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04 décembre 2010

Immigration

 

 

On connaît le petit air de serinette qu’entonnent chaque jour les gros consciencieux du social et autres compagnons de route : la France pays d’immigration, c’est l’immigration qui a fait la France, sans immigration la France ne serait rien, la population de la France est formée d’immigrés depuis vingt ou trente ou cinquante générations, etc. De dénégations identiques, nous fûmes abreuvés jadis. La France pays d’immigration depuis la nuit des temps, ce slogan est de la même farine sale qu’il n’y a pas de camp de concentration en Union soviétique, Chine, Cuba, Corée, etc. ou que dans les chambres à gaz n’ont été tués que des poux, ou qu’islam signifie paix.

Si la France avait été façonnée par l’immigration, alors les mots immigration, immigrer, immigrés auraient été en usage depuis la nuit des temps. Bien entendu, il n’en est rien. Immigration est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), il est formé à partir du verbe latin immigrare sur le modèle du nom émigration, attesté antérieurement (en 1752). Il est enregistré un siècle plus tard dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est défini ainsi : « Action de venir s’établir dans un pays étranger ». Si l’immigration avait été un phénomène de masse alors, les académiciens auraient sans aucun doute illustré cette définition d’un exemple référant à l’installation de peuples entiers ou de fragments de peuples entiers, Africains du Nord, Russes, Noirs d’Afrique, Turcs, Tamouls, etc. dans tel ou tel département français. Bien entendu, il n’en est rien. Et s’il n’en est rien, c’est que le phénomène n’existait pas ou ne touchait que quelques centaines de personnes. L’exemple qui en 1879 illustre l’immigration, c’est « l’immigration des Européens en Amérique », c’est-à-dire en fait leur émigration : « l’immigration des Européens est une des principales causes de l’accroissement de la population en Amérique ».

Le premier lexicographe qui ait enregistré ce mot est Barré, en 1842, dans le Complément (au Dictionnaire de la l’Académie française) : « Établissement d’étrangers dans un pays », définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à toute invasion ou toute colonisation, si bien que, pour éviter ce recouvrement de sens, les académiciens, dans la huitième édition du DAF (1932-35), se contentent d’un prudent « action d’immigrer ». Barré ajoute que c’est « l’opposé d’émigration » et que « le mot a été employé par Destutt de Tracy », célèbre idéologue, mot qu’il a justement inventé en même temps qu’idéologie. Littré ne s’embarrasse pas, il reprend la définition de Barré : « Établissement d’étrangers dans un pays, l’opposé d’émigration » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En revanche, dans les dictionnaires publiés dans le dernier tiers du XXe siècle, comme il fallait s’y attendre, non seulement la définition du mot immigration s’amplifie, de toute évidence en relation avec la croissance du phénomène que le mot désigne, mais encore elle se fait plus précise. Ce n’est pas seulement « l’action de venir s’établir dans un pays étranger » ou « l’établissement d’étrangers dans un pays », c’est « l’action de venir s’installer et travailler dans un pays étranger, définitivement ou pour une longue durée » (TLF, op. cit.). Le phénomène prend une telle ampleur que le mot ne désigne pas seulement une « action » ou un phénomène, mais aussi « par métonymie » l’ensemble des immigrés qui se sont établis dans telle ville ou dans tel pays (TLF) ou, selon les académiciens, « la population immigrée » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994), mais sans que ces emplois soient illustrés d’un exemple éloquent. Car, les auteurs de ces dictionnaires sont très prudents. Ils font référence aux Polonais (l’immigration polonaise dans le Nord de la France), aux Chinois (l’immigration chinoise est regroupée dans ce quartier de la ville), aux Irlandais (l’immigration des Irlandais aux États-Unis), aux provinciaux (« l’immigration provinciale », « l’immigration interne ou régionale »), aux populations sibériennes venues de très loin pour s’établir en Mandchourie ou en Mongolie, à la main d’œuvre ou aux travailleurs de force, mais jamais aux villages ou aux bourgs entiers du Rif ou de l’Atlas ou de la brousse sahélienne ou des plateaux d’Anatolie ou des montagnes kurdes qui viennent s’établir en France, avec femmes, enfants, vieillards, moutons, imams, viande et commerces hallal, mosquées, racisme, voiles, niqabs, etc. etc. etc. De cette immigration-là, les dictionnaires, même ceux qui ont été récemment publiés, même les plus savants, même les plus au fait des sciences du social, ne disent mot : c’est motus et bouche cousue. On s’infibule les lèvres. C’est qu’il ne faut pas que l'air de serinette « France terre d’immigration » soit retourné, tant il est faux, en sa vérité « France terre d’invasion ».

Il est dans le Trésor de la langue française quelques perles, non pas dans les définitions, mais dans les exemples, en particulier cet extrait daté de 1970, d’un dénommé Georges, sans doute l’un des innombrables géographes du PCF, extrait censé donner un peu de réalité à l’expression politique d’immigration, au sens de « lois restreignant et contrôlant l’immigration ». Le voici : « La plupart des grands pays d’immigration (…) pratiquent aujourd’hui (en 1970) une politique restrictive (...) et en tout cas sélective, au bénéfice des immigrants pourvus d’une instruction élevée apportant au pays d’accueil le concours d’une compétence professionnelle. Exceptionnellement, les États industriels de l’Europe occidentale font appel, à titre temporaire plus qu’à titre définitif, à des travailleurs de force pour l’exécution des travaux ingrats ou dangereux qui sont délaissés par leurs nationaux (Nord-Africains...). Toutefois les menaces de récession rendent ces pays très prudents dans leur politique d’immigration ». Tout dans cet extrait est écrit à l’encre rouge de l’idéologie : « politique restrictive » (plus de deux cent mille immigrés par an, sans compter les clandestins), « politique sélective » (la plupart des immigrés sont analphabètes ou quasiment analphabètes et n’ont aucune compétence professionnelle), « les travaux ingrats ou dangereux » sont effectués par des machines ou des robots, la récession et le chômage de masse n’ont pas arrêté l’immigration de masse.

La consultation des anciens dictionnaires est source de lumière pour ce qui est de la réalité, purement fantasmatique, de l’immigration. En revanche, le phénomène devenant massif depuis une trentaine d’années, au point de s’apparenter à ce que la Gaule romanisée a subi du Ve au Xe siècle, il n’a plus qu’une réalité ombreuse, conforme à ce que les bien pensants exigent que l’on en sache.  

 

 

 

 

 

02 décembre 2010

Pitié pour la France

 

 

 

Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera est un écrivain qui, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant  elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant. 

République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.  

La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, ils les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.

Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.

Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours de Lang et des socialos gauchistes, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays. Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou.     

Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi et ils y attribueront un indice très bas. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment, dans tous les domaines de la vie sociale. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition de ce qu’est la France, de son être, de son passé, des significations dont elle est porteuse, et pas seulement un manque de confiance dans son avenir. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

 

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord,  génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. 

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

 

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre,  était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications « détruire la prison », « à bas les murs de l’asile », « fermons les casernes », « ouvrir les écoles », etc.

Ces thèses nourrissent l’art contemporain. Le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune » n’est que la mise en images des thèses de Foucault. Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.  

 

 De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ?

La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

 

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement.

S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France. Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour dire ces mots trash.  

 

 

 

23 novembre 2010

Apartheid

 

 

Il n’y a pas d’entrée apartheid dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire en seize volumes et monument de la science lexicographique française, non plus que dans la neuvième édition, en cours de publication (depuis 1994), du Dictionnaire de l’Académie française, et cela, bien que ce mot soit l’un des plus communs qui soient dans les discours modernes, non seulement quand ces discours se rapportent à l’Afrique du Sud, celle d’avant 1991, et celle d’après le démantèlement des lois qui régissaient l’apartheid, mais encore quand il est traité de n’importe quel pays. Selon la horde sociologique et la harde des diversités, il y a de l’apartheid partout en France où il y a des noirs, des musulmans, de l’islam, des arabes, des étrangers.

Le mot est hollandais, langue dans laquelle il a pour sens « système qui sépare les hommes » et qui les fait vivre « à part » les uns des autres. La « racine » est la locution française « à part » : plus exactement la locution empruntée à la langue française et à laquelle a été ajouté le suffixe heid. Cela ne signifie pas que l’apartheid soit français ou qu’il trouve ses racines, comme dirait BHL, dans l’idéologie française. La France n’a rien à voir avec le système que les Hollandais ou leurs descendants (tous protestants, ce qu’il ne faut surtout pas rappeler, les protestants étant par nature le camp du Bien, quoi qu’ils fassent ou aient fait ou pensé) ont établi dans leurs colonies d’Afrique du Sud, là où ils étaient autochtones ou immédiatement autochtones après les Bushmen ou les Hottentots. En Afrique du Sud, les lois d’apartheid avaient beau être inhumaines, elles n’en étaient pas moins rédigées, débattues, votées, appliquées. Ce qui fondait l’apartheid, c’était l’interdiction des mariages mixtes ; la criminalisation des relations sexuelles entre blanc et non blanc ; le classement de la population suivant la race, le Group Areas Act de 1950 assignant aux races des zones d’habitation ; l’obligation pour les noirs âgés de plus de seize ans d’avoir un laissez-passer pour aller dans certains zones ; les toilettes et les fontaines publiques séparées ; les programmes scolaires spécifiques pour les noirs ; l’interdiction du droit de grève aux noirs ; l’interdiction de la résistance passive,  le Native resettlement Act de 1954 chassant les populations noires des zones déclarées blanches ; la légalisation de la discrimination raciale dans le monde du travail ; la loi créant les bantoustans administrés par des non blancs ; la loi retirant la citoyenneté sud-africaine aux noirs relevant de bantoustans ; l’afrikaans obligatoire dans l’enseignement des mathématiques, des sciences sociales, de l’histoire et de la géographie du niveau secondaire; etc. Ce système séparant les hommes en fonction de la race à laquelle ils sont assignés à résidence a été démantelé. Il n’existe plus en Afrique du Sud.

En France, aucune loi de ce type n’est en vigueur, ni n’a jamais été en vigueur. L’idée même que ces lois puissent être conçues fait horreur aux Français. Jamais l’esquisse d’un apartheid n’a existé même dans les territoires coloniaux que possédait la France.

En dépit de cela, il est des savants qui prétendent mordicus que l’apartheid existe en France, que la France pratique la discrimination ethnique et qu'elle est gangrenée par le système d’apartheid qu’elle a mis en place ou qu’elle laisse prospérer sous le masque de « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce qui est affirmé dans L’Apartheid scolaire, enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges. Ce livre a été publié en 2005 par une maison de commerce, qui a pour raison sociale les Editions du Seuil et qui est sise à Paris, France, qui fut jadis la ville lumière. Vous allez objecter que les auteurs sont fous ou débiles légers ? Eh bien non, ils sont professeurs, ils enseignent la sociologie à l'Université. Le trio qu’ils forment compte un mâle et deux femelles. Les mots du titre n’ont pas de sens clair. Il semble qu’ils signifient « l’apartheid à l’école » ; en réalité, ils veulent dire qu’a été institué dans les collèges un apartheid de fait et en droit. Comme ces collèges sont publics, cela signifie que les pouvoirs publics, sachant ce qui s’y passe, approuvent que soient séparés les élèves en fonction de leur race : dans tel ou tel collège, les noirs et les arabes ; ailleurs, à l’écart, loin de ces damnés, les blancs. Le trio étaye son accusation sur la démographie. Il a compté dans des collèges les élèves noirs, les élèves arabes, les élèves blancs. Il a dénombré dans les quartiers où ces collèges sont établis les populations noires, arabes, blanches. Les résultats ont été comparés. Il y aurait, en pourcentage, plus d’élèves noirs et arabes dans les collèges qu’il n’y a de noirs et d’arabes dans les quartiers où les collèges sont établis. Peut-être ces élèves en surnombre viennent-ils des quartiers voisins ; à moins que le nombre de noirs et d’arabes ne soit sous-évalué dans ces quartiers, où les clandestins, par définition indénombrables, sont nombreux. Ces hypothèses ne sont même pas examinées. Le trio désigne les coupables à la vindicte raciste : c’est l’école, la France ou la République, qui n’ont même pas droit à la présomption d’innocence, que la loi pourtant garantit à tous, Français ou étrangers. Tous racistes et Allah seul reconnaîtra les siens.

Au moment où cette enquête est publiée, on apprend incidemment que sont inscrits dans ces écoles d’apartheid des dizaines de milliers de clandestins venus de tous les continents et établis en France illégalement. Si un début d’apartheid existait, ces clandestins n’auraient pas été scolarisés. On aimerait savoir combien le trio sociologique a dénombré d’élèves clandestins dans les écoles d’Algérie, du Maroc, d’Arabie saoudite, d’Iran, du Mali, de Côte d’Ivoire, de Corée du Nord, de Cuba, tous pays racistes, dans lesquels notre trio n’a même pas commencé l’ombre d’une enquête pour dénoncer la ségrégation ethnique qui y est la règle. On aimerait savoir dans quels collèges sont inscrits les enfants ou les petits-enfants du trio et quand ce même trio enseignera enfin dans ces collèges maudits, ne serait-ce que pour compenser par sa présence la discrimination ethnique qu’il dénonce.

En latin, enquête se disait inquisition. Le trio a enquêté. La loi interdit à juste titre (car distinguer les hommes en fonction de la couleur de leur peau est du racisme) les recensements ethniques. Notre trio de fonctionnaires n’en a cure : il est au-dessus des lois. Les lois, c’est bon pour les autres – surtout les lois qui répriment le racisme. On est sûr que la HALDE n’enquêtera jamais sur les présupposés racistes de ces dénombrements. Jadis, à l’école primaire, on apprenait que les oignons et les chèvres ne s’additionnaient pas. On y apprenait aussi que soustraire huit oignons à deux chèvres était absurde, sauf si les chèvres mangeaient les oignons. C’est à cette magie arithmétique que recourt le trio. Il lui a fallu 233 pages pour arriver à ce résultat. Il est vrai que ce trio enseigne la sociologie et qu’en sociologie, on peut faire copuler des ânes et du papier pour produire un livre. S’il retournait à l’école primaire, peut-être il y apprendrait quelque chose de sensé qu’il pourrait répéter aux étudiants de son université. Le titre Que faire ? de la conclusion est une citation de Lénine. Les intentions du trio s’y révèlent à livre ouvert. L’apartheid n’est ressuscité que pour alimenter la Révolution. Lénine a utilisé les tueurs, les criminels, les prisonniers de droit commun pour trouer la peau des bourgeois ou des prétendus bourgeois et se maintenir au pouvoir – grâce à quoi il a pu instituer le système le plus criminel qui ait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Lénine appartenait par hérédité à la classe nobiliaire russe, le trio appartient par la bêtise qui lui est consubstantielle à la caste cléricale qui réclame sans cesse aux pauvres, aux travailleurs, aux déshérités de nouvelles dîmes pour payer les enquêtes qui la légitiment. Lénine a rétabli en Russie la tyrannie tsariste d’avant Pierre le Grand. En France, les progressistes sont si imbus d’eux-mêmes qu’ils nous font revenir à l’Ancien Régime.

 

 

21 novembre 2010

Lumière des livres : Michéa

 

 

Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007

 

Jean-Claude Michéa est un admirateur de George Orwell (1903-1950), ce trotskiste qui a milité en vain pour instaurer un socialisme démocratique. C’est tout à son crédit. Il est moins déshonorant d’approfondir la notion de decency chère à Orwell plutôt que de composer des péans à la gloire de Lénine, Staline, Mao, Castro, Boumedienne, etc. comme l’ont fait tant d’intellectuels français. Il semble donc que Michéa se soit éloigné de la grande croyance marxiste léniniste. Ainsi, pour expliquer les origines du libéralisme, il ne met pas en marche la machine déterministe du marxisme, pour lequel l’idéologie, quelle qu’elle soit, et en conséquence le libéralisme, qui en serait une aussi, sont des superstructures produites par les modes et les rapports de production. Le libéralisme est interprété comme une réaction aux horreurs de la guerre civile religieuse qui a déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles, et comme une volonté d’en empêcher tout retour. Il est donc indépendant des modes et rapports de production et même, ce qui serait une hérésie aux yeux des marxistes, s’il en restait, il est antérieur à ces modes et rapports, puisque l’économie de marché est un de ses enfants.

Pourtant, Jean-Claude Michéa reste fidèle aux dogmes du marxisme léninisme trotskisme, etc. Le constat qu’il fait, dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), du désastre dans lequel a sombré le « système éducatif » français, est conforme à la réalité des choses ; mais l’interprétation qu’il en donne tient encore du délire idéologique. Ce n’est pas le capitalisme libéral mondialisé qui a détruit l’instruction publique et exigé que l’école soit transformée en un temple obscurantiste, mais hélas les camarades ou les anciens camarades, qui se nomment Bourdieu, Jospin, Savary, Meyrieu, etc. tous bons léninistes, et non Gates, Arnaud, Willot, Pinault, etc. On a envie de lui crier « encore un effort, camarade » pour que, les œillères ôtées, il regarde enfin le réel. Hélas, tout porte à croire, si on lit attentivement son dernier essai, L’empire du moindre mal, qu’il lui reste des milliers de kilomètres à faire avant de s’affranchir de ses anciennes croyances. En bref, même s’il est tiède ou refroidi, c’est toujours un croyant.

En apparence, la thèse du « moindre mal » ne nie pas la réalité. Il vaut mieux vivre au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne plutôt qu’en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam, en Chine. Les sociétés, dites libérales ou capitalistes, ne sont pas des paradis ; mais au moins, elles ne sont pas l’enfer. Ce suffrage universel qu’est « le vote avec les pieds » l’atteste. S’il était aisé de s’établir en France ou aux Etats-Unis ou au Japon, ces pays seraient littéralement envahis par des masses innombrables de réfugiés économiques. On vit et on respire dans les sociétés actuelles d’Occident ; on mourait et on agonisait sous la coupe des deux socialismes, national (nazisme) et international (communisme) ; on meurt et on agonise encore en Corée du Nord ou à Cuba.

Chassez le naturel, il revient avec le stylo. Le titre L’empire du moindre mal est une parodie de la formule polémique, « l’empire du mal », par laquelle Reagan désignait l’URSS, ce « meilleur des mondes » des grandes fables communistes. Mais alors que l’URSS était effectivement un empire qui écrasait sous ses chars des peuples soumis, les différents pays qui ont opté pour l’économie de marché ne sont pas des empires et l’ensemble hétérogène qu’ils pourraient éventuellement former, mais dans une pure spéculation intellectuelle, n’est pas un empire. A moins que le nom empire ne soit employé pour faire entendre pire, ce qui, dans le discours de l’inconscient, annulerait le sens relativement positif de moindre mal. Le sous-titre porte « essai sur la civilisation libérale ». Alors que le nom essai est juste, civilisation libérale ne l’est pas. Le droit et l’économie de marché ne façonnent pas de civilisation. L’Arabie saoudite est fondée sur le droit (islamique certes, mais c’est du droit) et sur l’économie de marché, mais il serait aberrant de la ranger, comme le Qatar, le Koweït, la Malaisie, l’Indonésie, etc. dans la même aire de civilisation que les Etats-Unis ou la France. D’ailleurs, on peut légitimement douter que la France, l’Allemagne, l’Italie, etc. soient façonnées par des idées libérales. Vu l’importance du secteur public et la lourdeur des prélèvements obligatoires, il n’est pas faux de dire que ces pays tiennent autant du socialisme que du libéralisme.

Les analyses de Michéa sont assises sur de nombreuses inexactitudes. Adam Smith, ce philosophe des Lumières qui a isolé les « causes de la richesse des nations » (Smith écrit nations, et non sociétés ou civilisations), possédait une manufacture d’épingles où il employait dix ouvriers. Selon Michéa, si Adam Smith voyait ce qu’est devenue l’économie de marché, il n’y retrouverait pas le libéralisme dont il a posé les fondements. Rien n’est plus arbitraire que cette affirmation. Le tissu industriel de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Europe de l’ouest (du moins ce qui en reste) est fait de centaines de milliers de petites et moyennes entreprises, qui emploient de cinq à cinquante salariés, et dont les propriétaires ont exactement les mêmes préoccupations ou les mêmes ambitions que l’industriel Adam Smith deux siècles et demi plus tôt. Soit cette autre affirmation : « le monde sans âme du capitalisme contemporain ». Il est plaisant qu’un athée reproche aux capitalistes de ne pas avoir ce dont il nie l’existence. Le système socialiste avait-il une âme ? Le capitalisme, contrairement au socialisme, multiplie les suppléments d’âme. Il y a des besoins à satisfaire ; un marché existe ; les entrepreneurs s’y engouffrent et vendent du tourisme, des voyages dans le tiers monde, du trekking au Népal, des CD à foison, des milliers de films chaque année, des adhésions à des sectes, etc. Le marché étant colossal, le capitalisme est capable de produire de l’âme pour tous les goûts.

 

Il est indéniable que Michéa a rompu avec la logorrhée marxiste, mais la rupture porte sur des points obsolètes, tel le déterminisme mécaniciste, qu’un philosophe ne peut pas ressusciter sans se ridiculiser. En fait, Michéa n’a pas quitté la maison du Seigneur. Ainsi, il traite du libéralisme comme s’il s’agissait du léninisme ou d’une quelconque idéocratie : des thèses premières appliquées à la société, la société façonnée par ces thèses, une longue chaîne de fabrication, et les sociétés actuelles d’Occident sont le produit logique de ces thèses. Michéa expose les fondements du libéralisme (ou de ce qu’il croit être ses fondements), qu’il tient pour une idéologie ayant une forte cohérence (le droit et l’économie, pas de morale ; l’administration des choses, et non le gouvernement des hommes) et qui, comme le marxisme, a façonné des sociétés nouvelles et inédites – en bref, une civilisation -, comme le marxisme, à partir du moment où l’URSS, la Chine, les pays de l’Est, etc. sont passés sous sa coupe, a toujours produit les mêmes effets : des modes et des rapports de production qui n’étaient pas aussi singuliers qu’on l’a cru (en fait, une resucée de l’esclavage), la surveillance de tous par quelques-uns, homo sovieticus, la fin de toutes les libertés, la dignité humaine bafouée. Autrement dit, Michéa transfère à l’étude des sociétés libérales la bonne vieille méthode marxiste avec laquelle les experts ont rendu compte pendant un demi-siècle des sociétés régies par le marxisme. Or, le « libéralisme » n’est pas le pendant du marxisme, il n’est pas non plus l’avers du communisme. Les mettre en parallèle est une ruse rhétorique, spécieuse certes, mais éculée. Comme le disait sans cesse Revel, le libéralisme n’est pas idéologie. C’est un mot apparu au XIXe siècle, près d’un siècle après que les penseurs des Lumières aient énoncé quelques-unes de leurs propositions, qui n’étaient pas dogmatiques, mais pragmatiques, et qui n’étaient pas éternelles ou universelles, mais provisoires et variables. Il existe le communisme et des communistes ; le fascisme et des fascistes ; le socialisme et des socialistes ; le national-socialisme et des nationaux-socialistes. Il n’y a pas de libéralistes ; des libéraux tout simplement. Les libéraux n’ont pas de système. Ils constatent les réalités, ils isolent des faits. Rien ne leur est plus étranger que l’esprit de système. Les marxistes croient au tout, à la totalité, aux grandes organisations suscitées par la pensée. Les libéraux tiennent tout cela pour des billevesées. En fait, Michéa est un intellectuel français typique des années 1950. Il fait tourner la grosse machine à produire des discours, que l’on croit être de la « philosophie », parce que c’est ainsi qu’elle se baptise, et qui n’est fondée que sur des idées réunies artificiellement en un système pour cacher le réel.

 

20 novembre 2010

Cuba

 

 

Les journalistes ont annoncé ce matin que le régime castriste avait décidé, après de longues négociations avec l'Eglise catholique, de libérer les (ou des ?) prisonniers politiques qui croupissent depuis x années dans les geôles et les culs de basse-fosse de Cuba. 

C'est ainsi que les citoyens ont appris qu'il y avait des prisonniers politiques à Cuba, donc des bagnes politiques ou même peut-être des camps de concentration ou de travail forcé. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers sans doute. Combien sont morts dans ce goulag tropical qui mettait en transe Sartre, Beauvoir, Bourdieu, usw ? Des dizaines de milliers sans doute.  

Voilà 50 ans que ce régime emprisonne, torture, réprime, condamne au silence, tue, interdit, enferme, espionne, surveille, etc. - mélange de socialisme national ou de communisme international et de dictature sud-américaine; et les Français n'en savaient rien, en dépit des milliers de vigilants et vigilantes et vigilantissimes (des deux et même trois sexes) des "droits de l'homme" et autres droits, qui bâfrent au grand râtelier des subventions publiques. Ces vigilants vivent aux crochets des contribuables, qu'ils condamnent à ne jamais rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Pis, ils en font même la promotion : que sont les millions de ticheurtes à la gloire du tueur Guevara, sinon l'apologie du crime de masse ? La LDH, la femme Mitterrand, BHL, Sauce raciste, RESF, RUSF, etc. seraient-ils stipendiés par les Cubains, les Chinois, les Coréens du Nord, les Saoudiens, les Algériens, etc. pour qu'ils se taisent sur ce qui se passe dans le monde, hors de France et d'Europe ? Les sans frontiéristes respecteraient-ils une frontière, celle qui protège Castro and brother, Cuba et autres paradis socialo gauchistes, l'Arabie saoudite, l'islam et l'Islam ?

 

 

19 novembre 2010

Circulation

 

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne « l’orbite » ou « le circuit que décrit un astre », circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de « révolution » : « mouvement de ce qui revient à son point de départ ». Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : « mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace », qu’il illustre de deux extraits : « les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain » (Fénelon) et « Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure » (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire », comme dans cet extrait de Comte : « notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle » (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au « mouvement de ce qui circule », puisqu’on « a depuis quelque temps découvert la circulation du sang » ; ou « on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : « en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées », sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : « il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique » (« la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air ») ; « par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc. » ; « au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public ».

            Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : « la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays », « le fait de se mouvoir ; le transport » (« circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route ») ; « droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons » ; « billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer » ; « mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre » (« la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles »), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : « on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées » (1841) ; « on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide » (1840) ; « toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer » (1841) ; « tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation ». C’est aussi « le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public » et « le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos ».

            Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi (« ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique »). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent (« la clameur de la circulation sur la route nationale », Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : « disparaître de la circulation » (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes (« la libre circulation des spécialistes »). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

            En quatre siècles, le nom circulation a « voyagé » - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens « mouvement » et ce qui est en accord avec l’injonction « bougez » ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pas trop aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

12 novembre 2010

Racisme

 

 

            Racisme et raciste sont des mots récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits, par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le racisme est une idée récente ou moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais une des sciences sociales qui a pour nom anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, 6e ou 1e, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et que 2 + 2 = 5 vaut 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions quant aux élèves : du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure, abusant des milliers de braves gens. Ce faisant, ils ont discrédité les « sciences » de « l’homme » et de la « société ».

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s’étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu’il ne signifie plus rien que « Satan » et que celui qui l’énonce est comme le négatif du Mal, c’est-à-dire le Bien.

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories et de croyances ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme ou le métissage, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les sciences sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées par ces sorciers et sorcières.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.  

10 novembre 2010

Race

 

 

Race n’a jamais eu de sens infâme, mais l’emploi de ce mot anodin est aujourd’hui impossible ou interdit en France.

Emprunté à l’italien, il est attesté depuis la fin du XVe siècle et il a été employé, au sujet des hommes, comme un nom collectif désignant une lignée. Au tout début du XVIe siècle, il se dit aussi des animaux : « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus ». Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle (10 tomes, 1881-1902), Frédéric Godefroy relève les deux sens, humain et animal : « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple » (« Il est d’une race où il y a eu de gentils chevaliers ») et « groupe d’une espèce animale ou végétale dont les caractères sont constants et transmis par la reproduction » (« Voilà de la race du cheval qui parlait », Des Périers, 1538). Ce sont les deux sens qu’enregistre Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses) : « Lignée, extraction, descendants ; famille » et « Ce mot se dit aussi en parlant des chevaux et des chiens ». L’article qu’y consacre Furetière (Dictionnaire universel, 1690), plus ample que celui de Richelet, rassemble tous les sens que le mot a dans la langue du XVIIe siècle : « Lignée, génération continuée de père en fils : ce qui se dit tant des ascendants que des descendants ». Les exemples attestent que le mot s’emploie dans des contextes (très) positifs et qu’il est chargé de valeurs nobles : « Les Rois d'Ethiopie se vantent d’être de la race de Salomon par la Reine de Saba ; Jésus-Christ était de la race de David ; Dieu promit à Abraham de multiplier sa race comme les étoiles du ciel, c'est-à-dire de lui donner une longue et ample postérité ». Le mot est chargé de valeurs si honorables qu’il se dit aussi « d’une longue suite de Rois de même lignée » (exemples : « En France on compte les Rois de la première, de la deuxième, de la troisième race ») et qu’il « se dit aussi des anciennes familles illustres » (les Héraclides, les Scipion, les Fabiens). Le mot appartient à des registres si élevés qu’il entre dans la langue de la poésie : « en termes poétiques, il se dit de la postérité du genre humain » (exemples : « Le déluge fit périr toute la race mortelle » ; « Que direz-vous, races futures », etc. c’est le commencement d’une ode de Malherbe »). Les emplois de race à propos des animaux sont moins larges et moins fréquents : « il se dit aussi des espèces particulières de quelques animaux » (« Les lévriers, les épagneuls sont des races particulières de chiens »). Ce que note aussi Furetière, ce sont les emplois péjoratifs ou condescendants de ce mot : « il se dit aussi ironiquement et en mauvaise part des gens et des conditions qui s’adonnent ordinairement à faire du mal », comme dans ces exemples : « les laquais sont une chienne de race ; Jésus-Christ appela les Pharisiens race de vipères ; c’est une maudite race que les filous, on ne la peut exterminer ; on appelle race patibulaire, une famille dans laquelle il y a eu quelques gens suppliciés ». On sait que le nom racaille, attesté au XIIe siècle, trois siècles avant race, est dérivé du verbe rasquer, aujourd’hui disparu. Furetière, après Ménage, fait de ce terme de mépris un dérivé de race, sans doute à cause de quelques-uns des emplois péjoratifs de race : « Terme de mépris, qui se dit de ce qui est de moindre valeur en chaque chose » (exemple : « Les séditions ne se font que par la racaille, par les gens de la lie du peuple ») et qui « vient de race, comme canaille de canis (« chien ») ».

La définition de race dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas différente de celle de Furetière : « (Nom) collectif, lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d’une même famille » ; « On dit poétiquement la race future, les races futures, les races à venir pour dire tous les hommes à venir, et la race mortelle pour dire le genre humain » ; « Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes à cornes » ; « On dit par injure et par mépris race maudite, méchante race » (en fait, le mépris est dans les adjectifs, pas dans le nom) (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud 1788, 1798).

            C’est à partir de sixième édition du DAF que l’article race s’enrichit de nouveaux sens, dont l’apparition dans la langue est consécutive au développement des sciences de la nature. La race n’est plus seulement une affaire de lignée ou de générations ; c’est aussi un critère de distinction et de classement entre des groupes humains qui vivent en même temps sur la planète : « Race se dit, par extension, d’une multitude d’hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure » (La race caucasienne, mongole, malaise). Le mot prend aussi un sens social, en se disant d’hommes qui exercent la même profession ou jouissent d’un même statut : « classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part » (Les usuriers sont une race maudite, une méchante race ; la race des pédants est insupportable ; la race des fripons est fort nombreuse). C’est, de toute évidence, le sens numéroté 6 par Littré (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui a mis le nom race à l’index dans la langue d’aujourd’hui ou qui l’a relégué dans l’enfer du lexique : « 6. Terme de zoologie. Réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération, ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce ». Race est donc, quand il est employé dans ce sens-là, un terme de docteurs en zoologie, donc de savants bardés de diplômes et de grades, jadis honoris causa, aujourd’hui opprobrii causa. Littré ajoute : « En ce sens, il se dit des hommes », sens qu’il illustre d’exemples de son crû (« Les populations de race germanique ; la race caucasienne ; la race juive ») ou d’extraits d’écrivains, tels Voltaire : « Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu'on ne pense ; celle des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent », « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers », « N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation ? Et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes, dans laquelle il y a eu quelques hommes ? » ; ou Buffon : « On trouve en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie une race d’hommes de petite stature, d’une figure bizarre ».

            Le développement de l’emploi scientifique de race amène Littré à séparer les deux sens de lignée et de groupe humain, en les distinguant de synonymes éventuels, famille et espèce : « La race est la famille considérée dans la durée ; de plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral » et « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race ; l’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse », ajoutant : « c’est une faute où l’on tombe souvent, de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce ; il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, en particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. »

 

            Si l’on prend l’article race de la huitième édition du DAF, publiée en 1932-35, dix ans avant le génocide dont les juifs ont été les victimes, on est obligé de constater qu’aujourd’hui, le contenu, pourtant anodin en soi, serait tenu pour infâme, sinon criminel : « race se dit aussi d’un groupe d’individus qui se distingue d’autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance, non pas à l’action du milieu, mais à une lointaine hérédité » (la race caucasienne, mongole, juive ; une race pure, métissée) ; « il se dit également d’une variété constante dans l’espèce humaine » (la race blanche, noire, jaune, mortelle, humaine) ; « il se dit aussi d’une classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part ».

            Ces sens et emplois sont interdits dans la Nouvelle Langue Française : ils se rapportent au Mal ou, pour dire les choses plus exactement, l’emploi qui en a été fait par les socialistes nationaux et autres les a définitivement jetés dans les culs de basse-fosse de la langue. Le seul sens qui ne soit pas aujourd’hui frappé d’anathème est celui qui se rapporte aux animaux : « Race se dit, en termes de zoologie, de la division des animaux qui vient immédiatement au-dessous de l’espèce » (la race chevaline, bovine, etc.) et « il se dit aussi, dans le langage courant, des espèces particulières de quelques animaux domestiques, comme chiens, chevaux, etc. » (les diverses races de chiens).

            Pour obvier aux anathèmes, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), parfaitement conscients de s’aventurer sur un terrain miné, ont trouvé un biais pour exposer les divers sens du nom (interdit) race, sans risquer l’excommunication. Ils ont illustré ces sens de phrases qui les condamnent. Ainsi le sens biologique de « subdivision de l’espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population » est illustré de cet extrait d’Alain qui, en 1933, écarte la race de l’humanité : « La race, c’est l’animalité. L’homme a fait des races animales, par un choix, par un massacre, par un parfait mépris des préférences (...). Nul homme n’a de race que l’adoration même de sa race, c’est-à-dire de son propre animal. Quand on dit que la race parle, on veut dire que l’inférieur parle, et que la force est considérée comme première valeur ». Ou encore l’emploi de race en anthropologie (« Groupement naturel d’êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités » ; race blanche, jaune, noire, pure, métissée, primitive, etc.) est illustré par cet assez long extrait d’un ouvrage d’histoire des sciences (1957) : « En Europe, la doctrine de l’inégalité des races prit un regain d’actualité au XIXe siècle avec le livre du Comte Joseph de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-54). Procédant par affirmations, sans souci d’apporter aucune preuve, Gobineau soutint la supériorité de la race blanche et, à l’intérieur de celle-ci, d’une famille privilégiée, les aryens, possédant originellement le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force ». Le seul sens qui trouve grâce aux yeux de ces lexicographes est celui de la zoologie : « Division de l’espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires ».

            Ce que disent à leur manière ces interdits, c’est que Gobineau, Rosenberg et tous les théoriciens du racisme, défaits en 1945, ont fini par gagner la guerre des mots, puisque, à cause d’eux, a disparu de l’usage un mot anodin et qui a été longtemps fort utile.

 

09 novembre 2010

Silence, on tue

Ecrit en 2003

 

 

Contrairement à ce que disent les Arabes et leurs thuriféraires en France, l’Orient n’est pas arabe et islamique, ou, s’il l’est, il ne l’est que partiellement. Dans le vocabulaire mystique, l’Orient, c’est le Christ. En Orient, il y a des chrétiens : il y en a encore - peut-être plus pour longtemps. Dans quelques décennies, il n’y aura pas plus de chrétiens en Egypte, en Irak, en Syrie, en Palestine qu’il n’y a aujourd’hui de juifs en Pologne, en Ukraine, en Hongrie. En Orient, le premier génocide du XXe siècle a fait oeuvre de purification ethnique d’abord contre les Arméniens (il n’y en a plus en Turquie), préfigurant ce que devient l’Orient et ce qu’il sera dans quelques décennies. Comme les Arméniens l'étaient dans l’Est de la Turquie actuelle, les Chrétiens sont les autochtones de cette région du monde et pas de ces mouhajiroun, si chers à la « gauche », qui se seraient installés dans les années 1960 en terre d’islam. Ils sont là, chrétiens depuis le début de notre ère, vivant depuis des siècles en Orient, dans des pays qui sont aujourd’hui l’Egypte, le Soudan, la Palestine, Israël et les territoires d’Arafat, la Jordanie, l’Irak, la Syrie, la Turquie, le Liban. Ils portent des noms étranges : ils sont araméens, chaldéens, coptes orthodoxes ou coptes catholiques, melkites, maronites, nestoriens, grecs-catholiques, latins, grecs orthodoxes, syriaques, jacobites, etc. Ils ont des papes, des patriarches, des béatitudes, des éminences, des métropolites, des Athanase, Cyrille, Maximos, Chenouda, Stephanos, Ignace, Boutros, etc.

Le lot de ces chrétiens est une vie sans destin. Ils n’ont pas d’avenir. Pour vivre, ils doivent rester ce qu’ils sont, dans leur « niche » parce que, chiens, ils sont traités comme tels. Ils n’ont droit à rien d’autre qu’à une gamelle et à ne pas être tués, étant dhimmis, c’est-à-dire tolérés par leurs vainqueurs et oppresseurs - et encore, puisque, de plus en plus souvent, verser du sang chrétien permet à des fous furieux, de plus en plus nombreux, d’apaiser la colère de leur Allah, comme les païens, jadis ou ici et là, égorgeaient un boeuf, un taureau, un poulet, une femme, un homme, pour faire plaisir à je ne sais quelle transcendance. Ce lot quotidien, outre le devenir qui leur est refusé et les massacres par intermittence dont ils sont les victimes, est fait d’humiliations, de discriminations, de vexations, de pogroms, de mépris, de crachats, de haine inexpiable, de ratonnades. Ces pogroms, précisons-le de peur de ne pas être compris, ce n’est pas les chrétiens qui les organisent, mais ils en sont les cibles de sorte qu’ils ont le choix entre vivre tête baissée ou l’exil ou la conversion. En Bosnie ou au Kossovo, un musulman (ou prétendu tel) se fait tirer comme un lapin. Aussitôt, dix mille belles âmes hurlent sur toutes les chaînes de radio ou de télé au génocide, au crime contre l’humanité, à la honte de l’Occident qui fermerait les yeux sur ça, et appellent à la guerre sainte pour étriper quelques Serbes, des vieillards, des femmes ou des enfants de préférence : c’est moins dangereux que d’attaquer des hommes dans la force de l’âge. Tous les jours, des chrétiens d’Orient sont victimes de pogroms ou de ratonnades, humiliés, ou assassinés ou discriminés. S’ils étaient musulmans, il y a belle lurette que BHL, Kouchner, Femme Mitterrand, etc. seraient partis en guerre. Mais ils ne sont que chrétiens : le martyre est dans leur nature. C’est leur voie. Qu’ils le vivent donc. Personne ne proteste, tout le monde se tait. Silence, on tue.

La seule question qui se pose ne porte pas sur la réalité des faits, mais sur notre indifférence. Pourquoi ces hommes meurent-ils sans que les belles âmes s’en émeuvent plus que de la mort d’un cafard écrasé d’un coup de talon. A cela, je vois trois séries d’explications, que je distingue en fonction de l’identité de ceux qui se taisent : les hiérarchies religieuses d’Orient, l’église catholique universelle, les universitaires et les intellectuels français.

Les chrétiens d’Orient sont réunis en églises dont les hiérarchies en Syrie, en Irak, en Egypte, ont fait allégeance aux pouvoirs en place. Les hiérarchies ont sans doute leurs raisons. Bonnes ou mauvaises, peu importe. Depuis longtemps, ces églises ont chacune ses spécificités, dont elles sont fières. Parfois, un simple détail de doctrine, qui nous paraît dérisoire, les sépare depuis des siècles et suscite entre elles des querelles que l'on qualifie à juste titre de byzantines. Elles sont nationales. Les régimes auxquels elles font allégeance sont nationaux. Ils le disent fort, ils le répètent, ils se prétendent tels. Apparemment, églises et régimes vont dans la même direction. Là justement est l'ambiguïté. Au Proche Orient, le nationalisme a changé de nature. Jusqu'en 1920, combattant les Turcs oppresseurs, le nationalisme était national ; depuis 1950, l'ennemi a changé. Ce n'est plus le Turc que l'on combat, c'est l'Occident chrétien. Le régime égyptien créé par le parti Wafd, fondé par Zaghloul en 1919, était nationaliste. Les chrétiens dits coptes, c'est-à-dire aegyptos, sont Egyptiens, et même les premiers et les plus anciens. De la part du Wafd, ils n'ont subi aucune exaction, leurs droits étaient respectés. Le régime créé par Nasser n'a rien en commun avec celui de Zaghloul. Ce n'est pas un régime nationaliste, mais un régime arabo-islamique. Dans ce cadre, l'Egypte est définie par des caractères ethniques (ou raciaux) et religieux. Pour être Egyptien, il faut être arabe et musulman. En conséquence, les chrétiens d'Egypte qui ne sont pas arabes ni musulmans ne sont plus égyptiens. Beaucoup en tirent les conséquences qui tuent les coptes comme les étrangers. En effet, ces chrétiens, même s'ils se disent arabes, par prudence ou parce qu'ils ont adopté par facilité ou inconscience la langue de leurs vainqueurs, oubliant le copte, l'araméen, le syriaque, ne sont pas arabes. Il en va de même des chrétiens de Syrie et d'Irak. Les Arabes sont les envahisseurs, eux sont les autochtones vaincus et soumis. Ils adhèrent à une idéologie qui les exclut de la vie publique et fait d'eux des non citoyens, étrangers à eux-mêmes dans leur propre pays. Les Eglises d'Orient essaient de sauver ce qui peut l'être et d'éviter que les régimes arabo-islamiques n'organisent des massacres de chrétiens comme les nazis et les Turcs l'ont fait à l'encontre des juifs et des Arméniens. Ces régimes sont totalitaires, fascistes et policiers. Une protestation serait interprétée comme une critique et vaudrait aux chrétiens de la part de ces régimes qui ont les armes et la force pour eux ou la mort ou la prison ou la déportation dans les déserts proches. La situation est tragique et en plus elle est source de folie paranoïaque. Le peuple que forment les chrétiens d'Orient est démocrate, foncièrement attaché à la différence des musulmans aux grands principes universels de la tolérance. Ils sont les seuls à accepter et accueillir l'Autre, ils ne haïssent pas les étrangers, ils savent dialoguer, ils ont pris l'habitude de la libre discussion. Ils sont en porte-à-faux avec tout. Démocrates, ils vivent dans des pays totalitaires. Professant une religion d'amour, ils sont victimes de la haine, du mépris et des exactions des musulmans. Chrétiens fervents, ils sont incompris de leurs hiérarchies. Ne nous leurrons pas. Les régimes en Syrie, en Irak, en Egypte, sont honnis en particulier par les militants de l’islam, non pas parce qu'ils professent une idéologie arabo-islamique (au contraire, c'est la même que celle des islamistes), mais parce que ce sont des tièdes vis-à-vis de l'étranger, parce qu'ils ne font pas le djihad obligatoire, parce qu'ils n'ont pas éliminé d'Orient tous les chrétiens, etc. Or, les hiérarchies chrétiennes se sont faites les suppôts de ces régimes. Un jour, inéluctablement, ces régimes disparaîtront : le Syrien Assad est mort, Saddam Hussein a perdu le pouvoir, Moubarak est mortel. Les militants de l’islam les remplaceront et mettront en oeuvre leur programme génocidaire. Que deviendront les chrétiens quand ces régimes, auxquels leurs hiérarchies se sont ralliés, se seront effondrés ? De la chair à égorger; de l'aliment à génocide. Pour eux, ce sera la mort.

Les hiérarchies chrétiennes d'Occident, elles aussi, font tout pour ne pas alerter l'opinion. Partout, évêques, cardinaux, laïcs puissants vont répétant que les chrétiens d'Orient ne sont pas persécutés, en dépit de la réalité, que l'islam ne veut pas purifier l'Orient, en en éliminant ceux qui ne sont pas musulmans, que les musulmans seraient eux aussi tolérants, etc. Pourquoi ces mensonges ? Je n'ai pas le coeur à rappeler les conflits qui ont opposé pendant tout le millénaire les églises d'Occident et celles d'Orient, Rome et Byzance. Souvent les conflits furent acharnés et mortels. Il est inutile de rappeler la quatrième Croisade au terme de laquelle Constantinople fut prise et pillée. Et bien souvent, les chrétiens d'Occident, par haine de ceux d'Orient, ont fait cause commune avec l'islam, et cela en fonction de l'ancien adage : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Cela explique que François 1er ait passé des accords avec l'islam contre l'Autriche que l'islam menaçait et qui était en guerre larvée contre la France. La haine des églises d'Occident à l'encontre des Serbes explique qu'elles aient pris le parti, sans aucune réticence, pour les musulmans. Ce facteur historique n'est pas le seul qui explique l'indifférence. L'église, devenue tiers-mondiste, sans même s'interroger sur ce qu'est le tiers monde, poursuit un objectif, qu'elle nomme le dialogue entre les religions. Cela l'honore et montre à quel point le christianisme est porteur d'un vrai universel. Parfois, elle cherche des points communs et même des convergences, allant jusqu'à affirmer, en de toute réalité, sans lire les textes et sans tenir compte des histoires divergentes, que les trois religions monothéistes, parce qu'elles auraient pour ancêtre Abraham, qu'elles sont des religions du Livre, adorent le même Dieu. On connaît ce symptôme : c'est celui de Stockholm ou celui que la cinéaste italienne Liliana Cavani montrait dans son film Portier de Nuit, à savoir la fascination qui lie la victime à son bourreau, le vaincu au vainqueur, l'occupé à l'occupant. Au nom du dialogue (même s'il est impossible), les Eglises d'Occident ne défendent plus leurs frères d'Orient, sinon en leur versant un peu d'argent.

Enfin, les clercs de « gauche » - ou soi-disant tels -, qu'ils soient universitaires ou journaleux, participent aussi au silence général. Ils ne disent rien, ils occultent tout et même s'ils savent, ils se taisent, bien qu'ils feignent de déclarer que les droits de l'homme sont vrais partout et universels et de promettre que le fascisme ne passera pas, etc. Pour eux, tout est bon pour que ne soient pas mis en cause les musulmans, quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, et qui sont leurs seuls frères. Cela tient à leur formation et aux choix idéologiques qui sont les leurs. Les intellos ont été formés à la belle école du communisme pro-FLN. Les communistes ont tué des millions de chrétiens en URSS, Pologne, Hongrie, Roumanie, Tchéquie. Les intellos n'ont pas protesté. D'ailleurs, les nazis ont tué des millions de juifs sans qu'ils protestent. Les quatre génocides de ce siècle, celui des Arméniens par les musulmans turcs et kurdes, celui des paysans ukrainiens par les communistes russes, celui des juifs par les nazis, celui des Tibétains par les Chinois, n'ont pas fait réagir les intellos. Bien qu'ils soient pétitionnaires de profession, ils n'ont pas émis le moindre début d'esquisse de protestation. Alors, ils ne vont pas se mobiliser pour sauver des chrétiens qui sont les ennemis à abattre et à éliminer partout sans pitié. Ils sont ou ont été pro-FLN, pro-Nasser, pro-Assad, pro-Hussein, pro-Arafat. Lors de la guerre du Liban, ils ont pris le parti des armées dites palestino-progressistes, qui occupaient le Liban, et l'occupent toujours, contre les chrétiens, qui, eux, avaient le tort et le seul tort, de défendre leur pays. Les intellos jugent que les musulmans sont pauvres, prolétaires et même exploités, et cela, en dépit de toute réalité. En Egypte, en Syrie, en Irak, en Jordanie, les musulmans possèdent tout, ils ont l'Etat, l'économie, l'armée, les revenus pétroliers ; et ils ne partagent rien. Jamais ils ne donnent la moindre miette de aux chrétiens, lesquels survivent grâce à des expédients. De plus, les intellos sont devenus immigrationnistes. Partout ils prennent parti pour les immigrés, même si, comme en France, ces immigrés islamisent des territoires qu'ils purifient. En Orient aussi, les arabes et musulmans sont des immigrés. Bien que ces immigrés soient des conquérants qui ont génocidé culturellement l'Orient, nos intellos prennent leur parti, oubliant les victimes, se prosternant devant les puissants. Ils l'ont fait en 1940, ils l'ont toujours fait, ils continuent à le faire. Enfin, nos intellos sont différentialistes. Toutes les religions sont bonnes, excepté la chrétienne. Les différences doivent être respectées partout, sauf au Proche Orient, où la différence est chrétienne. De plus en plus, ces intellos ressemblent à leurs devanciers des années 1930 et 1940, lesquels, au nom de la haine des juifs, ont collaboré avec les nazis ou se sont tus pieusement sur ce qu'ils savaient. On tue un Kossovar, c'est un génocide. On tue mille Chrétiens en Orient : ce sont des chiens qu'un conducteur maladroit écrase. Cela en dit long sur la définition implicite de l'homme que suppose leur attitude. Pour eux, de toute évidence, ne sont hommes que des mâles musulmans, noirs et arabes. Quant aux chrétiens, qu'ils soient d'Orient ou d'Occident, ils sont exclus de l'humanité.

Désormais vous savez pourquoi, en dépit des droits de l’homme, de l’ingérence obligatoire, de la solidarité larmoyante, l'islam extermine en tout impunité les chrétiens.

 

 

 

 

 

07 novembre 2010

Négationnisme

 

 

 

Le mot négationnisme a beau être employé des milliers de fois chaque jour dans les media et autres lieux où l’on parle, il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française. Les lexicographes du TLF n’en signalent même pas l’existence dans une remarque, comme ils le font pour un grand nombre de néologismes. Il est vrai que la première attestation écrite de négationnisme date de 1987, in Le syndrome de Vichy, Seuil. Le mot a été fabriqué par Rousso, historien du génocide dont les juifs ont été victimes de 1942 à 1945. L’intention de cet historien quand il a fabriqué ce néologisme était de distinguer l’activité normale d’un historien qui consiste à revoir, réviser, réexaminer des faits du passé pour mieux les éclairer ou y donner une interprétation plus pertinente, activité qui est nommée parfois révisionnisme historique, de la simple falsification des faits entre 1942 et 1945. Cette falsification n’est pas une révision, mais une négation.

Ce néologisme a connu un immense succès et il s’est immédiatement acclimaté dans la langue française, au point qu’il est devenu familier à chacun de nous.

Il reste cependant deux points obscurs dans le succès de négationnisme. Cette attitude d’historiens amateurs qui prétendent que des événements, pourtant établis, n’ont pas eu lieu aurait pu être nommée falsification (historique), puisque le terme de révisionnisme était impropre. Elle ne relève pas du scepticisme, mais de l’esprit négateur – c’est-à-dire de Satan. C’est que négation n’est pas qu’un terme de grammairien et qu’il ne consiste pas seulement à ne pas reconnaître la vérité, mais c’est aussi un terme de métaphysique et même de théologie, défini ainsi dans le TLF : « Raisonnement qui consiste à nier que l’on puisse concevoir Dieu en termes de qualités ou de notions tirées de l’expérience humaine et qui aboutit à affirmer que l’existence de Dieu ne peut être prouvée qu’à l’aide de preuves négatives ». Le négationnisme pose donc l’existence d’un sacré, dont la simple contestation confine à l’hérésie. Comme tout sacré, il produit des tabous ; et comme tout sacré, il incite à la profanation.

La vraie difficulté que suscite ce terme tient en réalité à la restriction de son champ d’application. Il ne se dit que de la négation des événements de 1942 à 1945, et jamais de la falsification des épouvantables massacres, tueries, exterminations qui font l’histoire de l’humanité : massacres de grecs-catholiques et de chrétiens à Damas en 1860, massacres de maronites au Liban en 1861, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’en 1923, massacres d’orthodoxes en Serbie, Moldo-Valachie, Grèce, Macédoine, Bulgarie, Asie Mineure, premier génocide des Arméniens en 1894, le second en 1915-1916, purification ethnique et religieuse de la Turquie en 1923, pogroms contre les juifs en Egypte en 1948, incendie du Caire en 1952, expulsion des immigrés d’Egypte entre 1952 et 1963, purification ethnico-professionnelle du Maroc entre 1970 et 1990. Ces crimes de masse sont niés ; les textes qui inspirent leurs auteurs sont occultés. Jamais les historiens ne mettent en relation les appels au meurtre dont le Coran est parsemé et les massacres auxquels se livrent les vrais croyants depuis des siècles.

Et que dire des 85 à 90 millions de morts dont les communistes se sont rendus coupables partout dans le monde ? Il ne se passe pas de jour sans que ces crimes soient atténués ou même justifiés par des docteurs de l’Université qui tiennent le haut du pavé historique.

En bref, les crimes sont la chose au monde la mieux partagée ; mais comme de tous ces massacres, crimes, génocides, il y en a un seul qui soit sacré, le terme négationnisme s’arrête à lui et ne va pas au-delà. Les innombrables autres crimes, massacres, génocides, etc. pourtant avérés, établis, confirmés, ont beau être occultés et niés, parfois même justifiés et approuvés : ce n’est pas du négationnisme que d'en nier l'existence ou de n'en jamais parler. C’est que le négationnisme s’impute au seul Satan.

 

 

05 novembre 2010

culturalisme et multiculturalisme

 

 

            Ces deux mots ont été introduits assez récemment en français. Jadis, des mots de ce type, on disait qu’ils sentent l’école ou qu’ils sont de la dogmatique. Aujourd’hui, il faut dire qu’ils sentent, et très fort, les sciences sociales des éminents docteurs de l’université et même les sciences sociales qui parlent globish, c’est-à-dire la langue des maîtres du monde. Examinons cela.

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Le plus ancien est cultural, attesté depuis 1853. Il est lié à la culture, au sens agricole de ce terme, le seul sens qui, longtemps, ait été en usage en français : « Qui est relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole ; à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la langue française, 1971-94). Culturel est plus récent. Il a à peine un siècle. C’est donc un mot jeune. Il est attesté depuis 1907, d’abord au sens de « relatif à la culture religieuse » chez Claudel, puis de « relatif à la culture de l’esprit », enfin à compter de 1927, quand culture et société commencent à se confondre, au sens de « relatif à la société ». Le célèbre socioculturel de tous les centres, instituts, activités, organisations, etc. dont le but est de formater les individus et de les faire fusionner dans les masses, est l’enfant naturel de ce sens-là de culturel. A la différence du français, l’anglais dispose d’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural.

De fait, le nom culturalisme n’est pas dérivé de l’adjectif français cultural, sinon il aurait désigné les techniques de mise en valeur des terres ; et s’il avait été dérivé de culturel, il aurait pris la forme de culturellisme (avec deux l sans doute, à cause du timbre de la voyelle e). Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), culturalisme est enregistré, non dans une entrée propre, mais dans l’article culturel – surtout pas dans l’article cultural, tandis qu’il est absent de la neuvième édition en cours de publication (depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens ont tort de mépriser ces mots de docteurs ; ils devraient s’y intéresser davantage, serait-ce pour s’en gausser. Les lexicographes du TLF définissent le culturalisme comme une « doctrine sociologique d’origine américaine (on s’en doutait un peu) consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Ouais, ça sent très fort la (mauvaise) doctrine de l’excuse ou de la repentance, du type : s’ils sont … (tout adjectif faisant l’affaire), ce n’est pas de leur faute, c’est dans leur culture ; ou c’est de notre faute ; nous n’avons qu’à adopter leur culture, etc. etc. etc. Chacun connaît cet air de serinette. Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Quant à multiculturalisme, il n’est enregistré ni dans le TLF, ni dans le DAF. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de « having many of ». L’exemple qui illustre cet emploi est tout à fait en phase avec ce qu’est le multiculturalisme : a multi-racial country, dont le sens est « with many races of people ».

Le culturalisme est donc une hypothèse de docteurs qui explique ou est censée le faire des faits sociaux. Ce n’est pas un ensemble de faits ou des réalités, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est valide que pour une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transférée dans la politique où elle est devenue un dogme, un horizon politique indépassable ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et souvent très mal, des faits est devenue l’utopie imposée à tous. La transformation en normes sociales de ces facteurs d’explication n’est que de l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait tout par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, les différences observables entre les hommes par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques », sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes faisaient de l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens, le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient la belle vie qu’ils menaient de la négation des premiers occupants du pays. Une solution aurait été de restituer tout ce qui avait été spolié. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur.

 

29 octobre 2010

Nègre, négresse

 

 

 

Ce mot, attesté au XVIe siècle, est emprunté à l’espagnol, langue dans laquelle negro désigne une personne de race noire, ce mot espagnol continuant le mot latin niger, « noir ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), soucieux de distinguer nègre de noir, explique ainsi l’origine de nègre : « Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro qui signifie « noir ». De là vient notre mot nègre » et il ajoute : « L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique que les noirs ». Cette distinction, qui n’est en rien infamante, est caduque en français moderne, pour des raisons qu’il convient d’exposer.

Nègre n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762, et uniquement parce que nègre est en usage dans des expressions figées ou en voie de figement : « Ce mot ne se met point ici (dans ce dictionnaire) comme un nom de nation, mais seulement parce qu’il entre dans cette façon de parler traiter quelqu’un comme un nègre pour dire traiter quelqu’un comme un esclave » (DAF, 1762). C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui révèle l’ignominie attachée à ce mot : « On appelle mores les peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée et nègres, ceux qui sont du côté de l'Océan, et surtout, ceux qu’on transporte dans les colonies européennes et qui y servent comme esclaves » (exemples : « Il a dans son habitation deux cens nègres et cinquante négresses ; nègrerie, lieu où l’on enferme les nègres dont on fait commerce ; on dit (style familier) traiter quelqu’un comme un nègre pour le traiter fort mal, comme un esclave ». Les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, ont exprimé en 1704, sans doute parce que ce sont des Pères jésuites, une vaste confiance dans l’homme, en situant le statut infamant des nègres dans un passé révolu : « noir employé autrefois dans certains pays chauds comme esclave ». Quant aux académiciens, à partir de la cinquième édition (1798), ils reprennent la définition de Féraud : « (nègre, négresse) est le nom qu’on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies » (1798, 1835, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Esclave noir »), tout en rappelant que nègre est aussi le nom donné aux habitants d’Afrique dont la peau est de couleur noire : « Nom qu’on donne en général à la race des noirs, et spécialement aux habitants de certaines contrées de l’Afrique » (DAF, 1835 : la traite des nègres est abolie) : « (ethnographie) il se dit des hommes à peau noire ; race nègre ou éthiopique, la troisième des trois races humaines de Link, et des cinq races de Blumenbach. La race nègre peuple non seulement presque toute l'Afrique, mais encore une grande partie de l'Océanie centrale » (Barré, 1842, Complément au DAF) ; « Nom qu’on donne en général aux habitants noirs de l’Afrique » (Littré, 1863-77).

L’esclavage ayant été aboli en 1848, quelques décennies après que la traite, c’est-à-dire le commerce d’esclaves, l’a été (cf. ci-dessus l’exemple du DAF en 1835), les académiciens en prennent acte dans la septième édition du DAF (1879), employant l’imparfait, comme les lexicographes de Trévoux en 1704 : « Il se disait, particulièrement, des esclaves noirs employés aux travaux des colonies » et, pour la première fois, est citée en exemple la comparaison dont a usé récemment M. Guerlain et qui a suscité dans les médias beaucoup d’émotion. Ce n’est pas « travailler comme un nègre », mais (« familièrement », précisent les académiciens) faire travailler quelqu'un comme un nègre, c’est-à-dire « exiger de lui un travail pénible, le faire travailler sans relâche », comme cela était exigé jadis des esclaves. Les professeurs de vertu auraient dû en fait reprocher à M. Guerlain, non pas d’avoir employé et commenté cette comparaison, mais de l’avoir cité imparfaitement. A ma connaissance, personne n’a jamais fait travailler M. Guerlain, ni qui que ce soit, comme un nègre. Si M. Guerlain a beaucoup travaillé, c’est de son propre chef et sans autre contrainte que sa propre volonté : c’est aussi ce que fait chaque jour Mme Pulvar, la journaliste quota indignée, que personne ne fait ni n’a jamais travailler comme une négresse.

Au XXe siècle, le sens ancien, « esclave noir employé dans les colonies », disparaît des dictionnaires, et à juste titre, puisque la réalité désignée a été abolie. Dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition (en cours) du DAF, il n’est plus mentionné : « Homme ou femme de la race noire », « Traiter quelqu’un comme un nègre, le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », « travailler comme un nègre, travailler sans relâche ». Il est enregistré comme un sens historique, donc « clos », et particulier, dans le Trésor de la langue française (1971-94) « En particulier, par référence à la traite des Noirs et à leur situation d’esclaves dans le Nouveau Monde jusqu’au XIXe siècle, synonyme bois d'ébène : esclavage, traite des nègres ».

De ce fait, le sens et les connotations de ce mot changent du tout au tout. De péjoratives, elles deviennent mélioratives, en particulier dans le domaine des arts. Le premier de ces changements est signalé par les académiciens en 1932-35 : « ce mot est employé aussi comme adjectif, qui a alors pour féminin nègre : art nègre, danse nègre, musique nègre ». Ce fait d’importance est signalé dans une remarque du TLF (1971-94) : « Nègre, employé en parlant des personnes, a eu des connotations péjoratives et, à ce titre, il s’est trouvé concurrencé par noir qui est moins marqué. Actuellement nègre semble en voie de perdre ce caractère péjoratif, probablement en raison de la valorisation des cultures du monde noir (v. négritude) ». Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens prennent acte de ce changement : « Terme dont on usait autrefois pour désigner un homme noir, une femme noire (ce terme, souvent jugé dépréciatif, a été parfois revendiqué au XXe siècle par les Noirs pour affirmer leur identité) ».

Les lexicographes décrivent des usages, mais l’expérience que nous faisons du monde montre que ces usages tardent à s’implanter dans les consciences. Les mots nègre et même négresse ont beau être brandis comme des oriflammes de fierté raciale ou ethnique par les noirs eux-mêmes (Mme Pulvar a tutoyé fièrement et avec beaucoup de mépris M. Guerlain, un vieil homme, qu’elle ne connaît pas : « la négresse, elle t’emmerde »), ils demeurent des terrains minés et de vrais pièges : attention, ne pas s’en approcher, du moins quand on est blanc, ces deux mots étant réservés aux seuls noirs.

27 octobre 2010

Hottentot

 

 

Terme de géographe, attesté en 1685, hottentot est le nom que les Hollandais ont donné à un peuple de l’Afrique du Sud, parce que, quand les gens ainsi nommés dansaient et chantaient, les Hollandais n’entendaient que la syllabe hot, hot, hot. Les académiciens (neuvième édition, en cours depuis 1994) sont plus précis pour ce qui est de l’étymologie : « Mot néerlandais signifiant proprement « bégayeur », la langue hottentote contenant beaucoup de sons à clics ».

Le mot n’est pas enregistré par les académiciens avant la neuvième édition, en cours de publication. En 1842, Barré dans le Complément au DAF, y consacre un article assez long et presque complet. C’est un peuple (« nom d’un peuple de l’Afrique méridionale », réparti en tribus, les Namaquas, les Coranas, les Damaras, les Bosjemans et les Griquas, « que les missionnaires sont parvenus à civiliser et qui ont quelques villes »), un pays (« pays des Hottentots, contrée qui s’étend depuis la Cimbébasie et le pays des Betjouanas jusqu’à la colonie du Cap », dont une partie « appartient à la colonie du cap de Bonne-Espérance et le reste est indépendant »), et une langue : « (linguistique) langue parlée par les Hottentots et qui est remarquable par une grande quantité d’articulations (id est de consonnes) ayant à peu près la valeur de notre T ». Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne répète de ce savoir que ce qui se rapporte à la langue : « Langue des Hottentots, remarquable par une grande quantité d’articulations singulières plus ou moins voisines de notre T ».

Les auteurs de dictionnaires modernes reprennent pour l’essentiel ce que Barré a établi, mais en des termes moins grossiers et plus conformes aux savoirs « modernes » : « Qui est relatif ou qui est propre à un peuple pasteur et nomade de l’Afrique du Sud Ouest » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Adjectif relatif à une population de pasteurs nomades de l’Afrique du Sud Ouest », « Substantif, un Hottentot, une Hottentote ; le hottentot, langue à clics parlée par les Hottentots » (DAF, neuvième édition, en cours), tandis que les auteurs du TLF reproduisent une définition à peu près rigoureuse de la langue hottentote : « Langue du groupe Khoisan, parlée par les Hottentots, caractérisée par la présence de clics ».

 

Il n’y a rien dans ce mot ou dans son histoire et rien dans la langue qui mérite le pilori, le lynchage ou le bûcher. Tout juste un peu de pittoresque, en tout cas pas de mépris. Si le mot charrie autant de connotations défavorables, du moins dans les limites étroites des organisations prétendument antiracistes, c’est à cause de la science – la science pure et dure, celle des spécialistes de paléontologie du début du XIXe siècle – et de l’utilisation qu’elle a faite de la Vénus hottentote : « Femme supposée hottentote, fortement stéatopyge, et dont le moulage et le squelette sont conservés au musée de l’Homme » (TLF, ils ont été rapatriés en Afrique du Sud en 2002), qui est le temple de l’antiracisme scientifique, les savants du célèbre Muséum d’histoire naturelle de Paris tenant, en 1816 et 1817, cette femme aux fesses rebondies qui venait de décéder pour le chaînon manquant entre les animaux et les hommes et « le représentant d’une race aux traits archaïques qui sont comparés fréquemment à ceux des singes » (Histoire des sciences, 1957). Entre le TLF et la neuvième édition du DAF (en cours), trente ans environ se sont écoulés. Cela se sent dans les articles consacrés à Vénus hottentote. Dans le DAF, c’est un terme d’ethnologie qui non seulement est vieilli, mais qui en plus est erroné : « Nom donné, à tort, à un type de femme stéatopyge, qui se rencontre chez les Bochimans et non chez les Hottentots » et « par extension, figurine préhistorique dont l’aspect rappelle ce type de femme ».

En réalité, ce sont les progressistes qui ont fabriqué ce mythe : Cuvier et Saint-Hilaire, mais aussi Hugo, ce prince de la bonne conscience, qui écrit dans Les Misérables : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » ; et surtout les encyclopédistes, d’Alembert, Diderot, Jaucourt, etc. Voici ce qui est écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) au sujet des Hottentots : « Peuple dans la Cafrerie, près du cap de Bonne Espérance. Ils sont fort connus parce qu’ils touchent l’habitation des Hollandais (en réalité, c’est l’inverse qui est vrai) et parce que tous les voyageurs en ont parlé (…) Les Hottentots ne sont pas des nègres (…), ce sont des cafres, qui ne seraient que basanés, s’ils ne se noircissaient pas la peau avec de la graisse et du suif, qu’ils mêlent pour se barbouiller. Ils sont couleur d’olive et jamais noirs, quelque peine qu’ils se donnent pour le devenir ; leurs cheveux collés ensemble par leur affreuse malpropreté ressemblent à la toison d’un mouton noir remplie de crotte. Ces peuples sont errants, indépendants et jaloux de leur liberté (…) ; leur langage est étrange, ils gloussent comme des coqs d’Inde »…

Ce sont les encyclopédistes qui diffusent les premiers, en se fondant sur les récits de voyageurs, le mythe d’un appareil génital monstrueux des femmes hottentotes : « les femmes ont la plupart une espèce d’excroissance, ou de peau dure qui leur croît au-dessus de l’os pubis, et qui descend jusqu’au milieu des cuisses en forme de tablier ». Des voyageurs « disent que les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu’elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d’intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes de leur côté, sont tous, à ce qu’assurent les mêmes voyageurs, à demi eunuques, non qu’ils naissent tels, mais parce qu’on leur ôte un testicule ordinairement à l’âge de huit ans et quelquefois plus tard (…) ».

L’article s’achève sur l’origine du nom hottentot, qui « a été donné par les Européens à ces peuples sauvages, parce que c’est un mot qu’ils se répètent sans cesse les uns aux autres lorsqu’ils dansent ».

On peut donc être savant, éclairé et même illuminé, favorable au progrès en tout et partout et répéter sur ce qui n’est pas soi des âneries qui auraient fait rougir de honte les théologiens catholiques, dont chacun sait qu’ils vivent dans les ténèbres éternelles, s’ils les avaient dites. Apparemment, quand on est éclairé, on peut tout dire et même dire n’importe quoi sans que les donneurs de leçon y trouvent à redire.

 

Le cocasse est que cette affaire hottentote est relancée par un filmeur, arabe et musulman, fier de son arabité et encore plus fier de son islamité, fier de ce qu’il est pour toujours, fier de ses racines, fier de son identité millénaire, fier de ses ancêtres, et qui a trouvé dans cette affaire assez minable l’occasion, la énième ou la ixième, d’accuser la France et les Français de racisme, parce que les encyclopédistes, Cuvier, Saint-Hilaire et l’écrivain Hugo, etc. qui ont donné leur nom à l’innombrables rues de France, ont médit des Hottentots ou tenu celle qu’ils nommaient la Vénus hottentote pour le chaînon manquant entre les grands singes et les hommes. L’antienne est connue ; c’est le même petit air de serinette dont l’antiracisme officiel et subventionné nous accable les oreilles depuis trente ou quarante ans. Le filmeur est arabe et musulman. Plutôt que de chanter la chanson éculée de « l’Autre raciste », il devrait gratter un tout petit peu sa culture, l’histoire des siens, la généalogie de son islam. Il montrerait alors, non pas une, mais des millions de Vénus hottentotes, qui n’étaient pas exhibées dans des amphithéâtres d’université et des musées, mais réduites à l’esclavage, tenues pour du bétail, condamnées au travail forcé, martyrisées, sans parler des délires haineux et prétendument scientifiques (la science de l’islam, bien entendu) que les arabes et les musulmans tiennent depuis quatorze siècles sur les noirs, les jaunes, les sauvages, les idolâtres, les païens, etc. Ou même, ces nombreuses jeunes femmes indigènes de France qui sont autant de Vénus hottentotes pour les coreligionnaires du filmeur. Mais pour montrer cela, il faut un peu de courage et c’est ce qui manque le plus quand on est confit en dévotion islamique.  

 

 

25 octobre 2010

Enyo, déesse des batailles

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit en français, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent et font les musulmans. Le djihad peut être fait les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... La guerre est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et organisant les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

 

 

18 octobre 2010

Global, globaliser, globalisation

 

   

            L’adjectif, dérivé de globe, date de 1864. Il est donc, au regard de l’ancienneté de la langue française, relativement récent. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens de « en bloc », qu’il illustre de deux exemples : « accorder une somme globale » (en parlant d’un tribunal) et « les chiffres globaux des recettes et des dépenses ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-35) et font suivre l’entrée d’une définition un peu plus ample que celle de Littré : « Qui s’applique en bloc à l’ensemble d’un certain nombre de choses matérielles ou morales » (impôt global sur les revenus, somme globale), définition qui est reprise, mais dans des termes différents, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Qui est considéré en bloc, dans sa totalité, qui s’applique à un ensemble sans considérer le détail » (budget, déficit, revenu, consommation, production, mouvement, sens, caractère, etc. global) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « se dit d’un ensemble que l’on considère sans faire cas des détails ou des variations » (somme, revenu, appréciation, etc. global), les auteurs de ces deux dictionnaires citant l’inévitable méthode ou lecture globale, ceux du TLF avec une certaine complaisance pour la chose désignée : « méthode d’apprentissage de la lecture dans laquelle la perception des phrases précède celle des syllabes et des lettres » ; les académiciens avec des réserves : « méthode qui prétend faciliter l’apprentissage de la lecture en faisant reconnaître les mots ou les groupes de mots avant d’en distinguer les éléments » (en gros, elle met la charrue avant les bœufs).

            Si un article est consacré à global dans ce dictionnaire critique de la Nouvelle Langue Française, ce n’est pas pour cet adjectif, au demeurant assez commun, mais à cause de deux dérivés, le verbe globaliser et surtout le nom globalisation, qui, eux, sont « hypermodernes », l’un et l’autre étant postérieurs à la seconde guerre mondiale. Ils sont absents de la neuvième édition du DAF, mais ils sont enregistrés et définis dans le TLF : globaliser, au sens de « réunir (plusieurs éléments) en un tout » (deux exemples l’illustrent : globaliser les prêts et « il est si tentant de globaliser, si ardu de distinguer »), et globalisation, comme terme de psychologie et de philosophie ayant le sens de « fait de percevoir, de concevoir quelque chose ou quelqu’un comme un tout », sens illustré par cet extrait de Mounier : « le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale ».

            Ces emplois-là n’appellent, à dire vrai, guère de commentaires. Ce qui fait entrer ces deux mots dans la NLF, c’est leur emploi en économie et dans les discours médiatiques, sous l’influence de l’anglais ou, plus exactement dans ce cas précis, de l’anglo-américain, c’est-à-dire de la langue anglaise des flux financiers, du business, de la « gouvernance » mondiale, et cela en lieu et place des mots français mondialiser et mondialisation. Il est vrai que globaliser et globalisation sont mieux à même de rendre compte de ce qui se produit d’inédit aujourd’hui, à savoir la connexion généralisée de tous les marchés qui forment ainsi un unique marché et un marché unique ou uniforme, qui est partout et nulle part, sinon sur les écrans des PC, qui est sans limites dans le temps et dure vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an, un marché qui s’affranchit de l’espace et du temps, qui est hors-sol ou sans territoire, donc sans législation, ni autorité de régulation : un bloc, une masse, un tout, et sans la grande diversité des paysages, des terroirs et des hommes qui définit le monde.

 

 

 

 

16 octobre 2010

Populisme

 

 

Ce matin, au cours de l'émission d'Alain Finkielkraut, des intellos de Sciences Po ou des media ont débattu du populisme sans jamais définir le mot, sinon en façonnant une sorte de monstre répugnant.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot et autres emploient aujourd’hui quartiers populaires (là où se sont établies les colonies de l'islam). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française, 1971-94) : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C’est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. 

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis. Ils les ont donc éliminés, décidant que les thèses de Satan étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l’emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu’ils désignent, soient chez les intellos des termes de mépris.

 

 

15 octobre 2010

Une sociologie insolente est-elle possible ?

 

 

Pendant un siècle, les sociologues se sont donné pour but de porter à la lumière ce qui, dans les pays d’Europe, était pieusement caché, à savoir ce sur quoi reposaient ces pays : en général, un pur rapport de forces ou une injustice ou la relégation de quelques-uns de leurs membres dans les zones grises de non-droit ; en bref, ils ont révélé tout ce que l’idéologie et la morale bien pensante avaient pour raison d’être de dissimuler. Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville, le premier de nos sociologues, révèle que, contrairement à ce qui était généralement admis, la façon dont les hommes vivent dans tel ou tel pays, en Amérique ou en Europe, les mœurs qu’ils ont adoptées, les comportements qu’ils ont faits leurs, les règles qu’ils suivent, ne tiennent pas au climat, encore moins à une nature humaine qui n’a d’existence nulle part, sauf dans l’idéologie, mais à l’état social, à l’égalité ou à l’inégalité des conditions ou des hommes devant la loi, et que les mœurs sont douces et honnêtes quand l’égalité est la règle. Hélas, l’insolence de Tocqueville n’est plus de saison. « Insolent » a signifié « inhabituel » avant de prendre pour sens « offensant » ou « insultant ». Longtemps, les sociologues ont été insolents, au sens où, après avoir soumis les habitudes et les croyances à un examen critique, libre et sans préjugé, ils ont montré que les réalités du monde n’étaient pas conformes à ce que les hommes croyaient qu’elles étaient ou aux représentations qu’ils s’en faisaient.  

 

Il y a un demi siècle, en URSS et dans ses pays satellites, Chine, Vietnam, Cuba, Corée, où le marxisme servait de cache-sexe à des régimes tyranniques et inhumains, plus personne de sensé ne croyait que ce même marxisme, qui mettait les hommes aux fers, pût expliquer quoi que ce soit ou apporter quoi que ce soit à qui que ce soit et où que ce soit, si bien que les intellectuels de ces pays, désabusés ou enfin éclairés, avaient jeté aux orties la défroque marxiste. Ce fut une révolution, car, de tous les hommes, les intellectuels sont ceux qui, par nature ou par tropisme, se complaisent dans l’aveuglement volontaire et se plient aux oukases de l’obscurantisme idéologique le plus archaïque qui soit. C’est alors, à contretemps et malgré le désastre avéré à l’Est, qu’en France, naguère « pays des lumières » et « patrie des droits de l’homme », la sociologie s’est marxisée. Auparavant, elle ne s’alignait sur rien, bien qu’elle fût vaguement libérale, comme l’étaient les philosophes des Lumières ; alors, elle s’est mise au garde-à-vous devant le marxisme et a aliéné son insolence originelle à la folie furieuse du couple diabolique Lénine Trotski. Elle s’est faite marxiste, les doigts sur la couture du pantalon. Elle a prétendu, blague énorme, libérer le monde entier de l’oppression bourgeoise, au moment où les opprimés du marxisme brisaient leurs chaînes et ont cessé de croire au moindre article du dogme qui les jugulait.

Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale (Plon, 1958, p 114), écrit, à propos des représentations sociologiques, au sens de « collectives », des indigènes d’Afrique ou d’Amérique, qu’elles « ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais qu’elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments ». Il ne va ainsi des représentations diffusées par les sociologues et que l’on est en droit de qualifier de sociologiques. Elles sont en contradiction avec l’organisation sociale, ou plus exactement, c’est l’image de la société, mais déformée ou renversée. Ce n’est plus de la science, mais de la pure idéologie. En revêtant l’uniforme de l’idéologie, les sciences sociales ont choisi l’archaïsme le plus sot et elles ont perdu, en même temps que l’insolence, toute validité. De fait, leur raison d’être n’est plus que d’illustrer les thèses absurdes d’une idéologie momifiée. Bref, elles maintiennent en vie un cadavre putréfié. L’acharnement thérapeutique est condamné partout, parce qu’il porte atteinte à la dignité de la personne humaine. En France, dans l’ordre de l’épistémologie, il est de règle à l’Université et au CNRS. Le visage que nous offrent les sciences sociales est si hideusement sinistre qu’on se prend à souhaiter que l’euthanasie leur soit prescrite et appliquée. Que le cadavre soit enfoui le plus profondément possible, l’odeur est insupportable.

 

Tout n’est pas désespéré. La sociologie peut éviter que la putréfaction se poursuive, si elle renoue avec son insolence passée, quand elle révélait ce que l’idéologie dominante cachait. Cela ne peut se faire qu’à condition 1° qu’elle rompe tout rapport, lien, relation, cousinage, copinage, etc. avec le marxisme et ses succédanés maoïstes, trotskistes, léninistes, 2° qu’elle opère une nouvelle coupure épistémologie, analogue à celle qui l’a fondée au XIXe siècle,  3° qu’elle jette aux orties son froc de « savoir » ancillaire de l’idéologie dominante, 4° qu’elle renverse toutes les hypothèses éculées, les thèses surannées, les idées sclérosées dont elle se fait le héraut mal embouché depuis un demi siècle.

 

Ces conditions ne sont pas près d’être remplies. En attendant, il est possible de tracer les chemins de la liberté à propos de « faits de société » ayant trait aux populations étrangères ou d’origine étrangère vivant en France. Dans leur catéchisme, les sociologues en font les messies d’un ordre nouveau, juste et parfait, de sorte que, si ces immigrés n’assument pas le rôle éminent qui leur est assigné arbitrairement, c’est qu’ils en sont empêchés par des méchants, des salauds, des sous-hommes infects. Pour que le catéchisme ne soit pas invalidé par les faits, il faut donc qu’ils soient des victimes, qu’il soit prouvé qu’ils subissent d’immondes discriminations et qu’ils vivent sous le même joug raciste que les esclaves de « La Case de l’oncle Tom », autrement dit que l’exploitation de l’homme par l’homme se soit muée en exploitation éhontée de l’immigré (variantes, l’étranger ou le musulman) par le Français (variantes, l’Européen, l’Occidental, le Chrétien, le Laïque, etc.) et que cette exploitation justifie l’urgente nécessité, non plus de la lutte des classes, mais d’une lutte des races, celle de tous contre tous, qui donnera enfin aux immigrés (variantes, aux musulmans, aux Africains, aux étrangers) la place éminente qui leur revient ou dont la sociologie nous assure qu’elle leur échoit « naturellement ».

En fait, tout cela n’est qu’idéologie. La sociologie a beau se dire « science » (sociale), à l’instar du marxisme qui était baptisé « science des sciences » ou « science totale », elle ne démontre rien. Elle ne conclut qu’à ce qu’elle présuppose. Et si les conclusions auxquelles elle parvient sont conformes au iota près aux hypothèses de départ, c’est que la méthode n’a pas d’autre fonction que d’illustrer l’idéologie. Elle consiste à comparer les revenus et, en conséquence, le niveau de vie moyen des immigrés aux revenus et au niveau de vie moyen des Français. Bien entendu, comme les familles françaises disposent d’un petit patrimoine, accumulé pendant des siècles, que ce patrimoine cache l’appauvrissement croissant de la France et de ses habitants, comme, en plus, la sociologie n’intègre pas dans ses calculs les revenus occultes que ces immigrés tirent du trafic de drogues et excitants illicites, du vol, du recel, etc., et qu’il n’est jamais tenu compte du patrimoine immobilier, souvent considérable, accumulé dans les pays d’origine et dont ils tirent des revenus importants, il est aisé, après avoir ainsi tordu la réalité, de conclure superbement que le revenu moyen des Français et, en conséquence leur niveau de vie, est supérieur à celui des immigrés. Cette science est composée de la même farine mensongère que les enquêtes que publiaient les sociologues d’URSS pour prouver que les Soviétiques et les colonisés des pays frères jouissaient d’un niveau de vie supérieur à celui de tous les Occidentaux, qu’ils soient américains ou français. En URSS, seuls les fous ou les dérangés mentaux accordaient du crédit à ces conclusions. C’est aussi de la même science que les enquêtes et travaux savants par lesquels les maoïstes français s’évertuaient à prouver que l’immonde joug tyrannique chinois rendait plus heureux les hommes que la démocratie de l’Occident.

 

Pourtant, des faits que cachent nos pieux sociologues, tout confits de dévotion, démentent que les immigrés soient plus mal traités en France que les Français et qu’ils subiraient des discriminations, sources d’un racisme débridé. Mais le racisme de qui ? Celui des étrangers ? Cela n’est jamais précisé. Le racisme est imputé aux seuls autochtones, et sans preuve.

Ainsi, la revue de l’Institut National des Etudes Démographiques a publié, il y a quelques années, une étude sur l’espérance moyenne de vie des Marocains résidant en France. Bien entendu, cette espérance est largement supérieure à celle qui prévaut au Maroc, et elle est supérieure à celle de Français de souche, appartenant aux mêmes catégories sociales, ouvriers, ouvriers agricoles, petits employés, que ces Marocains. A l’intérieur de ce groupe que forment les Marocains de France, la règle est l’inégalité, dont les Français, de toute évidence, sont totalement innocents. En effet, dans ce groupe social et ethnique, les hommes, contrairement à ce que l’on observe partout ailleurs, vivent plus longtemps que leurs épouses ou leurs filles - ce qui signifie que celles-ci ne bénéficient pas des soins et des facilités de vie que les mâles se réservent, sans doute au nom de la supériorité islamique du mâle sur ses femelles. A quels gogos la sociologie espère-t-elle faire accroire que ces mâles sont victimes de discriminations ? Et quelles discriminations ? A elle-même ? Aux étudiants qu’elle déforme ? Aux journalistes qui se font les petits télégraphistes des fabricants de mensonges ? Bien entendu, personne ne s’illusionne sur la déontologie de la sociologie. Elle est marxiste, avant d’être autre chose, c’est-à-dire qu’elle n’est rien. Un jour, une enquête au petit pied prouvera que si, dans ce groupe des Marocains de France, les hommes vivent plus longtemps que les femmes, la faute en incombe aux seuls Français. La sociologie se contente de prouver les erreurs dont elle se nourrit. Partant de a) elle aboutit à a) et elle démontre savamment que a) est bien conforme à a). Ce n’est même pas de la tautologie, c’est du psittacisme. Couper des arbres pour fabriquer le papier sur lequel sont imprimées ces balivernes est un double crime : contre la nature et contre l’esprit.   

 

En revanche, sur ce sujet, elle pourrait renouer avec son insolence perdue qu’elle a aliénée au marxisme. Elle pourrait révéler ce qu’elle cache, si elle comparait les revenus, le niveau de vie, le taux de chômage de ces populations immigrées ou d’origine étrangère aux revenus, au niveau de vie, au taux de chômage de ces mêmes populations, quand elles vivent dans leur pays. Un Marocain, chômeur en France, a un niveau de vie et des revenus supérieurs à un Marocain, même fonctionnaire, qui n’a pas émigré. Un Marocain qui perçoit le seul RMI jouit d’un niveau de vie supérieur à celui de ses congénères qui travaillent dur au pays pour un salaire inférieur de moitié à un RMI. De fait, en France, ces populations jouissent d’une situation enviable et qui, à bien des égards, peut être considérée comme privilégiée. Si les sociologues abusent les Français qui, par masochisme ou imbécillité, acceptent de se laisser berner, ils ne trompent pas les Marocains qui aspirent au paradis sur terre qu’ils trouvent chez les infidèles. Tous savent qu’il vaut mieux percevoir des allocations en France sans travailler plutôt que de suer sang et eau au Maroc sous la schlague cruelle de coreligionnaires sans pitié. Ce qui est vrai du Maroc et des Marocains l’est aussi de l’Algérie et des Algériens, du Mali et des Maliens, de la Guinée et des Guinéens, des Comores et des Comoriens, de l’Iran et des Iraniens, etc. Le scandale le plus effrayant est celui de l’Algérie. Au Maroc, il est toujours possible, pour expliquer la condition des opprimés, d’invoquer la pauvreté du pays, lequel, bien entendu, est moins pauvre que ne le disent les sociologues de France, surtout s’ils sont d’origine étrangère. Pour ce qui est de l’Algérie, il serait obscène d’exciper de la pauvreté : l’Algérie est l’un des pays les plus riches au monde par les ressources de son sous-sol (pétrole, gaz, minerais divers) et par la fertilité de ses terres. Que, dans ces conditions, le chômage frappe 50% de la population est inconcevable, du moins pour un esprit ouvert et dénué de préventions ! Bien entendu, jamais les sociologues ne s’interrogent sur cette réalité. Ils ne la remarquent même pas. C’est que, s’ils la constataient, ils devraient l’expliquer et, pour cela, mettre en cause le pouvoir mafieux du FLN chéri qui détourne à son seul profit et à celui des clans ou familles alliés les richesses nationales et qui impose aux Algériens des discriminations qui relèvent du racisme. Or, quand on est sociologue marxiste, on ne s’en prend qu’à ses ennemis de classe, pas aux potes, encore moins aux camarades. Le pouvoir du FLN est tabou, sacré, haram. On n’y touche pas.

 

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé, non pas des sociologues français (on frémit à l’idée des sornettes qu’ils auraient pu écrire), mais des experts arabes. De toute évidence, ces experts n’ont été formés ni à Paris VIII ni à Nanterre. Les bienheureux sont trop insolents pour avoir suivi un cursus de sociologie en France. Ils établissent que, dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays, et dans vingt ans, 500 millions d’habitants), plus de 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois qu’en Grèce. En mille ans, les Arabes auraient traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année. Or, ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire, qui s’enferment de leur plein gré dans un mutisme culturel suicidaire, sûrs d’eux et arrogants, exigent, à peine débarqués à Roissy ou à Londres, qu’on leur prodigue des responsabilités, des emplois, des revenus supérieurs à ceux d’hommes et de femmes qui ont fait l’effort de lire des livres autres que Le Coran, de connaître le monde, de s’ouvrir aux autres, d’apprendre des rudiments de savoir, qui savent faire quelque chose de leurs dix doigts et pas seulement se prosterner devant une idole cinq fois par jour !

 

Puisque le robinet a été ouvert, que l’insolence coule à flots. Bien entendu, le parallèle ne saurait s’arrêter à ces broutilles. Ce que montre la sociologie, en répétant ce que tous les imbéciles disent, c’est que les Français sont racistes et que la France se blinde derrière des décisions, mesures, lois, etc. afin d’empêcher les immigrés ou les populations d’origine étrangère d’accomplir leur mission prophétique de sauveurs et de régénérateurs de la France. Examinons cette accusation. Toute imputation raciste, quelle qu’elle soit, n’est recevable que prouvée. Les hommes éclairés, les honnêtes gens, les philosophes, les vrais intellectuels se fondent sur les faits, les textes, les lois, les réalités pour établir le racisme. Ils n’ont pas d’autre horizon que ce qui est attesté, vérifiable et mesurable. Les faits, les textes, les lois, les réalités, les chiffres existent. Il suffit de les chercher où ils sont consignés, de lire les textes, d’additionner les chiffres, de consulter les lois et les règlements, de saisir les réalités, de prendre connaissance des statistiques, des journaux officiels, des constitutions, de les sortir de l’ombre, de les porter à la lumière, de les communiquer à autrui. Ces faits n’ont même pas besoin d’être interprétés, ils parlent d’eux-mêmes. C’est l’éloquence pure, qu’aucun parasite ne brouille. L’arithmétique n’est ni hâbleuse ni verbeuse. Elle élude les ruses, les détours, les ornements de la rhétorique.

Appelons « indicateurs » ces faits. Il y en a plusieurs. Il n’est pas utile de les énumérer tous. Laissons l’obsession de la nomenclature aux maîtres bourdivins. Les citoyens sont en mesure, avec un peu de patience et à condition qu’ils soient honnêtes, de compléter la brève liste que voici. Il est aisé d’isoler deux indicateurs. C’est à la portée du premier venu. Il est inutile d’avoir suivi des formations diplomantes. Etre Bac + 8 en sociologie de l’EHESS n’est pas nécessaire, le niveau CM 2 suffit. Si on sait compter, on pose les chiffres à la craie sur une ardoise d’écolier, on additionne, on n’oublie pas les retenues, on divise. Si on a vraiment le niveau CM2, on fait la règle de 3 et on confirme ses calculs en recourant à la preuve par 9. L’arithmétique d’école primaire est à l’opposé des aristocratiques Bac + 8 en sociologie. Elle est égalitaire, ouverte à tous, populaire. Elle est la démocratie en acte. Si l’on dispose d’une calculette, on n’a pas besoin de poser les chiffres. On est sûr de ne pas se tromper. Ce sont a) le nombre d'étrangers vivant dans un pays donné et b) le pourcentage de ces étrangers dans la population du pays. Autrement dit, ce sont des chiffres, absolus ou relatifs.

Une fois ces indicateurs établis, la loi que l’on en tire est un théorème. C’est le (a+b)² = a²+2ab+b² des potaches. La voici : plus le nombre d’étrangers vivant dans un pays donné est élevé, plus leur proportion dans la population est forte, moins le pays est raciste. Inversement, moins il y a d’étrangers dans un pays, plus leur proportion dans la population est faible, plus le pays est raciste. Un pays peut être peuplé d’individus que l’on accuse d’être racistes et ne pas être raciste : l’accusation, dans ce cas, est sans fondement. C’est une insulte, raciste évidemment. Inversement, il peut être habité par des individus qui se disent « purs » et croient appartenir à une race ou à une religion supérieure à toutes les autres et être raciste. Dans l’ordre raciste du monde, il est normal qu’une race supérieure n’accepte pas que vivent à ses côtés des inférieurs.

Eclairée par ces indicateurs, surgit une mappemonde qui redessine le monde. Les pays se répartissent, non pas en cinq ou six continents, mais en deux : les racistes et les autres. C’est binaire certes, mais le tableau a le mérite d’être clair. Les pays racistes sont ceux où il n’y a pas d’étrangers, parfois pas un seul. Les autres, pays normaux, sont ceux où les étrangers sont autorisés à vivre. Le Luxembourg, qui compte 30% d’étrangers dans sa population, n’est pas raciste. L’Algérie, où les étrangers sont menacés de mort et d’où ils ont été quasiment tous chassés, est raciste : c’est même un des centres du continent raciste. La France n’est pas raciste. Les chiffres l’attestent. Le Maroc, qui s’est purifié en trois décennies des trois-quarts des étrangers qui vivaient sur son territoire au début de la décennie 1960, est raciste. La Suisse ne l’est pas, l’Egypte l’est. L’Allemagne n’est plus raciste, la Turquie l’est. La Grande-Bretagne ne l’est pas, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran le sont, etc. L’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Iran sont cinq pays, où l’islam a force de loi. Qu’ils soient au cœur du continent raciste n’étonne pas les citoyens qui savent comment va le monde.

 

Les autres indicateurs relèvent de la même arithmétique. Les immigrés sont des étrangers qui s’installent dans un pays, qui y cherchent du travail ou qui en ont trouvé, qui exercent une activité libérale, qui acquièrent ou ont acquis des biens, qu’ils peuvent vendre sans contrainte. Parfois, les immigrés cessent d’être des étrangers, quand, à leur demande, ils demandent la nationalité du pays où ils travaillent : de même, les réfugiés ont aussi la possibilité de devenir des naturels. Là encore, pour établir le racisme, il est inutile d’avoir obtenu un doctorat ès sciences sociales sous la direction d’un crétin sublime. Il suffit de s’être assis quelque temps sur les bancs de l’école primaire. On compte, on additionne, on divise ou, si on est fatigué de poser les chiffres, on se contente d’appuyer sur les touches de sa calculette. Plus il y a d’immigrés et plus leur proportion dans la population est forte, moins il est raciste. Inversement, le pays raciste par excellence est celui qui ferme ses frontières, qui interdit l’immigration ou fait tout pour dissuader les immigrés de s’installer sur son territoire, qui refuse d’accueillir des réfugiés. Qui est assez fou pour demander l’asile à l’Algérie, au Maroc, à l’Egypte, à l’Iran ? Ces pays ne comptent pas d’immigrés dans leur population, soit qu’ils les aient chassés comme l’Egypte, le Maroc, l’Iran, l’Algérie, soit qu’ils aient interdit l’accès de leur territoire aux immigrés. Ces pays qui sont dotés de lois racistes et où pullulent les racistes sont les mêmes que ceux où les étrangers sont indésirables, à savoir l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Afghanistan, la Birmanie, l’Iran, etc.

 

Aux chiffres, s’ajoutent les lois, les pratiques, les règlements, qui sont aussi éloquents que les chiffres. En voici quelques-uns. Les immigrés et les réfugiés ont-ils la possibilité, s’ils le désirent, d’obtenir la nationalité du pays où ils vivent, à certaines conditions fixées par la loi et admises par l’ensemble des nations ? Si oui, le pays n’est pas raciste. Il ne se rêve pas comme pur. Il accepte l’Autre ou autrui, il est ouvert, il respecte les différences, etc. Des pays, comme l’Algérie, le Maroc, l’Arabie, réservent la nationalité à ceux qui sont de sang algérien, marocain, saoudien, et qui, bien entendu, professent l’islam. Ils interdisent à leurs ressortissantes d’épouser des infidèles, qui pourraient leur injecter dans le sang - pur, comme il se doit - le sida de l’incroyance. Au regard de ces indicateurs, la France n’est pas raciste. L’Algérie, le Maroc, l’Arabie le sont.

Des droits sont-ils accordés aux étrangers, immigrés ou réfugiés ? Lesquels ? Combien ? Jouissent-ils des mêmes droits que les autochtones ? Leur attribue-t-on des logements sociaux ? Peuvent-ils acheter des terres ? Peuvent-ils posséder des biens, mobiliers ou immobiliers ? Ont-ils le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? Dans les pays islamiques, la discrimination est la règle. Elle touche les infidèles ou dhimmis, considérés comme inférieurs et dont les droits sont limités à celui de respirer sans avoir à en demander l’autorisation. En Egypte et au Maroc, les logements sociaux sont réservés aux nationaux. Ici ou là, dans les pays islamiques, les écoles publiques sont interdites aux étrangers ou aux infidèles.

Y a-t-il des juifs et des tziganes ? Combien ? Sinon, y en a-t-il eu ? Quand sont-ils partis ? Sont-ils partis librement ou en ont-ils été chassés ? Quel est leur statut ? Il n’y a pas de juifs dans les pays racistes. En Turquie, en Algérie, en Egypte, au Maroc, en Iran, en Arabie, ou bien ils ont disparu, chassés, pourchassés, persécutés, expulsés, ou bien ils sont interdits de séjour. En l’espace de quelques années, le Maroc a divisé par 10 le nombre de ses juifs. Tous partis, comme les autres immigrés.

L’islam, prétend encore la sociologie, pâtit de l’échange inégal. Examinons cela. L’islam dispose de ressources naturelles, dont la France est dépourvue, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est de 3 à 5 $ US le baril, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 20 à 50 $ US, à un prix qui est le décuple du coût réel. La France ne vend pas aux pays d’islam le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires. Elle accueille des millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que la France n’accueille de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, c’est la France qui est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie.

 

De cet examen, on peut conclure que la sociologie est bien pensante, dévote, soumise, qu’elle fait ses ablutions rituelles, qu’elle ne pense pas le réel, mais qu’elle le cache et qu’enfin, elle se fait inquisiteur, délateur ou commissaire politique, dès qu’elle parle de racisme. L’accusation raciste dont elle a fait sa spécialité a une réalité, mais elle n’a pas de fondement. Elle est vraie, au sens où elle est énoncée, non pas au sens où elle est juste. Ce que ce mot désigne, à savoir la certitude que nourrissent des hommes d’être d’une race, religion, classe, pays, nation, civilisation supérieurs aux autres, existe aussi, à n’en pas douter, mais pas en France. Il n’a pas de réalité chez les Français. Socrate aurait dit que le nom s’est éloigné de la règle de justesse qui régit le langage. Ce qui est faux dans cette affaire, c’est l’objet sur lequel porte l’accusation, c’est-à-dire ce sur quoi elle porte, entité - la France - ou êtres humains - les Français. Pour que les sociologues retrouvent leur insolence passée (mais en ont-ils le désir ?), il leur faut abandonner le marxisme dont ils se gavent. Cette libération, si elle se produit un jour, n’est pas pour demain.

 

 

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11 octobre 2010

Histoire politique des intellectuels

 

La thèse de M. Alain Minc, dans Histoire politique des intellectuels, peut être résumée, cavalièrement sans doute, par cette interrogation qui parodie le titre d’un film de Comencini : « Mon Dieu, comment sommes-nous tombés si bas ? »

Au XVIIIe siècle, les intellectuels défendaient ou auraient défendu la liberté de conscience, de pensée, d’expression, le libre examen, aussi bien Bayle que Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, etc. : ils étaient tous ou ils auraient tous été dans le bon camp, celui de la Justice, du Droit, de la Vérité. Au XIXe siècle, ils ont pris parti, tous ou quasiment tous (Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Vallès, Sand, Zola, etc.), en faveur de la liberté des peuples, de la République, de l’émancipation des travailleurs, tous, à l’exception de quelques « intellectuels » d’extrême-droite, qui relèvent la tête à la fin du XIXe siècle et se prononcent pour la monarchie, la loi de Dieu, l’ordre social. Au XXe siècle, ils ont choisi le camp du totalitarisme, sauf quelques-uns d’entre eux, très rares, Mauriac par exemple.

Telle est la thèse ou le constat qui est fait. Alain Minc reconnaît qu’il ne sait pas ou ne comprend pas pourquoi, du juste, des droits, de la liberté, les intellectuels ont basculé dans l’injuste, le soutien aux tyrannies, l’asservissement des peuples, niant ce qu’ils ont longtemps été. Il se contente de constater des faits et d’énoncer ces constats, sans se demander si les constats qu’il fait sont exacts. Et si les intellectuels des XVIIIe et XIXe siècles étaient à l’image de ceux du XXe siècle ? Très étrangement, ils ont admiré Catherine de Russie et Frédéric II de Prusse, ou d’autres despotes, comme au XXe siècle, ils ont admiré Castro, Lénine, Staline, Nasser, Mao, Pol Pot, Boumediene et autres despotes, cherchant dans des tyrans étrangers des modèles pour leur pays. Si Voltaire avait été sujet du roi de Prusse, il n’aurait jamais été Voltaire, mais serait sans doute devenu un quelconque chambellan obséquieux, tout entier voué à la grandeur de son roi. Comparés à la grande Catherine, tsarine cynique, cruelle et impitoyable, Louis XV et Louis XVI étaient des parangons d’humanité et de modestie. Certes, elle parlait et écrivait le français, comme Frédéric II ; certes, elle a très généreusement comblé Diderot de dons sonnants et trébuchants, mais cela ne suffit pas à faire d’elle un modèle. Combien de tyrans au XXe siècle ont financé en sous-main des entreprises intellectuelles en France ? Il n’y aurait pas eu de Lettres françaises sans l’argent que les dirigeants soviétiques volaient à leur peuple. D’Alembert, ayant obtenu l’autorisation de publier L’Encyclopédie, a exigé de son « protecteur », M. de Malesherbes (à qui les révolutionnaires ont fait payer son libéralisme en le coupant en deux), qu’il interdise ceux qui avaient le front de critiquer son entreprise. Si on lisait vraiment Zola (les trois villes et les quatre évangiles), on serait horrifié des thèses qui sont développées dans ces ouvrages; et encore plus horrifié si on s’efforçait de comprendre les thèses sur la transmission héréditaire des tares dont il s’inspire dans les Rougon-Macquart. Un inventaire exhaustif de toutes les idées ou thèses énoncées par Hugo, Lamartine, Nerval, Stendhal, Proudhon, Marx, Engels (cf. la littérature oubliée du socialisme), Vallès, etc. avec références et citations à l’appui, montrerait, sans qu’il soit nécessaire de longues dissertations, que les intellectuels du XXe siècle ne détonnent pas dans la galerie de leurs ancêtres, qu’ils y sont à leur place, qu’ils n’ont jamais rompu avec quoi que ce soit...; et que si ces intellectuels modernes se sont trompés d'abondance sur le bien, le mal, le juste, le vrai, le faux, etc., ils sont restés fidèles à ce que leurs prédécesseurs ont toujours dit, fait, pensé ; ou pour dire les choses avec plus d’exactitude, que ces prédécesseurs des XVIIIe et XIXe siècles, tout confits en dévotion libertaire, préfigurent et annoncent Sartre, Bourdieu, Badiou, Beauvoir, Vailland, Merlot, Sollers, etc.

10:32 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, culture, société

10 octobre 2010

Francophobie






Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant.
République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.
La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, il les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.
Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.
Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays.

Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou. Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi. Elle sera faible. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord, génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre, était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications : détruire la prison, à bas les murs de l’asile, fermons les casernes, etc. Ces thèses nourrissent le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune ». Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.

De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ? La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonnait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement. S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France.
Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour employer encore ces mots trash.


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08 octobre 2010

Lumière des livres 33

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Collection « l’esprit de la cité, Fayard, 2001, 346 pages

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style « familier » et très agréable à lire, Pierre Manent expose les principales thèses que les philosophes ou les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont avancées en matière de politique : nation, droit, Europe, liberté, égalité, morale, etc. Pour l’auteur, ces thèses ne sont pas à elles-mêmes leur propre et seule fin : elles sont toujours articulées les unes aux autres et mises « en situation », au sens où elles ne sont exposées qu’à propos d’une question : la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant une question problématique - la construction de l’Europe par exemple ou la barbarie nazie -, que cette question est traversée et sous-tendue (de fait, elle est problématique) par des enjeux anciens et profonds de philosophie politique : qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?          

         Pourtant, le véritable intérêt de ce Cours n’est pas dans les exposés pédagogiques qu’il contient, mais dans les thèses « à contre-courant », que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur libéral qui est généralement considéré comme proche de l’excellente revue (europhile hélas) Commentaire. Je retiendrai deux de ces thèses. Pierre Manent est convaincu que l’homme est un « animal politique » et que sa « nature » est plus d’ordre « politique » que « biologique » ou autre. Autrement dit, il ne peut vivre qu’en société et, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même et pour être libre, il doit créer lui-même les conditions de sa liberté. Alors que nos lointains ancêtres obéissaient à la loi religieuse, familiale, politique, qui leur était imposée (dans de nombreux pays au monde, c’est encore le cas), nous voulons être aujourd’hui les seuls auteurs de notre destin. Voilà pourquoi « l’empire de la morale » que certains mettent en place (droit d’ingérence, droits à, droits nouveaux revendiqués par les homosexuels, etc.) menace la nature politique de l’homme et donc les conditions de notre liberté.

C’est sans doute à propos de la nation que les thèses de Pierre Manent présentent le plus grand intérêt. Dans le chapitre V, consacré à « la forme-nation », il établit un parallèle entre la cité antique et la nation moderne, la seconde offrant à des dizaines millions d’hommes les conditions de la liberté que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens, et surtout c’est dans le seul cadre de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, c’est mettre en péril la démocratie. La nation, selon Pierre Manent, n’est jamais monolithique. Elle peut être fondée sur la naissance (la langue, le sang, un même peuple) ou le droit, la liberté, le plébiscite de chaque jour. Les Français préfèrent le second fondement, les Allemands le premier, mais dans la forme nation, les deux fondements ne s’excluent pas l’un l’autre. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, parce qu’elle se fait de façon artificielle et souterraine, sans que les citoyens soient jamais vraiment consultés sur leur avenir.

 

01 octobre 2010

Pétrole

 

Le mot est emprunté au latin petroleum en usage au Moyen Age et il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est défini conformément à sa composition en latin, de petra, « roche, rocher », et oleum, « huile » (mot à mot, huile de pierre) dans un texte du XIVe siècle : « une huile que l’on fait de pierre » et chez Palissy (XVIe siècle) : « l’huile de pétrole, qui sort des rochers ». Il est en concurrence avec bitume, emprunté au latin bitumen et attesté au XIIe siècle au sens de « combustible liquide », et avec naphte, emprunté au latin naphta (lui-même emprunté au grec et ce dernier à l’araméen) et attesté au début du XIIIe siècle au sens « sorte de bitume liquide ».

Pétrole entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « bitume liquide et noir qui se trouve dans le sein de la terre » (huile de pétrole ; même définition en 1798 et en 1835), alors que, dans les deux éditions précédentes (1718 et 1740), le mot est cité dans un exemple à l’entrée huile : « On appelle huile de pétrole une sorte d'huile qui coule naturellement de certaines pierres dans le Levant » (comprendre le Proche-Orient). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition tout aussi sommaire, mais en indiquant des provenances différentes : non plus le Levant, mais l’empire des Birmans (en Asie du Sud Est) et aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où les premiers forages ont été effectués dans les années 1840-50 : « huile minérale fournie par des sources naturelles qui se trouvent surtout dans l’empire des Birmans et en Pennsylvanie ; c’est une sorte de bitume moins liquide que le naphte, et plus que le malthe » (« substance molle et glutineuse en été, se durcissant par le froid, d’une odeur de goudron, qu’on trouve en France (à Orthez, etc.), à Neufchâtel en Suisse, en Bavière, en Transylvanie, etc. dite aussi bitume glutineux, poix minérale, goudron minéral, pissasphalte » : « la malthe est moins liquide que le pétrole »). L’exemple qui illustre le sens de pétrole indique les lieux où se trouvent d’importants gisements : « En Perse, depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, le peuple ne s’éclaire qu’avec du pétrole extrait de Kirkuk ».

Pour nous, le pétrole est une matière première et une source d’énergie dont la principale utilisation est l’automobile. En 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’utilisation du pétrole est limitée au chauffage et à l’éclairage : « Huile minérale servant à l’éclairage et au chauffage » (exemples : le pétrole est un mélange de carbures d’hydrogène naturels, s’enflammant à des températures variées ; puits de pétrole ; une nappe de pétrole).

En revanche, les auteurs des dictionnaires actuels prennent acte des changements intervenus au cours du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « huile minérale naturelle combustible, d’une odeur caractéristique, d’une densité variant de 0,8 à 0,95, formée d’hydrocarbures et utilisée surtout comme source d’énergie » (pétrole brut, gazéifié ; gisement, mine, nappe, puits, sources de pétrole ; cracking, distillation, exploitation, extraction, importation, industrie, production du pétrole ; pays producteur de pétrole ; dérivé du pétrole; baril, tonneau de pétrole) ; et « par métonymie », c’est « le produit de distillation de cette huile » (fourneau, lampe, réchaud à pétrole ; chauffage, éclairage au pétrole ; pétrole lampant). Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens ont apparemment mis à jour leurs connaissances fragiles de 1932-35 : « Huile minérale d’origine naturelle, issue de l’accumulation et de la transformation de matière organique, et qui est composée d’un mélange complexe d’hydrocarbures » (le pétrole est utilisé principalement comme source d’énergie ; le kérosène, les essences, le gazole, les paraffines sont des produits obtenus par distillation des pétroles).

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est que les Français (et même tous les hommes) s’en sont passés sans difficulté pendant des millénaires. Il reste que les recettes de l’Etat sont, pour une large partie d’entre elles, fournies par les taxes sur les carburants (TIPP, TVA et autres) et que se passer de pétrole condamnerait l’Etat et les collectivités locales à la faillite totale. Longtemps encore, le pétrole va rester une arme brandie contre les malheureux peuples d’Europe ; et les Etats ne sont pas près de neutraliser cette menace.

 

29 septembre 2010

Investigation

 

 

 

En latin, investigatio a pour sens « recherche attentive, enquête » ; c’est à peu près dans ce sens qu’investigation est attesté en français au tout début du Xe siècle (« recherche, enquête »). Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), comme un « terme didactique » signifiant « recherche suivie sur quelque objet » (l’investigation de la vérité ; autres exemples en 1835 : cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigation) et comme un terme de « grammaire », « l’investigation du thème » servant à dire « la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » dans les langues à flexion interne ou dans les langues, comme l’arabe, à « racines trilittères », employé glosé ainsi par Barré (1842, Complément au DAF) : « Investigation de la racine (grammaire) se dit, dans les langues orientales, des recherches que l’on fait sur chaque mot d’un passage donné, pour remonter à leur origine étymologique » ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Investigation du thème, manière de trouver dans les verbes le temps et le mode primitif » (« l’investigation du thème ne présente de difficultés en français que pour quelques verbes »).

En 1750, J-J Rousseau se targue d’avoir employé ce mot « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! », qui n’était pas encore dans le DAF : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ( ?) ». Il en va de la douceur des mots comme des goûts et des couleurs : ALJ ne se prononce pas. Il est vrai que dans la langue du XVIIIe siècle, le mot s’emploie surtout à propos des sciences, comme chez Rousseau (cf. ci-dessus) ou chez Diderot : « Investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé ».

Des sciences, le mot passe à la justice, où il n’a plus rien de doux, ni d’harmonieux, comme l’atteste la définition de Littré : « Action de suivre à la trace, de rechercher attentivement », illustrée de ces exemples : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi » (et, ajoutera-t-on, il a été coupé en deux) et « (aux) habitudes du commandement militaire », Napoléon empruntait « cette investigation qu’il portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition ».

L’investigation peut prendre le « caractère de l’inquisition » : c’est dit au début du XIXe siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le célèbre « journalisme d’investigation » prôné par le dénommé Plenel, trotskiste de formation : on fouille, on scrute, on épie, on poursuit, on persécute ; on suit à la trace ; quand on a flairé une piste, on y va, on saisit dans sa gueule, on ne lâche rien, jusqu’à ce que le présumé coupable ait été dénoncé, montré du doigt, cloué au pilori et que tous les journaleux investigateurs aient craché leur venin sur le malheureux, avant de le donner à dévorer à leurs chiens.        

 

 

23 septembre 2010

Protectionnisme

 

 

 

Il est aisé d’établir la façon dont ce nom a été formé. A la « base » protection a été ajouté le suffixe – isme, dont le « signifié » est « doctrine » ou « théorie » ou « ensemble de propositions constituant un paradigme ». Relativement récent, le mot date en fait de l’époque où l’économie commence à jouer un rôle de plus en plus important dans le gouvernement ou l’administration d’un pays, au point de menacer la politique dans cette position « dominante ». Il est attesté pour la première fois en 1845 dans le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le mot anglais qui correspond à protectionnisme est postérieur : il est attesté en 1852.

Voici de quelle façon sommaire, mais objective Littré (Dictionnaire de la languie française, 1863-77) définit ce mot : «  Terme d’économie politique, système de protection commerciale ». Pour lui, la chose va de soi, ou elle est dans l'ordre naturel des choses à soné poque. Protectionnisme est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35 ; et, par rapport à Littré, la définition gagne en ampleur et en précision : « (Terme d’économie politique) Système ayant pour objet de protéger le travail national et les productions nationales par des tarifs appliqués aux produits étrangers ». En une courte phrase, qui constitue une belle synthèse de grandes théories, les académiciens réussissent à rendre compte de ce qu’est le protectionnisme : les objectifs sont indiqués (protéger le travail national et les productions nationales), les moyens aussi (par des tarifs particuliers – des taxes parfois élevées – appliqués aux produits étrangers).

Il est difficile de dire, au vu de cette définition, si les académiciens, en 1932-35, étaient ou non hostiles au protectionnisme. Il semble, si l’on se rappelle le prestige que l’on accordait alors, à gauche ou à droite, chez les riches comme chez les autres, à la « nation », même dans les milieux internationalistes (dans ce mot, il y a nation et l’internationalisme se fait entre des nations, et non contre les nations), que, sur cette « doctrine », ils ne portent pas de jugement de mépris , alors qu’il est de bon ton aujourd’hui d’y être viscéralement hostile, comme si le protectionnisme était une forme larvée de racisme dont serait la cible tout ce que font les étrangers. 

En revanche, la définition du Trésor de la langue française (1971-94), temple du progressisme engagé, est de toute évidence malveillante. Il est vrai que les lexicographes du TLF s’abritent prudemment derrière l’autorité d’un économiste, dont ils s’inspirent pour dire que c’est une « doctrine préconisant, ou un système mettant en pratique, un ensemble de mesures restrictives ou prohibitives pénalisant l’introduction dans un pays de produits étrangers, afin de favoriser les activités nationales et de les préserver de la concurrence étrangère ». Ce qui sous-tend cette doctrine, ce serait des formes inquiétantes de chauvinisme, la volonté d’interdire (cf. prohibitive, pénaliser), la paranoïa, l’enfermement. Ils auraient pu citer des économistes arguant que les mesures, lois, taxes protectionnistes ne servent à rien, qu’elles n’atteignent jamais leur objectif et qu’elles ne font qu’accorder des rentes de situation à des entreprises mal gérées ou obsolètes. Ce n’est pas le cas. Ce pour quoi il a été opté, c’est la suspicion : le mot n’est plus défini objectivement ; il devient suspect et la chose qu’il désigne est « diabolisée » ou « stigmatisée ».

 

 

22 septembre 2010

Savent-ils compter ?

 

 

            En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité. Dans l’histoire de France, Louis XIV et Mme de Maintenon sont honnis, parce que la révocation de l’Edit de Nantes a provoqué l’exil de deux cent à trois cent mille Protestants. Que diront nos descendants de Mitterrand, Mauroy, Jospin, Fabius, etc. qui ont condamné à l’exil dix fois plus de Français ?

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Cela n’est pas terminé. Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. c’est qu’ils ne savent pas compter. Entendons-nous bien : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à 76 ans ou plus ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS.

Mais, quand l’argent est public, les comptes justes soudain se dissipent. Avec Aubry, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt.

 

La politique des socialistes et autres gauchistes se ramène au slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous et prospérez », à condition d’y ajouter « sur le dos des salariés français » ou encore « faites ce que je vous dis de faire, ne faites surtout pas ce que je fais ». Se tiendraient-ils pour de très mauvais exemples ?

 

11:21 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, société, france

19 septembre 2010

Lien

 

Le lien est l’alpha et l’oméga de la sociologie – non pas la sociologie qui se contente d’observer ce qui est et de le décrire, mais la sociologie engagée et militante : en bref, quasiment toute la sociologie et autres sciences sociales, qui regroupent les gros consciencieux du social. Ah, ce lien social, ce fameux, ce célèbre, ce si souvent répété à l’envi lien social, ce miraculeux lien social, etc. il est censé tout résoudre ! Voilà pourquoi, nous serinent les spécialistes du lien, id est les gros consciencieux du social, il faut mettre ou faire du lien partout où il n’y en a plus et où il n’y en a jamais eu et partout où le lien social est rompu, le restaurer (comme l’Ancien Régime ?), pour que s’épanouisse le vivre ensemble et que ceux qui n’acceptent dans leurs « cités » que des vrais croyants de race pure fassent semblant d’être un peu, un tout petit peu, un chouïa tolérants : en bref que ces barbares mal embouchés accèdent enfin à l’humanité.

Le lien a la propriété magique de transformer une citrouille en carrosse ou des mouroirs en lieux de vie ou le racisme en humanisme. Ce lien-là est connu des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans l’ordre des rapports humaines, ce qui unit deux ou plusieurs personnes (ou groupes de personnes), établit entre elles des relations d’ordre social, moral, affectif par exemple ; les relations ainsi constituées » (les liens de la société, les liens humains, lien juridique, légal, de droit, lien politique, national, fédéral, féodal, lien social), mais dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième édition, de 1694 à aujourd’hui, le lien est ramené au seul attachement ou union entre les personnes, comme dans le mariage : « Tout ce qui attache et unit les personnes ensemble » (1694 : le lien de mariage, le lien conjugal, lien d’intérêt, lien d’amitié, les liens du sang et de la nature) ; « figurément, tout ce qui attache et unit les personnes ou les choses ensemble » (1932-35 : le lien du mariage est un lien sacré, un lien indissoluble ; lien d'intérêt ; lien d'amitié ; le lien de la reconnaissance ; les liens du sang ; je lui suis attaché par les liens les plus forts, les plus étroits ; resserrer les liens, relâcher les liens qui unissent deux personnes ; ce brave homme a été le lien, a servi de lien entre nous ; le lien qui rattache les diverses parties de cet ouvrage est bien mince ; je n’aperçois aucun lien entre ces événements, entre ces idées) et « il se dit particulièrement de la dépendance dans laquelle une femme tient un homme en dehors du mariage » (il a rompu ses liens ; des liens honteux).

Le sens social s’est développé à partir d’un sens propre qui est exposé par tous les auteurs de dictionnaires, Richelet, Dictionnaire français des morts et des choses (1680) : « Ce avec quoi on lie quelque chose » ; Furetière, Dictionnaire universel (1690) : « Ce qui joint ensemble, attache et unit des choses ensemble » et « lien se dit aussi des chaînes, des menottes et autres fers avec quoi on attache les captifs, les galériens et les prisonniers » (les pauvres esclaves d’Alger sont chargés de liens, languissent dans les liens) ; les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) : « Lien se dit aussi de la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché » et « il se prend figurément et poétiquement pour esclavage » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché ». 

Ainsi, ce fameux lien est, au propre, la laisse à laquelle un chien est attaché ou la chaîne qui ligote un prisonnier ou un esclave. Voilà le beau lien dont se rengorgent les gros consciencieux du social. Leur idéal, c’est les individus attachés les uns aux autres comme autrefois les forçats marchant vers le bagne l’étaient à la chaîne.

Continuant le nom latin ligamen, lien est attesté au début du XIIe siècle dans le Psautier d’Oxford : « Rompons leurs liens ». Le contexte est religieux. C’est l’adaptation d’un verset des Psaumes, « diripuisti mea vincula » : tu as arraché mes liens, chante le fidèle en s’adressant à son Dieu. Autrement dit, la plus ancienne des morales de France chante la nécessité de rompre les liens pour devenir libre. C’est ce que modulaient naguère encore nos ancêtres à l’église. Désormais, l’horizon n’est plus celui des liens rompus, mais des liens renoués, solides, serrés très fort. En bref, ce à quoi aspirent les gros consciencieux du social, c’est, avec leur lien, un destin d’esclaves.

15 septembre 2010

Déportations

 

 

Ce nom, emprunté du latin deportatio (« transport », puis « exil »), est attesté au début du XVIe siècle au sens de « bannissement ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « C’était dans l’ancienne Rome un bannissement perpétuel, avec interdiction du feu et de l’eau » (comprendre le banni ne pouvait pas vivre près d’une source ni faire de feu »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme un châtiment (« Action de transporter des criminels dans un autre pays »), précisant que « ce mot se dit, non de ceux qui transportent, mais de ceux qui sont transportés », comme dans l’exemple « on vida les prisons d’Espagne pour peupler la colonie et les Juges furent autorisés à condamner à la déportation ». Féraud conteste la réduction de ce terme à la seule Rome antique : « L’Académie ne le dit que de l’ancienne Rome ; mais on peut l’appliquer, en certains cas, aux peuples modernes », ce dont conviennent les académiciens en 1798 (DAF : « Ce mot, qui signifiait, chez les anciens Romains, un bannissement dans un lieu déterminé, a été pris quelquefois en France dans la même acception, et quelquefois pour le simple bannissement hors du territoire François, sans désignation de lieu »). Le sens en est clair. La déportation est une peine, prononcée par un tribunal, qui consiste à éloigner du territoire national tel ou tel criminel. Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Peine afflictive et infamante qui consiste à être transporté hors du territoire national dans un lieu déterminé par l’État » ; chez Littré (DLF, 1863-77) : « Aujourd’hui, peine qui consiste à exiler quelqu’un dans un lieu déterminé, et, plus spécialement, à lui faire subir sa détention hors du territoire français » ; dans le DAF (1932-35, huitième édition) : « Peine afflictive et infamante qui consiste en une résidence forcée sur un point déterminé en dehors du territoire continental » (alors des condamnés étaient déportés en Algérie, en Nouvelle Calédonie ou en Guyane)…  

Certes, lors de la seconde guerre mondiale, le mot a pris un sens étendu, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française : « par extension, internement politique dans un camp de concentration situé loin de la résidence de la victime ». La tragédie de la déportation pendant ces années-là (« transfert et internement dans un camp de concentration ou d’extermination ; la déportation en Sibérie ; la déportation fut systématiquement pratiquée par les nazis ; mourir en déportation ; revenir de déportation ») est distinguée dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) des emplois antérieurs : « anciennement, peine perpétuelle, afflictive et infamante, qui consistait en une résidence forcée dans un lieu déterminé en dehors du territoire continental » et « transfert de certaines catégories de la population d’un pays hors de leur patrie ».

En aucun cas, le retour de ces citoyens roumains dits Roms dans leur pays n’est une déportation. Ils rentrent dans leur patrie et la France les rémunère pour cela ; ils ne sont pas condamnés par la justice roumaine à vivre à l’étranger. Nommer déportations ces faits est une de ces impropriétés volontaires qui fleurissent pendant les guerres. On fait la guerre avec les mots avant de tuer vraiment avec des armes. C’est surtout une injure faire à la mémoire des millions de martyrs qui ont été déportés pendant ce siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle, qu’ils aient été juifs, résistants, dissidents, moujiks, Russes, Polonais, Baltes, Tchétchènes, Ukrainiens, popes, chrétiens, etc. ; et indirectement, du négationnisme. Car, si se faire rapatrier aux frais d’un Etat démocratique, c’est de la déportation, il n’y a plus de raison de se lamenter sur le sort des millions de victimes des déportations du XXe siècle. Il est vrai que ceux qui n’ont que le mot déportation à la bouche sont les camarades de ceux qui ont déporté en masse en URSS ou en Chine ou ailleurs et qu’en accusant la France de déporter les Roms, ils font oublier les millions de déportations qu’ont ordonnées leurs chers camarades. Quant à Mme Reding, commissaire politique, son cas n’est guère différent. Voilà 21 ans qu’elle bâfre au grand râtelier de l’UE, laquelle n’est pas différente de l’URSS. La bonne nouvelle qu’elle annonce, c’est que son pays, le Luxembourg, est prêt à accueillir, loger, nourrir, soigner, éduquer, former, employer les six millions de Roms qui vivent encore en Roumanie et en Bulgarie et que la France ne sera plus le seul pays d’Europe à supporter ce fardeau.

13 septembre 2010

Grèves

 

 

 

Ce mot, qui continue le latin populaire grava, « gravier », est attesté dans ce sens au XIIe siècle. Selon La Curne de Sainte-Palaye, auteur au XVIIIe siècle d’un des premiers dictionnaires historiques de la langue française, le mot, entre le XIIe et le XVIe siècles, n’a que deux sens : « Rivage uni et sablonneux » (en concurrence avec grave) et, employé comme nom propre : « La Grève, place de Paris, sur le bord de la Seine, à côté de l’Hôtel de Ville » et où, parfois ou souvent, la justice faisait torture et exécuter les criminels. C’était aussi le lieu où les portefaix (les manœuvres portant des charges) en quête de besogne retrouvaient d’éventuels employeurs. Dans les dictionnaires anciens, ce sont les deux sens qui définissent grève : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

Barré est le premier lexicographe qui, en 1842, dans le Complément au DAF, note le sens moderne, lequel apparaît dans l’expression faire grève : « Faire grève se dit, parmi les ouvriers d’un chantier, pour se coaliser afin de refuser de travailler hors de certaines conditions ». Ce sens est attesté dans un rapport administratif de 1805 : « Les tailleurs de pierre ont décidé entre eux de faire, demain lundi, ce qu’ils appellent « grève » (c’est-à-dire de quitter l’ouvrage) pour demander de l’augmentation ». Ce sens vient du nom « de la place de Grève à Paris, au bord de la Seine (actuelle place de l'Hôtel de Ville), où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant l’embauche » (Trésor de la langue française, 1971-94). Littré (1863-77) explique comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, c’est « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage ». C’est ainsi que le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Les académiciens enregistrent ce sens en 1879 (DAF, septième édition), laissant percevoir, surtout dans les exemples qui illustrent ce sens, une sourde hostilité vis-à-vis de ces « coalitions » : « coalition des ouvriers d'un atelier, d'une profession, qui s'entendent pour cesser leur travail jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une augmentation de salaire, ou certains autres avantages. Les grèves sont le fléau de l’industrie ».

Au XIXe siècle, les grèves sont des affaires d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés si des fonctionnaires avaient eu le front de se mettre en grève ou avaient tenté d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot grève, défini comme une « cessation du travail », et non plus comme une « coalition », reste propre aux ouvriers : « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

            Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève y est trine comme le Dieu des chrétiens : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument « progressiste », par l’entrée consacrée à la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition en deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes de très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où les grèves sont souvent rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut des lignes ennemies, surtout avec le sang des autres.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin du travail, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

 

 

08 septembre 2010

Lapidation

 

 

Le mot, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il s’agit évoquer la mort en martyr de Saint Etienne : "le lapidement de Saint Etienne".

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires : celui de Furetière (1690), où lapidation est défini ainsi : « mort ou blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple » et où ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien : « Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre » ; ou celui de l’Académie française : « (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) Supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) ; « (1835, 1879) Action d’assommer quelqu’un à coups de pierres et supplice de ceux qu’on faisait mourir ainsi » (la lapidation de saint Étienne ; la lapidation était en usage chez les Juifs) ; « (1932-35) Action de lapider » (la lapidation de saint Étienne) ; « (neuvième édition, en cours de publication) Action de lapider ; supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère ; la lapidation de saint Étienne) ; ou le Trésor de la langue française (1971-94) : « Action de tuer quelqu’un à coups de pierres ; supplice de ceux que l’on fait mourir de cette façon ».

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux; les rabbins font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ».

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. Pourtant, cela n’empêche pas que ce terme, horrible, non pas en soi, mais parce qu’il désigne des réalités de la dernière barbarie, soit employé dix fois, cent fois, mille fois, que dis-je : cent mille fois, par jour dans les medias et les conversations. C’est devenu un tube depuis trente ou quarante ans : lapider, lapidation, femmes lapidées, lapidateurs, etc. dès qu’il est question d’islam, la religion, ou d’Islam, la civilisation, cette grande « religion » « d’amour » et de « paix », sans que, jamais, la répétition à l’infini de ces mots et des actes qu’ils désignent n’amènent nos aimables commentateurs d’actualité, journaleux, médiaux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe. Le mot est dans toutes les bouches, à en donner la nausée ; la chose est taboue, et ceux qui l’approuvent (un milliard de musulmans ou plus) sont sanctifiés de sainte nitouche ou des touche pas à mon pote pourri, il est sacré.

Il y a plus. Le succès de lapidation est à sens unique. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » : (1782, Les Rêveries du Promeneur solitaire) « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Sakineh iranienne, soient lapidés : attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de pierres, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié, de le faire souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé pour si peu. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs.

 

 

04 septembre 2010

Malvenue à Joseph

 

 

Réponse parodique à la Canadienne qui, dans Le Monde, écrit en français langue étrangère

 

 

 

Joseph, tu n’es pas le bienvenu en France. Quand tu es venu au monde, le visage de tes parents, de ta sœur et de tes deux frères s’est éclairé de bonheur ; tu as fait la joie de tes grands-parents et de quelques-uns de tes arrière grands-parents encore en vie. Tu es né Français de parents français ; tes parents sont nés Français de parents français ; tes grands-parents aussi, et ainsi de suite depuis la nuit des temps, c’est-à-dire depuis le début de l’histoire de France. Tes ancêtres étaient ouvriers agricoles ou métayers ou journaliers ou manœuvres ou tacherons ou soldats. Pendant un millénaire et demi, ils ont retourné la terre de France, embelli les paysages, débroussaillé, semé, planté, cueilli, récolté ; ou bien ils sont morts aux frontières pour faire de la France un havre de liberté dans un monde de servitude.

            Pourtant, tu n’y as plus d’avenir. Tu te prénommes Joseph, et non pas Jalil ; tu es chrétien, et non pas musulman ; tu es né Français de parents, grands-parents, arrière grands-parents français, et non pas, comme l’impose la norme parfaite et le voudrait la Canadienne qui écrit en français langue étrangère, de parents tunisiens, canadiens, bulgares, hollandais, etc. etc. etc. Il n’y a plus de terre sur cette terre pour des enfants comme toi, plus d’asile possible, plus d’exil, plus de repli, plus de havre. Un jour, tu seras humilié, parce que tu ne t’appelles pas Jalil ; ou battu à mort pour un regard ou parce que tu ne courbes pas l’échine, que tu ne baisses pas la tête, que tu ne rases pas les murs ; ou lapidé, parce que, pendant le mois de ramadan, qui n’existe pas dans ton calendrier, tu jeûnes la nuit et non la journée ; ratonné, parce que tu auras traversé par mégarde un quartier islamique ou une ville placée sous la coupe de l’islam et qui n’aura plus rien de française ; ou égorgé, parce que tu manges encore de la charcuterie.

Dans quinze ou vingt ans, tu seras livré aux barbares.

Pendant des siècles, tes ancêtres ont accueilli des étrangers qui ont trouvé en France dignité, prospérité, liberté. En échange de quoi, ils ont été remerciés par des effusions de gratitude infinie. Tu te satisferais d’indifférence polie. Mais au lieu d’un zeste de politesse, tu as droit à la haine. Sans cesse, tu es dénoncé. Ce qui t’est reproché, c’est d’être Français, c’est-à-dire d’être d’une sous-race, inférieure et sans valeur, et par tous les Jalil de la Canadienne. Les ancêtres de Jalil ont vécu comme des nababs grâce aux razzias ; ils ont prospéré de la vente des biens razziés, ces biens étant des hommes, des femmes, des enfants ; et c’est toi, dont les ancêtres étaient paysans, qui es accusé de descendre de trafiquants d’esclaves. En moins d’un siècle, les ancêtres de la Canadienne ont tué des centaines de milliers d’Algonquins, de Cris, de Hurons, de Mohicans, etc. à qui ils ont volé terres, paysages, maisons, droits de vivre. Ce que la Canadienne appelle de ses vœux, c’est la répétition en France des crimes commis au Canada : mépris de tous les autochtones et de tous les Joseph de France, nettoyage ethnique, extermination des indigènes, génocide des indiens, et cela avec l’aide des Tunisiens, de l’islam, des musulmans fous furieux.

Ton avenir, Joseph, est de devenir l’esclave des Jalils de la Canadienne. Je suis sûr que tu maudiras ceux qui t’ont condamné à cette existence d’humiliation.

 

 

15:57 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, france, société

31 août 2010

Salir, saleté, salissure, souillure, tache, flétrissure, honte, etc.

 

 

 

 

Ces grands mots fleurissent dans les discours des politiciens, journaleux, (socio) cultureux, associateux, etc. – ces dominants qui ont seuls « la liberté de communiquer leurs opinions ou leurs pensées », liberté garantie pourtant depuis 1789 à tous les citoyens. On entendait jadis, il y a plus d’un demi-siècle, ces mêmes réprobations vertueuses dans les prônes des dévots ; aujourd’hui, elles se bousculent dans les bouches politiciennes, médieuses, cultureuses, etc. Elles étaient propres au clergé catholique ; elles sont propres au clergé cathodique. Le L est devenu D. Seule une lettre a changé, mais elle n’est pas écarlate. Ces mots qui dénotent la bonne conscience replète appartiennent à ce vocabulaire moralisateur que l’on croyait incompatible avec la démocratie. Ce sont, entre autres mots, salir, saleté, salissure, souillure, honte, tache, etc. Sarkozy, clame Mme Aubry, « salit la République » (faut-il écrire République ou république ?) ; Sarkozy a couvert d’une tache le drapeau français ; Mme Aubry a vécu un été de honte à cause de Sarkozy ; la France a été salie, etc. Ah bon ?

Examinons cela.

M. Sarkozy a le courage de se porter candidat à des mandats électifs ; M. de Villepin n’a jamais manifesté ce courage. De M. Sarkozy, on peut penser ce que l’on veut, mais il est difficile de lui reprocher de bouder l’exercice de la démocratie. M. de Villepin s’est toujours défié de l’exercice de la démocratie. M. Sarkozy a été ministre après avoir été élu à plusieurs reprises maire et député. M. de Villepin été Ministre des affaires étrangères et Premier ministre sans avoir été élu. Si l’un des deux souille le drapeau tricolore, ce n’est pas Sarkozy, c’est Villepin, pris la main dans le pot de confitures de manipulations de listes bancaires.

Pendant quatorze ans, la France a eu pour chef de l’Etat un ancien pétainiste, collabo convaincu et résolu, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, héraut des guerres coloniales, grand coupeur de têtes pendant quinze mois entre 1956 et 1957, inventeur de la procédure mort-née de « flagrant crime ». Chaque jour, de mai 1981 à mai 1995, il a souillé, sali, flétri la République, le drapeau tricolore, la France. Non seulement Mme Aubry n’a jamais été incommodée par les odeurs pestilentielles que dégageait alors l’Elysée, ni gênée par la saleté, l’ordure, les flétrissures, dont son père profitait. Sans ce chef de l’Etat, elle n’aurait jamais été ni député, ni maire, ni ministre.  

M. Sarkozy n’est sans doute pas un grand homme politique, mais il est relativement propre. S’il est le Mal en personne, Satan, le Diable, le Démon, c’est qu’il est fils d’immigré et qu’il a, comme Léon Blum, des ancêtres juifs. En 1936, Léon Blum était déjà accusé de salir la France. Nihil novi sub sole.

 

 

 

27 août 2010

Roms et manouches

 

Romano et romani, romanichel, tzigane, zingaro et zingari et même zingara, bohémien, égyptien, gitano, gitana, gitan, manouche et le dernier né : rom

 

C’est un casse-tête et une source d’embrouilles que de nommer les populations, nomades ou non, établies en France et en Europe, qui sont dites « rom » ou « gens du voyage » en novlangue bien pensante. Un simple écart de langage, du type baraquoin ou voleurs de poules, et hop, ni une ni deux, ou plutôt eins zwei drei comme dans la France occupée,  vous voilà collé au poteau : pardon, mis au pilori antiraciste. Outre les noms cités ci-dessus, ces populations ont été appelées au cours des siècles cigain, cingre, singuane, cingle, cingane, cingari, zingane, zingre, gitain, tchingari. Voilà de quoi donner le tournis et des occasions innombrables de tourner cent fois sa langue dans sa bouche avant même de se risquer à émettre le moindre son, comme s’il était tabou de nommer ces hommes et ces femmes. Ils ont un nom variable, changeant, fluctuant ; et en plus il est interdit de leur donner un nom ou de les nommer par quelque nom que ce soit. Il y aura toujours un censeur ou un inquisiteur pour vous remettre dans le droit chemin ou la bonne voie, laquelle se dit en arabe charia. Les « roms », c’est comme Iahvé : il n’est pas recommandé de dire leur nom.

Les dictionnaires portent les traces – en NLF les « stigmates » - de ces hésitations. Ce qui a longtemps suscité l’intérêt des autochtones (comprendre : les Français), c’est l’origine de ce ou ces peuple(s). Aujourd’hui, les savants, en se fondant sur une comparaison entre le romani tschib (ou « langue des tziganes ») et les diverses langues d’Europe et d’Inde, ont acquis la certitude (cette certitude est « leur », ce n’est pas celle d’Arouet, qui est sceptique en tout) que ces populations sont originaires du nord de l’Inde : « peuple nomade, vivant de petits métiers, originaire du nord de l’Inde, et répandu en Europe aux XVe-XVIe siècles après de longs périples à travers le Proche-Orient », « peuple originaire de l’Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade », Trésor de la langue française, 1971-94 ; « membres d’une tribu vagabonde que l’on croit venue de l’Inde, et qui se rattache, par son langage, à la famille sanskrite », Barré, 1842, Complément au DAF ; « (la) langue des tzingaris (…) parait être un dialecte indien très corrompu », « ces peuples, sorte de parias, sont venus originairement de l’Indoustan », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77. Or, les Français des siècles classiques n’étaient pas des linguistes. La responsabilité en incombe peut-être au sanscrit, langue sacrée et archaïque de l’Inde, qui n’a été découverte et étudiée qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce qui a fondé la grammaire comparée des langues indo-européennes ou, pour parler comme les Allemands, indo-germaniques ou aryennes. Les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus versés que leurs ancêtres dans cette linguistique-là. Naïvement ou plutôt empiriquement, ces ancêtres pensaient que ce peuple nomade était originaire de Bohême : « Les Bohémiens, ainsi nommés parce qu’ils venaient de Bohême, lorsqu’ils parurent pour la première fois en France (1427, en 1467 selon les auteurs du TLF), sont appelés Roma, Kola ou Sinte dans l’Orient, Zigeuner en Allemagne, Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gipsy en Angleterre » (Barré, 1842) ; « membre de tribus vagabondes que l’on croyait originaires de Bohême » (TLF, 1971-94) ; « vagabonds que l’on croyait originaires de la Bohême et qui errent dans beaucoup de pays, disant la bonne aventure, exerçant diverses industries » (DAF, 1879) ; « ainsi dits parce qu’on croyait qu’ils venaient de la Bohème » (Littré, 1863-77) ; ou encore que ce peuple était originaire du Proche-Orient ou d’Egypte : « Egyptien, vieilli, celui, celle qui est membre de tribus nomades qu’on croyait originaires d’Égypte » (TLF) ; « les mots (tzigane, gitan et autres) font référence à l’Égypte, pays que l’on croyait alors berceau de ce peuple » (TLF) ; « Les Gitanos sont appelés aussi Bohémiens ; suivant les uns, ils descendent des anciens Maures ; suivant d’autres, dont l’opinion a été confirmée par la linguistique, ils appartiennent à la race hindoue » (Barré, 1842) ; ou bien, tout simplement, ils reconnaissent leur ignorance : « (Tzigane) se dit d’une race nomade d’origine inconnue » (DAF, 1932-35).

Pourtant, aucun des noms par lesquels ce ou ces peuple(s) sont désignés depuis quatre ou cinq siècles n’est un terme de mépris. Ils sont parfaitement honorables. Tzigane, déformation d’égyptien, est un emprunt à l’allemand ou au russe ; zingari, zingaro, zingaro est un emprunt à l’italien, « tzigane » ; bohémien est dérivé du nom propre Bohême ; Egyptien d’Egypte ; gitan est un emprunt à l’espagnol gitano, déformation d’egiptano ; romanichel (attesté au début du XIXe siècle) est un mot de la langue des tziganes d’Allemagne signifiant « peuple des tziganes », composé de romani, « propre aux tziganes », et de tchel, « peuple, race » ; romani est un adjectif de la langue des tziganes qui signifie « propre aux roms », les tziganes se désignant eux-mêmes par ce dernier nom ; manouche est un mot tzigane qui signifie aussi « homme ».

Certes, les définitions des anciens dictionnaires ne sont pas toutes flatteuses : « (bohémien) désigne une sorte de gens vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse » (DAF, 1740). Ces préjugés, assez flatteurs à dire vrai puisque les académiciens reconnaissent des talents à ces vagabonds (« dérobant avec adresse » : il n’est pas donné à tout le monde de voler son prochain sans que ce dernier s’en rende compte – il n’y a plus que les politiciens aujourd’hui qui sachent le faire), disparaissent du Dictionnaire de la langue française de Littré : « Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure : on leur donne aussi le nom d’Égyptiens et de Zingaris » (la dernière trace de mépris se loge peut-être dans bandes) et du Trésor de la langue française (1971-94, autre monument du progressisme moral) : « Usuel, membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure » (campement, roulotte, troupe de bohémiens ; synonymes bohême, romanichel, tzigane, etc.). Ils ne volent pas, ils travaillent, comme tout un chacun – sauf ceux qui chôment. En bref, circulez, braves gens, il n’y a rien à leur reprocher.

Tous ces noms bien formés et riches de sens ont une histoire ; ou, plus exactement, ils disent une histoire, qui est ce qu’elle est, imparfaite comme toute histoire, singulière, attachante, et les relations difficiles ou agitées qui opposent, depuis la nuit des temps, les peuples nomades aux peuples sédentaires. Quoi qu’il en soit, cette histoire n’a rien des contes de fées ou du monde enchanté des bisounours que les bien pensants voudraient que soit désormais l’histoire. C’est sans doute ce qui explique que ces mots soient interdits et que, à cause des tabous, de la censure, de l’épuration terminologique, ils aient été remplacés par le sinistre et crétin gens du voyage (Jean Duvoyage ?) et le non moins sinistre rom. Ce dernier est certes un mot de la langue des tziganes et autres romanos, ce qui a sans doute poussé les dévots à l’adopter au détriment des vieux mots français et européens, en vertu de la loi non écrite et qui n’est pas universelle qui veut ou qui voudrait que l’on nommât les peuples par le nom qu’eux-mêmes se donnent. On ne dit plus lapons ni esquimaux, mais Inuits (avec un I majuscule), plus mahométans, mais musulmans, plus tziganes ou bohémiens, mais roms. Cette règle s’arrête aux Allemands ou aux Anglais. Ils se disent Deutsch, on les dit Allemands ; ils se disent English ou British, on les dit Anglais ou Britanniques, etc. Va comprendre, Charles.

Pour ce qui est de rom, le problème n’est pas la forme, mais le sens qu’a ce mot dans la langue des tziganes. Il signifie « homme », comme manouche. Oui, ces peuples se désignent fièrement, et même arrogamment, par le mot qui signifie « homme » ; ce qui implique que, dans l’esprit de ceux qui se désignent ainsi, les autres – ceux qui ne sont pas de leur peuple, race, ethnie, histoire et tout ce que l’on voudra d’autre – sont au mieux des sous-hommes, au pis des animaux. Si les Français décidaient de se nommer hommes, les cris d’indignation, poussés par les commissaires politiques, les auraient sans doute rendus sourds avant qu’ils ne mettent leur projet à exécution. Autrement dit, rom et manouche exaltent une lignée, une ethnie, une race, un peuple. Ils sont les über alles de sinistre mémoire. Pourtant, ces tares « nauséabondes », pour parler en NLF bien pensante, n’ont pas dissuadé les dévots de les imposer (il n’est pas un seul politiqueux ou cultureux ou conscienceux qui ne dise pas ce sésame ouvre-toi) pour remplacer les vieux et beaux mots bohémien, égyptien, gitan, tzigane, romanichel… La condamnation de la fierté raciale est à géométrie variable. Tout dépend de la race de celui qui exalte la fierté de sa race.

 

25 août 2010

Stigmates, stigmatiser, stigmatisation

 

 

Emprunté au latin stigmata, pluriel neutre de stigma, « marques au fer rouge, marques d’infamie », lequel est emprunté au grec stigma, « piqûre » et « piqûre au fer rouge », le nom stigmate est attesté au milieu du XVe siècle, d’abord au pluriel, pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints », comme dans cet exemple de la fin du XVe siècle : « Une dame recluse (…) avait aux pieds, aux mains et au côté les cinq stigmates de Notre Seigneur ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est d’abord et parfois uniquement un terme « de piété » ; Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) : « Marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François » ; Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « Terme que les Cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur Séraphique Père Saint François » ; Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « Aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes » ; les académiciens (1694 et 1762, DAF) : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ » (S. François a été honoré des glorieux stigmates de Jésus-Christ) et « (Saint François a porté les Stigmates de JESUS-CHRIST), il ne se dit guère que dans cette phrase » ; Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française) : « En français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé ». Au XIXe siècle, la religion sociale, occultiste et scientiste commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « Particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « Marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

Il serait inutilement insolent de penser que les consciencieux du social, petits et gros et autres sociologueux, les scienceux de l’homme, les politiqueux, les médieux, les cultureux et sociaux cultureux, les associateux, etc. qui emploient à tout instant et quel que soit le sujet le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, pour stigmatiser les stigmatisations et les stigmatisateurs français, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

En réalité, ce à quoi ils pensent, c’est à l’autre sens de « stigmates » : le sens judiciaire et moral qui se développe dans la langue française à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « Chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « Marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés, jugés d’abord comme familiers, propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « Marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « Marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835, première attestation dans ce dictionnaire du verbe stigmatiser) ; « Marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « Figuré, Imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « Marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant, à la différence du DAF, le nom stigmatisation : « (Histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (Religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (Pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

Ce que cherchent à imprimer dans l’esprit des Français les consciencieux du social et les politiqueux à la Montebourg, Aubry, Villepin et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est l’image des étrangers, immigrés, musulmans, clandestins, Roms, Gens du voyage, usw. marqués au fer rouge par des Français qui sont assimilés à des garde-chiourmes cruels et inhumains, comme s’ils étaient la lie de l’humanité. Ces accusations sont tellement grotesques et bouffonnes qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés, ce ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par la bonne presse étrangère, les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

23 août 2010

Ramadan

 

 

 

Ce mot, qui, en arabe, désigne le neuvième mois de l’année lunaire, est attesté au milieu du XVe siècle. L’islam est apparu au début du VIIe siècle. Pendant sept cents ans, ramadan n’a eu aucune existence en français. Ce bon temps semble être révolu depuis trente ans ou plus. Il ne se passe de jour désormais sans que les gens des médias, les journaleux, les bien pensants nous entretiennent de ce « mois de jeûne » ou de ce « saint mois pour les musulmans » ou de son début ou de sa fin ou de ses nuits ou du « ramdam » qu’il occasionne.

Pendant quelques siècles, les Français ont adopté des orthographes diverses : ramazan, comme les Turcs ou comme les académiciens de 1762 à 1879, rhamadan, ramadhân, comme l’écrivent les intégristes de la translittération savantasse sous le prétexte qu’en arabe, l’avant-dernière consonne du mot est un « d emphatique » et la dernière voyelle un a long, ou, plus simplement, en enlevant l’accent circonflexe du dernier a, ramadhan, comme cet auteur du XVIe siècle : « Après que le mort sera levé de genoux, les anges noirs viendront à lui demander... s’il a jeûné au mois de ramadhan ou ramadzan » (cité par Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle).

Pourtant ce n’est pas l’orthographe qui fait problème, c’est le sens, non pas ce mois lunaire qui est en soi bien banal, mais les obligations auxquelles les musulmans sont soumis ou se soumettent pendant vingt-neuf jours. Le voyageur et écrivain Thévet (XVIe siècle), auteur d’une Cosmographie, en fait un équivalent du carême chrétien : « C’est en carême que les Turcs appellent ramadan ». L’équivalence est reprise par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Terme de Relations ; c’est ainsi qu’on appelle le carême des mahométans » et par tous les lexicographes : les académiciens (1762, 1798 : « Mois que les Turcs consacrent à un jeûne, qui est une espèce de carême » ; 1879, 1932-35 : « Neuvième mois de l’année arabe que les mahométans consacrent à un jeûne très rigoureux ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Neuvième mois de l’année arabe, que les musulmans consacrent au jeûne »).

Rien ne justifie cette équivalence : le carême est une « période de quarante-six jours située entre le mardi gras et le jour de Pâques, pendant laquelle les catholiques sont invités par leur Église à faire certains jours jeûne et abstinence et à se livrer à la prière et aux pratiques pénitentielles » (in Trésor de la langue française, 1971-94); le ramadan dure vingt-neuf jours. Pendant les quarante-six jours de carême, les fidèles sont incités à ne pas faire ripaille ou à s’abstenir de viandes grasses ou de nourritures lourdes. Pendant le mois de ramadan, les musulmans mangent et boivent plus de raison, mais la nuit seulement. Le carême est une période de jeûne ou d’abstinence ; le ramadan est l’exact contraire : c’est grande bouffe à volonté. On ne mange pas, on bâfre. Il ne faut pas croire que les lexicographes des siècles classiques manifestent la moindre complaisance vis-à-vis de l’islam. Au contraire. Ainsi Furetière, après avoir posé l’équivalence, manifestement fausse, entre le carême et le ramadan, écrit ceci : « En récompense (les mahométans) font bonne chère la nuit, et dépensent plus en ce mois qu’en six autres ». Cette « bonne chère » (en novlangue NLF « grande bouffe ») de la nuit récompense les contraintes de la journée : « (les mahométans) jeûnent tout le jour avec tant de superstition, qu’ils n’oseraient laver leur bouche, non pas même avaler leur salive. Les hommes peuvent se baigner, pourvu qu’ils ne mettent point la tête dans l’eau, de peur qu’il n’y entre quelque goutte par la bouche ou par les oreilles ; mais les femmes ne le peuvent pas, de peur de prendre l’eau par en bas ». De tous les hommes, on pourrait dire qu’ils font leur ramadan la nuit pendant toute l’année. Ces observations assez justes sont d’ailleurs reprises dans le Dictionnaire de Trévoux (1704-1772).

L’article le plus complet sur le ramadan est celui de Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences). A ce qu’écrit Furetière, il ajoute des informations sur l’origine de ce « jeûne » diurne (« Ils appellent (ce jeûne) ramadan, du nom du mois où il tombe, et disent que ce fut pendant ce mois que l’Alcoran descendit du Ciel »), sur la façon de décider quand le nouveau mois commence ( « Quand la Lune de Chaaban qui est leur huitième mois…, est passée, ils regardent le soir s’ils découvriront la lune nouvelle. Il y a des gens qui se tiennent pour cela aux montagnes et autres lieux élevés, et aussitôt que quelqu’un l’a aperçue, il vient le dire à la ville. Si c’est un homme de foi, on le récompense, et le ramadan est ordonné partout à cri public, outre qu’un coup de canon qu’on tire le soir l’annonce »), sur la fête organisée alors (« Alors on entoure tous les minarets de lampes, qui représentent diverses figures et qui sont si industrieusement accommodées que le vent ne peut les éteindre… On allume ces lampes toutes les nuits que dure le Ramadan, et ceux qui l’observent peuvent boire et manger toutes les viandes qui leur sont permises dans les autres temps jusqu’à ce qu’ils puissent distinguer le filet blanc et le filet noir par la lumière de l’aurore… »), sur les divergences entre le calendrier lunaire et le calendrier solaire (« Leur mois de ramadan n’est pas toujours dans une même saison. Cela vient de ce que l’année des Arabes, dont tous les mahométans se servent, est composée de douze Lunes, six de vingt-neuf jours, et six de trente, ce qui fait trois cents cinquante quatre jours, et comme il reste tous les ans huit heures et quelques minutes sur ces douze Lunes, cela les oblige d’intercaler onze jours sur trente années, ce qu’ils observent afin que le premier jour de leurs mois soit toujours le premier de chaque lune… »), sur les risques encourus par ceux qui ne jeûnent pas la journée (« Ce carême est commandé fort étroitement aux mahométans, et ceux qui ne le font point pendant le mois ordonné, soit par voyage, maladie, ou quelque autre occasion qui ne leur permet pas de jeûner, sont obligés de le faire le plutôt qu’ils peuvent. C’est la même chose que s’ils l’avaient fait dans le temps prescrit, pourvu qu’ils jeûnent pendant trente jours. Ils ont dans le ramadan de plus étroites défenses de boire du vin que pendant le reste de l’année, et si l’on trouvait pour lors un homme ivre, on le condamnerait à la bastonnade ou aux galères. On leur verse quelquefois du plomb fondu dans le gosier pour les en punir, mais cela est rare »), etc.

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), le ramadan est présenté comme un moment de la religion des Turcs, et non des mahométans ou des Arabes. Ce sur quoi insiste le Chevalier de Jaucourt, auteur de l’article, c’est l’abondance des ripailles et le feu d’artifice d’hypocrisie auquel ce (prétendu) « jeûne » convie les musulmans et leurs thuriféraires : « En récompense, tant que la nuit dure, ils peuvent manger et boire, sans distinction de viande ni de boisson, si l’on en excepte le vin ; car ce serait un grand crime d’en goûter… » En revanche, « l’eau-de-vie n’est pas épargnée la nuit pendant ce temps de pénitence, encore moins le sorbet et le café », et comble de la tartufferie : « Il y en a même qui, sous prétexte de pénitence, se nourrissent alors plus délicieusement que tout le reste de l’année. L’amour propre, qui est ingénieux par tout, leur inspire de faire meilleure chère dans les temps destinés à la mortification : les confitures consolent l’estomac des dévots, quoiqu’elles ne soient ordinairement qu’au miel et au résiné ». Jaucourt pose une question dont la seule formulation ferait s’étrangler de rage aujourd’hui journaleux, consciencieux du social, petits et gros, médieux, cultureux, politiqueux, tous plus censureux les uns que les autres : « Où est donc l’esprit de mortification qui doit purifier l’âme des musulmans ? » La réponse est dans la conclusion : « Ceux qui aiment la vie déréglée, souhaiteraient que ce temps de pénitence durât la moitié de l’année »…

 

 

 

22 août 2010

Post - (préfixe)

 

Ce préfixe, qui est en latin une préposition de sens temporel et signifiant « après », est l’un des plus productifs qui soient dans la nouvelle langue française. Dans l’ancienne langue, il était rarement employé ; il est vrai que l’on formait alors des mots nouveaux par emprunt aux différentes langues européennes : latin, italien, espagnol, provençal, gascon, etc. Les lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles ne recensent que trois exemples : Richelet (1680), postcommunion : « (Terme d’Eglise) sorte de prière que le peuple chante après la communion du prêtre » ; Furetière (1690), post-brachiale : (à propos de métacarpe : partie du squelette qui contient quatre os de la paume de la main, situés entre ceux du poignet et ceux des doigts) on l’appelle aussi avant-poignet, et c’est ce qui forme la paume de la main ; les Latins l’appellent post-brachiale » ; les académiciens (DAF, 1762), post-scriptum : « Mot pris du latin (qui) se dit de ce qu’on ajoute à une lettre après la signature et qu’on marque en abrégé par ces deux lettres, P.S. ».

Le succès de post, qui est en fait un triomphe, commence au XIXe siècle, évidemment, siècle de la NLF s’il en fut, pendant lequel sa vitalité a été très forte, pour exprimer la position relative d’un objet quelconque dans l’espace ou dans le temps, en opposition avec pré - et signifiant « qui est situé à la suite de ou en arrière de quelque chose » (postface, postposition, postposer, post-palatale, postverbal, etc.) ou « qui se produit à la suite de quelque chose » (postcommunion, postdate, post-cure, post-romantisme, postsynchroniser, postopératoire, postscolaire, post-révolutionnaire, etc.).

Un morphème aussi successfull ou aussi « tendance », pour parler comme ceux de la com, ne pouvait que servir à former des concepts « tendance » - postmarxistes bien sûr, tendance Groucho. Citons-en quelques-uns : postmoderne et postmodernité, post-histoire, post-démocratique, post-marxisme (ce qui fait verser des torrents de larmes aux orphelins de la Bête) et deux « incontournables » postcolonial et post-colonialisme. Ces forgeries sentent et même puent l’artifice verbal, le factice, l’opportun, la frime, le fric (à gogo), la tendance du jour, la tartufferie, la volonté de cacher, l’abus de sens, la cupidité, le concept frelaté « made in China » ou « made in officines marxistes à la dérive », poudre aux yeux, orviétan, perlimpinpin, etc.

La doctrine du post-colonialisme émane de ressortissants de pays qui étaient, il y a plus d’un demi-siècle, inclus dans des empires européens (les "colonies"), ces ressortissants s’étant établis aux Etats-Unis ou dans les divers pays qui forment l’Europe pour paresser à plus de dix mille euros par mois dans le confort, parfois aux crochets des peuples appauvris ou miséreux d’Europe, singeant de fait ceux qui ont ou auraient colonisé le pays de leurs parents ou grands-parents. Le post-colonialisme ne présente que des avantages. Il développe les réflexes verbaux attendus et convenus, mille fois assénés, qui ont nom altérité, victimisation, imputation sans fin de crimes sans nom, absence de frontières, du moins dans la seule Europe (ailleurs, dans les pays d’origine, des frontières il y a, et infranchissables), etc. Qu’il soit post ou pré ou contemporain, c’est toujours du colonialisme. Il revient à accuser de crimes imaginaires un pays ou des pays qui ne commettent plus ces crimes depuis x années, dont les habitants actuels sont innocents, pour la plupart d’entre eux, des crimes qui leur sont imputés, ou de pays qui ont payé pour les crimes commis jadis. La posture de victimes éternelles paie : à nous les £, les $, les € et autres monnaies sonnantes et trébuchantes, à nous l’oseille, le fric, le flouze, à nous les comptes en banque sans cesse approvisionnés, à nous la belle vie, à nous les jolies indigènes, vahinés et moukères du Nord, etc. L’histoire coloniale est close ; le post-colonialisme en fait une essence éternelle qui, comme la manne du désert, va entretenir ses propagandistes jusqu’à la fin des temps ou jusqu’au remake de la Libération de 1944.

Outre l’argent, la doctrine présente l’avantage de cacher le colonialisme hideux qui, peu à peu, s’établit ici et maintenant. La France postcoloniale est le masque qui occulte la vraie réalité : la France colonisée. On l’accuse de post-colonialisme de peur que la vérité n’apparaisse dans la lumière des mots ; elle est dite postcoloniale pour que la réalité de pays colonisé soit à jamais cachée.

 

24 juillet 2010

La gauche n'est plus à Gauche

 

 

Ce titre doit être compris ainsi : les associations politiques que, par facilité ou habitude, on classe à gauche (avec un g minuscule) ont renoncé aux idées qui, depuis trois siècles environ, définissent la Gauche (avec un G majuscule). Parodiant l’hémistiche célèbre “ Rome n’est plus dans Rome ”, on dira, sans vouloir offusquer qui que ce soit, que “ la gauche n’est plus à Gauche ”. Depuis deux siècles au moins, être de Gauche, c’était prendre le parti des déshérités, faire primer l’intérêt général ou le bien public sur les intérêts privés ou corporatistes, ne pas se résigner à l’ordre naturel des choses. Désormais, être de gauche, c’est faire cyniquement les choix inverses. La gauche ne se soucie plus des gens de peu. Les ouvriers, les chômeurs, les employés, les paysans, les exclus, en bref tous qui sont dits ou qui pourraient être dits exploités, pauvres, laissés pour compte, désormais désertent les bureaux de vote lors des élections à enjeu national ou bien ils accordent, par dépit plus que par conviction, leurs suffrages au Front national, alors que, il y a vingt-cinq ans, une majorité d’entre eux votait pour les partis de gauche (socialiste, communiste ou gauchistes). La gauche n’a pas le monopole du cœur, si tant est qu’elle l’ait jamais eu, puisque, pendant les vingt années, de 1981 à 2002, durant lesquelles elle a gouverné, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a stagné, alors qu’il avait crû de 60% entre 1960 et 1980, quand la “ droite ” était aux affaires. La gauche ne se soucie plus de l’intérêt général. En 1685, quand Louis XIV a décidé d’annuler l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, se sont exilés. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques fidèles à la Gauche ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe. Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce qu’ils jugeaient que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, les incitait à exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. La Révocation a été précédée entre 1679 et 1685 de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique de la gauche actuelle, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était jadis : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. tandis que la saignée humaine est compensée par l’arrivée massive d’ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible. La gauche ne se soucie pas de s’opposer au nouvel ordre des choses, même s'il est inhumain. Elle a beau invoquer, de plus en plus discrètement d’ailleurs, 1792, la “ levée en masse ”, Valmy, les volontaires de l’An II, elle a renoncé à résister. Déjà en juin 1940, elle avait montré un visage hideux, quand les partis qui s’en réclament avaient préféré s'asservir à un ordre inhumain plutôt que de continuer la guerre pour rétablir la souveraineté de leur pays et rendre aux Français les libertés abolies.

La réalité qu’on ne veut pas voir, bien qu’elle crève les yeux, est que la gauche n’est plus à Gauche. Elle s’est délestée de ce qui la légitime, pour se convertir à des idées hostiles aux Lumières ou à la Déclaration de 1789, soit qu’elles viennent de la “ réaction ” ou même de l’extrême droite, comme la critique du savoir et la défiance à l’égard du libre examen, soit qu’elles s’enfoncent dans le passé archaïque de l’Europe, telles le mépris des nations, la fascination pour les communautés et la croyance dans la fin de l’histoire, comme si, désormais, la gauche était convaincue que la France n’avait rien à apporter aux Français et rien à dire aux autres hommes, sinon que, grâce à l’AME ou Aide Médicale d’Etat, ils ont le “ droit ” de s’y faire soigner sans limites, sans contrepartie et sans contribuer de quelque manière que ce soit aux abyssales dépenses que ces soins entraînent.

 

 

Le savoir qui éclaire et qui émancipe, celui qui s’est épanoui au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, ou au début du XIXe siècle, dans La Description de l’Egypte, a donné une méthode, qui consiste à établir les faits et à s’assurer que les faits sont bien tels qu’on dit qu’ils sont, et grâce à laquelle il est possible d’atteindre sinon la Vérité, du moins des fragments fragiles et partiels de vérité. Les croyances, les opinions, la foi, tout honorables qu’elles sont, s’effacent devant les faits, lesquels sont soumis à un examen raisonné. C’est ainsi que Montesquieu, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Fontenelle, etc. ont procédé. Or, la gauche a renoncé au libre examen. Au grand dam de Raymond Aron ou de Jean-François Revel, elle a cru qu’il était de son devoir de s’en dispenser, tout en exigeant de la droite qu’elle s’y plie. En effet, le seul exercice de la raison l’aurait amenée à critiquer les principes, qu’elle juge stupidement parfaits, du marxisme et à reconnaître l’action criminelle des partis qui ont imposé par la force la prétendue “ socialisation des moyens de production et d’échange ”, id est qui ont fait main basse sur les richesses d’un pays à leur seul profit et au détriment des peuples. En niant les faits qui sapaient la croyance marxiste, la gauche a renié Montesquieu, Voltaire, Diderot ou d’Alembert.

Ce qui caractérise la gauche, c’est au mieux la méfiance du savoir, au nom du relativisme généralisé ou de l’égale dignité des cultures, au pis les procès qu’elle intente à la connaissance, si celle-ci est occidentale ou d’origine occidentale. Orientale ou africaine ou asiatique ou lapone, quelle qu’elle soit, même si elle est magie ou superstition, elle est louée sur le ton onctueux des dévots. Dans les années 1960, les thèses léninistes ou maoïstes, de Bourdieu, de Foucault, des déconstructeurs, ont submergé la gauche. Pour la gauche désormais, le savoir se confond avec le pouvoir. Il aurait même incité les Allemands à participer, entre 1933 et 1945, aux crimes sans nom du socialisme national et il aurait été hitlérien sans scrupule ni remords. Longtemps, la gauche a cru que la science, source de Vérité absolue, ferait progresser l’homme dans la voie de la Vertu et que, si elle brûlait du charbon marxiste, la locomotive du progrès conduirait l’humanité au terminus de l’utopie sociale. Bien entendu, il n’en a rien été. La science n’a pas produit d’homme nouveau, elle n’a pas régénéré l’humanité, elle n’a pas créé de société parfaite. Ses effets, qui ont été réels, sont plus modestes. Grâce à elle, les conditions matérielles de vie ont été améliorées, les travaux de force pénibles ou dangereux ont été assurés par des machines, l’espérance moyenne de vie à la naissance a doublé ou triplé, les grandes maladies ont été maîtrisées, les famines éradiquées : ce n’est pas rien. De la religion de la science - ou scientisme absurde -, la gauche s’est, semble-t-il, guérie, mais par le ressentiment, qui est le pire des remèdes. Chez elle, le mépris de la science, qui était propre jusque dans les années 1920-1950 à l’obscurantisme ou au dogmatisme religieux, a remplacé la confiance aveugle dans les vertus de la science. Non seulement la gauche se défie désormais de la science, mais même, poussant le ressentiment jusqu’à ses limites extrêmes, elle en freine, depuis qu’elle dirige seule, sans opposition, le Ministère de l’Education nationale, la diffusion et l’enseignement.

 

 

Depuis plus d’un siècle, la gauche se détourne de la nation, quelque définition que l’on donne à nation, sous le prétexte que la nation générerait le nationalisme, que le nationalisme serait facteur de guerres et qu’il aurait produit le nazisme ou le national socialisme, qui aurait dû être dit socialisme national, si le nom allemand Nationalsocialismus avait été correctement traduit. Pourtant, dans l’histoire de France, la nation n’a rien produit de haïssable ; elle n’a causé aucun crime de masse ; elle n’a pas suscité la xénophobie ; elle a toujours accueilli avec générosité les étrangers et les persécutés. Les fruits que la nation a donnés sont la démocratie et l’égalité des citoyens devant la loi et “ en droit ”. En France, la nation est le corps politique qui réunit les citoyens, id est les Français majeurs qui jouissent de leurs droits civiques, et qui fait de ceux qui s’y agrègent des citoyens. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’article 3 pose que “ le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation ” et que “ nul corps et nulle autorité ” ne peuvent exercer la souveraineté, s’ils n’émanent pas “ expressément ” de la nation. Le principe est clair et admirable. Les citoyens sont à la fois les dépositaires et les garants de la souveraineté de la France, entendue comme Etat et comme entité politique. C’est d’eux seuls que la loi émane. Or, à la nation ainsi conçue et même contre la nation, la gauche a opposé d’abord l’internationalisme prolétarien, dont on sait dans quels abîmes il a plongé les malheureux peuples qui s’y sont abandonnés ou que leurs dirigeants ont forcés à s’y perdre, puis, dans les années 1970, la “ démocratie associative ”, qui consiste à détourner la souveraineté de tous au seul bénéfice d’associations lucratives sans but et sans autres adhérents que des permanents experts en agit prop.

Ce qu’ont été l’URSS et la Chine, à savoir deux empires coloniaux cimentés par la haine des nations, et les textes oubliés ou méconnus de Marx, Engels, Bernard Shaw et de tous les fondateurs de socialisme, réunis et commentés par Georges Wilson dans La Littérature oubliée du socialisme (Nil éditions, 1999), montrent que la haine de la nation a été, à gauche, chez les marxistes et les léninistes un moteur aussi efficace que la haine des juifs et du christianisme chez les “ nazis ” pour commettre des crimes horribles. De ses longs séjours dans les camps soviétiques, Jacques Rossi a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag (écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 aux éditions du Cherche Midi), dans lequel il passe au crible du libre examen les idées, les lois, les faits qu’il a observés en URSS. Dans les glaces de Sibérie, il a constaté que la TFT, prononcée “ toufta ”, la langue nouvelle du communisme, servait essentiellement à dissimuler les réalités atroces, comme l’atteste les mots nationalistes bourgeois ou Finlandais blanc : “ Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour “ nationalisme bourgeois ”. Si au début il y a parmi les coupables des Russes de “ race pure ”, à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter ”.

Pour la gauche, croire dans la nation est un crime. Le chef d’inculpation nationaliste bourgeois opposé aux Finlandais, Baltes, Ukrainiens, Polonais, à tous les peuples de l’empire soviétique, qui ont refusé que la nation où ils vivaient heureux soit rayée de la carte, révèle le mépris sans limites dans lequel la gauche tient la nation. Quant au terme de Finlandais blanc, il “ apparaît, écrit Jacques Rossi, lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques ”. Autrement dit, défendre son pays occupé est un crime bourgeois, selon les partisans de cet internationalisme prolétarien dont la gauche a fait un horizon indépassable. Dans la réalité des choses, ce que Marx, Mao, Lénine, Pol Pot, etc. ont nommé socialisme a consisté à ressusciter ce qui se trouve aux antipodes de la nation et qui est son contraire absolu, à savoir les communautés archaïques, villageoises, ethniques ou urbaines, que les Lumières et le développement scientifique ont ébranlées tout au long du XIXe siècle, comme, en Allemagne, le socialisme national a tenté de retrouver l’énergie pure et originelle des peuples primitifs d’Europe (aryens, celtes, ligures) que le christianisme et le judéo-christianisme, en faisant de l’amour ou de la compassion les fondements de civilisations nouvelles, auraient affadie. En rejetant la nation, la gauche rend caduc l’article 2 de la Déclaration de 1789, lequel pose que  “ le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme ”. A gauche, désormais, propriété, liberté, sûreté (id est sécurité), résistance à l’oppression sont des mots tabous, dont la disparition dans les discours politiques montre à quel point la gauche s’est éloignée de ce qui, en théorie, est la Gauche.

 

 

La laïcité différencie et discrimine. Elle sépare ce qui relève de la vie privée des citoyens, et qui ne regarde qu’eux, de ce qui appartient à l’espace public, où la neutralité est la règle absolue. Les Français ne sont citoyens que dans l’espace public que forment l’Etat, les services publics, l’école, le savoir, la connaissance. Chez eux ou dans les lieux privés, familles, clubs, associations, églises, etc. ils sont qui ils veulent. Dans l’espace public, il leur incombe, non pas de renoncer à leur identité, mais de la reléguer au second plan. La laïcité est liée au savoir qui émancipe et à la nation qui libère. L’école est une institution d’instruction publique. Là, les élèves sont formés aux savoirs élémentaires et initiés à la liberté de l’esprit. C’est pourquoi toute école, même si elle est privée, est laïque, quand elle a pour objectif d’instruire, et que l’école “ de gauche ”, qui s’est défroquée de sa mission, ne l’est pas. De même, à partir du moment où la nation se substitue comme corps politique aux communautés, elle fait de la laïcité sa règle fondamentale. Un citoyen peut l’intégrer, quelque croyance qu’il professe ou qu’il ne professe pas. Il lui incombe seulement de déposer au vestiaire ce qu’il est avant d’exercer ses droits et ses devoirs de citoyen.

La rupture avec la laïcité est ancienne. A partir de la fin des années 1950, les aspirants révolutionnaires ont dispensé des enseignements “ engagés ”. Ils étaient restés cois entre 1940 et 1944, préférant la servitude à la guerre, ils ont rattrapé le temps perdu en chantant les vertus de l’URSS, quitte à présenter comme vraies des statistiques truquées ou à diffuser de grossiers mensonges. Le devoir de réserve était violé, le savoir bafoué, l’instruction niée, les manuels d’histoire géographie en usage dans les collèges et les lycées, avalisés par les autorités, incitaient à l’obscurantisme. A l’URSS, puis aux pays satellites et au tiers monde, a été octroyé le statut d’intouchable. Jospin a amplifié le désastre. L’article 10 de sa loi, votée en 1989, incite les élèves à exprimer leurs préférences culturelles ou politiques dans l’enceinte de l’école, afin de favoriser l’embrigadement des tièdes par les militants socialistes, communistes, gauchistes de la FIDEL. Forteresse de la gauche, l’école a été politisée au détriment de la connaissance, de la laïcité, du savoir, de la France.

La laïcité malade agonise sous l’effet de l’admiration aveugle que la gauche voue à l’islam. La gauche enseignante (FCPE, Ligue de l’enseignement, LCR, JCR, PCF) bouffait du curé ; aujourd’hui, elle encense les imams. Elle a mué son athéisme intégral en intégrisme dévot, comme l’atteste l’émergence d’un front islamogauchiste. Ce revirement, outre qu’il donne le coup de grâce à la laïcité agonisante, substitue à la civilisation un paradigme qui n’a produit que “ ruine et deuil ” (Victor Hugo, Les Orientales) au Pakistan, en Arabie, au Proche Orient, dans les Balkans, au Soudan, dans les pays du Maghreb. Le christianisme laisse les hommes être des hommes. Là où il s’est diffusé, des sociétés vivables et tolérantes se sont formées. A l’opposé, là où l’islam s’est répandu par la violence, la guerre, les massacres de masse, les anciennes sociétés se sont transformées en champs de ruines et les lumières des civilisations, égyptienne, assyrienne, chaldéenne, byzantine, perse, les plus brillantes que l’humanité ait façonnées, se sont éteintes. Là où Allah est tout et où tout est Allah, la connaissance, la civilisation, la liberté de conscience, l’égalité en droit, tout ce qui fait la Gauche depuis des siècles est aboli. Et c’est dans cette non histoire ou anti-histoire tragique que la gauche aveugle, reniant Hugo, Voltaire, Rousseau, Diderot, le libre examen, la laïcité, veut faire basculer la France.

 

 

Pour la gauche, l’histoire est finie. Un nouvel homme est apparu, qui vit dans un présent éternel et dans un espace sans bornes, ni limites, ni frontières, ni passé. La Gauche croyait dans l’histoire, la gauche n’y croit plus. Elle qui s’est nourrie de Michelet, elle dont les ancêtres, qui connaissaient mieux la République romaine que la France, ont renoué en 1789 avec l’héroïsme des Caton ou des Brutus, elle a cru à tort, sous l’influence délétère de Marx et d’Hegel, que l’histoire avait un sens, c’est-à-dire une direction où les hommes devaient s’engager pour construire une société sans classe et débarrasser le monde de l’exploitation de l’homme par l’homme. L’abîme où a sombré le communisme réel et la chute du Mur de Berlin ont dissipé les illusions. Une nouvelle fois, la vénération aveugle s’est muée en un ressentiment, encore plus aveugle, dont l’histoire est la cible désormais. Aux travailleurs qu’elle condamne à ne plus rien produire et qu’elle transforme en guides de musées de l’industrie, la gauche préfère désormais les nantis du showbiz, de la pub, de la com, les rebelles de la subversion officielle, les bobos, dont la seule exigence est que les choses restent en l’état ou mieux qu’elles empirent.

Pour prendre la mesure de ce renversement, il convient de rappeler que l’histoire, ce n’est pas seulement les batailles ou la formation d’un Etat ou les mentalités, c’est aussi le travail. C’est en travaillant, en modifiant ou en transformant ce qui est, que l’homme fait l’histoire. Les sociétés primitives étaient hors de l’histoire, parce que les hommes se contentaient de prélever, par la chasse, la pêche, la cueillette, les protéines, les lipides ou les glucides dont ils avaient besoin pour vivre. En détruisant ce qui est, le travail crée du négatif, de la critique, des ruptures. Moteur de l’histoire, il est, chez les hommes, la source de la conscience historique. C’est parce qu’elle a renoncé à l’histoire que la gauche s’est convertie à la thèse écologiste de la nocivité de l’activité humaine. Pour hâter la fin du travail, elle a inventé la semaine de trente-cinq heures, les RTT, le revenu déconnecté du travail, les loisirs comme horizon indépassable, la fête permanente, et elle remet au goût du jour, sous la forme du RMI et du foot, les panem et circenses de l’Empire romain décadent. Le travail qui libère est accusé d’asservir les hommes, comme le dit le slogan de gauche et stupide “ métro, boulot, dodo ”. Pour que ne soient plus produits ni biens, ni services, il a été surtaxé, l’objectif étant de transformer la France en bronze-culs pour Européens oisifs ou en Disneyland figé pour touristes du monde entier. Le travail aboli, commence la fête permanente. En 1989, Fukuyama annonçait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle il semblait que rien ne pouvait plus s’opposer. La gauche n’est pas loin de partager cette thèse, bien qu’elle se déclare hostile à la mondialisation, grimaces d’hypocrites, puisqu’elle appelle de ses voeux la fin des nations et qu’elle met tout en œuvre, dès qu’elle exerce le pouvoir, pour que la mondialisation advienne.

L’histoire, c’est aussi le processus de civilisation, c’est-à-dire la volonté farouche de distinguer les sexes, d’établir des bornes morales ou légales pour que l’humanité ne retombe pas dans l’animalité, d’où elle a mis tant de temps à s’extraire, et que la nature n’efface pas la culture. Pour la gauche, le passé n’existe plus. Seul surnage ce qui est source de procès sans fin ou de repentances publiques. Sous peu, elle intentera un procès à Louis XIV, parce qu’il portait une perruque. La civilisation se reconnaît à la solidarité entre les générations. La gauche met fin à cette vieillerie, en mariant des personnes du même sexe ou en faisant supporter aux générations futures des dettes colossales, pour que sa seule clientèle électorale jouisse sans entrave ou dépense sans compter. L’histoire, c’est aussi le mal. A la fin des années 1960, la gauche a décidé que la France et l’Europe seraient l’Empire du Bien. Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans le grand discours moderne qui tient lieu de réel. Seuls sont coupables nos ancêtres ou la société ou de rares Français déclarés ringards parce qu’ils restent fidèles à l’histoire. Désormais, les hommes, quoi qu’ils fassent, sont innocents. Qu’ils jouissent sans entrave, qu’ils satisfassent leurs pulsions, qu’ils se laissent guider par le principe de plaisir, qu’ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin, Fourniret, Bodein ont montré la voie en se libérant des interdits, qui auraient étouffé nos ancêtres dans une géhenne constante. Toute transcendance, quelle qu’elle soit, est abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi. La gauche rêve d’une humanité sans père ni loi, et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique, elle fait du Bien, ici et maintenant, l’horizon indépassable de la France. De fait, les contradictions, une fois niées, laissent le champ libre au consensus niveleur, à la bien pensance grégaire, à la rébellion des puissants du jour, à l’idéologiquement correct qui étouffe les consciences. Si un nouveau juin 1940 devait se produire, il n’y aurait plus personne pour dire “ non ”. La fin du travail, la disparition des bornes, la dissolution du passé sont célébrées par la fête permanente version Lang. Peu importe l’objet de la fête, que ce soit la musique, les femmes, les escargots, les bandas, les haricots tarbais, les menteurs, les mères, le pain, les gays, l’art, la techno, la danse, les timbres, les jouets en bois, les culottes courtes, les sous-vêtements féminins, Molière, le cinéma, l’avant-garde, 1789, la parade, etc. : l’important est que la fête ait lieu. Même la fête est fêtée, comme le serpent qui se mord la queue.

 

Dans ces conditions, la gauche est au mieux une posture, au pis une imposture, mais avec ses poses, elle investit l’Etat, régit les médias, contrôle la pensée, conserve des privilèges mal acquis, tandis que la Gauche majuscule s’étiole et que ce qui la fonde, à savoir la défense des pauvres, l’intérêt général, la résistance à l’oppression, la passion du savoir, le libre examen, la laïcité, l’histoire, meurt.

11:06 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : politique, ps, histoire

04 juillet 2010

Complot

 

Au milieu du XVIIe siècle, le grammairien Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) pensait que complot continuait le mot latin completum, mis pour complexum (complexus, us : « étreinte, embrassement; affection », « engagement, combat », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un mot composé de com et du mot anglais plot, « morceau de terre, champ, plan, menée, intrigue » : « Au sens de morceau de terre, il se rapporte peut-être à complai, « terre détrempée »… D’où vient plot ? Y a-t-il deux mots différents, l’un signifiant morceau de terre, l’autre complot, ou bien un seul mot avec une transition de sens qui nous échappe ? ».

Aujourd’hui, les historiens de la langue s’accordent pour dire que l’origine est inconnue et que ce mot, attesté à la fin du XIIe siècle, a subi de profonds changements de sens. Il a eu d’abord le sens de « foule, presse, réunion, compagnie », comme dans cet extrait : « Quant Sarrazin voient mourir Margot, / Plus de vingt mille viennent plus que le trot ; / Chacun portait ou lance ou javelot / Entor (Autour de) Guillaume vissiez (vous auriez vu) grand complot (grande foule) ». Puis il a signifié « accord commun, intelligence entre des personnes ». La Curne de Sainte-Palaye glose ainsi ce sens : « Nous le prenons toujours en mauvaise part pour dessein formé dans la vue de nuire. Autrefois, sa signification n’était déterminée que par le sens de la phrase ». C’est le sens de prendre le complot au XVIe siècle : « prendre la résolution » (« Les Gaulois... prirent complot de passer en Asie » ; « Tamerlan... prit complot de se retirer, voyant toute l’Asie assujettie sous sa puissance »). La Curne ajoute : « On employait quelquefois ce mot, dans un sens obscène », comme dans cet exemple : « Bras à bras jurent (tombent) en la couche (sur le lit) : La bourgeoise aima le complot, Si fit du clerc ce qui lui plut ».

Dans la langue du XVIIe siècle, complot prend un sens défavorable, chez Richelet (Dictionnaire française des mots et des choses, 1680 : « Dessein noir et malin qu’on a imaginé afin de nuire à une personne, de la perdre, de la détruire ou de la ruiner ») ou Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Espèce de conspiration, dessein de nuire à quelqu’un concerté secrètement entre quelques personnes ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694 : « Secret et mauvais dessein forme entre deux ou plusieurs personnes » ; 1762 : « Mauvais dessein formé entre deux ou plusieurs personnes ») ou chez Littré : « Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), apparaît l’emploi de complot dans un contexte politique : « Entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État ou contre quelqu’un », sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté ». Dans toute l’histoire de la langue, c’est le sens moral ou social qui prédomine jusqu’à la fin du XIXe siècle, où le mot est employé dans des contextes politiques, à la suite des luttes sans merci entre royalistes et républicains. En dépit de cela, les rédacteurs de ce dictionnaire font de ce sens ancien (« Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes », et contre toute vérité, une extension du sens politique. Dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication), à savoir « entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État, contre quelqu’un ou contre une institution », ce qui prédomine, c’est l’emploi en politique, comme si l’essence de la lutte politique était le complot ou ce que l’on appelait naguère la conspiration. Il ne faut donc pas s’étonner qu’éclosent des « théories du complot », plus absurdes les unes que les autres (exemple : le Mossad a organisé les attentats du 11 septembre 2001), et que fleurissent partout des dénonciations de complots imaginaires. Tout cela atteste que la politique est, comme la sexualité, les femmes, les sorcières, les boucs émissaires de jadis, le champ où se déploient les ressorts retors et morbides et où est mise à nu l’âme humaine.

02 juillet 2010

Simon Epstein

 

Simon Epstein, né à Paris en 1947, docteur en sciences politiques, ayant soutenu une thèse sur les « Institutions israélites françaises de 1919 à 1939 », établi à Jérusalem depuis 1974, où il est Professeur des Universités, a publié de nombreux ouvrages, dont deux livres majeurs, Dreyfusards sous l’Occupation (Bibliothèque histoire, Albin Michel, 2001) et Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration et antisémites dans la Résistance (Albin Michel, Bibliothèque histoire, 2008). En dépit de leur importance, en particulier dans l’établissement d’une vérité, dissimulée sous d’épaisses couches d’idéologie et de bonne conscience replète, ou parce que, justement, Simon Epstein établit les faits, l’intelligentsia, collabo par nature, a eu tôt fait d’imposer l’omerta sur ces livres. Les voilà recouverts d’une chape de béton ou enfermés dans un sarcophage de plomb.

Il ne tient qu’aux Français libres de dire « non » à ces oukases et de lire ces livres.

 

Dreyfusards sous l’Occupation, extrait :

Les dreyfusards, sous l'Occupation, verseront majoritairement dans le pétainisme ou d'autres formes de collaboration, au point qu'on peut dire [...] que la collaboration, pour beaucoup d'entre eux, fut bien plus la continuation du dreyfusisme qu'elle n'en fut la négation. Cette vérité est indicible, elle porterait durement atteinte au message éducatif porté par l'Affaire et elle heurterait de front l'un des acquis les plus sacrés de l'idéologie franco-républicaine. Préserver l'aura du dreyfusisme et la pureté des dreyfusards est d'une simplicité déconcertante : il suffit de ne pas prolonger les biographies au-delà, mettons, de la Première Guerre mondiale. Les années ultérieures se perdent dans un épais brouillard que les historiens, dans leur quasi-totalité, ne chercheront pas à dissiper.

 

19 juin 2010

Délires politichiens

 

 

Dès le lendemain de la victoire de l'équipe d'Allemagne au premier tour de la Coupe du monde (4 à 0 contre l'Australie), le pape du soixante-huitardisme, Cohn-Bendit, député de ceci, sous-ministre de cela, chef et sous-chef de tout et de rien, ancien zélote de l'amour des enfants, etc. s'est répandu dans les médias français, pas dans ceux de Bochie, en éloges vibrants de la "Mannschaft" (faire sonner très fort les S et les Sch en prononçant ce mot).

Un amateur de football aurait excipé de la faiblesse légendaire de l'adversaire, habitué à vaincre Vanuatu, Les Marquises, la Papouasie, le Sri Lanka, le Bangla-Desh, l'Inde, etc. et à prendre des râclées contre "les nations majeures du football" (pour parler la novlangue des journaleux sportifs), ou bien de l'avantage donné par la nationalité allemande du ballon Jabulani aux trajectoires capricieuses, et, s'il avait été cultivé, il aurait ajouté : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire".

La gloire, le pape du soixante-huitardisme se l'est attribuée, à lui (bien sûr, n'est-il pas boche comme les vainqueurs?), mais aussi aux siens, les écolos (tudesques évidemment) et les socialos (tudesques aussi). Pourquoi cette gloire sur ces politichiens ? C'est qu'ils auraient décidé de renoncer au jus sanguinis (celui de tous les pays du monde) pour faire accéder les immigrés et leurs enfants à la nationalité tudesque. Plus prosaïquement, ils ont fait comme les Français : le jus soli plutôt que le jus sanguinis. C'est ainsi que cette Mannschaft (n'oubliez pas de prononcer les S et Sch du fond de la gorge, comme s'ils sortaient des cavernes) est devenue ou serait devenue "multiculturelle", 11 joueurs sur 23, dixit le pape du soixante-huitardisme, étant nés de parents non-allemands, ce qui leur fait sans doute une belle jambe pour taper dans un ballon.

Gloire aux écolos et aux socialos tudesques "in excelsis des hauts" qui ont vaincu les nains d'Australie 4 à 0.

Les Allemands ont dû déchanter quand ils ont vu leur Mannschaft (S et Sch) se faire battre par la modeste équipe de Serbie. Le Boche du soixante-huitardisme va-t-il se répandre à nouveau dans les médias pour accuser de cette défaite les écolos et les socialos tudesques, surtout pas les joueurs, qui sont multiculturels ? Va-t-il prendre pour exemple la Serbie qui reste fidèle au jus sanguinis, n'ayant pas assez de milliards d'euros pour renforcer son équipe avec des mercenaires de toutes les couleurs importés de tous les pays du monde ? Ou bien va-t-il chanter les mérites du peuple serbe, le seul qui, à 1 contre 10, ait résisté à l'Allemagne de 1941 à 1945 et se soit libéré, seul, du joug nazi, malgré plus d'un million de martyrs, près de 1/10e de sa population ? On attend son péan. On risque d'attendre longtemps cet autre péan de la revanche d'un peuple dont le pays a été bombardé par les avions de l'OTAN, dont ceux des Boches, et qui, dans l'ancien pays de l'apartheid, fait la nique à ceux qui l'ont dévasté. Juste retour de bâton pour la Mannschaft. Les arrogants, tous "über alles", n'ont que ce qu'ils méritent. Une bonne râclée contre le Ghana et le racisme boche va en prendre un sacré coup !

Cohn-Bendit est député français au Parlement européen. Il nous donne la preuve que cette institution fourmille de crétins, d'imbéciles au QI d'huîtres, de zozos et de zigotos pleins aux as et qui se la coulent douce aux crochets des peuples d'Europe.

 

 

 

16 juin 2010

Pédagogie

 

 

Le mot, emprunté du grec paidagogia, « direction ou éducation des enfants », puis « éducation », est attesté à la toute fin du XVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762). La définition, sommaire, se ramène à une simple traduction du grec : « Instruction, éducation des enfants » ; et il ne semble pas que le mot soit d'un emploi courant, puisque les rédacteurs de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) n'y consacrent pas d'entrée et que, dans la cinquième édition du DAF (1798), il est précisé que « l'on ne se sert (de ce mot) qu'en style didactique ». Il est un auteur du XVIe siècle qui l'emploie assez fréquemment. Ce n'est ni Rabelais, ni Montaigne, qui ont pourtant écrit l'un et l'autre sur l'institution des enfants, mais Calvin, qui y donne le sens d'enseignement, c'est-à-dire de contenu à transmettre : « Il y a eu une même Eglise entre Juifs que la nôtre, mais elle était encore comme en âge puéril; pourtant le Seigneur les a entretenues en cette pédagogie : c'est de ne leur donner point clairement les promesses spirituelles » ; « Le Seigneur a ordonné un jour: par lequel le peuple fut exercité sous la pédagogie de la Loi à méditer le repos spirituel, qui est sans fin » ; « La loi cérémoniale a été une pédagogie des Juifs, c'est-à-dire doctrine puérile ». Les contextes dans lesquels ce mot est employé par Calvin sont imprégnés d'un rigorisme religieux et idéologique, quelque peu rébarbatif, qui fonde le culte voué à la pédagogie (Sainte ou Déesse ?) à l'époque moderne. Ainsi s'explique peut-être la défiance des anciens lexicographes envers ce terme.

Les rédacteurs de L'Encyclopédie ignorent pédagogie, mais ils consacrent à pédagogue un article substantiel. Le mot est en usage en « littérature » (c'est-à-dire dans l'érudition) et dans la « critique sacrée » (dans l'exégèse). « En (littérature), les Grecs et les Romains appelaient pédagogues les esclaves à qui ils donnaient le soin de leurs enfants pour les conduire partout, les garder et les ramener à la maison... On trouve plusieurs inscriptions antiques de ces pédagogues, dont la fonction ne consistait guère que dans ce genre de surveillance ». Pour ce qui est de la « critique sacrée », la métaphore « la loi était un pédagogue » (cf. ci-dessus Calvin) « signifie que la loi a donné aux Juifs les premières connaissances du vrai Dieu, et les a conduit à Jésus-Christ, en sorte qu'à présent, nous ne sommes plus comme des enfants sous l'empire de la loi ». Ces emplois expliquent, selon le chevalier de Jaucourt, auteur de l'article pédagogue de L'Encyclopédie, que ce mot ne soit pas reçu « favorablement » en français, même si la signification a été étendue à « un maître chargé d'instruire, de gouverner un écolier et de veiller sur sa conduite » : « par le peu de cas que nous faisons de l'instruction de la jeunesse (...), on est obligé d'ajouter quelque épithète à ce mot pour le faire recevoir favorablement ».

A partir de 1798, les académiciens relèvent l'emploi, « rare » ou « peu usité », qui est fait de pédagogie pour désigner dans « certains pays » un « établissement public d'éducation » (1798, 1835, 1879 : instituer, fonder une pédagogie ; chef de la pédagogie ; entrer à la pédagogie), sens qui est exposé clairement dans le Complément (1842) de Barré : « Paedagogium (antiquité romaine), lieu d'une maison où l'on élevait les enfants des esclaves, quand on les destinait à des emplois libéraux » et « (didactique) se dit de quelques établissements d'instruction publique en Allemagne », sens qui disparaît de la huitième édition (DAF, 1932-35).

 

C'est au cours du XIXe siècle, grand siècle de l'instruction publique obligatoire, que le terme de pédagogie commence à être reçu favorablement, d'abord dans les exemples du DAF : La pédagogie est un art fort important, qui exige beaucoup de raison, de lumières et d'expérience (1835, 1879), puis dans la définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « Éducation morale des enfants » et dans l'exemple qui l'illustre, où la pédagogie est hissée au niveau d'un art : « L'art de la pédagogie ». Le couronnement ou le triomphe de cet « art » survient au XXe siècle, dans la huitième édition du DAF (1932-35), où le mot désigne, en plus d'un art, une science pratique : « Il désigne aussi la théorie des méthodes et des procédés d'instruction et d'éducation », et surtout dans le Trésor de la langue française (1971-94). Ce triomphe a pour conséquences de rendre caduc (« vieux ») le sens historique ou étymologique « Instruction, éducation des enfants, de la jeunesse », qui est pourtant tenu par les académiciens en 1932-35 (huitième édition) pour le sens courant du mot, et de transformer la pédagogie en science : « Science de l'éducation des jeunes, qui étudie les problèmes concernant le développement complet (physique, intellectuel, moral, spirituel) de l'enfant et de l'adolescent », c'est-à-dire en bon français ou en français politiquement incorrect leur formatage ou leur usinage. A partir de là, fleurissent les métastases sémantiques : « par extension, ensemble des méthodes dont l'objet est d'assurer l'adaptation réciproque d'un contenu de formation et des individus à former » (pédagogie active (non-)directive, expérimentale, fonctionnelle, institutionnelle, artistique, audiovisuelle, catéchétique, cybernétique, scientifique, sexuelle, spéciale ; laboratoire de pédagogie ; pédagogie des adultes, des langues vivantes, des mathématiques, etc.) ; « Pédagogie curative, traitement d'enfants ou adolescents inadaptés, ayant des difficultés scolaires à la suite de troubles d'ordre affectif ou caractériels, sans rapport avec un manque d'intelligence » ; « Pédagogie spéciale, science de l'éducation et de l'instruction des inadaptés visant à développer au maximum les possibilités d'action de l'enfant » ; « Pédagogie de groupe, méthode pédagogique utilisée notamment pour la rééducation, l'éducation spécialisée, l'éducation des adultes, qui est fondée sur les apports de la psychologie sociale et de la psychothérapie, considérant le groupe comme l'occasion et le lieu de processus influençant et altérant les réactions individuelles, facilitant ou parfois entravant l'apprentissage, l'acquisition des connaissances et la maturation personnelle » (ce charabia donne envie de se déclarer anarchiste). L'ultime métastase est « qualité du bon pédagogue ; sens pédagogique », le bon pédagogue étant sans doute diplômé en dressage.

L'article de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est sans doute moins ambitieux et moins exhaustif que celui du TLF, mais il a le mérite de présenter une synthèse claire des sens que pédagogie a pris dans le Modernistan : « Discipline théorique visant à définir des méthodes d'enseignement, à déterminer de nouvelles pratiques éducatives » et « Qualité d'une personne qui sait intéresser et former les esprits, qui est apte à transmettre son savoir, à faire acquérir des connaissances », à partir du sens modeste et humble du XVIIIe siècle : « Instruction, éducation des enfants ». Cette évolution, qui signe la défaite de la pensée, du savoir, de la connaissance et tient plus d'une régression que d'un progrès, est surtout à l'image du socialo-occultisme qui façonne la France et les Français depuis un siècle et demi.

 

 

06 juin 2010

hôte, hôtesse, hospitalité

 

 

En latin, hospes (génitif hospitis, accusatif hospitem, avec un i bref), a deux sens, qu'on pourrait dire « opposés » ou « contraires » et qui, en fait, sont « réciproques » : le mot désigne celui qui reçoit l'hospitalité et celui qui la donne. L'hospitalité est une obligation, comme celle du don dans la théorie du grand ethnologue français Marcel Mauss : la recevoir et la rendre aussi. Tout don oblige à un contre-don. On est hôte parce qu'on sait qu'en retour, et dans d'autres circonstances, on sera l'hôte de son hôte.

Le nom français hôte qui continue hos(pi)te(m) est attesté au XIIe siècle dans les deux sens réciproques du latin : « celui qui donne l'hospitalité » (au début du XIIe siècle) et « celui qui reçoit l'hospitalité » (1165). L'hospitalité peut se faire gratuitement et, dans ce cas, ce qui est implicite est qu'elle sera rendue ; ou bien elle peut être payante, dans une auberge par exemple, avec de l'argent en contrepartie. Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition en 1694 sous la forme hoste (1694 et 1718) et avec les deux sens latins, comme un don ou comme un service rendu : « Celui ou celle (hôtesse) qui reçoit et loge dans sa maison ses amis, les étrangers, les passants, etc. soit gratuitement, soit pour de l'argent » et « Hoste se dit aussi de celui qui est reçu et logé dans la maison d'un autre, soit gratuitement, soit en payant ».

 

Très étrangement, en 1762 et en 1798 (quatrième et cinquième éditions), ainsi que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788, lequel sur ce point n'est pas très « critique »), le sens de « don gratuit » disparaît du DAF, non pas qu'il soit sorti de l'usage, mais parce que, semble-t-il, du moins aux yeux des académiciens, le service est devenu plus commun que le don : « Celui ou celle qui tient cabaret et qui donne à manger et à loger pour de l'argent » et « Hôte est un terme réciproque, qui se dit aussi de ceux qui viennent manger dans un cabaret ou loger dans une hôtellerie ou maison garnie ; il se dit pareillement, tant de celui qui loue à quelqu'un une portion de sa maison que de celui qui la tient à loyer ».

En revanche, le don est heureusement rétabli dans la sixième édition (1835) et dans les éditions ultérieures (1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication), les académiciens redonnant à l'hospitalité son sens gratuit : « Hôte se dit aussi de toute personne qui donne l'hospitalité, qui héberge, qui traite quelqu'un sans rétribution et par humanité, par amitié, par bienveillance ; et aussi de celui qui est reçu, traité de cette manière ». Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où ce sens est exposé en premier : « Celui, celle qui reçoit et traite quelqu'un sans rétribution, qui lui donne l'hospitalité, par humanité, par amitié, par bienveillance », tandis que les sens qui étaient tenus dans le DAF au XVIIIe siècle pour les seuls sens d'hôte sont glosés à la fin de l'article : « Celui, celle qui tient une auberge, une hôtellerie » ; « Celui qui vient manger ou loger dans une hôtellerie, une auberge » ; « Celui qui donne à loyer une portion de sa maison ».

Les lexicographes actuels suivent cette leçon : « Personne qui reçoit (quelqu'un) dans sa demeure ou invite au restaurant, qui offre l'hospitalité » et « Personne qui est accueillie (chez quelqu'un), qui reçoit l'hospitalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « Personne qui accueille quelqu'un sous son toit, qui offre l'hospitalité » et « Dans la forme masculine seulement, personne à qui l'on offre l'hospitalité » (DAF, neuvième édition), mais aucun ne s'interroge sur la raison pour laquelle ce mot a, comme le disent les académiciens (neuvième édition) à tort, semble-t-il, « deux sens opposés : celui qui accueille et celui qui est accueilli ». L'expression juste serait « deux sens réciproques », car c'est bien de réciprocité qu'il s'agit, comme en rend compte lumineusement la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss. L'hospitalité oblige les bénéficiaires à en faire bénéficier leurs généreux hôtes.

 

Pourtant, dans la réalité du monde, réalité fort cruelle hélas, la réciprocité n'est presque jamais la règle. La France accueille généreusement sur son sol et en son sein des millions d'Algériens, de Marocains, d'Ivoiriens, de Turcs, etc. mais sans réciprocité. Dans ces pays d'où viennent ses hôtes, la France est personna non grata : les Français y sont menacés, parfois simplement égorgés, leurs biens mis sous séquestre ou détruits dans de honteux pogroms. La France donne l'hospitalité à près de 70000 Ivoiriens, alors que sont établis en Côte d'Ivoire moins de 10000 Français, et lorsque ces Français, au début du troisième millénaire, ont été victimes de ratonnades et leurs biens pillés au cours de pogroms meurtriers, il ne s'est pas trouvé un seul Ivoirien généreusement accueilli en France pour protester contre ces actes de barbarie. La réciprocité, comme l'ont montré les égorgements de Français en Algérie dans les années 1990, est à sens unique. Le don n'est jamais suivi du moindre contre-don. De fait, l'hospitalité à sens unique n'est plus de l'hospitalité, mais de l'aveuglement de gogos.

Un fait de langue, en apparence insignifiant, exprime cela. Alors que le nom masculin hôte a les deux sens réciproques, son équivalent féminin, hôtesse, n'a d'emploi qu'actif : c'est celle qui donne l'hospitalité. L'hôtesse ne reçoit jamais l'hospitalité. Ainsi, la France (il en va de même des Français) est hôtesse, jamais hôte. Elle a une hospitalité amputée - un don sans contrepartie, de la générosité payée d'ingratitude, de ressentiment, de haine, de pillages.

 

 

 

27 mai 2010

Bon sang ne saurait mentir

 

 

 

Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.

Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.

Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.

En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.

 

70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.

Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.

 

 

 

25 mai 2010

Sérail

 

Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).

Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».

Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »

Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.

 

 

 

23 mai 2010

Phobie

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d'abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l'esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s'ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d'innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd'hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes..., les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en - phobie.

C'est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l'instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n'est pas contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d'angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définition qui est illustrée de cet extrait psy d'un psy : « Parmi les anomalies mentales, l'une des plus curieuses est celle qu'on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l'hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d'aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l'incendie). Le même phénomène d'extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d'angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu'elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l'automobile, le complément de phobie pouvant être n'importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, adverbes, fougères, insectes, adjectifs, éléphants, dinosaures, mammouths, libertés, rêves, cauchemars, etc. Voilà qui donne à cette énumération l'apparence d'un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d'un « principe de précaution », qu'ils sont même allés jusqu'à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ?

C'est au cœur de ces momeries bouffonnes qu'ont été inventées ou fabriquées de toutes pièces deux nouvelles phobies, qui n'ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l'homophobie et l'islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D'un individu ou d'un groupe d'individus, d'une pensée, d'un pays, d'une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s'y sont opposés, on dit qu'ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d'œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu'elle faisait en collaborant avec les armées d'occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s'y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu'elle était source d'abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d'un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu'horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n'y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. C'est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Or, les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d'être taxés d'homophobie. S'il est question d'islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu'elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l'Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n'est pas neutre. En effet, la phobie n'est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c'est une « anomalie mentale » ou un « symptôme névrotique ». Chaque fois qu'un citoyen ose dire ce qu'il est interdit de dire ou ose penser ce qu'il est interdit de penser, c'est-à-dire chaque fois qu'il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l'homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Se livrer à un examen critique de l'islam et de l'Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles ou qui n'a jamais existé), est ramené à une folie. La critique de l'islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l'Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d'islamophobie, devient taboue. Si, malgré l'interdit, elle se fait entendre, celui qui l'exprime est étiqueté "dérangé mental". Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n'est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d'examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu'elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d'examen est impossible. En France aussi, il est fait obligation de renoncer à l'exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

 

 

20 mai 2010

Pédagogisme

 

 

 

Ce sont les Instituts de Formation des Maîtres, créés par le sinistre Jospin sur le modèle des Instituts de Formation Professionnelle (1941) du non moins sinistre Carcopino, ministre de Vichy, qui a banalisé l'emploi de pédagogisme, car ces Instituts sont des temples voués à Sainte Pédagogie. En bref, le pédagogisme est une plongée au cœur de la grande religion illuministe et socialo-occultiste moderne. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la plupart des volumes ont été publiés alors que les monuments jospinistes à la gloire du pédagogisme n'étaient pas sortis de terre (la loi qui les établit date du 14 juillet 1989), le mot est tenu pour « rare » (le 15 juillet 1989, il est sauvé de la pénurie) et « plutôt péjoratif ». A partir du 15 juillet 1989, il va devenir ouvertement péjoratif, polémique, militant pour désigner les gros consciencieux de la social-pédagogie.

La définition « système des pédagogues » est prudente. Elle ne laisse rien percer du combat mené par le savoir et la connaissance contre l'hydre. Pourtant, pédagogisme, dérivé de pédagogie, n'est ni récent, ni nouveau. George Sand, qui aurait mis le feu aux Instituts à la Jospin et à la Carcopino, si elle était née un siècle plus tard, l'emploie : « Comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie » (1832) ; les Goncourt aussi : « la jeunesse actuelle semble cesser d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogisme » (1884). Le sens en est, de toute évidence, défavorable.

En fait, le nom est attesté pour la première fois dans l'édition de 1595 des Essais de Montaigne (Livre I), sous la forme hellénisante paidagogisme et dans deux contextes différents : « notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l'action » et « prenant l'instruction à son progrès des paidagogismes de Platon ». Les anciens lexicographes (La Curne de Sainte-Palaye, XVIIIe siècle, Littré et Godefroy, XIXe siècle) ne citent que le premier extrait, dont ils tirent la définition « système des pédagogues », qui est reproduite par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et dans le Trésor de la langue française (op. cit.). La seconde citation (« paidagogismes de Platon ») figure dans le Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle d'Edmond Huguet, qui en extrait la définition « méthode d'enseignement ». C'est sur cette seconde citation de Montaigne que se fonde Barré (1842, Complément au DAF) pour définir ainsi, plutôt positivement, pédagogisme : « (vieille langue) il s'est dit de l'enseignement sous forme de dialogue, et particulièrement des dialogues de Platon. Montaigne l'a employé dans ce dernier sens : les paidagogismes de Platon ». Certes, ce pédagogisme-là est propre à l'Antiquité, mais pas à n'importe quelle antiquité : Socrate, Platon, le lycée, l'académie, Athènes, le Ve siècle avant notre ère ; en 1842, il est caduc depuis plus de vingt siècles et appartient à une époque révolue de l'histoire. Et il n'a jamais été dans l'intention, secrète ou avouée, de Jospin, Carcopino et autres gros consciencieux du social exerçant dans les Instituts de Formation créés par ces deux maîtres penseurs, de ressusciter Socrate. Imaginez Meyrieu se prenant pour Socrate : c'est la limace qui se met à penser.

 

 

 

18 mai 2010

Aménagement

 

Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.

Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».

C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).

Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».

Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.

L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.

Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.

Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.

 

12 mai 2010

Rigueur, mot interdit

 

Il semblerait que désormais rigueur soit un mot tabou, c'est-à-dire, si on le traduit dans la novlangue bobo (pas celle de Bobo-Dioulasso), haram.

Emprunté au latin rigor, au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité », il est attesté à la fin du XIIe siècle. En passant du latin au français, il perd son sens propre et n'a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d'appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l'hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour se persuader que la rigueur a de quoi effrayer les âmes sensibles, les belles âmes, les bobos et les journaleux, les médiacrates, les sociocrates et en conséquence, les « élus » du « peuple » qui se font de plus en plus souvent leurs laquais. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la rigueur a pour sens « sévérité » et elle est illustrée de cet exemple : « cette rigueur est excessive » (l'excès est ce qui effraye les bien pensants). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), c'est de la « dureté », de la « sévérité ». Les exemples ont de quoi faire frémir dans les media, dans les cours de récréation et à l'université : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n'a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l'austérité de la règle ». Le mot s'emploie aussi à propos du temps « rude et fâcheux » (« la rigueur du froid chez les lapons est insupportable aux étrangers ; tout le monde se plaint de la rigueur du temps »). Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l'emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c'est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, la rigueur, telle qu'elle est définie, a de quoi faire se voiler les grenouilles de mosquée : c'est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (exemple : les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois, la rigueur des canons ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l'exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu'on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L'article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd'hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n'apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « dureté, âpreté de la température » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l'application des règles » ; « insensibilité, indifférence de la part d'une femme » ; « caractère d'un raisonnement auquel l'esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo dont s'est dotée la France « postmoderne », soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l'expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd'hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l'opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l'acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s'il n'y a pas d'autre solution ». C'est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu'à la rigueur, c'est-à-dire « s'il n'y a pas d'autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n'y a pas d'autre solution. Pourtant, l'heure de la rigueur est repoussée aux calendes grecques. Le haram est de règle en mahométanie. En France, pays des femmes libres, il est détestable. Pourtant rarement un tabou a mis dans une lumière aussi crue l'état réel d'un pays.

 

11 mai 2010

Polygamie

 

Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».

Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».

L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.

 

 

 

27 avril 2010

Patois

 

Les problèmes que soulève ce mot sont de deux ordres : les premiers se rapportent à l'étymologie, les seconds aux valeurs de mépris que charrie patois.

Le mot est ancien. Il est attesté à la fin du XIIIe siècle pour désigner une langue que l'on ne comprend pas, langue qui n'était pas nécessairement régionale ou de paysans. Selon les spécialistes actuels d'étymologie, il serait dérivé du verbe patoier, lui-même dérivé du nom patte. Patoier, dans l'ancienne langue française, c'était « agiter les mains (les pattes antérieures) » ou « gesticuler » comme le font les sourds-muets quand ils tentent de se faire comprendre. Patois a donc signifié d'abord « gesticulation », puis « langage particulier » (babil des enfants, chant des oiseaux, langue rustique ou grossière). Or, longtemps, les philologues et érudits se sont accordés sur une autre étymologie. Selon Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 et 1694), un patois « est proprement sermo patrius », mot à mot « le discours ancestral », c'est-à-dire la langue nationale. En vertu de cela, le patois de la France est le français. C'est l'hypothèse de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l'ancien langage français, premier volume publié en 1769) : « il dérive de patriensis, comme le prouvent les variantes du Trésor de Latini : selon le patrois des Français ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) accrédite la thèse de Ménage, qui regarde patois « comme dit pour patrois », c'est-à-dire « de la patrie », « patrois représentant le bas-latin patriensis, qui s'est dit pour homme du pays, indigène »... « On remarquera, dans la Chronique scandaleuse, patois avec le sens de « localité », « pays » ; ce qui concorde avec l'explication de patois par patrois. Le provençal a pati, pays. Dans le Midi on dit un patois, une patoise, pour un compatriote, une compatriote. Tout cela emporte la balance ; et il faut admettre que l'r (de patrois) a disparu ».

Cette étymologie est sans doute inexacte, mais elle s'accorde avec le sens plutôt positif qu'a eu longtemps patois, alors que l'étymologie moderne (de patoier et de patte, « gesticuler ») est en harmonie avec les sens négatifs qu'a acquis patois depuis quelques siècles.

 

En effet, longtemps patois a eu un sens neutre, comme le relève Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l'ancienne langue française... du IXe au XVe siècle, 1881-1902) : « pathoys, patrois, langage propre à un pays, à une race d'hommes, à une espèce d'animaux », lequel cite le philologue Bruneto Latini : « et si aucun demandait pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois des Français, puisque nos sommes italiens, je dirais que c'est pour deux raisons » et un extrait du Roman de la Rose : « Lais d'amours et sonnets courtois / Chantait chacun en son patois, / Li uns en haut, li autre en bas ».

Pourtant, en dépit de ces emplois valorisants, pendant deux siècles et demi environ, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans les anciens dictionnaires, le mot patois a été relevé avec un seul sens péjoratif : « sorte de langage grossier d'un lieu particulier et qui est différent de celui dont parlent les honnêtes gens » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois ») ; « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple, des paysans, et des enfants qui ne savent pas encore bien prononcer » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui rappelle le sens ancien de langue nationale, mais à propos des étrangers : « on le dit aussi des étrangers dont on n'entend point la langue ») ; « langage rustique, grossier, comme est celui d'un paysan ou du bas peuple » (DAF, 1694, 1718, 1740 : « on donne aussi quelquefois, par extension, le nom de patois à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province souvent même quelque soin qu'ils prennent pour s'en défaire » ; 1762, 1798, 1835, 1879). Le sommet du mépris est atteint dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, la Bible du progressisme et des Lumières (progressisme à rebours et Lumières blafardes, évidemment) : « (grammaire) langage corrompu tel qu'il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute point qu'il n'en soit ainsi de toutes les langues vivantes et qu'il n'en fût ainsi de toutes les langues mortes. Qu'est-ce que les différents dialectes de la langue grecque, sinon les patois des différentes contrées de la Grèce ? » ; et, dans une moindre mesure, chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « le premier degré de corruption dans les langues, dit l'Abbé Girard, vient du défaut d'éducation ou d'un manque d'attention au bon usage. Le second, du mélange de l'ancienne avec la nouvelle façon de parler, qui a formé divers langages particuliers, qu'on nomme patois dont la connaissance peut servir à pénétrer dans l'origine des langues et des peuples. Tels sont le bas-breton, l'auvergnant, le provençal, etc. »

Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour lire des définitions un peu moins malveillantes, par exemple chez Littré (op. cit.) : « parler provincial qui, étant jadis un dialecte, a cessé d'être littérairement cultivé et qui n'est plus en usage que pour la conversation parmi les gens de la province, et particulièrement parmi les paysans et les ouvriers » et « par dénigrement, langue pauvre et grossière », comme dans cet extrait de Voltaire : « un reste de l'ancien patois (la langue gauloise) s'est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), le mépris pour ceux qui parlent le patois, évident dans les éditions des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, s'atténue, comme si la relative bienveillance de Littré avait déteint sur les académiciens : « variété d'un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales » et « par analogie, dans un sens péjoratif, langue pauvre et grossière, empreinte de rusticité ou de vulgarité ». Le premier sens est exposé objectivement et avec neutralité, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « parfois péjoratif, parler essentiellement oral, pratiqué dans une localité ou un groupe de localités, principalement rurales ».

On comprend que les militants régionalistes, en Occitanie surtout, aient protesté contre le mépris dont a longtemps été accablée la langue des paysans. Mais ce mépris a disparu au XXe siècle, au moment justement où il a commencé à être dénoncé. Les militants ne sont pas en retard d'une guerre, mais de deux ou trois guerres : autant dire d'un siècle. De fait, il n'y a pas de raison objective (idéologique sans doute, mais idéologie n'est pas raison) pour que patois soit jeté aux oubliettes au profit de « langue », « dialecte », « parler », etc. Le mot est ancien. N'a-t-il pas signifié longtemps « langue de la patrie » ? Même si c'était la petite « patrie », le simple pays des pères, le sens dont le mot est porteur est admirable, d'autant plus que les paysans qui parlaient le patois, il y a quelques décennies encore, nommaient leur langue patois, sans jamais trouver à redire quoi que ce soit et sans éprouver le moindre ressentiment à l'égard de ce beau mot français. Les paysans n'ont peut-être pas toujours raison. Dans ce cas-ci, ils montrent la voie.

 

19 avril 2010

Islam

 

Les familiers du Dictionnaire critique de la NLF, à qui Arouet le Jeune ouvre les yeux depuis près de cinq ans, ne seront sans doute pas étonnés d'apprendre que ce mot est récent. La religion fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam, emprunté à l'arabe et par lequel elle est désignée en français, a été introduit en 1697 seulement par d'Herbelot, orientaliste brillant et professeur au Collège de France (in Bibliothèque orientale). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française d'abord dans le Complément de Barré en 1842 (terme d'« histoire mahométane » : « le musulmanisme ; le mot désigne à la fois la religion et le pays des mahométans »), puis dans la septième édition de 1879 : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Avant ces lexicographes, Jaucourt, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), y consacre un bref article, plutôt hostile, du moins pour ce qui est du Coran, « le livre par excellence » (...) « qui fourmille de contradictions, d'absurdités et d'anachronismes » et « renferme presque tous les préceptes de l'islamisme ou de la religion musulmane ».

De cela, il serait aventuré d'inférer, ce que ne manqueront pas de faire, bien entendu, et au grand galop les consciencieux du social et les intellos de la médiacratie, que les Français ont longtemps ignoré jusqu'à l'existence de cette religion et de ses dogmes. Au contraire. Même dans les siècles obscurs du Moyen Age, ils en étaient assez bien informés, mieux peut-être qu'aujourd'hui, où l'information dont on les assène tient de la propagande prosélyte. Tout simplement, les mots qu'ils utilisaient sont peu à peu tombés en désuétude ; ou bien, tout a été fait pour qu'ils sombrent dans les oubliettes de la mémoire, d'où il incombe aux insolents de les sortir. Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion islamique était nommée, entre autres (la liste n'est pas complète) false lei, alcoranisme, mahométisme, mahumétisme, religion alfurcaniste, turcisme et surtout mahomerie, mot qui est attesté dans l'ancienne langue française (du IXe au XVIe siècle) sous des formes diverses : mahumerie, mahoumerie, mahunerie, mahonnerie meomerie, ces mots désignant les temples mahométans, la foi mahométane, les pays des mahométans, les idoles. Momerie, « mascarade » et « hypocrisie », en serait une altération (cf. Furetière, Littré, Trésor de la langue française).

Jaucourt, dans l'article islam (qu'il met au féminin !) de L'Encyclopédie (op. cit.), dévoile dans quelles circonstances ce mot, qu'il tient propre à l'histoire turque, a été introduit en français : « (Histoire turque) islam ou islamisme est la même chose que le musulmanisme ou le mahométisme ; car moslemin veut dire les musulmans. C'est M. d'Herbelot qui a introduit ces mots dans notre langue, et ils méritaient d'être adoptés (Arouet ne partage pas ce jugement). Islam vient du verbe salama, « se résigner à la volonté de Dieu » (en fait d'Allah, ce qui n'est la même chose) et à ce que Mahomet a révélé de sa part, dont le contenu se trouve dans le livre nommé Coran, c'est-à-dire, le livre par excellence » (etc. cf. ci-dessus), que « nous appelons alcoran ». Autrement dit, islam et islamisme entrent dans la langue française en même temps et comme synonymes. Entre les deux, il existe pourtant une différence qui n'est pas mince. Le premier à entrer dans le Dictionnaire de la langue française n'est pas islam (cf. ci-dessus), mais islamisme, qui y est enregistré à compter de la quatrième édition, celle de 1762, soit plus d'un siècle avant islam, et dans le sens suivant : « nom que prend le mahométisme ; il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que Chrétienté par rapport aux chrétiens » (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35). Ce n'est que dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, qu'un nouveau sens est ajouté à islamisme, dont islam, plus tardif, était le synonyme, et cela dans le seul but, idéologique ou politique, de distinguer le vrai islam (nommé islam) d'un islam dévoyé ou faux, nommé islamisme : « mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée ». Les académiciens ajoutent que ce mot, « aujourd'hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l'islam et qui peut prendre un caractère extrémiste », comme si ces traits définitoires n'étaient pas dans l'islam ou dans les anciennes désignations de cette religion, mahométisme ou mahomerie, pour ne citer que les plus fréquentes jadis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est conscient, serait-ce parce qu'il a consulté, pour faire son dictionnaire, toutes les éditions publiées du DAF, du statut néologique du nom islam ( « la religion des mahométans ; les pays musulmans »), en indique l'étymologie : « (du mot arabe) islam (avec un a long), soumission, résignation à la volonté de Dieu ».

Le dernier avatar de ce mot est orthographique. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l'islam (avec une minuscule) de l'Islam (avec une majuscule ». Le premier désigne la « religion des musulmans, prêchée par Mahomet et fondée sur le Coran » ; le second « l'ensemble des peuples qui professent cette religion ; la civilisation qui les caractérise ». Dans la septième édition de leur Dictionnaire, en 1879, les académiciens se contentaient de la définition suivante : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Certes, elle est sommaire, mais elle est neutre, comme devrait l'être toute entreprise lexicographique. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la définition est ornée d'un vernis encyclopédique, lequel, si on le compare à ce qu'écrit Jaucourt de l'Alcoran (cf. ci-dessus), tient plus de la complaisance forcée (les académiciens auraient-ils peur que les mahométans ne brûlassent la Coupole ?) que de l'objectivité lexicographique : « religion instituée au VIIe siècle par le prophète Mahomet et dont le livre sacré, le Coran, est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu ; ensemble des dogmes et des préceptes de cette religion » et « par extension, généralement avec une majuscule, ensemble des peuples musulmans ; leur civilisation », avec cet exemple très bienpensant, l'apport de l'Islam à la civilisation du Moyen Âge, lequel confirme, s'il en était besoin, que ceux qui sont censés défendre et illustrer la langue française, jadis insolents, se croient obligés de montrer patte blanche en renchérissant sur les bigots et autres organisateurs de momeries savantasses.

 

 

 

17 avril 2010

Mahométan (note blasplématoire)

 

 

Le moins que l'on puisse dire est que, si l'on se fonde sur une étude de leur langue, les Français au cours des siècles n'ont eu que faire (« rien à cirer ! ») du politiquement correct et sont toujours restés sourds aux oukases et intimations des inquisiteurs et autres « dominants », comme disent les scienceux du social. Il se pourrait que les choses soient en train de changer et que, leur insolence ou leur impertinence mise au placard, ils rentrent dans le rang. S'il n'est pas sûr que la soumission soit leur futur proche, des signes avant-coureurs et des prodromes de la fin d'une longue histoire existent bel et bien.

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication depuis 1994), mahométan, adjectif et nom, n'est pas défini. L'entrée est suivie de ces seules remarques : « XVIe siècle, mahumétan (il est montré ci-dessous que le mot est largement antérieur au XVIe siècle), dérivé du nom de Mahomet et synonyme vieilli de musulman (voir aussi islamique) ». En 2004 ou en 2005, le mot est déclaré « vieilli », alors que, vingt ans auparavant, il était bien vivant, comme l'atteste l'article mahométan du Trésor de la langue française (1971-94 ; le tome 11, où se trouve cet article, ayant été publié en 1985), dans lequel il n'est nulle part fait référence à un quelconque vieillissement du mot, encore moins à sa désuétude : « (substantif) celui, celle qui professe la religion de Mahomet » (synonyme musulman » et « (adjectif) qui professe la religion de Mahomet ou religion musulmane » ou « qui est relatif à cette religion ou aux adeptes de celle-ci » (synonyme islamique). En 1985, le mot est jeune ; vingt ans plus tard, il est près de sortir de l'usage. La langue évolue vite certes, mais pas au point de rendre caduc en quelques mois un mot français, formé conformément aux plus anciennes règles de la langue (au nom Mahomet est ajouté le suffixe an, servant à former des adjectifs et des noms, comme de Perse est dérivé persan, de Padoue padouan, de Castille castillan, etc.) et qui est dans tous les dictionnaires depuis plus de trois siècles.

Voilà donc un mystère à élucider.

La première « erreur » des académiciens porte sur la date. Certes mahométan est attesté en 1538 sous la forme mahumetan, mais pendant les siècles antérieurs, il existait sous d'autres formes. Citons-en quelques-unes : « macommetiste (la secte macommetiste), machommetiste, mahommetois (« Un sarrazin mahommetois »), mahometique (« loy mahometique »), mahommeticien (« les mahommeticiens, sous leur amiral ou capitaine assiégèrent la cité de Constantinople »), mahumetiste (« ne tuerons-nous pas tous ces chiens turcs et mahumetistes ? », Rabelais), alcoraniste (« les Arabes et Mores du pays alcoraniste », Thévet), furcaniste (de furcan, nom donné au Coran par les Turcs : « ceux qui sont leurs frères en la religion furcaniste ou alcoraniste », Thévet), mahometiste (« les Sarrazins ou mahumetistes occupaient grands peuples, royaumes et villes »), mehemetiste (« les mehemetistes ont affranchi tous les esclaves de leur religion », Bodin). Le verbe mahometiser (« agir ou parler en mahométan ») et se mahometiser (« se faire mahométan ») a même été en usage, ainsi que le nom, dérivé de mahométan, mahométanisme (synonymes islam, islamisme, mahométisme), attesté chez Voltaire.

Cette longue liste, qui n'est peut-être pas complète, de formes anciennes ou de synonymes de mahométan, formes dont on peut supposer à leur emploi qu'elles sont insolentes et au sens peu amènes pour l'islam, serait aujourd'hui censurée et si les Français historiques revenaient parmi nous et continuassent à dire ce qu'ils ont toujours dit, ils seraient éternellement cloués au pilori de la honte bienpensante par les organes racistes de l'inquisition islamique. Aujourd'hui, Pascal ne pourrait pas écrire ce qu'il dit dans ses Pensées des mahométans : « ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans, qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? » et « la religion mahométane a pour fondement l'alcoran et Mahomet ; mais le prophète qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? » En un instant, il serait redekerisé ou vangoghisé et l'Etat s'en laverait les mains.

Comparés aux académiciens actuels, qui pourtant ont montré parfois, sur d'autres questions, qu'ils pouvaient mordre la ligne jaune, même devant les flics, timidement, pas beaucoup, d'un quart de pneu, les académiciens des siècles antérieurs sont des rebelles. Ils restituent la langue telle qu'elle est, sans prendre de gants. Un mahométan est « celui, celle qui professe la religion de Mahomet » et le mot « est aussi adjectif », comme dans la religion mahométane. Telle est la définition de ce mot de 1718 à 1932-35. D'une édition à l'autre, les exemples se multiplient : en 1835, c'est un dévot mahométan, épouser une mahométane, les mahométans font de fréquentes ablutions et les peuples mahométans, des tribus mahométanes, le culte mahométan, la religion mahométane, mais la définition reste inchangée pendant trois siècles. Barré (1842, Complément au DAF) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoutent à l'emploi comme adjectif l'exemple année mahométane : « (chronologie) année lunaire qui commence à l'anniversaire de l'hégire et qui est tantôt de 354 jours et tantôt de 355 » (Barré et Littré), Barré ajoutant ce supplément encyclopédique : « les années mahométanes forment un cycle de trente ans, dont 19 caves et 11 pleines. Les pleines sont les 2e, 5e, 7e, 10e, 13e, 16e, 18e, 21e, 24e, 26e et 29e. L'an de l'hégire 1255 commence le 18 mars 1839 et finit le 4 mars 1840. L'année 1256 est la 19e du cycle  mahométan ».

Pourquoi les organes ont-ils décrété que mahométan serait vieilli et devait être remplacé par musulman, qui est moins ancien ? La raison est simple. Mahométan est un mot français, formé à partir du nom Mehmet donné par les Turcs à l'envoyé d'Allah ; musulman est le nom arabe muslim auquel a été ajoutée la terminaison « an » de la langue persane. Autrement dit, entre un mot français et un mot arabe, nous sommes sommés d'opter dorénavant pour le mot arabe. Il nous est fait obligation d'employer les mots des musulmans et non les nôtres pour désigner les sectateurs de la religion islamique. La pureté islamique de musulman est clairement exprimée par les lexicographes jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle. En effet, musulman est « le titre (et non le nom) que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », pardon en Allah ; et, adjectivement, « dénomination qui s'étend à tout ce qui concerne leur religion » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1798) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » et « il est aussi adjectif et se dit surtout de ce qui concerne la religion des mahométans » (DAF, 1832-35). Littré (op. cit.) renonce à employer titre dans la définition, mais il tient bien musulman pour un mot musulman : « nom que les mahométans se donnent » (« nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants », DAF, huitième édition, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94, op. cit.), la conformité islamique de musulman est effacée, ce qui rend possible qu'il puisse être rapidement substitué à mahométan. Un musulman est « un adepte de l'islam » et, quand ce nom est adjectif, il a pour sens « relatif ou conforme aux règles, aux coutumes, à la culture de l'Islam ou de la religion islamique ». Certes, le vernis bienpensant de la nouvelle définition est quelque peu écorné par cet extrait : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c'est (...) dans la confusion de l'autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance » (Guizot, 1828). C'est la seule tache. Il en va de même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), où musulman n'est plus un « titre », ni un « nom » que se donnent les mahométans. Il a été naturalisé : « qui est relatif à l'islam, propre à l'islam, religion de Mahomet » et « qui professe la religion islamique ». La boucle est bouclée. Tout a été fait pour que mahométan puisse sortir de la langue, sans que quiconque s'en émeuve.