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01 janvier 2013

Voeux

 

 

Arouet le Jeune souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc.

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, les chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658 ; en 2011, de 147.154 de 439.229.  

 

En 2012, la NLF a eu 157.902 visiteurs qui ont lu 490.182 pages.

 

30 décembre 2012

Retoquer et toquer

 

 

Le verbe toquer, attesté au début du XVIe siècle, est, selon les académiciens (DAF, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) un « vieux mot, qui signifiait autrefois « toucher, frapper » : il ne se dit plus que dans cette phrase au figuré qui toque l’un, toque l’autre pour dire qui offense l’un, offense l’autre ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), il est ajouté ceci : « le participe passé toqué s’emploie très familièrement comme adjectif et signifie « qui a le cerveau fêlé, qui est un peu fou » (il est toqué) : il s’emploie aussi substantivement : un toqué, une vieille toquée ».

De ce verbe toquer est dérivé le verbe retoquer, attesté en 1807, dans un dialecte de l’Est de la France, avec le sens de « être refusé » (au baccalauréat, à un examen, à un concours). Les académiciens ignorent ce mot, mais Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y consacre une entrée, dans laquelle il donne à ce « terme familier », qui est surtout employé au passif (« être retoqué ») le sens de « refuser à un examen », comme dans l’exemple : « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». Il s’emploie aussi au sujet des candidats à la députation qui ne sont pas élus. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent retoquer comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe) et ils y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Retoquer est dérivé de toquer, comme refaire de faire ou représenter de présenter. En théorie, entre un verbe et un autre verbe qui en est dérivé avec adjonction du préfixe re -, il existe des rapports de sens. Il semble qu’il n’y ait pas de lien sémantique entre « toucher » ou « frapper » et « échouer à un examen » ou « refuser (quelqu’un) », à moins que retoquer ne soit lié au sens figuré de toquer (« avoir l’esprit dérangé ») et que les personnes retoquées l’aient été parce que les examinateurs ou les électeurs les avaient tenues au préalable pour des toquées. Ce lien sémantique éclaire la décision récente du Conseil Constitutionnel qui a retoqué trois articles de la loi budgétaire qui semblaient avoir été rédigés par des toqués et sous la pression de toqués.

Le Trésor de la langue française est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n’enregistre pas l’emploi politique de retoquer, en parlant non pas d’une personne, mais d’un projet de loi, et plus particulièrement d’un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (c’était fort rare il y a vingt ans) ou d’un projet de loi repoussé par l’Assemblée nationale ou le Sénat. Il est vrai que les membres du Conseil Constitutionnel sont, pour beaucoup d’entre eux, des retoqués du suffrage universel : Sarkozy, Giscard, Chirac (deux fois) et qu’en matière de retoquer, ils y entendent beaucoup. Quoi qu’il en soit, un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf ou dix individus que personne n’a élus ou qui ont été retoqués à plusieurs reprises, comme si ces individus tenaient les élus du peuple pour des potaches que l’on peut faire échouer pour une virgule mal placée à un examen auquel personne n’échoue.

20 décembre 2012

Repentance

 

 

 

Ce nom, dérivé du participe présent du verbe repentir et formé de ce suffixe – ance qui retrouve depuis quelques années (gouvernance, maltraitance, impédance, etc.) sa productivité passée, est attesté depuis le XIIe siècle. C’est le regret des fautes ou des péchés commis. Dans L’Encyclopédie (1751-1772, d’Alembert et Diderot éditeurs), est citée, à l’article repentance, terme de théologie, la définition qu’en donne un des pères de l’Eglise, Clément d’Alexandrie : « La repentance, c’est de ne point retomber, s’il est possible, dans les mêmes péchés, mais d'arracher radicalement du cœur tous ceux que nous connaissons pouvoir nous priver du salut ». L’auteur de cet article, le chevalier de Jaucourt, ajoute, parce qu’il estime que la citation épuise le sens de ce mot, que L’Encyclopédie « ne souffre pas de plus grands détails » et « n’admet en ce genre que des définitions simples et vraies ». Dans toutes les occurrences relevées, par exemple celles-ci « en la fin ont eue confession et bonne repentance de leur méfait » ou « le prophète… commande à ceux qu’il exhorte à repentance d’avoir un nouveau cœur », repentance a le même et unique sens, glosé tantôt par « repentir » (Richelet, 1680), tantôt par « action par laquelle on se repent » (Furetière, 1690), tantôt par « regret » ou « douleur qu’on a de ses péchés » (Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935), tantôt par « douleur qu’on a de ses péchés, de ses fautes » (Littré, 1863-77), tantôt par « regret douloureux que l’on a de ses péchés, de ses fautes et désir de se racheter » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples qui illustrent ce sens sont tous en relation étroite avec la religion catholique : « avoir repentance de ses péchés » (1680), « il ne se faut présenter au tribunal de la confession qu’avec une vive repentance de ses péchés » (1690), « il est mort avec beaucoup de repentance, avec une grande repentance de ses péchés (DAF, de 1694 à 1935).

En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) remarque que « le mot est un peu vieux » et il recommande d’employer l’infinitif substantivé repentir. En 1694, les académiciens jugent qu’« il vieillit » et dans les éditions suivantes, ils en limitent l’emploi au vocabulaire de la dévotion : « on ne s’en sert guère qu’en termes de dévotion » (1718, 1740, 1762, 1798, 1835) ou de la piété : « il ne s’emploie guère que dans le langage de la piété » (1879, 1935). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume assez clairement à quel point est restreint l’emploi de repentance : « on ne s’en sert qu’en termes de dévotion et en parlant des péchés », alors que repentir, qui a un sens moins étroit, « est plus noble ». « Vieilli ou littéraire », jugent les auteurs du TLF qui en font un mot spécifique du vocabulaire de la religion, sans préciser quelle religion ils désignent (catholique, chrétienne, protestante, juive peut-être, mais en aucun cas islamique). Ils illustrent ce sens d’exemples tirés de Joseph de Maistre et d’un extrait de Judaïsme d’Epstein traduit par un dénommé L. Jospin en 1959 : « le Jour du Grand Pardon est un jour de « tourment de soi » (abstention totale de nourriture et de boisson) et de contrition, de repentance et de confession ». Si le traducteur L. Jospin est celui dont parlent les gazettes depuis 1981, la traduction d’un ouvrage sur le judaïsme par un trotskiste, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable, mais à Lutte des Classes ou à Révolution permanente, mérite d’être lue – serait-ce pour s’en gausser. Que les plus téméraires d’entre vous s’y hasardent et fassent part de leur sentiment.

Pendant huit siècles, le mot est resté massivement stable et quasiment immuable. Or, depuis quelques années, depuis que les Français se sont mis à se cracher dessus ou, plus exactement que des Français, souvent des néo-Français, ont trouvé leur plaisir sadique dans la haine de la France ou des Français, comme si les Français étaient de pauvres colonisés, repentance « a bougé », comme on dit dans la branchouille gauchisante. Naguère, c’était un terme de « dévotion » ou du « langage de la piété ». Tout cela est terminé. La dévotion et la piété se sont amuïes, remplacées par les mises en examen et les accusations sans preuve. Aucun des dictionnaires cités ci-dessus n’enregistre les emplois actuels et modernes, c’est-à-dire politiques et sociaux, de repentance : à savoir les mises en demeure comminatoires de tyrans ou d’organisations racistes qui obligent la France (et les Français) à se repentir d’exister et de refuser le sort des Arméniens de 1894 à 1923 ou celui des Juifs de 1933 à 1945. C’était l’un des derniers mots qui ait conservé un sens religieux. Il a basculé, comme militant, manifestation, création, organisation, propagande dans le social, le sociétal, le sociologique et, bien sûr, l’inévitable culturel – toutes réalités qui ont pris la place de la religion. Ce en quoi la repentance est désormais haïssable, c’est que, d’individuelle et privée, elle est devenue collective et publique. Dans la religion, elle touche une personne. Le social a collectivisé tout ça. Désormais, c’est un peuple  qui est contraint de se repentir de crimes imaginaires, celui d’exister par exemple, dont, bien entendu, il est totalement innocent et que même ses très lointains ancêtres du paléolithique n’auraient pas eu l’idée de commettre ; et c’est l’ineffable M. de Hollande, « président de la République », qui parcourt le monde entier, non pas pour flageller les engagements nauséabonds de son propre père, mais pour que des masses chauffées à blanc puissent baver leur haine sur la France et les Français.     

 

 

 

17 décembre 2012

Minable

 

 

Minable est une mine qui a explosé

 

 L’adjectif minable est attesté au début du XVe siècle. Pour en comprendre le sens, à savoir « susceptible d’être détruit ou attaqué par une mine » (Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de ses dialectes…, 1881-1902), il faut le rapporter au verbe miner dont il est dérivé et qui est défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « anciennement, creuser le dessous d’une muraille pour la faire écrouler ; aujourd'hui, creuser le dessous d’une muraille, trouer un roc, pour y loger une mine » (et donc faire exploser cette muraille et ce roc). C’est dans ce sens que minable est employé dans une Histoire de Charles VI (1411) : « Si mit le siège devant le châtel et (il) fut trouvé qu’il était minable ; et pour cela on commença à miner à l'endroit de l’une des tours » et c’est ainsi qu’il est défini par Littré : « susceptible d’être détruit ou attaqué par une mine ». M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste, ne croyait pas si bien dire ; mais plutôt que d’apprendre l’allemand, il aurait mieux fait de savoir le français. Il n’aurait pas été minable, c’est-à-dire près d'exploser avec les mines qu’il a lui-même posées.

Au début du XIXe siècle, l’adjectif prend un sens figuré, dont le sens moderne se démarque nettement. C’est un terme par lequel on exprime sa compassion ou sa pitié. En 1842, dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, Barré le définit ainsi : « il se dit vulgairement pour misérable, qui fait pitié, qui indique une grande misère ». De même Littré : « par extension, dans le langage populaire, misérable, qui fait pitié, qui indique une grande misère » et les académiciens (1932-35) : « qui semble être miné, usé par la misère, par le chagrin ».

Ce n’est pas dans ce sens « compassionnel » que M. Ayrault de Saint-Herblain l’a employé. Il n’a pas voulu dire que le comportement ou la personne de M. Depardieu indiquait une grande misère ou lui faisait pitié. Car, cet adjectif, à compter des années 1910, prend un second sens figuré : « très médiocre ». C’était un terme d’humanité, ça devient un terme d’inhumanité, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Par extension, péjoratif, très mauvais, très médiocre » (en parlant de choses et de personnes). Dans ce sens, il est même employé comme un nom. Un (ou une) minable est, par péjoration, une personne très médiocre, l’important dans ces articles de dictionnaires étant l’intensif très, qui véhicule la plus forte charge possible de mépris. Un minable n’est pas médiocre, mais très médiocre. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) renchérissent sur les lexicographes du TLF : « Par extension, familier et péjoratif, qui inspire le mépris par sa médiocrité, son insuffisance, sa bassesse » (des propos minables. Mener une existence minable. Des excuses minables. Un acteur minable) et substantif : un, une minable (populaire) : « une personne à qui on ne peut reconnaître aucun talent, aucun mérite ».

M. Ayrault de Saint-Herblain ressemble aux momies poudrées de la Restauration. Son vocabulaire qui suinte le mépris exprime d’abord le mépris des gens du peuple, des pauvres, de ceux qui ne gagnent pas leur vie par le vol, la corruption ou en occupant des sinécures publiques.

 

 

 

 

13 décembre 2012

Lutter contre les déserts

 

     

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), lutte est suivi d’une seule signification : « sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre » (« s’exercer à la lutte » ou « être fort adroit à la lutte »). Quant au verbe lutter, il a pour seul sens « se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre », comme dans « Jacob lutta avec l’Ange ». Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré relève six significations. Les métastases ont commencé. Ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle « exercice où l’on se prend corps à corps » ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de « guerre », de « dispute », de « conflit », de « controverse » et même, suivi de l’adjectif amoureuse, « ébats et plaisirs de l’amour ». Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations nombreuses : il a le sens de « combattre » et de « résister ».

Dans la langue moderne, s’ajoutent les sens figurés, tels que « l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie » ou « l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque » (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est aussi ‘l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose », comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La loi sur l’égalité des chances de 2005 luttait elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de « Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité » ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination.

Il suffit d’établir l’histoire du nom lutte ou du verbe lutter pour constater que ces mots, quand ils sont employés par les chefs d’escadrille et leurs célébrants des médias, désignent aujourd’hui des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. La Ministresse MST affirme qu’elle lutte contre les déserts médicaux ; non seulement elle lutte contre les déserts, mais elle les combat. Comment ne se rend-elle pas compte de l’absurdité de ce qu’elle dit ? Lutte-t-elle contre les déserts médicaux – c’est-à-dire contre l’absence de médecins – ou contre les médecins ? Ma chi lo sa. M. Ayrault de Saint-Herblain prétend qu’il lutte contre la pauvreté et les journaleux de sa bannière (autant dire tous les journaleux) d’applaudir aux exploits de ce nouveau saint Georges, sans se demander s’il combat les pauvres ou la pauvreté, ce qui n’est pas du tout la même chose. Si la réalité n’était pas dramatique, tout cela serait risible et digne de nourrir une nouvelle Batrachomyomachie célébrant les combats du Mal contre le Bien.

 

11 décembre 2012

Décrocher

 

Décrocher, décrochage, décrocheur

 

 

Le verbe décrocher, dérivé du nom croc, est attesté en français à compter du milieu du XIIIe siècle. Pendant de longs siècles, le sens de ce verbe transitif est resté stable : c’est « détacher une chose qui était accrochée » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-35). On décroche une tapisserie, un tableau, un rideau, un vêtement et même la timbale (« atteindre le prix au jeu du mât de Cocagne » ; « obtenir un succès dans une lutte, dans un concours »), mais aussi la lune, les étoiles, une bonne note, le récepteur, le combiné, le baccalauréat, le téléphone, l’appareil.

Pour des chefs d’escadrille qui, faute de savoir voler, sont devenus ministres de la République, décrocher est désormais un verbe intransitif. On ne décroche plus les vêtements, ce sont les élèves qui décrochent. L’origine de cet emploi, c’est l’armée, non pas l’armée qui lance un assaut, mais l’armée qui se replie ou qui refuse le combat : elle décroche. D’une retraite militaire ou d’un refus de combat, le verbe intransitif décrocher passe dans le vocabulaire pédagogique. Décrocher, c’est abandonner une activité et s’en désintéresser et dans le domaine de l’aéronautique, c’est « commencer à ne plus pouvoir voler ».

Ce sont donc les élèves qui décrochent. Ils ont douze ou treize ans, mais ils ne vont plus au collège ou même à l’école élémentaire. Il y a un demi-siècle, on aurait dit qu’ils font l’école buissonnière. Aujourd’hui, les buissons se sont éloignés des cités et des quartiers. Plus de nature, plus d’école buissonnière. Les décrocheurs sont choufeurs à 100 € par jour. Ou bien ils font du bizness ; ils décrochent les marchandises du camion ou les sacs à main des vieilles dames. Payons le ministre verse des torrents de larmes, non pas sur les vieilles dames, mais sur leurs bourreaux. Il est pour le mariage gay, c’est dans l’ordre de son monde à lui, où tout est inverti. Le mal, c’est le bien ; la crapulerie, c’est l’avenir de la France. Les enfants ont décroché depuis longtemps, mais les parents continuent à percevoir des allocations pour leurs enfants qui gagnent en choufant ou en trafiquant des milliers d’euros par mois.

 

 

28 novembre 2012

Normal

 

 

En latin, norma, auquel est emprunté norme, désigne une équerre, grâce à laquelle un maçon peut construire des angles droits. La norme, c’est de la géométrie pratique des métiers et des savoir-faire. L’adjectif normalis, dérivé de norme et que la langue française a emprunté sous la forme normal, e, aux, es, a pour sens « fait à l’équerre ». Monsieur de Hollande se vante d’être un président normal. La belle tartarinade ! Il n’est pas en angles droits, mais tout en rondeurs. S’il a été fait à l’équerre, c’est avec une équerre molle à la Dali. Quoi qu’il en soit, équerre molle ou équerre dure, personne ne s’abuse sur la normalité du président. Il n’est normal que parce que le prédécesseur ne l’était pas. « L’Autre » ou le « sale mec », comme il l’a nommé en public (il n’a pas osé dire « sale juif », mais c’est tout comme), ou « le salopard », comme il le nommait en privé, était réputé « anormal ». Par opposition ou pour faire la paire, comme dans le structuralisme élémentaire cher aux germanopratins, lui, il se vante d’être « normal ».

En français, ce qui a été retenu de ces deux mots latins, le nom et l’adjectif, ce sont les sens figurés : « règle » ou « modèle » et « qui sert de règle » ou « conforme à la règle », que les auteurs de dictionnaires relèvent au XIXe siècle, car norme et normal sont des mots modernes. En 1835 ou en 1872, les articles consacrés à l’un et à l’autre sont très courts ; à partir de en 1971 (Trésor de la langue française et Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), ils sont interminables et même sans fin, puisque M. de Hollande, avec son « président normal », a inventé un nouvel emploi que les auteurs de dictionnaires recenseront jusqu’à la fin des temps.

En 1835 (Dictionnaire de l’Académie française), sont relevés deux emplois de normal. Le premier est glosé ainsi : « il se dit principalement des écoles destinées à former des maîtres pour l'enseignement public », une école normale (il y en avait une seule par département) servant de règle pour les autres écoles.  Le second emploi est illustré par état normal (« état » avec un E minuscule – ce n’est pas l’Etat, dont le chef est M. de Hollande), qui "s’emploie surtout en termes d’anatomie") : « état d’un être organisé ou d’un organe qui n’a éprouvé aucune altération ; état ordinaire et régulier ». M. de Hollande n’a subi aucune altération visible (pour ce qui est des invisibles, seule Mme de Maintenant peut en juger). Ce n’est pas sans raison qu’il se targue d’être un président normal. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « qui est conforme à la règle, régulier » (état normal) et « qui sert de règle » (école normale).

Le « président normal » est normal pour deux raisons. Il est conforme à la règle. A peine élu, il prodigue avantages et privilèges à sa clientèle ; il a même offert un TGI à sa bonne ville de Tulle. Et il sert de règle : tous les courtisans se plient à ses consignes et il trace même, comme un bon rédacteur en chef, la ligne politique des médias de France. Que l’on ne s’inquiète pas trop : tout cela n’est que feu de paille et la normalité affichée va vite virer à la pire des anormalités.

 

24 novembre 2012

Le Grand Remplacement

 

 

A porpos de Renaud Camus, Le Grand Remplacement, David Reinharc, 117 pages, 13 €.

 

            Il est quelques ouvrages qui ont façonné la pensée morale ou politique de la France et que l’on peut lire ou relire avec profit même un siècle après qu’ils ont été publiés pour la première fois. Ce sont De la démocratie en Amérique, Les Conséquences politiques de la paix, L’Opium des intellectuels, Race et culture, Histoire de la folie à l’âge classique, Le Bouc émissaire, Cours familier de philosophie politique, La Raison des nations. Espérons que Le Grand Remplacement prendra dans les décennies qui viennent autant d’importance dans la pensée morale et politique que chacun des ouvrages cités ci-dessus. L’ouvrage le mérite. Non seulement dans ces quelque cent vingt pages, Renaud Camus s’exprime dans une langue lumineuse d’élégance et de netteté, mais encore il a le courage de dire sans tabou les bouleversements qui affectent la France et l’Europe et, plus que ces entités juridiques et administratives, les populations qui y sont établies et s’y succèdent depuis la nuit des temps.

La nature de ces bouleversements est condensée dans le vocable « Grand Remplacement », dont la signification est expliquée pages 15, 16, 79, 80, 82, 112. Ainsi, page 112 : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples (…) Le Grand Remplacement, le changement de peuple, (….), est le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours ». Par ces deux mots, Renaud Camus reprend une boutade de Berthold Brecht, lequel, constatant qu’un gouvernement était mécontent de son propre peuple, s’exclamait : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? » Ce que Brecht prêtait ironiquement à des gouvernants bornés, autoritaires, despotiques, c’était du cynisme et l’absence de tout scrupule. L’ironie de l’histoire est que ce sont les lointains disciples et admirateurs de ce même Brecht qui mettent en œuvre la politique que celui-ci suggérait d’appliquer. Ceux qui, dans les années 1960 et 1970, tenaient la « distanciation » brechtienne pour le nec plus ultra de l’esthétique du théâtre, ont appliqué sans distanciation aucune, cyniquement, brutalement, la politique contre laquelle s’insurgeait leur maître.

Ce phénomène est plus « considérable », pour reprendre le jugement de Renaud Camus, que l’Occupation, la guerre de 1914, la Révolution ou les révolutions de 1789 à 1876, le règne de Louis XIV, et pourtant, de ce grand phénomène historique, il n’est question nulle part dans les médias, essais et discours des hommes politiques. Il est même interdit de le voir, bien qu’il saute aux yeux, et pas seulement dans le 9–3. Chacun le constate et des millions de citoyens en font une expérience ou dramatique ou tragique. Et pourtant, ce phénomène est censé ne pas avoir lieu et il a été décidé une bonne fois pour toutes qu’il ne s’est jamais produit. Le constater serait une illusion des sens… Ce qui se joue en France, c’est, près de quatre siècles après la première représentation, la tragédie de Calderon La vie est un songe, dans laquelle il est montré que le monde n’est qu’illusion, étant tout autre chose que ce que les yeux voient. La différence pourtant est grande. Les spectateurs savent que ce qu’ils voient sur une scène, ce n’est pas « pour de vrai » ; c’est du théâtre ou de l’illusion, ce n’est pas la réalité. Il en va tout autrement du Grand Remplacement. Aux citoyens de ce début de millénaire, ce qui est exigé, c’est de se croire au théâtre et de tenir les réalités qu’ils voient pour les ombres fugitives et éphémères d’une scène, de théâtre public et subventionné, évidemment.

            Pourquoi, comment, par quel biais, à la suite de quels bouleversements il est fait interdiction aux citoyens de voir ce qui leur crève les yeux ? La principale cause tient à l’idéologie. Le Grand Remplacement va à l’encontre de l’idéologie dominante, laquelle, bien qu’elle soit fausse, totalitaire et source de malheurs innombrables, s’est guindée au rang élevé de la morale, de la seule morale qui vaille et donc de la seule morale qui soit. L’idéologie est devenue la seule morale dans cet Empire du Bien qu’est la France fantasmée des médias, des politiciens, des inquisiteurs, des commissaires politiques, des contrôleurs de discours, des chausseurs de lunettes roses et des négateurs du réel. La moraline idéologique justifie la nocence, les nuisances, les crimes, les malheurs : elle approuve donc le remplacement sur le territoire de la France par d’autres peuples, comme elle a célébré naguère les purifications ethniques de l’Algérie et des pays arabes, de l’Allemagne nazie, de la Russie soviétique…  

L’occultation de la réalité est la grande spécialité des « chercheurs » en sciences sociales et autres, lesquels, à force de « chercher », ont fini par trouver un écran qui masque le Grand Remplacement : c’est l’adjectif « français ». Tous ceux qui viennent en France pour se substituer au peuple français sont immédiatement français. N’importe qui peut l’être : il suffit d’un coup de tampon sur un morceau de papier, et une fois l’étranger grimé en naturel, il s’affirme plus français encore que les Français dont les ancêtres sont présents en France depuis des centaines de générations. Si un Français disait en Algérie qu’il est algérien et plus algérien que les indigènes, il se ferait traiter de « raciste » et serait expulsé sur le champ. Donc puisque tous les remplaçants sont français, il n’y a pas de lieu de voir de Remplacement, Grand ou Petit, là où il y a seulement des papiers en règle ou en voie d’être réglés. Cette manipulation s’accompagne d’innombrables mots mensongers : incivilités, quartiers populaires, cités, quartiers sensibles… Tout est pipé : les statistiques, qui servent à cacher dans les chiffres ce que l’on pourrait voir dans la réalité si l’on ouvrait les yeux ; l’histoire de France entièrement réécrite (il n’y a pas de peuple français, c’est l’immigration qui a fait la France, nous sommes tous des immigrés ou des enfants d’immigrés, etc.) afin que soit justifié et accepté le Grand Remplacement, le vocabulaire, qui sert à ne pas dire ce qu’il est interdit de voir.

Pour Renaud Camus, qui se fonde sur des injonctions de Boumediene appelant ses coreligionnaires à conquérir la France et l’Europe, le Grand Remplacement est de la contre colonisation et même de la colonisation au sens propre de ce terme, c’est-à-dire un transfert de populations importantes dans un pays donné. Certes, il reste un abîme entre la colonisation, qui a été, dans l’histoire récente, une mise en valeur de terres incultes, et la contre colonisation, qui est une razzia : on s’empare par cupidité de richesses que leurs détenteurs historiques croient naïvement défendues par le droit ou la morale. La « nocence », la délinquance, les incivilités, la criminalité et les innombrables infractions à la loi, celle de la France, pas celle d’Allah, etc. sont le carburant du Grand Remplacement. Combien d’indigènes, exaspérés par la délinquance les visant, ont-ils été contraints de quitter leur immeuble HLM, leur quartier, leur ville, leur département, pour s’établir ailleurs, laissant le champ libre aux délinquants et à leurs potes ? Des millions ? De cette purification ethnique, qui n’existe pas, il est évidemment interdit de parler. Le changement de peuple n’est pas le fait du hasard. Le phénomène a des causes, lesquelles ne tiennent pas au passé colonial de la France. La Suisse, le Danemark, les pays scandinaves, Norvège, Suède, Finlande, n’ont jamais eu de colonies ; et pourtant, ces pays sont exposés, autant que la France, au Grand Remplacement. La collaboration non plus n’est pas en cause. La Grande-Bretagne qui a résisté dès juin 1940 est touchée elle aussi, plus que les autres pays d’Europe, plus que l’Allemagne. Pour Renaud Camus, ce qui rend possible le Grand Remplacement, c’est la reductio ad Hitlerum : Hitler a commencé dès 1945 une seconde carrière qui dure encore. Il est invoqué à tout bout de champ, en particulier contre ceux qui voient le Grand Remplacement là où il se produit et qui sont assez téméraires ou inconscients pour dire ce qu’ils voient. En un instant, les voilà nazifiés, tandis que les remplaçants, eux, qui vomissent les Juifs, sont assimilés aux Juifs persécutés par Hitler et ses séides.  On comprend que, pour Renaud Camus, il n’y ait de pensée libre en France aujourd’hui que dans l’absence, dans l’ailleurs ou dans l’a-topie ou dans le non-lieu, dans les blancs des cartes, puisque la classe dominante et englobante, à savoir la petite bourgeoisie qui régit la France se conçoit sans extérieur : il n’y a rien d’autre qu’elle et ceux qui n’en sont pas sont condamnés au silence, à ne rien voir, à vivre dans les marges, à rester dans la nuit.  

 

 

             

17 novembre 2012

Coran ou Alcoran

 

 

Le religieusement correct ou la rectitude idéologique ou le catéchisme bien pensant, etc. et tous ces carcans qui emprisonnent le langage et la pensée en obligeant les Français (ou les Européens) à tourner mille fois leur langue dans la bouche avant de s’aventurer à parler de l’islam et de l’Islam, des musulmans ou des mahométans, du Coran et de la Sunna, etc. tous terrains mouvants, minés, interdits, piégés, plus périlleux que les « maelstroms furieux » du Bateau ivre, n’ont cours en France que depuis quelques décennies, plus exactement depuis que les soixante-huitards, prétendument insolents ou anticonformistes, qui interdisaient jadis d’interdire, ont pris le contrôle des media, des lieux de parole autorisés, des associations lucratives sans autre but qu’inquisitorial, etc. où ils imposent leur novlangue doucereuse, mielleuse, toute en euphémismes gluants comme des loukoums et d’où ils interdisent toute pensée qui contreviendrait à leur catéchisme.  

Il n’en allait pas ainsi avant Mitterrand, avant la gauche plurielle, avant les socialos à l’Elysée et avant l’invasion des media par les gauchistes. Alors, chacun avait le droit de dire ce qu’il pensait de l’islam ou de l’Islam, même s’il en pensait beaucoup de mal, sans que des hordes d’inquisiteurs avinés ou haschichés à mort menacent de procès à répétition ou de mort sociale les récalcitrants. C’était le temps, hélas révolu, où la France était un pays libre habité par des hommes libres. Les auteurs des anciens dictionnaires n’étaient pas confits en dévotion islamique et ils ne craignaient pas l’inquisition. Aussi disaient-ils les choses sans fard, comme le montrent les articles qu’ils consacrent au livre sacré des musulmans, l’Alcoran, comme ils l’écrivent, et que les Turcs nomment Alfurcan ou Alforcan. Ce que les auteurs anciens ont compris, c’est la nature juridique de l’islam : « le livre de leur loi », disent-ils à propos de l’Alcoran. Henri Estienne (1549) définit Alcoran ainsi : « il vaut autant à dire comme vraie loi », ce que reprennent Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) et Cotgrave (1611, Dictionarie of French and English Tongues : « the word (Alcoran) signifies a true law »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35, l’Alcoran est le livre de la loi et la loi est celle de Mahomet : « livre qui contient la loi de Mahomet ; il signifie figurément la loi même » (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, 1798, 1832-35, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, 1879, 1932-35). Nulle part, il n’est question d’Allah, qui aurait dicté ou soufflé à Mahomet ce livre. Les lexicographes des siècles passés n’étaient pas tenus ou ne se sentaient pas tenus de se plier à une vérité imposée. Pour eux, Allah est muet. Il en va différemment dans la neuvième édition, en cours de publication, où les académiciens montrent patte blanche ou font amende honorable. Ils ne disent plus l’Alcoran, comme au XIXe siècle encore et avant le XIXe siècle, mais le Coran, qu’ils définissent comme le « livre sacré des musulmans » et la « parole d’Allah révélée à Mahomet », se pliant de fait à l’orthodoxie islamique, révérence dont s’abstenaient leurs prédécesseurs. A partir de la cinquième édition (1798), est relevée cette expression : « on dit familièrement, en parlant d’une chose à laquelle on n’entend rien je n’y entends pas plus qu’à l’Alcoran », qui est un peu moins insolente que « se moquer de quelque chose comme de l’Alcoran », où l’Alcoran a été transformé en l’an quarante. L’expression disparaît de la neuvième édition.

Voltaire, dans sa tragédie Mahomet ou le Fanatisme, fait parler Mahomet en ces termes : « Le glaive et l’Alcoran dans mes sanglantes mains // Imposeraient silence au reste des humains ». Au XVIIIe siècle encore, un Français n’était pas obligé de multiplier les circonvolutions pour dire ce qu’étaient l’Alcoran et Mahomet. Ainsi, Thevet, voyageur du XVIe siècle, résume cavalièrement la conquête par l’islam d’immenses territoires : « Omar, disciple de Mahomet, les subjugua et leur enseigna les folies de l’Alfurcan ». De tous les lexicographes anciens, Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est sans doute le moins obséquieux : l’Alcoran est le « livre qui contient la loi du faux prophète Mahomet (« faux prophète », il a écrit « faux prophète », le saint homme !). C’est une prétendue conférence de Mahomet avec Dieu et les Anges, dont il dit qu’il a reçu sa loi ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) est peut-être plus féroce encore : « on peut dire que c’est un galimatias continuel, et sans aucun ordre. Il y a des titres fort extravagants dans la plupart des chapitres, comme des Mouches, des Araignées, et autres semblables ». Dans L’Encyclopédie (1751-65), cette bible des Lumières, le mépris est patent : « c’est le livre de la loi mahométane ou le livre des révélations prétendues et de la doctrine du faux prophète Mahomet ». « Dans toutes les fausses religions, le mensonge a affecté de se donner les traits de la vérité », ajoutent-ils. Il est vrai que les hommes des Lumières avaient en horreur le fanatisme et les fables, sentiment que leurs lointains descendants semblent avoir remplacé par la complaisance ou la dévotion ; ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), où est énoncée la vulgate moderne : « livre sacré des musulmans, recueil de prédications de Mahomet, à caractère à la fois prophétique et législatif, qui constitue la base de la vie religieuse et politique de l’État théocratique musulman ».

Les encyclopédistes ont le mérite d’esquisser les grandes lignes de la genèse du Coran : « l’opinion commune parmi nous sur l’origine de l’alcoran est que Mahomet le composa avec le secours de Batyras, hérétique jacobite, de Sergius, moine nestorien, et de quelques Juifs ». Ils se réfèrent à l’admirable savant qu’était M. d’Herbelot (Bibliothèque orientale, 1697), lequel « conjecture qu’après que les hérésies de Nestorius et d’Eutychès eurent été condamnées par des Conciles œcuméniques, plusieurs évêques, prêtres, religieux et autres, s’étant retirés dans les déserts de l’Arabie et de l’Egypte, fournirent à cet imposteur (comprendre Mahomet) des passages défigurés de l’Ecriture Sainte et des dogmes mal conçus et mal réfléchis, qui s’altérèrent encore en passant par son imagination : ce qu'il est aisé de reconnaître par les dogmes de ces anciens hérétiques, dispersés dans l’Alcoran. Les Juifs répandus dans l’Arabie n’y contribuèrent pas moins ; aussi se vantent-ils que douze de leurs principaux docteurs en ont été les auteurs (…) Mais les Musulmans croient comme un article de foi que leur prophète, qu’ils disent avoir été un homme simple et sans lettres, n’a rien mis du sien dans ce livre, qu’il l’a reçu de Dieu par le ministère de l’Ange Gabriel, écrit sur un parchemin fait de la peau du bélier qu’Abraham immola à la place de son fils Isaac, et qu’il ne lui fut communiqué que successivement verset à verset en différents temps et en différents lieux pendant le cours de 23 ans. C’est à la faveur de ces interruptions qu’ils prétendent justifier la confusion qui règne dans tout l’ouvrage, confusion qu’il est si impossible d’éclaircir que leurs plus habiles docteurs y ont travaillé vainement ; car Mahomet, ou si l’on veut son copiste, ayant ramassé pêle-mêle toutes ces prétendues révélations, il n’a plus été possible de retrouver dans quel ordre elles ont été envoyées du Ciel ».

Arrêtons-là le massacre. On l’a compris, et tous les extraits le disent avec éloquence, jadis les Français se moquaient des fables à dormir debout ; ils étaient volontiers impertinents, insolents, anticonformistes, persifleurs ; ils ne se prosternaient pas devant les récitants du Coran. Tout cela est révolu. La main mise des socialos et des gauchistes sur l’université, la presse, les media, l’opinion, etc. a mis fin à la pensée libre et à l’expression juste. Les soixante-huitards n’ont pas interdit d’interdire, ils ont interdit de dire et pour cela, ils ont emprisonné la langue afin de tuer dans l’œuf toute pensée libre.

 

 

 

 

09 novembre 2012

Refondation

 

 

Le verbe fonder, qui, en latin, signifie « bâtir », mais aussi « établir » et « instituer », fait partie du vocabulaire, riche de significations puissantes, qui définit ou caractérise une civilisation, en l’occurrence celle dont nous sommes les héritiers : la civilisation chrétienne ou judéo-chrétienne et gréco-romaine.

Le sens propre de fonder, attesté au début du XIIe siècle, à savoir « bâtir » ou « mettre les premières pierres ou les premiers matériaux pour la construction d’un bâtiment » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), n’appelle guère de commentaires. Il en va différemment du sens figuré, attesté dès 1160 : « établir, instituer » (une ville, une religion, etc.). Il est exposé ainsi dans le DAF (1694) : « figurément (on dit) fonder un empire, un royaume, un Etat pour dire être le premier à le former, à l’établir, et, fonder un ordre religieux pour dire en être le premier instituteur ». Les académiciens ajoutent que ce verbe se dit « des choses d’esprit, des choses morales et signifie établir sur quelque principe, appuyer de raisons ». Les compléments de ce verbe, employé dans ce sens, sont opinion, prétentions, demandes, espérance en Dieu ». Enfin, « fonder signifie aussi donner un fonds suffisant pour l’établissement, pour la subsistance d’une Eglise, d’une communauté, etc. pour l’exécution, pour l’accomplissement de quelque œuvre pieuse, de quelque chose de louable ». On fonde une église, une chapelle, une messe, un hôpital…

Ces divers emplois sont relevés dans les éditions successives du DAF, comme dans celle de 1835 : « Fonder signifie au figuré établir le premier quelque chose, créer, instituer » (empire, royaume, Etat, république, colonie, ordre religieux, académie, manufacture, religion, doctrine, système…) et « il signifie particulièrement donner un fonds suffisant pour l’établissement et l’entretien de quelque chose de louable, d’utile » (une église, une chapelle, un hôpital, un collège, etc.). Ces sens, tous liés à ce qui s’est fait de grand en deux millénaires en Europe et en France ou ailleurs dans le monde, sont enregistrés dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « figuré, faire le premier établissement d’une chose ; fonder une académie, une colonie, un ordre religieux » ; « léguer, donner un fonds pour l’établissement d’une œuvre religieuse, charitable, littéraire ; fonder une église, un couvent, une chapelle » ; « figuré, établir d’une façon permanente ». Le nom fondation, emprunté au latin, langue dans laquelle il est dérivé du verbe fundare, reprend les divers sens de fonder. Voici quelques-uns de ceux que Littré relève : « Figuré, action de créer quelque établissement » (fondation d’une colonie, d’un hôpital, d’une société savante) et « fonds légué pour une œuvre pieuse ou charitable ou louable d’une façon quelconque ».

           

Parmi les chefs d’escadrille qui composent le gouvernement de M. de Hollande, il en est un qui n’a que le mot fondation ou, mieux encore, refondation à la bouche. C’est l’homme de la boutique et des boutiquiers, qui porte mal son patronyme. Il s’écrie partout « payons », payons », « payons », mais il veut dire « payez », « c’est vous qui paierez » ou « payer, c’est l’emploi de votre avenir ». Sa tâche est de fonder et de refonder l'école, non pas avec son argent, mais avec celui des autres et, parmi les autres, les plus pauvres, les riches s’étant exilés depuis quelque temps vers des cieux moins incléments. La refondation de l’école est son slogan. L’école existe depuis vingt-cinq siècles au moins. Elle a été fondée par les centaines de générations qui se sont succédé en deux mille cinq cents ans. Eh bien, ce ministre se donne pour objectif de refaire ce que des millions d’hommes ont fait - mal selon lui. On se dit qu’il va rétablir la connaissance, le savoir, l’instruction publique, l’accès aux grandes œuvres, etc. Que nenni. Sa refondation, c’est la reprise de la démolition commencée sous Savary, Jospin et Lang. Tout cela serait tragique, si l’on prenait les chefs d’escadrille de M. de Hollande pour autre chose que ce qu’ils sont. Et le tragique s’évanouit d’un coup quand on apprend que la refondation de l’école consiste à ajouter trois jours de congés supplémentaires à la Toussaint aux chers camarades du clergé enseignant et à multiplier les emplois factices pour remplacer les innombrables enseignants absents pendant les semaines qui précèdent ou qui suivent les vacances légales. Pour un ministre, ça, c’est un chef d’escadrille !  

 

           

06 novembre 2012

Pacte

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens « traité », « accommodement », « convention ». C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que « pact ne valait rien du tout » et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : « li pat vainquent les lois » (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), « convention » (« il y a pacte entre eux ») ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou « accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents », que Littré définit plus explicitement ainsi : « traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement », emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les affaires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : « convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière ».

Ce que les académiciens notent en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités (« cela ne se peut sans pacte avec le diable »), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l’omniprésence du diable, de l’usage abusif des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : « il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales », confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

 

C’est au XVIIIe siècle, chez Rousseau, que la diablerie entre dans le social et même, comme on dit aujourd’hui, le sociétal : « le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits » (in Contrat social). Alors se déclenche l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel de Madame Royal en 2007 et le maintenant célébrissime PACTE pour la COMPETITIVITE du sieur Gallois, PDG de toutes les entreprises nationalisées ou d’Etat qui sont, ont été ou seront en France. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994), à l’origine, pacte serait un terme de droit (« convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties »), ce que les exemples cités ne confirment pas : « on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis » (Mauriac, 1940) ; « l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités » (Maupassant, 1884). Du droit civil (pacte de préférence, « convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable ») et du droit international (« accord conclu entre Etats » ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, « accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains »), à la société (pacte social, « convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux »), à l’économie (pacte colonial, « système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine »). Outre « convention », les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de « résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose » et, par métonymie, celui de « accord constant » avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte pour la compétitivité. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le bureaucrate qui a rédigé ce pacte pour les chefs d’escadrille qui ne volent pas et qui, ne volant plus, sont ministres, députés, sénateurs, maires, présidents de CG, de CR et autres conseils, commissions, comités à jetons de présence, mais tous du même bord que le chef des chefs d’escadrille, a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce bureaucrate et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Ce pacte est un énième rapport qui, enfonce les portes ouvertes et qui, pour cacher qu’il les enfonce, est baptisé pacte.

 

01 novembre 2012

Couac et couacs

 

 

Ce mot est une onomatopée, c’est-à-dire que les sons dont il est formé imitent un bruit, un cri ou un son discordant. Il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle chez Marot et Palissy : « Le renard d’une vitesse soudaine empoigne la grolle (le corbeau ou la corneille), laquelle ne sut tenir aucune contenance que de faire coua ».

Il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1872. Littré le relève dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), en indiquant que le pluriel est couac : « Onomatopée burlesque qui se dit pour exprimer les fautes que font avec les instruments à anche ou à bocal les débutants qui n’ont pas l’embouchure ; on le dit aussi des chanteurs ». Le couac était un cri d’animal ; il devient une fausse note. C’est ce que confirment les académiciens (1932-35) : « onomatopée qui s’emploie pour désigner une fausse note rendue par une voix ou par un instrument de musique », et dans la neuvième édition (en cours de publication) : « son discordant et désagréable émis fortuitement par un chanteur ou par un instrument à vent (on dit aussi canard) ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens, cri d’un animal et fausse note, sont exposés : « Onomatopée du cri du corbeau et, par analogie, d’autres oiseaux » et « note fausse, discordante, produite par un instrument à vent ou un chanteur ». Comme couac est le cri du corbeau, cette onomatopée est aussi employée comme un nom pour désigner un « cri de moquerie dont on poursuit les ecclésiastiques en raison de leurs vêtements noirs comme le plumage du corbeau » et, par métonymie, en argot, un « prêtre » : enfin, ce peut être «un « calembour de mauvais goût ».

Dans aucun de ces dictionnaires, n’est enregistré le sens « figuré » qui obtient un vaste succès chez les mondains et les journaleux au sujet des chefs d’escadrille qui nous gouvernent : « nous », pas d’exagération, ils sont seulement membres d’un gouvernement de la République. Ces gouvernants ne sont ni des corbeaux (encore que quelques-uns d’entre eux croassent quand ils parlent), ni des prêtres (essayez de croasser au passage de Peillon Payez), ni des musiciens, ni des chanteurs, et pourtant ils font couacs sur couacs (au pluriel, couacs prend un s, quoi qu’en ait dit Littré) et vice versa couacs sur couacs, sur tout sujet, à tout moment, à tout propos, comme des chefs d’escadrille apprenant à jouer du pipeau. Certes, M. de Hollande est célèbre par les blagues stupides qu’il raconte à tout moment. Pour lui, un couac est sans doute un calembour « de mauvais goût ».

Si le sens dans lequel est entendu couac dans les médias n’apparaît pas dans les dictionnaires, c’est qu’il est tout moderne : il est juste de la veille. Les académiciens le signalent, mais dans la neuvième édition du DAF : « figuré et familièrement : dans cette alliance, on percevait déjà quelques couacs, quelques dissonances ». Chacun au gouvernement tire à hue et à dia et dissone à la diable.

Il est un autre couac, emprunté aux langues des Caraïbes, qui a pris la même forme que le cri du corbeau. Littré le relève dans le sens de « terre argileuse dont les nègres sont très avides ». Littré, qui est un vrai progressiste, emploie sans retenue le mot nègre et prête aux noirs, qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, des habitudes alimentaires étranges : ils mangeraient de la terre. Il faut vraiment être progressiste, autant que les ministres à couacs, pour croire que les noirs mangent de la terre. Et pourquoi pas des pierres ? Les auteurs du TLF (1971-94) lèvent le mystère. Cette « terre argileuse » est de la « fécule de la racine des maniocs amers, légèrement torréfiés ». Les auteurs de couacs produisent donc de la terre argileuse dans laquelle, par temps de pluie, ils pataugent, s’enfoncent ou glissent. Voilà qui ravit sans doute les rieurs, mais qui désespère ceux qui se font une idée de la France qui ne se réduit pas aux couacs, quelque sens que l’on donne à cette onomatopée.   

 

 

07 octobre 2012

Compétitivité

 

 

            Voilà un mot de la dernière modernité, et si moderne qu’il a fini par entrer au gouvernement de la France. On aurait pu croire les ministres de la Restauration socialiste ringards, sortis d’un bocal de formol ou préservés de la pourriture par la naphtaline, que nenni ! Ils sont vivants et branchés ; la dernière langue à la mode leur est aussi familière qu’elle ne l’est à Rey.

L’adjectif compétitif, dérivé de la base nominale compétition, est attesté depuis un peu plus d’un siècle. Il a été fabriqué, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, plus ancien, en 1907 pour signifier ce qui « se rapporte à la compétition » (sportive, évidemment) et, en 1954, il a été étendu à l’économie avec le sens de « qui est susceptible d’affronter la compétition » (Trésor de la langue française, 1971-94). Sa modernité explique qu’il ne soit relevé que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Encore est-ce dans le seul emploi propre à l’économie : « qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ».

C’est de cet emploi que dérive le nom compétitivité, attesté au début des années 1960 et qui est tenu pour un néologisme par les lexicographes du TLF (1971-94) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence » et « le fait de pouvoir soutenir la concurrence » (DAF, neuvième édition). Le mérite de compétitif et de compétitivité est leur clarté ; ils ne sont pas polysémiques ; leur sens ne présente aucune ambiguïté ; l’emploi qui en est fait est à la portée d’un enfant de dix ans, mais apparemment il pose des problèmes insurmontables à un ministre de la Restauration socialiste.

M. le Baron de l’Economie socialiste, ministre placé sous les ordres de M. Pigasse, banquier chez Lazard, grand maître des fusions et acquisitions, et rédacteur en chef du Monde et des Incorruptibles (c’est un éloge ironique !), est le seul qui pourrait dire, s’il parlait latin, « j’ai vaincu à Moscou » ou « j’ai vaincu Moscou » (c’est ironique !). Devant des centaines de micros et de caméras ébahis, il s’est lancé il y a deux ou trois jours dans une longue explication alambiquée de compétitivité. La France a, depuis x années, un déficit commercial de plusieurs dizaines (ou même centaines) de milliards d’euros ; elle importe de plus en plus de biens et en exporte de moins en moins. A n’importe quel citoyen prenant connaissance de ces données, il apparait que la France a un déficit de compétitivité ou qu’elle est moins compétitive que ses concurrents ou encore qu’elle est faible dans la concurrence internationale. Certes, il y a toujours la possibilité de supprimer cette concurrence; pour le moment, celle-ci existe. Mais quand on est ministre du gouvernement de la Restauration socialiste et que l’on est le pantin que fait parler M. Pigasse de Lazard, il est impossible de reconnaître la réalité de cette perte de compétitivité. Alors on louvoie, on hésite, on trébuche, on cache la vérité, on nie le réel, on refuse d’employer tel ou tel mot et on s’installe dans le charabia, qui est le dernier refuge des crétins. Donc, il n’y aura pas de « choc de compétitivité », s’exclame le vainqueur de Moscou, près de s’indigner, parce que choc n’est pas le mot adéquat et que lui, il condamne ce mot. Non, il y aura un « accompagnement de compétitivité », sans doute comme il y a un accompagnement pour les malades à l’agonie, ou mieux, comme l’a déclaré doctement M. Ayrault de Saint-Herblain à la bannière socialiste gouvernementale, une « trajectoire de compétitivité » – oui, une « trajectoire de compétitivité ».

Ce dont on est sûr avec les chefs d’escadrille, c’est qu’ils ne toucheront jamais le fond ou que, s’ils le touchent, ils sont capables de creuser encore pendant des siècles pour éviter des milliers d’autres fonds. En bref, on n’a pas fini de rigoler.

 

12 septembre 2012

Parasite

 

           

C’est un mot qui appartient à la vieille civilisation de l’Antiquité. Il a été emprunté au tout début du XVIe siècle du latin parasitus (« invité », « convive », mais aussi « écornifleur » ou « pique-assiette» »), mot qui est emprunté au grec, langue dans laquelle il a pour sens « qui mange avec quelqu’un d’autre », « commensal » et même « parasite payant son repas de flatteries et de bouffonneries ». C’est dans ce sens latin et grec de « pique-assiette » qu’il est employé en français : « écornifleur, qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835, Féraud 1788, Littré 1872-77). « Il désigne simplement aujourd’hui celui qui cherche à se nourrir, à vivre aux dépens d’autrui » (DAF, 1932-35), une « personne qui vit aux dépens d’autrui » (DAF, neuvième édition, en cours de publication).

Quelques auteurs de dictionnaires tentent de distinguer l’emploi « moderne » de parasite des emplois que l’étymon latin ou grec avait dans l’Antiquité, comme le fait Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Le sens moderne (« aujourd’hui celui qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui ») est distingué des sens historiques : « chez les anciens, sorte d’écornifleur qui faisait métier de manger à la table de quelque riche en l’amusant par des flatteries et par des plaisanteries » ou « nom officiel des hommes qui, dans certaines républiques de la Grèce, étaient admis à partager les victimes avec les prêtres et à s'asseoir à la table des magistrats ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94). Dans l’Antiquité, c’était « l’assistant d’un prêtre, qui prenait soin des provisions des dieux et qui était invité à prendre part aux repas communs » ou, dans un sens péjoratif, une « personne qui recherchait les repas publics au Prytanée et, par la suite, les tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses » et, au théâtre, un « type de personnage de la comédie gréco-latine ». Dans la France moderne, c’est ou bien une insulte ou bien une « personne qui vit prospère aux dépens d’une autre personne ou d’un groupe de personnes » ou encore, quand il est employé adjectivement (industrie parasite), quelque chose « qui coûte plus qu’il ne rapporte, qui exploite, tire profit sans rien rapporter, qui se pratique au détriment de la société ». Dans ces deux sens modernes, les emplois sont innombrables, comme si la France n’était peuplée que de parasites (sociaux, économiques, du budget, du pouvoir, etc.), ce succès expliquant peut-être les innombrables emplois métaphoriques de ce terme en biologie, parasitologie, minéralogie et dans les télécommunications, etc.

            Les politiciens et les journaleux en raffolent aussi. Ils ont l’injure facile. En conséquence de quoi ils tiennent tous ceux qui leur déplaisent – soit x % des Français – pour des parasites et ils les accusent de parasitisme. C’est sur cette pente glissante que se sont hasardés récemment M. Mélenchon et les journaleux de Libé. Pour eux, M. Arnaud est un parasite. Pourquoi pas dans l’absolu ? Mais en décider est impossible. En revanche, il est possible de dresser un parallèle entre M. Arnaud et M. Mélenchon et entre M. Arnaud et les journaleux de Libé. M. Arnaud a, semble-t-il, toujours travaillé ; M. Mélenchon n’a jamais travaillé, sinon maître (d’école) auxiliaire pendant deux ou trois ans. M. Arnaud emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes à qui il donne chaque mois un salaire correct ; M. Mélenchon n’emploie personne et il a toujours vécu avec l’argent des autres – en particulier celui des pauvres. M. Arnaud est peut-être un parasite, mais M. Mélenchon est un parasite à la puissance mille. Il en va de même des journaleux de Libé dont le salaire, très confortable, vient des aides et subventions de l’Etat. Autrement dit, ils vivent aux crochets des travailleurs – c’est sans doute pour cette raison qu’ils les haïssent.

 

05 septembre 2012

Esclavage

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que le nom esclavage, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’est oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : « il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis », écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que « le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage ». Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

            Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est « état, condition d’un esclave ». Les adjectifs qui qualifient esclavage sont « rude, dur, cruel, perpétuel » (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de « généraliser ». L’esclavage n’est plus la « condition d’un esclave », mais la « condition de l’esclave ». Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : « condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves », avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

            En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : « il était en esclavage en Turquie » et « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage » ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : « il était en esclavage à Tunis », mais le second exemple est maintenu : « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage ». Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie. « La loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde ». Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : « dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles ». Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de « état d’esclave dans l’antiquité » ou « état d’esclave chez les modernes » : ce sont « l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants » et « l’esclavage des nègres », qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens « état, condition d’un esclave » n’est plus illustré par « il était en esclavage en Turquie », mais par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage » et, dans la neuvième édition, par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage ». Ces exemples, en particulier « l’abolition de l’esclavage », laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur le chemin du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, et non pas la « condition de l’esclave », sans que l’esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une « institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves ». Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens « état d’esclave », les formes d’esclavage moderne (« l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage ») et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique. Ils citent « l’esclavage aux Etats-Unis » ou « la transformation de l’esclavage antique en servage », comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : « quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle » (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage (« esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage »), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits.

 

 

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.

 

28 août 2012

Raccommoder

 

"Raccommoder ce pays", dixit Dame Aubry à La Rochelle (PS).

 

 

« Raccommoder la France », tel est l’objectif que Dame Aubry, fille de l’Or, Chef de la Bannière socialiste de Lille, des Flandres et du Hainaut, vient de fixer au gouvernement de Monsieur de Hollande. Rien que ça, pourrait-on dire. Voilà qui ne monte pas très haut : il est vrai que Dame Aubry est courte sur pattes et que des hauteurs où elle se tient, elle voit surtout des bas à raccommoder.

Raccommoder (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), c’est « refaire, rajuster, remettre en état » une maison, un mur, un plancher, un habit, un bas de soie, des bottes, des portes, des vitres, un pistolet, une selle, une coiffe. Il ne serait pas venu à l’esprit de nos ancêtres que l’action de raccommoder pût s’appliquer à la France : ils raccommodaient leurs chaussettes, pas un pays. Dans ce même dictionnaire, un autre sens est indiqué. Raccommoder, c’est aussi « remettre d’accord des personnes qui se sont brouillées après un (premier) accommodement » : apparemment, telle n’est pas l’intention de Dame Aubry. Elle n’entend réconcilier personne et surtout pas se réconcilier avec ceux avec qui elle s’est brouillée naguère, ni avec les ouvriers, ni avec les prolétaires, ni avec les travailleurs, ni avec les chômeurs. Elle ne se raccommode qu’avec les camarades de sa Bannière – à peine cent personnes, pas plus.

Sauf à laisser accroire que ces cent camarades sont la France, elle ne raccommodera rien, même pas sa perruque ou ses jupes, car raccommoder, c’est aussi « remettre dans une situation plus convenable, plus propre et plus selon la bienséance » (DAF, 1762) – ce qu’elle ne fera sans doute pas, à moins qu’elle ne confie à ses amis musulmans le soin de faire à Lille ou ailleurs cette opération de raccommodage par l’imposition de la loi islamique. Auquel cas, tout sera parfaitement accommodé ou raccommodé, surtout la tenue indécente des « femelles de France », comme on dit dans les parages de l’islam.

 

 

09 août 2012

Terrorisme


 

 

Le mot terrorisme est attesté en 1794 et il désigne la « doctrine des partisans de la Terreur » en 1793 et 1794. Le phénomène est spécifique de la prétendue Révolution – « française », hélas, car si l’on peut contester que ce qui s’est passé entre 1792 et 1815 ait été une révolution, puisque les révolutionnaires n’ont fait qu’achever le processus de centralisation administrative commencé par la monarchie de droit divin au XVIIe siècle, on ne peut pas contester que ces événements aient été « français ». Ce n’est pas seulement une « doctrine », c’est aussi un mode de gouvernement, fait de « mesures d'exception pour maintenir un gouvernement, s'emparer du pouvoir, atteindre un but politique ».            

C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent le mot terrorisme, et cela dès 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « système, régime de la terreur ») chez Barré (Complément au DAF, 1842) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « système de la terreur, pendant la Révolution française ». C’est aussi la définition qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », lesquels font de cette définition une définition historique, donc close. Hors de cette période de l’histoire, c’est « l’emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique » et surtout, c’est, entendu dans un sens atténué ou dégradé « l’ensemble des actes de violence qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d'insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible ». De fait, le terrorisme n’étant plus spécifique de la France ou n’étant plus propre à une période de l’histoire, il peut désigner un peu n’importe quoi, même le prétendu terrorisme intellectuel, celui dont Sartre aurait été la victime.

En fait, c’est au XIXe siècle que les progressistes (prétendus, vrais ou faux), les révolutionnaires (en herbe ou de pacotille) et, plus généralement, tous les républicains se sont évertués à effacer le lien consubstantiel entre terrorisme et Révolution française. Il fallait nettoyer cette Révolution des taches qui la souillaient. C’est l’entreprise à laquelle s’adonne l’instituteur et lexicographe Pierre Larousse dans son Grand (et très engagé) Dictionnaire du 19e siècle. Pour lui, le terrorisme est un « régime de terreur politique » certes, mais qui n’a ni racine, ni origine, et qui n’est pas propre à la France. D’ailleurs dans l’exemple qui illustre cette définition, objectivement très sommaire, surtout dans un dictionnaire qui tient d’une encyclopédie, le terrorisme est renvoyé à un parti polonais dont les militants luttaient pour l’indépendance de leur pays, celui-ci ayant été dépecé et partagé entre les grandes puissances impériales du XIXe siècle, Russie, Prusse, Autriche. « Le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Le terrorisme n’est plus une affaire française ; ce n’est même plus l’affaire d’un Etat, mais de citoyens qui s’assemblent pour arracher à un Etat étranger leur liberté. Ou encore, dans cet exemple qui illustre le sens du verbe terroriser (« tenir sous un régime de terreur »), la terreur n’émane pas de l’Etat, ni d’un gouvernement, mais de l’Eglise (évidemment) qui fait un excellent bouc émissaire : « L’Inquisition terrorisait le pays » (le pays des chimères, sans doute).  

La manipulation de l’histoire est plus flagrante encore dans l’article consacré à terroriste, au sens de « partisan ou agent du terrorisme », sens illustré par cet exemple qui tient de la plaisanterie de potache ou de l’hagiographie : « les terroristes de 93 étaient d’une bénignité de mœurs extraordinaire ». Ils ont fait tuer et massacrer des dizaines de milliers (et même des centaines de milliers, en incluant les paysans de l’Ouest de la France) de citoyens innocents, et ils auraient eu des « mœurs » extraordinairement « bénignes ». Ils tuent plus férocement que des loups et ce sont des agneaux. Comprenne qui pourra. Cet article sinistre est suivi d’un bref exposé à prétentions « encyclopédiques », dans lequel les terroristes ne sont plus ceux qui ont « gouverné » la France par la terreur en 1793 et 1794, mais ceux qui, quelques mois après le 9 thermidor, c’est-à-dire après la chute de Robespierre, ont été emprisonnés et égorgés dans les prisons par des hordes de royalistes ivres de vengeance. Libérés bientôt pour ne pas mettre la « République » en danger, ces survivants se sont illustrés ensuite par leur patriotisme. La conclusion de M. Larousse, qui tient l’histoire pour un tour de passe-passe ou de l’escamotage magique, est lumineuse : « Là finit la dénomination de terroriste, qui fut remplacée, sous le Directoire, par celle d’anarchiste ». Le terroriste a imposé la République par la terreur ; il est désormais l’ennemi de la République. Voilà pourquoi la République est muette.

 

 

31 juillet 2012

Jeûne et ramadan

Jeûne

 

Ce nom, qui dérive du verbe jeûner, est attesté au début du XIIe siècle comme propre à la religion chrétienne. C’est une « abstinence commandée par l’Eglise » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), qui ne se rapporte pas à tous les aliments, mais à la viande. C’est « un espace de temps pendant lequel la Religion nous défend de manger de certaines choses et à certaines heures » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel). « Le vrai jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour en vingt-quatre heures » (Ibid.). Les auteurs de dictionnaires anciens confirment cette définition : « abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798). A partir de la sixième édition du DAF (1835), ce qui prime, c’est le sens « général » du mot jeûne qui n’est plus spécifique de la religion chrétienne : « pratique religieuse, acte de dévotion, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification ». Dès lors, le mot peut s’appliquer à toute sorte de pratique alimentaire, médicale, diététique ou autre, le sens propre aux chrétiens et aux catholiques (« le jeûne des catholiques (…) consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ») n’étant cité qu’en second et même, chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en troisième et dernière position dans l’article consacré à ce mot : « Abstinence d’aliments » (un trop long jeûne est nuisible à l’estomac) ; « Particulièrement, pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification » (sont cités en exemple tous les jeûnes possibles) ; « Le jeûne des catholiques, qui consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ». En 1879, 1932-35 et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens reprennent cet ordre, faisant de fait du jeûne chrétien, le premier qui ait été désigné par le mot jeûne et longtemps le seul, un sens particulier, inclus avec le sens général d’abstinence d’aliments dans une relation de partie à tout et même de sous-partie à partie et à tout, si l’on tient de l’extension de l’abstinence d’aliments (pour quelque raison que ce soit : diététique, médicale ou autre) à la dévotion : « Abstention totale d’aliments » ; « Pratique religieuse, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification » ; « Jeûne des catholiques, qui consiste à s’abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1832-35). Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Privation partielle ou totale (à l’exception, le plus souvent, d’eau), forcée ou non, de toute alimentation pendant un certain temps » ; « Acte de dévotion consistant à s’abstenir d’aliments dans un esprit de mortification et de pénitence » ; « (Religion catholique) Pratique religieuse consistant à ne faire qu’un seul repas important par jour dans lequel on s’abstient le plus souvent de viande, à certaines périodes fixées par le calendrier liturgique » ; « Au figuré, abstinence ou privation physique, morale ou intellectuelle ».

Il est légitime, au vu de ces définitions, de s’interroger sur le prétendu jeûne du mois lunaire de ramadan. D’abstinence de nourriture ou de viande, il n’y a pas ; de modération, encore moins. Pendant ce mois-là, les musulmans mangent plus que pendant les autres mois ; mangent, que dis-je ? bâfrent. C’est digne de La Grande Bouffe, ce film totalement oublié aujourd’hui qui a fait ricaner grassement les soi-disant rebelles des années 1970 - c’est-à-dire les bien pensants d’aujourd’hui. Tout l’atteste, ne serait-ce que l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces implantés dans les quartiers islamiques et la croissance colossale des importations de nourritures (viandes, miel, sucre, blé, farine, etc.) dans les pays arabes et musulmans. Dans les années 1960 et au début des années 1970, le quotidien très bien pensant Le Monde avait parmi ses marronniers préférés la préparation des festivités du ramadan en Algérie : c’était (et ça l’est toujours) le pays chéri des tiers-mondistes. L’approche de ce mois de festivités donnait des sueurs froides aux autorités de ce pays. Aux difficultés d’approvisionnement, qui étaient alors la règle, s’ajoutaient celles qui sont propres à ce mois, pendant lequel la consommation de sucre, de miel, de semoule, de légumes, de fruits, de viande, etc. augmentait dans d’importantes proportions (elle doublait parfois, disaient les experts). Comme la distribution était de la responsabilité de l’Etat, les autorités achetaient sur les marchés internationaux ce que les coopératives agricoles ne produisaient pas. Ces achats étaient sources d’inflation conjoncturelle et de spéculation : les boutiquiers qui disposaient de ces aliments les retenaient en stock le plus longtemps possible pour faire augmenter les prix. Dans le milieu des années 1980, les médecins et les dentistes établis au Maroc faisaient état d’une forte augmentation d’occlusions intestinales pendant le mois de ramadan et de caries après le mois de ramadan. Autrement dit, jeûne désigne de façon inadéquate, donc fausse ou inexacte, les deux ou trois repas copieux pris la nuit, l’atmosphère de fête, les dépenses importantes de nourriture, toutes réalités avérées du mois de ramadan, où que ce soit dans le monde. Il n’y a pas de jeûne, simplement une inversion des repas. Pendant un mois, ils ne sont plus pris le jour, mais la nuit. Le beau jeûne que voilà, la belle épreuve aussi ! Le résultat est que ce beau mot des chrétiens et catholiques sert, à force de manipulations sémantiques, à désigner le contraire de ce qu’il signifie : non plus la modération de nourriture, mais les grandes bâfreries.

La grande bouffe de Noël en Europe ou ailleurs n’est pas nommée jeûne. Dans la langue française (populaire, précisent les auteurs du Trésor de la Langue française), il existe le nom ramdam, déformation de ramadan, qui désigne un grand bruit et du vacarme et dont les synonymes sont barouf, boucan, chambard, raffut. Ce que disent les mots français, c’est que le mois lunaire est l’occasion la nuit de bruyantes festivités qui n’ont que de lointains rapports avec le jeûne ou la spiritualités. Tous ces faits montrent que jeûne est un mot impropre ou inadéquat quand il est appliqué à la pratique rituelle de l’islam de l’inversion entre le jour et la nuit.

 

 

 

16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

12 juillet 2012

Défiscaliser

 

Fiscaliser, fiscalisation, défiscaliser, défiscalisation

 

 

Voilà quatre mots, deux verbes et deux noms, dérivés les uns des autres, sauf le premier dont dérivent les autres et qui lui-même dérive de l’adjectif fiscal auquel est ajouté le suffixe – iser indiquant un processus.

De ces quatre mots récents, s’exhalent les miasmes du Léviathan moderne, dans ce que ce Léviathan a de pire : l’envie, la cupidité, la rapacité. Fiscaliser est attesté en 1919, chez Claudel, juste après qu’a commencé, avec l’établissement de l’IRPP, le grand processus de fiscalisation générale. Avant cet IRPP, la contribution personnelle que payait chaque Français correspondait à peu près à trois journées de travail – aujourd’hui ce serait plutôt de cinq à six mois de travail.

La formation de fiscaliser date de cette rupture : il fallait un verbe qui signifiât « soumettre à l’impôt » (fiscaliser les revenus) ou « financer par un impôt » (la Sécurité sociale, jadis assurance sociale, est désormais fiscalisée). Le nom fiscalisation est plus moderne encore : il est attesté dans les années 60 du siècle passé. Il a donc moins d’un demi-siècle. Ces deux mots n’apparaissent dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française – et pour cause, mais ils sont enregistrés dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994. Le verbe a deux sens : « soumettre à l’impôt », lequel sens est illustré de cet exemple intempestif fiscaliser les bas revenus, ce qui n’est pas près d’arriver dans une France socialiste ; et « financer par l’impôt une dépense publique couverte auparavant par l’emprunt ou par des cotisations », sens qui est illustré de cet exemple qui résume les dérives du Léviathan moderne : « fiscaliser un déficit budgétaire, la Sécurité sociale ». Quant à fiscalisation, il est ainsi défini : « action de soumettre à l’impôt, de financer par l’impôt » (exemples : « la fiscalisation de l’ensemble des revenus » (ce qui n’est pas près de se produire) et « la fiscalisation des grands travaux d’intérêt public ».

Depuis que Monsieur de Hollande a nommé comme chef du gouvernement Monsieur Ayrault de Saint-Herblain (*les prénoms n’ont pas été indiqués de peur que les Français qui portent ces prénoms ne se sentissent stigmatisés), il n’est question que de défiscalisation ou de défiscaliser ou plus exactement de supprimer la défiscalisation ou de stopper le processus ainsi nommé, afin justement de soumettre à l’impôt de nouveaux revenus ou des revenus qui y échappaient en partie. Ceux qui sont dans le collimateur des chefs des Bannières socialistes, ce sont les travailleurs, les prolétaires, les ouvriers, tous ceux qui triment et qui bossent – en bref, ceux qui faisaient des heures supplémentaires (de 35 heures à 39 heures ou au-delà par semaine), jusque-là défiscalisées et exonérées de charges sociales, pour jouir d’un salaire supérieur à 1200 euros par mois et pour gagner trois ou quatre cents euros de plus que le SMIC. Les revenus que ces prolétaires tirent de leur surplus de travail vont être fiscalisés – plein pot sans doute – et vont baisser de trois ou quatre cents euros par mois, ce qui les contraindra à réduire la nourriture et les loisirs de leurs enfants.

Très bien, pourquoi pas ? Mais à condition que le processus de fiscalisation s’applique à tous les revenus, quels qu’ils soient, sans distinction. Après tout, c’est cela l’égalité des citoyens devant la loi. Or, il existe en France des individus qui bénéficient de véritables privilèges en matière de défiscalisation des revenus : 6400 euros par mois, soit près de 75000 euros par an, qui échappent au fisc, sans compter les innombrables abattements dont ils bénéficient sur leurs revenus déclarés et qui constituent autant de défiscalisations. Les membres de cette caste sont les députés, les sénateurs et tous les politiciens en général, à quelque niveau qu’ils exercent leur mandat. Et ce sont ces privilégiés de la défiscalisation presque totale qui vont voter la suppression de ce minuscule avantage fiscal qui profite aux prolétaires ! Les riches, les nantis, les dominants, les puissants interdisent aux pauvres ce qu’ils s’accordent à foison. Comme il est beau et juste et noble et grand et généreux ce socialisme-là.  

 

09 juillet 2012

Austérité et rigueur, mots haram

 

 

            Le nom austérité, emprunté du latin (« caractère de ce qui est sévère, dur »), est attesté au XIIIe siècle, alors que rigueur, emprunté lui aussi au latin (rigor signifie au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité »), est attesté à la fin du siècle précédent. Ces noms, relativement anciens, appartiennent à la langue de la morale et, dans la Rome antique, la morale, celle de Caton ou de Sénèque, était « dure », « sévère », « austère », à mille lieues de ce qu’est la morale publique actuelle (la privée ne regarde personne), surtout celle des hommes politiques. Rien ne leur est plus étranger que l’austérité et la rigueur, vu l’ardeur avec laquelle ils aspirent l’argent public vers leurs propres comptes, ceux de leur famille, de leur clan, de leur parti, de leurs affidés et de leur clientèle.

Pendant trois siècles, l’austérité a été la « mortification », la « rigueur » qu’on exerce sur son corps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), celles-ci s’exerçant par la règle monastique (il n’a pu supporter l’austérité de sa règle ; il y a beaucoup d'austérité dans ce monastère) ou « la rigueur qu’on exerce sur son corps », la « mortification des sens et de l’esprit » (1762, Féraud 1788, 1798, 1835, Littré 1872) ou encore la « rigueur des pratiques et des doctrines religieuses », la « mortification des sens et de l’esprit » (1932-35). On imagine mal Djihad* SK (*le prénom a été changé, de peur que les Français se prénommant Dominique ne se sentissent stigmatisés de porter le même prénom que ce « Djihad ») se mortifier le corps, les sens et même l’esprit, non plus que tous ses camarades députés, sénateurs, ministres, présidents de ceci, présidents de cela, maires, maires et députés, maires et sénateurs, maires et présidents, chefs de la Bannière de leur département ou de leur région, etc.     

En passant du latin au français, rigueur a perdu son sens propre (« raideur ») et n’a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d’appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l’hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour comprendre pourquoi la rigueur effraie les belles âmes, les bobos, les journaleux, les sciencieux du social et en conséquence, les « élus » du « peuple », qui se font de plus en plus souvent les laquais de leurs maîtres de la finance et de l’islam milliardaire. Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), les exemples ont de quoi faire frissonner de peur les cours de récréation de maternelle et les amphithéâtres de Sciences Po : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n’a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l’austérité de la règle ». Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l’emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c’est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, la rigueur, telle qu’elle est définie, pourrait faire se voiler les grenouilles de mosquée : c’est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l’exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu’on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L’article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd’hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n’apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l’application des règles » ; « caractère d’un raisonnement auquel l’esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo socialo dont s’est dotée la France « postmoderne » de M. de Hollande, soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l’expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd’hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l’opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l’acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s’il n’y a pas d’autre solution ». C’est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu’à la rigueur, c’est-à-dire « s’il n’y a pas d’autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n’y a pas d’autre solution.

La novlangue étant la seule qu’entendent MM. Mamadou* de H. et son chef de gouvernement M. Ahmed* A. de Saint-Herblain (*les prénoms ont été changés, pour que tous ceux qui se prénomment « François » ou « Jean-Marc » et qui sont innocents ne soient pas injustement stigmatisés), il semblerait que désormais, le socialisme étant restauré, austérité et rigueur soient deux mots tabous, c’est-à-dire, si on traduit tabou, ce mot d’origine polynésienne, en bobo (pas de panique, de Bobo-Dioulasso), deux mots haram et qu’il est interdit de prononcer. Même si, dans la réalité et en dépit de quelques milliards prodigués à la clientèle (rétablissement de la retraite à 60 ans pour les camarades fonctionnaires, augmentation de la prime de rentrée scolaire, suppression de la franchise de 30 € annuels imposée aux étrangers venus se faire soigner gratuitement en France – privilège qui est refusé aux assurés sociaux, etc.), l’heure de la rigueur et de l’austérité, et même de la plus extrême des austérités, a sonné. Il est vrai que ces deux mots ont basculé de la morale la plus rude et de la règle de monastère à l’économie. Le basculement s’est produit il y a moins d’un siècle. En témoigne l’article austérité du Trésor de la langue française (1971-94) : « spécialement, en économie politique, politique visant à restreindre la consommation par divers moyens, comme la restriction du crédit, l’aggravation fiscale, etc. » et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « en économie, politique d’austérité, politique financière et économique qui tend à réduire les dépenses des entreprises et des particuliers ». La réduction des dépenses des entreprises et des particuliers par l’augmentation massive des impôts, faisant des Français le peuple le plus lourdement imposé au monde, a commencé ; c’est donc la rigueur et l’austérité pour tous, sauf pour l’Etat, les collectivités publiques, la Sécurité sociale, qui peuvent encore dépenser sans compter ; mais plus pour longtemps. L’austérité imposée aux entreprises et aux citoyens va être étendue sous peu (l’Allemagne et l’UE décident du calendrier : dans deux ou trois mois ?) à l’Etat et à tous ceux qui prospèrent encore avec l’argent public. A eux bientôt de connaître la rigueur et l’austérité, quoi qu’en prétendent M. Mehmet* A. de Saint-Herblain (* prénom changé pour des raisons que tous les Jean-Marc de France comprendront) et ses fans qui l’ont applaudi en transe quand il a annoncé que l’austérité n’était pas pour les politiciens. 

 

 

03 juillet 2012

Concertation

 

 

 

            Voilà un mot moderne et même hypermoderne, étant spécifique des discours syndicaux et politiques, d’où il a contaminé la langue. Il est attesté en 1963 au sens de « discussion en vue d’aboutir à un accord » : accord syndical, et non accord musical. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), il est relevé au sens de « action de se concerter » et au sens de « mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences ». Le premier sens est illustré de cet exemple « la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités » ; le second de « une politique de concertation », « la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements » (1967). Les académiciens l’ignorent dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1935, et pour cause : il était dans les limbes. Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, concertation est défini ainsi : « action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique ». Ce qui fait le succès de ce mot, c’est l’air du temps. L’époque est aux équipes (tous ensemble, tous ensemble), aux communautés, au et aux collectif(s) et autres collectivités, collectivismes, collégialités.  Elle a donc fait de concertation son oriflamme, dans laquelle son essence se cristallise.

Pour comprendre comment ce mot moderne en est venu à signifier la modernité actuelle, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie « projeter quelque chose en commun » ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. C’est l’embryon des emplois modernes de concertation. Dans un second emploi, attesté en 1623, il a pour sens « faire de la musique ». Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94).  Pourtant, les académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 « étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps » et « faire concert » (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble). Ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : « il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire ». Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : « en ce sens, il est aussi réciproque », comme dans la phrase « ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose »). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical d’abord, puis le sens ancien tenu pour figuré. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est « projeter de concert avec un ou plusieurs » ; le second sens est le sens musical : « faire un concert ». Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien « préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes » (« concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire », « ils avaient bien concerté leurs mesures », « un plan concerté », « des mesures bien concertées »), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : « se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc. » Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre « juste » choisi par Littré : « 1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes » ; et « 2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert ». C’est l’ordre adopté par les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « 1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes » ; « 2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre ».

            Dans le premier emploi, concerter est emprunté au latin concertare, signifiant « combattre, rivaliser, se quereller » en latin classique (Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé. Ce n’est pas « combattre », mais « agir ensemble, agir dans un but commun ». La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure, non pas « se quereller », mais « agir » de concert. Dans le second emploi (« faire de la musique »), concerter est un verbe de formation française, dérivé du nom concert. Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique « histoire » de l’article concerter, c’est le sens chrétien de ce verbe, « agir ensemble », « agir dans un but commun ». C’était le sens chrétien ; c’est devenu le sens syndical et socialiste, et le seul horizon du nouveau régime, celui de Monsieur Mohammed* de H. (*le prénom, comme dans le journal Le Monde, a été changé, afin de ne pas stigmatiser la communauté des sous-chiens) que le gouvernement de M. Abdallah* A. de St-H (* le prénom a été changé : ALJ aurait pu opter pour Vladimir, mais il aurait été indécent de stigmatiser la communauté orthodoxe russe) est chargé de mettre en musique – de « concerter » donc. Une seule solution, la concertation !

Le triomphe de concertation dans les discours syndicaux et politiques, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots chrétiens par les fanatiques du socialisme et de sa restauration. La musique elle-même à laquelle réfèrent concerter et concertation est touchée par ce grand dérangement des mots. Entendue dans un sens moderne, elle n’est plus qu’accords syndicaux, concertations préalables, mise en sons de l’idéologie.

 

29 juin 2012

Récépissé

 

 

Voilà un bon et vrai mot latin qui, employé dans la langue du droit puis de l’administration, a été francisé à force d’accents aigus sur les trois e. En latin, c’est un infinitif – plus exactement l’infinitif parfait (en français, il correspond à la forme composée de l’infinitif) du verbe recipere, « recevoir » : donc recepisse, c’est « avoir reçu ». Si le mot est devenu français, c’est à la suite de son emploi dans la formule cognosco me recepisse en usage dans la langue du droit : « je reconnais avoir reçu ». C’est ce qu’indiquent clairement les académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire : « ce terme est purement latin, ainsi que plusieurs autres qui sont demeurés dans la pratique (celle des tribunaux), parce qu’autrefois les expéditions (c’est-à-dire les dépêches, les ordres, les instructions) se faisaient en latin ». Le sens est défini ainsi : « écrit par lequel nous confessons qu’une personne nous a remis entre les mains quelques papiers qu’il faut lui rendre ». Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, le verbe confesser, dont on a jugé qu’il sentait trop fort la religion sans doute, a été remplacé par le verbe reconnaître, plus neutre et moins connoté : « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu des papiers, des pièces, etc. » (1762, Féraud 1788, 1798, 1835, 1932-35, où sont ajoutés : « des titres, une somme d’argent »), définition illustrée de ces exemples, banals à dire vrai : « je lui donnerai, je lui communiquerai ces pièces sous ou sur un bon récépissé », « je vous en donnerai mon récépissé », « quand vous me rendrez mes récépissés, je vous rendrai tous vos papiers ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se contente pas du seul « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu en communication ou en dépôt des papiers, des pièces, etc. » ; il ajoute à la définition un emploi propre aux finances : « reçu par lequel les employés des caisses publiques reconnaissent que des sommes ou objets leur ont été versés » (« récépissés de marchandises »). C’est cet emploi « financier » sur lequel insistent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « document constatant qu'un papier, un objet, une somme d'argent a été reçu en communication ou en dépôt » (synonymes : accusé de réception, quittance, reçu), sens qui est illustré de ces exemples : « les récépissés de la banque ; délivrer, donner, exiger, rendre un récépissé ; être muni d'un récépissé ; communiquer des pièces sous/sur un bon récépissé ; récépissé de déclaration ; « va déposer ton prix à la caisse d’amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme » (Balzac, 1846).

            Le gouvernement de M. Ayrault de Saint-Herblain, qui entend restaurer en France le socialisme, la justice, le vivre-ensemble, la diversité (ethnique, mais pas celle des opinions), et tout ce que l’on voudra d’autre, l’Ancien Régime de Mitterrand, de Blum, de Jaurès, de Ferry, de Robespierre, la misère pour tous, la gabelle, les champarts, la dîme, le contrôle des changes, l’abolition de la prostitution, etc. veut contraindre par la loi les policiers à remplir un récépissé et à le communiquer à toute personne dont l’identité aura été contrôlée, en particulier dans les lieux publics que contrôlent les délinquants, les voyous, les dealers, les voleurs à la tire, les agresseurs de vieilles dames… Vu que les affaires de ces voyous sont juteuses et rapportent gros, le gouvernement Ayrault de Saint-Herblain a très naturellement et très judicieusement (dans la perspective qui est la sienne) exhumé de la vieille langue latine du droit ce terme qui fleure bon l’Ancien Régime et qui ne doit sa survie qu’à ses emplois dans la banque, la finance, les affaires louches. Ce n’est pas la première fois qu’un simple mot, en apparence anodin ou insignifiant, dévoile la véritable nature d’un Régime qui se met en place pour restaurer ce qui a été naguère source de cauchemars et va l’être à nouveau. Le verbe confesser de la définition de 1694 est un véritable papier tournesol qui inverse les rôles : les fautifs, ceux qui ont à se repentir des péchés qu’ils commettraient à chaque instant, ce sont les policiers, pas les voyous. Cela n’épuise pas le ridicule de cette affaire de récépissé. En théorie, l’Etat est le seul détenteur de la force ou de la violence, laquelle, exercée par l’Etat, au nom de l’intérêt public ou général, devient légitime. La police ne fait qu’appliquer cette violence légitime pour protéger les citoyens et surtout les plus faibles des citoyens français, ceux qui, à la différence de Monsieur de Hollande et de ses ministres, ne sont pas protégés par des armées de gardes du corps, entraînés à tuer et surarmés. Or, c’est à ces policiers qu’il est demandé, non pas de protéger les citoyens, mais de passer sous les fourches caudines des voyous, afin que ceux-ci vaquent en toute impunité à leurs activités criminelles et que, munis de leur récépissé, c’est-à-dire de ce « sésame protecteur », ils puissent parader et échapper à toute arrestation, en cas de délit constaté. Ce récépissé imbécile est le signal que l’Etat adresse aux voyous pour leur signifier qu’il leur incombe désormais de contrôler les lieux publics mal famés et les citoyens qui ont l’inconscience de s’y aventurer.

 

 

 

 

 

 

 

06 juin 2012

Faciès

 

 

Voilà un mot doublement savant et tout récent, étant employé en français pour la première fois en 1823.

Il est savant parce que c’est un mot latin, qui a pour sens « ce qui apparaît, aspect, apparence, air, forme », mais aussi « figure, face, visage, mine, physionomie » ou encore « éclat, beauté, grâce » et « genre, espèce, sorte ». Aucun de ces sens n’est « nauséabond », contrairement à ce que prétendent à cor et à cri les justes pensants de la gauche odoriférante. Facies se dit d’une montagne (in faciem montis, « en forme de montagne »), d’une apparence (liberalis facies, « air distingué »), de l’aspect d’une ville (haec facies Trojae erat, « tel était l’aspect de Troie »), du visage ou de la tête d’un être humain (facies homini tantum, « l’homme seul a un visage » ou recta facie loqui, « parler la tête haute »), de la beauté d’une femme (facies Briseidos, « la beauté de Briséis » ou virgo ipsa facie egregia, « la jeune fille est elle-même d’une beauté remarquable »).

C’est surtout un mot de savants. En latin, il se rapporte à la (belle) apparence des êtres et des choses ; en français, c’est un terme « d’histoire naturelle » et de « médecine », les deux sciences qui ont produit au XIXe et au XXe siècle les élucubrations les plus sinistres. Comme c’est un mot de savant, Littré le relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme d’histoire naturelle, l’aspect, le port, la physionomie d’un corps, tel qu’il se présente à première vue et avant un examen ultérieur ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-5) : « terme de médecine, aspect du visage dans les maladies (son facies est mauvais) ; « il se dit aussi, dans le langage ordinaire, d’une conformation plus ou moins caractéristique du visage » (le facies mongol). Les exemples cités pour illustrer les emplois possibles de faciès mettent ce mot en relation avec la maladie ou avec la race. Cela est confirmé dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, où le faciès n’est pas seulement l’aspect ou l’expression du visage, mais la « conformation du visage considérée comme caractéristique d’un groupe humain » (faciès mongol) et en médecine « l’aspect du visage évocateur de certains états physiologiques ou pathologiques » (faciès éthylique).

C’est ce sens savant des spécialistes d’anthropologie qui sous-tend l’emploi qu’en font les journaleux, associateux, idéologiqueux, cultureux, quand ils éructent cinq fois par jour leur prière quotidienne, les yeux fixant leur Mecque : « contrôles au faciès ! », « contrôles au faciès ! », contrôles au faciès ! », les contrôles en question étant ceux qu’effectuent la police française en France ; ou encore « délit de faciès ! », « délit de faciès ! », « délit de faciès » - délit imaginaire, qui n’a jamais eu d’existence ni dans le droit, ni dans la réalité. On ne sait quels sont les faciès recherchés par la police ou appelant des contrôles d’identité, lesquels ne s’effectuent que dans des lieux réputés pour être le terrain de jeu ou de chasse des gangs de voyous. Cela n’empêche pas que ce faciès soit répété dans tous les médias, sans que les répéteurs de faciès indiquent les faciès (mongols, sous-chiens, bretons, etc. ?) qui sont ou seraient la cible de contrôles. La répétition jusqu’à plus soif de faciès, qui contamine aussi les politiciens (que ne feraient-ils pas pour complaire à leurs maîtres des médias ?), dévoile ce qu’est devenue la France, où l’obsession de la race – et surtout l’affirmation de la supériorité raciale de l’islam - a effacé la culture, la distinction, le savoir-vivre, la courtoisie, qui jadis ont fait la France. C’est devenu le fonds de commerce des (prétendus) antiracistes à qui les citoyens paient patentes, dîmes, gabelles, champarts, décimes, etc. L’antiracisme a son propre vocabulaire, lequel est justement celui des racistes d’avant 1914. Comme les racistes de jadis, les antiracistes d’aujourd’hui n’éructent que métis, métisser, métissage, faciès, racial, ethnie, etc. avec lesquels ils stigmatisent les gens de peu, les pauvres, les sans le sou, les dominés et exploités, agents de police, pompiers ou autres, qui ignorent le sens du mot faciès, la seule chose qu'ils en connaissent étant que le mot, par lequel ils sont indirectement désignés, est nauséabond, sale, mal. Comme il y a dans la police de plus en plus de policiers arabes, métis, noirs ou asiatiques, surtout parmi ceux qui exercent des fonctions subalternes et qui procèdent aux contrôles d’identité, on ne sait quels faciès sont « ciblés » par ces issus de la diversité ou multiculturels : des « blancs », « sous-chiens » ou « bas-bretons » ? Ceux-ci sont-ils victimes de l’obsession raciale des nouveaux policiers ?

Les mots des racistes sont devenus ceux des antiracistes. Voilà une passation de langue qui en dit long sur la nature de l’antiracisme. En latin, facies signifie aussi « image, spectre, spectacle ». Chez Virgile, les dirae facies sont « d’horribles fantômes » ; dans la nouvelle langue française aussi. Les faciès, les métissés et métissées, le métissage, les ethnies, la musique dans le sang, etc. sont le retour des spectres d’autrefois, comme si les antiracistes subventionnés étaient mus par la haine des racistes de naguère.

 

 

02 juin 2012

Diversité (chroniques de la Restauration, an I)


 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France et le seul. Il n’y en a pas d’autre. Foin de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l’alpha et l’oméga, la réponse à tout de Monsieur de Hollande et de Monsieur Ayrault de Saint-Herblain, de Libération, du Monde, du Nouvel Observateur, du CRAN, du PMF, des mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, etc., du NPA, du PCF, du PS, etc.

Emprunté au latin diversitas, dont l’éventail sémantique assez large fait qu’il se traduit en français par « variété » ou « différence » et par « divergence » ou « contradiction », il est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle. Il est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie de française, de 1694 à aujourd’hui, dans lesquelles le seul sens retenu est celui de « variété » et de « différence » (1694 : « diversité de religion, de vie, de fortune, d’objets, d’occupations, d’esprit, d’humeurs, d’opinions »), le sens défavorable du latin, à savoir « divergence » et « contradiction », n’étant pas relevé. Est-ce volontaire ? Quoi qu’il en soit, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme les académiciens : c’est « l’état de ce qui est divers ». De l’état, la diversité innerve l’Etat. Elle était ce qui est, elle devient ce qui doit être. Elle était le fait, elle est le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c’est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu’ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d’un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d’un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires, quels qu’ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l’Algérie, du Maroc, de l’Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par la purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu’elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s’accommodait de toutes les diversités, surtout de l’islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien et sans juif. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire exigent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) devienne l’essence de la France nouvelle, à condition qu’elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde. En 1920, la diversité était une richesse coloniale : elle l’est toujours, mais colonies, colons, colonisateurs, colonialismes se sont échangé leurs rôles. C’est toujours une affaire coloniale, mais les colonies ne sont plus en Afrique et les colons ne sont plus les Français. C’est sans doute cela la ruse ou le retournement de l’Histoire.    

 

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s’est maintenu en français : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont « divergence » ou « opposition ». Chez Maine de Biran, diversité a pour synonyme contrariété : « cette diversité ou contrariété des besoins ». Maine de Biran n’écrivait pas cela au XIIe siècle, mais au début du XIXe siècle : en 1816 exactement. Le philosophe Maurice Blondel illustre en 1893 ce sens, tenu à tort pour vieilli, par cette phrase : « par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l’opposé d’un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». Or seul ce second sens est relevé dans le DAF et par Littré. Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ?

La diversité cache la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin. Voilà ce à quoi va aboutir la diversité obligatoire de MM de Hollande et Ayrault de Saint-Herblain. Il est vrai que leurs électeurs sont majoritairement des divers ou des issus de la diversité : imams, grenouilles de mosquées, (grands) frères musulmans fanatiques, et que la diversité leur permet de remercier ceux dont ils sont les obligés. Ils paient leur dette. Il n’y a pas d’imams ou d’électeurs du FIS, de PJD, d’En-nahda, des Frères musulmans, de Ouattara, de Gül, d’Erdogan ou de Wade, etc. établis en France depuis trente ans, qui ne croient qu’ils ont installé à l’Elysée le conseiller général de Tulle pour qu’il les couvre de privilèges. Il leur faut à tous et immédiatement des postes, des places, des sinécures, des emplois, des fonctions, des retraites dorées, des compensations, etc. pour leurs enfants et pour la tribu, le clan, la parentèle, les affidés, les coreligionnaires, etc., quels que soient leurs mérites et leurs talents, fussent-ils nuls. Il n’y en a que pour eux, leur temps est arrivé, etc. 

 

 

 

 

 

 

25 mai 2012

Déontologie (chroniques de la restauration, an I)

 

 

Le mot n’est ni grec, ni ancien, mais il est sinon anglais, du moins emprunté à l’anglais, et récent, donc moderne. Ce sont les philosophes utilitaristes qui l’ont formé à partir de mots qu’ils ont empruntés au grec : « ce qu’il convient de faire » et « le discours, la doctrine ». Il est attesté en français en 1825 dans la traduction d’un ouvrage de Bentham (1748-1832), grand pourvoyeur en moraline et vertuisme pour les rosières de la presse et les bedeaux de la politique. Le mot est si moderne qu’il n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans la sixième (1835), ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35). Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour trouver sous la plume des académiciens une entrée « déontologie » : « ensemble de règles de bonne conduite, de morale appliquée », écrivent-ils. Tout cela sent fort le pragmatisme, l’utilité sociale, la petitesse morale, les mœurs rabougries et étriquées, le hallal islamique. C’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui accordent à la chose ainsi nommée beaucoup trop de hauteur ou trop d’ambitions de pensée, « la théorie des devoirs », du moins dans la seule philosophie morale.

La déontologie est destinée d’abord aux boutiquiers dans le but irraisonné de réduire la concurrence féroce et destructrice qui les oppose. C’est, par extension et employé de façon courante, « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres » (TLF, op. cit.). Les académiciens précisent que le mot « s’emploie généralement à propos de morale professionnelle » (celle des avocats, des arracheurs de dents, des apothicaires, des brasseurs de bière, des brocanteurs, des pilleurs de tombe, des mafieux ou des voleurs à la tire). Tout cela ne sent pas bon. Du temps de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le mot était nouveau et le sens assez obscur : « science des devoirs » - pas les devoirs d’école primaire faits à maison, mais les devoirs sociaux. Pour Littré, c’est un « terme didactique ». S’il y a de la didactique dans la déontologie, alors il faut s’en défier.

Il ne semble pas que s’en défient Monsieur de Hollande, qui restaure le socialisme en France, et son ministre Ayrault de Saint-Herblain, qui a obligé chacun des titulaires d’un maroquin à signer une « charte de déontologie ». On sait ce que deviennent ces bouts de papier : oubliés une fois paraphés et détruits dès qu’ils gênent. Un des articles de cette déontologie oblige les ministres à refuser tout cadeau dont la valeur serait supérieure à 150 euros. Mais, l’encre qui avait servi à écrire cette déontologie n’était même pas sèche que Monsieur de Hollande et sa favorite ont décidé d’offrir à la First Lady des Etats-Unis d’Amérique un sac de couturier de luxe et un nécessaire de toilette de grand parfumeur, le tout d’une valeur de dix à vingt fois supérieure à la limite déontologique. On interdit aux ministres de recevoir des cadeaux, mais on couvre de cadeaux l’épouse d’un chef d’Etat étranger. Oh, la belle déontologie que voilà, qui laisse augurer d’énormes accrocs, mais moins gros que ceux qui échancrent ou trouent la bannière que brandissait Monsieur de Hollande quand il briguait la charge suprême. « Je n’aurai pas autour de moi à l’Élysée des personnes jugées et condamnées », a-t-il déclaré le 14 avril. Un mois plus tard, il en avait trois dans son ministère, et d’abord le premier d’entre eux, Ayrault de Saint-Herblain, chef de la Bannière de la Foi socialiste dans le duché de Nantes. Quinze ans auparavant, la justice, dont le laxisme est connu, l’a condamné à six mois de prison avec sursis et à une forte amende pour avoir confié, sans passer d’appel d’offres, la propagande de sa Bannière à un aigrefin de ses camarades, à charge pour ce dernier de financer la Bannière de son Maître. Le deuxième repris de justice du ministère de Monsieur de Hollande est une reprise de justice : la Baronne Taubira du Moroni, qui représente dans ce ministère les richissimes planteurs de Guyane et qui en 2005 a été condamnée par le tribunal des Prudhommes à payer un an de salaire à une de ses employées, qu’elle faisait travailler gratuitement. Aurait-elle rétabli le hideux esclavage ? On est en droit de se le demander. Le troisième est Monsieur le Marquis de Montebourg, Chevalier de la Foi socialiste et chef de la Bannière de cette même Foi dans le département de Saône-et-Loire. A peine nommé ministre du Redressement, il a été condamné pour insultes publiques. Il y a un siècle, il aurait été envoyé, puisqu’il exalte le redressement, dans une maison de redressement et de correction pour y apprendre la courtoisie et la politesse.

Ayant appris cela, le baron Guerrini, chef des Bannières des départements des Bouches-du-Rhône et de la Corse, le général d’Empire Kucheida, qui commande le département du Pas-de-Calais, et le vicomte Navarro, de la Bannière de l’Hérault, se frottent les mains. Ces chevaliers de la Foi socialiste sont inculpés de détournement de fonds et autres abus de biens sociaux. Désormais, ils savent que la déontologie, la moralité et surtout l’exemplarité, qui sont la devise du nouveau régime, les propulseront sous peu, une fois les condamnations prononcées, au ministère Ayrault de Saint-Herblain. Bon vent !     

22 mai 2012

Charte (chroniques de la Restauration, an I)

 

 

            En latin, charta (mot prononcé « carta », du grec χάρτης) désigne une feuille de papier fabriquée avec du papyrus et, par métonymie, ce qui est écrit sur cette feuille de papier. Dans la langue latine en usage au Moyen-âge, c’est un acte ou un document. Le mot français charte qui en est emprunté, attesté dans la seconde moitié du XIe siècle, a pour sens « lettre, écrit, acte » ; et au début du XIXe siècle, il prend le sens de « loi, règle fondamentale ».

            Ces deux sens sont relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (au Moyen-âge) acte authentique consignant des droits, des privilèges, généralement accordés par un suzerain » (charte d’affranchissement, de dotation d’une abbaye) et « ensemble de lois constitutionnelles octroyées par un souverain ». Ce dernier sens est illustré par cet extrait des Paysans de Balzac (1844) : « les inévitables meurtrissures du joug social appelé Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, Charte par ceux-là ». Balzac n’était pas libertaire, mais il tenait à juste titre, du moins quand il se mettait à la place des « dominés » ou des « exploités », toute charte pour un « joug social ». Voilà qui est éloquent. La prolifération d’organes de toute sorte (internationaux, professionnels, supranationaux, etc.) a multiplié depuis 1945 les chartes, ce mot étant entendu dans un sens étendu, c’est-à-dire « ensemble des principes fondamentaux d'une institution officielle » (ONU, UNESCO, OMS, Union européenne, etc.). En 1941, le régime de Vichy, alors presque tout entier géré par des humanistes, pacifistes, bien pensants, « de gauche », etc., a confirmé la justesse des intuitions de Balzac et ouvert la voie aux modernes en créant une « charte du travail » (loi du 4 octobre relative à l'organisation sociale des professions, Journal Officiel) pour mettre les travailleurs « sous le joug ». Longtemps, jusqu’à la fin du XIXe siècle, charte s’est écrit chartre, cette dernière forme signifiant « prison ». C’est ce seul sens que relèvent les académiciens au XVIIe et au XVIIIe siècle (« prison », DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et qu’ils considèrent comme « vieux ». En 1835, la définition se présente ainsi : « vieux mot qui signifiait prison ; il s'est conservé dans cette dénomination Saint-Denis de la Chartre, lieu où saint Denis fut autrefois en prison, et dans la locution chartre privée, tout lieu où l'on détient, où l'on emprisonne quelqu’un sans autorité de justice », les académiciens précisant qu’il « n'est pas permis de tenir un homme en chartre privée ».

 

Dans l’histoire de la France, ancienne ou récente, le terme est lié à l’autoritarisme, à l’imposition d’un ordre violent, à la brutalité des rapports de force, non seulement par ce qu’il a été confondu avec le mot signifiant « prison », mais surtout à cause de la « Charte » : « celle que Louis XVIII, écrit le républicain Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), octroya en 1814, qui fut modifiée après la révolution de 1836, et abolie par celle de 1848 », à la suite de quoi le mot a désigné « toute constitution accordée par un prince ». On libère les hommes par une déclaration ; on les asservit par une charte, expliquent les républicains, quand ils sont républicains et qu’ils se souviennent de l’histoire de leur pays.

Il semble que cette époque soit définitivement close. Le premier acte public du ministère Ayrault de Saint-Herblain, à peine réuni en Conseil le jeudi 17 mai, jour de l’Ascension (sans doute, Monsieur de Hollande a-t-il pensé que, s’il réunissait ses ministres ce jour-là, il irait, le moment venu, directement au Ciel, sans patienter dans le Purgatoire), a été une « charte de déontologie ». Oui, les trente-quatre ministres dits « de la République » ont été obligés ce jour-là de parapher une charte. Oui, les trente-quatre ministres, ce jour-là, ont renié leur statut de citoyens et se sont abaissés, comme s’ils étaient des élèves âgés de quinze ans dans une classe de troisième, à signer un règlement disciplinaire. Oui, tous sont fonctionnaires et, en signant ce morceau de papier, ils ont refait 1941, lorsque tous les fonctionnaires ont, par leur signature, fait allégeance en public à la personne du chef de l’Etat français. Soixante et onze ans plus tard, l’histoire se répète. Si les ministricules d’Ayrault de Saint-Herblain avaient signé cette charte en leur qualité de Chevaliers de la Foi socialiste ou de membres d’une des Bannières de leur parti, cela n’aurait guère prêté à conséquence. Les chartes professionnelles, de qualité, de déontologie, etc. pullulent dans les corporations et les partis. Mais ils l’ont fait en leur qualité de ministre, et ce faisant, ils ont rabaissé et humilié les citoyens de France, du moins ceux qui savent encore ce que sont la citoyenneté et la France. Quant aux notables, journaleux, notoires, cultureux, sciencieux du social, médieux, etc. ils ont opiné par une transe courtisane échevelée à cette charte : il est vrai que, pour eux, la citoyenneté ne signifie plus rien.

 

 

 

18 mai 2012

Exemplaire, exemplarité

 

 

            Les Français veulent des exemples. Plus exactement, ils en voudraient, car il est facile de leur prêter une volonté qu’ils n’expriment pas : non pas faire des exemples, encore que cela puisse arriver un jour, plus tôt que l’on ne pense, mais disposer d’exemples à suivre.

En haut lieu, le mot d’ordre n’est plus au changement (il attendra sans doute longtemps encore), mais à l’exemplarité. A chaque ministre et à chaque conseiller de ministre, il est fait obligation d’être exemplaire. Tout cela est bel et bon, dirait le fabuliste, le point difficile étant exemplaire. Le sens le plus ancien de cet adjectif attesté à la fin du XIIIe siècle est défini par les académiciens en 1762 (DAF, quatrième édition) : « qui donne exemple, qui peut être proposé pour exemple, qui peut servir d'exemple ». Un ministre qui donne l’exemple et qui peut être proposé en exemple est l’injonction la plus ancienne de la morale. C’est le fondement de l’ordre puritain du monde. Les Pères de l’Eglise, plutôt que d’énumérer les vertus innombrables des ministres du Christ ou du culte, se contentent souvent de les résumer par l’exemplarité : à eux de donner l’exemple ou de montrer ce qu’est une existence vouée au Christ, afin que les fidèles soient incités ainsi à suivre l’exemple de vie chrétienne qui leur est prodigué. Mais l’adjectif a un autre sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « qui doit effrayer comme exemple », citant les emplois punition, supplice, vengeance, châtiment, opprobre… exemplaire. Tout cela fait frissonner. Le Père Fouettard se dissimule derrière la morale, fût-elle exemplaire, comme cela est noté dans le Trésor de la langue française (1971-94), où exemplaire signifie « qui peut être cité en exemple, en modèle à imiter », mais aussi « qui donne une leçon, un avertissement par sa rigueur ». Viennent alors les menaces, les sanctions, les punitions, les coups de fouet ou de knout.

Cette ambivalence sous-tend de même les significations du nom commun exemplaire. Pour Littré (op. cit.), c’est un « modèle à suivre » et c’est aussi un « archétype » et une « idée divine ». De nombreux écrivains ont employé le nom exemplaire dans ce sens. « Ce qui est dit dans la Genèse de l'approbation que Dieu donna d'abord à chacun de ses ouvrages, à mesure qu'ils sortaient de ses mains, puis à tous en général quand il les eut finis, pourrait bien avoir fourni à Platon cette sublime idée des exemplaires éternels sur lesquels le monde a été formé » (Rollin). « Par rapport au monde sensible, les idées sont l'exemplaire que Dieu a consulté lorsqu'il l'a voulu produire ; elles sont un monde intelligible » (Condillac). « L'univers, selon Platon, est un exemplaire de la divinité : le temps, l'espace, le mouvement, la matière sont des images de ses attributs » (Buffon)… Quand elle se fourvoie dans l’exemplarité, la politique est loin. Désormais, on patauge dans la morale et, évidemment, dans la vénération de ces exemplaires ou idoles que doivent être les ministres. L’insolence d’ailleurs s’est tarie. Les amuseurs publics font allégeance. Très bientôt, la critique sera assimilée à un crime de lèse-majesté.

            Exemplarité, mot savant dérivé d’exemplaire, est attesté au XVIe siècle. Il est plus récent que l’adjectif. Pendant quatre siècles, il a été assez peu employé, les académiciens ne jugeant pas nécessaire de le relever dans les huit premières éditions de leur dictionnaire de 1694 à 1935. Il est enregistré dans le Dictionnaire de la langue française (op. cit.) de Littré et « défini » de façon rudimentaire : « qualité de ce qui est exemplaire ». L’emploi qui, dans un ouvrage de droit pénal, illustre ce « sens » en dit long sur ce qu’est, dans la pensée commune, l’exemplarité – ce fondement de l’action du ministère Ayrault de Saint-Herblain : « la loi de 1832 a conservé un barbare et inutile appareil (un voile noir pour le parricide) qui prolonge et redouble l’agonie du supplicié (comprendre celui que le couteau de la guillotine partage en deux parties inégales), sans rien ajouter à l’exemplarité de la peine ». La définition qu’en donnent les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, a de quoi donner des frissons : c’est le « caractère de ce qui peut ou doit servir de leçon ou d’avertissement ». Quand la rigueur s’abattra impitoyablement sur les nantis et privilégiés des fonctions publiques, nationale et territoriales, et assimilés, et qui ont porté au pouvoir Monsieur de Hollande (48% des votants, 32 ou 33% des citoyens âgés de plus de dix-huit ans), il ne faudra pas qu’ils s’en étonnent. Le mot d’ordre d’exemplarité est aussi une mise en garde. Les contextes dans lesquels ce mot est employé dans la langue actuelle sont ceux du droit pénal et de la sanction judiciaire : exemplarité de la peine, de la sanction, du verdict, du châtiment ; et quand il s’applique à la morale ou à la politique réduite à la seule morale (quand on ne veut ou ne peut pas faire de politique, on se rabat sur la morale – c’est un ersatz et un leurre), il ne cache rien de ses origines judiciaires. Du verdict ou du châtiment, l’exemplarité passe aux décisions, mesures, lois, votes, etc. qui valent sanctions ou punitions. A bon entendeur…, dit le fabuliste.    

 

 

 

 

14 mai 2012

Chroniques de la Restauration : 1. Normal

 

Normal, normalité, normaliser

 

Emprunté au latin normalis, au sens de « fait à l’équerre », cet adjectif étant dérivé de norma, « équerre », normal, attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, est d’un emploi fréquent en français depuis le XVIIIe siècle, et cela dans deux sens. Le premier sens est illustré par le syntagme « école normale » (d’instituteurs ou départementale et supérieure) : « qui sert de règle », l’adjectif se disant « des écoles destinées à former des maîtres pour l’enseignement public » ou d’un « établissement qui sert de modèle pour en former d'autres du même genre » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835). Le second sens est illustré par le syntagme « état normal » : « état d’un être organisé ou d’un organe qui n’a éprouvé aucune altération ; état ordinaire et régulier ». Les académiciens précisent qu’il « s’emploie surtout en termes d’anatomie » (1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ces deux sens ainsi : « figuré, qui est conforme à la règle, régulier » (état normal) et « qui sert de règle » (des cours normauxécole normale). En 1932-35 et dans la neuvième édition, en cours de publication, les académiciens reprennent cette distinction : « qui est conforme à la règle, à l’ordre » et « qui sert de règle, de modèle » (1932-35) ; « qui est conforme à la norme, à la règle ; qui suit le cours ordinaire et prévisible des choses » et « qui sert de règle, de modèle, qui constitue une norme » (neuvième édition).

Contrairement à ce que laissent accroire commentateurs autorisés, journalistes à la page, idéologues et prescripteurs de bonne pensée, la modernité ne se définit pas par la subversion, l’anticonformisme, l’insolence, etc., mais par leur contraire : la norme ou plus exactement les normes, des milliers de normes nouvelles chaque jour plutôt que quelques normes ; la normalité ; la normativité ; la normalisation. Jamais dans l’histoire de l’humanité aucune époque n’a produit plus de normes que la nôtre, et pour toutes les réalités du monde, qu’elles relèvent de l’économie, de la société, des signes et de la symbolique, de la politique, etc. La grande activité des modernes est le formatage et l’usinage de tout et de tous, et cela par des millions de normes édictées et imposées sans vote. Cela précisé, il est dans l’ordre des choses que les articles que les auteurs de dictionnaire ont consacrés au XXe siècle, siècle de la modernité triomphante, à « norme », « normal », « normalité », aient crû en longueur de manière presque infinie. Dans la version papier du Trésor de la langue française (1971-94), l’article normal occupe six colonnes et demie – des colonnes de grand format – alors que, un siècle plus tôt, Littré n’y avait consacré qu’un cinquième d’une colonne de petit format, soit moins de vingt lignes. A la fin du XXe siècle, l’éventail des emplois et des sens de normal est trente fois plus ample qu’à la fin du XIXe siècle.  

C’est dans ce cadre-là que Monsieur de Hollande, le président du pays bas, s’est qualifié lui-même de « normal » et de « président normal ». Ce faisant, il s’est soumis à l’ordre du monde. Ce qu’il annonce, c’est qu’il sera M. Prudhomme ou M. Perrichon. Puisque la modernité célèbre la norme, la normalité, le normal, c’est-à-dire la mise à l’équerre de tout et tous, il était donc normal qu’il se déclarât normal. Ce n’est pas encore l’équarrissage de tout et de tous (et de toutes, évidemment, parité oblige), mais ça en est le prodrome. Le triomphe du normal, c’est la normalisation. A peine les résultats des élections ont-ils été validés par le Conseil constitutionnel, un journaliste s’est fait virer pour une blague de mauvais goût sur les performances sexuelles de la future locataire de l’Elysée. Pendant cinq ans, « L’Autre » ou le prédécesseur de Monsieur de Hollande et par rapport auquel celui-ci se définit comme « normal », « l’Autre » étant donc « anormal », a été insulté par des milliers de journaleux (« talonnette », « le nain », « rex illiteratus », « le Hongrois », « l’hongre », « le demi Juif », « le fils d’immigré », « le Français de papier à passeport américain », etc. – j’en passe et des meilleures), ainsi que ses deux épouses successives, sans que jamais les insulteurs aient été éloignés de l’antenne ou qu’il leur ait été interdit d’écrire dans les journaux. L’homme normal élu, le journaliste imprudent a été congédié. La liberté d’expression, déjà fort mal en point, a été réduite d’un cran. Elle tend, elle aussi, vers l’état normal. Tout a vraiment changé le 6 mai.

 

09 mai 2012

L'Autre

 

 

L’Autre avec un A majuscule

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit avec un A majuscule à l’initiale, il désignait le diable, Satan, le démon, le Mal. Ainsi chez Mérimée : « Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix ». Pendant les années de la Restauration - en fait, pendant la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime de 1814 à 1830, Louis XVIII puis Charles X étant rois de France, l’Autre, avec un A majuscule, désignait Napoléon. Cette désignation était méprisante, Napoléon étant assimilé au diable, mais elle était surtout le fait, non des républicains, mais des partisans de ces seuls souverains légitimes qu’ont été Louis XVIII et Charles X : « M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur ».

Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) jugent que cet emploi nominal de l’Autre avec un A majuscule est vieux. Il est ou il serait sorti de l’usage, ou bien il serait en passe de sortir de l’usage. Mais ce Trésor a près de vingt ans et en vingt ans, il se produit de grands bouleversements. On croyait le socialisme mort, Monsieur de Hollande l’a ressuscité ; on pensait qu’il était enfoui pour toujours dans les poubelles de l’Histoire. Que nenni. Monsieur de Hollande l’a restauré, et en le restaurant, il a ressuscité aussi L’Autre dans cet emploi nominal de mépris, puisque, dans un des discours qu’il a prononcés à la fin du mois d’avril 2012, il a désigné d’un L’Autre cinglant le Président de la République en exercice, que certains appelaient justement le petit Napoléon ou Sarkoléon. On savait que Monsieur de Hollande était ringard. Il en a donné la preuve, en ouvrant l’ère de la Nouvelle Restauration an I et en ressuscitant Satan dans le discours politique, mais aussi en exhumant des culs de basse fosse de la langue ce L’Autre de mépris que l’on pensait à jamais oublié.

 

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, l’Autre est ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan (ça, c’est l’œuvre de Monsieur de Hollande), mais dans un sens positif, comme si désormais ce pronom référait à une entité sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce avait été retourné de méprisant en élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les discours qui enjoignent les Français à se métisser ou à devenir des Autres, sauf si ces Français sont déjà autres, qu’ils soient noirs, arabes ou musulmans – auquel cas l’injonction est au non métissage. Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, mais l’Autre avec un A majuscule. « (En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais » (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot est un nom propre. Celui qui n’est pas soi relève d’une humanité autre, différente et évidemment supérieure. Chez les Sara, Robert Jaulin vit sa nuit de la destinée : « Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde ». La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin participe, non en observateur, mais en « acteur », à cet « ordre collectif » : il se fait initier. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas.

Ainsi défini, l’Autre s’écrit avec un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il est aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la destitution. « Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la « science » et « ailleurs » !…) allait peut-être avec une difficulté à être « blanc » - non de peau, mais de civilisation » (La Mort Sara).

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait ». Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’être l’horizon de la morale. Monsieur de Hollande à peine élu, ses électeurs se sont tous posés comme Autres en brandissant les drapeaux de leur nation et en exaltant leur race ou leur religion. Satan vaincu, l’Autre parade. Monsieur de Hollande fera bientôt le paon dans sa nouvelle cour…     

 

 

27 avril 2012

Des "apparitions" de Terra Nova dans les médias

 

 

En latin, le nom apparitio a servi, dans la langue en usage dans l’Eglise et à partir de Saint Jérôme, à traduire le nom grec epiphania, « apparition d’un être surnaturel ». C’est dans ce sens que le nom apparition est attesté à la fin du XIIe siècle : « fait pour un être surnaturel ou invisible de se rendre visible » et, plus particulièrement, « épiphanie du Christ, fête de la manifestation du Christ comme homme-Dieu ». Au début du XIVe siècle, ce nom se dit d’une personne pour désigner « l’action de paraître, de se faire voir un court moment » ; puis il signifie « vision », désignant « ce qui se présente à nos yeux sous une forme visible » (milieu du XVIe siècle) et, au XVIIe siècle, « hallucination » et « venue subite de quelque chose ou de quelqu’un ».

Les académiciens (Dictionnaire, 1694) se contentent de relever le premier sens : « manifestation de quelque objet qui, étant invisible de lui-même, se rend visible » (« l’apparition de l’ange Gabriel à la sainte Vierge ; l’apparition des esprits, des spectres »). Il suffit de comparer les articles consacrés à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-72) de d’Alembert et Diderot et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) pour prendre conscience que, sur cette question qui engage les croyances ou la foi, un fossé se creuse entre les sceptiques de L’Encyclopédie et les croyants ou présumés tels de l’Académie. Les premiers tiennent à distinguer la vision (« elle se passe au-dedans et n’est qu’un effet de l’imagination ») de l’apparition (« elle suppose un objet au-dehors »), illustrant cette distinction par des exemples : « Saint Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit Madeleine de la résurrection de Jésus-Christ », mais tenant l’une et l’autre pour les symptômes d’un affaiblissement de l’esprit : « les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont sujets à des visions ; les esprits timides et crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions » ou encore « ils prennent quelquefois pour des apparitions ce qui n’est rien ou ce qui n’est qu’un jeu ». On se demande, à lire L’Encyclopédie, s’il n’est pas moins handicapant d’être victime d’hallucinations que de voir la Vierge. A l’opposé, les académiciens se contentent de définir les sens du mot, sans préjuger de la santé mentale de ceux qui voient ou ont vu des réalités invisibles : « manifestation de quelque objet, qui étant invisible de lui-même, se rend visible » et « manifestation subite d’un objet, d’un phénomène, qui n’avait point encore paru » (« l’apparition de l’étoile aux mages, l’apparition d’une comète »). Ce dernier sens est aussi relevé dans L’Encyclopédie, mais comme il s’agit d’un phénomène attesté par les savants, il ne fait pas l’objet de jugement hostile : « apparition se dit en astronomie d’un astre ou d’une planète qui devient visible, de caché qu’il était auparavant. Apparition est opposé dans ce sens à occultation ». A cela, il est ajouté ceci : « le lever du soleil est plutôt une apparition qu’un vrai lever ».

Dans cette même quatrième édition (1762), les académiciens notent pour la première fois le sens, étranger à la religion, attesté depuis le XIVe siècle : « dans le langage familier, on dit d’un homme qui n’a demeuré que très peu de temps dans un lieu qu’il y a fait une courte apparition ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens (1798, 1835) se contentent de reprendre les définitions de 1762, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme cela lui est habituel, renverse dans l’article apparition l’ordre historique, objectif et impartial en quelque sorte, dans lequel les divers sens de ce mot sont attestés. Le sens premier n’est cité qu’en quatrième position. Il est vrai qu’il se rapporte à la religion, et le sens exposé d’abord est celui de la « science » : « manifestation d’un phénomène ; apparition des astres, du soleil ; à l’apparition de la nouvelle lune » ; le sens suivant se rapporte à la société (« arrivée, séjour » ; « alors notre ami fit son apparition ; sa brusque apparition les surprit ; il ne fit là qu’une courte apparition ») ; le troisième sens exposé est lié au récit historique (« au figuré, naissance, commencement ; le tribunat, dont l’apparition eut lieu au milieu des guerres civiles ; depuis l’apparition de la philosophie de Descartes »), tandis que le sens qui a été celui du catholicisme (« manifestation d’un objet qui se rend visible » ; « épiphanie ») est noyé dans un ensemble où sont mélangées « les apparitions des dieux », « les apparitions nocturnes », « l’apparition d’un spectre », et illustré par un extrait de Bossuet qui traite de la mort : « au plus haut point de sa gloire, sa joie (celle de Le Tellier) est troublée par la triste apparition de la mort ». On peut difficilement aller plus avant dans l’hostilité au catholicisme. L’article se clôt par l’exposé d’un sens qui fait d’une apparition une superstition archaïque : « spectre, vision, fantôme » ; « il y a dans les campagnes bien des gens qui croient encore aux apparitions », et, parmi les auteurs de dictionnaires, il y a des savants dont les croyances se ramènent à « deux et deux sont quatre » et qui tiennent à le faire savoir, ce dont leurs lecteurs n’ont que faire.

            Il semble que l’agnosticisme ait même touché les académiciens qui, en 1935, marchent sur les brisées de Littré et en viennent à tenir pour du français ce qui est un barbarisme : « action d’apparaître, de se montrer : l’apparition d’une comète ; et, par extension, l’apparition d’un livre », oubliant qu’un livre n’apparait pas, mais paraît, et qu’il convient de dire, en conséquence, la parution d’un livre, et non son apparition : un livre n’est pas encore la sainte Vierge, à moins que les académiciens ne tiennent beaucoup de livres publiés pour des spectres de livres, ce en quoi ils n’auraient pas tort. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la volonté de tenir la religion en lisière continue : le premier sens est « le fait de se montrer aux regards » (apparition d’une comète, du soleil entre deux nuages, d’un acteur, faire une apparition) ; le deuxième sens est « le fait de se manifester pour la première fois, de commencer à exister » (l’apparition de l’homme sur la terre, des premiers bourgeons en mars, de symptômes inquiétants, d’un courant de pensée) ; le sens religieux est le dernier à être exposé, contrairement à l’ordre chronologique des attestations, et, comme chez Littré, le sens catholique (l’apparition de l’ange Gabriel à la Vierge et les apparitions de la Vierge) est noyé dans un magma de « manifestations sous une forme visible d'êtres surnaturels ou imaginaires (l’apparition d’un fantôme, d’une fée, croire aux apparitions, parler à une apparition) ». En deux siècles, le sens religieux a été traité comme secondaire ou mêlé à des superstitions – signes du lent affaissement en France des religions du Christ ou de la déchristianisation de la France. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont beau être progressistes en diable et engagés, ils n’en conservent pas moins un vernis d’objectivité qui les oblige à tenir compte des faits avérés. Ainsi, l’article qu’ils consacrent à apparition commence par le sens religieux : « manifestation d’un être surnaturel qui se rend visible, généralement pendant un court moment » (les apparitions de la Vierge à La Salette, à Lourdes) et « l’être apparu surnaturellement », comme dans cet extrait de Bloy (1905) : « lorsque l’Apparition de Lourdes a dit : Je suis l’Immaculée Conception, c’est comme si elle avait dit : Je suis le Paradis terrestre ».

Ce que disent les dictionnaires depuis deux siècles, c’est l’affaiblissement du sens religieux, celui pour lequel le nom latin apparitio a servi à traduire le nom grec epiphania, et cela au profit des emplois d’apparition dans des contextes sociaux, politiques ou économiques. C’est « l’action de devenir visible » (faire son apparition), en parlant de personnes ou de choses ; ou, en parlant d’événements, « l’action de se produire » ; ou, en parlant de produits manufacturés, « la sortie sur le marché » (l’apparition du transistor) ; c’est encore le sens mondain : « bref moment que l’on passe quelque part ». Ce sont les hommes ou les choses tangibles qui apparaissent ; éventuellement les idées ; ce ne sont plus les entités de la transcendance. Dieu est mort, dit Nietzsche, qui ajoute : les hommes l’ont tué. La mort de Dieu (en fait son meurtre), c’est aussi ce qui se lit dans la langue depuis deux siècles. Ce qui se lit aussi, c’est le remplacement de Dieu par la politique ou une organisation politique.

 

Terra nova, ou en français Terre neuve, est un « think tank », comme il se présente, ou, plus prosaïquement, un réservoir d’idées – réservoir peut-être, idées, on peut en douter – ces idées se ramenant à un catalogue d’idées reçues, qu’on lit partout dans la presse ou qu’on entend partout dans les médias, les facultés, les lycées, les partis politiques. Ce sont des slogans destinés à être ânonnés par les apprentis politiciens. Ce réservoir à idées est très fier de la bonne couverture médiatique dont il bénéficie, ce qui lui est facile, vu qu’il a amadoué tous les journaleux de Paris et de province : ils ne demandent que ça. C’est ce que ces terre-neuvas nomment, dans les pages 18 et 19 de la « présentation » de leur réserve à slogans, des « apparitions » dans la presse : « apparitions renouvelées dans Le Monde », « apparitions régulières » dans Metro, Le Figaro, Marianne, etc., « apparitions TV et radio pluri-hebdomadaires pour traiter des sujets de fond » (de fond ou dont ne voit jamais le fond ?). A la lecture de cette présentation, on est en droit de conclure que les familiers de cette réserve sont victimes d’hallucinations ou qu'il ont vu la Vierge et surtout que leur « think » est peuplé de spectres.

 

22 avril 2012

Multiculturalisme

 

 

            Du nom culture, sont dérivés cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (in Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture, au sens spirituel du terme. En anglais, il existe un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme, c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé.

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ». Le culturalisme est donc une hypothèse de sociologue ou d’anthropologue qui explique ou est destinée à expliquer ou est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait, ni une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui croient au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements d’une population donnée, appliquer à tous ceux qui composent cette population, surtout si cette population n’est pas homogène, les critères, concepts et méthodes élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus qui partagent la culture de ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transportée dans la politique où elle est devenue un horizon politique ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour refaçonner une société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société en gestation. Ce qui expliquait des faits est devenu obligatoire pour tous, et cela au nom de la (prétendue) supériorité de la science sur tout le reste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse. C’est ainsi qu’il en va avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse délirante mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme comme sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les Européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces Indiens spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Les partisans du multiculturalisme tiennent à leurs privilèges, fussent-ils indus et dus à des crimes de masse. Le culturalisme leur a servi de bouclier et d’écran. De la « science », il a basculé dans la politique. On fait donc vivre côte à côte, mais séparées par d’invisibles barrières infranchissables, des communautés ou des cultures inconciliables et que tout oppose, c’est-à-dire des dominants et des dominés. Ce fut la ruse des dominants ou des exploiteurs. Ainsi ils ont conservé leurs privilèges et leurs pouvoirs, après les avoir enrobés de bonnes intentions.

En France, la « culture » n’est pas le fait de WASP, mais d’Indiens. Le multiculturalisme, s’il y était introduit, nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux colons et aux envahisseurs.

13 avril 2012

Radicalisation et auto-radicalisation

 

            Dans les mots se radicaliser et radicalisation se cristallise la modernité idéologique et morale. La formation en est claire : à l’adjectif radical est ajouté le suffixe iser qui exprime un processus, cela pour former le verbe ; et au verbe radicaliser est ajouté le suffixe - tion ou - ation qui exprime une « action » ou un procès. La radicalisation est le processus qui consiste à rendre radical un être humain ou des idées ou un parti ou des positions politiques. Ces mots sont attestés en anglais qui, avant le français, a été la langue de la modernité absolue.

Le verbe est attesté en 1845, mais l’attestation est ou serait isolée ; en fait, le verbe devient courant après la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi chez Sartre : « Les marxistes purs comptent sur les militants, c’est-à-dire sur une action consciente et concertée, pour radicaliser les masses et susciter en elles une conscience de classe » (Situations III, 1949). Cette radicalisation a ceci de cocasse que Sartre s’est gardé de toute pensée ou idée radicale entre 1933 et 1944, bien qu’il connût la réalité du socialisme national allemand, et qu’il ne s’est radicalisé ou a défendu des positions radicales qu’une fois la France libérée et libre, et justement en faveur de ceux qui avaient été entre 1939 et 1941 les alliés des socialistes nationaux allemands, comme si la radicalité qu’il a affichée ou la radicalisation qu’il a affectée était une grimace destinée à faire oublier ses timidités et complaisances (très récemment) passées.

Le nom radicalisation est attesté pour la première fois en 1933, mais il fait florès après la guerre, quand la France a été libérée ou s’est libérée du joug nazi. De ce point de vue, les emplois révèlent éloquemment l’ambiguïté du phénomène, qui n’existe que pour dissimuler ou faire oublier des prises de position ou des comportements de complaisance envers l’occupant. On retrouve sur ce terrain l’inévitable Sartre et le camarade Merleau-Ponty (« on a raison de remarquer que ce n’est pas la plus grande misère qui fait les révolutionnaires les plus conscients, mais on oublie de se demander pourquoi un retour de prospérité entraîne souvent une radicalisation des masses » - ce qui s’est produit à la Libération, Phénoménologie de la perception, 1945). Le Nouvel Observateur y est allé de ce même petit air de serinette en 1968 : « La lutte contre la structure autoritaire de l’Université est et doit être une lutte radicale : elle peut provoquer une radicalisation du climat social général » (Le Nouvel Observateur, 27 mai 1968). L’Université n’a jamais eu de « structure » à proprement parler, et encore moins de « structure autoritaire », la seule « autorité » dont elle se prévalait était celle, très fragile et toujours contestée, des savoirs. Si elle a été ainsi caractérisée, c’est qu’il fallait, comme dans les cérémonies de l’Afrique animiste, charger la barque – c’est-à-dire diaboliser l’Université - pour légitimer la « radicalisation » des (prétendues) « luttes ».     

Ce qui est nouveau du verbe et du nom qui en est dérivé, c’est leur emploi au sujet de l’islam et des supposés « islamistes ». Cet emploi est répété, récurrent et comme obligé : c’est une sorte de scie du langage qui évite de penser à ce que l’on récite. Se radicaliser et la radicalisation prennent un sens dans un grand récit (ou une grande fable) historique, la fable que se racontent les Occidentaux depuis plus d’un siècle ; ils supposent un progrès, une avancée, une marche en avant, un dépassement de ce qui est. Il faut croire dans l’Histoire, que l’Histoire n’est pas close et qu’elle peut accoucher de lendemains merveilleux pour se radicaliser. Or, l’islam est a-historique. La Révélation, entre 611 et 632, a aboli l’Histoire et cela fait plus de quatorze siècles qu’elle est close. Un musulman revient aux sources ou aux fondements, il n’essaie pas de les dépasser : ce serait haram. Tout a été dit et il est impossible de sortir du cercle tracé. L’emploi le plus comique est celui « d’auto-radicalisation » des jeunes musulmans : ils se radicalisent eux-mêmes, comme ça, par magie ou en faisant tourner les tables ; ils ne lisent pas le Coran, ils n’écoutent pas des prêches enflammés, ils n’essaient pas d’imiter les grands ancêtres et de répéter ce qui se fait en terre d’islam depuis quatorze siècles. Non, ils se radicalisent tout seuls, comme s’ils étaient visités par l’Esprit Saint…

  

09 avril 2012

Le Proche-Orient purifié

 

 

Le Proche Orient d’où les chrétiens seraient partis, sous la contrainte ou librement, est une éventualité qui est de plus en plus souvent évoquée et que de nombreux faits rendent plausible. Si cette éventualité se réalisait, le destin des chrétiens d’Orient, de fragile et menacé qu’il est, basculerait dans la tragédie. Tragédie, parce que l’Orient est la terre du Christ et que c’est en Orient, dans l’Egypte, la Syrie, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie, l’Irak, la Turquie actuels, qu’est né le christianisme. C’est à Alexandrie que les « Livres des Hébreux » ou « Bible » ont été traduits pour la première fois en grec. C’est en Egypte que les formes chrétiennes de l’érémitisme et du monachisme ont été élaborées, avant qu’elles ne se diffusent en Occident. Nicée, où ont été fixés en 325 le credo et le dogme de la Trinité, Chalcédoine, où a été rappelée en 451 la double nature du Christ, Ephèse, où Marie a été désignée en 431 comme la « mère de Dieu », Antioche, où les disciples du Christ ont été nommés à la fin du Ie siècle « chrétiens », Nysse, Nazianze, Constantinople, Damas, Alexandrie, Edesse, etc. sont les lieux de la mémoire chrétienne. Certes, la plupart de ces noms ont été mutilés ou effacés. Antioche ne compte quasiment plus de chrétiens. Certes, ces chrétiens d’Orient portent des noms étranges : ils sont coptes en Egypte et en Ethiopie (orthodoxes, catholiques ou même protestants), nestoriens en Irak et en Inde (ils se divisent en Assyriens, Chaldéens, Malabars, Malankars), syriaques et jacobites en Syrie ou en Jordanie, Maronites au Liban, Arméniens, là où ils n’ont pas été massacrés,  Melkites dans tout le Proche Orient (ils se divisent en grecs catholiques ou en grecs orthodoxes), etc. Pourtant, le drame qu’ils vivent ne relève pas de la seule religion. Il est aussi politique.

 

1.      La connaissance des réalités

Il est indécent d’aborder la condition des chrétiens du Proche-Orient, sans en avoir une connaissance raisonnée, organisée, sans passion. Le savoir vient de témoignages, de travaux savants et d’un examen sans concession du vocabulaire dont nous usons. Les témoignages sont de trois ordres. Les responsables religieux des chrétiens du Proche Orient ne sont pas libres : ils savent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, provoqueraient de violentes représailles. Leur parole est surveillée, à la fois par eux-mêmes et par les autorités. Les responsables religieux de France et d’Europe sont eux aussi très prudents. De plus, ils sont paralysés par la recherche du dialogue à tout prix avec l’islam. Sœur Emmanuelle était la charité du Christ en acte. Personne ne peut émettre de critique à son encontre. Rappelons seulement un fait. Sœur Emmanuelle raconte qu’elle a pris la décision à la fin des années 1960 d’abandonner l’enseignement, parce que, dans l’institution d’Alexandrie (La Mère de Dieu ?) où elle enseignait le français, ses élèves n’avaient pas contribué à une quête en faveur de musulmans déshérités, à l’occasion du mouled ou anniversaire du Prophète. Elle en a été chagrinée. Ses élèves, elles, résistaient. Sœur Emmanuelle a pour absolu la charité, ses élèves ont réagi politiquement. Leurs familles sont victimes de persécutions, elles ont perdu leurs biens entre 1956 et 1961, des parents ont dû s’exiler. Il leur était impossible de faire preuve de générosité envers des populations qui leur sont hostiles et qui persécutent leurs familles. C’est pourquoi les témoignages qui ont une valeur sont ceux des seules victimes. Laissons les exilés témoigner qui, parce qu’ils n’ont pas laissé de famille ou de proches dans leur pays, peuvent parler librement.

La connaissance peut venir de quelques savants, pas de spécialistes de l’islam, orientalistes ou islamologues, qu’ils soient ou qu’ils ne soient pas musulmans, parce que tout, chez Berque, Gardet, Etienne, Veinstein, Kepel, Saïd, procède de la volonté d’occulter les persécutions dont sont victimes les chrétiens et de prouver, contre toute vérité, que les victimes en Orient sont les musulmans. Des savants, pourtant, élaborent un savoir, en toute indépendance et hors de toute préoccupation apologétique. Ce sont Bat Ye’or, l’historienne de la dhimma, Jean-Pierre Valognes, diplomate, auteur de « Vie et mort des chrétiens d’Orient » (Fayard), Christophe Luxenberg, philologue, auteur d’un ouvrage en allemand, qui n’est pas encore traduit en anglais, sur les « sources araméennes et syriaques du Coran », Alexandre Del Valle, spécialiste de géopolitique, Anne-Marie Delcambre, qui lit Le Coran sans œillères. On peut se reporter aux sites internet chaldéens ou arméniens. Tous ces auteurs, sauf Mme Delcambre, ont adopté un pseudonyme, qui n’est pas un « nom de plume », mais une protection. Deux fatwas ont été émises contre Luxenberg. Del Valle est menacé. Si Jean-Pierre Valognes, diplomate, avait publié son livre sous son nom, sa carrière aurait été brisée, comme celle de Jean-Pierre Péroncel Hugoz l’a été. Alors que celui-ci était correspondant du Monde au Caire entre 1974 et 1980, nombre de ses articles ont été censurés : ils étaient jugés hostiles à l’islam et à Sadate, qui favorisait la ré-islamisation de son pays. Son livre Le radeau de Mahomet a été critiqué. Rappelé à Paris, il lui a été confié la rubrique « francophonie » (où ses analyses ont été considérées comme gênantes), puis le tourisme. Comme là encore, il gênait, il a été relégué à la rubrique « philatélie » et collections diverses.

Les romans écrits par écrivains français d’origine orientale, grecque catholique ou juive (Paula Jacques, Alia, Solé, Sinoué, Maalouf) sont aussi des sources de connaissance, à condition de séparer ce qui tient de l’histoire de ce qui relève de la fiction. C’est dans un roman de Paula Jacques que l’on apprend qu’en mai 1948, les Juifs d’Egypte ont été victimes de pogroms, que certains d’entre eux ont été parqués dans des camps de concentration, avant d’être expulsés d’Egypte ; c’est dans « Quand le soleil était chaud » de Josette Alia que ce que Berque nomme « incendie du Caire », en janvier 52, incendie qui a préparé le coup d’Etat militaire de juillet 52, a été en fait l’incendie, aux cris d’Allah akbar, d’immeubles, magasins, biens appartenant à des Juifs.  

Enfin, il ne peut y avoir de connaissance rigoureuse sans examen des mots qui désignent les réalités du Proche Orient. Tout le vocabulaire, du plus simple au plus prétentieux, tous les concepts, toutes les notions, doivent être soumis à un travail de « nettoyage » terminologique. S’il existe un domaine piégé, c’est celui-là. Des centaines de mots font écran à la connaissance. Le Moyen Orient arabe est un livre publié dans la collection U (destinée aux étudiants), chez Armand Colin. Les deux mots du titre sont faux. Moyen Orient est la traduction de l’anglais Middle East qui désigne en théorie les pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique. Le terme français exact et reçu par l’usage est Proche-Orient ou Levant. Arabe est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés, ils sont devenus arabophones, ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. Les chrétiens d’Orient sont rarement arabes, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, « arabe » est un terme idéologique (donc trompeur et inexact), qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe s, pour inciter les ressortissants soumis et colonisés de cet Empire à renouer avec la grandeur passée et fantasmée des « Arabes ». C’est cette idéologie qui légitime les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie…

 

2. L’exode

Au Proche Orient, les réfugiés ou les exilés se comptent par millions. C’est une facette, tragique et méconnue, des conflits qui s’y déchaînent. Pour se faire une idée de l’ampleur que prend le phénomène, il convient de rappeler quelques chiffres.

Tous les Arabes de la Palestine sous mandat britannique n’ont pas quitté la portion de Palestine qui a été accordée en 1947 par l’Organisation des Nations Unies aux Juifs. En avril mai 1948, quand Israël a été créé et que les armées arabes d’Egypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, lui ont déclaré la guerre et l’ont envahi, de nombreux Arabes ont quitté Israël pour se réfugier dans les pays qui agressaient Israël. En 1949, l’UNWRA qui avait été créée à l’occasion en dénombrait plus de 700000. Ils seraient aujourd’hui plus de trois millions. En 1947, plus d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans, du Maroc à l’Iran, de la Turquie au Yémen, certains depuis des millénaires, comme les caraïtes d’Egypte. Aujourd’hui, il n’y a plus de Juif dans ces pays. Tous en sont partis sous la menace ou la contrainte pour Israël ou les pays occidentaux (France, Espagne, Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) Le troisième grand exode touche les chrétiens : le nombre de ceux qui sont partis depuis la fin de la guerre est évalué à plus cinq millions, peut-être dix millions. Alors que les deux premiers exodes sont terminés, le troisième, lui, continue. Il s’achèvera quand le dernier chrétien aura quitté le Proche-Orient. De ces trois exodes, c’est aussi celui qui est oublié. Les réfugiés palestiniens sont protégés, des reportages leur sont consacrés, des associations les soutiennent ou les défendent, l’ONU leur a construit des maisons, les a soignés, a éduqué leurs enfants. Ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. D’ailleurs, ils vivent à proximité de leur terre natale (ou de celle de leurs ancêtres), alors que beaucoup ont quitté Israël volontairement pour se joindre aux armées arabes qui avaient promis de jeter les Juifs à la mer. L’exode des Juifs est moins connu, bien qu’il soit aussi dramatique. Les Juifs vivant dans les pays arabes et musulmans n’ont pas eu d’autre solution que de fuir. C’était l’exil ou la mort certaine. Alors que la population d’Israël compte de 20 à 30 % d’Arabes, musulmans pour la plupart et, pour quelques-uns, chrétiens, les pays arabes et musulmans se sont débarrassés des Juifs qui vivaient sur leur sol. Ils ont été totalement purifiés, Israël ne l’a pas été.

Des trois « peuples », musulman, juif, chrétien, ceux qui connaissent le destin le plus tragique sont les chrétiens. Alors que les Palestiniens vivent près de chez eux et gardent un mince espoir de retour, que les Juifs sont revenus, pour la plupart d’entre eux, dans leur propre pays, non pas nécessairement le pays où ils sont nés, mais le pays de leurs ancêtres, les chrétiens eux quittent définitivement et sans espoir de retour leur terre – la terre où ils sont nés et la terre où leurs ancêtres sont installés depuis la nuit des temps – pour se réfugier loin de chez eux, parfois très loin, aux antipodes, jusqu’en Australie. L’exode se fait dans le silence, un silence assourdissant, un silence qu’aucun éclat de voix ne brise, un silence qui risque de demeurer éternel. Pourtant, les raisons qui les poussent à l’exil ne sont pas différentes de celles qui ont incité les Juifs à quitter les pays musulmans. C’est pour échapper à un destin de sous-homme et aux persécutions que les chrétiens quittent le Proche Orient.

 

3. La dhimma

Le lot des chrétiens d’Orient est fait des discriminations, de mépris, d’exactions et de persécutions. Leurs souffrances ont commencé il y a quatorze siècles et elles durent encore, plus lancinantes. Les exactions et les mauvais traitements sont légaux et prévus par la dhimma qui régit le statut des non musulmans dans les pays d’islam. Elle s’applique aux Juifs et aux chrétiens, qui sont dits dhimmis. Les autres, animistes, païens, athées, hindouistes, sont légalement condamnés à mort. Dhimmi est traduit en français par « protégé », ce qui laisse entendre, à tort, que des lois protègent les chrétiens et les Juifs. La traduction la moins inexacte serait « tolérés ». On les tolère, comme on tolère des mendiants devant chez soi, alors que, dans l’islam ou avec l’islam, qui est censé achever la Révélation, ils n’ont plus de raison d’exister.   

Les règles de dhimma ont été élaborées par des théologiens du VIIIe siècle qui ont institué les crimes de guerre de la conquête arabe en normes juridiques. Le monde connu a été divisé en deux zones, nommées, l’une, dar el islam et, l’autre, dar el harb ou « maison de l’islam » et « maison de la guerre ». Au milieu, s’étend une zone intermédiaire, celle de la trêve : c’est une zone provisoire, puisque la durée d’une trêve (il s’agit d’une interruption du djihad) ne peut excéder dix ans. La dhimma résulte du djihad victorieux. Dans le dar el harb, les chrétiens, les Juifs, les païens, les athées sont harbis (c’est-à-dire « à exterminer »), combattus, tués ou réduits en esclavage. Dans le dar el islam, les chrétiens et les Juifs, à condition qu’ils acceptent la domination des musulmans, sont « tolérés », au sens où les lois du djihad ne leur sont pas appliquées, du moins tant qu’ils se soumettent à l’islam : ils ont droit à la vie sauve. Leurs terres sont fey ou « butin de guerre », ils peuvent continuer dans l’erreur, mais discrètement (on ne construit plus d’églises, les cloches ne sonnent pas), ils ne peuvent pas monter à cheval, sur un âne seulement, etc. Surtout, ils sont soumis à un impôt spécial et « à merci » - la jiziya, dont les musulmans sont exemptés -, qui peut être prélevé n’importe quand et dont le taux dépend de la seule décision des autorités islamiques.

Les spécialistes du « Moyen Orient arabe »  assurent que, dans les années 1830-70, et d’abord en Egypte, province de l’empire ottoman, la dhimma a été assouplie, puis abrogée. Les chefs d’Etat – Mohammed Ali et ses successeurs en Egypte, le sultan ottoman – ne voulaient plus que les chrétiens et les Juifs soient traités comme des « sujets » de second ordre, sans droit. Ils n’ont pas agi par compassion, mais parce que le rapport de forces leur était défavorable et qu’ils redoutaient, si les persécutions se poursuivaient officiellement, que les puissances européennes interviennent pour secourir les chrétiens, comme la France l’a fait au Liban en 1861 et la Grande Bretagne en 1882 en Egypte.

La dhimma s’est maintenue dans les faits, officieusement en quelque sorte, et surtout, dans les années 1950-1960, elle a été rétablie sous le manteau du socialisme ou du nationalisme arabe. En effet, comment expliquer les massacres dont les chrétiens d’Orient et les Juifs ont été les victimes en 1860, 1861, 1894-96, 1909, 1915-16, 1920-23, 1927-28, 1948, 1952-56 et dans les années 1960 ? Les chrétiens qui avaient opté pour le développement sur le modèle occidental ont été accusés d’arrogance ou de vouloir dominer les musulmans, ils ont été victimes de pogroms, et certains exterminés. En 1860, à Damas, l’ascension sociale des grecs catholiques a été stoppée par les massacres de milliers membres de cette communauté. En 1894-96, 1909, 1915-1916, 1920-1923, les Arméniens qui tenaient à recouvrer leurs libertés publiques n’ont plus été « tolérés ». Ils ne voulaient plus être régis par la dhimma : ils ont été éliminés par un génocide. Il en est allé de même en 1948-52 pour les Juifs d’Egypte. 

Le nationalisme arabe, apparu au milieu du XIXe siècle, en même temps que la nahdah, que l’on compare à tort à la Renaissance des Arts et des Lettres en Europe, est ambigu. C’est une idéologie séculière dans quelques-unes de ses formulations (la modernité littéraire), mais religieuse dans ses fondements, qui prône un retour aux sources, c’est-à-dire à l’islam originel, celui de Mahomet entre 611 et 632 et celui de ses immédiats successeurs qui ont conquis le monde, et qui incite à l’imitation des ancêtres vénérés (salaf), à savoir les guerriers de l’islam conquérant. La nahdah a regroupé des sceptiques et des religieux. Soit l’Organisation de Libération de la Palestine. Le plus connu des partis qui la composent est le Fattah. Le nom fattah, qui signifie « ouverture », désigne ce qui s’est produit, entre 632 et 642, quand les Arabes sont sortis d’Arabie pour conquérir le monde : on dit en arabe, par métaphore, qu’ils se sont ouverts le monde. De même, Arafat est un pseudonyme. Son véritable patronyme est Husseini, la famille du grand mufti de Jérusalem, de 1927 à 1945, qui a été l’allié déclaré d’Hitler dans les pays musulmans. Arafat est le nom d’une colline de la Mecque, qui fait l’objet d’un rite lors du pèlerinage annuel.

En Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, etc. les nationalistes arabes ou turcs se sont travestis en « socialistes » pour réintroduire la dhimma. Les biens des étrangers, tous chrétiens, des Juifs ou des chrétiens autochtones, des seuls infidèles, ont été mis sous séquestre et transférés aux musulmans ou à l’Etat musulman. L’autonomie partielle (état civil, éducation, culte, rites, etc.) dont jouissaient les communautés chrétiennes a été abolie, et cela, pour reconstituer l’oumma originelle, islamiser les lois sous la pression de l’Arabie saoudite et rétablir une charia souterraine, qui est en partie dans les lois et qu’appliquent les organisations islamiques (et pas l’Etat).      

Les persécutions ont beau être avérées, elles sont tues en Europe, dans les pays dits libres ou « chrétiens », en particulier en France.

 

4. Le silence

Les écrivains des XVIIIe et XIXe siècles et du début du XXe siècle, Hugo, les frères Tharaud, Giraudoux, Rousseau, Voltaire, Péguy, etc. ne se sont jamais tus quand les chrétiens d’Orient étaient massacrés. Or, leur sort a empiré au début des années 1950, sans que quiconque émette la moindre protestation. L’affaire Dreyfus et le massacre des Arméniens ont été concomitants. Les dreyfusards, à l’exception de Péguy et de France, ont refusé de protester contre ces massacres, parce que, prétendaient les progressistes allemands du Parti social démocrate (le parti de Lénine) et les progressistes français du socialisme anticlérical, les Arméniens étaient des commerçants ou des capitalistes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Les progressistes dénoncent des discriminations en France et en Europe, là où il n’y en a pas. En revanche, ils refusent de voir l’Himalaya de discriminations dont sont victimes les chrétiens d’Orient. Cet aveuglement est consécutif à la haine qui est voué au christianisme par les progressistes, où que ce soit, en France, en Europe ou en Orient.

La haine explique le silence de l’intelligentsia, mais pas celui de l’Etat. La cause déterminante en est la politique étrangère élaborée au milieu des années 1960, quand des hommes politiques (« gaullistes » hélas) aidés de spécialistes de l’islam (Berque) ont conçu la « politique arabe de la France », qui a remplacé la vieille politique de soutien aux chrétiens d’Orient. Le mot arabe est éloquent : il signifie que notre diplomatie s’est alignée sur l’idéologie arabo-islamique. De fait, elle a apporté son soutien à tous les régimes totalitaires, celui de Hussein, du FLN, de l’Arabie ou du Maroc. La Syrie a fait assassiner un Ambassadeur de France et a tué ou fait tuer des centaines de Français : la France s’est abstenue de toute riposte. La Libye, qui a fait exploser en vol le DC 10 d’UTA, n’a jamais été sanctionnée. Le ministre Dumas déclarait en 1992 : « il faut savoir tourner la page ». Pendant trente ans, la France a porté à bout de bras Arafat, elle lui a sauvé la vie, elle lui a donné le soupçon de légitimité que même les chefs d’Etat arabes lui déniaient. On assurait au Quai d’Orsay qu’Arafat était le seul qui puisse signer la paix avec les Israéliens, bien qu’il leur ait fait une guerre totale, finançant même les attentats, et détournant à son seul profit les milliards de dollars ou d’euros qui ont été attribués par les pays d’Europe au peuple palestinien. Arafat mort, la paix est enfin possible. De fait, tout se passe comme si la France avait voulu que la guerre dure jusqu’à la destruction d’Israël. De même, elle donne asile aux militants d’associations islamiques pro GIA, FIS, ennahdah, qui organisent la guerre dans leur pays, comme elle a favorisé la montée de l’islam politique en France ou encourage la haine antisémite en comblant de subventions les associations racistes (Sawt el islam, UOIF, MRAP).

 

5. Les chrétiens d’Orient et la France

Nous Français, plus que les Européens, nous sommes concernés par ce qui arrive aux chrétiens d’Orient. En tant que Français, entendus dans un sens plein de ce mot, et non comme une étiquette que l’on appose d’un coup de tampon sur des documents administratifs à droite de la mention nationalité, nous sommes les héritiers d’une longue histoire. En signant des accords avec le pouvoir ottoman, François 1e a obtenu, en échange de sa neutralité dans la guerre que l’Europe menait pour se libérer du joug islamique, des « échelles » au Levant (facilités commerciales dans les ports contrôlés par les Ottomans) et la protection des chrétiens d’Orient. Pendant des siècles, la France a assumé cette seconde charge. De nombreuses églises, qui s’étaient séparés de l’Eglise universelle du Ve au XIe s, ont renoué en partie avec Rome : les Chaldéens en 1553, les Malabars en 1552, une partie des Malankars en 1930, une partie infime des Coptes en 1824, une partie infime des Ethiopiens en 1930, une fraction des Syriaques en 1783, des Arméniens en 1742, en 1724 une partie des Melkites sous le nom de grecs catholiques…

Or, notre pays a renoncé à remplir ses devoirs historiques depuis un demi-siècle. Certes, l’empire ottoman n’existe plus. Elle aurait dû continuer à protéger les chrétiens au nom des droits universels de l’homme, elle ne l’a pas fait. Il y a un siècle, la France donnait asile aux Arméniens, aux grecs catholiques ou aux maronites menacés de mort. Désormais, les chrétiens d’Orient qui s’exilent préfèrent se réfugier au Canada, en Australie, aux Etats-Unis plutôt que dans le pays des droits de l’homme, dont ils pensent qu’il ne les protègera plus.

Même pour ce qui est des droits de l’homme, les conséquences en sont dramatiques. Les Français sont soucieux d’universel et s’émeuvent volontiers aux malheurs d’autrui. Ils ont fondé des milliers d’associations humanitaires et inventé le droit d’ingérence. Si des persécutés méritent leur compassion, ce sont les chrétiens d’Orient qui disent « non » malgré le mépris, résistent aux pires humiliations en dépit des menaces, continuent dans leur être au péril de leur vie, et cela depuis quatorze siècles. Les héros de la résistance à la tyrannie, ce sont ces chrétiens d’Orient. Aucune voix ne s’élève pour des défendre. Le silence prouve que l’ingérence de compassion est une pure hypocrisie. L’impératif moral nouveau « n’accepte pas ou ne supporte pas ou ne souffre pas que soit fait à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » s’arrête aux chrétiens. Il suffit que les victimes soient des chrétiens pour que, d’un coup, le droit d’ingérence, la solidarité, l’urgence et autres jolis mots dont on nous rebat les oreilles soient oubliés. En 1942, Hitler aurait répondu à ses conseillers qui le mettaient en garde contre les risques qu’il courait en mettant en œuvre la « solution finale » : « Qui se souvient du massacre des Arméniens ? ». En France, personne ne se souvient du génocide des chrétiens du sud Soudan, de 1982 à 2004, parce que tout le monde, quand ce génocide s’est produit, a fermé les yeux et s’est imposé le silence. Le Proche-Orient est en voie de purification. De l’Etat français, des organisations prétendument antiracistes reçoivent des millions d’euros de subventions, avec lesquels ils fabriquent des délits, en piégeant des patrons de boîtes de nuit, des propriétaires d’appartement ou des employeurs, uniquement pour prouver que les Français sont racistes. Or ces associations cachent les discriminations qui accablent les chrétiens dans les pays d’origine. Les Maghrébins laïques de France et les Kabyles chrétiens sont les seuls qui protestent contre ces crimes. Ce sont eux qui ont alerté l’opinion publique sur les violences qui touchent les coptes en Egypte et même aux Etats-Unis.

Les scissions, à la suite des conciles de Nicée (325), d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451), la séparation de 1054, ont affaibli le christianisme - en particulier, face à l’expansion de l’islam. Ces scissions ont été consécutives à des querelles portant sur la personne du Christ et exprimées avec des mots de la philosophie grecque ousia, qui signifie « essence » et « existence », qui a été traduit par « substance », et phusis, qui signifie « nature », et ce, dans un milieu de personnes cultivées formées à la rhétorique grecque. Si l’on ne veut pas que la tragédie de l’Orient s’étende à l’Occident, l’œcuménisme judéo-chrétien est une nécessité, non pas théologique, mais politique. Les querelles doivent faire place à l’unité. Car, et l’hypothèse ne doit pas être écartée, il est possible à terme que les chrétiens de France et d’Europe subissent le même sort que leurs frères d’Orient.

La dhimma, ou soumission à l’ordre le plus injuste qui soit, qu’elle soit ou non imposée, progresse partout, en Orient, où il est la règle, mais ailleurs aussi. L’attestent la décision de faire adhérer la Turquie sans le moindre préalable (reconnaissance du génocide arménien et retrait de ses troupes de Chypre), l’assassinat de Van Gogh, dont le documentaire Soumission, qui est fait de témoignages authentiques de femmes ayant vécu sous la loi de l’islam et recueillis par l’admirable député Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, aurait été diffusé sur toutes les chaînes publiques de France et d’Europe, si le tueur, au lieu d’être un musulman marocain, avait été un « fasciste blanc », la lâcheté des autorités de la France face à la montée en puissance de l’islam politique dans le monde, la complaisance devant le prosélytisme islamique qui se développe dans les écoles, les collèges, les lycées et dont fait état un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (rapport Obin), que le ministre qui garde secret, alors qu’il aurait dû le rendre public. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne doit pas s’étonner que l’élimination ou l’exode des chrétiens d’Orient se fasse dans le silence complice de nos élites.

 

30 mars 2012

Dorer les fers

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Emile Littré relève au verbe dorer, au sens de « couvrir d’or moulu ou d’or en feuilles », l’expression dorer les fers, laquelle signifie « cacher sous quelque apparence » (l’apparence étant « belle » apparence) les fers de la servitude. Elle n’est pas la seule expression dans laquelle dorer a un sens figuré. Pour « adoucir » des désagréments par de belles paroles, on dit dorer la pilule. La jeunesse peut être dorée ; la misère aussi. Ces expressions sont encore vivantes en français, sauf dorer les fers, qui n’est même pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1971-94). C’est au moment où dorer les fers a disparu de la langue que l’embellissement de la servitude est devenu commun. Au cours du sinistre XXe siècle, il n’y a rien eu de plus naturel que de dorer les fers. Qu’est-ce que qualifier une tyrannie de démocratie, sinon dorer les fers ? Ce siècle s’est spécialisé dans la dorure en célébrant la réduction du plus grand nombre à l’esclavage comme le grand bond en avant vers le bonheur de tous, en cachant le socialisme national sous les couleurs du romantisme ou en faisant du tiers monde l’avenir de l’humanité. La langue française a été amputée quand elle a perdu ce dorer les fers, qui résume ce qu’a été le XXe siècle, à moins qu’il n’ait été chassé de la langue, parce que, justement, il en exprimait la vérité noire : trop de gens auraient pu en être offusqués comme trop de gens pourraient être offusqués par la vérité sur l’Islam. En effet, Islam signifiant « soumission », dorer les fers s’applique aux essais de masquer par les discours mielleux la vile servitude islamique, car ce n’est pas l’Islam ou l’islam qui est mis aux fers, mais c’est l’Islam ou l’islam qui met aux fers. La Légende dorée, on le sait peut-être, ce sont des vies des saints. Dans ce cas, les mots ne trompent personne : de ces vies, il est dit qu’elles sont légendaires et qu’elles ont été embellies. La France a beau être une République laïque, il s’y narre de très pieux récits et il s’y publie de stupéfiantes analyses dans lesquels l’Islam (la civilisation) et l’islam (la religion) sont grimés des plus beaux atours possibles. Il n’en est dit que du bien, il serait même inconvenant d’en dire le moindre mal. On y dore la servitude en la recouvrant de mensonges. Dorer les fers est de règle dans les récits, discours, analyses, thèses qui ont pour but de défendre l’Islam contre les attaques dont il fait l’objet parfois – fort rarement à vrai dire, puisque notre époque, ses élites, ses savants, ses maîtres à penser, ses communicateurs, font preuve vis-à-vis de l’Islam et de l’islam d’une complaisance onctueuse qui détonne avec les accusations sans preuves dont sont agonis le Pape, les chrétiens, le christianisme, le clergé, quoi que ceux-ci fassent, aient fait, disent, projettent de faire, et même s’ils se taisent. La tyrannie est condamnée, si elle est supposée chrétienne, même si elle est une démocratie. Si elle fleurit en Arabie ou ailleurs en Islam, elle échappe à toute critique, à tout examen, à toute mise en cause. Aux Etats-Unis, la mort est prononcée contre des meurtriers. En Arabie, chaque année, des malheureux (plus de cent ? moins de mille ?) ont la tête tranchée pour des broutilles. En Arabie, la décapitation est immédiate ; aux Etats-Unis, un condamné à mort bénéficie de dizaines de possibilités de faire appel. En Arabie, la décapitation se fait au sabre ; aux Etats-Unis, la mort est adoucie par la chimie. Les Etats-Unis sont vilipendés pour barbarie, l’Arabie louée pour ses traditions. Ainsi, l’Islam, innocent par essence, bénéficie d’une immunité totale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’habitude de qui a été prise de dorer les fers de l’Islam n’est pas concomitante de l’installation en France de colonies islamiques, le phénomène y est antérieur de plusieurs décennies. C’est dans les années 1940 qu’on en perçoit les prodromes. En 1947, la revue Les Cahiers du Sud publie une livraison intitulée « l’Islam et l’Occident » et dont le seul titre est de toute évidence abusif. Ce qui est nommé l’Occident n’a pas d’existence dans le monde réel : on ne sait pas ce que désigne ce mot. S’il est employé, c’est dans un contexte de mépris. Admettons pourtant que l’Occident ait une réalité. Elle n’est pas religieuse, mais politique : c’est une aire de civilisation. Il en va autrement de l’islam. Que ce soit la religion ou la civilisation, l’une et l’autre ont une existence avérée. Autrement dit, l’Islam et l’Occident ne sont pas symétriques. Le « et » qui les coordonne dans le titre des Cahiers du Sud est d’autant plus trompeur qu’il n’est question dans la livraison que d’Islam ou d’islam, jamais d’Occident, sinon de façon fortuite et anecdotique ou sur le mode critique du procès. Ce qui pourrait éventuellement justifier l’emploi du nom Occident, ce sont les contributeurs de la livraison. Certains portent un nom français. Parmi ceux-ci, on compte Louis Massignon, François Bonjean, René Guénon. Massignon fut fasciné par l’Islam et par l’islam, au point d’écrire presque toute son œuvre sur ce sujet. René Guénon (1886-1951) n’a conservé de son origine française qu’un nom de plume. Fasciné par l’Orient, dans lequel il a vu le monde conforme à la « tradition » et non encore contaminé par la modernité, haïssant l’Occident qui serait le monde « moderne » par excellence, converti à l’islam, installé au Caire dans une villa « moderne » d’un quartier nanti (un comble pour un contempteur de la modernité), il se nomme en réalité cheikh Abdel Wahid Yahya. Il a même adopté la nationalité égyptienne, pour l’obtention de laquelle il a bénéficié, personne n’en doute, tant elle est difficile à obtenir, de passe-droits exorbitants.

Dans la « préface » à cette livraison des Cahiers du Sud, Jean Ballard, poète occasionnel, donne le la. Il n’est ni historien, ni spécialiste de l’Islam, ni orientaliste, ni arabisant, mais il fait comme s’il détenait la vérité. Ce qu’il exprime, c’est, un demi-siècle avant qu’elle ne devienne une banalité ressassée par les imbéciles, la doxa, dont voici un bel exemple : « Dans la tolérante Cordoue, l’extrême liberté de glose ne s’appelait même plus hérésie et l’on y discutait de choses qui se fussent expiées sur le bûcher cinq siècles plus tard (…) Pendant plus de trois siècles, grâce à l’islam, un climat unique de l’âme a régné dont il est difficile de ne pas avoir la nostalgie. Ce regret qui persiste en nous des nobles voluptés de l’esprit, d’une tolérance usant la notion de race, apprivoisant jusqu’au dernier fanatisme, nous a longtemps fait désirer une rencontre des deux mondes, disjoints depuis huit siècles ». En bref, en deux phrases, Ballard trouve la place de placer les sept ou huit mots fétiches des « fers dorés » : tolérance (deux items), liberté de glose, climat unique de l’âme, nobles voluptés de l’esprit, grâce à l’islam, racisme inconnu, fanatisme apprivoisé. Si Mahomet, qui savait ce qu’il faisait quand il brandissait le sayf Allah, lisait Ballard, il ne reconnaîtrait pas son islam. Lui qui a conquis à grands coups de sabre (le sayf) d'immenses territoires, le voilà transformé en inventeur du « climat unique de l’âme ».

Dans la livraison, la contribution qui dore le mieux les fers de l’Islam est celle de Guénon – pardon du Cheikh Abdel Wahid Yahya. Intitulée « sayful islam » (en français « sabre de l’islam »), elle répond à ceux qui affirment (mais ils ne sont pas nombreux) que l’Islam est une religion de guerre. Ce qui fait la nature guerrière de l'islam, outre les faits et l’histoire (que le Cheikh Abdel Wahid Yahya occulte très prudemment), c’est le sabre (d’Allah ou de l’islam : en arabe sayf Allah ou sayf islam) que l’Islam a adopté pour symbole et qui orne, avec des versets du Coran, le drapeau de l’Arabie. Ce prétendu « symbole » est aussi (et surtout) l’arme avec laquelle la justice saoudienne décapite les condamnés à mort. « On a coutume, dans le monde occidental, de considérer l’Islamisme (id est l’Islam : Guénon emploie le nom Islamisme au sens « d’islam ») comme une tradition essentiellement guerrière et par suite, lorsqu’il y est question notamment du sabre ou de l’épée (es sayf), de prendre ce mot uniquement dans son sens le plus littéral, sans même penser jamais à se demander s’il n’y a pas là en réalité quelque chose d’autre ». Ce que réfute le cheikh Abel Wahid Yahya, c’est la nature guerrière de l’Islam, non à partir de l’histoire, ni de la théologie, mais de la seule sémantique. Il refuse d’entendre es sayf dans son sens « le plus littéral » (celui du mot sabre) : ce ne serait pas une arme, mais un symbole dont la fonction est d’établir l’harmonie sur la terre. Il cherche à savoir si le sabre est, ou non, une « arme d’estoc et de taille, dont la lame présente une courbure, convexe du côté du tranchant, plus ou moins prononcée selon la nature du service auquel elle est destinée », ce qu’il est, aussi bien en France qu’en Arabie.

Le cheikh Guénon disqualifie les chrétiens. Pour cela, il avance une phrase de l’Evangile de Matthieu et une référence au Moyen âge. Dans l’Evangile selon Matthieu (I, 34), le Christ dit (ou aurait dit) ceci : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ». Dans les Evangiles, le Christ est réputé s’exprimer par paraboles ou « allégories ». Or, dans cet extrait, la parabole de l’épée est tout entière expliquée dans les phrases qui suivent et que voici : « Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera ». L’épée dont il est question n’est pas une arme d’estoc ou de taille dont la fonction est de tuer ou de faire la guerre, mais une métaphore. Ce qu’annonce le Christ, c’est que les liens familiaux ne sont rien pour qui décide de le suivre. Ce à quoi il invite ses disciples, ce n’est pas à faire la guerre, mais à rompre les liens naturels les plus forts. Cheikh Abdel Wahid fait confirmer le sens détourné de cet extrait de l’Evangile par une vague évocation du Moyen Age, qui a duré mille ans et qu’il résume en une phrase : « L’histoire de la Chrétienté au Moyen Age, c’est-à-dire à l’époque où elle eut sa réalisation effective dans les institutions sociales, en fournit des preuves largement suffisantes ». Or, le Moyen Age a été l’époque la moins guerrière de tout l’Occident. La guerre engageait un nombre limité d’hommes, pendant une période restreinte et sur un territoire borné. Elle tenait plus du tournoi que de la bataille rangée. Du Moyen Age, Guénon ne connaît que l’image d’Epinal ou d’école primaire qu’en ont diffusée à la fois les francs-maçons républicains (Guénon a été franc-maçon avant de se convertir à l’islam), les marxistes et même les catholiques modernistes, image dont Madame Pernoud a montré la fausseté dès 1944 dans Lumière du Moyen Age (1944, Grasset).

L’histoire est opposée au christianisme, mais elle reste dans les limbes dès qu’il est question d’Islam. Alors que cheikh Guénon interprète les mots épée et guerre dans leur sens propre quand il traite de l’Occident, il les interprète dans un sens figuré quand il traite de musulmans. Ainsi, la guerre en Islam est toujours juste. « Dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de « justice » entendue dans son acception la plus générale ». Le cheikh Abdel Wahid Yahya autorise donc les pouvoirs islamiques (comme ils l’ont fait en se passant de ses avis) à tirer à la mitrailleuse lourde sur leurs sujets, ne serait-ce que pour les « ramener » à « l’ordre » - l’ordre islamique, bien entendu.  La guerre intérieure n’est pas moins juste. « Au point de vue traditionnel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur, c’est qu’elle symbolise la lutte que l’homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité ». Non seulement la guerre intérieure est bonne et juste, mais encore elle est une nécessité absolue, ce dont aucun croyant ne peut se dispenser.

La conclusion est lumineuse : « Dans les deux cas du reste, qu’il s’agisse de l’ordre extérieur et social ou de l’ordre intérieur et spirituel, la guerre doit toujours tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie (et c’est pourquoi elle se rapporte proprement à la « justice »), et à unifier par là d’une certaine façon la multiplicité des éléments en opposition entre eux ». La guerre est juste, quand c’est l’Islam qui la fait. Le mot arabe qui traduit guerre est djihad. C’est une apologie du djihad à laquelle se livre le cheikh Abdel Wahid Yahya. En effet, il existe en arabe deux mots qui correspondent au mot français guerre : djihad « guerre juste » et harb. Le djihad est propre à l’Islam, le harb à l’Occident. C’est d’ailleurs comme dar el harb ou « maison de la guerre » (au sens de zone où la guerre doit être portée) que l’Occident est désigné par les théologiens musulmans. Là encore, pour prouver la grandeur de l’Islam, Abdel Wahid Yahya joue sur le sens des mots, tablant sans doute sur l’ignorance pour que les gogos gobent ses fables. Islam et salam se ressemblent : salam signifiant « paix », l’islam est par essence, même si les faits l’infirment, une religion de paix. « La paix (salam) (…) ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la volonté divine (el islam) ». Si l’humanité refuse de se soumettre à Allah, il faut lui faire le djihad, pour établir l’harmonie. Le jour où les hommes seront musulmans, quitte à en tuer deux ou trois milliards, la paix règnera partout, mais entre les seuls survivants. La théologie à la sauce Guénon (c’est-à-dire le jeu de mots) en fournit une preuve : c’est le hadith (ou phrase attribuée à Mahomet) portant sur les deux djihad, le petit et le grand. Le petit consiste à faire la guerre sociale pour établir l’islam, le grand à faire la guerre intérieure contre les ennemis que chacun porterait en soi. Guénon a pour ennemis intérieurs l’Occident, la France, le christianisme. Il les combat. Définir l’homme comme un champ de bataille ne présente que des avantages : le racisme échevelé, la haine vouée à autrui, le délire de destruction sont assurés d’une impunité totale. Enfin, non content de manipuler les mots, le cheikh Guénon entreprend de noyer le poisson sous un déluge de baragoin gnostique. Le sayf est défini non plus comme une arme d’estoc et de taille, mais comme un symbole d’autant plus inoffensif qu’il est en bois. « Pour en revenir à l’épée, nous dirons qu’elle symbolise avant tout le pouvoir de la parole ». Ou encore : « Le symbolisme « axial » (de l’épée de bois du prédicateur islamique) nous ramène à l’idée de l’harmonisation conçue comme le but de la « guerre sainte » dans ses deux acceptions extérieure et intérieure (cf. plus haut), car l’axe est le lieu où toutes les oppositions se concilient ou, en d’autres termes, le lieu de l’équilibre parfait, que la tradition extrême-orientale désigne comme « l’Invariable Milieu » ». La conclusion est lumineuse : « Qu’il s’agisse d’Islamisme ou de tout autre forme traditionnelle, ceux qui prétendent n’attribuer à l’épée qu’un sens « matériel » sont éloignés de la vérité ». Les malheureux que la justice saoudienne tranche en deux pour un oui ou un non ou un pet de travers seront sans doute très heureux d’apprendre que le sabre qui leur a ôté la tête n’était pas matériel et que, coupés en deux, ils se sont enfin approchés de la vérité ou de l’harmonie du monde.

 

En 1947, le paradigme des fers dorés est en place. Il est à la fois aversion et apologie. L’aversion touche l’Occident, qui est assimilé à Satan ou au Diable. L’apologie touche l’Islam, justifié dans son entreprise guerrière de soumettre l’humanité à la « loi » d’Allah par le sabre, le feu, la mort. L’apologie du djihad que publient les Cahiers du Sud n’empêche pas son directeur, un bon apôtre à n’en pas douter, de s’extasier sur « les nobles voluptés de l’esprit » auxquelles s’adonnent les musulmans. Le paradigme en place, il ne reste plus aux paresseux de l’Université, de la presse et de la classe politique qu’à dévider l’écheveau – ce dont ils ne se privent pas.

 

 

 

 

27 mars 2012

Présumé

 

Un tueur présumé ?  

 

           

            Dès que se produisent des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est opposé aux citoyens désireux de connaître la réalité l’adjectif présumé. Les policiers n’arrêtent pas un tueur, mais un tueur présumé ; ils ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un voleur, mais un assassin ou un voleur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc. La « gauche » (présumée, évidemment) a mis cet adjectif furieusement à la mode.

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tueur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité : ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, de Monsieur Z. qu’il est le mari présumé de Mme Z…, de Madame Z. qu’elle est l’épouse présumée de Monsieur Z., d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont donc de la french novlangue frelatée, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore. Mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

L’amusant de l’affaire est que le relativisme qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à la deuxième acception, plutôt morale, de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, présumé résulte du doute généralisé ou de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. En réalité, il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue. Il lève le voile sur la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en sciences sociales et, comme dans une armée d’opérette, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

Présumé ne porte que sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, la seconde est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Les faire se recouvrir est source d’abus innombrables. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini. L’usage abusif du faux présumé confirme que la France se transforme en un tribunal permanent. Peu à peu, elle s’abîme dans l’ère judiciaire forcenée, où elle perd son âme : elle n’est plus la terre de la liberté, mais le tribunal permanent des procès en cascade.  

Présumé est à géométrie variable. Un tueur est un tueur présumé quand il est musulman ; un islamiste est toujours présumé. Ce relativisme borné, au sens de « stupide », s’arrête à fasciste, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français, quand ce mot désigne des musulmans partis au Pakistan apprendre le djihad et assassiner à leur retour de malheureux autochtones : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus des Français présumés, mais des Français tout court. Du tueur d’enfants juifs, on ne présume pas qu’il soit autre que français, bien qu’il soit né de parents algériens.

Ces manipulations ont été illustrées il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les tueurs étaient effectivement des tueurs (et pas de gentils jeunes égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les islamistes des musulmans, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que la République est censée avoir établie ?

 

24 mars 2012

Martyr

 

 

Mourir en martyr ?  

 

Le nom martyr (sans e final) désigne une personne et martyre, avec un e final, un acte ou des faits. Ces deux mots grecs signifient respectivement « témoin » et « témoignage ». Ils sont spécifiques du lexique chrétien. Forcé d’abjurer, torturé, battu à mort, un martyr se laisse mourir plutôt que de renier sa foi. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), est martyr « celui ou celle qui a souffert la mort pour la véritable Religion ». L’acception est illustrée par « l’Église honore la mémoire des Martyrs ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce nom est présenté comme propre à l’histoire du christianisme. Un martyr est une « personne à qui on a infligé des supplices et (ou) la mort parce qu’elle a refusé d’abjurer sa foi ». C’est dans ce sens que les écrivains emploient ce mot. C’est le cas de Chateaubriand dans Les Martyrs  : « Les femmes, les enfants, les jeunes hommes entouraient les vieillards qui rappelaient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent de l’Église romaine, exposé sur des charbons ardents ; Vincent de Saragosse, s’entretenant dans la prison avec les anges ; Eulalie de Mérida, etc. ». Même quand le nom martyr est employé dans un sens étendu, hors de tout contexte chrétien ou religieux, il désigne une personne « à qui on a infligé des supplices et (ou) la mort pour une cause ou pour un idéal ».

Le sens de martyr et de martyre est bien établi. En dépit de cela, les journalistes bien pensants et tous les savants à qui l’Université a conféré le grade de docteur ès sciences sociales, islamiques, orientales et tout ce que l’on voudra d’autre, se croient autorisés, sans doute sous l’effet légitimant de leur peau d’âne, à changer du tout au tout le sens de ces mots et à les utiliser pour désigner non pas ceux qui sont tués, mais ceux qui tuent, non pas les victimes, mais leurs bourreaux. Il est question d’attentats martyres, de prétendus martyrs de l’islam qui font sauter un camion plein d’explosifs au milieu d’enfants innocents, d’aides financières attribuées aux familles de ces martyrs, d’un martyr qui a exécuté au Colt 45 et « à bout touchant » des enfants de 5, 6 et 8 ans. Peut-être est-ce parce que ces enfants sont Juifs que les journalistes qualifient l’assassin de « martyr » ? Kepel, le plumitif qui se prend pour Hugo, écrit : « L’endoctrinement (…) convainc chaque auteur d’attentat suicide qu’il devient un martyr à qui s’ouvre tout grand le paradis » (Le Figaro, 26 juillet 2005, cf. aussi Le Monde, 11 septembre 2004). Le mot arabe que les docteurs Kepel et alli traduisent par martyr est chahid. La traduction est une trahison. Le chahid se contente d’énoncer à voix haute ou en marmonnant « il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est l’envoyé d’Allah ». Il professe sa foi dans l’islam, dans Allah, dans Mahomet. Personne ne le contraint à renoncer à ce qu’il croit. Personne ne lui interdit de se prosterner devant sa divinité. Personne ne le met en demeure d’apostasier, ni de renoncer à prier cinq fois par jour. Pourtant, la liberté totale dont il jouit pour célébrer son Allah ne le dissuade pas de tuer dix, cent, mille êtres humains, dont le seul crime est de ne pas être des musulmans ou d’être de faux musulmans. Ce chahid est tout ce que l’on veut, un tueur psychopathe, un fanatique, un malade mental, un auteur de crimes de guerre et contre l’humanité. En aucun cas, il n’est un martyr. Il ne serait pas faux de le désigner par des termes comme fidèle, croyant ou musulman. Merah est mort en croyant, pas en martyr. C’est comme si l’on nommait martyrs les autorités qui ont entassé des millions de Juifs dans des chambres à gaz. Dans les crimes de masse qui font depuis trente ans l’actualité de l'islam, les martyrs ne sont pas les tueurs, mais leurs victimes. Ce n’est pas Ben Laden ni ses sbires ni les dénommés Mohammed, Fouad, Ahmed, etc. mais les malheureux qui se sont précipités du sommet des deux tours de New York, pour que leurs proches aient un corps à inhumer, la première des libertés de l’homme étant l’habeas corpus. Le martyr n’est pas Merah dont les journaleux clament partout qu’il est mort « en martyr », justifiant ainsi qu'il soit honoré d'une "minute de silence" dans les écoles, mais les trois enfants qu’il a exécutés, uniquement parce qu’ils étaient juifs, le professeur qu’il a exécuté, uniquement parce qu’il était juif, les trois soldats qu’il a exécutés, uniquement parce qu’ils étaient français.

Les docteurs ès sciences sociales, orientales, islamiques, etc., en baptisant martyrs les tueurs, les font passer pour des victimes, dont nous serions les bourreaux, ou pour des héros, que nous devrions célébrer désormais dans nos calendriers, puisqu’ils le sont déjà, comme tous les chahids, dans les mosquées et autres lieux de culte musulman.

 

 

 

22 mars 2012

Amalgame

 

Pas d’amalgame entre l’islam et l’islam

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans le traité Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe, où il est composé des mots amal, « travail, œuvre », al gamaa, « l’union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie étant aussi emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Littré est le premier à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, « alliage de mercure avec un métal ». Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : « amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent ». Du français, le mot passe dans les langues européennes ; en anglais, amalgam ; en allemand, Amalgam (Mischung) ; en italien amalgama (miscuglio) ; en espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) avec le seul sens des alchimistes : « terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent ». Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on « dit aussi amalgamation », mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994, est défini comme « l’action d’amalgamer et le résultat de cette action ».

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : « un des plus grands secrets de la chimie », c’est de trouver « une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer ». Des orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : « l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine ».

 

Le sens figuré « moderne » est attesté en 1431 : « mélange d’éléments hétérogènes », mais l’attestation reste isolée jusqu’à ce que Voltaire emploie amalgame dans ce sens figuré en 1744 : « le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre » (grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré apparaît dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : « amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (« cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions » et « son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence »). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : « mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » et illustré de ces exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs » et « cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités ». Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes (« ensemble hétérogène » : « Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau », 1842) ou à des choses : « mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires » et, en parlant de la création artistique, « mélange, combinaison ».

 

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne – en un mot : dernier cri -, est, selon les académiciens (édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est « employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus malhonnête encore, c’est l’imputation d’amalgame, laquelle consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : « pas d’amalgame entre les musulmans et les musulmans, entre le pareil et le pareil, entre le même et le même, entre l’islam et l’islam, entre les barbus et les barbus, entre les niqabs et les niqabs, entre les assassins d’enfants et les assassins d’enfants, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ». Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le soleil brille, quand il brille (« pas d’amalgame entre le soleil et le soleil ») est dans l’ordre de leur monde : le mot est arabe, l’amalgame est leur être.

 

20 mars 2012

Dhimmis et harbis

 

 

Il est des faits occultés ou méprisés : c’est ceux qui touchent les dhimmis, à savoir ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes et les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont trouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Bat Ye’or, une femme née dans la communauté juive d’Egypte, est la seule spécialiste du monde arabe et musulman à prendre pour objet d’étude la condition de dhimmi. La condition de dhimmi ou dhimmitude, vieille de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays d’islam qui n’ont pas été totalement purifiés : l’Irak, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, le Soudan. Contrairement aux chercheurs estampillés qui se pressent dans les pays d’islam pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les justifie, elles militeraient pour que ces discriminations soient abolies. Elles ne le font pas. Pour Bat Ye’or, c’est « le négationnisme historique » consubstantiel à ces organisations qui explique leur très pieux silence ou leur ignorance crasse.  « Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres », écrit-elle. Elle les sort du double avilissement (islamique et occidental) dans lequel ils sont tombés.

Pour les législateurs de l’islam, et cela, depuis le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones : dar el islam ou maison de l’islam, et dar el harb ou « maison de la guerre ». Les gens du Livre, juifs et chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. La notion qui règle tout est celle de harb. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad : cet « effort » que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer les harbis dans le dar el islam et soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi résulte du djihad. « Les lois édictées par la charia touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit se faire discret ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir à l’effort de guerre qui pousse les musulmans à conquérir de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est en ce sens que l’islam entend la protection offerte aux dhimmis - ce dont les orientalistes déduisent une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui, définis par la guerre qu’on leur fait, sont réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivaille à harbi. Le concept est étranger à notre histoire ou à notre pensée. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être. Seule l’injonction « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’exterminer les Albigeois suppose un être qui correspondrait à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé pour signifier que cet être était « à tuer ». Le mot ennemi ne traduit pas harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas provisoire, mais permanent. Il ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. Harbi disparaît avec les harbis. Ils sont à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Même à exterminer ne donne pas une représentation exacte de ce qu’est un harbi.

Il faut comprendre l’islam en fonction de ce qu’il dit, de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère. Dhimmis et harbis rendent compte avec plus de pertinence de ce qui se passe dans le monde que les pauvres explications des spécialistes de sciences sociales.

 

15 mars 2012

Sans distinction de race est désormais tabou

 

 

            La Constitution de la Ve République, approuvée par le peuple français en 1958, porte dans son article 2 ceci : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est un des plus nobles principes politiques qui soient. Il émane du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cet article 2 invalide les discriminations, le racisme, les inégalités en droits, les injustices, les atteintes à la liberté de conscience : il est l’essence de la France.

Certains voudraient le biffer. Le mot race leur déplaît, ce qui éventuellement se conçoit ; mais ce mot honni est complément de « sans distinction de ». La France ne distingue pas les citoyens en fonction de leur origine, de leur race ou de leur religion – ce que tant de pays font à l’envi et sans que les indignés de la race s’en indignent. La raison tient sans doute à ce que ces indignés et les politiciens qui renchérissent sur ces indignations aiment la distinction de race ou sont des distingués de race, fiers de la race à laquelle ils s’assignent eux-mêmes. L’homme est capable de tout, surtout du pire. Il est donc prêt à alléguer les plus nobles raisons pour atteindre ce pire.

 

Emprunté au latin, distinction est attesté au XIIe siècle. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il a deux sens. C’est une division ou une séparation ou une différence (« écrire sans distinction de chapitres », « faire distinction de l’ami et de l’ennemi », « on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe ») ; c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : « aimer les distinctions », « traiter quelqu’un avec distinction, « les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres ». Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de « manières élégantes dans le langage ou la tenue ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ce nouveau sens social. C’est « ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton ». Littré note que « ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens ». De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac. Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : « action de séparer nettement une chose d’une autre », « séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir », « action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles », « prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard », « bon ton, élégance, dignité des manières ».

            Or, depuis que Bourdieu a purifié la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une marque de distinction, c’est-à-dire à des préjugés sociaux. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), ce nom a tout pour faire « gerber ». C’est la singularité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple « la distinction de la naissance » : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est « marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui ». Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère « antisocial » de la distinction. « La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance et des distinctions attachées à son rang ». La distinction, ce sont aussi des « manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres ». A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges et sont devenus des citoyens comme les autres. Il a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en a pas moins continué à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient.

             

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme. Alors racisme et raciste n’existaient pas. En se fondant sur l’usage des écrivains, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race le sens de « famille » et « d’espèce ». « La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral ». Le mot a un sens défavorable quand « il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux » dans « la race des poètes », « les philosophes, race crédule », « ô imitateurs, race servile ». A propos de race pris dans le sens « d’espèce », Littré précise : « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse ». Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : « C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. » Terme de zoologie, la race est « la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération ». L’infamie apparaît quand race « se dit des hommes ». Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans « les populations de race germanique », « la race caucasienne », « la race juive ».

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais l’anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et nous savons que 2 + 2 = 5 ne valent pas 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions, du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure. Ce faisant, ils ont discrédité à jamais l’anthropologie, laquelle s’évertue à effacer cette tache originelle. Mais l’anthropologie n’est pas Omo ; elle ne sait pas laver blanc.

La suppression d’un ou de deux mots d’un article de la Constitution donnera bonne conscience à quelques politiciens honteux, dont la famille était Algérie française, d’extrême-droite et sans doute raciste ; mais elle ne changera rien ni à distinction, ni à race.

 

01 mars 2012

Capitulation

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle. Ainsi chez Pasquier : « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »). Ce sens se maintient en français dans un emploi qui est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre ». Cet exemple de l’édition de 1835, à savoir les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par des capitulations, illustre clairement ce sens. Ce n’est que, dans la huitième édition (1932-35), qu’il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale). Ce sens est tenu pour « historique » ou désuet depuis la disparition de l’Empire ottoman en 1920 : il est vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française (1971-94).  

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est désormais le sien et que définissent Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde », et les académiciens (DAF, 1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

 

28 février 2012

Le diable au cerveau

 

 

En 1685, quand Louis XIV a décidé par l’Edit de Fontainebleau de « révoquer », c’est-à-dire d’annuler, l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, ont quitté la France et cherché un refuge sous des cieux moins hostiles. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques de « gauche » ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe.

Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, leur a fait comprendre que, comme aux protestants en 1685, leur présence n’était plus souhaitée en France et ils ont préféré exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. Entre 1679 et 1685, l’Edit de Fontainebleau a été précédé de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique annoncée par Hollande, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels qui font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. sont remplacés par des ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible.

Apparemment Hollande n’a rien compris à l’Histoire. Peut-être ne sait-il pas lire ou n’a-t-il lu dans sa vie que les Aventures de Bécassine ; ou bien, il a le diable, non pas au corps, mais à la cervelle et dans les pois chiches dont elle est composée. Ou bien il se prend pour Louvois et Mme de Maintenon. Il annonce que le fisc va piquer aux « riches » 75% de leur revenu. Un vrai racket. Voilà une bonne nouvelle qui va inciter les quelques riches qui n'ont pas fui la France à faire dare-dare leurs valises pour se réfugier en Suisse, en Belgique, à Londres, dans des pays qui ne sont pas gouvernés par des fous ou par des débiles. Dans deux ou trois ans, Hollande, s'il est élu, annoncera qu’il n’y a plus de riches en France, sauf lui et ses potes, et qu’il pourra donc révoquer la richesse, la prospérité, le bien être, la France aussi évidemment.

 

On objectera qu’un peuple n’a que ce qu’il mérite et que s’il aspire à l’esclavage, cela le regarde. En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité.

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. ce n’est pas qu’ils délirent, c’est qu’ils comptent. Entendons-nous : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à près de 80 ans ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a plus de 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS. Mais, quand l’argent est public, les comptes justes se dissipent.

Avec Hollande et Aubry cachée dans la sacoche de sa bicyclette, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt en même temps que cette nouvelle Révocation de l’Edit de Nantes qu’est la moderne Révocation des Riches.

 

27 février 2012

Ville Lumière

 

 

Naguère Paris était encore qualifiée de "Ville Lumière" - lumière des nations et des civilisations. Tout cela appartient à l'histoire ancienne, comme l'apprend le journal Le Parisien de ce jour, lundi 27 février 2012 (mais l'an 1430 ou 40 de l'hégire). Un musulman, dénommé Ali, âgé de près de 50 ans, de nationalité tunisienne - pote à Delanoë, Maire (ou mairesse) de Paris, le protecteur des Tunisiens - a aspergé d'essence sa fille de 23 ans et a tenté d'y mettre le feu, comme si cette jeune femme n'était qu'un vieux torchon ou un Coran en mauvais état.

Paris n'est plus la ville lumière, mais celle des brasiers (humains) ou celle des bûchers - brasiers et bûchers qui agréent évidemment aux bobos qui y vivent.

Justification des sciencieux du social : les musulmans, dont tous sont victimes de l'oppression française, n'ont pas d'autre moyen que le bûcher, à cause de la France, pour se réchauffer un peu quand il fait froid. 

 

11:50 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, ps, société

26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

17 février 2012

Désintégration

 

 

Ce nom, dérivé du verbe désintégrer, est récent. C’est donc un mot moderne, attesté en 1871 et que Littré enregistre dans le Supplément publié en 1877 de son Dictionnaire de la langue française (1863-72). C’est un « néologisme », écrit-il, qu’il définit comme « l’action qui détruit l’intégrité d’un tout ». Les exemples qui en illustrent le sens sont extraits d’ouvrages de géologues et d’anatomistes. Moderne et savant, les spécialistes de sciences politiques en font aussitôt leur miel. L’un d’eux écrit en 1875 : « les théoriciens politiques, depuis plusieurs années, annoncent comme imminente la désintégration de l’empire turc », laquelle survient en 1920, avec quatre ou cinq siècles de retard pour le malheur des peuples que cet empire a soumis.

Les académiciens ignorent désintégration dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35) de leur Dictionnaire. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a pour synonymes désagrégation et destruction, en particulier quand il est employé par les atomistes : « réaction nucléaire spontanée ou provoquée (...) aboutissant à la transformation d’un noyau atomique en un ou plusieurs noyaux ou particules et s’accompagnant d’une émission d’énergie ». Ce sens est exposé ainsi par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « destruction spontanée ou provoquée du noyau d’un élément chimique, qui se transforme en d’autres éléments de masse atomique plus faible, avec libération d’énergie sous forme de radiations ».

L’atome étant ce qu’il est, surtout la fission, à la fois fascinante et terrifiante, le mot désintégration est passé dans les sciences sociales : pas de panique, non pas sciences, mais des idéologies psycho et socialisantes, pour désigner (tenez-vous bien !) la « perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde » (TLF) ou une « destruction » psychologique. Ce sens figuré est illustré dans le DAF par la désintégration de la personnalité sous l’effet de la torture, exemple qui est aussi cité dans le TLF et qui est extrait de L’Homme révolté de Camus. Oui, là est le cœur de la modernité. Moderne et savant, barbouillé de sciences psycho sociales, désintégration a tout pour plaire aux modernes modernissimes et aux modernes modernisant à l’envi et dernier cri. On comprend qu’il ait été choisi comme titre par un cinéaste qui, si son nom commençait par vrai, serait à coup sûr chef d’escadrille de bombardiers nucléaires et qui, pendant qu’il ne vole pas, touille les chaudrons bouillonnants de haine des officines idéologiques du gauchisme pleurnichard. Son film, qui traite du djihad, se résume à cette grande leçon de moraline assénée dans tous les médias : si des musulmans vivant dans des colonies islamiques établies en France s’engagent dans un djihad sans fin pour aller égorger ici ou là des chrétiens ou des juifs ou faire exploser des bombes au milieu d’infidèles, de femmes, d’enfants, de vieillards ou de prétendus koufars, c’est la faute de la France ou de la République ou des Français ou de la laïcité. Oui, si Mahomet a commencé à prêcher ses messages de haine en 611 et a lancé en 622 ses fidèles sur l’éternel sentier de la guerre, c’est la faute de la France. Oui, si le mouvement prétendument piétiste ou de réislamisation, dit tabligh, a été fondé en Inde dans les années 1920 et s’est diffusé dans le monde entier, c’est évidemment la faute de Hortefeux ou de Guéant, qui n’étaient pas encore nés. Oui, si la confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 en Egypte par le grand-père à Ramadan, c’est évidemment la faute de pas de chance ou de Voltaire ou de Sarkozy.

Voilà comment des filmeurs de musulmans écrivent l’histoire du monde. C’est du délire, mais ce délire s’explique parfaitement, car le carburant qui fait avancer ces filmeurs est un mélange de H et d’alcool à 90°.

 

 

10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

08 février 2012

Encore un effort, camarades, vous n'avez pas touché le fond des abîmes

 

 

 

 

            Il était entendu, du moins jusqu’à la fin des années 1970, que la liberté de parole, de pensée, d’expression était un des fondements de la France et qu’en conséquence, tout citoyen, et a fortiori si ce citoyen était un homme public, avait le droit inaliénable de s’exprimer librement sans encourir le risque du déshonneur, de procès à répétition, de la prison, etc. et sans que quiconque, fût-il flic, inquisiteur, commissaire politique aux armées, puisse lui imposer quelque omerta que ce soit.

 

Il semble que cet âge d’or soit clos.

Au cours d’une réunion de travail à huis clos, donc interdite aux journaleux, organisée par une association d’étudiants, un ministre de la République, prenant la parole à la tribune pendant une vingtaine de minutes, a déclaré ceci :

« Les civilisations (….) qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

En un mot, il a ânonné le catéchisme qui a cours en France depuis plus de deux siècles et qui était en germe aux origines mêmes de la France chez Clovis ou Hugues Capet, et même en Gaule. Ministre de la République française, s’adressant à des citoyens français, à Paris, au cœur même de leur pays, il leur a rappelé ce qui faisait l’essence et l’histoire de la France. Rien d’autre…

A peine cette déclaration fut-elle connue qu’elle a déclenché chez les flics, les inquisiteurs, les commissaires politiques aux armées, etc. une tempête d’accusations indignées et d’indignations accusatoires, de condamnations éructées et d’éructations condamnatoires, tout cela mêlé à des réprobations en boucle et à des suspicions en cascade, faisant de ce ministre, qui s’est contenté de rappeler ce qu’est la France, le suppôt de Satan, la nouvelle Bête immonde, la ça rampant, la vipère lubrique, Iblis, le Mal, le Démon, Chitan, l’Antéchrist, Hitler, Béria, Pol Pot, Khomeiny, Assad, Kadhafi, Lénine, Staline, etc.

Autrement dit, si on a bien compris ce qui a causé leurs éructations, les écolos tiennent la tyrannie pour supérieure à la liberté. On savait que l’écologie était le dernier vestige idéologique du nazisme, mais on ignorait que les écologistes étaient des nostalgiques de l’ordre hitlérien.

La femme Royale, Dame Aubry, la gendarmette Duflot préfèrent des femmes enfermées à double tour dans leur cuisine aux femmes libres. Que ne vont-elles pas se réfugier en Arabie saoudite pour y jouir des raffinements de la civilisation islamique ?

Pour Désir et ses potes, le racisme est supérieur à l’amour de l’humanité. On se doutait que les antiracistes étaient des racistes travestis : ils nous en donnent la preuve. Merci à eux.       

 

 

06 février 2012

Changement

 

 

Ce nom, dérivé du verbe changer, est attesté au début du XIIe siècle et en un peu plus de neuf siècles, rien en lui n’a changé, ni la forme, ni le sens. Aux premiers balbutiements de la langue française, c’était « l’action de changer » ou la « mutation » ; en 1694, pour les académiciens, c’était « la mutation », « le change d’une chose pour une autre » ; en 1762, 1798, 1835, « la mutation, la conversion, l’action de changer » ; en 1932-35, « l’action de changer ou le résultat de cette action » ; aujourd’hui (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en cours de publication), c’est la même chose : « action de changer, résultat de cette action ». Rien ne change, rien n’a changé, rien ne changera à changement. Le mot est identique à lui-même, malgré les aléas, les vicissitudes, les bouleversements, les révolutions ; et il persévère dans son être. Il a été, il est et il sera, tel que l’humanité bien pensante ne le changera jamais. Même au CNRS, sur le trottoir d’en face, en face du Quai Conti, non pas du point de vue de l’emplacement (les lieux sont très éloignés l’un de l’autre), mais d’un point de vue « idéologique » et moral, le changement est « l’action », le « fait de changer » et le « résultat de cette action ». Le changement ne change pas en changeant de boutique et en passant de Tocqueville à Marx ou de Vaugelas à Rey, il reste ce qu’il est et a été.

Quelque chose – oh, pas grand-chose à peine plus gros qu’un ciron, dirait Pascal, mais c’est à ces minuscules ruisseaux que l’on peut juger des fleuves – a cependant changé : ce sont les compléments qui suivent habituellement le nom changement ; autrement dit, ce sur quoi porte l’action ou le fait de changer. Dans les siècles classiques, c’était, et ça l’est encore parfois aujourd’hui (il ne faut quand même exagérer l’amplitude de ces changements minuscules), la vie, la conduite, l’état, la condition, le théâtre, la scène, la saison… A ces changements, le XIXe siècle, quand commence la modernité, ajoute la décoration, les vues, le système et toutes les choses possibles et imaginables (costume, chemise, idées, parti, nom, prénom, etc.). Il est vrai que les académiciens indiquent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) que « tout est sujet au changement », ce qu’ils résument par cet emploi, « aimer le changement », comme s’ils anticipaient de plus d’un siècle sur la grande loi qu’énonce le prince Salinas dans le Guépard, « tout changer pour que rien ne change ». S’il avait rédigé cette note, Proust aurait précisé ironiquement « Le Guépard est de Lampedusa » et reprécisé « Lampedusa n’est pas seulement une île dont les Tunisiens ont fait leur havre, c’est aussi un écrivain italien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse de ces changements, avant l’heure, presque anachroniquement pourrait-on dire, un inventaire à la Prévert : « (terme de chemin de fer) changement de voie » ; « (terme de manège) changement de main » ; « (terme de danse) changement de jambe » ; « (terme militaire) changement de direction » (inventaire que complètent les académiciens en 1932-35 par changement de vitesse dans les autos et les vélos et les auteurs du Trésor de la langue française, en 1971-94, par changement de fréquence, de sens, de projet, de voiture, de ton, etc.) ; et ces délicieuses expressions, dont l’une fut proverbiale, changement de temps : « entretien de sot, c’est-à-dire mettre la conversation sur le beau ou vilain temps est d’une personne qui ne sait que dire » et changement de propos réjouit l’homme : « il est bon de parler de choses diverses ».

Littré essaie même de rendre compte des emplois de trois noms concurrents : changement, mutation, variation, « qui s’appliquent à tout ce qui altère et modifie ». « Le premier et le second marquent le passage d’un état à un autre (…) ; le troisième marque le passage rapide par plusieurs états », écrit-il, et il poursuit : « quant à changement et à mutation, ils ne diffèrent que parce qu’ils ne sont pas du même style ; changement est du langage général ; mutation est d’un langage plus didactique. L’histoire nous fait assister aux changements des empires ; elle nous enseigne les lois des mutations que subissent progressivement les sociétés ».

Ce que les hommes politiques contemporains ont infligé à la France et veulent à nouveau lui infliger, comme si une première catastrophe n’avait pas suffi, c’est une mutation de société ou « de civilisation », comme l’a écrit récemment Dame Aubry fille Delors épouse Brochen, changement qu’elle ne s’est pourtant pas appliqué à elle-même, puisqu’elle se veut trine, reste trine ou se présente ainsi, comme l’est le Dieu des chrétiens. En 1981, c’était « changer la vie ». Dans les faits, ça a été « changer de vie » : les militants et les apparatchiks roulaient en Renault 4 L, ils se sont convertis à la R 30 ; ils habitaient des HLM de banlieue ou de province, ils se sont installés, noblesse oblige, dans les VIe et VIIe arrondissements de Paris – poussant le cynisme à faire du XVIe leur quartier ; ils avaient des livrets d’épargne étiques, ils ont des portefeuilles boursiers sans doute épais, mais gonflés à l’éthique…

En 1981, le changement était transitif ; trente ans plus tard, il est intransitif. Il avait un complément, il n’en a plus. Il devait s’appliquer à une réalité du monde – la « vie » -, il ne s’applique plus à rien. Il annonçait un avenir radieux, qui n’est pas survenu, il doit se produire « maintenant », c’est-à-dire jamais, puisque maintenant, à peine énoncé, bascule dans le passé. A peine a-t-on dit le mot qu’il réfère à quelque chose qui n’est plus. Le changement est à lui-même sa propre fin, l’alpha et l’oméga : c’est le changement pour le changement. Changement de quoi ? On ne doit rien en dire. L’essentiel est que tout change, sans doute pour que rien ne change et que les privilèges entassés sous Mitterrand soient conservés et même, pourquoi pas ?, étendus, amplifiés, accrus, consolidés sous Hollande, Aubry, Joly, Moscovici et tous les autres, dont chacun connaît les noms.