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29 octobre 2009

Mythologies intellotes 28



La Princesse de Clèves ou comment noyer le poisson.  

La Princesse de Clèves, ce roman de Madame de La Fayette publié en 1678, a fait parler d’abondance au printemps dernier. Ce n’est pas cette œuvre littéraire qui a suscité commentaires, analyses et imprécations, mais le seul prononcé des mots « princesse » et « Clèves » par M. Sarkozy. C’était en 2005 ou en 2006, au moment où se préparait l’élection présidentielle. M. Sarkozy, de toute évidence, n’a pas lu La Princesse de Clèves, ni n’a manifesté le souhait d’en lire la moindre ligne. Il a seulement jugé délirant que des candidats à un concours de recrutement de la fonction publique, de catégories D, niveau certificat de fin d’études primaires ; C, BEPC ; B, baccalauréat, soient interrogés sur ce roman à l’oral, lors de l’épreuve dite de « culture générale » ou d’entretien avec le jury.

Dans les universités, les grands lycées et autres lieux où l’on est censé penser, M. Sarkozy a été accusé de mépriser la littérature, la culture, l’histoire. De lui, il a été dit que c’était un âne bâté ou un rex illiteratus. Ces accusations sont peut-être justes, mais elles ne peuvent pas être étayées sur des saillies portant sur le recrutement de secrétaires de mairie ou de préposés, naguère dits cantonniers, à l’entretien des chemins vicinaux. M. Sarkozy ne traitait pas de culture, de littérature, du Grand Siècle, de l’histoire de France, de Mme de La Fayette, toutes choses qui, à n’en pas douter et comme il l’a reconnu lui-même, le laissent froid, mais d’accès à la fonction publique. Entre la littérature du XVIIe siècle et les concours de niveau BEPC, il n’y a rien en commun et pas de passerelle pour aller de l’une aux autres. 

M. Sarkozy n’aurait jamais exprimé d’avis public sur ces concours si des responsables d’associations lucratives sans but ne s’étaient antérieurement exprimés sur ce sujet. Ce qui suscitait leur ire, c’est qu’un Noir, candidat à un emploi de préposé à une déchetterie, ait pu être interrogé sur La Princesse de Clèves, dont il ignorait tout, et jusqu’au nom, n’étant allé au collège que jusqu’en classe de 3e. Un Noir, a déclaré promptement un Béninois, riche et prospère, qui s’est proclamé représentant des Noirs en France, n’a pas à être interrogé sur la culture blanche. C’est du racisme que de l’humilier ainsi. Un autre des chefs de la diversité, arabe et musulman lui, a exigé qu’on en finisse avec le racisme anti-divers. Des chefs de la diversité  islamique sont allés jusqu’à demander que les fonctionnaires soient évalués sur l’islam, et non pas sur La Princesse de Clèves, qui n’est ni arabe, ni voilée, afin de recruter de plus en plus de coreligionnaires. M. Sarkozy a eu tort, pour gagner quelques milliers de voix, de reprendre dans son programme, par démagogie, ces saloperies, mais on ne peut pas lui imputer, à partir de ses délires sur la diversité en marche, de haïr la littérature, la culture, l’histoire de France, le Grand Siècle, la cour de Louis XIV.

Il en va différemment de tous ceux, intellos d’universités, penseurs de lycées, philosophes de journaux, qui s’en sont pris à Sarkozy, le rex illiteratus, et uniquement à Sarkozy, se gardant de mettre en cause, au-delà de cette cible facile, les chefs de la diversité raciale et religieuse. C’est qu’il y avait, dans cette galère, des coups à prendre. Objectivement, les critiques que M. Sarkozy a adressées aux concours sont assez justes, mais pour de tout autres raisons que celles qu’il a invoquées. Que La Princesse de Clèves soit une grande œuvre de la littérature française du XVIIe siècle, l’auteur de ces lignes n’en doute pas ; qu’elle fasse partie du « bagage culturel » d’un professeur de lettres ou d’un licencié en lettres modernes ou classiques, cela lui paraît aller de soi. Mais, hélas, elle ne fait pas partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire de la catégorie C ou même B, qui sera gardien de la paix ou secrétaire d’un collège ou préposé aux fontaines et aux parcs. Louis XIV, Versailles, l’art classique, La Fontaine, oui, font partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire ; pas La Princesse de Clèves. Le tort de M. Sarkozy n’est pas d’avoir critiqué La Princesse de Clèves, mais d’avoir cédé à des groupes de pression fiers de leur seule race ou de leur altérité religieuse ou de la couleur de leur peau. Ces embrouilles sont une catastrophe pour la France et sa culture. L’épreuve de culture générale, qu’il fallait défendre, a été bannie de plus de deux cents concours de la fonction publique, sans que les penseurs de l’université, les philosophes de lycée, les intellos médiatiques mouftent mot : ils sont lucides et courageux, n’est-ce pas ?

Ces marxistes léninistes de bon aloi ou ces bobos gauchistes d’opérette s’en sont dédouanés en lisant La Princesse de Clèves en public. Ceux-là mêmes qui ont jeté aux orties l’enseignement littéraire ont chanté le même petit air de serinette très compagnon de route, PCF, PS, LCR, NPA, etc. : La Princesse de Clèves est grande, La Princesse de Clèves akbar ; il n’y a de littérature que La Princesse de Clèves et Mme de Lafayette est la messagère d’un ordre nouveau. Ont-ils lu ce roman ? On peut en douter. Ou s’ils l’ont lu, c’est en grande diagonale, en bâillant et les yeux fermés. Il fait bon, en effet, entendre des thuriféraires de l’hyper-démocratisme moderne (pas de culture, pas de sélection, tout se vaut, tout le monde, il est égal à tout le monde, etc.) tenir pour l’alpha et l’oméga une des œuvres les plus objectivement réactionnaires qui aient été écrites en français : réactionnaire que dis-je ?, aristocratique, exaltant les hiérarchies, tenant les privilèges pour des faits de nature, justifiant les inégalités sociales par l’immense qualité de ceux qui sont en haut de l’échelle, etc. Les marxistes léninistes maoïstes seraient-ils les fourriers du nouvel ordre naturel, antisocial, inégalitaire ? Justifieraient-ils désormais les privilèges les plus absurdes ? Des exemples ? Il suffit de lire La Princesse de Clèves. La seule énumération des grands hommes et des gentes dames qui composent la cour d’Henri II, fils de François 1e, à la fin des années 1550, au moment où est située l’action de ce roman, est une enfilade de superlatifs, absolus ou non : les plus beaux et les plus belles, les plus grands et les plus grandes, les plus riches, les plus intelligents et les plus intelligentes, les plus courtois et les plus courtoises, les plus courageux et les plus cultivées en poésie, peinture, musique, danse. C’est la cour de France, pas celle de Rome, encore moins celle de Berlin, bourgades demi-sauvages. Tout y est parfait, les dames, les seigneurs, les lieux, les habits, les parfums, les mets, les us et coutumes, les chiens, l’éducation, l’esprit, le maniement des armes. Jamais aucun lieu au monde n’a réuni autant de belles choses et de choses belles, comme si « la  nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes ». Vous avez bien lu : c’est « la nature » qui a voulu cela ; cette cour est un fait de nature ; l’ordre social est de nature.

Encore un effort, camarades penseurs, philosophes, intellos, le vieux monde est votre monde ; surtout ne vous arrêtez pas. La prochaine fois, il faudra monter d’un degré dans l’escalier de l’infâme : réhabiliter Rosenberg, Gobineau, Vacher de Lapouge, le biologisme social. Beria, Staline, Pol Pot ? Inutile, c’est déjà fait, et depuis longtemps.

27 octobre 2009

Bagne

 

 

Ce n’est pas le sens de ce mot qui soulève quelque difficulté, ni même ce que le mot désigne et que chacun connait (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « établissement pénitentiaire où étaient détenus les prisonniers condamnés aux travaux forcés » (les premiers bagnes étaient établis à Brest, à Rochefort et à Toulon ; plus tard le bagne a été transféré en Guyane) ; « la peine des travaux forcés elle-même » (être condamné au bagne ; faire dix ans de bagne) ; « au figuré, situation astreignante, travail particulièrement pénible » ; et Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762 : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail »), ni même l’origine du mot (DAF, neuvième édition, en cours : « emprunté de l’italien bagno, « bain », attesté pour désigner l’établissement pénitentiaire de Livourne, construit sur un ancien établissement de bains »), mais l’origine de la chose même : qui, des Génois ou des musulmans, a le premier aménagé un ancien établissement de bain en prison pour esclaves ou en camp de rétention de personnes enlevées ?

Le politiquement correct étant ce qu’il est et l’islam jouissant chez les bien pensants de la clause de la religion toujours favorisée, quoi qu’elle inspire, cause, fasse, occasionne, décide, etc. et dont il est hachouma de médire, le mot bagne est un terrain glissant, dangereux, miné. E pericoloso sporghersi, surtout ne pas s’y pencher ! En 1609, un ambassadeur écrit à Henri IV, roi de France et de Navarre : « l’esclave est dans le bain du Grand Seigneur » ; en 1629, le Bey de Tunis, dans une lettre qu’il adresse aux consuls de Marseille, emploie le mot bagne, et non plus bain ; en 1631, le consul de France à Tunis écrit : « ils mirent tous les mariniers (comprendre : les « marins » enlevés) dans les bains » (comprendre : « au bagne ») ; en 1637, le père Dran (Histoire de Barbarie) écrit : « à Tunis, se voient encore plusieurs grands logis, qu’ils appellent bagnes, où l’on enferme les esclaves chrétiens » ; « il y a à Tripoli un grand logis de ceux qu’ils appellent bagnes ou prisons, qui servent, comme j’ai dit ci-devant, à y enfermer les pauvres esclaves chrétiens ». Le premier qui ait évoqué la nécessité d’aménager des bagnes en France est Colbert, en 1669 : « un bagne serait nécessaire pour tenir les esclaves et les forçats en sûreté, dans lequel l’on pourrait leur pratiquer leurs commodités pour les besoins de la vie ».

De tous les anciens lexicographes, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui expose l’emploi de bagne dans les pays musulmans : « lieu où l’on renferme les esclaves en Turquie » (il ajoute : « ce n’est pas un mot turc, il vient de l’italien bagno, qui a cette signification »), avant même d’en définir l’emploi « moderne » ou récent : « on le dit aussi du lieu où logent les forçats qui ne sont pas sur les galères », les académiciens se contentant du seul emploi en usage en France : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail » (1762, 1798, 1832-35 : « lieu où l’on tient des forçats à la chaîne, où l’on renferme les forçats après le travail » ; le bagne de Brest, de Toulon ; 1879, 1932-35), comme Littré d’ailleurs (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « lieu où sont renfermés les forçats »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent cet emploi comme vieux : « bâtiment où étaient enfermés des esclaves, notamment à Constantinople », l’illustrant d’un extrait de Saint-Edme (1825) qui cite l’ouvrage du père Dran : « le père Dran, dans son Histoire de Barbarie, cite les bagnes de Tunis, de Tripoli et d'Alger, comme de grandes maisons, distribuées en petites chambres basses, sombres et voûtées, chacune renfermant quinze ou seize esclaves, couchés sur la dure, et gardés par des sentinelles ».

Littré essaie dans l’article bagne de démêler les choses : « de l’italien bagno et espagnol baño, que les Arabes nomment ainsi, dit Cervantès. Mais le dire de Cervantès paraît erroné, et l’on ne trouve, ni dans l’arabe, ni dans le turc, aucun mot qui se rapproche de bagne en cette signification. On dit, et cela paraît vraisemblable, qu’à Constantinople il y eut un local de bains employé accidentellement à renfermer des prisonniers, et que de là vient le nom de bagne ». Ce que l’on constate, c’est que Littré, en dépit du témoignage de Cervantès, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été esclave chez les musulmans, ne parvient pas à dire la réalité de l’esclavage massif en terre d’islam. Sa remarque n’est qu’une suite de dénégations : Cervantès se serait trompé ; il n’y a pas de mot bagne en arabe ou en turc (ce qui ne prouve rien pour ce qui est de la chose désignée par le mot) ; si un bagne a existé à Constantinople, c’est par accident ou occasionnellement. Or, tout - les faits, l’histoire, les témoignages d’anciens esclaves libérés contre une rançon - indique que les musulmans, pendant plusieurs siècles, et bien avant le XVIe siècle, se sont enrichis avec le commerce d’être humains : razzias, rançons, esclavage massif. Il n’y aucun scandale à le dire. Le scandale est plutôt dans l’occultation des faits. Or, pour ce qui est du camouflage des choses, les rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française (1971-94) battent à plate couture Littré. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer les détours que prennent les Tartuffes pour cacher ce que les autres ne doivent pas voir : « bien que bagne soit attesté sous cette forme dès 1629 et considéré alors comme terme de l’Afrique du Nord, la forme en usage jusqu’à la fin du XVIIe siècle est la traduction bain ; bagne ne s’implantera définitivement qu’avec Colbert qui étudiera et copiera l’organisation italienne. D’Italie où il signifie à l’origine « bain », l’établissement pénitentiaire de Livourne étant construit sur un ancien bain, le terme passa en Turquie, spécialement à Constantinople où les prisonniers chrétiens, en grande partie italiens, dénommèrent l’établissement bagno pour la même raison, et de là en Afrique du Nord, dont était alors maître le Grand Seigneur ». Autrement dit, les Turcs et autres musulmans ont imité les Italiens de Livourne et les Français (Colbert en fait) ont fait du bagne la réalité épouvantable qu’il est devenu. Voilà par quel tour de bonneteau verbal l’islam et les musulmans sont exonérés de toute responsabilité dans l’esclavage, lequel, pourtant, est attesté depuis plus de quatorze siècles en Islam, où l’on dénombre plus de 15 millions de victimes. En fait, bagno est un terme de lingua franca, franco ou petit mauresque, langue attestée dès le XIIIe siècle et faite de trois ou quatre cents mots italiens ou espagnols dont les maîtres musulmans se servaient pour communiquer avec leurs esclaves chrétiens ou avec les prisonniers qu’ils enfermaient avant de les délivrer contre une rançon. Que ces esclaves enfermés dans des prisons ou dans des camps au bord de la mer, d’où il leur était impossible de s’évader, aient nommé bagno, par ironie ou au sens propre, le camp où ils étaient enfermés, n’a en soi rien d’étonnant ou d’anormal. Que le mot bagno ait été attesté en 1548 pour désigner le bagne de Livourne, qui était un établissement de bains, ne prouve rien. L’esclavage de chrétiens dans les ports d’islam ou à proximité de ces ports, est un fait avéré bien avant le XVIe siècle. L’antériorité islamique de la chose ne peut en aucun cas être niée par l’italianité du mot.

 

 

 

 

24 octobre 2009

Décentralisation

Décentraliser, décentralisation

 

 

         Voilà deux mots de la politique moderne, enregistrés pour la première fois en 1842 dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe au sens « d’opérer la décentralisation », le nom, « action de détruire la centralisation ». Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le nom, dérivé du verbe, serait attesté avant 1829, tandis que le verbe, dérivé du verbe centraliser, serait attesté postérieurement, en 1834. Cette aberration a sans doute pour cause les lacunes de la documentation lexicographique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le verbe et le nom, près de quatre décennies après qu’ils ont été formés, pour des « néologismes » : « opérer la décentralisation » (exemple : « décentraliser l’administration » et « se décentraliser, verbe réfléchi, cesser d’être centralisé » ; « action de détruire la centralisation » (exemple : « la décentralisation des pouvoirs, des affaires ») et « état de choses opposé à la centralisation », les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) et en 1932-35 (DAF, huitième édition) reproduisant presque telle quelle la définition de Littré, lequel reprend celle de Barré.

         Les lois sur la décentralisation des pouvoirs datent de 1969 (création des « régions ») et de 1982 (lois de décentralisation). Elles ont été votées près d’un siècle et demi après la formation de ces deux mots. Autrement dit, la prise de conscience de la centralisation excessive de la France est ancienne et l’idée ou la thèse ou la volonté de décentraliser sont sinon concomitantes de la centralisation révolutionnaire (1798-1815), du moins à peine postérieures d’une décennie, du moins si l’on se fonde sur les premières attestations du nom et du verbe. Mais la réalisation de l’idée a pris du temps : au moins six générations. Sur certaines questions, les hommes politiques sont d’une prudence qui peut paraître excessive, mais qui est aussi expression d’une vraie sagesse. La France n’existant, depuis dix ou quinze siècles, qu’unie autour d’un centre (c’est ainsi qu’elle s’est formée), les lois de décentralisation ont très vite produit leurs effets : « la nation se fissure », a récemment déclaré un homme politique ambitieux. Certains, plus nombreux qu’on ne croit, s’en réjouissent ouvertement. Ils voulaient défaire la France, ils sont arrivés à leurs fins. Les pauvres, les faibles, les sans patrimoine, quant à eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

       

         Pendant plus d’un siècle et demi, les définitions de ces deux mots sont restées relativement frustes : « action de faire cesser la centralisation » (DAF) et « opérer la décentralisation », comme s’ils ne désignaient que des idées et que la chose semblât difficile à concevoir. Même les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dont les premiers volumes ont été rédigés avant les lois de 1982, se font de ces phénomènes une idée sommaire : « dissociation d’éléments réunis en un même centre » et « en particulier, le complément du nom, explicite ou non, désignant un pouvoir général, administratif ou politique : Décentralisation du pouvoir, décentralisation administrative » ; et « dissocier des éléments réunis en un même centre » (« la grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ?, Carrel, 1935) et suivi d’un « complément d’objet désignant un pouvoir » : « les mesures d’exécution devaient être décentralisées » (De Gaulle, 1954), les auteurs de ce dictionnaire ajoutant cette remarque sibylline ou byzantine : « le complément d’objet de décentraliser désigne le plus souvent une décision alors que le complément d’objet de son concurrent déconcentrer désigne le plus souvent l’exécution d’une décision », qui atteste, s’il en était besoin, la difficulté des lexicographes à se représenter la décentralisation.

         C’est dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, que les deux mots ont une définition pertinente et à peu près conforme à l’état réel de la France actuelle : « (droit administratif), régime administratif et politique dans lequel les collectivités territoriales, régionales ou locales assurent directement tout ou partie de leur gestion, sans l’intervention du pouvoir central » et « (économie), action de décentraliser ; résultat de cette action » ; le verbe ayant deux acceptions : « (droit administratif, économie) appliquer à la gestion d’un État, d’une entreprise, les principes de la décentralisation » (décentraliser le pouvoir économique ; une administration très décentralisée) et « répartir des services, des bureaux sur l’ensemble du territoire ; les éloigner de la capitale ou du lieu où ils étaient concentrés » (cette entreprise a su décentraliser ses usines ; ce groupe a décidé de décentraliser).

 

 

 

21 octobre 2009

Prostitution

 

 

 

Le mot est emprunté du latin prostitutio, au sens de « profanation », en usage dans la langue du premier christianisme, le verbe prostituere, dont dérive ce mot latin, signifiant « exposer », « vendre », « déshonorer ». Le lien entre le sacré et la prostitution est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « prostitution sacrée, fait pour des hommes ou des femmes d’avoir des relations sexuelles dans l’enceinte d’un temple, notamment dans le cadre du culte de la fécondité ». A partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, les académiciens rappellent, s’il en était besoin, ce lien : « dans le langage de l’Ecriture, la prostitution est quelquefois prise pour abandonnement à l’idolâtrie ». Ce sens est dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de « terme de l’Écriture ; abandonnement à l’idolâtrie ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) illustrent ce sens (« dans l’Écriture sainte, fait de s’adonner au culte des idoles ») d’une citation d’un bibliste célèbre qui explique « la relation de cause à effet entre l’idolâtrie et la prostitution » : « par vocation, en effet, la nation israélite appartient à Jéhovah ; quand elle se détourne de lui pour se livrer aux faux dieux, elle se rend coupable de fornication et de prostitution ».

A la fin du XVIe siècle, prostitution s’étend à des réalités qui ne relèvent pas de la religion, mais qui sont tenues pour sacrées. C’est ainsi que, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), la prostitution de la justice ou la prostitution des lois désigne « le mauvais usage qu’un juge corrompu fait des lois et de la justice en les faisant servir à ses intérêts ». Chez Littré, la prostitution est, au sens figuré, le « vil abandon qu’on fait des choses morales » (par exemple, mais pas uniquement, la justice et les lois). Les philosophes des Lumières sont réputés sceptiques, insolents ou mal pensants, anticonformistes. Rien n’est plus inexact. Il n’est que de lire l’article prostitution de L’Encyclopédie (1751-64) pour s’en convaincre. Ces philosophes croient dans une transcendance, ils ont un sacré, ils tiennent certaines choses pour intouchables ou haram ou taboues, non pas Dieu, dont ils n’ont que faire, mais les écrivains des Lumières - eux-mêmes évidemment -, la littérature, la philosophie. Critiquer ces nouvelles divinités, c’est profaner ce qu’il y a de sacré dans l’humanité : « on a étendu l’acception de ces mots prostituer et prostitution, à ces critiques, tels que nous en avons tant aujourd’hui, et à la tête desquels on peut placer l’odieux personnage que M. de Voltaire a joué sous le nom de Wasp dans sa comédie de l’Ecossaise ; et l’on a dit de ces écrivains qu’ils prostituaient leurs plumes à l’argent, à la faveur, au mensonge, à l’envie, et aux vices les plus indignes d’un homme bien né (Rien que ça !). Tandis que la littérature était abandonnée à ces fléaux, la philosophie d’un autre côté était diffamée par une troupe de petits brigands sans connaissance, sans esprit et sans mœurs, qui se prostituaient de leur côté à des hommes qui n’étaient pas fâchés qu’on décriât dans l’esprit de la nation ceux qui pouvaient l’éclairer sur leur méchanceté et leur petitesse ». S’en prendre à Voltaire, d’Alembert, Diderot, etc., c’est profaner des temples sacrés. Voilà comment, en un coup de baguette magique, on émancipe l’humanité ! La modernité a beau se proclamer libertaire, athée, païenne, pas bégueule, incroyante, etc., la prostitution y prospère : non seulement celle des corps, mais celle des esprits. C’est, dans le Trésor de la langue française, le « fait de renoncer à sa dignité, de se déprécier », « l’usage dégradant que l’on fait de ses qualités, de son savoir, de son art, pour des raisons d'intérêt ou par ambition, par nécessité ou par obligation » ou la « dégradation de quelque chose par un usage abusif ou dévoyé ». Tout et tout le monde se prostituent ; l’art, le sentiment, la poésie, les écrivains, les philosophes, les musiciens, le pathétique, les ouvriers, le génie… Dieu n’a été tué que pour être remplacé par des myriades de sacrés plus ou moins obscurs.

 

D’origine savante et chrétienne, attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec le sens de « débauche », prostitution est assez peu employé dans l’ancienne langue française, concurrencé qu’il est par de très nombreux mots désignant la même chose, tels putanisme, bordelerie, abandonnement, ou des lieux de prostitution : bordel, huleu, échevinage, galise, haras, paillole, lupanar. En 1611, Cotgrave (dans A Dictionnarie of the French and English Tongues) traduit prostitution par « a setting into sale, an abandoning to the use of any man for money ». C’est une mise en vente (d’une femme ou d’une fille) à n’importe quel homme pour de l’argent. Chacun sait par l’expérience qu’il a du monde ce qu’est la prostitution. L’essentiel n’est pas le sens, ni ce que le mot désigne, mais les critiques, réprobations, jugements défavorables, indignations, que la chose suscite dans les dictionnaires anciens, du Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) au Dictionnaire de la l’Académie française (1932-35), sans doute parce que, dans l’esprit des personnes cultivées d’alors, elle profane quelque chose de sacré : « dérèglement de vie ; c’est un abandonnement illégitime que fait une fille ou une femme de son corps à une personne afin que cette personne prenne avec elle des plaisirs défendus » (Richelet, 1680) ; « dérèglement de vie et de mœurs, abandonnement à une vie infâme » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690, qui illustre ce sens des exemples suivants : « cette femme a renoncé à l’honneur, et vit dans une étrange prostitution ; on appelle lieux de prostitution, les lieux publics où on trouve des infâmes qui se prostituent à tous venants ») ; « abandonnement à l’impudicité » (Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1879 ; en 1932-35, la définition est « pratique de la débauche à prix d’argent », les académiciens précisant : « en ce sens il ne se dit que des femmes et des filles qui vivent dans cet abandonnement ») ; « terme relatif à la débauche vénérienne ; une prostituée est celle qui s’abandonne à la lubricité de l’homme par quelque motif vil et mercenaire » (L’Encyclopédie, 1751-64, d’Alembert et Diderot éd.).

Dans la langue actuelle, la modernité, comme chacun sait, ayant jeté la morale aux orties, ce sens classique, tel qu’il est défini avec toutes les pincettes dégoûtées de la morale et même de la moraline, fortement empreint de religiosité (la prostitution est une « profanation »), est tenu, du moins par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), pour ancien ou désuet : « vieilli (le plus souvent à propos d’une femme), pratique de la débauche pour des motifs plus ou moins intéressés ; inconduite où le sentiment n’a point de part ». Le sens moderne est à l’image de la modernité. C’est un fait, et non un jugement. Il relève de l’économie, de l’exercice d’un métier, du travail, du social, du fait de société : « fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier ; exercice de ce métier ; le fait de société qu’il représente ». De fait, la prostitution, comme fait de société, prend des formes innombrables, comme la société elle-même : elle est clandestine, occasionnelle, professionnelle, du boulevard, du trottoir, de luxe, enfantine, homosexuelle, masculine, sauvage, juvénile, industrielle, etc.S’il fallait illustrer la disparition de la religion et celle de tout point de vue religieux ou sacré sur les mœurs ou les façons d’être de l’humanité, que l’on choisisse le mot prostitution, dont l’histoire va d’une profanation originelle à un fait de société ! D’ailleurs, la modernité pourrait tenir dans cette définition comparée au séculaire « abandonnement à l’impudicité » des académiciens ou de Littré. Comme les modernes tiennent à afficher leur adhésion, fût-elle de pure forme, à l’égalité entre hommes et femmes, le mot prostitution, contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu les académiciens, n’est pas spécifique des seules « filles » ou « femmes » impudiques ou débauchées ; il est propre aux deux sexes. Il n’est cependant pas précisé avec qui les hommes du TLF consentent « à avoir des relations sexuelles dans un but lucratif » (des femmes ou des hommes ?). Le neveu à Tonton a beau avoir fait carrière, comme s’il était de la famille d’un pape de la Renaissance, grâce au népotisme de son oncle d’abord, puis de son parrain politique, c’est un moderne, un vrai de vrai, qui croit dans l’égalité des sexes : il a étendu le privilège de la prostitution aux garçons.

17 octobre 2009

Népotisme

 

 

Ce nom, emprunté de l’italien nepotismo (dérivé de nepote, « neveu »), est attesté en 1653 dans une lettre adressée par ce grand écrivain méconnu qu’est J-F Guez de Balzac à un de ses correspondants : « Je ne changerais pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal Pamphilio, pour le ministère de D. ». Le sens en est « faveurs excessives accordées par certains papes ou hauts dignitaires de l’Église à leurs neveux ou proches parents ». N’ayant pas d’enfants (ou étant censés ne pas en avoir), ces papes nommaient à des postes de responsabilité les enfants de leurs frères ou de leurs sœurs, dont ils pensaient qu’ils ne les trahiraient pas, ni n’abuseraient de leur confiance. C’est ainsi que l’ascenseur social a longtemps fonctionné dans l’Eglise, à une époque où, les ascenseurs n’existant pas, l’on s’élevait d’un étage à l’autre par les escaliers.

Dans la langue classique, le mot est spécifique des mœurs papales, comme l’établit Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire universel : « terme dont on se sert en Italie en parlant des neveux d’un pape vivant ». La définition est si fruste qu’elle ne laisse rien paraître du sens du mot, sinon dans les exemples : « il y a eu plusieurs livres écrits sur le népotisme » et « les papes ont souvent taché de réformer les abus du népotisme », desquels on peut inférer que les pratiques ainsi désignées étaient fort éloignées de la charité évangélique. En 1694, les académiciens font preuve eux aussi de timidité pour définir népotisme : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont dans l’administration des affaires du vivant de leur oncle », au point que dans la deuxième édition de leur dictionnaire, en 1718, ils situent le népotisme dans un passé révolu : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape avoient autrefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle », puisque, affirment-ils dans l’exemple qui illustre le sens du mot, le pape Innocent XII a aboli le népotisme. En 1762 et en 1798, la chose continue à être renvoyée dans un passé assez lointain, tout en étant atténuée (« quelquefois ») : « (népotisme) se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont eue quelquefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle ». Elle devait être largement répandue pour que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) illustre la définition, qu’il recopie dans le Dictionnaire de l’Académie française, de cet exemple : « c’est un grand éloge pour un pape d’avoir été exempt de népotisme ».

A l’opposé, dans L’Encyclopédie (1751-64) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre, la description du phénomène est faite sans fard ou, comme on voudra, au lance-flammes. Alors, comme aujourd’hui, la guerre des mots faisait rage et tous les moyens étaient bons pour noircir ses ennemis ou les objets de sa haine : « c’est ainsi que les Italiens appellent le crédit et le pouvoir que les papes accordent à leurs neveux et à leurs parents. Ils sont communément revêtus des emplois les plus importants de l’état ecclésiastique ; et l’histoire fournit des exemples qui prouvent que souvent ils ont fait l’abus le plus étrange de leur autorité, qu’ils employaient à s’enrichir par toutes sortes de voies, et à faire les extorsions les plus cruelles et les plus inouïes sur les sujets du souverain pontife, qu’ils traitaient en ennemis ». Il est assez peu probable que les académiciens de la Restauration aient eu L’Encyclopédie pour livre de chevet. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir compris les dangers que le népotisme a fait courir à la papauté : « Les abus du népotisme ont été funestes au pouvoir pontifical », écrivent-ils en 1832-35 (sixième édition) pour illustrer la définition de la quatrième édition (1762).

Cette sixième édition marque un tournant dans l’histoire du mot, puisqu’il y est noté que le mot s’étend à d’autres réalités que la cour du pape, dont le pouvoir temporel alors est contesté de toutes parts : « (népotisme) se dit, par extension, de la faiblesse qu’un homme en place a d’avancer ses parents ». Cette extension est attestée en 1800 dans un témoignage écrit par deux jacobins sur les mœurs décadentes de la révolution finissante : celles du Directoire et du Consulat, où les hommes en place ont abusé de leur pouvoir pour accélérer les carrières de leur parentèle, comme l’exprime en 1963, Lefebvre, un historien « progressiste » de la Révolution : La vénalité, la cooptation, le népotisme viciaient l’administration, déjà faible en soi puisqu’elle était abandonnée en grande partie à l’aristocratie, faisant porter sur la noblesse étêtée la responsabilité d’avoir introduit les mœurs papales dans la première République. Malgré la façon, plus cynique que celle des papes, dont Napoléon a placé sur les trônes ses frères, les enfants de son épouse, toute la parentèle corse et autre, etc., le premier consul et premier empereur des Français n’a jamais été accusé de népotisme. Qu’aurait-on dit de lui s’il avait été pape ? Dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), le sens étendu, parce qu’il n’est plus spécifique de la papauté, est défini avec circonspection : « Par extension, désir chez un homme en place d’avancer ses parents ». Ce n’est qu’un désir, qui peut-être ne se réalisera jamais. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le népotisme, qui semble être entré dans les mœurs de la république vertueuse, est défini sans fard : « il se dit, par extension, de la faveur excessive qu’un homme en place montre envers ses parents, ses protégés ». Les auteurs de dictionnaires actuels se montrent assez mesurés dans la définition du premier sens (il est vrai que les enjeux du népotisme papal sont nuls aujourd’hui), qu’ils tiennent pour propre à l’histoire religieuse (Trésor de la langue française, 1971-94 : « favoritisme de certains papes envers leurs neveux, les membres de leur famille, dans l’administration des affaires ») ou à l’histoire (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « à l’époque de la Renaissance, système de pouvoir par lequel les papes accordaient à leurs neveux, leurs parents, etc., des privilèges considérables, notamment dans l’administration de l’Église »), alors qu’ils semblent intraitables dans la définition du sens étendu : « tendance à accorder des avantages aux membres de sa famille, à ses amis ou à ses relations indépendamment de leur valeur » (TLF) et « complaisance qu’un homme en place montre pour ses parents, ses protégés, auxquels il procure des avantages, des passe-droits » (DAF). La République serait-elle moins vertueuse que les Borgia ?

Quoi qu’il en soit, puisque ni Bonaparte, ni Napoléon, ni Mitterrand, etc. n’ont jamais été accusés de népotisme, il est quelque peu abusif d’en taxer Sarkozy. Pourquoi serait-il le premier ou le seul à qui le reproche est fait ? Parce qu’il est fils d’immigrés et que, dans la Hongrie de ses ancêtres, le népotisme n’avait pas cours ?

 

 

14 octobre 2009

Pédophile, pédophilie

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré consacre une entrée à pédotribe (« dans les gymnases de l’antiquité, celui qui connaissait bien les manœuvres propres à chaque exercice, de manière à pouvoir enseigner comment il fallait l’exécuter, sans savoir cependant quel effet il produisait sur la santé de celui qui s’exerçait ») et à pédotrophie (« partie de l’hygiène qui a pour objet le régime alimentaire des enfants »), mais l’adjectif et nom pédophile et le nom pédophilie n’y figurent pas, ni comme mots vedette, ni dans le corps des articles. La cause en est simple. Pédophile est attesté sous sa forme latine en 1886 dans la Psychopathia sexualis du psychiatre autrichien Krafft-Ebing ; et le nom pédophilie, qui en est dérivé, n’est attesté qu’au tout début des années 1970.

Ce sont donc deux mots modernes. Ils ne sont ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française ne les ignorent pas, mais ils les enregistrent dans l’entrée pédo -, élément formant. Aucun article n’y est consacré. Un pédophile est une « personne éprouvant une attirance sexuelle pour les enfants ». En 1970, le mot, du moins tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire très bien pensant (comprendre : dans la juste et bonne ligne idéologique, dont il dévie rarement), n’a rien de répréhensible. On dirait, dans la novlangue des consciencieux du social, qu’il n’est pas stigmatisant ou qu’il n’est pas criminalisé. Il en va de même de la définition de pédophilie (entrée pédo - du Trésor de la langue française : « attirance sexuelle pour les enfants »), laquelle ne comporte rien de vraiment négatif : une attirance n’est pas un passage à l’acte, encore moins une violence, ni un viol. L’exemple qui illustre la définition de pédophile (le ou la pédophile n'est en principe troublé(e) que par des sujets non encore pubères ; ainsi, quelques femmes prennent feu pour des petits garçons) confirme l’espèce de bienveillance avec laquelle la pédophilie était envisagée dans les années qui ont suivi les événements de mai 1968, marqués par la « contre-culture », la « subversion de tout », « l’éducation alternative » - dont Cohn-Bendit, alors animateur dans un jardin d’enfants, offre de beaux exemples dans le livre qu’il a publié en 1975 , Le Grand Bazar. Cohn-Bendit était pédophile, et même pédophile militant, mais dans le sens gentillet et baba-cool que ce mot avait alors et qu’il n’a plus aujourd’hui. Il a donc tort de s’indigner qu’on ait pu l’accuser de pédophilie ; il devrait plutôt prodiguer son ire à la langue et aux évolutions du sens.

En effet, c’en est fini du grand bazar. L’envie du pénis, comme disait Freud, s’est transformée en envie du pénal, comme disait Muray. L’attestent les deux articles que consacrent à pédophile et à pédophilie les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). L’attirance sexuelle de 1970 est devenue un crime. Pédophile « se dit d’une personne adulte qui cherche la satisfaction de ses désirs sexuels auprès d’enfants, en usant généralement de violence ou en ayant recours à la prostitution ». Quand on lit l’exemple « les pédophiles encourent des sanctions pénales », on comprend que Cohn-Bendit s’émeuve de ce qu’il a pu faire il y a près de quarante ans. Mieux encore, quand pédophile est adjectif, il est porteur d’un sens plus criminel encore : « relatif à l’exploitation sexuelle des enfants » (exemples : réseau pédophile ; les sites pédophiles de l’internet). Il en va de même de pédophilie. Certes, c’est toujours « une attirance sexuelle ressentie par un adulte pour des enfants », mais c’est aussi la « perversion du pédophile » et par extension « l’ensemble de pratiques visant ou incitant à l’exploitation sexuelle des enfants ».

Les deux mots sont formés avec des éléments grecs : paidos, « enfant », et philia, « amitié ». Au tout début des années 1970, les pédophiles se tenaient pour les amis des enfants ; ils ne leur voulaient que du bien. En trois décennies, l’amitié s’est muée en inimitié. Pour les parents, ils sont les ennemis des enfants, qu’il faut éloigner des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances et même des familles et qui, quand ils sont pris ou dénoncés, risquent de passer plusieurs années en prison. Il est rare que la langue témoigne aussi clairement d’un changement aussi radical, presque à 180°, et qui est intervenu en aussi peu de temps (à peine trente ans) dans l’évolution des mœurs, des mentalités, des sociétés. L’envie du pénal remue les boues nauséabondes de l’âme humaine. En soi, elle n’est pas reluisante. Mais, d’un autre point de vue, qu’elle se retourne contre les soixante-huitards, qui, cachés sous le grand manteau libertaire, sont les pires inquisiteurs qui aient jamais été, est une sorte de justice immanente. La fable de l’arroseur arrosé ou du voleur volé réjouit toujours les sceptiques.

 

 

 

 

 

 

12 octobre 2009

Crise

 

 

 

Emprunté du latin crisis, lui-même emprunté du grec (krisis), désignant la phase grave d’une maladie, le nom crise est attesté à la toute fin du XVe siècle, comme terme de médecine ayant le même sens que ses étymons latin et grec. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le juge souvent positif : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». Au XVIIe siècle et dans tout le siècle suivant, en médecine, le mot n’a pas toujours le sens défavorable ou fatal qui y est donné en français moderne. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c’est le « jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque symptome qui arrive au plus fort du mal, quand la nature tâche à se dégager de ses mauvaises humeurs » et l’exemple suivant atteste clairement les effets opposés, bons ou mauvais, de toute crise : « la crise est un soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé ou à la mort ». Cette ambivalence se retrouve dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie française : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptome, et qui donne à juger de l'événement d’une maladie » (1694, 1718, 1740, 1762 : bonne crise ; mauvaise crise ; crise imparfaite) et « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (1798, 1832-35, 1879, 1932-35). On comprend dès lors que Bordeu, célèbre docteur de la faculté de médecine de Montpellier, ait consacré dans L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éd.) de très longs développements (plus de 20 pages format A4) à la crise en médecine, aux divers symptômes par lesquels elle se manifeste, aux effets bénéfiques ou maléfiques qu’elle peut avoir sur les malades et surtout aux diverses interprétations qui en sont faites depuis Hippocrate et Galien. Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), l’ambivalence est surtout exprimée dans les exemples : « changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (« crise heureuse ; crise funeste ; une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises »). Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la crise, en médecine, continue à avoir des effets contradictoires : « ensemble des phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l’évolution d'une maladie », alors que, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), le sens de « moment, dans l’évolution d’une maladie, où se produit un changement subit, généralement décisif » (crise favorable, salutaire, jour de crise) est tenu pour « vieilli », le sens en usage en médecine étant défini comme un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » ou « une aggravation brusque d’un état chronique », dont les effets, quels qu’ils soient, sont ou la mort du patient ou une paralysie générale ou le coma ou une lente agonie. Même en économie, dans la langue moderne, la crise peut être ou un cataclysme ou un bienfait. Les économistes modernes, qui emploient souvent le mot crise dans un sens favorable, n’ont aucun mérite à aller à contre-courant : les médecins leur ont montré la voie. Pour l’opinion, la crise économique serait une malédiction ; pour de nombreux économistes, elle serait une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, tout en élargissant le champ d’action des entreprises viables et bien gérées.

 

C’est à la fin du XVIIe siècle seulement, dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), que crise est employé par métaphore hors de la médecine et pour désigner des « choses morales ». La définition (« crise se dit figurément en choses morales ») est illustrée de ces exemples : « cette intrigue est dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement ; le procés est dans sa crise, on est après à le juger ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762) se contentent de gloser l’emploi figuré une affaire est dans sa crise par « elle est sur le point d’être decidée de manière ou d’autre », sans se prononcer sur la décision, bénéfique ou non. C’est à compter de la cinquième édition de ce dictionnaire, l’édition « révolutionnaire » de 1798, que crise, au figuré, prend un sens négatif : « (le mot) se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (exemples de 1832-35 : voilà le moment de la crise ; nous approchons de la crise ; une crise se prépare ; les affaires sont dans un état de crise), ainsi que chez Littré (1863-77 : « moment périlleux et décisif »), qui est le premier lexicographe à illustrer ce sens d’un exemple emprunté à la politique : « une crise politique très dangereuse » (« crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé ») et qui est aussi le premier à noter que le mot s’étend à d’innombrables réalités, dont les réalités économiques : « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie », emplois illustrés de ces exemples : « les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix ; la crise des vins ; la crise des subsistances ».

La modernité commence dans le Littré, où apparaît la crise économique et où le mot, quand il s’applique hors de la médecine, n’a d’effets que catastrophiques. Ces emplois sont exposés par les académiciens à compter de 1879, qui ajoutent en 1932-35 ces emplois figurés (des emplois figurés d’un premier emploi figuré, du figuré au deuxième degré en somme) : « figuré, crise de doute, de désespoir ».

 

Ce qu’apprend l’histoire de ce mot, c’est l’extension continue de crise, surtout dans la langue moderne, à des réalités sans cesse nouvelles, au point que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication, depuis 1994), mettent en garde leurs lecteurs éventuels contre les emplois étendus et abusifs de crise : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». La mise en garde a beau être imprimée en caractères gras, il semble qu’elle soit lettre morte. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, le nom crise a deux acceptions : médicale et figurée ; trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, il en a sept ; il en aurait sans doute davantage si les académiciens étaient animés de la même volonté d’exhaustivité que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui relèvent les emplois en médecine, dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (crise de nerfs, de larmes, de foie, de colère, etc.), dans la langue familière (« piquer une/sa crise »), dans le vocabulaire de la psychologie et surtout dans celui de la psychologie de l’enfant, chez les sociologues et autres consciencieux du social, journaleux ou autres (crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, crise universitaire), en économie et dans le vocabulaire des financiers (« dans un cycle économique, dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers »), la crise pouvant être agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, et dans ses sens affaiblis (« simple difficulté »), du papier, du tourisme, des autoroutes, du logement, ou dans le domaine politique, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, des monarchies européennes, de régime. Il y a même une psychose de crise. Le nom s’étend même à la culture et aux activités intellectuelles : « crise de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre »… Il n’est rien dans le Modernistan qui ne soit pas, un jour ou l’autre, en crise, comme si l’essence du monde moderne se cristallisait dans la crise ou comme si les modernes prenaient plaisir à se faire peur ou à faire peur à leurs compatriotes les plus démunis ou à jouer aux Saint-Georges luttant contre le dragon (la crise, en un moment) en agitant à tout moment le spectre de la crise.

 

 

05 octobre 2009

Décadence

Décadence, emprunté du latin médiéval decadentia, est attesté au début du XVe siècle. Il se dit alors de l’état d’un bâtiment qui se dégrade : « un moulin qui est chu en décadence et ruine » (1413) ; « un moulin qui était en telle ruine et décadence que ledit moulin ne pouvait faire de blé farine » (1457) ; « le lieu à faire justice était tombé par tempête en décadence (1459) ; « édifices tombés en ruine et décadence (1543). Ce sens est relevé dans les dictionnaires anciens, ceux de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « chute, ruine imminente ; les bâtiments qui ne sont point habitez tombent bientôt en décadence »), de l’Académie française (1694 : « disposition à la chute et commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence » ; 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 : « disposition à la chute ; état de ce qui tend à sa ruine, commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence ») ; de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « état de ce qui tend à sa ruine ; commencement de ruine »). Dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent, à la suite de la définition « commencement de dégradation, de ruine, de destruction, état de ce qui tend à sa ruine », la remarque suivante : « il n’est presque plus d’usage au propre », le sens en usage étant le sens figuré. En réalité, dès le XVIIe siècle, quelques grammairiens, dont le père Bouhours, n’acceptent que le sens figuré et ils préfèrent à décadence (d’un palais), exemple cité par les académiciens, ruine (d’un palais). Ils condamnent aussi tomber en décadence qu’ils jugent impropre, l’expression propre étant tomber en ruine. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-65) essaie de distinguer les deux mots, faisant de l’un la cause de l’autre : « décadence et ruine diffèrent en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l’effet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme le point de vue des académiciens en 1832-35 : « état de ce qui commence à choir, à tomber (cette maison tombe en décadence) ; cet emploi, au propre, est maintenant peu usité ». Les académiciens, en 1932-35 (huitième édition) et aujourd’hui (édition en cours), prennent acte de la désuétude de ce sens, qu’ils ne relèvent plus, ne faisant état que du sens figuré, alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme vieux et rare (« état de ce qui commence à tomber, à s’écrouler », comme dans cet exemple : « un vieux mur en décadence sépare seul de la mer profonde » (Stendhal, 1838).

Le sens que l’on peut dire « figuré », au sens où il s’applique à des réalités qui ne sont pas matérielles, est attesté en 1468 : « était chose moult piteuse de voir sa haute royale magnificence de jadis être venue à telle décadence et rabaissement ». Les auteurs des anciens dictionnaires exposent ce sens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « décadence se dit aussi figurément dans les choses morales ; le crédit de cet homme va en décadence pour dire il se ruine ; toutes les choses du monde vont en décadence, c’est-à-dire de mal en pis ; cette famille noble tombe en décadence ; Vigenère a écrit l’Histoire de la décadence de l’Empire d’Orient ») que les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « il signifie aussi figurément l’adversité, le malheur, la ruine des affaires de quelqu’un » ; 1718 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable », la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un Etat ; la décadence des lettres ; ses affaires vont en décadence ; sa santé va en décadence ; le commerce était alors fort en décadence ; 1762, 1798, 1832-35 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable ; la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un État ; la décadence des lettres ; sa santé, ses affaires vont en décadence ; la décadence du commerce) ou Littré (1863-77 : « figuré, en parlant des choses abstraites », institutions, affaires, églises d’Orient, esprits, forces, Etat ; Décadence se dit quelquefois absolument de l’abaissement des choses littéraires, intellectuelles, scientifiques »).

Ce qui est nouveau et comme inouï dans la langue moderne, c’est l’extension de décadence à de nouvelles réalités : l’économie, les mœurs, les lettres, les arts, les hommes. Naguère, c’était un Empire ou les empires lointains qui tombaient ou étaient tombés en décadence. Aujourd’hui, la décadence s’est rapprochée et nous menace, non seulement dans nos vies, mais dans notre être même. Certains s’en réjouissent comme Cocteau, sans doute par esprit de provocation : La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise (Maalesh, 1949). La conscience de la décadence devient très vive après la première guerre mondiale, comme chez Valéry : « On nous a assez dit que nous étions un peuple en décadence, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus de foi en soi-même, qui se décompose assez voluptueusement sur le territoire admirable dont il jouit depuis trop de siècles » (Variété IV, 1938), la France et l’Europe étant entrées « en décadence », comme lors des derniers siècles de l’Empire romain. Montesquieu a écrit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Il est probable que, dans trois ou quatre siècles, un auteur, nommé peut-être Mohammed ou Mamadou, écrira le même livre, dont les héros ne seront pas les Romains, mais les Français.

03 octobre 2009

Caractères 2

Journaleux

 

Grande ville du Sud

            Vendredi 25 septembre, vers 14 h, à l’arrêt « Commune de Paris » du bus n° 6 qui traverse la ville du nord au sud, montent trois dames âgées. Le bus propre, bien entretenu, climatisé est bondé. Il n’y a plus de place assise. Une des vieilles dames montre à trois jeunes noirs, deux garçons et une fille, confortablement assis sur leur siège, une carte d’invalidité et leur demande poliment, dans un français sans accent, de leur laisser une place. De toute évidence, elle est du pays. C’est une autochtone - une « de souche » ou, mieux une sous-chienne, comme on dit en novlangue multiculturelle. Aucun ne bronche. De toute évidence, ces « jeunes » sont au-dessus des chiens. Finalement, un vieux monsieur, assis un peu plus loin, se lève et s’adresse, lui aussi dans un français sans accent, à la vieille invalide : « Madame, je vous en prie, venez vous asseoir ici ». Les trois noirs en sourient, fiers de tout l’orgueil de leur race.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons noirs se lèvent et descendent à l’arrêt « Pasteur ». Les deux dames âgées montées à « Commune de Paris » ont vu les places se libérer et s’en approchent, mais, plus promptes, deux jeunes musulmanes, grasses, rebondies, bien nourries, l’une voilée, l’autre pas, qui avaient vu les deux Françaises âgées s’approcher des sièges libérés, y ont posé leurs fesses, au mépris de toute politesse. Quand on est vrai croyant, on ne cède jamais rien, surtout pas une place assise dans un bus bondé à des vieillards impotents.

 

            Des milliers de faits de ce type se produisent à chaque instant en France. Le journaleux du Monde n’a pas pu ne pas en être le témoin – à moins qu’il ne soit aveugle. Or, jamais il ne les raconte, jamais il n’en fait état. Au contraire, d’après lui, ce sont les trois jeunes gens noirs et les deux musulmanes du bus bondé qui sont victimes du racisme. Voilà une façon plaisante de réécrire l’histoire : ce sont les colons qui, en Algérie, étaient victimes du racisme ; et ce sont les soldats de la Wehrmacht qui, dans la France occupée, souffraient de discriminations. Le journaleux avance sur la voie du négationnisme.

                    

            Toujours dans cette grande ville du Sud. Le matin, vers 7 heures, des miséreux fouillent les poubelles à la recherche d’un peu de nourriture pour la journée. Dans le quartier, dit « populaire » dans la novlangue multiculturelle, c’est-à-dire, en bon français, dans le quartier islamisé et purifié, d’où ont été chassés tous les infidèles, ces mendiants ne font pas la manche. Cela ne servirait à rien. Les nantis ne font l’aumône qu’aux leurs – restés au pays – au nom de la préférence islamique. Pourtant, pendant toute la nuit, ces mêmes nantis ont bouffé, bâfré, gueuletonné, avalé de la chorba aux lentilles, de la semoule, de bons et gros légumes, du mouton, du poulet, rien que du hallal, du miel, des gâteaux sucrés, des dattes. Du coucher au lever du soleil, ils se sont empiffrés. A sept heures, au moment où les sous-chiens fouillent leurs poubelles, ils ronflent. C’est le mois de ramadan.

            Il y a un demi-siècle, Albert Camus, enquêtant sur la misère en Algérie, décrivait les miséreux d’alors qui fouillaient les poubelles, de faible contenance (c’était avant la société de consommation), de « là-bas » ; et ils disputaient aux rats un quignon de pain ou des épluchures de légumes. En un demi-siècle, le monde n’a pas changé : les SDF disputent toujours aux rats le contenu des poubelles, non plus en Algérie, mais en France, patrie des droits de l'homme. Ce qui a changé surtout, c'est le journaleux. En 1959, il aurait publié la courageuse enquête d’Albert Camus ; en 2009, il se l’interdit : elle est haram.

 

 

22 septembre 2009

Suffrage

 

Suffrage, emprunté du latin suffragium, est attesté à la fin du XIIIe siècle. Il est employé au pluriel, suivi du nom oraisons (« prières ») dans suffrages d’oraisons ; et, même employé sans complément, il a pour sens « prières ». Dans la première moitié du XIVe siècle, il est employé dans le sens de « secours, aides » et dans la seconde moitié du même siècle, apparaît le sens qui prédomine dans la langue actuelle : « expression du vote ou des votes lors d’une élection ».

Dans les dictionnaires anciens ou récents, le ou les sens religieux, dont celui qui est attesté le premier dans l’histoire de la langue, n’est pas occulté, mais il est toujours cité après le sens social ou politique, apparu pourtant un siècle plus tard. « On appelle suffrages de l’Eglise les prières que l’Eglise universelle fait pour les fidèles et suffrages des saints les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; on appelle encore suffrages certaines commémorations dans le bréviaire qui se disent à la fin de laudes et de vêpres, en certains jours de l’année » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, etc.), auxquels il est ajouté en 1762 cet emploi : « on appelle menus suffrages certaines oraisons de dévotions particulières », que les académiciens jugent ironique : « il se prend toujours ironiquement » ; et en 1798 (cinquième édition) cet autre : « on appelle vin de suffrage celui qu’on retire de différentes cuvées particulières mêlées ensemble, provenant de l’acquit de plusieurs petites redevances en panerées de raisin, en seaux, de vin ; cela se dit par opposition à du vin recueilli d’une seule et même vigne » (exemple : ce curé boit d’assez bon vin de suffrage). Ces sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré (« au pluriel, terme de liturgie catholique : prières que l’on fait en certains jours de l’année à la fin de laudes et de vêpres pour la commémoration des saints ; La Fontaine a dit suffrages au sens de « prières en général » ; suffrages de l’Église, prières qu’elle adresse à Dieu pour les fidèles, afin de leur obtenir quelques grâces ; suffrages des saints, les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; menus suffrages, courtes oraisons que les moines ou quelques gens dévots récitent à la suite de l'office en commémoration des saints ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Religion catholique, suivi d’un complément déterminatif à valeur active, suffrages de l'Église, suffrages des saints ; suivi d’un complément déterminatif à valeur passive : prière d’intercession ; prière composée d’une antienne, d’un verset et d’une oraison, dite certains jours à la fin des laudes et des vêpres afin d’obtenir l’intercession des saints auprès de Dieu ; menus suffrages, petites oraisons, courtes prières surérogatoires, récitées à la fin de l’office ». Autrement dit, ce sens religieux n’a pas disparu, bien qu’il semble près de tomber en désuétude. Alors que, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), un équilibre est maintenu entre les deux sens, religieux et profane, du moins pour ce qui est des lignes auxquelles ils ont droit, dans la huitième édition (1932-35), le sens religieux occupe, pour ce qui est de la place, un cinquième de la place consacrée au sens profane. En 1694, le sens politique n’apparaît pas encore, et pour cause, le vote n’étant en vigueur que dans des communautés restreintes, celle que forment les académiciens, par exemple : « déclaration qu’on fait de son sentiment, de sa volonté et qu’on donne, soit de vive voix, soit par écrit ou autrement, dans l’occasion d’une élection, d’une délibération » (je lui ai donné mon suffrage ; il a été élu à la pluralité des suffrages ; il a envoyé son suffrage par écrit ; il n’a pas eu tous les suffrages), alors que, hors du vote, suffrage signifie « approbation » (cette pièce a mérité les suffrages de toute l’assemblée). Chez Diderot, en 1765, le suffrage universel est le « vote à l’unanimité ». Ce n’est qu’en 1828, chez Guizot, qu’il prend le sens de « droit de vote attribué à tous les citoyens ». Il est vrai que le sens de l’adjectif universel est restreint, comme l’expose le spécialiste de droit constitutionnel Georges Vedel (1949) : « il n’y a pas de bonne définition du suffrage universel pour l’excellente raison que celui-ci est indéfinissable dans l’absolu. Il ne se définit, comme on l’a vu, que par opposition au suffrage censitaire, aristocratique ou capacitaire. Encore que, dans les pays démocratiques, ni les enfants, ni les aliénés, ni certains condamnés ne votent, on considère que ces pays ne connaissent pas moins le suffrage universel ».

Au XIXe siècle, la démocratie représentative s’introduisant peu à peu dans les institutions, le suffrage touche de plus en plus de citoyens. C’est le sens politique, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « suffrage universel, droit de voter accordé à tous les citoyens ; suffrage restreint, celui auquel tous les citoyens ne sont pas appelés » et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « suffrage universel, droit de vote attribué à tous les citoyens ; suffrage restreint, droit de vote attribué à certaines catégories d’électeurs ; suffrage censitaire, droit de vote réservé aux citoyens qui paient une certaine somme d’impôt ; suffrage féminin ou plus ordinairement suffrage des femmes, droit de vote accordé aux femmes ». Le mot s’étend dans la seconde moitié du XXe siècle à de nouvelles réalités, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : « suffrages exprimés, ensemble des suffrages valides déposés dans l’urne, lors d’une consultation, après soustraction des bulletins blancs et nuls, et qui sont seuls pris en compte pour le calcul des résultats » ; « absolument, expression de l’opinion, prise de position d’un citoyen à part entière dans la vie politique, l’administration de sa cité, de son pays » ; « par métonymie, manière d’effectuer cette déclaration ; expression du vote d’un individu, d’un groupe » ; « suffrage capacitaire ; suffrage censitaire ; suffrage direct, système d’élection dans lequel les électeurs désignent sans intermédiaire leurs représentants ; élection au premier degré (par opposition à suffrage indirect), ou à plusieurs degrés » ; « suffrage familial, système de vote qui accorde au chef de famille un nombre de voix correspondant à l'importance de cette dernière » ; « suffrage indirect, plural, restreint ; suffrage universel ».

Les suffrages ont d’abord été des prières. Ne le sont-ils pas restés ? Les suffrages politiques, tout modernes qu’ils semblent, tiennent plus de la prière collective ou aveugle que de la libre volonté des citoyens.

 

19 septembre 2009

Caractères I

Portrait de l’antiraciste

 

Gnafron est antiraciste. Il l’est naturellement, à tout moment et en tout lieu, où qu’il soit, quelle que soit l’heure, qu’il soit midi ou minuit. Certains sont en ticheurte pendant la journée, mais seulement quand il fait beau ; s’il fait froid, ils se vêtent de pulls en laine. D’autres sont entichés de tel ou tel hurleur de rap, mais trois heures par jour seulement. Le reste du temps, ils ne sont entichés de rien, comme les anti-camions ou les anti-piétons ne vitupèrent contre les camions que dans les embouteillages ou ne haïssent les piétons qu’en ville. Gnafron est différent. Il est antiraciste de sang et de race. Il a l’antiracisme dans les veines et dans les gènes. C’est sa nature ou son essence. Il n’est pas homme, mais antiraciste.  Les racistes étant inférieurs, il les hait : c’est dans l’ordre des choses. Tant pis pour les racistes ; s’ils étaient de la race supérieure des seigneurs, ils ne seraient pas racistes. Gnafron se prosternerait à leurs babouches en psalmodiant « Allah akbar » et aucun des antiracistes de l’organisation antiraciste dont Gnafron est le mètre à penser n’appellerait à les exterminer. Dans ses rêves antiracistes les moins fous, Gnafron nettoie la terre de France de tous les insectes nuisibles qui l’infectent, mais il ne situe pas ses rêves en terre d’islam, ni en terre d’Afrique, ni en terre d’Iran, terres qui ont été purifiées de toutes les sales races qui y étaient établies. C’est que la voix de la race parle en lui. Ses ancêtres ont été collabos, pétainistes, antisémites ; il est donc à leur image. Il est antiraciste.

16 septembre 2009

Vision

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ce nom a quatre acceptions, qui, quand elles sont exprimées verbalement, sont à peu près toutes de la même longueur, à savoir une phrase ou un fragment de phrase. Ce sont : « terme de physique, action de voir » ; « on appelle en théologie vision béatifique, vision intuitive celle par laquelle les bienheureux voient Dieu » ; « il signifie aussi les choses que Dieu, ou quelque intelligence, par la permission de Dieu, fait voir en esprit ou par les yeux du corps (les visions des prophètes) » ; « il signifie figurément une idée folle, extravagante ». Deux de ces quatre sens sont religieux ou en rapport avec la religion et le premier emploi, celui de la physique, est illustré de cet exemple, difficile à comprendre des modernes que nous sommes, puisqu’il réduit la vision à un sujet de dispute scolastique entre philosophes  : Les philosophes disputent de quelle manière et en quelle partie de l’œil se fait la vision. Voilà au moins deux siècles que les philosophes ne se prononcent plus sur des sujets pareils, de physique, médecine ou physiologie, ayant abandonné ce champ du savoir aux savants et aux médecins ou, pour dire les choses avec exactitude, les savants et les médecins les ayant chassés de ce champ-là. Ce sont des faits de cet ordre qui révèlent, par les traces laissées dans la langue, les changements qui ont affecté la France.

Pour en revenir à vision, il suffit de comparer l’article qui y est consacré en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie à celui, postérieur d’un peu plus de deux siècles, du Trésor de la langue française (1971-94), pour prendre conscience de l’ampleur de ces changements. L’article du TLF s’étend sur quatre colonnes ; il est sept à huit fois plus long que celui des académiciens. En 1762, le rapport entre la religion et la physique était à peu près équilibré, et même légèrement à l’avantage pour la religion. En 1971, il en va tout autrement. Le sens physique s’est étendu, poussant les emplois religieux dans les marges, comme s’ils étaient devenus accessoires et insignifiants – traces affaiblies ou à demi effacées d’un passé révolu. Vision est un terme de physiologie et de médecine. C’est, non pas seulement « l’action de voir » comme en 1762, mais la « perception par l’œil de la lumière, des couleurs, des formes » et « l’ensemble des mécanismes physiologiques par lesquels les radiations lumineuses reçues par l’œil déterminent des impressions sensorielles de nature variée » (vision binoculaire, monoculaire, nocturne, diurne ou photopique, éloignée, proche, rapprochée, stéréoscopique, achromatique (ou achromatopsie), dichromatique (ou dichromatisme), dyschromatopsique, chromatique, colorée). C’est aussi « l’action de voir », « ce qui s’offre à la vue », en parapsychologie (vision à distance et, par métonymie, l’objet non présent qui s’offre à la vue) ; c’est aussi au figuré, « le fait de percevoir, de se représenter en esprit une réalité concrète ou abstraite » et par métonymie, « ce qui s’offre ainsi à l’esprit » (image, représentation mentale d’une réalité ; représentation mentale imaginaire, souvent pathologique) ; c’est encore, par extension, la « manière de voir, d’appréhender par l’œil ou par l’esprit, une réalité concrète ou abstraite » (dans les arts, en peinture. Le sens religieux est classé comme un sens « spécial », propre à la philosophie de Malebranche (vision en Dieu, « doctrine d’après laquelle l’homme ne connaît pas directement les choses créées ni les lois qui les régissent, mais seulement l’idée de ces choses ou de ces lois, qui est en Dieu, à qui seul il est immédiatement uni ») ou propre à la théologie : « fait de voir Dieu » (vision mystique, vision béatifique ou intuitive) et « représentation d’ordre surnaturel apparaissant aux yeux ou à l’esprit » (vision des prophètes, de l’apocalypse, céleste).

En réalité, l’affaiblissement des sens religieux s’est fait dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, l’équilibre entre la science et la religion a été maintenu, les définitions de 1762 étant répétées presque telles quelles en 1935. Même Littré, qui était positiviste, sceptique et anticlérical, continue à donner dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) une place de choix aux sens religieux : « Terme de physiologie, fonction sensoriale par laquelle les yeux mettent l’homme et les animaux en rapport avec le monde extérieur, par l’intermédiaire de la lumière » ; « vision en Dieu se dit de la théorie idéaliste de Malebranche, pour expliquer la perception des corps par l’esprit, vu que la perception, suivant lui, ne peut s’appliquer directement aux choses créées, et qu’il faut que Dieu en soit l’intermédiaire » ; « terme de théologie ; vision béatifique, dite aussi vision intuitive et faciale : vue de Dieu face à face par les justes aussitôt après la mort » ; « chose surnaturelle que Dieu fait voir en esprit ou par les yeux du corps » ; « chose naturelle que l’on voit en esprit » ; « figuré, action de viser à, de se représenter en imagination » ; « figuré, idée folle, extravagante ».

Or, ces sens religieux, qui ont été jetés dans les poubelles de l’histoire, sont anciens et, historiquement pour ce qui est de vision, ils sont les premiers. Emprunté du latin visio, vision est attesté au début du XIIe siècle dans le sens religieux de « perception d’une réalité surnaturelle » (in Psautier d’Oxford), alors que le sens profane « action de voir » apparaît un siècle et demi plus tard, à la fin du XIIIe siècle. Dans la vision, la primauté était donnée il y a quatre siècles ou plus à la théologie ; l’important était ce que l’on pouvait voir ou ce que l’on voyait et qui n’avait pas de substance ; aujourd’hui, le point de vue qui prédomine et qui a quasiment éliminé tous les autres est celui de la physiologie, c’est-à-dire celui du mécanisme de la perception, et aussi le sens figuré en politique. C’est moins le changement de sens qui importe que le bouleversement de la perception des réalités, le premier étant le simple effet du second.    

 

 

11 septembre 2009

Cacique

 

 

Le nom cacique est emprunté de l’arawak, langue parlée par les indigènes des Antilles, par le biais de l’italien en 1515, puis par le biais de l’espagnol, langue dans laquelle il est attesté dès 1492. Il désigne un « chef » ou un « roi » chez certains indigènes d’Amérique. Les voyageurs français du XVIe siècle, Thevet et Léry, l’emploient : « Comme le reste du Pérou fut gouverné par Incas, qui sont les Rois, ou Caciques, qui sont les seigneurs moindres, en ce côté, le peuple était sans seigneur ou cacique quelconque » (Thevet) ; « Sur le premier arbre, un cacique pour sa sûreté avait bâti sa logette » (Léry). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), « c’est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs et petits rois de toutes les terres de l’Amérique », définition que reprend Thomas Corneille dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences (1694) : « Nom général que donnent les Espagnols à tous les princes et seigneurs de toutes les terres de l’Amérique ». Furetière doute pourtant que tous les chefs de toutes les terres de l’Amérique soient des caciques, et ce pour une raison de bon sens. Dans ce vaste continent, sont parlées des centaines de langues différentes : « Quoi que sa grande étendue ne permette pas de croire qu’ils (les chefs) eussent tous ce nom à cause de leurs diverses langues, néanmoins dans le Pérou, ils (les Espagnols) appellent curaca ce qu’ils appellent cacique dans les îles et dans le Mexique ». Il ajoute : « Les Portugais ont fait la même chose, en nommant tous les temples des Indes des pagodes ».

Ce qui change dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle, c’est le temps des verbes de la définition. Furetière et Corneille mettent le verbe donner (un nom) au présent de l’indicatif, ce dont on peut supposer qu’il y avait encore des caciques de leur temps. Les encyclopédistes (1751-65) et les académiciens (1762) le mettent à l’imparfait : « Nom qu’on donnait aux princes dans le Mexique et dans quelques régions de l’Amérique » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35 et, dans la neuvième édition : « Anciennement, chef de tribu en Amérique centrale ») ; « Nom que les peuples d’Amérique donnaient aux gouverneurs des provinces et aux généraux des troupes sous les anciens Incas ou empereurs du Pérou. Les princes de l’ile de Cuba, dans l’Amérique septentrionale, portaient le nom de caciques quand les Espagnols s’en rendirent maîtres » (L’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), l’auteur de l’article cacique ajoutant : « Depuis leurs conquêtes (des Espagnols) dans le nouveau monde, ce titre est éteint quant à l’autorité parmi les peuples qui leur obéissent ; mais les sauvages le donnent toujours par honneur au plus nobles d’entre eux, et les chefs des Indiens qui ne sont pas encore soumis aux Européens ont retenu ce nom de caciques ». Il est un autre changement, à peine perceptible, qui touche au « point de vue » ou à l’identité des auteurs de ces dénominations. Pour Furetière et Corneille, ce sont les Espagnols – donc les vainqueurs – qui ont appelé caciques les chefs des peuples qu’ils ont vaincus ; pour les encyclopédistes, ce sont les peuples eux-mêmes qui appelaient ainsi leurs chefs. Pour ce qui est de l’exactitude des faits, Furetière et Corneille ont raison, mais, pour rester dans la ligne du politiquement correct, les encyclopédistes rectifient le réel. Ils ne sont pas des intellos pour rien.

Barré (Complément au DAF, 1842) relève caciquat ou « dignité de cacique ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des encyclopédistes et des académiciens, ne se prononce pas sur l’extinction de ce titre, dont il laisse supposer qu’il est encore en usage à son époque : « Chef, prince des Indigènes de Haïti, de Cuba et de contrées appartenant au continent d’Amérique », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font précéder la définition « chez certaines peuplades d’Indiens d’Amérique du Sud, chef de tribu » de la mention histoire, renvoyant la dignité ou la fonction au passé révolu de ces Indiens. Ce qui change aussi dans les dictionnaires actuels, c’est le terme générique pour désigner les indigènes : au XVIIIe siècle, ils formaient des peuples ; aujourd’hui des tribus (cf. ci-dessus TLF et DAF, neuvième édition). Il semble que tribu soit moins inexact ou moins entaché d’ethnocentrisme ou moins à l’image des peuples d’Europe que peuple, à condition d’oublier que c’est un terme d’histoire romaine et d’histoire juive, si bien que, de ce point de vue, il est tout aussi profondément ancré dans l’histoire de l’Europe et même de l’Occident judéo-chrétien que peuple. Il est vrai aussi qu’à force de n’utiliser que des dénominations pures ou exemptes de toute connotation, péjorative ou dépréciative, ou parfaitement ajustées à leur objet, surtout quand cet objet est l’Autre et que l’Inquisition veille 24 h sur 24, on s’expose au risque de ne plus pouvoir rien dire.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Français n’étaient pas paralysés par ces scrupules. Ils disaient des cons qu’ils étaient cons, et non personnes à envergure intellectuelle limitée : cacique est devenu, par plaisanterie, un mot de potache, désignant le premier d’une section à l’Ecole normale supérieure, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes, cité par Littré (Supplément, 1877) : « (Il rêvait qu’à) sa sortie de l’École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu le premier à l’agrégation ; et ce cacique triomphant, c’était lui ». Cet emploi n’est pas relevé dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935) ; les rédacteurs du Trésor de la langue française le tiennent pour argotique, alors que les académiciens le mentionnent comme une extension familière et figurée du sens de « chef de tribu » : « Personne classée première au concours d’entrée à l’École normale supérieure et, par extension, personne classée première au concours d’entrée à une grande école, à l’agrégation, etc. »

Il est un autre emploi, assez incorrect pour ce qui est de la rectitude idéologique, c’est celui qui est emprunté en 1928 de l’espagnol, langue où il est attesté dès le XIXe siècle : « personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les affaires politiques », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent ainsi (les académiciens l’ignorant) : « Personnalité (politique, etc.) qui, en raison de ses fonctions, exerce un pouvoir ou une influence sur un groupe ». Un extrait de Cruelle Espagne des frères Tharaud (1937) illustre cet emploi de cacique dans les langues européennes actuelles : « Les électeurs votent en troupeau conduits aux urnes par leurs caciques, chefs des organisations politiques. Suivant que le cacique a plus ou moins d’influence, dispose de plus ou moins d’argent, ou vote blanc ou vote rouge, etc. » Si les ethnologues, comme Clastres, qui tenait les caciques pour des chefs sans pouvoir, ou comme Jaulin, pour qui l’Autre est plus sacré que l’Allah des musulmans, ou leurs disciples et épigones, s’ils en ont, lisaient les Tharaud, ils s’indigneraient du mépris que ces deux frères vouent aux caciques, ils remueraient ciel et terre pour faire taire ces deux insolents ou pour empêcher que leurs livres soient réédités.

02 septembre 2009

Taxe

 

 

Lire les articles, longs et détaillés, que les auteurs des dictionnaires publiés sous les régimes monarchiques consacrent au nom taxe, au verbe taxer, au nom taxateur, c’est prendre conscience que la réalité de la France, en dépit des révolutions, républiques, empires, changements de régime, décollation du roi et de son épouse, exils, tueries, guerres, bouleversements politiques et sociaux, crises économiques, manifestations de masse, processions dans les rues, etc. etc. etc. (et tout le tintouin), n’a guère changé en quatre siècles ou plus. Les mots changent, les taxes demeurent ou encore, comme le dit le prince Salinas, tout change pour que, justement, rien ne change.

Dérivé du verbe taxer, le nom taxe est attesté à la fin du XIVe siècle. Une taxe alors, c’est le « prix officiellement fixé pour certaines denrées ou pour certains services ». Ce sens peut sembler désuet dans la France actuelle, où les prix sont « libres », mais il est encore en usage pour les timbres poste et autres babioles. Dans la seconde moitié du XVe siècle, le mot ne se borne plus aux marchandises ; il s’étend aux personnes : « imposition sur les personnes et sur les choses » (Ordonnances des rois de France, 1461). C’est ainsi que le mot taxe est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française. En 1694 (première édition), les deux sens sont ainsi définis : « règlement fait par autorité publique, pour le prix des denrées et de quelque autre chose que ce soit » (faire la taxe des vivres ; la taxe des vivres, du pain, du vin ; payer les denrées suivant la taxe : et « prix établi par le règlement » : la taxe de la livre de pain, de la livre de viande est de tant ; c’est une taxe trop haute, trop basse) et « il se dit aussi d’une imposition en deniers sur des personnes, en certains cas » (on a fait une taxe sur les aisés ; on a résolu de faire une taxe sur les traitants). En 1932-35 (huitième édition), la taxe est la « fixation faite officiellement du prix des denrées, des frais de justice, du port des lettres, etc. » et c’est aussi « une imposition faite sur les personnes ou sur les choses » (on mit une taxe sur les riches ; taxe sur les chiens, sur les bicyclettes). En bref, rien n’a changé, sinon que l’article taxe est un peu plus court en 1932-35 qu’il ne l’était en 1694. Mais ce serait se hâter que d’en conclure que l’article plus court annonce des taxes plus légères et moins nombreuses. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’erreur est corrigée. Les taxes de la république sont plus nombreuses que celles du roi. C’est la « fixation officielle du prix des denrées et par métonymie, leprix ainsi fixé » ; la « fixation effectuée par un juge des frais dus aux avocats, aux officiers ministériels, aux avoués, aux experts, aux huissiers, etc. (taxe des dépens) » ; « l’indemnité accordée à un témoin qui s’est présenté à une enquête judiciaire » ; (vieux) « le tarif des indulgences papales » ; « l’imposition, la somme fixée ou part d’imposition sur un particulier », la « perception opérée par une collectivité publique à l’occasion de la fourniture à l’administré d’une contrepartie individualisable (synonyme redevance) : taxe postale, radiophonique ; taxe sur les postes de télévision ; taxe spéciale de 20.000 francs à Paris (...) sur toute nouvelle installation de téléphone ». Il est des juristes ou des fiscalistes qui justifient les taxes : « de même nature que l’impôt, la taxe s’en distingue par l’existence d’une contrepartie, dont, en principe, profite le contribuable ». Le principe en question ne se vérifie pas dans la taxe carbone, qui va s’ajouter à la liste interminable des taxes. Cette liste, non exhaustive (taxe locale, taxe d’enlèvement des ordures ménagères, taxe sur les spectacles, taxe de curage, taxe d’habitation, taxe foncière des propriétés non bâties, taxe professionnelle, taxe de séjour, taxe de voirie, taxe d’apprentissage, taxe à la valeur ajoutée (T.V.A.), taxe à l'importation), ne relève pas de l’imaginaire des poètes qui dressent, pour jouer avec les mots, des inventaires farfelus, mais elle dessine les contours de l’enfer moderne, auquel n’échappent que quelques produits hors taxe, du moins hors Union européenne.  

         Au XIIIe siècle, dans le haut Dauphiné, plus de 50% de ce que produisaient les paysans taillables et corvéables à merci, comme le répètent sans cesse les auteurs des manuels d’histoire de France, que ce soit les céréales, les fromages, les agneaux, la laine, les peaux, etc. était prélevé par les autorités politiques d’alors : c’était les temps obscurs de la très haïssable féodalité. La lecture du Trésor de la langue française est réjouissante : elle nous apprend que rien n’a changé et que nous, citoyens d’un pays libre qui est ce qui se fait de mieux dans le monde en matière de justice, de liberté, d’égalité, de droits de l’homme, etc., nous sommes encore plus pressurés de taxes, impôts, impositions, taxations, redevances, etc. que les paysans analphabètes et à demi serfs (autant dire des quasi esclaves) des époques sombres de l’humanité.

         Il fut un temps où (c’était au siècle des Lumières, il y a donc « une éternité ») les opposants à la monarchie absolue de droit divin exprimaient sans détours leur défiance vis-à-vis des taxes et autres impositions prélevées au seul bénéfice des puissants d’alors. Ainsi, dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), à l’article taxe, dans le paragraphe consacré au gouvernement politique, le chevalier de Jaucourt écrit ceci : « Il faut éviter soigneusement dans toutes les impositions des préambules magnifiques en paroles, mais odieux dans l’effet, parce qu’ils révoltent le public. En 1616, on doubla la taxe des droits sur les rivières pour soulager le peuple, portait le préambule de l’édit. Quel langage ? Pour soulager le peuple, on doublait les droits qu’il payait auparavant dans le transport de ses récoltes. Pour soulager le peuple, on arrêtait la vente des denrées qui le faisaient vivre et qui le mettaient en situation de payer d’autres droits. On doit chercher dans tous les états à établir les taxes les moins onéreuses qu'il soit possible au corps de la nation ». La Révolution n’aurait-elle servi à rien ? Les gouvernants de la France actuelle, sinon tous, du moins la plupart d’entre eux, déclarent fièrement qu’ils sont les héritiers des Lumières. Ou bien ils n’ont rien appris, ou bien ils ont tout oublié, ou bien ils font dans la posture.

 

 

 

 

01 septembre 2009

Projet

 

 

C’est la rentrée. Les enfants de deux ou trois ans rentrent au nido infantile. Les socialistes et autres groupuscules en istes font de même. Eux aussi, ils rentrent. Ce n’est pas la rentrée des classes, mais la rentrée de la lutte des classes et, comme il y a une forte concurrence entre ismes et istes, la lutte de la rentrée des classes.

La lutte de cette rentrée se fait, comme tous les ans, au projet : précisons, le projet politique ou, mieux encore, le projet de société. Tous veulent, exigent, réclament, revendiquent un projet qui soit blindé, encore plus iste ou plus isme que celui des concurrents. Il suffit de taper « projet de société » dans la fenêtre « recherche » de Google et plus de 17 millions de pages s’affichent en quelques secondes. Qui n’a pas son projet de société ? Les radicaux – comprendre les radicaux radicaux, qui sont rouges à l’intérieur et à l’extérieur, et non pas les radicaux socialistes, qui sont comme les radis, rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur – ont un projet révolutionnaire (tiens donc !) pour changer de société, et non pas changer la société, ce qui ferait trop Mitterrand, cru 81, mais aussi les écolos, le modem, les bobos, les fachos (évidemment). Les Palestiniens eux aussi ont leur projet de société, à l’explosif bien entendu ; même les Corses – eh oui, les Corses aussi - ne veulent pas rester à la traîne des mafias de Sicile, de Campanie, de Sardaigne, de Lucanie, du Basilicate, etc. dont le projet a une réalité depuis au moins un siècle : c’est cosa nostra.

Toutes ces belles choses rendent urgente une étude du mot projet, lequel n’a jamais eu dans l’histoire de la langue ce sens sinistre qu’il a pris depuis quelques décennies, depuis que les Français sont persuadés qu’ils peuvent faire briller le soleil à minuit : non factis sed verbis.

 

Le mot, dérivé du verbe projeter, est attesté à la fin du XVe siècle. Alors, il a un sens modeste. Les Français de cette époque n’étaient pas encore atteints du mal d’hubris. Ils ne voulaient pas sauver le monde, seulement leur pauvre âme. Un projet est alors une « idée qu’on met en avant » et un « plan pour réaliser cette idée ». Au début du XVIe siècle, il désigne aussi un « dessin qui représente (…) un bâtiment à exécuter conformément aux intentions de celui qui fait bâtir » et, un siècle plus tard, la « première ébauche d’un ouvrage, la première rédaction destinée à être amendée ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés : « dessein qu’on a formé de faire quelque chose » et « première pensée de quelque chose mise par écrit ». Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762), les académiciens répètent ces définitions, oubliant le sens du mot en architecture (« représentation d’un bâtiment à construire »), attesté dès le XVIe siècle ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) les fait siennes, en dépit de l’adjectif critique dont il qualifie de façon hardie son dictionnaire.

C’est en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, chez Robespierre, évidemment, qu’apparaît l’emploi moderne. Ce n’est pas tout à fait projet de société, ni projet politique, mais ça en a sinon les contours, du moins l’odeur âcre de sang versé. Le coupeur de têtes fait suivre le nom projet du complément de loi – la loi, en l’occurrence, étant la nouvelle Table destinée à faire advenir le monde parfait. En 1792, les projets de loi de Robespierre ont tout du projet de papier avant de devenir l’alpha et l’oméga de l’avenir radieux. Bien que projet de loi soit attesté dès 1792, les académiciens ne le relèvent pas, ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, se contentant de répéter les deux sens établis dès 1694 : « dessein, entreprise, arrangement des moyens pour exécuter ce qu’on médite » et « première pensée, première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », même s’ils illustrent le premier sens d’exemples qui dévoilent les dangers des projets de papier : De vains projets ; des projets inutiles, illusoires, romanesques ; ce projet n’est qu’une menace.

Au XIXe siècle, triomphe la nouvelle religion sociale, tout immanente et vaguement occultiste. Elle est toute en projets, elle n’est que projet. Il est donc dans l’ordre des choses que les acceptions de projet prolifèrent. Les académiciens en distinguent deux en 1835 ; trente ans plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense sept, dont projet de loi, mais sans référence à Robespierre (au milieu du XIXe siècle, le coupeur de têtes faisait tache) : « ce que l’on a l’intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné » ; « action de projeter » ; « dans le langage de la conversation, manière dont on se propose d’employer une journée » ; « projet sur, projet d’obtenir le cœur, la main d’une femme » ; « la première pensée, la première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », (« projet d’acte, la rédaction préparatoire d’un acte sur papier libre, non timbré », « on dit de même projet de loi ») ; « ébauche du plan d’un édifice à construire, avec ses coupes et ses élévations » (« il se dit, dans le même sens, des études qu’on fait pour la construction d’un chemin de fer, d’un canal ») ; « il s’est dit pour sujet, manière, objet ». Les académiciens, en 1932-35, réduisent les sept sens de Littré à cinq et ils restreignent (par prudence ou parce que l’histoire les a échaudés ?) l’emploi de projet de loi (et de résolution) à la langue technique du seul Parlement : « Projet de loi, texte législatif soumis à l’examen du Parlement par le gouvernement, par opposition à proposition de loi, texte législatif présenté au Parlement par un ou plusieurs de ses membres » et « Projet de résolution, projet dont une assemblée est saisie par l’un de ses membres pour prendre une décision sur un sujet déterminé ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont de vrais modernes qui distinguent encore plus d’acceptions que Littré. Ils ne relèvent pourtant pas l’emploi moderne de projet. Ils citent les syntagmes projet de lettre, de livre, de vacances, de mariage, de travail, de voyage, mais pas projet de société, ni de projet politique. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir entendu ou lu ces trois mots, dans lesquels se condensaient alors, dans les années 1960-70, les utopies modernes. En revanche, ils notent que projet est aussi un mot de philosophe, mais pas de n’importe quels philosophes, non, des philosophes de l’existence. « Pour les existentialistes, c’est ce vers quoi l’homme tend et qui constitue son être véritable ». Former des projets est dans la nature de l’homme, comme l’exprime lumineusement Sartre, en 1943 dans L’Etre et le Néant (tiens : il obtenait du papier et une autorisation des Allemands pour publier ses livres) : « l’homme est fondamentalement désir d’être et l’existence de ce désir ne doit pas être établie par une induction empirique ; elle ressort d’une description a priori de l’être du pour-soi, puisque le désir est manque et que le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être. Le projet originel qui s’exprime dans chacune de nos tendances empiriquement observables est donc le projet d’être ». On comprend à lire ces somnifères qu’Abetz les ait autorisés (dormez, dormez, braves gens). De fait, l’obsession du projet de société chez les istes et les ismes ne peut plus être source d’étonnements : « le désir est manque et le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être ». On est bien heureux que tout cela soit écrit noir sur blanc.

 

 

31 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

IIe partie : de l'amalgame

Spectacle ou amalgame ?

Dans un stade de football, aux spectateurs se mêlent les supporteurs. Les seconds profitent de l’occasion offerte par un match pour se fondre dans le groupe, s’y dissoudre, ne faire qu’un avec lui. Les chants qu’ils hurlent en chœur, « tous ensemble, tous », résument cela : peu importe la qualité de ce à quoi ils assistent, pourvu qu’ils soient ensemble et forment un seul et même bloc. Ils crient, ils agitent des drapeaux, ils chantent, ils font eux-mêmes le spectacle, puisqu’il n’y en a guère sur le terrain. Ils forment un seul corps ; en communiant, ils sont membres d’une église nouvelle ; ils s’amalgament et l’amalgame qu’ils forment fait « communauté ». L’amalgame prime sur le spectacle ; il abolit même le spectacle. La société du spectacle est en réalité une société de l’amalgame. Dans la supposée société du spectacle, le spectacle tient lieu de réel, mais il est distinct du réel. Dans la société de l’amalgame, image et réel, connaissance et information, savoir et superstition, tout est confondu, mêlé, mélangé, malaxé dans un même creuset. Les représentations se confondent avec le réel ; elles s’y fondent ; tout est représentations ; rien n’est plus réel ; le réel s’efface derrière l’amalgame qui en tient lieu, etc. C’est l’indifférenciation généralisée. Que le mot latin amalgama, employé en 1250 dans le traité Alchimista arabo-latinus, soit un terme d’alchimiste est éloquent de ce point de vue, l’alchimie ayant exprimé pendant des siècles le grand rêve fusionnel de l’humanité. L’étymologie aussi est éloquente. Il est emprunté de l’arabe, langue dans laquelle il est formé de deux mots, amal, « travail, œuvre », et al gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie est aussi emprunté de l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Les lexicographes classiques ne retiennent pas ce sens figuré d’union charnelle. Pour eux, amalgame est un « terme de chimie », aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « c’est la réduction en pâte qui se fait avec le mercure d’un métal noble, et particulièrement de l’or ») que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « opération chimique qui sert à réduire les métaux parfaits en de très menues parties »). L’un et l’autre notent que le mot est d’origine arabe, mais ils n’exposent pas le sens d’amal el gamaa en arabe. Cette étymologie, qui paraît plaisante, est sérieuse. Littré est l’un des premiers lexicographes à en faire état dans son Dictionnaire de la Langue française (Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

A partir de la fin du XVIIIe siècle, l’alchimie tombant dans un long discrédit, le nom amalgame devient « libre » en quelque sorte et peut désigner tout autre chose que de la réduction en pâte, grâce au mercure, d’un métal noble. Il s’étend par analogie à la société. L’amalgame devient un fait social. Dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), le mot est défini ainsi : « amalgame se dit figurément et familièrement d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (exemples : cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions ; son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence) ; de même par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « figuré, mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » (exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs ;  cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités »). De l’alchimie ou de l’occultisme, il bascule dans le social et socialisme. L’alchimie sociale ou l’occultisme socialisant ou le socialisme par l’alchimie, tel est le fondement de la modernité selon Philippe Muray. Amalgame s’étend à d’autres réalités sociales. Les militaires en usent pour dénoter la « réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses » (Trésor de la langue française, 1971-94). Il désigne aussi, outre le mélange de réalités inanimées et abstraites, hétérogènes et parfois contraires, comme dans les exemples cités par Littré (« amalgame de défauts et de qualités ») et les académiciens (« amalgame de bassesse et d’insolence »), et, à propos de la création artistique, le mélange ou la combinaison dans une même œuvre de musique ou chez un même écrivain de deux instruments ou de deux langues ou des rapports inattendus. Le concept saisit la réalité toute nouvelle des sociétés modernes. Elles ne sont plus, comme dans les temps anciens, faites d’ordres, de classes, castes, corporations, clans, séparés, distincts, disposés hiérarchiquement, mais un mélange, un brassage, une mixtion, tout ça formant de la diversité. L’extension métaphorique de ce terme d’alchimiste au social atteste les transformations profondes qui affectent la France, où l’amalgame définit le nouvel idéal, nommé aussi diversité ou métissage dans le discours politique dominant, idéal d’un type nouveau, idéal d’injonction et non pas d’utopie, auquel sont sommés de se conformer tous les membres de la société et la société tout entière.  

 

 

Le retournement du concept

La société étant, non dans sa réalité, mais dans l’idéal, amalgame, l’amalgame est l’horizon nouveau et une force à laquelle il est difficile ou vain de s’opposer ou qu’il serait illusoire de chercher à canaliser. Il est en même temps Dieu et le diable ou à lui-même sa propre négativité. Le concept d’alchimiste, qui détermine un au-delà de la société, et même le seul au-delà admis, s’étend aux discours, non pas à tous les discours, mais aux discours dont l’objet est la société. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est un « procédé employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». En apparence, l’amalgame relève d’une rhétorique peu honnête, incompatible avec l’état idéal qu’il détermine. En réalité, il n’en est rien. Le soupçon d’amalgame est un privilège de puissants ou de ceux qui ont du pouvoir et qui, des sommets sociaux où ils trônent, portent des accusations sans fin et sans fondement contre les faibles, les isolés, les dominés, pour les discréditer ou les humilier ou assimiler leurs idées à celles du Démon. Il se conjugue  à toutes les personnes, à tous les genres, à tous les nombres, à tous les modes, à tous les temps, à toutes les voix. La forme la plus commune que prend l’amalgame généralisé est la reductio ad Hitlerum. Elle consiste à mettre le signe égal entre ce qui doit être haï, toute entrave à l’amalgame social par exemple, et Hitler. Tout est Hitler ou même pire qu’Hitler. De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle nazie, les juges d’instruction sont le dernier avatar de la Gestapo, etc. Tout étant Hitler, tout se vaut. Le tout se vaut des anthropologues est l’axiome philosophique de l’amalgame.

L’amalgame multiplie les imputations. N'importe qui, x, y, le premier pékin venu, un adversaire, un innocent, etc. peut être accusé de tout mélanger, l’imputation à crime interrompant tout examen de quelque notion, idée, réalité que ce soit. Il n’y a plus de débat possible. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les musulmans : pas d’amalgame entre les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ; pas d’amalgame entre le Qoran et le Coran, entre Mahomet et Muhammad, entre l’islam et l’islamisme, bien que ces deux mots soient synonymes depuis plus de trois siècles, etc. Que le crime d’amalgame soit imputé à tout moment, dès qu’il est question d’islam, est dans l’ordre des choses, non seulement parce que l’étymon du mot est arabe, mais aussi parce que l’amalgame est le seul horizon de la France. Il est le principe moderne d’indifférenciation. Les barrières sont à terre, les limites sont abolies, les bornes n’existent plus. Il n’y a plus de séparation entre le public et le privé (tout le privé est public), entre le féminin et le masculin (tout est unisexe), entre les enfants et les adultes, entre l’homme et l’animal, entre la machine et l’animal, entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre le faux et le vrai, entre le juste et l’injuste, etc.

 

Le concept de société du spectacle est opaque. Il sert surtout à celer les ressorts de la société moderne : toute en amalgame, confusion, indifférenciation, et Allah seul y reconnaîtra les siens, pourrait-on ajouter, de façon inutilement insolente sans doute. 

 

27 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

Première partie : critique de la société du spectacle

Des sociétés de spectacle(s) à la société du spectacle ?

Une société de spectacle est une entreprise, généralement privée, dont l’objectif est d’organiser, partout où cela est possible, des spectacles payants : jeux du cirque dans l’antiquité, montreurs d’ours, femme à barbe, jardins zoologiques, combats de boxe, de catch ou de coqs, pièces de théâtre, concerts de musique, variétés, émissions de télévision ou de radio, opéra, épreuves sportives de tout type, etc. Les sociétés qui organisent ces spectacles relèvent du secteur tertiaire (les « services ») et, additionnés, les chiffres d’affaires qu’elles publient attestent, par leur ampleur, l’importance qu’elles ont prise dans l’économie de la France moderne ou de tout autre pays d’Europe. Pourtant, ces faits établis ne justifient pas que les sociétés de spectacles fassent de la France une société du spectacle et que, par la substitution de du à de ou la simple adjonction de l’article défini le devant le nom spectacle, ce qui désignait une réalité banale devienne un concept à forte valeur explicative, sauf à faire de tout jeu de mots ou de tout jeu sur les mots un concept.    

Les mots société du spectacle peuvent être entendus dans deux sens. Ou bien la société ainsi désignée se caractérise, non par le très grand nombre d’entreprises de spectacle que l’on y recense, mais par la prédominance en son sein du spectacle ou de toutes les formes possibles de spectacle, de sorte que le spectacle en est devenu la principale caractéristique et que les membres de cette société ne sont plus des acteurs, et encore moins des acteurs sociaux, sauf s’ils sont rémunérés pour animer ou organiser, en tant que salariés, les spectacles, qu’ils ne sont pas non plus des citoyens, mais qu’ils sont réduits au rôle ingrat de spectateurs. Ils assistent passivement à ce qui leur est montré. Ainsi, ils se détournent de l’essentiel. Ou bien, entendue dans un second sens, la société du spectacle est un type nouveau et inouï de société ou une nouvelle société, totalement inédite, si elle est replacée dans l’histoire de l’humanité, et qui peut être expliquée par le concept de spectacle ou par celui de spectaculaire, qui serait un avatar du capitalisme. Telles sont les thèses que Guy Debord et les situationnistes ont exprimées dans les années 1960. Selon eux, la société du spectacle serait le stade suprême de la marchandisation du monde. Le capitalisme, qui produit les biens dont les hommes ont besoin et qui leur offre tous les services possibles et imaginables, en est arrivé, pour achever le processus historique dont il est le moteur, à se donner lui-même en spectacle. La société du spectacle en matérialiserait le triomphe ou elle en serait l’assomption. Elle est le capitalisme en gloire. De fait, non seulement les exploités ou les dominés, mais tous les hommes, où qu’ils vivent, quels qu’ils soient, s’identifient aux images que le capitalisme diffuse de lui-même et ils sont maintenus le plus longtemps possible dans une aliénation servile.

 

 

Examen

Combien de temps consacrons-nous chaque jour à regarder un spectacle ou à y participer ? Peut-être une heure ou deux. Sur vingt-quatre heures, cela fait peu. Certes, il est des individus, enfants, vieillards, femmes au foyer, malades, etc. qui restent collés à l’écran de télévision pendant des heures, mais tout ce qu’ils regardent n’est pas nécessairement du spectacle, encore moins du spectaculaire. Le regard ou la durée ne suffit pas à faire du spectacle. Des feuilletons de télévision, tournés à la chaîne ou à la va comme je te pousse, sans gros moyens, dont les épisodes sont diffusés parfois dans le désordre, n’ont rien qui justifie le qualificatif de spectaculaire. Il est des individus, assez nombreux à dire vrai, qui sont rétifs à tout spectacle, quel qu’il soit. Chaque soir, la télévision est regardée par à peu près vingt millions de personnes. Le chiffre est approximatif, mais il ne représente pas plus du tiers de la population de la France. De fait, le spectacle à la télévision et qui n’est pas toujours du spectacle rebute deux fois plus de personnes qu’il n’en séduit. On prétend que l’intérêt porté au football prouverait la place croissante prise par le spectacle dans la société. Pourquoi pas ? Chaque équipe professionnelle de Ligue 1 joue une trentaine de matches dans son stade : championnat, coupes, éventuellement compétitions européennes. L’Olympique de Marseille attire de 30000 à 60000 spectateurs, une fois tous les dix jours. Cela semble beaucoup. En réalité, c’est peu, si l’on rapporte ce nombre au vaste vivier de spectateurs potentiels que sont les Bouches-du-Rhône et les départements limitrophes, Var, Gard, Vaucluse, Alpes de Haute Provence, où vivent au moins deux millions de personnes en âge d’assister aux matches. Le spectacle n’attire que 3% de cette population. Que représentent les vingt ou trente mille habitués du Parc des Princes où joue le Paris Saint-Germain dans la population de l’Ile de France ? Moins de 0,5 % ? Le spectacle est, quatre fois sur cinq, insipide : c’est tout ce que l’on veut, sauf du spectacle. Il est donc quelque peu abusif de parler de société du spectacle, sous le prétexte que presque tous les foyers de France sont équipés d’un appareil de télévision ou que le spectacle, le show, la représentation, etc. sont des sources de revenus importants pour ceux qui les organisent, les commanditent ou y participent. Ce n’est pas les pains que le spectacle multiple, mais les billets de banque. Les profits ne suffisent pas à légitimer la substitution du spectacle au capital pour caractériser les sociétés occidentales, même si la raréfaction du capital est compensée par la prolifération du spectacle.

 

 

Le spectacle comme stade ultime de la décomposition du marxisme 

On connaît la genèse de ce concept de société du spectacle. Dans les années 1960, le réel prend sa revanche sur le marxisme, qui ne ramène plus dans ses filets que des monceaux de cadavres et qui menace de finir dans ces fameuses poubelles de l’histoire, où, ironie de l’histoire, il en a jeté tant d’autres. Il est quelque peu incongru de sauver le marxisme en laissant accroire qu’il puisse s'opposer seul à la toute-puissante (ou prétendue telle) société du spectacle. Car, s’il est des sociétés qui n’ont été que spectacles et qui méritent, plus que toutes les autres, d’être baptisées de sociétés du spectacle, ce sont les sociétés régies par le marxisme. Les grands défilés avec rubans, danseuses, folklore, chars, miliciens, avions, soldats martiaux marchant au pas, drapeaux rouges, etc. avaient lieu rituellement les 1e et le 9 mai, les 7 ou 8 novembre pour célébrer la grande et impérissable révolution d’octobre ou à tout autre date pour fêter l'anniversaire du tyran rouge ou pour célébrer la victoire du socialisme dans tel ou tel pays du monde, etc. Ce qui caractérise ces spectacles, c’est l’assistance obligatoire et les spectateurs requis ou amenés de force sur place. Le spectacle a été, avant le capitalisme mondialisé, Endémol et les lucratives boîtes de production, la spécialité des régimes communistes. Ce n’est pas pour rien que, dans ces sociétés, l’art populaire par excellence a été le cinéma avec ses milliers de figurants, ses grands mouvements de caméra, à droite, à gauche, de bas en haut et de haut en bas, circulaires, tournoyants, etc. De même, les défilés avec musiques et banderoles, sono assourdissante et haut-parleurs, slogans vengeurs hurlés par des danseurs en transe, etc. ont été en Occident la grande spécialité des partis et organisations socialistes, communistes, gauchistes, qui avaient en horreur le capitalisme ou disaient l’avoir en horreur. Il en est de même de la marchandise. Dans les pays de l'Est, tous régis par la sainte loi du marxisme, variante léniniste, tout était simple. Il n’y avait rien à acheter ou pratiquement rien. Les marchandises étaient rares, donc chères, et même très chères, quand le prix était rapporté à la qualité très médiocre de ce qui était vendu. Ce qui était abondant, c’était la marchandise idéologique, discours, propagande, motions, programmes, etc. Elle ne valait rien, mais elle était gratuite – et obligatoire comme une purge. Ceux qui élaboraient cette camelote avaient accès aux marchandises terrestres, aux vraies, dans les magasins à devises réservés aux étrangers. S’il est des sociétés dans lesquelles la marchandise est reine, ce sont celles pour l’instauration desquelles ont milité Guy Debord et ses camarades, à savoir les sociétés communistes où, ironie de l'histoire, la marchandise obsédait tous les moutons contraints au spectacle roi. La situation, pour parler comme Debord, étant ce qu’elle est, la notion de société du spectacle est la énième et dernière tentative de sauver le marxisme du néant. La société du spectacle n’est sans doute pas le stade suprême du développement capitaliste ; en revanche, elle est le stade ultime du processus de décomposition du marxisme.

 

 

Le spectacle dans les anciennes sociétés

Le spectacle n’est pas une nouveauté en France. Pendant des siècles, les Français ont assisté, chaque dimanche et parfois chaque jour, au spectacle de la messe, et cela, dans un lieu idoine, l’église, dont l’architecture, avec un autel qui est l’équivalent d’une scène et une nef où s’assoient les fidèles, comme s’ils étaient au stade, tient en partie du théâtre à l’italienne. Certes, tout dans la messe n’est pas spectacle, comme tout à la télévision ne relève pas du spectacle, et la dimension spectaculaire n’est qu’un aspect de la messe, mineur pour ce qui est de la signification sacrificielle de l’événement, mais incontestable pour ce qui est de la liturgie. Au XVIIe siècle, avant le vendredi saint, les foules se pressaient aux leçons de ténèbres. Alors, le spectacle était tout autant présent dans la vie des Français qu’il ne l’est de nos jours. Certes, il n'était pas la source inépuisable de revenus ou de profits qu'il est devenu. Mais cela n’autorise pas à qualifier de « société du spectacle » la France d’alors, non plus que la France d’aujourd’hui. Le concept de « spectacle » a été exposé avec précision par les auteurs classiques, écrivains, philosophes, lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont définis. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : « représentation que l’on donne au public pour le divertir » (exemples : « l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples ») et « tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue » (exemples : « Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un Martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis »). Les sens les plus intéressants sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les académiciens relèvent cet emploi : « spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques ». Les exemples sont éloquents : « l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle, c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape ». L’expression être en spectacle, alors d’usage courant, a pour sens « être exposé à l’attention publique », comme dans cet exemple : « quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde ». Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il illustre les expressions être en spectacle et donner et se donner en spectacle d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : « les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles » ; « les grands sont en spectacle à tout l’univers » ; « la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation ». Cet emploi n’est relevé que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française et, dans la huitième édition (1932-35), il est illustré de cet exemple : « le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle ». La décollation de Louis XVI a sans doute aboli cette mise en scène du pouvoir royal. Les écrivains que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ont une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : « auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle » ; La Bruyère : « Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles » ; Massillon : « les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés » et « il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables ».

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un long article est consacré aux spectacles, classés parmi les « inventions anciennes et modernes ». Le spectacle n’est pas seulement un fait de société ; il tient de la nature humaine. L’homme est ainsi fait qu’il se complaît aux spectacles. C’est ce que pense l’abbé Batteux, cité par l’auteur de l’article : « l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement ». Dans le corps, le sens qui prédomine est la vue : « aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations ». Autrement dit, c’est la façon dont l’homme saisit le monde par ses sens qui explique le très grand nombre de spectacles : « il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité », par exemple les « grimaces d’un charlatan », « quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire », « les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux ». Ces spectacles ont pour défaut d’avoir « peu de rapport avec notre être » : ce sont « de pures curiosités », qui « ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux ». L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : « qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement ». De fait, il est possible de distinguer, en fonction de la nature de l’homme, deux types de spectacle, ceux du corps et ceux de l’âme. La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : « les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel », alors que « ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité ». Ainsi « les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle », alors que « les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir ». C’est pourquoi « la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes ».

Les auteurs classiques se sont efforcés de penser le spectacle et en ont exposé des « théories », en rapport avec la politique, la religion, la nature humaine, l’art. L’ensemble conceptuel ainsi formé est d’une ample diversité. La théorie mécaniciste de Debord et son marxisme léninisme du pauvre ne peuvent pas être décemment comparés à cette cathédrale de concepts, sauf à vouloir se couvrir de ridicule. Le seul apport du situationnisme est syntaxique : il consiste à faire de spectacle le complément du nom société, ce en quoi il est conforme aux diktats modernes qui transforment tout fait, événement, réalité, même si cette réalité tient de la nature de l’homme, en fait, événement, réalité de société, c’est-à-dire, comme dans la scolastique médiévale, à faire de tout et de n’importe quoi un attribut de la société.

 

 

12 août 2009

Epoque



 

 

Voilà un mot savant, attesté en 1637 et emprunté d’un mot grec ayant pour sens « arrêt » et « période de temps ».

Le premier sens « point fixe qui sert de départ à une chronologie » est tenu pour vieilli (« point fixe du temps; en particulier, point fixe du temps historique marqué par un événement important et servant de point de départ à une période déterminée ») par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et pour classique dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Il apparaît dans le Discours sur Histoire universelle (1681) de Bossuet (« cette époque de la ruine de Troie, arrivée environ l’an 308 après la sortie d’Égypte et 1164 ans après le déluge, est considérable.... ») et longtemps, jusqu’en 1832-35 (DAF, sixième édition), il a été le seul sens qu’aient relevé les lexicographes anciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « terme de chronologie, c’est un temps certain et fixe, d’où on commence à compter les années »), Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694 : « terme fixe et certain d’où l’on commence à compter les années »), les académiciens (DAF, 1694, 1718, 1740 : « certain temps remarquable dont on se sert dans la chronologie, pour commencer à compter les années, et qui est ordinairement fondé sur quelque événement singulier » ; 1762, 1798 : « point fixe dans l’histoire, dont on se sert dans la chronologie ou dont on peut se servir pour commencer à compter les années et qui ordinairement est marqué par quelque événement considérable »), les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64 : « Histoire, on appelle ainsi certains événements remarquables dont le temps est exactement ou à peu près connu dans la chronologie ancienne et moderne, et qui servent comme de points fixes pour y rapporter les autres événements »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « point fixe dans l’Histoire ; l’Epoque du Déluge ; la naissance de Jésus-Christ est l’époque d’où nous commençons à compter les années ; on dit, en style familier et critique, brouiller les époques : confondre les dates »). Furetière, Corneille, les encyclopédistes citent d’innombrables exemples de comput (car c’est de cela qu’il s’agit), qui illustrent ce sens, qui peut paraître singulier aux modernes que nous sommes ; les encyclopédistes, qui sont relativistes et désireux de montrer qu’il existe autant de façons de mesurer le temps et de compter les années qu’il y a de civilisations ou de « cultures », en font un inventaire presque exhaustif. Furetière se contente d’en citer quelques-unes : « L’époque des Chrétiens est la naissance de Jésus-Christ ; celle des Turcs est l’hégire ou la fuite de Mahomet ; celle des Romains la fondation de la ville ; celle des Grecs les olympiades ; celle des anciens Persans de Nabonassari ».

De tous les auteurs de dictionnaires consultés, les encyclopédistes sont aussi les seuls qui rappellent que les philosophes sceptiques de l’Antiquité donnaient à époque le sens singulier de « suspension de jugement » : « c’est l’état de l’esprit par lequel nous n’établissons rien, n’affirmant et ne niant quoi que ce soit. Les philosophes sceptiques ayant pour principe, que toute raison peut être contredite par une raison opposée et d’un poids égal, ils ne sortaient jamais des bornes de l’époque et ne recevaient aucun dogme ». Suit dans l’article un exposé détaillé de la méthode sceptique et des dix principes sur lesquels elle est fondée.

 

Le sens moderne, attesté chez Bossuet (« Il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste ; c’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie « s’arrêter », parce qu’on s’arrête pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » ; « il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques que je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots les principaux événements qui doivent être attachés à chacune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements à leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des temps »), n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit aussi de toute partie du temps considérée par rapport à ce qui s’y passe, à ce qu’on y fait » (exemples : « l’époque de son avènement au trône, de son mariage ; depuis cette époque malheureuse ; j’étais à cette époque très-loin de Paris ; nous sommes à l’époque de l’année où tout semble renaître ; voici l’époque du renouvellement des baux ; je serai en Italie au mois d’octobre, tâchez d’y venir à la même époque ; à toutes les époques de la vie »). Les annalistes de l’Antiquité et des siècles classiques s’attachaient à établir des chronologies et, pour cela, ils devaient disposer de dates établies et sûres qui leur servaient d’époques ; ils faisaient de l’histoire modeste. Tout change au XIXe siècle. L’Histoire devient la Science des Sciences ; elle explique, elle rend compte de tout le passé, elle met en ordre les événements anciens ; elle les range dans un temps découpé et redécoupé ; elle trace la direction que prennent ou doivent prendre ces événements ; elle met des sens uniques et interdits partout ; elle règle la circulation du passé parmi les modernes. Que Bossuet ait été le premier à employer époque dans ce nouveau sens exprime éloquemment ce qu’est l’histoire selon les modernes. Bossuet est l’inventeur de l’histoire téléologique, c’est-à-dire de l’histoire à laquelle sont fixés des objectifs et qui a pour but d’instruire les hommes des fins dernières et ultimes. De fait, époque prend au XIXe siècle, siècle de l’Histoire, dont nous ne sommes pas sortis, ce sens nouveau, que décrivent assez bien Barré dès 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française (« époque se dit aussi d’un certain nombre d’événements remarquables que l’on choisit dans l’histoire d'un peuple, ou dans l'histoire universelle, pour y établir des divisions ; et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « époque se dit aussi d’événements remarquables choisis dans l’histoire pour y établir des divisions, et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements »).

La modernité, aussi avide, sinon plus, que Bossuet à mettre de la téléologie partout, fait à époque un triomphe qui se lit à livre ouvert dans les innombrables sens que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication). Le mot est en usage en astronomie (sens exposé dans L’Encyclopédie : « instant choisi où une planète occupe une position déterminée sur son orbite, servant à des calculs ultérieurs »), en comptabilité (l’époque de l’échéance) ; « espace de temps » (sic), c’est une « période historique marquée par certains faits, certains caractères propres » (époque contemporaine ; grande époque ; la merveilleuse époque de saint Louis ; l’époque des diligences ; époque romaine ; basse, haute époque ; époques successives ; époque de décadence, de transition ; l’époque des croisades ; les époques de l'histoire ; la Belle Époque ; époque classique, romantique ; époques littéraires ; époque romane) ; c’est aussi « une division quelconque des temps géologiques ; plus particulièrement une subdivision de la période géologique correspondant à un sous-système ou groupe » (époque tertiaire ; les époques glaciaires du Quaternaire) ;  c’est encore « toute partie plus ou moins longue du temps, de la vie courante » (l’époque de la puberté, des vacances ; à cette époque de l'année). Le mot a un tel succès qu’il est employé dans des expressions mélioratives comme être de son époque (le comble du bon conformisme : « avoir les idées, refléter les caractéristiques de l'époque à laquelle on appartient ») et qu’il forme même des locutions prépositionnelles ou adverbiales ou conjonctives qui servent de repères temporels : à l'époque de ; à l'époque où ; à l'époque ; c’était l’époque de, où… ; ce fut à, vers cette époque que...

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition d’époque tenait en une courte phrase ; dans la neuvième édition du même dictionnaire, elle est divisée en sept sens (« moment historique marqué par un évènement considérable » ; « période historique considérée sous le rapport des évènements qui s’y déroulent, des caractères qui lui sont propres » ; « moment déterminé de la vie d’une personne, d’une collectivité » ; « arts décoratifs, période caractérisée par un style qui lui est propre » ; « géologie, division d’une période géologique » ; « astronomie, instant origine à partir duquel sont comptés les temps, servant à définir, par exemple, la position sur son orbite d’un astre du système solaire » ; « cinéma, un film d’époque, qui retrace ou évoque avec un grand souci d’exactitude la vie d’une époque déterminée »), lesquels produisent chacun trois ou quatre emplois. Epoque est de notre époque. Il est rare qu’un mot savant condense aussi clairement l’hypostase de l’Histoire.

 

 

08 août 2009

Médiation

Emprunté du latin mediatio, au sens de « médiation, entremise », ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « division par deux » et surtout à la fin du XIVe siècle au sens religieux ou théologique « d’intermédiaire entre Dieu et l’homme ». Il est employé avec ce sens dans un mystère de 1518, Mystère du Vieux Testament : « Quant au regard de Eve, qui du forfait / Envers l’homme fut mediacion ». En 1541, Calvin, dans Institution chrétienne, l’emploie au sens « d’entremise pour concilier Dieu et l’homme » : « comme si Christ, s’étant acquitté d’une médiation temporelle, avait remis l’office éternel et à jamais perdurable sur ses serviteurs ».

L’histoire sémantique de ce mot est celle d’un rapide effacement de ces sens religieux au profit du sens profane, politique ou laïque (par exemple, en 1691, ce sens en astronomie : « moment de la culmination d’un astre ») et, à la fin du XXe siècle, dans le moment hypermoderne de ce siècle des ténèbres, au profit du sens social, le sens religieux se maintenant, mais dégradé, dans la musique liturgique : « pause faite au milieu des versets d’un psaume » (1701). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le seul sens profane d’entremise, déplaçant vers le nom médiateur le sens religieux, lequel apparait dans l’exemple suivant : « il n’y a que Jésus-Christ qui puisse être médiateur entre Dieu et les hommes ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), comme Richelet, ne relève que l’emploi profane et politique : « entremise de celui qui accommode les parties qui sont en guerre, en querelle », faisant allusion à la religion – plus exactement à la politique du Pape – dans l’exemple « le Pape a offert sa médiation pour pacifier l’Europe », phrase si générale qu’elle peut s’appliquer à toute période de l’’histoire de l’Europe. Les académiciens, de la première (1694) à la huitième (1932-35) de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens profane « d’entremise », qu’ils illustrent d’exemples politiques ou sociaux : « cet accommodement a été fait par la médiation d’un tel prince ; on s’est servi de sa médiation ; on a accepté, on a refusé sa médiation » (1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « entremise pour mettre d’accord deux personnes, deux partis » (« cet accommodement a été fait par la médiation de tel homme d’État ; on s’est servi de sa médiation ; il a offert, on a accepté, on a refusé sa médiation ») et « médiation armée s’est dit de l’acte de médiation dans lequel la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace de faire la guerre à celle des deux parties qui n’acceptera pas ses propositions ».

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), médiation est un terme de géométrie, ainsi défini : « selon certains auteurs anciens d'arithmétique, c’est la division par 2, ou lorsqu’on prend la moitié de quelque nombre ou quantité ». Ce sens est attesté au XIIIe siècle (cf. ci-dessus), mais, selon les encyclopédistes, il « n’est plus en usage : on se sert plus communément de celui de bipartition, qui n’est pas lui-même trop usité ; et lorsqu’il s’agit de lignes, on dit bissection ». En revanche, le sens de médiateur en théologie est longuement exposé et illustré de nombreux exemples : « Dans les alliances entre les hommes où le saint nom de Dieu intervient, Dieu est le témoin et le médiateur des promesses et des engagements réciproques que les hommes prennent ensemble » ; « Lorsque Dieu voulut donner sa loi aux Hébreux, et qu’il fit alliance avec eux à Sinaï, il fallut un médiateur qui portât les paroles de Dieu aux Hébreux et les réponses des Hébreux à Dieu, et ce médiateur fut Moïse » ; « Dans la nouvelle alliance que Dieu a voulu faire avec l’Eglise chrétienne, Jésus-Christ a été le médiateur de rédemption entre Dieu et les hommes ; il a été le répondant, l’hostie, le prêtre et l’entremetteur de cette nouvelle alliance » ; « Saint Paul, dans son épître aux Hébreux, relève admirablement cette qualité de médiateur du nouveau Testament qui a été exercée par Jésus-Christ » ; « Outre ce seul et unique médiateur de rédemption, les catholiques reconnaissent pour médiateurs d’intercession entre Dieu et les hommes les prêtres et les ministres du Seigneur, qui offrent les prières publiques et les sacrifices au nom de toute l’Eglise. Ils donnent encore le même nom aux saints personnages vivants, aux prières desquels ils se recommandent, aux anges qui portent ces prières jusqu’au trône de Dieu, aux saints qui règnent dans le ciel et qui intercèdent pour les fideles qui sont sur la terre. Et cette expression ne déroge en rien à l’unique et souveraine médiation de Jésus-Christ, ainsi que nous le reprochent les protestants, qui, comme on voit, abusent à cet égard du nom de médiateur ».

Au XIXe siècle, Barré (Complément au DAF, 1842) réunit dans l’article médiation de son dictionnaire les différents sens du mot, à l’exclusion du sens théologique, tombé en désuétude : « Acte de médiation (histoire), organisation de la Suisse, arrêtée et promulguée par le premier consul Bonaparte, le 20 février 1803 » ; « en astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi » ; « dans l’ancienne géométrie, division par deux », Barré ajoutant : « ce terme n’est plus usité » (comprendre : en géométrie). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Barré, à une différence près, les mêmes sens de médiation, à l’exception du sens théologique ou religieux : « action de celui qui est médiateur » (La Fontaine : « Elle employa sa médiation // Pour accorder une telle querelle » ; Fénelon : « Il s’était réconcilié avec vous par la médiation de la reine mère » ; Voltaire : « L’Espagne et la France venaient de remettre leur querelle à sa médiation ») ; « Acte de médiation, organisation de la Suisse promulguée par Bonaparte en 1803 » (ça a dû être une belle catastrophe pour les Suisses) ; « terme de liturgie, partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, l’une psalmodiée ou chantée par un côté du choeur, et l’autre par le côté opposé » ; « terme d’astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi et moment de la culmination d’un astre ».

Ce qui apparaît dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe fait à médiation dans la langue moderne des (prétendues) sciences, dites sociales et humaines : en philosophie, c’est « l’action de servir d’intermédiaire entre un terme ou un être duquel on part, et un terme ou un être auquel on aboutit », comme dans cet extrait de Blondel : « il y a, en moi, disproportion entre la cause efficiente et la cause finale ; et pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent être en moi ce qu’elles sont déjà, sans la médiation permanente d’une pensée et d’une action parfaites » ; en psychologie, c’est le « processus par lequel une connaissance sensorielle se transforme en une donnée intellectuelle » ; dans la langue du droit, c’est « l’entremise destinée à concilier ou à faire parvenir à un accord, à un accommodement des personnes ou des parties ayant des différends » (entreprise, offre de médiation ; médiation de l’O.N.U. ; médiation diplomatique), alors que la médiation armée est une « médiation dans laquelle la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace d’employer les armes contre la partie qui n'acceptera pas ses propositions » : en ethnologie et dans l’histoire religieuse, seul vestige du vieux sens théologique, c’est « l’entremise d’un génie protecteur ou d’un prêtre auprès des humains pour les rapprocher des divinités » ; en musique (domaine du plain-chant), c’est le « partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, la première psalmodiée ou chantée par un choeur, la seconde par un autre » ; en astrologie, c’est le « moment de culmination d’un astre ». On lit dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française cette définition de la médiation, qui ne tient pas de la blague, mais qui est comme un vestige chu de quelque désastre ancien : « médiation se dit de ce qui institue une relation médiate entre des idées, des notions, des choses » et « spécialement (sic), mouvement dialectique par lequel l’opposition immédiate entre deux termes se conserve en se dépassant dans une unité plus haute ; ce qui sert ainsi d’intermédiaire », comme dans cet exemple : « selon Hegel, l’antithèse, négation de la thèse, constitue la médiation d’où procède la synthèse » (on ne saurait mieux décrire la médiation).

Ce qui est nouveau et a échappé aussi bien aux très savants lexicographes du Trésor de la langue française) qu’aux distingués académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est la prolifération des emplois de médiation dans la langue des prétendus « travailleurs », dits sociaux, des assistantes sociales, de tous ceux qui sont payés pour s’interposer entre des groupes ethniques et éviter qu’ils ne règlent leurs comptes à la kalachnikov. Elle prend alors des formes innombrables, que des épithètes tentent de cerner : judiciaire, familiale, du crédit, bancaire, consumériste, conjugale, ethnique, raciale, islamique, des imams, citoyenne, environnementale, économique, culturelle, interculturelle, etc. Mais quel que soit l’adjectif, elle est par nature sociale, puisque le social a détrôné depuis plus de deux siècles la théologie ou la religion. Jadis, la médiation se faisait par le Christ ; désormais, elle relève de la seule responsabilité d’assistantes sociales, lesquelles, dans certains quartiers, sont remplacées par les imams.

28 juillet 2009

Signes 28

Européen et Europe

dans les dictionnaires et les encyclopédies

(XVIIIe–XXe siècles)

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées de 1762 à 1935) ou dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition d’européen est expédiée en un court fragment de phrase : « qui appartient à l’Europe » et « habitant de l’Europe ». Le mot est employé pour la première fois comme adjectif en 1563 sous la forme europien, dans Advis et devis des langues de François Bonnivard. Dérivé du nom Europe, auquel est ajouté le suffixe – ien, désignant une ethnie ou une population, comme italien dérivé d’Italie, le mot est de formation française, les adjectifs latins europaeus et europensis n’ayant pas de postérité en français. Le mot est enregistré dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : « on ne dit point européan ». Les académiciens ajoutent : « c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le dictionnaire ». De fait, si le mot est enregistré, ce n’est pas pour en exposer le sens, puisque européen est un simple adjectif de relation, mais pour rejeter european, emprunté de l’anglais. Alors, l’Europe est une réalité du monde qui n’a pas d’autre identité que celle de continent. Européen est enregistré comme nom dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « habitant de l’Europe ». Le nom désigne des personnes, il n’a pas de sens. Dit en d’autres termes, il a un référent et n’a pas de signifié.

En revanche, un contenu sémantique fort apparaît dans les deux exemples cités : un extrait des Considérations sur la gouvernement de la Pologne de Jean-Jacques Rousseau (1770-71 : « il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens ») et un extrait du Génie du christianisme de Chateaubriand (IV, III, 6, 1802 : « le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille ... il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs »). Dans l’extrait de Rousseau, la phrase citée n’a pas le sens europhile qu’on pourrait y donner aujourd’hui, celui d’une abolition des nations, mais le sens opposé. Dans cette œuvre de circonstance, Rousseau s’interroge sur les conditions auxquelles pourrait ressusciter la Pologne, qui vient d’être partagée entre deux ou trois grandes puissances voisines, dont l’Empire russe. Selon lui, c’est le sentiment national qui, seul, pourra rendre la Pologne à elle-même : « Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d'un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d’ennui chez les autres peuples au sein des délices dont il est privé dans le sien ». La phrase citée suit cette profession de foi : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens » et elle est suivie de la phrase suivante, qui l’éclaire : « Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous dans les mêmes circonstan­ces feront les mêmes choses ; tous se diront désintéressés et seront fripons ; tous parieront du bien public et ne penseront qu’à eux-mêmes ; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus ; ils n’ont d’ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l’or. Sûrs d’avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? Pourvu qu’ils trou­vent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays ». Selon Rousseau, les aristocrates qui gouvernent les nations européennes se ressemblent et, en maintenant leur peuple sous le boisseau, ils effacent les nations. Aujourd’hui, si tant que cet anachronisme ait un sens, le citoyen de Genève serait hostile à l’Europe fédérale et défendrait le principe d’une Europe des nations. Dans le second extrait (Génie du christianisme, 1802), le nom Européen, qui désigne une personne (le Père de la Rédemption), est intégré à un réseau d’oppositions : France v. Alger ; catholique v. dignitaire politique musulman ; libérateur d’esclaves v. barbare esclavagiste. Dans ce contexte, Européen est porteur d’un ensemble de valeurs propres à une civilisation. Il signifie plus qu’il ne désigne.

Ce que font apparaître les dictionnaires actuels, c’est une rupture dans la seconde moitié du XXe siècle. L’article que Littré consacre à Européen est sommaire. L’article du Trésor de la langue française, publié un siècle plus tard (1971-94), est cinq ou six fois plus long. L’adjectif de relation est transformé en un adjectif qualificatif exprimant une qualité positive. C’est dans le cadre de la construction d’une entité politique, nommée Communauté européenne, puis Union européenne, que se fait la mutation sémantique. Lorsque européen se dit d’une chose, il reste, quand il se rapporte à « l’Europe, entité supranationale », un adjectif de relation : « en parlant d’un inanimé, en particulier d’une institution, propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement, au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux (économique, juridique, politique, technique) » (Trésor de la langue française). En revanche, lorsqu’il se dit d’une personne, d’une collectivité, d’un état d’esprit, il cesse de désigner, il a pour sens « qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l'Europe des Six ». L’emploi « substantif » cité : « être bon Européen » illustre ce nouveau sens positif.

Que le mot, adjectif ou nom, ne réfère plus à une entité et qu’il se charge d’un sens positif est confirmé par les noms en isme qui en sont dérivés : européanisme ou « tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l'Europe ; doctrine correspondante », le synonyme européisme, ainsi que l’adverbe européennement, dans les deux sens de « à la manière de l’Europe, des Européens » et « à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants ». L’expression de la relation s’efface sous le sens idéologique. Ce n’est plus la réalité qui importe, mais les doctrines qui sont censées la changer. L’article européen du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins ample que celui du Trésor de la langue française ; il n’en confirme pas moins le phénomène analysé ci-dessus, à savoir que, dans ce mot, la référence (« qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique ») est effacée par la signifiance : « personne favorable à l’unification de l’Europe », comme dans l’exemple « cet homme politique est un européen convaincu ».

Dans les dictionnaires universels anciens (dictionnaires de choses ou encyclopédies), les mots Européen et Europe ne sont pas de simples désignateurs ; ils ont un contenu sémantique. Pour définir le nom Européen, Littré se contente d’en citer le référent : habitant de l’Europe. Un siècle et demi plus tôt, en 1721, dans le Dictionnaire universel (…), vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux (première édition en 1704), le sens « qui appartient à l’Europe » est longuement commenté. Ce qui intéresse les auteurs de ce dictionnaire, c’est l’origine des Européens. Pour eux, le sens est dans l’origine qui se perd dans un lointain passé : en l’occurrence, celui de la Bible. Voici l’article : « Les Européens sont fils de Japhet ; car l’Europe fut peuplée après le déluge par les enfants de ce fils de Noé, et les Païens même ne l’ont pas ignoré. Ils le nomment Japer (…) Le grand nombre des auteurs qui ont écrit sur ces Antiquités veulent que tous les enfants de Japhet aient passé en Europe, et entre autres, Gomer, que plusieurs disent avoir peuplé la Gaule ». Les Européens ont, comme les personnages de la Bible ou les grandes familles du royaume de France, une haute généalogie qui remonte au déluge.

Dans le Dictionnaire de Trévoux (édition de 1771), un long article est consacré aux limites de Europe. C’est de l’Atlantique à l’Oural : « voici les bornes que l’on donne aujourd’hui à cette partie du monde. Elle est baignée au Nord par l’Océan septentrional, au Midi par la mer Méditerranée, qui la sépare de l’Afrique. Elle est séparée de l’Asie du levant par l’Archipel, le détroit de Gallipoli, la mer de Marmara, le détroit de Constantinople, la mer noire, le détroit de Caffa, la mer de Zabache, la rivière du Don, jusqu’à la courbure la plus orientale, où est la ville de Taya ; d’où cette borne passe au Volga, qu’elle remonte tant que ce fleuve coule du nord au sud ; de là elle va à l’Obi qu’elle suit jusqu’à son embouchure dans l’Océan scytique et septentrional. Ainsi l’Europe est une grande presqu’île ».

L’idée que les hommes instruits du XVIIIe siècle se faisaient de l’Europe paraîtrait aujourd’hui incongrue ou obscène, même aux yeux des partisans les plus ardents de l’Union européenne. L’Europe se distingue des autres continents par trois qualités qui la définissent : elle est blanche ; elle est puissante, sûre d’elle et exemplaire par la civilisation qu’elle diffuse dans le monde ; elle est chrétienne. Au XVIIIe siècle, les progressistes traitaient les questions ethniques ou de couleur de la peau sans retenue. Ils disaient ce qui était, sans prévention. Ainsi dans l’Encyclopédie (1751-65) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre : « l’étymologie la plus vraisemblable dérive le mot Europe du phénicien urappa, qui, dans cette langue, signifie visage blanc ; épithète qu’on pourrait avoir donnée à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains ». Cette remarque, si elle était exprimée dans un ouvrage actuel, vaudrait à son auteur les foudres de l’Inquisition. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux énoncent la même vérité : « ce sont les Phéniciens qui l’ont appelée Ur-Uppa, c’est-à-dire « blanc de visage » ou Visage blanc, parce que les Européens sont beaucoup plus blancs que les Africains ».

Descendants de Japhet, fils de Noé, les Européens font l’objet d’un éloge bruyant : « Les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du Monde dans les Sciences et les Arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus  militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains ». Si cette European Pride était organisée aujourd’hui (hypothèse hautement improbable), elle ne susciterait de la part des plus chauds partisans de l’Union européenne que réprobation, indignation, condamnation, car elle serait perçue comme l’affirmation d’une arrogance impériale ou raciste. Cette fierté caractérise aussi l’autre grand dictionnaire de choses du XVIIIe siècle, l’Encyclopédie, laquelle, d’un point de vue idéologique, se situe à l’exact opposé du Dictionnaire de Trévoux : « quoi qu’il en soit, l’Europe est toujours la plus petite partie du monde ; mais, comme le remarque l’auteur de l'Esprit des lois, elle est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus, si l’on considère l’immensité des dépenses, la grandeur des engagements, le nombre des troupes, et la continuité de leur entretien, même lorsqu’elles sont le plus inutiles et qu’on ne les a que pour l’ostentation. D’ailleurs il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers, et ce qui est le plus important, par le Christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société ». 

Les philosophes des Lumières sont célébrés pour avoir jugé des mœurs et des croyances sans a priori et d’avoir, sinon inventé, du moins amplifié, le relativisme. Il semble pourtant que ce relativisme se soit arrêté à eux-mêmes et que, s’ils se sont gaussés de l’Eglise catholique, de la transsubstantiation, de la Messe comme sacrifice, de la résurrection des corps, des institutions politiques de leur temps, ils se sont gardés d’étendre leurs sarcasmes à l’Europe, aux arts, aux sciences, aux métiers, aux techniques : en bref, à leur civilisation, dont ils font l’éloge avec passion. Dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française (Garnier, 1856), Louis Nicolas Bescherelle écrit que, dans l’iconographie classique, l’Europe, comme la Poésie, la Musique, l’Histoire, la France, etc. se présentait sous la forme d’une statue : c’est une « femme magnifiquement vêtue, assise sur un trophée d’armes, de livres, de globes, des pinceaux à ses pieds. Elle porte une riche couronne ; d’une main, elle tient un sceptre, de l’autre une corne d’abondance ». Elle est la maîtresse de l’univers, elle le régit, elle y commande, elle le guide. Au milieu du XIXe siècle, la représentation iconique que l’on se faisait de l’Europe confirme ce qu’en disaient un siècle auparavant les auteurs du Dictionnaire de Trévoux et ceux de l’Encyclopédie.

Enfin, ce continent blanc qui porte à son apogée la civilisation humaine est aussi chrétien. C’est ce qui le définit, aussi bien dans le Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1771) que dans l’Encyclopédie : « l’Europe est la plus petite des quatre parties du monde; mais elle a sur les autres beaucoup d’autres avantages : le principal est la véritable Religion, qu’elle a mieux conservée, et qu’elle répand, principalement depuis deux siècles, dans les autres parties de l’univers (…) La capitale de l’Europe est Rome » (Trévoux) ; « l’Europe (…) est la plus considérable de toutes (les parties du monde) par son commerce (etc.) et, ce qui est le plus important, par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci ». Il est possible que la dernière phrase soit ironique, bien que Jaucourt, l’auteur de cet article, ne soit pas ouvertement hostile au christianisme. Quoi qu’il en soit, ironique ou non, elle converge avec l’opinion exprimée dans le Dictionnaire de Trévoux, dont les auteurs sont de fervents catholiques.   

Il est une thèse qui, si elle était exposée aujourd’hui, ferait scandale, à cause de l’utilisation qui en était faite en Allemagne par les sectateurs d’Hitler. C’est l’origine celtique de l’Europe.  « L’Europe, dit-on, s’appela Celtique dans les temps les plus anciens ; ensuite, elle prit le nom d’Europe sur l’origine duquel on varie » (Trévoux) ; « il n’y eut d’abord qu’une seule langue en Europe, la celtique ou la gomarique ; ensuite il y en eut deux, la celtique et la grecque, qui vint de Phénicie et qui produisit la latine. Aujourd’hui il y en a trois : la latine, dont l’italienne, la française et l’espagnole sont des dialectes (…) ; la tudesque, rejeton ou fille de la celtique, et qu’on parle dans l’Allemagne, dans les îles Britanniques, en Suède et en Danemark ; et l’esclavon, qui est la langue de Pologne, de la Moscovie, d’une grande partie de la Turquie, de l’Esclavonie et de presque toute l’Illyrie. Il y a encore quelques langues moins étendues, qui sont le grec, l’albanais, le hongrois, le tartare, le basque, le bas breton, l’irlandais et le laponais » (Trévoux). Les encyclopédistes rappellent aussi les racines celtiques de l’Europe : « l’Europe est appelée celtique dans les temps les plus anciens ».

Blanche, civilisatrice, chrétienne, celtique, tel est le paradigme qui définit l’Europe, du moins selon les auteurs d’encyclopédies du XVIIIe siècle, qu’ils se placent dans la Lumière du Christ ou dans celles de la raison. Deux siècles et demi plus tard, cette Europe-là est oubliée ou tenue comme nulle et non advenue. Entre l’idée que nos prédécesseurs se faisaient de l’Europe et celle que nous nous en faisons, il n’y a pas un fossé, mais un abîme, comme si un séisme (la première guerre mondiale ? la deuxième ? la décolonisation ?) avait jeté la vieille Europe aux oubliettes de la mémoire, pour qu’une toute nouvelle Europe, sans racines ni passé, y soit substituée.

07:45 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : politique, histoire, culture

17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

16 juillet 2009

Contraception

 

 

 

 

 

Le mot, on s’en serait douté, est moderne : anglais ou emprunté de l’anglais tel quel, sans y changer un iota, et éminemment moderne, à la fois par la forme et parce qu’il condense en lui l’épopée de l’Occident épuisé et à bout de souffle aujourd’hui d’avoir si longtemps guerroyé sur tous les fronts. Il est attesté pour la première fois en français en 1934 dans une thèse de doctorat soutenue devant un aréopage de professeurs de la faculté de médecine. En anglais, il est beaucoup plus ancien, ayant été formé en 1886 du préfixe contra (en français « contre », marquant l’hostilité ou l’opposition) et du nom conception (le mot est identique en français). La suppression de la première syllabe du nom, identique à la première syllabe du préfixe, apparente ce mot ainsi formé à un mot-valise. S’il n’avait pas été emprunté de l’anglais et formé suivant les règles morphologiques du français, il aurait été sans doute ou peut-être anti-conception, lequel est attesté depuis quelques décennies, mais ignoré des grands dictionnaires.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), contraception est défini ainsi : “practice, method, of preventing or planning conception”. En anglais, il semble que le mot ait un sens plus large qu’en français. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la contraception a pour but d’empêcher la conception (to prevent conception), et non pas de « planifier » les naissances (to plan conception) : c’est « l’ensemble de pratiques destinées à empêcher la fécondation de l’ovule lors des rapports sexuels », les académiciens restreignant le mot au domaine de la physiologie, alors qu’il semble être entré depuis près de quarante ans (depuis la légalisation de la vente de la pilule ?) dans la langue courante. C’est aussi la définition qu’en donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse ; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques ».

A l’exception de cette différence entre l’original anglais et la copie française, qui a un sens plus étroit (mais n’est-ce pas conforme à la caricature de la France : pays rural, étroit, rabougri, petit-bourgeois, ringard, refermé sur lui-même et tout ce que l’on peut énumérer d’autre en matière de moisissure  d’esprit ?), le sens de contraception ne soulève aucune difficulté, parce que, entre autres raisons, chacun sait de quoi il en retourne dans la réalité. En revanche, les exemples qui illustrent ce sens sont des monuments (pas en péril, hélas) du beaufisme (faut-il dire « beaufitude » ?) franchouillard et « de gauche » (évidemment), que l’on croirait extraits, tant ils fleurent la grosse bêtise de toujours, de Bouvard et Pécuchet. Le roman Bouvard et Pécuchet est de Flaubert, aurait ajouté Proust, pastichant Balzac.

Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de les citer (pour le fun, comme on dit en NLF). D’abord, cet extrait, daté de février 1968 (ah, nostalgie, quand tu nous tiens !), du Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, qui sort ses Goebbels dès qu’il parle de culture : Tout est fait pour que la contraception apparaisse comme honteuse, culpabilisante. Ou encore, ce chef d’œuvre de la propagande tartuffière : La contraception servira (...) non plus à ne pas avoir d'enfants, mais à en avoir au moment optimum, scripsit Mme Sullerot dans (admirez le titre) « la dimension sociologique de la contraception » ; ou encore cette prédiction inoubliable de Choisir – nouvel avatar de Nostradamus : « quand la femme aura obtenu, grâce à la diffusion de la contraception et à la liberté de l’avortement, une maîtrise de son corps que n’empoigneront plus la crainte ni le remords, elle sera disponible pour d’autres luttes », luttes parmi lesquelles il faut inclure, n’est-ce pas ?, la burqa pour toutes, mais la burqa démocratique et de gauche, évidemment.

 

 

13 juillet 2009

Mythologies intellotes 19

 

L’universalité suspecte


De l’universalité dans les dictionnaires

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant « le plus grand nombre de » ou « la totalité », comme l’expriment les exemples cités : « généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts » (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il « est de peu d’usage ») et « généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts » (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que « c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité : l’universalité des biens ». Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose universalité par généralité, terme collectif qui « comprend toutes les choses de même nature », comme quand on dit universalité des biens pour dire « tous les biens d’une succession ». Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : « l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine ».

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. L’universalité prêtée a posteriori aux philosophes du XVIIIe siècle est infirmée par l’absence d’article universalité dans L’Encyclopédie.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de « général », que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, « qui s’étend partout » ou « dont les valeurs sont partagées par tous les hommes », mais le sens de « qui regroupe toutes les églises ». L’universalité, qu’on infère de cet exemple, n’est que de la généralité : « Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines ». Quant à universaliste, « terme d’histoire ecclésiastique », c’est le « nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut ». Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, « général, qui s’étend à tout, qui s’étend par tout », qu’illustrent les exemples : « un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce » (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de « généralité ».   

Le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes ». Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : « I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : « cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique », Vedel, Droit constitutionnel, 1949) ». Dans ce Trésor, l’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de « généralité » ou de « totalité », qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française

Le sens moderne est différent du sens classique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, universalité a, dans les dictionnaires,  le sens de « généralité ». Ce dernier sens suppose un ensemble composé de x unités ou réalités. Généralité désigne la totalité des réalités de cet ensemble. La notion contenue dans universalité, entendu dans un sens moderne, est différente : ce qui prédomine, ce n’est pas la totalité des réalités d’un ensemble, c’est l’expansion dans l’espace d’une réalité donnée. La réalité en question sort de l’ensemble où elle est confinée et s’étend dans le monde. Elle était bornée dans un ensemble, elle s’affranchit de toute limite. Il semble que cette notion, entendue ainsi, ait été introduite dans le nom universalité en même temps que la grande et massive expansion qu’ont connue dans le monde entier, aux XIXe et XXe siècles, les différents pays d’Europe. L’universalité est concomitante de l’uniformisation du monde sous la houlette des pays d’Europe ou de leur appendice américain.

Universalité de la langue française      

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de « l’universalité de la langue française ». C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? ». Tel qu’il est employé dans le sujet de ce concours, l’adjectif universel semble avoir pour sens « qui est largement répandu » ou « dont l’usage est courant dans toute l’Europe », et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : « qui s’étend à tout, qui s’étend par tout » (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir « généralité » ou « ce qui renferme les différentes espèces » (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui « comprend toutes les choses de même nature », et non dans le sens « moderne », défini pour la première fois par Littré, à savoir « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde, qui pourraient être des indices fiables de l’universalité prêtée à cette langue, importe peu. Le français est la langue de la « République des lettres » ou « des gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En usent les poètes, les écrivains, les hommes de culture, les amateurs de belles lettres, les savants, quand ils commercent ou conversent entre eux ou quand ils écrivent. Tel est le domaine de la langue française. Il est relativement restreint. C’est pourquoi l’argument de la clarté, qui est souvent interprété comme  le stigmate d’une arrogance impénitente, est si important. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou cette nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. La thèse de Rivarol rend compte assez bien de l’état de la culture européenne au XVIIIe siècle.

Or, très vite, l’évolution qui affecte l’Europe à compter de 1780-90 rend caduque la thèse de Rivarol. Déjà en 1760, Herder a publié, à l’occasion du concours annuel de l’Académie de Berlin, un Traité sur l’origine de la langue. Il y soutient la thèse suivant laquelle la langue est l’expression du génie d’un peuple, de ce qu’il a de spécifique et qui fait qu’il est différent des autres peuples. A la fin du XVIIIe siècle, s’épanouit en Allemagne le Sturm und Drang, hostile à l’influence du français dans la culture allemande. C’est aussi dans ces années-là que le terme de littérature « se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) et que, suivi d’un adjectif allemande, anglaise, italienne, française, il commence à supplanter lettres ou belles-lettres : la littérature, ce sont les lettres, conçues ou pensées non pas comme source de beautés (belles-lettres), mais comme l’expression spécifique d’un peuple ou d’une nation. Dès lors, la République des lettres (si tant est qu’elle ait encore une raison d’être) ne peut plus avoir une langue commune, mais une multitude de langues. Transposée dans le monde actuel, la thèse de Rivarol prend son véritable sens. Il existe un univers (on n’ose pas dire république) des affaires, de l’économie, du bizness, du marketing, du management, etc. Il existe un univers de la science, de la connaissance, de la recherche. Les membres de ces « républiques » usent d’une langue commune : l’anglais des Etats-Unis d’Amérique, dont on peut dire qu’elle est universelle, au sens où Rivarol l’entend : elle est d’usage général dans ces communautés. De nombreux théoriciens expliquent cette « universalité » par un argument homologue à celui de Rivarol. L’essence ou la nature de l’anglais est d’être pragmatique, réaliste, exact, précis et d’être apte aux échanges, au commerce, à la communication dans les deux univers de la science et des affaires (on ne fait pas de poésie quand on rédige un contrat). De là, il apparaît nécessaire à beaucoup d’observateurs de publier en anglais les articles scientifiques, même ceux des Annales de l’Institut Pasteur, d’enseigner en anglais l’économie, le management, la physique, même en France, d’exiger que l’anglais soit la langue des colloques savants, même s’ils sont organisés en France et par des institutions nationales, etc. Autrement dit, la signification de la thèse de Rivarol, si elle est extraite de son contexte historique, peut être retournée contre le français. Au moment où les Académiciens de Berlin rédigent le sujet de 1783 (le français est la langue universelle de l’Europe), ils ne savent pas (mais nous, avec le recul et a posteriori, nous le savons) que l’universalité du français, au sens moderne de large diffusion dans le monde, est en train de devenir impossible. En 1763, en signant le traité de Paris, la France a renoncé à sa souveraineté sur les trois-quarts du continent nord-américain et sur l’Inde, ces deux vastes ensembles qui aujourd’hui sont partiellement ou totalement anglophones. De fait, le Traité de Paris a favorisé la diffusion de l’anglais, lequel, en 1763, comptait moins de locuteurs que le français. A peine la thèse de Rivarol (admirable pour x raisons : nostalgie, pertinence, connaissance de la situation réelle de la culture en Europe au XVIIIe siècle) a été exprimée, elle s’est trouvée démentie par la thèse de la langue comme expression du génie d’un peuple ou d’une nation, que même des Français ont faite leur, par la diffusion concurrente et plus rapide de l’anglais qui a éliminé le français dans les zones du monde, qui se sont peuplées très rapidement par l’immigration (Amérique du Nord) ou par la croissance démographique (Inde).

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : « Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle,  régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps ». L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, « universel », au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

Universaliser

Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soient ignorés dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Or, il ne faut pas oublier que les Lumières sont d’abord « relativistes ». Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise et les dogmes sur lesquels elle est fondée, ne sont pas, dans les faits, universels – au sens que cet adjectif avait déjà aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout; des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens. De même, au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître « universelle », dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : « la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ? » De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale. 

Est-ce à dire que l’universalité est une fiction ? Non, bien sûr. Elle émerge après les Lumières. C’est dans le terreau révolutionnaire qu’elle germe. Dans le Discours sur l’universalité de la langue française (1784), dans le Rapport sur les idiomes (1792) et dans le Rapport sur la nécessité (…) d’universaliser l’usage du français en France (1794), ce qui importe aux auteurs, respectivement Rivarol, Barrère, abbé Grégoire, ce n’est pas tant la langue que la France. Rivarol, Barrère, l’abbé Grégoire traitent de la France, de ce qu’elle est, des valeurs qu’elle porterait, de sa mission dans le monde. En 1784, Rivarol limite l’universalité à l’hypothétique république des lettres. Dix ans plus tard, elle est élargie à la société, aux valeurs, au droit, à l’organisation politique. Avant 1789, « la langue française paraissait n’appartenir qu’à certaines classes de la société » ; Barrère veut « en faire la langue des peuples ». Quelques mois plus tard, l’abbé Grégoire publie son enquête portant sur les « patois et les mœurs des gens de la campagne ». La France est la patrie des lumières, du progrès, de la raison, des droits de l’homme et de la liberté. « Si notre idiome, écrit l’abbé Grégoire, a reçu un tel accueil des cours à qui la France monarchique donnait des théâtres, des pompons, des modes et des manières, quel accueil ne doit-il pas se promettre de la part des peuples à qui la France républicaine révèle leurs droits en leur ouvrant la route de la liberté ? » La France a été l’institutrice des noblesses d’Europe, elle se fait l’institutrice des peuples. Ce que les élites d’Europe se réservaient est prodigué à tous les hommes. L’universalité ne tient pas seulement aux droits politiques ; elle est portée par la civilité et les lettres. Pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à une date récente, les congrégations catholiques (Jésuites, Assomptionnistes, Maristes, Dominicains, Mère de Dieu, etc.) ont ouvert dans le monde entier des écoles; l’Alliance française, fondée en 1883, la Mission laïque, fondée en 1902, l’Alliance Israélite universelle, fondée en 1860, les ont imitées; puis la République qui a établi des lycées, des centres culturels, des instituts dans la quasi totalité des pays au monde. Là, les élèves y ont appris qu’ils avaient des droits politiques et la voie d’accès à la culture. Jamais la France a été autant universelle que pendant ce siècle-là, même dans le sport, où, pourtant, ses sportifs n’ont guère brillé. Des épreuves qui sont réellement universelles, tels les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football, n’auraient peut-être jamais existé, sans les deux Français, Pierre de Coubertin et Jules Rimet, qui les ont conçues et mises en place.

Mots français universels

Il est un moyen plus sûr que l’auto-célébration, qui n’est rien d’autre que la méthode Coué, pour évaluer en quoi consiste l’universalité française : c’est la langue ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, les mots spécifiquement français, fabriqués par les Français dans les années où germe la notion moderne d’universalité, et en usage dans la plupart des langues du monde : ce sont bureaucratie, terrorisme, nationalisme

Bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Vincent de Gournay (1712-1759). C’est ce qu’affirme Melchior Grimm dans sa Correspondance littéraire : « Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie » et « le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant ». Le mot bureaucrate est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de « homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux », précisant que ce mot « ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part ». Bureaucratie est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, avec un sens restreint par rapport au sens qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une « forme de gouvernement », ni « le véritable esprit des lois en France », mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le « pouvoir des chefs et commis de bureau ». Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : aussi bien dans les langues romanes (italien, espagnol, portugais) que dans les langues germaniques (néerlandais, allemand, anglais). Il est aussi en usage en russe et en turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement répandu.

Ce que la France révolutionnaire a exporté dans le monde, ce ne sont pas d’abord les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, après 1794, le terrorisme, puis, après 1798, le nationalisme. 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 pour désigner un mode de gouvernement dans lequel la police, l’armée, la justice, l’Etat sont utilisés, non pas pour défendre les citoyens, mais pour les forcer à adhérer à une politique contraire à leurs intérêts. C’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, « système de la terreur, pendant la Révolution française ». De même un « terroriste » ne pose pas de bombe, il est un « partisan » ou un « agent du système de la terreur ». Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Du français, ce mot est passé dans les langues romanes (espagnol, italien, portugais), dans les langues germaniques (anglais, allemand), en russe et en turc. Il est aussi universellement répandu que bureaucratie.

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, il l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards.

En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, forme le nom nationalisme, afin de désigner un phénomène dont il a été le témoin pendant les années révolutionnaires : « l’exaltation du sentiment national ». C’est un mixte de « chauvinisme » et de « xénophobie ». Pour lui, le nom est péjoratif. Cela n’empêche pas qu’il soit entré dans l’usage d’innombrables langues dans le monde et soit devenu ainsi universel. Comme bureaucratie et terrorisme, il est entendu au XIXe siècle dans un sens affaibli ou dans un sens positif. En 1834, il est attesté chez Lamartine. Il ne désigne plus une exaltation chauvine, mais un sentiment noble. En 1865, il est employé dans le sens positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée » (Larousse du XIXe siècle). Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’article consacré à nationalisme est long. Le sens varie suivant les lieux et les moments ; tantôt il est favorable, tantôt défavorable. La même « exaltation du sentiment national » est un crime ou une noble inspiration.

Sens affaibli

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), le sens de bureaucratie s’affaiblit. Les Académiciens tentent d’atténuer la portée du phénomène que désigne ce nom. Ce n’est plus le quatrième pouvoir omnipotent et qui échappe au suffrage des citoyens, ni une forme singulière de gouvernement, mais une dérive qui touche les administrations, comme l’attestent cette remarque : « ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration » ou cette autre définition (huitième édition, 1932-35) : « il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration ». Ce n’est plus le nouvel esprit des lois, mais le pouvoir abusif de subordonnés aigris et auquel il serait aisé, si l’on s’en donnait les moyens, de mettre fin. Ces définitions affaiblies sont à des années lumières de la conception que Gournay se faisait de la bureaucratie. A l’opposé des Académiciens, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend, tout en bornant aux seules entreprises son domaine, la conception de Gournay : « néologisme très peu correct (il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises ». Cette conception politique est complétée par le rappel de la définition affaiblie du Dictionnaire de l’Académie française : « influence abusive des commis dans l’administration ».

Alors que les Académiciens font de la bureaucratie un apanage de petits sous-chefs de bureau, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, l’éloignent de France. Elle n’est plus spécifique du pays de Montesquieu qui a formulé la théorie de la séparation des pouvoirs, dans lesquels il n’inclut pas la bureaucratie, elle serait propre à la Russie éternelle : « Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle » (Mauriac, 1959), alors que, en Russie du XVIIe au XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient pas plus nombreux ou puissants qu’en France ; elle serait propre à l’Allemagne (« la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique », Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, alors que le mot n’avait pas été inventé (« et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois », Michelet, 1846). Le seul écrivain qui fasse de la bureaucratie une spécificité de la France, le pays qui l’a inventée, est Péguy, mais il la limite aux intellectuels : « les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle » (1913). En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le « pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire » ; c’est aussi le « corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier » ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, le « corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante ».

Comme dans le cas de bureaucratie, le sens premier et véritable de terrorisme s’est affaibli ou a été volontairement affaibli par aveuglement ou pour ne pas regarder en face les réalités sinistres qu’il désignait. C’est par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué quelques innocents, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes. Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque d’ethnocentrisme culturel. Leur singularité est effacée ; ils sont ramenés à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils avaient mises aux fers. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font ou sont.

Au sujet de nationalisme, ce troisième fleuron de la France, les auteurs du Trésor de la Langue française, en dépit de leur objectivité affichée, prennent parti. Il n’est de jugement que tranché : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et / ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée ethnique que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens.

En France, ont été inventées à la fin du XVIIIe siècle deux formes de gouvernement et une idéologie. Pour les désigner, des mots ont été fabriqués : les formes de gouvernement sont la bureaucratie et le terrorisme ; l’idéologie, le nationalisme. Les mots qui les désignent ont été empruntés par d’innombrables autres langues : indices d’un succès indéniable. Devenus universels, ils sont d’une universalité tangible, effective, attestée, plus réelle, plus éloquente aussi que celle, hypothétique, des valeurs, des droits de l’homme, de la démocratie. Le régime politique, nommé république, a été adopté dans de nombreux pays, parfois à l’imitation de la France ; il a parfois été monstrueux; il l’est encore dans quelques pays. Il est communément admis et répété que l’universalité française ou de la France est quelque chose de beau, de bon, de généreux, de bien, de souhaitable. Sans doute ou peut-être. Mais si elle n’est que ce qu’en disent les mots effrayants de bureaucratie, terrorisme, nationalisme, il serait préférable qu’elle restât confinée, elle et tout ce qu’elle véhicule, langue, valeurs, principes, croyances, à l’intérieur du territoire français, plutôt qu’elle ne soit diffusée à l’étranger comme une panacée ou comme un modèle.      

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

05 juillet 2009

Communauté

Emprunté du latin communitas et attesté dès le XIIe siècle sous les formes communité, comunalte, communetei, communeteit, conmuneté, comuneté, communité, communteit, commugnité, cumenité, kemunité, quemuneté, comonteit, ce mot, dont les sens sont « ensemble de personnes », « biens qui sont la propriété commune des deux époux », « ensemble de religieux vivant ensemble et observant une règle commune », « état, caractère de ce qui est commun », a, dans l’ancienne langue française, des emplois innombrables et variés, qui offrent, quand on les lit, une représentation assez réaliste de ce que fut l’ancienne France, la France féodale, puis d’Ancien Régime. Citons-en quelques-uns : « Et soit entre eux communité // De tous leurs biens en charité » ; « Ai fait communitei au maître et aux frères de la chevalerie du Temple de tout ce que j’ai » (1257) ; « Et je, Valerans, sire de Monjoie et de Marville, ai fait à l’abbesse et aux dames devant dites cette communteit et ces convenances, et les ai priées à tenir fermement » ; « Pour ce se mit le roi en la communeté des gens du royaume de Jérusalem » ; « Comme en riens depuis ne soit amoindri l’état de la couronne de France, ne la richesse de la communité » ; « L'un, ni l'autre prince ne pourrait faire traité, ni alliance avec aucun autre prince, potentat, ou communauté, sans le su, et associement l'un de l'autre » ; « La Cène devait être proposée et distribuée en publique congrégation de l'Eglise pour nous instruire de la communion, par laquelle nous sommes tous conjoints ensemble à Jésus-Christ. Le sacrifice de la Messe rompt et détruit ceste communité » ; etc.  

Dans les anciens dictionnaires, ces sens sont exposés ; dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680, Richelet) : « le corps des habitants de quelque bourg, de quelque village » ; « tout le corps des gens de quelque métier » ; « le corps des Religieux, des Religieuses » ; « communauté de mariage, ce qui est commun entre le mari et la femme » ; « communauté de biens, composée de tout ce qui est mobilier du bien des mariés au temps de leur mariage, et de ce qu’ils acquièrent ensemble à moins que par le contrat de mariage ce que chacun des mariés aura de mobilier n’ait été stipulé propre » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « société d’hommes qui habitent en un même lieu » ; « lieux pieux fondés pour entretenir et faire vivre plusieurs personnes sous un certain genre de vie régulière, ou séculière : tels sont les couvents, abbayes, prieurés conventuels, les séminaires, hospices, et toutes sortes de maisons religieuses » ; « ceux qui s’assemblent volontairement pour desservir une cure, ou vaquer aux exercices de piété » ; « hôpitaux, collèges, confréries et autres lieux semblables qui possèdent des biens en commun, pour divers usages utiles au public, soit pour les infirmes, soit pour les pauvres, les étudiants, etc. » ; « société de plusieurs corps établis par lettres patentes ou par autorité de la justice ou de la police, et pour faire observer la règle et la discipline de la profession » ; « le mot se dit encore de quelques particuliers qui ont mis leurs biens ensemble, soit pour négocier, soit pour vivre plus paisiblement, ou bien qui possèdent ou qui ont à partager des biens en commun » ; « la société de biens qui sont communs entre le mari et la femme » ; dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) : « société de plusieurs personnes qui vivent ensemble ; et en ce sens on peut dire que les villes sont de grandes communautés » ; « il se prend ordinairement et plus particulièrement pour certaines compagnies, soit de séculiers, soit d’ecclésiastiques qui vivent entre eux selon certains statuts, coutumes, usages, règles, etc. » ; « les habitants d’un lieu, d’un bourg, etc. considérés en commun » ; « société de biens, entre deux ou plusieurs personnes »…

La lecture de ces articles et des exemples qui illustrent les différentes acceptions ressuscite tout un monde disparu, comme celui qu’évoque indirectement Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) « Société de plusieurs personnes qui vivent ensemble sous certaines règles ; une communauté de prêtres, de religieux, de religieuses, d’hommes, de filles, etc. entrer dans une communauté, être d’une communauté, vivre en communauté » ; « il se dit de certains corps laïques : la communauté des procureurs, notaires, du corps des habitants des villes, bourgs et villages » ; « société de biens entre deux ou plusieurs personnes ».

A partir de 1789, les communautés ont été pour la plupart d’entre elles abolies ou démantelées, sous le prétexte qu’elles auraient pu s’interposer entre les citoyens et le corps politique qu’ils formaient, la nation, et enrayer ainsi l’ordre nouveau. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend acte de l’existence de ce nouvel ordre politique, négativement en quelque sorte, en renvoyant dans un passé révolu les communautés : « autrefois, corps des habitants d’une ville, d’un bourg, d’un village ; autrefois, corporation ». Ont survécu, mais affaiblies, à ce cataclysme, les communautés religieuses, mais l’on sait ce qu’il advient d’elles dans la France moderne, où elles ne sont plus que des ombres. Les seuls emplois anciens qui soient courants dans la NLF est le sens général : « état de ce qui est commun » (communauté de sentiments, de biens et de maux) et le sens juridique : « il se dit de la société de biens entre conjoints ».

Il est un régime qui a tenté de ressusciter les communautés en en faisant le socle d’un ordre nouveau : c’est l’Etat français, à Vichy, de juillet 1940 à août 1944. L’article 5 de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 stipule ceci : « L’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». On croirait lire un dictionnaire d’ancien français (XIIe-XVe siècles). Très étrangement, ce sont les gauchistes soi-disant libertaires qui ont, moins de trente ans après la Libération, tenté de renouer avec l’esprit de la loi du 10 juillet 1940, en fondant des communautés champêtres ou écolos partout où ils le pouvaient et là où ils trouvaient des gogos pour s’associer à eux, sous le prétexte que la terre, elle, ne ment pas, communautés en Ardèche, en Ariège, dans les Basses et Hautes-Alpes ; communautés de pseudo ouvriers, mais vrais agitateurs établis en usine (chez Renault, Peugeot, Simca, Citroën ou ailleurs) ; communautés sexuelles (individus partageant les mêmes « orientations »  et préférant le Même à l’Autre) ; communautés de profs à la dérive ou de squatters shootés ; etc. Tout cela ne serait que ridules à la surface de la République, s’il n’y avait pas les colonies islamiques établies depuis une trentaine d’années sur le sol de la France et qui, convaincues de leur supériorité raciale et religieuse absolue, constituent, par détestation du pays d’accueil, des communautés, ayant leurs codes, règles et lois propres, à la fois embryons et socles de la future oumma d’Occident qui a vocation à s’agréger à la grande oumma islamique. Pétainisme, gauchisme, islam, c’est ce qui sous-tend depuis un peu plus d’un demi-siècle le nouvel ordre politique de la France. Tout ça ne sent pas très bon, certes, mais les citoyens sont condamnés à s’accommoder de ces bruits et odeurs, à moins de chercher refuge sous des cieux plus cléments. Sans doute faudrait-il, pour les désigner de façon adéquate, ne plus les appeler communautés, car elles n’ont rien en commun, sinon ce nom faux, avec les anciennes communautés qui font fait la France.

02 juillet 2009

Grève


Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

23 juin 2009

Revitalisation

 

 

 

Burqas et niqabs transforment peu à peu la France en Qoranistan ou, comme on voudra, en Arabistan ou en Islamistan ou en Talibanistan, ce qu’elle sera peut-être avant deux ou trois décennies. Le stade de développement immédiatement antérieur à ce stade ultime et qui, s’il est atteint, fera disparaître la France comme pays libre, c’est le Modernistan. On est encore en plein Modernistan, mais l’ascension est terminée, la crête a été franchie, la descente a commencé, on est sur les bords de l’abîme.

Un des mots chéris de ce Modernistan est le verbe revitaliser, ainsi que le nom revitalisation qui en est dérivé. Ils désignent l’un et l’autre le processus de la dernière chance. La modernité est à l’agonie, elle est sous perfusion, il lui faut du goutte à goutte pour rester en vie. La presse et les médias résonnent sans cesse de revitalisation rurale, économique, urbaine, des quartiers, des paysages, des territoires, de fonds de revitalisation, de zones de revitalisation rurale (il y a même une loi pour ça qui porte le nom du ministre communiste qui l’a pondue), etc.

De pareils chefs d’œuvre verbaux méritent une note. On l’a compris : les deux mots sont modernes dans la forme et dans le sens. Le verbe serait attesté en 1933, le nom qui en est dérivé en 1922, du moins si l’on en croit les très savantes rubriques « histoire et étymologie » du Trésor de la langue française (1971-94 : il doit y avoir une erreur quelque part). Le verbe serait de formation parasynthétique (presque synthétique) à partir de l’adjectif vital auquel ont été ajoutés « en même temps » le préfixe – re et le morphème verbal - er, alors qu’il existe un verbe vitaliser, dérivé de vital, attesté en 1808 et qui, à peu de chose près, a la même signification que son dérivé revitaliser, dont le préfixe aurait un sens intensif et non itératif (répétition). Vitaliser est relevé par Barré dans le Complément (1842) du Dictionnaire de l’Académie française comme un terme « didactique », dont le sens est « donner des qualités vitales ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus précise et limitée à la botanique : « donner une impulsion vitale à la graine des vers à soie, qui, importée, n’éclot qu’après avoir subi l’influence d’un hiver » (exemple de 1874 : « M. Chamecin est arrivé à vitaliser des graines dès la première année par une hivernation artificielle »). Littré ajoute que « de vitaliser on a formé le substantif vitalisation ». Ni le verbe, ni le nom ne sont dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les tiennent pour « rares » ; le verbe au sens de « donner les caractères de la vie à quelque chose » (vitaliser des éléments inorganiques) et « au figuré, animer, donner vie à une réalité abstraite » (l'émotion vivifie, ou plutôt vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera corps, Bergson, 1932) ; le nom au sens « d’action de vitaliser, de donner les caractères de la vie », comme dans ces extraits de Lamarck (1809 : « Peut-on douter que la chaleur (...) ait pu être le principal des moyens qu’emploie directement la nature, pour opérer sur des matières appropriées une ébauche d’organisation, une disposition convenable des parties ; en un mot, un acte de vitalisation analogue à celui de la fécondation sexuelle ? ») et de Rostand (1943 : « le matérialisme grossier qui attribue aux seuls agents physiques la vitalisation de la matière brute »).

Bien que ce verbe et ce nom désignent des processus qui, selon les théologiens des siècles classiques, relevaient de la seule puissance de Dieu et aient un sens très fort (« donner vie », « action de donner les caractères de la vie », ce n’est pas rien, surtout quand les agents de ces procès sont des hommes, des « créateurs » souvent, ceci expliquant cela), ils sont concurrencés dans le Modernistan par les dérivés revitaliser et revitalisation, dans lesquels le préfixe re – exprime l’intensité : revitaliser, c’est vitaliser avec plus d’intensité encore. On est là, de façon claire, dans l’exorcisme pur et simple. La vitalisation ne donnant pas de résultats tangibles, la modernité en rajoute dans la langue, et cela, suivant la loi moderne introduite par les communistes et affidés : quand la réalité que vous aviez l’intention de changer ne change pas d’un iota, changez la langue. Ainsi vous éviterez de désespérer Billancourt - en l’occurrence le Boboland que forme le triangle sacré Quartier latin, Marais, Ile Saint-Louis - qui aura l’illusion que la les choses ont changé et en frétillera de satisfaction. C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française ne jugent pas rares revitaliser et revitalisation. Au contraire : la molécule DHEA qu’est le préfixe re – a redonné vie à vitaliser et vitalisation. Désormais, le verbe a pour sens « redonner de la vitalité à un organisme, à un tissu organique » (synonyme : régénérer. C'est l'ADN qui répare nos cellules, le collagène qui revitalise notre peau, 1984) et « au figuré, faire revivre, donner un nouveau souffle à une entreprise, un projet, une organisation » (revitaliser les noyaux ruraux suburbains et péri-urbains ; revitaliser les universités à dominante scientifique) et le nom « action de revitaliser; résultat de cette action ». Le seul exemple cité est revitalisation des arts appliqués. Il est vrai que le TLF a été rédigé dans les années 1970, c’est-à-dire, converti en temps de Modernistan, il y a des siècles et même des millénaires, et que, depuis cette aube archaïque de la modernité accomplie, l’usure des choses, la mort de l’agriculture, la disparition de pans entiers de l’industrie, la croissance inexorable du chômage, etc. aggravées par l’installation en France d’innombrables colonies islamiques, ont fait proliférer le besoin de donner un peu de vie à ce qui est à l’agonie ou à mettre sous perfusion, non plus les seuls arts appliqués, mais toute la France, à l’exception des secteurs en pleine expansion : importation des burqas, des niqabs, des Coran, des tapis de prière, des imams et construction de mosquées à l’infini. C’est ainsi que le nom revitalisation est un simple cache-sexe dont la raison d’être est de masquer des successions d’agonies dans la réalité et qui, comme un string, montre plus de verrues qu’il n’en dissimule.

 

 

 

19 juin 2009

Indo-européen

 

Cet adjectif et nom, composé de l’élément indo et de l’adjectif européen, sans doute d’après l’anglais indo-european (1813), est attesté en 1836 dans une lettre adressée à Schlegel sur l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit. On le retrouve en allemand sous la forme indoeuropäisch et plus fréquemment sous la forme indogermanisch, ce qu’il y a d’européen dans ces langues se ramenant au germanique. Il est vrai que la catégorie d’indo-européen a été, pour les linguistes germaniques, une façon d’afficher leur fierté ethnique ou nationale, et souvent même le sentiment qui leur faisait tenir leur langue pour supérieure à toutes les autres, prenant ainsi leur revanche sur plusieurs siècles d’abaissement ou de mépris.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le seul adjectif comme un terme de géographie en relation avec deux continents ou parties de continents : « qui commence à l’Inde et finit à l’Europe inclusivement ». L’exemple qui illustre ce sens se rapporte aux langues : « langues indo-européennes, langues qui, se ressemblant par une foule de radicaux et par la grammaire, comprennent, en allant de l’orient à l’occident, le sanscrit, avec ses dérivés pracrit, pâli, etc. l’arménien, les langues slaves, les langues germaniques, le grec, le latin et le celtique ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent d’abord le nom, puis l’adjectif. Du nom, ils exposent le sens technique – c’est-à-dire celui qui est en usage chez les meilleurs linguistes : « substantif masculin singulier, idiome restitué qui est à l’origine de la plupart des langues d’Europe et d’Asie » (exemple : l’unité linguistique qu’on appelle indo-européen et qui atteste une certaine unité de civilisation a dû de tout temps comporter des divisions dialectales, 1952 : ce n’est pas l’idiome restitué qui est à l’origine des langues d’Europe et d’Asie, mais un idiome dont on suppose qu’il a été à l’origine de ces langues et qui, pour cela, a été restitué), alors que l’adjectif a pour sens « relatif à cet idiome » (la famille indo-européenne ; les langues indo-européennes présentent dans leur développement certaines tendances communes aboutissant à des transformations analogues). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) exposent ces deux sens, à peu près dans les mêmes termes que les rédacteurs du TLF : « adjectif, qui concerne une famille de langues répandues en Europe et en Asie » (le grec, le latin, le sanscrit, les langues romanes, germaniques, slaves, iraniennes sont des langues indo-européennes) et « nom commun, l’indo-européen, la langue mère dont ces langues seraient issues ».

Les rédacteurs de ces deux dictionnaires signalent aussi l’emploi de ce nom et adjectif pour désigner des personnes. Dans le TLF, cet emploi serait propre à l’ethnographie : « adjectif et substantif (parfois avec une majuscule), le plus souvent masculin pluriel, (celui ou ceux) qui a (ont) parlé cette langue » (la langue des Indo-Européens se scinda donc, elle aussi, et il en résulta divers idiomes qui allèrent se différenciant peu à peu), alors que les académiciens ne le restreignent à aucun domaine : « les Indo-Européens, nom donné aux peuples inconnus qu’on suppose avoir parlé cette langue mère, et qui auraient légué aux peuples de l’Antiquité parlant ces langues certains traits de civilisation ». La définition est minimale (« celui qui a parlé l’indo-européen », « idiome restitué », est-il précisé), ou elle est exprimée avec des termes qui trahissent une prudence extrême : « peuples inconnus », « on suppose » (qu’ils ont parlé cette langue) et le conditionnel « auraient légué ». Le terrain, on l’a compris, est miné. Les lexicographes font donc l’autruche. Ils taisent le problème plutôt que de le dire. Le non-dit est préféré à l’expression franche et directe. Pourtant, les rédacteurs du TLF y font référence, mais prudemment, par un détour, se contentant de citer, après avoir exposé la définition ethnographique d’indo-européen, la remarque faite par un lexicographe en 1968 : « au lieu du terme indo-européen, on rencontre fréquemment au XIXe siècle celui d’aryen ». Le tabou est lâché : c’est aryen qu'il ne faut pas dire. En effet, la découverte des langues indo-européennes a suscité les théories raciales sur les aryens, ancêtres supposés des Européens et surtout des peuples germaniques, et elle a alimenté les délires sur la race aryenne, qui serait, d’après ceux qui en étaient, les allemands surtout, évidemment supérieure à toutes les autres. La théorie elle-même est sans doute fausse et l’utilisation qui en a été faite est criminelle, mais cela ne justifie pas que cet aspect-là de la linguistique, à savoir les liens qu’elle a établis entre les races et les langues, soit gommé ou tu.

Quoi qu’il en soit, avant la seconde guerre mondiale (et non, comme il est dit dans la remarque ci-dessus, au XIXe siècle), la chose était dite sans ambages. Le mot indo-européen entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, dans la huitième édition, la seule édition publiée au XXe siècle. La voici : « il se dit d’une famille de peuples de race aryenne qui se sont répandus entre l’Inde et l’extrémité de l’Europe » (la race indo-européenne) et « il se dit aussi des langues parlées par cette famille des peuples » (langues indo-européennes). Ce n’est pas parce que la race aryenne, dont il est question dans cette définition, est imaginaire qu’il faut effacer dans les dictionnaires et dans la langue toute trace des imaginations de nos ancêtres, d’autant plus que les Français n’ont pas participé, sauf quelques individus, à la fureur criminelle des socialistes nationaux allemands, ni à celle des socialistes internationaux.

18 juin 2009

Alcoran

Alcoran

 

 

Le politiquement correct ou la rectitude idéologique ou le catéchisme bien pensant, etc. et tous ces carcans qui emprisonnent le langage et la pensée en obligeant les Français (ou les Européens) à tourner mille fois leur langue dans la bouche avant de s’aventurer à parler de l’islam et de l’Islam, des musulmans ou des mahométans, du Coran et de la Sunna, etc. tous terrains mouvants, minés, interdits, piégés, plus périlleux que les « maelstroms furieux » du Bateau ivre, n’ont cours en France que depuis quelques décennies, plus exactement depuis que les soixante-huitards, prétendument insolents ou anticonformistes, qui interdisaient jadis d’interdire, ont pris le contrôle des media, des lieux de parole autorisés, des associations lucratives sans autre but qu’inquisitorial, etc. où ils imposent leur novlangue doucereuse, mielleuse, toute en euphémismes gluants comme des loukoums et d’où ils interdisent toute pensée qui contreviendrait à leur catéchisme. 

Il n’en allait pas ainsi avant Mitterrand, avant la gauche plurielle, avant les socialos à l’Elysée et avant l’invasion des media par les gauchistes. Alors, chacun avait le droit de dire ce qu’il pensait de l’islam ou de l’Islam, même s’il en pensait beaucoup de mal, sans que des hordes d’inquisiteurs avinés ou haschichés à mort ne menacent de procès à répétition ou de mort sociale les récalcitrants. C’était le temps, hélas révolu, où la France était un pays libre habité par des hommes libres. Les auteurs des anciens dictionnaires n’étaient pas confits en dévotion islamique et ils ne craignaient pas l’inquisition. Aussi disaient-ils les choses sans fard, comme le montrent les articles qu’ils consacrent au livre sacré des musulmans, l’Alcoran, comme ils l’écrivent, et que les Turcs ottomans nomment Alfurcan ou Alforcan. Ce que les auteurs anciens ont compris, c’est la nature juridique de l’islam : « le livre de leur loi », disent-ils à propos de l’Alcoran. Henri Estienne (1549) définit Alcoran ainsi : « il vaut autant à dire comme vraie loi », ce que reprennent Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) et Cotgrave (1611, Dictionarie of French and English Tongues) : « the word (Alcoran) signifies a true law ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35, l’Alcoran est le livre de la loi et la loi est celle de Mahomet : « livre qui contient la loi de Mahomet ; il signifie figurément la loi même » (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, 1798, 1832-35, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, 1879, 1932-35). Nulle part, il n’est question d’Allah, qui aurait dicté ou soufflé à Mahomet ce livre. Les lexicographes des siècles passés n’étaient pas tenus ou ne se sentaient pas tenus de se plier à une vérité imposée. Pour eux, Allah est muet. Il en va différemment dans la neuvième édition, en cours de publication, où les académiciens montrent patte blanche ou font amende honorable. Ils ne disent plus l’Alcoran, comme au XIXe siècle encore et avant le XIXe siècle, mais le Coran, qu’ils définissent comme le « livre sacré des musulmans » et la « parole d’Allah révélée à Mahomet », se pliant de fait à l’orthodoxie islamique, révérence dont s’abstenaient leurs prédécesseurs. A partir de la cinquième édition (1798), est relevée cette expression : « on dit familièrement, en parlant d’une chose à laquelle on n’entend rien je n’y entends pas plus qu’à l’Alcoran », qui est un peu moins insolente que « se moquer de quelque chose comme de l’Alcoran », où l’Alcoran a été transformé en l’an quarante. L’expression disparaît de la neuvième édition.

Voltaire, dans sa tragédie Mahomet ou le Fanatisme, fait parler Mahomet en ces termes : « Le glaive et l’Alcoran dans mes sanglantes mains // Imposeraient silence au reste des humains ». Au XVIIIe siècle encore, un Français n’était pas obligé de multiplier les circonvolutions pour dire ce qu’étaient l’Alcoran et Mahomet. Ainsi, Thevet, voyageur du XVIe siècle, résume cavalièrement la conquête par l’islam d’immenses territoires : « Omar, disciple de Mahomet, les subjugua et leur enseigna les folies de l’Alfurcan ». De tous les lexicographes anciens, Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est sans doute le moins obséquieux : l’Alcoran est le « livre qui contient la loi du faux prophète Mahomet (« faux prophète », il a écrit « faux prophète », le saint homme !). C’est une prétendue conférence de Mahomet avec Dieu et les Anges, dont il dit qu’il a reçu sa loi ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) est peut-être plus féroce encore : « on peut dire que c’est un galimatias continuel, et sans aucun ordre. Il y a des titres fort extravagants dans la plupart des chapitres, comme des Mouches, des Araignées, et autres semblables ». Dans L’Encyclopédie (1751-65), cette bible des Lumières, le mépris est patent : « c’est le livre de la loi mahométane ou le livre des révélations prétendues et de la doctrine du faux prophète Mahomet ». « Dans toutes les fausses religions, le mensonge a affecté de se donner les traits de la vérité », ajoutent-ils. Il est vrai que les hommes des Lumières avaient en horreur le fanatisme et les fables, sentiment que leurs lointains descendants semblent avoir remplacé par la complaisance ou la dévotion ; ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), où est énoncée la vulgate moderne : « livre sacré des musulmans, recueil de prédications de Mahomet, à caractère à la fois prophétique et législatif, qui constitue la base de la vie religieuse et politique de l’État théocratique musulman ».

Les encyclopédistes ont le mérite d’esquisser les grandes lignes de la genèse du Coran : « l’opinion commune parmi nous sur l’origine de l’alcoran est que Mahomet le composa avec le secours de Batyras, hérétique jacobite, de Sergius, moine nestorien, et de quelques Juifs ». Ils se réfèrent à l’admirable savant qu’était M. d’Herbelot (Bibliothèque orientale, 1697), lequel « conjecture qu’après que les hérésies de Nestorius et d’Eutychès eurent été condamnées par des Conciles œcuméniques, plusieurs évêques, prêtres, religieux et autres, s’étant retirés dans les déserts de l’Arabie et de l’Egypte, fournirent à cet imposteur (comprendre Mahomet) des passages défigurés de l’Ecriture Sainte et des dogmes mal conçus et mal réfléchis, qui s’altérèrent encore en passant par son imagination : ce qu'il est aisé de reconnaître par les dogmes de ces anciens hérétiques, dispersés dans l’Alcoran. Les Juifs répandus dans l’Arabie n’y contribuèrent pas moins ; aussi se vantent-ils que douze de leurs principaux docteurs en ont été les auteurs (…) Mais les Musulmans croient comme un article de foi que leur prophète, qu’ils disent avoir été un homme simple et sans lettres, n’a rien mis du sien dans ce livre, qu’il l’a reçu de Dieu par le ministère de l’Ange Gabriel, écrit sur un parchemin fait de la peau du bélier qu’Abraham immola à la place de son fils Isaac, et qu’il ne lui fut communiqué que successivement verset à verset en différents temps et en différents lieux pendant le cours de 23 ans. C’est à la faveur de ces interruptions qu’ils prétendent justifier la confusion qui règne dans tout l’ouvrage, confusion qu’il est si impossible d’éclaircir que leurs plus habiles docteurs y ont travaillé vainement ; car Mahomet, ou si l’on veut son copiste, ayant ramassé pêle-mêle toutes ces prétendues révélations, il n’a plus été possible de retrouver dans quel ordre elles ont été envoyées du Ciel ».

Arrêtons-là le massacre. On l’a compris, et tous les extraits le disent avec éloquence, jadis les Français se moquaient des fables à dormir debout ; ils étaient volontiers impertinents, insolents, anticonformistes, persifleurs ; ils ne se prosternaient pas devant les récitants du Coran. Tout cela est révolu. La main mise des gauchistes sur l’université, la presse, les media, l’opinion, etc. a mis fin à la pensée libre et à l’expression juste. Les soixante-huitards n’ont pas interdit d’interdire, ils ont emprisonné la langue en interdisant toute pensée libre.

 

 

17 juin 2009

Compétitif




Compétitif, compétitivité

Dérivé de la base du nom compétition, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, relatif à l’économie, compétitif et le nom compétitivité qui en est dérivé sont, on s’en serait douté, modernes – et même de la toute dernière modernité. Ils sont récents (l’adjectif est attesté en 1907, le nom en 1960) et ils se rapportent à des réalités dont n’avaient pas idée les Français du XIXe siècle : concurrence, sports, compétition économique, etc.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux sens, alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) n’en définissent qu’un. Il est vrai que le premier sens, attesté en 1907, « relatif à une compétition », semble bien pâle. Il est glosé ainsi dans le TLF : « en parlant d’une chose, d’une situation, etc., qui se rapporte à la compétition, où il y a possibilité de compétition » et illustré de cet exemple, dont on peut se demander qui a bien pu l’énoncer, tant il est incongru : « la poésie lue et détachée de toute circonstance compétitive ». On comprend que les académiciens ne l’aient pas relevé. Le second sens, « capable de supporter la concurrence avec d’autres », appartient, quand il est attesté en 1954, à la langue de l’économie, mais comme l’économie est devenue la science des sciences dans les années 1960-80, une sorte d’ersatz de théologie pour les modernes, compétitif et son dérivé compétitivité sont entrés dans la langue commune, au point que, désormais, la qualité de compétitif peut être prédiquée à n’importe quoi ou à n’importe qui : même aux personnes et aux équipes de football. Dans le TLF, compétitif signifie, « en parlant d’un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (entreprise, industrie compétitive) et, par métonymie, « en parlant de ce qui ressortit à un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (prix, produit compétitif, position compétitive sur le marché touristique).

L’adjectif est si moderne qu’il se dit aussi de personnes, comme en témoigne le nom dérivé compétitivité, un néologisme selon les rédacteurs du TLF, 1971-94 (mais c’était dans les années 1970) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence (une économie où la compétitivité est désormais la loi, des facteurs de qualité et de compétitivité personnelles peuvent corriger ultérieurement les résultats d'un classement terminal). Les académiciens n’étendent pas aux personnes l’adjectif compétitif (« qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ») et le nom compétitivité (« le fait de pouvoir soutenir la concurrence »). Pour eux, ces mots d’économistes se limitent à l’économie : ils se disent de l’industrie, des prix, d’une entreprise, pas de personnes. Cette limitation est-elle due à un manque d’audace ? Les académiciens seraient-ils frileux, engoncés, en retard, timides, ringards ? Ou bien ils ne croient pas dans la religion moderne et un zeste d’humanité les retient de tenir les personnes pour des choses, fût-ce dans les seules prédications de qualités.   

Mais il est à craindre que le réel ne donne tort aux derniers représentants du vieil humanisme et que la langue ne soit plus fidèle à la réalité que les scrupules de quelques personnes âgées.

 

 


16 juin 2009

Du négationnisme

Signes 26 : du négationnisme

 

 

Etablis depuis près de quatre-vingts ans par des greffiers de la Vérité, tels Souvarine, Soljenitsyne, Conquest, Courtois, Rossi, pour ne citer que quelques noms, les crimes du communisme forment un Himalaya de cadavres. Et encore ! Alors que le plus petit glaçon qui compose l’énorme iceberg socialiste national est analysé, l’iceberg communiste est en partie inconnu. Les archives de Chine, de Corée, de Cuba, du Viêt-nam, d’Ethiopie, etc. restent closes et peut-être à jamais inaccessibles. Résumons : des millions d’être humains étiquetés nuisibles et éliminés sur l’ordre de Lénine, Trotzky, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Sékou Touré, Mengistu, etc., des étrangers raflés et envoyés au goulag, des camions fermés où l’on vaporisait des gaz toxiques pour tuer des moujiks mouches, des peuples déportés, des massacres de masse, des élites nationales exterminées dans les pays où les communistes ont accédé au pouvoir, partout, de la Chine à Cuba ou de la Guinée à la Pologne, des pays purifiés, les étrangers expulsés ou tués, des décisions xénophobes et ouvertement racistes, des malheureux enfermés dans des camps de la mort pour un oui ou un non ou pour un regard de travers, la censure, la terreur, plus du tiers de l’humanité réduite à l’esclavage, au moins quatre génocides avérés - celui des Ukrainiens par les Russes, celui des Tibétains par les Chinois, celui des paysans cambodgiens par les communistes khmers, celui des paysans éthiopiens par des bureaucrates du Parti unique et communiste, entre 80 et 100 millions de morts, etc. : ça dure encore en Chine, en Corée du Nord, au Viêt-nam, à Cuba, etc.

Il y a crime contre l’humanité lorsque des hommes exerçant ou non le pouvoir tuent leurs semblables, compatriotes ou étrangers, qui n’ont rien commis de répréhensible, même au regard des lois en vigueur, que ces lois soient ou non barbares. Ces hommes sont tués parce qu’ils sont dits nuisibles, qu’ils appartiennent à une classe sociale dite inférieure ou gênante, qu’ils portent des lunettes ou ont une sale gueule, qu’ils ne sont pas de la même « race » que ceux qui détiennent les armes, bref ils sont tués parce que leur seul tort est d’être nés. Les tueurs n’ont pas cherché à les envoyer au Paradis. Ils n’ont pas voulu, quoi qu’en disent les spécialistes de la négation, fonder une société parfaite, mais éliminer des gêneurs pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. En tuant des hommes comme si ces hommes étaient des poux ou des cafards, ils se sont attaqués à l’humanité tout entière, à tout homme vivant ou ayant vécu sur cette terre. En s’appropriant les récoltes et les semences de six à sept millions de paysans ukrainiens et en les affamant, les communistes russes ont détruit l’humanité qui était dans ces malheureux. C’est à l’humanité qu’il incombe de leur demander des comptes. De ces crimes, qu’ils soient idéalistes ou réalistes, et au nom de la Sainte Doctrine de Marx ou de Lénine, on sait assez de choses pour ne pas se faire d’illusion sur ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont encore. Bien que les archives à Moscou et ailleurs, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, n’aient pas été toutes ouvertes, on en connaît l’essentiel.

Pourtant, même les critiques les plus intransigeants du communisme hésitent à tenir le communisme pour criminel par essence. Alain Besançon (Commentaire, n° 80, p 790) écrit que « le communisme léniniste veut indirectement le bien de l’humanité » et que « cet universalisme du communisme lui donne un avantage immense sur le nazisme, dont le programme n’est pas exportable ». Dans le même n° de Commentaire, François Furet fait du communiste « un prophète de l’émancipation des hommes », qui « bénéficie jusque dans sa faillite politique et morale de la douceur de ses intentions ». Le bien de l’humanité ? La douceur des intentions ? Dans quels livres ont-ils lu ça ? Dans quelle revue pour bonnes femmes ? En janvier 1918, alors qu’il détient la totalité des pouvoirs, Lénine décide « d’organiser l’émulation » entre les militants, les cellules et les fonctionnaires du parti bolchevique. Il veut que les uns et les autres rivalisent en zèle dans la réalisation du but suprême : « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Ce qui a été décidé et ce qui a été réalisé, c’est une politique d’extermination des enfants, femmes, vieillards, paysans, popes, etc. étiquetés  nuisibles. Hitler a attendu près de dix ans pour mettre en œuvre la solution finale. Lénine en a décidé ainsi au bout de trois mois ; Pol Pot, le jour même où il a pris le pouvoir. En mai ou juin 1933, un reste de morale, quelque chose comme un scrupule, ont retenu Hitler de « nettoyer la terre allemande de tous les insectes nuisibles ». Il a attendu la fin de l’année 1942. Si nos contemporains qui se drapent volontiers dans les amples toges de la vigilance, de la mémoire, des droits de l’homme, étaient vraiment soucieux de défendre ici et maintenant ce qu’ils proclament sur les plateaux de télévision, ils cesseraient d’admirer Lénine ou Trotzky ou Mao ou Pol Pot et ils tiendraient ces génies pour des criminels au moins aussi pervers et dangereux qu’Hitler.

Le communisme n’est pas criminel par accident, mais par essence. Il suffit de lire La Littérature oubliée du socialisme (Nil Editions, 1999). Le crime fait réussir la prétendue révolution et, bien appliqué, il en préserve les premiers acquis. Le communisme n’a été ni trahi, ni dénaturé, ni violé par Lénine, Trotzky, Staline, Pol Pot, Mao, Kim Il Sung, Sékou Touré et alii. Au contraire, puisqu’il a été appliqué fidèlement au iota près. En 1849, dans la revue Die Neue Rheinische Zeitung, dirigée par son compère Marx, Engels souhaite que soient éliminés les Hongrois, dont la crime a été de se soulever contre l’Autriche impériale, qui leur déniait tout droit politique. Comment peut-on être hongrois ? Engels souhaite aussi la disparition des Serbes (déjà) et d’autres peuples slaves, puis des Basques, des Bretons, des Ecossais. Marx n’est pas en reste. Dans « Révolution et Contre Révolution en Allemagne » (1852), il s’interroge sur les moyens qui pourraient le débarrasser de « ces peuplades moribondes, les Bohémiens, les Carinthiens, les Dalmates, etc. ». Le communisme a annoncé qu’il exterminerait des peuples, ce qu’il a fait, dès qu’il est parvenu au pouvoir. Quand on veut conquérir le monde, le mieux est de le purifier des races gênantes ou nuisibles qui l’habitent. « En dehors des Polonais, écrit Engels, des Russes et peut-être des Slaves de Turquie, aucune nation slave n’a d’avenir, car il manque à tous les autres Slaves les bases historiques, géographiques, politiques et industrielles qui sont nécessaires à l'indépendance et à la capacité d'exister. Des nations qui n'ont jamais eu leur propre histoire, qui ont à peine atteint le degré le plus bas, de la civilisation... ne sont pas capables de vie et ne peuvent jamais atteindre la moindre indépendance ». En bon et vrai communiste, Engels considère que la race explique, mieux que l’histoire, la dégénérescence des peuples ou des nations. La race, le sang, les gènes sont des facteurs explicatifs. C’est le diagnostic d’Hitler sur les juifs et des militants du KKK sur les noirs. Les théoriciens du communisme, qui sont de bons blancs, jugent que les Blancs sont supérieurs - l’histoire ne pouvant pas expliquer l’avance qu’ils ont prise pour ce que est de la science et du développement économique, social, technique, culturel. Pour Engels, c’est même une vérité. Il écrit : « Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes mathématiques sont parfaitement évidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recourir à l’expérimentation, ce n'est que la conséquence de « l'hérédité accumulée ». Il serait au contraire très difficile de les enseigner à un bochiman ou à un nègre d'Australie. »

Récapitulons : êtres humains réduits au statut d’insectes, peuples éliminés ou à éliminer, classes étiquetées nuisibles pour être plus aisément exterminées, races slaves ou noires déclarées inférieures aux bons Allemands ou aux vrais Européens. Il ne faut pas s’étonner que le fleuve communiste se jette dans l’océan du génocide. La solution finale contre les gêneurs, les nuisibles, les inférieurs ou supposés tels n’a pas été exprimée par les seuls membres ou dirigeants du NSDAP (le Parti socialiste national des Travailleurs allemands) et uniquement par eux. Au XXe siècle, il existe au moins un bon et vrai marxiste, pieusement présenté comme éclairé et, bien sûr, humaniste, qui l’a exprimée explicitement, en toutes lettres, noir sur blanc. C’est le dénommé Bernard Shaw, écrivain et admirateur forcené de l’URSS. En bon communiste, il revendique non pas le droit au logement, ni aux papiers, ni à l’immigration, ni devant, mais le droit à la liquidation massive des classes (des races ?) nuisibles aux gaz toxiques. En 1930, trois ans avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, il écrit, dans The Listener, que le communisme doit réaliser vite, dare-dare, hic et nunc, ce qui deviendra la réalité de l’Allemagne dix ans plus tard. Oui, il incite les chimistes, les hommes de progrès, les scientifiques éclairés, « à découvrir (vite, le plus vite possible) un gaz humanitaire qui cause une mort instantanée et sans douleur, en somme un gaz policé - mortel évidemment mais humain, dénué de cruauté », afin que la Révolution n’ait plus d’opposants, les gaz étant censés plus humains que la balle dans la nuque. Les crimes commis pendant tout le XXe siècle montrent l’identité du socialisme international et du socialisme national. L’un est antérieur à l’autre de plus de 16 ans. Quand Hitler a commencé sa carrière criminelle, il disposait de modèles qui avaient fait leurs preuves et il s’est révélé aussi bon disciple de Marx, Lénine, Trotski que Staline, Mao ou Pol Pot. Telle est la vérité qu’imposent les faits.

Il importe peu de savoir si le communisme est pareil, semblable ou identique au socialisme national. Il est évident que le communisme trône au sommet, le socialisme national au milieu, le fascisme en bas. Le premier est l’Everest, le deuxième le Mont Blanc, le troisième le Mont Gerbier des Joncs. La seule question qui vaille d’être posée est de savoir pourquoi le communisme, en dépit des crimes qu’il a commis, de l’esclavage qu’il a rétabli, des massacres de masse qu’il a ordonnés, des déportations de peuples qu’il a organisées, des génocides dont il s’est rendu coupable, n'est pas jugé criminel. Le socialisme national est à juste titre condamné. Le communisme est un vague humanisme ou une idéologie acceptable, tolérée, digne d’être enseignée.

 

Tout a été dit sur le communisme, ses crimes, son racisme, ses génocides. Rappelons quelques faits. Le communisme a été pensé par Marx et Trotzky, entre autres théoriciens. Marx et Trotzky sont juifs. Comme de nombreux Juifs en Europe dans les années 1830-1930, ils étaient déjudaïsés, au sens où ils avaient rompu avec la tradition juive et le message théologique de Moïse, qu’ils considéraient comme caducs. Le communisme a été élaboré et mis en œuvre par des chrétiens, Engels, Lénine, Staline, qui étaient au christianisme ce que Marx et Trotzky étaient au judaïsme. Déchristianisés, ils ne croyaient plus dans l’Evangile, ni dans les diverses églises d’Europe. Aux pères fondateurs, il faut ajouter les premiers militants, ceux qui ont adhéré au communisme dans les années 1870-1950 et qui l’ont répandu en Europe, chrétiens déchristianisés ou juifs déjudaïsés. Le communisme est une idée judéo-chrétienne, au sens où elle est le produit d’une civilisation et d’une pensée, dont elle a conservé des traits. Sans messies, c’est-à-dire sans ces illuminés qui annoncent à intervalles réguliers un monde meilleur, le paradis, la société parfaite, le royaume de Dieu sur terre ou ailleurs, il n’y a pas de civilisation judéo-chrétienne. Marx est, à sa manière, un messie, qui a choisi une classe, qui a désigné des élus, qui a tracé une voie. En Palestine, au premier siècle de notre ère, il serait allé de village en village pour y répandre la bonne nouvelle. Dans Errata, George Steiner définit le communisme comme un messianisme juif ou judéo-chrétien et cite in extenso une « feuille de travail » dans laquelle Trotzky annonce l’avènement d’un monde nouveau riche en génies créatifs et qui dépasse en tout le monde ancien : « L’homme se donnera pour dessein de maîtriser ses propres sentiments, de hisser ses pulsions aux hauteurs de la conscience, de les rendre transparentes, d'étendre les fils de sa volonté dans les recoins cachés et, partant, de s'élever à un nouveau plan. L'homme deviendra incomparablement plus fort, plus sage, plus subtil ; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements plus rythmés, sa voix plus musicale. Les formes de la vie y gagneront un dynamisme spectaculaire. Le type humain moyen se hissera aux sommets d'un Aristote, d'un Goethe, d'un Marx. Et, au-dessus de cette crête, de nouveaux pics surgiront ». Voici le commentaire très bref que Steiner en fait : « Auteur : un certain Lev Davidovich Bronstein (également connu sous le nom de Trotzky). Un texte écrit dans la chaleur de batailles aussi âpres que celles de Josué. Absurde, n'est-ce pas ? Mais un absurde dont on vit et dont on meurt ». J’ajouterai : un absurde au nom duquel on a fait mourir 85 millions ou plus (qui sait ?) d’innocents.

Le communisme, qui s’est présenté comme la « jeunesse du monde », n’est pas moderne. C’est un « retour à ». Il est archaïque, tel le judéo-christianisme dont il procède effectivement. Il consiste à faire revivre les vieilles communautés d’Europe, juives ou chrétiennes. Pour lui, l’individu n’existe pas : la personne non plus. L’homme se définit par son appartenance à une communauté de valeurs, de croyances, de savoir-faire, de techniques. C’est l’ancienne organisation communautaire féodale que  les droits de l’homme, les changements sociaux, les inventions techniques ont rendue caduque au XIXe siècle, bien qu’elle ait forgé, jusqu’en 1789 et au-delà, les sociétés de l’Europe médiévale. Au lieu de maintenir ce communautarisme dans les campagnes ou dans les ghettos juifs, où il fleurissait, le communisme l’a transporté dans les milieux urbains et ouvriers, où il n’a pas changé de nature, mais d’apparence. A la tête de chaque communauté, se trouvaient des chefs naturels. Ces chefs n’étaient plus les chefs de famille propriétaires terriens ou le patriarche de la lignée qui tenait son pouvoir de la récitation de la Torah. Ces chefs, désormais, sont les secrétaires des cellules du parti et du syndicat. Le communisme a triomphé en Europe parmi ceux qui s’étaient séparés de leur communauté naturelle, juifs déjudaïsés ou paysans déchristianisés. Il s’est imposé en Russie et en Chine, deux pays dont la civilisation a été façonnée par une organisation communautaire rigide et que les Lumières n'ont pas entamée. Cette nature communautaire du communisme explique que ses cibles ont été la liberté, les libéraux, l’autonomie des individus et l’impératif « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait ».

Les valeurs des Lumières ayant été assumées par la bourgeoisie, celle-ci est devenue la classe « nuisible » à éliminer. Les victimes du communisme ont été les membres de classes sociales étiquetées nuisibles, des ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, Baltes, Ukrainiens, Tatars, Tchétchènes, Ingoutches, des Chinois, paysans et bourgeois éclairés, des Tibétains, des Coréens, des Cambodgiens, des Vietnamiens, des Noirs, quelques arabes : bref, des jaunes, des noirs, des arabes, pas ou peu de juifs, des chrétiens certes, mais colonisés  - soit des peuples ou des individus appartenant à des races supposées inférieures, mal dégrossies, peu instruites, de « sales races », etc. En revanche, le socialisme national a voulu effacer de la culture européenne et de toute l’Europe l’héritage juif et chrétien et revenir à l’Europe ethnique qui existait avant le christianisme. Le communisme est un retour aux communautés éteintes ou dissoutes ; le socialisme national un retour aux tribus disparues. Ses victimes ont été les juifs et les chrétiens qui se souvenaient que ceux qui leur avaient annoncé la Bonne Nouvelle étaient le rabbin Ieschoua de Nazareth et ses apôtres juifs.

 

L’Europe est le continent du judéo-christianisme, qui a pour hérésie le marxisme léninisme. Voilà pourquoi les Européens hésitent à considérer les crimes du communisme comme de crimes contre l’humanité. Ce sont leurs crimes, alors qu’ils ont été les victimes des socialistes nationaux. C’est pourquoi les crimes contre l’humanité commis par les communistes sont niés ou atténués. Cette négation qui est la règle n’est que l’effet logique de la préférence ethnique qui est une forme de racisme. En effet, si les victimes du communisme avaient été des chrétiens et des juifs, au lieu d’être des jaunes, des noirs, des colonisés, bien entendu il y aurait eu des procès de Nuremberg à la chaîne. Nous n’aurions plus de députés, d’élus ou de ministres nommés Krivine, Laguillier, Gayssot, Jospin, Buffet, etc. Tous seraient déchus de leurs droits civiques ou proscrits de France. L’aversion que les Européens éprouvent à l’encontre des crimes contre l’humanité est à géométrie variable. Relative, elle dépend des victimes. Si celles-ci sont de bonne race, si elles ont de la valeur, si elles sont bien placées dans la hiérarchie des races ou des nations, l’idéologie qui les a fait disparaître est haïssable. Si elles sont mauvaises ou de peu de valeur ou jugées inférieures (jugement que les bien pensants se gardent bien d’énoncer : ils sont prudents), l’idéologie qui les a tuées est acceptable. C’est pourquoi l’antiracisme de pacotille, de subvention, de pouvoir, si prospère en France, occulte ou justifie les 85 à 100 millions de crimes contre l’humanité commis par le communisme.

 

 

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14 juin 2009

Athéisme

Le mot, dérivé d’athée, est attesté en 1555 dans une prédiction, qui quatre siècles et demi plus tard, apparaît comme une bonne blague : « Le Français (…) peuple de toute ancienneté (…) exempté de l’athéisme ». Il est quelques auteurs du XVIe siècle qui emploient ce mot, sans exprimer une trop grande répulsion pour ce qu’il désigne ; Henri Estienne : « on voit des personnes qui ne sont pas encore venues jusques à l’athéisme,  mais sont âpres pour en trouver le chemin » ; La Noue : « l’athéisme n’est un vice nouveau » ; Des Périers : « il est mort il n’y a pas longtemps, ce prud’homme Arétin, auquel les Florentins, ses compatriaux, ont fait cet épitaphe, digne de lui et de son athéisme » ; Montaigne : « ils récitent de Bion qu’infect des athéismes de Theodorus, il avait été longtemps se moquant des hommes religieux ».

Cotgrave en 1611 traduit athéisme par atheism, infidelitie, the denying of, or not beleeving in, God. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) définit l’athéisme comme une « créance athée et impie » et Furetière (Dictionnaire universel, 1690) comme « l’opinion des athées ». Les auteurs de ces définitions ne sont sans doute pas athées, mais ils n’expriment pas d’hostilité bruyante vis-à-vis de l’athéisme, à la différence de ce qui s’observe dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « impiété qui consiste à ne reconnaître aucune divinité ». La définition est illustrée de deux exemples : l’un anodin (cette opinion approche de l’athéisme), l’autre riche de sens : le libertinage mène à l’athéisme, libertinage ayant, dans la langue classique, le sens de « libre pensée ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition d’athéisme est exprimée dans des termes relativement neutres : « l’opinion, la doctrine des athées » et illustrée par des exemples qui ne prennent pas parti : cette opinion approche de l'athéisme ; tomber dans l'athéisme ; ces principes mènent à l'athéisme ; faire profession d'athéisme (1832-35, 1878-79 ; « opinion des athées », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-79), alors que, dans la huitième édition (1932-35), l’athéisme acquiert une sorte de brevet de respectabilité, étant hissé jusqu’au panthéon de la philosophie : « doctrine philosophique qui nie l’existence de Dieu » (« doctrine philosophique ou attitude de l’athée », DAF, neuvième édition, en cours de publication). La consultation des dictionnaires fait apparaître une rupture qui peut être datée du début du XIXe siècle. Ce qui était tenu pour une impiété dans les siècles classiques devient, à l’époque moderne, une opinion honorable, qui en vaut d’autres, et même une doctrine qui tient de la philosophie. La religion, elle-même, devient une opinion, plus ou moins respectable. Que la rupture apparaisse au début du XIXe siècle n’a rien d’étonnant. Alors la religion – en l’occurrence le seul catholicisme – est chassée du cœur de la France moderne. Elle cesse d’être un enjeu. Dès lors, puisqu’il n’y a plus de piété ou que la pitié devient une affaire privée, l’athéisme n’est plus tenu pour une impiété.

Pourtant, il n’est pas réduit à une simple opinion dans le Trésor de la langue française (1971-94), où un contenu fort et virulent est donné à l’athéisme : « doctrine ou attitude fondée sur la négation d’un Dieu personnel et vivant », que ce soit d’un point de vue dogmatique, chrétien en l’occurrence (« refus des croyances religieuses, par cécité de l’intelligence relativement à l’existence de Dieu ») ou d’un point de vue philosophique (« négation explicite de l’existence de Dieu, avec généralement instauration d’un humanisme sans religion ») ou d’un point de vue sociologique ou politique : « négation de Dieu dans la pratique de l’action sociale ou politique ». Il est vrai qu’au XXe siècle, l’athéisme a reçu du marxisme léninisme et autres communismes et surtout de l’instauration d’Etats totalitaires qui ont l’athéisme pour religion officielle une sorte d’aura philosophique, comme l’attestent ces extraits de L’Homme révolté de Camus (1951) : « les doctrines post-hégéliennes, oubliant l’aspect mystique de certaines tendances du maître, ont conduit ses héritiers à l'athéisme absolu et au matérialisme scientifique » et « Le Capital reprend la dialectique de maîtrise et servitude, mais remplace la conscience de soi par l’autonomie économique, le règne final de l’esprit absolu par l’avènement du communisme. « L’athéisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la religion, le communisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la propriété privée » », ou cet extrait de Maritain (1936) : « la question pour l’athéisme marxiste, en dépit des apparences pseudo-scientifiques qu’il se donne, reste d’ordre éthique et moral plutôt que métaphysique, elle est de vivre l’athéisme dans sa traduction éthique, c’est-à-dire de refuser Dieu comme fin et comme règle de la vie humaine ». En se pacsant au marxisme, l’athéisme a pu devenir religion d’Etat certes et acquérir ainsi, sinon du crédit, du moins du pouvoir ; mais les Etats dont il a été la religion officielle l’ont entraîné dans la catastrophe où ils ont disparu.

L’article athéisme de L’Encyclopédie (1751-65), écrit à une époque où le marxisme n’avait pas d’existence, est signé de l’abbé Yvon (X) et « tiré des papiers de M. Formey, pasteur allemand descendant de huguenots français et secrétaire de l’Académie royale de Prusse ». Ces deux religieux montrent les ambiguïtés philosophiques de l’athéisme, qui est défini de façon restreinte, et ils expriment même la répulsion que ce « titre odieux » suscite en eux, tout rédacteurs de la Bible des Lumières qu’ils sont : « opinion de ceux qui nient l’existence d’un Dieu auteur du monde. Ainsi la simple ignorance de Dieu ne ferait pas l’athéisme. Pour être chargé du titre odieux d’athéisme, il faut avoir la notion de Dieu et la rejeter. L’état de doute n’est pas non plus l’athéisme formel, mais il s’en approche ou s’en éloigne, à proportion du nombre des doutes ou de la manière de les envisager ».


13 juin 2009

Assignat

 

 

Dérivé du verbe assigner, assignat est un terme de droit attesté à la fin du XIVe siècle. C’est la « constitution d’une rente sur un immeuble » : « le don par lequel un père faisait part de son bien à ses fils puinés ou a ses filles, en leur assignant de quoi se marier, était un assignat [...]. Les termes assenne et advis qui sont anciens signifient ce que nous disons à présent assignat ». Les autres occurrences sont : « ils auraient payé au lieu de Troyes la somme de six cens livres tournois dont ils n’avoient aucun assignat »  (1522) ; « les filles de France ne doivent rien avoir que par assignat » (Bodin) ; « les puinés, quoiqu’ils demeurassent sujets du Roi leur ainé, que néanmoins ils ne tiendraient rien qu’en apanage, et les filles par assignat » (Bodin) ; « je suppliai la reine ma mère de se souvenir de ce qu’elle m’avait promis... qu’advenant que je partisse pour m’en aller en Gascogne, elle me ferait bailler des terres pour l’assignat de ma dot » (Marguerite de Valois).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) indique que ce « terme de jurisprudence » « se dit particulièrement en pays de droit écrit » : « l’assignat d’un douaire, d’une dot, la somme qu’on assigne pour une dot, le fonds sur lequel on assigne un douaire ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) précise que le mot « se dit lorsqu’une rente est assignée nommément sur un héritage qui demeure en la possession du débiteur, et c’est proprement la destination particulière de cet héritage au paiement annuel de la rente » et les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « affectation spéciale d’un héritage à une rente, qu’on hypothèque et assied dessus » (« quelquefois même le créancier pour donner plus de sûreté à l’assignat stipule qu’il percevra lui-même les arrérages de la rente par les mains du fermier de l’héritage sur lequel elle est assignée ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le payement annuel de la rente ».

En 1789, pour remplir les caisses de l’Etat, qu’ils ont immédiatement vidées, les révolutionnaires recréent les assignats : « il sera donné à la caisse d’escompte (…) cent soixante-dix millions en assignats sur la caisse de l’extraordinaire ou billets d’achats sur les biens fonds qui seront mis en vente ». Deux décennies auparavant, les révolutionnaires américains avaient ouvert la voie. Dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française, la chose nouvelle est décrite avec justesse : « billet d’État dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux », rappelant ainsi que les « biens nationaux » (c’est-à-dire le patrimoine de la France) ont été bradés à vil prix. Les requins cupides ont compris que la révolution n’était pas faite pour le peuple, mais pour eux. Les académiciens précisent que « les assignats, créés en 1789, ont été annulés en 1796 » : sept ans de gabegie, mais pas pour tout le monde. L’Ancien régime disparu, la révolution finie, le mot sort de l’usage. En 1832-35 (DAF, sixième édition : même article en 1879, en 1932-35), les académiciens jugent que le mot, au sens de « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le paiement annuel de la rente »), est « vieux » et qu’on « dit maintenant constitution de rente ». Ils rappellent que le mot « s’est dit, à une certaine époque (oh, le bel euphémisme !), d’une sorte de papier-monnaie dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux » et ils citent les exemples un assignat de vingt francs, de cinq cents francs ; payer en assignats ; la dépréciation, la chute des assignats, ces deux derniers exemples figeant pour l’éternité la stupidité des assignats révolutionnaires, par lesquels des élites, saisies par la folie destructrice, décident de fourguer pour rien et à des crocodiles le patrimoine accumulé pendant un millénaire par des millions de Français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne porte aucun jugement, sinon grammatical, sur les emplois de ce nom : « terme de jurisprudence, action d’asseoir une rente sur un immeuble » (vieux en ce sens, on dit maintenant constitution de rente) et « papier-monnaie émis pendant la Révolution, et dont la valeur était assignée sur les domaines nationaux ». Il n’en va plus de même dans les deux grands dictionnaires modernes, dont les rédacteurs, instruits par l’expérience et ayant, au moins sur ces « bouts de papier », un point de vue éclairé, tiennent les assignats, même s’ils ne le disent pas explicitement, pour une catastrophe : « papier-monnaie émis en France de 1789 à 1796 dont la valeur était « assignée » (gagée) sur la vente des « biens nationaux » » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « papier-monnaie émis sous la Révolution, gagé sur les biens nationaux mais rapidement dévalué » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les extraits qui illustrent cet emploi sont sans équivoque : Le fonctionnement excessif de la planche aux assignats ruina la monnaie française (DAF, neuvième édition) ; « la terreur aujourd’hui soutient seule les assignats, au moment où cessera cet affreux système, où la loi tyrannique et destructive du maximum sera abolie, la décadence des assignats sera extrême, et le numéraire de la France étant enfoui, ayant disparu entièrement de son sein, il ne lui restera aucune ressource » (Sénac de Meilhan, 1797) ; « il fallait, assignats en main, acheter à l’enchère les domaines nationaux ; et la valeur de l’assignat était tombée au point qu’un assignat de cent francs ne pouvait, à l’enchère, obtenir un pouce carré de terrain. De façon que, tout discrédit à part, une somme en assignats ne présentait l’idée d’aucune valeur; et le gouvernement aurait joui de toute la confiance qu’il n’avait pas, que les assignats ne pouvaient éviter de tomber à rien » (J-B Say, 1832). Un seul auteur, Anatole France, d’habitude mieux inspiré, tente de défendre cette folie. Il va même jusqu’à faire porter la responsabilité de la catastrophe sur les étrangers, exprimant ainsi le triste invariant du progressisme éclairé : « comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les contrefacteurs de la monnaie nationale étaient punis de mort ; cependant on trouvait des planches à assignats dans toutes les caves ; les Suisses introduisaient de faux assignats par millions ; on les jetait par paquets dans les auberges ; les Anglais en débarquaient tous les jours des ballots sur nos côtes pour discréditer la République et réduire les patriotes à la misère » (Anatole France, 1912). Les Suisses auraient donc discrédité la République et réduit les patriotes à la misère : c’est à mourir de rire !

Les choses étant ce qu’elles sont, en dépit de l’illuminé Anatole France, le mot a fini par s’étendre hors de la République et à sortir des frontières nationales. C’est « toute espèce de papier-monnaie dont la valeur est dépréciée », comme l’exprime avec lucidité Hugo en 1842 : « Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée. À l’heure où nous parlons, les assignats, cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l’empire Turc ». Les « vieilles sociétés pourries » qui ont inventé cette « vermine » sont, faut-il le rappeler au sieur Hugo, Victor de son prénom, celles qui sont sorties de la Révolution et de la première République.

 

07 juin 2009

Propagation

 

 

 

 

En latin, le nom propagatio, dérivé du verbe propagare, est un terme d’agriculture, qui désigne une technique de reproduction des plantes : le « provignement » ou le marcottage, les autres techniques étant la bouture, l’ente, la greffe. En français, propagation, qui en est emprunté, est attesté à compter du XIIIe siècle et avec le sens « d’action de multiplier la race par reproduction » et, par métonymie, « descendance, race », comme dans ces extraits : « Pour espèce continuer // Et faire propagation » ; « L’un des trois biens de sacré mariage // C’est le beau fruit de génération // C’est des humains la propagation » ; « Julius Caesar qui était souverain de l’ost des Romains non pas pour la grande propagation dont il fut venu, mais pour la haute promesse qui était en lui » ; « Les princes descendus de ladite propagation se peuvent bien vanter d’être les plus nobles du monde » ; « une amorce et allèchement dédié à la conservation et propagation de leur race ».

Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), c’est ainsi qu’il est défini : « multiplication qui se fait par le moyen de la génération » (exemples : « il a les qualités qu’il faut pour la propagation » ; « la nature tend à la propagation de l’espèce » ; de même dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690) : « génération et multiplication des animaux » (exemples : « il y a un instinct naturel qui tend à la propagation de l’espèce » ; « la propagation des hommes a été merveilleuse après le déluge, il s’en est trouvé par toute la terre »). Tous les auteurs de dictionnaires enregistrent ce sens ancien, des académiciens (DAF, première édition, 1694 : « multiplication par voie de génération ») aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « multiplication des espèces animales et végétales par voie de reproduction »).

Les sens modernes, nés d’une analogie, apparaissent à la fin du XVIIe siècle : en 1688, « action de propager la religion » ; en 1690, « action de propager une idée quelconque », ainsi que le sens propre à la physique, le sens courant en médecine (propagation d’une maladie) n’étant attesté qu’au début du XIXe siècle. C’est Furetière qui, le premier, en 1690, dans son Dictionnaire universel, note ces sens, qui lui sont tout à fait contemporains : « on le dit aussi en physique de la lumière et du bruit » (exemple : « le tonnerre et l’éclair ne se rendent sensibles que par la propagation de la lumière et du bruit jusqu’à l’œil et à l’oreille ») et « il se dit figurément en choses spirituelles » (« les martyrs et les apôtres ont fait en peu de temps la propagation de la foi » ; « il y a à Rome une congrégation pour la propagation de la foi : on prie pour cela dans les prières publiques » ; « il faut empêcher la propagation des erreurs et des méchantes doctrines »).

Le sens propre à la religion est enregistré dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « On dit figurément la propagation de la foi pour dire l’extension, l’accroissement, l’augmentation de la foi dans les pays infidèles » (1718, 1740, 1762, 1798), alors que, dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), le sens religieux est immergé, comme s’il en était une espèce, dans le sens figuré « action de propager quelque chose » : « (propagation) s’emploie figurément, et signifie extension, progrès, accroissement, augmentation » (exemples : la propagation de la vaccine doit beaucoup au zèle de ce médecin ; la propagation de cette épidémie fut d'une effrayante rapidité ; il a travaillé vingt ans à la propagation de la foi ; la propagation des connaissances, des lumières, de la philosophie ; la propagation des vérités est plus lente que celle des erreurs ; favoriser la propagation des idées, des découvertes utiles). Les exemples cités sont tous profanes, sauf la « propagation de la foi », comme si, au début du XIXe siècle, la foi n’était plus qu’un contenu parmi des dizaines d’autres, plus importants – ce qui contraste avec l’importance qu’accordent encore à la propagation de la foi les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « Société pour la propagation de l’Evangile (Histoire d’Angleterre) : société établie dans la Grande-Bretagne pour la propagation de la religion chrétienne dans la nouvelle Angleterre et les pays voisins » ; « nous avons dans notre royaume plusieurs établissements de cette nature, des missionnaires en titre, et d’autres qui font la même fonction, par un beau et louable zèle d’étendre une religion hors du sein de laquelle ils sont persuadés qu’il n’y a point de salut. Mais un point important que ces dignes imitateurs des Apôtres devraient bien concevoir, c’est que leur profession suppose dans les peuples qu’ils vont prêcher un esprit de tolérance qui leur permette d’annoncer des dogmes contraires au culte national, sans qu’on se croie en droit de les regarder comme perturbateurs de la tranquillité publique et autorisé à les punir de mort ou de prison. Sans quoi ils seraient forcés de convenir de la folie de leur état et de la sagesse de leurs persécuteurs. Pourquoi donc ont-ils si rarement eux-mêmes une vertu dont ils ont si grand besoin dans les autres ? ». Certes cet article a pour raison d’être, semble-t-il, de faire l’éloge de la tolérance, retournée contre les missionnaires, supposés intolérants ou peu tolérants ; mais il montre aussi qu’au XVIIIe siècle, la foi était encore un contenu digne d’être diffusé, ce qui ne semble plus être le cas. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens figuré est scindé en deux : « au figuré, diffusion dans le public d’une rumeur, d’une information, d’une croyance, d’une doctrine, etc. » et, dans la religion catholique, « propagation de la foi, institution ayant pour but la diffusion de la foi chrétienne (v. propagande) ». La propagation de la foi n’est plus qu’une institution vieillie ou à bout de souffle, dont on douter qu’elle ait encore une existence.

Le premier sens de propagation ou sens historique, celui qui a été pendant trois siècles le seul, est « multiplication par voie de génération ». Le sens figuré, « diffusion de la foi », est relativement tardif – en tout cas, postérieur au premier de plus de trois siècles. L’histoire des sens a le mérite de révéler, outre l’affaiblissement de la foi, le lien qui existe entre la multiplication des hommes et la propagation de la foi. Il n’y a de foi que d’hommes, disaient jadis les sages. La foi ne peut croître que dans une population en croissance. C’est ce qu’indique clairement la propagation du christianisme en Europe et dans le monde jusqu’au début du XXe siècle. La population de la France a commencé à stagner au début du XIXe siècle, en même temps que l’affaiblissement de la foi. La propagation de l’islam dans le monde à partir du milieu du XXe siècle est étroitement liée à la multiplication par voie de génération des musulmans. Autrement dit, le fait que ce nom, qui se rapportait à la seule croissance de la population, ait désigné des réalités spirituelles est aussi une forte explication de l’histoire, qui est sans aucun doute plus profonde que toutes les explications sociales, économiques, idéologiques, etc. qui nous sont fournies depuis le XIXe siècle.

 

 

 

05 juin 2009

Signes 25



Dans les années 1950-80, le Nationalsocialismus ou « socialisme national », autrement dit nazisme, était l’étalon du mal absolu. Il était interdit d’y comparer le communisme, sous le prétexte que les intentions de l'un et de l'autre n’étaient pas les mêmes. Qu’en savaient les gardiens du tabou ? Rien évidemment, n’ayant pas pénétré dans la conscience de Marx, Lénine, Castro, Mao. Fut déclarée blasphématoire la mise sur le même plan des deux monstres, dont l’un, le plus ancien, était peut-être la matrice de l’autre, le plus récent, la recherche des analogies avec le nazisme étant détournée sur le sionisme, le capitalisme, le colonialisme, le libéralisme, les CRS. La publication du Passé d’une illusion de François Furet (1995) et, plus encore, celle du Livre noir du communisme (1997, sous la direction de Stéphane Courtois), ont tout changé. Le tabou a été partiellement levé. Désormais, il est permis d’analyser les analogies, ressemblances, identité, convergences, entre, d’une part, le communisme et ses variantes, maoïsme, léninisme, trotskisme, castrisme, stalinisme, gauchisme, etc. et, d’autre part, le fascisme et le nazisme. Ou bien ces analogies sont dans les doctrines ; ou bien dans les mesures, les actes, les décisions, les politiques. Mais qu’elles soient idéologiques ou pratiques, elles ont pour théâtre l’URSS, l’Allemagne, RDA ou Troisième Reich, la Chine, les pays de l’Est, l’Ethiopie, etc.., mais pas la France. Un grand tabou a été levé, un petit tabou a été maintenu. Le seul pays qui soit épargné par la recherche de ces analogies, ressemblances, identités, convergences, etc. est la France, bien que celle-ci ait été soumise pendant quatre ans au Troisième Reich et que les partis mao, communistes, trotskistes, gauchistes y soient, depuis près d’un siècle, des « acteurs » (comme on dit aujourd’hui) de premier plan.

Il semble que ceux qui citent Mein Kampf ne l’aient pas lu, ce qui se conçoit, tant cet ouvrage est nauséabond. Hitler y ressasse sa haine de la France, une haine sans limite, justifiée par des arguments du type : pour que l’Allemagne existe, soit grande et dirige l’Europe, comme elle est appelée à le faire, il faut que la France soit détruite. L’obsession nazie se cristallise dans un delenda est Francia répété à toutes les pages. Dans la Nouvelle Revue Française, André Suarès écrit en 1934 : « dans ce livre, il y a tous les crimes d’Hitler commis cette année et tous ceux qu’il pourra commettre encore (…). Il déclare qu’il a besoin de dix ans pour rendre le peuple allemand capable de faire la guerre et d’exterminer la France (…). Que faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est (…) ».

Il est un écrivain qui, ayant peut-être lu Mein Kampf, a compris le projet nazi : c’est Jean Bruller, dit Vercors. Dans les dernières pages du Silence de la mer, ce récit de résistance écrit en 1941, imprimé clandestinement et diffusé sous le manteau, l’officier allemand, von Ebrennac, explique le projet que le Reich nourrit pour la France : « La politique n’est pas un rêve de poète… Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger ». S’adressant à ces logeurs, cet officier poursuit en ces termes : « Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques (…) Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien, rien, rien, personne ! (…) Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! (…) Les nazis éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

La capitulation a rendu caduc ce projet, provisoirement hélas. D’autres, qui ne sont pas allemands, se sont chargés de le ressusciter.  En 1948, Vercors démissionne de la présidence des Editions de Minuit qu’il a fondées en 1942. La politique éditoriale de cette maison change alors. Entre 1941 et 1948, elle était patriotique ; après 1948, elle ne l’est plus. Les premières Editions de minuit défendent la Résistance, les secondes sont liées à la déconstruction, à la recherche, aux sciences sociales, au tiers-mondisme béat et haineux, au ressentiment. En 1948, Alain Robbe-Grillet, qui a été volontaire en Bulgarie pour construire une ligne de chemin de fer, constate que le système policier et totalitaire mis en place à l’Est n’est pas différent de celui qu’il a connu adolescent dans la France occupée : camp de travail, délation, surveillance policière, libertés abolies. Les Bulgares n’ont été libérés de l’occupation nazie que pour être condamnés à des fers plus cruels. Robbe-Grillet raconte son expérience dans un admirable récit, connu sous le titre de Récit bulgare. C’est un appel à la résistance, comme Le Silence de la mer. Or, ce récit n’a jamais été publié, sinon dans le bulletin ronéoté d’une association d’agronomes. Le nouveau patron des Editions de minuit, qui a été, à partir de 1949, l’éditeur de Robbe-Grillet, n’a pas daigné inscrire ce chef d’œuvre de la résistance dans son catalogue. A la place, il a préféré publier des romans de pure expérimentation scripturale ou même l’essai Pour un nouveau roman (1963), dans lequel Robbe-Grillet, nourri de cette « suspicion », qui discrédite la littérature, tourne en dérision le roman « classique ». En 1942, les Editions de minuit clandestines publiaient une défense et illustration de « l’âme » de la France dont les nazis voulaient débarrasser le monde pour l’éternité. Vingt ans plus tard, à partir de 1964, elles ont publié les travaux savants des gauchistes Derrida, le pape de la déconstruction (celle de la seule pensée occidentale ou française) et Bourdieu, l’ami très léniniste du FLN, à savoir Les héritiers (1964), Un art moyen (1965), L’amour de l’art (1966), La reproduction (1970), La distinction (1979), qui instruisent le procès de l’école, de l’art, de la littérature, de la culture, en bref de l’âme de la France, à laquelle toute valeur est ôtée. En 1942, les nazis avaient l’intention de détruire la culture de France : « Ils éteindront la flamme tout à fait ! L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! » Le flambeau a été repris par Bourdieu, Passeron, Derrida et leurs disciples. Ce que les nazis n’ont pas pu réaliser, eux, ils l’ont accompli, non pas chez les éditeurs collabos, qui ont disparu en 1944, mais chez l’éditeur qui a cristallisé l’esprit de la Résistance. Le programme que von Ebrenac expose, ce ne sont pas les nazis qui l’ont réalisé, mais les gauchistes des Editions de minuit. Beckett a substitué à la langue de la culture le « râle vagi » du néant ; Robbe-Grillet a eu toute latitude pour étouffer ses braises de résistance sous le béton de l’expérimentation formelle ; à partir de 1958, le FLN a trouvé non pas un soutien à l’émancipation du peuple algérien, mais un feu vert à la mise aux fers des Algériens, hommes et femmes ; les Palestiniens qui rêvaient de jeter les Juifs à la mer ont bénéficié d’une tribune régulière, etc.

Les idéologues de la Révolution nationale (1940-44, faire une révolution nationale sous l’égide d’un Reich qui rêvait d’un finir avec cette nation, il fallait oser !) était de  jeter aux oubliettes l’instruction publique. En 1932, le ministre Monzie, pacifiste forcené et prêt à toutes les concessions pour éviter la guerre, avait substitué, dans la dénomination du ministère, le nom fasciste copié de Mussolini, éducation nationale, au vieux et beau nom instruction publique, en usage depuis le XVIIe siècle, sans interruption, et employé aussi bien par les royalistes que par les jacobins, par les catholiques que par les francs-maçons, par les illettrés que par les instruits. Les fondements de l’instruction publique étant le libre examen, la liberté de pensée, la passion du savoir, il fallait l’interrompre. Elle avait suscité la laïcité, l’égalité des citoyens devant la loi, la confiance dans l’éminente dignité de tous, d’où qu’ils viennent ou soient issus, elle devait être chassée de France. Si les concepteurs de la Révolution nationale, que la Libération de la France a rendue caduque, revenaient parmi nous, ils n’en croiraient par leurs yeux, en voyant que leur obsession a été réalisée, et par ceux-là mêmes qui, de façade, leur étaient le plus hostiles. Ce que la Libération les a empêchés de réaliser, les socialistes l’ont fait. La loi Jospin publiée au JO du 14 juillet 1989 a mis définitivement fin à l’instruction publique. L’article 5 de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 stipule ceci : « L’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». Pour que ces principes clairement communautaires aient une réalité un jour, il fallait les inculquer aux enfants, dès la maternelle : Jospin s’en est chargé, qui a fait de l’école une communauté éducative et des enseignants, non plus des maîtres, mais des membres d’une équipe éducative, et qui a ressuscité les Instituts de Formation professionnelle de Carcopino, secrétaire d'Etat à Vichy (1941) en Instituts de Formation des Maîtres (1989).

Il est un écrivain oublié, mais talentueux, disciple de Gide en tout : François Augiéras. En 1968, les éditions Christian Bourgois ont publié ses mémoires sous le titre Une adolescence au temps du Maréchal et de multiples aventures. A partir de 1941, âgé de 16 ans, il adhère à différents mouvements de jeunesse dont l’objectif est de réaliser la « révolution nationale » ; puis en 1942, il s’agrège à une troupe de théâtre qui a reçu pour mission de faire communier les Français dans les projets du régime de Vichy. Ces années ont été, pour lui, une vraie révélation : vie en communauté ; intégration, non pas à une nation ou à une collectivité, mais à une génération (les jeunes, comme on dit aujourd’hui) ; célébration de soi, du même, du corps ; respect religieux de la nature ; écologie ; retour à la terre ; volonté de changer de religion ; fascination pour les religions païennes d’Inde, etc. En bref, ce que vit Augiéras et ce qu’il raconte, c’est, avec un quart de siècle d’avance, la culture de mai 1968. Les principaux thèmes de mai 68 sont en place en 1942, non pas à Londres, mais dans la zone dite libre. De fait, Augiéras révèle la modernité prémonitoire du temps du Maréchal, dans lequel mai 68 plonge ses véritables racines, de sorte que ces célèbres événements ne sont que la resucée de l’agit-prop socioculturelle des organisations de jeunesse de la collaboration. Que les soixante-huitards aient porté au pouvoir, treize ans après l’échec provisoire de leur révolution nationale un ancien pétainiste convaincu, et ce pour réaliser le programme que la Libération a interrompu, à savoir « changer la vie », est dans l’ordre des choses : ils sont devenus ce qu’ils étaient vraiment. Dans ces conditions, célébrer mai 68, c’est mettre en scène l’obscénité.

27 mai 2009

Proposant (e)



 

 

Le participe présent du verbe proposer est aussi un adjectif et un nom. Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de d’Académie française (1762), mais il est absent des huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication). Il est possible que l’usage qu’en a fait récemment Mme Aubry, première secrétaire socialiste qui se définit comme une « force proposante », y donne une nouvelle vigueur et que, plongés dans ce bain de jouvence, proposant et proposante en ressortent tout vigoureux et dignes d’entrer à nouveau dans le panthéon lexicographique.

Il est enregistré comme nom masculin pour la première fois dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680), où il est défini ainsi : « terme qui se dit en parlant de jeunes théologiens de la Religion » (comprendre « de la religion réformée ») et illustré de ces exemples : « c’est un jeune homme qui étudie en théologie, qui propose des difficultés, qui en résout, soutient, argumente et fait tous les autres exercices qu’il faut faire pour se rendre capable d’être pasteur ; c’est un jeune proposant qui a de l’esprit ; à Monsieur un tel, proposant en théologie ». Mme Aubry fait tout ce qu’elle peut pour perdre les élections présidentielles : c’est une proposante en politique. Dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière, proposant a deux sens : « qui fait une offre, qui propose un dessein » (exemples : « on a fait voir au Conseil le dessein de la jonction des mers (le canal du Midi sans doute), le proposant (Riquet ?) demande telles et telles conditions » : « on a écouté les proposants d’un tel parti (mais ce n’était pas Mme Aubry), les enchérisseurs d’une telle ferme ») ; et : « (le nom) se dit aussi de ceux qu’on examine pour être reçus ministres dans la religion prétendue réformée » (exemple : « lorsqu’ils soutiennent des thèses de leur croyance, ils font la même chose que ceux qui soutiennent des thèses pour être reçus docteurs dans la vraie Eglise »). Cette définition et l’exemple qui l’illustre ne sont pas des modèles de neutralité ou d’impartialité. Prétendue (religion prétendue réformée) et vraie religion (le catholicisme) détonnent dans un dictionnaire universel, qui est aussi une encyclopédie. Furetière annonce les Lumières. On voit là de quelles Lumières il est l’avant-courrier – celles des luttes, des combats, des engagements, des partis pris, des illuminés et illuminations, etc. Lénine, Marx, Mao, Pol Pot, Trotski s’en sont réclamés : on comprend pourquoi. Seul de tous les lexicographes anciens ou modernes, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le premier sens, « celui qui propose », qu’il illustre de cet extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon : « ce corps (il s’agit des états généraux) n’est qu’un corps de plaignants, de remontrants, et, quand il plaît au roi de le lui permettre, un corps de proposants ».

Les académiciens, à compter de la quatrième édition, atténuent peu à peu ce que la définition de Furetière a de trop abrupt ou tranché : « jeune théologien de la Religion prétendue Réformée, qui étudie pour être pasteur » (1762, 1798), pour aboutir enfin, dans la sixième et la septième éditions (1832-35, 1878-79)  à une définition à peu près objective et sans passion : « jeune théologien de la religion protestante, qui étudie pour être pasteur ». Il est vrai qu’en 1787, Louis XVI, en signant l’édit de tolérance, a réintégré les protestants dans la nation française et que les passions religieuses se sont déplacées au XIXe siècle sur un autre terrain, celui de la nouvelle religion immanente et sociale, qui est devenue la ROOC, la Religion Officielle de l’Occident Contemporain.

Le nom est aux protestants, l’adjectif aux catholiques, qui ne pouvaient pas être en reste. Eux aussi, comme les protestants, ils ont leurs proposants – en fait des cardinaux proposants : « (l’adjectif) n’est usité que dans cette expression cardinal proposant, cardinal établi à la cour de Rome, pour recevoir la profession de foi de ceux qui sont nommés à des évêchés dans des pays d’obédience et pour les proposer aux autres cardinaux » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et septième éditions, 1832-35, 1878-79 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Cette définition ne se suffit pas à elle-même. Pour la comprendre, il faut consulter les articles obédience ou pays d’obédience et profession de foi d’évêques nommés dans des pays d’obédience. Heureusement, la disparition de proposant dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française interrompt ces consultations en cascade. Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils se contentent de reproduire la définition de cardinal proposant chez Littré et celle d’un dictionnaire des religions : « dans les Églises de la Réforme, candidat au ministère pastoral qui, après les études de théologie, accomplit le stage préparatoire au pastorat ».

Mme Aubry n’est ni candidate au pastorat, ni cardinal ou, en orthographe moderne, cardinale. La dernière définition relevée dans les dictionnaires actuels explique, ironiquement sans doute, ce qu’est un proposant ou une proposante dans la NLF dont font usage les socialistes, hommes et femmes. En médecine, un proposant est un « malade qui consulte le premier pour une affection génétique et qui déclenche une enquête génétique dans sa famille afin de déterminer le mode de transmission de cette affection » (Trésor de la langue française, qui reproduit la définition d’un dictionnaire de médecine publié chez Flammarion en 1975). On ne saurait mieux dire.

 

 

25 mai 2009

Intolérance

 

 

 

 

En latin, le nom intolerantia a pour sens, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), « fait d’être insupportable, nature insupportable de quelque chose » (sens attesté chez Paul Orose, prêtre espagnol du Ve siècle), « insolence, tyrannie insupportable » (Cicéron) et, chez Aulu-Gelle (grammairien, IIe siècle) « action de ne pouvoir supporter, impatience, humeur peu endurante ».

Le mot français intolérance, dérivé de tolérance, est attesté à la fin du XVIe siècle dans son sens latin : « incapacité à supporter ». Randle Cotgrave (mort en 1634), dans son Dictionarie of French and English Tongues (1611 : liste de mots français traduits en anglais), le traduit par impatienty, y donnant de fait le sens du mot latin intolerantia (cf. ci-dessus, Aulu-Gelle). Il est évident que le concept « moderne » d’intolérance, et même celui de tolérance dont il est le contraire, ne sont pas en place dans la langue classique des XVIe et XVIIe siècles. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) note que « ce mot ne se dit point ». Il est vrai aussi qu’il tient la tolérance pour une « permission ». Le père Bouhours, dans ses Doutes sur la langue française (1691), le juge « contesté ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne le relève pas, mais il apparaît dans l’édition posthume de son dictionnaire, publiée à Rotterdam en 1701 (autres éditions : 1704, 1708) et revue et corrigée par un huguenot français, Basnage de Bauval (1656-1710), qui s’est réfugié aux Pays-Bas après la révocation de l’Edit de Nantes (1685) pour y combattre ce que les huguenots ont commencé à nommer intolérance. Ils en ont revu le sens. La définition de 1701, qui n’est pas de Furetière, mais de ceux qui ont détourné son dictionnaire, est éloquente. Ce n’est plus « impatience », mais « refus de supporter, d’avoir des relations avec ceux d’un avis opposé (notamment en matière religieuse) », définition qui correspond assez bien aux intentions de ceux qui, Mme de Maintenon, Louvois, Louis XIV, ont décidé d’annuler l’édit de pacification de 1598 et, en conséquence, d’interdire aux Français d’entretenir toute « relation » avec les réformés, huguenots, protestants, contraints de chercher un refuge hors de France.

Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740). La définition en est fruste : « Terme dogmatique, opposé à tolérance » (1762 et 1798, terme dogmatique, id est de théologien, est remplacé par terme didactique, id est savant et en usage dans les écoles). C’est l’idéologie des Lumières (in L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, 1751-65) qui, à la suite de Basnage de Bauval en 1701, fait de l’intolérance, avérée ou supposée, la cible des luttes éclairées. Au long article qui y est consacré dans L’Encyclopédie, il apparaît que l’intolérance est devenue, dès le milieu du XVIIIe siècle, l’expression favorite de ce que les modernes nomment la Bête immonde, le ça, le Mal ou, si ces modernes sont musulmans, Chitan (Satan) : « (Morale) le mot intolérance s’entend communément de cette passion féroce qui porte à haïr et à persécuter ceux qui sont dans l’erreur ». L’auteur de l’article s’efforce de « distinguer deux sortes d’intolérance, l’ecclésiastique et la civile ». La première consiste « à regarder comme fausse toute autre religion que celle que l’on professe et à le démontrer sur les toits, sans être arrêté par aucune terreur, par aucun respect humain, au hasard même de perdre la vie ». L’intolérance, ainsi définie, peut être prise dans un tourniquet et englober dans la même réprobation diabolique ceux qui combattent l’intolérance. Aussi l’auteur de l’article précise-t-il benoîtement ceci : « il ne s’agira point dans cet article de cet héroïsme qui a fait tant de martyrs dans tous les siècles de l’Eglise », les martyrs chrétiens étant victimes de l’intolérance païenne ou, plus tard, islamique. Quant à la seconde ou intolérance civile, elle « consiste à rompre tout commerce et à poursuivre, par toutes sortes de moyens violents, ceux qui ont une façon de penser sur Dieu et sur son culte autre que la nôtre ». C’est donc une référence à ceux qui ont annulé en 1685 l’Edit de Nantes. « Quelques lignes détachées de l’Écriture sainte, des pères, des conciles, suffiront pour montrer que l’intolérant pris en ce dernier sens est un méchant homme, un mauvais chrétien, un sujet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen » : en bref, c’est le Diable, le Démon, Satan.

Il est plaisant de penser que des gens apparemment intelligents (en l’occurrence, l’apparence est comme le mur de Berlin – totalement hermétique) peuvent se tenir, par passion idéologique ou par suffisance intellectuelle, pour les empereurs du Bien en personne et sans tolérance aucune, « stigmatiser » comme les nouveaux Satan ceux qui ne s’alignent pas sur leurs positions, le doigt sur la couture du pantalon. Sartre, Foucault, Bourdieu, Rosanvallon, BHL, etc., « chassent de race », comme de « bons chiens ». C’est par ruse rhétorique que l’intolérance supposée des catholiques est comparée à l’infinie bonté des pères de l’Eglise, à la sublime douceur des premiers chrétiens et à la générosité sans faille de tous les martyrs du christianisme : « l’instruction, la persuasion et la prière, voilà les seuls moyens légitimes d’étendre la religion. Tout moyen qui excite la haine, l’indignation et le mépris, est impie ». Sont cités pour déconsidérer l’intolérance ecclésiastique et civile Tertullien, le Christ (« qu’est-ce que le Christ a recommandé à ses disciples en les envoyant chez les nations ? Est-ce de tuer ou de mourir ? Est-ce de persécuter ou de souffrir ? »), Saint Paul, Origène, Saint Jean, Saint Athanase, Saint Jean Chrysostome, Saint Hilaire, etc. Voltaire (Traité sur la tolérance, 1763) y va de sa définition : l’intolérance est la « haine agressive et persécutrice de ceux qui croient posséder la vérité en matière religieuse », laquelle, à ce compte, fait agir même les très ardents défenseurs des droits universels de l’homme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, l’intolérance est définie souvent dans les mêmes termes que ceux de Bauval ou de Voltaire ou des Encyclopédistes. C’est le signe que, de ce point de vue, la messe est dite et que l’intolérance est définitivement l’œuvre de Satan, sauf quand elle est islamique (auquel cas, elle est du camp du Bien) : « disposition à violenter, à persécuter ceux avec lesquels on diffère d’opinions » (DAF, sixième, septième, huitième, neuvième éditions, 1832-35, 1879, 1932-35, en cours : « il se dit surtout en matière de religion » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, qui note aussi l’emploi d’intolérance en médecine : « impossibilité de supporter un remède ; condition indiquant qu’il faut s’en abstenir »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent un sens général (« défaut de tolérance ») du sens spécifique à la religion ou à la politique. Hors de la religion et de la politique, intolérance a le même sens qu’intolerantia en latin : « répugnance ou impossibilité à supporter certaines choses, certaines personnes », sens en usage en médecine et en psychologie (intolérance pathologique à la perte, intolérance à l’attention d’autrui), alors que l’intolérance moderne est ou le « manque de respect pour les croyances, les opinions que l’on réprouve ou que l’on juge fausses » (après tout, pourquoi devrions-nous respecter la bêtise, la stupidité, l’ignorance, la veulerie, l’hypocrisie, les délires du Coran, etc. ?) ou « l’attitude consistant à refuser aux autres la liberté d’exprimer des opinions que l’on juge fausses et de vivre conformément à ces opinions » et « le comportement de celui qui réprime par la force les idées qu’il ne partage pas » - le « celui » en question, qui serait répressif, ayant pignon sur rue en France, mais après qu’il a eu pris soin de qualifier les idées qu’il combat de maléfiques ou de diaboliques.

 

 

 

19 mai 2009

Capitulation et armistice 2

 

 

Armistice

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, armistitium, attesté en 1335 et formé des mots latins arma (« armes ») et stitium, de statio, « immobilité », a pour sens « suspension des combats ». Armistice, qui en est emprunté, est défini ainsi en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet : « ce mot signifie suspension d’armes et ne peut trouver sa place que dans les traités de paix, de guerre et autres pareils ouvrages, peu poli, et il y a même bien des gens qui ne souffrent ce mot d’armistice qu’avec peine ». Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), ce terme « d’art militaire », de genre masculin, est une « trêve fort courte ou (une) suspension d’armes pour un petit espace de temps », alors que, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est de genre féminin (dans les éditions suivantes, les académiciens corrigent cette erreur) et il désigne une « suspension d’armes », conformément aux deux mots latins dont il est composé, sans que soit précisée la durée, brève ou non, de cette suspension. A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) s’attarde sur le rejet que suscite ce mot, aussi bien dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1704 : « il y a peu de gens qui approuvent ce mot ») que chez Richelet (1680 : « Richelet dit aussi que ce terme était rejeté de plusieurs »), lequel conclut ainsi l’article : « c’est un mot de gazette (il est déjà reproché aux journalistes leur jargon) : on dit plutôt suspension d’armes » ; et, après avoir remarqué que « l’Académie le met sans remarque et sans donner d’exemple », il tranche : « je crois qu’il n’est pas du beau style et que trêve, suspension d’armes sont préférables ». Les académiciens en jugent autrement. La définition « suspension d’armes » est illustrée des exemples un long armistice, convenir d’un armistice, rompre l’armistice, armistice de quelques jours, l’armistice ne fut pas de durée, ne tarda pas à cesser, à expirer dans la cinquième, la sixième, la septième éditions de leur Dictionnaire (1798, 1832-35, 1878-79). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir rappelé les hésitations des lexicographes (« armistice ne commence à se trouver dans les dictionnaires de l’Académie qu’à partir de 1762, où il est féminin ; l’Académie, dans sa dernière édition, a rectifié cette erreur, armistice ne devant pas plus être féminin que solstice ») et celles de Richelet et Féraud (« Richelet le fait correctement du masculin, ajoutant qu’il se trouve dans les traités de paix et de guerre et dans quelques gazettes, mais que peu de gens l’approuvent »), tranche le dilemme : « aujourd’hui l’usage l’a pleinement reçu et approuvé ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le définition s’écarte de la simple traduction des deux mots latins qui composent armistice ; elle s’ajuste bien à l’armistice du 11 novembre 1918 : « arrêt provisoire des hostilités convenu par les combattants » (la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 est un des exemples de la neuvième édition, en cours de publication), que Clémenceau, le Père de la Victoire, a su, à Versailles, habilement transformer en victoire. L’expérience historique a solidement établi dans la langue ce mot « d’art militaire », que les auteurs de dictionnaires actuels définissent avec précision : « suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « arrêt provisoire des hostilités convenu entre des belligérants » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Ambrière (Les grandes vacances, 1946), à propos de l’armistice demandé en juin 1940 par le gouvernement du maréchal Pétain, expose, avec raison, les ambiguïtés de tout armistice : « La France et l’Allemagne sont toujours en état de guerre, disions-nous aux hésitants pour les amener à nous rejoindre ; car même si vous tenez l’armistice pour valable, l’armistice n’est pas la paix... ». De tout cela, il appert que, le 8 mai 1945, les autorités allemandes n’ont pas signé un armistice, contrairement à ce que disent les gazettes, par ignorance ou par complaisance pour un mot qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était leur, mais elles ont signé la capitulation sans conditions de leurs armées. Le 11 novembre 1918 est célébré l’armistice ; la victoire, elle, est célébrée le 8 mai 1945. Il se peut que ces faits historiques dérangent les moralinateurs. Comme ces faits sont différents, ils ne devraient pas être désignés par le même mot, sauf dans la langue frelatée des modernes. Il n’y a rien d’immoral ou d’amoral ou de politiquement incorrect à distinguer ces faits en les nommant des mots justes armistice et capitulation.

18 mai 2009

Capitulation et armistice 1

 


Capitulation

Dans la langue latine en usage au Moyen Age (le mot n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, 1934), capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens, « convention, pacte, accord »,  que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle par Lanoue (« les reitres se maintiennent aussi en la possession de leurs droits acquis, à savoir des hautes capitulations, et de se faire toujours payer sur les vieux rôles »), Montaigne (« ceux-ci s’en retournèrent pour consulter avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages, pour la difficulté de la capitulation ») et Pasquier (« par commune capitulation des deux osts, les Gaulois étaient au Conseil pour savoir s’ils devaient lever le siège pour l’argent qui leur était offert » ; « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »).

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est défini ainsi par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde »), et dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Dans la deuxième édition (1718) et dans les éditions suivantes (1740, 1762, 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition s’enrichit d’un emploi particulier, propre aux institutions du Saint Empire Romain Germanique : « il se dit particulièrement des conditions que les Electeurs dans la vacance de l’Empire proposent à celui qui doit être élu Empereur, et qu’il signe avant son élection » (exemple : « la capitulation impériale »), sens qui est glosé à l’imparfait (« il se disait… ») dans la sixième édition (1832-35), alors que, dans la cinquième édition (1798), est relevé pour la première fois un autre sens historique (comprendre : lié à l’histoire des Etats), désuet depuis la fin de l’Empire ottoman (1920 – vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française, 1971-94 ) : « Capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre » (exemples de 1832-35 : les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par une capitulation, par des capitulations ; annuler une capitulation, des capitulations), et que, dans la huitième édition (1932-35), il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale).

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

16 mai 2009

Militant

S’il est un mot dans le sens et les emplois duquel se condense l’esprit ou l’essence des temps modernes, modernitatis aetas, un signe emblématique, comme on dit par abus de langage, du XXe siècle et des décennies qui l’ont précédé et suivi, c’est-à-dire un siècle dont « l’horizon indépassable » a été (et est encore) le social, la société, la politique, le progrès, l’égalité des hommes en droits, c’est sans doute militant, que ce mot soit employé comme un nom commun, désignant une classe d’êtres humains, ou comme adjectif désignant une qualité prédiquée à des personnes ou à des choses. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en persuader. Dans le Trésor de la langue française (16 volumes, 1971-94) que les linguistes du monde entier tiennent pour le monument de la science lexicographique française (Editions du CNRS), l’adjectif militant est ainsi défini : « qui cherche par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions ; qui défend activement une cause, une personne » et « en particulier, qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Les exemples qui illustrent ces deux acceptions attestent l’ampleur et la variété des emplois possibles : il y a des monarchistes, des républicains, des médecins, des poètes, des nihilistes, des anarchistes, des communistes, etc. militants, mais aussi une bourgeoisie militante. A l’éloquence, l’esprit, l’humeur, la littérature, la pensée, la nature, la parole, la politique, un parti, etc. peuvent être prédiquées la qualité de militant ou de militante. Quand il est un nom commun, il désigne une personne « qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher » ou « une personne qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Il y a des militants de l’anticléricalisme, de l’écologie, du syndicalisme, du progrès, de L’Action française, etc. Ceux-ci peuvent être chrétiens, communistes, fascistes, ouvriers, pacifistes, socialistes, etc. Ils peuvent être « militants de base » ou « militants professionnels ». Tout le XXe siècle défile dans ces définitions et dans les exemples qui les illustrent, avec toutes les formes d’action possibles, toutes les idées concevables, toutes les causes qui agitent les hommes, toutes les organisations, tous les partis, tous les syndicats,  les associations, dans lesquels les hommes font société, etc.

Ce qui fait que militant est à l’image de la modernité, c’est aussi que, entendu dans les sens qu’y donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française ou même les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « adjectif, qui lutte, qui combat ; qui s’engage dans l’action pour défendre ses opinions » et « nom, personne qui milite au sein d’une organisation politique ou syndicale, d’un mouvement religieux »), il est moderne, au sens où la première attestation de l’adjectif dans ce sens-là est de 1832 (Lamartine, Correspondance : « qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause »), alors que le nom est employé pour la première fois en 1848 par Sainte-Beuve, dans Port-Royal.

Or, l’adjectif militant n’est pas moderne. Il entre dans la langue française au XIVe siècle. Il a au moins cinq siècles d’histoire avant que Lamartine et Sainte-Beuve ne l’emploient dans un sens nouveau. Le sens moderne a deux siècles, alors que le sens ancien en a plus de cinq, soit une durée trois fois plus longue, et avec des emplois tout autres que ceux qui sont relevés dans les dictionnaires actuels. Longtemps, militant a été l’oriflamme d’une autre France, la France chrétienne, sinon celle de la « Chrétienté » (si tant que cette chrétienté ait existé), du moins celle dans laquelle l’Eglise avait une place de choix, la première peut-être, étant l’horizon indépassable d’alors, et où les fidèles avaient une science de Dieu – c’est-à-dire aussi quelques notions de théologie. Tout cela est établi dans la langue. Au XIVe siècle, l’adjectif militant signifie « qui combat, qui lutte » et il est épithète du nom église. L’église militante est « l’assemblée des fidèles sur la terre ». C’est pourquoi, selon Jean de Vinay (ca 1280-ca 1340), en elle « sont les bons et les mauvais ». Julien Fossetier (1454-1532), dans sa Chronique margaritique, écrit : « dans son cantique, il prophétise moult ouvertement toute la decourse (la « carrière ») de notre sainte église militante ». On peut encore citer cet extrait : « Moi, l’église de France militante,... / Jadis étais en très grande orphanté (état d’orpheline) /Quand le feu roi si vint à la couronne ».

Dans les dictionnaires de la langue classique, seul l’emploi église militante est relevé ; chez Richelet (1680) : « ce mot se dit de l’Eglise qui est en terre » ou chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690), à l’entrée église (« l’assemblée des fidèles sous un chef qui est Jésus-Christ. L’Eglise est l’épouse de Jésus-Christ. L’Eglise militante, c’est l’assemblée des fidèles qui sont sur la terre. L’Eglise triomphante est celle des fidèles qui sont déjà dans la gloire ») et à l’entrée militante (l’adjectif est enregistré seulement au féminin, jusqu’au XIXe siècle) : « adjectif féminin, qui se dit seulement de l’assemblée des chrétiens tandis qu’ils sont sur la terre. L’Eglise est divisée en militante et triomphante ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième éditions, de 1694 à 1798) : « adjectif féminin, il n’a d’usage qu’en cette phrase (« en ce syntagme », dirait-on aujourd’hui) : l’Eglise militante, qui signifie l’assemblée des fidèles sur la terre ». A partir de la deuxième édition, les académiciens ajoutent à la définition : « et qui se dit par opposition à l’Eglise triomphante, qui est l'assemblée des fidèles dans le ciel ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878-79), l’adjectif féminin militante est qualifié de « terme de théologie », lequel « ne s’emploie que figurément et dans cette locution l’Église militante ».

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), non seulement le sens de l’adjectif est glosé (« théologie, ce terme s’entend du corps des chrétiens qui sont sur la terre ») et trois sortes d’églises sont distinguées (« l’église militante, par où l’on entend les fidèles qui sont sur la terre ; l’église souffrante, c’est-à-dire les fidèles qui sont dans le purgatoire, et l’église triomphante, qui s’entend des saints qui sont dans le ciel »), mais encore l’épithète militante est expliquée ainsi : « on appelle la première église militante, parce que la vie d’un chrétien est regardée comme une milice ou un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions ». C’est l’explication que reprend en partie Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « l’Église militante, l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux) et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire) », emploi qu’il illustre d’un extrait tiré de Bourdaloue (« jusqu’à la fin des siècles, l’Église militante canonisera les saints en publiant leurs mérites ») et de Michelet (« lorsqu’on lut à Savonarole la sentence par laquelle il était retranché de l’Église : De la militante, répondit-il, espérant appartenir dès lors à l'Église triomphante »). Littré note, chez Chateaubriand (in Le Génie du christianisme), un emploi de militant qui ne se rapporte pas à église, mais à fidèle : « le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi », dont il infère le sens suivant : « terme de théologie, qui appartient à la milice de Jésus-Christ ».

Le sens moderne est attesté en 1832 (l’adjectif) et 1848 (le nom). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), enregistre ce nouveau sens, signalant, par l’adverbe aujourd’hui, la modernité : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif », qu’il illustre de « caractère militant, disposition, attitude militante, politique militante ». La réalité nouvelle désignée par ce militant-là n’est pas reçue favorablement. Des réserves apparaissent, explicitement exprimées, dans la définition de la septième édition (1878-1879) du Dictionnaire de l’Académie française. Alors que la définition religieuse ou chrétienne de militant est impartiale, « le sens tout laïque », selon Littré, est glosé partialement en 1879 : « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant), alors que la définition de l’édition suivante (1932-35) est plus équilibrée : « adjectif, qui lutte, qui attaque, qui paie de sa personne » (une politique militante ; un esprit militant). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé le nom militant, attesté en 1848 : « substantivement, c’est un militant ; les militants du parti ». Outre cet emploi substantif, ce qui est nouveau dans cette huitième édition, c’est l’ordre dans lequel les sens sont exposés. Chez Littré et les académiciens (1879), le premier sens défini est le sens historique, celui de l’église militante ; le second sens est le dernier attesté dans la langue, « le sens tout laïque ». En 1932-35, le premier sens exposé est le sens laïque, le second le sens religieux, qui recule d’une place ou passe au second plan, comme s’il était une métaphore (« il s’emploie figurément, en termes de théologie, dans cette locution, l’Église militante ») du sens propre, tout laïque. Autrement dit, peu à peu, un sens classique et ancien, apparu au XIVe siècle, s’affaiblit ou se dégrade. Certes, il ne disparaît pas totalement. Il est encore défini dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, mais la définition est précédée de la mention « église catholique » dans le premier dictionnaire et, dans le second, de la mention « spécialement, théologie catholique », ce qui indique, de fait, que l’emploi qui pourrait en être fait est limité à un contexte particulier et plutôt étroit et, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française, « en parlant d’un croyant » et de la seule église catholique.

L’histoire des sens de militant est relativement simple, sans équivoque et claire. Elle fait apparaître une rupture sémantique et conceptuelle qui se produit au début du XIXe siècle, quand, pour dire les choses de façon très générale, la France entre dans une nouvelle histoire. Alors, il est pris acte de la disparition inéluctable de l’Ancien régime en dépit de la tentative désespérée et vouée à l’échec de le « restaurer ». Dans un de ses Pamphlets politiques (1822), Paul-Louis Courier écrit ceci : « Le curé d’Azai (Azay le Rideau ?...) est un jeune homme, bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’Église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse ». Les termes « bouillant de zèle », « conscrit », « impatient », « attaquer la danse », « abolir la danse » sont liés, dans ce contexte précis, à « église militante » : ils en désignent des  attributs ; ils la caractérisent de fait. Les membres de cette église ne sont plus censés lutter pour leur salut, mais pour pourrir ou empoisonner la vie de leurs semblables ou pour les obliger à suivre des règles de vie absurdes. Qu’un membre du clergé s’interdise de danser en public se conçoit, mais qu’il « attaque la danse » au « nom de Dieu » et interdise à ses paroissiens ce divertissement anodin et aussi ancien que l’humanité est proprement de la folie. Certes, le contexte est polémique ; certes l’intention de Courier est de discréditer l’Eglise catholique ; il n’en reste pas moins que l’emploi de l’adjectif militant dans ce contexte atteste l’effritement du concept chrétien de militant, effritement que l’on peut mettre en parallèle avec les événements révolutionnaires et l’hostilité que les révolutionnaires vouent au christianisme. Chez Courier, conscrit de l’église militante et militant ont pour sens « agressif », « obtus », « étroit d’esprit », le sens que donnent à militant, d’un point de vue laïque et non pas religieux, Littré et les académiciens (septième édition, 1879), dans les définitions citées ci-dessus : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif » et « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant). Chez Courier, le sens défavorable était dû à l’église ; chez les académiciens, au rejet de l’église. Autrement dit, le terme change de « connotation » ou de « valence », suivant que l’auteur se réfère à un paradigme axiologique chrétien ou à un paradigme axiologique hostile au christianisme, comme si le concept moderne était en germe dans le concept chrétien ou, comme si, dans le portrait à charge de ce conscrit de l’Eglise militante, était esquissé à grands traits le portrait des militants du XIXe siècle.

Au XIXe siècle, la société ancienne effondrée fait place à une société nouvelle. L’ancienne religion catholique entre dans une longue nuit, dont elle n’est pas encore sortie et dont elle ne sortira peut-être pas, du moins en France et en Europe. « La vie d’un chrétien est regardée comme (…) un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions », est-il écrit dans L’Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, pour justifier l’épithète militante prédiquée à l’Eglise (catholique). Les militants, alors, préparaient, alors qu’ils étaient sur la terre, leur salut. Il fallait qu’ils fussent sauvés pour vivre éternellement dans l’au-delà. Le terme, ainsi entendu, implique toute une vision du monde, la Création, une transcendance, une vie après la mort – en bref toute une théologie, comme l’attestent les termes auxquels il s’oppose ou dont il se distingue : église souffrante et église triomphante. Il n’est pas de terme moins neutre que celui-là. Le sens dont il est porteur peut donc être qualifié, sans faire de jeu de mots, de militant ou d’engagé ou de partial. C’est cet adjectif et nom qui, dans le courant du XIXe siècle, désigne des qualités ou des êtres humains apparemment contraires ou qui, placés dans un éventail sémantique ou de valeurs, semblent se situer à l’opposé de celles ou ceux qui étaient tenus pour militants dans la langue classique : non plus des chrétiens, mais des agnostiques ou des incroyants ; non plus le salut des âmes et la vie éternelle, mais de meilleurs conditions sociales ; non plus la transcendance, mais l’immanence.

Pourtant, il n’est pas sûr que les militants d’aujourd’hui n’aient plus rien en commun avec ceux de jadis. Le fait que le mot soit resté le même et qu’il n’ait pas été jugé utile de le remplacer par un nouveau mot atteste une certaine continuité. Le changement de sens n’est peut-être pas aussi fort ou tranché qu’on ne pourrait le penser. Des invariants se perpétuent : la lutte ou le combat, et surtout une lutte et un combat qui ont une fin et qui reposent sur la confiance dont se nourrissent les militants, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, que la vie sur la terre peut être amendée ou que l’homme n’est pas condamné au Mal. Ce dont militant témoigne, c’est la force de la croyance, c’est le maintien de l’espérance ou de l’espoir, c’est la certitude d’une vie meilleure, sur terre ou dans l’au-delà, peu importe. Autrement dit, le concept de militant reste attaché à la religion ou au sacré, à quelque chose qui dépasse l’homme. Dans les époques anciennes, ce sacré était la transcendance ; dans la modernité, c’est l’immanence. De fait, ce que qu’exprime militant, en dépit des avatars sémantiques, c’est la permanence d’une réalité spirituelle ou le lent remplacement d’une religion par une autre. Sur la religion catholique en ruines, prospère, depuis le milieu du XIXe siècle, une nouvelle religion, qui a renié la transcendance et qui est toute immanente, sociale, horizontale, communautaire, déhiérarchisée et qui a ses militants, comme sa devancière avait elle aussi les siens.

12 mai 2009

Lumière des livres 18