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05 avril 2008

Galère

 

 

 

Emprunté du catalan galera (issu du grec byzantin galea), galère est attesté au début du XVe siècle au sens de "navire de guerre à rames". Il est dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française et, dès 1694 (première édition), il a deux sens principaux, maritime et judiciaire : "vaisseau long et de bas bord qui va ordinairement à rames, et qui va aussi à la voile, dont on se sert sur la mer méditerranée, et rarement sur l’océan" (1694) et "il se prend aussi pour la peine de ceux qui sont condamnés à ramer sur les galères" ("il est condamné aux galères pour cinq ans, pour vingt ans, à perpétuité ; condamner aux galères ; envoyer aux galères ; retirer un homme des galères ; racheter un forçat des galères", 1762). Les académiciens précisent qu’entendu dans le sens judiciaire, le mot n’est en usage qu’au pluriel.

Dès 1694, il est noté un emploi figuré qui a une valeur de proverbe : être en galère, "pour dire que l’on est en un lieu où l’on souffre beaucoup" ("en parlant d’un lieu, d’un état, d’une condition où l’on a beaucoup à souffrir, on dit proverbialement et figurément que c’est une galère, une vraie galère, c’est être en galère", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions, tout en distinguant les galères antiques des galères modernes. Pour ce qui est de l’emploi figuré, il se contente d’une définition affaiblie. Ce n’est plus le lieu, l’état, la condition "où l’on a beaucoup à souffrir", mais tout simplement une "condition désagréable". La souffrance se mue en désagrément. Le sens est jugé "familier". Les extraits qui illustrent ce sens attestent en effet qu’il est employé par moquerie : "la campagne qu’on peut appeler les galères d’une jeune personne" ; "la nature a condamné le pic au travail, et pour ainsi dire à la galère perpétuelle" (Buffon) ; "je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère où je me tiens les bras croisés" (d’Alembert) ; "personne maintenant ne veut être soldat ; ce métier, sous les nobles, sans espoir d’avancement, est une galère, un supplice à qui s’en peut exempter : on aime encore mieux être prêtre" (Courier). Une vie de galère est la métaphore hyperbolique (la condamnation aux galères étant supprimée) d’une "situation pénible et laborieuse".

 

 

Ce qui est nouveau (et laisse sans voix) dans la langue moderne, c’est l’usage qui est fait de galère par les sciencieux du soc psy. Ce mot désigne la vie, relativement favorisée eu égard aux normes des pays d’origine, que mènent en France, dans les quartiers qui ne sont dits populaires que pour cacher qu’ils sont devenus islamiques, les "jeunes issus de l’immigration", c’est-à-dire les (grands) enfants (eux-mêmes pères de famille) de Marocains, Algériens, Tunisiens, Turcs, Maliens, etc. ou, dit sans fioritures, les membres des colonies arabo-islamiques établies en France. Ils seraient en galère, ils connaîtraient la galère, leur vie serait une galère, ils rameraient tous les jours, ils seraient condamnés (par des racistes évidemment) à mener une vie pénible et laborieuse, généralement faite d’allocations de tout type et de revenus de trafics divers. En bref, ils vivraient fort bien, sur un grand pied, et sans travailler. De la galère, ils ne sont pas les rameurs, mais les chiourmes. On comprend qu’ils préfèrent cette existence dans le luxe à une vie grise dans leur pays. La galère, pour cette science indépassable qu’est la sociologie, consiste donc pour les ressortissants de ces colonies à vivre sur le pays ou, comme on dit sans fioriture, à vivre sur la bête. "Le tourbillon politique qui tournoie autour de nous ne me laisse pas une minute ; la vie est une galère", s’exclame profondément, mais sans ironie, Lamartine, ce poète illuminé de la religion sociale. Il ne croyait pas si bien dire. La vie doit être une croisière de luxe pour les sociologues qui tiennent, sans rire, ni plaisanter et sans antiphrase, la condition dans les colonies islamiques établies en France (et en Europe) pour une galère.

 

 

 

01 avril 2008

Cumul

 

 

 

 

Dérivé du verbe cumuler, le nom cumul est relativement récent, puisqu’il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Il est attesté pour la première fois en 1692 dans un ouvrage traitant de coutumes, où il a le désigne le "droit qu’avaient selon la coutume de certaines provinces les héritiers du sang d’obtenir dans un héritage les deux tiers des meubles et des acquêts". C’est ce sens qui est exposé dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : "Jurisprudence, droit singulier qui n’a lieu que dans quelques coutumes qui l’établissent expressément. Il consiste dans la faculté que les héritiers des propres ont lorsque les meubles et acquêts sont considérables, et que les propres sont en petite quantité, de demander que l’on accumule le tout, et qu’on leur en donne le tiers ; mais pour cela il faut que les meubles et acquêts excèdent des trois quarts la valeur des propres. Ce droit de cumul n’a lieu qu’en faveur des enfants, et non pour les collatéraux : il n’a pas lieu non plus dans les coutumes de subrogation, telles qu’Anjou et Maine, attendu qu’elles ont assez pourvu à l’intérêt des héritiers des propres, en subrogeant les acquêts aux propres : enfin il ne s’étend point aux biens qui sont situés dans d’autres coutumes que celles qui l’établissent". C’est ce sens qu’exposent, en usant de termes généraux ou obscurs, les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "terme de jurisprudence, action de cumuler une chose avec une autre" (l’exemple "le cumul du possessoire avec le pétitoire n’est pas permis" est pour nous du chinois).

Ce que notent les académiciens en 1835 et qui est d’importance, c’est que cumul s’extrait du droit pour s’établir fermement dans le domaine social, d’ailleurs en fonction de la loi du grand dérangement (au sens acadien de ce terme, "déménagement") des sens qui modèle la NLF ou Nouvelle Langue française : "il se dit souvent aujourd’hui, écrivent-ils, en parlant de places, d’emplois, de traitements, etc." ("il se dit souvent en parlant de la jouissance simultanée de plusieurs places, emplois ou traitements", Académie française, 1932-35) et ils font référence à une "loi sur le cumul" : déjà en 1835, une loi autorisait le cumul de places, emplois, traitements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction établie par les académiciens entre le "terme de jurisprudence" ("action de cumuler une chose avec une autre ; le cumul des peines (l’exemple est nouveau) ; le cumul de la réserve et de la quotité disponible est permis, c’est-à-dire la qualité d’héritier à réserve et celle de légataire peuvent être réunies") et le sens courant, celui de "la langue générale" : "jouissance simultanée de plusieurs emplois ou de plusieurs traitements" (exemples : "loi sur le cumul des places" et "le cumul de deux chaires n’est pas interdit").

Dans la langue du XXe siècle, c’est le second sens, celui qui n’appartient pas à la jurisprudence, qui s’étend sans cesse à de nouvelles réalités, autres que les emplois ou les traitements, comme l’atteste l’article, assez long, qu’y consacrent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et dans lequel un sens péjoratif est distingué d’un autre sens, qui ne le serait pas : "en parlant d’emplois, d’avantages (ce qui fait désordre dans une société égalitaire et dont le nivellement est devenu l’horizon indépassable), fait, pour une même personne, d’exercer simultanément plusieurs fonctions ou de recevoir plusieurs émoluments attachés à ces fonctions ou mandats". Ce sens, quand il n’est pas péjoratif, est illustré par les exemples suivants : "les règles administratives du cumul ; admettre le cumul". Cet exemple, signé Proudhon, est éloquent : "ce qui fait la royauté, ce n’est pas le roi, ce n’est pas l’hérédité, c’est (...) le cumul des pouvoirs ; c’est la concentration hiérarchique de toutes les facultés politiques et sociales en une seule et indivisible fonction qui est le gouvernement" (Les Confessions d'un révolutionnaire, 1849). Les révolutionnaires sont des naïfs (ou des roués)  : un président de la Ve République a plus de pouvoirs et contrôle plus de pouvoirs (exécutif, judiciaire et, quand il a la majorité, législatif) que Louis XIV, "souverain absolu de droit divin", à qui échappaient les pouvoirs de justice et celui de former les lois. Lénine, premier secrétaire du PCUS, avait cent fois plus de pouvoirs que le tsar. Les Français croient être en république, ils sont en royauté. Les révolutionnaires rêvaient d'instaurer le pouvoir de tous, ils rétablissent la tyrannie.

Le même sens, péjoratif, est illustré par des extraits de Proudhon : "Bonaparte se fait nommer président de la République italienne. Cumul injustifiable dans un chef d'État républicain" (La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre, 1852), de Vedel : "le cumul entre mandat parlementaire et professions ou activités privées offre des dangers difficiles à apprécier" (1949).

 

Jusqu’à la fin du XXe siècle, le cumul n’a jamais soulevé la moindre difficulté : un élu pouvait être maire, conseiller général, président de conseil général, conseiller régional, député ou sénateur, député au parlement européen, et ajouter à ces mandats d’autres fonctions. Tout a changé, à commencer par le droit, comme l’atteste l’article cumul de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Le cumul d’action ("possibilité d’engager en justice, à l’occasion d’un même fait juridique, plusieurs actions simultanées ou successives") et le cumul d’infractions ("imputation à un même délinquant de deux ou plusieurs infractions différentes et successives, dont aucune n’a encore fait l’objet d’une condamnation définitive") sont reconnus par la loi, mais le cumul des peines, lui, est caduc : "le principe du cumul des peines ne s’applique qu’aux contraventions et n’est plus admis en matière de crimes et de délits". Un criminel condamné sept ou huit fois à vingt ans de réclusion ne restera que vingt ans en prison : les peines auxquelles il a été condamné sont confondues (mais pas ses contraventions routières) et leur addition est impossible. Les académiciens nomment cela "le principe de non-cumul des peines, en vertu duquel, quand plusieurs peines sont prononcées distinctement contre une même personne pour des crimes ou des délits différents, seule la peine la plus forte sera exécutée". Bienheureux les criminels : l’addition leur est épargnée. De même, la loi autorise "l’exercice simultané, par une même personne, de plusieurs emplois ou de plusieurs fonctions ou mandats"  ou "le cumul d’une profession libérale et d’un emploi salarié" et en conséquence la "jouissance simultanée, par une même personne, de plusieurs rétributions" (une retraite et un salaire).

En fait, l’égalitarisme ne triomphe que dans les mandats électoraux. D’où la nécessité de composer un nouveau mot, un peu barbare en utilisant l’adverbe non, comme une sorte de préfixe (un élément formant) : le non-cumul des mandats ou "le fait de ne pas cumuler de charges, de fonctions, de mandats électoraux, etc.", principe qui a la propriété d’être élastique et dont il est possible de s’exonérer aisément.

 

 

30 mars 2008

Dérive

 

 

 

 

Le nom dérive (déverbal du verbe dériver) est défini dans tous les dictionnaires comme un terme de marine (Dictionnaire de l’Académie française, de la deuxième (1718) à la neuvième édition en cours de publication), un terme de mer (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ou comme relevant du domaine de l’aéronautique et de la marine (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est le "sillage que fait un vaisseau que les vents et les courants détournent de la route qu’il tient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1832-35), "la quantité dont un navire, poussé par le courant ou l’effort du vent, s’éloigne de la route qu’il s’était proposé de suivre" (Littré), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1932-35), "la déviation d’un bateau ou d’un avion par rapport à sa route sous l’action des courants ou des vents" (Trésor de la langue française, 1971-94), "la déviation d’un navire de sa route sous l’effet du vent, des courants" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). En quatre siècles, le sens (en fait, le phénomène réel que le mot désigne) n’a pas changé – seules ont changé les formulations des lexicographes.

Certes, les sujets parlants ont été si fortement impressionnés par le phénomène de dérive qu’ils ont formé avec ce nom de nombreuses locutions : "aller à la dérive, il y a de la dérive", "avoir belle dérive", "la dérive vaut la route", "être en dérive" ; et ils l’ont même employé dans un sens figuré à propos de personnes, sens qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il signifie figurément n’avoir plus la force de se gouverner, être entraîné hors de la bonne direction ; cet homme va à la dérive".

C’est au cours du XXe siècle que le nom a dérivé de la marine vers d’autres domaines, comme le relèvent les auteurs du Trésor de la langue française et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : l’aviation, la pêche (filet de dérive), la glaciologie (dérive des glaces), la géographie (dérive des continents : "théorie prétendant que les continents flottent à la surface d’une masse visqueuse", in Trésor de la langue française, et "théorie de la dérive des continents, théorie selon laquelle les continents, initialement rassemblés en un continent unique, se sont fragmentés et se déplacent les uns par rapport aux autres", Dictionnaire de l’Académie), l’artillerie ou la balistique ("distance exacte dont doit être déplacée la hausse d’un canon pour en corriger la déviation"), les techniques (dérivographe, dérivomètre).

 

Arouet le Jeune n’aurait pas consacré un peu de son temps à étudier dérive, si celui-ci n’avait pas eu un ou deux emplois bien en accord avec la Nouvelle Langue française. Les lexicographes ne relèvent pas d’autre emploi figuré que celui d’aller à la dérive en parlant d’une personne, sauf les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : "être, aller à la dérive, en parlant d’une personne, n’avoir plus la force de se gouverner; cette entreprise est à la dérive, elle n’est plus dirigée de façon cohérente, elle est en train de péricliter". Ils notent donc que la métaphore s’étend aussi à des choses, en particulier à des institutions humaines : les entreprises et même les finances publiques ou le budget de l’Etat ou de quelque autre collectivité locale. Dérive est aussi en usage, en dehors de la locution "être à la dérive", dans les discours politiques ou politiciens ou militants ; dès lors, il se rapporte aux forces du mal : les dérives (d’un gouvernement, d’une majorité, d’un parti, etc.) sont fascistes, nationalistes, populistes, racistes, démagogiques, droitières (bien entendu, le fascisme, le nationalisme, le populisme, le racisme, la démagogie, etc. ne sont pas avérées, et encore moins prouvées : ce sont des imputations), mais jamais "on" (les dominants, nantis, bien pensants) ne parle de dérive quand des partis, organisations, gouvernements, majorités, etc. sombrent dans le gauchisme, le marxisme, le léninisme, l’islam, etc. Avez-vous entendu parler des dérives gauchistes de M. Cohn-Bendit, des dérives trotskistes de M. Jospin, des dérives maoïstes de Mme Lebranchu ou des dérives léninistes de M. Besancenot ? Les habiles répondront peut-être : il n’y a pas de dérive, ils conservent le cap, ils ne dévient pas de la route, ils sont solidement ancrés à leurs amarres gauchistes, trotskistes, maoïstes, léninistes. En tout cas, qu’il y ait ou non dérive, l’ancrage est caché.

 

 

25 mars 2008

Activer

 

 

Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-77), tient le verbe activer pour un néologisme qui a pour sens "donner de l’activité, hâter, pousser", l’employant dans ces deux phrases : "activer les travaux, le vent active le feu" ; mais dans le Supplément (1877), ayant lu chez Oudin une attestation du XVIe siècle ("une parole active (pousse) l’autre"), il corrige sa première affirmation : "cet exemple prouve qu’activer n’est point un néologisme, comme on l’a dit". Il est vrai que les académiciens l’ont enregistré dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798 : "mettre en activité (activer un nouvel établissement, activer le recouvrement d’un impôt) ; donner de l’activité à") et qu’il a disparu de la sixième édition (1832-35), celle dont disposait Littré, ne réapparaissant que dans la huitième (1932-35), dans un sens différent de celui de 1798 : "rendre plus prompt" ("activer le travail, la maturité des fruits").

Voilà donc un verbe attesté au XVe siècle au sens de "pousser (quelqu’un) à (faire quelque chose)" avec un complément indirect ("activer les cœurs à bien faire") et au XVIe siècle, en botanique, au sens de "rendre la croissance d’une plante plus rapide", et qui sort de l’usage aux XVIIe et XVIIIe siècles (il n’est relevé ni par Furetière, ni par Richelet, ni par les académiciens), et qui reparaît soudain au début du XIXe siècle au sens de "mettre en en activité" et dans un contexte social ("ce café n’est arrivé de Moka qu’après avoir activé cinq cent bras que le commerce a fait mouvoir") et dans le sens "d’accélérer".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article consacré à activer s’étend sur trois colonnes. La simple comparaison avec l’article de Littré fait apparaître que ce verbe s’est étendu à d’innombrables réalités. Il est vrai que son sens est en accord avec l’idéologie moderne, dont l’horizon indépassable est bouger, agir, faire changer les choses, les activer, etc. Quand le verbe est suivi d’un complément qui désigne une chose, il a pour sens "en rendre l’activité ou le déroulement plus intense ou plus rapide" (activer la marche, les emménagements, l’appétit, le feu, la flamme, etc.) ; quand cette chose est une couleur ou une odeur, il signifie "en rendre l’éclat ou la sensation plus vifs". Moderne, les sciences l’accaparent : médecine (activer la circulation du sang), physique (activer l’évaporation), œnologie (activer la fermentation du raisin), physique ("rendre radioactif") et même la psychologie ("stimuler l’activité par une animation intense").

Au XXe siècle, le verbe qui s’employait à propos de choses s’emploie aussi à propos d’êtres humains : de la science à l’homme ou l’homme traité comme une chose, voilà un fait qui est "emblématique", diraient les biens pensants, de la modernité, pour signaler simplement que cet emploi s’accorde avec la grande religion, sociale et scientiste, moderne. Ce qui est activé, c’est le remords, le passé, le zèle, la haine, une tendance (selon l’inénarrable Mounier, 1946), l’imagination, les antagonismes, la curiosité, la lutte, un vote, soi-même : "le cuisinier s’active devant ses fourneaux", exemple cité dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française, et "familier, activez le mouvement ! activez-vous ! ou activez !" au sens "d’agissez plus promptement, de pressez-vous".

Dans la langue, l’homme est l’objet de processus qui jadis touchaient la matière, les éléments de la chimie ou les atomes de la physique nucléaire, etc. La science triomphante installe sa modernité au cœur même de la langue, sans doute comme un prodrome d'un phénomène social réel :  la technicisation ou usinage ou formatage du peu qui reste d’humain dans l’homme.

 

24 mars 2008

Formulaire

 

 

 

 

Le nom formulaire, attesté au XIVe siècle, a eu pour seul sens, jusqu’au milieu du XXe siècle, "recueil" ou "livre" de "formules". Le formulaire des notaires est un recueil où les clercs et les notaires trouvent des modèles pour rédiger leurs actes. C’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "livre de formules ; le formulaire des notaires, des arrêts du conseil" et "il se dit aussi de tout ce qui contient quelque formule, quelque formalité à observer" ("formulaire de dévotion, signer le formulaire"). Cette définition et les exemples qui l’illustrent sont repris dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35).

Pour ce qui est du second emploi relatif à la religion (formulaire de dévotion, signer le formulaire), l’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus claire que la hâtive définition des académiciens. Ce terme de "théologie et d’histoire ecclésiastique" désigne "toute formule de foi qu’on propose pour être reçue ou signée" et plus particulièrement, tel un nom propre, le "fameux formulaire dont le clergé de France a ordonné la signature en 1661, et par lequel l’on condamne les cinq propositions dites de Jansénius". D’Alembert, qui a rédigé lui-même l’article, ajoute : "ce formulaire, auquel un petit nombre d’ecclésiastiques refuse encore d’adhérer, est une des principales causes des troubles dont l’église de France est affligée depuis cent ans". Il semble que, lui l’homme de science, tienne ces querelles ou disputes pour peu de chose : "on appelle (très improprement) jansénistes ceux qui refusent de signer que Jansénius ait enseigné ces propositions. Ceux-ci de leur côté qualifient (non moins ridiculement) leurs adversaires de molinistes, quoique le Molinisme n’ait rien de commun avec le formulaire ; et ils appellent athées les hommes sages qui rient de ces vaines contestations". Il s’en moque : "que l’Eglise et l’Etat aient été bouleversés pour savoir si cinq propositions inintelligibles sont dans un livre que personne ne lit ; que des hommes, tels qu’Arnauld, qui auraient pu éclairer le genre humain par leurs écrits, aient consacré leur vie et sacrifié leur repos à ces querelles frivoles ; que l’on ait porté la démence jusqu’à s’imaginer que l’Être suprême ait décidé par des miracles une controverse si digne des temps barbares ; c’est, il faut l’avouer, le comble de l’humiliation pour notre siècle". Alembert est insensible à ces questions, ce qui ne signifie pas qu’il soit sceptique ou détaché. Bien au contraire. Il défend avec autant de rage sa cause que celle dont il se gausse : "favoriser les progrès de l’esprit philosophique, qui en inspirant aux hommes l’indifférence pour ces frivoles disputes, est le plus ferme appui de la paix dans la religion et dans l’état, et le fondement le plus sûr du bonheur des hommes." Le grand esprit philosophique dont témoignent le marxisme, le léninisme, l’hitlérisme, etc. atteste qu’il est préférable que les hommes se disputent sur l’efficacité de la grâce plutôt que sur les moyens d’établir le paradis sur terre. Dans le premier cas, les disputes n’ont tué personne ; dans le second, ce sont des dizaines de millions d’innocents qui ont été sacrifiés sur l’autel de l’esprit philosophique.

 

C’est au XIXe siècle et surtout au XXe siècle que le nom formulaire quitte le nid douillet des notaires, du Conseil et de la dévotion, pour prendre son envol et coloniser le social, la société, le sociétal et l’administratif – cet immense appareil bureaucratique qui a pour fonction de célébrer le culte social, à l’aide de formulaires évidemment. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré note que formulaire s’est étendu à l’embryon de bureaucratie mis en place par la monarchie administrative et désigne un "modèle sur lequel on doit rédiger un tableau, un état, une statistique, etc.". Vauban y donne ce sens dans son mémoire sur la dîme : "se servir pour ces dénombrements simples d’un formulaire en table, à la fin de laquelle on pourrait joindre des remarques courtes et succinctes sur les sujets qui auront rapport à ce dénombrement". Les choses nommées formulaires devenant sans cesse plus nombreuses, la définition s’affine. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35), c’est un "répertoire de formules, dressé soit par l’autorité publique, soit par un particulier en vue de l’usage pratique ; formulaire des notaires, des actes de procédure, pharmaceutique ou nomenclature des médicaments simples et recueil des formules concernant les préparations officinales".

C’est en 1932, dans le Voyage au bout de la nuit de Céline, que formulaire est attesté pour la première fois dans son sens moderne : "imprimé à remplir" - à "renseigner", disent désormais les sciencieux du psy et soc. C’est ce qui assure son succès dans la bureaucratie des Etats providence : "imprimé comportant un certain nombre de questions auxquelles il est demandé de répondre pour satisfaire à certaines formalités administratives" (Trésor de la langue française, 1971-94) ou "imprimé comprenant une série de questions auxquelles l’intéressé (lequel ? le formulaire ?) doit répondre" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication), sens que Mme de Beauvoir, cette pythonisse de la religion sociale moderne, s’empresse d’employer, dès 1954, dans son nullissime roman, Les Mandarins : "Pourrai-je voir cinq minutes M. Tournelle ? de la part d’Henri Perron. Je suis chargé d’un message pour lui. Si vous voulez inscrire votre nom et le motif de la visite, dit la secrétaire en tendant à Henri un formulaire imprimé". Un "formulaire imprimé", voilà ce que cette dame va laisser à la postérité sous le titre Les Mandarins. S’il avait été au féminin (comme il aurait dû l’être, vu les croyances de la dame), ce titre comestible aurait échappé à la rigolade des siècles futurs.

 

 

21 mars 2008

Régularisation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne, attesté en 1819 et enregistré dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, bien que le verbe régulariser dont il dérive y soit antérieur de près d’un siècle (première attestation en 1723 : "rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires", et enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1798). En 1832-35, régularisation est défini comme un "terme de comptabilité" : c’est "l’action de régulariser" (exemple : "une dépense". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "action de régulariser ; effet de cette action" (exemple : "la régularisation d’un compte"). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens répètent la définition vieille d’un siècle, mais ils renoncent à "terme de comptabilité". De fait, les exemples qui l’illustrent débordent de la comptabilité ("la régularisation d’une dépense") et s’étendent au droit et à l'administration : "la régularisation d’un acte, d’une succession". Il est même fait état de l’emploi familier de ce mot : "c’est une régularisation se dit du mariage de gens qui ont d’abord vécu en union libre".

A l’instar de nombreux autres mots de la NLF, régularisation s’est étendu au XXe siècle, le grand siècle de la religion sociale, hors du droit et de la comptabilité. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est en usage en économie (régularisation du cours d’une action, de la production, des échanges), dans les travaux publics (régularisation d’un cours d’eau ; réservoir de régularisation), et de plus en plus souvent dans les affaires sociales (la régularisation par le mariage d’une relation amoureuse). Dès le XIXe siècle, Auguste Comte, l’auteur du Catéchisme positiviste, a annoncé, en grand prophète de la nouvelle religion, cette mutation : "dans l’ordre positif, l’organisation sociale (...) n’est pas autre chose que la régularisation de la division du travail" (1826, Opuscules de philosophie sociale).

 

Il est un emploi qui n’apparaît pas dans le Trésor de la langue française, dont le volume 14, avec l’entrée régularisation, a été publié en 1990 et qui, pourtant, est devenu fort commun dans la France nouvelle, multiculturelle et pluriethnique, qui n’est plus que le précipité du monde : c’est l’obtention de documents administratifs par les clandestins, les immigrés en situation irrégulière, les faux réfugiés, les malades désireux de se faire soigner gratuitement, etc. (ces documents dûment tamponnés les autorisant à rester dans un pays, dont ils n’ont que faire) - bref par tous ceux qui, pour de bonnes (selon eux) ou de mauvaises (objectivement) raisons, ont violé sans scrupule ni retenue les lois que le peuple français souverain s’est données. De fait, la régularisation consiste à ne pas leur appliquer la loi (les règles oubliées créent une caste de privilégiés) ou à faire avaliser par un Etat déjà soumis (entre 1940 et 1944, on disait un Etat collabo) une épreuve de force imposée par des groupes ethniques sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit, dominateurs et arrogants. Avant 1990, la régularisation des clandestins était courante, mais les lexicographes jugeaient que le phénomène n’était pas assez massif pour être noté dans un thesaurus de la langue française. Aujourd’hui, il a pris une telle ampleur que le nom régularisation ne désigne rien d’autre que lui. Il faudra attendre une nouvelle édition de ce Trésor pour qu’il y figure sans doute, à moins que le mot, dans un demi siècle, ne s’applique désormais aux Français réduits au statut de clandestins dans leur propre pays et à qui serait octroyée à titre exceptionnel par les nouvelles autorités, tolérantes évidemment, l’autorisation d’y demeurer : leur régularisation en somme.

 

20 mars 2008

Ambiance

 

 

 

 

Voilà un néologisme fin de siècle : il a été formé en 1885 par l’écrivain Villiers de l’Isle-Adam qui y a donné le sens "d’environnement, d’atmosphère qui enveloppe une personne ou une chose" ("un homme qui avait le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance"). Le succès est éclatant : deux colonnes et demie grand format dans le Trésor de la langue française, 1971-94, c’est beaucoup en moins d’un siècle pour un mot parti de rien et sans histoire. Ce qui explique ce succès, c’est l’origine scientifique de l’adjectif ambiant, dont il dérive. Ambiant, en effet, est un "terme de physique" qui a pour sens "qui entoure, qui enveloppe" et qui est en usage dans les syntagmes "un fluide ambiant, l’air ambiant".

Bien que ce soit un néologisme, il est enregistré assez rapidement dans le Dictionnaire de l’Académie française – dans la première édition publiée après qu’il a été formé (huitième édition, 1932-35). Il est vrai que c’est un néologisme d’écrivain et que les académiciens sont plus indulgents pour ces néologismes-là que pour ceux que fabriquent à longueur de colonnes les journalistes ou les sciencieux du social. La définition est expédiée en un court syntagme : "milieu matériel, intellectuel ou moral" et elle est illustrée d’un exemple gnomique qui semble émaner de l’Opinion : "telle ou telle ambiance peut améliorer ou déformer un caractère". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois et les acceptions prolifèrent, les exemples aussi. C’est un terme de psychologue : "qualité du milieu (matériel, intellectuel, moral) qui environne et conditionne la vie quotidienne d’une personne, d’une collectivité". L’ambiance peut être familiale, sociale, de Paris, de La Sorbonne, de la salle. Mounier invente "l’ambiance corporelle : corps et âme ; allons-nous arrêter la sphère de nos milieux à la surface de notre corps ? La continuité entre nos grands appareils organiques et les milieux correspondants, mise en évidence par la médecine moderne, rend bien difficile la distinction absolue d’un "intérieur" et d’un "extérieur" organiques" (Traité du caractère, 1946). Arouet le Jeune, que la Bêtise moderne amuse, ne résiste pas au plaisir de citer ceci : "la psychanalyse a peu à peu délaissé la doctrine du traumatisme initial en faveur de l’ambiance traumatisante" (Qu’est-ce que la psychanalyse ?, 1950). A lire cette faveur faite à "l’ambiance traumatisante", on peut répondre, à la question posée dans le titre de cet ouvrage : la psychanalyse n’est pas grand chose ou il n’y a pas en elle de quoi fouetter un chat. Les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont très confits en modernité (ce qu’ils nomment faire de la science), ajoutent que, entendu dans ce sens, ambiance a de nombreux synonymes : atmosphère, climat, décor, entourage, environnement, milieu. Mais dans le décor d’un film, l’entourage du Président, le milieu du cercle, etc. va-t-on remplacer ces " synonymes " par ambiance ? L’ambiance du cercle ?

La psychologie est moderne quand elle est du travail ; elle abuse donc d’ambiance, comme dans ces extraits : "l’homme vit dans certaines conditions d’ambiance et son adaptation aux variations du milieu externe est limitée. L’environnement de travail doit donc avoir des caractéristiques relativement fixes (...). Les éléments de ce milieu sont multiples, et parmi les plus importants citons : l’éclairage, le bruit, les vibrations et la température" (Adaptation de la machine à l’homme, 1962). Ces psychologues-là, qui expliquent tout, distinguent des facteurs d’ambiance : "facteurs, autres que ceux imputables au travailleur lui-même ou à ses conditions de vie en dehors de l’entreprise (...), qui influent sur l’état physiologique et psychique de l’homme au travail, provoquant sa fatigue et modifient son rendement". Comme s’il ne suffisait pas de faire d’ambiance un terme de psychologie, les psychologues ont inventé l’ambiance psychologique pour désigner "le climat affectif qui règne dans un groupe humain (famille, équipe de travail) et influence fortement le comportement des membres du groupe" (Psychologie, 1969).

L’ambiance ne serait pas moderne si elle n’était pas aussi sociale. Comme l’écrit l’inénarrable Birou en 1966, "l’ambiance sociale définit les caractéristiques dominantes du milieu social, en tant qu’elles sont fixées par les cadres habituels de l’existence". Lire une phrase pareille à haute voix sur une scène de théâtre, c’est déclencher à coup sûr des vagues de rires. C’est sans doute ces emplois grotesques qui ont donné à ambiance, "par extension et familièrement" (précisent les graves auteurs du Trésor de la langue française), le sens "d’entrain, de gaieté". Lire Birou, Mounier, Qu’est-ce que la psychologie ?, ça met de l’ambiance, comme dans cet extrait de Mme de Beauvoir, qui fait siens tous les tics de langage modernes : "nous sommes montés dans l’auto et je les ai emmenés au bord du lac. Philipp a approuvé. "C’est le plus beau des sky-line d’Amérique, plus beau que celui de New-York". En revanche les burlesques s’avérèrent inférieurs à ceux de Boston, les bars de clochards moins pittoresques que ceux de San Francisco... L’ambiance est excellente, dit Philipp d’un air satisfait" (Les Mandarins, 1954).

Moderne, dérivé d’un terme de physique, ambiance colonise les media, cinéma, radio, télévision (ambiance d’un film, atmosphère de la réalisation ou de la projection, ambiance sonore, éclairage d’ambiance, musique d’ambiance, etc.), ce dont se plaint Cocteau : "ce que les cinéastes appellent, dans l’atroce vocabulaire moderne, l’ambiance, c’est le "mixage", le mélange des voix humaines, des cris d’animaux, du vent dans les feuilles, de la mer et de l’orchestre qui les accompagnent" (Le Foyer des artistes, 1947). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, confits en dévotion psychosociale et technicienne, les académiciens n’enregistrent que le sens de "milieu physique, intellectuel ou moral qui entoure un être vivant" qu’ils illustrent de ces exemples "l’ambiance chaude et humide d’une serre ; une ambiance gaie, amicale, morose, hostile ; une ambiance familiale agréable ; travailler dans une bonne ambiance". La seule concession qu’ils font à la technicisation du corps, de l’âme, de l’esprit, des groupes humains, etc. – c’est-à-dire à la grande religion moderne -, c’est cet emploi anodin : "technique, thermostat d’ambiance, dispositif permettant de régler automatiquement la température d’un lieu clos". Qu’ils en soient loués.

 

 

19 mars 2008

Recycler

 

 

 

 

Voilà un mot dont la modernité tient à trois facteurs : la date récente de la première attestation, le domaine dans lequel il est employé pour la première fois, l’extension rapide à d’autres domaines, dont le social.

Dérivé du nom cycle, recycler est attesté en 1959, il y a donc moins d’un demi siècle, au sens très précis et objectivement obscur de "faire passer une nouvelle fois sur la masse mise en œuvre des fluides qui n’ont pas réagi". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), cet emploi, propre au domaine de l’énergie ou à l’industrie, est glosé ainsi : "soumettre (une matière, un produit) à une opération de recyclage, la (ou le) faire repasser dans un circuit ou dans un cycle". On recycle des eaux usées, des eaux industrielles, de l’air climatisé.

En anglais, to recycle, c’est "to treat substances already used for industry, etc so that further use is possible". Cet emploi date de 1926 et il est passé en français, où ce pedigree de haute race a accéléré son usage dans ce sens (Trésor de la langue française) : "En particulier, soumettre au recyclage des déchets naturels ou industriels pour en faire un nouvel usage ; utiliser du matériau de récupération". Recycler est la grande ambition (la seule sans doute) des écologistes : "les Candidats Ecologiques (sic, avec une majuscule à l’initiale, comme Sa Majesté !) s’engagent à (...) entreprendre avec les habitants une recherche permanente de l’écologie de la commune, recycler les déchets et récupérer les matières premières" (Le Sauvage, organe de la Bêtise heureusement disparu, dépendant de cet autre organe de la Bêtise, Le Nouvel Observateur, 1977) ; ou encore : "comme on le dit dans la ferraille, "dans la voiture, c’est comme dans le cochon : tout est bon". Tout ce qui peut être récupéré sur les épaves et les voitures accidentées déclarées irréparables par les assureurs peut être "recyclé" et donc vendu" (Le Monde, 1983).

Le verbe s’emploie aussi à propos des finances et des "liquidités" : recycler, c’est "réinjecter des capitaux dans le circuit économique". Dans les années 1970-80, les gogos pensaient que les milliards de dollars que les pays islamiques ont rackettés aux riches des pays pauvres et aux pauvres des pays riches en vendant du pétrole et du gaz (trouvés dans les profondeurs de la terre, donc à tout le monde a priori) à des prix de gangsters seraient recyclés dans le développement, l’éducation, l’économie, la santé. Que nenni : ils ont été transformés en mosquées, en Corans, en kalachnikovs, en turbans, en tchadors et en prosternations en direction de la Mecque.

 

De la science, où ils sont d’abord employés, les mots recycler et recyclage (attesté en 1960) s’étendent au social dans un premier temps ; puis, des choses, ils s’appliquent à des êtres humains. La grande boucle de la modernité se clôt sur la réification des personnes. Dans le Trésor de la langue française, recycler est relevé comme un terme qui est propre au domaine de l’orientation scolaire et de la pédagogie : "faire changer un élève, un étudiant d’orientation scolaire, le faire passer dans un cycle d’études mieux adapté". Les enfants subissent un processus industriel qui s’applique d’abord aux déchets, sans que quiconque s’en émeuve. Puis le terme passe à la "formation professionnelle" : recycler quelqu’un, c’est "le soumettre à une formation professionnelle complémentaire ou nouvelle, pour l’adapter aux exigences de l’évolution scientifique et technique ou pour permettre sa reconversion". On recycle des cadres, des enseignants, des ingénieurs, le personnel d’une entreprise : ainsi ils sont soumis à des processus industriels qui tiennent à la fois de l’usinage et de la récupération des déchets. Jamais un mot n’a dit aussi clairement que recycler l’horreur moderne, dont les bien pensants sont pourtant si fiers.

 

 

18 mars 2008

Réhabilitation

 

 

 

 

Attesté en 1401 comme terme de droit ("terme de jurisprudence" selon Littré) au sens "d’action de rétablir dans un état, des droits, des privilèges perdus" (Amyot, XVIe siècle : "et s’il était banni, il lui promettait réhabilitation et restitution de tous ses biens"), réhabilitation est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française ainsi : "rétablissement au premier état" (1694) ; "rétablissement dans le premier état" (1762-1798), et illustré des mêmes exemples : "lettres de réhabilitation" (1694, 1762, 1798) et "réhabilitation de noblesse, de mariage" (1798). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est cité l’exemple des "lettres de réhabilitation de la noblesse" obtenues en "la grande chancellerie" et qui rétablissent une personne ou une famille dans ses droits de noblesse. La Bruyère rejette cette extension : "réhabilitation, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui des lettres de noblesse, autrefois si français et si usité". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) glose à peine plus clairement que les académiciens le sens de ce mot : "(il) exprime l’action de rétablir dans le premier état" ("lettres de réhabilitation, réhabiliter dans sa charge un officier dégradé").

A partir de la fin du XVIIe siècle, la réhabilitation s’étend aux faillis (rétablis dans leurs droits), aux nobles, aux condamnés (L’Encyclopédie : "les lettres de réhabilitation du condamné s’obtiennent en la grande chancellerie pour remettre le condamné en sa bonne renommée et biens non d’ailleurs confisqués") ; enfin, du droit, le mot bascule dans le social et il s’applique à ceux qui ont vu leur réputation écornée ou salie. En 1762, Voltaire l’emploie à propos de Calas : "du moins la mémoire de Calas sera rétablie dans l’esprit du public, et c’est la vraie réhabilitation" ("action de rétablir quelqu’un ou quelque chose dans l’estime, dans la considération d’autrui").

Les académiciens ne notent l’élargissement des emplois qu’à compter de la sixième édition (1832-35), mais dans les seuls exemples cités : "terme de chancellerie et de jurisprudence, la réhabilitation d’un failli, d’un condamné, obtenir un jugement de réhabilitation". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens général ("action de réhabiliter ; rétablissement dans le premier état") de cet extrait de d’Alembert : "le failli qui aura intégralement acquitté.... toutes les sommes par lui dues, pourra obtenir sa réhabilitation". Il faut attendre la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit explicitement défini le sens social et courant de ce "terme de chancellerie et de jurisprudence" : "il s’emploie par extension dans le langage courant et signifie rétablissement dans l’estime publique ; l’action qu’il vient de faire est sa meilleure réhabilitation."

Comme l’atteste l’article, relativement long (une colonne grand format, huit acceptions ou emplois), qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94), réhabilitation, tout en continuant à être employé dans le droit, pénal ou commercial, triomphe dans le social. "Par extension, écrivent les auteurs de ce dictionnaire, c’est le fait de rétablir (quelqu’un, quelque chose) dans l’estime, dans la considération perdue ; le fait (pour quelqu’un, quelque chose) de retrouver cette estime, cette considération". George Sand, en 1839, qualifie la réhabilitation d’une femme de sociale (ce qui serait aujourd’hui un pléonasme), anticipant de plus d’un siècle le destin moderne de ce mot. Quand le nom est suivi d’un mot de choses, c’est, dans le Trésor de la langue française, "le travail manuel" qui est réhabilité. Quand il est en usage en médecine, le mot a aussi un sens social : "restauration d’un malade ou d’un handicapé à un mode de vie et d’activité le plus proche possible de la normale". A réhabilitation physique (1974), les médecins préfèrent pourtant rééducation, réadaptation, reclassement "qui sont plus précis" (on se demande en quoi).

La réhabilitation a aussi son arc de triomphe érigé en 1966 : "action de remettre en état, de rénover un quartier, un immeuble" (in Le Monde). Ce sens ayant été adoubé dans l’organe de la Bêtise moderne, il prolifère. Il est vrai qu’il est emprunté à l’anglais rehabilitation "action de remettre en état, de rénover une chose, puis un immeuble, etc.", dérivé du verbe to rehabilitate, "to restore old buildings to a good condition". Avec pour parrains la langue anglaise et le journal Le Monde, ce sens socialo-urbanistique est très vite reçu chez les bien pensants. Le couronnement du transfert à la société de ce terme de droit, c’est "l’opération consistant dans le nettoyage et la remise en état d’un quartier ou d’un immeuble ancien", comme le chante l’autre organe (ou sous-organe) de la Bêtise moderne qu’est Le Nouvel Observateur : "réhabiliter un immeuble ancien consiste à le restaurer de façon sommaire, en y installant notamment un équipement sanitaire correspondant aux normes minimales d’habitabilité. La réhabilitation touche généralement le tissu urbain banal, la restauration étant plutôt réservée à la sauvegarde et à la mise en valeur d’ensembles ayant une réelle qualité architecturale" (1976).

 

 

 

 

17 mars 2008

Récupérer

 

 

 

Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (1972, 3 volumes, Trévise), Paul Dupré écrit, à propos du verbe récupérer : "d’une façon générale, on tend à abuser de récupérer, soit à la place de retrouver ou de reprendre (récupérer des forces), soit à la place de ramasser, emporter, acquérir, conquérir".

Emprunté du latin recuperare au sens de "reprendre, rentrer en possession de" (le verbe recouvrer continue ce verbe latin), attesté en 1495, il est enregistré comme verbe pronominal, se récupérer, et défini en 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition) ainsi : "se récupérer, se récompenser des pertes qu’on a faites". Les académiciens ajoutent qu’il "n’a guère d’usage qu’en cette phrase : se récupérer de ses pertes" ("on dit aussi absolument se récupérer"). La définition de la quatrième et de la cinquième éditions (1762, 1798) est identique à celle de 1694, les académiciens se contentant de noter que, employé sans le complément de ses pertes, "se récupérer est du style familier". Dans la sixième édition (1832-35) est relevé pour la première fois l’emploi du verbe dans la construction transitive : récupérer quelque chose, au sens de "recouvrer", qu’illustre cet exemple : "je n’ai jamais pu récupérer mes déboursés dans cette affaire". Les académiciens ne jugent plus familier l’emploi du verbe se récupérer sans complément "il avait fait quelques pertes, mais il parvint à se récupérer". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), relève les trois emplois : transitif (au sens de "recouvrer" : "il ne peut récupérer ses avances"), pronominal ("se dédommager : se récupérer de ses pertes") et pronominal sans complément indirect ("absolument, il parvint à se récupérer"). Quelle que soit la construction, le contexte sémantique est celui des pertes d’argent, des avances consenties, des débours engagés.

Tout change dans la langue moderne. L’article qui est consacré à récupérer dans le Trésor de la langue française (1971-94) est quatre ou cinq fois plus long que celui de Littré, rédigé un siècle plus tôt (Dictionnaire de la langue française). Le verbe, comme de très nombreux autres mots de la NLF, sort du domaine financier pour désigner des phénomènes sociaux. Quand le complément direct est le nom d’une chose de peu de valeur, récupérer signifie "recueillir, ramasser, collecter", "pour en tirer parti" ou "pour en tirer un profit". On récupère de la ferraille, des chiffons, des vieux papiers, du verre perdu, des vêtements usagés, du matériel, à peu près tout. Quand le complément est le nom d’une source d’énergie, récupérer (de la chaleur, de l’énergie, du pétrole, etc.), c’est "recueillir" cette source d’énergie "pour la réutiliser", comme si la hantise des modernes, qui jettent tout ce dont ils héritent, était de ne pas détruire les choses qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, et de les réutiliser après usage.  

Le droit est devenu moderne quand il a pris pour objet le travail. Le verbe récupérer est en usage dans ce droit-là. C’est "accomplir des heures, des jours de travail en remplacement des heures, des jours pendant lesquels, pour diverses raisons, on n’a pas travaillé" ou, familièrement, c’est "rattraper". La modernité est hygiéniste. Elle a la santé pour horizon indépassable – parfois elle n’en a pas d’autre. Récupérer, verbe dont le sens fleure bon la modernité, y est en usage au sens de "reprendre des forces, retrouver ses forces après un gros effort ou une maladie" ou de "recouvrer" (ses forces).

L’extension est si forte que le procès de récupérer affecte aussi les personnes. Aucun scrupule ne retient les modernes : ils traitent les personnes comme si elles étaient des choses. Récupérer une personne, familièrement, c’est "aller la chercher" à la gare ou à la sortie de l’école ou, si cette personne est handicapée, c’est la "réinsérer dans la vie professionnelle ou sociale". La hantise des modernes, ce sont les irrécupérables. Mais l’emploi le plus éloquent est celui de l’idéologie ou de la politique : "détourner à son profit les idées d’une personne (notamment en politique), un mouvement d’opinion ou une action collective ; neutraliser un individu ou un groupe ayant des objectifs opposés ou différents et parfois contestataires, en les amenant à servir ses propres desseins". On recueille, on ramasse, on collecte quelqu’un ou un groupe ou des idées, "pour en tirer parti" ou pour son profit personnel. Les exemples qui illustrent ce sens dans le Trésor de la langue française sont tous extraits de la littérature progressiste, celle des purs et durs  : "syndicat qui récupère un mouvement" ; "mouvement qui récupère un syndicat" ; "je ne sais pas exactement où serait Jaurès aujourd’hui ; je ne vais pas essayer de le récupérer. De nos jours, il ne parlerait sans doute plus tout à fait le langage de 1900 ou de 1910" (Le Nouvel Observateur, 1976). Ou encore, ce monument de la Bêtise béate : "on se sentait "récupéré" dès que des adultes ou des politiciens reprenaient un seul mot de la Sorbonne" (Jean Daniel, 1973).

 

 

12 mars 2008

Normaliser

 

 

Normaliser, normalisation, normalisateur 

 

 

Voilà des mots modernes, non seulement parce qu’ils sont récents, n’étant enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, mais encore parce qu’ils portent en eux, dans leurs sens et leurs emplois, l’esprit de la modernité : ils en sont le précipité.

Normaliser (dérivé de normal, lequel dérive de norme, emprunté du latin norma, "équerre", "règle" - cf. la note qui y est consacrée) est attesté en 1922 et en 1932 comme terme d’industrie ; normalisation dans la seconde moitié du XIXe siècle comme un terme d’industrie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "cela laisse supposer une existence antérieure du verbe malgré le manque d’attestations". Un demi-siècle après que ces deux mots ont été attestés dans la langue, les articles qui y sont consacrés dans ce dictionnaire occupent presque trois colonnes – cette prolifération d’emplois atteste, s’il en était besoin, la conformité de ces deux mots à la modernité.

 

Le verbe a deux sens principaux. Le premier est en usage dans l’industrie et dans les techniques : c’est "appliquer une norme de manière à abaisser le prix de revient ou à faciliter l’utilisation généralisée" (Trésor de la langue française) ou "adopter des normes de fabrication visant à rationaliser et à uniformiser les productions industrielles ou agricoles ; rendre un produit conforme à ces normes" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les synonymes sont "rationaliser, standardiser, systématiser, unifier". Sont normalisés les méthodes de travail, un produit, les outils, un procédé, la production d’un objet, les diamètres des tubulures d’admission, les cotes des brides de fixation du carburateur, un mode de transport du pétrole, les modèles et les qualités, les formats de papier, les dimensions en centimètres, etc. Dans une société à laquelle est imposée pour horizon obligatoire l’augmentation de la production de biens et de services par la rationalisation des processus, la fréquence d’emploi du verbe normaliser et du nom qui en dérive augmente d’une année sur l’autre et, vu leur succès croissant, les deux mots s’étendent à d’autres réalités que l’industrie et les techniques de production : la société, la politique, les êtres humains, les institutions sociales, l’orthographe, les comportements. Tout doit être normalisé dans une société dont l’idéal est la norme.

De fait, le second sens du verbe est "ramener à la norme, à un état normal, habituel, régulier ce qui avait cessé de l’être ou rendre normal ce qui ne l’était pas encore" (Trésor de la langue française) ou "ramener à une situation normale, au cours habituel des choses, après un désaccord ou un conflit" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition ; exemple : "ces deux États ont normalisé leurs relations"). Alors que les académiciens limitent (ce en quoi ils s’abusent) ce second sens à la seule politique, comme l’attestent la mention politique qui précède la définition et l’exemple qui l’illustre, les auteurs du Trésor de la langue française n’ont pas ce scrupule : tout dans la langue moderne peut être normalisé ; tout est sujet à normes, aussi bien les personnes, un état physique ou mental, des comportements sociaux ("toute rééducation ou réadaptation tend à normaliser l’individu, c’est-à-dire à le ramener aux normes de son groupe de vie", 1963), les états de déséquilibre mental (grâce à des médicaments psychotropes), mais aussi les rapports entre des personnes, des relations (diplomatiques), un pays, une situation politique, sociale ("rétablir, au besoin par la force, l’ordre, le statu quo, après une période d’agitation, de troubles", "faire rentrer dans le rang, mettre au pas"). De ce verbe est dérivé un nom et adjectif au sens éloquent : normalisateur, comme si la modernité, dont les beaux parleurs font tant de cas, se ramenait à la multiplication de normes imposées de tout type, de tout genre, de toute espèce, imposées à tous et à chacun, aux individus et aux groupes ou comme si la modernité n’était qu’un gigantesque usinage et un perpétuel et sans cesse recommencé formatage des personnes, des lieux, des choses, des institutions, des esprits, des pensées, des façons de faire, des paysages, des outils, des comportements, etc. Tout d’équerre et tout à la règle. Il n’est pas de mots plus éloquents que norme et ses dérivés : normal, normaliser, normalisation, normalisateur pour dire ce qu’est le monde réel qui se cache sous des apparences trompeuses.

 

09 mars 2008

Spécialisation

 

Spécialiser, spécialisation

 

 

Voilà encore deux mots modernes. Le verbe dérivé de l’adjectif spécial et le nom dérivé du verbe ont été enregistrés tardivement dans les dictionnaires : en 1863-77 par Littré (Dictionnaire de la langue française) ; en 1932-35 par les académiciens (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Dans ces deux dictionnaires, la définition de l’un et l’autre mots occupe une ligne et demie. En revanche, un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), les articles qui y sont consacrés se sont allongés : ils tiennent dans une colonne et demie. Cet allongement atteste, s’il en était besoin, la modernité de ces deux mots.

En un siècle, leur sens s’est à la fois étendu à de nombreuses réalités et, d’obscur, il est devenu relativement clair. Littré, qui les enregistre le premier, les définit de façon confuse. Spécialiser, mentionné comme un néologisme, a pour sens "indiquer d’une manière spéciale" et la spécialisation est "l’action de spécialiser". Des exemples auraient pu illustrer ces sens. Littré n’en cite aucun. Pourtant, en 1826, Auguste Comte emploie spécialiser dans le sens "donner à quelqu’un un emploi spécial, déterminé et restreint" ; et en 1843, Balzac donne au verbe pronominal se spécialiser le sens de "se cantonner dans une branche particulière d’études, de recherches" (Les Illusions perdues). C’est le seul sens qui est donné à spécialiser, présenté comme un verbe pronominal, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "se cantonner dans une branche spéciale d’études" et qui est illustré par ces deux exemples : "ce critique d’art s’est spécialisé dans l’étude de la peinture espagnole" et "ce juriste s’est spécialisé dans le droit international". Il en va de même du nom spécialisation : "néologisme, action de spécialiser" (Littré) et "action de se spécialiser" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ces mots au XXe siècle, c’est leur extension à d’innombrables réalités sociales, potentialité latente dans les premiers emplois de spécialiser et de spécialisation chez Comte et Balzac (cf. ci-dessus). Dans le Trésor de la langue française, deux sens sont distingués suivant que le verbe est ou n’est pas pronominal. Quand il est transitif, c’est "rendre quelqu’un ou quelque chose apte à un emploi précis, déterminé, restreint" : on spécialise quelqu’un, la justice, on spécialise les quartiers d’une ville. Pronominal, c’est, quand le sujet du verbe désigne un être humain, "se consacrer à une occupation, à une recherche, à un métier déterminé" et quand il désigne une chose, c’est "être limité à un emploi spécial, restreint" (exemple : "les fonctions politiques, administratives, judiciaires, se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques", Durkheim, 1893). Le nom spécialisation a les deux mêmes sens que le verbe, suivant qu’il se rapporte à des choses ("spécialisation des productions, d’une faculté, du budget, des tarifs") ou un être humain (spécialisation dans une branche, dans une discipline, dans une profession, dans un domaine de recherche, etc.).

Ces deux mots appartiennent à la langue des industriels, des sociologues, des universitaires. Ils disent assez clairement les transformations qu’a subies la France en un peu plus d’un siècle : les processus industriels grâce auxquels sont produits massivement des biens de consommation (entre autres, la spécialisation des tâches, des fonctions, des emplois, etc.) ont été étendus à la société. Jadis, l’honnête homme ne se piquait de rien ; aujourd’hui, s’il veut être qualifié d’honnête, le spécialiste doit ne se piquer que de son domaine exigu. Ce que montrent ces mots, ce n’est pas seulement un transfert des choses aux hommes, c’est la fabrication d’êtres humains (leur production, en quelque sorte) suivant des processus empruntés à l’industrie. Les êtres sont spécialisés ou se sont spécialisés comme s’ils étaient réduits à des postes de travail, des tâches, des choses. Le sinistre destin des OS (les ouvriers dits spécialisés) est celui de tous. La spécialisation résume assez bien l’essence de la modernité.

 

 

08 mars 2008

Récession

 

 

 

En latin, recessio désigne un mouvement : "l’action de s’éloigner" qui se fait par "une marche en arrière". Le nom qui en est emprunté est attesté en 1864 dans un compte rendu de l’Académie des sciences. Le sens y est proche de ce qu’il est en latin : "que la disparition du renne de notre Europe tempérée soit le résultat de l’extinction régionale de cette espèce, ou bien de son refoulement par le développement progressif des sociétés humaines, ou bien encore, si l’on veut, de la récession graduelle et spontanée par suite de changement dans les conditions climatériques". Littré le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme "l’action de se retirer", qu’il illustre de cet extrait de l’Académie des sciences (les rennes se sont retirés de l'Europe tempérée), mais les académiciens ne le relèvent ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

C’est donc un mot savant. En astronomie, c’est "l’éloignement progressif des galaxies les unes des autres" (Trésor de la langue française, 1971-94) ; dans les sciences naturelles et en géologie, c’est la "décroissance du débit d’une source" ou la "rétraction des glaciers se traduisant par une diminution de la surface qu’ils recouvrent" (Trésor de la langue française).

Mais ce qui fait le succès de récession, c’est son emploi dans un nouveau sens par les économistes à l'imitation, dans les années 1950, du jargon des économistes et financiers  anglo-américains, où il a pour sens "slackening of business and industrial activity" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). L’exemple qui illustre ce sens anglais dit éloquemment ce qu’est une récession : "the recession caused a lot of unemployment". Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "ralentissement de l’activité économique d’un pays, caractérisé par une diminution de l’investissement et une augmentation du chômage, mais n’affectant pas nécessairement le mouvement des prix" (Trésor de la langue française).

De bonnes fées se sont penchées sur son berceau : la science, l’économie, l’anglais des Etats-Unis. Avec ces parrains et marraines, les media, la presse, l’université, l’école, les discours branchés, ne pouvaient y offrir rien d’autre qu’un triomphe.

 

04 mars 2008

Panique

 

Panique, paniquer, paniquard

 

 

 

A l’article panique du Trésor de la langue française (1971-94), il est indiqué que cet adjectif serait attesté dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740), ce qui est à la fois exact et inexact : exact, parce que l’entrée panique apparaît pour la première fois dans la troisième édition de 1740 ; inexact, parce que cet adjectif était défini, dans la première édition (1694), à l’entrée terreur, avec ce sens : "on appelle terreur panique une terreur sans sujet et sans fondement". Autrement dit, les académiciens ont défini d’abord l’adjectif avant d’y consacrer une entrée, ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "La Touche avait remarqué que panique n’est point alphabétiquement dans le Dictionnaire de l’Académie mais qu’il se trouve au mot de terreur. On l’a mis sous la lettre P dans la dernière édition."

Attesté dans Gargantua (Rabelais, 1534 : terreur Panice), il est emprunté de l’adjectif grec panikos, "relatif au dieu Pan" ou "de Pan" ; et comme dans Gargantua, il a longtemps qualifié le seul nom terreur : "il n’a d’usage que dans cette phrase (phrase a pour sens "syntagme" ou "groupe") : terreur panique, qui signifie une frayeur subite et sans fondement" (Dictionnaire de l’Académie française, 1740, 1762, 1798, 1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) juge qu’il peut qualifier aussi frayeur : "ne se dit qu’en cette phrase, terreur ou frayeur panique, c’est-à-dire sans sujet, sans cause légitime". Comme ce dictionnaire est universel (id est c’est un dictionnaire de choses et il tient d’une encyclopédie), Furetière explique l’origine de ce qualificatif : "cette façon de parler est fondée sur ce qu’on dit que Pan (…) a été l’un des capitaines de Bacchus, lequel mit en déroute les ennemis par le moyen d’un grand bruit qu’il fit faire à ses soldats qui combattaient dans une vallée, où il avait observé qu’il y avait plusieurs échos, ce qui fit croire qu’ils étaient en bien plus grand nombre, de sorte que les ennemis s’enfuirent sans combattre". L’explication fournie dans L’Encyclopédie (1751-65) est tout autre : "Brennus ayant fait une irruption dans la Grèce à la tête d’une nombreuse armée de Gaulois, la seconde année de la cent vingtième olympiade, s’avança jusqu’à Delphes ; les habitants consternés recoururent à l’oracle ; le dieu leur déclara qu’ils n’avaient rien à craindre, et les assura de sa puissante protection. En effet, continue l’historien (Pausanias), on vit tout à coup des signes évidents de la vengeance du ciel contre les barbares : le terrain qu’occupait leur armée fut agité de violents tremblements de terre ; des tonnerres et des éclairs continuels, non seulement les effrayaient sans cesse et les empêchaient d’entendre les ordres de leurs généraux. La foudre tombait sur leurs têtes, et des exhalaisons enflammées les réduisaient en poudre eux et leurs armes.... Mais la nuit leur fut encore plus funeste, car l’horreur des ténèbres les agita d’une terreur panique et leur fit prendre de fausses alarmes. La crainte s’empara de tous leurs sens, et l’épouvante fut si grande, que se divisant en plusieurs pelotons, ils s’entretuaient les uns les autres, croyant se battre contre des Grecs. Cette erreur qui ne pouvait être qu’un effet de la colère des dieux, dit encore Pausanias, dura jusqu’au jour, et causa à ces barbares une perte de plus de dix mille hommes ; le reste périt en se sauvant."

 

C’est donc dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française que panique est enregistré dans une entrée spécifique. La définition est reproduite telle quelle dans les quatrième, cinquième et sixième éditions (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) abonde dans le sens des académiciens : "adjectif, terreur panique, frayeur subite et sans fondement", précisant qu’il "n’a d’usage qu’avec terreur" et qu’on "ne dit ni crainte, ni frayeur panique, quoique ce soit le même sens : ainsi le veut l’usage". Après avoir indiqué la décision de l’usage, Féraud en note les infractions : "l’Abbé Prévost a dit dans un endroit de l’Histoire des Voyages crainte panique et dans un autre frayeur panique. Rousseau a dit paniques alarmes".

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent pour la première fois que panique s’emploie aussi comme nom : "quelques personnes disent, par ellipse, une panique", ce que confirme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "substantivement, une panique, une terreur soudaine". De nouveaux exemples en illustrent le sens : "la panique se mit parmi les spéculateurs" et "la foule, prise de panique, se dispersa en tous sens" (1932-35). Ce ne sont plus les soldats ou les ennemis qui s’enfuient paniqués, ce sont les boursicoteurs qui sont pris de panique ou c’est la foule qui en est saisie.

De la guerre à la bourse et aux foules en marche ou en transe, voilà des transferts de domaines qui ne sont pas anodins, comme s’ils indiquaient qu’un séisme social s’était produit en France, dont la langue gardait les marques. Dans l’ancienne langue, l’adjectif panique était en rapport avec la mythologique antique. Dans la langue moderne, le nom est propre à la foule, aux frayeurs collectives, aux spéculations. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent un assez long article au nom : "vive terreur, soudaine et irraisonnée, souvent dénuée de fondement qui affecte le plus souvent un groupe ou une foule et provoque de grands désordres". L’emploi "à propos de la Bourse" est illustré par cet extrait de Morand : "la crise de la fin 1929 n’avait pas de causes économiques profondes ; ce ne fut qu’une immense panique collective de Wall Street" (1930).

Le succès de ce mot dans la grande religion sociale et collective moderne est tel qu’il a produit des dérivés : paniquard (adjectif et nom) et paniquer (attesté en 1829, mais ignoré du Dictionnaire de l'Académie française) : "être pris de peur, perdre ses moyens, son sang-froid" et "frapper d’un sentiment diffus d’angoisse, de crainte" (Trésor de la langue française), adjectif et verbe qui ne sont pas enregistrés dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française.

 

 

02 mars 2008

Acolyte

 

 

 

 

Emprunté du latin chrétien acolythus, lui-même emprunté du grec, acolyte est attesté à la fin du XIIe siècle, où il désigne un clerc appartenant à un ordre mineur. C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française de la première à la cinquième édition (de 1694 à 1798) : "clerc dont l’office est de porter les cierges, de préparer le feu, l’encensoir, le vin et l’eau; et de servir à l’autel le prêtre, le diacre et le sous-diacre" (exemple : "faire les fonctions d’acolyte à une grande messe"). Ce sens est exposé dans les sixième, septième, huitième, neuvième éditions publiées de 1832 à aujourd’hui ("religion catholique, qui a reçu de l’évêque le ministère de l’acolytat", neuvième édition, en cours de publication), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "hiérarchie et liturgie catholiques, clerc promu à l’acolytat chargé notamment de servir à l’autel un membre de la hiérarchie placé au-dessus de lui, sous-diacre, diacre, prêtre, etc.").

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, chez le duc de Saint-Simon, le mot est extrait de la religion et de la liturgie et s’acclimate dans la société. Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens définissent le sens actuel : "il se dit familièrement, et en plaisantant, d’une personne qui en accompagne une autre" (Littré : même définition). Dans la huitième édition (1932-35), la même définition est exposée : "il se dit familièrement et avec une nuance de mépris d’une personne qui est à la suite d’une autre" (exemples : "c’est son digne acolyte, où qu'il aille, on le voit toujours avec ses deux acolytes"). Au fil du temps, le mot se prend de plus en plus souvent en mauvaise part. C’est (Trésor de la langue française, 1971-94) (familier et parfois péjoratif) le "compagnon et serviteur habituel d’une personne à laquelle il est subordonné" ou "un aide subalterne" et "par extension, péjoratif, le plus souvent au pluriel, complice", comme dans cet extrait d’Eugène Sue : "la nuit même, sur les quatre heures (...) on signale deux voiles à bâbord (…) et bientôt on les reconnaît pour le brick et la goélette montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes" (1831).

"Le sens religieux, qui représente la moitié des emplois au singulier, ne recouvre plus que le cinquième des emplois au pluriel. L’expression deux acolytes, qui représentait la moitié des exemples au XIXe s., n’en représente plus que le quart au XXe s., où le terme se désacralise alors que l’emploi religieux reste technique", est-il écrit dans une remarque du Trésor de la langue française. La désacralisation, en l’occurrence, s’est faite par le transfert d’acolyte, de la liturgie aux voyous. D’un clerc qui aide à servir la messe aux complices d’un brigand et eux-mêmes malfrats, le basculement est révélateur d’une vague de fond qui bouleverse au XIXe siècle, non pas le catholicisme lui-même, mais l’idée que l’on s’en fait et qui revient, en fin de compte, à criminaliser certains de ses clercs – ce dont la langue garde la trace. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne vont pas aussi loin dans l’abaissement du mot acolyte. Ils s’en tiennent au sens, dont ils précisent qu’il est "souvent péjoratif" : "compagnon, complice, subalterne qu’une personne traîne toujours à sa suite" (exemple : "où qu’il aille, on le voit toujours escorté de ses deux acolytes").

 

 

01 mars 2008

Négociation

 

 

 

 

Emprunté du latin negotiatio, dont le seul sens est "négoce, commerce en grand, entreprise commerciale" (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934), le nom négociation est attesté au XIVe siècle au sens de "commerce". Oresme le définit ainsi : "négociation, gain par marchandise" ; Montaigne, au XVIe siècle, l’emploie aussi dans ce sens : "la plus riche et belle partie du monde bouleversée par la négociation des perles et du poivre" ; de même, au début du XVIIe siècle, Malherbe : "la négociation consiste à vendre et à acheter".

C’est au XVIe siècle, en 1544, que ce mot, désignant le commerce, s’étend à la politique, où il prend le sens "d’activité déployée pour aboutir à un accord concernant des affaires publiques". Cette extension de sens est révélatrice de changements importants dans l’Europe des temps modernes : les différends politiques ne sont plus seulement réglés par la guerre ; ils peuvent l’être, sans doute partiellement ou provisoirement, en suivant les méthodes du commerce. De fait, l’idée répétée partout par les Modernes (faites du commerce, vous ne ferez pas la guerre ; le commerce adoucit les mœurs ; c’est par le commerce qu’on établira la paix perpétuelle ; le commerce désarme les combattants ; etc.), dont aucun examen n’a prouvé la justesse, est vieille de près de cinq siècles. Elle vient de la Renaissance. Condorcet, dans un ouvrage au titre éloquent, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), analyse avec justesse le rôle joué par la négociation qui se substitue à d’autres moyens d’action ou de pression, tels que la guerre, l’usage de la force, les menaces, le chantage, etc. : "dans les petits Etats, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes". Cette remarque est valable même pour les grands Etats et les relations que ces grands Etats ont entre eux. Pourtant, en dépit de ces prédictions confiantes, la négociation n’a pas empêché que les guerres se soient succédé, quasiment sans interruption en Europe et dans le monde, depuis que le commerce a servi d’exemple pour résoudre les conflits. Lanoue, qui a participé aux guerres de religion, écrit dans une lettre : "la première finesse fut la négociation de la paix". On sait que les paix négociées pendant les guerres de religion n’ont jamais duré. A peine la négociation était-elle terminée, les combats reprenaient de plus belle.

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens ancien (il vient du latin) et premier de négociation (à savoir "commerce") n’est pas exposé (est-ce un oubli ? de l’ignorance ?). Seul le second sens, propre à la politique, est relevé : "l’art et l’action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques". Les exemples qui illustrent ce sens sont nombreux : "il entend bien la négociation ; il est habile dans la négociation ; il a été employé dans la négociation de la paix ; il n’a eu nulle part à cette négociation ; sa négociation a été heureuse ; la négociation se faisait en tel endroit ; mettre une chose en négociation". Par métonymie (de l’action de négocier à la chose négociée), le mot désigne "aussi quelquefois l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (exemples : "il a une négociation difficile entre les mains ; une négociation délicate ; on l’a chargé d’une négociation importante"). D’une édition à l’autre, les mêmes définitions sont reprises : "art et action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques" et "affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35).

C’est à partir de la quatrième édition (1762) que le très ancien sens de "commerce", celui qui est emprunté du latin et qui n’a jamais disparu de la langue française du XIVe au XVIIIe siècle, est enfin exposé, mais le mot, entendu dans ce sens, semble, si l’on se fonde sur les exemples cités, spécifique de la seule bourse des valeurs : "on dit, en termes de commerce, la négociation d’un billet, d’une lettre de change, pour signifier le trafic (comprendre : le "commerce") qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change". C’est aussi à partir de cette quatrième édition que négociation ne désigne pas seulement les grandes affaires publiques (la paix, les traités, les accords entre souverains, etc.), mais s’étend aux affaires privées ou "particulières" : "il se dit aussi en parlant des affaires particulières" (exemples : "vous voulez que je le porte à faire telle et telle chose, vous me chargez là d’une négociation difficile ; il est en négociation pour acheter une telle charge").

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple qui illustrait le sens de "commerce" est enrichi de cet autre : négociation désigne aussi "le trafic qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change, les banquiers, les marchands, etc." Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) calque sa définition sur celle des académiciens : "action d’arranger les différends publics et surtout internationaux" ("il se dit aussi en parlant des affaires particulières") ; "l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" ; "terme de commerce : trafic (commerce) qui se fait d’un billet, d’une lettre de change, etc. par les banquiers, les marchands, etc." (exemple : "la négociation du papier"). Ce dernier sens est clairement défini comme spécifique de la Bourse dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de Bourse, il désigne la transmission de la propriété d’une valeur ou d’un effet, soit par l’intermédiaire d’un agent de change ou d’un courtier, soit par contrat direct" ("la négociation d’un billet, d’une lettre de change").

 

Dans la langue moderne, le mot bascule de la politique à la société. La grande affaire de la modernité (ce à quoi elle se reconnaît, sa "signature" en quelque sorte ou son oriflamme) est le social – le social parfois doublé de l’économique : les affaires économiques et sociales, dans lesquelles se dissout la politique. Atteste ce phénomène l’article négociation du Trésor de la langue française (1971-94). Outre le sens ancien "d’action de faire du commerce, du négoce" et, en économie, celui de "discussion d’un contrat pour arriver à sa conclusion" et de "transmission des effets de commerce" ou de "marché passé dans des bourses de commerce ou de valeurs", le sens principal est "démarche(s), série d’entretiens pour parvenir à un accord, pour conclure une affaire du domaine privé ou public ou mettre fin à un différend". Les synonymes sont pourparlers, tractation. Les auteurs de ce dictionnaire ne distinguent plus les emplois de négociation, suivant que ce mot s’applique aux affaires publiques ou aux affaires privées, à la signature d’un traité de paix entre deux puissances ou d’un mariage. L’emploi le plus important est social : c’est la "discussion menée par les représentants de groupes sociaux pour parvenir à un accord sur un point de politique économique et sociale". Le synonyme est le mot très moderne de concertation (cf. la note à ce sujet). Deux extraits illustrent ce sens massif : le premier est de Sartre et se rapporte aux sempiternels communistes, espèce aujourd’hui en voie d’heureuse disparition ("je les connais les gars du parti qui ne sont pas d’accord avec ma politique (...) ; s’ils ont désapprouvé ces négociations, c’est tout simplement qu'ils les jugent inopportunes", Les Mains sales, 1948 : le titre convient parfaitement à l’auteur) ; le second de l’auteur d’un ouvrage sur les syndicats en France : "le gouvernement se donne le droit, non de déterminer le résultat des négociations paritaires, mais de leur fixer une limite" (1963).

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie françaises publiées entre 1762 et 1932-35 (de la quatrième à la huitième), la définition de négociation est déclinée en quatre sens ("action de régler les grandes affaires publiques ; ces affaires elles-mêmes ; action de régler les affaires privées ; commerce des valeurs à la Bourse"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens prennent le parti de rassembler en une seule définition les trois premiers sens : "action de négocier, de débattre les termes d’un accord, les clauses d’un contrat, etc.", ce qui se fait "dans le cadre d’une affaire commerciale ou d’un conflit d’intérêts privés", "entre des parties intéressées au règlement d’un problème politique ou social", "dans le domaine de la diplomatie et des échanges internationaux". Ce seul et même sens est distingué du sens boursier : "action de négocier des valeurs, des effets de commerce" ("négociation au comptant, sur le marché à règlement mensuel"). Autrement dit, le commerce, son exemple, ses façons de faire, ses méthodes, son rythme, etc. ont fini par tout absorber : la politique, les affaires privées de chacun (mariage, achat d’un bien, etc.), l’économie et tout ce qui se rapporte au social : tout est négociable, tout se négocie, tout peut faire l’objet de négociation, même les libertés publiques, même l’art (surtout l’art), même la culture, même l’esprit ou l’âme, même les peuples. Acheter et vendre, voilà ce qui fait l’essence de la Modernité.

 

 

27 février 2008

Impulsion

 

 

 

En latin, impulsio signifie au propre "choc", "heurt" et au figuré, "disposition à faire quelque chose" et "excitation à" (cf. Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Le mot français qui en est emprunté est attesté au XIVe siècle dans les deux sens : "mouvement donné à quelque chose, action de pousser", comme dans cet extrait de Montaigne (XVIe siècle), "venant sans cause apparente et d’une impulsion céleste", et, chez Oresme, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" : "donc les choses que l’on fait par impulsion et mouvement de douleur ou de fureur.... ne sont pas faites par la vertu de fortitude" ; "l’impulsion et contrainte des passions".

Ces deux sens, propre et figuré, sont définis dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "mouvement qu’un corps donne à un autre" (en 1762, les académiciens ajoutent : "par le choc") et "(le mot) signifie quelquefois aussi figurément instigation, conseil, action par laquelle on pousse quelqu’un à faire une chose". Les exemples qui illustrent le premier sens attestent que, entendu dans un sens propre, impulsion appartenait au vocabulaire de la science : "cela se fait par l’impulsion de l’air ; les philosophes disputent si une telle chose se fait par impulsion ou par attraction" ou en 1762, "plusieurs philosophes modernes tiennent que tous les mouvements se font par impulsion" et en 1798 "les cartésiens (qui ne croient pas aux thèses de Newton) prétendent que tous les mouvements se font par impulsion".

Cette thèse, évoquée dans un exemple de dictionnaire, est discutée dans l’article qui est consacré à impulsion dans L’Encyclopédie (1751-65) : "(terme de physique) action d’un corps qui en pousse un autre, et qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet". L’auteur de l’article, après avoir défini ce terme savant, en vient à la thèse : "au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, et lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, et il semble qu’on doit être presque aussi étonné de voir qu’un corps qui en frappe un autre le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d’aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C’est donc une erreur de croire que l’idée de l’impulsion ne renferme aucune obscurité, et de vouloir, à l’exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S’il n’est pas absolument démontré qu’il y en ait d’autre, il s’en faut beaucoup qu’il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l’univers". Les lecteurs sont renvoyés aux articles attraction et gravitation. Ce que prouve Newton, c’est que le mouvement des corps, célestes ou terrestres, n’est pas nécessairement le résultat d’un choc, d’un heurt, d’une impulsion. Raynal (cité par Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit à ce sujet : "en levant les yeux au ciel, Newton vit dans la chute des corps sur la terre et entre les mouvements des astres des rapports qui supposaient un principe universel différent de l’impulsion, seule cause visible de tous les mouvements". Quelle force a mis en mouvement ces astres ? Buffon, quant à lui, renonce à se prononcer sur l’impulsion première : "nous ne pouvons guère former de raisonnements ni même faire des recherches sur les causes du mouvement d’impulsion des comètes".

Dans les éditions des XIXe et XXe siècles du Dictionnaire de l’Académie française, les définitions, que ce soit celles du sens propre ou du sens figuré, s’étoffent de nouveaux exemples, dont plusieurs se rapportent à la psychologie humaine : "il se dit figurément, au sens moral, de l’action d’exciter, d’encourager, de pousser quelqu’un à faire une chose" (sixième édition, 1832-35, exemples : "il agit ainsi par l’impulsion d’un tel ; obéir, céder aux impulsions d’une volonté étrangère ; suivre l’impulsion de son cœur ; les esprits reçurent une impulsion nouvelle ; cette première découverte donna l’impulsion ; une impulsion irrésistible"). Cette force qui fait agir les hommes, parfois malgré leur volonté, mais révélant leur être, fascine les amateurs de psychologie.

 

Ce qui caractérise impulsion dans la langue du XXe siècle, c’est son extension à de nombreux phénomènes physiques et à d’innombrables faits humains et sociaux. En bref, il est porté par la grande vague de la nouvelle religion sociale et scientiste qui submerge tout. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article impulsion est relativement long et le premier sens, celui de la science, est amplement défini : "poussée, généralement brève, qui s’exerce sur un corps et lui communique un mouvement" et "par métonymie, le mouvement ainsi transmis". En mécanique, c’est "le produit d’une force multipliée par le temps pendant lequel elle s’exerce" ("l’impulsion est égale à la variation de la quantité de mouvement au cours d’un intervalle de temps" ; et en électricité et électronique, c’est la "variation brusque et de courte durée d’une grandeur physique, pouvant notamment servir de signal" et "ce signal lui-même" ("les impulsions reçues par un compteur téléphonique ; le générateur d’impulsions électromagnétiques d’un radar"). Le mot impulsion ainsi défini frappe si fort les esprits qu’il suscite des emplois figurés dans "communiquer une impulsion à son cheval avant l’obstacle", "donner une impulsion pour sauter", "donner une puissante impulsion aux affaires" et "donner une impulsion à des opérations militaires" ou "à la recherche". Ces emplois en mécanique et électronique sont complétés, dans le Trésor de la langue française (1971-94) par les emplois en biologie : "ensemble des processus physico-chimiques extrêmement brefs qui caractérisent le stade initial de l’activité fonctionnelle élémentaire d’un nerf, d’un neurone ou d’une de ses parties, et par lesquels s’effectuent les phénomènes de conduction et de transmission dans le système nerveux" ("impulsion nerveuse" ; "envoi d’impulsions motrices dans de nouveaux muscles").

Pour ce qui est du second sens, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" selon Nicolas Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, son extension, à tout ce qui est social et humain, n’est pas moindre que celle du premier sens. Une des définitions qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française est éloquente : "principe déterminant le développement, le dynamisme d’une activité sociale, économique, intellectuelle", avec les mots fétiches de la religion sociale : principe, déterminer, développement, dynamisme, activité sociale, économique, intellectuelle. Les synonymes sont animation (mot de la théologie catholique recyclé en mot de la théologie sociale) et incitation. "Par métonymie", est-il précisé, impulsion désigne le "mouvement social, économique, intellectuel, considéré dans sa dynamique", comme dans cet exemple, qui suinte de religiosité de pacotille : "l’impulsion innovatrice se propage dans des conditions entièrement différentes du modèle de J. Schumpeter, qui n’a pas étudié explicitement la firme régionalement dominante et l’unité motrice dans un territoire" (L’économie du XXe siècle, 1964).

Principe social, l’impulsion est aussi un principe psychologique : c’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (admirez la logorrhée moderne), le "principe déterminant l’action d’une personne", comme dans cet extrait du Journal de Delacroix : "la race anglaise (...) n’a pas au même degré que les Français cette force d’impulsion qui entraîne à tout moment" (1853) ou cet autre d’un ouvrage de parapsychologie : "le sujet manifeste une grande suggestibilité tant aux impulsions extérieures qu’aux poussées internes" (1954). Le complément qui suit impulsion désigne le principe "d’action psychologique" (on croirait entendre parler les spécialistes de la propagande des guerres coloniales ou du Vietnam) : "impulsion de l’habitude, du moment, de la nature, de la passion, d’un penchant, de la raison, de la volonté, du besoin, du cœur". Mme de Staël, qui a été une admiratrice de l’Allemagne et une des premières adeptes de la religion sociale, solidaire, scientiste et larmoyante, tient l’impulsion pour l’étalon en tout : "on pourrait se représenter un caractère fier sans être sévère, qui ne blâmât rien d’après les règles reçues, mais seulement d’après l’impulsion du cœur. Une religion qui mît l’âme en communication intime avec le ciel et fît reconnaître ses adeptes par les saintes impulsions de la piété et de la fierté" (1810).

Ce n’est pas seulement un principe, c’est aussi "la force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action". L’impulsion peut être affective, nerveuse, sensuelle, sentimentale, aveugle, intérieure, irraisonnée, irréfléchie, irrésistible, obscure, secrète, soudaine, subite, violente. Le terme est employé, comme il se doit, dans des contextes pleins de religiosité nouvelle ; ainsi par Benjamin Constant, en 1804 : "vers la fin de cette troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été la plus forte. Une foule de prétendues révélations sont venues ébranler la croyance en la mythologie populaire".

Cette force psychique spontanée et irrésistible a quelque chose d’obscur et d’inquiétant, qui n’a pas laissé les psychologues indifférents. Ils nomment impulsion le "trouble psychique caractérisé par une tendance, qui échappe au contrôle du sujet, à exécuter des actes satisfaisant un besoin impérieux, déchargeant un état de tension émotionnelle" (exemples : "impulsion et inhibition ; impulsion, pulsion et compulsion ; impulsion agressive, sexuelle ; impulsion d’un enfant"), comme dans ces extraits : "le second caractère que nous présentent les obsessions, c’est l’impulsion, c’est-à-dire la tendance à l’acte" (Janet, 1903) et "à côté de cette dominante projective qui est comme la pointe active de l’impulsion, et sur laquelle certains (Wallon) mettent l’accent, d’autres (Janet) le portent sur la faiblesse sous-jacente du psychisme. Les impulsions morbides sont des plus variées : toxicomanies et dipsomanies, boulimie, impulsions sexuelles, impulsion au mouvement et notamment à la marche, impulsion au vol, impulsions sociales : au commandement, à l’autoritarisme" (Mounier, Traité du caractère, 1946) : on ne saurait mieux expliquer le succès de ce mot dans la langue des modernes. Les académiciens se barbouillent moins de sciences sociales et humaines que les lexicographes du très savant Trésor de la langue française : aussi se contentent-ils de définir le second sens d’impulsion sans tenter d’explorer les notions que ce mot désigne en psycho socio. C’est "l’action de pousser quelqu’un à faire quelque chose" ou "la force intérieure, impérieuse et généralement irraisonnée, qui pousse une personne à accomplir un geste, une action", comme dans ces exemples : "agir sous l’impulsion de la colère, de la passion, de l’émotion ; céder, se laisser aller à ses impulsions ; réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions ; une impulsion irrésistible". Les emplois cités par les académiciens "réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions" illustrent assez bien le point de vue qui est le leur en matière de morale : l’homme peut agir raisonnablement, il n’est pas condamné, par la malédiction que lui aurait jetée Freud, à se laisser emporter par une impulsion ou des impulsions (variante : des pulsions).

 

 

24 février 2008

Matraque

 

Matraque, matraquer, matraquage

 

 

Parmi les incomparables bienfaits que la très supérieure (à toutes les autres) civilisation arabe aurait apportés à la langue française, il y a matraque – joyau que les bien parlants en doxa se gardent bien d’exposer, redoutant sans doute que le foudre de l’Inquisition ne frappe la matraque qui eût écorné le mythe. Matraque est récent : il attesté en 1863 au sens de "gros bâton, gourdin". Il est emprunté de l’arabe parlé en Afrique du Nord, où la matraque (que Hugo, en 1866, dans Les Travailleurs de la mer, roman dont le titre sonne comme un discours trotskiste, écrit matrak, sans doute pour faire exotique) est un bâton dont se servent les bédouins pour conduire leurs chameaux.

Littré l’enregistre immédiatement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais il s’abuse sur son origine : "mot espagnol usité en Algérie qui signifie bâton, trique" (1867 : "après avoir failli périr sous les matraques des chameliers qui lui servaient de guides"). Il cite aussi un extrait de la Revue des Deux-Mondes (1877 : "un alphabet, une écritoire et une matraque ou férule percée de trous, les punitions dans les écoles des Philippines se réduisent à quelques coups de matraque dans la main ouverte"), duquel il infère à tort que matraque est un mot espagnol qui a pour sens "férule scolaire". Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ne s’embarrassent pas d’étymologie. Ils se contentent d’établir le sens, en limitant l’usage aux seuls éleveurs ou autres chameliers d’Afrique : "matraque se dit proprement du bâton qui sert de canne aux conducteurs d’animaux en Afrique, et plus généralement d’une trique dont on se sert pour frapper".

 

Le nom a migré. D'Algérie, il s’établit en France. Il n'est rien de plus commun que cette émigration. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font suivre le sens, "gros bâton servant de canne et éventuellement de trique aux conducteurs d’animaux en Afrique", d’un second, plus familier aux Français : "par analogie, arme contondante assez courte, constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc durci souvent alourdi à une de ses extrémités par du fer ou du plomb, utilisée pour frapper quelqu’un et dont sont officiellement munis les policiers". Le mythe de la matraque policière envahit les media, si bien qu’il finit par effacer l’origine de la matraque et que, d’attribut arabe, elle devient, chez le communiste Bloch en 1931, un attribut du fascisme : "pendant que l’Europe riait à ces tours de Scapin, à ces histoires d’huile de ricin, elle n’entendait pas les cris des gens qui mouraient sous la matraque fasciste". Il est vrai que les communistes préfèrent nettoyer à la mitrailleuse les pays qu’ils ont subjugués plutôt que d’utiliser l’archaïque gourdin, lequel, dans l’expression coup de matraque, prend le sens figuré de "prix exagéré" ou "d’addition salée" (synonyme : coup de fusil). Les académiciens, dans leur Dictionnaire (neuvième édition, en cours de publication), relèvent les mêmes sens : "gros bâton qui servait en Afrique du Nord aux chameliers pour conduire leurs bêtes" (pourquoi l’imparfait ?) ; "arme contondante constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc dur" ; "coup de matraque, prix excessif (on dit aussi coup de fusil, coup de massue)".

 

 

Le verbe matraquer est récent. Suivant la rubrique "étymologie et histoire" de l’article matraquer (in Trésor de la langue française), le sens figuré "assommer le client par une addition excessive", attesté en 1927, serait antérieur de plus de dix ans au sens propre (attesté en 1939) : "frapper avec une matraque". C’est assez étrange. Il se peut que les dates indiquées soient inexactes. En 1945, chez Mauriac, matraquer prend un sens figuré : "traiter durement, assommer" ; en 1952, il est attesté au sens de "condamner au maximum" et en 1967, dans la langue des communicants (non pas les vases communicants, mais la vase communicante ?), au sens de "soumettre (les auditeurs, les consommateurs, une population entière) à un matraquage publicitaire".

Ces sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel s’exprime une indignation très soixante-huitarde contre les porteurs de matraque, comme l’attestent les exemples : "matraquer des grévistes, des manifestants" ; "camarades lynchés... camarades marins des prisons maritimes... camarades emprisonnés... camarades indochinois de Poulo Condor... camarades matraqués... Camarades... camarades... C’est pour ses camarades qu’il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les couleurs de tous les pays " (Prévert, 1946 : les seuls dont le sort tragique ne provoque pas la compassion du très bien pensant Prévert sont les dizaines de millions de victimes des camarades). Dans le commerce, matraquer signifie "imposer des prix considérés comme excessifs" et "baisser fortement les prix lors des soldes" ("de très grandes surfaces (...) n’hésitent pas à vendre des produits de très grande consommation, comme les lessives, à des marges nulles ou voisines de zéro, la vente à perte étant interdite. C’est cela qu’on appelle casser, écraser ou matraquer un prix" (1972). Le verbe s’étend même à la médecine : "soumettre un organisme à des doses massives de médicaments" ("l’organisme, matraqué par les techniques d’immuno-suppression, reconstituait peu à peu ses défenses", 1980) ; mais c’est dans le vocabulaire des media que matraquer connaît ses plus grands succès : "diffuser une émission, un disque, une information ou une annonce de façon répétitive pour imposer de force ce message au public". Les journalistes défendent leur corporation : matraquer n’est pas leur fait, prétendent-ils sans rire ; avec eux, c’est la fin du matraquage, comme cela est écrit dans L’Express en 1969 : "l’avènement sur les ondes des journalistes a constitué une véritable métamorphose. Il ne s’agit plus de matraquer, mais d’expliquer" (rires bruyants, comme dans les comptes-rendus Des débats de l’Assemblée nationale). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent un nouveau sens figuré : "matraquer un auteur, un ouvrage, les critiquer avec rudesse, les éreinter" aux autres sens figurés : "matraquer un client, lui présenter une addition, une facture d’un montant excessif" et "dans le langage de la communication, de la publicité, matraquer une nouvelle, un message, les répéter avec insistance".

 

 

Le nom matraquage est attesté quelque vingt années après le verbe : en 1947, au sens "d’action de matraquer" dans le journal L’Aurore ; et en 1967, au sens de "publicité intensive". En fait, le nom a les mêmes sens que le verbe dont il dérive : au figuré, c’est "l’action de critiquer quelqu’un très violemment en accumulant les reproches" ("matraquage en règle") ; dans la presse et la publicité, c’est une "campagne intensive et insistante visant à imposer un message, un nom, etc. à l’attention du public ou du consommateur". Le matraquage peut être idéologique, publicitaire, psychologique, des masses, sexuel ou des prix ("action entreprise en vue de faire baisser les prix et de provoquer des ventes importantes"). Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) définissent deux sens seulement : "action de matraquer" et "figuré et familièrement, matraquage publicitaire, le fait d’user de la publicité de manière répétée et insistante". Il est un emploi qui est relevé dans le Trésor de la langue française à propos du seul dérivé matraqueur : c’est, dans le vocabulaire sportif, le fait de jouer brutalement. Les matraqueurs cherchent à blesser les adversaires ; ils adoptent pour tactique le matraquage volontaire : "par analogie, est-il écrit dans ce dictionnaire, joueur brutal" (exemple : "jusqu’à ce que l’arbitre, un vendu, envoie les matraqueurs se calmer sur la touche", 1953).

 

 

Les avatars de matraque prouvent (mais il n'en est pas besoin, chacun en est persuadé) que la langue et la civilisation arabes sont supérieures à toutes les autres.  

 

23 février 2008

Maintenance

 

 

Dérivé du verbe maintenir; le nom maintenance est attesté en ancien français, dans la seconde moitié du XIIe siècle, au sens de "protection, soutien" et, au XVe siècle, au sens "d’action de conserver une possession". Rabelais l’emploie dans Pantagruel : "Seigneur Dieu, ôte moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent pour la maintenance de ta loi" ; puis il semble que maintenance tombe en désuétude.

Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre, sans le définir, se contenant de l’illustrer de cet exemple : "sans la maintenance et gouvernement de Dieu, toutes choses seraient en un moment réduites à néant", dans lequel maintenance signifie sans doute "protection" ou "puissance". En revanche, les académiciens ne l’enregistrent dans aucune des éditions publiées de leur Dictionnaire entre 1694 et 1932-35. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente, au lieu de le définir, d’en décomposer la formation : "action de maintenir". Deux vers du XIIIe siècle illustrent le sens ancien de "puissance" : "Jà de votre maintenance, Amour, ne me quiers ôter", que l’on peut traduire ainsi : "jamais je ne veux m’ôter de votre puissance, Amour". Dans le Supplément à son dictionnaire (1877), Littré relève un emploi juridique : "action de maintenir une propriété territoriale en bon état" (exemple tiré du Dauphiné : "la maintenance de ces terres n’est pas chère").

 

En fait, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que maintenance a ressuscité, grâce aux Américains qui, quand ils ont débarqué avec leurs chars, leurs camions, leurs armes, etc., ont ramené en France le vieux mot maintenance, au sens "d’activité qui a pour objet de maintenir en état d’opérer une flotte, une armée", comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’illustrant de cet exemple : "la maintenance de la force de frappe". Le vieux mot entretien a été balayé par cette concurrence venue d'outre-Atlantique. Par métonymie, maintenance désigne aussi "l’ensemble des moyens en personnel et en matériel nécessaires pour cette activité ainsi que des œuvres d’entretien, de réparation et de stockage de ce matériel", comme dans cet exemple tiré de l’histoire récente : "la 2e D.B. dépendait presque totalement, pour son armement comme son habillement, de la maintenance américaine" (1961).

De l’armée américaine, le mot s’étend aux activités civiles d’entretien de matériel : "action de maintenir en état de fonctionner un parc de véhicules, un appareillage complexe, un système informatique". Les acheteurs signent des "contrats de maintenance" ou ils ont recours aux "services de maintenance" de leurs vendeurs. L’activité n’est pas anodine. En 1962, dans l’industrie aéronautique, "les quatre sixièmes des heures productives sont dévolus à la production de série alors qu’un sixième est réservé aux études et prototypes et un sixième aux réparations et à la maintenance".

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), maintenance est enregistré, mais seul le sens moderne est défini : "ensemble des actions qui ont pour but de maintenir en état le matériel d’une force armée" et "par extension, ensemble des opérations d’entretien permettant de maintenir un appareil ou un ensemble d’appareils, un véhicule, un navire en état de fonctionner normalement" ("maintenance technique ; visites de maintenance ; contrat de maintenance, convention par laquelle le vendeur d’un matériel s’engage, sous certaines conditions, à en assurer l’entretien").

La nouvelle langue française est parfois très ancienne. Dans l'exemple de maintenance, il a suffi de l'arrivée d'un prince charmant pour que la belle endormie sorte de sa désuétude.

 

20 février 2008

Intérim

 

 

 

En latin, interim est un adverbe. Il se traduit par "pendant ce temps-là, dans l’intervalle, cependant, pendant un moment" (Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Au début du XVe siècle, il est attesté comme un nom commun dans le sens "d’intervalle de temps pendant lequel une fonction est vacante" et en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, enregistre le groupe prépositionnel par intérim.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35), il est défini ainsi : "mot purement latin ("mot emprunté du latin", 1762), qu’on emploie quelquefois pour dire l’entre-temps" (ou "intervalle de temps entre deux actions", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et 1762). Les mêmes exemples se répètent d’une édition à l’autre ("après la mort du vice-roi de ..., un tel gouverna pendant l’intérim, par intérim, dans l’intérim"), dont celui de l’Intérim accordé par Charles Quint pour tenter d’arrêter les guerres de religion en Allemagne : "l’empereur Charles-Quint pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne accorda un intérim". La phrase a un sens plutôt obscur pour qui ignore l’événement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) prend soin de l’exposer : "intérim n’est substantif (ce qui est inexact) que quand on parle d’un règlement fait par Charles Quint sur les matières controversées entre les protestants et les catholiques, en attendant les décisions du Concile ; on l’emploie ordinairement d’une manière adverbiale". Féraud cite l’exemple "il arriva dans l’intérim que, etc." qui montre que l’intérim n’est pas un adverbe, mais un nom.

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens s’efforcent enfin d’expliquer en quoi a consisté cet Intérim : "le mot se dit aussi, dans l’histoire ecclésiastique, d’un formulaire que Charles-Quint avait fait dresser, en trente-six articles, sur les matières de foi, pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne, et dont l’autorité ne devait durer que jusqu’à la décision d’un concile général sur les mêmes matières". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) apporte des éclaircissements à ce "formulaire" de Charles Quint : "intérim, suivant l’Académie, s’écrit avec un i minuscule quand on le nomme avec qualification (en réalité, quand intérim est un nom commun) ; avec un i majuscule quand on le nomme sans qualification (c’est-à-dire quand il désigne le formulaire de Charles Quint). L’Intérim permettait le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces".

Contrairement à ce qu’affirme Féraud en 1788, intérim est fréquemment employé comme nom. L’attestent les exemples qui illustrent la définition "entre-temps" du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) : "six mois s’écoulèrent avant que le vice-roi fût remplacé ; un tel gouverna dans l’intérim, par intérim ; administrer par intérim ; il a le portefeuille de la guerre par intérim", le sens historique (intérim désignant le formulaire de Charles Quint) n’étant qu’un emploi particulier du sens général "d’entre-temps".

Le mot désignait un intervalle de temps : il désigne aussi une action accomplie pendant cet intervalle : "action de gouverner, d’administrer par intérim", comme dans l’exemple "le préfet est absent ; tel conseiller fait l’intérim, est chargé de l’intérim", sens que Littré expose ainsi : "action de gouverner, d’administrer, de remplir une fonction pendant l’entre-temps, c’est-à-dire dans le temps où le gouverneur, l’administrateur, le fonctionnaire est absent".

C’est à partir de cet emploi administratif que se développe dans la langue moderne le sens social d’intérim. Ce n’est plus seulement un intervalle de temps, c’est aussi une "fonction, une charge exercée par intérim" ("assurer l’intérim de quelqu’un") et, en économie, c’est "un travail dont la durée est limitée et fixée par contrat". Les choses étant ce qu’elles sont dans notre pays, la multiplication des contrats d’intérim a provoqué l’apparition de sociétés de service qui sont chargées de fournir aux entreprises la main d’œuvre dont elles ont besoin temporairement : ce sont les agences d’intérim ou "organismes mettant en rapport les entreprises ayant besoin de personnels temporaires et les demandeurs d’emploi" : aujourd’hui, la définition de ces "agences" serait sans doute différente, tant la situation dans l’intérim de trente ans a empiré. Le synonyme en est entreprise de travail temporaire : "en 1980, près de quatre mille agences d’intérim ont fourni un travail temporaire à plus d’un million de personnes. La crise n’explique pas tout : les entreprises y trouvent plus d’un avantage", écrit un journaliste du journal très bien pensant Le Monde en février 1981.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne citent ni l’exemple des agences d’intérim, ni celui des contrats d’intérim pour illustrer le sens d’intérim. L’intérim ou le travail intérimaire est sans doute un des phénomènes les plus visibles et les plus inquiétants de la France actuelle ; pourtant, il n’a pas d’exemple verbal dans un grand dictionnaire de la langue française, lequel se contente de définir le sens "intervalle de temps pendant lequel une fonction, laissée vacante par son titulaire, est assurée par une autre personne" et "fonction exercée pendant ce temps".

 

19 février 2008

Impact

 

 

 

Emprunté au latin impactum, du verbe de impigere au sens de "heurter", le nom impact n’est attesté qu’en 1824, au sens (assez étrange, à dire vrai) de "point où la force projectile agit sur le pendule", dans le Dictionnaire des termes appropriés aux arts et aux sciences. Le terme appartient au vocabulaire de la technique. "Terme de balistique", écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui définit ainsi l’expression point d’impact : "point où la trajectoire du centre d’un projectile rencontre une cible". Les académiciens l’enregistrent dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais ils l’écartent de l’édition suivante (1932-35) pour des raisons que l’on ignore : ou bien le mot est jugé rare ; ou bien, l’emploi est borné à la seule balistique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens technique (ces lexicographes disent technologique), notamment en balistique, est amplement défini et illustré de quelques extraits d’écrivains : c’est "la collision, le heurt entre deux corps", tandis que le point d’impact est le "point de chute d’un projectile, l’endroit où il vient frapper l’objectif ou un obstacle" (point d’impact d’une balle, d’un obus) et, par extension, c’est le "trou ou la trace que laisse le projectile" (relever des points d'impact, les impacts). Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (neuvième édition, en cours de publication) : "choc d’un projectile contre un corps ; point d’impact, endroit où un projectile vient frapper (le point d'impact d’une météorite) ; par métonymie (dans le Trésor de la langue française : par extension), trace, trou qu’un projectile laisse à l’endroit qu’il a heurté (des impacts de balles)".

Ce qui fait la force de ce nom est qu’il est récent (moderne, en un mot) et qu’il vient de la science. Aussi est-il étendu, par figure (métaphore en fait), à la société : c’est ce qui est arrivé à d’innombrables mots aux XIXe et XXe siècles. De plus, en anglais, impact signifie aussi, et cela dès le XIXe siècle, outre "collision " et "force exerted by one object when striking against another" : "strong impression or effect" (exemple : the impact of new ideas on discontented students, Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974).

Moderne, scientifique, anglais ou anglo-américain, voilà trois vertus cardinales. Le sens figuré et tout social ne pouvait pas ne pas s’acclimater en français. L’étonnant est qu’il n’ait été attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, qu’en 1955. Il est possible que des attestations antérieures aient échappé à l’attention de ces lexicographes. Quoi qu’il en soit, ce sens figuré est défini dans le Trésor de la langue française ainsi : "effet de choc, retentissement (d’une action forte) sur quelqu’un ou quelque chose". Il est précisé "dans la langue journalistique et publicitaire notamment", ce qui confirme les thèses de René Etiemble (Parlez-vous franglais ?, 1965), selon qui les néologismes sémantiques (ou sens empruntés de l’anglais des Etats-Unis) sont le fait des publicitaires et des journalistes et que ces effets de mode répondent à un besoin de vendre. Le nouveau sens d’impact étant social et anglo-américain, il se généralise dans tout ce qui est socioculturel et socio-économique, les deux mamelles de la France actuelle : "force, puissance d’impact ; impact d’un discours, d’une nouvelle" (exemple : "l’île de Ceylan devait, aux temps modernes, subir l’impact occidental plus fortement peut-être que tout autre pays bouddhique") ; "vive répercussion produite sur l’opinion" (synonymes : effet, retentissement ; exemples : "l’impact de la télévision, de la publicité, de la propagande, d’une formule publicitaire, d'une campagne électorale ; impact psychologique, technique ; avoir de l’impact, un impact ; force d’impact d’un film ; ces derniers sont conscients de l’impact de tout ce qui se rapporte à l'énergie atomique civile sur le grand public" ; "en économie, effet d’une décision ou d’une activité sur l’économie nationale ou régionale" ("l’impact de la recherche sur le développement économique" ou cet exemple tératologique : "l’évaluation anticipée de la résultante de réactions diverses se développant dans un milieu d’impact et de transmission", L’économie au XXe siècle, 1964). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, sont moins prolixes sur ces sens sociaux que les auteurs du Trésor de la langue française : "figuré, effet violent, vive répercussion" (exemple : "l’impact du "J’accuse" d’Émile Zola sur l’opinion").

 

Le mot est d’un emploi si fréquent dans les discours des journalistes, publicitaires et autres sciencieux du social qu’il finit par s’user. Le sens s’affaiblit. Impact signifie aussi "influence déterminante, décisive d’une personnalité", comme dans les exemples "avoir de l’impact sur une foule, dans une région ; impact d’un auteur, d’un leader" et dans cette nouvelle tératologie : "jusque dans l’acte suprêmement intellectuel d’édifier la Science (aussi longtemps du moins qu’il demeure purement spéculatif et abstrait), l’impact de nos âmes ne s’opère qu’obliquement, et comme de biais" (Teilhard de Chardin, 1955). De la balistique, qui est une science exacte, il bascule dans l’astrologie, puisque influence est le terme par lequel a longtemps été désigné le flux qui "coule" des astres et qui déterminerait le destin des hommes. L’affaiblissement de sens est aussi une déchéance.

Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les académiciens ne déconseillent pas l’emploi d’impact dans son sens figuré, qui est un néologisme sémantique et que les puristes, ou prétendus tels, rejettent, selon les auteurs du Trésor de la langue française, du moins le seul sens de "vive répercussion" ou de "retentissement sur l’opinion", mais seulement le sens affaibli "d’influence" : "c’est par une extension abusive qu’on emploie impact en parlant d’une influence diffuse ou générale", écrivent-ils. Cette remarque a beau être imprimée en caractères gras, il est à parier qu’elle n’aura aucun effet (ou impact !) sur les journalistes et les sciencieux du social, qui continuent à employer impact dans tous les contextes et sans doute dans de nouveaux sens, puisqu’ils sont les théologiens de la grande religion sociale et solidaire qui est devenue la religion unique de la France.

 

 

 

18 février 2008

Friction

 

 

Attesté en 1538 dans un ouvrage de Jean Canappe, médecin de la Renaissance, le nom friction a eu pour seul sens, pendant quatre siècles, "frottement fait sur une partie du corps pour activer la circulation, guérir une douleur". Ambroise Paré, le grand chirurgien du XVIe siècle, décrit ainsi le traitement : "friction est dure, quand l’on frotte tout le corps ou une partie seule, fort et âprement, soit avec la main, ou toile neuve, éponges". Le mot est emprunté du latin frictio, lui aussi terme de médecine. Ce n’est que dans la langue du XXe siècle qu’il a pris, comme de nombreux autres termes de science, un sens social.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est le "frottement modéré qu’on fait en quelque partie du corps" (exemples : "les frictions soulagent ; elles frictions dissipent l’humeur et ouvrent les pores" de la peau). Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), il est précisé que friction est un "terme de chirurgie" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, "terme de médecine") et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute : "friction n’est pas du discours ordinaire, et il serait ridicule de s’en servir hors des occasions de maladies et de remèdes ; on doit dire ailleurs frottement". La définition de la sixième édition est un peu plus ample que les précédentes : elle décrit la friction autant qu’elle définit le mot : "frottement que l’on fait sur quelque partie du corps, à sec ou autrement, avec les mains, avec une brosse, avec de la flanelle, etc.". Quant aux académiciens (huitième édition, 1932-35), ils précisent le but de la friction : c’est "pour activer la circulation, calmer une douleur, etc."

Littré est le premier à relever que friction est aussi un "terme de physique" : "synonyme peu usité de frottement", sens les académiciens s’évertuent à définir et illustrer, mais seulement dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "en mécanique, résistance qu’une pièce oppose au mouvement d’une autre pièce, avec laquelle elle est en contact ; frottement qui permet à une pièce en mouvement d’en entraîner une autre" (exemples : "les pertes d’énergie dues aux frictions internes d’un moteur ; embrayage à friction ; amortisseur à friction", auxquels les académiciens auraient pu ajouter les moteurs à friction des jouets des années 1930-1960).

C’est Proust qui, le premier, en 1922, a bravé le ridicule dont Féraud menaçait celui qui aurait utilisé friction "hors des occasions de maladies et de remèdes", et qui a transporté par métaphore ce terme de médecine, physique et mécanique dans le domaine social ou dans celui des rapports humains : "les différents motifs de friction existants", écrit-il dans La Fugitive. De fait, comme l’extension au social de mots scientifiques est récurrente dans la langue moderne, ce qui était une invention d’écrivain se lexicalise très vite ; les dictionnaires l’enregistrent comme un sens figuré, surtout au pluriel : "désaccords, heurts, conflits entre personnes", comme dans cet extrait des Mémoires de guerre : "je le nommai chef d’état-major général de la Défense nationale, poste essentiel dans la période d’opérations très actives, de réorganisation profonde et de frictions inévitables avec les alliés qu’ouvrait la libération" (de Gaulle, 1956), sens que les académiciens glosent ainsi (neuvième édition, en cours de publication) : "figuré, désaccord, affrontement passager entre des personnes" (exemples : "c’est un sujet de friction entre nous ; il y a déjà eu des frictions entre eux").

 

 

17 février 2008

Astrologie

 

 

 

La consultation des dictionnaires "en panchronie" (aucun état de langue n’est écarté ; c’est la langue dans tous ses états historiques qui est saisie) fait apparaître dans les idées que les hommes se font du réel, du monde physique ou d’eux-mêmes, des discontinuités et des ruptures profondes, qui s’impriment dans les mots et dont la langue porte les traces. Il en est ainsi d’astrologie.

Le mot est emprunté, comme astronomie, du latin, lequel les a empruntés du grec. En latin, les deux mots désignent aussi bien l’observation des astres (pour établir les calendriers par exemple) que la prédiction de l’avenir. En ancien français aussi. Le nom astronomie désigne dans la plus ancienne attestation observée, en 1160, ce que nous nommerions aujourd’hui astrologie ; astrologie est attesté au milieu du XIIIe siècle dans son sens moderne, mais Oresme l’emploie un siècle plus tard dans le sens "d’étude des astres" ("et aussi est-il de plusieurs sciences comme de l’astrologie quant aux mouvements, aux jugements") et comme synonyme d’astronomie.

La connaissance du ciel progressant grâce à l’invention de la célèbre lunette, qu’utilisaient Galilée et, avant lui, Kepler et Tycho Brahé, il a été jugé nécessaire de la distinguer de la pratique pluri-millénaire, nourrie certes de l’observation des planètes, mais qui avait pour but de deviner le futur, lequel, selon les théologiens de l’époque classique, n’appartient qu’à Dieu (cf. la note prévision). L’observation des planètes à la lunette télescopique a été qualifiée d’astrologie naturelle et la prédiction par "l’inspection des astres", d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire fondée sur le seul jugement : en réalité, des préjugés. Les théologiens se sont toujours défiés de l’astrologie et des astrologues, entre autres raisons, parce que le destin des hommes n’était pas décidé par les astres, mais par Dieu. Calvin est le premier à user d’un adjectif pour distinguer les deux astrologies. En 1549, il publie un Avertissement contre l’astrologie qu’on appelle judiciaire, dans lequel il écrit : "on distingue entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens" ; "tout ceci est compris dans l’astrologie naturelle ; mais les affronteurs qui ont voulu, sous ombre de l’art, passer plus outre, en ont controuvé une autre espèce qu’ils ont nommée judiciaire".

 

Les dictionnaires conservent les traces de ces débats anciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le sens premier ("étude des astres") est rappelé, étant encore en usage à l’époque (fin du XVIIe siècle) où le dictionnaire est rédigé : "il signifie la même chose qu’astronomie". Les académiciens précisent quelquefois et ils ajoutent : "mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres". Les académiciens (1694) reprennent l’adjectif utilisé par Calvin : "en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire". Ce dont ils ont conscience, c’est du discrédit qui affecte l’astrologie et que révèlent les exemples cités : "l’astrologie est fort incertaine" et "la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie", ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui encore. De ce point de vue, rien n’a changé en plus de trois siècles.

Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent explicitement l’astrologie : "art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l'avenir par l’inspection des astres" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Le siècle des Lumières est pour la science et contre les superstitions. Les exemples qui illustrent ce sens attestent le mépris porté à l’astrologie : "(c’est) est une science vaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) étudie les deux noms dans un même article : "tous deux ont rapport aux astres, mais le premier (astrologie) n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second (astronomie) est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables". Cette opposition tranchée est illustrée d’un extrait du Dictionnaire de Richelet (1680) : "l’astronomie est une belle science : l’astrologie est une charlatanerie". Dans la sixième édition (1832-35), il n’est plus fait référence à l’astrologie judiciaire. Au XIXe siècle, la science triomphe. Il semble que la distinction entre astrologie et astronomie soit définitivement entrée dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expédie en une phrase la définition d’astrologie : "art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres". En revanche, dans une remarque, il expose les raisons pour lesquelles l’astronomie a été distinguée de l’astrologie : "astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, cette distinction est avalisée : "art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes".

 

Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires, et avant eux, Calvin, se sont évertués à distinguer l’astronomie de l’astrologie, la science et de la pratique divinatoire ou, comme l’écrivait Richelet en 1680, la science de la charlatanerie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les idéologues se convertissent au relativisme, peut-être pour cacher leur sottise, comme l’atteste l’article astrologie du Trésor de la langue française (1971-94). Les auteurs de ce dictionnaire placent dans la définition même d’astrologie la distinction entre "science" et "art d’interpréter" (et non plus art chimérique). L’astrologie est à la fois une science et un art : "science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque" et "art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir". La notion de science est relativisée, l’astrologie réhabilitée ; la Sorbonne a même décerné le grade de docteur à une astrologue mondaine que consultait Mitterrand. Ceci explique sans doute cela. On croyait complaire au Maître en honorant sa pythonisse. Il est vrai que le doctorat a été décerné en sciences sociales et que, dans ce domaine, science et charlatanerie forment le plus ancien PACS qui soit. La sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la discourologie, l’opinionologie, etc. sont des sciences (humaines ou sociales). Pourquoi pas l’astrologie, n’est-ce pas, qui a - gros avantage par rapport à la sociologie - un objet d'étude tangible et certain : les astres ?

 

 

 

16 février 2008

Infantilisme

 

 

Infantile, infantilisme, infantiliser, infantilisation

 

 

 

Voilà quatre mots qui paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis les origines. La réalité est tout à l’opposé de ce premier sentiment. Ce sont quatre mots modernes, si récents et si modernes que les deux derniers, infantiliser et infantilisation, ne sont enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française.

Commençons par l’adjectif infantile. Littré l’ignore dans son Dictionnaire de la langue française publié entre 1863 et 1872 ; il ne l’enregistre que dans le Supplément de 1877, au sens de "qui est relatif aux enfants du premier âge" (exemples : "mortalité infantile " ; "choléra infantile, entérite cholériforme qui attaque les enfants"). Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la huitième édition, celle de 1932-35 ; encore est-ce comme un "terme de médecine", ce qui est inexact : mortalité infantile est d’un usage courant, qui n’est pas réservé aux démographes ou aux sociologues, puisque Littré le relève en 1870 dans la Revue des deux-mondes, qui est une revue de culture générale. Il a le sens de "qui se rapporte à l’enfance" et qui qualifie des noms désignant des maladies : "maladies, diarrhée, choléra infantiles".

Cet adjectif, emprunté du latin infantilis, dérivé d’infans, "enfant", est attesté au début du XIIIe siècle au sens "d’enfantin" ; de même au XVIe siècle : 1567, Bonivard, "si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce, qui dise des mots infantiles". C’est en 1869 qu’il est employé dans un contexte médical ou, plus exactement, pathologique dans paralysie infantile. Dans la langue actuelle, infantile est sorti de la seule médecine et il a des emplois plus étendus que ne le pensaient Littré en 1872 et les académiciens en 1935. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), deux sens sont distingués : "relatif aux enfants en bas âge", sans que, entendu dans ce sens, cet adjectif soit limité à la seule médecine (peuvent être qualifiés d’infantile un geste, un stade (en psychanalyse), une fixation, une inhibition, une maladie, la médecine, une psychose, la sexualité (dans la langue des psys), une névrose (idem), la tuberculose, la mortalité), et "souvent péjoratif, en parlant d’un adulte, digne d’un enfant, dont les caractéristiques physiques ou intellectuelles sont comparables à celles d’un enfant" ("comportement, soumission, cervelle infantile"). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) distinguent les deux mêmes sens ("relatif à la première enfance" et "qui, à l’âge adulte, garde les caractéristiques physiques et psychiques de l’enfance"), mais ils limitent le second sens au domaine de la pathologie ("un sujet infantile"), emploi restreint qui a produit l’emploi étendu suivant : "par extension, dans la langue courante, infantile se dit d’une personne dont le développement intellectuel et affectif n’est pas en conformité avec l’âge et évoque celui d’un enfant" ("cet homme, cette femme est infantile ; avoir des réactions infantiles ; un raisonnement, un comportement infantile").

Le mot a des origines nobles : latines, savantes, médicales (pathologie) et il a eu des emplois plus nobles encore en psychanalyse, qui fut la grande superstition du XXe siècle. Le secret des existences étant à chercher dans la prime ou la petite enfance, il n’en fallait pas plus pour que cet adjectif, employé aussi comme nom, serve de base à partir de laquelle ont été dérivés de nouveaux mots : infantilement et infantilité, au sens de "de manière infantile" et "caractère distinctif de l’enfant", relevés dans le seul Trésor de la langue française ("La féminité est une sorte d’enfance continue (...). Cette infantilité biologique se traduit par une faiblesse intellectuelle", Beauvoir, 1949, Le deuxième sexe : qui d’autre que le grande Sartreuse aurait pu écrire une pareille énormité ?), infantilisme (attesté en 1871), infantiliser, infantilisation, ces deux derniers mots n’étant enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Et de la médecine et de sa bâtarde, la psychanalyse, qui ont mué l’une et l’autre en sciences sociales, l’adjectif infantile et ses dérivés se sont naturellement étendus à la société.

 

Le nom infantilisme est attesté en 1871 dans le titre d’un ouvrage savant et au contenu étrange : Du Féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Littré l’ignore. Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire comme un "terme de physiologie" signifiant "la persistance chez l’adulte de certains caractères de l’enfance". Dans le Trésor de la langue française, le mot ne quitte pas le domaine savant de la médecine : c’est "l’état pathologique consistant dans la persistance, chez l’adulte, de certains caractères morphologiques, sexuels ou psychologiques propres aux enfants". L’infantilisme peut être affectif, hypophysaire, primaire, psychologique, secondaire, thyroïdien. De la pathologie, le mot s’étend à la société : par "figure", prétendent les auteurs du Trésor de la langue française. Il semble que la prétendue figure soit une simple extension de sens. Entendu ainsi, l’infantilisme est "l’état de ce qui est resté à un stade infantile". Cet extrait d’Abellio illustre parfaitement le transfert de ce terme médical à l’ordre politique : "une de vos tâches serait (...) de mettre en évidence l’imbécillité de ces efforts sans direction, l’infantilisme des vues politiques" (1946). Il est vrai que d’innombrables systèmes politiques du XXe siècle relèvent de la pure pathologie ou du simple désordre mental. Ils seraient infantils, s'ils n'avaient pas tué plusieurs dizaines de millions d'êtres humains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens distinguent le sens pathologique ("persistance à l’âge adulte de certains caractères propres à l’enfance") du sens étendu "dans la langue courante" : "caractère d’une personne qui se comporte comme un enfant ; caractère de ce qui serait normal chez un enfant". Le siècle de la modernité présente ceci de particulier (et qu’ont ignoré les siècles passés) que, à force de faire de l’enfant le centre de tout, il a surtout produit de l’infantilisme généralisé.

 

On comprend dès lors que, pour désigner ce phénomène qui fait l’essence du XXe siècle, aient été fabriqués le verbe infantiliser et le nom qui en est dérivé : infantilisation. Il est étrange aussi que ces mots qui semblent si communs et comme spécifiques des temps modernes n’aient pas été enregistrés dans les grands dictionnaires de langue actuels, ni dans le Trésor de la langue française (porterait-il mal son nom ?), ni dans le Dictionnaire de l’Académie française. Dans le glossaire de la maison Larousse, Les mots dans le vent (1971), infantiliser, présenté comme un dérivé d’infantilisme (à tort : il est dérivé d’infantile), est défini ainsi : "ramener au niveau social, psychologique ou affectif de l’enfant". Le nom infantilisation n’est pas relevé, mais il a clairement pour sens "action de rabaisser quelqu’un au niveau d’un enfant" et "état qui en résulte". Il n’est rien, au royaume de l’enfant-roi, qui échappe au processus, ni les masses, ni les femmes, ni les journalistes, ni les citoyens, ni les professeurs des écoles, ni les instituteurs des lycées, ni les aides maternelles des universités, ni les consommateurs et consommatrices, ni les ménagères de moins ou de plus de cinquante ans, ni les Européens, etc. La grande devise du siècle pourrait être : infantilisez, il en restera toujours quelque chose.

 

14 février 2008

Génération

Le nom génération est devenu depuis quelques années un des mots fétiches de la sociologie branchée ou, comme on voudra, de la branchouille journalistique ou encore de la branchouillardise. Il n’est question dans les traités, thèses et gazettes que de la génération mai 68, de la bof génération, de la génération galère, de la génération SOS racisme, de la génération jeune, etc. Naguère, les sociologues classaient les hommes en fonction de leurs revenus, de leur niveau d’instruction, de ce qu’ils possèdent ou non, de leur sentiment d’appartenir à un groupe : ils parlaient de nation, de société, de classe, de catégories socioprofessionnelles, de séries, etc. Désormais, les êtres humains sont classés en fonction de leur âge : 15-20 ans, 18-25 ans, quadras, quinquas, seniors, ménagères de moins de 50 ans, etc. Ils sont d’une génération : la leur ou celle à laquelle ils sont assignés à résidence par les marchands et les publicitaires. La génération des sociologues n’est pas spontanée, même si beaucoup de ces générations-là, bof génération, beat génération, génération 68, etc. sont caractérisées par la spontanéité de leurs membres.

Ce sens n’est défini que dans les dictionnaires du XXe siècle et d’abord par les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « génération se prend en outre pour la réunion, la collection de tous les hommes du même âge, ou à peu près, qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, les générations futures, les générations qui doivent nous succéder, la génération de 1830, notre génération »). Ce n’est pas encore un concept sociologique, mais le sens est là, prêt à être utilisé par la branchouille sociologique. Ce sens est exposé aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble de ceux qui vivent à une même époque et qui ont sensiblement le même âge » ; « la génération montante, la nouvelle, jeune, dernière génération, les gens, les hommes de ma génération, la génération à laquelle j’appartiens ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « ensemble des personnes ayant le même âge, ou à peu près, et qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, la génération future, les jeunes générations, il est de notre génération, la génération de 1830, la deuxième génération des impressionnistes » et l’inévitable « conflit des générations »). Entendu dans ce sens, le mot connaît un succès si vif qu’il s’applique aussi par analogie à des techniques ou à des objets manufacturés : « un ordinateur de deuxième génération, une nouvelle génération de réacteurs nucléaires » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours). Ces choses n’ont pas été engendrées. Pourtant, le processus de fabrication est assimilé par métaphore à un engendrement. L’idéologie est d’une si folle arrogance qu’elle est capable d’affirmer, sans que quiconque s’en étonne, que les choses engendrent les choses.

Dans l’histoire de la langue, génération, emprunté du latin generatio « engendrement, reproduction » et « descendance » dans le latin en usage dans les textes chrétiens, a eu de tout autres sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est « l’action d’engendrer » (exemples : « propre à la génération, inhabile à la génération, incapable de génération ») ; en théologie, le mot se dit des « personnes divines » (« le Fils vient du Père par voie de génération, et le saint Esprit du Père et du Fils par voie de procession »). C’est aussi, par métonymie, « la chose engendrée, la postérité, les descendants d’une personne » (« la génération de Noé ; de génération en génération ; les biens mal acquis ne passent guère jusqu’à la troisième génération ; Dieu punit quelquefois les péchés des pères jusqu’à la quatrième génération »). Le mot « se prend aussi pour chaque filiation, qui est depuis un homme jusqu’a quelqu’un de ses descendants » (« depuis Hugues Capet jusqu’à Saint Louis, il y a huit générations ») et « encore en chronologie pour l’espace de trente ans, temps auquel communément un homme a des enfants » (« il y a trois générations en cent ans et quelque chose de plus »). Ces sens sont exposés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1718 à 1798). Au XIXe siècle, ce mot s’enrichit.

Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens écrivent : « génération se prend, dans un sens plus général, pour production » (il s’étend aux plantes et aux objets : « génération des plantes, des métaux, des minéraux » (« l’ancienne philosophie disait que la corruption de l’un est la génération de l’autre ») ; « il se dit aussi figurément, surtout dans le langage didactique, en parlant de certaines choses qui naissent les unes des autres » (« la génération des sons, des idées ») ; « il se dit particulièrement, en géométrie, de la formation d’une ligne, d’une surface ou d’un solide, par le mouvement d’un point, d’une ligne ou d’une surface » (« la génération de la cycloïde, de la spirale, etc. »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces sens nouveaux, tout en les exposant plus clairement que les académiciens. Ainsi la génération des sons est une « hypothèse d’après laquelle la basse produit des sons qui s’y superposent de tierce en tierce » (« hypothèse fondée sur ce qu’une corde vibrante se divise spontanément en plusieurs parties qui font entendre les harmoniques du son fondamental ») ; la génération (ou « production ») des idées est illustrée par cet extrait : « une bonne histoire de l’esprit humain serait celle de la génération de ses idées en tout genre », emploi figuré qui est critiqué : « le monde intellectuel a ses générations comme le monde physique, et les unes ne sont pas plus de vraies générations que les autres ». Ce sur quoi insiste Littré, c’est sur la dimension physique de la génération : « production d’un être semblable à ses parents ; la génération des corps vivants, les organes de la génération, la génération des plantes, les deux principales théories sur la génération sont l’emboîtement des germes et l’épigenèse ». La célèbre génération spontanée ou « hétérogénie », celle dont Pasteur a montré l’inanité, est définie ainsi : « production d’un être organisé, sans le concours de parents, c’est-à-dire par la seule force de la matière qui s’organiserait toute seule dans des circonstances favorables ». C’est la « formation d’êtres vivants à partir de la matière inerte » : « Needham, le premier, au cours de recherches sur la possibilité de la génération spontanée, a songé à utiliser la chaleur pour détruire les germes vivants » (1890). La génération, telle que la conçoivent les sociologues et les branchouillards des media, serait-elle issue de cet emploi en biologie ? Mai 68 est de la génération spontanée.

07 février 2008

Adaptation

 

 

A qui voudrait expliquer les lois de la "société" actuelle à des enfants, il suffirait d’exposer le sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui : la modernité s’y lit à livre ouvert.

Emprunté du latin médiéval adaptatio, le nom adaptation est attesté en 1501 dans le sens "d’ajustement" (ce sont des choses que l’on ajuste). Les académiciens, après l’avoir glosé par un synonyme au sens incertain, application (1694, illustré par un exemple encore plus obscur : "l’adaptation de ce passage est juste"), ou par une simple paraphrase : "action d’adapter" (1762, 1798, 1832-35, c’est-à-dire "d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre ; adapter un récipient au chapiteau d’une cornue"), ajoutent : "il n’est guère en usage" (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "action d’adapter ; ce mot est peu usité") et, dans une moindre mesure, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "action d’adapter", définition qu’il n’illustre d’aucun exemple, sinon, dans le Supplément (1877), celui-ci : "la plupart des choses dont on se fait tant d’honneur, n’est souvent qu’un petit tour qu’on donne à la matière, un sens d’adaptation, un peu de couleur et de broderie, un style châtié".

Il faut attendre la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) pour lire enfin une illustration claire du sens "action d’adapter" : "adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère" et un exemple qui explique le succès de ce nom dans la langue moderne : "en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions". C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens moderne est exposé. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : "appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données" (comprendre : le fait pour un organe d’être approprié à l’accomplissement d’une fonction vitale). Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages écrits par des biologistes ("où trouve-t-on, dans la matière, ces propriétés de régulation, d’adaptation, d’ajustement aux circonstances, qui appartiennent aux choses vivantes ?", Rostand, La Vie et ses problèmes, 1939) ou par des philosophes professionnels ou du dimanche ("n’est-ce pas une réalité sensible que l’adaptation des conditions extérieures aux propriétés internes des êtres et à leurs fonctions, ou celle des organes entre eux pour le but dernier de la vie ?", Renouvier, 1864 ; "quant à l’intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l’adaptation merveilleuse des organes à leurs fonctions : il y a là une finalité, c’est-à-dire un but poursuivi et atteint" ; Ménard, Rêveries d’un païen mystique, 1876 : le titre de ce tissu d’âneries est éloquent).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s'indigner contre la sociobiologie si l'on applique à la société, sans que cette application soit jamais critiquée, le vocabulaire de la biologie ? Le résultat philosophique est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le "processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence". Pour le géographe Vidal de la Blache,  l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : "l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions" (1921). Bien entendu, les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est "la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu". En 1946, Mounier écrit ceci : "plaintes amères sur la vie quotidienne, révolte systématique contre les cadres familiaux ou sociaux, répugnance à la lutte, idéalisme éperdu, tout ce mal de la jeunesse n’est qu’un accident de route, une crise nécessaire, s’il est contenu ; sinon il compromet tout le processus d’adaptation. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré".

L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En économie et en sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la "rendre plus conforme à une situation" : "l’accumulation de l’or consécutive à des surplus purement commerciaux mais répétés de période en période, peut suffire à créer une situation telle que l’adaptation du volume de la monnaie et du crédit à l’or nourrirait une inflation intérieure intolérable" (1964). Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social.

Les académiciens, comme le savent les lecteurs de la Nouvelle langue française, sont moins idéologisés que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : "propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux" ou les emplois dans les différents arts : "action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma". Grâce à eux, la langue se dégage en partie de la gangue sociale dans laquelle elle s'étiole.

 

 

06 février 2008

Blocus

 

 

Emprunté du néerlandais blochuus, qui correspond à l’allemand Blockhaus, le mot blocus est attesté dans le français de Wallonie en 1350 au sens de "maison de madriers", puis en 1376 au sens de "fortin élevé par les assiégeants" ; en 1663, il prend son sens moderne : "investissement (cf. la note consacrée à ce mot) par lequel tout accès à une ville, à un port, à un camp assiégé est ôté".

C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition : "campement d’une armée sur les avenues (les endroits par lesquels on y arrive) d’une place pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" ; "faire le blocus d’une place, ce n’est pas un siège ; convertir le siège en blocus" (1694, 1762) ; "disposition d’une armée ou d’un corps de troupes sur les avenues d’une place, pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1798) ; "terme de guerre ; investissement par lequel on bloque une ville, un port, un camp, pour qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1832-35).

L’article de L’Encyclopédie (1751-65) décrit la stratégie d’art militaire qu’est le blocus. C’est la "manière d’assiéger une place qu’on veut prendre par famine, en bouchant tous les passages, et se saisissant de toutes les avenues, de façon qu’aucun renfort, ni provisions, ni autre chose, ne puissent passer (…) Le blocus n’est point un siège régulier ; car on n’y fait pas d’attaque, et on n’ouvre pas de tranchée : c’est la cavalerie qui forme le blocus (…) L’objet du blocus est d’obliger ceux qui sont enfermés dans une ville de consommer toutes leurs provisions de bouche, pour les contraindre de se rendre, faute de subsistance. On voit par là qu’un blocus doit être fort long, lorsqu’une place est bien munie : aussi ne prend-on guère le parti de réduire une place par ce moyen qu’on ne soit informé que ses magasins sont dégarnis, ou bien lorsque la nature et la situation de la place ne permettent pas d’en approcher pour faire les attaques à l’ordinaire".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à illustrer le sens de blocus par un exemple tiré des guerres que Napoléon a déclarées à l’Europe : "état de blocus, défense d’entrer sur un territoire ; Napoléon déclara les îles Britanniques en état de blocus", exemple que les académiciens citent, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, sous le nom de blocus continental ou "système d’exclusion générale par lequel Napoléon voulait interdire à l’Angleterre tout accès sur le continent européen : il fut décrété par l’Empereur le 21 novembre 1806" (1859).

 

La seule extension de blocus hors du domaine de la guerre est attestée dans un contexte psychologique, à dire vrai incompréhensible, chez Jankélévitch : "si la double inconscience immobilise les partenaires dans le blocus d’une fausse relation, et si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus, la double conscience, elle, doit être considérée comme jeu dialectique infini" (1957). De toute évidence, c’est blocage qu’aurait dû écrire Jankélévitch.

 

A la différence de nombreux termes désignant des actes agressifs (lutte, combat, guerre, affrontement, stratégie, etc.), blocus n’a pas quitté le domaine de la guerre pour désigner des réalités sociales. Il est vrai qu’il a été devancé dans ce transfert par blocage, terme de maçonnerie, dont le sens premier "action de former un bloc" a été recouvert par celui de "blocus". Les voies ferrées, les routes, les universités, etc. dont l’accès est interdit ne subissent pas un blocage, mais un blocus. Si ce dernier terme était employé, cela accréditerait la thèse de la guerre sociale, c’est-à-dire de la guerre de quelques-uns contre tous, réalité que les autruches de France ne veulent pas voir. Le blocus a beau être économique (dans quelque cas), il n’en reste pas moins un acte de guerre, comme l’attestent les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : "ensemble de mesures visant à interdire toutes les relations commerciales entre un pays et le reste du monde : le blocus économique est un moyen de pression ou de rétorsion à l’égard d’un État dont on juge qu’il a enfreint les conventions internationales". Le monde actuel étant, depuis trois ou quatre décennies, celui du commerce généralisé, dit aussi mondialisation, le blocus économique est si rare que les journalistes, du moins les thuriféraires de Castro (il s’agit de faire pleurer les chaumières sur les malheurs supposés de Cuba), nomment blocus ce qui n’est qu’un embargo : les Américains ont décidé de ne plus avoir de relations commerciales avec Castro, ce qui n’empêche pas tous les autres pays de commercer autant qu’ils le veulent avec Cuba.

 

04 février 2008

Dichotomie

 

 

 

 

Emprunté du grec dikhotomia au sens de "division en deux parties égales", le nom dichotomie est relativement récent. Il est attesté en 1750 dans un ouvrage d’astronomie et il est enregistré immédiatement après, en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). Au XVIIIe siècle, rien n’effarouchait les académiciens, ni les changements d’orthographe, ni les mots jeunes et récents. A peine fabriqués, ceux-ci trouvaient une place dans le Dictionnaire. Au XIXe siècle, à partir de la sixième édition (1832-35), cette générosité s’est évanouie. Les académiciens se sont mis à l’heure bourgeoise.

De 1762 à 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions), l’unique définition reste identique. Dichotomie est un terme d’astronomie : c’est "l’état de la lune quand on n’en voit que la moitié" (1762, 1798) et "l’état de la lune quand la moitié seulement de son disque est éclairée par le soleil" (1832-35).

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que le mot entre dans le vocabulaire des botanistes. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : "terme de botanique ; mode de division par deux des rameaux et des pédoncules sur la tige". Le mot sort alors de la science et s’étend à tout ce qui est classification ou raisonnement. De fait, par métaphore, il désigne un "raisonnement qui procède par dichotomie, c’est-à-dire en divisant chaque chose, chaque proposition en deux, dont on prend l’une, et divise aussi l’autre en deux, et ainsi de suite". Le sens de dichotomie en astronomie n’est défini qu’en seconde position : "terme d’astronomie ; phase de la lune où elle ne montre que la moitié de son disque".

Le cas de figure est connu des lecteurs de la Nouvelle langue française : un terme scientifique, propre à l’astronomie et à la botanique, est étendu hors de ces sciences pour désigner des réalités intellectuelles ou sociales, comme l’atteste l’article dichotomie de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens en est "état de ce qui est coupé en deux" ; le terme s’emploie spécialement en astronomie et en botanique, et "par extension", il abandonne la science pour s’établir dans la société : "il signifie méthode de division et subdivision binaire" et "il se dit encore, par dénigrement, du partage que fait un chirurgien de ses honoraires d’opération avec le médecin qui l’a appelé en consultation".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’extension de dichotomie hors de la science se confirme. En droit pénal, c’est le "partage illicite d’honoraires entre médecins ou entre médecins et pharmaciens" et dans le domaine intellectuel, c’est la "méthode de division, de subdivision binaire" ; en logique, c’est "la division d’un concept en deux autres concepts qui sont généralement contraires et qui recouvrent toute l’extension du premier".

 

 

03 février 2008

Rebelle

 

 

 

Le sens du mot latin rebellis, composé de re et de bellum et auquel le français a emprunté rebelle, éclaire peut-être le succès étonnant de ce nom et adjectif dans le grand discours moderne, où chaque nanti se targue d’être un rebelle, c'est-à-dire d'entrer sur le sentier de la guerre en temps de paix, quand les risques sont nuls. Rebellis, c’est, au sens propre, celui "qui recommence la guerre" et, en conséquence, celui "qui se révolte ou qui se soulève". En français, rebelle, qui est attesté à la fin du XIIe siècle, a, dans l’histoire de la langue, deux sens : "qui refuse l’obéissance à une autorité" et "qui s’oppose à quelque chose".

Ces deux sens sont exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "adjectif de tout genre, qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"  (exemples : "rebelle au roi, aux volontés du prince, rebelle à la république, esprit rebelle, ce religieux est rebelle à son supérieur" et "il est quelquefois substantif : c’est un rebelle") et "on appelle figurément et en termes de galanterie beauté rebelle une dame qui rebute les offres de service qu’un amant lui fait et les marques qu’il lui donne de sa passion" (elle lui résiste, elle s’oppose à ses désirs) et "on dit figurément qu’une fièvre, une humeur, un ulcère et d’autres maux sont rebelles aux remèdes pour dire qu’ils ne cèdent point aux remèdes" (les remèdes n'ont aucun effet).

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la même définition est reprise ("qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"). En 1762, dans la quatrième édition, l’emploi comme nom est relevé : "il est quelquefois substantif ; c’est un rebelle, punir les rebelles". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) remarque que "rebelle, substantif, s’emploie sans régime ; adjectif, il régit le datif (la préposition à)".

En revanche, se multiplient les emplois figurés : "au figuré, en style de dévotion, la chair est rebelle à l’esprit, les sens se révoltent contre l’âme ; les esprits rebelles, les anges déchus, les démons" ou encore : "une fièvre, une humeur, un ulcère, etc. rebelle aux remèdes, une fièvre, une humeur, un ulcère, etc., qui ne cèdent point aux remèdes" ; ou encore : "un sujet, une matière rebelle à la poésie, un sujet, une matière qui ne peuvent pas se traiter ou ne peuvent se traiter que fort difficilement en vers" ; ou encore : "rebelle en métallurgie se dit des substances qui ont de la peine à entrer en fusion ; un métal rebelle" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35). De fait, dès le début du XIXe siècle, être rebelle ou, pour parler comme une célébrité, la rebellitude, se porte très bien dans la langue : ce n’est plus un cliché, c’est une scie. Voilà qui augure mal du caractère rebellique des rebelles modernes qui disent "oui" à tout et tiennent plus de MM Prud’homme, Homais, Perrichon, etc. que de Cartouche.

Dans l’article rebelle du Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre ("qui se révolte contre l’autorité du gouvernement légitime" : les rebelles ne se révoltent pas contre eux-mêmes) occupe moins de place que le sens étendu ou les sens figurés : "qui n’est pas docile", "qui est réfractaire, hostile à quelque chose", "qui résiste à quelque chose", "difficile à coiffer" (mèche ou boucle rebelle), "difficile à soigner, à guérir" (fièvre, mal, constipation rebelles), "qui résiste à" (ulcère rebelle aux remèdes). Les rebelles modernes du showbiz, des media, de RESF, de l’Arche de Zoé, des enfants de Don Quichotte, de Droits devant, etc. sont victimes du mal du siècle. Sois rebelle et tais-toi, a-t-on envie de leur dire. Mais au lieu de se taire, ils parlent, ils crient, ils hurlent. Si rebelle se dit de la constipation ou d’une mèche de cheveux, pourquoi ne se dirait-il pas de Noah (le rebelle aux milliards d’écus), de Ruquier (la pape de la rebellocratie), des comédiens Legrand, Balasko et autres rebelles aux écus de milliardaires, de Pinault, d’Arnaud, de Boutton et autres milliardaires en écus rebelles, de Staline, de Guevara, d’Hitler, Mussolini, Beria, etc., rebelles en rebellitude ? Dans la pub, la com et à la télé, la rebellitude rapporte gros. Les rebelles ne se rebellent pas contre les pompes à fric.

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01 février 2008

Ostracisme

 

 

 

 

Emprunté du grec ostrakismos, "bannissement", dérivé de ostrakon, "tesson" (les ostracas des archéologues sont la forme plurielle de ostrakon), parce que c’était sur des tessons de céramique que les citoyens écrivaient le nom de ceux qu’ils voulaient bannir, le nom ostracisme est attesté en 1535 dans un ouvrage relatif à l’antiquité grecque : Vies de Plutarque. Amyot, traducteur de Plutarque, l’emploie aussi, à propos de Thémistocle : "cette manière de bannissement à temps, qui s’appelle ostracisme, n’était point punition d’une forfaiture, mais était comme un contentement et une allégeance de l’envie de la commune, laquelle prenait plaisir à rabattre et rabaisser ceux qui lui semblaient trop excéder en grandeur".

Il est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1740, date de publication de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35) le définissent ainsi : "terme d’antiquité ; mot tiré du grec, qui désigne une loi en vertu de laquelle les Athéniens bannissaient pour dix ans les citoyens que leur puissance, leur mérite trop éclatant, ou leurs services rendaient suspects à la jalousie républicaine ; les suffrages se donnaient par bulletins, et ces bulletins avoient originairement été des coquilles ; l’ostracisme n’était pas une peine infamante". Ce qui est mis en valeur dans ce nom, c’est qu’il est propre à une civilisation du passé et qu’il appartient au domaine du droit : il désigne une loi, que l’on peut qualifier de démocratique, puisqu’elle exprimait la volonté du peuple d’Athènes.

Les académiciens de l’ancien régime expriment, sur cette loi, quelque réserve. Ils ont, à dire vrai, un point de vue que l’on peut qualifier d’aristocratique, au sens étymologique de cet adjectif, "relatif au pouvoir exercé par les meilleurs", et qui n’est pas différent du jugement porté par Amyot au XVIe siècle. La "jalousie républicaine", laquelle, selon eux, nourrit le ressentiment à l’encontre des citoyens pleins de mérite ou ayant rendu des services à leur cité, les heurte. Il en va différemment dans L’Encyclopédie (1751-65), le monument des Lumières et du progressisme, où l’on feint d’aimer le progrès et la démocratie. L’ostracisme n’y est pas flétri. C’est la "loi par laquelle le peuple athénien condamnait sans flétrissure ni déshonneur, à dix ans d’exil, les citoyens dont il craignait la trop grande puissance, et qu’il soupçonnait de vouloir aspirer à la tyrannie". Autrement dit, le peuple bannissait des tyrans en herbe pour protéger ses libertés. L’auteur de cet article, Jaucourt, tresse des lauriers à l’ostracisme, dans lequel s’incarne, selon lui, l’esprit de liberté : "le ban de l’ostracisme n’avait d’usage que dans les occasions où la liberté était en danger ; s’il arrivait par exemple, que la jalousie ou l’ambition mît la discorde parmi les chefs de la république, et qu’il se formât différents partis qui fissent craindre quelque révolution dans l’Etat, le peuple s’assemblait et délibérait sur les moyens qu’il y avait à prendre pour prévenir les suites d’une division qui pouvait devenir funeste à la liberté". Nihil novi sub sole. C’est par les mêmes arguments que, pendant tout le vingtième siècle, des intellectuels progressistes ont justifié les camps de concentration, le Goulag, l’élimination des classes nuisibles, la dictature du prolétariat, etc.

 

L’ancien régime détruit, le point de vue aristocratique et défavorable sur l’ostracisme disparaît des dictionnaires. Ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait plus référence à la "jalousie républicaine". L’ostracisme, ce n’est plus qu’un "jugement (et non une loi) par lequel, à Athènes, on bannissait pour dix ans un citoyen que sa puissance ou son mérite rendait suspect". Ainsi Thémistocle fut " banni par l’ostracisme, en l’an 471 avant J- C". Les extraits cités illustrent mal ce sens, à l’exception de celui de Montesquieu : "la loi de l’ostracisme fut établie à Athènes, à Argos et à Syracuse". Boileau et d’Alembert emploie ostracisme dans un sens figuré, qui n’a plus rien en commun avec la loi de la Grèce ancienne : "la vertu n’était point sujette à l’ostracisme" (Boileau) et "attaché avec superstition aux anciennes maximes, il (l’abbé d’Olivet) s’élevait par une espèce d’ostracisme contre toute innovation littéraire, soit dans les principes, soit dans les ouvrages". Quant au publiciste Baudin, il fait de l’ostracisme un principe applicable dans toute société : "l’ostracisme est le droit que se réserve une société politique de prononcer le bannissement de ceux de ses membres qui, quoique irréprochables, lui causent de l’ombrage", ce qui fait sortir ce mot de la Grèce ancienne et le rend apte à être employé au sujet de toute réalité moderne. En 1770, il est attesté dans le sens social (et non plus juridique ou politique) de "parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne", comme l’atteste l’article du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35). La définition "terme d’antiquité" est neutre et dépourvue de toute allusion à la "jalousie républicaine" : "vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique". Quant à l’emploi moderne, il est ainsi défini : "ostracisme se dit, par analogie, dans le langage courant, d’un parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne ou d’un groupement" (exemples : "être victime d’un ostracisme ; un ostracisme que rien ne justifie").

Dans la langue moderne, telle que la décrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire), ostracisme, en dehors de ses rares emplois dans le contexte étroit de l’histoire politique de certaines cités de la Grèce ancienne, perd son sens juridique (il n’existe plus de loi de bannissement) et a pris, comme de nombreux autres termes de droit, un sens social et uniquement social ou politique et social. C’est "l’action d’exclure d’un groupement politique, de tenir à l’écart du pouvoir, une personne ou un ensemble de personnes" et "la décision de mettre ou de tenir à l’écart d’une société, d’une collectivité par des mesures discriminatoires" et même, dans un sens affaibli, "l’attitude hostile d’un ensemble de personnes constituant une communauté envers ceux qui lui déplaisent" (Trésor de la langue française) ou "le fait d’exclure une ou plusieurs personnes d’un groupe, d’une communauté" ou, dans un sens affaibli, "l’attitude de rejet, la réserve hostile que l’on manifeste à l’égard d’une personne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Le mot est si bien acclimaté à la société actuelle, après avoir perdu son vernis grec, qu’il a suscité de nouveaux mots : le verbe ostraciser et le participe passé ostracisé, employé comme adjectif et même comme nom (relevés dans le Trésor de la langue française et dans le Dictionnaire de l'Académie, neuvième édition).

 

Il y avait dans la Grèce antique, qui a inventé le principe démocratique, quelque chose de rude et même de vertueux dans le vote d’ostracisme (la république est fondée sur la vertu, pensait Montesquieu) ; de l’acte social ou asocial qu’est l’ostracisme, il ne reste plus que l’incompréhension des bien pensants. L’ostracisme ou le prétendu ostracisme, c’est le mal, puisque le bien consiste à beugler "tous ensemble, tous". Le fantôme de la solidarité obligatoire fait de l’ostracisme le plus grave des péchés sociaux, selon les lexicographes sociologues et très progressistes du Trésor de la langue française.

Pourtant, il est un exemple cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui détonne et qui, parce qu’il détonne, révèle le caractère inquiétant de l’ostracisme social. C’est : "ceux qui s’écartent de la pensée dominante sont l’objet de l’ostracisme de leurs concitoyens". Dans cet exemple, les académiciens actuels, qui sont tous de bons républicains, reprennent à leur compte, mais exprimé différemment, le jugement défavorable que leurs prédécesseurs de l’ancien régime portaient sur l’ostracisme inspiré par la "jalousie républicaine" à l’encontre des meilleurs. Ce ne sont plus les meilleurs dans l’ordre politique qui ont à souffrir de l’ostracisme des foules, mais les penseurs qui rejettent la doxa imposée par les bien pensants, c’est-à-dire ceux qui ne pensent bien que parce qu’ils occupent dans le système médiatique une position dominante.

 

 

31 janvier 2008

Agglomération

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, agglomeratio (attesté à la fin du VIIIe siècle) a pour sens "accumulation". Le nom agglomération, dont il est emprunté, est récent. Il est enregistré dans la dernière édition publiée du Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1771), comme un "terme didactique" désignant un "assemblage par pelotons" (le nom groupe était au XVIIIe siècle propre à la peinture ou à la sculpture). C’est dans ce sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la cinquième édition (1798) à la septième édition (1878), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : "action d’agglomérer ou état de ce qui est aggloméré". L’exemple qui l’illustre est didactique : "l’agglomération des neiges, des sables". Après les grains de sable, les êtres humains. Dans la sixième édition, l’action d’agglomérer est étendue aux hommes : "une grande agglomération d’hommes sur un territoire peu étendu" (1832-35) ; de même chez Littré : "l’agglomération des hommes dans les grandes villes".

 

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le nom, en parlant d’êtres humains, prend, par métonymie, le sens de "groupement d’habitants", sens illustré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "l’agglomération lyonnaise". Les XIXe et XXe siècles sont l’âge du didactisme. Il est dans l’ordre des choses que le nom agglomération y connaisse une extension sans pareille, comme l’atteste le très ample article que le Trésor de la langue française y consacre. Entendu dans le sens propre ou technique "action d’agglomérer" (les choses), agglomération s’étend à la chimie, à la technologie ("technique qui consiste à traiter certains minerais, etc. sous forme pulvérulente, résiduelle, etc. pour les réduire en masse compacte"), à la métallurgie, aux langues et à la linguistique, etc. En parlant d’êtres animés, l’agglomération est un "rassemblement plus ou moins compact d’individus" formant des groupes, des peuples, des Etats ou un "rassemblement d’hommes ou de maisons n’ayant pas accédé au rang de ville ou de nation". Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent nettement les trois sens : "action d’agglomérer ; résultat de cette action" (sens technique : "reconstitution d’un minerai ou d’un autre matériau à partir de ses éléments") ; "entassement, groupement" ("une grande agglomération d’hommes") ; "groupement d’habitations constituant une ville, un bourg, un village, etc.", et par extension, "ensemble formé par une ville principale et les communes périphériques".

 

A partir de la fin du XXe siècle, l'âge industriel triomphant, les êtres humains ont été désignés avec les mots qui étaient réservés jusque là à la sciure, aux grains de sable ou à la poussière de charbon. S’ils sont agglomérés ou ils s’agglomèrent dans la langue, c’est que, dans la réalité, ils sont traités comme des choses ou des numéros. Il n’est nul besoin de longs et grands discours pour attester la réification du monde et des hommes : la langue le dit clairement.

 

 

13 janvier 2008

Pression

 

 

 

En latin, le nom pressio est employé assez rarement. C’est un terme technique qui a pour sens "pesanteur, poids", "point d’appui (d’un levier)", "treuil" (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934). En français, pression, emprunté de pressio, est attesté en 1649 chez Pascal, où il désigne la pesanteur et la pression de l’air. C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1718 (deuxième édition) : "terme de physique, action de presser ; la pression de l’air" (1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition, la définition identique s’enrichit de nouveaux exemples : "la pression de l’air ; la pression que l’air exerce ; la pression que ce corps reçoit, éprouve ; ce corps a cédé à la trop grande pression qu’il éprouvait ; machine à vapeur à haute, à moyenne pression".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert montre que la pression est un principe général propre à tous les corps : "physique, c’est proprement l’action d’un corps qui fait effort pour en mouvoir un autre ; telle est l’action d’un corps pesant appuyé sur une table horizontale". Entre autres corps, les fluides et l’air ont une pression propre et mesurable, mais aussi, selon les cartésiens, la lumière, ces philosophes étant persuadés "que la différence des couleurs vient des différentes modifications que reçoit cette pression par la surface des corps sur lesquels le milieu agit". A cela, Newton objecte que, "si la lumière ne consistait que dans une simple pression sans mouvement réel, elle ne pourrait agiter et échauffer comme elle fait les corps qui la renvoient et la rompent". D’Alembert rappelle aussi que "beaucoup d’effets que les anciens attribuaient à l’horreur du vide sont aujourd’hui unanimement attribués à la pression et au poids de l’air".

 

En 1789 est attesté pour la première fois le sens social de pression : "influence, action sur" (Le Moniteur). La date est éloquente : la nouvelle religion sociale et solidaire commence à supplanter l’ancienne religion transcendante. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever le nouveau sens social : "figuré, contrainte exercée sur quelqu’un". Le seul exemple qui l’illustre est "la pression des circonstances". Ce sens est glosé ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "pression se dit figurément d’une sorte de contrainte morale exercée sur les personnes" (exemples : "exercer une pression sur quelqu’un pour en obtenir quelque chose, la pression des circonstances, il céda sous la pression de l’opinion publique").

Ce qu’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe de ce sens social dans la seconde moitié du XXe siècle : "au figuré, force s’exerçant sur une personne ou un groupe et influençant d’une manière ou d’une autre le comportement individuel ou groupal soit dans le sens où s’exerce la pression, soit en suscitant des réactions à la pression ou des réactions négatives". La définition est du philosophe mâtiné de sociologue Mucchieli, dont les manuels ont détourné des millions de potaches de toute réflexion. Les syntagmes dans lesquels s’emploie pression sont "céder, résister, se soustraire à la pression, exercer une pression, sentir la pression, pression intérieure, morale, nerveuse, sociale, de la concurrence, de l’histoire, etc.". Le succès de ce sens social est tel qu’il suscite des expressions telles que moyen(s) de pression, faire pression sur, sous la pression de, avoir la pression ("les journalistes sportifs emploient de plus en plus souvent cette expression qui signifie que le public attend le maximum de l’athlète et que cette exigence exerce une pression sur lui"), pression démographique, pression fiscale, parafiscale, groupe de pression, c’est-à-dire un "groupement de personnes ayant soit des intérêts économiques communs soit des convictions politiques, philosophiques ou religieuses communes et qui, disposant en général de moyens importants, engage une action sur l’opinion publique, les partis politiques, le parlement ou le gouvernement pour faire triompher ses intérêts ou ses points de vue". Dans groupe de pression se condense ce qu’est la société, quand elle est sous-tendue par la religion sociale et solidaire moderne : l’idéal de solidarité y est si fort que certains sont plus solidaires que d’autres et usent d’innombrables biais pour imposer leur propre solidarité à tous.

 

Encore une fois, un terme scientifique, employé dans de nombreux domaines (physique, météorologie, physiologie, etc.) avec un sens technique précis, a été extrait de son champ originel et déplacé vers le social pour désigner l’essence même de la société moderne. On comprend que ce soit les sociologues qui aient procédé à ce transfert. Comme dans les cas de cannibalisme, ils ont ingéré les vertus dont ils étaient dépourvus, celles des sciences exactes.

Ou comment se barbouiller de science sans s’aventurer à en faire.

 

09 janvier 2008

Série

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) note, à l’article série, que ce mot "n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1762, et encore au seul sens mathématique" : " c’est un néologisme du XVIIIe siècle ; on voit par ses acceptions actuelles comme ce mot s’est développé ". La remarque est juste ; Littré constate que le mot s’est développé, mais il n’analyse pas comment cela s’est fait.

En latin, series a pour sens, selon Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) "file, suite, rangée enchaînement (d’objets qui se tiennent)" ; au figuré "suite, enchaînement de faits et de pensées" ou "enchaînement des préceptes d’un art" ; enfin "lignée des descendants, descendance". Le nom série, qui en est emprunté, est, lorsqu’il est introduit en français en 1715, un mot savant, dont l'emploi est limité aux seules mathématiques : "suites ou séries infinies, à propos des thèses de Bernoulli" (sans doute Jacques, 1654-1705, professeur de mathématiques à l’Université de Bâle, ou peut-être son cousin Jean, mathématicien aussi, 1667-1748). C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : "terme de mathématique, suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" (exemples : "série infinie, trouver la somme d’une série").

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot commence à migrer hors des nombres. Diderot l’emploie dans un essai sur la physiologie (publié en 1784 : "mais comment la liaison s’introduit-elle entre les sensations, les idées, et les sons de manière non pas à former un chaos de sensations, d’idées et de sons isolés et disparates, mais une série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie ?") et dans un sens esthétique (Salon de 1767-68 : "une série de vieilles impressions"). Le premier lexicographe qui ait noté la migration de série hors des mathématiques est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "un auteur moderne" l’emploie dans un ouvrage d’histoire : "la campagne d’Italie de 1745 ne fut qu’une série continuelle de succès" ; un autre, à propos d’une suite de réflexions : "ce discours n’est qu’une série de réflexions très ordinaires", ce qui suscite l’agacement d’un polygraphe du Mercure : "pourquoi se servir d’un terme technique inconnu au commun des lecteurs, quand il en existe un (suite) que tout le monde connaît ?". Série est perçu à la fin du XVIIIe siècle comme un néologisme savant.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que la grande migration de série commence. D’abord dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition) : "on dit une série de propositions mathématiques, théologiques ; une série de questions ; une série d’idées, pour dire une succession d’idées qui naissent les unes des autres". Le mot reste propre aux sciences ou à la méthode : "division où les objets qu’on veut dénombrer sont classés de suite" (exemples : "pour faciliter l’étude des plantes, on les a partagées en différentes familles ou séries" et "cette loterie est divisée en tant de séries"). Dans la sixième édition (1832-35), le sens mathématique est cité à la fin, les académiciens exposant les sens du général (ou de ce qu’ils croient être le général) au particulier : d’abord "suite, succession" ("une série de propositions, de questions, d’idées, de faits") ; ensuite les "différentes divisions dans lesquelles on classe, on distribue des objets nombreux" (exemple : "cette loterie est divisée en tant de séries ; la première, la seconde, la troisième série") ; enfin "il se dit particulièrement, en mathématiques, d’une suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" ("série infinie, trouver la somme d’une série").

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1862-77), série s’étend aux sciences ("terme de chimie, réunion de corps homologues" et "terme de zoologie, disposition des différents animaux, telle que l’on passe successivement d’un groupe d’organisation moins compliqué à un groupe d’organisation plus compliqué") ou à l’ordre social : "une série de questions, d’idées, de sons, de faits", comme dans cet extrait de Laplace : "l’homme a porté ses regards dans l’avenir ; et la série des événements que le temps doit développer s’est offerte à sa vue" ; à la didactique : "ordre de faits, de choses, d’êtres d’une nature quelconque, classés suivant une même loi, d’après un même mode" ; à la philosophie positive : "série des sciences, arrangement établi dans les sciences fondamentales et abstraites par Auguste Comte, et dans lequel la science supérieure est plus compliquée que la science immédiatement inférieure ; ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie"; aux théories de Fourier : "ensemble de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant, et particulièrement travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions et classés par groupes".

Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, ajoutent aux trois sens relevés un siècle plus tôt le sens industriel nouveau : "fabriquer en série, fabriquer en gros un grand nombre d’objets sur le même modèle, produire d’un même modèle un grand nombre d’exemplaires". Cette huitième édition a été publiée en 1935 ; elle est quasiment contemporaine de l’apparition dans l’industrie de la fabrication en série. Il a fallu que le phénomène frappe les esprits pour qu’il apparaisse dans un dictionnaire de mots, qui ne passe pas pour moderne et dont les auteurs sont généralement qualifiés de passéistes.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’extension des emplois de série se poursuit, comme l’atteste le très long article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) ; elle s’accentue ; elle déborde de toutes parts : arts, sciences exactes, sociales et humaines, techniques (botanique, chimie organique, radioactive, économie, géologie, linguistique, mathématiques, musique, philosophie, physique, sports, sylviculture). Dans ce dictionnaire, la suite ou la succession de nombres qu’était la série devient un "ensemble" : "ensemble d’œuvres qui possèdent entre elles une unité et forment un tout cohérent" (concertos, dessins, esquisses, gravures, opéras, photographies, romans, sonates, symphonies, tableaux, feuilletons, épisodes, etc.). Le mot s’étend sans cesse à de nouveaux domaines, alors que son sens, tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française, se spécialise : il devient "structural", alors qu’il ne l’était pas au XIXe siècle : non plus une suite ou une succession, mais un "ensemble composé d’éléments de même nature ou ayant entre eux une unité" ou "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables : le temps, la fonction, etc.", c'est-à-dire une structure. Ce dernier sens est ou serait illustré par cet extrait de Zola : "sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement" (1893) ; en fait, ce que décrit Zola, c’est une suite de dossiers, non pas un ensemble organisé de dossiers. Le second extrait (Edouard Estaunié, 1896) s’accorde mal au sens qu’il est censé illustré : "Léonard aussi retrouvait, comme en un coin d’armoire longtemps fermée, des séries analogues de noms classés par dates, sans souci de géographie ou de tactique". Certes les noms sont classés par dates, mais la série n’a pas la cohérence d’un ensemble organisé : "sans souci de géographie ou de tactique".

 

08 janvier 2008

Sidération

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

 

Emprunté du latin sideratio (défini ainsi par M. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934 : "position des astres pour interpréter la destinée" ; "action funeste des astres et surtout du soleil, insolation"), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans les sens médical ("nécrose, gangrène") et astrologique (1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ces deux sens : "terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne" et "terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres , sans les illustrer d'un seul exemple.

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : "astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé" ; "médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc.". Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : "fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines".

 

Les emplois modernes de sidération, au sens de "grande surprise", "stupéfaction", qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent : il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français (Lexikon) de Sachs et Villate au sens de "frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine" ; en 1895, Paul Valéry l’emploie dans une lettre au sens "d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un", comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier "mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre" (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : "surprendre profondément quelqu’un" (synonymes : abasourdir, stupéfier).

 

Il en va de même du participe présent et adjectif sidérant. Il a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de "qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur" (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : "c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles" (Journal, 1889).

L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de "frappé d’un anéantissement subit des forces vitales" (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de "frappé brusquement d’une profonde stupeur". Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : "comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse" (Raboliot, 1925) et de La Varende : "elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait" (1941).

 

De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus (génitif : sideris), au sens "d’étoile, astres, ciel", le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point". D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : "retour à la même étoile") ; jour sidéral (1832 : "le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne"). Il ne semble pas, à lire ces définitions opaques, que les notions astronomiques auxquelles il est fait référence aient été parfaitement comprises par les académiciens. Littré, en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française, définit assez clairement cet adjectif : "terme d’astronomie, qui a rapport aux astres" ("influence sidérale" ; "splendeurs sidérales", écrit Hugo ; "astronomie sidérale, étude des étoiles"). Pour ce qui est des emplois techniques, sidéral épithète de révolution, jour, heure, pendule, année, Littré, pour les faire comprendre, en illustre quelques-uns d’un extrait qui les explicite (ainsi de Delaunay, Cours d’astronomie : "le jour sidéral est un peu plus petit que le jour ordinaire ; il en diffère d’environ quatre minutes"), ou bien il se fait encyclopédiste : "année sidérale, temps compris entre deux coïncidences successives du centre du soleil avec une même étoile ; elle est de 365 jours 6 heures 9 minutes 12 secondes, un peu plus longue que l’année tropique ou solaire, et un peu plus courte que l’année anomalistique. L’année sidérale commence quand le soleil paraît être au point équinoxial du printemps, et se termine au retour apparent de l’astre au même point. L’année sidérale excède l’année tropique moyenne de 20 minutes et 20 secondes par suite de la précession des équinoxes".

 

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français ne lisaient pas chaque jour leur horoscope et ils n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les Français modernes qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité.

 

 

07 janvier 2008

Arraisonner





Attesté au début du XIIe siècle au sens "d’interpeller", "adresser la parole à quelqu’un" ("moult fièrement Carlun en araisunet" : soit, en français actuel, il interpelle Charles très fièrement), arraisonner est un des plus anciens mots de notre langue. A la fin du XIVe siècle, il prend le sens de "chercher à amener (quelqu’un) à un avis", "à le convaincre"  ("ils entrèrent en sa maison et lui arraisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand nécessité d’avoir un souverain capitaine"), et à la fin du XVIe siècle, dans le droit maritime, au sens de "reconnaître l’état, la situation d’un navire" ("fut envoyée après une barque, qui l’a arraisonnée").

Pourtant, il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798 (cinquième édition) et dans un seul sens : "chercher à amener quelqu’un à un avis, en lui en donnant les raisons" (exemple : "on l’a arraisonné à ce sujet et il s’est rendu"). De même en 1832-35 (sixième édition). Les académiciens précisent qu’il "est familier et de peu d’usage" et qu’on "l’emploie aussi avec le pronom personnel dans le même sens" : "s’arraisonner avec quelqu’un", c’est "entrer en explication avec lui, chercher à lui faire entendre raison". L’article arraisonner de la huitième édition (1932-35) est plus complet : "chercher à amener quelqu’un à un avis, à une opinion, en lui donnant des raisons pour le déterminer", ce à quoi les académiciens ajoutent que, entendu dans ce sens,"il est vieux" ; et "en termes de marine, il s’emploie spécialement avec le sens de reconnaître le chargement, la destination, l’état sanitaire, etc., d’un navire qui aborde".
Un demi-siècle plus tôt, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) avait exposé ces deux sens : "chercher à persuader par des raisons" (Saint-Simon : "tandis que j’arraisonnais M. le duc d’Orléans, le roi consultait et sa famille et son conseil"), précisant "vieux en ce sens", et «"en termes de marine et de police sanitaire, s’informer d’où vient un vaisseau et où il va". Dans ce dictionnaire, sont énumérés dans la partie historique, du XIe au XVIe siècle, les divers emplois d’arraisonner, dont voici quelques exemples : "moult durement fut d’eux arraisonné" ; "Charlon [il] appelle, prit l’en à arraisnier" ; (XIIIe siècle) "li rois puis l’arraisonne mout débonnairement" ; (XVe siècle) "si avisa temps et lieu au plus bref qu’il put arraisonner les Genevois de cette chose" ; (XVIe siècle) "il était singulièrement aimé et bien voulu de la commune, pour une gracieuse façon qu’il avait de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout le monde". Compte tenu de l’ancienneté de ce verbe, il est incompréhensible qu’il ait été relevé dans les dictionnaires aussi tardivement. Peut-être les académiciens l’ont perçu comme familier.

Quoi qu’il en soit, les erreurs ou les malentendus se perpétuent dans les dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle. Littré juge vieux arraisonner au sens de "chercher à persuader par des raisons" ; de même les académiciens en 1932-35. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne font précéder la définition d’aucune mention de ce type. C’est "s’adresser à quelqu’un et essayer de le convaincre" et "raisonner quelqu’un, chercher à le convaincre de se faire une raison ". La Varende et Balzac l’emploient dans ce sens. En droit, c’est "proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice" et dans la langue de la marine, arraisonner un navire, c’est "questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord ; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre" ; et "par analogie et familièrement, arraisonner une personne", c’est "l’arrêter pour la questionner".
A l’opposé, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, mentionnent comme très vieilli le sens "chercher à persuader quelqu’un d’adopter un avis, une opinion", tandis qu’ils précisent que l’arraisonnement d’un navire peut se faire "en mer ou à l’entrée d’un port" et que la procédure peut s’appliquer à un aéronef.


Il est un emploi nouveau de ce verbe et du nom qui en est dérivé dans les œuvres en français du philosophe Heidegger, où ces mots traduisent l’allemand Gestell : littéralement "sommation". Arraisonner la nature, un fleuve, une plaine, c’est les soumettre par la technique (barrages, exploitation de ressources, agriculture industrielle) à la raison (calculante) et faire de la soumission aux désirs humains la raison d’être de la nature. Ce concept rend assez bien compte des transformations dont pâtit la nature quand elle se plie aux seules raisons et objectifs rationnels de l’homme.

06 janvier 2008

Bercail

 

 

 

 

Le nom bercail est attesté en 1379 au sens de "bétail" et en 1609 dans le sens de "bergerie". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le qualifie de "vieux", de même que les académiciens dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) : "bergerie, le lieu où l’on enferme le troupeau. Il est vieux". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), la mention vieux disparaît. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le mot ("étable où on loge les moutons"), sans préciser s’il est ou non hors d’usage. Dans les huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication), les académiciens jugent que le mot est sorti de l’usage au sens de "bergerie" : "synonyme ancien de bergerie. Voyez ce mot".

Il ne semble pas que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) partagent ce point de vue. Pour eux, le sens qualifié de vieux est celui de "troupeau de brebis, de moutons" ; en revanche au sens, non pas de "bergerie", mais "d’enceinte couverte où est enfermé un troupeau de brebis ou de moutons", bercail ne serait pas désuet. "Il s’emploie surtout quand on considère ce lieu comme le point vers lequel il faut conduire les moutons, l’enceinte où ils doivent entrer pour reposer tranquilles ; bergerie s’emploie plutôt quand on les considère dans leur repos même ou pendant tout le temps qu’ils sont à couvert" (Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, Nouveau Larousse illustré, in Trésor de la langue française). En somme, la bergerie est un bâtiment, le bercail un enclos.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme une bergerie, ajoutant : "il ne se dit guère au propre, mais il est beau au figuré" ("ramener un hérétique, une brebis égarée au bercail de l’Église"). Dans tous les dictionnaires, ce sens religieux est exposé : "on dit ramener une brebis égarée dans le bercail, pour dire remettre un hérétique dans la créance de l’Eglise" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "on dit figurément ramener au bercail une brebis égarée pour dire ramener un Hérétique dans le giron de l’Église" (quatrième et cinquième éditions, 1762, 1798) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse, une personne qui s’en était écartée" (sixième édition, 1832-35) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse une personne qui s’en était écartée" (huitième édition, 1932-35). C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens religieux de bercail est exposé le plus clairement : "au figuré, religion (par allusion à la parabole du Bon Pasteur), sein de l’Église où les fidèles trouvent sûreté et paix, hors duquel ils sont égarés". Exemples : "demeurer au ou dans le bercail ; déserter le bercail ; rentrer, retour, revenir au bercail ; ramener au bercail une brebis égarée, retirer un hérétique de ses erreurs, un chrétien de ses désordres, les ramener à la pratique de la vraie religion, à une conduite pieuse dont ils s’étaient écartés", comme dans cet extrait de Chateaubriand : "Dieu ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui, et ce n’est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne, que la brebis égarée retourne au bercail" (Génie du Christianisme, 1803).

Le phénomène, constaté dans l’évolution sémantique d’un grand nombre de mots de la théologie, tels militant, manifestation, révélation, création, organiser, animation, etc. qui ont perdu leur sens religieux ou dont le sens religieux s’est affaibli, et qui ne sont plus employés que dans un sens social ou politique ou culturel ou socioculturel, affecte aussi bercail. Sur le sens religieux, qui ne disparaît pas tout à fait, se greffe un sens social, que les académiciens sont les premiers à noter dans la sixième édition de leur Dictionnaire : "on dit dans un sens analogue revenir, rentrer au bercail", le bercail en question n’étant pas l’Eglise, mais la famille ou le groupe naturel (1832-35, 1932-35). Littré est plus radical que les académiciens : il ne relève même pas le sens religieux ou, plus exactement, il l’inclut dans le seul sens moral et social : "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, retirer quelqu’un de ses erreurs ou de ses désordres. Rentrer au bercail, revenir au bien" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les auteurs du Trésor de la langue française notent que, de la religion, le sens figuré s’étend à la politique, comme dans cet extrait de Chateaubriand ("journaux censurés, feuilles indépendantes, tout est devenu ministériel : la brebis égarée retourne au bercail"), et à la société ("par extension, familier, entourage matériel et moral d’une personne : famille, foyer, maison, pays natal"), comme dans cet extrait de Beauvoir : "je ne sais quelles péripéties ramenaient au bercail une créature meurtrie que son époux accueillait avec bonté " (1958). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, bercail n’a plus d’emploi que figuré. De la religion ("ramener au bercail une brebis égarée, ramener à la religion une personne qui s’en était écartée"), il s’étend par analogie à la famille : "le sein de la famille, la maison paternelle, s’échapper du bercail, le retour au bercail".

 

 

 

05 janvier 2008

Pulsion

 

 

 

 

 

Encore un terme scientifique qui a été phagocyté par le Léviathan social ou psychosocial. En latin, le nom pulsio est très rare. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) ne relève qu’une attestation, chez Arnobe, rhéteur africain des IIe et IIIe de notre ère, et au sens "d’action de repousser". En français, pulsion est attesté au sens de "poussée" (Amyot, 1572) et au sens de "propagation du mouvement dans un milieu fluide élastique"  (1736, Voltaire, à propos de la philosophie de Newton). Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Littré, en revanche, l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais sans le définir véritablement : "ancien terme didactique ; action de pousser". Il cite, pour illustrer cet emploi, Voltaire exposant la théorie de Newton : "la substance du feu, entrant dans l’intérieur d’un corps quelconque, le dilate en poussant en tous sens ses parties ; or cette pulsion....".

Or, ce n’est pas dans ce sens que pulsion est employé dans la langue moderne. D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens scientifique (celui de la physique et de la technologie) comme vieux : "propagation du mouvement dans un liquide ou un gaz", comme dans "appareil de graissage à pulsion mécanique" ou "graisseur à pulsion d’huile" et dans cet extrait de la Nouvelle encyclopédie pratique (1927) : "le chauffage par pulsion d’air chaud est avantageusement réalisé en chauffant l’air seulement à l’endroit où il est soufflé par un ventilateur". Or, l’emploi "chauffage par pulsion d’air chaud" (ou par air pulsé) n’est pas désuet, ce qui infirme la mention vieux qui précède la définition de ce Trésor.

En fait, le sens de la physique ou des techniques d’aération ou de chauffage a été effacé par l’emploi figuré de pulsion chez Freud et en psychanalyse pour désigner, surtout au pluriel, la "force bio-psychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe"  (1970). Ce n’est pas le mot qui est défini dans le Trésor de la langue française, c’est la chose nommée pulsion qui est décrite – très longuement, sans doute pour y donner la réalité qui y fait défaut. Cela n’empêche pas les emplois de pulsion de proliférer dans la langue moderne ("pulsions sexuelles, refoulées, du moi ou d’auto-conservation, source, objet d’une pulsion, conflits de pulsion, libération des pulsions, obéir à ses pulsions") et les "philosophes" de s’y référer, surtout si ces philosophes sont des professeurs de morale. Ainsi Mounier : "c’est un type d’homme primitif et inachevé que celui où coexistent encore des pulsions réclamant une réalisation brutale à côté d’une instance morale pesante ou persécutrice" (1946).

Le vocabulaire de la psychanalyse a envahi les media. Un enfant est-il assassiné par un pervers ? Les journalistes expliquent tout cela par une force obscure qu’ils nomment pulsions. Le criminel ne contrôle pas ses pulsions. Le succès de ce nom est tel qu’en a été dérivé l’adjectif pulsionnel au sens de "relatif à une pulsion" et "qui est source ou cause de pulsions". Il est un nom qu’il faudrait fabriquer pour désigner l’explication par les pulsions : c’est pulsationalisme, mélange de pulsion et de sensationnalisme, le principal facteur, avec la misère sociale, de tous les crimes et délits, celui qui explique tout, même l’absurde.

 

 

 

04 janvier 2008

Pica

 

 

Ce nom, de genre masculin, est attesté en 1575 chez Ambroise Paré, chirurgien célèbre : "aucunes ont appétit dépravé avec nausée, dit, des (par les) anciens, pica, faisant qu’elles dédaignent les bonnes viandes, et quelquefois appètent choses contre nature". Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article est consacré au pica : "médecine pratique, ce mot désigne une maladie dont le caractère distinctif est un dégoût extrême pour les bons aliments, et un appétit violent pour des choses absurdes, nuisibles, nullement alimenteuses". Pica est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 (quatrième édition) à 1878 (septième édition), comme terme médical : "appétit dépravé, qui fait désirer et manger des choses, telles que de la chaux, du plâtre, du charbon, etc." (1762, 1798, 1832-35, 1878), les académiciens ajoutant que "les femmes grosses et les filles attaquées des pâles couleurs y sont sujettes" ; mais il disparaît de la huitième édition (1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un "terme de médecine" : "perversion du goût caractérisée par de l’éloignement pour les aliments ordinaires et par le désir de manger des substances non nutritives, telles que craie, terre, charbon". L’article pica du Trésor de la langue française est bref et succinct – à l’image sans doute de l’emploi rare de ce mot. "Pathologie : perversion de l’appétit caractérisée par une tendance à manger des substances impropres à la nutrition". Un extrait de 1828 illustre ce sens : "il y a une maladie qui afflige particulièrement les femmes enceintes : c’est le pica ; lorsqu’elles en sont affectées, (...) il n’est pas rare de les voir manger les substances les plus dégoûtantes ou les plus insipides".

 

Ce qui suscite l’intérêt des lexicographes, c’est l’étymologie de ce mot qui sonne assez étrangement, à dire vrai, en français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose l’origine : "mot de la basse latinité, qui dérive de pica, "pie", cet oiseau mangeant toute sorte de choses ; c’est ainsi que le grec signifie à la fois le geai, la pie et le pica". Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) indiquent la même étymologie : le mot pica a pris le sens de "dépravation de l’appétit" "par allusion à la voracité de la pie".

 

On sait que l’Encyclopédie (1751-65) est le chef d’œuvre des Lumières : ce dictionnaire est ou serait un condensé de l’esprit nouveau ou de la raison en acte. Or, l’article pica, long et détaillé, semble démentir cette belle affirmation. Ainsi l’auteur se perd en conjectures pour ce qui est l’origine de ce mot : "les étymologistes prétendent qu’on a donné ce nom, qui dans le sens naturel signifie pie, parce que, comme cet oiseau est fort varié dans ses paroles et son plumage, de même l’appétit dépravé de cette espèce de maladie s’étend à plusieurs différentes choses, et se diversifie à l’infini". Cette explication ne convainc pas l’auteur, qui en avance une autre, plus poétique peut-être, mais affreusement misogyne : "n’aurait-on pas pu trouver un rapport plus sensible et plus frappant entre cet oiseau remarquable par son babil et les personnes du sexe, qui sont les sujets ordinaires de cette maladie ? Est-ce un pareil rapport qui aurait autorisé cette dénomination ?" Autrement dit, si cette maladie qui touche les femmes a été nommée pie, c’est parce que les femmes et les pies jacassent les unes et les autres pareillement ! Les Lumières seraient-elles éteintes, à peine allumées ?   

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est à la fois la longueur de cet article et la description très détaillée qui est faite de ce trouble de l’appétit, comme si son auteur éprouvait une jouissance secrète à énumérer les monstruosités qu’il observe ou que des médecins ont observées. La compassion est un sentiment qui lui est étranger ; la discrétion aussi. Il est légitime que les symptômes du pica soient décrits dans ce Dictionnaire des arts et des techniques qui a aussi pour objet la médecine. Il est étonnant que la description s’étende sur plusieurs pages et fourmille de mille détails : "l’objet de l’appétit des personnes attaquées du pica est extrêmement varié ; il n’y a rien de si absurde qu’on ne les ait vu quelquefois désirer avec passion. La craie, la chaux, le mortier, le plâtre, la poussière, les cendres, le charbon, la boue, le dessous des souliers, le cuir pourri, les excréments même, le poivre, le sel, la cannelle, le vinaigre, la poix, le coton, etc. et autres choses semblables, sont souvent recherchées par ces malades avec le dernier empressement". L’auteur décrit plus les patientes atteintes de ce mal que le mal lui-même : "les jeunes filles auxquelles cette maladie est familière commencent souvent d’assez bonne heure à s’y adonner, l’exemple, les invitations de leurs amies, quelquefois l’envie de devenir pâles, un dérangement d’estomac, peut-être aussi d’esprit, sont les premières causes de cette passion ; dès lors l’appétit ordinaire cesse, les aliments qu’elles aimaient autrefois leur paraissent insipides, mauvais ; elles deviennent tristes, rêveuses, mélancoliques, fuient la compagnie, se dérobent aux yeux de tout le monde pour aller en cachette satisfaire leur appétit dépravé ; elles mangent les choses les plus absurdes, les plus sales, les plus dégoûtantes avec un plaisir infini, les choses absolument insipides flattent délicieusement leur goût ; ce plaisir est bientôt une passion violente, une fureur qu’elles sont forcées de satisfaire, malgré tout ce que la raison peut leur inspirer pour les en détourner ; la privation de l’objet qu’elles appètent si vivement les jette dans un chagrin cuisant, dans une noire mélancolie et quelquefois même les rend malades ; si au contraire elles la satisfont librement, leur estomac se dérange de plus en plus, toutes ses fonctions se font mal et difficilement ; il survient des anxiétés, des nausées, des rots, des gonflements, douleurs, pesanteurs, ardeurs d’estomac, vomissement, constipation ; la langueur s’empare de leurs membres, les roses disparaissent de dessus leur visage, la pâle blancheur du lis ou une pâleur jaunâtre prend leur place, leurs yeux perdent leur vivacité et leur éclat et leur tête penchée languissamment et sans force, ne se soutient qu’avec peine sur le sol ; fatiguées au moindre mouvement qu’elles font, elles sentent un malaise ; lorsqu’elles sont obligées de faire quelque pas, et surtout si elles montent, alors elles sont essoufflées, ont de la peine à respirer, et éprouvent des palpitations violentes : on dit alors qu’elles ont les pâles couleurs. Cette maladie ne tarde pas à déranger l’excrétion menstruelle, si son dérangement n’a pas précédé et produit le pica, comme il arrive souvent, à moins qu’il ne survienne avant l’éruption des règles".

Dans cette description, les personnes atteintes de pica perdent leur humanité et sont réduites à des animaux. On sait, par ailleurs, que c’est par l’animalisation (serpents, vipères lubriques, rats, cafards, etc.) que s’exprime la haine vouée à autrui et qu’a été justifiée l’extermination des races ou des classes, qualifiées, comme si elles étaient des animaux, de nuisibles. Il est étrange que les Lumières ou les prétendues Lumières (de la raison) se ramènent, dans cet article, à une malsaine jubilation devant le malheur d'autrui. Les Lumières seraient-elles le fait, comme on peut le penser, d’illuminés, non pas de la raison, mais de la déraison ?

 

02 janvier 2008

Sicaire

 

 

 

 

Emprunté du latin sicarius "assassin", dérivé de sica "poignard", le nom sicaire est attesté au XIV siècle dans le même sens que l’étymon latin. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), au sens "d’assassin" (1798), "d’assassin gagé" (1832-35, 1932-35 et Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et de "tueur à gages" (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples cités par les académiciens sont "il fut tué par des sicaires que son ennemi avait envoyés à sa poursuite" (1832-35) ; par Littré, des extraits d’écrivains, dont Voltaire (in Rome sauvée, III 4 : "Armez tout, affranchis, esclaves et sicaires") ; par les auteurs du Trésor de la langue française : "vieux ou littéraire, soudoyer des sicaires" ; "je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction ; me refuserez-vous un asile ?"  (Sandeau, le fils de George, 1851).

 

Les auteurs de dictionnaires, pour la plupart d’entre eux, occultent la désignation historique de sicaire ou son rapport à une religion et à une civilisation anciennes, sauf les académiciens, dans la seule cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers, en 1798, précisent, après avoir défini un sicaire comme un assassin, que ce mot "se dit surtout de ces Juifs qui durant le siége de Jérusalem, tuaient ceux qui n’étaient pas de leur parti". La référence historique n’est pas très précise. Elle est plus complète dans le Trésor de la langue française : "histoire, dans l’antiquité hébraïque, nationaliste zélote qui pratiquait le terrorisme" ; ce sens est illustré par un extrait de la Vie de Jésus (Renan, 1863) : "les " zélotes" ou "sicaires", assassins pieux, qui s’imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître". Ces zélotes formaient un des courants du judaïsme il y a vingt siècles, les trois autres étant les pharisiens, les saducéens et les esséniens ; ils étaient partisans de lutter jusqu’à la mort contre les occupants romains, qui les ont exterminés lors de la prise de la citadelle de Massada.

 

Le nom sicaire s’emploie aussi dans un autre contexte religieux, celui de la secte chiite des ismaéliens ou ismaélites, ces musulmans qui usaient du meurtre en Asie mineure pour imposer leur foi et qui étaient nommés assassins ou "gardiens de la Loi". La désignation de sicaire, propre aux zélotes, est parfois étendue pour désigner ces assassins, comme cela est attesté aussi bien en ancien français que dans la langue moderne. Dans une chronique du XIVe siècle, il est écrit : "(il) fut occis à deux couteaux de deux sicaires que l’on appelle harquassis", c’est-à-dire les assassins. Silvestre de Sacy, qui a imposé l’étymologie fantaisiste d’assassin comme "fumeur de haschich", y fait allusion : "les sicaires ou assassins du chef des Ismaélites" ; autrement dit, les tueurs qui sont au service du Vieux de la Montagne. Un historien des Croisades, René Grousset, assimile aussi les sicaires aux assassins (1939) : "le 28 avril 1192 (...), dans les ruelles étroites du vieux Tyr, il fut rejoint par deux sicaires (...). Ils lui tendirent un placet qu’il accueillit sans méfiance. Tandis qu’il le lisait, l’un d’eux lui plongea un poignard dans le flanc".

 

Ce mot et ses emplois auraient dû faire l’objet, même dans les dictionnaires de langue, d’une rapide et nécessaire mise au point historique, ne serait-ce que pour montrer qu’il plonge ses racines dans le passé religieux de la Méditerranée (les zélotes, les assassins), qui n’est pas tout à fait mort, puisqu’il survit, parfois sous des formes atroces, dans le présent, et pour ne pas le réduire à quelques emplois, au sens "d’assassin gagé", vaguement archaïques (tueur à gages est plus clair) et sans doute emphatiques, de la mauvaise littérature (cf. plus haut M. Sandeau). 

 

 

 

 

01 janvier 2008

Signes 24 : chiffres 2007 et voeux 2008

 

Chiffres

 

En 2007, ce blog a reçu 47850 visiteurs; 101986 pages ont été lues.

 

Voeux

Meilleurs voeux à tous les lecteurs.   

 

22 décembre 2007

Affrontement

 

 

 

 

Dérivé d’affronter, le nom affrontement, bien qu’il soit attesté en 1540 au sens de "rencontre face à face entre deux personnes" (Budé : "il rencontra ce gentilhomme front à front en un détroit où il ne se pouvait détourner de lui et ne se put contenir en cette approche et affrontement qu’il ne le prit aux cheveux") et en 1587 au sens de "rencontre pour une lutte entre deux armées" (Lanoue : "Parlons de l’affrontement des deux escadrons. Sur cela je dirai, encore que celui de lances face sa charge valeureusement, qu’il n’en peut succéder grand effet"), n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Le premier lexicographe à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui le définit ainsi : "action d’affronter, de mettre de niveau". Le sens est vague. Affronter signifie-t-il, dans cette définition, "se mettre avec intrépidité en face de quelqu’un" ou "en termes d’art, mettre front à front, de niveau", comme dans l’exemple "ces deux panneaux sont bien affrontés". L’exemple qui illustre ce sens, tiré de Lanoue, soldat du XVIe siècle : "parlons de l’affrontement de deux escadrons", semble pencher en faveur du premier sens, mais le de niveau de la définition penche en faveur du second sens.

 

Quoi qu’il en soit, le fait est que, dans la langue moderne, affrontement a un sens agressif et guerrier et fait partie de ces mots, tels lutte, combat, lutter, combattre, guerre, etc. qui fleurissent en temps de paix pour désigner des actions ou des réalités sociales, comme si l’ennemi ne se tenait plus aux frontières, mais dans le pays même. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens agressif est réparti en deux sous-sens distingués suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à des choses. Quand l’affrontement se rapporte à des personnes, le mot signifie "action d’affronter quelque chose qui est ou paraît être un danger ou une difficulté" (obstacle, mort, amour, monde, ennemi, autrui, etc.). Les férus de sciences sociales et humaines sont prolixes sur l’affrontement. Quand l’affrontement se rapporte à des choses, il a pour sens "fait de s’affronter, de se trouver face à face" : les images, la volonté, etc. Là encore, les psys se gargarisent d’affrontements. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de noter les emplois : "affrontement de deux armées, affrontement d’idées", sans se croire obligés de citer complaisamment, comme le font les auteurs du Trésor de la langue française, les psys et autres socs. Lire leur dictionnaire, c’est respirer un peu d’air pur.

 

 

18 décembre 2007

Victime

 

 

 

En latin, victima est un terme de religion. Il désigne l’animal "destiné au sacrifice" ; et par métonymie, dans le latin en usage chez les chrétiens, le sacrifice lui-même. Des étymologistes latins tirent victima de vincire, "lier" (on liait la victime) ; d’autres de vincere (la victima était sacrifiée au retour de la victoire, tandis que l’hostia l’était en allant à l’ennemi) ; d’autres encore de vigere, "être fort" (la victima était une grosse bête tandis que l’hostia était une petite bête). En français, c’est dans les deux sens de "sacrifice" et de "créature vivante offerte en sacrifice au(x) dieu(x)" ou "à Dieu" que victime est attesté à la fin du XVe siècle ("quand ils voulaient offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu", 1495). Dans Polyeucte (1642), Corneille l’emploie en parlant de Jésus-Christ (Acte V, 1662).

Pendant deux siècles, ce fut un terme de religion. C’est au XVIIe siècle, qui fut le grand siècle catholique des temps modernes, qu’il a été étendu hors de la religion pour désigner des réalités de la société : "personne tuée ou blessée (par accident, crime, cataclysme, guerre, etc.)" et "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un ou qui souffre de choses ou d’événements néfastes" (la misère par exemple).

Dans les tous les dictionnaires, que ce soit celui de l’Académie française (de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35), celui de Littré (1863-77) ou celui du CNRS (Le Trésor de la langue française, 1971-94), le premier sens défini est le sens religieux, même dans les dictionnaires modernes : "Religion. Antiquité ; animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité… Religion chrétienne ; Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe… Par analogie, personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement, d’expiation" (Trésor de la langue française) ; "créature vivante offerte en sacrifice à la divinité ; la victime offerte pour le salut des hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ"  (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui était positiviste et anticlérical, classe en première position les trois acceptions religieuses de victime qu’il distingue parmi huit acceptions : "1. Chez les païens et les peuplades sauvages, créature vivante offerte à la divinité. 2. Chez les Juifs, animaux qu’on immolait en sacrifice. 3. Terme de théologie. La victime offerte pour le salut des hommes, Jésus-Christ". Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, les sens religieux sont exposés avec de nombreux détails : "on appelait victime chez les païens les animaux destinés pour être offerts en sacrifice à leurs Dieux… On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes… On appelle figurément victimes les personnes qui sont consacrées à Dieu par des voeux solennels" (1694) ; "on appelait victime dans l’ancienne loi les animaux qu’on immolait et que l’on offrait en sacrifice… On le dit aussi des animaux que les païens offraient en sacrifice à leurs dieux. On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes" (1762).

 

Le sens étendu, social dans la plupart des emplois, date du XVIIe siècle. Il est relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "on appelle aussi figurément victime une personne qui souffre injustement" et "on appelle encore victime une personne dont on sacrifie la vie ou les intérêts à ses passions, etc.", ainsi que dans toutes les éditions suivantes, par exemple : "on dit aussi qu’un homme a été la victime de sa bonne foi, de sa générosité, pour dire que sa bonne foi, sa générosité, ont été la cause de ses disgrâces, de sa perte" (1762, 1798, 1832-35) ou chez Littré (1863-77) : "figuré, celui qui est frappé de quelque coup, comme l’était la victime des anciens…. ; figuré, celui qui est sacrifié aux intérêts, aux passions d’autrui". De la religion à la politique, il n’y a qu’un pas. Celui-ci a été franchi après la Terreur. Littré note que victime s’est dit, quand il était employé absolument, "des personnes qui périrent condamnées par les tribunaux révolutionnaires". Ainsi les cheveux et le costume à la victime désignaient la coiffure et l’habillement "qui rappelaient la toilette des condamnés montant à l’échafaud et qui devint à la mode dans quelques salons, lors de la réaction dont le 9 thermidor fut suivi", tandis que le bal des victimes était réservé à ceux qui avaient une victime dans leur famille.

 

C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé, pour la première fois, l’un des emplois modernes, sociaux évidemment, les plus courants de victime : "il se dit encore de celui qui a été tué ou blessé dans un accident, dans un crime, etc." ("il a été victime d’un accident ; cet attentat a fait plusieurs victimes ; les victimes de la guerre"). Dans un ciel vidé de toute transcendance, les termes de religion sont vacants ; ils ne trouvent plus d’emploi, à moins qu’ils ne soient transférés à d’autres domaines : la société, l’économie, les faits divers, les accidents de la route, etc. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce grand dictionnaire de la modernité, tous les emplois étendus de victime sont relevés. L’analogie qui nourrit cette extension n’est pas celle du Christ, qui s’est offert lui-même en victime, mais celle de l’animal innocent qui est immolé pour apaiser ou honorer les dieux. Les victimes modernes sont toujours victimes de quelque chose ou de quelqu’un. Elles subissent "les conséquences fâcheuses ou funestes de quelque chose, des événements, des agissements d’autrui"  (une erreur judiciaire, le mal, un abus, les circonstances, le chômage, la calomnie, le despotisme, la fatalité, la méchanceté, une méprise, les privations, le progrès, les sévices, le sort, une attaque, une injustice, une machination, un malaise, une violation des droits de l’homme (évidemment), un vol, etc.) ou "d’elles-mêmes" (victimes d’une hallucination, d’une illusion, d’une imprudence, d’une passion, de sa propre charité, de sa bonne foi, de sa sensibilité, de son dévouement) ou d’une "cause, d’un idéal, d’un intérêt supérieur" (victimes de la science, du travail, du devoir, etc.).

La France moderne produit autant de victimes que de stylos Bic (utiles pour porter plainte). Le rôle de victime, sur la scène moderne, attire histrions et cabots. Victime, c’est une vocation. On a l’air d’une victime ; si on le l’a pas, on le prend ; on joue à la victime ; on se pose en victime… C’est la grande comédie, qui n’est plus ni humaine, ni divine, mais sociale. Les acteurs sociaux, comme on nomme désormais les militants, sont programmés à prendre la posture de victime (la routine leur a fabriqué une nouvelle nature), soit qu’ils tiennent à passer eux-mêmes pour des victimes, afin de rendre gorge aux dominants, aux possédants, aux bourgeois, aux capitalistes, etc., soit qu’ils transforment en victimes délinquants et criminels, surtout s’ils sont étrangers : victimes de la société, de la République, de la France, de la colonisation (même si ces prétendues victimes sont les pires colons qui aient jamais été), de l’esclavage (surtout si elles ont été les pires esclavagistes qui aient jamais été).

Soyez victimes ou vous n’êtes rien, telle est la devise de la France actuelle. Il faut que vous soyez victimes pour que puisse être instruit le procès de la société, du libéralisme, de la France, de la République, des Français, etc.

 

15 décembre 2007

Orientaliste

 

 

 

 

 

L’adjectif et nom orientaliste, dérivé d’oriental, est attesté en 1799 pour désigner un "spécialiste des langues et des civilisations orientales". Il est enregistré en 1832-35 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

Les définitions d’orientaliste ne soulèvent aucune difficulté : "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, exemple : "c’est un de nos plus savants orientalistes") ; "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, exemple : "un habile orientaliste") ; "celui qui se livre à l’étude des choses de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 : le domaine d’étude, borné aux langues, s’élargit aux "choses") ; "spécialiste des langues et des civilisations orientales" (Trésor de la langue française, 1971-94 : les "choses" sont désignées avec précision, ce sont les "civilisations" et l’emploi du nom spécialiste, masculin ou féminin, dans la définition ne limite plus l’activité d’orientaliste aux seuls hommes, "celui qui") ; et enfin "spécialiste des langues, des littératures, des civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : les "choses" dont sont spécialistes les orientalistes s’élargissent un peu plus pour englober les "littératures").

En revanche, il est un emploi ambigu, non pas pour son sens, mais pour ce qu’il désigne : c’est celui qui est attesté en 1877 et que Littré relève la même année dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française, à savoir "peintre qui emprunte surtout ses sujets et ses couleurs à l’Orient", et les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, mais uniquement comme adjectif : "adjectivement, peintre orientaliste, celui qui se spécialise dans la représentation des choses de l’Orient". Qui sont ces orientalistes ? Dans la Revue des Deux-Mondes cité par Littré, c’est "Fromentin" (qui) "a conquis sa place chez les orientalistes à côté de Decamps et de Marilhat". Alexandre Decamps (1803-1860) a voyagé au Levant (en Asie mineure, au Proche Orient) en 1828 ; de ce séjour, il a rapporté des tableaux effectivement orientalistes (Souvenir de la Turquie, Paysage en Anatolie, les ânes d’Orient) ; Prosper Marilhat (1811-47) a lui aussi effectué un voyage en Orient (Syrie, Egypte), où il a dessiné et peint d’innombrables scènes, paysages, ruines. L’un et l’autre sont des orientalistes, même s’ils ont peint aussi des paysages de France. Il n’en va pas de même de Fromentin (1820-76) qui voyagea à deux reprises en Algérie, pays qui était alors la France et se trouvait, non pas en Orient, mais en Occident, Maghreb, en arabe, signifiant "lieu où le soleil se couche".

Littré, qui cite l'extrait dans lequel Fromentin est désigné à tort comme un "orientaliste" (il est un peintre algérien ou algérianiste ou maghrébin, et non orientaliste) a pourtant prévenu ses lecteurs, à l’article orient de son Dictionnaire, contre l’emploi abusif de ce mot et de l’adjectif oriental qui en est dérivé : "orient et oriental s’étendent souvent, par abus, fort au delà de leurs limites ; on entend plus d’une fois appeler de ce nom les pays d’Afrique, leurs habitants et les choses qui s’y rapportent. Il est bon de prévenir contre cette faute", que Littré n’a pourtant pas évitée.

D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la désignation d’orientaliste s’applique aussi aux écrivains et même à ceux qui, parmi les peintres ou les écrivains, traitent de sujets exotiques : "personne spécialisée dans la représentation de sujets d’inspiration orientale ou exotique" ("écrivain, peintre orientaliste"). Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, citent comme exemple de peintre orientaliste Delacroix : "artiste qui traite des sujets d’inspiration orientale ; adjectivement, un peintre orientaliste et par métonymie, les tableaux orientalistes de Fromentin, de Delacroix". Certes, ils ne font qu’enregistrer l’usage, bien que, sur ce point, l’usage soit abusif, Delacroix n’ayant pas fait le voyage d’Orient, mais du Maroc seulement, c’est-à-dire de l’Occident arabe ou berbère, et n’ayant peint que des tableaux marocains, à l’exception des Massacres de Scio, où il n’est jamais allé, et des tableaux d’histoire sainte.

Cet abus, bénin pour ce qui est d’orientaliste, n’est pas anodin : il est la pointe émergée de l’iceberg d’erreurs volontaires ou de déformations intentionnelles qui ont toutes pour but de valoriser indûment l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et toute l'Afrique du Nord en y appliquant la dénomination fausse d’Orient, laquelle est valorisante, chargée d’histoire et pleine de sens forts.

 

 

 

12 décembre 2007

Obscène

 

 

 

 

Dans L’Obscénité démocratique (Flammarion, 2007), Régis Debray expose l’étymologie de l’adjectif latin obscenus, duquel obscène a été emprunté : "ob-scenus : ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène (ob : à la place, en échange de). Quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter". Pour Debray, la démocratie n’est pas obscène en soi, mais elle le devient quand elle refuse le spectacle, quand elle rejette le décorum, quand elle abandonne les rituels, quand elle renonce au cérémonial, ce qui est le cas aujourd’hui en France.

De tous les auteurs de dictionnaires, les seuls qui fassent une allusion rapide à ce sens latin sont les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "emprunté du latin obscenus, proprement de mauvais augure, sinistre, puis compris comme qui ne doit pas être montré sur scène". En fait, ob a pour premier sens "devant" : est dit obscenus, ce qui est non pas sur la scène, bien en vue, face au peuple, mais devant la scène, à l’abri des regards. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rapporte une étymologie inexacte : "obscenus est écrit aussi obscaenus. Le sens primitif est "de mauvais augure" ; et, comme on trouve le verbe obscaevare (de ob et scaevus, "gauche") qui signifie "donner un mauvais présage" (Plaute), on peut croire qu’obscaenus est pour ob-scaevinus".

En français, obscène n’a plus de lien avec le spectacle, la scène, le théâtre ; il n’a qu’un sens moral et social, celui "d’indécent, sale, dégoûtant, immonde". Le mot est attesté en 1534 et il s’applique à des paroles ou à des livres. En 1694, il se dit aussi, selon les académiciens, d’une personne : "déshonnête, sale, qui blesse la pudeur". Exemples : "paroles obscènes, mot obscène, ce poète est obscène, chanson obscène, il y a quelque chose d’obscène dans ce tableau, cela laisse des idées obscènes" (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762). Si l’on en croit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), cet adjectif et le nom obscénité qui en est dérivé auraient fait au XVIIIe siècle l’objet de débats : "M. Andry (id est Nicolas Andry de Boisregard, 1658-1742, professeur de médecine et homme de lettres, inventeur du mot orthopédie) dit que ces mots ne sont pas généralement reçus dans la langue, quoiqu’ils expriment quelque chose qu’impur, impudique, sale n’expriment pas assez bien". La position de Féraud, un demi-siècle plus tard, est nette : "ces mots sont approuvés par l’Académie et ils sont aujourd’hui généralement reçus". L’usage est le seul arbitre en matière de langue.

D’une édition à l’autre, les académiciens reproduisent la même définition : "qui blesse la pudeur" (1798, 1832-35), ajoutant même à cette définition la relative qui révolte la pudeur (1932-35) et, à la suite de Littré ("qui blesse ouvertement la pudeur"), l’adverbe ouvertement (1932-35 et édition en cours) pour signifier l’horreur que l’obscénité suscite : "qui blesse ouvertement, qui révolte la pudeur". Les philosophes, étant volontiers relativistes, ne s’en indignent pas, à la différence des auteurs de dictionnaires. Montaigne (Essais, I) semble en faire une "superstition de paroles" : "ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi spongia est un mot obscène en latin" (ce que Gaffiot, dans son Dictionnaire latin français, ne confirme pas). Pour Voltaire, l’obscénité est le prétexte dont abusent les pouvoirs pour se débarrasser des gêneurs : "Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent de l’Art d’aimer, livre très décemment écrit et dans lequel il n’y a pas un mot obscène, pour envoyer un chevalier romain (id est le poète Ovide) sur la mer Noire". Pour Rousseau, ce n’est pas la nudité qui est obscène, mais la nudité mêlée aux vêtements, l’état de nature étant dépourvu d’obscénité : "ne sait-on pas que les statues et les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes ?" Ce relativisme est un invariant des discours de ceux qui se piquent de philosopher aujourd’hui : "l’impôt moral décidé par la société sur toutes les transgressions frappe encore plus aujourd’hui la passion que le sexe. Tout le monde comprendra que X... ait "d’énormes problèmes" avec sa sexualité ; mais personne ne s’intéressera à ceux que Y... peut avoir avec sa sentimentalité : l’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel" (Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977).

 

Dans les dictionnaires actuels, le mot est pourvu de deux sens, mais, sur ce point, les auteurs de dictionnaires divergent. Dans le Trésor de la langue française, le premier sens se rapporte à la sexualité ; le second à la morale sociale ; dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier est propre ; le second figuré. Est obscène, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "ce qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité". Les synonymes en sont cochon, dégoûtant, dégueulasse, graveleux, sale. Ce sont des chansons, couplets, dessins, films, graffitis, gravures, idées, images, livres, plaisanteries, photographies qui peuvent être dits obscènes ; des propositions et des personnes aussi. Il est précisé, toujours dans ce dictionnaire, que, "dans la langue contemporaine, on emploie plus volontiers pornographique en parlant d’un écrit, d’une photographie, d’un film". Le second sens tient de la morale sociale : "qui offense le bon goût, qui est choquant par son caractère inconvenant, son manque de pudeur, sa trivialité, sa crudité". Les synonymes sont cru, immoral, impudique, indécent, licencieux, ordurier, trivial. Un extrait de Hugo, le seul cité qui se rapporte au théâtre ou à la scène, illustre cet emploi : "Le Cid est obscène et blesse les canons" (Marion Delorme, 1831). On ne voudrait pas offenser ouvertement Monsieur Hugo, mais objectivement, il doit avoir une vue diablement perçante pour affirmer que Le Cid a pu apparaître obscène à qui que ce soit, même en 1636 ! Les académiciens distinguent un sens propre ("qui blesse ouvertement la pudeur", sans préciser s’il s’agit ou non de sexualité) d’un sens figuré : "qui offense ostensiblement le sens esthétique ou moral". Les exemples cités "tenir des propos obscènes, déplacés, de mauvais goût" n’ont rien en commun avec les canons offensés de M. Hugo.

Le sens théâtral premier d'obscène est absent des dictionnaires : plus exactement, il n'a jamais été relevé. Est-ce à dire qu'il est imaginaire ? Ou bien, les sujets parlants tiennent la société pour un théâtre.   

 

 

11 décembre 2007

Scandale

 

 

 

 

Dans son œuvre et plus particulièrement dans Les Origines de la culture (Grasset, 2004), René Girard rappelle que le mot scandale, appliqué au Christ dans les Evangiles, est une façon de désigner le bouc émissaire et de mettre, au cœur d’un texte religieux, la mort d’un innocent que des groupes humains sacrifient, dans l’espoir que sa mort résoudra leurs propres difficultés.

Or, ce sens n’est jamais exposé dans les dictionnaires.

Dans le latin de l’Eglise des premiers siècles (IVe siècle), scandalum, auquel est emprunté le nom scandale, a pour sens "ce sur quoi on trébuche". Petra scandali est la pierre d’achoppement. C’est par ce mot que les chrétiens ont traduit le mot grec skandalon par lequel, dans les Evangiles, le Christ est désigné. Les Juifs refusant de le reconnaître, ils l’ont nommé scandale, tant il était différent de l’idée qu’ils se faisaient du messie.

Le mot est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est défini, non pas dans son sens évangélique, mais dans un sens moral. C’est "ce qui est occasion de tomber dans l’erreur, dans le péché" (première édition, 1694). Certes, les académiciens précisent que, "dans l’Ecriture sainte, la prédication de la croix a été un scandale pour les Juifs", sans expliquer pourquoi le Christ a été un scandale. Dans toutes les éditions, le sens moral et de plus en plus souvent social élimine le sens évangélique : "scandale signifie plus ordinairement le mauvais exemple qu’on donne par quelque action, par quelque discours" (1694). Les exemples sont "grand, horrible scandale, scandale public, il faut craindre le scandale, il ne faut pas donner de scandale, quel scandale! il arrivera scandale, malheur à ceux par qui le scandale arrive, la vie de cet homme-là porte scandale, éviter le scandale, empêcher, ôter, lever le scandale, c’est une chose qu’on peut dire sans scandale". Il y a quelque ironie, de la part de chrétiens pieux et avisés comme l’étaient les académiciens, de tenir en aussi mauvaise part le nom par lequel leur dieu fut désigné. De la morale, le nom bascule dans la pire posture sociale : "scandale se dit de l’indignation qu’on a des actions et des discours de mauvais exemple" (exemples : "il avança des propositions impies au grand scandale des gens de bien qui l’écoutaient" et "il se dit encore de l’éclat que fait une action honteuse" (exemples : "cette affaire fut d’un grand scandale dans tout le voisinage, cela causa un grand scandale").

 

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère (1762, 1798, 1832, 1932). A la différence des académiciens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle que scandale est un "terme de l’Ecriture sainte". Il l’illustre d’exemples d’écrivains qui rappellent que le Christ a été désigné comme un scandale. Ainsi Bossuet : "Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle, pour confondre l’arrogance humaine, est devenu le plus haut point de notre sagesse" et Pascal : "c’est ce que dit Isaïe, que Jésus-Christ sera pierre de scandale ; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui !". Voltaire, lui, ignore le sens évangélique et reprend le sens laïque et social : "sans rechercher si ce scandale était originairement une pierre qui pourrait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd'hui : un scandale est une grave indécence ; on l’applique principalement aux gens d’Église". L’erreur de Voltaire est de croire que scandale est borné à l’Eglise.

 

Ce terme de métaphysique anthropologique n’a plus en français courant que des emplois moraux et sociaux. C’est "l’indignation que causent les actions, les discours, les personnes de mauvais exemple" ou "l’éclat fâcheux que cause une affaire de mauvais exemple".

Dans la langue moderne, le sens métaphysique et religieux tend à être effacé par le sens social et moral, bien que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tentent d’établir d’abord le sens premier et propre : "ce qui paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi" ("le scandale de la croix, du mal, de la souffrance"). Ce sens est illustré d’une belle remarque de Joseph de Maistre : "le bonheur des méchants, le malheur des justes ! C’est le grand scandale de la raison humaine" (Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821). Même le sens dit religieux est exprimé en termes d’infraction aux normes morales : "ce qui est cause de trouble, de perplexité, de rejet ; ce qui incite à pécher", comme dans cet extrait de George Sand : "j’avais encore dans l’oreille toutes les paroles sacrées, et celle-ci entre autres, Malheur à celui par qui le scandale arrive !" (1855). Claudel donne à scandale une interprétation apologétique : "cette parole étonnante : Heureux ceux qui ne sont pas scandalisés en moi, c’est-à-dire qui ne trouvent pas les actes miraculeux et bienfaisants que je répands autour de moi une occasion de scandale" (1938). Le sens dit théologique qui est exposé par les auteurs du Trésor de la langue française est en réalité purement moral : "scandale actif, scandale qui consiste à inciter autrui à pécher ; scandale passif, scandale qui consiste à être victime de provocation au péché".

Les emplois modernes, dans leur quasi totalité, se rapportent au social. C’est le "grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme" ("causer, donner, entraîner, faire du ou un scandale, scandale public, avec scandale et sans scandale, crier au scandale, être un scandale, le scandale de, un objet, un sujet de scandale"). Le premier secrétaire du Parti communiste des années 1970 était un spécialiste de l’indignation à la télévision : "C’est un scandale !", vitupérait-il à toute occasion. Le scandale est aussi une "querelle bruyante, un désordre bruyant". Les synonymes sont esclandre, tapage. C’est encore la "réprobation ou l’indignation ainsi provoquée". Ainsi, chez Mme de Beauvoir : "je maintins ma décision d’enseigner dans un lycée. Quel scandale ! Onze ans de soins, de sermons, d’endoctrinement assidu : et je mordais la main qui m’avait nourrie !" (1958). La rangée est vraiment dérangée.

Le scandale est dans les Evangiles la victime innocente que l’on sacrifie, comme un bouc émissaire, pour purger un groupe humain de ses démons. Dans la langue moderne, ce n’est plus qu’une "affaire à caractère immoral où sont impliquées des personnes que l’on considérait comme honorables et dignes de confiance". Ainsi le scandale de Panama, les scandales financiers, politiques, abominables, énormes, grands, immenses ; le parfum de scandale ; le fait de craindre, d’éviter, d’étouffer un scandale, de reculer devant un scandale ou devant le scandale des scandales ! Ces emplois attestés sont si grotesques que le sens du mot s’est affaibli et qu’au pluriel, il ne désigne plus que les "faits ayant ému l’opinion" et qui "concernent des personnalités du monde du spectacle, de la politique, etc." Les synonymes en sont potins, ragots. Voilà pourquoi il existe des journaux à scandale qui ne diffusent que ces ragots.

Le nom scandale a connu une évolution sémantique qui s’apparente à une lente chute. Dans les Evangiles, il frôlait les sommets de la pensée ; aujourd’hui, il fricote avec les infos de caniveau.

 

10 décembre 2007

Vote

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age dans l’Eglise, le nom votum désignait un vœu qu’exprimait une assemblée (par exemple des moines) par le suffrage. De ce mot de la religion chrétienne, les Anglais ont fait vote, qu’ils ont employé dès la seconde moitié du XVe siècle au sens de "suffrage, expression selon une forme déterminée d’une position ou d’une décision sur une question mise au débat", puis de "décision prise par une assemblée ou un groupe de personnes s’exprimant par le suffrage". C’est ce mot anglais que les Français ont emprunté beaucoup plus tard. En 1702, vote est attesté, dans un écrit se rapportant à l’Angleterre, au sens de "décision prise par l’exercice du droit d’élection et de délibération exprimé par le suffrage". Le mot alors est propre au Parlement et à la vie politique de l’Angleterre, comme l’atteste Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le premier lexicographe à l’avoir enregistré : "mot anglais, que M. Targe a transporté tout uniment dans sa traduction de Smollet et qu’il répète souvent. Boyer, dans son dictionnaire, le traduit par le mot français résolution. Les Communes passèrent un vote préliminaire, portant qu’il serait accordé des secours".

Ce n’est qu’en 1789 que vote se rapporte à la situation de la France : Sieyès l’emploie dans vote des subsides (in Tiers état). Il est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "vœu émis, suffrage donné". La définition n’est illustrée d’aucun exemple. Dans la sixième édition (1832-35), deux exemples l’illustrent : "donner son vote, compter les votes".

La démocratie représentative fondée sur le suffrage s’implantant peu à peu en France et le vote devenant familier aux Français, le mot est défini plus amplement et avec plus de précision dans les dictionnaires. Ainsi, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit : "vœu exprimé dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans une compagnie quelconque". Il distingue les emplois : vote par ordres (ou "manière de prendre les décisions, qui avait lieu dans les états généraux, lorsque, pour délibérer, les représentants des différents ordres se séparaient en trois chambres, dont chacune avait son vote indépendant des deux autres") et, "par opposition", vote par tête.

En un siècle, de la sixième (1832-35) à la huitième (1932-35) édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article vote a crû proportionnellement à son emploi croissant dans la langue. Ce n’est plus un "vœu émis" ou un "suffrage donné", mais une "opinion exprimée, un suffrage donné dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans un collège électoral, dans une compagnie". Les exemples aussi sont plus nombreux. A "donner son vote, compter les votes", sont ajoutés "vote par assis et levé, vote au scrutin public, au scrutin secret, vote à main levée, vote par tête, vote plural, le vote est acquis", phrase qui signifie "il n’y a pas lieu de remettre en délibération l’objet sur lequel on a voté".

 

Ce qui caractérise le nom vote dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est à la fois l’extension de ses emplois, comme l’atteste l’article assez long qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) et l’incompréhension, de la part des auteurs, bien pensants, de ce Trésor, de ce qu’est le vote. Pour eux, c’est une "opinion exprimée dans une assemblée délibérante ou un corps, en vue d’un choix, d’une élection, d’une décision", alors qu’en droit constitutionnel, là où les choses ont un sens, le vote est un acte. Il y a loin d'une opinion à un acte. Définir le vote comme une opinion revient à désacraliser ou à affaiblir "l’acte par lequel un citoyen participe, en se prononçant dans un sens déterminé, au choix de ses représentants ou à la prise d’une décision". Les gauchistes tiennent cet acte politique qui fait d’un homme un citoyen pour pas grand chose. Ainsi, Madame de Beauvoir, qui écrit, dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : "je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais". On se demande ce qui a dérangé cette rangée.

En revanche, les auteurs de ce Trésor s’étendent longuement sur le sens "métonymique" de vote : non seulement une "opinion exprimée", mais aussi "l’opération par laquelle les membres d’une assemblée délibérante ou d’un corps expriment leur opinion, leur choix". Ce qui plaît, ce sont les procédures, les formes, tout ce qui accompagne le vote : "vote indicatif, vote en première, en seconde lecture, bulletin de vote, vote blanc, nul, sanction, vote direct, indirect, obligatoire, familial, secret, par assis et levé, par appel nominal, à main levée, à bulletins secrets, par correspondance, par procuration". Par métonymie, vote désigne aussi le résultat de cette opération : "vote du budget, des crédits, d’une motion, d’un texte, à l’unanimité, d’une subvention, de la loi de trois ans". Le vote est distingué suivant le sexe, la catégorie sociale ou la tendance politique des votants. Le vote alors peut être dit communiste, catholique, féminin, écologiste. Le temps efface très vite la pertinence des exemples de dictionnaires. Le Trésor de la langue française a été rédigé dans les années 1970 : alors le vote communiste avait peut-être une réalité ; aujourd’hui, il n’est plus rien.

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré explique que le double vote était le "privilège qu’avaient les électeurs des grands collèges de voter une seconde fois dans les petits" et qui leur était accordé par la loi de 1820. La loi de 1820 ayant été abolie en 1830, le double vote qu’elle instituait a disparu de l’horizon politique de la France, ne réapparaissant que depuis deux ou trois décennies, apporté par l’immigration de peuplement. Aujourd’hui, ce privilège s’est démocratisé, au sens où ceux qui en bénéficient sont beaucoup plus nombreux que les grands électeurs de 1820 : ils jouissent de deux nationalités, celle de leurs parents par droit du sang et celle de la France par droit du sol, et, de ce fait, ils votent deux fois. Ce privilège a beau être exorbitant au regard du principe sacré de l’égalité des citoyens devant la loi, il est néanmoins défendu et justifié par tous ceux qui exigent sans cesse "plus d’égalité". Devant ces mystères qui nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

 

 

08 décembre 2007

Vulgarité

 

 

 

Emprunté au latin, où il a pour sens "qualité de ce qui est commun" et "généralité des hommes, le commun", vulgarité est attesté à la fin du XVe siècle (en 1495) au sens de "grande masse du peuple", puis au XVIe siècle, au pluriel, au sens de "choses vulgaires, choses triviales"  (attestation citée par Littré).

Le mot n’est enregistré dans aucun dictionnaire classique. C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), le mentionne comme un néologisme : "néologisme, caractère, défaut de ce qui est vulgaire, sans distinction". Il cite Mme de Staël (De la littérature) qui était convaincue, à tort évidemment, d’avoir introduit ce néologisme dans la langue française : "je sais bien que le mot vulgarité n’avait pas encore été employé, mais je le crois bon et nécessaire" ; "j’ai employé la première un mot nouveau, vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l'expression". Sainte-Beuve, qui n’avait pas d’idée précise de l’histoire de la langue, confirme le néologisme fictif et justifie Mme de Staël d’y avoir eu recours : "c’est Mme de Staël qui a risqué ce mot pour la première fois ; il devenait indispensable pour désigner l’habitude sociale nouvelle... Le mot urbanité avait été mis en circulation, et était entré dans la langue au commencement du XVIIe siècle ; il était juste que le mot vulgarité y entrât à la fin du XVIIIe siècle". Il était dans l’ordre des choses que vulgarité, bien qu’il eût pour sens historique "l’ensemble des hommes", à partir du moment où il était un antonyme d’urbanité, devienne péjoratif et prenne le sens dévalué "d’absence totale de distinction et de délicatesse", comme chez Faubert : "quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité : je ne fais autre chose que de doser de la merde" (Correspondance, 1853). Les académiciens enregistrent vulgarité dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais, à la différence de Littré, sans apporter le moindre éclaircissement à l’emploi de ce mot. Dans la huitième édition (1932-35), le mot est défini ainsi : "caractère, défaut de ce qui est vulgaire, trivial" ("la vulgarité de ses manières, de son langage").

 

Le nom vulgarité, bien qu’il soit dans la langue depuis plus de cinq siècles, est un mot moderne. Au XIXe siècle, ce sont les modernes qui en ont fait un mot de la langue courante et qui y ont donné son sens péjoratif actuel, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui distinguent nettement deux sens. Le premier est qualifié de vieilli et de littéraire. C’est le sens ancien ou classique : "caractère de ce qui est courant, commun au plus grand nombre; caractère de ce qui est prosaïque, terre à terre". Les synonymes en sont banalité et prosaïsme. Ainsi entendu, le mot n’est pas péjoratif ; il ne porte en lui aucun jugement défavorable ou haineux sur les hommes ou sur les choses qu’il caractérise, comme dans cet extrait des Chroniques de Proust (1922) : "c’est un beau livre que M. Fernand Gregh vient d’écrire, d’une simplicité, d’une franchise, on voudrait pouvoir dire, dans le sens bon et populaire du mot, d’une vulgarité qui est comme une promesse supplémentaire de durée". Le second sens est péjoratif. C’est le "caractère de ce qui est vulgaire, de ce qui manque de distinction, de délicatesse, de ce qui choque la bienséance". Les synonymes en sont bassesse, grossièreté, trivialité. La vulgarité est "morale, physique, prétentieuse, de caractère, de conduite, des goûts, des mœurs, de parole, des sentiments, du style, du ton, des traits, dans l’esprit, dans les manières". Par métonymie et généralement au pluriel, vulgarités désigne la "manière grossière de parler, de se conduire qui révèle un manque d’éducation, de réserve".

 

Toute la modernité est dans cet emploi nouveau et inédit de vulgarité ; ou, plus exactement, ce nom est un papier tournesol qui révèle la véritable nature de la modernité. Elle est tout entière dans ce très petit bourgeois mépris, puant l’aristocratie de façade ou de pacotille, dont sont accablés les gens de peu, la généralité des hommes, le commun des mortels. Les modernes se démarquent du vulgaire en se guindant sur un piédestal ou tout au sommet de la pyramide sociale, celle-là même qu’ils ont édifiée ; ils se réfugient dans leur propre olympe. La nouvelle religion sociale et solidaire secrète ses parias, ses laissés pour compte, ses humiliés. En dépit du social qui la fonde et du socialisme qu’elle fait advenir à grands coups de formules magiques, elle secrète beaucoup plus de parias, dits exclus, des millions de plus, que la vieille religion catholique et la société d’ancien régime.

 

 

 

03 décembre 2007

Urgence

 

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le nom urgence pour un emprunt au latin urgentia ; les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour un dérivé de l’adjectif urgent. Il semble que cette dernière hypothèse soit la bonne. Le nom, bien qu’il soit attesté en 1550, est moderne : il n’est jamais employé avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les académiciens l’enregistrent dans la cinquième édition, l’édition révolutionnaire (1798), de leur Dictionnaire et ils y donnent eux sens ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, ils distinguent deux emplois. Le premier est ou semble courant. C’est la "qualité de ce qui est urgent". Le sens est illustré par "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, c’est-à-dire qu’il est instant d’ordonner". Le second emploi est politique ou propre à la politique. Il est illustré par des exemples qui font référence aux événements qui ont bouleversé la France à partir de 1789. C’est la "nécessité pressante de prendre une résolution, de prononcer sans délai sur une matière". Les exemples sont "urgence d’une proposition ; acte, décret d’urgence".

Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, l’emploi politique d’urgence n’est plus relevé, même pas par Littré. Pour les académiciens, le seul sens est "qualité de ce qui est urgent" (1832-35) et "caractère de ce qui est urgent" (1932-35). Ils illustrent ce sens de ces exemples : "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence, vu l’urgence" (1832-35) et "attendu l’urgence du cas, on demande la déclaration d’urgence, l’urgence pour cette loi, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence" (1932-35). Littré se contente du sens "qualité de ce qui est urgent", qu’il illustre de "cas d’urgence, l’urgence des circonstances, urgence des affaires".

En revanche, dans la langue de la seconde moitié du XXe siècle, les emplois d’urgence prolifèrent ; le nom s’étend à d’innombrables réalités et il s’incruste dans le domaine de la politique et du social ou du socio-politique, dans lequel il n’y a plus que des urgences (le pluriel, très fréquent, justifie le nom, en laissant croire à la réalité des choses qu’il désigne), tout est urgence ou, mieux, urgences, il est urgent d’agir, de décider, de se bouger, de se réunir, etc. ne serait-ce que pour que rien ne change. L’article urgence du Trésor de la langue française (1971-94) atteste que l’urgence est devenu une idéologie, dite aussi bougisme, ou un mot d’ordre qui s’incruste dans le social. Le sens ne se limite pas à "caractère de ce qui est urgent" ; c’est aussi le caractère "de ce qui requiert une action, une décision immédiate". Le mot a basculé dans l’injonction à agir, ce qu’est devenu le théâtre politique de la France. A l’exemple "urgence d’un problème", qui chante la modernité affairée, on rétorquera que tout problème urgent se résout de lui-même par une absence de solution ou par le report à une date indéterminée de toute décision. Il est un autre exemple, cité dans le Trésor, qui est plus éloquent encore ; c’est "lorsque la monarchie centralisée fut solidement établie et que les besoins d’une population sans cesse grandissante rendirent nécessaire la création d’organes susceptibles de multiplier les échanges, l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous" (1931). La phrase clef, le sésame ouvre-toi de notre époque, le passe qui ouvre toutes les serrures de l’interprétation du monde, etc. a été écrite en 1931 : c’est "l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous". Elle était vraie en 1931, en 1941, 1951, 1961, 1971, 1981, 1991, 2001 ; elle sera vraie en 2011, 2021, 2031, etc. Les locutions dans lesquelles est employé urgent sont aussi de parfaits révélateurs de notre époque : d’urgence ("demander d’urgence des examens complémentaires, pratiquer d’urgence une intervention, convoquer quelqu’un d’urgence, de toute urgence, d’extrême urgence", comme dans cet exemple éloquent : "dans l’après-midi, le général Pétain m’avait mis au courant de ses dispositions pour parer d’urgence à la gravité de la situation", Foch, 1929) ; en urgence ("affaire à traiter, à régler en urgence", comme dans cet exemple : "devenu roi en urgence à la place de son frère qui vient de mourir à deux doigts de la victoire, Ahmad prend le nom d’Al-Mansour (le Victorieux), pour évincer de la mémoire celui qui lui a légué une gloire trop vite gagnée", Le Nouvel Observateur, 1992) ; être dans l’urgence au sens "d’être dans la nécessité". Ce sens illustré par l’exemple ci-joint qui suinte la modernité de tous ses sons, aussi bien la modernité sociale sinistre que la modernité verbale encore plus sinistre : "le salaire proposé, 380 francs par jour, pour des nuits de douze heures, du vendredi soir au lundi matin. Que faire ? Je n’ose plus me révolter. Ils sentent que je suis dans l’urgence et ils en profitent. Ai-je le choix ?" (Le Nouvel Observateur, 1992). Pourtant, en 1992, 11000 francs par mois pour trois nuits de travail par semaine représentaient un salaire que convoiteraient aujourd’hui, quinze ans plus tard, beaucoup de laissés pour compte.

Le comble de cynisme est atteint dans l’administration postale. Le courrier d’urgence, écrivent sans rire les auteurs du Trésor de la langue française, est le "courrier expédié rapidement, en priorité", lequel est peut-être expédié "rapidement", mais il n’est jamais distribué "rapidement". Trois jours ou plus pour parcourir deux cents kilomètres, c’est une rapidité de tortue. L’urgence pour les sectateurs du facteur Besancenot, c’est de prendre d’assaut, comme en 1917, le Palais d’hiver, pas de distribuer le courrier en temps voulu.

 

Le nom urgence tient sa modernité politique et sociale de ses emplois dans le droit civil ("caractère d’un état de fait susceptible d’entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai", 1936), dans le droit constitutionnel (procédure d’urgence, "décision accélérant la procédure législative et permettant au gouvernement d’interrompre la navette après une seule lecture par chaque assemblée en provoquant la réunion d’une commission mixte paritaire", 1986), dans le droit public ("état d’urgence, régime exceptionnel qui, en cas d’atteinte grave à l’ordre public ou de calamité nationale, renforce les pouvoirs de l’autorité administrative"), dans la médecine ("service des urgences, secours, soins, traitements, intervention chirurgicale d’urgence, Service mobile d’urgence et de réanimation (S.M.U.R.), trousse d’urgence"). On sait que la nouvelle religion, sociale et solidaire, immanente et sans transcendance, qui est la religion officielle de la République, dite, par abus de langage, laïque, se nourrit de mots ou de sens qu’elle emprunte au droit et aux sciences. Tirer son vocabulaire de la médecine ou de la loi, c’est se donner une légitimité qui n'est que verbale ou assise sur les seuls mots.

 

02 décembre 2007

Motion

 

 

 

 

Emprunté au latin motio, dérivé du verbe movere et entendu au sens de "mouvement", le nom motion est introduit dans la langue française avec ce sens-là (première moitié du XIIIe siècle : "mouvement"). Au XVe siècle, une motion de terre désigne un séisme. A partir de là, motion prend le sens "d’impulsion" et "d’insurrection, révolte". Ainsi, dans la seconde moitié du XIVe siècle : "ceux de la ville ne se devront jamais armer ne faire motions ni conspirations contre Monseigneur de Flandres". Au XVe siècle, Froissart écrit : "de cette motion ("sollicitation") furent tous les cardinaux ébahis et courroucés". Le sens moderne est un emprunt à l’anglais motion, au sens de "suggestion, proposition", puis de "proposition formelle faite dans une assemblée délibérative".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762), le sens de motion est celui du latin : "mouvement, action de mouvoir". Les exemples sont "la motion des corps", "la première motion de la matière". Les académiciens précisent que ce mot "ne se dit que dans le dogmatique" (1694) et "dans le didactique" (1762), bien que Montesquieu l’ait employé : "on ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement ou par une motion particulière" ; Voltaire aussi : "quand même il serait nécessaire que la matière fût en motion, comme il est nécessaire qu’elle soit figurée".

Le premier lexicographe à relever le sens moderne est Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Outre le sens "didactique" ("action de mouvoir"), motion a aussi le sens de "proposition faite avec zèle dans une assemblée pour y faire décider quelque chose". Féraud précise que cette "acception vient des Anglais, qui en font un grand usage dans leur Parlement" et que "l’Académie ne le met pas dans ce sens". Il prédit aussi : "il s’établit parmi nous ; et c’est un néologisme dont on peut bien augurer", ce en quoi il a vu juste.

Les académiciens relèvent ce sens à partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : "on dit depuis quelques années une motion pour exprimer une proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" (exemples : "on a fait une motion pour… ; une motion de… ; il y eut des motions très diverses, et même il y en eut de contradictoires ; une motion violente, appuyer la motion, délibérer sur la motion, amender la motion, retirer sa motion, rejeter la motion"). "Ce mot, ajoutent les académiciens, a été adopté de l’anglais". Dans cette même édition, dite "révolutionnaire", les académiciens, peut-être échaudés par l’usage abusif qu’ont fait des motions les sectateurs, distinguent deux sortes de motion, l’une positive et démocratique, l’autre négative et totalitaire ou tyrannique. La première est une "proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" ; elle est soumise à une délibération ; elle est conforme aux règles de la démocratie. La seconde est une "proposition faite dans une assemblée pour y faire décider quelque chose" ; la délibération est évitée ou court-circuitée ; la motion débouche sur une décision. Les adjectifs qui caractérisent motion entendu dans ce second sens sont tous défavorables ou négatifs : "motion indécente, incendiaire, inconstitutionnelle", comme si les académiciens avaient perçu les dérives tyranniques des assemblées manipulées par quelques cyniques, prêts à tout pour imposer leurs vues.

Ce sens révolutionnaire disparaît dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : "motion se dit aussi d’une proposition faite dans une assemblée délibérante, par un de ses membres". Les exemples sont les mêmes que ceux qui illustrent dans l’édition de 1798 le premier sens politique de motion, auquel les académiciens ajoutent cet emploi : "motion d’ordre, motion qui a pour objet particulier l’ordre de la discussion". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) écartent le sens décisionnaire et déplaisant de motion pour ne retenir que le sens délibératif : "figuré (en fait, c’est un néologisme sémantique), proposition faite dans une assemblée délibérante par un de ses membres" et "motion d’ordre, motion qui a pour objet l’ordre de la discussion".

Le sens premier ("mouvement") est relevé comme vieilli ou vieux dans les dictionnaires de la fin du XXe siècle, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), lesquels s’étendent longuement sur le sens moderne et politique de ce nom : "proposition faite dans une assemblée délibérante par un ou plusieurs de ses membres". Il est illustré des exemples : "motion incendiaire, subversive, d’ajournement, de blâme ; faire, déposer, rédiger une motion ; motion de censure, d’investiture, d’ordre, préjudicielle", auxquels les académiciens ajoutent "motion de renvoi en commission" et "motion de synthèse" ou "texte conciliant diverses positions, dans un congrès d’un parti politique, d’un syndicat".

Le sens défavorable et, à dire vrai, détestable dont l’analyse était esquissée dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française apparaît dans le nom motionnaire ("membre d’une assemblée délibérante qui dépose une ou plusieurs motions"), moins dans la définition qui en est donné dans le Trésor de la langue française que dans les exemples qui l’illustrent : "nous avons essayé plus d’une fois d’exciter l’animadversion de l’Assemblée contre les libellistes et les motionnaires incendiaires" (1789) ; "on parle partout, dans les clubs et au coin des rues ; il y a le motionnaire, état récent que cette ardeur de parler a institué" ; "un motionnaire est un coureur d’assemblées populaires, ayant dans la mémoire 300 ou 400 mots redondants, des phrases à effet, deux ou trois mouvements à tiroir" (1869).

La moindre agitation dans l’université ou dans la rue fait fleurir mille motions à la seconde. Chacun y va de sa motion ; chacun juge que sa motion rend caduques toutes les motions antérieures ; on motionne à tous vents ; c’est à qui motionnera le plus. Plus c’est bête, plus ça plaît.

 

 

 

27 novembre 2007

Gène

 

 

 

C’est en 1935 que gène, formé à partir du mot grec genos signifiant "naissance" et "race", est attesté pour la première fois en français chez Alexis Carrel (L’Homme, cet inconnu), prix Nobel de médecine en 1912, partisan déclaré de certaines formes d’eugénisme et d’euthanasie, et membre du PPF, parti formé en 1938 par le tribun communiste Doriot, dont les thèses convergeaient avec celles du socialisme national. En fait, ce terme de biologie est emprunté à l’allemand Gene, où il est attesté en 1909, et en anglais en 1911.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), gène est défini ainsi : "élément du chromosome, porteur d’un caractère héréditaire précis dont il assure la transmission". Les biologistes distinguent divers types de gènes, qu’ils qualifient d’allèles, de dominants, de récessifs. Sont cités, pour illustrer ce seul sens, des extraits de Jean Rostand : "la distribution des caractères suivant rigoureusement celle des gènes, on conçoit que leur étude ait mis sur la voie du mécanisme général de l’hérédité" (Introduction à la génétique, 1936) et "chaque chromosome est constitué par l’assemblage d’une multitude de particules plus petites ou gènes, qui sont les éléments ultimes du patrimoine héréditaire et qui ont chacune leur rôle particulier" (La Vie et ses problèmes, 1939) ; ainsi qu’une définition tirée d’une Histoire générale des sciences : "les gènes sont portés par les chromosomes où ils occupent des places fixes, les loci, disposées linéairement le long du chromosome" (1964).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est quasiment identique : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires" et elle est illustrée d’exemples qui sont autant de définitions ou de descriptions des gènes : "le gène est composé d’acide désoxyribonucléique (ou A.D.N.) ; chaque gène occupe un endroit précis sur un chromosome donné et constitue une unité d’information génétique ; les gènes dirigent la synthèse des protéines ; gènes allèles désigne les différentes formes que peut prendre un gène ; mutation d’un gène ; gène récessif, dominant".

 

Chez les idéologues, les gènes font l’objet de nombreux débats ou polémiques sur l’inné ou l’acquis, la liberté ou la détermination, l’hérédité ou la race, dont les deux dictionnaires cités ne se font pas l’écho, préférant restituer le plus fidèlement possible la réalité, telle qu’elle est isolée et étudiée dans les laboratoires, sans prévention, ni préjugé. Les lexicographes du Trésor de la Langue française et les académiciens s’en tiennent à la seule langue, ce en quoi ils ont raison.