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24 septembre 2008

Au secours, la gauche pense !

 

 

A propos de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007

Sommé de prendre parti pour son ami Sarkozy, BHL a regimbé. Par solidarité avec sa famille, représentée par Royal, dont il a été un conseiller, il a piétiné l’amitié. Rebelle bavard, il parle d’abondance. Le vote étant secret, BHL n’était pas obligé d’aller à confesse. Il pouvait finasser, ce qui aurait été sage, ou dire qu’il avait voté Schivardi ou Bayrou, ce qui aurait été fin. Mais il tient à faire savoir au monde entier qu’il pense, bien qu’en préférant la famille à l’amitié, il ait opté pour la nature contre la culture, pour le sang contre le cœur, pour le réflexe contre la réflexion, pour le déterminisme génétique contre la liberté. S’il y avait des cyniques, ils feraient remarquer, la bouche en cœur, que BHL a fait le choix de la vraie droite archaïque et obtuse, dont il assure pourtant qu’il la déteste. En 2007, BHL apprend, ravi à n’en pas douter, ce que chacun sait depuis des siècles, à savoir que les poules n’ont pas de dents. Les voies de la révélation sont impénétrables. Ainsi, siégeant au conseil de sa famille, il découvre que la gauche cache sa haine de la liberté derrière l’épouvantail du libéralisme ; qu’elle vomit les Américains, non pas à cause de ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; qu’elle justifie sa détestation par l’accusation fantasmatique d’empire ; qu’elle dissimule sa haine des juifs, non plus, comme naguère, derrière le paravent social de la ploutocratie, mais derrière l’écran d’un antisionisme d’opérette, qui ne trompe que les gogos ; qu’elle fait front commun avec le fascisme islamique, en espérant quelques miettes des milliards de milliards de milliards de dollars que les princes de l’islam rackettent chaque jour aux populations pauvres du monde entier.

En dépit de cela, BHL est « de gauche ». La gauche est sa famille. Y rester fidèle, c’est son réflexe pavlovien. Il y a un siècle, alors que le mot race signifiait « famille » ou « lignée » et avant qu’il ne prenne un sens honteux qui en fait un mot tabou, on aurait dit que la gauche est sa race, qu’il a la gauche dans le sang, qu’il vote pour sa race par solidarité d’épiderme – ce qui est fort rigolo de la part d’un intello qui cite à longueur de pages écrivains qui pensent et philosophes qui écrivent : Sartre, Hegel, Platon, Aragon, Kant, Marx, Nietzsche, Foucault, Deleuze, Derrida « son maître », Kundera, usw. au point que son livre peut se lire comme le Who’s Who du triangle sacré Saints-Pères, Odéon, Fontaine Saint-Michel.

S’il se dit de gauche, c’est qu’il l’est. A la page 82, il prend la défense de Pétré-Grenouilleau, auteur d’un ouvrage savant sur les traites négrières et qui va à contre-courant du pieux catéchisme de gauche. Contrairement à ce qui est écrit, Pétré-Grenouilleau n’a pas subi de lynchage médiatique ; il a seulement été accusé de racisme et de négation de crimes contre l’humanité, crimes dont BHL accuse ceux dont la gueule ne lui revient pas, « au faciès », surtout s’ils sont français ; de même Pétré-Grenouilleau n’a pas eu à répondre de ses écrits devant un tribunal ; la famille de BHL, antifasciste et antiraciste, a simplement déposé contre lui une plainte diffamatoire, classée sans suite. La faute de Pétré-Grenouilleau aurait été d’établir, dixit BHL, « que la responsabilité du crime (de traite négrière) incomba, à tiers presque égaux, aux Occidentaux sans doute, mais aussi aux marchands arabes et aux chefferies noires elles-mêmes ». Admirons l’équilibre. Du côté « des Occidentaux », avec un article défini, les crimes sont imputés à toutes les populations passées et présentes vivant en Occident (comprendre en Europe et aux Amériques), puisque Occidentaux est une dénomination moderne pour désigner ces populations ; du côté des arabes, les crimes seraient le fait, selon BHL, des seuls « marchands », c’est-à-dire d’une fraction infime de la population ; pis encore, du côté des Africains, ils seraient de la responsabilité, non pas des chefs de tribu et de leurs guerriers, mais des seules « chefferies noires », id est d’une abstraction politique. Seule la dénomination inverse serait à peu près conforme à la réalité : le crime de traite négrière peut être imputé aux marchands européens qui ont acheté des hommes et des femmes réduits à l’esclavage et qui en font fait un commerce ; aux pouvoirs politiques arabes et musulmans et à leurs obligés, marchands, clients, bons bourgeois, chefs de famille, qui ont organisé des razzias en Afrique noire et en Méditerranée, pour se procurer de la main d’oeuvre gratuite et qui, après en avoir châtré une grande partie, en ont fait du commerce ; aux pouvoirs politiques, aux empires, aux tribus d’Afrique noire qui ont prospéré grâce à la réduction de leurs semblables à l’esclavage. BHL rejette ces faits criminels dans un passé lointain (cf. le passé simple incomba). Or, l’esclavage n’a été aboli dans les pays musulmans qu’à une date récente ; il reste endémique au Niger, en Mauritanie ou en Somalie ; il perdure sous des formes nouvelles dans d’innombrables pays, la razzia de populations noires pour en faire des esclaves et la vente de ces esclaves ayant même été déclarées légales au Soudan par des dignitaires de l’islam.

L’ouvrage de BHL est un tissu de délires, que résume assez bien le long paragraphe des pages 73 et 74 : « l’attitude morale, la vraie (…) consiste à avoir une part de soi qui se sente obscurément, mais fondamentalement, coupable aussi de ce que l’on n’a pas fait ». Le moins que l’on puisse dire est que BHL s’exonère de ce beau principe : il ne se sent coupable de rien, surtout pas des crimes contre l’humanité, des génocides, des 85 millions de morts et plus, dont se sont rendus coupables les camarades de sa famille. La maxime « familles, je vous hais » n’est près d’entrer dans son corpus. Ce réflexe accusatoire monstrueux est contraire aux principes qui fondent l’Etat de droit et la justice en Occident depuis deux millénaires : un homme n’a à répondre devant autrui et la justice que des crimes, fautes, péchés, délits, etc. qu’il a commis et dont il est établi qu’il les a commis – surtout pas des crimes des autres. Faire porter à des êtres humains ou à des animaux la responsabilité, pis la culpabilité sans jugement, de crimes dont ils sont innocents, surtout de crimes vieux de plusieurs siècles, c’est désigner à la haine des fous furieux un bouc émissaire. C’est refaire la nuit de cristal ; c’est ressusciter, sans vergogne, ni retenue, ni scrupule, l’accusation de peuple déicide, dont les juifs ont eu à souffrir pendant de longs siècles ; c’est basculer dans le camp de la Bête immonde. Apparemment, BHL a bonne conscience. Les « salauds », comme il l’écrit, ce sont les autres.

D’autres falsifications révèlent la vérité nue. A la page72, BHL écrit : « c’est ce réflexe (soixante-huitard, de gauche, antitotalitaire) qui fait que je suis, aujourd’hui encore, incapable de faire la différence entre un despote brun (nazi), rouge (stalinien) ou vert (islamiste) ». Soyons attentifs aux mots. Désigner Hitler comme un despote, fût-il brun, c’est le réduire à une sorte de « souverain autoritaire », qui, comme le pensent les philosophes, peut être aussi « éclairé » ; c’est donc participer, sans en avoir conscience, à l’entreprise négationniste qui pervertit la vie publique en Europe et dans les pays arabes et musulmans. De plus, Hitler et ses comparses n’étaient pas nazis, nazi étant un diminutif affectueux ou hypocoristique, mais socialistes nationaux : socialistes, comme leurs frères communistes, et nationaux, ce en quoi ils se distinguaient de leurs frères en socialisme, qui sont internationalistes ou, comme ils le disent eux-mêmes aujourd’hui, du monde entier. Les partis communistes qui ont exercé et exercent encore le pouvoir dans divers pays du monde sont rouges certes ; mais ils ne sont pas des despotes : des tyrans ou des tueurs, et surtout ils sont marxistes léninistes, « de gauche », c’est-à-dire de la famille de BHL, et communistes, comme Aragon et en partie Sartre, que BHL admire. Les qualifier de staliniens, comme le font les trotskistes et ceux qui pensent bien, c’est exonérer Marx, Lénine, Trotski, Mao, Pol Pot, de toute responsabilité dans les crimes de masse commis par les communistes dans le monde entier. Il est possible que le roi d’Arabie ou celui du Maroc ou les présidents d’Algérie ou d’Iran soient des despotes, au sens exact de ce terme, mais ils ne sont pas islamistes : ils sont musulmans, fidèles au Coran et à Mahomet, musulmans de stricte obédience. Les mots islamiste et islamisme sont des leurres inventés par les islamologues occidentaux pour exonérer leur objet d’étude – l’islam (la religion), les musulmans, l’Islam (civilisation) - de tous les crimes commis par les musulmans depuis quatorze siècles au nom de Mahomet, du Coran ou de la supériorité de leur foi. Parler de despotes nazi, stalinien, islamiste, c’est agiter un épouvantail qui protège les socialistes nationaux, les communistes, les musulmans de tout examen objectif des crimes qu’ils ont commis.

BHL a quatre points cardinaux : Vichy, la colonisation, l’Affaire, mai 68. A lui seul, il est l’horizon. Il ne transige pas avec Vichy, A le J non plus : c’est le seul point qu’ils aient en commun. Ce qu’il y a de suspect chez BHL, c’est qu’une fois qu’il a exprimé sa haine de Vichy, dont il dit justement que ce fut aussi un ramassis « de socialistes, de néosocialistes, syndicalistes, anarchistes, pacifistes de gauche, parfois communistes » (p 58) – en bref, sa famille - il se montre d’une complaisance extrême envers les anciens de Vichy et les partisans de la colonisation, dont Mitterrand, qu’il a conseillé pendant plusieurs années à compter de 1972, ce qu’il rappelle avec fierté ; dont Jospin, fils de collabo ; dont Royal, qu’il porte aux nues, bien que le père et le grand-père de celle-ci se soient illustrés, le premier dans les guerres coloniales, le second dans l’allégeance à Vichy, sans parler de la famille Izetbegovic, qui s’est illustrée dans le rang des divisions islamiques alliées à Hitler, et aux babouches de laquelle, cinquante ans plus tard, des gens comme BHL et tous les fascistes musulmans se prosternent ; et, au moment même où il déclare sa flamme à Vichy, il est d’une sévérité extrême envers les hommes qui ont dit non dès le 17 juin 1940 à la défaite, à Vichy et à la collaboration et qui ont rendu leur liberté aux peuples intégrés à l’empire français. La haine de Vichy serait-elle une posture d’histrion ?

La haine vouée à la colonisation est de la même eau usée. Jamais le mot n’est défini. Il ne peut pas y avoir de colonisation sans transfert massif de population (les colons qui s’établissent hors de chez eux) ; s’il y a eu des transferts de population de France ou d’Europe vers l’Algérie, il n’y en a pas eu vers les autres pays de l’Empire français ; les transferts vers l’Algérie sont inférieurs en quantité aux transferts massifs de population que l’on observe actuellement d’Afrique et du monde entier vers la France ; les transferts de population vers le sud se sont étalés sur un peu plus d’un siècle, alors que les transferts vers le nord, qui ont dépassé en ampleur les premiers, ne sont observables que depuis trente ans environ : autrement dit, les éructations lévyesques contre « la présence française outre-mer » ne servent qu’à cacher la colonisation à rebours, que BHL approuve, en dépit de sa haine affichée de la colonisation, en se faisant le chantre des nuits de cristal et des pogroms qui ont mis à feu et à sac les banlieues de France pendant plus d’un mois à l’automne 2005.

L’affaire Dreyfus est de la même eau. Oublions les « dreyfusards » de gauche qui, en 1894, ont exigé que le « traître » soit fusillé, avant de prendre sa défense trois ou quatre plus tard. Oublions que le dreyfusisme cache derrière un écran de fumée le capitaine Alfred Dreyfus, admirable Français, qui vénérait le drapeau tricolore, qui combattait pour le retour de l’Alsace et de la Moselle dans le giron de son pays et qui détestait l’impérialisme boche : en bref, l’anti-BHL par excellence. En 1894, quand le capitaine Alfred Dreyfus est accusé à tort de trahison, plus de deux cent mille Arméniens sont exterminés dans l’empire ottoman. Le premier génocide du XXe siècle s’est achevé en 1923 sur un bilan de deux millions d’innocents massacrés (près de la moitié de la population arménienne d’alors) et sur la purification ethnique et religieuse de la Turquie. Sommés par Péguy et Anatole France, les premiers défenseurs de Dreyfus, de protester contre ces tueries, les dreyfusards, ces prétendus défenseurs du Droit, se sont tus ou ont tergiversé, cherchant des poux dans la tête des victimes (chrétiens, commerçants) pour justifier le châtiment que les musulmans chéris de BHL leur infligeaient.

L’apologie de mai 68 est de la même eau. On apprend de BHL que les étudiants bréhaignes d’alors non seulement ont cherché à renverser le seul régime d’Europe entièrement sorti du Non à Hitler, à Vichy, à la collaboration, à la défaite, pour mettre au pouvoir d’anciens pétainistes, mais encore qu’ils admiraient les criminels contre l’humanité « de gauche », Mao, Castro, Ho Chi Minh, Kim Il Sung, Arafat, Boumedienne, Pol Pot, Ieng Sary, usw. Comme elle est belle, la famille ! Mai 68 n’a pas été libertaire, mais hostile aux libertés des peuples. BHL est antitotalitaire, comme n’importe quel Pécuchet. Il est le Tout, il définit le Tout, il assène le Tout. Le Tout, c’est lui. Son je n’est pas un autre, mais tous les autres. Il est le totalitaire sûr de lui et dominateur. S’il est un idéologue qui réduit l’histoire à sa propre histoire, qui admire Aragon, le communiste et admirateur de Staline, et Sartre qui s’est prosterné aux bottes de tous les Staline de la planète, dont le je est Tout, c’est bien BHL. Les hommes de gauche, s’il en reste, ont de quoi s’inquiéter : BHL transforme tout en plomb. Il confond l’Union européenne et l’Europe, si bien que tous ceux qui expriment des réserves, bonnes ou mauvaises, vis-à-vis de cette Union sont cloués au pilori : ce sont de mauvais Français, comme étaient de mauvais Français ceux qui préféraient Londres à Vichy. Même les valeurs positives, celles du libéralisme qu’il fait semblant de défendre ou l’Amérique qu’il refuse de réduire à Bush, risquent d’être discréditées, à partir du moment où il s’en prétend le défenseur. Il eût mieux valu qu’il les vomît.

Que conclure de cet ouvrage, sinon que l’extrait de Sartre cité en exergue s’applique parfaitement à la famille : « Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ».Si l’on était cruel, on dirait que Drumont a trouvé un successeur. Si l’on était gentil, on dirait que BHL est l’acte d’accusation le plus cruel contre les classes préparatoires lettres, normale sup, l’agrégation de philo, la famille. Dans ces antres ont été formés à la spéciosité, au mensonge ou à l’éjaculation haineuse des Badiou, Bourdieu, Derrida, Foucault et un BHL, rien d’autre. BHL est le croque-mort de la gauche. Acta fabula est

 

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21 septembre 2008

Masse et masses

 

 

 

 

 

 

Il est fini le temps des « masses », populaires ou ouvrières ou travailleuses, qui, sous la bienveillante égide des partis de masse, devaient se mettre en marche, comme c'était écrit, pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’Etat, à l’accaparement de la plus-value du travail humain par le capital vorace, et instaurer enfin sur cette pauvre terre la justice, le droit, l’égalité, le bonheur, la fraternité : en bref le paradis, hic et nunc, tout de suite et immédiatement, sans attendre la fin des temps. Ce devait être la parousie à la demande ; ce n’est plus qu’un emploi verbal mort. Continuant le latin massa « pâte, masse, tas », lequel a été emprunté du grec maksa, désignant une « grosse crêpe d’orge mêlée d’huile et d’eau », puis « masse de pâte, de métal », le nom masse est attesté à la fin du XIe siècle, dans grant (grande) masse de ses humes (hommes), au sens de « grande quantité de gens » ou de « foule ». Il désigne donc, quand il apparaît pour la première fois en français, non pas des choses (ce qu’il désignera à la fin du XIIe siècle), mais des personnes. Or le sens de « foule » n’est pas relevé dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. En 1694, 1762, 1798, 1835, le seul emploi qui désigne des personnes est le suivant : « On dit d’une personne qui est grossière de corps seulement, ou de corps et d’esprit, que c’est un masse de chair » (1694) et « On dit d’une personne qui a le corps et l’esprit grossiers, ou seulement dont le corps est très gros et très pesant, que c’est une masse de chair » (1762, 1798, 1835). En 1798 (cinquième édition), les académiciens relèvent l’expression « en masse » au sens de « collectivement » ou de « tous ensemble », comme dans les exemples « aller en masse », « se porter en masse », « levée en masse » (des citoyens), de sorte que, par extension, l’expression désigne l’ensemble des habitants d’un pays. C’est une ébauche de l’emploi cher aux marxistes, léninistes et autres maoïstes, etc. qui semble si désuet de nos jours. Il est vrai, comme l’ajoutent les académiciens, qu’en masse « s’est dit principalement en Révolution » (sic). Il est vrai aussi que l’emploi de masse pour désigner la majorité des Français (la masse du peuple) est attesté en 1789 chez Marat et que Mme de Staël est la première à employer le nom masses au pluriel, seul, sans adjectif ou complément qui le détermine, en 1810 pour désigner ce qu’elle appelle, d’une métaphore qui a fait florès, « les couches populaires ». Autrement dit, c’est à la fin du XVIIIe siècle et surtout pendant la Révolution que le sens marxiste commence à s’esquisser.

Le marxisme est, comme chacun sait ou comme chacun a pu le constater, une vraie science, non seulement parce qu’il a prétendu rendre compte de tout ou qu’il a emprunté une partie de son vocabulaire au scientisme du XIXe siècle, mais encore (et même surtout) parce que l'ordre qu’il a établi dans le monde, sous des continents aussi éloignés que l’Amérique, l’Asie, l’Europe, l’Afrique et quels que soient les climats (sibérien, arctique, tempéré, continental, équatorial, tropical humide, tropical sec, etc.), a produit partout les mêmes résultats : famine, misère, prisons, censure, partis tunique, meurtres de masse (évidemment), déplacement de population, crimes sans nom, génocide, génocides culturels, etc. de sorte que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut dire que le marxisme se vérifie avec la même rigueur et universalité que le principe d’Archimède, qu’il soit sérieux ou plaisant (tout corps plongé dans un liquide en ressort mouillé). Les physiciens modernes ont découvert la masse, qu’ils ont distinguée de la matière, comme les académiciens tentent de l’expliquer pour la première fois dans la sixième édition (1835) de leur Dictionnaire : « masse, en physique, signifie la quantité de matière d’un corps, par opposition à volume ». Le marxisme, pour se donner une teinture de science, charge le nom masse, au sens de « foule », du sens matérialiste, donc magique, de la physique, que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) expose ainsi : « somme des points matériels que chaque corps renferme, par opposition à volume qui exprime l’espace occupé », illustrant ce sens de cet exemple de son cru : « la gravitation s’exerce en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances ». Les hommes réunis deviennent de fait de la matière. Le processus de réification de l’humain commence dans le marxisme, il s’achèvera naturellement à Auschwitz ou au Goulag.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le rapport étroit entre le scientisme et le marxisme (et ses variantes) est clairement exposé dans l’article consacré à masse. En physique et en mécanique classique, la masse est le « rapport constant entre toute force appliquée à un corps et l’accélération qui lui est ainsi imprimée » : les masses, pour les marxistes, sont les grands accélérateurs de l’Histoire. Dans la physique de la relativité et dans la physique nucléaire, la masse est liée à l’énergie : « l’énergie libérée par la dématérialisation d’une masse m est égale au produit de cette masse par le carré de la vitesse de la lumière ». On comprend dès lors que ce mot ait pu devenir le terme fétiche des marxistes et consorts : il suffit de l’invoquer pour que la locomotive de l’Histoire accélère vers le terminus du socialisme scientifique et cela, grâce à des organisations de masse, tels le PCF, le PCMLF, la LCR, l’OCI, l’UCI. Ces partis sont tellement « de masse » aujourd’hui qu’ils ne sont plus que des sigles, dont l’énergie est égale au carré du produit de la bêtise engrossée par le fascisme.

 

 

 

16 septembre 2008

Erotisme

 

 

Il n’y a pas d’article érotisme dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1932-35, bien que l’adjectif érotique dont il dérive ait été introduit en français au milieu du XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Selon Féraud, le nom qui est le pendant de l’adjectif érotique est érotomanie, au sens de « délire amoureux ». Erotisme est attesté au sens de « désir amoureux » en 1794 chez Restif de la Bretonne, dont longtemps l’histoire littéraire a injustement fait un « pornographe ». C’est donc avec terrorisme et vandalisme un des nombreux mots et sens qui sont apparus pendant que la France était soumise à la Terreur.

Flaubert l’emploie dans le sens dans lequel il est attesté chez Restif : « impulsion à aimer, tendance vive à l’amour », sens qui est mentionné comme vieilli un siècle plus tard par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Ce qui fait le sens usuel aujourd’hui d’érotisme, c’est, selon ces mêmes rédacteurs, « l’idée explicite de sexualité » (comme si le sexualité était une idée !) : « tendance plus ou moins prononcée à l’amour (sensuel, sexuel), goût plus ou moins marqué pour les plaisirs de la chair » (Trésor de la langue française). Au XXe siècle, il est même devenu une « valeur » sociale ou morale, quelque chose à quoi l’air du temps, l’époque, l’idéologie « dominante » accordent beaucoup de prix, surtout dans ses manifestations de tous les jours. Une « société » qui est régie par l’érotisme n’est pas loin de sombrer dans la maladie. De fait, érotisme est aussi un terme de médecine et de pathologie, désignant un « penchant maladif à l’amour charnel » et « une obsession du plaisir physique ». Les psys en font leurs choux gras : c’est, selon eux, « l’aptitude à éprouver des sensations de plaisir érotique (sensuel, sexuel) » et le « mode de satisfaction libidinale propre aux zones érogènes ou à certaines fonctions vitales » : il est donc buccal, génital, musculaire, urétral, urinaire, anal. Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) ne relèvent pas le sens vieilli : ils se contentent de distinguer le sens courant ou usuel (« caractère de ce qui, dans la pensée et le comportement, suggère, suscite, révèle, accompagne le désir sexuel ») des sens médicaux ou spécialisés, selon les psys : « dans la recherche du plaisir physique, tendance à privilégier telle ou telle zone corporelle » et « par extension, capacité qu’ont certaines zones corporelles de susciter un plaisir sexuel ».

Les articles érotisme des dictionnaires actuels n'étudient pas seulement des mots ; ce sont aussi des miroirs : ils sont le reflet de notre monde et ils renvoient de la modernité une image assez fidèle.

14 septembre 2008

Complexe

 

 

 

 

 

Cet adjectif et nom, emprunté du latin complexus, participe d’un verbe qui signifie « embrasser, comprendre », illustre clairement les processus ou les forces qui, en moins de deux siècles, ont fait évoluer la langue française dans des proportions inouïes et inconnues jusque là. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une phrase : « Il signifie qui embrasse plusieurs choses », comme dans les emplois : « terme, idée, sujet de tragédie complexes ». A peine deux siècles plus tard, l’article complexe de la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire comprend deux grandes entrées, l’une réservée à l’adjectif, l’autre au nom, avec deux sens distincts suivant que le mot est adjectif (« qui n’est pas simple, qui est composé d’éléments divers et entremêlés ; compliqué, difficile à comprendre ») ou nom (« combinaison, mélange ») et surtout plusieurs emplois spécialisés dans les sciences exactes ou humaines ; l’adjectif en logique, grammaire, mathématiques ; le nom en mathématiques, chimie, médecine, économie, psychanalyse. Son extension est due à un fait de langue, certes : l’adjectif s’est employé aussi comme nom, mais surtout à une lame de fond qui a bouleversé la « société », à savoir l’assomption de la science dans un ciel vide de toute transcendance. Certes, ce succès était annoncé dans la définition de 1762, puisque les académiciens y précisent que complexe est un « terme dogmatique » (c’est-à-dire un terme savant) et qu’il a pour contraire l’adjectif simple.

On connaît sans doute les thèses d’Edgar Morin. Elles se résument ainsi, cavalièrement certes, mais assez fidèlement : le réel est d’une infinie complexité, de sorte qu’il est impossible d’en rendre compte avec une théorie unique, que ce soit le marxisme, le scientisme, le positivisme, le sociologisme, etc. C’est en adoptant des méthodes plurielles (la pluridisciplinarité ou la transdisciplinarité ou la traversée des disciplines) que la complexité du réel pourra être restituée. Arouet le Jeune ne se prononce pas sur ces préalables épistémologiques. Il laisse à plus savants que lui (et ceux-ci ne manquent pas) le soin de le faire. Il observe seulement que l’affirmation (dans des buts qui sont peut-être intéressés : crédits qui arrosent les propagandistes de la thèse, subventions qui leur sont prodiguées, reconnaissance hâtée, carrière accélérée, etc.) suivant laquelle le réel est d’une complexité infinie est peut-être un « effet de langue » (le fait est dans la langue d’abord, la réalité étant inférée ensuite de l’observation que l’on fait de la langue) et que cette thèse traduit simplement en termes de consciencieux du social l’extension triomphante de l’adjectif et nom complexe à d’innombrables réalités et domaines savants. En bref, des innombrables significations de complexe, il est conclu à l’existence de phénomènes qui expliquent le 15 août de ce mot. Ce serait donc la langue qui produit, sinon le réel, du moins la représentation naïve que s’en font les consciencieux du réel.

 

La première attestation du nom complexe date de 1781. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) y fait allusion : « Un auteur très moderne emploie (cet adjectif) substantivement », citant cet extrait : « Tout cela, par sa totalité, forme un complexe bien admirable ». Féraud ajoute : « L’usage n’a pas encore adopté ce substantif ». Ni les académiciens (cinquième, sixième, huitième éditions de leur Dictionnaire), ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relèvent cet emploi de nom, se contentant de noter les emplois de l’adjectif dans les sciences : en arithmétique, les nombres complexes sont « composés de différentes espèces d’unités, tels que 30 livres 10 sous 6 deniers ; 5 pieds 9 pouces 3 lignes ; etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; en grammaire, le sujet et l’attribut complexes sont « modifiés par quelque terme ajouté », une proposition complexe « a plusieurs membres », un terme complexe « désigne plusieurs idées » ; en algèbre, une quantité complexe est « composée de plusieurs parties » ; en minéralogie, les cristaux complexes ont une « structure compliquée » ; dans le droit criminel, une question complexe est un « mélange de plusieurs crimes ou de leurs circonstances diverses » (Littré, Dictionnaire de la langue française). C’est en 1927 qu’est attesté l’emploi du nom complexe en psychanalyse, emprunté de l’allemand Komplex, attesté en 1895 chez Breuer, puis chez Jung et Freud.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent tous ces emplois, aussi bien ceux de l’adjectif (« composé d’éléments qui entretiennent des rapports nombreux, diversifiés, difficiles à saisir par l’esprit, et présentant souvent des aspects différents », en parlant d’êtres animés, d’entités abstraites ou de produits de l’initiative humaine, de choses concrètes) que du nom, de genre masculin : « ensemble d’éléments divers, le plus souvent abstraits, qui, par suite de leur interdépendance, constituent un tout plus ou moins cohérent » (complexes hôtelier, pétrolier, universitaire, aérospatial, climatique, culturel, économique, éducatif, familial, routier, scientifique, sidérurgique, stratégique, touristique, industriel, portuaire, urbain, sportif, d’activités, d’antenne, de facteurs, de loisirs, de nationalités, de spectacles) et, en psychanalyse : « ensemble de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, contradictoires, partiellement ou totalement inconscients, et qui conditionnent en partie le comportement d’un individu » (complexe d’Électre, du père, de culpabilité, d’Abel, d’Achille, d’Amphitryon, d’Antigone, d’Aristote, de Caïn ou d’intrusion, de Diane, de Jocaste, d’auto-accusation, d’autopunition, de castration, d'échec, de frustration, d’hostilité, de sevrage, de supériorité, de Clérambault-Kandinsky, d’Œdipe, de la mère, d'infériorité). Les psys ont fabriqué des complexes à la chaîne : ingénieux moyen d'assurer la pérennité de leurs fonds de commerce. A force d'être mis intempestivement sur tous les marchés, ce sens a fini par s'étendre à la langue commune : « trouble de caractère, et particulièrement inquiétude ou timidité », comme dans les emplois : avoir un, des complexe(s), donner des complexes, être bourré de complexes, sans complexe(s), se guérir de ses complexes, des complexes affectifs, érotiques, psychologiques. Les autres sciences dans lesquelles le nom complexe est en usage sont, outre celles qui sont citées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la biologie, la géométrie, l’anatomie, la psychologie, la pédologie.

Le nom s’emploie aussi dans des contextes péjoratifs, comme dans les exemples cités dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Allons, ne fais pas de complexes ! Il est sans complexes,il a beaucoup d’assurance ». Les académiciens ajoutent : « dans ce dernier sens, il est très relâché et presque argotique » et ils en déconseillent l’emploi. Ils ne trouvent donc rien à redire à cette assomption monstrueuse du complexe et des complexes, sinon par une remarque insignifiante sur le relâchement supposé d’une langue, laquelle s’affaisse de tous côtés, sans que quiconque en ait conscience.

 

 

 

13 septembre 2008

Acculturation, déculturation

 

 

 

 

 

Dans la langue anglaise en usage en Amérique du Nord, acculturation, attesté en 1880, a pour sens « adoption et assimilation d’une culture étrangère ». C’est ce mot, dans lequel la racine culture a le sens qu’y donnent les anthropologues américains, et non pas le sens latin ou français (cf. la note « culture »), que les consciencieux français du social, ethnologues, sociologues et autres ont emprunté dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce terme de jargon jargonnant ne figure ni dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ni dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il a deux sens qui varient suivant la « science sociale » dans laquelle il est en usage : en ethnologie, il désigne les « modifications qui se produisent dans un groupe culturel, concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler, par suite du (sans doute pour « à la suite du ») contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture » ; en sociologie, c’est le « processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d’un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit ».

Lire les consciencieux du social, toujours en très grande diagonale, bien entendu, occasionne de franches rigolades. Les rédacteurs du Traité de sociologie publié en 1968, l’année de tous les délires, écrivent, comme s’ils étaient les Bouvard et Pécuchet de la grande ère de la Bêtise, à propos de l’acculturation, ceci : c’est « l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact, continu et direct, avec les changements qui surviennent dans les patrons culturels originaux de l’un ou des deux groupes... Selon cette définition, l’acculturation doit être distinguée du changement culturel, dont elle n’est qu’un des aspects, et de l'assimilation, qui n’en est qu’une des phases. Elle doit être également différenciée de la diffusion qui, bien que se produisant dans tous les cas d’acculturation, peut non seulement se produire sans qu’il y ait contact de groupes, mais encore qui ne constitue qu’un des aspects du processus de l’acculturation ». Conclusion : « l’acculturation résulte donc d’une multiplicité de microprocessus, d’invention, d’imitation, d’apprentissage ou d’adaptation chez des milliers d’individus et des groupes en interaction, dont l’anthropologie ne fait que constater les effets statistiques ».

Heureusement, la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins imprégnée de jargon socialo-socialisant que celle du Trésor de la langue française : plus humble et moins arrogante donc. C’est, très prosaïquement, « l’adoption progressive par un groupe humain de la culture et des valeurs d’un autre groupe humain qui se trouve, relativement à lui, en position dominante » et « par extension, l’adaptation d’un individu à une culture étrangère ». Il a été écrit, ci-dessus, « moins imprégnée de jargon ». Hélas, il en reste, serait-ce cette « position dominante » qu’occuperait un groupe humain. De cela, on peut soupçonner que le groupe humain que forment les académiciens n’est plus, en matière de langue, dans une « position dominante », puisque ses membres empruntent à un groupe supérieur, plus puissant, plus nombreux, celui que forment les consciencieux du social, une partie de leur vocabulaire.

On n’a pas fini de rigoler. Les consciencieux du social ne se contentent pas de distinguer l’acculturation du changement culturel, de l’assimilation ou de la diffusion ; ils sont persuadés que l’acculturation se fait suivant des processus variés, de sorte qu’il convient de distinguer l’acculturation de l’enculturation (ne riez pas : c’est « l’apprentissage par un individu de connaissances possédées par son propre groupe »), de « l’endoculturation (transmission du savoir par les anciens ou la famille), de la transculturation (les changements se produisent sous l’effet de facteurs internes), de la contre-acculturation (sentiment de rejet, voire d’hostilité, envers la culture qui cherche à dominer), de la reculturation (mouvement de retour aux sources, de recherche et de reconstruction d’un patrimoine perdu).

 

Le nom déculturation et le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les consciencieux du social accusent-ils la France d’avoir commis un génocide culturel en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elle, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc. Or, de tous ces mots de consciencieux, déculturation est le seul qui pourrait désigner avec justesse des phénomènes propres à la France actuelle. C’est, comme l’exprime le préfixe , « la perte de toutes les valeurs de référence, sans assimilation en contrepartie de celles des autres ». Que l’on lise de Renaud Camus La grande déculturation (Fayard, 2008). Les Français, que les anthropologues accusent d’avoir déculturé au cours des deux ou trois derniers siècles les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et même d’Amérique, processus auquel seuls les Luniens et les Soleilins ont échappé, sont désormais déculturés, pour expier sur on ne sait quel autel le péché originel de ne pas être noirs ou arabes. Le processus ne touche pas les sociétés qui sont « en contact brutal avec la culture occidentale », mais les pays occidentaux, vulnérables, submergés par des vagues de colons cupides. Désormais, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique seulement et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de valeurs qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Ils ne labourent plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, ferment les yeux pour ne pas voir tout ça et surtout se cousent les lèvres de peur que le juste mot de déculturation sorte de leur bouche.

 

 

12 septembre 2008

Elucubration

 

 

En latin, elucubrare a pour sens « faire à force de veilles », « travailler avec soin à » (cf. Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, 1934). Dans le latin tardif, celui qui est dit parfois « de basse époque », de ce verbe a été dérivé le nom elucubratio, qui a désigné le travail fait de nuit. C’est dans ce sens, « ouvrage fait en veillant », qu’il est attesté en 1594 dans la Satire Ménippée, puis en 1750 et en 1762 : « Il se dit d’un ouvrage composé à la lumière de la lampe, c’est-à-dire à force de veilles et de travail » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition), les académiciens prenant soin de préciser que c’est un « terme didactique », d’un emploi rare ou réservé aux ouvrages savants ou aux activités d’enseignement. « On ne s’en sert guère que pour désigner des ouvrages d’érudition », précisent encore les académiciens (cinquième édition, 1798).

C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui expose l’esquisse du sens moderne. Pour lui, ce n’est pas un terme didactique : « on ne le dit qu'en se moquant, et pour critiquer », comme l’atteste l’exemple cité : « Toujours malheureux dans ses élucubrations littéraires, cet écrivain a donné une traduction de Suétone, qui n’a fait que le jeter dans un autre genre de déconvenue ». Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens moderne est enfin esquissé : « il se dit quelquefois des veilles, des travaux mêmes qu’un ouvrage a coûté : « Mettre au jour le fruit de ses élucubrations ». Dans l’un et dans l’autre sens, mais surtout dans le second, il s’emploie souvent par plaisanterie et par dénigrement ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon prudente des académiciens : « veilles, travail qu’un ouvrage a coûté » ; « ouvrage composé à force de veilles et de travail » et « ce mot ne se dit guère qu’au pluriel, et souvent dans un sens moqueur ».
Pendant près deux siècles, les lexicographes ont tenté de désigner par un mot juste la nuance de sens qui s’attache à élucubrations : en vain. Ce fut « en se moquant », « pour critiquer », « par plaisanterie », « par dénigrement », « sens moqueur ». Les lexicographes modernes l’expliquent par l’ironie : on fait entendre à autrui que l’on pense le contraire de ce que l’on dit ; ou bien l’on n’assume pas le sens de ce mot et on le fait assumer par un autrui imaginaire. Ainsi les académiciens en 1932-35 (huitième édition) : « Il s’emploie d’ordinaire ironiquement » ; et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Ironique, souvent au pluriel », que ce soit l’action d’élucubrer (ou « recherche laborieuse et patiente pour composer un ouvrage érudit ou un texte d’une certaine longueur ») ou, par métonymie, un « ouvrage, un texte produit (comme c’est bien dit, ça !) à force de veilles et de travail », ou encore par extension et de sens péjoratif « une production déraisonnable, extravagante ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, les académiciens ont tranché cette difficulté. Ils ont réparti les deux sens en « vieilli » et en « actuel ». Le sens vieilli est celui du XVIIIe siècle : « long
travail nocturne consacré à une œuvre de l’esprit » et « ouvrage composé à force de veilles et de travail » ; le sens actuel est péjoratif et ironique (cela fait beaucoup pour un seuls sens) : « ouvrage ou discours entachés d’extravagance ». Comme quoi, il n’y a pas que l’amuseur Antoine qui écrive ses élucubrations. Les pensums des consciencieux du social et des illuminés de l’occultisme, rédigés la nuit, à la lueur de la lampe, dans une langue de ténèbres, illustrent parfaitement le sens actuel, à la fois péjoratif et ironique, d’élucubrations.

10 septembre 2008

Capital

 

 

Le nom capital, masculin, est ou bien l’adjectif substantivé, ou bien un emprunt de l’italien capitale, au sens de « partie principale d’une richesse par rapport aux intérêts qu’elle produit » (attesté au XIIIe siècle). Quoi qu’il en soit, ce nom est la forme savante (ou « doublet ») qui correspond au terme d’ancien français, chatel ou cheptel, « patrimoine ; biens mobiliers, particulièrement en bétail ; capital qui peut produire un intérêt ». Il est attesté en 1567 au sens de « principal d’une dette, d’une rente », puis en 1606, chez Nicot (Trésor de la langue française) au sens « d’ensemble des biens que l’on fait valoir ». Dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1798, le sens de capital est celui que le nom avait lorsqu’il a été attesté pour la première fois en français : « il signifie le sort principal d’une dette » (1694 : « il a payé les intérêts, mais il doit encore le capital ») ; « capital signifie encore le principal d’une dette » (1762 et 1798 : la définition est illustrée du même exemple qu’en 1694). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) répète la même définition, qu’il illustre de nouveaux exemples : « le principal d’une dette : payer le capital et les intérêts ; argent placé à constitution de rente : il n’a pas de fonds de terre, mais il a beaucoup de capitaux ».

Enfonçons une porte que tous les manuels d’histoire tiennent ouverte depuis un siècle : c’est à partir du XIXe siècle (les années 1830) que le capital joue un rôle déterminant dans l’économie de la France. Cette nouvelle réalité s’imprime dans la langue, comme l’attestent les articles capital de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). Pour les académiciens, le capital reste « le principal d’une dette, d’une rente », mais le mot « se dit aussi d’un fonds commercial, des sommes que l’on fait valoir dans quelque entreprise » (exemples : « augmenter, doubler son capital, ses capitaux ; le capital de la société s’élève à tant ») ; et surtout il s’emploie au pluriel pour désigner, « en termes de finances, des sommes en circulation, des quantités considérables d’argent, des valeurs disponibles » (exemples : « les capitaux sont rares ; il possède d’immenses capitaux »). Le capitalisme français se met en place peu à peu à compter de la fin des années 1820 : les académiciens en ont conscience, même s’ils n’analysent pas le phénomène. Littré, en revanche, s’attarde sur ce phénomène dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le capital est toujours « le principal d’une dette, d’une rente », mais c’est aussi « l’ensemble des produits accumulés », Littré précisant que, dans un « langage scientifique », c’est la « somme des utilités acquises, et non des valeurs comme on dit à tort résultant du travail antérieur destiné à la satisfaction des besoins ultérieurs ». Il illustre ce sens de ces exemples : « on dit que les facultés acquises de l’homme sont un capital » ; « l’homme fait est un capital accumulé », « le capital d’un artiste est son talent » (Say). C’est aussi, dit en termes d’économiste,  la « portion des produits accumulés ou des utilités acquises, destinée à la reproduction, sous forme de provisions, de matériaux et d’instruments », comme chez Dupont de Nemours (commentant Quesnay en 1846) : « le premier chasseur était pourvu au moins d’un repas, auquel il a dû la force de saisir sa première proie ; les armes qu’il s’est fabriquées ont été une grande augmentation de son capital ou de ses avances » ou chez J-B Say : « tout capital est un instrument de production ». A partir de ces significations savantes, le nom désigne « l’instrument de travail », le capital productif étant employé à la production. S’il reste inemployé, il est qualifié d’improductif, d’inactif, d’oisif. Plusieurs formes de capital sont distinguées suivant qu’il est de fait de monnaie ou de matières premières : capital-argent ou capital-monnaie, capital-matières, etc. L’article de Littré est un inventaire du capitalisme naissant : c’est aussi, dans « un sens relatif », la « notion abstraite d’une somme d’utilités qui ne changent pas avec les objets auxquels elles sont incorporées, et que l’on peut retrouver après un certain temps ou certaines opérations » (aucun exemple n’illustre cet emploi) ; ou encore la « propriété de ceux qui vivent du revenu de ce qu’ils possèdent », « le capital d’un individu » étant la « somme des richesses que cet individu possède en produits accumulés » ou « l’avoir d’une personne » (comme dans « l’impôt sur le capital ») ; ou encore « la portion de richesse que le possesseur a l’intention de conserver ou de reproduire par le travail » ou « l’actif d’une personne » (exemples : « capital d’un commerçant ») ; ou encore le « capital social » ou « capital d’une société de commerce » ; ou encore « le capital d’une nation » ou « la somme des richesses existantes chez elle » (Say, 1840 : « le capital d’une nation se compose de tous les capitaux des particuliers ») ou bien « la somme de ces richesses employées dans l’industrie nationale » (Say : « l’ensemble des capitaux productifs compose le capital d’une nation »). Le capital, dans le capitalisme en plein développement, est une réalité si mouvante qu’il est confondu avec « le numéraire » et que le nom prend le sens, « en termes de finances », « d’argent en circulation ». Le capital, ce sont aussi « les fonds disponibles » ou « fonds dont un industriel, un commerçant, un agriculteur dispose pour la création ou l’exploitation d’un établissement ou d’une entreprise » ; c’est encore « le fonds de roulement » ou « l’argent ou les produits immédiatement échangeables, servant à payer les dépenses d’exploitation », au point que, dans une société régie par le capitalisme, tout devient capital. Le capital, dit fixe ou engagé, « sert sous une forme permanente, fixe, dans des objets qui durent et dont l’efficacité se perpétue sur un grand nombre d’actes de production, tels que les constructions, les machines, les améliorations foncières » (Say : « je ne parle pas ici des capitaux engagés dans un fonds de terre et qui sont aussi immobiles que le fonds »), tandis que le capital, dit circulant ou de circulation, « se transforme dans l’opération productive, qui circule sans cesse et passe d’une matière dans une autre, telle que les matières premières, les provisions », si bien que « la monnaie, capital fixe relativement à la société, est un capital circulant relativement à l’individu ».

Il fallait vraiment que le capital soit une réalité nouvelle en France pour que Littré, que son nouveau savoir enivre, consacre un article aussi long à exposer, souvent avec des termes obscurs, les différents emplois de ce nom. Il juge même nécessaire de distinguer le capital de la richesse : celle-ci, « c’est l’ensemble des choses qui servent à la satisfaction de nos besoins » ; celui-là, « c’est l’ensemble des moyens de satisfaction résultant d’un travail antérieur ». « Le capital, ajoute Littré, est l’un des trois éléments de la production : les agents naturels, le travail et le capital ». La conclusion qu’il en tire paraît bénigne et anodine : « souvent on oppose capital à fonds de terre ». En réalité, cette opposition fait apparaître la rupture qui se produit en France dans la première moitié du XIXe siècle : la principale source d’enrichissement n’est plus la terre, d’ailleurs redistribuée à la Révolution, puis morcelée, mais le capital investi dans l’industrie et le commerce. C’est comme l’écrit Proudhon en 1849 : « en 1830, le seul principe qui, après le droit divin et le droit de la force, eût chance de durée ». Il est une extension de sens, attestée au XIXe siècle, en 1848, chez le « révolutionnaire » Blanqui, que Littré ne relève pas : c’est « l’ensemble de ceux qui possèdent les richesses » et qui imposent ou imposeraient leur tyrannie en France, sens que les académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Tous ces sens sont exposés par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) dans une langue plus claire que celle de Littré : « biens monétaires possédés ou prêtés, par opposition aux intérêts qu’ils peuvent produire » ; « somme d’argent que l’on fait valoir dans une entreprise industrielle ou commerciale » ; « argent, ressources financières dont on dispose (et qu’on peut investir dans une entreprise) » ; « fonds, avoir en argent, fortune possédée par un individu (sans référence à d’éventuels revenus) » ; « ensemble des moyens de production (biens financiers et matériels) possédés et investis par un individu ou un groupe d’individus dans le circuit économique ». Comme les rédacteurs de ce Trésor sont progressistes en diable et qu’ils rédigent à une époque où le marxisme apparaît en France comme l’horizon indépassable ou le nec plus ultra ou le Grand Manitou (ne riez pas trop fort, non pas du marxisme, mais des gogos qui y ont cru), ils se croient obligés d’exposer le sens que Marx donne à capital : ce ne sont pas seulement des fonds, investis ou non, dans la production, c’est « la force économique et sociale » qui, bien entendu, est le moteur de l’Histoire. Les communistes chinois, les vrais de vrais, ont lu, appris par cœur, vénéré et récité Marx pendant des années. Ils en ont retenu l’essentiel : ils accumulent cette « force économique et sociale » pour faire main basse sur le monde entier.

08 septembre 2008

Symposium

 

 

Emprunté du nom grec signifiant « banquet » et qui sert de titre à un dialogue de Platon, ce mot est attesté au XVIe siècle sous la forme sympose (« banquet ») et au XIXe siècle sous la forme symposie (« festin ») ; en 1857 sous la forme symposium (« banquet, festin »). Le sens moderne de « colloque » n’apparaît qu’en 1957, sans doute sous l’influence de l’anglais, où symposium a le sens de « colloque, échange d’idées » depuis 1784, comme dans Le Banquet de Platon. Au XVIIe siècle, Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève le nom symposiaque : « entetien de philosophes dans un banquet ».

Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). En revanche, l’article consacré à symposium dans le Trésor de la langue française (1971-94) est relativement long et complet. Le sens de « banquet », propre à l’antiquité grecque, est clairement exposé : « par référence au Banquet de Platon, seconde partie d’un repas, correspondant aujourd’hui au dessert, pendant laquelle un groupe restreint de convives buvaient et discouraient sur un sujet ». Les synonymes en sont symposie et même symposion. Dans le monde savant actuel, il désigne une « réunion de spécialistes (philosophes, scientifiques, etc.) consacrée à des échanges sur un sujet particulier ». Les synonymes en sont carrefour, colloque, congrès, séminaire, table ronde. En 1983, le grammairien Hanse remarque que « le mot, critiqué par les puristes, peut être avantageusement remplacé par colloque, congrès, rencontre, etc. » Symposium est même attesté dans le sens de « publication philosophique dans laquelle une même question est successivement traitée par plusieurs auteurs ». Le Trésor de la langue française étant un dictionnaire savant, les diverses formes qu’a prises le nom symposium y sont relevées : symposiaques, terme d’antiquité grecque, « entretiens dans un banquet, propos de table » ; symposiarque, terme d’antiquité grecque, « à Athènes, convive désigné, au moyen des dés, pour être le roi du banquet » ; symposie, terme d’antiquité grecque, « festin, banquet qui était ordinairement une réunion de plusieurs philosophes qui traitaient quelque question de philosophie » et terme savant et rare désignant une « réunion restreinte de philosophes, de lettrés qui, à l’occasion d’un repas, traitent de questions posées à l’avance ; symposion, synonyme de symposium.

Dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, les convives traitent, avec Socrate, d’amour. Il faut vraiment que cette question ait fasciné les Européens pour qu’ils aient fait du titre un mot aux sens aussi riches.

07 septembre 2008

Homosexuel

 

 

Homosexuel, homosexualité

 

Il semble que cet adjectif et ce nom, attestés dans une revue savante de médecine et de psychologie en 1891, Les Annales médico-psychologiques, soient empruntés de l’allemand, langue dans laquelle les mots homosexual et Homosexualität ont été formés en 1869. Le fait est qu’ils ne sont pas relevés, et pour cause, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), ni dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, ni même dans la huitième édition (1932-35), l’édition du XXe siècle de ce même dictionnaire. Sans doute ont-il été jugés trop savants ou d’un emploi limité à sa seule science médico-psychologique, donc rares, pour y être enregistrés.

Dans les grands dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, tout change. Ces mots sortent de la science et deviennent communs, comme l’atteste la réduction de l’adjectif aux deux syllabes familières homo, par suppression de la référence au sexe (ou pour laisser accroire que ceux qui sont nommés ainsi sont les seuls hommes ?), c’est-à-dire à ce qui pourrait faire scandale. Sans doute les faits qu’ils désignent ne sont plus cachés ou bornés à la seule science. Le sens d’homosexuel, adjectif et nom, s’est même étendu en un peu plus d’un siècle. Quand il désigne des personnes, il signifie : « celui, celle qui éprouve une attirance sexuelle pour des individus de son propre sexe ». Quand il se rapporte à des choses ou à des manières d’être, comportements, habitudes, il a pour sens : « qui caractérise le comportement sexuel d’un individu attiré exclusivement ou occasionnellement par des individus de son propre sexe » (contraire : hétérosexuel). Alors que le mot est relativement rare, ses synonymes, qu’ils soient vulgaires ou populaires ou d’un niveau de langue choisi ou élégant, sont nombreux et d’un usage relativement fréquent : inverti, lesbienne, pédéraste, folle, gouine, gousse, pédé, tante.

Le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) sont, à quelques années près, contemporains. Le dernier volume du premier a été publié en 1994, l’année même où a été publié le premier fascicule du second. Or, en ce laps de temps, relativement court, les jugements sur les homosexuels et sur l’homosexualité ont évolué ; ils étaient défavorables ou méprisants, ils sont devenus neutres ou relativement neutres, du moins les jugements dont font état les lexicographes. Dans le Trésor de la langue française, il est précisé qu’homosexuel, désignant une personne, est « employé le plus souvent avec une nuance péjorative liée à des normes sociales ou morales » : autrement dit, les normes sociales et morales sont, étaient ou seraient hostiles aux homosexuels : ce qui est en soi dans l’ordre des choses, sinon ces normes ne seraient plus des normes, le fait social majeur de la fin du second millénaire est l’inversion des normes, comme si la sexualité de MM. Delanoë, Ruquier et de leurs amis de Canal était la seule qui fût conforme à la norme.

La valeur péjorative n’apparaît plus dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, dont l’article, le plus neutre possible, ne fait référence à aucun jugement d’ordre moral ou social : « qui éprouve une attirance sexuelle pour les individus de son sexe » et « qui est relatif à la sexualité entre personnes de même sexe ; qui est caractérisé par cette sexualité ». Il en est de même d’homosexualité. Dans le Dictionnaire Quillet de la langue française (1948), dont la devise est « bien moudre et pour tous » et le sous-titre « l’art d’écrire et de bien rédiger », homosexualité est défini ainsi : « dépravation de l’homosexuel ». Trente ans plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) est froide comme un constat : « comportement sexuel caractérisé par l’attirance, exclusive ou occasionnelle, d’un individu pour un individu du même sexe », tandis que celle de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est aussi neutre que celle d’homosexuel : « sexualité des homosexuels ; le fait d’être homosexuel ». Il est vrai que, pendant le XXe siècle, les experts en sciences humaines, psychologie et psychanalyse, se sont évertués à ne plus tenir l’homosexualité pour une maladie, afin d’en écarter tout jugement de valeur. Ainsi, en 1950, ce psychanalyste : « parmi les termes les plus ambigus de la psychanalyse il faut ranger l’homosexualité. Elle est et n’est pas ce qu’on pense (sic !). Il n’y a pas de limite rigide : ici normal, un peu plus loin anormal. Souvent ce qu’on nomme homosexualité latente est ignoré du sujet lui-même » ; ou Mounier, dans son Traité du caractère (1946), qui en voit une cause dans l’éducation : « si l’homosexualité comporte des prédispositions congénitales, elle est loin d'être fatale, et des éducations absurdes en portent souvent la responsabilité ». Dans ces matières-là, le pompon est décerné sans contestation possible aux experts en sciences sociales, les consciencieux du social, qui trouvent dans la société (mauvaise, comme il se doit, ou féodale) le principal facteur de l’homosexualité, comme un peu partout dans le monde, les hommes, par réflexe pavlovien, tiennent Allah pour le facteur de toute chose. Ainsi, dans cet extrait du Traité (très marxiste) de sociologie, publié en 1968, l’année de tous les délires : « un certain immobilisme social, dans un régime patriarcal, en obligeant l’individu à réprimer son agressivité et à chercher les faveurs du père ou du suzerain à force de soumission, engendre des traits culturels aussi divers que la pratique de l’homosexualité, la croyance que la maladie est due au péché, ou le formalisme dans les rites magiques ». Comme dans les comptes rendus de débats à l’Assemblée nationale, il faudrait ajouter entre parenthèses : (rires). Cet extrait, que les auteurs du Trésor de la langue française citent très sérieusement, n’est reproduit ici, cela va sans dire, que pour le fun : se gausser des consciencieux du social et des lexicographes qui béent à leurs âneries.

05 septembre 2008

Notes classées par ordre alphabétique

 

 

Les notes relatives à la Nouvelle Langue française et publiées depuis près de trois ans dans ce blog ont été classées par ordre alphabétique, comme dans un dictionnaire (près de 900 pages). Vous pouvez les consulter lettre après lettre dans la partie gauche de la page d'accueil.

 

03 septembre 2008

Technique

 

 

Emprunté du grec tekhnikos, « qui se rapporte à un art », l’art en question étant manuel, technique est attesté pour la première fois chez Bayle en 1687 dans un emploi d’épithète du nom grammairien, ces deux mots désignant ceux qui enseignent les principes de la grammaire ; en 1721, les vers dits techniques ne sont écrits que pour aider la mémoire : on dirait aujourd’hui qu’ils sont mnémotechniques. C’est le seul sens que les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65), ou Dictionnaire des Arts, des Sciences et des Métiers, de d’Alembert et Diderot, retiennent : « (Belles lettres) quelque chose qui a rapport à l’art… C’est dans ce sens là que l’on dit des mots techniques, des vers techniques, etc. et que le docteur Harris a intitulé son dictionnaire des arts et des sciences, Lexicon technique. Cette épithète s’applique ordinairement à une sorte de vers qui renferment les règles ou les préceptes de quelque art ou science, et que l’on compose dans la vue de soulager la mémoire. Les vers techniques se font ordinairement en latin, ils sont généralement mauvais, et souvent barbares ; mais on fait abstraction de tous leurs défauts, en faveur de leur utilité ». C’est aussi ce seul sens qui est défini dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française, de la quatrième en 1762 (« artificiel ; il se dit principalement des mots affectés aux arts. On appelle vers techniques des vers faits pour soulager la mémoire, en y rappelant en peu de mots beaucoup de faits, de principes, etc. Les racines grecques sont en vers techniques »), à la sixième en 1832-35 : « propre à un art, qui appartient à un art ; il se dit principalement des mots affectés aux arts : mot technique, expression technique, langage technique, vers techniques, etc. »

Le nom technique n’est attesté qu’en 1744, d’abord au masculin, au sens de « caractère de ce qui est technique », id est qui se rapporte aux arts ; au féminin en 1846, dans un de ses sens modernes : « ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever ces deux emplois : « s. m. (substantif masculin), le technique, la partie matérielle d’un art » (comme chez Diderot, Salon de 1767: « le peintre Latour n’a jamais rien produit de verve, il a le génie du technique ; c’est un machiniste merveilleux » ; et « s. f. (substantif féminin), l’ensemble des procédés d’un art, d’une fabrication » (exemple : « la technique des métaux incrustés »). Littré note aussi que technique « s’est dit quelquefois pour science » (exemple : « la technique des langues »). L’article de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française est plus succinct que celui de Littré. Deux emplois sont distingués. Adjectif, technique a pour sens « qui est propre à un métier, à un art » ; nom féminin, il « désigne l’ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art, pour une recherche, dans un métier ». Autrement dit, il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que le nom technique, qui nous semble si familier aujourd’hui, entre dans la langue et qu’il soit défini dans des termes à peu près justes par les lexicographes.

En 1762, les académiciens ont expédié la définition de technique en un fragment de phrase (« artificiel » ou « qui est propre à un art ») ; à la fin du XXe siècle, il faut aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) plusieurs colonnes pour en épuiser les emplois. Au XXe siècle, l’adjectif s’enrichit d’un nouveau sens : « qui concerne les applications de la science » (attesté en 1926) et le nom, en 1908, est attesté au sens de « manière de faire ». C’est ce sens, à la fois récent et « moderne », dans la mesure où il reflète la modernité occidentale, qui est tenu dans le Trésor de la langue française pour le sens fondamental de technique : ce n’est pas « qui se rapporte à un art », mais « qui concerne les applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques, les productions industrielles et économiques ». Autrement dit, ce qui est technique n’a pas d’autonomie ; il dépend de la science; il en est l'auxiliaire. Les noms que cet adjectif qualifie sont innombrables : connaissances, milieu, recherche, développement, équipement, sociétés, progrès, sciences techniques, spécialisation, enseignement, personnel, lycée, directeur, comité, département, direction, services, administrations, agent, ministères, conseiller, coopération, assistance. Cet adjectif a d’autres sens : « qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation d’une activité particulière, au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une tâche, d’une activité », quelle que soit cette activité, professionnelle ou sportive ou artistique : « qui concerne le fonctionnement d’un appareil ou d’une installation, un processus ou un mécanisme » ; « qui relève d’une activité ou d’une discipline spécialisée, et suppose des connaissances spécifiques » (dictionnaire, ouvrage, revue, discussion, presse, expression, mot, terminologie, langages, vocabulaires, etc.). Le nom aussi désigne, dans la langue moderne, d’innombrables réalités. Ainsi, « dans l’art, dans une activité, dans un métier », c’est « l’ensemble des procédés propres à une activité et permettant d’obtenir un résultat concret » ; en peinture, en musique, dans la danse, en littérature, c’est « l’ensemble des procédés propres à une certaine forme d’art, à l’utilisation de certains supports, à une école ». Bien entendu, dans la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences sociales modernes, il est fait un recours massif à la ou aux technique(s) : de communication, d’expression, d’enseignement, de l’interview, d’enquête. C’est, parallèlement au sens moderne de l’adjectif, « l’ensemble des procédés méthodiques reposant sur des connaissances scientifiques et permettant des réalisations concrètes ». On ne compte plus les emplois du nom technique entendu dans ce sens : techniques audio-visuelles, technique industrielle, radioélectrique, nucléaire, spatiale, technique du son, de forage, de sondage, technique de pointe, techniques douces, techniques de gestion, technique juridique, techniques pastoriennes, chirurgicales. Même la psychologie et la psychanalyse ont leurs techniques, actives ou projectives, pour « étudier » les sujets humains.

Un des rares thèmes, à peu près clairs et relativement justes, de la pensée d'Heidegger est la critique de l’arraisonnement de la nature et du monde réel par la technique. Technicisées, ces réalités perdent leur essence de choses et cessent d’être elles-mêmes. C’est ce que confirme le triomphe de l’adjectif et du nom technique dans la langue moderne, depuis à peine un siècle et demi. Pourtant, la langue en dit plus long sur ce phénomène que le philosophe ; plus brutalement aussi, sans fioritures ni détour dans le Dasein ou dans l’Etant. Le phénomène touche aussi les êtres humains, happés, modelés, façonnés par la technique, et surtout les prétendues sciences qui en ont fait leur objet d’étude : psycho, socio, journalisme…

01 septembre 2008

Correspondance

 

 

 

 

Il n'est que de comparer l'article "correspondance" de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), dans laquelle trois acceptions sont définies, à l'article de la neuvième édition (en cours de publication) du même Dictionnaire (treize acceptions ou emplois distingués) pour prendre consceince qu'en trois siècles, ce nom s'est étendu à d'innombrables réalités. Dans la langue latine du Moyen Age, il est attesté le nom correspondentia ayant le sens « d’accord mutuel » ou de « concordance ». C’est le sens qu’a correspondance dans sa première attestation au XIVe siècle : « rapport de ressemblance, de conformité, d’analogie » d’abord entre des choses (c’est un terme d’alchimie, lié à la théorie des sympathies et des influences : « ne sais-tu pas bien qu’au mouvement des cieux (il) est un entendement, qui a ici-bas correspondance, et qui fait avoir, par son influence, une existence à toutes choses ? »), puis en 1564 entre des personnes : « accord d’idées, de sentiments » (« il y a correspondance d’amitié quand l’amitié de l’un répond à l’amitié de l’autre »). C’est à la fin du XVIe siècle que correspondance prend le sens de « rapport de communication mutuelle » : en 1580, « relations privées entre personnes » ; en 1606, « relations commerciales » ; en 1675, « communication par écrit entre deux personnes » ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, « liaison entre un journal et ses correspondants ».

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, trois sens sont exposés : « sympathie, convenance, mutuelle intelligence » (« il y a grande correspondance d’humeurs entre eux ») ; « il se dit aussi des marchands et il signifie la relation, le commerce qu’ils ont entre eux pour le fait de banque, de marchandise, etc. » (« ce marchand a correspondance dans toutes les villes de l’Europe ») ; « il se dit generalement de toutes les relations, de toutes les liaisons que l’on peut avoir les uns avec les autres » (« nous avons eu longtemps correspondance de lettres ; je ne veux point de correspondance avec cet homme-là »).

En 1762, à ces trois sens, les académiciens ajoutent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire l’extension par métonymie aux « personnes avec lesquelles on entretient commerce de lettres » : « ma correspondance m’écrit ; mes correspondances me marquent ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) distingue l’emploi avec un régime (un complément : la correspondance à la grâce, aux soins, des Espagnols, signifiant « action de correspondre ») et l’emploi absolu, sans complément : « il signifie liaison, commerce de lettres » et « entre négociants, il se dit quelquefois pour correspondant (« il a écrit à toutes ses correspondances ; mes correspondances me marquent que, etc. »).

 

C’est seulement à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé le sens historique, celui qui est attesté le premier, au XIVe siècle, dans l’histoire de la langue : « rapport, relation entre les choses » (« il y a dans l’homme et dans plusieurs animaux beaucoup de correspondance entre les organes de la génération et ceux de la voix »), sens défini ainsi dans la sixième édition (1832-35) : « conformité, rapport » et illustré par ces exemples : « pour établir une exacte correspondance entre toutes les parties de l’édifice, on a élevé d’un étage l’aile gauche » ; « il y a beaucoup de correspondance entre ces deux organes » ; « une correspondance parfaite règne entre toutes les parties de ce vaste ensemble ». C’est encore dans cette cinquième édition qu’est relevé ce sens moderne : « correspondance se dit aussi des lettres mêmes » (et non plus des correspondants), comme dans ces exemples : « j’ai lu la correspondance de ces deux ministres, la correspondance de cet ambassadeur », lesquels, dans la sixième édition, sont encore plus nombreux : « faire imprimer, publier la correspondance de quelqu’un ; la correspondance de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau ». Le XIXe siècle est celui des communications : « correspondance se dit quelquefois des relations, des communications entre divers lieux » (exemples : « la correspondance entre ces deux villes a lieu par cette route ; la correspondance sera plus prompte par cette voie que par toute autre »), une voiture de correspondance était une « voiture publique qui prend, à un certain endroit de la route, les voyageurs arrivés par une autre voiture, et les transporte plus loin » et les services de correspondance « les services de poste qui transportent les lettres sur des routes où il n'y a pas de malles-postes » (sixième édition, 1832-35, du Dictionnaire de l’Académie française). A ces emplois, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute que « correspondance se dit aussi des omnibus ». C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française que sont relevés les emplois ferroviaires de correspondance : « le mot se dit des communications entre divers lieux entre deux lignes de chemin de fer » (« on dit par extension manquer la correspondance, manquer le train de correspondance »), les correspondances des chemins de fer étant « les voitures qui correspondent avec les stations des chemins de fer pour le service des localités qui ne sont pas sur la ligne » et la correspondance des tramways « la faculté accordée au voyageur qui a payé sa place dans certains tramways de se faire transporter sans payer de nouveau par un tramway correspondant » (« il désigne aussi le billet qui constate ce droit »). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé l’emploi scolaire : « carnet de correspondance, carnet où un professeur inscrit chaque jour les notes de devoirs et de leçons obtenues par un élève à charge pour cet élève de le faire contresigner par ses parents". La langue moderne fait un triomphe à correspondance, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la langue française (1971-94). Le sens ancien « d’association, de rapport logique, de corrélation entre deux ou plusieurs choses » est toujours vivace, spécialement en grammaire (correspondance des temps), en logique (« rapport logique consistant en ce qu’un terme étant donné, un ou plusieurs autres termes définis sont par là même assignés, en vertu soit d’un tableau préexistant, soit d’une formule générale qui constitue leur loi de correspondance »), en mathématiques (« association du type le plus général entre chaque élément d’un ensemble et un ou plusieurs éléments d’un autre ensemble ») ; celui de « conformité, de convenance » aussi, comme dans la célèbre « théorie des correspondances » ou « doctrine suivant laquelle l’univers se compose d’un certain nombre de règnes analogues, dont les éléments respectifs se correspondent chacun à chacun, et par suite peuvent réciproquement se servir de symboles », que les auteurs du Trésor de la langue française citent en exemple. Le sens moderne « rapport de communication » fleurit en même temps que les communications : correspondance aérienne, ferroviaire, concordance d’horaire établie entre deux moyens de transport pour assurer des liaisons rapides ; par métonymie, « véhicule qui assure la correspondance », « billet permettant d’effectuer un trajet comportant un ou plusieurs changements d’autobus, de tramways, etc. », tandis que le sens ancien de "communication entre des personnes" (par échange de lettres, messages, etc. ; enseignement, cours, vote par correspondance ; cahier, carnet de correspondance, destiné aux parents d’un élève, pour qu’ils prennent connaissance de ses notes et des appréciations des professeurs » ; par métonymie : « ensemble des lettres envoyées ou reçues par quelqu’un ») est bien adapté à la communication, seul horizon de la société moderne, d’autant plus que correspondance est aussi un mot de journaliste : « chronique envoyée à un journal par un correspondant » et « rubrique d’un journal dans laquelle sont publiées les lettres de lecteurs, les annonces ou les informations envoyées par des correspondants », tous ces sens étant exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication).

 

 

30 août 2008

Acquis

Le nom acquis, qui est le participe passé substantivé du verbe acquérir, est attesté en 1601 au sens de « savoir faire, fruit de l’expérience (opposé à l’inné) » chez Charron, un philosophe qui mériterait d’être lu (Sagesse : « il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis »). Il est vrai que, dans le latin de la scolastique, chez Albert le Grand par exemple, le participe acquisitus était déjà employé comme un nom pour désigner le fruit de l’étude, que cette étude porte sur les vertus ou sur les sciences. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, c’est le sens dans lequel le nom acquis est employé par Charron et acquisitus par Albert le Grand qui est exposé, mais sorti de son contexte philosophique : « on dit d’un homme de mérite dans les lettres ou dans l’épée qu’il a de l’acquis, beaucoup d’acquis, pour dire, qu’il a beaucoup de savoir, d’expérience, de connaissance dans les choses de sa profession » (1694, ce à quoi les académiciens ajoutent : « en ce sens il est pris substantivement ») ou : « Acquis est aussi substantif et se dit des connaissances acquises » (1832-35 : « cet avocat, ce médecin a de l’acquis, beaucoup d’acquis »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprennent la définition des académiciens, qui est aussi celle de Charron et d’Albert le Grand : « substantif masculin, avoir de l’acquis, du savoir, des connaissances » (Féraud, citant un exemple de Saint-Evremond : « il n’a pas moins d’acquis que de naturel et d’agrément », ajoute : « l’Académie ne dit point à quel style appartient cette locution » ; selon lui, « elle ne passe pas le style médiocre », ce en quoi il se trompe) ; « instruction acquise, connaissances acquises ; homme qui a beaucoup d’acquis » (Littré, qui illustre ce sens d’une citation de Fontenelle : « il lui trouvait peu de véritable vocation pour l’état dont il portait l’habit, et d’ailleurs beaucoup d’acquis dans la physique », et de Rousseau : « l’acquis de notre expérience est l’éducation des choses »). C’est aussi le seul sens que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Substantif masculin, par opposition aux dons naturels : connaissances, savoir-faire résultant de l’étude, du travail, de l’expérience », comme dans cet extrait de Proust : « non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (...), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (...) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise » (1921).

Aucun des grands lexicographes de notre histoire, de Richelet ou de Furetière aux auteurs du Trésor de la langue française, ne relève les emplois du nom acquis dans la langue des syndicalistes, des consciencieux du social et des hommes politiques. Aucun d’eux n’a jamais entendu prononcer les acquis sociaux, les acquis des luttes, les acquis de la classe ouvrière, les acquis des travailleurs, même pas les rédacteurs du Trésor de la langue française, qui affichent pourtant en toute occasion leur progressisme. Sans doute ces emplois sont tout récents, comme le confirme l’article acquis de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) : « assuré, indiscutablement établi ; une situation acquise, bien assise ; les droits acquis, reconnus de façon sûre ; les privilèges acquis ; substantivement : les acquis des luttes, les avantages, droits, etc., obtenus grâce à des actions, des luttes, politiques ou syndicales ». Un cynique ferait remarquer qu’il y a quelque insolence à citer les acquis des luttes à la suite des situations acquises ou des privilèges acquis, comme si les acquis étaient une extension des privilèges ou comme si les académiciens tenaient les droits conquis de haute lutte par les travailleurs en lutte finale pour des privilèges d’établis et de nantis de naissance.

Le fait est là : les acquis sociaux, des luttes, de la classe ouvrière sont entrés récemment dans la langue, signe sans doute de l’épuisement de ces luttes ou de la disparition inexorable des travailleurs ou de la classe ouvrière et signe encore plus inquiétant de la position défensive que prennent les syndicats : ils ne revendiquent plus rien, ils défendent les acquis, sans jamais s’interroger sur l’origine ou le bien fondé de ces acquis. Il y a des conservateurs d’hypothèques (emploi grassement rémunéré) et des conservateurs d’acquis.

Il est une encyclopédie qui vend la mèche : c’était il y a fort longtemps. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle (la mèche) a été oubliée. Cette encyclopédie est L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le temple des Lumières. Un article est consacré aux « droits acquis », terme de droit, et non de syndicalisme : « jus quaesitum », c’est « celui qui est déjà acquis à quelqu’un avant le fait ou l’acte qu'on lui oppose, pour l’empêcher de jouir de ce droit. C’est un principe certain que le droit, une fois acquis à quelqu’un, ne peut lui être enlevé sans son fait ». L’auteur de cet article lumineux ajoute : « ce principe est établi par Arnoldus Reyger, in thesauro juris, verbo jus quoesitum; Gregorius Tolos. in sintagm. juris univ. lib. XLI. p. 508 ». On ne saurait mieux dire : ce qui est acquis est acquis, principe de la nuit des temps et dont se gargarisent les progressistes en diable, pour qui le progrès se ramène à répéter ce qui est acquis depuis le haut Moyen Age. C’est aussi ce principe qu’opposaient les privilégiés de France avant la nuit du 4 août 1789 à tous ceux qui rêvaient d’abolir les acquis. En 1789, il a suffi d’un mois pour que les ci-devant renoncent à leurs acquis ; aujourd’hui, le délai serait d’un millénaire.

29 août 2008

Draconien et drastique

 

 

L'adjectif draconien, dérivé de Dracon, nom du législateur athénien du VIIe siècle avant notre ère, lequel préconisait de mettre à mort l’auteur d’un délit, même mineur, est attesté en 1796, pendant la Révolution française, au cours de laquelle, comme sous Dracon, qu’un exil a empêché d’appliquer ses belles idées, un certain nombre de terroristes ont coupé en deux des innocents, dont le seul crime a été de prononcer à voix basse un mot tabou.

Il est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) au sens de « d’une excessive sévérité, en parlant de lois », comme dans les exemples : « code draconien, lois draconiennes ». Littré en explique le sens en se référant à « Dracon, législateur d’Athènes, qui avait prononcé la peine de mort pour tous les délits ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (septième et huitième éditions, 1878 et 1932-35), il est défini de la même manière (« qui est d’une excessive sévérité, par allusion à l’ancien législateur athénien Dracon ») et illustré par les mêmes exemples : « un code draconien, des mesures, des conditions draconiennes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux emplois : « à valeur déterminative » (« de Dracon, législateur athénien célèbre pour sa rigueur ») et « à valeur caractérisante » : « d’une sévérité excessive, d’une rigueur extrême », comme dans « règlement draconien, limites, lois, mesures, conditions draconiennes ». Les synonymes en sont inexorable, implacable, sévère. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens précisent, à juste titre, que cet adjectif « ne se dit pas des personnes, mais seulement de leur attitude ou de leurs décisions ».

L’adjectif draconien est en concurrence, dans quelques-uns de ses emplois, avec drastique, emprunté de l’adjectif grec drastikos, terme de médecine, ayant pour sens « actif, énergique ». En français aussi, c’est en 1741, année où il est attesté, un terme de médecine, qui est employé à partir de 1875 hors de la médecine dans le sens « d’énergique ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798), il est défini ainsi : « il se dit des remèdes dont l’action est prompte et vive » (1762) ou « des remèdes qui agissent avec violence » (1798). Dans la sixième édition (1832-35), les remèdes dont il est question en 1762 et 1798 sont précisés : « il se dit des purgatifs qui agissent avec violence ». Les académiciens précisent qu’il s’emploie « aussi comme substantif masculin » : « La résine de jalap est un drastique ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce « terme de médecine » a le sens de « qui purge énergiquement » (« les drastiques, les purgatifs énergiques, tels que le jalap, la bryone, le nerprun, la coloquinte »), ce qui n'explique pas qu’il ait pu qualifier des réalités qui n’étaient pas des remèdes, mais qui étaient censées être aussi "efficaces" qu’un purgatif, telles des mesures, des changements, des conditions, ou même, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes que Littré relève dans le Supplément de 1877, des scènes de tragédie : « ce qu’il y a de pire dans le Faust de M. Gounod, c’est de se substituer dans la mémoire du public au Faust de Goethe, et de vulgariser des notions fausses sur les personnages et sur quelques scènes drastiques de la tragédie ». L’auteur de cette perle voulait-il signifier que la tragédie de Goethe tient du purgatif ? Quoi qu’il en soit, Littré précise que « cet emploi du grec, emprunté aux Allemands (en fait aux Anglais), n’est pas à encourager » : on y opine, surtout à propos du théâtre. Pourtant, ce qu'il y a d'éloquent dans cette extension de sens, c'est qu'un terme de médecine ait pu qualifier des réalités politiques, juridiques, administratives, comme si le "corps social" pouvait faire l'objet des mêmes traitements que le corps humain ou comme si la médecine, la "science" vénérée des scientistes du XIXe siècle, devait servir de modèle au gouvernement des hommes...  Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens figuré n’est pas relevé : pour les académiciens, drastique est un « terme de médecine » qui « se dit d’un remède très agissant, énergique, spécialement de certains purgatifs ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens, relevés par Littré, sont définis : « médecine, en parlant d’un remède, d’un purgatif, qui a un effet très énergique » et « au figuré, en parlant d’une situation, d’une disposition » (mesures, règlement, réduction), drastique a pour synonymes draconien, rigoureux, sévère et est glosé par « rigoureux, très contraignant » dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

 

28 août 2008

Irréfragable

 

 

 

 

Emprunté de l’adjectif latin irrefragabilis « irréfutable », dérivé du latin refragari « voter contre, s’opposer à », irréfragable est attesté en 1470. Il est enregistré dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « certain, assuré, qu’on ne peut reprocher » et illustré de ces deux exemples : « il y a un témoignage irréfragable de cette vérité dans un auteur contemporain » et « l’expérience est une preuve irréfragable qui vaut mieux que tout raisonnement ». Il est relevé aussi dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition, celle de 1694. Dans la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif, qui signifie « ce qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser », « n’est en usage que dans l’Ecole ». Dans les exemples cités, moins philosophiques que ceux de Furetière, il qualifie les noms docteur, autorité, témoignage.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les emplois, suivant que l’adjectif qualifie les personnes (« qu’on ne peut contredire ») ou qu’il se dit aussi des choses : « autorité, témoignage irréfragable ». Pour illustrer le premier emploi, il cite un extrait, sans doute ironique, de l’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les docteurs qui résolvaient ces questions scolastiques s’appelaient le grand, le subtil, l’irréfragable ».

Peu à peu, d’un dictionnaire à l’autre, les emplois relatifs aux personnes s’effacent. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, le relèvent comme un « terme didactique » (en 1932-35), mais ils ne mentionnent que les emplois relatifs aux choses : « qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser ; une autorité, un témoignage irréfragable ». Le docteur irréfragable a donc disparu, ayant sans doute sombré dans le même abîme de discrédit ou d’indifférence que la scolastique et la théologie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent cet emploi, précisant qu’il est vieilli et l’illustrant de deux extraits datés l’un de 1813, l’autre de 1842. Le seul emploi courant se rapporte aux choses ou aux faits : « qu’on ne peut contredire, réfuter ». Les synonymes en sont incontestable, indéniable, irrécusable et les mots que l’adjectif qualifie sont affirmation, évidence, autorité, preuve, opinion.

Il y a deux ou trois siècles, des hommes pouvaient être qualifiés d’irréfragables. Il semble que ce ne soit plus possible, sauf ironiquement. Seuls les faits continuent à l’être – du moins pour ce qui est de la France ou de la théologie. Voilà un indice qui témoigne de l’affaissement de l’autorité ou de l’argument d’autorité, lié à la fonction ou au statut. La liberté d’examen s’est étendue ; seuls les faits, qui ont été établis et avérés, sont irréfragables. Telle est la version heureuse et confiante de l’Histoire : si tous les gars du monde, etc. Mais cette vision est démentie par les réalités, qui elles sont irréfragables. Au XXe siècle, alors que l’adjectif irréfragable cesse de s’appliquer aux personnes, se multiplient les despotes et tyrans qu’il est impossible, sauf à vouloir se suicider, de contredire. Ces irréfragables ne sont pas théologiens, mais docteurs en marxisme léninisme. Ils ont pour nom Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, usw. Il suffisait de dire un mot qui aurait réfuté ces docteurs en tout, et l’imprudent était exécuté d’une balle dans la tête. Les réalités tragiques parfois démentent la langue heureuse.

 

 

 

27 août 2008

Prestation et contribution

 

 

Des lecteurs se sont interrogés sur "prestation" et "contribution". Les deux mots ont fait l'objet d'une note il y a plus d'un an. De même "mulâtre" et "métis".

 

Circuit

 

 

 

L’article circuit de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est bref. Le mot signifie « enceinte, tour » (le circuit de la ville, des murailles, de la province) et, par métaphore, dans « circuit de paroles », il désigne les détours inutiles qui retardent le moment d’en « venir au fait ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, l’article compte près de dix acceptions, qui se rapportent à des domaines divers.

Emprunté au latin circuitus, « action de faire le tour, marche circulaire, circuit, tour, enceinte, circonlocution », le nom circuit est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens de « chemin à parcourir pour faire le tour d’un lieu » ; puis au XVIe siècle dans le sens « sinuosité, détour d’un chemin » et au figuré, dans circuit de paroles, en 1560, au sens de « circonlocutions ». La définition de l’Académie française en 1694 est reproduite quasiment telle quelle en 1762, 1798, 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). En 1832-35, un nouveau sens est exposé : « il signifie aussi détour » (« j’ai fait un long circuit pour arriver chez moi »). C’est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) que circuit commence à s’étendre à de nouvelles réalités. Outre le tour d’une chose et un détour, au sens propre et au sens figuré, c’est en Angleterre une « circonscription de territoire parcourue par des juges ambulants » et, dans la jurisprudence, une « série d’actions dirigées successivement contre différentes personnes de manière à donner lieu à une action récursoire des unes contre les autres ». L’extension s’amplifie dans les dictionnaires du XXe siècle. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevés les emplois de circuit dans la langue des sports : « chemin fixé d’avance que doivent parcourir tous les concurrents d’une course pour revenir au point de départ » ; en mathématiques : « contour d’intégration qui contient tous les points critiques de la fonction que l’on intègre » ; en physique : « ensemble des corps parcourus par le courant électrique et qui doivent former avec la source d’électricité une chaîne continue » (exemples : « quand le circuit est fermé, le courant passe ; quand le circuit est ouvert ou rompu, le courant est interrompu ») et dans la technique électrique : « coupe-circuits, brise-circuits, appareils destinés à rompre le circuit électrique dans de certains cas » ; « court-circuit, déviation d’un courant électrique qui rencontre un conducteur accidentel ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est l’assomption de circuit au firmament de la langue moderne. Le mot, il est vrai, a deux atouts. Il a des emplois dans les sciences exactes et à l’origine, il est relatif à l’espace : l’espace, dans une société sans transcendance, où domine la nouvelle religion du social, efface le temps, de sorte que ce qui tient de l’espace s’étend à d’innombrables réalités. Le succès social est donc assuré. La définition du Trésor de la langue française est d’ailleurs tout empreinte de géométrie : circuit « désigne une chose, un lieu, ou une figure linéaire » ; « il s’agit d’une ligne courbe fermée » ; « circuits d’autocars » pour « ramasser (sic) la main-d’œuvre disponible dans les village », in Traité de sociologie, 1967 ; "parcours touristique" ; "parcours d’une épreuve sportive et par métonymie l’épreuve sportive elle-même" ; « il s’agit d’une ligne simplement courbe ou sinueuse » (« un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits » ; « un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de betteraves » ; détour, etc.). Le circuit est aussi un « groupe d’appareils se refermant sur lui-même » en électricité, en électromagnétique, en électronique, en technologie, dont celle de la télévision. On comprend qu’un si prestigieux pedigree ait suscité autant de sens figurés : « le circuit des tentations, des disputes, des ennuis, des oublis » ; la « suite d’étapes à parcourir » ; au cinéma : le circuit commercial, les « circuits de salle » ; en économie et dans les finances : les lois du circuit économique et financier, le circuit monétaire, les circuits de distribution ; dans la langue populaire, ne plus être dans le circuit (ou dans la course, le parcours), c’est « avoir abandonné une entreprise, une activité, ou être dépassé par les événements ». Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, relèvent les mêmes emplois dans le sport, le tourisme, les techniques, le commerce, l’économie : tout ce qui est moderne ou fait moderne ou se grime de moderne use de circuit. Ce qui était chemin à parcourir est devenu en un siècle et demi l’emblème de la modernité, comme si la modernité consistait à user des mots et des images qui se rapportent aux voies, ferrées ou lactées ou autres, que l’on ouvre sur l’avenir, à la grande roue de l’histoire qui avance rapidement sur ces routes, à son progrès, sa marche en avant, ses avancées, par étapes et sans à-coups, à la marche de l’humanité vers le bonheur infini. En vérité, beaucoup de circuits sont fermés, de sorte que l’arrivée du circuit en est aussi le point de départ.

 

 

11 juillet 2008

Forge

 

 

        Issu du latin fabrica « atelier, forge », le nom forge est attesté au milieu du XIIe siècle au sens « d’atelier où l’on travaille les métaux ». A la fin du XVIIIe siècle, quand apparaissent les premiers embryons d’une sidérurgie industrielle, il désigne, non plus un atelier, mais une usine où la fonte (de fer) est transformée en acier. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition (1694, 1762, 1798, 1832-35), le sens exposé est le sens qui est historiquement le premier : « atelier où l’on travaille les métaux » - l’atelier « où l’on fond le fer quand il est tiré de la mine et où on le met en barre » (exemples : « forge de fer, faire aller une forge, entretenir une forge, le fourneau d’une forge, les soufflets d’une forge, les forges sont d’une grande dépense, les amas d’une forge » ; ou bien « la boutique d’un maréchal », que l’on nomme aujourd’hui maréchal-ferrant (exemples : « mener un cheval à la forge, un cheval qui revient de la forge ; et, on dit la forge d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier, etc. pour marquer l’endroit où ces sortes d’artisans travaillent en fer, chacun selon son métier » - 1694 – ou « pour marquer le fourneau où ces sortes d’artisans chauffent leur fer et l’enclume où ils le battent » - 1762, etc.), sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume ainsi : « forge se dit du lieu où l’on forge le fer et de la boutique d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier ». Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le maréchal est un maréchal ferrant.

        Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à citer les emplois figurés de forge : « cet ouvrage sort de la forge ou est encore tout chaud de la forge : il a été achevé tout récemment, il sort des mains de l’auteur » ; et dans le Supplément de 1877 : « figuré, création, fabrique », comme dans ces extraits de Malherbe (« cet argument n’est pas avoué des stoïques, il est de la forge des péripatétiques » : « que sont-ce ces contrats, ces papiers de compte, sinon des maux volontaires partis de notre forge ? » ou de Bayle : « il n’y a point de meilleure forge de nouveaux mots que la comédie ». Littré est aussi le premier lexicographe à définir le sens « d’usine dans laquelle la fonte de fer est transformée en métal », l’illustrant d’un extrait de Buffon, qui possédait les forges de Montbard : « toute forge qui ne produirait pas trois cents milliers de fer par an ne vaudrait pas la peine d’être établie ni maintenue ». Il est le premier à citer la fameuse expression maître de forge. Il tente aussi de distinguer les emplois de haut fourneau de ceux de forge : « le haut fourneau est l’usine où le minerai est réduit en fonte ; la forge est l’usine où la fonte est transformée en fer », illustrée par cet extrait : « si dans une même usine on réduit le minerai en fonte, et celle-ci en métal, cette usine prend le nom de forge, quoique sa partie appelée forge soit exclusivement réservée à forger la fonte, c’est-à-dire à la battre avec un marteau pour la transformer en métal ».   Ce sens moderne est amplement défini dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « forge s’emploie souvent au pluriel pour désigner les établissements industriels, les usines où l’on transforme la fonte en fer » et « par extension, il se dit d’un haut fourneau où le minerai est réduit en fonte ». Sont cités les deux exemples célèbres de l’histoire sociale de la France, jusqu’en 1950 : « un maître de forges », « le Comité des Forges de France ».

            Attesté pour la première fois en 1770, ce sens moderne est mentionné dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme vieilli : le mot forge désigne un « établissement se consacrant à la fabrication du fer à partir du minerai ou de la fonte » ou une « entreprise industrielle de fabrication d’acier ». La révolution industrielle, qui, à partir du fer et du charbon, a chamboulé la France traditionnelle et y a forgé, du moins en Lorraine, dans le Nord, en Saône et Loire et dans les Cévennes, cet aspect industrieux, aujourd’hui à l’agonie ou disparu, a duré moins de deux siècles. Au bout de deux siècles, ce qui semblait moderne est désuet, le mot et la chose, au point de sortir de l’histoire de France (et d’Angleterre) pour ne plus exister qu’en Chine, en Inde, au Brésil. Voilà qui, plus que tout discours, en dit long sur les vanités modernes. Ce que Maupassant écrit en 1887 : « et près de là les grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l’on entend des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent », tout cela est mort à jamais et n’est pas près de renaître en France. Ces vieux textes font prendre conscience que tout un monde a disparu. Il est vrai aussi que les forges de maréchal ferrant ont fermé, depuis près d’un demi-siècle, de quasiment tous les villages de France.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens continuent à relever ces sens, bien qu’ils soient sortis de l’usage : « anciennement, précisent-ils, usine de traitement du minerai de fer ou de la fonte ; maître de forges, propriétaire d’une telle entreprise, qui en assurait personnellement la direction et en recueillait les bénéfices ; le Comité des forges, organisme regroupant naguère les principaux maîtres de forges ». Les adverbes anciennement et naguère, l’emploi de l’imparfait, tout cela atteste dans les définitions la fin d’un monde, qui, en fin de compte, ne subsiste que dans quelques noms propres, comme les académiciens le remarquent : « le mot forges, au pluriel, figure encore dans la raison sociale de certaines entreprises sidérurgiques : les Forges et Aciéries du Nord et de l’Est ; les Forges et Chantiers de la Méditerranée ». En revanche, ces mots survivent en partie dans la mythologie syndicale : s’ils disparaissaient, ils risqueraient de faire disparaître aussi la raison d’être des syndicats.

 

 

10 juillet 2008

Disponibilité

            Voilà un mot dans lequel se condense l’essence de la modernité – dans ce qu’elle a de stupide. Il en existe une attestation unique et isolée (« fait d’être disponible ») à la fin du XVe siècle. Le mot réapparaît dans la langue trois siècles et demi plus tard, au début du XIXe siècle, quand commencent à se mettre en place les grandes bureaucraties, militaires d’abord, puis étatiques.

 

            Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens « qualité, état de ce qui est disponible » est à la fois restreint et éloquent : « il ne se dit, précisent les académiciens, qu’en parlant des militaires qui ne sont point ou ne sont plus en activité de service, mais qui peuvent, au besoin, être appelés sous les drapeaux » (exemples : « être en disponibilité ; officier en disponibilité »). Il est propre à une bureaucratie nombreuse (les guerres napoléoniennes ont avalé des millions d’hommes qu’il fallait enregistrer, équiper, nourrir, éventuellement rémunérer, loger, blanchir, etc.) qui, sous plusieurs aspects, a servi de modèle aux grandes bureaucraties qui ont été établies dans le cours du XIXe siècle (enseignement, université, impôts, justice, police, gendarmerie, etc.) : la France actuelle est en gésine dans cette disponibilité-là.

 

            De fait, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), publié trois décennies seulement après la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article disponibilité prend de l’ampleur et s’étend à d’autres domaines que l’armée : banques, droit, Etat, fonction publique. Le mot n’a plus un sens, mais quatre : « qualité de ce qui est disponible » (« la disponibilité d’une grosse somme d’argent ») ; « terme de jurisprudence, faculté de disposer de ses biens » (« disponibilité de biens ») ; « état de militaires en non-activité, mais qui peuvent, au premier moment, être rappelés » et « dans les administrations civiles, état des employés qui sont provisoirement écartés de leur emploi par punition ou autrement » ; « au pluriel, terme de banque, les disponibilités, les fonds disponibles » ; et dans le Supplément de 1877, cet autre sens militaire : « état des hommes qui, sans cesser d’appartenir à l’armée active, sont dispensés d’être présents sous les drapeaux et restent à la disposition du ministre de la guerre ; ensemble des hommes qui sont dans ces conditions ». La disponibilité touche non seulement les militaires de carrière, mais aussi les conscrits : il n’est pas de citoyen qui y échappe, sauf les femmes, lesquelles, à dire vrai, sont, sous la République triomphante, des sous-citoyens ou des demi-citoyens.

 

        La définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui a été publiée dans les années qui ont suivi l’armistice (1932-35), et dans laquelle les fonctionnaires, les agents de toute sorte et surtout les officiers sont soumis aux mêmes règles, dévoile le fondement militaire de la bureaucratie française : c’est « l’état des fonctionnaires et des agents de toute sorte, mais en particulier des officiers de l’armée, qui ne sont pas en activité de service et restent pourtant toujours à la disposition de leurs chefs » (« être en disponibilité ; mettre en disponibilité ; officier en disponibilité »).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, ce terme de la bureaucratie militaro-étatique achève son extension et il passe des grandes organisations aux personnes pour signifier « l’état d’une personne que rien ne contraint » (le sens est paradoxal, puisqu’il est à l’opposé de l’emploi bureaucratique premier) et enfin à la société tout entière pour désigner une forme d’altruisme : l’engagement d’un individu au service des autres et de tous, ce qu’exprime assez bien le quatrième sens exposé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « figuré, qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens » (« des amis d’une grande disponibilité, disponibilité de cœur, disponibilité d’esprit, de pensée »). Tous ces sens sociaux sont évidemment exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : c’est la « possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action » ; c’est, « en parlant de l’activité de l’esprit », la « situation intellectuelle de celui qui est disponible, qui n’est pas limité par des choix antérieurs » ; c’est encore, « en parlant d’un sentiment, d’une tendance, etc. », la « capacité d’éprouver » (disponibilité de compassion, d’enthousiasme, de sympathie), sens que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) résument ainsi : « situation d’une personne dégagée de toute contrainte » et « qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens »).

 

En un siècle, le mot a basculé de la bureaucratie la plus contraignante qui soit à l'individualisme libéré de toute contrainte et au service d’un idéal social. La disponibilité réalise le rêve moderne de l’autonomie, non pas dans les faits ou dans la réalité, mais dans les seuls mots ; ou plus exactement, c’est l’idéologie moderne qui brandit l’oriflamme de l’autonomie, laissant accroire qu’elle est une réalité, sous le prétexte qu’il existe des mots pour la dire : en fait, elle n’a de réalité que dans la langue ; elle est toute verbale.

 

09 juillet 2008

Mobilité

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, mobilité est un « terme dogmatique » en 1694 (comprendre « scientifique ») et en 1762 un « terme didactique » (comprendre « scientifique » ou propre à l’enseignement des sciences), qui n’a qu’un seul sens, glosé ainsi : « facilité à être mû ». Il est illustré du même exemple, qui se rapporte aux réalités du monde, telles que la science d’alors les appréhendait : « la mobilité des corps sphériques » (comprendre des « planètes »). Comme souvent, l’article que Furetière consacre dans son Dictionnaire universel (1690) à mobilité est plus ample et plus précis que celui de ses confrères de l’Académie : « terme dogmatique qui se dit de la facilité de se mouvoir, de l’action de ce qui se meut ». Les exemples cités se rapportent tous à des questions de science : chimie ou alchimie, « la mobilité du mercure est ce qui rend si difficile sa fixation » ; astronomie, « la mobilité de la terre est l’opinion la plus plausible et le plus reçue chez les nouveaux astronomes » (par « nouveaux », il faut comprendre les astronomes, et non pas les astrologues) ; histoire, théologie et astronomie, « le pape Paul V donna des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre (comprendre : elle tourne autour du soleil), qui ne défendirent pas d’assurer qu’elle (la mobilité) fût possible, mais seulement d’assurer qu’elle (la terre) fût actuellement mobile ». Cette phrase a une syntaxe compliquée : on ne sait si les contorsions tiennent de Furetière ou des « commissaires » nommés par Paul V, pape de 1605 à 1621. Autrement dit, selon les théologiens férus d’astronomie, il était possible que la terre tournât autour du soleil, mais il n’était pas possible d’affirmer (ou « d’assurer ») qu’elle tournait autour du soleil, au moment où le cas leur a été soumis. Dans L’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert, pour qui mobilité est un terme de mécanique, se contente de reprendre, en changeant quelques mots, afin de le rendre plus clair, l’article de Furetière, mais sans citer l’auteur : « possibilité d’être mû, ou facilité à être mû, et quelquefois le mouvement même ». Il ajoute ceci : « la mobilité ou possibilité d’être mû est une propriété générale des corps » et il tente de donner une explication chimique à la mobilité du mercure : « la mobilité du mercure, ou la facilité de ses parties à être mues, provient de la petitesse et de la sphéricité de ses particules, et c’est ce qui en rend la fixation si difficile ». Le passage relatif à Paul V est réécrit ainsi : « le pape Paul V nomma des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre. Le résultat de leur recherche fut une défense, non d’assurer que cette mobilité fût actuellement mobile, c’est-à-dire qu’ils permirent de soutenir la mobilité de la terre comme une hypothèse qui donne une grande facilité pour expliquer d’une manière sensible tous les phénomènes des mouvements célestes ; mais ils défendirent qu’on la soutînt comme thèse ou comme une chose réelle et effective, parce qu’ils la crurent contraire à l’Ecriture ». En résumé, la mobilité de la terre est une hypothèse, et non pas une thèse.

 

A compter de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), un second sens, figuré, est ajouté au sens didactique : « on dit figurément mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination pour dire la facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre », définition qui se présente ainsi, plus ample, dans la sixième édition (1832-35) : « au sens moral, mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination, facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre » et « la mobilité des choses humaines, la mobilité des opinions, leur incertitude, leur passage continuel d’un état à un autre ». Pourtant, dans l’histoire de la langue, il semble que le sens moral « inconstance, instabilité », attesté au tout début du XIIIe siècle, mais enregistré seulement à la fin du XVIIIe siècle, soit antérieur de plus d’un siècle et demi au sens didactique « caractère de ce qui est mobile », qui a été, de 1690 à 1798, le seul sens relevé dans les dictionnaires. Il est vrai aussi que le sens moral, « facilité à passer d’un état psychologique à un autre », n’apparaît dans la littérature qu’en 1667, dans un sermon de Bossuet (« il n’est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits »). En latin, mobilitas, dont est emprunté mobilité, a les deux sens, physique (« facilité à se mouvoir ») et moral (« inconstance, humeur changeante »). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), relève trois sens aussi, mais pas tout à fait les mêmes que les académiciens en 1832-35 et en 1932-35 : « propriété générale des corps, en vertu de laquelle ils obéissent parfaitement, et en tous sens, aux causes de mouvement » ; « facilité à prendre différentes expressions » (en parlant d’un acteur) ; « facilité à passer promptement d’une disposition à une autre », qu’il illustre d’extraits d’écrivains, tout en relevant, dans le Supplément de 1877, l’extension de mobilité à des réalités sociales : « instabilité dans les lois, les institutions, les mœurs », comme dans cette analyse des codes Napoléon, qui ont mis fin à l’instabilité législative de la Révolution : « lorsque la législation était dans une mobilité continuelle ».

 

 

 

L’évolution qui affecte de nombreux termes de la science et qui a été étudiée dans des notes antérieures (cf. entre autres, tendance, influence, réaction) touche évidemment mobilité : de la science ou de la dogmatique, le mot bascule, pour ce qui est de ses emplois, dans la psychologie et, comme il fallait s’y attendre (« tout est écrit », dirait le Capitaine de Jacques le fataliste), dans le social. En 1823 (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases : « les petites pièces venaient se grouper, ou même se portaient au loin en tirailleurs, et pouvaient suivre tous les mouvements de l’ennemi par leur facile mobilité »), mobilité est introduit dans le vocabulaire militaire, sens que les académiciens relèvent tardivement, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « La mobilité tactique, stratégique d’une unité, sa capacité à se déplacer en fonction des nécessités tactiques, stratégiques ». Le bougisme que résument assez bien les slogans imbéciles entendus depuis vingt ans : bougez-vous, bouger l’Europe, faire bouger les choses, une avancée, des avancées dans tous les domaines, etc. est la forme dégradée que prend le progressisme dans la modernité dernier cri. Bien entendu, il fait de la mobilité son alpha et son oméga, sa source et son confluent, son début et sa fin, son origine et son horizon. Les sédentaires sont assignés à la mobilité et sommés de prendre pour modèle les nomades. Sur le modèle de l’anglais, social mobility, les sociologues (évidemment) imposent en 1957 la mobilité sociale, puis la mobilité de la main d’œuvre, enfin en 1966 la mobilité professionnelle. Le dernier né de la portée, ce sont les « personnes à mobilité réduite ». De la mobilité, quand elle est dit sociale – autrement dit, quand elle est sacrée - journalistes et consciencieux du social font un usage immodéré. Pour les sociologues, c’est « l’aptitude à accomplir ou à subir un certain nombre de changements d’ordre social » et selon les académiciens, c’est « la latitude plus ou moins grande laissée aux membres d’une société d’améliorer ou de changer leur position ». Même les fonctionnaires, qui sont des sédentaires de corps, sont affectés par la mobilité, quand ils reçoivent « une affectation temporaire hors de leur corps d’origine ». Il faut vraiment que le bougisme soit puissant pour avoir réussi à déplacer des fonctionnaires : il est vrai que, pour eux, la mobilité est éphémère.

07 juillet 2008

Pédérastie

 

 

 

Emprunté du grec, ce nom est attesté en 1580 dans un ouvrage de Jean Bodin sur les démons. Il est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans un sens d’homosexualité, ce dernier mot n’ayant été formé qu’à la fin du XIXe siècle. C’est « la passion, l’amour honteux entre des hommes ». Cette même définition morale est reproduite dans la cinquième édition (1798). Dans les éditions suivantes, celles de 1832-35, de 1878, de 1932-35, la condamnation morale est encore plus nette : l’amour entre des hommes n’est plus une « honte », c’est un « vice contre nature ». Ce n’est plus une définition, c’est l’expression de l’horreur, justifiée ou non, que cet acte inspire aux lexicographes. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), reprend à son compte, bien qu’il fût positiviste, la définition des académiciens : « vice contre nature », écrit-il, sans l’illustrer d’exemple, se contentant de signaler que le mot vient du grec, pédéraste. Ce qui étrange dans ce vice contre nature, c’est l’invocation de la nature, sorte de paravent à la morale toute sociale qui tient les relations homosexuelles pour une honte ou un vice.

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle seulement que le mot est défini « correctement ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est « l’attirance amoureuse et sexuelle d'un homme pour les jeunes garçons, enfants ou adolescents (avec ou sans rapports homosexuels correspondants) » ; par extension, le mot désigne l’homosexualité masculine. Les synonymes en sont homosexualité, inversion sexuelle (masculine), péché contre nature, vice contre nature (vieux), sodomie, sodomisation, uranisme. Les exemples cités sont de deux sortes : ou bien des condamnations, dont celle de Proudhon, un des premiers socialistes français : « l’amour pour l’amour conduit à la pédérastie, à l’onanisme et à la prostitution » (1846), ou bien relativistes ou paradoxales, comme celle de Gide (1936) : « je soutiens qu’un hétérosexuel coureur et débauché peut amener plus de trouble dans les ménages que ne ferait un pédéraste. Herbart fait judicieusement observer que les époques où la pédérastie a été le plus admise ne semblent nullement avoir été des époques de dénatalité ».

Les auteurs de ce Trésor de la langue française précisent, dans un souci encyclopédique sans doute, que « les correspondants féminins (homosexualité féminine) sont lesbianisme, saphisme, tribadisme (vieux) ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de définir le mot sans porter de jugement sur la chose : « attirance éprouvée par un homme pour les jeunes garçons » ; le mot « désigne aussi le commerce charnel d’un homme et d’un jeune garçon ». Ils se démarquent des auteurs du Trésor de la langue française en qualifiant d’abusive l’extension de ce mot pour désigner l’homosexualité masculine – ce en quoi ils ont raison, d’un point de vue lexicographique, puisque le nom homosexualité a été formé justement pour distinguer ce qu’il désigne de ce que désigne la pédérastie.

 

 

30 juin 2008

Déontologie

 

Ce mot, qui paraît grec, a été emprunté de l’anglais deontology, formé par l’idéologue utilitariste et francophile Jeremy Bentham (1748-1832) avec deux mots grecs, qui signifient l’un « ce qu’il convient de faire » et l’autre « discours, doctrine ». Pour Bentham, deontology a pour synonyme ethics : “Ethics has received the more expressive name of Deontology”. Il est attesté en français en 1825 dans l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science, ouvrage extrait de Chrestomathia de Jeremy Bentham. En 1874, un spécialiste de sciences humaines et sociales tente d’acclimater déontologisme (« la philosophie sociale en Angleterre, in Revue des Deux-Mondes), sous le prétexte que « les utilitaires appellent déontologisme la morale du devoir ». En vain, semble-t-il.

 Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de signaler que ce terme « didactique » a pour sens « science des devoirs », comme le disent les mots grecs dont il est formé, « devoir » et « doctrine », sans préciser l’origine anglaise de ce néologisme, ni son emploi premier dans l’idéologie utilitariste, lequel explique son succès dans la langue moderne.

Les auteurs du Trésor de la langue française, de même que les académiciens qui ne relèvent ce mot que dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s’efforcent de distinguer deux sens ; ou plus exactement, ils laissent croire que le mot a une pertinence en philosophie. Ce serait la « théorie des devoirs ». Un spécialiste de philosophie médiévale va même jusqu’à prêter à Aristote, qui ignorait le mot, une pensée sur la déontologie : « Pour Aristote, il existe assurément une déontologie ; il y a des choses qu’il « faut » faire, il ne faut les faire que parce qu’elles sont requises pour atteindre une certaine fin » (1932). C’était aussi ce que pensait la grand-mère d’Arouet le Jeune, qui n’était pas philosophe.

La déontologie est ailleurs : elle gîte dans le journalisme, dans les media, dans l’idéologie de bas étage, dans tous les lieux de posture, où l’on avance masqué et où il faut fare bella figura. C’est « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres ». Dans les corporations d’autrefois, des règles strictes étaient appliquées : il suffisait de prêter serment ou de jurer ; on se moquait des codes écrits. Aujourd’hui, il n’est pas de profession qui ne se targue de son « code de déontologie » : violé par tous, mais vénéré. Les journalistes, les communicants (pas les vases, les hommes), les publicitaires, les marchands de soupe, les VRP et les maquignons, les avocats, etc. tous ont leur déontologie, c’est-à-dire un ensemble de règles pratiques qui effacent tous les cas de conscience.

 

 

22 juin 2008

Cotiser

 

Dérivé du nom cote (la « quote-part »), le verbe cotiser est attesté au début du XVIe siècle dans une ordonnance du roi Louis XII au sens de « soumettre quelqu’un à une taxe, à une quote-part », comme dans ces extraits d’Amyot : « les Grecs voulurent qu’il se fît une taille, par laquelle chaque ville fut raisonnablement cotisée selon ses facultés » ; « ils lui donnèrent pouvoir et mandement de cotiser et taxer également chaque ville » ; « ils payaient bien l’argent à quoi ils avoient été cotisés ». Il est employé à compter du milieu du même siècle dans une construction pronominale : se cotiser pour signifier « s’engager à plusieurs à payer une somme d’argent ».

 

Dans les éditions du Dictionnaire de L'Académie française publiées entre 1694 et 1878, de la première à la septième édition, cotiser est enregistré avec le sens fiscal qui est le sien depuis l’ordonnance de Louis XII : « taxer, imposer à quelqu’un la part qu’il doit payer de quelque somme » (1694, 1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « on l’a cotisé à tant ; il faut que chacun se cotise selon ses facultés »). Cotiser, c’est imposer quelqu’un, mal gré qu’il en ait, quelque volonté qu’il exprime ; le sujet qui cotise est toujours le pouvoir, absolu, arbitraire ou totalitaire ; l’objet ou le patient qui est cotisé, le citoyen ou un groupe de citoyens, qui n’a rien demandé et qui n’en peut mais.  Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1832-35, qu’apparaît un autre sens de cotiser, à la forme pronominale : « il se dit également, avec le pronom personnel, de plusieurs personnes qui donnent, chacune selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous, et lui firent la somme nécessaire pour son voyage »). Pour la première fois, ce verbe prend un sens volontaire : la cotisation n’est plus imposée, elle tient du libre arbitre.

 

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), expose les deux sens : imposé « régler la cotisation de quelqu’un » (exemple : « on l’a cotisé à tant » ; la définition est ambiguë) et volontaire : « se cotiser, fournir sa quote-part » (« il faut que chacun se cotise selon ses moyens »), le libre consentement à la cotisation étant sans doute mieux exprimé dans les extraits de Scarron (« chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens selon sa libéralité ») et de Mme de Sévigné (« il y eut un service solennel, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs... »).

 

C’est sous la République, à la fin du XIXe siècle que cotiser prend le sens de « payer une cotisation » (Bulletin des lois de janvier 1877, cité par Littré dans le Supplément publié la même année). Le sujet qui cotise n’est plus l’Etat, mais le citoyen, qui consent librement à l’impôt, celui-là même qui, dans l’emploi classique, était cotisé, c’est-à-dire taxé. On voit bien le but de la manœuvre : laisser croire que la décision de cotiser émane du libre arbitre du cotisant. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le seul sens relevé est le sens véritablement volontaire, celui de se cotiser : « donner, chacun selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous et lui firent la somme dont il avait un pressant besoin »). Ainsi en un siècle environ, ce verbe a pris à l’époque moderne un sens contraire à celui qui était le sien dans la langue des siècles classiques, du moins si on rapporte l’acte de cotiser, c’est-à-dire de payer, à la libre volonté de ceux à qui il est imposé ou qui l’accomplissent.

 

Ce basculement de sens qui résulte d’un vrai tour de passe-passe, véritablement républicain, a si bien réussi que, un peu plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’emploi transitif de cotiser : « cotiser quelqu’un », qui était celui des siècles classiques, est mentionné comme vieilli, c’est-à-dire comme un vestige de temps révolus. D’ailleurs, les auteurs de ce Trésor n’illustrent ce sens d’aucun exemple, se contentant de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie française (sixième et septième éditions). Seuls l’emploi intransitif et l’emploi pronominal prospèrent, étant parfaitement en accord avec la religion sociale moderne, qui laisse accroire que chaque citoyen est imposé de son plein gré et en toute liberté, au prorata (oh, le beau mot) de ses revenus : d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il « contribue » aux divers budgets de l’Etat, des collectivités, de la Sécurité Sociale, etc. ? Cotiser est passé du sens de « taxer quelqu’un, l’imposer » à celui de « verser une somme d’argent fixée par accord préalable ou par statut à un groupe de personnes ou à un organisme, afin de participer aux dépenses communes » (exemples : « cotiser pour un repas pris en groupe, à la Sécurité sociale, pour sa retraite »). Parallèlement à cette évolution sémantique, le participe de sens passif cotisé (au sens de « taxé » : « à qui l’on a demandé de verser une cotisation et plus spécialement une imposition par cote ») s’est peu à peu effacé au profit du participe dit présent, en fait « actif », cotisant : jadis, les citoyens étaient des cotisés ; désormais, ils sont des cotisants. L’évolution de la France se concentre dans le remplacement du participe passé par le participe présent : présentement, les citoyens participent par leurs innombrables cotisations aux dépenses publiques, même si celles-ci finissent dans le tonneau des Danaïdes.

 

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, achèvent l’évolution sémantique de cotiser, en éliminant toute trace du sens classique dans la définition (n’y faisant allusion que dans la remarque sur la formation de ce verbe, « dérivé de cote, au sens de quote-part imposée à chaque contribuable ») et même toute référence aux cotisations obligatoires et ponctionnées directement par l’Etat ou d’autres organismes sur les recettes ou les revenus des cotisés : « participer, en versant sa quote-part, à une dépense collective », « cotiser à une mutuelle, à un syndicat, à un parti politique, à une œuvre d’utilité publique ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible : la fiscalité n’est pas un lacis de contraintes, mais la fontaine publique de la liberté sans entrave.

21 juin 2008

Trépidation

 

 

Emprunté du latin trepidatio (« tremblement, agitation, trouble »), ce nom est attesté une première fois à la fin du XIIIe siècle au sens de « tremblement », puis au XVIe siècle comme terme d'astronomie (une science mâtinée d’astrologie, mêlant observation et prédiction de l’avenir), dans Pantagruel : « la lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifestement vu le mouvement de trépidation au firmament ». 

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), tient trépidation pour un terme de médecine et un terme d’astronomie. En médecine, c’est un « tremblement de membres, de nerfs ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Comme terme d’astronomie, trépidation est, selon Furetière, devenu désuet, non pas parce qu’il est hors d’usage, mais parce que la théorie à laquelle il réfère est démentie par les observations et que les phénomènes visuels dont il était censé rendre compte sont expliqués par des réalités attestées, dont l’inclinaison de la terre. Voici sa définition, au demeurant fort claire : « c’est un mouvement qu’on attribue à des cieux nommés cristallins, qu’on s’est imaginé dans l’hypothèse de Ptolémée être au-dessus de la région des planètes, pour expliquer de certains mouvements presque insensibles qu’on a observés à l’axe du monde, que les modernes expliquent plus aisément en parlant de l’inclination de l’axe de la terre ».   

Dans les première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 et 1762), seul le sens de l’ancienne astronomie est exposé : « Sorte de tremblement, de balancement ». Les académiciens ajoutent qu’il « n’a d’usage que dans cette phrase : mouvement de trépidation, qui est un mouvement par lequel les anciens ont cru que le firmament était balancé du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Les termes employés, « les anciens » et « ont cru », laissent entendre que ces observations, faites à l’œil nu, n’ont plus de validité et relèvent de la croyance. Mais les académiciens ne corrigent pas l’erreur des anciens astronomes.  Dans la première édition, ils ajoutent pourtant une allusion à des observations récentes : « quelques nouveaux astronomes ont remarqué un mouvement de trépidation dans la lune ». Le sens astronomique est encore exposé dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), mais l’imparfait « attribuaient » pose que les théories sur lesquelles est assis l’emploi de ce nom sont caduques : « il est aussi terme d’astronomie et signifie le balancement que d’anciens astronomes attribuaient au firmament, du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Dans ces deux éditions, le sens principal est le sens médical (« trépidation est employé en médecine pour exprimer le tremblement des membres, des nerfs, des fibres, etc. »), qui était le seul sens relevé, un demi siècle plus tôt, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « Trépidation, en médecine, est un tremblement des nerfs et des membres du corps ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Est-ce à dire que les encyclopédistes, qui ont donc exclu de la définition de trépidation le seul sens connu des académiciens, tenaient la trépidation astronomique pour une farce ? C’est fort probable.

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, trépidation est un terme de sciences : de géologie, « trépidation du sol, légère secousse communiquée au sol et qui est un diminutif du tremblement de terre », comme dans cet exemple : « à Acapulco on connaît deux sortes de tremblements de terre : celui d’ondulation, qui fait osciller les maisons, et celui de trépidation, qui tend à les soulever verticalement » (dans ce sens, il est aujourd’hui remplacé par secousses sismiques) ; de médecine (c’est même, écrit Littré, un « ancien terme de médecine », le lexique savant étant provisoire, comme les théories) : « tremblement des membres, des nerfs, etc. » et, dans un sens figuré, il désigne un tremblement intérieur ; enfin, de l’astronomie ancienne : « trépidation des fixes, nom donné par Thébith à un balancement prétendu du firmament, du septentrion au midi et du midi au septentrion ». Qu'est-ce que les fixes ? 

Littré relève un sens qui n’est pas à proprement parler scientifique, mais qui est lié à un phénomène technique et social, à savoir  la mécanisation des moyens de transport : « la trépidation des navires à vapeur, espèce de mouvement légèrement saccadé, mais qui ne fait parcourir aucun espace sensible ». C’est ce seul sens que relèvent les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire. Ils renoncent aux emplois de trépidation dans les sciences anciennes et ils se contentent de mentionner ce terme comme didactique, signifiant « tremblement » dans deux domaines : les tremblements de terre ou les secousses sismiques (les trépidations du sol) et dans les constats en mécanique légère : la trépidation des vitres d’une automobile, d’un wagon.

            Dans la langue moderne, trépidation, comme de très nombreux termes scientifiques, s’étend peu à peu au social, bien que, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il soit d’usage courant en pathologie (« tremblement pathologique à secousses marquées et rapides » ; synonyme : trémulation) et en géologie, où il désigne une légère secousse sismique. Une partie du succès de trépidation tient à ce qu’il est sorti des sciences pures pour désigner des faits rendus communs par la mécanisation des moyens de transport, comme le note Littré, où il a le sens de « mouvement vibratoire, ébranlement, série d’oscillations ou de secousses », et comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la langue française : « trépidation des vitres, d’une machine, d’un navire, d’un wagon de chemin de fer, de l’hélice, du moteur ».

Mais ce qui fait son succès, ce sont les sciences sociales et humaines : autrement dit, l’idéologie socialo-humanitaire qui est, aux XIXe et XXe siècles, la théologie de la nouvelle religion sociale et immanente. De fait, il triomphe dans le psycho-social. C’est un « état d’agitation extérieure ou intérieure », comme dans cet exemple de 1862 : « il éprouvait une sourde trépidation qui n’était point de la peur, mais qui produisait des effets analogues » et surtout, c'est ce « climat d’intense agitation ou d'une activité rapide et incessante »,  qui serait propre à la vie moderne, comme le dit cet emploi éloquent : la « trépidation de la vie parisienne ».

 

 

 

 

14 juin 2008

Fétichisme

 

 

Le mot, dérivé de fétiche, a ou aurait été formé par Diderot, en 1757, dans une lettre adressée à des Brosses. Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) comme une croyance ou un culte propre aux peuples animistes : c’est le « culte des fétiches ». L’exemple cité atteste, par l’adverbe encore et le nom superstitions, que les académiciens tiennent le fétichisme pour une forme arriérée et révolue du culte : « Ce peuple (il n’est pas précisé lequel : dommage !) en est encore aux superstitions du fétichisme ». Il est vrai que ce mépris est partagé par de nombreux auteurs de la première moitié du XIXe siècle, qu’ils soient croyants comme Lamennais (« le fétichisme est aujourd’hui à peu près la seule Religion des peuples idolâtres de l’Afrique », 1817-23) ou qu’ils soient les propagandistes de la nouvelle religion sociale qui tient pour un progrès « décisif » le « passage du fétichisme au polythéisme », c’est-à-dire l’abandon du fétichisme (1844).

 

            Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reproduit le sens, « culte des fétiches », sans l’illustrer d’un exemple, et surtout, il signale un emploi figuré de ce nom – son extension à des réalités humaines de la France du XIXe siècle : « Figuré, adoration aveugle d’une personne, de ses défauts, de ses caprices, et aussi d’un système ». Appliquer un terme péjoratif désignant des vestiges de l’humanité exotique et lointaine à des réalités proches et communes, c’est tenir ces réalités pour peu de chose. Littré, qui était anticlérical, agnostique et républicain, fabrique un exemple très bref qui en dit long sur ses engagements : « le fétichisme de la royauté ». Les réalités politiques de l’Europe moderne démentent ce fétichisme-là. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège et même l’Espagne, etc. sont des royaumes : elles pourraient donner à la République française, toute républicaine qu’elle est, quelques brèves leçons de démocratie modeste ; mais la République est trop républicaine pour les entendre. En fait, ce que montre Littré, c’est que les intellectuels comme lui, qui tiennent leurs opinions engagées, qui ne sont que fragiles et mouvantes, pour du marbre ou pour la Vérité en soi, s’adonnent eux aussi au culte des fétiches, celui de leurs propres opinions : ils sont, comme l’écrivent les académiciens, « ce peuple qui en est encore aux superstitions du fétichisme ». Littré signale à raison que « fétichisme ne se trouve pas dans les éditions du dictionnaire de l’Académie avant 1835 » et, à tort, qu’il « a été créé (en fait formé ou fabriqué) par le président de Brosses en 1760 » (en réalité, par Diderot).

 

            D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples qui illustrent le sens propre sont moins méprisants (huitième édition, 1932-35 : « culte des fétiches ; ce peuple en est encore au fétichisme », le fétichisme n’étant plus un ensemble de superstitions ; neuvième édition, en cours de publication, cette admirable remarque, qui rompt avec la superbe des académiciens du XIXe siècle : « On donne volontiers le nom de fétichisme aux pratiques des religions qu’on ignore »), la définition du sens propre se fait plus précise, explicative et presque encyclopédique : « Ensemble de pratiques connues surtout dans l’Ouest africain, fondées sur la croyance au pouvoir des fétiches et des esprits qui y résident » (neuvième édition), un peu à la manière du Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs sont férus de « sciences » sociales et humaines : « système religieux consistant à faire de divers objets naturels ou façonnés les signes efficaces de puissances supra-humaines et à les utiliser dans des pratiques de magie ».

Parallèlement à cette évolution, le sens figuré prend de plus en plus d’ampleur, s’étendant à la politique ou aux phénomènes de fascination sociale ; dans la huitième édition, 1932-35 : « Figurément, il signifie confiance aveugle, sans limite, que certaines personnes inspirent à leurs disciples, à leurs partisans, à leurs troupes » (« ce n’est pas du respect qu’ils ont pour leurs chefs, c’est du fétichisme » : est-ce une allusion à Mussolini ou à Napoléon ou à Hitler, qui est près d’accéder au pouvoir en 1932 ?) ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : « Respect poussé jusqu’à l’excès pour une personne, une idée, un principe, etc. ; le culte qu’ils vouent à leur chef relève du fétichisme ; par extension, obsession, culte obsessionnel ; le fétichisme du passé ».  

            Comme d’autres mots de la (nouvelle) langue française, fétichisme, qui, au sens propre, désigne un culte et au sens figuré, désigne un fait psychologique, s’étend, dans les dictionnaires du XXe siècle, au social, à la politique (Trésor de la langue française, 1971-94 : « modère un peu (...) le fétichisme pour Thiers », Hugo, 1872), à l’art ou à la poésie (« le poète a le fétichisme des mots et des sons ; il prête des vertus merveilleuses à certaines combinaisons de syllabes et tend (...) à croire à l’efficacité des formules consacrées », Anatole France, 1895 : voilà les poètes tenus par un grand rationaliste pour des primitifs), à la psyché (« en psychanalyse, perversion sexuelle, généralement masculine, dans laquelle l’apparition et la satisfaction des désirs sexuels sont conditionnées par la vue ou le contact d’un objet ou d’une partie du corps ») et même à l’économie, du moins dans le vocabulaire marxiste : « fétichisme de la marchandise, processus de réification réduisant les rapports sociaux à des relations d’échanges entre des marchandises, dans le mode de production marchande ». De ces deux derniers sens, les académiciens ne retiennent que le premier : « perversion qui lie de manière exclusive l’excitation ou la satisfaction sexuelle à une partie du corps ou à un objet, le fétichisme de la chevelure, de la chaussure », ignorant le sens marxiste, comme si tout le marxisme avait sombré, de lui-même, dans les poubelles de l’histoire et qu'il eût besoin de fétiches pour être ressuscité.

 

12 juin 2008

Mythologies intellotes 27 : Sagan, le film

 

 

Françoise Sagan, mythe bobo

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose (pseudo) "classique" ou spécifiquement "française" qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était "nouvelle", c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

 

10 juin 2008

Emulation

 

 

En latin, aemulatio a un sens ou positif ou négatif. Comme disent les lexicographes, il est pris en bonne ou en mauvaise part. Quand il est pris en bonne part, il signifie "désir de rivaliser avec quelqu’un", "désir d’égaler quelqu’un" (dans la gloire ou l’honneur, par exemple) ; quand il est pris en mauvaise part, il a pour sens "rivalité", "jalousie". Cicéron qualifie de vitiosa cette émulation-là, qui ressemble, écrit-il, à la rivalité dans l’amour. Emulation, qui en est emprunté, est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens négatif de "rivalité" ou de "jalousie" et plus tard dans le sens positif de "sentiment qui porte à égaler", comme dans cet extrait de Gargantua : "il l’introduisait dans les compagnies de gens savants, à l’émulation desquels lui crut l’esprit et le désir d’étudier autrement et se faire valoir".

La définition qui en est exposée dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française tient de ces deux sens opposés pour ce qui est des mots dont elle est faite : "espèce de jalousie qui excite à égaler, ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Elle contient la "jalousie" (espèce de jalousie) de la vitiosa aemulatio latine et "égaler en quelque chose de louable" de l’émulation positive. Mais, pour ce qui est du jugement, les académiciens évaluent l’émulation en termes flatteurs : "noble, belle, honnête, louable émulation". Ils citent aussi un exemple qui se rapportent à l’école : "ils étudieront mieux par émulation", l’émulation – vouloir égaler les meilleurs - ayant été pendant des siècles un des moteurs de la réussite à l’école et au lycée.

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française et dans tous les autres dictionnaires, l’émulation fait l’objet de jugements louangeurs. Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la définition de 1694 : "espèce de jalousie qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), après avoir reproduit la définition des académiciens, remarque que "émulation exprime une vertu ; rivalité en est l’excès, qui dégénère en vice" et il établit un parallèle entre ces deux formes d’émulation, l’une bonne, l’autre mauvaise : "émulation ne désigne que la concurrence ; rivalité dénote le conflit ; l’une excite, l’autre irrite… L’émulation veut mériter le succès, et la rivalité l’obtenir. Les talents inspirent l’émulation et les prétentions la rivalité". Il étend le parallèle à la jalousie : "l’émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui fait profiter des grands exemples, et porte souvent au-dessus de ce qu’on admire. La jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle ; elle va même jusqu’à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, ou lui envie les récompenses". Il cite même Beauzée, qui écrit : "l’émulation paraît, du premier coup d’œil, tenir de près à l’envie, mais elle en est fort éloignée. L’émulation sert d’aiguillon à la vertu ; l’envie étouffe les talents. L’une produit de grandes actions ; elle les admire au moins, et tâche de les imiter ; l’autre anéantit, autant qu’elle peut, l’avantage qu’on en peut retirer. La première nous porte à prendre les devants dans la carrière de l’honneur ; la seconde, à arrêter dans leur course, ceux qui s’exercent dans la même lice, etc."

Dans les cinquième et sixième éditions (1798 et 1832-35), les académiciens renoncent à employer le mot ambigu jalousie dans la définition d’émulation, qu’ils remplacent par "sentiment noble" : "sentiment noble qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable" (les exemples sont les mêmes qu’en 1694 et 1762 : "noble, belle, honnête, louable émulation, ils étudièrent mieux par émulation ; il y a une honnête émulation ; exciter, donner de l’émulation ; l’émulation tâche d’imiter les grandes actions" ; et en 1832-35 : "l’émulation a augmenté son ardeur pour l’étude"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rabaisse le "sentiment noble" des académiciens en un "sentiment généreux qui excite à égaler, à surpasser quelqu’un en talents, en mérite". La Révolution a rendu suspects tout ce qui peut rappeler la noblesse et jusqu’à l’adjectif noble ; quand Littré rédige son dictionnaire, les idéologues n’ont pas encore décidé que la générosité, à son tour, serait suspecte. Il cite donc La Bruyère qui tient l’émulation en très bonne part : "quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu" ; "la jalousie et l’émulation s’exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres, avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l’âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire, et que celle-là au contraire…". Les exemples de La Bruyère ne suffisant pas, Littré se sent obligé d’y ajouter ses propres remarques en distinguant l’émulation de la rivalité : "l’émulation est toujours un sentiment généreux ; la rivalité est un mobile tantôt bon, tantôt mauvais. De plus, la rivalité et l’émulation ne s’exercent pas sur les mêmes objets. L’émulation a pour dessein d’égaler, de surpasser en mérite, en vertu, en gloire, etc. ; la rivalité a pour but de disputer la possession d’un bien, le pouvoir, la richesse, une femme, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le "sentiment qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose" ("il se dit surtout en parlant de choses louables") font de plus en plus souvent référence à l’école et à l’instruction : "l’émulation est le meilleur stimulant pour les élèves ; il y a entre eux une honnête émulation ; exciter l’émulation d’un enfant", comme l’attestent aussi l’article du Trésor de la langue française (1971-94 : "spécialement, dans la pédagogie scolaire, rivalité entre élèves, conçue comme moyen d’incitation au travail"), un exemple de Proudhon (1843 : "l’émulation a toujours été regardée, avec raison, comme le grand ressort de l’enseignement, et le mobile le plus énergique de la jeunesse") et même la définition dans ce même dictionnaire : "sentiment, considéré comme noble, louable, qui pousse à surpasser ses concurrents dans l’acquisition de compétences, de connaissances, dans diverses activités socialement approuvées"  ("l’acquisition de connaissances" fait référence à l’école).

Pour les académiciens, l’émulation était un sentiment noble ou un sentiment qui portait à égaler autrui dans les choses louables ; pour les auteurs du Trésor de la langue française, ce sentiment est "considéré" comme noble ou louable. Il est relativisé. Autrement dit, il n’est pas noble ou généreux en soi ; mais c’est l’opinion sociale "dominante", comme on dit aujourd’hui, qui le valorise et le rend exemplaire opu qui en fait un vice. En 1840, George Sand, qui fut en son temps la propagandiste de la nouvelle religion sociale et égalitaire, met des conditions à son éloge de l’émulation : "quant à moi, j’approuve le principe de l’émulation, mais à condition que la gloire des uns n’appauvrira pas les autres".

Au XXe siècle, l’émulation ne relève plus seulement de la morale ou de la nature humaine, comme chez La Bruyère ; elle bascule dans la morale sociale, comme dans cet extrait d’Anatole France (1899) : "la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l’enseignement municipal et l’enseignement libre". Il ne s’agit plus pour une personne d’en égaler une autre, mais d’établir une concurrence entre deux types d’organisation et de montrer la supériorité de l’une sur l’autre. Dans les pays socialistes, l’émulation a été portée au pinacle. On en connaît les raisons : le système socialiste ne produisant rien, sinon des armes de destruction massive et des flics en masse, il fallait que les dirigeants trouvent, sous peine de disparaître, des expédients pour inciter les travailleurs à se conformer au nom qui leur était donné. C’est donc l’émulation socialiste, lumineux concept d’économie politique, selon les très croyants (très croyants en socialisme et autres systèmes en isme) auteurs du Trésor de la langue française : "forme spécifique de stimulants de l’économie politique, destinée à accroître la productivité du travail et à perfectionner la production sur la base de l’activité et de l’initiative créatrice des travailleurs" (ce texte qui date de 1975 paraît exhumé de l’ère primaire).

Positive dans les pays socialistes (elle est même la bouée de secours d’un système qui sombre), l’émulation est devenue en quelques décennies le diable dans les pays capitalistes ou dans les pays socialistes capitalistes comme la France, c’est-à-dire dans tout le secteur scolaire et universitaire passé sous le contrôle des idéologues socialistes (et autres istes), comme l’atteste ce sens exposé dans le Trésor de la langue française : "désir de surpasser autrui d’une manière qui peut être blâmable, ou dans des domaines qui peuvent être socialement désapprouvés". La définition dévoile cyniquement le fond de la pensée des pédagogues et autres experts en didactature (dictature de la didactique) : on sait d’expérience que "les domaines socialement désapprouvés" sont l’école, le savoir, la connaissance. La formulation "socialement désapprouvés", qui tient du français petit nègre ou du pur charabia idéologique, est admirable : ce ne sont pas les domaines qui sont socialement désapprouvés (ce qui n’a aucun sens, mais cette absurdité est gravée dans le marbre d'un dictionnaire du CNRS), mais c’est la société qui désapprouve l’émulation dans tel ou tel domaine ou, pour dire les choses plus exactement, ceux qui parlent au nom de la société, laquelle est muette par définition, à savoir les sociologues et autres consciencieux du social. De fait, cette vertu ou ce sentiment généreux que fut jadis l’émulation a disparu de l’école : taboue, chassée, disparue, exclue à jamais. Finis les notes, les classements, les bons élèves, l’imitation des meilleurs, etc. La seule émulation qui reste est celle qui est citée en exemple dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "émulation au vice, à la paresse". Dans la langue française des siècles passés, l’émulation était positive, généreuse, noble, louable ("elle entretient le goût de l’effort, elle est un bon stimulant pour les élèves"). Désormais, tout cela est "socialement désapprouvé". Les lois Haby, Savary, Legrand, Jospin, les IUFM, le gauchisme éducatif, ont fait de ce passé table rase. De l’émulation, il ne reste plus que l’incitation au vice ou à la paresse, comme l'écrivent lumineusement les académiciens.

 

31 mai 2008

Festival

 

 

 

Emprunté de l’adjectif anglais festival ("de fête", attesté au XIVe siècle) qui est aussi employé comme un nom pour désigner une "période de fête", un "jour de fête", en particulier une "fête musicale", mot anglais lui-même emprunté de l’adjectif d’ancien français festival (attesté au début du XIIe siècle au sens de "joyeux", "solennel", "de fête" : "des festivals sacrifices", et dérivé du latin festivus, "où il y a fête", "divertissant"), le nom festival est moderne, non seulement parce qu’il est récent, mais aussi parce qu’il renferme tous les errements qui caractérisent l’époque moderne - comme le symptôme d'une maladie. Il est employé en 1830 par Berlioz, sans doute par imitation de l’allemand et il est enregistré d’abord par Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "nom de grandes fêtes musicales allemandes et de celles qui ont lieu dans quelques provinces de France et en Angleterre, à l’imitation de l’Allemagne" (exemple : "on annonce plusieurs festivals pour cet hiver"), puis dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "sorte de fête musicale" (exemples : "festival Berlioz, séance consacrée à l’exécution d’œuvres de Berlioz").

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le domaine d’emploi de ce nom est limité à la musique que l’on nomme aujourd’hui classique pour la distinguer des bruits et cris des variétés. Cela explique peut-être que les académiciens éprouvent quelques difficultés à définir clairement le sens de ce mot : "sorte de fête musicale", la fête en question, dans l’exemple cité, "festival Berlioz", étant un concert. La modernité a bouleversé tout cela. Le travail étant ringard, la fête s’y est substituée et le festivisme est devenu le nouveau catéchisme moderne. Il est vrai que la langue anglaise, en dépit du puritanisme supposé du peuple qui la parle, a montré la voie. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (édition de 1974), festival est relevé avec trois sens, deux comme nom, un comme adjectif : "(day or season for) rejoicing ; public celebrations" ; "series of performances (of music, ballet, drama, etc) given periodically (usu once a year)" ; "(attrib) festive ; of a feast or feast-day".

 

Le Trésor de la langue française, publié entre 1971 et 1994, date d’une époque, du moins le volume 8 (qui contient l’article festival) publié en 1980, où la folie festivalière n’était pas encore l’horizon indépassable de la France. Aussi les sens définis ne réfèrent-ils pas au festivisme triomphant d’aujourd’hui : "vieilli, fête" ; "usuel, série périodique de manifestations musicales, de caractère exceptionnel, tant par la qualité des artistes que par le cadre dans lequel elles se déroulent et l’intérêt des œuvres exécutées" (Festival de Strasbourg, de Bayreuth ; association européenne des festivals de musique) ; "par extension, série de représentations au cours desquelles sont présentés des spectacles ou des œuvres d’art" ("festival de danse, festival de Cannes"). Dans la langue des années 1970, le festival a un caractère exceptionnel ; il n’est pas journalier ; il n’est pas obligé. En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, il semble que les festivals aient perdu leur caractère exceptionnel et soient devenus une messe de toutes les heures du jour et de la nuit : "ensemble de manifestations musicales périodiques, se déroulant pendant plusieurs journées, et qui sont liées à un lieu, un genre, une époque, un compositeur" ("de nombreux festivals ont lieu en été") ; "par extension, ensemble de manifestations artistiques" ("festival de Cannes, de Venise, d’Avignon"). Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend même à des réalités qui ne sont pas artistiques : "figuré et familier, un festival de mots d’esprit". A cet exemple, les académiciens auraient pu ajouter "festival de bourdes", "festival de buts" ou, comme au football, "festival de cagades".

Heureusement, tous les usagers de la langue ne sont pas dupes de la manie festivalière, comme l’attestent les dérivés, adjectifs ou noms, de festival, dont l’un au moins est ironique : c’est festivaleries, employé au pluriel, pour désigner les faits obligés et convenus relatifs à un festival et qui sont les manifestations visibles et insupportables de l’ère festive dans laquelle nous avons sombré.

 

 

30 mai 2008

Aménagement

 

 

 

Dérivé du verbe aménager, le nom aménagement, bien qu’il soit attesté en 1327, est l’un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois dans l’administration dernière génération et dans les milieux branchés de la gestion – hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, par l’aménagitude.

Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme un terme d’Eaux et Forêts (de l’administration ainsi nommée), dont le sens est "action d’aménager et le résultat de cette action", aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : "régler les coupes, le repeuplement et la réserve d’un bois, d’une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement". A la lecture de cet article, on comprend pourquoi aménagement est classé comme "terme d’Eaux et Forêts". C’est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "action de régler les coupes d’une forêt ; résultat de cette action".

En 1327, quand aménagement est attesté pour la première fois ("que les dits moines auront du bois aux dites nonnains à faire leur aménagement en la manière que en dit accord est contenu"), ce n’est pas un terme d’Eaux et Forêts. Il signifie "action de construire, de réparer des bâtiments (à l’aide de bois)". En 1669, il prend le sens moderne "d’action de pourvoir une maison de meubles, d’ustensiles", que les dictionnaires ne relèvent qu’au XXe siècle. Il n’est enregistré comme un terme d’exploitation et de commerce des bois, préfiguration des "Eaux et Forêts" du Dictionnaire de l’Académie française de 1832-35, qu’en 1771, dans la septième ou huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : "c’est l’action de débiter le bois pour différents usage". Dans le Code civil de 1804, il désigne la "réglementation des coupes d’une forêt" ("observer l’ordre et la quantité des coupes, conformément à l’aménagement").

 

Le sens moderne apparaît d’abord chez Littré, non pas à l’article aménagement, mais dans une remarque de l’article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : "régler les coupes d’une forêt, d’un pré" et "débiter en bois de charpente ; aménager un arbre"), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : "c’est aux forestiers et à l’agriculture qu’appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d’un bois, d’un pré. Depuis il s’est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c’est transporter les meubles et objets d’un appartement dans un autre".

Après Littré, le sens moderne d’aménagement est défini prudemment par les académiciens : "action d’aménager ou résultat de cette action : l’aménagement de cette usine est très bien entendu ; l’aménagement d’un bois, d’une forêt" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la prudence est jetée aux orties ; le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit, mais d’un droit mâtiné d’économie : "affectation d’une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d’eau, terrain d’aviation) à une exploitation régulière" (1965) et "aménagement d’une forêt, réglementation des coupes en vue d’une exploitation optimale", dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l’obsession de la production, de la rentabilité, de l’exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement n’avait que ce sens-là, limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : "action d’aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire)". Au pluriel, les "aménagements intérieurs", c'est l’ensemble des équipements destinés aux habitants d’une maison, aux passagers d’un navire, d’une voiture. L’aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s’étend, hélas, aux "espaces naturels" : la nature est mise à la raison ; à elle d’entendre raison et de se soumettre au calcul, à l’intérêt, à la mesure. L’arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l’extension presque à l’infini du nom aménagement : "action d’aménager les ressources d’un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives", "prairies artificielles, eaux, forêts etc.", et jusqu’au territoire, c’est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n’échappe aux aménageurs. En économie politique, c’est "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". On ne saurait mieux dire l’essence de la modernité.

Ce nom étant "emblématique", comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes en abusent et l’étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : "nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d’aménagements et d’arrangements" (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s’applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l’austérité est compensée par quelque "aménagement fiscal" : d’où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore les autres, qui résulte de la célèbre politique du "Temps libre", mise en place en 1981 : "l’aménagement des horaires de travail", par analogie avec l’aménagement de paquebots, d’aires de loisir, d’espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de "l’aménagement du territoire", la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine aussi que celle du Trésor de la langue française. C’est le "plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants", alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais marxistes léninistes, c’était "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". "Objectifs définis par un plan" : on croirait lire la prose des hiérarques siégeant au Comité central du Parti communiste de feue l’Union soviétique. Pour les académiciens, qui, sur ce point, sont à peu près libéraux, ce qui importe dans l’aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont "les objectifs définis par un plan". Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu’elle a à se plier à une idée préalable. Ce sont des idéocrates.

 

28 mai 2008

Palme

 

Emprunté du latin palma au sens de "creux de la main", puis de "feuille de palmier" et "emblème de la victoire", le nom palme est attesté dès le XIIe siècle au sens de "branche de palmier". Il est employé aussi dans un contexte religieux : "le lundi devant les palmes" (précédant le jour des Rameaux) et "le jour des palmes" (les Rameaux). Il désigne encore le symbole de la victoire, comme chez Oresme : "Et encore les Romains en usaient et donnaient triomphes et couronnes de laurier et de palme". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève l’emploi "palme du martyre".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les sens relevés sont ceux de l’ancien français : "branche de palmier" ("ils portaient tous une palme à la main, on a envoyé des palmes pour le dimanche des Rameaux") ; "la palme est le symbole de la victoire" ("en ce sens on dit il a remporté la palme, pour dire il a remporté la victoire, le prix") ; "la palme du martyre" (1694). Le définition de la quatrième édition (1762) est plus ample : "branche de palmier ; ils portaient tous une palme à la main ; les palmes du dimanche des Rameaux" ; "la palme est le symbole de la victoire ; dans cette acception, on dit qu’un homme a remporté la palme, pour dire qu’il a remporté la victoire ; et cela se dit tant des avantages qu’on remporte dans un combat que de ceux qu’on remporte dans une dispute, et dans quelque contestation que ce soit" ; "on dit aussi la palme du martyre, en parlant de la mort que les martyrs ont soufferte pour la confession de la foi". Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent : "on dit poétiquement les palmes idumées ou d’Idumée, du nom d’un pays où il en croît beaucoup ; on dit de même moissonner des palmes, de nouvelles palmes" (même définition en 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend soin d’expliquer les significations symboliques de la palme, comme si, à son époque, ces significations commençaient à s’effacer : le dimanche des palmes ou des Rameaux, "celui auquel l’Église célèbre l’entrée de Notre Seigneur dans Jérusalem, parce que le peuple juif jeta des palmes sur son passage" (en fait, il les agita pour saluer en lui son roi) ; la palme du martyre : "branche de palmier que portent droite à la main les saints martyrs dans les représentations iconographiques ; dans les catacombes, on reconnaît les restes des martyrs aux palmes gravées sur la pierre qui ferme leur sépulture" ; "la palme du martyre, la gloire éternelle qui est le prix de la mort soufferte pour la foi". Les explications se trouvent aussi dans les extraits qu’il cite : "(Rollin, Histoire ancienne) ces différentes couronnes étaient toujours accompagnées de palmes, que les vainqueurs portaient de la main droite ; cet usage, selon Plutarque, venait peut-être de la propriété qu’a le palmier de se redresser avec d’autant plus de force qu’on a fait plus d’efforts pour le courber".

 

C’est dans les dictionnaires publiés au XXe siècle que sont relevés les transferts de palme dans le domaine social : "palmes académiques, insignes, en forme de palmes, des officiers d’académie et de l’instruction publique" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Foin du martyr, place au bureaucrate qui sert avec zèle un régime politique. La décoration nouvelle, insignifiante en soi, a tant fait rêver les bureaucrates que, pour exprimer ce désir stupide de respectabilité absolue, il a été nécessaire de former le verbe transitif palmer : palmer quelqu’un (qui devient ainsi quelqu’un), c’est "le décorer des palmes académiques" (Trésor de la langue française, 1971-94), comme dans les exemples : "un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel" (1883) et "Loubet (...) donnera des croix ; il répandra (...) les palmes académiques. Ceux qu’il aura décorés ou palmés ne croiront plus qu’il veut livrer la France à l’étranger" (France, 1901). La modernité est peut-être toute dans le basculement des palmes.

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont le mérite, qui n’est pas mince, d’écorner la grandeur de la palmophilie républicaine, en faisant de la décoration académique un appendice de la palme en architecture : "ornement en forme de feuille de palmier"; d’où la "broderie ou dessin d’une étoffe en forme de feuille de palmier" ("un académicien en habit brodé de palmes vertes", Coppée, 1898 ; "un châle de cachemire de l’Inde, à grandes palmes", France, 1918) ; d’où les palmes (académiques), comme dans cet extrait de Pagnol : "M. l’Inspecteur d’Académie (...) m’a dit : M. Topaze mérite dix fois les palmes !" (Topaze, 1930) et les "insignes de bronze en forme de palme ornant une décoration militaire dont le possesseur a été cité à l’ordre de l’armée" ("croix de guerre (...) avec deux palmes", Martin du Gard, 1940).

Il en va de même de cette autre décoration moderne qu’est la palme d’or. C’est une extension du sens de "victoire, succès, supériorité" que prend par métonymie palme : "disputer la palme à quelqu’un ; remporter la palme ; la palme revient à quelqu’un, décerner la palme à quelqu’un". La palme du martyre a été effacée par les palmes académiques. Elle l’est aussi par la palme d’or ou "récompense suprême au festival cinématographique de Cannes".

Que Bégaudeau ne se lamente pas : il n’a pas eu la palme du meilleur comédien, il lui sera décerné sous peu les palmes académiques, non pas "entre les murs", mais "hors les murs", en pleine lumière. Le mammouth n’oubliera pas de le récompenser pour avoir, face à l’ennemi, dissimulé le désastre du système éducatif français et pour avoir, comme un Déroulède moderne, transformé ce désastre en victoire de la culture.

 

 

27 mai 2008

Pionnier

 

 

 

Dérivé de pion ou peon au sens de "fantassin", pionnier est attesté en 1140 au sens de "fantassin , puis au début du XIIIe siècle au sens de "terrassier" (dans une armée), comme dans cet exemple du XIVe siècle : "Et pionniers qui vont de piques bien houant, Et maçons et mineurs qui vont là labourant". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les dictionnaires des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles : "travailleur dont on se sert dans l’artillerie, et dans les vivres d’une armée pour toutes les occasions où il est besoin de remuer la terre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins et pour remuer la terre dans les différentes occasions" ; "il se dit aussi généralement de tous les travailleurs qu’on emploie dans un siége, pour faire des lignes de circonvallation et de contrevallation" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins, pour creuser des lignes et des tranchées, et pour remuer la terre dans différentes occasions" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "travailleur dont on se sert à l’armée pour aplanir les chemins, remuer les terres ; il se dit actuellement des soldats des compagnies de discipline" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, pionnier prend un sens nouveau, sous l’influence de l’anglais pioneer, en s’appliquant aux réalités coloniales. En 1836, Quinet, à propos de l’Amérique, l’emploie pour désigner les colons "qui mettent en valeur des terres nouvelles" et, en 1853, la nouvelle religion sociale le valorise fortement en lui faisant désigner les grands hommes qui éclairent la marche de l’humanité sur la voie du progrès infini : c’est celui qui fait progresser l’humanité, qui défriche les morales nouvelles, qui fait faire à la science de grands bonds en avant. Ce que dévoile l’histoire sémantique de pionnier, c’est le lien étroit, presque de nature, entre les entreprises de colonisation et la croyance dans le progrès infini. Certes, on savait que les colonialistes étaient des progressistes, même des civilisateurs modèles, et que le colonialisme est un enfant du progressisme ou qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces d’une même médaille. Mais on ignorait que ce lien était exprimé dans la langue même.

Ces sens ne sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "il se dit, en parlant de l’Amérique du Nord, des premiers colons qui s’établissent sur des terres incultes et désertes pour les défricher" et "il désigne figurément un homme qui s’attache à une entreprise nouvelle, qui fait gagner un terrain nouveau à une influence". L’exemple est éloquent : "les pionniers de la civilisation". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens modernes, à la fois sociaux et idéologiques, sont clairement exposés. Un pionnier est un "colon installé sur des terres vierges ou inhabitées pour les défricher et pour les cultiver" (on sait que ces terres n’étaient ni vierges, ni inhabitées) ; le mot a pour synonyme défricheur. Les exemples sont "pionniers du Far West, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, pionnier américain, pionniers s’établissant en Californie". Dans ces exemples, l’emploi de pionnier est limité à l’Amérique et à l’Australie : il y a eu pourtant des pionniers en Algérie, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie. On comprend les réserves des auteurs, très progressistes, de ce dictionnaire : citer ces exemples aurait été montrer le lien étroit entre la colonisation et le processus de civilisation. Le second sens est glosé ainsi : "par analogie, personne qui se lance la première dans une entreprise, qui ouvre la voie à d’autres dans un domaine inexploré" (synonymes : bâtisseur, créateur, fondateur, instaurateur, instigateur, précurseur, promoteur). Exemples : les pionniers de l’aviation, de la civilisation, de la recherche atomique, de la science, de l’espace…

Le mariage entre le colonialisme et le progressisme est célébré dans la langue russe de l’Union soviétique : "dans certains pays socialistes, notamment en U.R.S.S.", un pionnier est "un adolescent faisant partie d’un mouvement éducatif de jeunes dirigé par l’État". Même le progressisme libéral est affecté : les scouts aussi ont leurs pionniers. Chez les scouts, un pionnier est un "scout aîné adonné à des tâches éducatives de bâtisseurs (chantiers par exemple)", comme dans cet exemple de 1983 : "chez les Scouts de France, le service des autres et la recherche de la paix sont exprimés dans la loi : (...) le pionnier n’agit pas pour lui seul, il refuse l’injustice et porte à tous la même attention". Il est inutile d’ajouter un commentaire.

 

 

18 mai 2008

Illustration

 

 

 

Dans le latin chrétien, illustratio avait le sens de "glorification, gloire, apparition lumineuse, illumination, inspiration". A la fin du XIVe siècle, illustration, qui en est emprunté, est attesté dans ce sens chrétien : "lumière resplendissante", "Révélation" et en 1636 au sens "d’illumination que Dieu répand dans l’esprit". De tous les auteurs de dictionnaire, Littré, qui était positiviste et anticlérical, est le seul qui relève ce sens dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "terme de théologie, illustration divine, espèce de lumière que Dieu répand dans l’esprit", illustré d’extraits de Bossuet ("il est de la foi que, dans tous les actes de piété, il y a beaucoup de choses que nous recevons en pure souffrance.... telles sont les illustrations de l’entendement, et les pieuses affections de la volonté"), du Père Bouhours ("ces illustrations divines ne l’empêchaient pas de consulter les religieux de saint Dominique"), de Fénelon ("ce n’est pas que Dieu ne nous prévienne selon nos besoins, tantôt par des illustrations, tantôt par certains goûts et par certains plaisirs").

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe et XVIIIe siècles, la définition est limitée en 1694 au seul sens "d’éclaircissement" ("mot emprunté du latin et qui n’a guère d’usage que dans quelques titres de livres ; Illustrations des Gaules par Jean le Maire"), attesté en 1611 ("action d’expliquer par des commentaires, des exemples") et emprunté du latin par le biais de l’anglais ; et en 1762 et en 1798, au seul sens "d’action de rendre illustre", "ce qui fait la gloire de quelqu’un ou de quelque chose" ("ce mot n’est guère d’usage qu’en parlant des marques d’honneur dont une famille est illustrée ; c’est une famille noble et ancienne, mais sans illustration, où il n’y a eu aucune illustration"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) concilie ces deux définitions en les faisant se succéder dans le temps : "illustration ne se dit que des marques d’honneur, dont une famille est illustrée" et "autrefois on disait illustration, illustrer pour éclaircissement, éclaircir, commentaire, commenter : les paroles de M. Racan étant considérables pour l’illustration de plusieurs endroits des poésies de Malherbe".

 

C’est au XIXe siècle que, dans les dictionnaires, les articles consacrés à illustration prennent de l’ampleur. Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens y donnent trois sens : "action d’illustrer ou état de ce qui est illustre" ; "marques d’honneur dont une famille est illustrée" ; "explications, éclaircissements, commentaires ajoutés à un ouvrage" ("il ne s’emploie guère, dans ce sens, que parmi les savants"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y ajoute le néologisme "personnage illustre" ("les illustrations de l’époque" : on dirait aujourd’hui célébrités, notables ou notoires), le sens qu’a illustration comme "terme de paléographie" ("ornement colorié des anciens manuscrits ; ce manuscrit est remarquable par les illustrations") et le sens emprunté de l’anglais : "aujourd’hui il se dit de figures gravées sur bois et intercalées dans le texte d’un livre ; il se dit aussi d’un grand nombre de gravures insérées dans un livre ; les illustrations du poème de Dante et le titre d’une publication périodique, L’Illustration"). Ces sens sont à peu près tous avalisés dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sauf celui de "démonstration d’une donnée, confirmation, vérification d’une théorie, d’une conception abstraite", attesté en 1870 chez le psychologue Ribot et que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : "action de mettre en relation de manière non causale quelque chose (un thème, une opinion, un fait) avec quelque chose qu’on présente à la fois comme de nature différente et comme liée de manière pertinente (en tant que mise en valeur, exemplification) à ce thème, cette opinion, ce fait" ou ainsi : "action de mettre en relation quelque chose avec quelque chose d’ordre sensitif qui en est présenté comme une réalisation sous une autre forme" ou encore : "action d’adjoindre une représentation graphique à quelque chose, généralement un texte, ou de représenter quelque chose sous une forme graphique afin de la compléter, de la rendre plus claire ou plus attrayante" et "art de réaliser des représentations graphiques destinées à illustrer (quelque chose)" ou enfin : "objet concret ou mental mis en relation (sans idée de cause) avec quelque chose (thème, opinion, fait) et présenté à la fois comme différent et lié de manière pertinente à ce thème, cette opinion, ce fait" ("cette attitude n’est que l’illustration de ses principes", "nous ne demandons pas à la poésie d’être l’illustration d’une vérité de laboratoire" (Benda, 1945) et "représentation graphique (dessin, figure, image, photographie) généralement exécutée pour être intercalée dans un texte imprimé afin de le rendre plus compréhensible, de compléter l’information qu'il apporte, de le rendre plus attrayant".

Du sens théologique à la vulgarisation scientifique, voilà un basculement qui en dit long sur notre époque ; de même, la disparition du sens ancien, qualifié de classique ("marque d’honneur, renommée dont on reçoit de l’éclat") dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française et de vieilli dans le Trésor de la langue française, atteste aussi clairement le bouleversement de l’ancien ordre de valeurs : l’honneur, la réputation à défendre, le souci du nom, la fidélité aux ancêtres, l’inscription dans une lignée, s’effacent au profit de la seule insertion ou intégration dans la réalité nommée société.

 

 

17 mai 2008

Gare

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, l’entrée gare est suivie de la seule définition suivante : "espèce d’interjection pour avertir que l’on se mette à l’écart, pour laisser passer ou pour éviter quelque danger" ("gare de là, devant, donc, l’eau, le fouet. le bâton ; on dit proverbialement il frappe sans dire gare, c’est-à-dire il surprend et n’avertit point"). Autrement dit, la seule attestation qui existe alors, et cela jusqu’en 1762, est la forme du verbe garer à l’impératif et, écrivent les académiciens en 1762, dont "on se sert pour avertir que l’on se range, que l’on se détourne pour laisser passer quelqu’un ou quelque chose".

Pourtant, avant les académiciens, en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, a enregistré le nom gare, dérivé du verbe garer et l’a défini ainsi : "lieu disposé sur les rivières pour servir d'abri aux bateaux ou leur permettre de laisser passer les convois". Les académiciens n’ont suivi cette leçon qu’à partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire : "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté et n’embarrassent point la navigation" ("les gares de Charenton") ; "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté, qu’ils soient à l’abri des glaces et des inondations, et n’embarrassent point la navigation" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) signale ce sens : "substantif, lieu préparé sur les rivières pour mettre les bateaux en sûreté".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à distinguer l’interjection du nom et de les définir dans deux entrées distinctes, et il est aussi le premier à définir le sens ferroviaire du nom gare, attesté en 1831 ("emplacement disposé sur une voie de chemin de fer pour abriter un convoi pendant qu’un autre convoi passe") et en 1835 ("station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises, sur les chemins de fer") : "lieu disposé sur les rivières pour servir d’abri aux bateaux contre les glaces, les inondations, etc." et "par extension, lieu de dépôt de marchandises sur les lignes de chemins de fer ; nom de parties d’un chemin de fer qui, situées en dehors de la voie ordinaire, servent à éviter la rencontre des convois" : "gare d’arrivée et de départ, celles des deux extrémités du chemin, gare d’évitement, celle qui reçoit et abrite un convoi pendant qu’un autre convoi passe" et "station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises sur les chemins de fer".

Les académiciens continuent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire à inclure dans le même article l’interjection et le nom. Pour ce qui est du nom, ils ne relèvent plus le premier sens "fluvial", mais uniquement le sens ferroviaire, qui, à force de s’étendre, a fini par éliminer le sens dont il dépendait : "bâtiment ou ensemble de bâtiments établis aux stations des lignes de chemin de fer" : "gare de marchandises, des voyageurs, de l’Est, du Nord, les quais de la gare" (quais étant le seul vestige de l’origine fluviale de ce nom), "gare militaire, celle qui est réservée pour l’embarquement et le débarquement des troupes en cas de guerre".

Les dictionnaires actuels confirment cette évolution. Les emplois de gare se multiplient, dans la plupart des modes de transports, non seulement la navigation fluviale, mais aussi les chemins de fer, les transports maritimes (gare maritime) et routiers (gare routière) et aussi l’aviation (gare aérienne, dont le synonyme usuel est aérogare). Ce terme est au cœur de la modernité, comme le montre cet exemple éloquent, daté de 1957, de Le Corbusier, l’architecte de la modernité : "le centre des affaires doit se trouver au confluent des voies de circulation qui desservent (...) certains hôtels et les diverses gares (gares ferroviaire, routière, maritime, aérienne)". On ne saurait mieux se faire le chantre de l'horreur moderne

 

12 mai 2008

Controverse

 

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.

Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).

Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).

Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.

 

 

 

09 mai 2008

Sordide

 

 

 

En latin, l’adjectif sordidus, dérivé du nom sordes, "ordures, saleté, crasse, bassesse de condition", a, dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), pour sens propre "sale, crasseux, malpropre" et, pour sens figuré, "bas, insignifiant, méprisable" ou "vil, ignoble". L’adjectif français qui en est emprunté est attesté à la fin du XVe siècle dans le sens propre de l’adjectif latin ("sale, crasseux") et dans le sens figuré, comme un synonyme d’avarice ou d’avaricieux : "qui est d’une mesquinerie ignoble". L’avarice était tenue alors pour une saleté de l’âme ou une ordure de l’esprit, comme une caractéristique de l’esclave, l’homme libre étant par nature libéral, c’est-à-dire généreux.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré dans ce sens moral dès la première édition (1694) : "sale, vilain". Les académiciens précisent qu’il "ne se dit guère que par rapport à l’avarice" ("c’est un homme avare, vilain, sordide, c’est un avare des plus sordides") et qu’il "se dit plus ordinairement des choses", telles que l’avarice, le gain, l’intérêt, l’épargne. La définition est reprise dans les quatrième, cinquième ("il n’est pas d’usage au propre ; et au figuré, il ne se dit des personnes que par rapport à l’avarice"), sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française.

Les auteurs de L’Encyclopédie ne consacrent pas d’article à sordide, mais à sordidité, terme de morale (on dirait aussi "terme évaluatif"), qu’ils restreignent à la seule expression de la condamnation morale de l’avarice : "substantif énergique dont notre langue devrait s’enrichir (ce qui a été fait), et qui exprimerait très bien une avarice basse et honteuse : sois économe, mais ne sois point sordide, ce n’est que pour te reposer le soir, que tu dois, voyageur sensé, profiter du matin de tes jours", est l’exemple cité. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) restreint, comme les encyclopédistes, l’emploi de sordide à la seule qualification des avares : "sale, vilain, en parlant des avares : c’est un avare des plus sordides ; gain, intérêt, avarice, épargne sordide".

L’article que Littré consacre à sordide dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus ample que celui des académiciens, dans la mesure où il distingue nettement le sens propre ("sale, vilain") du sens figuré ("avare" ou "avaricieux") et qu’il a trouvé dans la littérature classique des exemples illustrant l’un et l’autre sens ; le propre : "La volupté d’Épicure n’était point sordide ; il a vécu si sobrement que les Pères en font parfois honte aux chrétiens" (La Mothe Le Vayer), "François ne saurait avoir ni un habillement si sordide ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait" (Bossuet) et en médecine "plaie sordide", "ulcères sordides" ; le figuré : "il y a un noble intérêt, il y a un intérêt bas et sordide" (Bossuet), "Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain" (Boileau), "le parfait désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage par le contraste la sordide avidité des sophistes" (Rollin).

Dans la langue moderne, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), l’adjectif qualifie des réalités sociales, choses ou personnes : banlieue, bauge, cour, escalier, guenilles, habits, haillons, maison, masure, quartier, rue, ruelle, taudis, apparence, aspect, misère, gueux, vieillard, de sorte qu’il est défini dans ce dictionnaire, au sens propre, ainsi : "d’une saleté repoussante, d’une misère extrême" et qu’il a pour synonymes crasseux, dégoûtant, immonde, infect, pouilleux. Au XVIIIe siècle, il se disait de l’avarice ; aujourd’hui, il peut se dire de toute réalité sociale, l’avarice en étant une. Pour ce qui est du sens figuré, il est précisé, dans ce dictionnaire, que ce sens est spécifique du "domaine de l’argent", ce qui est une façon de lier morale et société et d’en user pour condamner une morale sociale qui fait horreur, non pas parce qu’elle est l’antonyme de la générosité définissant la nature de l’homme libre, mais parce que, signe d’égoïsme et d’un désir de ne rien partager, elle sape l’ordre social nouveau. Sordide au figuré est ainsi défini : "d’une bassesse extrême, ignoble" ; il a pour synonymes abject, infâme, mesquin, vil et il sert à qualifier l’avarice, l’économie, l’égoïsme, l’épargne, l’intérêt, le matérialisme, la mesquinerie ; de ces vices, il s’étend à des faits, choses ou événements, qui trahissent de la part de ceux qui les accomplissent, une grande bassesse d’âme : la besogne, les calculs, les comptes, le crime, la débauche, le gain, l’histoire, les plaisirs, la vie.

 

Les auteurs de L’Encyclopédie ont cherché à acclimater le nom sordidité, attesté au XVIe siècle chez le philosophe Charron ("le prince doit éviter deux choses : l’injustice et la sordidité, en conservant le droit envers tous et l’honneur pour soi"), au sens "d’avarice". Ils y ont réussi, puisque ce nom est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 ; il n’apparaît pas dans l’édition de 1932-35) au sens de "mesquinerie, avarice" ("il est peu usité, précisent les académiciens) et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), dans les deux sens : "saleté" et "ladrerie". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens social ("saleté repoussante, misère extrême") est jugé rare, mais il est attesté chez Gide : "le village où nous campons ne le cède en rien à ceux que nous avons traversés, en misère, en saleté, en dénuement de toute sorte, en sordidité" (Voyage au Congo, 1927), le sens courant étant le sens figuré : "bassesse extrême, ignoble" (synonymes : abjection, infamie, mesquinerie).

L’évolution de l’un et l’autre de ces mots, que l’on peut résumer ainsi : moins de nature, plus de société, atteste que peu à peu la nature s’efface ou qu’il n’y est plus fait référence pour expliquer quoi que ce soit, et que cet effacement est compensé par l’expression de cette nature en termes sociaux ou de conditions de vie : misère ou pauvreté ou indignité.

 

 

 

06 mai 2008

Corporation

 

 

 

 

Le premier lexicographe à faire entrer corporation dans un dictionnaire de langue est Jean-François Féraud, auteur d’un Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "mot emprunté des Anglais, pour signifier les communautés municipales", ce mot anglais étant lui-même emprunté du latin en usage au Moyen Age : corporatio civitatis. L’article qu’y consacre L’Encyclopédie (1751-65) est clair et explicite : "en jurisprudence, police et histoire moderne, corps politique, que l’on appelle ainsi en Angleterre, parce que les membres dont il est composé ne forment qu’un corps, qu’ils ont un sceau commun et qu’ils sont qualifiés pour prendre, acquérir, accorder, attaquer ou être attaqués en justice au nom de tous". Les encyclopédistes ajoutent : "nous n’avons point de terme qui lui réponde directement ; communauté en approche, mais ce n’est pas la même chose : il n’a pas une signification si étendue". Suit un court exposé sur l’établissement en Angleterre d’une corporation (par prescription, par lettres patentes et par un acte du parlement) et sur les divers types de corporation : "ou ecclésiastiques" (abbayes, prieurés conventuels, chapitres, évêchés, doyennés, archidiaconats, cures, universités, collèges, hôpitaux) "ou laïques" (cités, villes, mairies, bailliages, compagnies ou sociétés de commerçants, etc.).

Féraud signale que l’Académie ignore ce mot. Les exemples qu’il cite se rapportent à l’Angleterre : "ces villages, dit M. Moreau, formaient eux-mêmes des corporations" ; "les seigneurs, dans les traités même avec quelques villes, supposent des corporations encore existantes". Le mot est employé dans le sens qu’il a en anglais, à savoir "communauté d’habitants", et non dans le sens qu’il a en français où il désigne, depuis 1672 seulement, une "association d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts". Les historiens nous ont laissé accroire que les corporations remontaient au Moyen Age, qu’elles étaient aussi anciennes que la France, etc. C’est est fort possible, mais ces associations se nommaient jurandes ou maîtrises, et non pas corporations, mot moderne emprunté de l’anglais, langue dans laquelle il désigne une réalité tout autre que celle qu’il désigne en français.

Le sens français est exposé pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "association autorisée par la puissance publique et formée de plusieurs personnes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession" (même définition en 1832-35). Autrement dit, les corporations accèdent à l'existence dans les dictionnaires au moment où, dans la réalité, elles n’ont plus d’existence légale. En effet, pendant la Révolution, la loi promulguée en 1791 et connue sous le nom de son rédacteur, Le Chapelier, a interdit les corporations, les rendant de fait célèbres : les ont accompagnées vers le néant le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Oui, les coalitions ouvrières et le droit de grève ont été rayés d’un trait de plume par des gens que l’on force les Français à admirer, et bien que la Révolution française ait montré la voie à tous les totalitarismes sanglants du XXe siècle (URSS, Chine, Cuba, comme en Corée (du Nord), etc.) : nous, Français, nous pouvons en être fiers au point de faire des événements qui se sont produits entre 1789 et 1815 la matrice de la France moderne, celle-là même qui a illuminé les tyrans Lénine, Trotski, Staline, Mao, Castro, etc. Que dirait-on de l’Allemagne si, dans les écoles de ce pays, les programmes et instructions obligeaient les élèves à être fiers de ce que leurs grands-parents ont fait entre 1933 et 1945 ?

 

Les corporations interdites, les auteurs de dictionnaires modernes usent de biais pour définir le mot qui les désignait jadis. Ils auraient pu rappeler que corporation est un terme (éphémère) de l’histoire de France : il n’est entré en 1798 dans le dictionnaire avec son sens français qu’une fois que les choses qu’il désignait ou aurait pu désigner (jurandes, communautés, maîtrises) ont eu disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’en tire par une pirouette, en renvoyant le sens du mot à son étymologie supposée (corps)  : "réunion de personnes qui forment un corps ayant des règlements, des droits ou privilèges particuliers" et "association d’ouvriers unis par des droits et des devoirs réciproques". Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, se contentent d’une définition a minima : "réunion de personnes qui forment un corps", mais ils rappellent le sens disparu : "autrefois il désignait une association formée de plusieurs personnes astreintes à de certaines obligations relativement à leur profession et jouissant de certains privilèges" ("corporation d’arts et métiers, être admis dans une corporation"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) rejettent dans un lointain passé les réalités désignées par ce mot : dans l’antiquité romaine, où corporatio, pourtant, n’était pas employé, sinon dans la langue de l’église, par Tertullien, qui y donne le sens théologique de "nature corporelle" dans un ouvrage au sens éloquent : De carne Christi (de la chair du Christ) ; et au Moyen Age : "association de personnes exerçant le même métier, ou une branche de ce métier dotée de statuts définis, d’une hiérarchie, d’une police, de rites, de dévotions propres, avec en outre un ensemble de monopoles et de privilèges" ("corporations d’artisans, d’artistes, de marchands"). C’est par ce terme que sont nommées improprement ou par figure les organisations professionnelles et même les syndicats : "ensemble des personnes, éventuellement liées par une association, qui exercent la même profession" ("corporation de la boucherie, des ouvriers du Livre, des avocats, des médecins") ou même "ensemble de personnes ayant une activité ou des intérêts communs permanents ou temporaires".

Les corporations interdites, elles survivent aussi dans un simulacre inventé par les marxistes et autres révolutionnaires, les disciples ou les descendants de ceux-là mêmes qui les ont interdites, mais un simulacre démoniaque ou diabolique, nommé corporatisme, lequel simulacre est le Mal là où il n’a pas d’existence (les démocraties), mais le Bien là où le socialisme est effectif : en URSS ou en Chine, quand un pouvoir tyrannique fait défiler les corporations (dites syndicats) pour célébrer sa gloire et décérébrer ceux qui défilent au pas du jars.

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, prennent acte, avec plus de deux siècles de retard, des changements de sens de corporation qu’ont causés les bouleversements politiques de 1789 à 1815. Ils distinguent deux sens. Le premier est historique et propre à l’Ancien Régime : "association d’artisans ou de marchands, composée de maîtres, commis, compagnons, employés et apprentis, groupés en vue de réglementer l’exercice de leur profession et de défendre leurs intérêts et leurs traditions", précisant que "les corporations furent supprimées en 1791 par la loi Le Chapelier" ; le second, le sens actuel, est un sens affaibli : "aujourd’hui, par affaiblissement, ensemble des personnes exerçant la même profession".

L’exemple cité, qui ne mange pas de pain, est un condensé de modernité : "la corporation tout entière s’éleva contre ce projet de loi". La vie publique en France meurt de métastase législative. Pour survivre à ce gavage, il ne reste plus aux citoyens avisés qu’à tenir ces lois en trop pour lettre morte. Il est donc dans l’ordre des choses que ces simulacres suscitent l’indignation de ces autres simulacres que sont les corporations, supprimées en 1791 mais ressuscitées en leurre pour jouer la comédie moderne.

 

05 mai 2008

Prévoyance

 

 

 

Dérivé du verbe prévoir, le nom prévoyance est attesté en 1491 au sens de "faculté de prévoir" ou "d’action de prévoir". Il est enregistré avec ce seul sens dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : "faculté ou action de prévoir". Les exemples cités, dont certains sont insignifiants ("grande, sage prévoyance, cet homme a une grande prévoyance"), illustrent ce seul sens : "il a détourné le mal par sa prévoyance ; la prévoyance donne de grandes inquiétudes ; rien n’échappe à sa prévoyance". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) confirment cette définition restreinte : terme de "morale", "action de l’esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses".

A partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de prévoyance s’élargit et elle finit par englober, outre la faculté ou l’action de prévoir, les effets de cette action ou de cette faculté : "faculté ou action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir". L’usage de cette faculté débouche sur un comportement, une attitude, des mesures prises : les précautions. Cette évolution illustre une des leçons classiques du cours de philosophie de classes terminales : la morale (faculté ou action de prévoir) et l’action (prendre des précautions, agir en conséquence). D’un point de vue sémantique, ce type d’extension de sens est fréquent, aussi bien pour les verbes que pour les noms : le mot qui désigne l’action finit par désigner le résultat de l’action. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens ("la prévoyance est une faculté ou une action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir"), lesquels, dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, affinent la définition en distinguant la faculté de l’action : le sens premier est la "faculté de prévoir" ; le sens étendu est "l’action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir" (1798, et aussi 1832-35, 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), en revanche, renonce à cette distinction : "action de prévoir, faculté de prévoir", écrit-il pour définir le premier sens, l’illustrant d’extraits d’écrivains dans lesquels le nom prévoyance désigne l’action exprimée par le verbe ou la faculté de prévoir ; Bossuet : "c’est la sagesse divine dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière" ; Rollin : "une sage prévoyance de l’avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre". Littré revient à la distinction fondamentale entre morale et action. Il est vrai que le second sens est attesté chez Montaigne (Essais, "cette prévoyance des bêtes d’amasser et épargner pour le temps à venir"). Littré le glose ainsi : "soin par lequel on prend des mesures pour l’avenir" et l’illustre d’extraits d’écrivains ; de Mme de Sévigné : "il vint hier ici Mesdames... ; un léger soupçon avait causé une légère prévoyance qui composa un très bon dîner" ; de Bossuet : "ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de croire" ; de Montesquieu : "ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance".

 

C’est en 1832, chez J-B Say, qu’est attesté le sens social et économique de prévoyance dans caisse de prévoyance, mais ce sens n’est relevé ni dans le dictionnaire de Littré, ni dans celui des académiciens (septième et huitième éditions, 1878, 1932-35). En revanche, il l’est, et d’abondance, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "Caisse de prévoyance (au XIXe siècle), caisse gérée par un organisme qui se charge de venir en aide aux personnes nécessiteuses" ; "fonds de prévoyance, capital qui doit être réservé pour parer aux dépenses, aux pertes imprévues" ; "société de prévoyance, organisme de solidarité professionnelle qui, avant la création de la Sécurité Sociale, garantissait à ses membres cotisants une aide aux malades, des pensions aux infirmes et aux vieillards".

Dans ce dictionnaire, qui est aussi, en dépit de seize volumes de grand format, sinon le bréviaire de la modernité, du moins son miroir, le sens social triomphe, au point que le premier sens, à savoir "faculté, action de prévoir", celui qui est attesté à la fin du XVe siècle et le seul qui soit défini par les académiciens en 1694 et par les auteurs de L’Encyclopédie, est mentionné comme vieilli et illustré d’exemples cités dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ("rien n’échappe à sa prévoyance ; cet homme est doué d’une grande prévoyance"). Dans la langue actuelle, la prévoyance est une action, individuelle et collective, qui se fait dans un cadre social : "conduite prudente et raisonnable de celui qui prend les dispositions nécessaires pour faire face à telle ou telle situation". Autrement dit, ce qui était défini, dans l’ancienne France, comme une "faculté", disposant ou non à l’action, c’est-à-dire comme faisant partie de la nature de l’homme, est peu à peu devenu une série d’actes inspirés par la prudence (une grande vertu certes) et qui sont tous éminemment sociaux. De fait, l’évolution sémantique de ce nom s’est pliée peu à peu à un changement de l’ordre symbolique : l’effacement de la nature humaine sous la vague sociale. L’homme n’a plus de nature, il n’est plus qu’un grain de sable social : c’est son intégration à un groupe qui désormais le définit.

 

04 mai 2008

Régulation

 

Dérivé du verbe réguler, le nom régulation est attesté à la fin du XVe siècle. "L’attestation est isolée", précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, rubrique "étymologie et histoire" de l’article régulation). Ils auraient pu ajouter que régulation est employé alors dans le même sens que le mot anglais regulation, à savoir "pouvoir, domination" ("rule, order, authoritative direction", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) ; et cela dans un contexte se rapportant aux possessions féodales en France de la couronne anglaise : "durable regulation anglaise en France".

En fait, le mot entre dans la langue française en 1832. Il a un sens qui ne semble pas clair ("action de ce qui règle") et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit comme un "terme didactique", se contentant d’en déployer la morphologie : "action régulatrice" et l’illustrant d’un extrait d’un ouvrage technique sur les machines et les outils ("la description du moulin à vent de M. Hamel, à orientation et régulation automatiques") et de deux extraits de comptes rendus de l’Académie des Sciences : "il y a dans l’incandescence du soleil des éléments de régulation dont le jeu sera d’autant plus efficace que la communication sera plus libre entre l’intérieur de la masse entière et la superficie" et "avec la régulation de la durée de l’introduction de la vapeur dans les cylindres, on obtient des pressions…"

Ce qui fait de régulation un terme de la NLF, ce sont ses emplois techniques ou scientifiques de plus en plus nombreux au XXe siècle et qui sont tous relevés dans le Trésor de la langue française. Le "fait de rendre régulier, normal le fonctionnement de quelque chose, en parlant d’un mécanisme ou d’un dispositif" est illustré en technologie par la régulation de la température, d’un capteur solaire, de la vitesse de rotation d’une éolienne, du débit, automatique par thermostat, nucléonique du poids, des compas ; dans les chemins de fer par la régulation du trafic ; en économie, par des organismes internationaux, supranationaux pour la régulation du commerce, de l’investissement et de la monnaie ; et aussi, "en parlant d’une fonction naturelle", le "mécanisme de contrôle" est illustré par les régulations hormonale, thermique, automatique de la composition du sang et des humeurs, astérienne, chromosomique, biologique, embryonnaire, glycémique, ontogénique.

Mais ce qui fait la vraie modernité de ce terme en particulier et de la NLF en général, c’est que, de la science, et surtout de la très sainte biologie, naturellement, pourrait-on dire avec ironie, puisque la nature n’a rien à faire dans ces processus tout idéologiques, il a contaminé le social, faisant ces hybrides monstrueux que sont la sociobiologie ou la bio-sociologie ou le social bio. Le premier à l’employer ainsi, mais en prenant ses distances ou sans y adhérer, est Péguy, qui s ‘élève contre ce qu’il nomme régulation ou action de "soumettre quelque chose à des normes" (1910). En 1961, les cardinaux et archevêques, pour ne pas employer le néologisme sémantique anglais contrôle des naissances, disent régulation des naissances. Les spécialistes de sciences sociales ou consciencieux du social l’emploient à leur tour au sens "d’ensemble des moyens destinés à obtenir un nombre de naissances optimum tant au plan national qu’au plan familial" ; et les incontournables psychopédagogues ("dans le groupe de formation, disent-ils dans leur patois, la régulation est une procédure qui rend compte des processus d’échange et de communication des informations et des négociations dans le groupe", 1979), incapables de le contourner, en font un de ces termes par lesquels ils tentent d’affermer les esprits, c’est-à-dire de les soumettre à leur propre domination.

 

02 mai 2008

Contrôle

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le nom contrôle est défini ainsi : "registre qu’on tient pour la vérification d’un rôle, d’un autre registre, etc.". Il est ajouté : il "signifie aussi l’office de celui qui tient le contrôle". La définition du Dictionnaire universel (1690) de Furetière est plus précise : "registre double qu’on tient des expéditions, des actes de finance et de justice, pour en assurer davantage la conservation et la justice" ; c’est aussi "le droit qu’on paie pour ce contrôle" et "l’état de celui qui tient ce contrôle".

L’emploi du mot est restreint au seul domaine de la comptabilité et de l’administration publique ou privée, lesquelles, en 1690, étaient embryonnaires par rapport à ce qu’elles sont devenues. De ce point de vue, en 1690, le mot conserve le sens qu’il avait lors de sa première attestation au XIVe siècle ("registre que l’on tenait en double") et à sa formation : il est composé de contre et de rôle, terme de droit, qui a pour sens "registre".

De 1694 (première édition du Dictionnaire de l’Académie française) à 1762 (quatrième édition), le nom ne s’enrichit pas de nouveaux sens. Après 1762 commence la lente extension de ce mot à d’innombrables réalités, administratives, sociales et même humaines (le corps humain, l’homme lui-même, objet d’un contrôle comme les expéditions ou les actes de justice), cette extension étant concomitante de la bureaucratisation croissante (laquelle exige de plus en plus de contrôles) et du triomphe de la grande religion immanente, sociale et humanitaire, laquelle multiplie les contrôles pour perdurer.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute aux sens définis par les académiciens ce sens : "c’est aussi une marque qu’on met à l’argenterie, qui est au titre de l’ordonnance", qui est plus clairement exposé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "marque qu’on imprime sur les ouvrages d’or et d’argent pour faire foi qu’ils ont payé les droits et qu’ils sont au titre fixé par la loi".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, les articles contrôle deviennent de plus en plus longs et s’enrichissent sans cesse de nouveaux sens : "contrôle se dit aussi de l’état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe" ; "il signifie encore vérification, surtout dans le langage administratif" (l’administration prospère avec les contrôles ; on multiplie les lois et donc les contrôles, qui exigent une nouvelle extension des pouvoirs de l’administration) ; "il se dit également du lieu où l’on met le contrôle" ; "il se dit en outre du bureau où se tiennent les contrôleurs d’un théâtre" ; "il signifie figurément et familièrement censure, critique" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-34 : en un siècle, le nombre de ces acceptions a triplé). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’étend un peu plus longuement que les académiciens sur la vache à lait de l’administration qu’est le contrôle : "vérification administrative ; être chargé de l’inspection et du contrôle d’une perception ; dans le langage politique et administratif le contrôle est opposé à l’action ; c’est un principe que le contrôle et l’action doivent être séparés" (les contrôles sont si nombreux que l'action se résume à contrôler que les contrôles ont été effectués). Le sens "examen, censure" est illustré de ces deux exemples éloquents : de Regnard, "c’est du soir au matin un éternel contrôle" ; de Mirabeau, qui dévoile ce qu’est la Révolution, justement définie comme le "contrôle universel" : "livrons-nous sans crainte à l’impulsion de l’opinion publique ; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel".

Au XXe siècle, le sens premier "registre double" disparaît de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, le premier sens exposé est le sens administratif : "état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe") et il est mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94).

En 1919 et en 1929, est attesté le sens de "maîtrise" ; c’est en fait un néologisme sémantique emprunté à l’anglais : self-control ou contrôle de soi pour maîtrise de soi et birth-control, "contrôle de la natalité" ou "contrôle des naissances" pour maîtrise de la natalité. Le contrôle désormais s’applique aussi aux êtres humains. La puissance administrative d’inspection et de vérification ne se contente plus de contrôler les choses : or, argent, métaux précieux, billets, chèques, paiements, dépenses, etc., elle contrôle désormais les corps, les êtres humains, leur sexualité. C’est la réification des êtres et des corps. Il n’est rien qui ne lui échappe : tout se plie à elle. Nos nouveaux maîtres sont les contrôleurs et ceux qui les commandent.

Bureaucratisation croissante, folie législative, envie du pénal, anglophilie, tout se ligue, dans cette grande verroterie moderne, pour faire le succès de contrôle. De ce point de vue, l’article contrôle (deux colonnes grand format, une dizaine d’acceptions ou d’emplois) du Trésor de la langue française est un hymne à la "réifiance". Dans l’administration, le contrôle est douanier ou fiscal ou policier ; il porte sur les billets, une comptabilité, les papiers d’identité, etc. Il existe même dans l’administration des services qui ne font que du contrôle : poids et mesure, titrage en or, marche d’une installation, fonctionnement d’un appareil, contrôle budgétaire, financier, d’État, des prix, des changes. Le mot s’enrichit de nouveaux sens, tous plus inquiétants les uns que les autres, mais qui renvoient de la modernité une image fidèle : "surveillance exercée sur un individu" ("contrôle judiciaire, médical, routier"). Même les lieux où se font les compétitions sportives sont pourvus de contrôles.

Dans ces conditions, l’assomption du contrôle au firmament de la modernité est l’effet du totalitarisme mou qui s’étend partout. "Avec une idée de domination, de commandement, exercée sur des personnes ou des choses", est-il écrit dans le Trésor de la langue française, contrôle signifie "empire de la volonté sur sa propre personne" ("contrôle de soi, de sa respiration, de ses actes"), au point que ce contrôle est devenu la norme morale : "le sens moral est perverti, les notions d’obligation, de retenue ont disparu : l’individu se tient sans contrôle, mange gloutonnement, etc." (Psychiatrie, 1926) ; il signifie aussi "faculté de diriger un véhicule, d’en rester maître" ; "état de domination morale, matérielle ou politique dans lequel se trouve soumis un pays, une région" (dans les départements occupés de 1914 à 1918, "toute la vie rurale était sous le contrôle de l’autorité allemande", 1935).

Il est rare que l’essence du monde moderne se trouve condensée dans l’évolution sémantique et dans les emplois récents d’un seul et même mot. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de contrôle est expédiée en deux phrases ; dans la neuvième édition, en cours de publication (le premier volume date de 1994), le nom contrôle est pourvu de nombreux sens qui sont répartis en cinq ensembles sémantiques, dont ceux de l’armée, des finances, de l’administration. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer in extenso les deux derniers domaines : "4. Surveillance exercée par une autorité dans les domaines les plus divers ; médecine : le contrôle sanitaire aux frontières, destiné à protéger le pays contre les épidémies, un test de contrôle, le contrôle médical de la Sécurité sociale ; droit pénal : contrôle judiciaire, ensemble des mesures de surveillance ordonnées par le juge à l’encontre d’un inculpé laissé en liberté pendant l’instruction ; contrôle de police, effectué sur la voie publique pour s’assurer de l’identité des passants ; contrôle douanier ; enseignement : contrôle des connaissances, contrôle continu, vérification, répétée au cours de l'année scolaire, des connaissances d’un élève, d’un étudiant, par opposition à Examen ponctuel ; elliptiquement : un contrôle, une épreuve surveillée, en temps limité ; transports : le contrôle des titres de transport, dans un train, un autobus, etc. ; spectacles : le contrôle des places ; par métonymie, lieu où s’opère ce contrôle ; passer au contrôle pour y faire valider sa place ; présentez-vous au contrôle ! ; presse : sous un régime autoritaire, les journaux sont publiés sous le contrôle de la censure ; cinéma : les films sont soumis à l’examen de la Commission de contrôle ; industrie : le contrôle des fabrications, le contrôle de gestion dans une entreprise ; aéronautique : tour de contrôle, sur un aérodrome, local surélevé d’où l’on règle la circulation, l’atterrissage et le décollage des avions. 5. Maîtrise de soi-même ; empire de la volonté sur les émotions ; sang-froid ; le contrôle de soi ; avoir le contrôle de ses impulsions, de ses nerfs ; il avait perdu son contrôle ; par analogie, maîtrise d’un véhicule, d’un appareil ; le conducteur avait perdu le contrôle de sa voiture ; en perte de vitesse, l’avion a échappé au contrôle du pilote ; par extension : avoir, prendre, perdre le contrôle d’une société ; ces deux sociétés se sont assuré le contrôle du marché ; le gouvernement a maintenant le contrôle de la situation ; l’armée, dans cette région, a le contrôle des voies de communication ; sports : maîtrise du joueur sur la balle ou le ballon, le contrôle à la main, au pied".

Voilà comment un innocent registre double a été transformé en une surveillance généralisée des personnes.

 

30 avril 2008

Autrement

 

 

 

 

Si l’on devait chercher une devise pour le siècle qui vient, c’est autrement qui convient le mieux, comme si cet adverbe concentrait en lui, ou dans ses significations somme toute banales (mais justement la magie vient de cette banalité), ce qu’ont été les vingt-cinq dernières années du deuxième millénaire et les quelques années du millénaire suivant. On a déclaré partout que, désormais, l’on gouvernait autrement, que, désormais, l’on pensait autrement, que, désormais, l’on s’habillait autrement, que, désormais, l’on voyageait autrement, que, désormais, l’on mangeait autrement, que, désormais, l’on militait autrement, que, désormais, l’on buvait autrement, que, désormais, l’on jouait autrement, que, désormais, l’on se divertissait autrement, que, désormais, l’on achetait autrement, que, désormais, l’on consommait autrement, que, désormais, l’on copulait autrement, que, désormais, l’on aimait autrement, etc. Il n’y a rien que l’on ne fît désormais autrement : écrire, draguer, parler, séduire, travailler, chercher un emploi, tout était autrement et cet autrement était tout. Il n’est rien qui ne fût pareil : à quoi d’ailleurs ? Une revue mensuelle a pris pour titre Autrement ; une maison d’édition aussi ; une génération politique aussi. Les raisons commerciales autrement ont fleuri partout comme coquelicots dans un champ de blé ou comme volubilis autour des plantes qu’ils parasitent. C’est le retour de la génération spontanée.

Y a-t-il dans ce minuscule adverbe quelque chose de singulier, un sens caché, un sème fécond en sorte, qui puisse expliquer pourquoi ou comment il est devenu l’oriflamme d’une époque, d’une ou de deux générations, de publicitaires en folie et du millénaire nouveau ?

Non, il n’y a rien. Dérivé de autre, c’est un des plus anciens mots – et des plus banals aussi - de la langue française. Il est attesté circa 1100 dans La Chanson de Roland, où il a le sens de "sinon", qu’il a conservé. Au XIIe siècle, un nouveau sens apparaît : "d’une autre manière". C’est un des trois sens modernes. Dans le Roman de Wace (1244), ces vers annoncent le nouveau millénaire avec sept siècles d’avance : "Sont les villes et les contrées toutes ou autrement nommées que les ancêtres ne les nommèrent, qui premièrement les fondèrent". En 1690, dans son Dictionnaire universel, Furetière relève l’emploi de cet adverbe avec la négation et au sens de "pas plus" : "jusqu’ici pour obtenir des licences il ne fallait pas être autrement savant en droit", sens qui est peut-être dû, selon les historiens de la langue française, à l’analogie avec le dérivé d’outrer : outrément, au sens "d’exagérément, d’absolument".

Ces trois sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "d’une autre façon", "sinon, sans cela, à faute de quoi", "avec la négative pas, il signifie guère", mais aussi dans les quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "d’une autre façon ; pas trop, guère ; sinon"), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Autrement dit, depuis que cet adverbe est entré dans l’usage, ses sens sont restés stables. Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) n’ont observé dans la langue des XIXe et XXe siècles ou dans la langue actuelle le moindre changement dans autrement. Il est vrai que ni les premiers, ni les seconds ne sont sensibles aux dérives idéologiques (id est l’idéologie qui devient la religion unique des modernes) ou à la tectonique de la langue : ils y sont, ils en sont, ils y participent, ils les approuvent peut-être, ils ne les voient pas, ils n’en perçoivent pas le ridicule ou l’outrance ; de toute façon, ils sont trop sérieux pour s’amuser de la langue qu’ils observent ; donc ils ne voient presque rien.

 

Il est évident pourtant que l’immense succès d’autrement dans la pub la com les media, etc. est lié au triomphe moderne de cette basse idéologie ou philosophie à deux balles qu’est l’altérité. Les modernes veulent singer Rimbaud, non pas apprendre comme lui le latin ou écrire en latin, mais se spécialiser dans les trafics de tout : armes, mots, drogues, êtres humains, ou, plus prosaïquement, jouer aux petits nègres des forêts épaisses. Ils ont pour horizon indépassable l’Autre, mais l’Autre écrit avec un A majuscule. Ils versent dans l’Altérophilie. Ce sont des Altérophiles. Ils font tout Autrement pour ne plus être soi, pour ne plus rien devoir à Rimbaud et tout à Mandela. D’ailleurs, ils ne sont plus rien, ils n’aspirent plus à rien d’Autre qu’à vivre sous les tropiques, à se prélasser sur les plages de sable fin, à contempler les palmiers soulevés par les zéphyrs. Ils veulent être au Club Med toute l’année, même à Paris, même dans le métro. Leur rêve est que tout soit Autrement. On comprend que cet adverbe ne soit plus un adverbe, c’est-à-dire un petit mot sans importance adjoint au verbe, mais qu’il soit à la fois le sujet et le prédicat de toute phrase, ce en quoi se concentre et se dissout tout sens, quel qu’il soit. Tout est Autre et réciproquement, tout le reste n’étant que littérature.

 

29 avril 2008

Succursale

 

 

 

Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.

Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.

Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.

 

Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.

Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.

 

 

28 avril 2008

Fructifier

 

 

 

Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense pays) et il est remplacé par deux exemples profanes : "les bons exemples fructifient", "vos avis, vos leçons ont bien fructifié".

 

Ce remplacement est l’indice d’un affaiblissement du sens religieux de fructifier et, plus généralement, de la lente disparition dans la France moderne de toute référence chrétienne, celle-ci étant peu à peu effacée par la référence sociale, le seul ersatz de transcendance disparue qui soit reçu désormais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui est positiviste et favorable au nouveau cléricalisme : non celui de l’Eglise, mais celui de la nouvelle religion sociale, ne relève plus l’emploi religieux du sens figuré de fructifier. Il se contente de "produire un effet, un résultat avantageux", l’illustrant de cet exemple de morale sociale, "les bons exemples fructifient", et citant un extrait de Bossuet qui développe la métaphore mystique de la fructification : "quant à la substance de la pluie, elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fructifie ; et ainsi, selon cette comparaison, Jésus-Christ ne doit pas être moins substantiellement présent aux endurcis qu’aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu’il ne fructifie que dans les derniers".

Littré est aussi le premier qui relève le sens financier de fructifier : "produire des bénéfices, faire fructifier une somme d’argent", attesté dans un emploi ironique chez Boileau (Satires, 9) : "Vous verriez tous les ans fructifier vos vers" (la poésie vous rapporter de l’argent). Les académiciens en 1932-35 ne relèvent pas cet exemple, se contentant de "produire un effet, un résultat avantageux" qu’ils illustrent de deux exemples religieux et d’un exemple tiré de la morale sociale ("les bons exemples fructifient"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) abondent dans le sens de Littré. Le seul exemple religieux – biblique en l’occurrence - auquel il font référence est celui–ci : "faire fructifier la (les) vigne(s) du Seigneur, propager la foi". Sinon, les sens figurés qu’ils exposent sont tous profanes. C’est d’abord "produire un effet heureux, un résultat avantageux", illustré par un exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "les bons exemples fructifient" et par ces extraits de Marat : "Si Rousseau revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous" (1791), de Green : "je n’ai pas accompli ma destinée ; beaucoup de choses devaient fructifier en moi qui n’ont rien donné" (1941) ; de Martin du Gard : "si le maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite" (1913). C’est surtout le sens économique et financier : "produire des bénéfices" ; "faire fructifier de l’argent, un capital, des économies, des revenus", comme dans cet extrait de Dumas : "las de voir dormir des fonds considérables en Italie, (...) il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions", ou de Montherlant : "son activité, disponible, s’employa donc à faire fructifier sa fortune par les méthodes de la bourse, telles que les comprennent et les pratiquent les gens du monde, en d’autres termes à se ruiner" (1934).

Il suffit de comparer ces deux derniers extraits, cyniques et amoraux, aux exemples qui sont cités dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 (cf. plus haut : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes") pour prendre conscience qu’au cours des deux derniers siècles, les Français ne vivent plus dans un pays qui était en partie désintéressé et encore fondé sur les forces de l’esprit, mais dans une sorte de zone où les seuls fruits qui comptent sont les intérêts de placements financiers ou bien les slogans de la morale sociale – ces derniers étant censés compenser la férocité cynique des premiers.

On aurait pu croire les académiciens rétifs ou rebelles : eh bien, non, ils font comme tous les autres, ils disent amen au monde tel qu’il est, ils font allégeance eux aussi. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils avalisent les leçons de Littré et du Trésor de la langue française : toute référence religieuse disparaît de l’article fructifier. Il n’y a plus, dans le sens figuré, que deux métaphores, sociale ("produire un effet, un résultat avantageux") et financière ("produire des revenus, des bénéfices ; son capital a fructifié ; faire fructifier ses économies"), toutes les anciennes références divines ou mystiques ayant disparu.

 

26 avril 2008

Dépérissement

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe dépérir, est attesté au tout début du XVIIe siècle. Les académiciens le définissent pendant plus de trois siècles de la même manière : "état de décadence, qui vient de négligence et de faute de soin" (1694, exemples : "toutes ses fermes, toutes ses métairies sont dans un grand dépérissement") ; "état de décadence ; le dépérissement de sa santé" (1762 : "toutes ces maisons sont dans un grand dépérissement, faute de soin ; le dépérissement de ses meubles, des effets de cette succession, des preuves contre un accusé") ; "état de décadence, de dégradation, de ruine" (1798 : "on dit en jurisprudence le dépérissement des preuves pour dire l’altération ou la perte de ce qui peut servir à constater un fait") ; "état de ce qui dépérit ou est dépéri" (1832-35 et 1932-35 : "le dépérissement du corps, de sa santé, de ces maisons, de ses meubles, etc.").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend les définitions qu’il a lues dans le Dictionnaire de l’Académie française : "état de ce qui dépérit ou de ce qui est dépéri", citant un extrait du mémoire de Vauban sur la dîme : "il apprendrait par ce moyen les accroissements et les dépérissements de ses peuples et ce qui les cause", et il ajoute ce sens : "délabrement, détérioration", rappelant ainsi que ce nom désigne d’abord un procès (une action) avant de désigner l’état qui suit l’accomplissement du procès. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent dans la définition de dépérissement l’action ("le fait de dépérir") du résultat ("l’état qui en résulte"). Quand le nom s’applique aux êtres vivants, il a pour sens "état maladif qui se manifeste par un affaiblissement, un amaigrissement progressif" ; si ce sont les choses que le dépérissement atteint, institutions, château, bâtiment, etc. il est une détérioration ou une dégradation : les choses vont à leur ruine ou disparaissent.

 

C’est dans ce sens qu’est employée par les marxistes, léninistes et autres maoïstes la célèbre expression le dépérissement de l’État - qui est le but à atteindre dans un pays sur lequel les communistes, bolcheviques et autres révolutionnaires ont fait main basse. Camus, en 1951 (in L’homme révolté), croyait à cette blague si fort qu’il consacre plusieurs pages pour y donner du crédit : "même si l’on admet que l’état prolétarien ne puisse avant longtemps disparaître, il faut encore, selon la doctrine, pour qu’il puisse se dire prolétarien, qu’il tende à disparaître". Ou encore : "Marx et Engels sont largement utilisés par Lénine pour prouver d’autorité que l’État prolétarien n’est pas un État organisé comme les autres, mais un État qui, par définition, ne cesse de dépérir". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens condescendent (il ont dû en avaler des couleuvres pour cela) à citer cet emploi qui date des temps anciens où les slogans martelés par des idéologues hallucinés dans des salles enfumées étaient la réalité vraie, la vérité scientifique, le futur assuré, etc. : "spécialement, le dépérissement de l’État, sa disparition progressive, selon la doctrine marxiste" (les académiciens auraient mieux fait d’écrire : "selon les marxistes" ou "suivant la doctrine marxiste").

Pourtant, c’est dans le Trésor de la langue française que la thèse du dépérissement de l’Etat est exposée, mais involontairement, dans sa vérité nue ou dans sa réalité crue, à condition d’entendre classes sociales dans "disparition des classes sociales", non pas dans le sens de "catégories", mais de personnes constituant ces classes : "dans la doctrine marxiste, le phénomène" du dépérissement de l’Etat est "dû à la disparition des classes sociales". On a fait disparaître par des moyens simples (balle dans la tête, gaz de combat, famine organisée, travail de bête de somme dans les glaces arctiques, déportation de peuples entiers) des classes sociales entières, des millions de paysans, ouvriers, prêtres, nobles, fonctionnaires, etc. L’extermination de ces classes sociales n’a pas entraîné la dépérissement de l’Etat, bien au contraire, mais son renforcement. La société a été confondue avec l’Etat et ce qui n’était pas l’Etat a été éliminé. En bref, le dépérissement de l’Etat est la fable la plus grossière qui ait jamais germé dans une cervelle humaine et qui, pour être dévoilée comme fable, doit être retournée : l’expression a exactement le sens contraire à celui qu’expriment les mots dont elle est composée.

 

 

24 avril 2008

Laïcité

 

 

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé "la proposition de laïcité" qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : "caractère laïque", écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’a pas écrit laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civique.

Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution", employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience, assure le libre exercice des cultes et interdit que soit financé par l’argent public quelque culte ou que soient rémunérés les ministres du culte par les impôts.

Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité est ce qui caractérise les écoles, les hôpitaux, les lois, les institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un caractère et un principe. Elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est l'un ou l'autre. En faire un principe, c’est l’étendre (ou tenter de le faire) à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi.

La définition comme "principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La "société civile" et la "société religieuse" (si tant est que la "société religieuse" ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas "dans l’Etat", elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : "la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français". Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Quand un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’instruction est obligatoire, elle n’est jamais gratuite : au contraire, elle coûte très cher, sinon aux usagers, du moins aux citoyens contribuables. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les "stigmatiser", elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du "caractère laïque" fait l’objet de déformations : "caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises" et "impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse". Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : "caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions") à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution") pour prendre conscience que la laïcité, qui était un caractère défini par la loi et qui est d’application restreinte, s’est chargée de significations idéologiques militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de "l’indépendance" proclamée des "institutions publiques", auxquelles sont ajoutées les "institutions privées", ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard "du clergé et des Eglises" ou de "toutes confessions". On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des "sciences de l’éducation" ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Quoi qu’il en soit, Arouet le Jeune prend conscience, au moment où il dissèque la laïcité, qu’il tombe dans les travers déplaisants de l’époque moderne : Littré définit la laïcité en deux mots ("caractère laïque"), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

19 avril 2008

Lumière des livres 17, Jacques Rossi

Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)

 

Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.

 

 

Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.

Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.

 

Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.

De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.

Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.

Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.

Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.

Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.

Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.

 

 

 

 

18 avril 2008

Sympathie

 

 

 

Emprunté du latin sympathia, au sens "d’accord, affinité naturelle", lui-même emprunté du grec "participation à la souffrance d’autrui" (d’où "communauté de sentiments"), le nom sympathie est attesté au début du XVe siècle dans la locution avoir sympathie pour (quelque chose) au sens "d’avoir de l’attirance pour (quelque chose)". Le mot est en usage dans la science de la fin du Moyen Age, où il désigne la "vertu occulte" qu’un corps exerce sur un autre corps. C’est Rabelais qui, dans Gargantua (1534), l’emploie, le premier semble-t-il, à propos de personnes, ce qui est le sens moderne : "affinité entre des personnes", alors qu’au XVIIe siècle, sympathie prend aussi le sens de "participation aux sentiments d’une autre personne".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens qui est défini d’abord est celui de l’ancienne science (ancienne pour nous, modernes ; mais actuelle, pour les hommes des siècles classiques, jusqu’à la fin du XIXe siècle d’ailleurs) : "vertu naturelle par laquelle deux corps agissent l’un sur l’autre, comme l’ambre sur la paille et l’aimant sur le fer" (exemple : "ces deux sortes de plantes ou d’animaux ont de la sympathie l’une avec l’autre"). Ce sens est illustré aussi par la célèbre expression onguent ou poudre de sympathie : "onguent ou poudre que l’on applique sur le sang sorti d’une blessure et que l’on prétend agir par vertu sympathique sur la personne blessée, quoi qu’elle soit dans un certain éloignement". Ce sens est exposé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878, dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). En revanche, les académiciens ne le relèvent plus dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : il semble que les connaissances accumulées au XIXe siècle aient rendu caduque la sympathie, assez mystérieuse, à dire vrai, que les anciens savants attribuaient à certains principes contenus dans les plantes, les animaux, les pierres, les corps…

En tout cas, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), dont d’Alembert, consacrent un très long article, détaillé et savant, à la sympathie. Ils croyaient observer sans préjugé la matière ; en réalité, ils y mettaient beaucoup de mystère. La sympathie est "l’aptitude qu’ont certains corps pour s’unir ou s’incorporer, en conséquence d’une certaine ressemblance ou convenance dans leurs figures". D’Alembert, qui a écrit cet article, a conscience (car il est intelligent) du caractère sulfureux de cette définition, qu’il s’empresse de corriger ou d’atténuer : "bien entendu qu’on n’attache à ces mots (sympathie et son contraire antipathie) d’autres idées que celle de la propriété qu’ils expriment, sans prétendre que cette propriété vienne de quelque être métaphysique, ou qualité occulte résidente dans ces corps". Déjà, au XVIIIe siècle, les intellectuels tenaient, semble-t-il, à conformer leurs opinions à ce qui était reçu ou communément admis ou à ce qui était jugé politiquement correct.

Selon d’Alembert, les exemples de sympathie sont innombrables dans la nature : "le mercure qui s’unit à l’or et à beaucoup d’autres métaux" ; "l’eau qui mouille le sel et qui le dissout, coule sur le suif sans s’y attacher" ; "si vous versez sur du mercure de l’huile de tartre, de l’esprit de vin et de l’huile de térébenthine par dessus, et enfin qu’il y ait de l’air par dessus le tout, tous ces fluides resteront dans le vaisseau sans se mêler ou s’unir en aucune sorte les uns avec les autres". La sympathie est un phénomène physiologique : "cette convenance d’affection et d’inclination, cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue, sentie avec une rapidité inexplicable, cette conformité de qualités naturelles, d’idées, d’humeurs et de tempéraments, par laquelle deux âmes assorties se cherchent, s’aiment, s’attachent l’une à l'autre, se confondent ensemble, est ce qu’on nomme sympathie". C’est aussi une réalité de "physique anatomique" : "harmonie, accord mutuel qui règne entre diverses parties du corps humain par l’entremise des nerfs, merveilleusement arrangés, et distribués pour cet effet". Les "sympathies de la tête avec d’autres parties du corps, des yeux, des narines, des oreilles, des dents, des poumons, du ventricule, des intestins, du foie, de la rate, des reins, de la vessie, de l’utérus", etc. sont décrites dans le détail et même expliquées.

 

Le second sens, celui qui est seul en usage aujourd’hui, est défini ainsi par les académiciens : "sympathie se dit aussi de la convenance du rapport d’humeurs et d’inclinations" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Dans la sixième édition (1832-35), l’article que les académiciens consacrent aux divers sens de sympathie est relativement long et complet (il est réduit au minimum dans la huitième édition, celle de 1932-35). Ce qui est nouveau, c’est l’extension du sens figuré aux choses ("convenance que certaines choses ont entre elles" ; "il y a une sympathie naturelle entre certains sons et les émotions de notre âme ; il y a de la sympathie entre ces deux couleurs ; ces couleurs ont de la sympathie") et l’enregistrement, pour la première fois, du sens que Mme de Sévigné donnait à sympathie ("participation aux sentiments d’une autre personne") : "il signifie également, dans le langage philosophique, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres" (exemple : "la sympathie sert en nous de contrepoids à l’intérêt personnel"). L’étonnant est que les académiciens fassent de ce sens, pourtant fort commun, un emploi propre au langage philosophique, ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme : "terme de philosophie, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs des autres". Un siècle plus tard (huitième édition, 1932-35), les académiciens, quand ils exposent ce sens ("sympathie désigne également notre accord avec le sentiment d’autrui, le pouvoir que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres"), ne l’incluent plus dans le langage philosophique, et ils en font un sens courant et commun (cf. "notre accord, nous, les uns des autres").

 

La modernité étant le triomphe de la religion sociale, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui ont érigé en seize gros volumes un monument lexical à la gloire de cette modernité, consacrent naturellement un long article à cet attrait, cette attirance, cette inclination d’une personne pour une autre ou pour d’autres, qui sont comme la preuve tangible que la convivialité – la vertu par excellence de la religion sociale – est devenue une réalité, sinon dans les faits sociaux, du moins dans la langue, et que l’homme a cessé d’être un loup pour l’homme. Le mot prend un sens positif (la fameuse positivité) et très favorable (tous sympas), si bien qu’il finit par signifier, souvent au pluriel "bonne disposition, attitude favorable, sentiment de bienveillance envers quelqu’un ou quelque chose", quitte à ce que ces bonnes dispositions empêchent tout recul : "si l’esprit critique et la sympathie ne sont pas, de soi, contradictoires, il s’en faut que ces deux vertus soient toujours faciles à concilier, qu’elles soient également représentées dans l’esprit de chaque savant" (Marrou, 1954). Dans ce livre, Marrou traite de la connaissance historique : on sait les conséquences fâcheuses qu’ont les manifestations de sympathie pour ce qui est de l’établissement des faits. C’est du Lyssenko à la pelle.

Le mérite des auteurs du Trésor de la langue française, quand ils exposent les sens vieillis de sympathie (en médecine ou en physiologie : "rapport, correspondance entre plusieurs choses, effet d’une chose sur une autre"), est de révéler que les nombreux sens de sympathie sur lesquels s’attarde avec délectation d’Alembert dans L’Encyclopédie, ce prétendu monument des Lumières et de la raison critique, relèvent en réalité de l’occultisme et de son histoire : "correspondance que les anciens imaginaient entre les qualités de certains corps ; aptitude qu’ont certains corps à s’unir, à se pénétrer", comme dans cet extrait : "on dit que les plantes ont des sympathies et des antipathies, vivant volontiers en société avec certains végétaux et en repoussant d’autres" (1891). L’Encyclopédie serait-elle le monument honteux de l’occultisme ? Les Lumières seraient-elles une illumination et les esprits éclairés des illuminés ? La sympathie qu’éprouvent pour la sympathie les auteurs de L’Encyclopédie pourrait le faire accroire, ou le laisser croire : à juste titre ?

 

 

 

17 avril 2008

Racines

 

 

 

Quelques anthropologues, dont Marcel Detienne, spécialiste de la Grèce antique, tiennent (cf. Comment être autochtone, 2003 ; Les Grecs et nous, 2005) les racines pour un mythe, la recherche des racines pour une quête des origines et l’enracinement, dont Barrès fut jadis un chantre, mais dans un contexte singulier, pour une idéologie mythique dont le but est la célébration du groupe, de la lignée, de l’être enraciné. Arouet le Jeune doute que les racines aient, dans la vie des individus, ce rôle déterminant que certains y attribuent, mais il ne partage pas l’aversion, tout idéologique, qu’y voue Detienne.

Il est une anecdote que racontent parfois les professeurs de philosophie. Antisthène, disent-ils, se moquait de la fierté que les Athéniens auraient éprouvée pour leurs racines, en leur rétorquant qu’ils partageaient le destin des libellules et des pissenlits. Or, le texte de Diogène Laërce, qui a écrit la vie des philosophes célèbres, porte autre chose : "marquant son dédain à l’endroit de ces Athéniens qui se vantaient d’être des indigènes, Antisthène disait que leur noblesse ne dépassait en rien celle des limaçons et des sauterelles". Il ne fait pas allusion aux pissenlits, ni aux libellules, mais aux limaçons et aux sauterelles. Le contexte éclaire cette boutade. L’enjeu ne porte pas sur les "racines", ni sur le fait d’être ou de ne pas être indigène, mais sur la noblesse qui rend les hommes courageux sur les champs de bataille face à l’ennemi. Antisthène avait une mère thrace, mais il avait choisi de combattre avec les Athéniens et il l’avait fait courageusement lors de la bataille de Tanagra, si bien que Socrate aurait dit de lui, toujours d’après Laërce : "Comme quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né de mère thrace, il dit : et tu croyais, toi, que noble comme il est, il était né de deux Athéniens". De fait, cette anecdote, qui n’est pas insignifiante, surtout dans l’Athènes antique (Nietzsche, cf. Généalogie de la morale, en aurait tiré des conclusions tout autres sur le bien, sur l’origine "noble" des valeurs positives – "noble" au sens où elles sont le fait de la noblesse guerrière), est extraite de son contexte, dépouillée en partie de son sens, déformée, pour être racontée à de jeunes Français, mais dans un autre contexte, où elle prend un nouveau sens, sans rapport avec le sens premier ; et cette déformation est le fait de personnes qui tiennent la rigueur intellectuelle et la liberté de l’esprit pour les valeurs suprêmes et l’origine, les racines, l’ascendance pour des choses sans intérêt, des riens ou des billevesées.

De ce point de vue, l’histoire des sens du nom racine, issu d’un mot du bas latin dérivé du latin classique, radix, radicis, est éclairante. Les sens propres ne soulèvent aucune difficulté : ils sont clairement définis dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre" ; "il se dit aussi de certaines plantes ou herbes, dans lesquelles ce qu’il y a de meilleur à manger, est ce qui vient en terre" ; "il se dit aussi en parlant des ongles, des dents, des cheveux" et "en parlant des cancers, des polypes, des loupes, des cors et des autres maux de même nature qui surviennent au corps humain". Ces sens sont attestés dans l’ancienne langue française à compter de la seconde moitié du XIIe siècle : de 1155 exactement.

Or, les sens figurés sont attestés dès la première moitié du XIIe siècle – avant même la première attestation du sens propre (cf. Trésor de la langue française, article racine, rubrique étymologie et histoire). Il est vrai que le mot latin radix, radicis, avait les mêmes sens figurés. "Employé par image", y est-il précisé, racine désigne "les provignements (l’enracinement et la multiplication) du peuple d’Israël" et, par métaphore filée, les effets d’un sentiment : "Amors li ot el cuer planté Un arbre [...] Les racines sont de sospir, Et tuit li rain sont de desir" (Amour lui planta un arbre dans le cœur ; les racines sont de soupir et tous les vaisseaux sont de désir). En 1155, sont attestés de nouveaux sens figurés : d’abord "principe, source, cause" (illustré par l’exemple "la convoitise (…) est racine de péché") ; ensuite "souche, origine d’une personne (et, plus tard, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation)".

Ce sont les deux sens figurés modernes, le premier étant enregistré dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le second au XXe siècle seulement, entre autres, dans le Trésor de la langue française (1971-94). Or, ce sens moderne "d’origine" d’une personne, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation, Detienne refuse qu’il s’applique à l’Europe et aux racines grecques dont celle-ci se nourrit ou, selon ce sceptique absolu, qui tient les racines pour des mythes, dont elle se nourrirait.

L’anthropologie de M. Detienne a tout des sciences modernes. Elle est inhumaine : l’homme n’existe pas ; n’existent que les structures ou les systèmes. Elle est radicale : son radicalisme va même jusqu’à nier les racines, mais celles des seuls Européens ou Français. Elle est arrogante : elle prétend détenir la vérité contre huit siècles de langue ou, si l’on y ajoute le latin, malgré vingt-cinq siècles, au moins, d’histoire sémantique. Elle méprise les gens de peu.

 

 

 

16 avril 2008

Délirer

 

 

 

Ce verbe est moderne. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève le nom délire, mais ignore le verbe délirer, lequel est attesté pourtant en 1525 et employé par Rabelais. Il en va de même des académiciens qui, dès la première édition de 1694, enregistrent délire ou "égarement d’esprit causé par la fièvre". Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un assez long article est consacré au délire, mais le verbe n’y est jamais employé. 

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, délirer est défini a minima. C’est "avoir le délire, être en délire" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35, et huitième édition, 1932-35), définition que Littré reprend telle quelle (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), se contentant d’y ajouter un sens figuré : "être en proie à une émotion qui trouble l’esprit", qu’il illustre d’un extrait des Confessions de Rousseau : "les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement, je délirais".

Les auteurs de dictionnaires s’attardent sur l’étymologie, non pas du verbe français, mais du verbe latin delirare, duquel délirer est emprunté : "du latin classique delirare, proprement "s’écarter du sillon"" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "latin delirare, proprement s’écarter du sillon ; de lira, sillon ; métaphore de laboureurs" (Littré).

Ce qui était en latin une "métaphore de laboureurs" est devenu dans la langue française du XXe siècle un mot "moderne". L’article assez bref qui y est consacré dans le Trésor de la langue française contient l’explication du succès de délirer. C’est un terme de médecine : il appartient donc au vocabulaire prestigieux de la science et des savants. Il a pour sens "être en état de délire", le délire pouvant être provoqué par une forte fièvre ou bien par un trouble psychique, comme dans cet extrait de Foucault : "puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse, livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s’efface devant les figures de la perception" (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961).

De la médecine, le verbe s’applique à toute action qui ne résulte ni de la fièvre, ni d’un trouble psychique. C’est "manifester une excitation extrême provoquée par l’exaltation d’un sentiment". Les causes sont ou peuvent être l’admiration, le bonheur, la fureur, l’impatience, la joie, la tendresse. Les célébrations ineptes des monômes étudiants d’il y a quarante ans font délirer journaleux, médieux et ces interprètes délirants de ce même délire que sont les consciencieux du social. L’emploi le plus juste de délirer pour désigner ces pulsions commémoratives est sans aucun doute celui qui est relevé comme péjoratif dans le Trésor de la langue française et glosé par "divaguer" : mai 68 fait divaguer les medias. C’est ce que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) définissent ainsi : "par exagération, familier, tenir des propos déraisonnables" et qu’ils illustrent des exemples suivants : "il parle sans réfléchir, il délire" ; "vous n’y pensez pas, vous délirez !".

Il apparaît donc que ce verbe condense dans son sens et dans ses emplois actuels l’esprit même de la modernité, dont la devise pourrait être "liberté de délirer" (délirer a remplacé penser) ou "DAD pour tous" ("droit au délire pour tous"). L’extension à l’infini des droits qui caractérise la modernité "démocratique" aboutit au droit à délirer en toute occasion ou quel que soit le sujet : homo festivus ne se contente pas d’organiser des fêtes de tout ; il est aussi delirans.

 

15 avril 2008

Rocade

 

 

 

En voilà un mot moderne et qui dit, à sa manière et avec éloquence, ce qu’est la modernité. Il est attesté à la fin du XVIIIe siècle dans ligne de rocade et pendant deux siècles, il est propre à l’art militaire. C’est pendant la guerre de 1914-1918 qu’il connaît un emploi fréquent chez les Poilus. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est défini ainsi : "terme de guerre ; ligne parallèle au front de combat, reliant les divers secteurs et sur laquelle les troupes peuvent se transporter d’un point à un autre". Les exemples sont ligne, route, voie de rocade.

Ce nom est dérivé du verbe roquer, terme du jeu d’échecs qui signifie "déplacer de deux pas son roi vers la droite ou vers la gauche, suivant l’horizontale, et placer ensuite la tour vers laquelle il se dirige sur la case attenante au roi, en sautant par-dessus lui" (Trésor de la langue française, 1971-94), ou du nom roque, "coup par lequel on roque" aux échecs. Les spécialistes d’étymologie estiment que la voie qui est parallèle à la ligne de front a été nommée rocade par analogie entre le mouvement de va-et-vient qui s’y fait et "le mouvement des pièces sur l’échiquier lors du roque". Pourquoi pas ?

Le fait est qu’en 1941, le nom rocade est extrait du vocabulaire de la guerre pour être utilisé dans l’aménagement des villes et devenir un terme d’urbanisme. Cela signifierait-il que l’urbanisme moderne tient de la guerre ou qu’il procède de la même stratégie que l’art militaire dans l’occupation de l’espace ? Quand on voit les villes modernes telles qu’elles sont aménagées avec leurs nombreuses rocades, on se prend à penser qu’il y a dans cet urbanisme quelque vestige d’un paysage dévasté par une guerre à outrance. Quoi qu’il en soit, les lexicographes du Trésor de la langue française ne se posent pas la question : ils constatent l’analogie entre le jeu d’échecs et les stratégies militaires, ils ne l’étendent pas à l’urbanisme. Il est vrai qu’ils pensent bien en toute occasion, c’est-à-dire qu’ils opinent au monde moderne ou s’en font les chantres. Ils se contentent donc d’une définition neutre et minimale : "en urbanisme, voie de circulation rapide contournant ou longeant une agglomération", l’illustrant de cet extrait, lequel, pourtant, désigne un enfer urbain : "c’est également avec des niveaux séparés qu’ont été aménagés au cours de ces dernières années les croisements de la grande rocade de Paris" (1951).

 

14 avril 2008

Consanguin

 

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin consanguineus, "qui est né du même père", et attesté en 1282, est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition (1694), bien que les académiciens reconnaissent "qu’il n’a presque point d’usage". Ils en bornent l’emploi à celui d’adjectif de genre masculin, au sens de "parent du côté paternel" (1694, 1762, 1798). Dans ces deux dernières éditions, la quatrième et la cinquième, l’usage en est limité à la "jurisprudence" et à la seule "phrase" (en 1832-35, les académiciens écrivent "locution") : "frère consanguin, qui signifie frère de père" et que l’on distingue de "frère utérin, qui signifie frère de mère".

 

L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus complet : "en jurisprudence, consanguin se dit de celui qui est du même sang qu’un autre ; on appelle frères et sœurs consanguins, ceux qui sont enfants d’un même père, à la différence des frères et sœurs utérins, qui sont ceux issus d’une même mère". L’auteur de l’article ajoute que "chez les Romains, on appelait consanguins en général tous les parents du côté paternel" et que "les consanguins ou agnats formaient le premier ordre d’héritiers ab intestat, au défaut d’enfants héritiers de leur père et mère", mais que "parmi nous on ne donne la qualité de consanguins qu’aux frères et sœurs qui sont enfants d’un même père".

Féraud a peut-être étudié le droit : en tout cas, il sait que consanguin s’applique aussi à des enfants de sexe féminin. Il tient donc la restriction de genre pour une erreur : "l’Académie ne le met que masculin, frère consanguin : on dit pourtant aussi sœur consanguine, sœur utérine" (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens corrigent leur erreur : "il n’est guère usité que dans ces locutions, frère consanguin, sœur consanguine" et ils relèvent, pour la première fois, que consanguin s’emploie aussi comme nom : "il s’emploie quelquefois substantivement, au pluriel, surtout en jurisprudence : les utérins et les consanguins". Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’emploi de consanguin n’évolue pas : "terme de droit, qui a parenté du côté paternel seulement" et, "substantivement, les consanguins et les utérins" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est dans le courant du XXe siècle que consanguin s’extrait du droit, civil et canonique, et s’étend à de nouvelles sciences, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : à l’ethnologie et à l’inévitable sociologie ("il se dit d’une personne ayant avec une autre une parenté unilinéaire du côté paternel" ; il a pour synonymes patrilinéaire, agnat et pour antonymes cognat, germain, utérin), à la biologie et à la génétique ("il se dit des individus obtenus de parents dont l’hérédité augmente les chances de partager les mêmes allèles"), à la zootechnie ("individu de race pure sélectionnée"). C’est aussi au XXe siècle que cet adjectif qualifie, non plus seulement des personnes, mais un lien ou une relation : auquel cas, il a pour sens "relatif à l’origine commune, quant au père ou à un proche ascendant mâle", comme dans union, relation, fraternité, mariage consanguins.

Ce sont les emplois hors du droit, dans les sciences modernes ou "de pointe", telles que la sociologie, l’ethnologie, la biologie, la génétique, qui ont fait de consanguin un mot de la dernière modernité en le nimbant d’une aura mystérieuse ou d’un halo avantageux, de sorte que n’importe quel humoriste, qui bée aux Guignols ou à Groland de Canal + ("plus" de Bêtise, évidemment), peut se l’approprier pour en désigner d’autres notoires de la modernité imbécile.