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03 février 2012

Frantz Fanon ressuscité à Londres

 



A lire ces extraits des (Nouveaux) Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Le style en est lourdaud et massif, très sciences sociales, assez peu élégant, verbeux, mais c'est la pensée d'un rebelle, d'un insoumis, d'un révolté, d'un enragé, d'un anticonformiste, d'un révolutionnaire qui ne vit pas dans les boudoirs parfumés des duchesses, marquises et autres comtesses du Faubourg Saint-Germain. 

 


 

L’*** colonial impose la répétition de l'identique culturel comme un destin, fonctionnel à sa propre stabilité. Comme conséquence la culture de la France, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, pillée, razziée, écrasée par le racisme économique et symbolique de l’***, se ferme, prise dans le carcan de l'oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres.

 

L’*** se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image méprisante qu’il a du Français et l’image dépréciée que le Français a de lui-même.

 

Le peuple français est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, pour le peuple français, l’humanisation aurait commencé avec l’arrivée des colons de l’***.

 

Le langage du colon ***, quand il parle des Français, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du sous-chien, aux émanations nauséeuses des villes françaises, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.

 

Chaque fois qu'il est question de valeurs françaises, il se produit, chez le colon, une sorte de raidissement. [...] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture ***, il lui est fait interdiction de réagir. La violence avec laquelle s'est affirmée la suprématie des valeurs ***, l'agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensée des Français font que le colon ricane quand on évoque devant lui ce peuple.

 

L’*** fait l'histoire. Son histoire est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette France, c'est nous qui l'avons faite ». Il est la cause continuée : « Nous ne partirons jamais de chez nous ». En face, des êtres engourdis, travaillés de l'intérieur par les fièvres du mépris, constituent un cadre quasi minéral au mercantilisme ***.

 

Les nations *** se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire. Cette opulence est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur la razzia, le vol, le pillage, elle se nourrit de la lâcheté des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde européen. Le bien-être et le progrès de l'*** ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Français, des Indiens, des Serbes, des Européens, des Noirs et des Jaunes.

 

Si la colonisation n’est pas interrompue, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces ***.

 

Le colonialisme *** ne sera pas quitte avec nous quand il aura retiré de France ses oriflammes et ses moudjahidin. Pendant des siècles, il s’est comporté dans le monde en criminel de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavage ont été les principaux moyens utilisés par l’*** pour augmenter ses réserves d'or et de $, ses richesses et pour établir sa puissance. Jadis, le nazisme a transformé la totalité de l'Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que l’*** commettrait une grave erreur s'il se contentait de retirer du sol de France ses cohortes militaires et ses masses de mouhajiroun dont la fonction est de piller les richesses et de les expédier vers la terre d’***. La richesse des pays d’*** est nôtre. Qu’elle nous soit restituée.

 

Politiser le peuple, ce n'est pas, ce ne peut pas être « faire un discours politique ». C'est s'acharner avec rage à faire comprendre au peuple que tout dépend de lui, que si nous stagnons c’est de sa faute et que si nous avançons c'est aussi de sa faute, qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple.

 

Au bout d'un ou deux siècles d'exploitation se produit une véritable émaciation du panorama culturel national. La culture nationale devient un stock d'habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d'institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n'y a pas de créativité vraie, pas d'effervescence. Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un demi-siècle de domination ***, on trouve une culture rigidifiée à l'extrême, sédimentée, minéralisée.

 

L’*** n'est pas une machine à penser. C'est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence.

 

 

31 janvier 2012

Rébellion

 

 

La rébellion est devenue l’horizon indépassable de la modernité, avec l’anticonformisme, le multiculturel, la diversité, les variétés (rock and roll ou rap), la prosternation devant l’islam, les installations. Pourtant, le mot n’a rien de moderne. Emprunté au latin, il est attesté depuis le milieu du XIIIe siècle et en huit siècles, il n’a pas changé de sens : c’était l’action de se révolter contre une autorité, c’est toujours l’action de se révolter contre une autorité. Il y a donc beaucoup de conservatisme dans la rébellion. Se rebeller, c’est faire ce qui a été fait de tout temps ; c’est s’inscrire dans une longue tradition ; c’est ressasser et faire preuve de peu d’originalité ; c’est se condamner au formol ou à l’antimites. Dit en des termes modernes, c’est être « ringard ». Tout ce fatras de choses convenues qui font la rébellion devrait normalement inciter les esprits rebelles, si tant est qu’il y en eût et de véritables, à se rebeller contre la rébellion attendue et obligée. Or, rien ne se produit ; la rébellion n’est la cible d’aucun rebelle. Si tel est le cas, c’est que les rebelles déclarés sont de la basboussa luisante de miel et que la rébellion n’est qu’une posture de dominant.

Pourtant, quelque chose a changé en huit siècles : c’est ce contre quoi se dressent les rebelles. Dans les éditions anciennes (de 1694 à 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, les cibles possibles sont au nombre de trois : le souverain (« révolte, soulèvement, résistance ouverte aux ordres de son souverain »), la justice (faire rébellion à justice : « empêcher par violence et par voie de fait l’exécution des ordres de la Justice »), la raison (« on dit figurément la rébellion des sens contre la raison pour exprimer le dérèglement des sens lorsqu’ils ne sont pas entièrement soumis à la raison »). Après 1798, le souverain ayant été coupé en deux, il n’est plus la cible des rebelles. Dans les dictionnaires, souverain est remplacé par autorité légitime (DAF, 1835, 1935).

Ce qui change aussi à compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’extension des emplois de ce nom, indice d’un succès indéniable de ce qu’il désigne et qui devient une posture obligée, mais propre à des gens qui sont d’une condition sociale supérieure. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877), rébellion et révolte « ont pris une signification très voisine. La seule nuance qu’on y trouve, c’est que révolte est de tous les styles et que rébellion appartient surtout au style élevé ». La rébellion est à la révolte ce que les dominants sont aux dominés ; elle est la révolte des dominants, non pas contre-eux-mêmes, mais contre les dominés. Ce qui les distingue, c’est la distinction, entendue dans un sens bourdivin – nulle dans la révolte, omniprésente dans la rébellion, laquelle est de la révolte en bas de soie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la rébellion est « l’action de se révolter contre l’autorité de l’État, contre le pouvoir ou l’ordre établi ». Ils ne précisent pas que cette révolte émane des dominants eux-mêmes et des piliers de l’ordre établi, ce que Sartre le reconnaît lui-même dans Les Mots : « docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l’extrême ». Ce qui manque aux lexicographes modernes, c’est de garder les yeux grands ouverts quand ils regardent le monde.

 

28 janvier 2012

Investiture

 

 

            Décembre et janvier sont les mois au cours desquels sont décidées les investitures, lesquelles se résument pour les impétrants à une course aux places et sinécures, les plus avides étant les écolos et, chez les écolos, les femmes, et pour les sujets de France, qui n’en peuvent mais, l’obligation de subvenir aux caprices de luxe et autres de tous ces investis.

            Il suffit d’étudier le mot, son histoire, les sens qu’il a eus et qu’il a encore, pour comprendre ce qu’est réellement, et aussi symboliquement, le « champ » politique, le mot champ n’étant pas entendu dans le sens que la bourdieuserie y donne, mais dans le sens de champ clos ou de lieu d’affrontement – la lice où les féodaux s’affrontent pour avoir le droit sacré d'ouvrir en grand, et surtout de détourner, le robinet de l’argent public.

            Emprunté du latin médiéval, il est attesté à la fin du XVe siècle. La définition qu’en donne Furetière (1690, Dictionnaire universel) n’est pas très claire (« droit d’investir un fief »), mais les exemples qui l’illustrent sont lumineux : « Un tel prince donne l’investiture d’un tel duché » et « il a pris son investiture de l’Empereur ». En revanche, les définitions des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française sont lumineuses. En 1694, c’est « l’acte par lequel on est investi d’un fief par le Seigneur dominant » ; en 1762 et 1798, « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ; en 1835, « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un fief ou d’une dignité ecclésiastique » (même définition chez Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; en 1932-35, c’est « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un titre ou d’une dignité ». Dans ces emplois, les compléments du nom investiture sont fief (électoral), bénéfice (toujours lié au fief), évêché (ce qui est destiné aux seuls hommes), dignité ecclésiastique.

Racontons avec les mots de l’ancienne France ce à quoi les sujets de France assistent bouche bée : le Seigneur (pardon la Seigneuresse) Aubry (« seigneur dominant », évidemment) a donné à son vassal Duflot le fief bobo (le boboland) du XVIIIe arrondissement.

 

Selon les auteurs très bien pensants du Trésor de la langue française (1971-94), les investitures (« mise en possession officielle d’un fief, d’un apanage, se déroulant le plus souvent par une cérémonie symbolique ») sont ou seraient propres à une histoire révolue ou au droit canon. Mais ces lexicographes s’abusent. Ils ne regardent pas le monde réel et ne le voient pas tel qu’il est, dans sa réalité atroce. « L’acte par lequel un parti politique ou un syndicat désigne un candidat à une fonction élective » (sens moderne d’investiture en politique selon les auteurs du TLF) est-il si différent en nature (il doit bien y avoir de minimes différences de degré) de « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ? Rien n’est moins sûr. Ces deux actes se répondent l’un l’autre. Ils sont l’un à l’autre les deux faces d’une même pièce de monnaie. Ce sont les seigneurs dominants eux-mêmes qui parlent d’investitures depuis un moins d’un siècle et s’ils le font, ils le font en toute connaissance de ce qu’ils sont, tenant les circonscriptions électorales pour des fiefs, qu’ils concèdent pendant une durée limitée à leurs vassaux les plus fidèles.

La seule différence entre la féodalité et la politique actuelle est dans la durée de jouissance des fiefs : à perpétuité au XVe siècle, pour cinq ans aujourd’hui. Un emploi est souvent cité, pour rappeler l’emploi d’investiture dans le sens de « cadeau d’un fief à un vassal par son suzerain », est caduc : c’est la querelle des investitures ou « conflit d’autorité qui opposa l’Église aux souverains temporels, notamment à l’empereur germanique, aux XI et XIIe siècles à propos de l’investiture des abbés et des évêques » (TLF). Mais cette querelle perdure entre Copé et Dati au sujet du fief juteux et très rentable du VIIe arrondissement ou entre Aubry et Lang au sujet d’un fief assez pauvre, mais sûr.

 

24 janvier 2012

Bourdieuseries

 

 

Réponse aux bourdivins de la sous-culture et de l'apensée qui encensent encore le cadavre de leur maître Bourdieu une décennie après sa mort

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens vous échappe ? Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux était professeur au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du « Chasseur français ». Illusions que tout cela ! Il suffit d’un rien pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été « commises » dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article « art », « Economie des biens culturels », Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

 La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts.

Par sociologie, il faut entendre « les sociologues ». Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne improprement ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres. Travailler est un fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique.  La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à « établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels ». Un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : « Voilà les conditions dans lesquelles… ». Ce qui est malaisé, ce n’est pas « d’établir les conditions », c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot « conditions ». Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française), c’est « la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession ». Monsieur Bourdieu patauge dans la mare marxiste.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est cocasse, c’est ce qu’ils découvrent dans les conditions établies. Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, « les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions », ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir. Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle. Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de « consommateurs de biens culturels ». On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les « goûts ». Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni, comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent « les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales (encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire) ». A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un « moment donné de l’espace » ? Moment donné du temps est une tautologie. Autre tératologie, les « biens culturels » sont considérés comme des « œuvres d’art » à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. « Le moment donné » du « temps », pour Bourdieu, est une éternité. Autre fétiche : s’approprier et appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les « biens » culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont « appropriés » par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc.

Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres. 

Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires.

Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les « goûts ». Ces dispositions forment un système. Si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. « L’unité », dans le « système des dispositions », ne doit pas être entendue comme « l’unité » du système métrique (le mètre étalon) ou « l’unité » d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire « les réinsérer dans l’unité du système », puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître.

Dans « la culture au sens normatif et restreint », normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que « culture » a un sens « normatif » et « restreint », il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au « sens de l’ethnologie », il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la magie. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être « structuré » en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens « normatif » et « restreint ». Le verbe réinsérer signifie « introduire à nouveau ». La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la « culture » au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant le FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel. C’est l’action de l’Esprit Saint sur un croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit « de relation » et il signifie « relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint ». Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme « qui n’a pas de valeur », sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait « satanique » ou « luciférien ». 

 L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature.

Personne en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. « L’idéologie charismatique » n’existe pas, ni n’a jamais existé. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de son esprit comme il cultive sa terre.

L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation.

L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la « science » que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. Elles sont charismatiques, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans « les besoins culturels » et dans « le produit de l’éducation ». Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un et l’autre. 

L’enquête établit

Le mot est employé au singulier et avec l’article « la », et non « une », et sans compléments qui le déterminent, du type « l’enquête menée par le CNRS en 1965 ». Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit « le Parti » ou ses disciples d’Algérie « Allah » ou ses potes d’ex-URSS « l’Etat ».

Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après « économie », « conditions », « biens », « appropriation », « mode », « production », etc., voici « pratiques ». Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les « pratiques » (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, « à un moment donné du temps » où le marxisme est mort, enterré, momifié.

 

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu résonne par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il « travaille à établir » les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les « dispositions », les dons de la nature, les « goûts » sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les « installations » subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites « nuisibles », il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes contre l’humanité et les génocides. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés et massacrés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré. Comment la France est-elle tombée aussi bas ?   

 

22 janvier 2012

Arroseuse arrosée

 

 

Pendant quarante ans, Mme Sinclair a fouillé dans la vie la plus intime qui soit - la pensée, les idées, les croyances - des hommes publics; pendant quarante ans, elle leur a labouré la conscience; pendant quarante ans, elle a critiqué, dénoncé, épinglé, tous ceux qui n'étaient pas dans la ligne, mais se gardant bien de mettre en danger par une question fielleuse le chef d'Etat qui employait son mari. Il a suffi qu'à son tour, à cause de ce mari, sa vie intime soit fouillée, sa conscience labourée, ses décisions critiquées, uniquement parce qu'elle s'était mise dans la situation de ceux que naguère elle persécutait, pour qu'elle fasse connaître dans la presse ses indignations, ses écoeurement, ses réprobations. Mais, Madame, qu'avez-vous fait pendant quarante ans ? Que n'avez-vous pas protesté vous-même plus tôt et contre vos propres agissements ?

Il faut croire que l'inquisition lui agrée, à condition qu'elle n'en soit pas la cible, puisque, à peine l'encre de ses indignations sèche, elle annonce qu'elle va remettre ça et continuer à fouiller, scruter, pénétrer dans la conscience et dans la vie d'autrui.

 

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07 janvier 2012

nauséabond

 

En latin nauseabundus, dérivé du verbe nauseare (« avoir le mal de mer »), est un adjectif qui qualifie ceux qui n’ont pas le pied marin et qui, dès qu’ils montent sur une barque, ont le mal de mer.

Du mal de mer, l’adjectif, en latin, s’est étendu aux nausées (« qui éprouve des nausées ») ou au dégoût (« dégoûté »). Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le sens propre de « qui cause des nausées », mais assez rapidement, il se rapporte aux idées, propos, discours, paroles, thèses, etc., toujours celles de ces parias que sont les ennemis « de classe » (et de classe, ils ne manquent pas !).

 

A en juger par les innombrables emplois de cet adjectif en français « moderne », si nombreux que cet adjectif pourrait dire, s’il parlait, « je suis partout », on peut légitimement penser que nombre de nos contemporains qui n’ont à la bouche que nauséabond, comme s’ils le vomissaient,surtout s’ils font dans la science du social, dans la sous-culture de médias, dans l’idéologie de bas étage, celle de Libé, NO, Le Monde, Médiapart, etc. sont sujets au mal de mer, même quand ils font de la bicyclette ou qu’ils sont allongés sur une chaise longue ou que le mal de mer est endémique chez eux, même en pleine terre.

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), où il a deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et un sens figuré : « il se dit des ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût » (discours, ouvrage nauséabond). A partir de là, tous les lexicographes distinguent deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (Littré, 1863-77), « qui provoque des nausées, qui écoeure ou qui incommode » (Trésor de la langue française, 1971-94), « qui cause des nausées, et, par extension, qui inspire de la répugnance » (DAF, neuvième édition, en cours de publication), et un sens « figuré » : « qui déplaît en excitant le dégoût » (Littré), « qui inspire une profonde répugnance (dans l’ordre intellectuel ou moral) » (TLF, synonymes dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant), « qui est vil, bas, excite le dégoût » (DAF, neuvième édition).

 

Cet adjectif trace les limites entre le camp du Bien, le camp de ceux qui abondent dans le nauséabond, et le camp du Mal, celui de l’enfer et du Diable, d’où s’exhale une odeur qui déplaît au Bien. Il définit un ordre moral, celui des bien pensants, des puissants, des dominants et il relègue dans les culs de basse-fosse tous ceux qui regimbent à cet ordre nouveau. En 1835, les académiciens avaient comme « ennemis de classe » les jeunes écrivains, les ouvriers, les paysans – en bref, le peuple. Ils qualifiaient donc de nauséabond tout ce qui venait des classes inférieures et dont l’infériorité était sociale et raciale. En 2012,  rien n’a changé : les nauséabondeurs, qui sentent partout, sont les mêmes nantis, vaniteux et arrogants, pleins de morgue et de bêtise, à l’odorat trop habitué aux parfums délicats de chez YSL ou JP Gaultier ou Kenzo ou Chanel, etc. ou au marbre, à l’or, à la soie, au santal, etc. qui vomissent ce qui ne pue pas le luxe, le fric facile, la corruption élitaire, le porno chic sur papier glacé, l’islam de l’or et des dollars, le m² à 20000 €, etc.

01 janvier 2012

Voeux

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658.

 

En 2011, la NLF a eu 147.154 visiteurs qui ont lu 439.229 pages.

 

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Blasphème

 

 

            Ce qui caractérise la prétendue modernité et ce en quoi elle est plus archaïque ou ringarde qu’elle ne le pense, c’est le retour du blasphème, non pas le blasphème comme fait, mais le blasphème comme crime.

            Le mot, emprunté au latin d’Eglise, lui-même emprunté du grec, langue dans laquelle il signifie « injure » ou « diffamation », est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « parole qui outrage la divinité ». Dans les dictionnaires, c’est la « parole impie, discours tenu contre l’honneur de Dieu, ou contre les choses divines et sacrées » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), la « parole impie, discours tenu contre le respect dû à Dieu et aux choses sacrées » (1762), la « parole ou discours qui outrage la Divinité ou qui insulte à la Religion » (1798, 1835, 1935, neuvième édition en cours de publication). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce sont les « paroles qui outragent la Divinité, la religion » ; pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) la « parole, discours outrageant à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré ».

            En huit siècles, le sens est resté stable. Ce n’est donc pas le sens du mot qui « fait problème », comme on dit dans le Modernistan, non plus que la chose nommée blasphème : les hommes ont toujours blasphémé, ils blasphèmeront toujours, car il vaut mieux blasphémer que de sacrifier à on ne sait quelle divinité dix, cent, mille, cent mille, etc. innocents, comme cela est la règle dans le monde moderne. Blasphémer est la chose au monde la mieux partagée : c’est ce qu’il y a de plus traditionnel, de plus ringard, de plus conformiste, et même si le blasphème « moderne » et antichrétien se pare d’objectifs « révolutionnaires » (mais la révolution dans ce cas, c’est revenir au point de départ, comme les astres, et s’inscrire dans un cycle sans fin), c’est faire ce que les hommes ont toujours fait, c’est imiter, répéter, réitérer, ressasser.

            Le problème est ailleurs. Il est dans l’extension du sens de ce mot, ce qui se comprend, vu que Dieu est mort. Dieu et sa religion étant à l’agonie, il faut que le blasphème, pour qu’il continue sur son erre, s’applique à autre chose ou à une autre divinité ou à la religion qui s’est substituée en France au christianisme, à savoir le social, le socialisme, la morale sociale, le vivre ensemble, la sacralisation de certains « droits » accordés à certains hommes et à eux seuls, etc. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication depuis 1994, ont conscience de ce phénomène, qu’ils décrivent ainsi : « par extension, discours ou propos injuste, déplacé, qui outrage une personne ou une valeur unanimement respectée et tenue pour sacrée ». En fait cet unanimement est quelque peu aventuré et devrait être remplacé par quelque chose comme « valeur qu’il est obligatoire de respecter, même si elle n’est pas respectable, parce que quelques importants et notoires la tiennent pour sacrée et aimeraient que tous les citoyens les imitassent ».

Non seulement le blasphème est étendu à d’innombrables réalités, autres que le Christ, la Vierge et la religion chrétienne, mais encore, dans sa nouvelle version, la version moderne, il est sanctionné. N’importe qui peut outrager le Christ autant que cela est possible, il ne court aucun risque. En revanche, le droit de blasphémer s’arrête aux nouveaux sacrés : homosexualité, gitans, islam, Mahomet ou des faits historiques épouvantables en soi certes, mais dont la seule évocation peut valoir aux imprudents un séjour prolongé en prison, peut-être même aux oubliettes. Dans ces cas et dans d’autres, le blasphème devient un crime, et même le plus abominable des crimes qui entraîne procès à répétition, ruine, déshonneur. Que les blasphémateurs modernes ne se plaignent pas : jadis ils auraient été soumis à la question.

De tous ces sacrés, le sacré le moins saint, le plus terre à terre, celui qui est couvert de dollars et d’or, mais qui est, en dépit de cela, le sacré le plus sacré, donc intouchable et si intouchable qu’il est conseillé de baisser les yeux et de courber l’échine à son approche, c’est, surtout en France « patrie des libertés et des droits de l’homme » (enfin n’exagérons rien – supposée patrie…), l’islam, le fait musulman, la religion mahométane, Mahomet, les fidèles de cette religion. Eux, ils sont le sacré du sacré et toute parole, qui ne serait pas pure flatterie, est tenue pour un blasphème et donc punie de mort, conformément aux lois islamiques. Robert Redeker, qui est pourtant français, est condamné à mort pour avoir dit deux ou trois mots jugés peu amènes sur l’islam. Il a commis le blasphème des blasphèmes et il n’est vivant que parce qu’il est protégé par la police.

            Au XIIe siècle, Pierre Abélard, théologien et homme de cœur, a fait avancer le droit d’un pas de géant, quand il a distingué le péché du crime et qu’il a démontré que seul le crime, avéré, prouvé et prouvable, c’est-à-dire les atteintes aux personnes et aux biens, relevait de la justice humaine et devait être sanctionné, tandis que le péché relevait du « for » (ou tribunal) « intérieur », c’est-à-dire de la foi qui lie le pécheur à son Dieu. Huit siècles plus tard, toute la construction d’Abélard, celle qui est à l’origine de la civilisation française, a été démantelée par les lois Pleven, Gayssot, Perben, Boyer, etc. La civilisation a tellement progressé qu’elle a été projetée d’un coup dans les temps obscurs qui ont précédé le XIIe siècle.

 

 

26 décembre 2011

Modéré et islamistes modérés

 

 

Il est fait de cet adjectif un usage immodéré, comme si la réalité devait nécessairement infirmer ou contredire le sens que les hommes donnent ou croient donner aux mots qu’ils emploient. Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694) à la neuvième (en cours de publication depuis 1994), il signifie, quand il est adjectif, « qui est sage et retenu, qui n’est point emporté » en parlant des personnes et « éloigné de toute sorte d’excès », en parlant de choses (1694 et 1762). La définition en quatre siècles ne change guère : aujourd’hui, c’est « qui est éloigné de l’excès, qui est contenu dans une juste mesure » (au sujet de chaleur, vents, prix, loyer) et « qui s’abstient de tout excès, se tient dans une juste mesure », en parlant de personnes.

C’est en 1798 dans l’édition dite « révolutionnaire » du DAF qu’est enregistré l’emploi de modéré comme nom et dans un contexte politique : « terme pour désigner ceux qui, en Révolution, professaient des principes modérés ». Ils n’étaient guère nombreux, ces révolutionnaires modérés, qui n’étaient décidés qu’à couper une tête sur deux, alors que les autres, les révolutionnaires immodérés, en coupaient deux sur deux et étaient prêts à en couper trois sur deux. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), être modéré, en parlant des personnes, c’est « se tenir dans une juste mesure » (mais qu’est-ce que la « mesure » et qu’est-ce qu’une « juste » mesure ?), tandis que les « modérés » (en politique) sont « ceux qui ont la prétention d’appartenir au parti ennemi des extrêmes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font de modéré, entendu dans ce sens politique (« qui professe des opinions éloignées des extrêmes (et souvent conservatrices)) », l’antonyme d’extrémiste ou d’intransigeant.

Un extrait de Jean-Christophe, roman oublié aujourd’hui de Romain Rolland, illustre ironiquement l’ambiguïté de cet adjectif ou nom, quand il s’applique à la politique et qu’il sert de masque social ou socialement correct à l’extrémisme : « comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré, libéral avec intolérance, patriote, et, à l’exemple de son père, extrêmement anticlérical ».

Il en est ainsi dans « islamistes modérés », ce syntagme figé qu’affectionnent les sciencieux du social, les sociologues, les islamologues et bien entendu, à leur suite, journaleux et politiciens, et dont les deux mots qui le composent sont de la fausse monnaie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, volume 10, 1983) n’enregistrent ni l’adjectif islamiste, ni le nom islamiste qui qualifient ou désignent les musulmans cherchant à instaurer la loi de l’islam partout dans le monde. Et pour cause, il n’existe pas dans la langue arabe. C’est une pure création verbale française ou occidentale, récente, contingente et conjoncturelle. Jusqu’à une date récente, ce mot était absent des dictionnaires. Le correcteur orthographique fourni avec les logiciels Word de 1997 soulignait en rouge sur l’écran islamiste. En français, il se substitue aux noms et adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique, au sens de « relatif à l’islam », qui correspond à l’adjectif arabe islamiyya, qui est dérivé d’islam. Islamique signifie « relatif à l’islam », aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste semble signifier « relatif à l’islamisme », réalité dont les spécialistes essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam, alors que islamisme a été forgé en 1697 par l’orientaliste Herbelot pour désigner la religion des mahométans et servir de synonyme à islam, mot arabe que ce même Herbelot a introduit à la place du mot français courant alors mahométisme ou mahométanisme. Les musulmans qui ambitionnent d’imposer partout la charia sont dits islamistes ; eux, ils se disent musulmans. Les désigner par des noms fabriqués par on ne sait qui ou pour on ne sait quelle raison, qui n’existent pas dans leur langue et qu’ils récusent à juste titre, c’est effacer ce qu’ils sont. Quant à les qualifier de « modérés », c’est ajouter un cache-sexe à un masque.

 

 

 

 

 

23 décembre 2011

localiser, délocaliser, relocaliser

 

 

Le verbe localiser, dérivé par suffixation de l’adjectif local, fait partie de ces innombrables néologismes qui ont fleuri à la fin du XVIIIe siècle, pendant et après la Révolution. C’est l’inventeur de l’idéologie, au sens de « science des idées », Destutt de Tracy, qui y a donné en 1801 son sens, qui a été longtemps le seul et en usage en médecine, à savoir « placer, par la pensée, dans un lieu déterminé » (localiser les maladies). Ce sens est glosé ainsi par Littré : « placer, par la pensée, dans un siège déterminé » (« les facultés localisées par la phrénologie dans des parties déterminées du cerveau ; « on a essayé de localiser les fièvres dans le tube intestinal, dans les nerfs, dans le sang », Dictionnaire de la langue française, 1863-77), alors que les académiciens, qui enregistrent ce « terme didactique » dans la septième édition (1879) de leur dictionnaire, s’efforcent dans la huitième édition (1932-35) de distinguer le sens « général » (« placer par la pensée dans un endroit déterminé, rapporter à une date », localiser un fait, une légende, un souvenir dans le temps) du sens médical : « en termes de médecine, il signifie désigner l’endroit où réside une cause morbide et, par extension, délimiter une chose pour en réduire les effets » (localiser un incendie, localiser une affection morbide). Le nom localisation, attesté en 1816, a les sens du verbe dont il dérive : « terme didactique, action de localiser ; la localisation des facultés intellectuelles et morales qui, d’après Gall, appartiennent chacune à une partie distincte du cerveau ; terme de médecine, production, en un lieu déterminé du corps, d’une lésion consécutive à un état général morbide, dit diathésique ; la localisation, à la peau, de l'infection variolique » (Littré, op. cit.).

Le sens moderne du verbe et de ses dérivés localisation, délocaliser, délocalisation, relocaliser, relocalisation, qui sont dans toutes les bouches journaleuses, médieuses et cultureuses, comme l’étaient naguère Dieu, Sainte Trinité, Immaculée Conception, etc. dans les bouches des fidèles, est celui de l’économie. Le phénomène peut être daté. Il se produit dans le courant des années 1950-60, quand l’économie devient la science des sciences, comme dans cet extrait d’un économiste (1963) : « l’industrie française est actuellement très mal localisée ; malgré les efforts de décentralisation, malgré des abattements de zone excessifs, la plupart des usines se sont construites, depuis 1945, à proximité des grandes villes, et spécialement de Paris ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce processus est défini ainsi : « implantation d’une industrie dans un emplacement choisi pour des raisons géographiques ou économiques » et illustré de cet extrait (1963) : « surtout à partir de 1950, on reconnaît la nécessité d’une planification et d’un aménagement du territoire, et le mot localisation prend la premier sens : attribution de l’espace aux installations industrielles ».
            Quant au verbe délocaliser, attesté en 1863, il est défini ainsi par Littré en 1877 dans le Supplément à son Dictionnaire de la langue française : « ôter le caractère local », mais l’emploi qui en est fait est limité à la politique : « l’expédient monarchique, nationalisant le clergé et délocalisant les grands vassaux, après avoir eu, au début de la crise, qualité pour.... ». C’est en 1964 qu’il est employé dans un ouvrage sur l’économie du XXe siècle : « telle firme est localisée par la matière première ou la source d’énergie ; elle se délocalise par les réseaux de l’échange ». De ce verbe est dérivé le nom délocalisation, qui est employé pour la première fois en 1964 dans ce même ouvrage d’économie et dans un contexte dans lequel se lit, comme à livre ouvert, la tragédie que subit l’économie de la France : « Seul, le libéralisme, dans la vigueur de ses origines, a compris la fécondité de la délocalisation des activités économiques ». La délocalisation des activités féconde sans doute d’énormes profits pour quelques-uns, mais elle féconde surtout des malheurs sans nom pour les autres.  

On souhaite un peu moins de cynisme à tous les politiciens qui promettent (mais les promesses n’engagent que ceux qui les croient) de relocaliser (en France) les activités économiques dont ils ont accepté en toute connaissance de cause et le cœur léger que, dans les années 1980-1990-2000, elles soient délocalisées vers leurs pays chéris du tiers-monde.   

 

07 décembre 2011

Confrérie

 

 

            Les organisations politiques – surtout les Frères musulmans – sur lesquelles se portent partout dans les pays arabes les suffrages des musulmans sont dites, quand, dans les médias français, il est question d’elles, et cela se fait de plus en plus souvent, des « confréries ».

Ce mot est attesté depuis la fin du XIIe siècle sous la forme confrairie ou sous celle de confrérie. C’est une association de personnes qui se proposent « un but charitable ou de piété » : une « compagnie de personnes associées pour quelques exercices de piété » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) ou « association formée par des laïques en vue d’une œuvre de piété, de charité, de dévotion » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les confréries n’ont pas d’autre but que religieux, que ce soit celle du Saint Sacrement, du Rosaire ou de saint Joseph – plus exactement de dévotion ou de piété collective. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément ce qu’est une confrérie : « gens qui ont une dévotion à quelque saint, à quelque mystère ou à quelque autre chose que la religion révère, et qui moyennant quelque peu de chose qu’ils donnent se font écrire sur le registre où sont tous les noms des confrères. Ce registre se garde à la paroisse ou au lieu auquel on honore particulièrement le saint ou la chose sainte. Et à de certains jours de l’année les confrères vont visiter ce lieu ou cette paroisse et y faire leurs dévotions ».

Le mot a toujours ce même sens dans les dictionnaires actuels, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « association de laïques fondée sur des principes religieux dans un but charitable ou de piété ») ou dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « association de laïcs unis par des liens de dévotion, de charité ».

Certes, dans la vieille langue française, le mot désignait aussi des associations professionnelles ou marchandes. Lacurne de Sainte-Palaye, dans le dictionnaire de l’ancien français qu’il a commencé à rédiger dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, note que confrérie a vu son sens se restreindre à compter de la fin du XVe siècle : « ce mot, dont nous avons presque restreint la signification aux associations de piété, était autrefois d’un usage bien plus étendu » ; il était en usage pour désigner l’association des chevaliers de l’ordre de la Jarretière ou encore la corporation des drapiers. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) rappelle ces anciens usages dont il ne dit pas qu’ils sont désuets : « dans tous les corps d’artisans il y a des maîtres de confrérie qui s’élisent, comme les jurés ».

Or, il a suffi que l’islam et les choses de l’islam, même les plus étrangères à la civilisation européenne, investissent l’espace public en France pour que les belles âmes, les mêmes que celles qui béaient à l’Allemagne nouvelle entre 1940 et 1945, changent le sens de confrérie et utilisent ce vieux et noble mot, propre à la religion catholique, pour désigner des réalités toutes contraires à cette religion et à la civilisation qu’elle a fondée, avalisant de fait la main mise de la politique islamique sur la religion des Arabes ou celle de la religion islamique sur la politique arabe. Le mot confrérie était un beau mot ; il n’est pas sûr qu’il garde sa noblesse après avoir été souillé au contact des Frères musulmans et autres organisations idéologico-politiques qui régissent désormais les pays du Sud de la Méditerranée et les colonies issues de ces pays et établies en France.   

 

28 novembre 2011

Humanité

 

 

 

Emprunté au latin humanitas, ce nom est attesté au début du XIIe siècle dans les sens qu’avait le nom latin : « nature humaine », « affabilité, bienveillance », « culture de l’esprit » et « politesse des mœurs, savoir-vivre »… Ces sens sont relevés dans les éditions classiques du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1798 : « nature humaine, les faiblesses, les imperfections de l'humanité », « douceur, honnêteté, bonté, sensibilité pour les malheurs d’autrui », « ce qu’on apprend dans les écoles jusques à la philosophie exclusivement » (1694, 1762, 1798). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces trois mêmes sens : « nature humaine », « sentiment actif de bienveillance pour tous les hommes », « au pluriel, classes, dans les collèges et lycées, comprenant l’enseignement au-dessus de la grammaire jusqu’à la philosophie exclusivement, et dites aujourd'hui classes des lettres ». Ceux-ci sont aussi relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble des caractères spécifiques de la nature humaine », « caractère d’une personne (ou de son comportement) qui manifeste pleinement son appartenance au genre humain », « bonté, bienveillance de l’homme pour ses semblables », « au pluriel, formation scolaire où l’étude des langues et littératures latines et grecques, considérées comme particulièrement formatrices, est prépondérante » et « contenu de cet enseignement »), ainsi que dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994 : « la nature propre de l’homme, ce qui caractérise l’espèce humaine ; la condition d’homme », « bonté, sensibilité, compassion pour les malheurs d’autrui » et « au pluriel, anciennement, cycle d’études fondé principalement sur l’enseignement littéraire classique (grec et latin), et qui allait des classes de grammaire à la classe de philosophie ». Certes, entendu dans ce sens scolaire et au pluriel, humanités est tombé en désuétude, mais, contrairement à ce que qu’affirment Littré et, à la suite de celui-ci, les lexicographes du Trésor de la langue française, les « classes de lettres » ou les « lettres » qui ont succédé aux « humanités » ne les continuent en rien, pour ce qui est du champ des savoirs et des contenus et méthodes d’enseignement. Il y a eu rupture que marque le changement de dénomination.

Pourtant, la véritable rupture dans le concept d’humanité ne tient pas à ce qui a bouleversé l’enseignement, mais à un élargissement conceptuel inédit, que Littré remarque en ces termes : humanité désigne « en un sens assez nouveau et qui n’est pas dans le latin, le genre humain, les hommes en général considérés comme formant un être collectif plus grand que la patrie ». De la nature humaine ou du sentiment spécifiquement humain ou tenu pour tel de bienveillance, le mot s’est élargi à l’ensemble des hommes, comme dans ces extraits du poète Béranger : « L’humanité manque de saints apôtres / Qui leur aient dit : enfants, suivez sa loi ; / Aimer, aimer, c’est être utile à soi ; / Se faire aimer, c’est être utile aux autres » ou encore : « Humanité, règne, voici ton âge, / Que nie en vain la voix des vieux échos ». Jusqu’alors, l’humanité se limitait au seul groupe proche. Ainsi ceux qui sont nommés « manouches » ou « gitans » se disent dans leur langue « roms », ce qui signifie « hommes ». Ils sont seuls hommes ou, pour eux, l’humanité se réduit à leur seule ethnie ou tribu. Ils ne sont pas les seuls peuples de la terre pour qui l’humanité a pour bornes les bornes mêmes de la race. Au-delà, ce ne sont plus des hommes, mais des animaux ou des sous-chiens. Les Français, rendons-leur cette grâce, ne procèdent pas ainsi : l’humanité, pour eux, ne s’arrête pas au Rhin ou à la Méditerranée.

Les académiciens en 1835 (DAF, sixième édition) ont défini ce nouveau sens ainsi : « le genre humain, les hommes en général » (idem en 1879 et en 1935). L’émergence dans les dictionnaires de ce nouveau sens, attesté à la fin du XVe siècle, mais rare jusqu’au XIXe siècle, coïncide avec le nouveau sens que prend universalité (qui s’étend à tous les hommes) et avec l’affaiblissement du catholicisme (catholicos en grec et en latin signifiant « universel », « bon pour tous les hommes », la religion de l’humanité se substituant à la religion du Christ), ces faits sémantiques traduisant dans la langue les séismes qui ont affecté, à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle qui a suivi, la pensée, la sensibilité, les croyances des Européens, leur façon de voir le monde, leurs idéologies et sans doute l’expansion mondiale de ce continent.

 

 

25 novembre 2011

Grands ensembles

 

 

 

            L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), cet emploi est relevé : “ ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout ”, comme dans ces phrases : “ il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien ”. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi (“ union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte ”) le terme de musique, le terme militaire (“ cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe ”) et l’emploi d’ensemble au sens de “ totalité ” : “ l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France ”.

            Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe (“ ensemble, tous ensemble, tous ” des supporteurs de l’OM ou “ ensemble, tout devient possible ”, slogan d’un candidat à l’élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : “ car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps ” (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement (“ ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie ”) et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de “ corps de monuments civils ” (“ ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde ”), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de “ corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents ”. Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : “ un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs ”.

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : “ un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble ”. Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des “ paradis ” ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, ils ont été sages : ils ont prudemment évité de s’installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces “ paradis ”.

 

22 novembre 2011

Vivre-ensemble

 

 

L'adverbe ensemble est l’un des plus anciens mots de la langue française, non seulement parce qu’il continue l’adverbe latin insimul ayant les deux mêmes acceptions que l’adverbe français, mais aussi parce qu’il est attesté dès le XIe siècle dans Saint Alexis et qu’en dix siècles ou plus, il n’a pas changé de sens. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer la définition de la première édition, en 1694, du Dictionnaire de l’Académie française, « l’un avec l’autre » et « tout à la fois, tout d’un temps », à celle de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » et « l’un en même temps que l’autre, les uns en même temps que les autres ». En plus de trois cents ans, le sens est resté stable : c’est ou bien la présence de deux êtres dans un même lieu ou bien la simultanéité de deux actions. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » (« sortir, chanter, danser ensemble ») et « à la fois, en même temps, simultanément » (« il fut convenu que les deux adversaires tireraient ensemble »).

Cette définition ramenée à « les uns avec les autres », même si elle explique assez bien le triomphe de l’intimation idéologique sous la forme d’un infinitif substantivé, infinitif qui exprime une injonction et non un constat, et de l’adverbe ensemble, le vivre-ensemble, répété par tous et partout et porté jusqu’aux quatre « coins » de l’univers par tous les vents du monde, comme un braiement d’âne en rut, est moins éloquente pour rendre compte de la bêtise idéologique de cette intimation que l’exégèse du Trésor de la langue française (1971-94) : « (l’accent est mis sur l’idée de coexistence dans l’espace suggéré ou postulé par le verbe), l’un avec l’autre, les uns avec les autres, de manière à former une unité enveloppante ou groupante, les éléments composants étant des personnes, des objets ou des valeurs ». Les synonymes en sont de compagnie, de concert, de conserve, en commun, conjointement, et les antonymes individuellement, isolément, séparément. Vivre ensemble, c’est ne pas vivre individuellement, isolément, séparément et c’est former un groupe, se grouper, se regrouper, « groupieren », comme disent les « schleus » d’opérette dans la série des films dont la 7e compagnie est le « héros ». Très prudemment ou très naturellement, les sciencieux du social, les notoires, les milliardaires du showbiz et les puissants de la télé et du PS qui enjoignent aux Français à vivre avec les immigrés de la première ou de la deuxième ou de la troisième génération, avec les clandestins, avec les burkas, les turbans, les djellabas, avec les imams, avec les égorgeurs de moutons, avec les dealers et avec les voleurs, avec les violeurs, avec les  musulmans, avec les haïsseurs, avec les nazis de l’islam, et à partager avec la lie riche et prospère de l’humanité ce qu’ils n’ont pas et ce dont ils sont privés, se gardent bien, eux, d’aller vivre dans « les grands ensembles » des quartiers islamisés pour appliquer à eux-mêmes les délires qu’ils imposent aux autres. Ces sciencieux et consciencieux du social et tous les puissants de l’heure ont peut-être lu (mais on en doute, tant ils sont bêtes et incultes) Montesquieu qui, dans De l’esprit des lois, met en garde contre l’idéologie ensembliste : « Plus il y a d’hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent naître en eux l’envie de se signaler par de petites choses ». On ne saurait mieux définir le vivre-ensemble. 

Il est un écrivain du XVIIIe siècle qui peut être tenu pour la matrice de cette idéologie monstrueuse. C’est l’inévitable Rousseau, celui de l’homme ah qu’il est bon, du « contrat » dit social, mais dont aucun sociétaire n’a eu connaissance, que même Jean-Jacques en personne n’a pas lu et que personne n’a signé, le Rousseau du larmoiement stupide, de l’éjaculation précoce, de la femme engrossée à la va vite et de la progéniture abandonnée. Les emplois qu’il fait d’ensemble sont prémonitoires : « Rien ne lie tant les cœurs que de pleurer ensemble » (Confessions) et « l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient parmi les hommes, l’amour conjugal et l’amour fraternel » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). Seuls les disciples de Rousseau peuvent devenir ces gogos modernes qui croient que le vivre-ensemble fera naître de « doux sentiments », à moins d’entendre ces « doux sentiments » comme une antiphrase et d’y donner le sens de guerre civile ou de guerre de tous contre tous. Entre Rousseau et Hobbes, il y a une large rue passante sans péage ni barrière.

Le bon peuple français, lui, n’est pas dupe. L’expérience lui a appris ce que cachait la moraline du vivre-ensemble, à savoir la valise ou le cercueil, le chômage, l’humiliation, la précarité, etc. Dans la langue qu’il s’est forgé au fil des siècles, vivre ensemble, jugé familier et vulgaire par les lexicographes du TLF, c’est se mettre ensemble, c’est-à-dire « vivre en concubinage, hors mariage » et « vivre maritalement, en concubinage » selon les académiciens (neuvième édition du DAF, en cours de publication).   

Dans la scène deuxième de l’Acte II du Tartuffe, Orgon, qui est tout confit en dévotion et ne jure que par Tartuffe, son directeur de conscience, décide de marier sa fille au nom prédestiné Marianne à ce même Tartuffe. Et bien entendu il légitime ce mariage par le verbe vivre et l’adverbe ensemble : « Ensemble vous vivrez dans vos ardeurs fidèles // Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ».

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, un personnage de théâtre, entièrement soumis à un ordre idéologique tyrannique, impose à Marianne de vivre avec un monstre d’hypocrisie, de ladrerie, de cupidité, d’inhumanité. Trois siècles plus tard, les sciencieux du social, les milliardaires des médias, les puissants du PS reprennent ce programme et l’étendent cyniquement à tous les Jacques, François, Marianne, Marie… de France. A la fin de la pièce de Molière, Tartuffe est démasqué et arrêté ; Orgon est désabusé. Mais au début de ce millénaire, il n’y a plus personne pour démasquer les tartuffes du vivre-ensemble.

 

 

18 novembre 2011

Respect

 

Dédié à l'instruction des crétins innombrables et puissants qui n'ont que le mot respect à la bouche. 

 

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants « Respect the African Race ». Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de « race africaine ». Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à la seule tribu de ses parents. Ce qui est vrai d’african race l’est aussi de respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient leur complaire en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est « considération, motif » ou « égard, relation, rapport ». Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est « vieilli ». Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : « déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose ». Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie « crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte ». Il semble que, dans ce sens, respect humain soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de « mauvaise honte » que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la « crainte qu’on a du jugement des hommes ».    

            Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect « signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité ». L’important est à cause de : le respect se mérite. Les phrases qui illustrent ce sens sont « avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion » ; « on doit porter honneur et respect à l’âge » ; « vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes » ; on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect. Les Églises sont des lieux de respect. Le Palais du Roi est un lieu de respect ». Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : « les églises », « les choses de la religion », « le Palais du Roi », « les personnes âgées ».

De cela, il ne faut pas conclure que ce qui fait le génie de la France soit la « déférence » ou la « condescendance mêlée d’égards » ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle, Montesquieu : « rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre » ; Voltaire : « j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences » ; « cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services » ; Buffon : « un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé » ; Duclos : « le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un ». Dans ces extraits, le respect est une « paralysie » (Voltaire), une « superstition » (Buffon), une « tyrannie » (Montesquieu), « l’aveu » d’une « supériorité » (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect. Ils expriment leur irrespect des « grandeurs » et des « puissances » (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est « pour les talents et les services » (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : « actif » et « passif ». Pris dans un sens « actif », le respect est le sentiment de déférence qui est ressenti par quelqu’un ; au sens « passif », c’est le respect ressenti « pour quelqu’un ou quelque chose ». Dans le graffiti « Respect the African Race », il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait « actif ». Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est « passif ». L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Le respect par la contrainte n’est qu’une imposture de tyran.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : « sa » religion, « sa » race, « son » Dieu, « son » prophète, « son » chef, « sa » famille », non pas parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie.  C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : « La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ? ». On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

 

 

15 novembre 2011

Partage et partageux

 

 

On ne compte plus les incitations au partage qu’assènent à chaque minute des responsables qui pensent bien, très ouverts et très compatissants, d’associations de tout type, religieuses ou humanitaires, généralement très bien dotées en argent public et qui pansent les maux d’autrui, par le partage justement – non pas de leur biens, à eux responsables, mais des biens des autres. Protestants, catholiques, athées, humanistes, humanitaristes, bienfaiteurs de l’humanité, philanthropes, tous invitent au partage, comme s'ils étaient les héritiers des partageux de jadis. Il n’y a que les musulmans qui ne partagent ce qu’ils ont acquis en France qu’avec les leurs restés au pays ou qu'ils font venir dans le patrie des droits en partage.

Cela méritait une étude de l’histoire de ce mot, attesté dans la langue française depuis le XIIIe siècle, mais jamais dans le sens qui y est donné depuis deux ou trois décennies.

Dans aucun dictionnaire des siècles classiques, le mot n’a le sens moralineux qui est le sien aujourd’hui. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui, comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), le partage est la « division de quelque chose entre plusieurs personnes », ce quelque chose étant une succession, un butin, des meubles achetés en communs. C’est aussi la portion d’une chose partagée qui revient à tel ou tel ou encore le fait que dans une assemblée, les voix se sont réparties également ou inégalement entre plusieurs candidats à élire, plusieurs avis à donner, plusieurs décisions à prendre. Les académiciens précisent que, pris dans un sens figuré, c’est la « distribution des biens et des maux que la nature et la fortune semblent avoir faite à tous les hommes » (partage inégal ou égal des dons, des faveurs, des misères, des maladies, etc.).  

Même le Trésor de la langue française (1971-94), pourtant enclin à faire de la moraline moderne le nec plus ultra de la langue, ne relève que des emplois juridiques (« opération qui met fin à une indivision, en substituant aux droits indivis sur l’ensemble des biens une pluralité de droits privatifs sur des biens déterminés ») ou des emplois techniques en chimie (coefficient de partage), en droit civil (partage des voix), en droit public, en géographie (ligne de partage des eaux), en informatique (partage de/du temps, des fichiers), en mathématiques (partage d'une longueur, d'une surface en parties égales). Le seul emploi recensé qui puisse être qualifié de « politiquement correct » apparaît dans deux exemples partage avec les plus pauvres, inciter au partage. Même l’emploi jugé littéraire, « part qui revient à quelqu’un », « ce qui est attribué à quelqu’un par la nature, le hasard, le sort » et qui est toujours inégalitaire, ne donne lieu à aucune indignation convenue ou attendue.

C’est dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, que perce, mais timidement, la moraline moderne : « par extension, le fait de prendre part avec d’autres à quelque entreprise, d’exercer conjointement avec une ou plusieurs personnes un droit, une jouissance, etc. ». Ce sens est illustré des exemples devenus sacrés et donc intouchables du partage du travail (entre chômeurs), du partage des tâches dans les familles, du partage du pouvoir, ce qui n’est pas près d’arriver : qui a le pouvoir le garde, du partage des responsabilités, partage qui n’est jamais invoqué par les moralineux quand ils essaient de vous apitoyer sur le sort (enviable de plus d’un point de vue) des bien plus heureux ou des bien mieux lotis que vous. Au moins, dans les dictionnaires anciens, langue et morale sont nettement séparées et cela pour le bien de tous et de chacun.

 

11 novembre 2011

Raboter

         

 

  Il y a de moins en moins d’artisans menuisiers qui rabotent le bois à la main. La plupart des huisseries sont en aluminium ou dans des matériaux synthétiques imitant la couleur du bois ou encore dans des bois exotiques rabotés à la machine. C’est peut-être cette lente désuétude du verbe raboter entendu dans son sens « propre », celui qui est le sien depuis le tout début du XVe siècle, qui explique la floraison de ses emplois figurés. Jamais des gens qui ne savent rien faire de leurs dix doigts et ont en horreur le travail manuel n’ont autant raboté qu’en ce début du XXIe siècle ; mais au lieu de raboter les planches, ils rabotent les niches, non celles de leur chien, mais celles que le fisc aménage pour rentiers ou investisseurs avisés.

            Dans tous les dictionnaires anciens, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, c’est le seul sens propre qui prévaut : « Polir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1694), sens illustré de ces deux exemples : « du bois noueux et malaisé à raboter ; on n’a pas bien raboté cela ». Ce sens se maintient dans les éditions suivantes : « rendre uni et poli avec le rabot » (DAF, 1762, 1798) ; « dresser, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1835) ; « dresser, aplanir avec le rabot » (Littré, 1863-77) ; « terme d’arts, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1932-35). La définition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample, tient compte des progrès techniques intervenus depuis le début du XXe siècle. On peut raboter du métal et le rabotage peut se faire avec des machines : « aplanir, amincir ou moulurer une pièce de bois ou de métal en se servant d’un rabot ou d’une machine-outil (raboteuse pour le bois, étau-limeur pour le métal) ».

            Ce verbe commence à être employé dans un sens figuré, « métaphorique », au XVIIIe siècle, comme l’atteste le DAF en 1762 : « raboter se dit figurément et familièrement, en parlant des ouvrages d’esprit où il y a beaucoup à retrancher, à réformer » et « en parlant d’un homme qui n’est pas encore formé, façonné pour le monde, on dit aussi, que c’est un jeune homme où il y a bien encore à raboter » (Ibid. en 1798, 1835, chez Littré). Dans l’édition du DAF de 1935, l’exemple du jeune homme mal raboté ou à raboter est supprimé, et le premier sens métaphorique tombe peu à peu en désuétude. Les rédacteurs du TLF le tiennent pour vieux et littéraire : « (le complément d’objet désigne une œuvre littéraire) supprimer ce qui dans le style est inégal, rude ». Il est vrai que l’on voit mal un écrivain passer son style ou ses phrases dans ces énormes machines à raboter qu’utilisent les industriels du bois. S’il le faisait, il n’en resterait rien.

            Aucun de ces lexicographes ne relève les délicieuses métaphores des journalistes, énarques et gouvernants : raboter les niches fiscales, raboter les avantages ou les privilèges fiscaux, raboter les tranches, etc. Pourtant, se représenter le M. le Ministre des Finances et du Budget à son établi, le rabot (ancien) dans la main, et essayer de réduire l’épaisseur des avantages fiscaux est une scène désopilante – ce qui n’empêche en rien ministres, énarques, journalistes, etc. d’employer à satiété la métaphore. On est là au coeur de ce qu'il y a de risible dans la modernité. 

 

06 novembre 2011

Crise : la réalité sous le mythe

 

 

A partir du milieu du XIXe siècle, quand l’économie est devenue la science majeure de la modernité, entre autres à l’initiative de Jean-Baptiste Say, le concept de crise s’est appliqué à toute réalité, quelle qu’elle soit, même la plus insignifiante, au point qu’il n’est rien au monde que la crise n’affecte pas : nerfs, poésie, foie, foi, vers, valeurs, théâtre, affaires, production, roman, démocratie, PS, IIIe et IVe Internationales, agriculture, finances, capitalisme, etc. et que, dans ces cas, le concept est accouplé à des événements graves, qu’il contribue à expliquer : « heures sombres » de l’Histoire, « tragédie », « malheur », « catastrophe », « désordre », suicides, « no future », chômage de masse, émeutes, pillages, « révolutions », délinquance, etc. Il n’en est pas toujours allé ainsi. Dans la France « classique », le concept de crise, limité à la santé, n’avait pas l’extension extravagante qu’il connaît depuis la seconde moitié du XIXe siècle et il n’avait pas non plus le sens négatif qui est le sien aujourd’hui. Ce pouvait être un phénomène positif, comme l’exprime clairement Richelet dans son Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». La positivité de la crise n’est pas propre à la médecine. Il est des économistes actuels, à dire vrai plutôt ou même très « libéraux », qui tiennent toute crise pour une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, laissant ainsi le champ libre aux entreprises viables et bien gérées. C’est pourquoi il est éclairant d’interpréter les événements actuels à la lumière de ce concept positif de crise, non pas pour le plaisir facile d’aller à contre-courant, mais pour essayer de savoir à qui profite la crise ou pour qui, institutions, organismes, ensemble de pays, elle est positive, d’en analyser les enjeux « géopolitiques » et de comprendre ce qui se passe.

            Un des symptômes, pour employer un terme médical, ou un des signes de la crise – les faits tangibles par lesquels elle se manifeste et en lesquels nous sommes incités à reconnaître la crise – est la baisse des valeurs mobilières. Cette baisse résulte du déséquilibre entre l’offre et la demande, l’offre d’actions à vendre étant supérieure à la demande d’actions à acheter. Cela annonce-t-il des malheurs futurs ? Rien n’est moins sûr, car les actions mises en vente, c’est-à-dire les parts de capital des entreprises cotées, trouvent preneurs. Il y a des acheteurs qui font de très bonnes affaires. Ils peuvent augmenter leur participation dans le capital de telle ou telle banque ou compagnie d’assurances et un jour, peut-être plus proche qu’on ne le croit, décider des stratégies à court, moyen et long terme et faire main basse sur les actifs de ces banques ou compagnies d’assurances, lesquelles, quand elles sont cotées à Paris, comptent parmi les plus belles affaires qui soient au monde. La baisse des cours est donc une aubaine pour des financiers avisés, dont il est interdit de dévoiler l’identité mais que l’on peut entrevoir si l’on se souvient qu’en une décennie de baisses des cours (2000, 2008, 2011) suivies d’une vive reprise, des fonds « souverains » (chinois, saoudiens, qataris, norvégiens, koweitis, etc.) ou des fonds de pension anglo-américains ou des groupes financiers internationaux sont entrés massivement, et à peu de frais, dans le capital de multinationales françaises, et cela sans que le peuple français en soit conscient.

            Le second symptôme est ce que certains nomment la « spéculation », terme qui désigne habituellement un exercice intellectuel, philosophique ou mathématique, ambitieux et de haute tenue. Quand les philosophes s’y adonnent, la spéculation est jugée « bonne » ; quand ce sont des « financiers », elle est prise pour Satan ou ses innombrables équivalents. « Spéculent » tous ceux qui sont susceptibles d’acheter des obligations qu’émettent les Etats pour financer leurs dépenses courantes (traitement des fonctionnaires, frais de fonctionnement, paiement des retraites et des déficits sociaux) ou leurs investissements. La dette grecque a été, semble-t-il, rentable. Avant la crise, l’Etat grec empruntait à 3% ; après la crise, ces taux d’intérêt sont montés à 12 ou 13%. Quand on a un milliard d’euros à placer, 10% de plus par an font gagner en moins de dix ans un nouveau milliard. C’est la réalisation du rêve dénoncé naguère par Mitterrand : s’enrichir en dormant. Au cours des derniers mois, ce gisement colossal de profits a été étendu au Portugal, à l’Eire, à l’Espagne, à l’Italie ; il le sera bientôt à la France, qui va être dans les années à venir le plus gros émetteur d’obligations d’Europe. Si les taux d’intérêt passaient de 3 à 6% en quelques mois, la dette française serait, pour les financiers, un eldorado pendant vingt ans ou plus – et avec un risque nul ou quasiment nul.

Appliqué à ces deux événements, à savoir la baisse des cours des actions et l’augmentation escomptée des taux d’intérêt, le concept de crise, entendu dans son sens catastrophique, obscurcit l’entendement. En revanche, s’il est entendu dans le sens qu’il a dans la médecine classique, il éclaire les événements. Les changements que l’on observe depuis une décennie sont les signes de la belle santé des « spéculateurs » ou des financiers du monde entier. Il est un « paradoxe », qui n’en est un que pour les esprits légers, qui montre que le concept de « crise », même en économie, n’est en rien synonyme de calamités ou de malheurs. Les deux derniers siècles, et surtout le XXe siècle, auraient été scandés, selon les historiens ou les économistes, par une succession de crises, toutes plus graves les unes que les autres, et dont certaines auraient débouché sur des guerres mondiales. Or, pour ne prendre que l’exemple de la France, en un peu plus d’un siècle, le revenu par habitant a été multiplié par 10, tandis que le patrimoine moyen des Français d’aujourd’hui équivaut en monnaie constante au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’enrichissement régulier des Français malgré – ou grâce à - ces crises répétées. Certes, en trente ans, la France en paix a accumulé plus de dettes qu’entre 1914 et 1944 ou 1962, si la période commençant en 1914 est continuée jusqu’en 1962, avec deux guerres mondiales et deux ou trois guerres coloniales ou de décolonisation. Ces montagnes de dettes n’ont pas empêché le patrimoine moyen des Français de croître depuis 1981 : elles ont maintenu la prospérité, dopé l’enrichissement collectif, accru les revenus, etc. En 1918 et en 1945, la reconstruction d’une grande partie de la France (ponts, villes, ports, usines, routes, hôpitaux, etc.) a englouti les emprunts, que les Français ont fini par rembourser en se « retroussant les manches » ou en se privant du superflu et en travaillant plus que d’habitude, par la « sueur » et par les « larmes ». Là est la grande différence avec les décennies actuelles. Au cours des trente dernières années, les Français, sinon tous les Français, du moins une grande partie d’entre eux, n’ont aspiré qu’à la retraite, aux congés payés, aux RTT, aux loisirs, au farniente, etc. – en bref, à sortir de l’histoire. Pendant deux siècles, ils se sont enrichis par le travail ; depuis trente ans, ils dilapident leur capital en faisant payer à leurs enfants ou leurs petits-enfants les avantages de toute sorte qu’ils s’accordent. Cela pourrait réussir éventuellement, si la part de la France et de l’Europe dans la population du globe et dans les richesses produites ne cessait pas de baisser depuis trente ans. L’axe du monde a basculé du Nord au Sud. Au début du XXe siècle, les Européens ou les Français qui voyageaient en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, en Océanie, constatant la pauvreté de ces continents, pauvreté relative comparée à la prospérité de l’Europe, en cherchaient les causes dans l’indolence ou dans l’émollience des climats tropicaux, quand ce n’était pas dans l’aspiration aux seules jouissances immédiates ; aujourd’hui, des Chinois ou des Indiens ou des Brésiliens, voyageant en France, attribuent la pauvreté croissante qu’ils constatent en France à la brièveté du temps de travail. C’est là un renversement total. Ce qui était nommé naguère le « tiers monde », les zones sous-développées, les pays émergents ou le « Sud » prend sa revanche sur le Nord – une revanche historique, qui sonne le glas, pour notre pays et pour les pays d’Europe, de l’Histoire. En l’espace de trente ans, la production de richesses s’est délocalisée : elle est à Shanghaï, Bombay, Brasilia, Singapour ; les capitaux ne sont plus à Paris, sinon pour contrôler les entreprises françaises ou souscrire aux obligations d’Etat, mais au Qatar, à Abu Dhabi, au Koweit, à Singapour, en Chine, en Inde, dans les paradis fiscaux. Au Sud, les populations sont jeunes ; au Nord, vieillissantes et fatiguées, elles attendent la fin de l’Histoire.

Les investissements industriels se faisant ailleurs, les Occidentaux, après quatre siècles de travail incessant, se contentent de gérer ou de faire gérer leur épargne : d’où la croissance délirante des marchés financiers, du MATIF, de la spéculation, de la spéculation sur les indices, l’argent n’étant plus investi dans la production de biens matériels, mais dans la spéculation immatérielle. C’est le seul gisement de richesses de l’Europe, et il attire naturellement les financiers du monde entier. Pour eux, ce que nous tenons pour une « crise », entendue dans un sens catastrophique, est une manne. Grâce à elle, sous peu, ils ne se contenteront plus des palaces, du PSG, des sacs Vuitton : ils feront main basse sur les richesses nationales, les vraies, les banques, les assurances, les contructeurs automobiles, les fabricants d’avions. Ils auraient tort de s’en priver. Dans le partage du monde qui s’opère sous nos yeux, comme dans tout échange inégal, il y a des gagnants et des perdants. On ne sait pas encore qui sont les gagnants, même si on peut deviner leur identité. En revanche, les perdants sont connus : ce sont les cigales d’Europe et leur descendance, si tant est que les cigales fassent encore des enfants.

 

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27 octobre 2011

Allah akbar

 

 

 

Le mot arabe Allah est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers lexicographes qui l’ont enregistré sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « C’est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu’ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l’attention et qui serait tenu sans doute aujourd’hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l’intellocratie, c’est l’emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n’est pas seulement l’équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c’est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont par cet Allah crié bénis ou sanctifiés.

De tous les auteurs de dictionnaires, les plus imprudents sont les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n’est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c’est-à-dire comme un cri qui n’a pas d’autre sens que l’action qu’il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d’après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d’appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l’emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d’Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l’emploi d’Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l’Isle :

Allah ! Dans la rumeur d’une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix, ils font de l’ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu’ils sussent lire.

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie « grand », akbar « plus grand ». Dans la phrase « ana akbar menak » (en français : « je suis plus grand que toi »), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (« tu »). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par « Dieu est grand », ni « Allah est grand », mais par « Allah est le plus grand ». Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus « grand » de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.

 

 

25 octobre 2011

Piqûre de rappel

 

 

 Note du 1 février 2011: révolution arabe : l’hénaurme blague

 

 

Une même et unique rumeur bruit dans les media depuis trois semaines et met en transe les journaleux : la Révolution. Nihil novi sub sole. Il y a trente-deux ans déjà, en 1979, les mêmes journaleux, dans les mêmes media, saluaient le fait que l’ayatollah Khomeiny avait posé ses grosses fesses sur le trône de Perse comme un grand bond en avant, celui de l’humanité se libérant de ses chaînes. En fait de chaînes brisées, c’est dans un cul de basse fosse que Khomeiny et ses séides laissent croupir les Iraniens. L’histoire n’échaude même pas les media. De cela, on peut tirer deux maximes : il n’y a pas d’eau assez bouillante qui puisse échauder un journaleux ou tout journaleux échaudé en redemande. Ils concluent leurs « papiers » d’un « vive la Révolution arabe » martial, mais ce n’est pas par prudence, car ils ignorent que le subjonctif « vive » signifie le souhait et relève de l’exorcisme. On souhaite que cette révolution vive, parce qu’elle ne va pas durer ou qu’elle est tout ce que l’on veut, sauf une révolution, à moins d’entendre révolution dans son vrai sens, le sens que le mot a en astronomie, à savoir « retour à son point de départ ».

En effet, depuis quatorze siècles, l’histoire (ou la prétendue histoire) de ce que l’on nomme les pays arabes, et qui sont, à l’exception des pays de la péninsule arabique, des pays arabisés de force et par la terreur, est une non-histoire. A partir de 642-643, ces pays qui, tels la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Egypte, étaient les berceaux et les phares de la civilisation ont été envahis, conquis, colonisés, razziés, exploités, régis par des soudards arabes islamisés qui se sont « ouvert » ces pays riches et prospères pour les soumettre au sabre d’Allah, liquidant toutes les élites qui leur résistaient.

Le résultat est qu’il n’y a que deux forces politiques dans ces pays : l’armée ou l’islam ou l’armée et l’islam, l’armée secondée par l’islam ou l’islam appuyé par l’armée. C’est ce qui se passe au Soudan, en Egypte, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, en Libye, en Turquie, etc. C’est un invariant, qui n’a pas changé d’un kasra depuis quatorze siècles. Parfois, l’armée essaie de mener une politique autonome en y soumettant l’islam, comme l’a fait Mustapha Kemal en Turquie pendant trente ans ; aujourd’hui, c’est Erdogan qui soumet l’armée turque à la loi de l’islam. Ben Ali et Moubarak étaient l’un et l’autre généraux ; Sadate était militaire, comme Nasser, les mamelouks, Salah el din, les Soliman et autres Mehmet, sultans ottomans, etc.

Deux pays ont échappé à ce destin : le Liban, qui n’en a plus pour longtemps, et l’Egypte, de 1860 à 1950, mais le colonel Nasser et ses soudards, admirateurs du cheikh Abdou, ont remis l’Egypte dans le droit chemin en chassant les élites juives et chrétiennes qui constituaient un embryon de société civile et avaient contribué à faire de l’Egypte un Etat de droit. Bien entendu, en 1952, l’intelloterie française, en transe, a applaudi ce coup d’Etat, qui a été tenu alors pour une révolution arabe – en fait, une simple « révolution de palais » qui a remis l’Egypte sur la juste voie, tracée en 643.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut attendre de ces révolutions qu’un rappel de la règle millénaire : l’islam ou l’armée, ou l’armée et l’islam. Tant que ces pays arabisés n’auront pas brisé le sabre d’Allah pour se libérer enfin de la double occupation qu’il impose depuis quatorze siècles, ils resteront ce qu’ils sont, conformes à ce qui leur a été imposé par la force et la terreur.  

 

 

 

Les Tunisiens résidant en France ou les Français ayant la double nationalité ont voté à près de 40% pour un parti fasciste, raciste, xénophobe, misogyne... : ça en fait des mecs et des meufs racistes, xénophobes, fascistes en France. Mais que font les antiracistes ? Béats, ils applaudissent évidemment. C'est que ces Tunisiens qui ont la double nationalité votent en France pour Jospin, Royal, Mélenchon, Joly. Ils sont donc intouchables, leurs maîtres aussi. 

 

 

 

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20 octobre 2011

Aliénation

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens "d’éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte. Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs de dictionnaires, un sens social. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouvel ordre social. Selon les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) à tous les hommes et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore, la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions (ou plus) de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.

 

 

 

16 octobre 2011

Essor

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe essorer, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle pour désigner l’air libre (cf. Furetière, Dictionnaire universel, 1690 « Air découvert et libre qui cause de la sécheresse. Mettre du linge à l’essor ») ; puis il s’applique aux oiseaux : « Action de l’oiseau qui s’élève librement dans l’étendue de l’air ; il se dit particulièrement des oiseaux de proie, qui prennent l’essor, quand ils volent fort haut ». C’est la définition du Dictionnaire de l’Académie française de 1694, « vol qu’un oiseau de proie prend en montant fort haut en l’air et s’abandonnant au vent », à aujourd’hui, « élan, mouvement d’un oiseau qui part librement pour s’élever dans les airs » (DAF, neuvième édition).

Ce qui fait l’intérêt de ce mot, ce sont les emplois figurés, d’abord ceux de la langue classique : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales, quand son génie prend l’essor, il fait la plus belle poésie du monde » (Furetière) ou : « il se dit figurément d’un jeune homme qui tout d’un coup se tire de la sujétion de ses parents pour être en liberté » et « on dit aussi figurément donner l'essor à son esprit, à sa plume, pour dire parler ou écrire avec quelque sorte d’élévation et de liberté » (DAF, 1694).

C’est à compter du début du XIXe siècle que la métaphore idéaliste de l’essor s’étend à des réalités matérielles, qui, grâce à cette onction, sont guindées au niveau des activités de l’esprit humain : « il se dit figurément de l’action de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté ; les arts, l'industrie, prirent bientôt leur essor » (DAF, 1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi cet emploi : « développement qui a quelque chose de rapide comme le vol de l’oiseau ; essor des sciences, des arts, de l’industrie ». Avec la « révolution industrielle », la science économique se forge un vocabulaire valorisant, ce qu’elle fait en recourant cyniquement aux métaphores idéalistes. Dès lors, le succès du sens métaphorique d’essor est assuré, comme en témoigne l’entrée essor du Trésor de la langue française (1971-94) : « mouvement par lequel quelque chose se développe rapidement et progresse de façon soutenue ; l’essor démographique, économique, industriel, du commerce et des techniques, d’une ville, d’un pays », ou comme en témoignent ces citations, la première de J-B Say, le fondateur de la science économique moderne (« les entraves compriment l’essor de la production ; le défaut de sûreté la supprime tout à fait », Économie politique, 1832), la seconde d’un spécialiste de l’histoire économique (« l’essor du capitalisme libéral et l’énorme accroissement du volume du commerce international au XIXe siècle coïncident avec la stabilité de la monnaie », 1968). Cette trompeuse génération sémantique entre idéalisme et matérialisme est dévoilée par les auteurs du Trésor de la langue française qui exposent le sens d’essor dans la langue de l’économie après avoir exposé le premier sens qui se rapporte au développement personnel : « en parlant d’une chose ou d’une personne envisagée dans son développement, son évolution, de l’homme, de ses facultés, de ses idées, etc., fait de se donner libre cours, de commencer à donner sa mesure et de s’acheminer vers un épanouissement ». Il n’est pas certain que ces deux sens soient aussi étroitement liés que cela n’est dit, sauf à se référer à une conception toute matérielle du monde et de l’homme. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), eux, prennent soin de distinguer le sens idéaliste (« figuré, favoriser l’essor d’un talent ; donner libre essor à son imagination, à sa fantaisie ») du sens étendu de l’économie : « par extension, progrès, développement, expansion, l’essor d’une entreprise, u ne industrie en plein essor, l’essor de la recherche médicale, l’essor démographique d’un pays).

 

09 octobre 2011

« Primaires : le scrutin inédit qui va changer la gauche », dixit Le Monde, le journal le plus bête du monde.

 

 

            Non, ce scrutin ne change pas la gauche, il en révèle l’essence. Primaire est emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est attesté en 1789 : c’est donc un mot « révolutionnaire » qui, en deux siècles, s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans le Dictionnaire de l’Académie française comprend une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Primaire est d’un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité : le social, l’administratif, le politique, l’économique, le juridique. Il y a des assemblées, élections, écoles, enseignements, délinquants, etc. primaires ; une caisse primaire de sécurité sociale ; un secteur primaire de l’économie, etc. Les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire. La botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière, couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière, divisions primaires, narcissisme primaire, etc.) en usent.

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations innombrables. Ainsi, les auteurs du Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, écrivent ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, que voilà de la propagande digne de la sociologie ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont cent ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Les primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires des socialistes n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens écrivaient de primaire « qu’il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Il a connu un succès si vif que, employé par ironie à partir du sens premier (« qui est du premier degré en commençant »), il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). C’est « péjorativement » « une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » ou « une idéologie, une doctrine, un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94), ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que montrent aujourd’hui les faits, c’est que les « primaires » cuisinées par les socialistes depuis près d’un an et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, chaque jour, les journaleux ne nous faisant grâce ni des embûches, ni des peaux de banane et autres subterfuges, magouilles, tricheries, etc. méritent l’épithète de primaires dans le sens péjoratif des dictionnaires.

 

 

 

05 octobre 2011

Titulaire

 

 

Ce nom et adjectif, attesté au début du XVIe siècle et dérivé savant de titulus « titre », ne soulève aucune difficulté pour ce qui est de son sens. C’est « qui a le titre et le droit d’une dignité sans en avoir la possession ou sans en faire la fonction » et « celui qui est revêtu d’un titre, d’une charge, d’un office, qu’il en fasse ou non la fonction » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes éditions, de 1694 à 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux mêmes sens : « qui a rapport à un titre, à une inscription » et « qui a le titre et le droit d’une dignité, d’une fonction, sans la possession et l’exercice ».

Ce qui est nouveau, moderne, inouï, c’est l’emploi de ce mot. Jusqu’au début du XIXe siècle, il est réservé à des dignitaires de l’Eglise ou à des princes : « les princes de cette maison ont été longtemps empereurs titulaires de Constantinople ; ce prélat est archevêque titulaire de Corinthe » sont les exemples avec lesquels les académiciens, de 1694 à 1935, illustrent le sens du mot. « Les princes de la maison de Savoie ont été longtemps rois titulaires de Jérusalem », écrit Littré. L’exemple cité dans le DAF en 1935 est encore plus éloquent : « archevêchés, évêchés titulaires, sièges épiscopaux qui existèrent jadis dans les pays conquis par l’Islam et dont on donne le titre à des prélats ; il s’oppose à archevêchés et évêchés résidentiels ».

Or, au début du XIXe siècle, quand commencent la grande assomption de l’Etat, des administrations, des bureaucraties, le mot, jusque-là réservé au (haut) clergé et à la noblesse princière, s’étend, naturellement pourrait-on dire, si la nature avait quelque cause à cela, aux fonctionnaires, et l’Eglise s’affaiblissant, aux seuls fonctionnaires, comme si ces derniers devaient suppléer le clergé agonisant. Les dictionnaires attestent ce changement dès 1835 (DAF, sixième, septième et huitième éditions) : « il se dit aussi de quiconque est revêtu d'un titre, soit qu’il en remplisse, soit qu’il n’en remplisse pas la fonction : professeur titulaire, les membres titulaires d’une société savante ; il s’emploie souvent comme substantif, dans le même sens : cette chaire d'anatomie a été supprimée depuis la mort du dernier titulaire ». Littré, quant à lui, sans doute conscient de cette proximité entre le clergé et la fonction publique, juxtapose les deux mots professeur et chanoine, qu’il sépare d’une virgule, pour illustrer les emplois modernes de titulaire. En 1835, les académiciens suggèrent même une analyse plus fine encore en écrivant, après avoir cité les professeurs titulaires, que ce mot « se disait de même autrefois en parlant de charges, d’offices, de bénéfices », comme si les fonctionnaires continuaient les anciens officiers et bénéficiers de l’Ancien Régime – ce qui n’est pas faux, d’un strict point de vue historique. L’Etat prétendant tout régir des existences humaines, le mot titulaire s’étend à tout individu qui possède un droit reconnu par l’Etat : « qui possède juridiquement un droit, qui a droit d’avoir, qui a titre à avoir quelque chose » : titulaire du baccalauréat, du permis de conduire, d’une rente, d’une médaille, du doctorat, etc.

Les deux mamelles de la France d’avant étaient le clergé et la noblesse ; celles de la France d’aujourd’hui sont l’Etat et le sport. L’Etat tient lieu du clergé et le sport est notre nouvelle noblesse – non pas de sang, ni de robe (sinon de maillot), mais d’argent. Comme il y avait des princes titulaires, il y a donc naturellement des titulaires dans toutes les équipes et dans tous les sports, chaque titulaire ayant son remplaçant, lequel peut devenir titulaire à la place du titulaire. Le titre, c’est peut-être ce qui exprime la permanence de la France par delà évolutions, changements, bouleversements, et autres phénomènes pompeusement nommés révolutions…  

 

 

 

22 septembre 2011

Subalterne

 

 

Emprunté au latin, cet adjectif et nom est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Le sens en est clair et les lexicographes n’ont aucune difficulté à le gloser, que ce soit l’adjectif : « subordonné, qui est sous un autre », en parlant de choses ou de personnes (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : il y a des arts et des sciences subalternes aux autres ; officiers subalternes dans la milice ou dans la justice), ou le nom : « on dit quelquefois absolument les subalternes, et alors on sous-entend le mot de juges ou d’officiers ». D’une édition à l’autre, la définition ne change guère. En 1762 et en 1798), c’est « qui est subordonné à quelqu’un, qui est sous quelqu’un, et c’est dans cette acception qu’on dit dans l’ordre de la justice juge subalterne, juridiction subalterne pour dire un juge, une juridiction qui est au-dessous d’une autre » ; « il se dit aussi en parlant des arts, des sciences et des professions qui dépendent de quelque autre art et de quelque autre science ». Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « qui est dans un rang inférieur, dans une position subordonnée ; qui appartient à celui qui est dans un rang subordonné ; substantivement, personne placée en un rang subordonné ».

Certes, le mot est parfois employé avec des valeurs péjoratives ou condescendantes, ce que notent les académiciens de 1832 à 1935 (« figuré, c’est un esprit subalterne, se dit d’un homme dont l’esprit est médiocre, borné, incapable de grandes choses »), Littré (op. cit.) : « figuré, un esprit, un homme subalterne, un homme d’une capacité médiocre », ou les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Péjoratif, qui est médiocre, inférieur ; esprit subalterne ». Ces derniers insistent dans la définition de l’adjectif ou du nom sur la position « inférieure » occupée dans une hiérarchie par celui ou celle qui est dit subalterne : « (en parlant d’une personne) de rang inférieur dans la hiérarchie ; qui se trouve dans une position subordonnée » ou « (en parlant d’une chose) : qui appartient à un rang inférieur ».

Autrement dit, ce mot est anodin. Il n’y a rien en lui qui soit une tache, une honte, une souillure, comme aiment à dire les chiens de garde de l’Empire du Bien. Or, c’est ce mot qui, employé comme nom, est devenu l’oriflamme des « penseurs » postcoloniaux (ou post-colonialistes : des colonialistes qui ont survécu à la fin des colonies), en particulier de l’inénarrable Gayatri Chakravorty Spivak, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, traductrice de Derrida, dont elle répète les thèses, se contentant de les appliquer aux colonies disparues, ou plus exactement les utilisant pour faire, en Occident même, elle qui n’est pas occidentale, le procès de l’Occident. Imagine-t-on un Anglais, établi aux Indes et grassement rémunéré, faire le procès de l’Orient ou des Indes ou de la religion hindouiste ? Oui, peut-être il y a un siècle, mais cet Anglais, si jamais il a existé, serait tenu aujourd’hui pour raciste, impérialiste, négationniste. Mme Spivak, l’homologue de cet Anglais, elle, est tenue pour quelqu’un d’honorable ou de respectable et qui pense (faut-il écrire panse ou pense ?). Son livre manifeste, à dire vrai insipide, illisible, bavard, confus, a pour titre Les subalternes peuvent-elles parler ?, subalternes y étant entendu dans le sens péjoratif qui est parfois le sien. De fait, elle s’inclut, elle qui dirige the Institute for Comparative Literature and Society, dans le troupeau de ceux qui, tenus pour inférieurs, seraient condamnés au silence !!!!! Ce n’est pas du Foucault ou du Derrida au curry, mais du Delly à faire pleurer les chaumières. En français, Foucault et Derrida sont de la mode des années 1960, une mode morte, bréhaigne, archaïque. Imaginez ce que peut donner en français langue étrangère le mélange de féminisme et d’hindouisme, de relativisme et de haine absolue visant les gens parmi lesquels vivent les (post-)colonialistes. Non seulement Mme Spivak peut parler, mais elle parle d’abondance, non comme une subalterne qu’elle n’a jamais été, mais comme une supérieure qui se place tout au sommet de la hiérarchie des races.

   

13 septembre 2011

Gender Studies ? Etudes de genre ou de gendres, id est de beaufs qui ont fait des études

 

 

            Chacun sait que les « gender studies » sont désormais inscrites au programme des Sciences de la Vie et de la Terre ou SVT (dites naguère « sciences naturelles ») des classes de première des lycées français et que le mot gender se traduit ou est transposé dans la NLF des médias et des cultureux par genre. Les « études de genre », dit-on avec genre sans déterminant, et non « étude du genre » des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui aurait fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, conservé dans le formol, passéiste, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère au Dictionnaire Oxford (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English) : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Là, pourtant, n’est pas le problème, mais l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais de gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération et le sexe. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre : ainsi au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien française d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie que pour quelques animaux : alouette est de genre féminin, même quand ce nom désigne un mâle. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque finale de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait : « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre sinon une étude de genre, du moins un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762).  

            Le genre, c’est de la discrimination et des classements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le confirme : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces », surtout dans les exemples qui illustrent ce sens : « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Les classements apparaissent dans le deuxième sens distingué par Littré : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Cette citation, extraite d’une Histoire des sciences (1957), illustre ces emplois : « c’est à Charles de Linné, savant suédois, que l’on doit d’avoir mis de l’ordre dans l’énorme matériel zoologique et botanique que l’on possédait à son époque » ou « répartissant le monde animé en classes, ordres, genres et espèces, il aboutit à un rangement plutôt qu’à une véritable classification, mais qui rendait les recherches plus faciles ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en pantoufles et robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois propositions assez banales (banales par rapport au corpus théorique du progressisme), du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou le choix sexuel d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts et qui se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques (pas des sciencieux comme Latour), Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat est dans l’ordre des choses. Le comique de l’affaire est le nombre infini de gogos qui se sont laissés prendre : des « inspecteurs » de SVT, des profs de sciences nat, des sciencieux et des cultureux, mais aussi quelques chercheurs, pas très nombreux, que l’on croyait vaccinés contre l’idéologie, Kahn et Picq, par exemple, dont la réputation de Tartarin des SVT est désormais bien établie. Ils sont les gendres de la grande famille idéologique - c'est-à-dire des beaufs, mais des beaufs instruits. 

 

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.

 

 

31 août 2011

Niche

 

Niches de toute sorte et niches fiscales

 

 

            Le mot, qui est ou bien un emprunt à l’italien, ou bien un dérivé du verbe nicher, est attesté à la toute fin du XIVe siècle ; et pendant trois siècles environ, il a été employé comme un terme d’architecture ou de décoration intérieure : « enfoncement pratiqué dans l’épaisseur d’un mur pour y placer une statue » (Dictionnaires de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication). Dans la niche peuvent être disposés une statue (de saint ou de grand homme), un vase, un buste ou tout autre objet décoratif. Par extension, niche s’est dit dès la seconde moitié du XVIIe siècle « d’un petit réduit pratiqué dans un appartement pour y mettre un lit, ou dans un jardin pour s’y retirer en particulier ». C’est à la fin du XVIIe siècle qu’apparaît le sens qui est familier à beaucoup de Français aujourd’hui, celui de « petite cabane où couche un chien » et qui est relevé à compter de la sixième édition du DAF (1835) : « petit meuble portatif dans lequel se retire et couche un chien d’appartement, un chat favori ».

 

La métaphore de la « niche fiscale » est récente. Elle n’est pas enregistrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) et la première mention qui en est faite dans le Dictionnaire de l’Académie française est celle de la neuvième édition, en cours de publication : « spécialement, dans le vocabulaire de l’économie et des finances, régime avantageux résultant d’une disposition particulière en matière fiscale, budgétaire, etc. ». Récente, d’elle suinte aussi la modernité, qui multiplie les dénominations impropres (le fisc serait une statue ou un objet décoratif !), car si « avantage » il y a, il ne revient pas au  fisc, auquel les niches suppriment d’innombrables recettes. C’est pourquoi elles devraient être dites niches a-fiscales ou niches non-fiscales, c’est-à-dire enfoncement dans lequel se réfugient ceux qui veulent réduire leurs impôts, au point que l’on se demande si le sens de niche, dans niche fiscale, n’est pas plutôt « tour facétieux et sans malice que l’on fait à quelqu’un » (DAF, neuvième édition), au fisc en l’occurrence.  Il est un emploi relevé dans le Trésor de la langue française qui peut éclairer la métaphore de la « niche fiscale ». C’est celui de l’écologie. Une niche écologique est la « place qu’occupe une espèce vivante à l’intérieur d’un écosystème ». Il en va ainsi de la niche fiscale : c’est la place qu’occupe l’espèce singulière des privilégiés dans un « système » inégalitaire.  

 

 

26 août 2011

Ecologie

 

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n’est pas un mot grec, mais un mot allemand. Les Allemands l’ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l’Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur de l’évolution des espèces et surtout de la sélection naturelle, propagandiste du pangermanisme, d’une classification hiérarchisée des races humaines, de l’eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c’est l’hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l’ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l’inquisition et que l’écologie qu’il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.    

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n’est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d’existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l’équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c’est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l’étude des relations réciproques entre l’homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l’ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, etc. On peut s’étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l’indignation convenue de tous ceux qui pensent bien.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n’est pas fait état de l’emploi d’écologie en politique, ni de l’existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s’ils accédaient au pouvoir, d’appliquer dans l’ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu’alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l’environnement) était d’un usage plus courant et plus largement répandu qu’écologie. C’est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu’a été créé le premier Ministère de l’Environnement. Les hommes politiques d’alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu’ils avaient constaté les horreurs qu’ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n’en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l’emploi politique du mot écologie. L’écologie ne se cantonne pas à « l’étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l’élimination des facteurs qui menacent l’équilibre biologique, etc. » (les tenants de l’écologie estiment que le progrès technique provoquera, s’il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l’homme et son milieu). C’est l’emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d’Haeckel, est au fondement de l’écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l’âne dans les associations d’idées dévoile le discours de l’inconscient. 

 

16 août 2011

Economie

 

 

 

En latin, oeconomia est attesté dans le De institutione oratoria de Quintilien au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Alors que la forme est empruntée du latin, le sens en français est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite. La noblesse d’Ancien Régime se démarque de cette vertu, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie, pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve; faire des économies ;. proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin, relevé par Quintillien, n’a pas disparu. Les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle « l’économie » de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’unité sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le grand économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ces propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer définitivement les deux sens en distinguant deux homonymes : économie au sens « d’art de gérer » et économie au sens « d’art de réduire la dépense ». Certes, le mot art sert à gloser les deux sens : longtemps, l’économie a été un savoir faire, une habileté, un acquis de l’expérience. Ces temps sont accomplis : elle est aujourd’hui une science et même la science des sciences. Il est naturel qu’elle soit séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien »), est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute. A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques, ce dont les économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux des hommes politiques qu’ils ont formés à cet « art de gérer ».

11 août 2011

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (les innombrables « plans de relance » de Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Rocard, Jospin, Raffarin, Sarkozy et autres), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde, évidemment, qui dissertait alors aussi doctement qu’il le fait aujourd’hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle n’arrête plus d’être relancée dans des plans de relance. Quand s’arrêtera-t-elle enfin ?  

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il en est relevé quatre. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom, extrait des machines, fleurit le vocabulaire des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2011 ne subisse pas d’aussi tragiques aléas que celle de 1982.

 

 

04 août 2011

Unanimité

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens en français est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie. Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes (des « journalistes ») contre nos hommes d’État politiques (les « écrivains » ou les « dissidents ») ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent les transforme en seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

31 juillet 2011

Voyage en Indignistan

 

 

 

Orimont Bolacre, J’y crois pas ! Une réponse à Stéphane Hessel à la demande de Renaud Camus, David Reinharc et Parti de l’In-nocence, 2011, 32 pages, 3 € 90.

 

 

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et des indignés socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

 

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

25 juillet 2011

Terrorisme, terroriste, terroriser

 

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Dérivés du nom terreur, plus exactement de la base savante de ce nom, ils ont été fabriqués en France en 1794  et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde, puisqu’ils sont en usage dans presque toutes les langues. Pendant près d’un siècle, ils désignent sans ambiguïté aucune, non pas des poseurs de bombe ou des illuminés qui tirent dans une foule désarmée, mais le « système de la terreur, pendant la Révolution française » (Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, article terrorisme) et un « partisan ou un agent du système de la terreur » (id, article terroriste). Quant au verbe terroriser, il est enregistré par Littré avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans Le XIXe siècle du 3 novembre 1872 : « La mort de l’ouvrier a été causée par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière ». Littré précise : « Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur ». Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur, comme l’attestent les académiciens dès 1798 (DAF, cinquième édition : « terrorisme, système, régime de la terreur » ; « terroriste, agent ou partisan du régime de la Terreur qui avait lieu par l’abus des mesures révolutionnaires »), Barré (Complément au DAF, 1842 : « (histoire) système de la terreur, pendant la révolution française »), Littré (cité ci-dessus). La consultation du Trésor de la langue française (1971-94, volume 16) confirme que le mot terrorisme désigne la « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », qu’un terroriste est quelqu’un qui « a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur » et que terroriser, c’est « soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire ».  

 

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, ils l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards. 

            C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que ces mots, extrêmement déplaisants aux yeux des nostalgiques de la Révolution, ont été le champ de bataille d’une véritable « guerre sémantique » et ont fait l’objet de manipulations. Un de ceux qui contribué, avec ardeur et sans doute efficacité, à effacer le sens historique, premier, originel, véritable, etc. de terrorisme et de ses dérivés est Pierre Larousse. Dans le Grand Larousse du XIXe siècle, le mot est correctement défini : « régime de terreur politique », mais il est illustré d’un exemple lointain, qui n’a aucun rapport avec le terreau révolutionnaire où il a poussé : « le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Autrement dit, ce n’est plus du pouvoir qu’émane le régime de la terreur, mais c’est le pouvoir, impérial ou colonial, qui en est la cible et de la part de mouvements de résistance ou de libération. Ainsi est justifié l’emploi de ces mots par lesquels les puissances d’occupation (Allemagne nazie en France et dans toute l’Europe ; République française en Algérie ; etc.) désignent ceux qui veulent se libérer du joug imposé. Larousse pousse encore plus loin la manipulation sémantique dans la rubrique « encyclopédie » de l’article terroriste. Il prétend que cette dénomination n’a été appliquée aux révolutionnaires qu’après la chute de Robespierre et pour justifier que les royalistes (ou ceux qui avaient survécu aux Massacres de Septembre, puis à la politique de la terreur imposée à la France en 1793-94) égorgent dans les prisons où ils avaient été enfermés les derniers partisans de Robespierre. Autrement dit, ces « révolutionnaires » n’auraient été déclarés terroristes que pour légitimer des vengeances. 

 

C’est aussi par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe ou l’illuminé d’Oslo. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué des innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes.

Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. C’est de l’ethnocentrisme culturel. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils opprimaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.  

 

18 juillet 2011

Multiculturel et multiculturalisme

            Il existe deux adjectifs dérivés du nom culture : cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Quant au préfixe multi, au sens de « having many of » (Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English,, 1973), il est illustré par « a multi-racial country » : « with many races of people ».

            Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, inclus dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique ou qui est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent à l’hypothèse culturaliste, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence d’individus, quels qu’ils soient, noirs, asiatiques, arabes, etc. à partir de questionnaires élaborés par des savants appartenant à une culture donnée, caucasiens par exemple, et qui seraient destinés, selon les mêmes sociologues, aux seuls individus de type (race, ethnie, culture, origine, etc.) caucasien et inadaptés aux individus d’autres cultures. Le QI d’un noir mesuré à partir de critères caucasiens sera toujours inférieur à celui d’un caucasien. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ou encore on ne mélange pas les torchons aux serviettes. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures », assènent avec leur arrogance coutumière les auteurs du Traité de sociologie (1968).

L’hypothèse culturaliste, souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker), n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a d’existence qu’hypothétique, est transportée dans la politique où elle devient un dogme, un horizon politique indépassable, un nouveau mode d’organisation des sociétés - en bref un « ordre nouveau ». Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, bascule de l’explication (partielle, dogmatique, courte, attendue, convenue, un peu stupide) dans la prescription obligatoire et hautaine. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre auquel les citoyens doivent se plier, l’échine bien courbe. 

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un concept dont la validité (faible, courte, aléatoire, supposée, etc.) se limite à quelques cantons extrémistes des sciences sociales investit la société pour la réorganiser. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, mal instruits à coup sûr, bornés, à œillères, etc. ont fait d’une hypothèse instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue une règle pour tous. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler tous les problèmes moraux, sociaux, religieux, scientifiques, etc. à grands coups de positivisme, c’est-à-dire en appliquant à la société les lumières des sciences de la nature, comme si les hommes étaient des cafards ou des pissenlits. Le marxisme, ou prétendue science des sciences, censée subsumer toutes les sciences, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, l’art, la littérature, etc. par la lutte des classes. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère absolue. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, le racisme était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race, comme aujourd’hui on le fait (toujours) par la culture. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme et sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la race expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par les cultures. Le vide laissé par la disparition du racisme est comblé par le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les sectateurs du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination des populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de l’extermination de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et du travail des esclaves importés d’Afrique. Pour mettre fin à cette blessure historique, la solution aurait été de restituer aux victimes leurs terres et leur pouvoir. C’était trop demander aux WASP. Pour préserver leurs privilèges, ils ont préféré faire du culturalisme le principe de l’ordre nouveau. La France est fondée sur un principe autre : c’est l’indifférence aux différences. En quinze siècles, la culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de colons ou d’envahisseurs, mais d’indiens. Si le multiculturalisme y est introduit, c’est pour nier ces autochtones dans leur être et leur retirer les libertés et les droits naturels qu’ils ont défendus jadis contre les conquérants, les tyrans ou les envahisseurs.

 


 

04 juillet 2011

Procédure inquisitoire et inquisition

 

            Les démêlés de M. Strauss-Kahn avec la justice américaine, quelque cours qu’ils suivent, auront eu le mérite de montrer aux Français qu’il existe, en matière d’enquête criminelle, deux procédures distinctes : une procédure accusatoire et une procédure inquisitoire (« procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l’initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès »). La première est en vigueur aux Etats-Unis et dans les pays dits « anglo-saxons » ; la seconde en France. Aux Etats-Unis, un procureur (« élu » au suffrage universel) et les services de police cherchent des preuves qui accusent tel ou tel criminel ; les avocats font l’inverse ; le juge (« élu » aussi) arbitre ; les jurés, lorsque le procès a lieu, tranchent seuls, sans l’assistance de magistrats professionnels. En France, c’est à un juge, dit « d’instruction », qu’il incombe de constituer un dossier en réunissant des preuves à charge ou à décharge – quitte à ce que la procédure, toujours secrète, s’étale sur plusieurs années. Les Français, peut-être pas tous les Français, du moins les seuls autorisés à parler, célèbrent l’indépendance du juge d’instruction. La procédure, dite inquisitoire et qui devrait être dite inquisitoriale, dont ils chantent les vertus, leur semble être la quintessence de la justice, alors qu’elle a pour origine l’inquisition honnie.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), le premier sens d’inquisition est, comme en latin, « recherche » et « enquête », même si les académiciens ajoutent que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève inquisition avec ce même sens de « recherche » et « enquête » et il cite une phrase (extraite du Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet, 1680), dans laquelle inquisition signifie enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Une inquisition est donc une enquête : étant donné l’état de la justice dans la France médiévale où l’on pouvait être exécuté sans preuve et sans enquête, « idéal » que Mitterrand, garde des sceaux en 1956 et 1957, rêvait de réintroduire en France sous le nom de « flagrant crime », l’inquisition a été un progrès. Au moins, les apparences étaient sauves ; une enquête était ordonnée. C’est au début du XIXe siècle que les juges chargés d’instruire un procès (à charge ou à décharge) ont été nommés juges d’instruction, alors qu’ils sont chargés de l’inquisition, au sens propre de ce terme. Déjà sévissait le « politiquement correct ». L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis « d’enquête » pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé. Il en va de même du journalisme d’investigation, dont Le Monde et Plenel se sont faits les spécialistes : ce n’est rien d’autre que de l’inquisition.  

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’inquisition est la « juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ». Dans les exemples cités, une majuscule est mise à Inquisition : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est nommé Saint Office. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion. Elle est (DAF, 1762) un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ».

Littré rappelle aussi qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète, et qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a condamné au bûcher. Elle disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, l’inquisition est l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

De cela, on peut tirer une conclusion. La procédure inquisitoire « à la française » n’est pas aussi parfaite qu’on le dit : elle tient plus de l’inquisition que d’une procédure démocratique.

 

 

 

01 juillet 2011

La langue de l'E.N.A. est-elle le français ?

 

 

 

 

La Constitution de la Ve République porte dans l’article 2, depuis la révision de 1992, que « la langue de la République est le français ». A lire le rapport qu’a rédigé le président du jury du concours 2010 d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration, on peut légitimement en douter. Certes, nulle part dans le texte de la Constitution, le législateur n’a défini ou décrit ou caractérisé ce qu’il nomme le français. Mais cela n’autorise pas pour autant un haut fonctionnaire, chargé de recruter de futurs fonctionnaires, à s’affranchir aussi légèrement de la haute idée que les rédacteurs de la Constitution, écrite dans une langue admirable de rigueur et de précision, se font ou ont pu se faire de la langue de la République.

Les erreurs de langue, syntaxe ou vocabulaire, dont ce rapport fourmille, auraient fait tache, il y a un demi-siècle, sous la plume d’un haut fonctionnaire, au temps où De Gaulle n’hésitait pas à corriger le français incorrect de ses ministres ou à leur donner quelques leçons d’expression écrite. Certaines sont bénignes : les numéraux (trente) écrits en chiffres (« il y a plus de 30 ans ») ; l’emploi étendu et fréquent du verbe permettre, non plus au sens d’autoriser ou de donner la permission, mais de « rendre possible » ; l’emploi de la préposition en à la place de à (« en début d’année 2010 » pour « au début de l’année 2010 ») ; des tics de langage en vogue (« vivre une expérience » pour « faire une expérience » ou même « vivre le service public ») ; des métaphores absurdes (« mesurer la lourdeur d’une tâche ») ; les innombrables antécédents (« le professionnalisme de l’équipe du service du recrutement et des évaluations de l’Ecole qui organise ces épreuves ») qui rendent malaisée ou aléatoire l’identification de qui (qui organise ? L’Ecole ? Le service ? L’équipe ? Le professionnalisme ?) et que les grammairiens au XVIIe siècle recommandaient d’éviter ; le déterminant leur (« leur grande gentillesse ») qui représente un nom singulier (« l’équipe ») ; la construction ambivalente du nom en vogue respect (« un grand respect de chacun des candidats » : est-ce les candidats qui respectent les membres du jury, comme l’indique la construction, ou les membres du jury les candidats, comme semble vouloir le dire l’auteur du rapport ?), etc. Il est des erreurs de langue moins bénignes : l’emploi de surprise à la place d’étonnée (« j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question » : personne n’a surpris la présidente en train de chercher une réponse) ; les tropes aventurés, dont cette synecdoque de mauvaise poésie : « ces compétences rassemblées ont permis de choisir » ; l’emploi fautif du déterminant possessif (« améliorer les conditions du concours et de sa préparation » au lieu de « et de la préparation qui en est faite ») ; des pour de devant un adjectif et un nom (« recruter de futurs fonctionnaires » et non « des futurs… ») ; le pronom démonstratif suivi d’un participe passé (« ceux remis aux candidats » pour « ceux qui sont remis aux candidats ») ; l’emploi étrange de questionnement à la place de question (« à mon questionnement, on me répondait que… ») ; l’absence d’accord du participe passé (« les échanges que j’ai eu sur ce sujet ») ; l’emploi impropre ou aventuré d’au-delà et de formalisés (« au-delà de tous ces critères bien formalisés, nous avons également unanimement considéré que… ») ; l’emploi de nature au pluriel, ce qui atteste que l’auteur du rapport ne comprend pas le sens de ce mot (« regrets majeurs… qui sont de natures très différentes ») ; la confusion entre le verbe voir et l’adverbe voire (« certains ont une origine rurale, voir paysanne ») ; etc.  

 

L’essentiel, pourtant, n’est pas dans ces « broutilles », mais dans la répétition des mêmes faits de langue, dont certains relèvent d’une expression infantile qui détonne plus que les erreurs de langue, qu’elles soient ou non bénignes et tout à fait dans l’air du temps, dans un rapport de haut fonctionnaire destiné à être lu par des milliers de citoyens. Parmi ces faits de langue, il en est un qui semble mettre à nu l’imaginaire ou la sensibilité de l’auteur du rapport : l’emploi répété, systématique, obligé, attendu des adverbes et des constructions de sens intensif. L’auteur n’est pas « heureuse », mais « très heureuse » ; elle n’est pas « surprise », mais « très surprise » ; elle ne remercie pas ses collaborateurs, elle ne les remercie pas « vivement », elle les remercie « très vivement » ; un CV n’est pas « intéressant » (adjectif qui a un sens aléatoire), mais « très intéressant » ; il n’est pas « intéressant » de faire ceci ou cela, mais « très intéressant » ; le travail d’équipe n’est pas « riche », mais « très riche » ; une situation n’est pas « regrettable », mais « très regrettable » ; les critères ne sont pas « sélectifs », mais « très sélectifs » ; l’image que les candidats se font de l’ENA n’est pas « conformiste », mais « très conformiste » ; la marge de manœuvre n’est pas « grande », mais « trop grande » (auquel cas, ce n’est plus une « marge », mais un espace sans limite) ; etc. Ces très et trop répétés sans cesse (comme diraient les « jeunes », ce rapport est « trop ») sont couronnés d’autres formes qui disent à leur manière la force des sentiments, l’intensité de l’engagement et même la grande quantité de qualités. L’auteur du rapport ne se contente pas de constater la « gentillesse » des équipes ou « l’attention » dont elles font preuve à l’égard des candidats, elle se croit tenue de les qualifier de « grande » et d’« extrême ». De la même manière, le travail n’est pas agréable, il est rendu « le plus agréable possible » ; le respect est « grand », la curiosité et l’efficacité ne sont pas mesurées en intensité, mais en quantité (« beaucoup de curiosité », « autant d’efficacité ») ; la conscience n’est pas seulement de la conscience, elle est, comme le respect, « grande » et même plus grande encore (« si grande conscience ») ; etc. Les jugements sur les copies des candidats semblent parodier les appréciations portées par les professeurs de collège sur les bulletins trimestriels. Certes « l’orthographe et la grammaire sont satisfaisantes », mais il n’est pas indiqué le plus important, à savoir ce qui justifie, dans l’orthographe et la grammaire des copies, la satisfaction des correcteurs, dont les jugements, si ces correcteurs écrivent aussi bien que le président du jury, devraient sans doute être revus. De même, « les introductions et les conclusions (sont) souvent insuffisantes », sans qu’il soit précisé ce dont elles manquent. Ou encore, « le niveau des connaissances est globalement « moyen », souvent insuffisamment précis », sans que l’on sache à quoi réfèrent ces adjectifs et l’adverbe insuffisamment.

 

Ces faits de langue, qui semblent propres aux adolescents, valent-ils pour une « signature » de fraîcheur ? Naguère, il était entendu qu’un fonctionnaire a le devoir d’accepter la mission qui lui est confiée, surtout si cette mission est une marque d’honneur, comme présider le jury d’un des plus prestigieux concours de recrutement de la République ou de la Nation. Désormais, il semble qu’une telle mission puisse être refusée ou que, si elle est acceptée, c’est pour de tout autres raisons que le service de l’Etat ou l’intérêt général, par exemple des raisons « militantes », comme attirer dans sa chapelle, à dire vrai minuscule (« « ma spécialité », le développement durable »), quelques hauts fonctionnaires, ou des raisons de curiosité journalistique : « comparer le cursus et les motivations des futurs énarques avec ceux de mes camarades et de moi-même, il y a un peu plus de 30 ans ». La même naïveté sous-tend l’établissement du profil du « haut fonctionnaire idéal ». Celui-ci doit avoir « un grand sens du service public », « une capacité de raisonnement et d’argumentation », de « l’ouverture d’esprit », des « capacités d’adaptation », une « belle « force d’âme » » (« savoir prendre position et exprimer des avis, faire des propositions et vouloir les défendre, être capable de « s’engager » en parole »), « une grande capacité à « entraîner » et donc à être un bon « manager » à la fois par son écoute et son attention aux autres, etc. » ; en outre, il doit « être dépourvu d’arrogance et de fatuité » et faire preuve « d’originalité et de créativité »… Que penser alors de l’incongruité de cette conclusion qui annule cet inventaire de vertus ? « En résumé (…), la définition du candidat idéal pouvait se résumer à une définition simple « celui ou celle que nous serions prêt à prendre dans notre équipe et avec qui nous aurions envie de travailler dans les années à venir » ! » Ce n’est pas d’un point d’exclamation qu’il faudrait clore cette définition, mais d’une dizaine de ces points d’ironie que Voltaire aurait voulu que l’on introduisît dans la ponctuation du français. Une des conclusions, à savoir « comme les jurys précédents, nous avons regretté l’usage de phrases stéréotypées sur les souhaits des candidats… », s’applique au rapport lui-même. Il semble donc que l’Etat ne soit plus ce monstre froid que l’on accuse d’être, mais une Mère universelle ; qu’il ne soit plus le seul détenteur de la violence légitime, mais un copain ou une copine ; qu’il ne soit plus le principal ou seul producteur de normes collectives, mais un médiateur ou un entremetteur ou un accompagnateur de la mondialisation.

 

Ce qui, dans ce rapport, a attiré l’attention des commentateurs, ce n’est pas l’expression écrite, plate, naïve et souvent fautive, mais le conformisme imputé aux candidats. Leurs « tenues » sont ou seraient des « uniformes » (costume cravate, tailleur noir, anthracite ou bleu marine) et elles ne sont même pas à « la taille » des candidats. Seuls quatre candidats ont échappé à l’uniformité en se vêtant « d’un corsage », de « deux vestes et une cravate colorées », d’un « pantalon de velours ». De cette uniformité de couleurs et de formes, l’auteur du rapport en infère chez les candidats une conception conformiste de la fonction publique, qui est ou serait confirmée par leur volonté « de plaire au jury », leur « refus de prendre position », de « donner un avis ou de faire des propositions », etc. Il est impossible de se prononcer sur le conformisme imputé aux candidats : est-il avéré ? Fictif ? Est-ce chez un fonctionnaire, qui a pour mission d’appliquer la loi, une tare ? Et qu’est-ce que le conformisme ? Quand un mot n’est pas défini, il est possible de l’appliquer à tout et à son contraire, de sorte qu’on est toujours le conformiste de quelqu’un, conformiste pouvant être décliné à l’infini en idiot utile, béni oui-oui, larbin, idiot de service, rebelle, etc. En revanche, si l’on définit le conformisme comme la soumission à des mots d’ordre répétés partout et par tout le monde, surtout par les puissants et dans les médias, alors, on peut dire que, si les conformistes étaient aviateurs, le président du jury de ce concours serait chef d’escadrille. Tous les poncifs du jour sont invoqués comme dans une cérémonie rituelle, en particulier la fameuse diversité, urgente et nécessaire, qui, seule, pourrait sortir l’Etat, la République, la Nation, la France des abîmes dans lesquels ils s’enfoncent lentement. La diversité se rapporte au sexe : il n’y a pas ou il n’y aurait pas assez de femmes admises à l’ENA. Pourquoi s’arrêter aux seules femmes et ne pas prendre en compte, conformément à l’infinie diversité des pratiques sexuelles, les homos, les bis et les trans-, les pervers et les perverses, etc. La diversité est géographique (beaucoup de candidats ont obtenu le baccalauréat dans une académie de province) et sociale : « origine rurale, voire paysanne », « milieux modestes », mais la très sainte diversité est gommée par la formations reçue, souvent à l’IEP de Paris. Elle est aussi ethnique, mais insuffisamment ethnique. Parmi les énarques de 2010, il y a « quelques enfants d’immigrés de première ou de deuxième génération » (il manque la troisième génération, comme dans les slogans ânonnés dans les rues) « en provenance de pays méditerranéens mais aussi d’Europe de l’Est », « mais le pourcentage reste faible », regrette le président du jury. Pour établir la diversité dans les faits, la solution est d’ouvrir le concours de l’ENA à tous les hommes, de quelque pays qu’ils soient ressortissants, et de les autoriser à rédiger dans une autre langue que le français. Très rapidement, la haute fonction publique ressemblerait à celle de l’ONU, de l’UNESCO, du FMI, de l’OMC ou de la FAO : 2% de Français, mais 20% d’arabes, 30% de Chinois ou de noirs, etc. Elle serait à l’image du monde : un kaléidoscope de costumes, de langues, de sexes, de croyances, de cultes, etc. Voilà qui devrait ravir Madame le président du jury.  

La République, est-il dit dans la Constitution de la Ve République, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On ne distingue pas les citoyens suivant leur « origine ». Apparemment, à l’ENA et dans la haute fonction publique, on ne lit pas la Constitution.

 

21 juin 2011

Primaires

 

 

            Voilà encore un mot moderne, bien qu’il ait été emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est moderne, parce qu’il est récent, étant attesté en 1789 seulement (c’est donc un mot « révolutionnaire »), et qu’en deux siècles, le mot s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Il est moderne encore parce qu’il en est fait un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité (domaines social, administratif, politique, économique, juridique : assemblée, élection, école, enseignement, délinquant, etc. primaire ; caisse primaire de sécurité sociale ; secteur primaire, etc.) et que les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire : la botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière), couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière), divisions primaires, narcissisme primaire, etc.).

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations qui laissent pantois. Ainsi, dans le Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, il est écrit ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, encore de la propagande digne de la Grosse Bertha ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont vingt ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Si des primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle, c’était pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens définissaient primaire ainsi : « qui est au premier degré en commençant », et ils ajoutaient : « il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, que de chemin parcouru ! Le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Le mot a eu un succès si vif que, employé comme nom, par ironie et sans doute à partir du sens premier : « qui est du premier degré en commençant », il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) ou « péjorativement », « en parlant d’une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » et « en parlant d’une idéologie, d’une doctrine, d’un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que craignent aujourd’hui les mécréants, non pas pour eux, mais pour leur pays, c’est que les « primaires » cuisinées par les Verts et les socialistes depuis près d’un an (et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, des embûches, peaux de banane, subterfuges, magouilles, etc. grâce aux journaleux et médieux complaisants) ne méritent bientôt l’épithète de primaires dans le sens péjoratif qu’en indiquent les lexicographes.

 

 

 

14 juin 2011

Sidération

 

 

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

            Pendant un peu plus de quinze jours, les malheurs, assez pitoyables, de M. Strauss-Kahn auraient plongé « l’opinion française » (comprendre les seuls journaleux, médieux, communicants, fils de pub., militants, mais pas le peuple) dans un état de profonde sidération. En apprenant l’affaire dans laquelle leur « champion » est impliqué, ils auraient été sidérés.   

Emprunté du latin sideratio, défini dans le Dictionnaire latin français, 1934, comme la « position des astres (pour interpréter la destinée) » et « l’action funeste des astres et surtout du soleil » (avant de sortir de la salle de bains du palace Sofitel de New-York, M. Strauss-Kahn aurait dû, par précaution, observer les astres : il y aurait vu ce qui allait lui arriver, à moins qu’il ne soit resté trop longtemps au soleil dans la matinée), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans deux sens : médical (1549 « nécrose, gangrène ») et astrologique (1560 « influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne » et « terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres », sans les illustrer de quelque exemple que ce soit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : « astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé » ; « médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc. ». Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : « fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines ».

            Les emplois modernes de sidération, au sens de « très grande surprise », « stupéfaction », qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent. Il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français Lexikon de Sachs et Villate au sens de « frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine ». En 1895, Paul Valéry l’emploie au sens « d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un », comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier « mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre » (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : « surprendre profondément quelqu’un » (synonymes : abasourdir, stupéfier). De même, le participe présent et adjectif sidérant a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de « qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur » (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : « c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles » (Journal, 1889). L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de « frappé d’un anéantissement subit des forces vitales » (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de « frappé brusquement d’une profonde stupeur ». Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : « comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse » (Raboliot, 1925) et de La Varende : « elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait » (1941).

 

            De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus, sideris, au sens « d’étoile, astres, ciel », le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point ». D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : « retour à la même étoile »), jour sidéral (1832 : « le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne »). 

           

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les journaleux qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité et qui sont frappés de « sidération » en apprenant, non pas les frasques sexuelles de leur champion (ce dont ils se doutaient), mais que ces frasques sexuelles puissent conduire en prison un homme aussi riche, aussi bien, aussi intelligent, aussi compatissant, aussi sympa, et cela aux Etats-Unis d’Amérique, pays de la liberté. C’est le monde réel, qu’ils ont pris l’habitude de regarder comme s’ils étaient sur la lune, qui les sidère, et non le silence éternel des espaces infinis.

09:49 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, dsk, société

11 juin 2011

Purifier, purification

 

 

Emprunté au latin purificare, ce verbe est attesté à la fin du XIIe siècle et, pendant huit siècles, il n’a pas eu, comme d’ailleurs le nom purification, le sens politique qui est le sien dans le Modernistan depuis quelques décennies, par exemple dans les emplois « purifier un pays » ou « purification ethnique ».

Ces deux mots ont appartenu d’abord au vocabulaire de la religion et à celui de la morale. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la purification est la « cérémonie que pratiquaient les Juifs par laquelle ils se purifiaient de leurs souillures » et « l’une des fêtes de la Vierge que l’Eglise célèbre en mémoire de l’ancienne purification prescrite par la loi des Juifs » et le verbe purifier s’emploie suivi de compléments tels que « âme » ou « cœurs » ou « soi-même » (« se purifier de ses taches »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), la purification « est une oblation que les femmes qui relèvent de couches offrent au prêtre avant que d’entrer à l’Eglise » et « c’est aussi une fête qu’on célèbre le 2 février en mémoire de la purification que fit la Sainte Vierge après ses couches au Temple de Jérusalem suivant les cérémonies observées dans la Loi de Moïse », tandis que « purifier se dit figurément en choses spirituelles » (exemples : « l’âme se purifie par les sacrements ; un cœur contrit et purifié est une agréable offrande à Dieu ; les Turcs et les Indiens croient qu’en se lavant et purifiant le corps, ils purifient aussi leurs âmes »). C’est aussi le sens que relèvent les académiciens dans les différentes éditions du DAF, par exemple dans la quatrième, en 1762 : « on dit aussi purifier le cœur, purifier les intentions pour dire en retrancher tout ce qu’il peut y avoir de contraire à la vertu, à l’innocence et à la droiture. Les orateurs chrétiens disent quelquefois, en s’adressant à Dieu, Seigneur, daignez purifier mes lèvres, pour dire faites en sorte que mes discours soient purs et salutaires ».

De ce point de vue, les emplois du verbe purifier suivi de compléments tels que langue ou style (DAF, 1762 : « on dit purifier la langue, purifier le style pour dire en ôter les défauts ») sont extrêmement valorisants pour la langue et le style qui, de ce fait, sont haussés au niveau de l’âme, du cœur, des intentions et exigent autant de soins et même de respect sacré de la part des usagers – c’est-à-dire des desservants – que le culte, les cérémonies, la liturgie, la religion. De cela, les modernes, évidemment, n’ont que faire, puisque, pour eux, le sacré, le culte, la culture n’ont pas plus d’importance qu’un ciron.

Ce sens moral et religieux, qui est historiquement premier et de toute évidence plus important que les autres, va finir par passer au second plan au fil des siècles, concurrencé qu’il est par le sens matériel et l’emploi en chimie : « opération chimique par laquelle on rend plus pur quelque métal » (Richelet, op. cit.) ; « nettoyer, ôter ce qu’il y a de sale et d’impur dans quelque corps » (Furetière, 1690) ; « rendre pur, nettoyer ce qu’il y a d’impur et de grossier ; purifier l’air, l’eau, les métaux, le sang ». Les modernes sont en quête d’air pur ou d’eau pure, mais ils se gaussent de la langue pure ou du style pur. L’air pur est synonyme de beauté et de plaisir ; la langue pure de laideur ou de fascisme. Ils abhorrent la seconde pureté, qui tient du culte et de la culture, pour mieux adorer la première, qui relève de la matière ou de la chimie. Cela ne les a pas retenus non plus de louer les peuples, arabes ou noirs ou turcs, etc. qui ont mis en œuvre la purification ethnique et raciale ou religieuse sur une grande échelle et qui continuent à la pratiquer.  

 

 

 

07 juin 2011

Prolétaire

 

 

 

            Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».

D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.

 

            Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).

Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).

Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.

 

 

29 mai 2011

Innocence

 

 

 

            Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.

            Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».

            Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !  

            Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.

On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.

 

 

 

 

26 mai 2011

Oligarchie

 

 

Oligarchie est un emprunt au grec, langue dans laquelle il a pour sens « pouvoir exercé par un petit nombre de personnes » ou « gouvernement politique où l’autorité souveraine est entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Ce mot est attesté à la fin du XIVe siècle dans les traductions qu’a faites Oresme des grands écrivains de l’Antiquité : « Et de l’aristocratie on tourne par transgression ou corruption en oligarchie » ou « de peu de gens vient le prince pour le bien commun, et c’est aristocratie, ou pour leur propre profit et c’est oligarchie ». Autrement dit, selon Oresme, ce qui fait converger l’aristocratie et l’oligarchie, c’est le « petit nombre de ceux qui exercent le pouvoir » ; ce qui les distingue, c’est le bien commun, objectif à atteindre dans la première, absent dans la seconde, où il est remplacé par le seul « intérêt ».

Il est enregistré dans les anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680) : « mot qui vient du grec et qui veut dire le gouvernement de peu de personnes » ; Furetière (1690) : « empire, gouvernement de peu de personnes » (exemples : « les politiques de l’Ecole disputent si l’oligarchie est préférable à la démocratie ou à la monarchie » ; « les Républiques de Gênes, de Venise sont des Etats oligarchiques, qui sont gouvernés par les nobles seulement ») ; les académiciens (de 1694 à aujourd’hui : « forme de gouvernement où l’autorité souveraine est détenue par un petit nombre de personnes, de familles ; l’oligarchie de Sparte ; par métonymie, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce type de gouvernement, une oligarchie constituée de propriétaires terriens) ; Littré (1863-77 : « gouvernement politique où l’autorité est entre les mains de peu de personnes ».

Les anciens lexicographes tentent généralement de rester neutres et évitent d’exprimer la répulsion que leur inspire l’oligarchie. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), dictionnaire dans lequel la définition est aussi une condamnation : « la puissance usurpée d’un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d’un Etat devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu’un peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d’un petit nombre d’hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l’usurpation. Chez les Romains le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu’ils parvinrent à se rendre les seuls maîtres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur courage et éteint leur amour pour la liberté, préparèrent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs ». Il est vrai que cette répulsion est partagée trois siècles plus tard par les modernes que nous sommes, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) dans lequel se condensent quelques-uns des traits négatifs (petit nombre, classe sociale restreinte, privilégiés) prêtés au système oligarchique : « système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée », ce qui rend compte que ce terme, par analogie, ait pu s’étendre hors de la politique : « (dans une entreprise, un organisme, etc.) organisation dans laquelle le pouvoir de décider, de diriger appartient à un petit nombre d’individus » et « groupe restreint de personnes dominant l’activité d’un pays dans un secteur donné ». Ces traits négatifs se rencontrent aussi dans la définition du DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « par extension, dans une entreprise, un organisme, un secteur d’activité, mode de fonctionnement donnant le pouvoir de décision à un groupe restreint de personnes ».

Le succès de ce nom dans la langue actuelle tient, non pas à son sens propre ou premier, puisque de très nombreux pays au monde sont des démocraties et que les oligarchies, au sens politique de ce terme, ne se rencontrent que dans quelques pays, dont l’Arabie saoudite (chut, il n’est pas conseillé de le dire), mais à son sens étendu et au fait que les affaires, les médias, la production de richesses, les décisions qui engagent des milliards d’hommes, relèvent d’un petit groupe de quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes : la nouvelle oligarchie ou les nouveaux oligarques, lesquels ne sont pas nécessairement russes ou anciennement membres du PCUS, mais dirigent des groupes de pression, président l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, dirigent des banques et des sociétés de communication ou des chaînes de télévision, font dans le show biz ou dans le charity business.  

23 mai 2011

Présomption d'innocence et présumé innocent

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ?

Quand elle était garde des sceaux (des sots et des sottes), Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un violeur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de violeur, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle DSK devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

20 mai 2011

La Conquête n'aura pas pour suite La Quéquette

 

 

 

Les seuls à envier le sort, à dire vrai pitoyable, de Monsieur Strauss-Kahn sont les milliers de malheureux, innocents pour une bonne partie d’entre eux, qu’humilie chaque jour la belle justice de la Patrie des Droits de l’Homme et qui, pour certains d’entre eux, croupissent dans les geôles de la Mère des Arts, des Armes et des Lois, sans que quiconque, même pas Aisselle et les Hesseliens, s’en indigne, sans que les journaleux du monde entier prennent leur défense, sans que les politiciens leur expriment quelque solidarité que ce soit. M. Strauss-Kahn était près d’entrer triomphant et « traînant tous les cœurs après soi » au Capitole ; on l’a retrouvé gisant et à demi mort au pied de la Roche tarpéienne. Il n’y a rien de neuf dans ce bref séjour en prison, ni dans cette inculpation. Tout a été dit sur des millions de destins semblables depuis que l’homme est homme et tout ce qui en est dit n’est que redite, répétition nauséeuse, éternel ressassement, sauf ce qui est caché, à savoir la signification politique et sociale, sur laquelle pèse le couvercle noir et lourd de l’omerta.  

Monsieur Strauss-Kahn est l’un de ces idéologues immensément riches qui ont décidé il y a quinze ans environ que la gauche et le parti socialiste devaient abandonner le peuple français à sa déréliction. En bref, finis les pauvres, les ouvriers, les paysans, les prolétaires, les chômeurs, les exploités, les dominés, etc. (sauf si ces pauvres sont immigrés, noirs, arabes et musulmans, auquel cas ils restèrent des élus) et vivent les riches, les exploiteurs, les nantis, les dominants, la classe moyenne supérieure, les consultants, les communicants, les publicitaires, les manipulateurs de symboles, etc. Il est la nouvelle classe que « privilégie » la gauche : des millions de dollars, d’euros, de yens, de livres, etc., mais plus de francs, sauf s’ils sont suisses ; des appartements luxueux sur tous les continents ; des palais là où il faut en avoir pour être (Marrakech) ; plusieurs passeports ; des voitures de luxe ; des suites dans les palaces à 3000 $ la nuit ; des costumes à vingt ou trente mille dollars pièce ; des cautions de 5.000.000 de $ ou plus ; des dispositifs de protection et de surveillance à 200.000 $ par mois (dispositifs contre lesquels s’indignent habituellement tous les élus socialos, cocos, trotskos, maos, etc.) ; une existence de nabab, de pacha oriental, d’émir pétrolier, de grand financier international. Voilà ce qu’est la « gauche » nouvelle. « Nouvelle » ? Pas tant que ça : elle a près de trente ans.

Ce que s’autorise Monsieur Strauss-Kahn, c’est le droit de cuissage féodal - "droit" qui n’est qu’une fiction et n’a jamais eu d’existence, mais que la mythologie de gauche prêtait aux "seigneurs" du Moyen Age  et que les grands propriétaires latifundiaires d’Amérique et d’Afrique se sont approprié ; et grâce auquel ils s’autorisaient à sauter les femmes et les filles de leurs serfs, paysans, obligés, domestiques, etc. Que Monsieur Strauss-Kahn saute les militantes, les camarades, les filles et les femmes de militants, les femmes ministres, députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, les journalistes, les femmes et les filles de ministres, de députés, de sénateurs, etc., cela n’a pas de signification sociale ou politique. Après tout, quand on est député et que l’on a un mari vieux, rabougri, impuissant, mou, il vaut mieux s’envoyer en l’air avec un chaud lapin, un peu brutal, atteint de priapisme et ithyphallique, plutôt que passer de longues nuits blanches à mourir de désirs. Mais dans la suite du Sofitel, un grand seigneur de la finance internationale a sauté, agressé ou violé une femme de ménage, noire qui plus est et d'origine africaine. Pour lui, elle n’était que de la chair fraîche à consommer sans modération. Cette « baisade », comme dirait Flaubert, est une caricature de l’exploitation éhontée et sans scrupule des pauvresses par les millionnaires blancs, arrogants et immoraux, qui croient qu’ils vivent encore aux temps bénis des colonies. La stratégie de défense pour laquelle a opté Monsieur Strauss-Kahn est de la même farine de gauche que les rapports de force et même "de domination", comme on dit en sciences sociales, qui caractérisent le pire des impérialismes. La malheureuse femme de ménage va être livrée en pâture à des armées d’avocats et de détectives, qui vont l’accuser de tous les péchés imaginables pour disculper le millionnaire.

Devant ce mariage du cynisme et de l’argent qui coule à flots, la "gauche", si elle était "de gauche", devrait au mieux se taire, par décence ou par compassion pour son porte-drapeau, au pis exprimer sa solidarité envers la travailleuse africaine, immigrée (sans doute une ex-clandestine et sans papiers), qui fait un métier de pauvre pour élever dignement sa famille et la faire échapper à la misère. Or, ce qu’on entend, ce sont des indignations à s’en étouffer sur la présomption d’innocence bafouée, des lamentations de grenouilles de mosquée sur les menottes, la prison, la rudesse de la police, et même l’effroi devant l’égalitarisme de la justice américaine qui traite les délinquants et les criminels de la même manière, sans ménagement, qu’ils soient pauvres ou millionnaires, "sans distinction de sexe, de race, de statut social".

 

Oui, ce que montre ce fait divers, c’est que la "gauche" ne ressemble en rien au mythe, moral et généreux, qu’elle s’est forgé d’elle-même et qu'elle diffuse partout complaisamment. On peut être sûr que le film La Conquête n’aura pas la suite qu’il mérite et qui aurait eu pour titre La Quéquette.

 

14:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dsk, 2012, politique

14 mai 2011

Changer

 

 

 

            Voilà un des rares verbes qu’affectionnent les politiciens, ceux-ci préférant ordinairement les noms ou les adjectifs, qui n’engagent à rien, sinon à abuser les croyants, aux verbes, qui désignent des actions ou des actes, surtout quand ils sont employés à l’infinitif, forme verbale qui exprime une injonction. En 1981, c’était « changer la vie » ; en 2012, ce sera « changer de civilisation ». Bien entendu, personne ne se fait d’illusion sur les réalités que feront advenir ces verbes. En 1981, ce fut « changer de vie », et non pas « changer la vie ». Des petits bourgeois étriqués, habitués à compter, habillés de bric et de broc, économisant sur tout, même sur la nourriture, vivant en ladres, roulant en 2 CV ou en R 4, se sont retrouvés tout d’un coup (de baguette magique, évidemment, comme Cendrillon) sous les ors des palais, détenteurs des clefs des coffres-forts publics, passés de la R 4 à la R 25… En 2012, changer de civilisation donnera les mêmes résultats : la Porsche à la place de la R 25, les costumes happy few Cerruti ou Dior plutôt que les Brummel de 1981 et la barbarie mondialisée submergera la civilisation…

            Lire, dans les anciens dictionnaires, les articles consacrés à changer, c’est voir confirmé le caractère dérisoire et bouffon des injonctions de politiciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, changer, c’est « se défaire (d’une chose) pour en prendre une autre en la place » : changer sa vieille vaisselle pour de la neuve ; changer toute sa maison ; changer d’habit, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de place, de pays, de vie, de maître, de langage, de couleur, de visage. Dès 1694, l’exemple qui illustre ce sens est déjà changer de vie, ce qui montre que les injonctions politiques sont intemporelles et éternelles, mais changer de maître illustre bien ce que les politiciens tiennent pour du changement. Changer de civilisation n’est pas enregistré en 1694, pour la bonne raison que le mot civilisation n’existait pas alors. L’emploi le plus éloquent de changer est celui du proverbe : changer son cheval borgne contre un (cheval) aveugle, lequel a pour sens « changer une chose qui n’est pas bonne contre une plus mauvaise », c’est-à-dire tomber de Charybde en Scylla, expérience malheureuse qu’ont faite les Français en 1981, en passant de Giscard au pétainiste Mitterrand, et qu'ils feront peut-être en 2012 en passant d'un "néo-conservateur américain à passeport français" (dixit le Parti socialiste) à un milliardaire sans frontières à passeports multiples, mais toujours dans des palais luxueux, comme le suggèrent de plus en plus de journaleux.  

            Il est un emploi qui explique sans aucun doute le succès de l’injonction verbale changer dans le discours politicien. C’est celui qui est défini par « convertir, transmuer une chose en une autre » (DAF, de 1694 à 1935) et illustré par ces exemples : Dans le Sacrement de l’Eucharistie, le pain est changé au Corps de notre Seigneur ; aux noces de Cana Jésus-Christ changea l’eau en vin ; la femme de Lot fut changée en une statue de sel ; ce chimiste (comprendre alchimiste) se vante de pouvoir changer toutes sortes de métaux en or. On est là dans l’inconscient même des politiciens. Ils se prennent en même temps, quand ils répètent le verbe changer, pour le Christ ou pour les charlatans de l’alchimie. Pour l'un et pour l'autre, puisqu’ils sont les nouveaux croyants d’une religion sans transcendance (des Christ sans Dieu) et les desservants d’une liturgie occultiste et magique qui fait changer de vie et qui transforme la barbarie en horizon ultime de la civilisation.

 

12 mai 2011

Constitution

 

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines, votées en 1793 (An I) et 1795 (An III). 

            En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage »), mais faux, appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

 

09 mai 2011

Quota : il y a quota et quota

 

            Voilà un mot qui empeste la modernité. Il n’est ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77). Il est attesté la première fois en 1927 dans Les États-Unis d'aujourd'hui, ouvrage d’André Siegfried, qui était professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : « fraction d’une chose ou d’une masse indivise » et, au figuré, « part proportionnelle »). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne ; enfin dans les enquêtes d’opinion. 

            En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de « contingent » et de « pourcentage déterminé, imposé ou autorisé » (Trésor de la Langue française, 1971-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : « depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer ». Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné. Le nom quota est aussi employé par les sciencieux du social. Dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, à la manière de la belette de la fable, le temps se gâte comme chez Pierre Loti. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à « sonder » en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans l’échantillon, à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

            En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du « racisme », s’indignent les antiracistes, leurs affidés et leurs séides. On se demande ce que le racisme vient faire dans cette galère, sinon diaboliser ceux qui ont émis le vœu de fixer des quotas. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des « minorités visibles » à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est donc une idéologie de pacotille qui décide, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal. 

 

 

 

05 mai 2011

Discrimination

 

 

            Ce nom est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle. Littré l’enregistre dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-77). C’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la « faculté de discerner, de distinguer », écrit Littré, qui cite Robot : « ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence ». Il entre dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de « action de distinguer avec précision ». Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : « faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées », « il y a là une discrimination difficile à opérer ».

            Le sens « idéologique » actuel se développe dans les années 1960, emprunté à l’anglais discrimination et au verbe to discriminate, lesquels ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (make a difference between good and bad books ; treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France, mais cela ne dissuade pas les académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. Le sens historique, « action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs » (« discrimination entre le vrai et le faux »), est complété par le sens idéologique : «  action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables ». Les exemples cités se rapportent, le premier, à la Constitution (« la loi s’applique à tous sans discrimination »), le second aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid : « la discrimination raciale ».

            Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce qui distingue les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un « traitement inégal ». S’il n’y a pas de « traitement inégal », le sens est positif, comme dans « il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale ». Sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : « souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables », comme dans les exemples « on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non » et « le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs ». Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans la loi d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats.

Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à la seule urgence idéologique et à la volonté mafieuse des consciencieux du social de diaboliser tout ce qui se rapporte à la France. Aussi on fabrique de toutes pièces des discriminations et la lutte contre les discriminations imaginaires est un fromage pour les associations lucratives sans autre but que le lucre. La preuve de ce caractère fictif des discriminations a été apportée par les études qui portent sur les CV anonymes qui sont obligatoires dans huit départements. Dans les départements où ces CV ne sont pas en usage, les personnes dont on prétend qu’elles sont victimes de discriminations, c’est-à-dire celles qui ont un nom et un prénom qui ne sont pas français et qui sont immigrées ou enfants d’immigrés, ont autant de chance d’obtenir un entretien d’embauche que celles qui ont un nom français et qui sont d’ascendance française. En revanche, avec des CV anonymes, les postulants à un emploi, dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont « issus de la diversité », ont trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que ceux qui sont français, mais dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont français. La raison en est simple : les CV anonymes sont mal rédigés, bourrés de fautes de syntaxe et d’orthographe, pleines de « trous », etc. et ils attestent un très faible niveau de formation de la part des postulants.

Donc, les imputations de discrimination portées contre la France et les Français et venant d’étrangers ou de « divers » sont des imputations injurieuses et ouvertement racistes, du même ordre que celles qui tiennent les Juifs pour des mangeurs d’enfants (musulmans), des buveurs de sang (arabe) ou qui les tenaient pour les membres d’un peuple déicide.  

 

02 mai 2011

Colonie

En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.

C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».

Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).

Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).

Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ?