et effacer, sous un banquet laïque, la signification chrétienne de l’Epiphanie. Ce serait politiquement incorrect ou reçu comme une injure que de dire aujourd’hui les vieux ou les anciens ou les vieilles gens ou les vieillards. Ces mots justes ont été remplacés par des ersatz : personnes âgées, grand âge, troisième âge. Mais les euphémismes ont un défaut : ils s’usent très vite, si vite qu’ils doivent être remplacés dès qu’ils commencent à être démonétisés, les citoyens n’étant pas assez sots pour utiliser des mots frelatés ou sans valeur. Après une ou deux décennies d’utilisation abusive, le troisième âge tend à sortir de l’usage : senior s’y substitue. Jusqu’à quand ? Déjà, les vieux sont de plus en plus souvent nommés, par plaisanterie, les tamalous (tu as mal où ?) ou les gébobolas (j’ai bobo là), surtout quand ils voyagent en car (les cars de tamalous, dit-on dans mon village) : deux mots dont le principal mérite est de tenter de dire, sans euphémisme, le réel tel qu’il est, et non tel qu’il est fantasmé. Il n’y a pas de raison, sinon idéologique (mais l’idéologie est une bête, pas une raison), pour que la vieillesse soit taboue.

 

 

 

13 juin 2006

Lumière des livres 12

 

 

 

 

 

Nancy Huston, Professeurs de désespoir, Actes Sud, 2004

 

 

"Au XXVe s, écrit Nancy Huston dans ce Professeurs de désespoir éblouissant, si tant est que l’espèce humaine survive jusque-là, il est bien possible que notre époque soit perçue comme celle de la Vernichtung (destruction, anéantissement) : politiciens fous et littérateurs emballés par le même absolutisme destructeur".

Cet absolutisme destructeur qui a emporté l’Allemagne n’est pas le fait des seuls politiciens : il a inspiré et inspire aussi des littérateurs, qui ne sont pas d’obscurs besogneux, puisque, à deux d’entre eux, Beckett et Jelinek, a été décerné le prix Nobel de littérature. Les politiciens fous sont haïs et méprisés : les littérateurs qu’anime la même Vernichtung sont admirés, vénérés, adulés, honorés, célébrés. Décorations, éloges, récompenses pleuvent sur eux aussi dru que dollars en Arabie. Ce serait peine perdue que d’étudier leur pensée, car de pensée, ils n’en ont pas : ils se contentent de répéter le maître ès rien Schopenhauer. Ils déblatèrent et invectivent à en perdre haleine. Rien ne les retient. Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Houellebecq, Jenilek, Angot, Kane, Kertesz, etc. se prendraient ou se seraient pris pour des artistes, ils ne penseraient ou ils n’auraient pensé qu’à l’écriture, ils voueraient ou ils auraient voué leur existence à l’art. Les voilà de pauvres professeurs de désespoir. Ils ne créent pas, ils ressassent. S’ils enseignaient les rudiments d’un savoir, ils feraient un métier honorable. Mais ils n’enseignent rien, sinon le néant, le rien ou le nihil des Latins, à savoir que, face au néant dans lequel l’humanité s’abîme, il n’y a pas d’autre solution que le suicide. Ils rêvent de mourir jeunes pour jouir plus longtemps de la mort. Bref, leur enseignement se compose de deux ou trois dogmes empruntés à Schopenhauer, qu’ils répètent vulgairement, comme s’ils étaient de petits profs de collège.

Les dogmes que ces littérateurs assènent aux lecteurs ou spectateurs sont les nihilisme, "néantisme", "négativisme", sortis tout droit du Monde comme volonté et comme représentation, l’œuvre maîtresse de Schopenhauer (1788-1860). La volonté en question, ce n’est pas le libre arbitre, auquel ne croit pas Schopenhauer et qu’il réduit à un mirage, c’est la loi biologique aveugle de l’espèce, qui détermine chaque être humain. Nous croyons être autonomes, nous sommes les jouets de forces qui nous dépassent, celles du "vouloir" du monde et des choses. De fait, nous ne sommes en rien différents des animaux. Si les Européens n’ont plus conscience de cette vérité première, c’est, croit Schopenhauer, qu’ils ont été anesthésiés par le foetor judaïcus, car, en plus d’être désespéré, le maître du nihilisme déteste les juifs. La libération, pour lui, c’est la mort qui l’offre : "Loin d’être une négation, le suicide est une très forte affirmation du vouloir vivre. Car le propre de la négation n’est pas d’abhorrer les souffrances, mais bien les jouissances de la vie" ; ou "la fin du monde, voilà le salut". La conclusion tombe comme un couperet de guillotine : "Le seul bonheur est de ne pas naître". Les femmes, qui osent encore procréer et donner naissance à de futurs hommes, voilà l’ennemi. Le monde est aussi une représentation, ce qui signifie qu’il n’existe pas en tant que tel. Sans les hommes, il n’y aurait pas de monde. Ils n’existent que pour donner une réalité au monde. Ce ne sont pas les hommes qui sont au monde ou qui vivent dans le monde, c’est le monde qui est en eux.

Telle est la pensée dont se repaissent les littérateurs du néant et les dictateurs fous, Thomas Bernhard, Cioran, Jelinek et Hitler, sans que cette proximité éveille chez les bien pensants le moindre soupçon à l’égard des professeurs de désespoir, qui sont intouchables. "Adolf (Hitler) et Thomas (Bernhard) haïssent ce qu’ils aiment. Dans leur langue, cela s’appelle Hassliebe : tous deux ont réussi à détourner leur haine de l’objet aimé (le père ou la mère, qui avait failli les tuer) pour la diriger vers un autre, désigné comme l’ennemi. L’ennemi est, pour Hitler, les juifs ; pour Bernhard, ce sont les Autrichiens : en fait, par cercles concentriques de grandeur croissante, Salzbourg, l’Autriche, l’espèce humaine, la nature, le monde en général". Les professeurs de nihilisme, tous antiracistes patentés, sont tout près de sombrer dans le négationnisme, prouvant en fait que, le pire de tous les racismes recensés ou non, dont on constate la vulgaire présence en France, est l’antiracisme, qui se déguise avec les oripeaux de l’anti pour bénéficier de sauf-conduit. "Si, dans les œuvres de Bernhard, le mot "juifs" ou "Noirs" se trouvait à la place de "femmes", un chœur de protestations s’élèverait ; étrangement là où le racisme fait bondir, remarque Nancy Huston, le sexisme passe comme une lettre à la poste".

Ce que postulent les néantistes se ramène à trois ou quatre postures frustes. C’est d’abord l’élitisme : le littérateur que le nihilisme destructeur inspire se guinde dans les nuées, à mille coudées au-dessus de l’humanité souffrante. C’est ensuite le solipsisme : le nihiliste ne dialogue qu’avec lui-même ou avec des pairs choisis qui l’égalent dans l’expression du désespoir, et, avec ou contre les autres, il invective. C’est surtout la haine qu’il voue aux femmes, dont le crime est de perpétuer l’espèce. Enfin, c’est le mépris qu’il ressent pour la vie terrestre, la vie terre-à-terre, la vie humble, la vie quotidienne, la vie que mènent et qu’ont toujours menée des milliards de semblables. La phrase de Calderon, in La Vie est un songe (1600), "La plus grande faute de l’homme est d’être né", résume le fondement dérisoire du néantisme moderne. Pour le nihiliste, il ne saurait y avoir de terme médian. C’est blanc ou noir, toujours noir (les nihilistes sont mélanomanes), jamais gris ou gris blanc ou anthracite, ou tantôt blanc, tantôt noir. C’est immédiatement et sans appel crime inexpiable, faute majeure, péché, mal, malheur, et toujours la condamnation à mort est énoncée sur le ton de l’arrogance qui n’admet ni réplique ni nuance. Le nihiliste prétend qu’il souffre et il déteste ce qui le fait souffrir. Il hait le sexe féminin, les femmes, l’engendrement, et plus que tout, il hait les enfants, la chair, le lien, le souci du monde. C’est dans "râle vagi", l’expression chère à Beckett, que se cristallise le plus clairement ce nihilisme génophobe (au sens de "qui hait l’engendrement") : un vagissement de bébé est un râle de vieillard et inversement.

Le mérite et le courage de Nancy Houston – ou, comme on voudra, sa légèreté ou son inconscience (car on ne s’attaque pas impunément à Nadeau, le grand prêtre de la littérature nihiliste, il est rancunier, et comme il est puissant, il va faire aboyer ses chiens de garde) – sont de placer dans la vive lumière du jour les convergences attestées entre les dictateurs fous et les négativistes, entre ceux qui ont détruit l’humanité et ceux qui nient toute humanité à l’homme, entre le facho-racisme archaïque et le nihilisme moderne, un peu comme George Steiner, avant elle, établissait un parallèle entre les déconstructeurs de l’hyper-modernité (si hyper qu’elle en est devenue post) et le nihilisme des socialistes nationaux allemands et internationaux bolcheviques.

Nancy Huston est née dans le Canada anglophone. Elle est devenue écrivain français : elle est l’auteur de romans, de récits et d’essais. Jeune fille, abandonnée par sa mère, vivant une expérience assez semblable à celle des "enfants du refus global" (des Québécois(es) qui, dans les années 1950, ont abandonné leurs enfants pour réaliser leurs rêves de liberté), quoi qu’elle fût moins tragique, lisant La Nausée de Sartre et L’Etranger de Camus, elle en reçoit une commotion, qui fait d’elle une bien pensante de gauche. Elle abonde dans les discours dérisoires des jeunes gens de son âge qui jettent leur gourme et se dessalent. Cela dure jusqu’à ce qu’elle donne le jour à des enfants qu’elle élève avec amour. Devenue mère, elle méprise ceux qui puisent chez Schopenhauer de quoi alimenter leur néantisme misogyne et leur mélanomanie génophobe. Son principal mérite est de se démarquer – enfin, à l’âge de 50 ans – de ce qui nourrit depuis plus d’un demi siècle la bonne pensée gauchiste et d’en faire une critique féroce, au lance-flammes.

La réserve que cet ouvrage brillant suscite tient à la vision binaire et fruste que Nancy Huston se fait de la pensée française et européenne. Selon elle, le nihilisme est, depuis deux siècles, l’horizon indépassable de la pensée en Europe continentale. Il n’est pas le seul. Il partage ses privilèges avec l’utopisme. La pensée européenne se réduit à n’est que (l’homme n’est que barbaque) et à y a qu’à (y a qu’à faire la révolution) des disciples de Schopenhauer et de Hegel. Les disciples de Hegel ont mené l’humanité au désastre absolu, ceux de Schopenhauer aussi. Le match est nul, mais il n’est pas vierge, vu les Himalayas de cadavres que les disciples de l’un et l’autre ont abandonnés sur le champ de boucherie : on attend avec impatience le livre que Nancy Houston ne manquera pas de consacrer à ces autres professeurs dangereux que sont les professeurs du grand soir. Pour elle, tout se passe comme s’il n’y avait rien ou rien eu d’autre, en dehors du camp de la gauche progressiste, comme si Péguy, Bernanos, De Gaulle, Aron, Henri de Lubac, etc. n’avaient pas existé ou n’avaient rien écrit. Heureusement, pour la France et pour l’Europe, la pensée ne se ramène pas aux deux épouvantails de Schopenhauer ou de Hegel. Les Français et les Européens ont été capables de construire une pensée qui ne doive rien aux pulsions de haine, de mort, de meurtre. Tout en France et en Europe n’est pas nécessairement un râle vagi.

Il reste une question douloureuse en suspens, celle de la France et du français. Trois des littérateurs du nihilisme ont abandonné leur pays natal et ils ont arrêté d’écrire dans la langue que leurs parents leur ont apprise : Beckett, Cioran, Kundera ont renoncé à l’anglais, au roumain, au tchèque. En France, ils ont écrit en français. La renommée mondiale des autres (Jelinek, Bernhard) est due, en partie, à l’accueil enthousiaste que leur ont fait les intellectuels français. C’est en France et en français que le nihilisme destructeur a été couronné, comme si un lien profond unissait désormais la France au nihilisme négateur et la langue française à la bonne conscience raciste, comme si la France et la langue française n’avaient plus d’autre avenir qu’un futur noir, sombre, désespéré ou comme si le néant qu’elles accueillent avec ferveur était leur linceul. L’ouvrage est insolent et courageux, dans la mesure où il pose la question suivante : il n’y a pas de quoi s’inquiéter de ce qu’écrivent Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Jelinek, etc. La voix des désespérés n’a jamais été étouffée. Il est bon qu’elle continue à se faire entendre : un roman sombre est préférable à un suicide. Non, ce qui ne laisse pas d’inquiéter, ce sont les applaudissements, ce sont les éloges de ces apologies de la mort et du suicide, ce sont les péans qui accueillent la haine des femmes, ce sont les dithyrambes misogynes et misanthropes, c’est la ferveur avec laquelle sont saluées des invectives haineuses qui n’auraient pas déparé chez Goebbels. De fait, la cible de Nancy Huston est autant la complaisance de l’intelligentsia si fière de sa vigilanterie pour ces thèmes noirs que les professeurs en noir. Epinglée, l’intelligentsia se vengera à coup sûr, un jour, plus tard. En attendant, elle fait le gros dos. La critique glisse sur elle. Tout est fait pour que personne ne remarque ce livre éblouissant, publié par un éditeur bien pensant (mais l’a-t-il lu ?), et qu’il soit oublié dans un an. Empressez-vous de le lire et de le faire lire autour de vous.

 

 

 

12 juin 2006

Maître

 

 

 

 

 

Le nom et adjectif maître est l’un des mots les plus riches de sens de la langue française. Ainsi, à l’article maître, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, distingue vingt-trois sens, qui vont de "1° celui qui commande soit de droit soit de fait à "23° petits-maîtres", terme en usage pendant les troubles de la Fronde et par lequel on a désigné ensuite "la jeunesse avantageuse et mal élevée". Certains de ces sens peuvent être situés à l’opposé l’un de l’autre. Il en va ainsi du maître "qui possède des esclaves" et du maître "qui enseigne quelque art ou quelque science", tel le maître d’école, ou du maître "qui est savant, expert, éminent en quelque art ou science". Dans la civilisation occidentale - disons : depuis Socrate -, le maître a pour raison d’être d’émanciper les esprits, ce qu’il peut faire, en initiant les êtres humains aux savoirs qu’il maîtrise. En français, le mot maître est ambivalent. Il vient du latin magister, "chef, directeur, celui qui enseigne", mais il a fini par supplanter comme nom commun le nom dominus, qui subsiste dans l’appellatif dom : dans Dom Pérignon par exemple, l’inventeur de la méthode champenoise. Pour ce qui est du sens, il continue les deux mots latins magister et dominus, celui qui enseigne et celui qui exerce un pouvoir sur autrui. Dans la mythologie de l’école, même dans les petites écoles ou dans les collèges d’Ancien Régime, il était entendu que les instituteurs, maîtres, régents étaient des magisters, pas des dominus. Il leur était confié des élèves (le nom élève est lui aussi chargé d’un sens fort : ceux que le maître élève au-dessus d’eux-mêmes) à qui ils apprenaient à se libérer par le savoir de ces maîtres de pouvoir ou dominus.

Les modernes ont cru qu’ils devaient bouleverser cet édifice conceptuel. Aujourd’hui, les pédagogues, didacticiens, experts en sciences de l’éducation accusent les maîtres d’école d’être ou d’avoir été des dominus, de sorte que le processus d’émancipation des esprits qu’ils ont assumé pendant des siècles est grimé en vil asservissement. Les maîtres seraient des tyrans : tout est retourné, chamboulé, mis cul dessus tête.

Comme, dans un pays démocratique (la France l’est encore, mais pour combien de temps ?), on ne peut pas tolérer que des enfants, qui sont des êtres humains faibles et sans défense, soient placés sous la coupe de tyrans, les maîtres à l’ancienne ont été remplacés par des éducateurs ou des animateurs socioculturels, qui n’ont plus pour mission d’instruire ou d’émanciper les élèves, mais de les maintenir dans la prison des communautés auxquels ils appartiennent, sinon en droit, du moins en fait. Jusqu’à une date récente, l’école était centrée sur les savoirs qui émancipent ; elle l’est aujourd’hui sur les "enfants", qui ne sont plus des élèves. Les maîtres sont abaissés ; les enfants ont grimpé sur le piédestal. Ils sont les nouveaux maîtres de l’école, non pas les magisters, mais les dominus. Placés au centre du système éducatif, ils règnent sur l’école, à la fois clients rois et rois soleils, autour de qui tourne le système scolaire. Pour justifier cette centration d’un nouveau type ou pédatropisme, il est un argument, mille fois entendu et répété : en entrant en classe, les enfants savent ce qui va leur être appris. C’est ce qu’a écrit en 1962 Martinet, qui fut professeur à La Sorbonne : "(l’enfant) a appris tout seul sans en prendre conscience" "la grammaire de la langue parlée" ; "la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle qu’il apporte avec lui" ; "en matière de langue, l’action de l’école peut consister à faciliter pour l’enfant la satisfaction de ses besoins communicatifs à partir de ce qu’il sait en entrant en classe, et non point à freiner les automatismes précieux qui commençaient à s’établir chez lui et qui sont le fondement même du maniement satisfaisant de toute langue". Les enfants n’ont plus besoin de maîtres, mais de copains grands frères ou de domestiques (ne sont-ils pas les nouveaux dominus ?), qui soient membres comme eux de la communauté éducative. Le savoir aboli ou oublié, l’école se transforme en lieu de libre expression (id est d’ânonnement des slogans ineptes forgés par les puissants), de convivialité et de célébration d'elle-même.