Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 avril 2010

Sensible

 

 

Quand sensible s'applique à une personne - un enfant sensible par exemple -, il signifie « qui est doué de sensibilité ». Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l'intérêt pour autrui, de l'altruisme. Dans réalité sensible ou dans signes sensibles à l'oreille, il signifie « qui peut être perçu par la sensibilité ». Le sens est passif : la sensibilité n'est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu'ils peuvent être perçus par la vue ou l'ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d'ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l'adjectif sensible cache un interdit. Il est illicite ou haram de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou, s'ils sont soumis à la loi de l'islam, des quartiers islamiques ou islamisés. Comme il faut les désigner, ils sont qualifiés par euphémisme de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas « doués de sensibilité ». Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n'est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d'autrefois, « ne pas se pencher au-dehors » ou, en italien, « è pericoloso sporghersi », que l'on pourrait traduire librement par « ne pas parler au dehors » ou par « il y a péril en la parole ». Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les dogues du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï, à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française, mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de « qui est doué de sensibilité », en parlant d'une chose, sensible signifie par métaphore « qui est susceptible de réaction », comme dans papier, pellicule, plaque, surface sensible ou dans réactif sensible, et en parlant d'un mécanisme ou d'un appareil « dont le fonctionnement peut être troublé ou perturbé par des parasites ». Il en va ainsi des affaires judiciaires et politiques quand elles sont dites sensibles : il faut s'entourer d'un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais d'ouvrir le dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d'une ambulance ou d'un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l'islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d'une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée « se paient sur la bête », comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d'être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait sans doute inutilement insolent d'écrire sans cibles : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n'y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d'innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

 

04 avril 2010

Bouclier

 

 

Quand bouclier est attesté pour la première fois en français, au tout début du XIIe siècle, c'est un adjectif qui signifie « pourvu d'une bosse » ou d'une « boucle » et qui qualifie le nom écu. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'adjectif est devenu un nom. Roland se protégeait avec un écu bouclier des cimeterres sarrasins. Si le nom désignant cette « arme défensive » était resté écu, il n'est pas sûr qu'il ait suscité autant de métaphores que bouclier. Un écu fiscal ? Un écu thermique ? Un écu de missiles ? De Gaulle était l'épée, Pétain l'écu ? Car, pour ce qui est de bouclier, ce qui fait problème, ce n'est pas le sens propre, qui n'a pas évolué pendant huit siècles (« arme défensive, faite anciennement de plusieurs cuirs de bœuf, mais aujourd'hui elle est de métal, et on s'en couvre pour empêcher les coups de l'ennemi lorsqu'on se bat de près », Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 ; « arme défensive qui se porte sur le bras, et dont on se couvre une partie du corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1694 ; et « arme défensive que l'on tient devant soi pour se protéger », Trésor de la langue française, 1971-94), bien que les lexicographes anciens aient conscience que cette arme défensive n'est plus en usage dans les armées de leur époque (« arme défensive dont les anciens se servaient pour se couvrir le corps contre les coups de leurs ennemis ; les boucliers d'Achille et d'Enée sont décrits dans l'Iliade et dans l'Enéide ; celui d'Ajax était couvert de sept peaux de bœuf ; les écus ont succédé aux boucliers ; les Espagnols qui vont la nuit portent encore l'épée et le bouclier ; on met encore dans des trophées des casques et des boucliers », Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; « arme défensive qu'autrefois les gens de guerre portaient au bras gauche, et dont ils se servaient pour se couvrir le corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1762 ; « partie de l'armure défensive des anciens ; le bouclier se portait au bras gauche », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; etc.), même si elle est utilisée aujourd'hui par la police dans les opérations de maintien de l'ordre public (« arme défensive que les gens de guerre portaient au bras et qu'utilisent, dans certaines circonstances, les forces de police », DAF, neuvième édition, en cours de publication), ce qui fait problème, écrivais-je, ce sont les emplois étendus et figurés de bouclier, attestés au XVe siècle (levée de boucliers, « vive opposition ») et au XVIe siècle (« soutien », chez Du Bellay, et faire bouclier de, « s'appuyer sur », chez Calvin).

Ces deux derniers emplois sont relevés dans les dictionnaires anciens. Ainsi levée de boucliers : « (Furetière, op. cit., 1690) on dit proverbialement faire une grande levée de boucliers, lorsqu'on fait de grands préparatifs pour quelque entreprise, qu'on en fait grand bruit, et qu'on ne l'exécute pas, ou qu'on y réussit mal, qu'elle aboutit à rien » ; « (DAF, 1694) on dit faire une levée de bouclier pour dire faire une grande entreprise mal à propos et sans effet » ; « (Littré, 1863-77) dans les affaires politiques, démonstration d'attaque ou d'opposition » ; « (DAF, neuvième édition) levée de boucliers, démonstration par laquelle les soldats romains manifestaient leur opposition aux volontés de leur chef et, figurément, opposition collective, soudaine et bruyante ». Quant à bouclier, au sens figuré, il s'est dit d'abord de personnes avec le sens de « protecteur » : « (Richelet, 1680) protecteur ; le Seigneur est mon bouclier ; celui qui a été le bouclier de la France n'a pu se mettre à couvert de leurs coups » ; « (Furetière, 1690) il  se dit figurément de toute sorte de défense ou de protection ; il y a plusieurs livres intitulés le Bouclier de la foi ; Hector fut longtemps le bouclier de Troie » ; « (DAF, 1762) bouclier se dit aussi figurément des personnes : par exemple, d'un général d'armée, c'est le bouclier de l'État ; d'un grand évêque, d'un grand théologien, c'est le bouclier de la foi, le bouclier de la religion ». Les emplois figurés s'étendent à toutes sortes de réalités : « (DAF, 1832-35) par extension, faire un bouclier de son corps à quelqu'un, se mettre au devant de quelqu'un, pour le préserver des coups qui lui sont portés » ; « (DAF, 1932-35) il se dit figurément, au sens moral, de ce que l'on considère comme une sauvegarde, une protection, une défense ; son âge, sa faiblesse lui sert de bouclier. Il se fait un bouclier de la faveur dont il jouit ».

Au XXe siècle, bouclier s'emploie dans diverses techniques : « il se dit encore, en termes de Ponts et Chaussées ou de Mines, d'un appareil qui sert à étayer les terrains et à empêcher les éboulements dans les travaux d'excavation ; par analogie, il se dit de tout ce qui rappelle la forme d'un bouclier ; en particulier, en termes d'entomologie, il désigne l'élytre de certains insectes, convexe et relevé sur les bords, et, en termes d'automobilisme, une sorte de pare-brise » (DAF, 1932-35) ; « dispositifs de protection divers » (Trésor de la langue française, 1971-94) en artillerie, en physique nucléaire et en géomorphologie (« partie de l'écorce terrestre formée de terrains anciens et restée en dehors des plissements ; le bouclier africain, DAF, neuvième édition, en cours de publication).

L'invention du cosidetto bouclier fiscal s'inscrit dans le sillage de ces différentes techniques de protection. Protéger et prendre des précautions sont le seul horizon d'une société timorée, prudente, toujours sur ses gardes, peu encline aux risques, redoutant tout. On a beau célébrer l'aventure, on n'en est pas moins bobo, c'est-à-dire petit bourgeois bourgeoisement borné. Plus qu'à la prunelle de ses yeux, on tient à toutes les formes possibles de protection sociale, aux innombrables dispositifs de protection, contre les accidents du travail, contre les avalanches, contre les glissements de terrain, etc. On invente donc le bouclier fiscal, croyant que ce dispositif fiscal aurait autant de succès que les autres dispositifs de protection. Or, il n'est pas reçu avec les acclamations attendues, mais par une levée de boucliers. C'est que, objectivement, bouclier est impropre. Les contribuables qui en profitent et qui ne sont pas nombreux versent toujours au fisc, en dépit de ce bouclier, 50% de leurs revenus. Le bouclier n'est pas en métal, mais en soie. On comprend les protestations journaleuses et politiciennes : 50% des revenus au fisc, c'est du racket, de la spoliation, du vol. Ce qu'attendent les protestataires, c'est que le bouclier en soit vraiment un et que le niveau des prélèvements soit abaissé à 10%, peut-être à 20%, mais pas davantage. Au fait, ces politiciens indignés, leur bouclier fiscal, il est de combien ? 20% de leurs revenus ? Qu'ils montrent leurs feuilles d'impôt et qu'on leur prélève 50% de leurs revenus. Rien que pour le fun et voir leur tronche furibarde.

 

 

03 avril 2010

Sage et Sages

 

 

N'est pas nécessairement Sage qui est baptisé Sage dans les médias

 

 

Les journaleux prennent parti sur tout et n'importe quoi, même sur des sujets insignifiants qui n'intéressent qu'eux. Ce sont les curés du XXIe siècle. Du haut de leur chaire, ils disent le Bien et ils pointent du doigt le Mal. Le Bien, c'est ce qui est conforme à leurs croyances ; le Mal, ce qui n'est pas conforme à leurs analyses. Les membres du Conseil d'Etat sont des fonctionnaires. Rien de plus. Certains sont entrés au Conseil d'Etat par piston, protection servilité, complaisance. Ils auraient pu tout aussi bien être adoubés dans une confrérie quelconque ou une mafia de financiers véreux. Il a suffi qu'ils émettent, sur un déguisement de femme, un simple avis, qui n'a pas plus de valeur qu'une opinion de Radio Trottoir, pour qu'ils soient honorés dans les media du titre de « Sages » : c'est que leur avis contredit celui d'un grand nombre d'élus du peuple français. Désormais, ils sont les Sages du Conseil d'Etat, comme il y avait déjà les (neuf, en fait onze) « Sages » du Conseil constitutionnel. Charasse est un Sage, comme Solon ou Thalès. Barrot aussi. Chirac aussi. Giscard aussi. Debré aussi. Joxe, celui qui parle arabe, aussi, etc.  Ce sont nos nouveaux Salomon. On a les Sages qu'on peut. La France ne peut donc plus grand-chose.

L'emploi de l'adjectif sage (qui continue le latin sapidus, « qui a du goût, de la saveur » : savoir, étymologiquement, c'est « avoir de la saveur ») comme nom est très ancien. Il est attesté au tout début du XIIe siècle, pour désigner d'abord « celui qui a sa raison, son bon sens », puis « celui qui a une connaissance juste des choses et qui est le représentant de la sagesse », ensuite « ceux qui se sont distingués chez les Anciens Grecs par leur connaissance de la philosophie et de la science », enfin, chez Montaigne, « celui qui, par un art de vivre, se met à l'abri de ce qui tourmente les autres hommes ». Aucun de ces emplois ne justifie que les fonctionnaires du Conseil d'Etat, fussent-ils « hauts » (« hauts » dans la hiérarchie, pas nécessairement par leur jugement) soient baptisés Sages, en plus avec une S majuscule, la majuscule étant la révérence qui leur est prodiguée dans les media. Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie française, comme chez Littré (Dictionnaire de la lange française, 1863-77 : « celui qui est sage »), la définition est des plus sommaires : « sage se prend aussi substantivement » (le sage est maître de ses passions, ne s'enorgueillit point dans la prospérité, etc. 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), en dépit de la variante : « sage s'emploie aussi comme substantif masculin » (1832-35, 1879). Il faut attendre la huitième édition (1932-35) pour lire une définition qui explicite le sens : « sage s'emploie aussi comme nom masculin pour désigner celui qui est prudent, circonspect, judicieux ». Dans ces emplois, le nom ne prend pas la majuscule, à la différence de deux autres emplois comme nom propre. Alors, sage s'écrit Sage. Ces deux emplois sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, par Littré (op. cit.), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Citons le DAF (1762) : « On appelle Salomon Le Sage, pour marquer qu'il a mérité le nom de sage par excellence » et « Sage est aussi un nom qu'on donne à ceux qui se sont distingués autrefois par une profonde connaissance de la morale ou des sciences » (les sept Sages de la Grèce sont Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pistacus, Périandre et Cléobule). Une proposition du type « les Sages de la France sont » (suivent les noms des dizaines de milliers de membres du Conseil d'Etat, depuis sa création ; Théodule, Machin, Truc, Bidule, Dupond, Dupont, etc. etc. etc.) relèverait de la pure bouffonnerie. Les media (Allah yebarek fikom) n'en sont pas loin.

Heureusement, les anciens dictionnaires contiennent quelques pépites qui éclairent a posteriori le baptême médiatique en sagesse des membres du Conseil d'Etat et celui, plus ancien, des membres du Conseil constitutionnel. C'est d'abord dans les quatrième et cinquième éditions cet emploi, qui disparaît des éditions suivantes : « les cabalistes et les alchimistes ont conservé ce mot. Ils donnent le nom de Sages à ceux qui ont fait de grands progrès dans leur art ». Les Sages du Conseil d'Etat tiendraient-ils des anciens alchimistes qui avaient découvert le moyen de transformer le plomb en or et qui guindaient leur bêtise au sommet du savoir ? Dans quelques exemples qui illustrent l'emploi du nom sage (« Où trouver un vrai sage ? Un vrai Chrétien est le seul vrai sage »), Féraud (op. cit.) cite celui-ci : « Les Sages, nos Sages, les Sages modernes », et il ajoute, entre parenthèses : « (souvent ironique) ». Les media, quand ils baptisent Sages des fonctionnaires, ne font pas d'ironie. Arouet le Jeune, quand il cite les media, ne fait que de l'ironie.

 

 

 

01 avril 2010

Codifier

 

Ce verbe, dérivé du nom code, exprime l'essence de la modernité. Il n'est pas le seul. D'autres mots, tels norme, cadre, normatif, format, élément, normaliser, filière, etc. réfèrent à la même grande entreprise, très égalitaire et même égalitariste, de dressage, rabotage, formatage, nivelage, lissage, clonage des mœurs, des singularités, des particularités, des individus. Tous égaux, tous pareils, tous le même.

C'est Michelet, un des chantres du rabotage niveleur, qui fabrique ce mot en 1831 pour l'employer dans un ouvrage au titre éloquent : Introduction à l'histoire universelle. La modernité fait dans la réduction : réduire (les peuples), raccourcir (les têtes), émonder (tout ce qui dépasse). Elle codifie donc. En 1842, le verbe entre dans le Complément de Barré (comprendre le complément à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1832-35) où il est défini ainsi : « (didactique : comprendre « terme savant », en usage dans l'université) réduire des lois en un seul corps ; en former un code », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme didactique, réduire des lois en un seul code ou corps ») et que les académiciens essaient de justifier par la « dispersion » et la « confusion » premières : « (terme didactique) réunir des lois éparses en un corps de législation » (DAF, septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35).

Pour que ce verbe devienne une oriflamme de la modernité, il fallait qu''il ne restât pas confiné dans le vocabulaire du droit et qu'il colonisât de nouvelles terres. C'est ce qui est attesté dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française (1971-94 : « (droit) réunir des lois en un code ; rédiger un code » et « (par extension) organiser quelque chose en système selon des règles cohérentes ») et la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (droit) réunir des lois ou des règlements épars en un corps unique et cohérent ; codifier la législation du travail, les règlements touchant la circulation routière » et « (par extension) mettre en ordre de façon systématique ; codifier les règles typographiques ». C'est, comme (presque) toujours l'emploi de codifier par les sociologues qui a fait basculer ce terme de droit dans le social, le système, l'ordre, la mise en ordre, le règlement, les règles. La définition du Trésor de la langue française, à savoir « réunir des lois en un code », est extraite du Traité de sociologie (1968) et elle est illustrée d'un extrait de l'inévitable Durkheim : « quand un droit coutumier passe à l'état de droit écrit et se codifie, c'est que des questions litigieuses réclament une solution plus définie » (De la Division du travail social, 1893). Les mots de Durkheim, questions litigieuses, réclamer, solution (elle sera finale un demi-siècle plus tard), comme ceux des lexicographes « modernes », système, mis en ordre, règles, cohérent, etc. sont des niches de modernité.

 

 

 

31 mars 2010

Hommage à Jean Texcier

 

 

Jean Texcier (1888-1957) a été journaliste et, à ses heures perdues, peintre et illustrateur. Membre du Parti ouvrier français, puis de la SFIO, c'est un des rares hommes de gauche qui ne se soit pas résigné, par pacifisme ou par conviction, à la collaboration. Aux alentours du 14 juillet 1940, il rédige ce qu'il nomme un « manuel de dignité », qu'il intitule Conseils à l'Occupé. Ce manuel est imprimé, sous la forme d'une brochure, par quelques-uns de ses amis typographes et il est diffusé en août de cette année-là « sous le manteau », c'est-à-dire clandestinement, hors des circuits commerciaux et sans l'aval de la censure. En septembre 1940, il fait imprimer par ses mêmes amis une nouvelle brochure qu'il intitule Notre combat. En janvier 1941, il publie, toujours sous le manteau, deux séries de Propos de l'Occupé ; en avril les Lettres à François ; puis en mai 1941 La France livrée, préface à la brochure Documents. A partir de 1942, il écrit sous le pseudonyme de Boze de nombreux articles dans Libération.

Ces textes de résistance ont été réunis à la Libération dans un recueil publié en 1945 à La Nouvelle Edition sous le titre Ecrit dans la nuit (239 pages). L'ouvrage est dédié « aux morts, aux martyrs et aux survivants de Libération-Nord ». Il n'a pas été réédité.

 

 

Quelques Conseils à l'Occupé

 

2. Ils sont vainqueurs. Sois correct avec eux. Mais ne va pas pour te faire bien voir au devant de leurs désirs. Pas de précipitation. Ils ne t'en sauraient au surplus aucun gré.

 

3. Si l'un d'eux t'adresse la parole en allemand, fais un signe d'impuissance, et sans remords, poursuis ton chemin.

 

21. Etale une belle indifférence, mais entretiens secrètement ta colère. Elle pourra servir.

 

30. Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise.

 

 

30 mars 2010

En guise d'hommage à Taguieff

 

 

En hommage à P-A Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, à paraître aux P.U.F., ce texte de 2007

 

 

D'Israël, ils font table rase

 

Tous les Etats du monde sont nés aux forceps. Il n'en est pas un seul qui ne soit pas sorti d'une guerre, d'un conflit meurtrier, de massacres de masse. L'histoire accouche des Etats dans le sang des innocents. Ces monstres n'en sont pas moins légitimes. On peut le regretter et juger que l'Histoire aurait été différente, meilleure, plus morale, « plus bien », si elle avait eu recours à la douceur plutôt qu'à la violence, à la paix plutôt qu'à la guerre, à la transaction plutôt qu'au crime, etc. Ainsi va le monde. Or il est un Etat à qui cette loi commune est reprochée ; il est le seul : c'est Israël. De tous les Etats du monde, le seul dont l'existence soit contestée est Israël. Tous les autres sont légitimes, sauf Israël. Pourtant, de tous les Etats du monde, Israël est le seul dont la création résulte d'un consensus international et qui, en théorie, n'est pas né d'une violence. Certes, en 1948, l'ONU, dont émane la décision, ne regroupait pas tous les pays du monde, mais elle en regroupait suffisamment pour que les décisions qui y étaient prises eussent une validité universelle. Que les voisins d'Israël jugent que cet Etat s'est établi à leurs dépens et qu'ils en souhaitent la destruction peut se comprendre. Mais que des Européens le jugent également et qu'ils souhaitent la fin d'Israël, en termes feutrés ou à demi mots bien sûr, dépasse l'entendement. Il ne viendrait à l'idée de personne de contester la légitimité de la France, sous le prétexte qu'au XVIIe siècle, Louis XIV a annexé l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, etc. Qu'un Etat européen, se fondant sur ces réalités, exige de la France qu'elle revienne à ses frontières de 1600, et c'est une guerre  qui se déclare.

Israël n'est pas une exception dans le monde, il est L'EXCEPTION.

De 1894 à 1923, les Turcs ont massacré près de deux millions d'Arméniens, de chrétiens chaldéens, de Grecs. Ni les Français, ni l'Union européenne, ni les autres Etats, ni les organisations internationales, qu'elles soient ONG ou OG, ne demandent aux Turcs de réparer les crimes passés. L'Union européenne est réputée ne pas badiner avec les crimes, les génocides, le racisme, les meurtres de masse, l'épuration ethnique, mais elle est près d'accueillir en son sein la Turquie, nonobstant tout cela. Entre 1920 et 1923, les Turcs ont mené une guerre totale pour empêcher que soit appliqué le traité de Sèvres, qui prévoyait la création d'Etats arménien, kurde, grec dans un territoire dont les Turcs se sont emparés. Il y vivait des Grecs, des chrétiens, des Juifs, des Arméniens, aussi nombreux que les Turcs ; il n'y vit plus que des Turcs, fiers d'eux et de leur histoire. En quelques années, leur pays a été purifié. Il n'est pas exigé d'eux qu'ils appliquent enfin le traité de Sèvres, ni même qu'ils accordent un « droit au retour » aux descendants des populations qu'ils ont chassées. De même il n'est rien exigé des Chinois, ni des Russes, ni de l'Algérie, etc. En 1948, 800000 musulmans ont quitté volontairement ou sous la menace le territoire attribué à Israël. Le seul Etat du monde dont il est exigé qu'il accorde un « droit au retour », universel et général, aux quelque quatre millions de descendants des réfugiés de 1948 est Israël.

Tout faisait ventre chez Rabelais ; tout est à raser chez les gauchistes et autres progressistes. Rien n'échappe à leur ire vengeresse. Après le passé, l'école, la langue française, etc. voilà que la tabula rasa touche Israël. Cette folie nihiliste tient en partie au franco-centrisme, forme que l'ethnocentrisme prend en France et qui consiste à juger une situation, des faits, une histoire, comme si cette situation, ces faits, cette histoire étaient propres à la France ou à l'Europe, et n'avaient pas d'autre source que la France ou l'Europe. Il en va ainsi de l'analyse française des événements, récents ou anciens, du Proche Orient, dans laquelle l'Orient analysé est un Orient imaginaire, fantasmé, de pacotille évidemment, spécifiquement occidental, mais dont le simulacre brandi non seulement empêche de comprendre la situation, mais aussi amène de plus en plus d'essayistes, d'intellectuels, de militants, de commentateurs, à faire d'Israël table rase ou, pour parodier Ionesco, à jouer la pièce absurde « Israël, ou comment s'en débarrasser ».

Deux exemples illustrent cette vision franco-centrée. Il est incontestable que le génocide dont les Allemands se sont rendus coupables à l'encontre des Juifs, entre 1942 et 1945, aussi bien en Allemagne que dans les territoires qu'ils contrôlaient, a hâté en 1947 la décision de l'ONU, mais elle n'en est pas le facteur essentiel. Sinon, la création d'Israël serait contingente. Israël serait un accident en quelque sorte, visant à réparer des crimes sans nom. Les revendications que l'en entend parfois « donner un Etat aux Juifs en Europe ou en Bavière » sont justifiées par cette thèse. Il est vrai encore que les accords signés en 1917 par deux diplomates, anglais, Sykes, et français, Picot, prévoyaient l'établissement d'un foyer national juif dans une partie de l'empire ottoman, dont la SDN a confié la gestion provisoire à la Grande Bretagne, avec le mandat de l'amener à l'indépendance. Le principe de la création d'un foyer national juif n'a pas été octroyé, comme cela se répète souvent, en échange de la contribution massive des financiers juifs du monde entier à l'effort de guerre des alliés, mais ces accords ont eu pour but d'éviter que ne se renouvelle au Proche Orient la tragédie arménienne, dont les minorités de l'ancien empire ottoman auraient pu être les victimes.

La légitimité d'Israël tient à d'autres raisons, qui sont propres à l'histoire du Proche Orient. A la fin du XIXe siècle, l'empire ottoman était à l'agonie. Sous l'ordre artificiel et objectivement inhumain qu'il imposait, bouillonnaient des peuples soumis, réduits au silence et qui n'aspiraient qu'à revivre. Dans l'Europe du Sud-Est, ces peuples ont retrouvé une existence : Grecs, Croates, Serbes, Roumains, Albanais, Bulgares, Macédoniens. Certains ont disparu : les Thraces du Sud. Au Proche-Orient, d'autres peuples soumis, arabes ou non, chrétiens ou musulmans, juifs aussi, attendaient que cet empire se disloque totalement pour exister, se constituer en nations et disposer enfin, après de longs siècles de silence, d'un Etat, libre, souverain et indépendant. Les Egyptiens l'ont fait en 1914, puis en 1923 ; les Libanais en 1920, puis, en 1943, à la fin du mandat français. Il en est allé de même des Saoudiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens. Entre 1920 et 1940, des peuples n'ont pas eu cette chance : les chaldéens d'Irak, les grecs catholiques ou les melkites de Syrie, les kurdes. Ces peuples esclaves, suivant la dénomination de Mme Bat Ye'or, n'ont pas eu d'Etat : ou bien ils ont disparu ou bien ils continuent à vivre sous la férule d'un Etat qui n'est pas le leur. Eux, ils sont deux fois soumis : politiquement en tant que peuples et juridiquement ou religieusement, en tant que chrétiens, à qui la charia est imposée. Le seul peuple qui ait échappé à ce triste sort est le peuple juif.

Les Juifs du Proche-Orient, mais aussi les Kurdes et les minorités chrétiennes, avaient, à la fin du XIXe siècle, autant de légitimité que les Egyptiens, les Syriens, les Irakiens, à revivre enfin en tant que peuple et nation dans un fragment qui aurait pu leur être concédé du territoire de l'empire ottoman. C'est ce à quoi les Juifs aspiraient, plus que les Juifs d'Europe, et c'est ce qu'ils ont obtenu en 1947. Il est un fait généralement passé sous silence : la fondation en 1860 de l'Alliance israélite universelle, qui a ouvert de nombreuses écoles dans les communautés juives du Proche Orient. Le succès de ces écoles atteste qu'elles satisfaisaient un besoin de reconnaissance, une volonté d'existence, une conscience aiguë de l'identité, une aspiration à la connaissance chez les Juifs de cette région du monde : réalités qui ont débouché sur une revendication de souveraineté. Replacé dans le cadre de l'empire ottoman, Israël a autant de légitimité que le Liban, l'Irak, la Syrie, l'Arabie saoudite.

Ce qui est incompréhensible, du point de vue du droit des peuples à se déterminer librement, c'est que, en 1948, des peuples qui avaient joui de ce droit entre 1918 et 1944 l'ont dénié aux Juifs, en même temps qu'ils ont chassé de leur territoire, par la violence ou la menace, comme les Turcs l'ont fait des Arméniens, les Juifs qui y vivaient encore : l'Egypte entre 1948 et 1956, le Maroc à la fin des années 1960, etc. Ces peuples ont refusé aux autres ce qu'ils revendiquaient comme « naturel » pour eux-mêmes. D'une part, il a été refusé aux Juifs de vivre dans les Etats arabes nouvellement constitués ; de l'autre, l'Etat où ils se sont réfugiés ou pouvaient se réfugier a été frappé d'interdit et menacé de destruction. La monstruosité, puisqu'il y en a une, est là. On peut en rendre compte par la haine vouée aux Juifs, qui est un effet de la vieille loi islamique : une terre dite d'islam, parce qu'elle a été conquise par les arabes islamisés au VIIe siècle, doit être éternellement islamique et être régie par des musulmans. Pour cacher cette monstruosité, la rhétorique arabe (qui est aussi devenue celle des gauchistes) a fait d'Israël un Etat colonial sans légitimité au Proche Orient ou une annexe de l'infidélité en terre d'islam ou un surgeon de l'impérialisme occidental dans un territoire arabe. Que des arabes recourent à cette rhétorique spécieuse est de bonne guerre. Le sidérant est que des Français, prétendument progressistes, antiracistes et tout le tintouin, la fassent leur. Que cache ce simulacre ? De la pure imbécillité ou du racisme ? A moins que ce ne soit les deux ?

 

 

 

10:15 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, politique, religion

28 mars 2010

Cités

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l'origine de la France, est l'un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n'est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu'il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c'est « l'ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n'apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l'antiquité, qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l'un laïque : « ville » ; l'autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l'évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l'Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s'appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l'évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ; il y a un livre de saint Augustin qu'on appelle la Cité de Dieu ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens, avec d'autres, dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd'hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu'en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu'il « ne s'emploie guère qu'en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d'une certaine autonomie ».

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu'a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d'élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d'une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l'ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d'un État libre » (exemple tiré de l'antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l'intellectuel à la moderne, renverse l'ordre dans lequel les sens de cité sont exposés. L'article cité du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s'achève sur le sens ecclésiastique de « partie d'une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l'antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l'ancienne Grèce, les membres d'une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

Du droit, de l'église et de la politique, cité s'étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédits, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d'habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d'un pays ; les florissantes cités de l'Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d'écrivains qu'il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d'Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l'enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L'Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l'illustre Littré par l'exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l'Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d'association ») l'extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d'une usine, qu'a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu'on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), le sens politique est cité d'abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d'une ville ; l'ensemble des citoyens qui la composent » (« s'occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l'État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l'importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l'extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s'entend quelquefois d'un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

Cette extension s'amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d'agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu'à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d'agglomérations de pavillons ou d'immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d'urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l'homme, « d'animal politique » qu'il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l'un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l'Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d'un pays à l'agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d'immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d'Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d'émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu'il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l'évolution récente de cité, c'est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est à l'antonyme de la civilisation qu'elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

 

24 mars 2010

Elément

 

 

Jacques Rossi (in Le Manuel du Goulag, Le cherche midi éditeur, 1997) consacre un court article au nom élément (en russe, element), plus exactement à l'emploi de ce nom dans la TFT ou toufta, la novlangue de l'URSS et du communisme. En latin, comme en français, ce nom désigne des réalités du monde. Dans la TFT, l'idéologie l'utilise pour désigner des personnes, mais pas n'importe quelles personnes, uniquement les « ennemis » du régime, du socialisme, de l'Etat des Travailleurs, de l'URSS, de la Révolution, de classe, etc. : « Dans la langue du Parti, ce terme est généralement associé aux épithètes contre-révolutionnaires, antisoviétiques, socialement dangereux, etc. ». C'est un classique des discours de haine que de dévaluer une personne en la désignant d'un nom de chose ou d'un nom d'animal. Jacques Rossi illustre cet emploi de cette règle d'hygiène : « avant chaque fête, les services de sécurité débarrassent les villes des éléments ».

 

Le mot élément, emprunté au latin, est attesté à la fin du IXe siècle : c'est l'un des mots les plus anciens de notre langue. En latin, il désigne des principes, des rudiments et les quatre éléments de l'univers. En français aussi. La définition la plus claire se trouve dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35) : « dans l'ancienne physique, ce mot était employé pour désigner principalement quatre substances, l'air, le feu, la terre et l'eau, que l'on croyait simples, parce qu'on ne savait pas les décomposer, et que l'on supposait être les principes constituants de tous les corps » (les cartésiens n'admettaient que trois éléments). Les académiciens notent aussi « qu'on dit souvent encore, par allusion à ce sens, surtout dans le style poétique : la mer est un élément infidèle ; le feu est un élément destructeur ; etc. ». Ces corps que l'on a crus « simples » pendant plus de deux millénaires ne le sont pas. Un enfant de dix ans qui a suivi une « leçon de choses » a appris que l'eau était formée de molécules d'oxygène et d'hydrogène. En 1798 (DAF, cinquième édition), c'est la conception de l'ancienne physique qui prévaut encore : « corps simple qui entre dans la composition des corps mixtes » (les quatre éléments : feu, eau, air, terre). En 1832-35 (DAF, sixième édition), cette erreur est corrigée : « dans la physique et la chimie modernes, on appelle en général éléments d'un corps les substances, composées ou simples, qui constituent ce corps, en se combinant les unes avec les autres sans se décomposer » (le soufre et l'oxygène sont les éléments de l'acide sulfurique). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) signale aussi le déplacement de sens causé par l'évolution des connaissances : « (terme des doctrines physiques des anciens) nom donné à la terre, à l'eau, à l'air et au feu, considérés comme constituant l'univers, et appelés les quatre éléments » et « (terme de chimie) corps simple, substance indécomposée et regardée provisoirement comme indécomposable ; on comptait il y a peu de temps cinquante-six éléments ; mais depuis on en a découvert quelques autres ; et le compte n'en est jamais définitivement arrêté ».

Le mot s'étend à d'autres réalités qu'à celles de l'ancienne physique ou celles de la chimie moderne : « (il) se dit, par extension, de toute chose qui entre dans la composition d'une autre, qui contribue à la former » (DAF, 1832-35 : les éléments du langage ; les éléments d'un bon ouvrage ; des éléments de prospérité) et « (il) signifie encore le milieu dans lequel vit et se meut un animal » (ibid. : l'élément du poisson est l'eau ; figuré, être dans son élément, être dans un lieu, dans une société où l'on se plaît, qui convient aux goûts, au caractère que l'on a ; c'est son élément se dit d'une occupation à laquelle une personne s'adonne et se plaît le plus ». Avant le XIXe siècle, l'alchimie abusait des éléments, qui étaient répartis en chauds et en froids. A partir du XIXe siècle, le terme s'acclimate dans les sciences, dures ou molles. Selon Littré, ces sciences sont la physique, l'anatomie, la chimie, la pathologie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie, le musique, le système métrique ; au XXe siècle, à ces sciences, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ajoutent la géographie, la linguistique, le droit, la psychanalyse, la psychologie et bien sûr « l'incontournable » sociologie, la didactique, la pédagogie, l'ameublement, l'architecture, la cuisine, l'électricité, la mécanique. Il n'est pas de science ou de technique ou de pseudoscience qui n'en fasse pas usage, car élément est un indice de scientificité. Un indice, que dis-je : l'emblème, l'oriflamme, la bannière de toutes les sciences.

Comme les Modernes osent tout (c'est à cela qu'on les reconnaît), ils étendent le terme élément aux personnes, sans même prendre modèle sur la TFT soviétique. Le fait est noté dans le Trésor de la langue française (op. cit.), sans ironie, ni distance, avec beaucoup de sérieux, comme le veut la « science » linguistique : « l'ensemble unitaire est de nature sociale ; l'élément est une personne ou un groupe de personnes : toute fraction d'un ensemble constitué par l'association naturelle ou conventionnelle d'êtres humains » ; « membre de tel ensemble donné, en particulier dans les armées (homme qui fait partie d'une unité ou groupe d'hommes) et dans l'enseignement (élève d'une classe) ». Ce que révèle cette définition et que confirme celle de la neuvième édition (en cours) du DAF (« individu considéré par rapport au groupe auquel il appartient »), c'est le socle épistémique grâce auquel a été effectué le transport de ce nom de chose à la désignation de personnes. Ce socle (« nature sociale », « ensemble unitaire », « groupe de personnes », « association d'êtres humains », « appartenir à un groupe », etc.) est celui de ces « sciences sociales » qui réduisent les hommes, les personnes, les êtres humains, les individus, etc. à des corps simples qui entrent dans la composition d'ensembles, l'essentiel étant l'ensemble, évidemment. Au fondement de cette réduction, se trouve la même conception que celle qui a façonné les pays communistes. Il n'est pas étonnant que, dans la langue des sciences sociales comme dans la TFT soviétique, le mot élément désigne des personnes. Il n'est pas sûr non plus que la langue du Parti charrie plus de mépris pour ces éléments que celle des sciences sociales.

 

17 mars 2010

Otages

 

Otage est dérivé d'hôte. Etait otage dans l'ancienne langue française et dans la langue classique celui qui était accueilli par un hôte dans sa propre demeure : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. Le mot n'avait pas alors le sens sinistre qu'il a pris et devinez depuis quand ? C'est 1793, la Révolution, la Terreur qui en ont fait une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? C'est le terrorisme qui lui a donné le sens de « personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige ». Antérieurement, les otages étaient des hôtes et accueillis par un hôte. C'est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu'on donne pour la sûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention » (DAF, première édition, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu'un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d'otage des villes qu'on donne pour gage de l'exécution d'un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu'on met en otage ». D'une édition à l'autre du DAF, la définition se précise. En 1762, 1798, 1835 (quatrième, cinquième, sixième éditions), c'est « la personne qu'un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l'exécution d'un traité, d'une convention » et ce mot « ne se dit proprement qu'en parlant d'affaires d'État » (la ville a capitulé et a donné des otages ; on a donné des otages de part et d'autre ; pour sûreté du paiement de la contribution, on a emmené des otages ; si les ennemis violent le traité, les otages courent risque de la vie ; Les otages ont été renvoyés de part et d'autre). La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu'on remet à un général avec qui l'on traite pour assurer l'exécution d'un traité ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l'image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d'autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C'est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les deux sens sont exposés dans le même article : « personne qu'une armée ou qu'un parti se fait livrer ou, au contraire, livre en garantie » et « il se dit encore de personnes que l'on arrête et que l'on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l'on exige ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s'efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s'affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d'un accord, d'un traité » et « personne dont on s'est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : François Ier accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage; hold-up avec prise d'otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s'ils avaient été les rebelles qu'ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l'usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d'otages par les régimes totalitaires d'URSS, de Corée, de Bochie, etc. et par les organisations islamiques, où qu'elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française : « personne qu'une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l'exécution d'un traité, d'une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d'ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu'il ne s'est pas éteint avec la Terreur.

 

 

16 mars 2010

Région

 

 

Les électeurs qui, dimanche dernier, ont glissé dans une urne un bulletin de vote et ceux qui répèteront ce geste dans cinq jours savent sans doute que les régions, définies comme des « territoires formant une unité administrative regroupant plusieurs départements », n'ont d'existence en France que depuis 1972 (« établissement public, créé par la loi du 5 juillet 1972, remplaçant la circonscription d'action régionale et la région de programme, et dont la mission est de promouvoir le développement économique et social de la région (on en compte 22) ») et que le renforcement de leurs pouvoirs date des lois de « décentralisation » de juillet 1983.

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), les régions sont tout autre chose et n'ont rien d'administratif : « certaine étendue sur la terre, dans l'air ou dans le ciel. Sur la terre, c'est la même chose que contrée. Les astronomes divisent le ciel en régions ; l'air a trois régions, la moyenne, la haute et la basse ; les diverses régions de la terre (tempérées, méridionales, septentrionales, d'Afrique, d'Asie, etc. On dit aussi la région du feu pour dire la sphère du feu. Les médecins disent aussi la région du foie, de la rate, du cœur pour dire l'endroit du corps où est le foie et les parties voisines, l'endroit où est le cœur, etc. ». Ces sens, qui peuvent paraître étranges, viennent du latin, où regio a pour sens « direction, ligne droite », « ligne (dans la science des augures), zone (du ciel), horizon, limite », « au pluriel, limites, bornes, frontières », « région (de l'air ou de la terre), division, section », « pays, contrée, parage, endroit, territoire », « région, quartier (une des divisions municipales de Rome) », « au figuré, sphère, domaine, champ, carrière ». Région, attesté au début du XIIe siècle, conserve une partie des sens latins : « pays », « espace du ciel correspondant à chacun des signes du zodiaque », « chacune des différentes parties du ciel », « chacune des couches différentes de l'atmosphère », « champ où s'exerce une autorité », « partie du corps plus ou moins délimitée ».

L'article de la quatrième édition (1762) du DAF est plus précis que celui de la première, en particulier sur l'emploi du mot en philosophie : « à l'égard de l'air, les philosophes le divisent en trois régions, haute, moyenne et basse. La basse région est celle qui touche la terre et qui l'environne immédiatement. La moyenne région est celle qu'on suppose commencer au-dessus des plus hautes montagnes. Et La haute région est celle qu'on prétend qui va jusqu'au ciel de la Lune. A l'égard du ciel, les augures romains le divisaient en quatre régions, lorsqu'ils voulaient tirer des présages. Les anciens philosophes disaient la région du feu, pour dire la partie de l'air la plus élevée ». A ces belles choses, les académiciens ajoutent cette perle (DAF, 1835, sixième édition) : « région se dit figurément en parlant de la philosophie, des sciences, etc., et sert à désigner le degré qu'on y occupe, le point où l'on s'y élève » (il s'élance dans les hautes régions de la philosophie ; il se perd dans la région des hypothèses ; c'est un esprit spéculatif qui ne se plaît que dans les plus hautes régions ; la faiblesse ou la paresse de son esprit le retient dans les moyennes régions de la science, l'empêche de s'élever au-dessus de la moyenne région).

D'un dictionnaire à l'autre, les définitions s'amplifient. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue neuf sens : « grande étendue de pays », « espace que présente le ciel », « terme de physique ancienne, hauteurs, couches différentes de l'atmosphère », « en parlant de la philosophie, des sciences, etc. degré, point où l'on s'élève », « régions élevées, hautes régions, se dit quelquefois, par une autre figure, des hauts rangs, rois, princes, etc. », « au figuré, il se dit de ce que l'on compare à une région », « il se dit des différentes parties de la surface visible de la lune », « terme d'anatomie, nom donné à des étendues circonscrites de la masse du corps ou de la surface des organes », « terme de musique, région du chalumeau se dit de l'octave basse de la clarinette ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nombre des sens relevés est multiplié par 3. Dans la langue moderne, tout fait région, comme chez Rabelais tout faisait ventre.

Pour ce qui est du sens politique de région, il tient beaucoup de l'emploi du mot dans les bureaucraties militaires : région militaire, région maritime, région aérienne et dans les bureaucraties commerciales et d'affaires : région économique. Il est digne de ses ascendants.

 

 

14 mars 2010

Sondages

 

Ce nom, dérivé du verbe sonder, est attesté à la fin du XVIIIe siècle. Il est relativement récent et il est moderne, parce que, pendant plus d'un siècle, il est en usage dans le vocabulaire des techniques et de l'industrie houillère naissante. C'est, en 1773, « l'examen de couches de terrain au moyen d'une sonde » (in L'Art d'exploiter les mines de charbon de terre). Le mot entre en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie française (sixième édition) : « action de sonder ; il se dit surtout en parlant des terrains » (exemple : les opérations du sondage ont occasionné de grandes dépenses). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le même sens (« action de percer le sol avec une sonde ») tout en énumérant de nouvelles fonctions, qui excèdent la seule recherche de charbon : « le sondage est employé pour reconnaître la nature du sous-sol, provoquer la formation d'une source, ou procurer à l'eau superficielle une issue ». On sonde aussi les mers et les océans. En 1857, sondage est attesté dans le sens « d'action de jeter la sonde au fond de l'eau pour mesurer la profondeur ou examiner la nature des fonds », ce que Littré relève : « sondage à la corde, sondage chinois, celui qui se fait au moyen d'un mouton fixé à une corde, à l'aide de laquelle on le soulève, et qu'on laisse retomber ». Au XXe siècle, les réalités à sonder s'accroissent : l'atmosphère (en 1904), puis le corps humain, ensuite toute autre réalité tangible et enfin, à compter de 1949, l'opinion publique et l'état d'un marché. La huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) est en retard sur ces avancées, puisque le sens défini un siècle plus tôt (« action de sonder ; il se dit particulièrement en parlant des terrains ») n'est complété que de l'emploi médical : « il se dit aussi en termes de médecine » (exemple : il a fallu pratiquer un douloureux sondage).

En 1872, les emplois de sondage se limitent (in Littré, op. cit.) aux terrains et aux océans ou autres étendues d'eau. Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), il y a plus de dix emplois et sens différents recensés. La technique des sondages a fait un grand bond et elle s'applique à de plus en plus de réalités, réalités tangibles et idéelles ou même idéologiques, comme l'opinion. C'est la « mesure des profondeurs aquatiques » et une « méthode d'étude des fonds », la « mesure de l'atmosphère en altitude », « l'action de creuser un terrain pour pratiquer des analyses, des mesures, des forages », « les trous, excavations produits(es) par cette action », « l'action d'examiner une paroi, un sol pour y découvrir une cache » ; en médecine, « l'action d'introduire une sonde dans un canal, dans une cavité naturelle ou accidentelle afin d'en évacuer le contenu ou d'y introduire un médicament liquide ou un gaz » ; une « enquête, une investigation rapide » (par la police par exemple), « l'action de chercher à pénétrer le secret, le mystère de quelqu'un ou de quelque chose ». Les emplois les plus modernes sont ceux de la statistique, science moderne s'il en fut, au même titre que la physiologie sociale et la psychologie. C'est une « enquête par questionnaire sur un sujet précis, réalisée sur un échantillon ou une fraction de population déterminé(e) par des techniques rigoureuses pour être représentative d'un ensemble » (sondage par grappes, par quotas, enquêtes par sondages, théorie des sondages, sondage aléatoire, sondage empirique). De la statistique, les sondages colonisent naturellement la sociologie et la politique, ne serait-ce que pour donner un vernis technique ou scientifique à ces deux entités, dont les partisans ne rêvent pour elles et pour eux aussi que d'un couronnement scientifique. Les sondages d'opinion (publique) sont des « enquêtes par sondage servant à connaître le point de vue ou les convictions d'une population sur une question idéologique » ou « servant à déterminer le pourcentage d'opinions positives que recueille un parti ou un homme politique, à estimer le pourcentage de votes positifs à la veille d'une consultation électorale ». Jadis, les sondages servaient à trouver du charbon ou de l'eau ; aujourd'hui, ils ont pour fonction de trouver des gisements de suffrages. La belle avancée démocratique, disent d'une seule et même voix politologues et sociologues. Cette activité moderne est d'une immense utilité sociale, puisqu'elle fait germer partout des instituts de sondages (IFOP, SOFRES, Louis Harris, Publimétrie, etc.) et emploie d'innombrables gratte-papiers en lignes, colonnes, camemberts, graphiques, etc.

 

12 mars 2010

Ecologie

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n'est pas un mot grec, mais un mot allemand. Certes les Allemands l'ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l'Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur certes de la théorie de l'évolution des espèces, mais aussi propagandiste du pangermanisme, d'une classification hiérarchisée des races humaines, de l'eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c'est l'hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l'ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l'inquisition et que l'écologie qu'il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.

De l'allemand, où il a d'innombrables succès, ce discours de la maison passe en français en 1910 où il est assumé par quelques botanistes, dont Jaccard et Flahault : « le terme écologie comprend l'ensemble des relations existantes entre les individus végétaux ou les associations végétales d'une part et la station d'autre part (oikos = demeure = station = milieu). L'écologie comprend l'étude des conditions de milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément - autécologie -, soit réunies en associations - synécologie -, ou étude des formations ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n'est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c'est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l'ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l'eugénisme, etc. On peut s'étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l'indignation convenue des bien pensants.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n'est pas fait état de l'emploi d'écologie en politique, ni de l'existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s'ils accédaient au pouvoir, d'appliquer dans l'ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu'alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l'environnement) était d'un usage plus courant et plus largement répandu qu'écologie. C'est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu'a été créé le premier Ministère de l'Environnement. Les hommes politiques d'alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu'ils avaient constaté les horreurs qu'ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n'en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l'emploi politique du mot écologie. L'écologie ne se cantonne pas à « l'étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l'élimination des facteurs qui menacent l'équilibre biologique, etc. » (les tenants de l'écologie estiment que le progrès technique provoquera, s'il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l'homme et son milieu). C'est l'emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d'Haeckel, est au fondement de l'écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l'âne dans les associations d'idées dévoile le discours de l'inconscient.

 

11 mars 2010

Nuisible

 

 

Il n'y a pas de meilleur ouvrage que Le Manuel du Goulag (Jacques Rossi, Cherche-Midi, 1997) pour comprendre les langues qui émanent de la « modernité » ou qui l'expriment, dont la LNF : « jusqu'au milieu des années 1920, écrit Rossi, le terme « nuisible » désigne exclusivement les insectes et autres animaux portant préjudice à l'agriculture. Puis la propagande soviétique accole cet adjectif aux individus que le Parti (communiste, évidemment) rend responsables de la misère causée par sa propre incompétence économique ». Le nuisible est un saboteur et les activités nuisibles du sabotage. A partir de 1928, ce terme de propagande est en usage dans l'Etat soviétique et devient la dénomination de crimes sanctionnés par une exécution ou par 20 ans de travaux forcés dans les glaces de Sibérie. Rossi aurait pu préciser que le premier à avoir ainsi dénommé des êtres humains est Lénine, dans ce fameux manifeste « De l'émulation », publié par la Pravda en janvier 1918, Lénine encourageant tous les membres du Parti, tous les militaires, tous les policiers, tous les fonctionnaires « à nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles » qui la polluent.

La France n'est pas l'Union soviétique, sinon dans quelques abcès où le Parti communiste et ses dépendances, syndicales et gauchistes, se sont incrustés. Dans la langue des siècles classiques et jusqu'au XXe siècle, nuisible n'est jamais un nom et, comme adjectif, il est employé pour qualifier des choses - ou éventuellement des animaux, jamais des êtres humains. Nuisible, dérivé de nuire, est défini ainsi au XVIIe siècle : « qui peut nuire » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), l'exemple qui illustre ce sens limitant l'emploi de cet adjectif à des choses : « il n'y a point de vent qui ne soit nuisible ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 : « adjectif de tout genre, dommageable, qui nuit » (exemples : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé ; nuisible à la vue). Le seul lexicographe classique qui cite un exemple où nuisible se rapporte à des animaux est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « incommode, dommageable » (exemples : « tous excès sont nuisibles à la santé ; l'élévation de ce mur est fort nuisible à ma maison, me bouche mes vues ; il est permis de tuer tous les animaux nuisibles au genre humain), ce dernier exemple étant repris par les académiciens en 1835 : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé, à la vue ; tout excès est nuisible ; détruire les animaux nuisibles, ainsi que par Buffon (« En général, on trouve les animaux nuisibles des continents dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont fort éloignées ») cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C'est dans la langue moderne que nuisible s'emploie comme nom : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « en particulier, le plus souvent au pluriel,  animal nuisible, animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d'ouverture, en vue de la régulation des populations » et « par ellipse, les nuisibles, substantif masculin pluriel ». Dans cet extrait (1976) d'un journal écologiste, la mise de nuisibles entre guillemets prouve que la notion, même quand elle se rapporte aux animaux, est source de doutes justifiés : « si vous possédez ces vastes propriétés, vous devrez en outre obligatoirement y assurer la destruction des « nuisibles », vous offrir un ou plusieurs gardes-chasses et payer diverses taxes (Le Sauvage, 1976). Cet emploi est signalé dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « spécialement, les animaux nuisibles, qui attaquent les animaux utiles à l'homme et le gibier, causent des dégâts aux récoltes, et que la loi autorise à détruire à tout moment. Le renard, le blaireau, la belette, le ragondin sont déclarés animaux nuisibles. Substantivement, faire la chasse aux nuisibles.

Aucun de ces lexicographes ne signale l'emploi de nuisibles pour désigner des êtres humains, emploi qui est pourtant attesté, ne serait-ce que dans cette maxime de Gorki (le cher camarade de Lénine) : « il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles » ou, ironiquement, chez Desproges : « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Pourtant, c'est ce sens-là qui sous-tend le titre de la célèbre et sartrienne et maoïste Cause du Peuple en 1972, au sujet du crime de Bruay-en-Artois : « seul un bourgeois a pu commettre ce crime » (le bourgeois est un nuisible) ou encore cet extrait du Lys rouge (Anatole France, 1894) : « toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité » et même de vrais crimes, de masse ou contre l'humanité, comme le prouve le bilan de « l'utopie communiste ».

 

 

 

 

10 mars 2010

Alertes

 

Alerte renferme dans son sens et dans ses emplois l'essence de notre époque. Depuis une ou deux décennies, les autorités, de quelque niveau qu'elles soient, multiplient les alertes météo, les alertes neige et avalanches, les alertes de différentes couleurs (orange, rouge, vert, bleu), les alertes enlèvement, les alertes environnement, les alertes incendie, les alertes épidémie ou grippe ou virus, les alertes coup de chaleur ou canicule, les alertes accident ou bouchon, etc. La précaution est l'avers et l'alerte le revers du même principe : « gouverner, c'est prévoir » ou mieux « gouverner, c'est prévenir ».

C'est un terme de guerre emprunté de l'italien. Le groupe de mots préposition + article + nom, all'erta, signifiant « sur la hauteur », est employé, en cas de danger, pour avertir la population menacée d'une ville ou d'un village d'aller se réfugier dans des endroits difficiles d'accès. La locution all'erta a pris le sens de « sur ses gardes » en italien et, attesté à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le calque français être à l'erte a signifié « être sur le qui-vive », « être sur ses gardes ». Les trois mots de cette locution se sont soudés pour former à la fin du XVIe siècle l'adjectif alerte, « vigilant, qui se tient sur ses gardes », puis (fin du XVIIe siècle) « prompt à agir », et, au XVIIIe siècle, le nom alerte (Buffon : « La souris ne sort de son trou que pour chercher à vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte.... »). Ces trois emplois sont exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française : « adverbe, debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous » ; « adjectif de tout genre, qui est vigilant et qui se tient sur ses gardes ; et aussi gai, vif ; et il se dit d'un jeune garçon et d'une jeune fille » ; « il se prend aussi substantivement, et alors il est féminin : donner une vive alerte ; nous avons eu cette nuit trois ou quatre alertes ». A partir de 1762, les lexicographes distinguent ces trois emplois, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « locution interjective, debout, garde à vous » ; « substantif féminin, appel à la vigilance » ; « adjectif, qui est vigilant, qui se tient sur ses gardes ; prompt à voir et à saisir ; vif, agile ».

Dans le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) consacrent à alerte, se lisent, comme à livre ouvert, les raisons du triomphe moderne de ce terme de défense civile et militaire. C'est un « signal, généralement sonore, ou appel avertissant d'un danger imminent et engageant à prendre les dispositions nécessaires pour l'éviter » (sonnerie d'alerte (plus usuel sonnerie d'alarme), cri d'alerte, à la première alerte, en cas d'alerte, fausse alerte, donner l'alerte (donner l'alarme, alerter) » ; « (en cas de maladie, de sinistre) appel à l'aide, doublé d'une demande d'intervention et d'assistance immédiates, adressé à la personne ou à l'organisme compétents (médecin, pompiers etc.) » ; « (en cas de guerre), signal prévenant une force militaire d'une attaque ennemie, lui imposant de prendre les mesures de sécurité voulues et de se tenir prête à intervenir » (alerte de sentinelle ou de poste, alerte du bon Dieu ou du Saint-Sacrement, alerte d'incendie ou de feu, alerte de service, alerte de caporal chef de poste) » ou « signal avertissant la population d'une attaque ennemie (bombardement aérien, approche de blindés...) et l'invitant à prendre les dispositions de défense passive prévues » (signal d'alerte, système d'alerte, alerte aérienne, alerte aux gaz, aux blindés) ; « état de défense face à un danger, à une situation critique ; durée de cet état » (en alerte, état d'alerte) ; « menace précise et soudaine d'une situation critique et alarmante ; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace » (Trésor de la langue française).

La neuvième édition du DAF a commencé à être publiée en 1994 ; l'article alerte a donc été rédigé il y a près de vingt ans. Vingt années de langue française, pour une langue qui a plus d'un millénaire, c'est peu. Pourtant, les innombrables emplois actuels - alerte neige, rouge, tempête, incendies de forêts, canicule, enlèvement, etc. - n'y sont pas encore recensés, pas plus qu'ils ne le sont dans le TLF (1971-94). En revanche, l'emploi militaire est exposé : « avertissement d'être sur ses gardes ; signal prévenant d'une attaque de l'ennemi » et « état de défense consécutif à l'annonce d'un danger », ainsi qu'une esquisse timide des emplois civils actuels : « signe qui indique un danger éventuel et provoque l'inquiétude ; une alerte sans gravité ; l'alerte a été chaude, le danger est passé, mais il a été sérieux ; à la première alerte, appelez le médecin ; réagir à la moindre alerte ». Lors la seconde guerre mondiale, il a été tué plus de civils (innocents par définition, puisqu'ils ne participaient pas aux combats, sauf exception) que de soldats en uniforme ; et les villes ont été les cibles des bombardiers. Dans ces conditions, l'alerte a été un moyen de défense passive.

La guerre est morte. Les Occidentaux aspirent si fort à la paix universelle qu'ils se sont persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre (encore que...), mais ils ont maintenu l'usage de l'alerte en temps de paix. On ne sait jamais. Ce qui reste des guerres passées, c'est la certitude que le danger a besoin de fonctionnaires et assimilés pour l'exorciser - pardon l'administrer ou le « gérer » - et qu'il convient de s'organiser pour y faire face ; et comme la France ne manque pas d'administrations, ni d'administrateurs, elle a imaginé des alertes de tout. Le danger n'est plus une armée ennemie, mais la nature, les réalités du monde ou des événements, tempête, canicule, incendies de forêts, etc. qui étaient tenus il y a un siècle pour des aléas.

 

06 mars 2010

Septembriseur

 

 

Septembriseur / septembrisades / septembriser

 

 

Les massacres qui ont eu lieu en septembre 1792, du 2 au 7 à Paris, un peu plus tard en province, sont une de ces innombrables taches de sang dont la Révolution a souillé la France. Des fous furieux armés ont pénétré dans les prisons et là, ils ont égorgé des hommes sans défense, mais aussi des vieillards, des femmes, des enfants : ce fut un sommet de la barbarie volontaire, que seuls les nazis ont dépassé (de peu), encore que ceux-ci ne soient pas entrés dans les prisons pour y égorger des innocents.

Ces massacres ont laissé quelques traces dans la langue sous la forme du verbe septembriser, du nom masculin septembriseur, du nom féminin pluriel septembrisades, qu'enregistrent quelques dictionnaires. Ces massacres ont dû horrifier les académiciens, pourtant vaccinés par le terrorisme, le nationalisme, le vandalisme, etc. puisqu'ils enregistrent ces trois mots dans la cinquième édition de leur Dictionnaire en 1798 : septembriser, « massacrer » (exemples : un tel septembrisait aux Carmes ; et passivement, une telle fut septembrisée à la Force) ; septembriseur, « nom donné à ceux qui firent ces massacres, et par extension, à ceux qui furent soupçonnés de les avoir approuvés » (on nommait proprement ces derniers septembristes) ; septembrisade, « nom donné à un massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

De ces trois mots, septembriser disparaît et seul septembriseur est dans les dictionnaires du XIXe siècle : pas dans la sixième (1832-35), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l'Académie française, mais dans la seule septième et à un temps, le passé composé, qui exprime un processus révolu (1879 : « il s'est dit des auteurs des massacres de septembre 1792 » ; dans le Complément de Barré (1842) au Dictionnaire de l'Académie française : « il se dit de ceux qui assassinèrent les prisonniers à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes, etc., le 2 et le 3 septembre I792 » (et même dans la définition d'égorgeur de ce même Complément : « il se dit des assassins qui massacrent, publiquement, un grand nombre de victimes : ce terme s'emploie particulièrement quand il s'agit de crimes qui ont pour cause des animosités politiques » : Les égorgeurs de la Saint-Barthélemy, de Nîmes et d'Avignon ; les égorgeurs du deux septembre. Voyez septembriseur) ; dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « s'est dit des auteurs des massacres de septembre »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, en faisant précéder la définition (« auteur des massacres de septembre, participant à ces massacres ») de la mention histoire, afin de signaler que ce terme appartient à l'histoire (de France) et qu'il a disparu de la langue moderne, dont il était pourtant un des fleurons.

Septembrisades a un destin à peu près semblable à celui du verbe. Il disparaît des dictionnaires du XIXe et d'une partie de ceux du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (op. cit.), il est suivi, comme septembriseur, de la mention histoire et défini dans des termes si vagues et volontairement si ambigus que l'on pourrait croire que c'est le mois de septembre qui a été la victime de ces massacres : « massacres de septembre », laissant sans réponse les questions : Qui a massacré ? Qui a été massacré ? En septembre de quelle année ? En l'an 1 ? Pourquoi ces massacres ? Qui les a ordonnés ? Où ont-ils eu lieu ? La définition du DAF de 1798 citée ci-dessus est moins lâchement élusive : « massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

 

03 mars 2010

Climatique

 

 

Climatique : l'imposture ?

 

 

Depuis un peu plus d'un siècle que cet adjectif a une existence attestée (fin du XIXe siècle), il est au cœur de polémiques sans fin. Aujourd'hui, c'est quand il se rapporte à des noms comme changement, bouleversement, réchauffement ou son contraire refroidissement, catastrophe(s), imposture, etc. que se déchaînent les bretteurs en furie : c'est modernes contre modernes, écolos vrais, mais tièdes contre écolos faux, mais chauds, climatologues contre géophysiciens ou géochimistes, sciences spéculatives contre sciences naturelles, démocratie associative contre associations démocratiques, médiatiques contre médiatiques, vigilants contre vigilants, lucides contre lucides, ceux qui savent contre ceux qui savent, savants contre savants, chercheurs contre chercheurs, scientifiques contre scientifiques, GIEC contre GIEC, etc. On s'en donne à cœur joie. C'est Montjoie que l'on crie en montant à l'assaut de la citadelle des ignorances...

Climatique est moderne en tout : par la science qu'il sue, par le peu de siècle qu'il compte (à peine cent vingt ans), par les polémiques dans lesquelles il est pris. De fait, la polémique y est consubstantielle ; elle commence dès que le besoin de dériver un adjectif du nom climat s'est fait sentir, c'est-à-dire dès que climat, qui signifiait jusque là, comme en grec, « inclinaison de la terre », puis « espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), a pris d'abord le sens de « région, pays, principalement eu égard à la température de l'air » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798), puis le sens « d'ensemble des conditions atmosphériques » (Littré, op. cit. : « étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ») et « ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays » (1932-35, huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française).

Un des premiers adjectifs dérivés de climat a été climatorial, que relève Littré (op. cit.) : « qui a rapport aux climats », ajoutant : « Ce mot est un barbarisme ; il n'y a rien dans climat qui puisse amener la terminaison orial, mise ici par imitation d'équatorial. Si l'on veut former un adjectif, il faut le tirer de climature qui existe et dire climatural, comme conjectural de conjecture ». Ni climatorial, ni climatural ne se sont acclimatés en français. D'autres linguistes et lexicographes ont essayé climatérique, attesté dès le XVIe siècle et signifiant (Littré, op. cit.) « qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques » (les époques climatériques, an ou année climatérique, maladie climatérique). Littré met en garde ses lecteurs contre cet adjectif : « il ne faut pas, comme font quelques-uns, faire dériver ce mot de climat, ni dire influence climatérique pour influence de climat ». Pourtant, il est attesté dans ce sens dès 1812 et relevé, malgré Littré, dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35) suivi de cette définition : « climatérique ou plus rarement climatique, adjectif des deux genres, qui a rapport au climat » (les conditions climatériques d'un pays). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux adjectifs ont chacun une entrée, dans laquelle ils sont définis ainsi : « relatif au climat », et illustrés, climatérique d'un extrait de Proudhon (1840 : « il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc. »), climatique d'un extrait d'Audiberti (1937 : « certaines circonstances climatiques, certaines conjonctures, morales, politiques, historiques, peuvent fort bien engendrer des sauterelles rouges ou des bêtes noires... »).

L'Académie française a décidé de publier une nouvelle édition de son dictionnaire, la neuvième, en 1992. Le premier fascicule est sorti en 1994. L'entrée consacrée à climatique a été rédigée dans ces années-là. Le sens « relatif au climat » est illustré de deux exemples : « des conditions climatiques favorables, et spécialement, une station climatique, dont le climat est réputé bénéfique pour la guérison de certaines maladies ». Dans les années 1990, il n'était pas encore question de bouleversement, réchauffement, imposture, catastrophes climatiques, mais seulement de météo parfois folle ou de spoutniks qui perturbaient le retour immuable des saisons. La polémique sur le bon adjectif à dériver de climat s'éteignait lentement faute de carburant, puisque climatique a triomphé de ses rivaux, et la polémique opposant savants modernes à modernes savants n'était pas encore allumée. Personne n'imaginait alors (c'était il y a vingt ans) qu'elle allait embraser les esprits.

 

 

 

 

28 février 2010

Proximité, mot magique

 

 

C'est un des mots magiques de la modernité bien-pensante, mais aussi la panacée, celle qui soigne tous les maux et résout tous les problèmes, réels ou imaginaires. On est donc (presque) tous pour les services publics de proximité (peu importe qu'ils rendent ou non un service), les hôpitaux et maternité de proximité (peu importe que l'on y meure plus souvent qu'ailleurs), les commerces de proximité, les élus de proximité, la police de proximité (peu importe qu'elle passe son temps à jouer au foute avec les délinquants), la gestion de proximité, les transports de proximité, etc.

Le mot, attesté à la fin du XVe siècle, est emprunté du latin proximitas, signifiant « voisinage » au sens propre et « affinité » ou « ressemblance » au sens figuré et qui dérive de proximus (« le plus proche », « très proche »), la forme superlative de l'adjectif propis (propior au comparatif) et de l'adverbe prope. Le fait que ce nom latin dérive d'un superlatif explique peut-être qu'il ait pris le sens figuré de « ressemblance » et « d'affinité ». En français, il est employé d'abord dans le sens de « proche parenté », puis dans celui d'affinité spirituelle (1495, spirituelle proximité), ensuite au milieu du XVIe siècle dans le sens propre ou locatif de « caractère de ce qui est proche de quelque chose (dans l'espace) », enfin, au début du XVIIe siècle, dans le sens figuré de « ressemblance ».

Dans les dictionnaires de l'époque classique, deux sens sont relevés : le sens propre, indiquant la position d'une chose ou d'un être dans l'espace (ou même dans le temps) par rapport à une autre chose ou un autre être et le sens figuré de « parenté ». Il en est ainsi dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) : « lieu proche, voisinage » (« la proximité du lieu favorisait leur dessein ») et « degré de parenté fort proche », sens illustré par un exemple étrange : « cela marque sa révérence que les hommes doivent à la proximité que le sang établit entre eux » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « voisinage, petite distance » (exemples : « il a acheté cette terre qui est à sa bienséance, attendu la  proximité du lieu » ; « ce conseiller ne peut pas être juge, attendu la proximité de l'alliance, de la parenté qu'il a avec ma partie » ; « on n'a pu avoir dispense pour ce mariage, attendu la proximité du degré ») ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « consanguinité qui est entre deux personnes » (c'est la proximité du sang plutôt que l'amitié qui les a unis dans un même intérêt ; il y a quelque proximité de sang entre eux).

Ces deux sens sont les seuls à être relevés dans les dictionnaires des XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « 1. Voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « 2. Parenté », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « parenté qui est entre deux personnes ». Pour les Français de la première moitié du XXe siècle, nos grands ou arrière-grands-parents, des notions telles que « police de proximité » ou « services publics de proximité » auraient été, s'ils avaient eu alors une réalité, du chinois, à moins de les tenir pour une police de même sang que les citoyens ou des services dispensés par des fonctionnaires ou des employés de même sang que leurs clients.

Le sens moderne, glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de rapprochement, d'affinité entre deux choses abstraites, deux entités » ; synonymes contact, contiguïté, rapprochement), apparaît pourtant dans la première moitié du XXe siècle. Victor Klemperer, auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, a été le témoin du premier usage politique de la proximité, au sens « d'affinité », comme il le raconte dans le chapitre 8 « dix ans de fascisme », les dix années, de 1922 à 1932, pendant lesquelles le fascisme italien a inventé des formes ou des manières d'être ou des actions qu'ont reprises les nazis - et parmi ces formes, dans la propagande, la proximité : montrer dans les images de cinéma, à la radio, dans les grands meetings, le Duce et le Führer proches du peuple, faire d'eux des leaders ou des élus de proximité, marteler leur affinité avec le peuple... Dix ans de fascisme est aussi le titre d'un film de propagande à la projection duquel Klemperer a été invité à Dresde, la ville où il était professeur,  en 1932 : « film d'une grande qualité artistique », précise-t-il (à vérifier, bien entendu ; nous ne sommes pas obligés de croire Klemperer sur parole), dans lequel alternent les plans de masse et les gros plans sur le visage de Mussolini. Cette technique, qui consiste à rapprocher le plus possible le Chef de ses sujets, a été reprise à satiété par la propagande du Führer, mais aussi par la propagande soviétique et par celle de Vichy, qui a sans cesse célébré, dans les images et à la radio, la proximité, de sang et spirituelle, du Maréchal avec les Français, cette propagande étant conçue par Paul Marion, qui a dirigé la propagande du Parti communiste de 1920 à 1935, puis celle du PPF de Doriot, le communiste admirateur d'Hitler, enfin celle de Vichy.

Cette revendication répétée, insatiable, inextinguible de proximité, toujours plus de proximité, de la proximité de plus en plus proche, jusqu'à se confondre avec soi, qui est devenue l'horizon indépassable des bien-pensants gauchistes et écolos, donne la nausée, et pas seulement à cause de sa proximité avec les totalitarismes imbéciles. Ce à quoi on aspire, c'est à « loin », « le plus loin possible (des élus) », « de la séparation », « des services publics de distance », « une police d'éloignement » (et qui ne se contente pas d'éloigner les délinquants et les criminels) : en bref, vade retro proximitas.

 

 

 

26 février 2010

Evolution

 

 

Dans la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1718), évolution a un seul sens : « mouvement que font des troupes pour prendre une nouvelle disposition ». Un peu moins de trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, en cours de publication, du même dictionnaire, l'entrée évolution comprend cinq sens distincts et plus d'emplois encore suivant les domaines (marine, blindés, cavalerie, etc.) dans lesquels ce nom est en usage. Son succès est dû à deux grandes fractures qui ont ébranlé la pensée occidentale : l'assomption de l'histoire au XIXe siècle comme facteur explicatif majeur et la biologie, dont les théories de Darwin.

Pourtant, rien, à part ces deux faits extérieurs à la langue, ne prédisposait évolution à un tel triomphe. Emprunté au latin evolutio, il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle comme terme d'art militaire. C'est l'action de manœuvrer ou de faire manœuvrer les troupes. C'est ce seul sens que relèvent les lexicographes des siècles classiques, que ce soit Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Terme militaire, qui se dit des changements qui se font, lorsqu'on range des soldats en bataille ou qu'on leur fait faire l'exercice... ; elles se font par conversions, contremarches, doublements de rangs ou de files, etc. »), que ce soit les académiciens (op. cit., le seul sens relevé jusqu'à la sixième édition incluse, 1832-35, est le sens militaire) ou les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) qui consacrent des dizaines de pages aux évolutions de troupes, distinguées suivant qu'elles sont de l'infanterie ou de la cavalerie ou de la marine et  « qu'on appelle aussi motions » et qui « sont, dans l'art militaire, les différents mouvements qu'on fait exécuter aux troupes pour les former ou mettre en bataille, pour les faire marcher de différents côtés, les rompre ou partager en plusieurs parties, les réunir ensuite, et enfin pour leur donner la disposition la plus avantageuse pour combattre, suivant les circonstances dans lesquelles elles peuvent se trouver ».

Selon Elme-Marie Caro (1826-1887), philosophe et critique littéraire, dans « Le progrès social » (in La Revue des Deux-mondes, 1873), cité par Littré, dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la langue française (1863-72), le sens moderne, « changement, transformation, développement », apparaît dans une traduction publiée en 1776 du roman « moderne » de Sterne, Tristram Shandy. Il vient donc de l'anglais : « J'ai trouvé du mot évolution l'origine inattendue et comme l'annonce prophétique au chapitre 161e de Tristram Shandy ; ce mot naquit d'un hasard, un jour que le père de Shandy était particulièrement en veine d'éloquence : « Les royaumes et les nations, disait-il, n'ont-ils pas leurs périodes et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs qui au commencement les formèrent ont achevé leur évolution ? - Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, quittant sa pipe, évolution, qu'est-ce ce mot ? - Révolution, j'ai voulu dire, reprit mon père, par le ciel ! J'ai voulu dire révolution ; évolution n'a pas de sens. - Il a plus de sens que vous ne croyez, repartit mon oncle Tobie.... » Cette fois encore l'oncle Tobie eut raison contre son frère ; il avait deviné le mot magique et l'idée maîtresse de la philosophie de ses compatriotes au siècle suivant ». En effet, évolution est bien devenu, comme l'annonce Caro, un « mot magique » dans lequel se cristallisent toutes les utopies, idéologies, nouvelles religions, humanitaireries, etc. de la modernité.

Littré (op. cit.) en cite quelques sens nouveaux : « Terme de physiologie, cction de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles, des bourgeons) ; « évolution organique, système physiologique dont les partisans supposent, à tort, que le nouvel être qui résulte de l'acte de la génération préexistait à cet acte ; ce système est opposé à l'épigenèse » ; « au figuré, développement d'une idée, d'un système, d'une science, d'un art » ; « l'évolution historique, le développement des sociétés et de leur civilisation suivant un ordre déterminé » ; « mouvements du corps dans les exercices » ; « terme de guerre, mouvement de troupes qui changent leur position pour en prendre une nouvelle » ; « terme de musique, subversion du dessus à la basse et réciproquement, sans qu'il en résulte aucune dissonance dans l'harmonie » ; « synonyme de transformisme (cette synonymie est trompeuse : l'évolution selon Darwin est différente du transformisme de Lamarck), valeur et concordance des preuves sur lesquelles repose la théorie de l'évolution en histoire naturelle ».

Les succès idéologiques de l'évolution amplifient l'article qui y est consacré dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « terme d'art militaire, de marine ou d'aéronautique... » ; « en termes d'histoire naturelle, action de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles hors des bourgeons) ; « en termes de biologie, changement continu et profond des êtres et des choses, par lequel ils se transforment progressivement » (c'est la théorie de l'évolution qui est ainsi définie !) ; « en termes de médecine, modification du cours d'une maladie » ; « en termes de philosophie, développement successif, intérieur et spontané de l'être » ; « en termes de littérature ou d'art, changements graduels qui modifient les conceptions ou les procédés » (l'évolution du langage, d'un genre) ; « en termes de politique » (l'évolution de la doctrine démocratique) ; «  il se dit également des changements d'idées ou de conduite des personnes ou des collectivités » (l'évolution politique de cet homme a été rapide ; il a fait faire à son parti une complète évolution). Il n'est quasiment aucun domaine, aucune activité, aucune réalité, aucune idée, aucune entité, etc. qui ne soit pas soumis à l'évolution : les armées, la marine, n'importe qui « se déplace par une succession de mouvements variés » (un prêtre, des diacres, les fils d'un métier Jacquard, un squale, un avion, un danseur, les oiseaux, etc.), toute chose qui change dans le temps (la vie, un clan, une conception, une personne, un pays, le capitalisme, le socialisme, une société, les animaux, la terre, les salaires, une maladie, une épidémie, les prix, l'humanité, la pensée, la médecine, etc. etc. etc.).

Evolution est l'un de ces mots de la NLF dans le sens et l'évolution (évidemment) duquel se condense l'essence de la modernité. En ce sens, c'est un mot magique, un sésame ouvre-toi, une clé qui ouvre toutes les portes, même celles qui sont hermétiquement closes, grâce auquel on dévoile les (faux) mystères du présent.

 

25 février 2010

Vigilance

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a pour sens « habitude de veiller » et « attention ». Est vigilant celui qui veille, c'est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d'abord attesté dans le sens « d'insomnie » - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de « surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler ».

C'est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « attention sur quelque chose ou sur quelqu'un, accompagnée de diligence et d'activité ». Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type « grande vigilance », « extrême vigilance », « vigilance pastorale ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose « qualité de qui est vigilant ». En revanche, les extraits d'écrivains qu'il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : « redoublez votre vigilance à l'égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu'elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l'occasion » ou : « la vigilance était telle en lui [l'empereur Julien] qu'il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu'il donnait au sommeil » (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : « attention que l'on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu'un ». Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l'Académie française : c'est « l'attention soutenue à veiller sur quelqu'un ou quelque chose », « la surveillance attentive, sans défaillance ». Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d'un jugement n'a été poussée aussi loin, jusqu'à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L'article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l'héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie (« état du système nerveux permettant à l'organisme de s'adapter et d'échanger avec le milieu ») de la psychologie (« état de la conscience éveillée et attentive ») et de la technologie (« bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité »). L'emploi le plus éclairant est celui de la politique : « comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques ». Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : « Qu'était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l'homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes ». Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s'exonérer d'avoir été très discrète sous l'Occupation ? Sa vigilance est a posteriori - quand le fascisme a été vaincu, par d'autres qu'elles. Comité de vigilance est l'un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C'est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l'humanité - jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une « commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l'intégrité de la doctrine ». En reprenant le mot, les intellectuels dévoilent pour ce qu'ils sont, simples hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s'applique à tout et partout. La censure n'existe plus - ou quasiment plus - en France. On conçoit que l'Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d'une Eglise et de la censure d'organismes d'Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n'ont pas d'autre raison d'être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l'article 7 de la Déclaration des Droits de l'Homme qui pose comme un absolu la « libre communication des pensées et des opinions ». Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l'opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s'érigent en censeurs d'autrui.

 

24 février 2010

Tartufe

 

 

 

Le féminin de tartufe est Aubry

 

 

Le nom tartufe, que Molière écrit Tartuffe, est emprunté de l'italien tartufo, « truffe », attesté dans le sens « d'imposteur ». En français, il est en usage dès 1609, comme terme de mépris. A la suite du succès de la comédie de Molière, il signifie « hypocrite » : « Mot nouvellement introduit, pour dire un faux dévot, un hypocrite » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694). Le grammairien du XVIIIe siècle, César Du Marsais, explique ainsi le succès de ce nom : « Molière a si bien peint ce caractère de l'hypocrite dans la personne de Tartufe, et a rendu ce caractère tellement propre à Tartufe que notre langue s'est trouvée enrichie de ce mot, et que Tartufe, nom propre, est devenu par figure un nom commun ; de sorte que l'on dit aujourd'hui d'un hypocrite et d'un faux dévot, c'est un tartufe », à la différence près que tartufe a d'abord été un nom commun (en 1609) et que Molière en a fait un nom propre.

Certes, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tartufe, entendu au sens de « faux dévot », sort ou sortirait de l'usage : « Vieilli, familier, par référence au personnage qui donne son nom à la comédie de Molière, personnage qui, sous couvert de religion, affecte une dévotion et une vertu profondes, dans le but de séduire son entourage et d'en tirer profit ». Comme les dévots n'existent plus - et depuis longtemps -, il n'y a pas de raison que les faux dévots survivent à la disparition de leur modèle. En revanche, le sens « personnage pétri d'hypocrisie » et « hypocrite » reste très vivant.

Quoi qu'il en soit de cette antonomase, dans tous les dictionnaires, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, tartufe est relevé comme un nom de genre masculin : C'est un dangereux Tartufe, un vrai Tartufe. C'est un nom qui ne se met pas au féminin. Il n'y a même pas de tartufesse, ni de tartufiasse. Tartufe, donc, n'avait pas de féminin - ce qui est, objectivement, discriminatoire. Aujourd'hui, ce privilège est aboli. Tartufe désormais a un féminin : c'est Aubry. Voici pourquoi.

En latin, exclusio, du verbe excludere, « ne pas laisser entrer », « ne pas admettre », « faire sortir », « éloigner », « chasser », a pour sens « action d'éloigner ». Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu'au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l'emploie dans le sens de « action de tenir quelqu'un à l'écart, de le repousser ». Longtemps, le mot n'a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l'Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : « déclaration par laquelle on exclut quelqu'un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc. ». A un lecteur moderne formaté à socialiser tout, cette exclusion semble sociale. Pourtant, ce n'est qu'un anachronisme dû à l'illusion rétrospective. L'exemple « il ne saurait être pape, car il a l'exclusion des couronnes » (les souverains s'opposent à ce qu'il soit élu pape) prouve que l'exclusion, au XVIIIe s, n'avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens « action d'exclure » par une phrase de Voltaire « je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l'exclusion des sots et une bonne santé » ou « Louis le Jeune ayant donné l'exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges ». Les autres emplois appartient au domaine intellectuel, où exclusion signifie « incompatibilité » (entre deux hypothèses), « caractère exclusif » (de telle ou telle méthode) ou « mode de solution des problèmes fondé sur ce qu'on exclut successivement les inconnues ».

C'est au XXe siècle que le nom exclusion s'emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme « l'action d'exclure » ou « le fait d'être exclu » : la définition, bénigne, peut s'appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l'emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi « exclusion injuste » et « cette exclusion ne s'appliqua d'abord qu'à quelques personnes, mais on l'étendit ensuite à beaucoup d'autres ». Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n'a plus qu'un sens social, sauf dans la locution à l'exclusion de. C'est « l'action de renvoyer, de chasser quelqu'un d'un lieu, d'un corps, d'un groupe, d'une organisation » (« engager une procédure d'exclusion », « un élève menacé d'exclusion ») et, par extension, une « mise à l'écart » (« être victime d'une exclusion injustifiée »). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l'assomption du social. L'exclusion y est définie comme « l'éviction de quelqu'un ou de quelque chose, d'un lieu où il avait primitivement accès, d'un groupe ou d'un ensemble auquel il appartenait » et aussi comme « l'interdiction à quelqu'un d'accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l'écart quelqu'un ou quelque chose ».

 

Enfin, Aubry vint. Aubry, Ministre du Travail et x autres belles choses dans le gouvernement Jospin (1997-2002), a fait voter, outre la loi dite des 35 heures, une loi pour exclure l'exclusion, pour rendre l'exclusion hors-la-loi, pour la bannir définitivement et éternellement de France, pour la mettre à l'écart de la société - ce en quoi, on s'en doute, la loi n'a eu aucun effet, sinon de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout, il n'était plus toléré que des individus n'y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont forcé plus de deux millions de malheureux Français à quitter la France et à chercher refuge dans des pays plus accueillants, les envolées contre l'exclusion sont ce qu'il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années. La preuve en a été donnée par la Tartuffe en personne - pardon par l'Aubry. A peine investie d'une responsabilité de chef au PS (autant dire chef de pas grand-chose), elle a violé la loi contre l'exclusion qu'elle a formée et fait voter en l'an 2000, en excluant du PS (autrement dit, de pas grand-chose) 59 militants ou élus qui se sont rendus coupables du délit de tronche pas socialiste.

 

 

 

23 février 2010

Violence scolaire

 

 

Dans violence scolaire, expression hélas convenue, l'adjectif scolaire n'attribue pas de qualité à la chose que désigne le nom violence, mais il établit une relation entre ces deux « réalités » que sont la violence et l'école. Il équivaut à un complément du nom introduit par la préposition de. Scolaire est un adjectif dit « de relation » ou un « pseudo adjectif », comme dans représentation nationale, bibliothèque universitaire ou élection présidentielle. La représentation nationale est celle de la nation, la bibliothèque universitaire celle de l'université, l'élection présidentielle celle du président. Violence scolaire signifie donc « violence de l'école ». L'école, parce qu'elle est normative ou réputée telle, qu'elle impose une discipline ou est censée le faire, qu'elle corrige ou redresse la nature ou en est accusée, agresse des enfants faibles, innocents, naturellement bons et sans défense. Ces deux mots réfèrent à la thèse, rousseauiste ou libertaire, qui sous-tend depuis trente ans au moins les prétendues réformes de l'école, prétendues parce qu'elles tiennent d'une mise à mort.

Violence scolaire était dans les années 1960 la violence de l'école. Aujourd'hui, elle désigne les crimes et les délits commis à l'intérieur de l'école : non les coups de poing, les bousculades, les crêpages de chignon de cours de récréation, mais les viols, le vandalisme, les incendies, les vols en bande avec violence, le racket, les injures racistes, l'apologie de crimes contre l'humanité. Ces faits étant le pire acte d'accusation qui ait jamais été dressé contre l'école et contre l'Etat, dont l'école est le territoire, ils sont tabous. Ils ne sont plus appelés par leur nom juste, crimes, délits, vols en bande avec violence, etc. Ils sont nommés par euphémisme violence scolaire, expression dont le sens a changé. En effet, si les mots crimes et délits étaient d'usage courant, comme ils devraient l'être si la France était un pays libre, ils révèleraient que l'Etat n'est pas capable de garantir les droits naturels dans des lieux qui dépendent de sa seule autorité. Le très anodin violence scolaire a supplanté crimes et délits, quitte à ce que la syntaxe soit forcée : l'adjectif scolaire n'est plus un adjectif de relation, mais il équivaut à un complément de lieu. Ce n'est plus la violence de l'école, mais la violence à l'école.

Violence est un nom abstrait, au sens où il désigne une catégorie ou une qualité, non des actes, encore moins des crimes : « qualité de ce qui est violent », écrivent les académiciens (DAF de 1694 à 1879) et « qualité de ce qui agit avec force », écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Personne ne voit, ni n'a vu la violence. Dans la réalité, ce dont témoignent les victimes, ce sont des délits et des crimes graves qui ne se commettent pas tout seuls, par magie, enchantement ou tour de passe-passe, mais qui ont des auteurs. Or, la fausse abstraction de violence scolaire escamote les criminels et les délinquants. De même, camps de travail, de rééducation ou de liberté cache des camps de la mort, lutte contre les parasites sociaux ou conquête de terres vierges transforme la déportation massive de peuples tout entiers en épopée nationale, justice sociale oint des saintes huiles du progrès l'extermination des classes nuisibles, luttes de libération nationale cache les purifications ethniques réussies. Violence exonère les criminels et les délinquants de leurs responsabilités. Inhérente à l'homme, le définissant depuis la nuit des temps, la violence est un fait de nature. Il est dans l'ordre des choses qu'elle s'exprime, quitte à ce que soient sacrifiés quelques malheureux. Les fabricants de NLF ne se rendent pas compte que, pour cacher ce qui ne leur agrée pas, ils recourent aux explications « naturelles » les plus réactionnaires qui aient jamais été avancées dans l'histoire de notre pays.

 

17 février 2010

Engagement

 

 

 

De l'engagement en littérature, philosophie, art ou dans le domaine des idées, chacun sait de quoi il retourne, les potaches étant abreuvés depuis un demi-siècle des mêmes vertueux exemples de Sartre, Camus, Nizan, Bourdieu, Picasso, etc. Entendu ainsi, engagement est défini, dans le Trésor de la langue française (1971-94), comme la « participation active, par une option conforme à ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française comme « l'action de prendre parti pour une cause, une doctrine » et « l'action de participer activement à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse de son temps » (l'engagement d'un écrivain, d'un artiste ; certains artistes jugent sévèrement le principe même de l'engagement de l'art). Selon les rédacteurs du TLF, ce sens moderne est le développement par figure (en fait, par métaphore) de l'emploi courant et ancien de ce nom dans le vocabulaire militaire : « action d'engager des troupes dans une opération », « combat de courte durée et localisé » et dans celui de l'escrime : « action de toucher le fer de son adversaire ». Il est assez plaisant de lire sous la plume de ces pacifistes à tout crin qu'étaient Mme de Beauvoir et M. Sartre des éloges délirants de ces engagements qui ont fait d'innombrables victimes parmi les gogos qui leur ont accordé du crédit.

Cela mérite une mise au point.

Ce nom dérivé du verbe engager, lequel est dérivé du nom gage, est attesté à la fin du XIIe siècle comme un terme de droit : c'est l'action de mettre un bien ou un objet de valeur en gage et de lier quelqu'un par contrat. Du droit, le nom passe au XVIe siècle, chez Montaigne, à la morale et signifie « état où on est lié par quelque obligation », puis, au XVIIIe siècle, au recrutement militaire. Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), il est défini ainsi : « action d'engager », de « mettre » ou de « donner en gage » ses meubles, sa vaisselle d'argent, son manteau » et « il signifie figurément promesse, attachement, obligation qui est cause que l'on n'est plus en liberté de faire ce que l'on veut » ; et, à compter de 1740, « il se prend aussi pour l'enrôlement d'un soldat et même pour l'argent qu'il en reçoit en s'enrôlant » (l'engagement de ce soldat n'est que pour six ans ; il a reçu trois louis d'engagement).

A cette notion, qu'elle soit juridique ou morale, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, éditeurs : d'Alembert et Diderot) consacrent plusieurs articles relativement longs. Il faut croire que, pour eux, l'engagement est chose importante ou grave, mais, en aucune manière, ils ne l'entendent dans le sens de Sartre et de ses acolytes. Terme de droit naturel et de morale, il désigne une « obligation que l'on contracte envers autrui ». Pourtant, Sartre et Beauvoir n'ont contracté aucune obligation envers qui que ce soit et s'ils ont cru avoir des obligés, ceux-ci ont été purement imaginaires. Dans la jurisprudence, « il y a des engagements fondés sur la nature, tels que les devoirs réciproques du mariage, ceux des pères et mères envers les enfants, ceux des enfants envers les pères et mères, et autres semblables qui résultent des liaisons de parenté ou alliance, et des sentiments d'humanité. D'autres sont fondés sur la religion, tels que l'obligation de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, le respect dû à ses ministres, la charité envers les pauvres. D'autres engagements encore sont fondés sur les lois civiles : tels sont ceux qui concernent les devoirs respectifs du souverain et des sujets, et généralement tout ce qui concerne différents intérêts des hommes, soit pour le bien public, soit pour le bien de quelqu'un en particulier... » Quant à l'engagement d'un bien, ce peut être « tout acte par lequel on oblige un bien envers une autre personne, comme à titre de gage ou d'hypothèque » ou « l'acte par lequel on en cède à quelqu'un la jouissance pour un temps ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1832-35) qu'est glosé pour la première fois le sens militaire, lequel, par métaphore, est à l'origine, après la seconde guerre mondiale, une fois la paix rétablie, du sens sartrien (pas folle, la guêpe Sartre ! elle ne s'engage pas en 1940, seulement en 1945, quand le Troisième Reich est détruit) : « (engagement) se dit encore d'un combat, et surtout d'un combat qui a lieu entre des corps détachés » (les avant-postes des deux armées ont eu un engagement ; il y a eu quelques engagements partiels ; il s'est détourné de l'ennemi, afin d'éviter un engagement), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ainsi : « terme de guerre, combat partiel entre des corps séparés ».

On voit maintenant ce qu'est l'engagement des « artistes » et littérateurs du show-biz. Ils ne mettent rien en gage, sinon leur parole qui ne vaut rien ou, plus grave, la liberté des autres, et tout cela pour percevoir les gages correspondant à leurs enrôlements dans l'Armée du Bien, de la Vertu et de la Bonne Conscience. Les engagés et les enragés attendent, comme Sganarelle, leurs gages. Ce sont des cultureux à gages. On se donne au plus offrant. Ainsi va le monde.

 

06 février 2010

Rapatrier

 

Emprunté au latin médiéval repatriare, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « renvoyer dans son pays », conformément d'ailleurs à sa formation sur le nom patria, « patrie ». Il est employé dans ce sens en 1493 : « De ce pays james ne partira / Et s'il s'en va pour soy repatrier / Je iray quant luy ». Ces trois vers peuvent être traduits par « de ce pays, il ne partira jamais. Et s'il revient dans sa patrie, j'irai avec lui ». Voilà une décision courageuse que des femmes amoureuses, à la différence de l'héroïne de ce poème ancien, sont incapables de prendre aujourd'hui en France.

Pourtant, à partir du XVIIe siècle, ce premier sens s'efface en partie au profit d'un autre sens : « se réconcilier » et « réconcilier quelqu'un », seul sens que les lexicographes classiques relèvent. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « raccommoder une personne avec une autre », qu'il illustre de ces exemples : « ce mari et cette femme se sont brouillés souvent ensemble, je les ai toujours rapatriés » ; « ces associés ont été quelque temps en procès, mais ils se sont rapatriés d'eux-mêmes ». Il ne fait allusion au sens premier que dans une remarque étymologique : « ce mot vient du latin repatriare, qui signifie revenir à sa patrie », qu'il tire du Dictionnaire étymologique de la langue française de Gilles Ménage (1650 et 1694 : « les Latins ont dit repatriare pour dire retourner en son pays... Et du mot repatriare, nous avons dit figurément se rapatrier pour dire se réconcilier »). Littré explique ce nouveau sens ainsi : « ce verbe, partant de la signification de ramener en sa patrie, a pris celle de remettre en son ancien état, réconcilier, comme dans l'exemple de d'Aubigné (« rapatrier à la cour », au sujet d'un protestant qui revient à la religion du roi), où rapatrier signifie aussi bien revenir (à la cour ») que se réconcilier (« avec la cour »).

Dans les six éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées entre 1694 et 1835, le seul sens relevé est le second : « réconcilier des personnes » (1694 : il y avait longtemps qu'ils étaient brouillés, on les a rapatriés ; ils se sont rapatriés de bonne foi ; ne voulez- vous pas vous rapatrier avec lui ?) ou « réconcilier, raccommoder des personnes qui étaient brouillées » (1762, 1798, 1835, mêmes exemples qu'en 1694). Le verbe est alors tenu pour familier : « il est du style familier », précisent les académiciens (de 1694 à 1835, en 1879 et en 1935). Mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a été vivant pendant trois siècles.

Le sens historique reparaît, après une éclipse de plus de deux siècles dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « Ramener dans la patrie » (exemple : « ces matelots ont été rapatriés par les soins du consul français ») et « faire rentrer des troupes employées dans une expédition lointaine », sens que les académiciens glosent ainsi en 1879 : « renvoyer, ramener dans la patrie » ; et en 1932-35, ainsi « renvoyer, ramener dans son pays d'origine ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c'est bien ce sens-là qui est exposé : « réinstaller quelqu'un dans sa patrie ».

Les auteurs de dictionnaires ont beau définir rapatrier : « renvoyer dans son pays d'origine », ce verbe n'est jamais utilisé à propos des clandestins à qui il est fait obligation de quitter la France - ce qu'ils ne font jamais, sauf exception. De ceux qui, peu nombreux, partent, on dit, en novlangue, qu'ils sont « expulsés du territoire national », ce qui est inexact. « Rapatriés dans leur pays d'origine » devraient être les mots justes. Seuls les Français expulsés d'Algérie ont droit au beau nom de rapatriés. C'est que les clandestins sont tenus pour les fourriers d'un ordre nouveau et idéalement juste, métissé, pluriethnique, multiculturel et islamique. D'un messie invité à quitter la France, on ne peut pas dire qu'il rentre chez lui ou qu'il est rapatrié. Ce serait un doux et beau et agréable destin, qui pourrait être étendu sans difficulté à des centaines de milliers d'autres clandestins. Il faut dire qu'il est expulsé de France, en sous-entendant qu'il l'est sur l'ordre inhumain de très méchantes personnes, brutales et sans cœur, des fascistes, à n'en pas douter.

 

05 février 2010

Arabe

 

 

N'en déplaise aux professeurs de vertuisme et aux donneurs de leçons de moraline, aux Aubry, Cohn-Bendit, Joly, Thuram, Sabeg, journaleux et médieux, etc., la langue française, non pas celle des modernes métissés et métissées, mais celle des vieux Français, est imperméable au politiquement (idéologiquement ou moralement ou socialement, etc.) correct. Elle est comme le roseau de la fable. C'est une insoumise. Les oukases, consignes, directives, bulles, décrets, etc. glissent sur elle comme l'eau sur les plumes d'un canard.

En veut-on une preuve ? En voici une, fournie par le nom et adjectif arabe. Dans les six premières éditions du Dictionnaire de l'Académie française, publiées de 1694 à 1835, il est écrit ceci : « (arabe) n'est pas mis ici comme un nom de nation (le DAF n'est pas un dictionnaire de choses, mais un dictionnaire de mots, de sorte que les noms propres ou les mots se rapportant à des noms propres - pays, villes, personnes, peuples ou nations, par exemple - n'entrent pas dans ce dictionnaire), mais comme signifiant un avare qui rapine sur tout, qui exige au delà de la Justice » (1694, 1718, 1740) ou « signifiant un homme qui exige avec une extrême dureté ce qui lui est dû » (1762, 1798, exemple : il est cruel d'avoir affaire à lui, c'est un arabe) ; ou « il signifie quelquefois, dans le langage familier, un homme qui prête son argent à un intérêt exorbitant, ou qui vend excessivement cher, ou qui exige avec trop de dureté ce qu'on lui doit » (1835 ; même exemple que dans les deux éditions précédentes).

Ce sens-là, « homme avide d'argent », est attesté au XVIe siècle dans un ouvrage traitant de l'Histoire de l'Etat en France (1576) : « par ses rapines et rançonnements, il avait amassé de grandes richesses... Et de vrai il ne se trouva jamais un tel Arabe ». Les anciens lexicographes relèvent ce sens dont ils tentent parfois de démêler l'origine. Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) l'explique ainsi : « arabe pour dire un exacteur avare ; je crois que ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre sainte, à cause du mauvais traitement qu'ils recevaient des Arabes », lesquels, nonobstant, se targuent d'avoir pour socle de leur identité le sens de l'hospitalité. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) le définit ainsi : « usurier, avare, sordide et vilain », sens qu'il illustre de ce vers de Boileau (Satires, 8) : « endurcis-toi le cœur, sois arabe, corsaire », sans en expliquer l'origine. De même Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « avare, cruel, tyran », illustré de ces exemples : « quand on a affaire à des sergents, ce sont des arabes qui tirent jusqu'au dernier sou » ; « les hôteliers de Hollande sont des arabes, ils rançonnent leurs hôtes » ; « cet usurier est un arabe envers ses créanciers, il ne leur relâche rien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) simplifie les définitions antérieures : « au figuré, usurier, homme avide » (exemple : « c'est le plus arabe de tous les hommes »). Ce sens n'est plus dans les huitième (1935) et neuvième (en cours de publication) éditions du Dictionnaire de l'Académie française (est-ce dû à la peur de déplaire ?), mais il est relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), précédé, il est vrai, de quatre mentions (ce qui fait beaucoup de précautions pour un seul emploi) : « au figuré, péjoratif, familier et vieilli ; homme avare, dur dans les affaires, usurier ». Un extrait de Balzac (1830) illustre ce sens : « le monde dira que je suis un juif, un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné ! Je m'en moque ! », ainsi qu'un ouvrage de 1861 : « tenez, mon cher père, je ne suis pas aussi arabe que vous voulez bien le dire... je ne vous en demanderai qu'un prix bien doux... bien minime... ».

La première attestation de ce sens, en 1576, rend discutable l'hypothèse de Ménage : « ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre Sainte... ». Dès le XIVe siècle, les pèlerinages dans une Terre sainte, conquise par les ottomans, se font rares, à cause des bakchichs innombrables (du « racket ») grâce auxquels les pèlerins obtenaient l'autorisation d'aller dans telle ou telle ville ou la protection de tel ou tel chef de bande. C'est au XVIe siècle que l'esclavage est à son apogée en Méditerranée, les Arabes faisant de la razzia d'être humains, Italiens, Catalans, Castillans, etc. la principale source de leur enrichissement. Les réalités du monde ont fait de ce mot un terme de mépris, destin que connaissent aujourd'hui fasciste, facho, nazi, etc.

 

04 février 2010

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu'un troupeau de bœufs et persuadés d'être d'un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir ni populisme, ni populiste.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans un ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d'un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l'action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd'hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est défini comme une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » dans le Trésor de la Langue française (1971-94), dont les rédacteurs ajoutent : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d'excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix qui a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C'est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s'attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu'ils désignent ou ce qu'ils signifient, il n'y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l'histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l'ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l'Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu'on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l'apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste.

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d'Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis : une balle dans la nuque ou vingt ans de Goulag. Ils les ont donc éliminés, décidant que leurs thèses étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus aussi tout naturellement en France, où politologues distingués du Monde, ENA et Sciences Po, sociologues vigilants, intellos de tout poil avalisent, le doigt sur la couture du pantalon, l'oukase du Parti Communiste de l'Union soviétique.

Le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, confirme cela. Le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu'entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n'est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée en enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n'est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C'est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l'idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c'est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d'un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l'idéologie soviétique, feue aujourd'hui, mais bien vivante en 1980.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l'emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner's Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s'étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu'ils désignent, soient chez les intellos au QI de grenouilles (grenouilles de bénitier, évidemment) des termes de mépris.

 

03 février 2010

Escalade

 

Escalade (de la terreur, des menaces, de la violence, etc.)

 

 

Emprunté à la langue provençale, escalade est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. C'est un terme militaire qui désigne l'assaut donnée à une forteresse ou à une ville protégée par des murailles au moyen d'échelles. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (« attaque d'une place avec des échelles, assaut que l'on donne avec des échelles » ; aller, monter à l'escalade ; ils emportèrent la place par escalade ; la muraille est trop haute, elle est hors d'escalade) à 1932-35 (« terme d'ancienne stratégie, assaut d'une position au moyen d'échelles ») et dans la neuvième édition (en cours de publication : « anciennement, assaut donné à une position élevée de l'ennemi, à une place forte, en utilisant des échelles » ; l'escalade d'un rempart, d'une muraille ; aller, monter à l'escalade ; donner, tenter l'escalade ; une muraille hors d'escalade (vieilli), trop haute pour permettre l'escalade). D'Alembert et Diderot, éditeurs de L'Encyclopédie (1751-64) consacrent un long article pour expliquer les différents moyens d'utiliser l'escalade dans « l'art militaire » : « la méthode de s'emparer des villes par l'escalade était bien plus commune avant l'invention de la poudre qu'aujourd'hui : aussi les anciens, pour s'en garantir, prenaient-ils les plus grandes précautions. Ils ne terrassaient point leurs murailles, et ils les élevaient beaucoup, en sorte que non seulement il était besoin d'échelles pour monter dessus, mais encore pour en descendre dans la ville (...) Pour bien réussir dans l'escalade d'une ville, il faut d'abord une connaissance parfaite de la place et de ses fortifications, afin de se déterminer sur le côté le plus facile à escalader et le plus négligé par l'ennemi. Il faut avoir provision d'un grand nombre d'échelles, afin de pouvoir faire monter un plus grand nombre de gens en même temps ; être munis de pétards, pour s'en servir pour rompre les portes et donner entrée aux troupes commandées pour soutenir l'entreprise. Pour trouver moins d'obstacle de la part de l'ennemi, il faut le surprendre : un ennemi qui serait sur ses gardes à cet égard serait bien plus difficile à être forcé, parce qu'il est aisé de se défendre contre l'escalade lorsqu'on est prévenu », etc.

Le mot entre dans le vocabulaire de la justice à compter du début du XVIIIe siècle pour désigner l'action de pénétrer indûment dans un lieu clos en passant par la fenêtre, le toit, en franchissant un mur, etc. Ce sens est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française à partir de la sixième édition (1835) : « il se dit aussi de l'action d'un voleur qui se sert d'une échelle ou de tout autre moyen pour s'introduire quelque part en montant » (les circonstances d'escalade et d'effraction aggravent le délit). Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d'un voleur qui s'introduit quelque part en franchissant un obstacle, mur ou haie ». Le crime de vol à l'escalade est ainsi exposé dans le Code pénal : « est qualifiée escalade toute entrée dans les bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture ». Escalade entre dans le vocabulaire de l'alpinisme en 1816 au moment où l'alpinisme commence à se constituer comme discipline sportive et de loisirs ; puis dans le vocabulaire du cyclisme pour désigner la montée des cols à vélo. Cet emploi entre dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l'Académie française : « spécialement, alpinisme, action de gravir une pente abrupte, un rocher, une paroi montagneuse » (l'escalade d'un escarpement rocheux ; de la face nord du Cervin ; escalade libre, où le grimpeur utilise seulement les prises et les appuis que lui offre le rocher ; escalade artificielle, où le grimpeur s'élève à l'aide de pitons plantés dans le roc pour lui servir d'appui).

L'emploi moderne d'escalade, sous-tendu par le sème de « gradation », est postérieur à la seconde guerre mondiale. Il est emprunté du nom anglais escalation, dérivé du verbe to escalate : « increase, develop, intensify by succesive stages » (Oxford Advenced Learner's Dictionary of Current English, 1974). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce nouveau sens « modernissime », fort répandu dans la presse prétendument sérieuse, Le Monde ou Le Figaro, ou qui répugne aux usages abusifs, est défini ainsi : « au figuré, augmentation progressive, comme par paliers successifs, des moyens utilisés dans un conflit, une compétition, ou une action donnée ». Les exemples cités sont « risque, menace d'escalade ; « la mécanique de l'escalade », c'est-à-dire l'engrenage qui oblige chacune des deux parties à renchérir sur les initiatives de l'autre (1966) ; le seul moyen d'arrêter l'escalade des taux d'intérêt est de mettre un terme à l'inflation (1969). Les taux d'intérêt partant à l'assaut d'une forteresse en grimpant sur des échelles ! Que l'image est jolie, pourrait-on dire en parodiant un poète. Il semble qu'en moins de trente ans, escalade se soit étendu à d'autres réalités qu'aux menaces de guerre (la « gesticulation », disaient les stratèges du Monde) ou aux taux d'intérêt, comme l'atteste l'article (assez long, quatre acceptions sont distinguées) que les académiciens consacrent à ce mot dans la neuvième édition de leur dictionnaire. Voici la quatrième acception : « figuré, accroissement progressif des moyens mis en œuvre dans un conflit par chacun des adversaires » et « par extension, augmentation rapide, montée brutale », comme dans l'escalade de la violence, l'escalade des prix. De l'attaque d'une place forte à l'augmentation des prix ou de la guerre à l'économie : le destin de ce terme d'art militaire est un condensé de l'évolution récente du monde.

 

 

 

02 février 2010

Dialogue

 

 

 

Dialogue (des cultures, des religions, des civilisations, social, homme de dialogue, etc.)

 

 

Le mot est emprunté du latin classique, lequel l'a emprunté au grec. Il est attesté au début du XIIIe siècle dans le seul sens « d'entretien entre deux ou plusieurs personnes ». C'est dans ce sens qu'il est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 (« entretien de deux ou plusieurs personnes »), les académiciens ajoutant que « en ce sens, il ne se dit guère que dans le style familier ». Dans les éditions ultérieures, 1832-35, 1879, 1932-35, la mention « style familier » ou « familier » est maintenue, mais elle disparaît de l'édition en cours de publication (la neuvième), alors que la définition évolue légèrement, oscillant en 1835 et en 1879 de « entretien, conversation » à « entretien entre deux personnes » en 1932-35, pour revenir dans l'édition en cours à la définition de 1694 : « entretien entre deux ou plusieurs personnes ».

Le premier sens de ce mot est stable ; le second sens, relevé par Nicot en 1606 dans son Trésor de la langue française l'est aussi : c'est livre où plusieurs devisent ensemble (1606), ce que les académiciens glosent ainsi en 1694 : « il se prend particulièrement pour un entretien par écrit de deux ou de plusieurs personnes » (les dialogues de Platon, de Lucien, de Cicéron ; faire, composer des dialogues). La définition se maintient en 1718, 1740, 1762, 1798 et éditions suivantes).

La référence au théâtre apparaît indirectement dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « dialogue est proprement un entretien de deux ou plusieurs personnes » (« il n'est que du style familier ») ; « il se prend plus particulièrement pour un entretien par écrit » ; « dialoguer, c'est faire parler entre eux plusieurs personnes ; on ne l'emploie qu'au passif : « cette scène est bien dialoguée : le dialogue y est juste, naturel, vif, animé, etc. » Les académiciens ne relèvent l'emploi de dialogue au théâtre qu'à compter de la cinquième édition (1798) : « on dit d'un auteur dramatique qu'il entend bien l'art du dialogue pour dire qu'il fait bien dialoguer ses personnages » et en donnent une définition précise en 1835 : « (dialogue) désigne aussi ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé ; et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » (ce dialogue manque de vérité ; cet auteur ne soigne pas assez le dialogue ; il est rare qu'un dialogue symétrique soit naturel ; dialogue sans suite, rapide et animé ; il entend bien l'art du dialogue ; son dialogue est ordinairement froid et sans esprit ; sa pièce est toute en dialogue, il n'y a point d'action).

 

Au début du XIXe siècle, les principaux sens du mot sont en place aussi bien chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « entretien entre deux personnes » ; « par extension, ouvrage littéraire en forme de conversation » ; « manière dont un auteur dramatique fait parler ses personnages ») que dans le Dictionnaire de l'Académie française (1932-35 : « entretien entre deux personnes » ; « il désigne par analogie ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » ; « il se dit aussi de certains ouvrages d'esprit qui ont la forme d'un entretien, d'une conversation entre deux ou plusieurs personnes »).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, cette belle ordonnance, quelque peu littéraire ou culturelle, est chamboulée par la modernité, laquelle, et ce n'est pas là son moindre défaut, est dialogueuse en diable - surtout quand il faut noyer le poisson, parler pour ne rien dire, endormir les citoyens, dorer la pilule ou la faire avaler, etc. D'ailleurs, dans la définition du mot, entretien (entre deux personnes) est remplacé dans le Trésor de la langue française (1971-94) par communication, un des mots fétiches de la modernité, son alpha et son oméga (pour elle, tout commence et tout finit dans la communication) : « communication le plus souvent verbale entre deux personnes ou groupes de personnes ; par métonymie, le contenu de cette communication ». Le mot étant moderne, il colonise le vocabulaire syndical et politique, où il a pour sens « conversation, discussion, négociation menée avec la volonté commune d'aboutir à une solution acceptable par les deux parties en présence » (exemples : établir, nouer, refuser, rompre le dialogue. Cf. également entretiens, pourparlers, table ronde, tapis vert). Le plus comique est que le dialogue politique et syndical est le plus souvent un dialogue de sourds, ou, comme il faut dire en novlangue, un dialogue de malentendants : « conversation qui, au bout d'un certain temps, se révèle impossible entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d'écouter le point de vue de l'autre » (ce qui semble être la règle). Ces sens modernes sont ainsi exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « spécialement, dans la langue politique et syndicale, discussion ouverte entre deux partis, deux groupes, en vue d'établir les bases d'un accord ou d'un compromis ». Jadis, l'homme accompli était l'homme d'action ; désormais, c'est l'homme de dialogue « ouvert aux vues, aux arguments de la partie adverse ». Les anciens spécialistes de l'écoute et du dialogue, à savoir les curés, ayant disparu, ils ressuscitent dans les modernes dialogueurs et dialogueuses, lesquelles n'écrivent pas de dialogues de films ou de comédies, mais font de la modernité politique et sociétale (comme il faut que l'on dise aujourd'hui) le grand théâtre de la vanité et l'immense scène des vanités.

 

 

01 février 2010

Diversité (retour)

 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France, surtout de la France d'après : le nouvel et le seul. Il n'y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l'alpha et l'oméga, la réponse à tout de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF et UOIF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l'état de ce qui est divers » : de l'état, la diversité va à l'Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c'est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu'ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d'un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d'un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l'homme s'intéresse surtout à son semblable, et, dès qu'a commencé l'ère des pérégrinations et des voyages, c'est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L'ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c'est dans les empires, quels qu'ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l'Algérie, du Maroc, de l'Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l'immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l'ancienne diversité de l'empire qu'elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l'échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu'elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s'accommodait de toutes les diversités, surtout de l'islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l'arc-en-ciel, à condition qu'il fût sien et sans juif. Il est donc dans l'ordre des choses que la diversité soit le mot d'ordre des tout puissants de l'empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu'elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s'est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l'action s'entretient donc et se resserre l'unité du mécanisme vital, qui, formé d'un assemblage de parties, n'a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l'opposé d'un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C'est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d'objets, d'occupations, d'esprit, d'humeurs, d'opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l'opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n'est pas le canton d'un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

 

 

30 janvier 2010

Ce n'est pas très catholique

 

 

 

En grec, cet adjectif a pour sens « universel ». L'Eglise de Rome s'est nommée catholique, parce qu'elle se tenait et se tient encore pour universelle.

Au XVIe siècle, le lexicographe Henri Estienne (in Dialogue du langage français et italien) s'indigne de l'emploi abusif de cet adjectif et de l'adverbe catholiquement qui en est dérivé : « j'en ai oui aussi... qui appliquaient ces mots catholique et catholiquement à tout, jusques à dire, c'est du vin catholique, c'est une viande catholique, c'est un potage catholiquement fait ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) note d'autres emplois étendus de catholique, hors de toute référence à la religion ou à l'Eglise : « en termes de chimie, on appelle un fourneau catholique, ou universel, un petit fourneau tellement disposé, qu'on y peut faire toutes les opérations de chimie, même celles qui se font avec le feu le plus violent » ; « on le dit aussi en gnomonique des cadrans universels, qui sont tellement construits, qu'ils peuvent faire connaître l'heure en divers pays, et sous quelque élévation de pôle que ce soit ».

Il existe aussi des expressions proverbiales qui attestent la dé-liaison entre le sens de catholique en religion et des usages divers dans la langue : « on appelle proverbialement un catholique à gros grains, un homme peu scrupuleux, un peu libertin, qui ne prend pas soin d'observer les préceptes de la religion ». Ce proverbe est cité par Furetière, op. cit., dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). A partir de la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française, est relevé cette autre expression, jugée « figurée » et « familière » : « cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir » (Littré, op. cit. : « figuré et familièrement, cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir, à la règle » ; DAF, huitième édition (1932-35) : « Cela n'est pas bien catholique, cela n'est pas conforme à la morale, à ce qui devrait être, ou encore cela n'est pas bien régulier »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expliquent le sens de l'expression figurée et familière en la rapportant à la doctrine catholique, supposée rigide ou ferme : « par référence à la réputation de fermeté de la doctrine catholique, dans des expressions ou phrases négatives : conforme à la norme doctrinale, en particulier morale ». Les exemples cités sont « fredaine peu catholique », « se procurer quelque chose par des moyens plus ou moins catholiques », « il y avait, dans cette histoire, quelque chose de pas catholique ».

Il est possible de reprocher au Président de la Région Languedoc et Roussillon, candidat à sa propre succession, d'être vulgaire ou désinvolte ou d'abuser d'expressions familières. Auquel cas, que les citoyens ne votent pas pour lui. En revanche, il faut lui reconnaître une qualité : il sait la langue française et quand il dit que tel ou tel politicien (pardon « mec ») a une tête (pardon une « tronche ») « pas très catholique », il ne fait qu'employer l'expression « pas très catholique » dans le sens qu'elle a en français depuis de longs siècles. Ce n'est en rien un crime et ce n'est pas très catholique que de lui en faire grief. Que le mec à « la tronche pas très catholique » soit catholique, athée, agnostique, musulman, protestant, juif, bouddhiste, stalinien, maoïste, zoroastrien et tout ce que l'on voudra d'autre, n'a rien à voir avec le mauvais air, pas très engageant, qui lui est imputé, sans doute inélégamment.

 

 

21 janvier 2010

Individu

 

En latin, l'adjectif individuus a pour sens « indivisible ». Cicéron traduit le mot grec atome par individua corpora.

Individu est attesté à compter de la fin du XIVe siècle comme adjectif, au sens d'indivisible (ainsi dans ces Louanges à Marie : « O très excellente Trinité, Vrai Dieu puissant et vertueux, Sainte individue déité ») ou dans ces Actes des Apôtres (« En tant que nous trois en substance / Sommes un Dieu, une puissance / Et volonté individue ») et ce sens est encore en usage au XVIIe siècle, dans un testament (1643, « au nom de la très sainte et individue Trinité ») et dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690 : « on dit aussi à l'adjectif féminin en termes de Théologie la très sainte et individuë Trinité »).

Dans le latin de la scolastique, selon Rémusat, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « l'usage » a été « de prendre pour exemples de l'individuum quid des hommes individuels, Pierre, Socrate, et d'entendre par individu tout être pris singulièrement dans une espèce quelconque ». Le nom individu est employé dans ce sens au XVIe siècle pour désigner tout être qui forme une unité distincte, et cela par opposition au genre et à l'espèce. Ainsi, dans un ouvrage traitant de chirurgie : « les complexions particulières sont infinies selon les individus ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le relève comme un terme de philosophie : c'est « ce qui se dit seulement d'un seul » (exemple : « Socrate est un individu »), tandis que cela regarde mon individu, cela conserve mon individu sont des « façons de parler (qui) se disent en riant pour dire cela me regarde particulièrement, cela conserve ma propre personne ». La définition de Furetière (op. Cit., 1690) est plus précise : « terme de philosophie ; un particulier de chaque espèce ou ce qui ne peut être divisé ; la division ordinaire de la logique se fait en genres, espèces et individus ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française, où le mot est défini très clairement dès la première édition (1694) : « terme dogmatique qui se dit de chaque être singulier par rapport à l'espèce dont il fait partie » et « il se dit principalement des personnes en particulier ». Le premier des sens relevés par les académiciens est exposé ainsi dans L'Encyclopédie (1751-64) : « l'espèce de cheval renferme tout ce qui se trouve dans chaque animal de cette espèce, certaine figure, proportion de parties ; et ajoutez-y tel poil, tel âge, telle conformation précisément déterminée, tel lieu où un cheval se trouve, et vous aurez l'idée d'un individu de cette espèce ; et voilà le vrai principe d'individuation, sur lequel les scholastiques ont débité tant de chimères. Ce n'est autre chose qu'une détermination complète, de laquelle naît la différence numérique. Pierre est un homme, Paul est un homme, ils appartiennent à la même espèce ; mais ils diffèrent numériquement par les différences qui leur sont propres. L'un est beau, l'autre laid ; l'un savant, l'autre ignorant, et un tel sujet est un individu suivant l'étymologie, parce qu'on ne peut plus le diviser en nouveaux sujets qui aient une existence réellement indépendante de lui. L'assemblage de ses propriétés est tel que, prises ensemble, elles ne sauraient convenir qu'à lui. Les scholastiques expriment les circonstances d'où l'on peut recueillir ces propriétés par le vers suivant : Forma, figura, locus, stirps, nomen, patria, tempus. Les différentes subtilités qu'ils proposent là-dessus ne méritent pas de nous arrêter ; il vaut mieux lire le chapitre du Traité de l'entendement humain, où M. Locke examine ce que c'est qu'identité et diversité ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition s'enrichit d'un nouveau sens, « membre d'une collectivité humaine », apparu chez Rousseau en 1755. C'est toujours un « terme didactique » (autre façon de dire « dogmatique » ou « scientifique ») qui « se dit de chaque être organisé, soit animal, soit végétal, par rapport à l'espèce à laquelle il appartient », mais c'est aussi un terme qui « se dit particulièrement des personnes » (exemples : tous les individus qui composent une nation... ; suivant la loi, tout individu qui se permet de...) et qui « n'est guère employé qu'en termes de législation, d'administration et de statistique », domaines qui, au XIXe et au XXe siècles, prennent de plus en plus d'importance dans la vie des Français, si bien que ce sens-là d'individu est devenu le sens courant selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94 : « être, personne »), exposé en ces termes par Littré (op. cit.) : « (individu) se dit particulièrement des personnes », comme dans l'exemple « tous les individus qui composent une nation » ; « l'être personnel considéré par opposition à l'État ou à la société », comme dans l'exemple « les droits de l'individu à l'égard de la société ; ceux de la société sur l'individu ». L'homme n'est plus seulement défini par son espèce ou par la communauté à laquelle il appartient. Il ne se réduit pas à cette double appartenance ; il est tenu pour un être singulier qui a une conscience, un quant-à-soi, une vie intérieure, des droits. Ce processus, devenir un individu, bouleverse l'Occident au XVIIIe siècle, mais il n'est pas universel. Il ne semble pas qu'il ait touché tous les pays. Une grande partie de l'humanité y échappe encore - et peut-être pour toujours.

C'est aussi dans la sixième édition de 1832-35 qu'est relevé le sens péjoratif (« ce triste individu ») qui est attesté pour la première fois en 1793 dans un discours de Robespierre, dont l'objectif a été d'imposer en France un ordre collectif et tyrannique dans lequel les « citoyens » ne seraient plus des individus, mais des pions ou des corps sans tête. « Il se dit quelquefois d'un homme que l'on ne connaît pas, qu'on ne veut pas nommer, dont on parle en plaisantant ou avec mépris » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication, et aussi Littré, op. cit. ; cf. Trésor de la langue française, 1971-94 : « homme que l'on ne veut pas nommer parce qu'on le méprise ou parce qu'on veut se moquer de lui »).

Dans la langue moderne, le sens dogmatique ou scientifique d'individu est toujours vivant. Selon les lexicographes du TLF (op. cit.), il est d'un emploi courant en biologie (« spécimen vivant appartenant à une espèce donnée ; être organisé, vivant d'une existence propre et qui ne peut être divisé sans être détruit »), en logique (« élément entrant dans l'extension d'une espèce ; ce qui est indivisible en extension »), en chimie et en minéralogie (« tout corps simple ou composé cristallisable ou volatil sans décomposition »), en statistique (« élément d'une population »), en taxinomie (« niveau de la classification des êtres vivants placé sous l'espèce et ne comportant pas d'autre subdivision »), en philosophie et en psychologie (« l'être humain en tant que réalisant son type et possédant une unité et une identité extérieures de nature biologique »). Cet emploi dans les sciences (« au sein d'un genre ou d'une espèce, tout être vivant indépendant ayant les caractéristiques de ce genre ou de cette espèce ») est encore le premier à être exposé dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française, avant le sens social (« chacun des êtres vivants dont se compose une société, un groupe, une collectivité ») et avant le sens propre à l'universalité singulière (« être humain particulier et distinct ») - ce qui confirme que notre conception moderne de l'individu est liée aux développements de la science expérimentale et de la pensée scientifique.

 

 

18 janvier 2010

Déraper, dérapage

 

 

Aujourd'hui, dans la France moderne, déraper, c'est blasphémer. Les « dérapages » verbaux (comprendre la libre expression d'une idée), c'est-à-dire les mots et les phrases qui s'écartent d'un millionième de millimètre de la doxa obligatoire, sont désormais des blasphèmes. Tout est donc blasphème. A peine un dérapage est-il dénoncé par un des grands inquisiteurs de la religion socialo-humanitaire que des hordes de journaleux, de médieux, de gros consciencieux du social, de grands manitous d'associations lucratives sans but, etc. clouent au pilori celui à qui est imputé le crime de blasphème - pardon, le délit de dérapage.

Ce verbe et le nom qui en est dérivé sont, on l'a compris, modernes, non seulement parce qu'ils se rapportent à la fièvre inquisitrice qui portent les discours accusatoires à ébullition, mais aussi parce qu'ils sont récents : déraper, terme de marine, est attesté d'abord en provençal dès le début du XIVe siècle et en français à la fin du XVIIe siècle à propos d'une ancre « qui, quoique mouillée, n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau » (Barré, 1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) ; dérapage, terme de marine, employé en 1832 par Balzac, entre en 1932-35 dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition). En provençal, le verbe, dérivé de rapar, « enlever », « saisir », a pour sens « arracher », « déraciner ». En français, il est un terme de marine, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Terme de marine ; une ancre dérape quand, bien que mouillée, elle n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau ; se dit aussi d'une ancre au moment où elle est arrachée volontairement du fond de la mer » et par les académiciens (1932-35) : « terme de marine ; en parlant d'une ancre, quitter prise sur le fond et faire dériver le navire ».

C'est à la fin du XIXe siècle (1896 et 1900) que le verbe et le nom s'appliquent par métaphore aux automobiles et aux bicyclettes, les roues étant comparées à une ancre qui dérape, emploi qui est expliqué ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie (1932-35) : « il se dit aussi d'un véhicule dont une roue vient à se déplacer latéralement, par suite d'une insuffisance de son adhérence au sol, parce que celui-ci est glissant, ou que, dans un virage, la force centrifuge a exercé une action prépondérante » (la description du phénomène, admirable par sa précision, est de toute évidence l'œuvre d'un académicien qui aime conduire les véhicules à moteur), les académiciens notant que, « par extension », le verbe se dit de personnes : « le sol était glissant : j'ai dérapé ».

Dans la langue du XXe siècle, la métaphore de l'ancre qui, n'étant plus fixée au sol, laisse dériver un navire, s'étend aux véhicules de toute sorte, aux personnes et à d'innombrables réalités : en économie, aux prix et autres phénomènes économiques (Trésor de la langue française, 1971-94 : « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses » : les prix ne dérapent pas encore brutalement en hausse) ; en aéronautique (TLF : « glisser latéralement, notamment en exécutant un virage avec une inclinaison insuffisante » ; glissade sur l'aile, suivie d'un virage) ; dans les sports (TLF : « avancer en faisant glisser les skis transversalement par rapport à leur direction normale de déplacement »), les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) notant les emplois dérapage contrôlé (« glissade latérale déclenchée volontairement par le pilote d'une voiture de course, par un skieur, etc., pour faciliter certaines manœuvres ») et dérapage des prix (« hausse des prix supérieure aux prévisions et incontrôlable »).

A partir du sens exposé dans ce grand dictionnaire progressiste et moderne en diable qu'est le Trésor de la langue française (CNRS, 1971-94), à savoir « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses », s'est développé, au cours des deux ou trois dernières décennies qui ont vu le triomphe des libertaires bobos, l'emploi qui fait de déraper et de dérapage des équivalents modernes de blasphémer et de blasphème. Les lexicographes actuels ne glosent pas cet emploi, sans doute par frilosité ou par peur d'égratigner leur bel univers parfait et sans escarres, se contentant de quelques notules : « (TLF) par métaphore, « le dialogue dérapait » (Toulet, 1920) et « on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l'alcool qui conserve les vivants et les morts » (Céline, 1932) ; et « DAF (neuvième édition), figuré, le dialogue a dérapé sur un malentendu ». Il faut donc comprendre que les dialogues, débats, discussions, mots, phrases, discours, propos, etc. sont dits dérapages, à partir du moment où ils s'écartent de la vérité édictée par l'humanitairerie socialeuse, médieuse, journaleuse, consciencieuse, pleine de fric, associatieuse et toléranteuse.

 

08 janvier 2010

Tunique de Nessus

 

On sait la fortune des mythes de l'Antiquité aussi bien dans la littérature que dans la pensée. Œdipe, le bouc émissaire, Antigone, Hercule, le sacrifice d'Iphigénie, la malédiction des Atrides, Sisyphe, Médée, etc., pour ne citer que les plus connus, ont nourri les œuvres de milliers d'écrivains, d'artistes et de penseurs. La force de ces mythes tient aux significations dont ils sont porteurs et à la justesse avec laquelle ils peuvent expliquer tel ou tel comportement humain ou tels ou tels événements, même des comportements ou des événements largement postérieurs à l'invention du mythe et à l'explication desquels les inventeurs du mythe n'avaient pas songé. Ce que célèbrent, à leur façon, les mythes, c'est la permanence de l'archaïque, même dans des sociétés modernes, surtout dans celles qui se croient libérées de tout et qui, ne se tenant ni pour bégueules, ni pour conformistes, ni pour ringardes, ont jeté aux orties tout ce qui pourrait entraver leurs subversions triomphales.

Dans ce que l'on sait ou croit savoir d'Héraklès ou Hercule, ce héros légendaire de l'Antiquité, célèbre pour sa force et son courage, ou dans ce que l'on en retient, il est une succession de « travaux », dont certains ont laissé quelques traces dans la langue française : ainsi « les écuries d'Augias », les « colonnes d'Hercule », « la robe de Déjanire » ou « la tunique de Nessus », « une force d'Hercule », « un Hercule de foire ». Parmi ces exploits, il en est un qui, s'il était actualisé ou réactivé, pourrait décrire et expliquer de façon lumineuse bien des événements qui s'observent dans la France actuelle. C'est celui de la tunique de Nessus, qui est connu aussi sous le nom de robe de Déjanire. Le voici résumé cavalièrement. Le centaure Nessus tente de violer Déjanire, la femme d'Hercule, qu'il convoite depuis longtemps. Hercule le tue. Mais avant de mourir, Nessus offre à celle qu'il allait violer sa tunique, qui serait, d'après lui, un philtre d'amour. Un peu plus tard, croyant à tort qu'Hercule la délaisse pour une autre, Déjanire l'oblige à porter la tunique du centaure. Mais à peine l'a-t-il revêtue qu'il sent sa peau brûler sous l'effet du violent poison qu'elle contient. Ne pouvant supporter la douleur, il allume un brasier dans lequel il se jette ; Déjanire, horrifiée de son erreur, se suicide.

Une tunique est une pièce du costume des héros de l'Antiquité. Les mots costume et coutume, que l'on retrouve sous diverses formes dans les langues européennes, ont le même étymon latin : consuetudo, qui signifie « habitude, coutume, usage ». En espagnol, le même mot costumbres désigne à la fois les coutumes et les costumes. Le mot français costume, emprunté à l'italien, langue dans laquelle il a le sens de « coutume », a signifié pendant plus d'un siècle, à partir de 1641, au moment où le peintre Poussin l'a introduit dans notre langue, « vérité des usages, vêtements, etc. reproduite dans les œuvres d'art », avant de prendre en 1747 son sens moderne. Un costume n'est pas seulement destiné à vêtir une personne ; il renferme de l'être ; il est aussi la vérité ou une des vérités de cette personne. Pour ce qui est du mythe, la tunique de Nessus est un costume qui ne sied pas à celui qui le porte et qui, au lieu de le rendre plus beau ou plus séduisant, le blesse. Revêtir la tunique de Nessus, c'est adopter des coutumes étrangères et inadaptées à soi, et même contraires à ce que l'on est. Aujourd'hui, c'est ce qui se passe en France. L'être français ou la nationalité française est, pour d'innombrables jeunes gens, une tunique de Nessus. C'est du moins ce qu'ils affirment, une fois que la nationalité française leur a été imposée par jus soli, tenant cet « être-là » pour étranger à eux, comme une brûlure ou comme une humiliation. « Je ne suis pas français ; je suis musulman ou africain », disent-ils ; ou encore : « J'ai la nationalité française que je n'ai pas demandée, mais je suis diola ou bambara ou sérère ; et je serai toujours, mes enfants aussi, arabe, kabyle ou bété ». Pour eux, l'être français se réduit au jambon beurre, au fromage blanc, au porc, au vin, à l'ivrognerie et, si l'être français s'applique aux femmes, aux putes. Eux ne veulent rien avoir en commun avec les souchiens ou les sous-chiens : ils ne sont pas « taht el kelab ». La France a cru offrir à ces jeunes gens un cadeau ; les bénéficiaires l'ont reçu comme un poison. Les raisons en sont faciles à démêler. La nationalité française concédée s'accompagne d'une identité nouvelle : l'être français. Pour des jeunes diolas, sérères, kabyles, arabes, turcs, bétés, berbères, etc. qui ont reçu de leurs parents et grands-parents un héritage sacré, ethnique ou racial, dont ils sont si fiers, et qui se tiennent pour les maillons d'une longue chaîne historique, une identité nouvelle, imposée de l'extérieur et qu'ils n'ont pas demandée, une identité proprement juridique, brise la généalogie et les coupe de leur lignée. Voilà leurs ancêtres chassés de leur être. On conçoit que, pour eux, cette nationalité octroyée ou imposée soit un viol. Non seulement elle les humilie, mais encore elle les brûle de l'intérieur, comme la tunique de Nessus.

Le mythe appartient à l'ordre de la fiction ou du fantasme, où tout est possible, même ce qui ne l'est jamais dans le monde réel. La crise s'y dénoue aisément. Déjanire, qui est, malgré elle, à l'origine de la mort d'Hercule, se suicide ; son époux, le malheureux bénéficiaire du cadeau empoisonné, éteint le feu qui le brûle en se jetant dans le bûcher qu'il a allumé. Mais dans la réalité, il en va tout autrement. On ne se jette par centaines de milliers dans des brasiers. Les dénouements heureux ou fictifs ou fantasmés n'y ont pas de place. La crise ne se dénouant pas et ne pouvant pas se dénouer, elle est sans fin. Il n'y a pas d'issue. Si elle doit se dénouer un jour, ce sera dans la tragédie. Le drame pour les bénéficiaires de la nationalité française est qu'ils ne sont pas des héros de légende. Alors, ils cherchent des ersatz. Ils allument des brasiers partout où ils le peuvent, non pas pour s'y consumer, mais pour brûler tous les symboles qui rappellent cette tunique identitaire : autobus, voitures, écoles, bibliothèques, églises, etc. Ou bien ils lapident les représentants de la France, pompiers, policiers, fonctionnaires divers, comme dans leur propre pays ils lapident Satan, le démon, Iblis, le diable, le Mal. Des raisons matérielles (argent facile, vie agréable sans vraiment travailler, soins gratuits, accès à tous les signes de la richesse) les dissuadent de retourner viure al païs, où, pourtant, ils ne seraient plus condamnés à porter la tunique du centaure français, mais ils ont trouvé un succédané : établir en France des enclaves, turques ou algériennes ou islamiques ou bambaras, qu'ils purifient de toute population étrangère, id est autochtone, par l'incendie et les pierres, pour ne plus sentir les brûlures de l'identité violée.

Ainsi la France se transforme en un chaudron où prospèrent les racismes viscéraux et primaires et où résonnent tous les chants de haine. Qui a voulu ça ? Les hommes politiques, les fonctionnaires, les sciencieux du social, les militants associatifs, qui, depuis trente ans, distribuent ces tuniques de Nessus, ces docteurs Follamour étant persuadés que l'être français est ce qu'il y a de mieux au monde, qu'il n'y a rien au-dessus ou que toutes les autres identités sont des centaines de coudées plus bas. Tout se vaut, disent-ils, sauf l'être français. Il vaut mieux être français qu'algérien ou française que musulmane, parce que l'identité française est supérieure à l'identité algérienne et à l'identité musulmane. Bien entendu, ils se gardent de le proclamer en public, par prudence (ils ne se nomment pas Frèche) ou par tartufferie (ils ne se nomment pas Le Pen), mais tout ce qu'ils font et disent atteste qu'ils en sont convaincus : ils sont racistes par non-dit. En eux, il n'y a rien, pas d'âme, pas de vie de l'esprit, mais un imaginaire de débiles mentaux ou de Bac + 15, ce qui revient au même. Ils n'auraient que ce qu'ils méritent, si, par hasard, ils vivaient, eux et leur famille, dans les mêmes quartiers que ceux qui les haïssent. Ils ne sont pas si fous que ça, ces doctes Follamour. La preuve : ils se tiennent le plus loin possible des boîtes de Pandore qu'ils ont ouvertes.

Dans les lycées, on se demande doctement en cours de philosophie si l'histoire a un sens ou si une leçon peut en être tirée. Aux Etats-Unis, dans les pays arabes, en Chine, peut-être. En France, sûrement pas, bien que l'Etat, dans notre pays,  rémunère des dizaines de milliers de fonctionnaires pour enseigner l'histoire et que, à en croire les gazettes, l'école historique française, celle des Annales par exemple, soit réputée la meilleure au monde. Dans les années 1880, ce grand républicain qu'était Jules Ferry justifiait les expéditions coloniales d'alors par la mission universelle qui était ou aurait été dévolue, par on ne sait qui ou on ne sait quoi, à la France : apporter les lumières aux peuples primitifs et « civiliser les races inférieures ». On sait les tragédies que ce projet insensé a suscitées. Un siècle plus tard, le démon de la supériorité fantasmée infecte à nouveau la France et ses élites : on n'envoie plus de soldats sous les tropiques éclairer des populations supposées primitives ou incultes ; on les fait venir en masse et, sans même leur demander leur avis, on les oblige à porter la tunique de l'être français. Faut-il s'étonner qu'aujourd'hui, comme il y a un demi-siècle, ces populations rejettent par la violence et le feu purificateur les coutumes qui leur sont imposées ?

 

 

 

 

09:43 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, france, politique

03 janvier 2010

Galvaniser

 

Galvaniser, galvanisme

 

Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».



Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».

Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.

Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.

30 décembre 2009

Retoquer

 

 

Dérivé du verbe toquer (« toucher », « frapper », « offenser », comme dans le proverbe « qui toque l'un, toque l'autre »), le verbe retoquer est attesté en 1807 comme un terme du français régional, parlé en Lorraine et ayant le sens, quand il est employé au passif, « d'être refusé ». Dans le français parlé en Normandie, il a pour sens, quand il est transitif (« retoquer quelqu'un »), « accueillir quelqu'un en l'accablant de reproches ».

Il n'est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de la langue française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l'enregistre comme un « terme familier » qui est employé dans le contexte scolaire, où il signifie « refuser à un examen », sens qu'il illustre de cette phrase « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». L'auteur d'un dictionnaire d'argot moderne le tient lui pour « argotique » ; ainsi dans ces exemples « être retoqué au baccalauréat » ou « le retoqué des dernières élections ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui le mentionnent comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe), y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Ce dernier dictionnaire est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n'enregistre pas l'emploi moderne de retoquer dans le vocabulaire de la politique, en parlant non pas d'une personne, mais d'un projet de loi, et plus particulièrement d'un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (mais c'était fort rare il y a vingt ans) ou d'un projet de loi repoussé par l'Assemblée nationale ou le Sénat. Quoi qu'il en soit, les journalistes semblent jubiler quand ils annoncent qu'un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf individus que personne n'a élus, comme s'ils jouissaient de voir les gouvernants de la France et les élus du peuple humiliés comme des potaches qui échouent à un examen auquel personne n'échoue plus. C'est, sans doute pour eux, une façon de signaler que le vrai pouvoir, le pouvoir symbolique, le pouvoir de séparer le bien du mal, etc. n'est pas à Matignon, ni au Palais Bourbon, mais dans les rédactions.

 

 

 

 

 

 

29 décembre 2009

Panthéon

 

Le mot est emprunté au latin pantheum, « temple consacré à tous les dieux », lui-même emprunté au grec pantheion, forme neutre de l'adjectif pantheios, ayant le sens de « commun à tous les dieux » (cf. panthée). Il est attesté en français en 1488, comme un nom propre, pour désigner le temple consacré à tous les dieux dans la Rome antique. Dans L'Encyclopédie (éditée par d'Alembert et Diderot, 1751-64), voici ce qui est dit de ce temple : « (Antiquité romaine), temple en l'honneur de tous les dieux ; le plus fameux panthéon des Romains fut celui qu'éleva M. Agrippa gendre d'Auguste, et qui subsiste encore à présent sous le nom de la Rotonde. Ce superbe édifice faisait un des plus grands ornements de Rome ; et la description qu'en ont donnée grand nombre d'auteurs anciens et modernes sert encore d'embellissement à leurs ouvrages... » Le panthéon de Rome a été transformé en église et « consacré par les pontifes romains en l'honneur de la Vierge et des martyrs. Il mérite assurément l'admiration des connaisseurs : ceux qui l'ont vu n'ont qu'à réfléchir sur l'état où leur esprit s'est trouvé la première fois qu'ils y sont entrés ; et sans doute, ils se souviendront qu'ils ont été frappés de quelque chose de grand et de majestueux, au lieu que la vue d'une église gothique, cinq ou six fois plus vaste que le panthéon, ne frappe personne ». Il a existé, toujours selon les rédacteurs de L'Encyclopédie, un panthéon à Athènes : « les chrétiens grecs en firent ensuite une église consacrée à la Vierge sous le nom de Panegia. Enfin, les Turcs ont changé cette église en mosquée : les chevaux de la main de Praxitèle, très gâtés malheureusement par l'injure des temps, s'y voient encore ». L'histoire du Panthéon de Rome est résumée ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798) : « on donnait ce nom aux temples consacrés à tous les dieux à la fois. Le plus célèbre est celui de Rome, bâti par Agrippa, et qui subsiste encore. Quand on dit simplement, le Panthéon, c'est de cet édifice qu'on parle. C'est aujourd'hui l'Église nommée La Rotonde ».

C'est par le décret du 4 avril 1791 que l'église, qui venait d'être achevée et n'avait pas encore été consacrée à Sainte Geneviève, a été transformée en panthéon français, qui n'a été consacré à aucun dieu, mais est devenu une nécropole des grands hommes : « édifice où sont déposés les restes des hommes illustres ». Ce décret ouvre aussi, pour ce qui est de cet imposant bâtiment de style néo-classique, une histoire tumultueuse, dont les dictionnaires portent la trace, parfois avec quelques années de retard. Ainsi, l'existence de ce Panthéon n'est pas mentionnée dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1798, soit six ans après la transformation de l'église en crypte mortuaire. A la Restauration, de 1821 à 1830, le Panthéon cesse d'être une nécropole et est rendu au culte catholique, mais Louis-Philippe, à peine monté sur le trône, décide de le rendre à sa vocation seconde de nécropole et en fait le Temple de la Gloire française - ce dont les académiciens, en 1832-35, dans la sixième édition de leur dictionnaire, font état : « nom donné, en France, au monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée » (exemples : le Panthéon est un des plus beaux monuments de Paris ; le dôme du Panthéon ; il fut mis, porté au Panthéon ; le Panthéon porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante). Napoléon III, devenu Empereur des Français, le restitue à l'Eglise de France ; l'inscription frontale est effacée ; le culte y est célébré. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), commencé en 1863 et publié en 1872, Littré, contrairement aux académiciens en 1835, préfère ne pas trancher : le Panthéon est à la fois une nécropole et une église, si bien qu'il en esquisse l'histoire mouvementée : « monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont illustré la patrie. L'église de Sainte-Geneviève à Paris fut, au commencement de la Révolution, déclarée panthéon ; la frise porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ; elle est redevenue église Sainte-Geneviève ». On sait que c'est à partir des funérailles nationales de Hugo, en 1885 (subito santo - directement au Panthéon), que cette église est redevenue une nécropole des grands hommes. Au moment où est publiée la septième édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1879, la troisième République est à peu près stable et le sort futur de cette église n'est pas encore tranché, mais les académiciens ne se font guère d'illusion, comme l'atteste ce qu'ils écrivent : « Panthéon est le nom donné, en France, à l'église Sainte-Geneviève lorsqu'on en fit un monument national où l'on devait déposer les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée », se contentant d'illustrer ce sens des exemples de la sixième édition. Quoi qu'il est soit, en 1932-35, dans la huitième édition, plus aucune allusion n'est faite à l'ancienne destination de la nécropole nationale : « on appelle Panthéon, par allusion, un monument consacré à l'inhumation ou au culte des grands hommes ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentent d'un exposé impartial et détaché, aussi bien pour ce qui est du Panthéon de Rome (« temple dédié par les Anciens, notamment les Grecs et les Romains, à l'ensemble de leurs dieux » ; « le Panthéon de Rome, temple circulaire et surmonté d'un dôme, bâti par Agrippa » ; « Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Ste-Marie de la Rotonde. Partout en Italie le catholicisme a hérité du paganisme ; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens, et le caractère particulier de leur culte », 1807, Mme de Staël) que de celui de Paris (« par analogie, dans certains pays, monument destiné à recevoir les restes des hommes illustres » ; « le Panthéon de Paris, monument à dôme et à colonnade, primitivement église catholique dédiée à sainte Geneviève »). A l'opposé, par prudence ou par volonté de gommer l'histoire, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire ne font plus aucune allusion à l'histoire tumultueuse de ces bâtiments, que ce soit celui de Rome ou celui de Paris : « temple consacré par les Grecs et les Romains à tous les dieux ; le Panthéon de Rome, temple circulaire surmonté d'un dôme, élevé par Agrippa au milieu du Champ de Mars » (aucune allusion à sa transformation en église) ; « monument destiné à honorer la mémoire des grands hommes d'une nation ; le Panthéon de Paris ou, simplement, le Panthéon (aucune allusion à la première destination de ce bâtiment). En fait, cette objectivité est asymétrique : les académiciens mentionnent la première destination du Panthéon de Rome, mais ils ne mentionnent pas la première destination du Panthéon de Paris. Dans les deux cas, ce qui est effacé, c'est la destination chrétienne : seconde dans le premier cas, première dans le second. Les académiciens sont souvent traités de ringards ; dans ces exemples, ils sont caricaturalement modernes.

 

 

23 décembre 2009

Inertie

 

Emprunté au latin inertia, qui signifie « inaction, indolence », et proprement, si l'on se fonde sur la formation du mot, « ignorance de tout art, incapacité », inertie est attesté chez le grand penseur Nicole Oresme (seconde moitié du XIVe siècle) dans le sens « d'absence de mouvement », pour traduire le mot grec atonie. A peine fabriqué, il tombe en désuétude ou, pour dire les choses avec plus d'exactitude, il n'entre jamais dans l'usage, puisqu'on ne dénombre qu'une occurrence en 1648 dans une lettre de Descartes. De fait, il n'est pas dans les dictionnaires du XVIIe siècle, ceux de Nicot, Richelet, Furetière, Thomas Corneille, de l'Académie française, et il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de la quatrième édition (1762) : « (le T se prononce comme S), terme didactique (qui) n'a guère d'usage que dans cette phrase (ce syntagme) force d'inertie, pour signifier la propriété qu'ont les corps de rester d'eux-mêmes dans leur état de repos ou de mouvement, jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ».

La résurrection d'inertie et son transfert du domaine de la morale ou de la psychologie (« indolence », « inaction ») à celui de la physique sont dus, comme de nombreux autres termes scientifiques du XVIIIe siècle, à Newton ou, plus exactement, aux traductions en français des œuvres que M. Newton écrivait en latin ou en anglais. C'est en 1720 qu'est attesté le mot force d'inertie dans la traduction du Traité d'optique. D'Alembert y consacre un très long article dans L'Encyclopédie (1751-64) : « propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangère ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force que lorsqu'on veut changer leur état ; et on lui donne alors le nom de résistance ou d'action, suivant l'aspect sous lequel on la considère ». Les preuves de cette force sont énumérées : « un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même... De là il s'ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice tout ce qui oblige un corps à se mouvoir » ; « un corps mis en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toujours uniformément et en ligne droite, tant qu'une nouvelle cause différente de celle qui l'a mis en mouvement n'agira pas sur lui » ; « nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d'un corps doit de lui-même se ralentir peu à peu, comme il semble que l'expérience le prouve » ; « nous sommes fort enclins à croire qu'il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n'est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c'est que nous sommes toujours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps » ; « le principe de la force d'inertie peut se prouver aussi par l'expérience. Nous voyons que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire ; et si quelquefois il arrive qu'un corps soit mû sans que nous connaissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger (...) que cette cause, quoique non apparente, n'en est pas moins réelle. Quoiqu'il n'y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu'il y a toujours des causes qui le ralentissent, comme le frottement et la résistance de l'air ; cependant nous voyons qu'un corps en mouvement y persiste d'autant plus longtemps que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres : d'où nous pouvons conclure que le mouvement ne finirait point, si les forces retardatrices étaient nulles ».

Conséquence ou non du succès des thèses de Newton, le mot inertie retrouve au XVIIIe siècle son sens premier, comme l'atteste Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « indolence, inaction ; ce mot a passé de la physique dans le langage commun », alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : d'abord le « langage commun », chez Oresme, mais vite oublié) ; ensuite un nouvel emprunt de ce mot au latin par M. Newton pour désigner la propriété qu'ont les corps de rester dans leur état de repos ou de mouvement. Les académiciens (cinquième, sixième, septième, huitième éditions, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) sont victimes de la même illusion que Féraud : « on dit moralement et figurément vivre dans un état d'indifférence et d'inertie ; tomber, languir dans l'inertie » ; « inertie se dit figurément, au sens moral, du manque absolu d'activité ou d'énergie ; rester dans une complète inertie ; être plongé dans une profonde inertie », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), même s'il expose d'abord le sens physique de ce terme (« terme scientifique ; état de ce qui est inerte ; défaut d'aptitude à changer spontanément d'état ; terme de physique, propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d'eux-mêmes l'état de mouvement ou de repos dans lequel ils sont »), qu'il illustre de cette citation de Voltaire : « tout corps, étant indifférent de lui-même au repos et au mouvement, et ayant cette inertie qui est un attribut de la matière, suit nécessairement la ligne dans laquelle il est mû », ne fait pas du sens moral historiquement premier (« manque d'activité intellectuelle ou morale ») une métaphore du sens physique.

Ce qui caractérise inertie dans la langue moderne, c'est son extension à d'innombrables sciences et techniques : mécanique et physique évidemment, d'où il est parti, mais aussi chimie, électricité, papeterie, physiologie, aéronautique et jusqu'aux sciences humaines et sociales : la psychopathologie (dans une époque moderne et d'activité obligatoire, l'indolence naturelle ou de tempérament est quasiment tenue pour un état morbide) et la politique, domaine dans lequel il signifie « absence de réaction et d'initiative, état d'immobilisme » (inertie de la démocratie, de la République, du gouvernement). Alors que la force d'inertie a été pour les physiciens une découverte majeure, en particulier pour comprendre le mouvement des planètes, l'inertie moderne, au sens de manque d'activité, est un vice ou une calamité, surtout quand elle est prédiquée à un gouvernement, la politique étant le domaine de l'agitation permanente, de l'ébullition constante, de l'activité incessante, même vaine ou inutile. On existe parce qu'on n'est jamais en repos et qu'il faut laisser accroire que l'on est mû par quelque force cachée.

 

 

 

 

14 décembre 2009

Climat

 

 

 

 

Emprunté au latin clima, au sens « d'inclinaison du ciel » et de « partie du ciel », puis, par extension, de « région, contrée », lui-même emprunté du grec klima, « inclinaison du ciel », le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle, d'abord au sens de « zone terrestre déterminée par sa situation par rapport aux corps célestes », puis de « région en général » et de « pays », enfin de « zone comprise entre deux parallèles ». Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35), il est présenté comme un « terme de géographie », désignant des réalités de la terre, et non des réalités de l'atmosphère : « une étendue du globe de la terre comprise entre deux parallèles » ; « la ligne qui marque sur le globe la division des climats » ; « on le prend quelquefois indéterminément pour une région » (climat chaud, tempéré, doux, agréable, heureux ; changer de climat ;  passer dans un autre climat).

C'est comme terme de géographie qu'il est défini dans L'Encyclopédie dont d'Alembert et Diderot ont été les maîtres d'œuvre (1751-64) : « portion ou zone de la surface de la terre, terminée par deux cercles parallèles à l'équateur, et d'une largeur telle que le plus long jour dans le parallèle le plus proche du pôle, surpasse d'une certaine quantité, par exemple d'une demi heure, le plus long jour dans le parallèle le plus proche de l'équateur. Les climats se prennent donc depuis l'équateur jusqu'aux pôles, et sont comme autant de bandes ou de zones parallèles à l'équateur ». D'où la célèbre « théorie des climats » de Montesquieu, qui a été utilisée pour saper le catholicisme ou croyance dans l'universalité chrétienne et que les encyclopédistes exposent ainsi : « l'auteur de L'Esprit des lois examine dans le XIVe livre de son excellent ouvrage l'influence du climat sur les mœurs, le caractère et les lois des peuples (...) La chaleur, dit-il, donne d'un côté un corps faible et de l'autre une imagination vive : voilà pourquoi les Indiens ont, à certains égards, tant de courage et à d'autres tant de faiblesse (...). C'est à la dévotion spéculative des pays chauds qu'on doit la naissance du dervichisme. L'ivrognerie est un vice des pays froids. La loi de Mahomet en défendant aux Arabes de boire du vin était en cela conforme à leurs coutumes. Les lois contre les maladies qui ne sont pas particulières à un climat, mais qui y sont transplantées, comme la peste, la lèpre, la vérole etc. ne sauraient être trop sévères (...). Nos pères les anciens Germains qui habitaient un climat froid, avoient des lois très peu sévères sur la pudeur des femmes. Ce fut autre chose quand ils se virent transportés dans le climat chaud d'Espagne. Chez un peuple féroce comme les Japonais, les lois ne sauraient être trop dures, et le sont en effet : il en est et il en doit être autrement chez des peuples d'un caractère doux comme les Indiens (...) ». Montesquieu et les encyclopédistes sont tenus pour des maîtres de lumière. A lire ce compte rendu, on doute que ces lumières aient éclairé quoi que ce soit.

D'après les rédacteurs de L'Encyclopédie, le sens moderne de climat, celui du réchauffement, changement, bouleversement (and so on) climatique dont nous sommes abreuvés de Copenhague et du GIEC, se développe dans le contexte de la médecine : « (médecine) les médecins ne considèrent les climats que par la température ou le degré de chaleur qui leur est propre : climat, dans ce sens, est même exactement synonyme à température. Ce mot est pris par conséquent dans un sens beaucoup moins vaste que celui de région, pays, ou contrée, par lequel les médecins expriment la somme de toutes les causes physiques générales ou communes, qui peuvent agir sur la santé des habitants de chaque pays, à savoir la nature de l'air, celle de l'eau, du sol, des aliments, etc. » En réalité, ce qui passionne les philosophes progressistes d'alors, ce ne sont pas les températures moyennes, ni les écarts de température, mais les effets du climat sur la santé, comme dans cet extrait : « quant aux liqueurs fortes que les peuples des pays du nord boivent habituellement, il faudrait que la dose journalière moyenne d'un manœuvre ou d'un paysan de ces pays fût bien forte pour être équivalente à quatre ou cinq pintes de vin très violent que tout paysan languedocien ou provençal boit au moins par jour, surtout en été (...) Il n'en est pas moins vrai que les excès de liqueurs fortes sont plus pernicieux dans les climats chauds que dans les climats froids ; c'est encore un fait. Les crapuleux ne font que s'abrutir dans les pays du nord, au lieu que dans nos colonies de la zone torride, l'abus des liqueurs fortes est une des causes qui fait le plus de ravage parmi les colons nouvellement transplantés ». La différence entre les Lumières et l'obscurantisme est si mince qu'il est facile, sans même avoir abusé de la dive bouteille, de basculer de l'un dans l'autre.

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798), le sens moderne commence à poindre timidement : « on prend (ce mot) d'ordinaire pour région, pays, principalement eu égard à la température de l'air ». Il est vrai que c'est en 1789 dans une lettre que Mme de Staël emploie pour la première fois climat au sens « d'ensemble des conditions atmosphériques ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens géographique (le climat est « l'espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre ») avant d'exposer un embryon de sens moderne : « par extension, une étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ». Il faut attendre 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française) pour que le sens moderne soit relevé le premier et seul, les sens géographiques étant jugés secondaires (le climat est « l'ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays et, par extension, ce pays lui-même »), les académiciens renversant même l'ordre des sens et tenant pour « étendu » le sens géographique. Terme savant (il est grec, relatif à la géographie, à la médecine, à la météorologie), climat s'étend, au XIXe siècle, siècle scientiste par excellence, à toutes sortes de réalités qui ne sont pas matérielles ou concrètes, à la morale (le climat d'une époque est « l'ambiance morale » de l'époque) et à la politique (le climat politique de 2010 est à l'écologie), extensions qui sont relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « au figuré, conditions ambiantes (conditions d'existence, de fonctionnement, etc. cadre), en tant qu'elles confèrent une unité, un ton (mode d'être, de penser, etc.) », comme dans les syntagmes : climat d'affirmation, de concorde, de confiance, d'erreurs, d'exaltation, de guerre, de liberté, historique, intellectuel, politique, psychique, social, spirituel, sens que les académiciens glosent ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « atmosphère morale, ambiance psychologique » (un climat d'affection, vivre dans un climat d'insécurité).

Il est des savants qui doutent de la réalité du bouleversement du climat et surtout des causes qui le produiraient. Il est un fait établi dans la langue et que personne ne peut contester : c'est le bouleversement non de la chose, mais du mot et des divers sens que ce mot a eus en trois siècles.

 

 

 

 

 

12 décembre 2009

Drogue

 

 

L'origine de ce mot n'est pas établie. Les grammairiens du XVIIe siècle le tenaient pour persan : « Ménage après Saumaise dérive ce mot de droga, qui a été fait du persan droa, signifiant odeur, parce que les drogues aromatiques ont beaucoup d'odeur » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690). Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les étymologistes anglais tirent drug de l'anglo-saxon dryge, « sec » ; Frisch et Diez tirent le mot roman du hollandais trook, « sec » (dryge et trook sont le même mot) ; de sorte que la drogue serait la chose séchée, la plante séchée, etc. pour les usages de la pharmacie. On a, dans le celtique, kimry drwg, bas-breton droug, drouk, irlandais droch, qui expriment en général tout ce qui est mauvais, mais qui, rendant compte du sens de chose mauvaise, ne rendent pas compte du sens d'ingrédient. La série des significations paraît être ingrédient, et, comme les ingrédients pharmaceutiques sont souvent fort désagréables, chose mauvaise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) évoquent d'autres pistes : « parmi de nombreuses hypothèses, les plus vraisemblables le font remonter soit au moyen néerlandais droge vate, « tonneaux secs », d'où, par substantivation, droge étant pris pour la désignation du contenu, « produits séchés ; drogues » ; soit à l'arabe durawa, « balle de blé », cette dernière proposition faisant problème du point de vue phonétique et sémantique ». On ne saurait mieux dire. Laissons les étymologistes à leurs étymologies et venons-en aux faits.

Alors que le dérivé droguerie est attesté au XIVe siècle, le nom drogue ne l'est que dans la seconde moitié du XVe siècle, en 1462 exactement, et au sens « d'ingrédient qui sert à la teinture, aux préparations chimiques et pharmaceutiques ». C'est ce sens qui est relevé par Furetière (op. Cit., 1690) : « terme général de marchandise, d'épiceries de toute sorte de nature, et surtout des pays éloignés, lesquelles servent à la médecine, aux teintures et aux artisans, comme séné, casse, mastic, borax, alun, brésil, sandaraque, etc. », ce à quoi il ajoute : « les apothicaires doivent avoir dans leur boutique toute sorte de drogues ». Au XVIe siècle (1568), le mot prend le sens, souvent péjoratif, de « remède, produit pharmaceutique » - sens qui relève Richelet, dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « tout ce qui sert à purger », droguer signifiant « purger avec des drogues » (exemples : « elle drogue ses enfants ; c'est un homme qui se drogue continuellement »). En 1668, dans L'Avare de Molière, est attesté ce sens-ci : « personne, chose dont on fait peu de cas », que Furetière (1690) glose ainsi : « drogue se dit aussi des choses de peu de valeur qu'on veut mettre en commerce » (« le fonds dont ce marchand se veut défaire n'est que du rebut, ce n'est que de la drogue ; on dit proverbialement qu'un homme sait bien faire valoir sa drogue, pour dire qu'il est charlatan, qu'il sait vendre cher de mauvaise marchandise »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition (1694) à la huitième édition (1935), ces deux sens sont exposés : « sorte de marchandises que vendent les épiciers et qui sert principalement à la médecine » (le séné est une drogue qui entre dans la composition de la plupart des remèdes) ; « drogue se dit encore figurément de ce qui est mauvais en son espèce » (j'ai donné de bon argent, et il ne m'a donné que de méchantes drogues), de même que les encyclopédistes (1751-64 : « terme de commerce qui se dit généralement des épices, et autres marchandises qui viennent des pays éloignés, et qui servent à la médecine, à la teinture, et aux arts »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « nom commun à toute sorte d'épiceries ; sorte de marchandise que vendent les épiciers, et dont le plus grande partie sert à la médecine »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « nom générique des ingrédients propres à la teinture et à la chimie » ; « nom générique des matières premières avec lesquelles les pharmaciens préparent les médicaments » ; « ce qui est mauvais en son genre »).

Ces sens-là, « ingrédient naturel (organique ou inorganique) employé en chimie, en pharmacie, en teinturerie, en épicerie, dans l'économie domestique », ont disparu. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ils sont tenus, à l'exception de « remède », pour vieux. Le sens moderne, à savoir « stupéfiant », est attesté pour la première fois en 1913 chez Colette. Il est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « produit stupéfiant ou hallucinogène, comme la marijuana, la mescaline, le L.S.D., le haschisch, l'héroïne, l'opium, la cocaïne, dont l'usage peut conduire à l'intoxication, l'accoutumance et la toxicomanie », de même que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « généralement au singulier : la drogue, nom donné à l'ensemble des substances naturelles ou synthétiques, comme la cocaïne, la morphine, l'héroïne, les dérivés du chanvre indien, les amphétamines, dont certaines sont utilisées en thérapeutique, mais dont l'usage illégal et répété, à la recherche d'une évasion du réel, crée la dépendance et conduit à la toxicomanie ». Exemples : les drogues peuvent avoir des effets hallucinogènes ou stupéfiants ; drogue dure, drogue douce, dont les effets immédiats sont plus ou moins graves ; l'accoutumance aux drogues douces peut conduire à l'usage de drogues dures ; la vente de la drogue est strictement règlementée dans la plupart des pays ; les fabricants, les trafiquants de drogue ; la douane a saisi une cargaison de drogue.

La drogue était un ingrédient d'épicier ou de teinturier ; c'est devenu un poison vendu, et cher, par des trafiquants pour abêtir ou asservir un peuple. C'est du moins ce qu'en pense le grand cinéaste afro-américain, Spike Lee.

 

 

 

07 décembre 2009

Monstre


En latin, monstrum, dérivé du verbe monere, « avertir, éclairer, inspirer », appartient au vocabulaire religieux et désigne un prodige qui « avertit de la volonté des dieux » et des « êtres de caractère surnaturel », lesquels sont des démons dans la religion chrétienne. Le nom monstre, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle. Il désigne un être fantastique de la mythologie ou des légendes. Il s'applique parfois aux êtres humains qui ont un aspect physique et des mœurs étranges ou qui sont extrêmement laids.

Dans le Dictionnaire de l'Académie française, à compter de la première édition (1694), il est relevé avec au moins deux sens : « animal qui a une conformation contraire à l'ordre de la nature » (monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible, à deux têtes, l'Afrique engendre beaucoup de monstres) et au figuré : « personne cruelle et dénaturée » ou « noircie de quelque vice, comme d'ingratitude, d'avarice, d'impureté » ou « ce qui est extrêmement laid » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est à peine modifiée : « un animal qui a une conformation contre nature ».

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré élargit aux végétaux la notion de monstre : « corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d'entre elles » (« les fleurs doubles sont des monstres »), définition illustrée de cet extrait de Buffon : « on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles : la première est celle des monstres par excès ; la seconde, des monstres par défaut ; et la troisième, de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties ». De fait, l'article monstre s'enrichit de nouveaux sens. Les « êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. » sont distingués des « êtres allégoriques auxquels on donne soit des formes étranges, soit des inclinations malfaisantes » ou « des animaux d'une grandeur extraordinaire ». Quand le monstre est un être humain, c'est toujours « par analogie et par transition du physique au moral, une personne cruelle, dénaturée, ou remarquable par quelque vice poussé à l'excès » ; ou encore, le mot « s'est dit, par esprit d'intolérance, des hérétiques, des infidèles et des athées ».

Autrement dit, c'est le Bien ou l'incarnation du Bien ou l'empereur du Bien qui seul s'autorise, sans doute au nom de la très haute idée qu'il se fait de lui-même ou de sa race, à qualifier de monstre un être humain, l'excluant de fait l'humanité et le traitant comme un animal qui ne serait pas conforme à l'ordre de la nature. La consultation des dictionnaires actuels fait apparaître que la prédication de monstre, en dépit des leçons de morale ou de vertu assénées à tout bout de champ, est beaucoup plus commune dans la Modernité qu'elle ne l'était dans l'ancienne France, où l'on se gardait de s'identifier au Bien pour stigmatiser comme Malin ou Démon son voisin, uniquement parce que ce voisin avait une barbe de deux jours. Désormais, tout un chacun est un monstre au regard de la Vigilance, du Bien, de la Vertu, de la Belle Âme, de la Morale dominante, comme l'attestent les sens que donnent à ce mot les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d'un organe, soit par position anormale des membres », « personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », « personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion », « personne qui se distingue par un vice porté à son plus haut point » (un monstre d'avarice, de cruauté, d'indifférence, d'ingratitude, d'insensibilité).

Elle est donc moderne à souhait et même modernissime, l'écrivaine qui, récemment, a expliqué qu'elle s'était établie à Berlin, ancienne capitale du Troisième Reich, lequel est éternel dans l'esprit des nostalgiques d'Hitler, par l'argument de la France monstrueuse, accident de la Nature, et de son président, monstre parmi les monstres et célèbre comme animal chez qui se sont déréglées les lois naturelles. Elle mérite d'occuper immédiatement le trône de l'Empire du Bien.


 

05 décembre 2009

Gabarit




Le mot est emprunté du provençal, langue dans laquelle il a pour sens « modèle de construction d'un vaisseau ». Le mot est sans doute d'origine alémanique ou néerlandaise. Il est attesté en français dès le milieu du XVIIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « terme de marine, modèle de charpente qu'on fait pour montrer la construction du vaisseau et pour en prendre les mesures, qui représente toute la figure du vaisseau en petit. On le nomme autrement calibre ou modèle », définition que reprend Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « terme de marine, modèle d'un vaisseau, qui avec des pièces de bois fort minces représente la manière dont il doit être construit, tant pour la longueur et la largeur, que pour le calibre de ses membres. On dit qu'un vaisseau est d'un bon gabarit pour dire, qu'il est bien coupé et que la construction en est bonne ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de marine, modèle de construction sur lequel les charpentiers travaillent, en donnant aux pièces de bois qui doivent entrer dans la composition du vaisseau, la même forme, les mêmes contours et les mêmes proportions en grand, que ces pièces ont en petit dans le modèle » (1762, 1798, 1832-35).

De la marine, le mot s'étend à l'armée de terre. Barré (Complément du DAF, 1842) note cette extension : « (art militaire), mot que l'armée de terre a emprunté à la marine pour l'appliquer à la contenance des caissons de vivres, à leurs dimensions et à leurs formes » ; Littré aussi (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme militaire, mot qui, passant de la marine à l'armée de terre, désigne la contenance des caissons de vivres, leurs dimensions, leurs formes ». Littré remarque aussi dans le Supplément (1877) que le mot est d'un usage fréquent dans l'industrie naissante : « ce mot, écrit-il, n'est pas seulement un terme de marine ; il s'applique d'une manière générale à toute pièce mince en bois ou en métal découpée ou façonnée suivant un profil qu'on doit reproduire. Ainsi, il y a des gabarits en tôle qui sont employés dans la fabrication des armes. Il y a des gabarits en bois qui servent à construire les gabions. Il y a même des gabarits en bois mince, en carton ou en papier qui servent de guides aux dessinateurs pour tracer des courbes ». L'extension est notée, mais avec prudence, dans le Dictionnaire de l'Académie française (septième édition, 1879) : « il se dit aussi de patrons de fer qui, dans les ateliers d'artillerie, servent pour la construction de diverses pièces, notamment des affûts », et avec plus de justesse dans la huitième édition (1932-35) : « il se dit également d'une dimension réglementaire, spécialement pour les véhicules » (le chargement de ce wagon est conforme au gabarit ; ce camion, cette voiture sont conformes au gabarit réglementaire) ; « il s'emploie enfin, dans beaucoup de métiers ou d'arts, pour désigner des appareils vérificateurs de formes et de dimensions déterminées » ; « il désigne aussi l'arceau sous lequel on essaie les wagons chargés pour s'assurer qu'ils pourront passer sous les tunnels ». L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est, si on le compare à celui de Littré, antérieur d'un siècle (terme de marine et terme d'art militaire), un de ces papiers de tournesol qui révèle ce qu'est la modernité - essentiellement de la technique. Le gabarit est « dans de nombreux corps de métiers, un modèle en bois, en métal, ... servant à vérifier les dimensions d'un objet » (gabarit du chaudronnier, du forgeron, gants de caoutchouc découpés d'après des patrons ou gabarits de dimensions un peu plus grandes que la main humaine). C'est aussi un « appareil vérificateur de formes ou de dimensions » et dans les chemins de fer, un « arceau sous lequel on fait passer les wagons chargés pour vérifier si leurs dimensions sont réglementaires ». La chose devient si commune que le mot s'étend aux bureaucraties et désigne, par métonymie, la « dimension réglementaire et imposée, notamment d'un véhicule », et qu'il s'applique aux êtres humains, comme si ceux-ci devaient se conformer à un moule industriel : « familier (en parlant d'une personne), dimension physique, corpulence ».

Le succès du formatage se lit dans les dictionnaires du XXe siècle. En 1762 (quatrième édition du DAF), gabarit n'était qu'un « terme de marine »; aujourd'hui (neuvième édition du DAF, en cours de publication), il se rapporte aux choses de l'industrie, aux règlements administratifs et aux êtres humains (« modèle en grandeur réelle d'une pièce de charpente, servant de patron pour la construction du bâtiment » ; « modèle, forme permettant de reproduire des pièces, des objets ou de vérifier les dimensions de certaines pièces, de contrôler le profil de certains éléments d'un ouvrage » ; « taille, dimension règlementaire d'un véhicule d'une catégorie donnée » ; « familier, taille, corpulence d'une personne » (il a un gabarit imposant ; c'est un grand, un petit gabarit, une personne de grande, de petite taille).

 

30 novembre 2009

Osmose et symbiose




Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.

La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».

Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».

Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.

 

25 novembre 2009

Consortium

 




En latin, le nom consortium, neutre, a pour sens « communauté de biens » et « association, participation, communauté », tandis que les noms consortio et consors se traduisent le premier par « association, communauté, ressemblance » et le second, qui a donné en français prince consort, a, suivant les emplois, le sens de « propriétaire indivis, cohéritier », « frère ou sœur », « associé, compagnon », « qui est en communauté, commun ».

Il est attesté en français à la fin du XIXe siècle comme un terme de botanique. C'est une « association de plantes de natures différentes formée dans un intérêt commun », sens qui n'est pas relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième et neuvième éditions) et qui n'est que signalé dans une remarque du Trésor de la langue française (1971-94). Si le mot était resté confiné dans le vocabulaire étroit de la botanique, il n'aurait sans doute pas fait l'objet d'une note dans ce dictionnaire critique de la NLF. Ce qui l'a sorti des zones obscures de la langue, c'est l'économie et la politique, qui sont les deux mamelles de la modernité, domaines dans lesquels il s'établit en 1900 et surtout il prospère après la première guerre mondiale. C'est un emprunt ou bien à l'anglais commercial ou bien à l'allemand Konsortium. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), où il entre pour la première fois, il est défini comme un terme d'économie politique, dont le sens est « accord en vue d'un objet » ou « sociétés ou personnes entre qui a été conclu cet accord » (consortium des puissances, des banques, de capitalistes). Il ne semble pas que la première définition (« accord en vue d'un objet ») soit pertinente, un consortium n'étant pas une convention, même s'il peut être fondé sur une convention ; la seconde, en revanche, l'est, comme l'atteste l'article consortium du Trésor de la langue française (1971-94) : « (droit, économie) groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, réunissant sous une direction unique des moyens financiers ou matériels, en vue d'exécuter en commun des opérations déterminées » ou celui de la neuvième édition du DAF : « groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, constitué en vue d'opérations et d'objectifs économiques communs ». Les synonymes en sont association, pool, comptoir d'achats, un consortium pouvant réunir des banques ou des journaux, être international, franco-allemand, industriel, chimique, textile... Dans cet extrait de La Condition humaine (Malraux, 1933), il réunit des banques : « nous avons créé le consortium parce que les banques françaises d'Asie faisaient une telle politique de garantie qu'elles auraient fini par prêter aux Anglais pour ne pas prêter aux Chinois. Nous avons suivi une politique de risque (...). Il est normal que nous en recueillions les conséquences. L'épargne sera protégée (...) jusqu'à cinquante-huit milliards de perte ».

Il est réjouissant de constater la permanence, malgré les siècles et les changements qui affectent les pays, de l'esprit ou de la volonté d'association qui anime les hommes depuis plus de deux millénaires, que ce soit pour former des associations sans but lucratif ou lucratives sans but ou des syndicats ou, s'ils sont plus riches et qu'ils possèdent des moyens de production et d'échange, des consortiums. L'homme est moins individualiste qu'on ne le dit dans les gazettes. Dès qu'il peut s'agréger à un corps ou s'intégrer à un groupe ou accrocher son entreprise à d'autres entreprises pour se partager les marchés ou en conquérir de nouveaux, il le fait. Grégaire il est depuis la nuit des temps, même quand il se déclare anarchiste ou libertaire.




 

21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

16 novembre 2009

Diététique





Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).

L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).

D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.

L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.



 

14 novembre 2009

Conniver




Ce verbe, attesté au XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (première édition) à 1879 (septième édition), est absent des éditions du XXe siècle de ce même dictionnaire. Les académiciens pensent qu'il est sorti de l'usage, sans que, dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1879), ils aient cru bon de noter que ce verbe « vieillissait » et « devenait vieux ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, faisant précéder la définition de la mention vieux. Il est vrai que ce Trésor est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles et qu'au XIXe siècle, conniver était encore en usage.

Emprunté du latin classique conivere (« cligner ensemble », « fermer les yeux » et, figurément, « laisser faire par indulgence »), il est attesté au XVIe siècle chez les meilleurs écrivains ; Amyot (« conniver en telles fautes et ne faire pas semblant de les apercevoir »), Montluc (« plût a Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main n'eussent non plus connivé que moi »), le juriste Du Vair (« où il va des immunités et privilèges des peuples de ce pays, ils sont prompts à s'émouvoir, et ceux qui pour l'obligation de leurs charges les devraient réprimer, y connivent aisément », où il a deux sens : « prêter en fermant les yeux, en gardant le silence, une sorte de complicité morale à la faute de quelqu'un » et « se faire le complice d'un délit ou d'un crime en ne le révélant pas ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « négliger de punir les fautes de ceux sur qui nous avons l'autorité ; ou les souffrir, et ne faire pas semblant de les voir » (il voulait sans doute dire « faire semblant de ne pas les voir » : « ceux qui connivent aux exactions en sont responsables en leur propre nom devant Dieu et devant les hommes »). La définition du Dictionnaire de l'Académie française est à peu de chose près identique : « dissimuler, faire semblant de ne pas voir un mal qu'on a le pouvoir et le droit d'empêcher » (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1879 : Le magistrat connivait aux concussions de son greffier, des procureurs etc. ; il ne voulut pas se déclarer ouvertement, il connivait avec lui ; ce trésorier et son contrôleur connivaient ensemble ; un père qui connive aux débauches de ses enfants). Au vu de ces exemples, il semble que ce verbe était d'un emploi relativement étendu dans la langue classique, comme l'attestent les nombreux extraits d'écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) pour illustrer le cens de conniver (« fermer les yeux sur ce qu'on n'ose pas ou ne veut pas apercevoir et, par suite, dissimuler en justice les faits à la charge d'un accusé, et prendre ainsi part à une mauvaise action ») : Corneille (« Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand un père à mes yeux au lieu de moi l'immole ») ; Bossuet (« on l'accuse d'y avoir du moins connivé » ; « puisqu'ils connivaient à de tels crimes »), Saint-Simon (« je ne pouvais trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable »), Diderot (« peut-être alors serai-je forcé moi-même d'écarter le soupçon d'avoir connivé à cet indigne procédé »), d'Alembert (« nous craignons qu'on ne nous soupçonne de conniver à ses blasphèmes »), Montaigne (« il sut dextrement conniver à cette mienne débauche et autres pareilles »)...

Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française, s'ils rappellent que le sujet de ce verbe jugé vieux est toujours une personne ou un groupe de personnes, le verbe est suivi soit de la préposition avec (conniver avec quelqu'un), soit de à (conniver à quelque chose). Un tel verbe mérite de revenir dans l'usage. Il serait d'une grande utilité. Ce que la justice reproche à M. de Villepin, c'est d'avoir connivé avec Lahoud et Gergorin à des faux en écriture ou, alors qu'il en avait connaissance, de ne pas les avoir empêchés. Dits ainsi, les soupçons pesant sur M. de Villepin semblent insignifiants. Fallait-il ce tintamarre médiatique et un mois de procès pour régler si peu de choses ?

 

 

 

10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.




 

07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

01 novembre 2009

Retour sur identité

 

 

Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.   

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas  étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste  lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».

Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.    

 

 

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.