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25 novembre 2007

Déchet

 

 

 

 

Formé sur les anciennes formes du verbe déchoir, le nom déchet est attesté à la fin du XIIIe siècle ("les orfèvres disent tant pesant reçu ; voyez en ci autant ; quitte suis ; payez la peine et le déchet"), puis au début du XIVe siècle, au sens de "quantité qui est perdue dans l’emploi d’un produit"  (XVe siècle : "fut la dite vaisselle mise en feu et fondue, puis fut refaite et rendue, et pour façon et déchet en eut Lacroisille la somme de ...").

Avant le XIXe siècle, déchet ne désigne que des choses. Nicot (Trésor de la langue française, 1606) relève cet emploi : "le déchet d’or ou d’argent ou autre chose, qui se fait en les refondant, ou usant et maniant". Les académiciens en définissent ainsi le sens : "diminution d’une chose ou en elle-même, ou en sa valeur". Les exemples qui l’illustrent sont "il y a du déchet dans la fonte des monnaies ; il faut avoir soin de remplir le vin de temps en temps à cause du déchet ; il y a toujours quelque déchet à garder le vin et le blé" (1694, 1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est amplifiée : "diminution, perte qu’une chose éprouve dans sa substance, dans sa valeur ou dans quelqu’une de ses qualités" et quelques exemples nouveaux sont cités : "le déchet des matériaux que l’on taille pour les employer à une construction est ordinairement d’un sixième ; le déchet que la cuisson fait éprouver au pain".

 

Le premier à relever le sens figuré de déchet est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "diminution, discrédit", et cela, bien que les écrivains français l’emploient depuis le XVIe siècle, Amyot : "la divination vient en mépris et déchet de réputation" ; Montaigne : "il est malaisé de ramener les choses divines à notre balance qu’elles n’y souffrent du déchet" ; "l’infinie beauté, puissance et bonté de Dieu, comment peut-elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extrême intérêt et déchet de la divine grandeur ?" ; Bossuet : " sans la retraite, vous ne trouverez jamais que du déchet en votre âme, du désordre dans votre conscience, et du trouble dans votre cœur" ; Bourdaloue : "heureux le fidèle qui met toute son étude et toute son application à se pourvoir pour le salut ; qui ne peut souffrir sur cela le moindre déchet". Les académiciens relèvent ce sens figuré dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "figuré, il y a déjà bien du déchet dans sa réputation, dans son talent, dans sa beauté".

 

Le sens issu par métonymie du sens propre est défini pour la première fois dans cette huitième édition : "le pluriel déchets se dit de ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("des déchets de laine, de coton, de fonte, de viande"). Mais ce n’est pas encore le sens moderne de "détritus". Au début du XXe siècle, la France n’est pas encore une "société de consommation" et la mise à la raison de la nature par la technique, l’arraisonnement du monde, l’exploitation illimitée des ressources naturelles – tous producteurs de déchets - sont encore modestes ou limités. Les déchets ne suscitent pas de discours sociétaux. Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle. Déchets, "souvent au pluriel", est "ce qui tombe d’une matière que l’on travaille" et c’est aussi, quand "le déchet est inutilisable", un synonyme de détritus, et par extension, il a pour sens "immondices"; terme de physiologie, il désigne les "substances éliminées par l’organisme lors de la nutrition". Ces sens sont exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "au pluriel, ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("déchets de laine, de coton, de fonte, de viande") ; "par extension, résidus ; rebuts" ("l’usine déverse ses déchets dans la rivière, déchets radioactif") ; "en physiologie, produits de déchets, produits de désassimilation" ("le rein élimine la plupart des produits de déchets du métabolisme").

 

 

Le véritable séisme qui affecte le sens de déchet se produit au début du XIXe siècle, en 1808 exactement, sous un régime politique issu de la Révolution. Ce mot désigne alors une personne dégénérée. Cet emploi est la conséquence logique des événements au cours desquels la vie des hommes n’a pas eu plus de valeur que celle d’un pou ; ou, dit en d’autres termes, la langue est un miroir de la société où elle est parlée ; elle est comme la lanterne que Stendhal promène le long des chemins. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards ont été des déchets à partir du moment où le pouvoir a coupé en deux morceaux inégaux des milliers de malheureux et a envoyé à la boucherie du champ de bataille des millions d’innocents. Ce sens est enregistré un siècle et demi plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "en parlant d’une personne, épave humaine". Mme de Beauvoir, fidèle de la nouvelle religion sociale et solidaire, nomme des personnes déchets. Tout compte fait, c’est dans la force de ses choses à elle : "c’est beau, une Américaine saoûle, dit Xavière d’un ton pénétré. Ce sont les seules personnes qui peuvent s’enivrer à mort sans devenir aussitôt des déchets" (1943). Les auteurs de ce Trésor croient même nécessaire de préciser que déchet, vieux déchet sont des "termes de mépris" et qu’ils ont "pour synonymes débris ou vieux débris" ; les académiciens, de même, croient bon de rappeler, ce qui est évident pour tout sujet parlant, que déchet, quand ce mot désigne des personnes, est "familier et péjoratif", comme dans cet exemple : "ce n’est plus qu’une épave, un déchet d’humanité".

 

24 novembre 2007

Domination

 

 

 

 

Emprunté au latin dominatio, le nom domination est attesté dans la première moitié du XIIe siècle dans un Psautier : "le tien règne, règne de tous siècles et la tienne domination en toute génération et génération". Le contexte est religieux : le règne et la domination auxquels il est fait allusion sont ceux de Dieu. De fait, dans le latin chrétien, le nom dominatio s’emploie au pluriel pour désigner, avec les puissances et les trônes, le troisième ordre de la hiérarchie des anges, sens qui est relevé dans toutes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, même dans le neuvième, en cours de publication ("religion chrétienne, les Dominations, anges appartenant au premier chœur de la seconde hiérarchie angélique, laquelle comprend aussi les Vertus et les Puissances") et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "théologie, dans la hiérarchie céleste, premiers anges de la seconde hiérarchie " (exemple : " il y a trois hiérarchies d’esprits célestes ; la première comprend les Séraphins, les Chérubins et les Trônes ; la deuxième, les Dominations, les Vertus et les Puissances", Anatole France, 1914).

Dans l’ancienne langue française (du XIIe au XVIe siècle), le nom domination s’étend aux réalités morales et politiques. Au XIVe siècle, Oresme écrit : "concupiscence aura domination et seigneurie par dessus raison" (la concupiscence prévaudra sur la raison) ou encore : "jà jour vous n’en aurez la domination, se par force n’avez conquis la mansion" (jamais vous n’en aurez la domination, à moins que vous n’ayez conquis par la force la maison). Au XVIe siècle, chez Amyot, domination entre dans le vocabulaire de la politique : "ores était la domination de ces trois personnages qu’ils appelèrent le triumvirat, pour beaucoup de causes odieuse et haïe des Romains".

Les auteurs de dictionnaires ne relèvent plus le sens religieux (ou se rapportant à Dieu) de domination (seul Littré cite l’extrait d’un prêche de Massillon, dans lequel la domination est celle de Dieu : "hommes impies qui méprisent toute domination"), sauf quand il est employé au pluriel à propos des anges, mais le seul sens politique. Il en est ainsi dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; de 1694 : "puissance, empire, autorité souveraine", à 1932-35 : "action de dominer par la puissance, l’autorité ; il se dit tant au propre qu’au figuré". La neuvième édition (en cours de publication) porte : "autorité, acceptée ou non, qui s’exerce souverainement". Il en est ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : "autorité qui, acceptée ou non des subordonnés, s’exerce pleinement" et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action ou fait de dominer, d’exercer une puissance souveraine ou une influence prépondérante".

Ce qui apparaît clairement dans ces exemples, c’est que la domination est une réalité haïssable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, le mot est suivi des adjectifs tyrannique et injuste ou du complément Turc ("sous la domination du Turc, la plus cruelle des dominations") ; ou bien il est complément des verbes usurper et étendre (1694, 1762, 1798). Dans les éditions ultérieures (sixième, huitième, neuvième), la domination reste une réalité qui suscite au mieux une forte réserve des lexicographes, au pis de l’horreur, mais les exemples qui illustrent ce fait changent : "domination tyrannique, injuste, absolue ; vivre sous la domination française, anglaise, etc. ; l’esprit de domination ; affermir sa domination ; jamais domination plus dure n’avait pesé sur eux ; la domination de l’âme sur le corps, sur les sens" (1832-35, 1932-35) ; et dans la neuvième édition : "une domination tyrannique, une volonté de domination, tomber sous la domination d’un ennemi plus puissant, l’Empire romain étendit sa domination jusqu’au-delà du Rhin". Les exemples cités par Littré illustrent, eux aussi, le sens défavorable qui est donné à domination : "esprit de domination ; secouer une domination tyrannique ; la domination de l’âme sur le corps". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nom est suivi des adjectifs atroce, brutale, insupportable, tyrannique et il a pour synonymes autorité, dictature, empire, suprématie. "Une guerre de despotes pour dépouiller les peuples et les réduire sous notre domination" (Erckmann-Chatrian, 1870) ; "domination despotique, farouche, impitoyable, injuste, de l’argent, de la classe bourgeoise ; besoin, désir, folie, instinct de domination ; instrument de domination ; être, tomber, vivre sous la domination de ; subir la domination de ; échapper à la domination de ; établir sa domination sur un pays ; affermir, appesantir, établir, étendre sa domination sur ; exercer la domination sur ; se disputer la domination de ; renverser la domination de, se soustraire à la domination de ; se défendre contre la domination de".

 

 

La domination est le concept chéri des spécialistes en sciences sociales. Il est vrai que, des concepts, ils n’en ont pas beaucoup d’autre. Ceux sur lesquels ils ont fait main basse, ils les pressent jusqu’au dernier jus. Pour eux, toute société qui n’est pas socialiste est régie par les seuls rapports de domination : d’un côté les dominants (les bourgeois, les élites, les républicains, les professeurs, les Français, les fonctionnaires, les catholiques, etc.) ; de l’autre les dominés (les immigrés, les musulmans, les jeunes, les clandestins, les SDF, les chercheurs en sciences sociales, les éducateurs de rue, les prisonniers, etc.). Ainsi divisées, les choses sont simples : c'est blanc ou noir, 1 ou 0, + ou -, tout ou rien, etc. L’interprétation que l’on peut en faire est à la portée du premier analphabète venu : "si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou bien quelqu’un des tiens". Le mot domination nourrit la haine vouée à la culture, à la France, à la démocratie, à la république, etc. C’est le charbon qui fait avancer la locomotive du progrès en direction de la société sans classe.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ont cru juste d’accréditer l’extension à la société de ce terme politique, ce que les auteurs du Trésor de la langue française n’avaient pas fait explicitement. Dans ces emplois, domination ne signifie plus "souveraineté", mais "influence" : c'est "le fait d’exercer une influence prépondérante, de disposer d’une autorité intellectuelle, spirituelle ou morale". Les exemples sont "la domination d’une classe sociale, d’une caste, d’un parti". Ces emplois sociaux, et en grande partie fantasmés, de domination, légitiment la lutte, le combat, l’engagement. La guerre que les Grecs et autres peuples soumis ont menée contre la "domination du Turc" était juste ; elle légitime a posteriori la lutte que mènent les scienceurs sociaux contre la culture, la loi, la république, etc.

 

 

 

13 novembre 2007

Organisation

 

 

 

 

Voilà un nom dont les emplois résument la modernité. Dérivé du verbe organiser, au sens de "pourvoir d’organes", il est attesté en 1488 au sens "d’état d’un corps organisé". Il est enregistré pour la première dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de "manière dont un corps est organisé" (exemples : "l’organisation du corps humain" et "on dit aussi par extension l’organisation des plantes"). Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : "on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État". Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique (tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité), plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Le biologique soudé au politique, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : "il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers" ("l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc."). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : "en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines" : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il les aurait mis à contribution. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : "par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement", mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : "effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc". Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs  : "organisation scientifique des écoles normales secondaires libres", "organisation hospitalière ", "organisation supranationale des économies", "organisation militaire, territoriale, de l’armée". "Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) "formant une association ou une institution ayant des buts déterminés" : "Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.)". Les organisations peuvent être "administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique" ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc. De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique ("manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties"), les sens politiques et sociaux : "figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution", "l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite", "l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun".

En moins d’un siècle, ce nom issu de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société.

 

 

12 novembre 2007

Blocage

 

 

 

 

Dérivé de bloquer au sens de "former un bloc", le nom blocage est attesté au milieu du XVIe siècle comme terme d’architecture : il désigne le "massif de matériaux qui remplit les vides entre les deux parements d’un mur". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 (la première) et 1932-35 (la huitième) ; en 1694 : "(ou blocaille), menu moellon, pierres qui servent à remplir l’espace des murs qui est entre les grosses pierres" (blocaille serait la même forme que blocage) ; en 1932-35 : "il désigne aussi, dans cette dernière acception, les matériaux, les moellons qui servent à faire ce travail et, dans ce sens, on dit aussi blocaille". Les autres lexicographes reproduisent cette définition, Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "menu moellon, petites pierres qui servent à remplir les vides que laissent entre eux les gros moellons" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "terme de maçonnerie, menus moellons, petites pierres servant à remplir des espaces vides et à paver des routes" (exemple : "remplir de blocage l’entre-deux des parements d’un mur").

Peu à peu, ce sens tombe en désuétude. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est exposé en deuxième position, alors qu’il est le sens historique premier et le plus ancien de blocage ; et dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens distinguent deux homonymes blocage 1 et blocage 2 ; l’article consacré à blocage 1 (le sens historique) est bref ("bâtiment, action de remplir des fondations ou les vides d’un ouvrage de maçonnerie par des débris de matériaux, pierres de blocage ; par métonymie, ensemble de débris, de moellons, de briques, etc., mêlés à du mortier et servant à cet usage, une voûte de blocage ; on dit aussi blocaille") ; l’article consacré au sens moderne (blocage 2) est trois fois plus long. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent encore, mais au sens spécifique de la maçonnerie, alors qu’il était jadis propre aux architectes : "B. Action de bloquer, de réunir en bloc ; résultat de cette action. Par métonymie, en maçonnerie, pierraille servant à bloquer ; ensemble de petites pierres, de débris de moellons ou de cailloux que l’on jette à bain de mortier pour combler un espace vide, comme par exemple entre les pierres formant les deux parements d’un mur. Il a pour synonyme blocaille"  (mais il n’y a pas d’entrée blocaille dans ce Trésor). Dans cette définition, bloquer ("action de bloquer, pierraille servant à bloquer") n’a pas pour sens "arrêter", mais "réunir, grouper, mettre en bloc, former un bloc, consolider avec de la pierraille".

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), est attesté un nouveau sens, celui que blocage prend, par analogie avec l’architecture, dans l’imprimerie : "blocage, en termes d’imprimerie, se dit d’une lettre mise à la place d’une autre" (même définition en 1798). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est exposé clairement et surtout la raison d’être du blocage est expliquée : "lettre renversée ou retournée, que l’on met dans la composition pour tenir provisoirement la place d’une autre lettre qui manque". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la définition amplifiée des académiciens : "terme d’imprimerie, lettres retournées, et qui sont provisoirement employées pour tenir la place des lettres qui manquent".

 

Les sens modernes apparaissent à compter de 1907. Peu à peu, blocage s’extrait de l’architecture et de la typographie et c’est dans le vocabulaire de la mécanique que, pour la première fois, le mot s’émancipe. C’est "l’action de bloquer les freins" ; puis blocage s’étend à toutes sortes de réalités, économiques et sociales évidemment, et même à des phénomènes psychologiques, qui ne sont avérés que par ceux qui les observent. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), notent ce changement d’importance. Le blocage, ce n’est plus seulement "l’action de réunir en bloc" ; c’est aussi "l’action de bloquer, de rendre immobile" (exemples : "le blocage des freins, d’une bille de billard"). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le premier sens exposé est celui de 1907, "action de bloquer, d’arrêter ; résultat de cette action", et il est illustré de ces exemples : "les écrous et contre-écrous de blocage doivent être serrés à fond et goupillés" (Nouvelle Encyclopédie pratique, 1927) ; "les expériences ont montré que l’action progressive des freins produisait un meilleur résultat que le blocage" (Traité général des automobiles à pétrole, 1907). A partir de ce sens technique, prolifèrent les emplois sociaux et économiques de blocage : "blocage du crédit, des prix, des salaires", ainsi que les emplois en médecine ("arrêt brusque de la fonction de certains organes, blocage du cœur") et en psychologie : "blocage affectif, le fait d’être bloqué dans sa vie affective ; arrêt de l’épanouissement de la vie affective".

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, moins de trente ans se sont écoulés. C’est peu – en apparence, du moins. Car, pour ce qui est des sens modernes de blocage, ce que notent les académiciens, c’est la prolifération des emplois de blocage au sens moderne "d’action de bloquer ou de se bloquer ; résultat de cette action". Quatre grandes acceptions sont distinguées. "1. Action d’empêcher un objet de bouger, action de l’immobiliser dans une position (le blocage d’un écrou, vis de blocage, le blocage d’une porte au moyen d’une cale, le blocage d’une bille de billard contre la bande) ; au football, c’est l’action d’arrêter net le ballon dans sa trajectoire (le gardien de but a réussi un blocage à deux mains) et spécialement, l’action d’obstruer une voie de communication, de la rendre impraticable (le blocage des voies ferrées par des manifestant, le blocage d’une route par des congères)". "2. En parlant d’un mécanisme, le fait de se bloquer, de se trouver immobilisé, dans l’impossibilité de fonctionner (le blocage des freins, d’une courroie de transmission, d’un moteur)". "3. Par analogie, l’action de suspendre, d’interrompre le déroulement d’un processus (le blocage des négociations, des délibérations) ; en économie, blocage des prix, des salaires, mesure de fixation autoritaire des prix, des salaires à un certain niveau, pour prévenir l'inflation ; blocage des crédits, leur suppression provisoire ; le blocage d’un compte bancaire, l’interdiction faite à son détenteur d’y pratiquer des opérations". "4. Psychologie, refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation ("blocage affectif, refus ou incapacité d’évoluer dans sa vie affective, de surmonter les difficultés de sa vie affective)".

 

Dans ces emplois, le sens de blocage est généralement défavorable. Le blocage est une malédiction, une épreuve, un aléa, un incident. Il est vrai que la société française est atteinte de cet ersatz de progrès que l’on nomme bougisme (en fait, c'est de la bougeotte politique), et que, de fait, dans ce cadre-là, l’arrêt, même provisoire, de quoi que ce soit, le cœur, l’augmentation des salaires, la distribution du crédit, la circulation automobile ou celle des trains, etc. est la pire des calamités qui puissent survenir.

C’est bien entendu dans ce sens (et ironiquement) qu’il faut entendre blocage quand il est question du blocage des facs ou du blocage des universités. La loi dite "loi Pécresse" a été votée par les représentants élus du peuple français, lequel est encore, du moins en théorie, souverain – c’est même le seul souverain qui soit. Il n’y a pas d’autre démocratie que celle-là. Cette loi n’a pas l’heur de plaire. Qu’à cela ne tienne, on viole la démocratie. On rejoue la prise du palais d’hiver ; on se grime en Lénine, en bolchos, en barbudos prenant d’assaut La Havane, etc. Marx, dont la folie était parfois bloquée par un éclair de lucidité, écrit, à juste titre, dans La lutte des classes en France, 1848-1850, que l’histoire ne se répète jamais, sinon sous une forme grotesque, dérisoire ou parodique. Il ne pensait pas que cet éclair de génie pourrait un jour s’appliquer à ses propres sectateurs. Oui, ils rejouent Lénine (ou Mao ou Castro ou Pol Pot), mais sur un mode de carnaval. La loi démocratique est qualifiée de loi scélérate, le peuple qui l’a voulu étant un agrégat informe de sous-hommes inférieurs. Les mécontents auraient dû faire grève eux-mêmes. Mais une grève de deux mois ou plus, surtout une de ces grèves qui durent chaque année un trimestre ou deux, c’est de l’argent perdu. Alors, on fait lever le bras à une centaine d'individus, qui ne sont pas tous étudiants. Le blocage est "voté". Les rares étudiants présents se bougent; ils vont de l’avant ; ils bougent en bloquant ; ils vont de l’avant en interdisant au plus grand nombre d'accéder à des lieux publics, qui sont ainsi privatisés. Il semble que le sens de blocage en psychologie, "refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation", a été spécialement inventé pour ces affaires.

 

 

11 novembre 2007

Perspective

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage dans les universités du Moyen Age, le nom perspectiva était un terme de géométrie et d’optique. A la fin du XIIIe siècle, perspective est attesté dans un ouvrage sur les Météores d’Aristote : "car nous savons par perspective la cause pour quoi telles clartés sont apparentes". En italien, le nom prospettiva, de même origine, était en usage chez les peintres. C’est sous son influence que perspective est employé en 1547 au sens "d’art de représenter les objets selon les différences que l’éloignement et la position y apportent". Ce terme de peinture connaît un succès si vif qu’il désigne un "tableau, un tissu, un portique... en trompe-l’œil" et une perspective peinte (1551), puis un ensemble de choses qui se présente au regard sous un aspect esthétique agréable (1584) et en 1787 une "voie considérée dans la dimension de sa profondeur" (les perspectives de Saint Petersburg, la perspective Nevski).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), les trois principales acceptions de perspective sont exposées : "partie l’optique qui enseigne à représenter les objets selon la différence que l’éloignement y apporte, soit pour la figure, soit pour la couleur" ("ce peintre entend bien les règles de la perspective ; la perspective n’est pas bien observée dans ce tableau") ; "on appelle particulièrement perspective un tableau, une peinture qui représente des jardins, des bâtiments ou autres choses semblables en éloignement pour tromper la vue, et qu’on met ordinairement au bout de l’allée d’un jardin ou d’une galerie" ; "perspective se dit aussi de l’aspect de divers objets à la campagne vus de loin" ("voilà un coteau qui fait une belle perspective, cette maison-là a Paris en perspective"). D’une édition à l’autre, ces trois sens, qui sont relatifs à la représentation d’un espace sur une surface à deux dimensions, à la peinture ou à l’esthétique, sont exposés : de la quatrième (1762) à la huitième édition (1932-35). D’Alembert et Diderot consacrent dans L’Encyclopédie (1751-65) un long article à perspective, où ils énumèrent les champs du savoir dans lesquels la perspective est un objet d’étude : ordre encyclopédique, entendement, raison, philosophie ou science, science de la nature, mathématiques, mathématiques mixtes, optique, perspective. "C’est l’art de représenter sur une surface plane les objets visibles tels qu’ils paraissent à une distance ou à une hauteur donnée à travers un plan transparent, placé perpendiculairement à l’horizon, entre l’œil et l’objet. La perspective est ou spéculative ou pratique".

 

A Madame de Sévigné, serait due l’extension de ce terme à des réalités qui ne relèvent ni de l’art, ni de la science optique, ni de l’esthétique : en 1676, "manière dont on projette dans l’avenir le développement d’une situation actuelle" ; en 1688 "attente d’un proche événement" ; en 1689 "avenir prévisible" ("une perspective agréable"). Les académiciens notent cette extension sémantique à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire : "perspective s’emploie aussi figurément, en parlant des divers bonheurs ou malheurs de la vie, regardés comme étant presque certains, quoique encore éloignés" ("il est jeune, et il y a des biens immenses qui le regardent ; c’est une belle perspective pour lui") et "dans une acception figurée, on dit aussi en perspective pour dire en éloignement" ("il a de grands biens, mais ce n’est encore qu’en perspective"). Les auteurs de dictionnaires leur emboîtent le pas ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "4°, figurément, il a une belle ou une vilaine perspective, il a de grands avantages à espérer ou de grands malheurs à craindre" ; les académiciens, qui, dans la sixième édition (1832-35), complètent les emplois exposés ci-dessus par "en perspective signifie aussi dans l’avenir" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, il se dit d’un événement éloigné mais probable" (le sens est illustré de citations de Mme de Sévigné : "je m’en irai avec cette douce espérance de vous revoir l’hiver, c’est une perspective agréable" ; "vous me donnez des perspectives charmantes pour m’ôter l’horreur des séparations" ; "ma chère enfant, je ne vous dis pas que vous êtes mon but, ma perspective ; vous le savez bien").

 

Chez Madame de Sévigné, l’emploi de perspective est lié à des événements, heureux ou malheureux, de son existence ou aux relations avec sa fille qui vit très loin d’elle ; jamais à l’histoire ou au futur de l’humanité. C’est pendant la Révolution que ce sens idéologique ("manière propre à un individu, une idéologie, une discipline de concevoir ou d’interpréter le déroulement des événements") est attesté pour la première fois en français (Chateaubriand, Essai sur la Révolution, 1797) et en 1836, chez Quinet : "manière dont on se représente un événement ou une série d’événements dans leur déroulement".

Les académiciens ne relèvent pas ce sens, lequel est exposé en revanche dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "manière particulière d’envisager les choses ou d’en interpréter le déroulement ; aspect sous lequel les choses se présentent" (synonymes angle, optique, point de vue). La conception du monde (ou vision du monde) prime sur la réalité du monde. Les exemples sont : "aucune existence dans la perspective biblique n’est monadique" (1957) ; "c’est ce journal-là, ou un autre, peu importe, que je lirai là-bas. En tout cas, une édition de Paris. Ce sont des nouvelles arrangées de cette façon-là, dosées comme ça, qui m’arriveront. La perspective du monde qui sera, chaque matin, que je le veuille ou non, la mienne" (1932). C’est de fait, par métonymie, le "domaine qui s’ouvre à la pensée ou à l’activité" (sociale, politique, idéologique évidemment). Les syntagmes communs sont "perspective nouvelle, de développement, d’évolution, d’expansion, d’avancement, de promotion, d’avenir, etc.". Les sciences sociales et humaines abusent de perspective : la démographie a ses perspectives de population et démographiques ("approche par le calcul des probabilités d’évolution numérique d’une population"). 

La NLF ne se nourrit pas que de termes de théologie ou de termes de droit dévoyés. Elle s'abreuve aussi aux sciences et aux arts, ce que résume assez bien le nom perspective.

 

07 novembre 2007

Civilité ou civilisation ?

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que "civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire". Civilisation est donc un mot récent, que les académiciens ont hésité à enregistrer, ce qui laisse penser que la notion de civilisation, qui nous paraît si naturelle, n’allait pas de soi dans la France des siècles classiques. Enfin, le succès du mot est lié à l’intérêt croissant que les Français ont manifesté au XIXe siècle pour l’histoire. Presque tout a été dit sur civilisation par l’historien Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), puis par deux philologues, Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930) et Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), enfin par un linguiste, qui était aussi un admirable philosophe, Emile Benveniste ("Civilisation. Contribution à l’histoire du mot", Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966). Ce mot, "un des termes les plus importants de notre lexique moderne" (Benveniste), a été inventé en 1756 par Mirabeau dans L’Ami des hommes ou Traité de la population : "la Religion est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc.". Dans un manuscrit intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit ce terme ainsi : "si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu".

Les définitions actuelles sont différentes. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est "l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société". Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les académiciens, ce qui prime, ce sont les arts, connaissances, techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Selon Littré, la civilisation est "l’ensemble des opinions et des mœurs", mais dans la mesure où ces mœurs "résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences". Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les "valeurs" et le progrès matériel ou technique : "l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution". Cette conception moderne de la civilisation ramenée au développement des techniques, connaissance et sciences, est l’objet de nombreuses critiques. Ainsi chez Camus, dans L’homme révolté (1951) : "les illusions bourgeoises concernant la science et le progrès techniques, partagées par les socialistes autoritaires, ont donné naissance à la civilisation des dompteurs de machine qui peut, par la concurrence et la domination, se séparer en blocs ennemis mais qui, sur le plan économique, est soumise aux mêmes lois : accumulation du capital, production rationalisée et sans cesse accrue".

Dans son article sur le mot civilisation, Benveniste explique l’écart qui sépare la première attestation en 1568 du verbe civiliser et celle, en 1756, du nom civilisation qui en dérive, par la rareté, avant le XVIIIe siècle, des mots en – isation et surtout par les changements dans les conceptions de l’homme et de la société. Attardons-nous sur cette idée. Pour former civiliser, a été ajouté à l’adjectif civil, au sens de "sociable", "poli", "urbain", le suffixe verbal iser qui signifie "rendre" et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus revient à les changer en bien, à les amender, à les améliorer ou à les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Pour former civilisation, a été ajouté au verbe civiliser le suffixe nominal ation qui exprime une action ou qui suppose aussi un processus. Autrement dit, ce qu’expriment les suffixes iser et ation du nom civilisation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : "de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient, et même si certains, et d’abord Mirabeau, comptaient encore la religion comme le premier facteur de la civilisation". De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Pourtant, si l’on relit la définition de Mirabeau, il apparaît qu’il donne à civilisation le même sens qu’à civilité. En 1762, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme "l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde" ou "les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie". La différence entre l’un et l’autre termes est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique. En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : "It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time" (II, p. 310) ; "the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization" (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut non seulement être préservée, mais surtout s’étendre à d’autres pays ou à d’autres nations et être universalisée.

 

En deux siècles, entre Mirabeau (1756) et Camus (1951) et le Trésor de la Langue française (1971-94), s’est creusé, pour ce qui est de la notion de civilisation, un double abîme : chez Mirabeau, la notion est morale ; chez les modernes, elle est, pour l’essentiel, technique et, si les mœurs sont évoquées, c’est comme le résultat de progrès matériels ; chez Mirabeau, la notion est positive ; chez les modernes, elle est l’objet de suspicions et elle est même parfois négative. Il n’y a pas que la notion qui ait changé. Alors que les mœurs sont spécifiques à un pays, un peuple, une nation, et irréductibles de ce fait, les techniques, les connaissances, les sciences appartiennent à l’espèce humaine. La civilité varie suivant les climats ou les régions ou les peuples. Il existe une civilité française ou une civilisation française dans le sens moral que Mirabeau a donné à ce terme. La civilisation, en revanche, quand elle est technique ou matérielle, dépasse les frontières d’un pays ou le cadre d’une nation. Tant que la civilisation était affaire de mœurs, d’urbanité, de vertu, elle était ou elle pouvait être spécifique ou particulière et elle pouvait être, comme les mœurs, limitée à un pays ou à une nation : elle était propre à la France ou aux Français (ou aux Anglais, aux Russes, aux Egyptiens). Entendue ainsi, il existe donc une civilisation française. Mais à partir du moment où la civilisation se caractérise par le niveau de vie matériel ou le développement industriel, elle est indépendante de quelque particularité que ce soit, nationale, ethnique, religieuse. Commune à plusieurs peuples ou même à tous les peuples, elle n’a plus rien de propre à la France, au Canada, à l’Angleterre. Elle est occidentale ou impériale ou matérielle ou technique ou mondiale. Ainsi la civilisation des mœurs, dont traite Norbert Elias dans un ouvrage célèbre et qu’il attribue en propre à la France, n’est rien d’autre que la forme française de la civilité. S’il existe une civilisation pouvant être qualifiée de française, elle se trouve dans cette vieille civilité ou urbanité ou douceur de mœurs ou politesse qui est, hélas, en voie de lente disparition en France, mais qui a fait, avec l’art de la conversation, la courtoisie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la douceur de vivre, la grandeur de la civilité française, et à laquelle l’écrivain Renaud Camus (Du Sens, P.O.L. 2002) essaie de redonner un sens : "La civilisation (…) a été inventée pour canaliser la violence et pour rendre possible l’aventure individuelle de chacun, le travail par lequel l’individu devient tout ce qu’il peut être, sans nuire à ses voisins et sans être gêné par eux… Comme l'éducation (…), la civilisation implique un être-moins pour un être-plus. On donne un peu pour recevoir beaucoup. On sacrifie la réalisation d’une part de ses pulsions, celle qui impliquerait pour les autres un dérangement, une nuisance, la nocence, pour se voir offrir en échange toute liberté d’aller au bout de toutes les autres. Par l’entremise du contrat, de la forme, de la syntaxe, du détour, on renonce à une partie de soi pour avoir liberté d’être tout ce qu’on peut être".

 

 

 

 

06 novembre 2007

Organiser

 

 

 

 

Dérivé du nom organe, le verbe organiser est attesté au début du XVIe siècle avec le sens "pourvoir (un être ou un corps) d’organes". Au XVIIe siècle, ce sens, que l’on peut à bon droit qualifier de théologique, comme le montre la consultation des dictionnaires, s’enrichit d’un sens musical : "faire un instrument de musique qui rende une harmonie semblable à une orgue ; organiser une vielle, une épinette", Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; "joindre une petite orgue à un autre instrument de musique, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument on fasse jouer l’orgue en même temps ; organiser un clavecin, une épinette", Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition, de 1694 à 1835.

Le sens moderne, politique, administratif et social, date de 1789 : Sieyès emploie organiser (l'Etat ou le tiers état) dans le sens de "(le) doter d’une structure". En deux siècles, ce verbe est passé de la métaphysique chrétienne au social ou au politico-social, résumant ainsi l’évolution d’une partie de la langue française sous l’influence de la nouvelle religion solidaire, sans transcendance et toute sociale, qui remplace peu à peu la vieille religion catholique. Le sens est exposé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est clairement théologique dans les quatre premières éditions de 1694 à 1762 : "former les organes". Les académiciens ajoutent : "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui atténue la force théologique de "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", c’est-à-dire le pourvoir d’organes ou former ses organes : c’est "la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise", la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie. Les académiciens notent que ce verbe a un emploi réflexif (ils disent réciproque), laissant entendre que peut-être la transcendance ne serait pas aussi puissante qu’ils l’affirment, comme l’atteste l’exemple : "quand le corps commence à s’organiser dans le ventre de la mère".

Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, ce sens n’est pas exposé. Est-ce un oubli ? Est-ce la certitude que la question théologique est en voie d’être réglée, c’est-à-dire niée ? Peut-être. Seul le sens musical d’organiser est relevé : "terme d’organiste, c’est unir une petite orgue à un clavecin ou à quelque autre instrument semblable, à une épinette, par exemple, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument, on fasse jouer l’orgue en même temps". D’ailleurs, à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens théologique ou métaphysique s’efface peu à peu : "former des organes" est remplacé par "donner aux parties d’un corps la disposition nécessaire pour les fonctions auxquelles il est destiné", nécessaire, fonctions, destiner renvoyant à une conception mécaniciste ou fonctionnaliste de l’homme, et le responsable du procès d’organiser est la Nature : "la Nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise"  (1798, 1832-35, 1932-35). Dans la huitième édition (1932-35), la définition est illustrée de deux nouveaux exemples qui tiennent d’un dictionnaire de choses et non pas d’un dictionnaire de mots : "les êtres ou les corps organisés sont les animaux et les végétaux ; les minéraux ne sont pas des êtres organisés". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition, en la modifiant : "donner la disposition qui rend des substances aptes à vivre, à être animées". En 1694, organiser, c’était former les organes ; en 1872, ce n’est plus qu’une affaire de disposition. Deux exemples illustrent ce sens : "la nature est variée dans la formation des corps qu’elle organise" (la variété implique qu’il n’y ait plus un seul modèle) et, de Guez de Balzac, "c’était un spectre et un fantôme de ma façon ; un homme artificiel que j’avais fait et organisé" (il "organise" un être de fiction). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent encore ce sens : "disposer les éléments d’un corps pour les fonctions auxquelles il est destiné", qu’ils illustrent des exemples des académiciens et d’extraits d’écrivains qui emploient le participe passé organisé : "un être délicatement organisé comme Étienne" (Balzac, 1836) ; "la série (…) organisée, comme dans les animaux et les plantes, etc." (Proudhon, 1843) ; "quand nous disons la vie, nous entendons l’activité de la substance organisée ; dans les conditions où nous voyons qu’elle se manifeste sur la terre" (France, 1895 : vie est entendu dans un sens biologique, et non dans le sens spirituel chrétien). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne mentionnent plus le sens théologique et premier d’organiser.

 

 

Attesté en 1789, le sens moderne est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui a été publiée en 1798, pendant la Révolution. Organiser, c’est "régler le mouvement intérieur d’un corps politique, d’une administration, etc.". La définition est exposée avec plus d’ampleur dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35) : "organiser s’emploie aussi figurément, et signifie donner à un établissement quelconque une forme fixe et déterminée, en régler le mouvement intérieur : organiser une armée, un tribunal, un ministère, une administration, etc.", sens qu’expose aussi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, donner à un établissement une forme, en régler l’arrangement intérieur ; organiser une armée, une administration ; Napoléon, dans Vilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l’Europe, la guerre d’Espagne, le gouvernement de la France à diriger". De la politique, le verbe s’étend au social et prend le sens de "disposer, arranger : organiser une partie de plaisir, une partie de jeu" (Littré).

Au XXe siècle, organiser s’étend à toutes les réalités. Il est vrai que plus rien n’échappe à la nouvelle religion sociale, qu’elle tient tout sous sa coupe, qu’elle règle tout, qu’aucune réalité ne peut se soustraire à l’organisation qu’elle impose. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens ajoutent au sens politique cet emploi éloquent : "par analogie, organiser sa vie, son temps, sa journée ; organiser l'enseignement". Tout est à la société, même la vie et même le temps. Autrefois, ces choses étaient à Dieu. L’article organiser du Trésor de la langue française (1971-94) raconte l’assomption sociale de ce verbe. C’est "doter quelque chose d’une certaine structure et combiner les éléments d’un ensemble d’une certaine manière" (les mots de la définition sont si vagues qu’ils peuvent désigner tout et n’importe quoi) : "organiser ses affaires, son emploi du temps, son travail, sa vie, le monde (évidemment !), l’existence, la pagaille (c’est ironique), la complication ruineuse, le déboisement des pentes et sommités, le tarissement des sources, le désastre, une pièce, des formes, l’espace, les orchestrations, les constructions littéraires, la musique, une conférence, une réunion, une expédition, des fêtes, des jeux, une représentation, un complot, des rondes et des farandoles". La nouvelle religion sociale organise même les êtres humains ; elle les "soumet à une façon efficace de vivre ou d’agir" ; elle organise les hommes, le peuple nouveau, des divisions de cadres et 200.000 hommes de réserves, les résistants. Bien entendu, les sciences humaines et sociales font un usage sans limite d’organiser : la psychologie (Sartre : "si la conscience organise l’émotion comme un certain type de réponse adaptée à une situation extérieure, comment se fait-il donc qu’elle n’ait pas conscience de cette adaptation ?" A question stupide, pas de réponse), la linguistique, la cybernétique, la biologie, le management, etc. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ne relèvent que le sens social : "ordonner divers éléments de manière à former un tout cohérent" (l’objectif "le tout cohérent" est celui de la nouvelle religion sociale et solidaire) et "prendre l’initiative d’une action et la mener à bien en adoptant les dispositions nécessaires, en combinant divers moyens" (une visite, une fête, un match, une campagne de publicité, des élections, un référendum, etc.) – c’est-à-dire militer pour que la religion sociale soit l’alpha et l’oméga de la France et du monde.

 

 

05 novembre 2007

Prestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), il est précisé que le nom prestation, entendu dans le sens "d’action par laquelle on prête" (le sens est vague, puisque l’action de prêter un livre ou de l’argent n’est pas une prestation), est d’un emploi restreint et qu’il est parfois limité à un seul syntagme, comme en 1694 ("il ne se dit guère qu’en cette phrase prestation de serment, qui signifie l’action de prêter serment"), ou bien à quelques locutions, comme en 1932-35 : "il ne s’emploie guère que dans les locutions suivantes : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, acte par lequel un vassal rendait foi et hommage à son suzerain". C’est un terme de droit, et en particulier de droit féodal, formé sur les mots latins fidem praestare "montrer sa bonne foi, prouver sa loyauté" et jusjurandum praestare "prêter serment". Les autres auteurs de dictionnaires relèvent cet emploi restreint ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "il ne se dit qu’au Palais : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, action d’un vassal qui rend foi et hommage à son seigneur suzerain" ; Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de palais, prestation de serment, action de prêter serment ; terme de féodalité, prestation de foi et hommage, l’action d’un vassal qui rendait foi et hommage à son seigneur".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un autre sens de prestation, terme de droit ou de palais, comme ils l’écrivent : "on appelle au palais prestation annuelle les redevances annuelles qui se payent en fruits (en récolte) ou animaux en nature". C’est le seul sens qui est donné à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-65) : "en jurisprudence, prestation signifie l’action de fournir quelque chose ; on entend aussi quelquefois par ce terme la chose même que l’on fournit ; par exemple, on appelle prestation annuelle une redevance payable tous les ans, soit en argent, grains, volailles et autres denrées, même en voitures et autres devoirs". Il s’agit de ce qu’un obligé (fermier ou métayer, par exemple) fournit contractuellement au propriétaire des terres qu’il cultive, comme cela est dit encore, indirectement, dans les exemples cités dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "domaine grevé de beaucoup de prestations", ou dans la sixième édition (1832-35) : "prestation en nature, en argent, ou simplement, prestation, redevance en nature, en argent", ou par Littré (Dictionnaire de la Langue française) : "prestation en nature se dit du travail de trois journées auquel les habitants des communes peuvent être assujettis pour la réparation des chemins vicinaux, en vertu de la loi du 21 mai 1836 ; la prestation est rachetable en argent", et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes d’administration, prestation en nature, travail auquel les habitants d’une commune sont assujettis pour la réparation des chemins vicinaux".

Littré, dans une remarque, cite un juriste qui distingue les emplois de deux noms quasiment synonymes, redevance et prestation : "redevance s’emploie plus volontiers quand on veut parler d’une somme à payer par un fermier, ou d’une quantité de blé due annuellement par un métayer, tandis que prestation se dit mieux de l’action par laquelle on prête sa personne, un cheval, une charrette, etc. pour accomplir une tâche". Les prestations annuelles du Dictionnaire de l’Académie française sont donc des redevances.

 

C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom prestation s’étend à l’administration, dans un premier temps à l’administration militaire, et qu’il ne désigne plus un devoir ou une redevance (ce que les militaires doivent fournir), mais un droit : "ce qui est dû aux militaires". La prestation n’est plus active, elle est passive ; elle n’est pas versée à autrui, elle est reçue. C’est ainsi que prestation est défini par Littré ("fourniture due aux militaires, en nature ou en argent") et par les académiciens (huitième édition : "dans l’administration militaire, fourniture due aux militaires ; en nature, en argent").

Une brèche est ouverte dans l’édifice social ancien, fait de solidarités et d’obligations. Désormais, le seul obligé, c’est l’Etat ou la collectivité, les citoyens n’étant plus que des ayants droit. En 1949, les prestations étaient familiales ; aujourd’hui, elles sont toutes sociales, comme l’atteste l’article prestation du Trésor de la Langue française (1971-94). Durkheim a beau définir la prestation comme un service que l’on effectue ou un bien que l’on fournit en échange d’un autre service ou d’argent et rappeler la réciprocité de tout contrat social ("quant aux autres contrats, qui sont l’immense majorité, les obligations auxquelles ils donnent naissance sont corrélatives ou d’obligations réciproques, ou de prestations déjà effectuées ; l’engagement d’une partie résulte ou de l’engagement pris par l’autre, ou d’un service déjà rendu par cette dernière", 1893), la nouvelle religion, toute confite en social et en solidarité à sens unique, fait de la prestation une "aide gratuite, une allocation ou des fournitures diverses, octroyées à quelqu’un lors de circonstances prévues par la législation", alors que les prestations sociales (en argent) sont "destinées à compenser la perte de salaire entraînée par une maladie, une maternité ou un accident du travail " et sont versées à des travailleurs, en échange des cotisations qu’ils versent. On comprend que ce système attire en France autant de ressortissants du tiers monde : "la France ne peut plus se permettre de garder un sous-prolétariat vivant de prestations sociales et à qui nous n’avons plus de travail à donner", écrivait Le Figaro en 1984.

La prestation étant devenue l’horizon indépassable de la société nouvelle et sa raison d’être ou son logo, le nom prestation s’étend à toute sorte de réalités ; un service, comme l’écrit, sans rire, Sartre : "la création d’une œuvre d’art à l’intérieur d’une société bourgeoise devient une prestation de service" (Baudelaire, 1947) ; une "exhibition" ou une "performance", comme l’écrivent en français américain les lexicographes éminents du Trésor de la langue française, dans les sports ou à la télévision ou devant un public. Selon les ethnologues, c’est un "service rendu obligatoire du fait de la parenté, de rapports sociaux ou de liens juridiques" (1981) : si elle est obligatoire, en quoi est-elle un service rendu ?

 

 

 

04 novembre 2007

Confiner

 

 

 

 

Dérivé du nom confins, confiner est attesté au XIIe siècle au sens "d’enfermer", puis au sens de "forcer quelqu’un à rester dans un espace limité". C’est dans la seconde moitié du XVe siècle que le verbe prend aussi le sens "être proche de quelqu’un (par la parenté)", puis, à propos d’un territoire ou de terres, "être situé sur les confins de ...". Le chroniqueur du XVe siècle, Commynes, l’emploie dans ces deux sens : "des Allemands qui confinent tant en Savoie qu’en Bourgogne" et "par soupçon seulement, les rois confinent souvent des gens".

Ces deux sens sont exposés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition en cours de publication) : "être situé proche les confins d’un pays" (exemples "la France confine avec l’Espagne", "les terres qui confinent à la forêt") et "actif (c’est-à-dire transitif), reléguer dans un certain lieu" (exemples : "on l’a confiné dans une île, dans un monastère, s’aller confiner dans des montagnes, dans une solitude"). D’une édition à l’autre, les lieux de relégation se multiplient et se diversifient : non seulement une île ou un monastère, mais aussi la prison, le désert, parmi les bêtes sauvages, la province, un bureau, les lieux cachés et, au figuré, une condition sociale, la misère ou la pauvreté. Le verbe confiner s’est étendu dans la langue moderne à tant de réalités disparates que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont cru bon de distinguer deux homonymes : confiner 1 (verbe intransitif), au sens de "être contigu de" ou "être proche ou très proche de" (de la folie, par exemple), et confiner 2 (transitif), au sens de "délimiter" (quelque chose) ou "d’enfermer" (quelqu’un), "le fixer dans un lieu", dans un "état" ou dans une "condition sociale" : confiner quelqu’un dans son intérieur, les femmes dans le ménage, les visites, les chiffons et les toilettes, se confiner dans une opposition stérile. Dans la langue classique, le verbe confiner pouvait se rapporter à un acte volontaire, propre à la vie mystique ou spirituelle : on se confinait au désert ou dans la solitude. Dans la langue moderne, les emplois sociaux, quasiment tous négatifs, ont peu à peu éliminé les anciens emplois religieux et positifs, comme l’attestent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "verbe transitif, reléguer dans un endroit précis, dans un espace limité ; confiner un prisonnier dans sa cellule ; confiner quelqu’un dans un bureau ; confiner quelqu’un dans un emploi subalterne et spécialement, air confiné, air qui n’a pas été renouvelé". Confiner quelqu’un, c’est faire de lui une victime de la société.

Ce qui a changé le sens de confiner, c’est la nouvelle religion sociale et prétendument solidaire qui a remplacé l’ancienne religion transcendantale : on se confinait jadis au désert pour se rapprocher du Créateur. La solitude voulue est désormais interprétée comme une mise à l’écart du groupe social, comme un enfermement dans une condition dégradante ou comme une punition. Pierre Leroux, ce socialiste dit utopique, a été, au XIXe siècle, un des grands prêtres et un des plus actifs propagandistes de la religion nouvelle. Il tient donc confiner pour une déchéance ou une sanction : "de quel droit donc, encore une fois, confineriez-vous l’homme et le borneriez-vous à un coin de cette sphère qu’il a sous les pieds et de cette sphère qu’il a sur la tête ?", écrit-il en 1840 dans De l’Humanité, qui est le bréviaire (trop long et prolixe pour un bréviaire) de la religion sociale.

Le journal Le Monde, qui a été dirigé à la Libération par les démocrates chrétiens, est devenu, sans même en avoir conscience, l’organe de cette religion sociale. Le 20 octobre 2007, a été publié un article au titre éloquent : "la vie confinée des sans papiers". La vie de ces clandestins aurait dû être qualifiée, ce qu’elle est sans doute, de difficile, inquiète, angoissée. L’adjectif confinée est impropre. Ces clandestins, qui traversent les frontières comme si elles étaient une rue, sont moins confinés que les Français, qui doivent posséder des papiers ou un passeport pour se rendre à l’étranger. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) définit ainsi confiner : "c’est reléguer dans un certain lieu ; confiner dans une prison, dans un monastère, dans un désert, parmi des bêtes sauvages". Il suffit de lire cet article sulpicien pour comprendre que l’adjectif confinée établit, faussement bien entendu (mais les journalistes ne sont pas à un mensonge près), que les clandestins vivant en France ne sont pas libres, qu’ils sont emprisonnés, qu’ils ne peuvent pas aller ou venir à leur gré, qu’ils n’ont pas le droit de rentrer chez eux, qu’ils sont condamnés à végéter dans un périmètre étroit. Nés bons et innocents par nature, ils sont les victimes d’un pays pervers et inhumain. Les journalistes transforment leur prétendue souffrance en élection. Ces élus (de qui ? d’Allah ? de Trotski ou de Mao ? d’Hitler ?) ont pour mission d’établir un ordre nouveau en France ou en Europe. Mais il leur manque quelque chose pour réaliser ce pour quoi ils ont été choisis : de simples papiers, qu’une République aveugle, sans cœur, stupide, fasciste et bien entendu raciste, leur refuse.

 

 

30 octobre 2007

Institut

 

 

 

Ce mot, emprunté au latin institutum, ayant le sens de "plan établi", de "décision", résume en partie l’évolution de la langue française et celle du pays où cette langue est en usage. Extrait de la religion catholique où il trouvait son sens, il ne désigne plus que des réalités sociales ou à destination sociale.

Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "manière de vivre selon une certaine règle dans une communauté religieuse" et "les constitutions données à un ordre religieux au temps de son établissement" (1694 et 1762, exemples : "un louable, un pieux, un saint institut, il ne faut pas toucher à cet institut, cela est de leur institut"). Dans les éditions de 1798, 1832-35, 1932-35, la définition est légèrement modifiée : "constitution d’un ordre religieux, règle de vie qui lui est prescrite au temps de son établissement", mais les exemples l’illustrant restent identiques. Au XXe siècle, cet emploi religieux s’affaiblit. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent cet affaiblissement en mentionnant comme vieux le sens "la règle d’un ordre religieux prescrite au moment de sa fondation" et "par métonymie, l’ordre religieux institué par cette règle" (exemples : "les querelles publiques et directes entre l’institut de la Visitation et Port-Royal", Sainte-Beuve, 1840 ; "l’institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé (...) d’en exposer les principes et l’esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral", Renan, 1883). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens n’accréditent pas la désuétude de ce sens, mais ils se contentent, pour le définir, d’un fragment de phrase laconique : "société religieuse établie selon les règles canoniques", qu’ils illustrent d’exemples nouveaux : "le chef d’un institut religieux, un institut de vie consacrée, un institut séculier".

 

A la fin du XVIIIe siècle, le fleuve institut va peu à peu sortir de son lit religieux pour inonder les rives sociales. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) est le premier à noter ce phénomène dans l’article institut certes, mais au sujet d’un autre nom, de la même famille qu’institut, comme on disait naguère dans les dictionnaires, à savoir instituteur : "institut est une certaine manière de vivre selon une certaine règle" ; est dit "instituteur, institutrice, celui, celle, qui institue"  ("l’instituteur d’un ordre religieux ; la reine Jeanne est l’institutrice des Annonciades"). Féraud ajoute : "instituteur se dit aussi de celui qui donne les premières instructions à un prince" et surtout "depuis quelque temps, on le dit pour précepteur, éducateur, en parlant des particuliers" (exemple : "c’est la vertu ou la folie des parents qui fait les bons ou les mauvais instituteurs"). C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française que commence l’extension d’institut à des réalités autres que les ordres religieux : "on appelle Institut de Bologne l’académie des sciences établie à Bologne" ; dans la sixième édition (1832-35), elle se poursuit et s’amplifie : "institut est aussi le titre de certaines sociétés savantes ; l’Institut de Bologne ; l’Institut royal de France, ou simplement l’Institut, nom de la première société savante de France, établie à Paris, et composée de cinq Académies, à savoir : l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques" (exemples : "les membres de l’Institut ; être reçu, entrer à l’Institut ; on le dit aussi du lieu où se tiennent les séances de l’Institut, aller à l’Institut"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue cinq emplois : deux sont religieux, dont un, "chose instituée", est "usité aujourd’hui" ; et trois sont laïques et sociaux : "nom donné quelquefois à une fondation quelconque", "corps de gens de lettres, de savants, d’artistes choisis" (l’Institut de Bologne) et "Institut polytechnique, nom donné à des établissements d’instruction en Allemagne qui, étant à la fois des écoles théoriques et des écoles d’application, ont une grande analogie avec notre École centrale des arts et manufactures". 

La révolution, qui a dérapé en 1790, a été aussi une guerre de mots, dont ont pâti les anciennes dénominations : le nom académie a été proscrit un temps et remplacé par institut. Académie que les révolutionnaires ont interdit et tenté de faire disparaître est un mot grec étranger au catholicisme et chargé de philosophie ; institut, au contraire, est un de ces mots catholiques chargés d’une longue histoire. Voilà une substitution qui ne manque pas d’étonner de la part de révolutionnaires qui ont fait la guerre à l’Eglise et aux croyants. En réalité, la substitution verbale est la partie émergée d’une substitution plus ample : celle d’une nouvelle religion sociale à la vieille religion catholique, dont la nouvelle religion pille le vocabulaire. Littré a enregistré ces changements de dénominations au gré des coups d’Etat ou autres fuites à l’étranger. "L’Institut national des sciences et des arts" est, écrit Littré, le "titre d’une grande compagnie des principaux savants, littérateurs ou artistes établie par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), en remplacement des anciennes académies qui avaient été détruites". Bonaparte se faisant appeler Napoléon, "l’Institut national des sciences et des arts" est devenu "sous le premier empire, l’Institut impérial", puis "l’Institut royal (…) au retour des Bourbons". Littré ajoute : "rien ne fut changé à la constitution du corps, sinon que les Académies furent placées dans l’ordre de leur fondation : 1° l’Académie française, 2e l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; 3° l’Académie des sciences ; 4° l’Académie des beaux-arts. Sous le règne de Louis Philippe, la classe des sciences morales fut rétablie, et forma la cinquième classe de l’Institut". Institut impérial a été ressuscité par Napoléon III : c’est "le nom que l’Institut des sciences et des arts a repris depuis l’établissement du second empire".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, institut est étendu à "des établissements d’enseignement supérieur indépendants ou annexés à une Faculté" et les instituts se multiplient, qui n’ont plus rien en commun avec la règle d’un ordre religieux : "l’Institut catholique de Paris, l’Institut agronomique, l’Institut d’archéologie de la Faculté des Lettres de Paris, l’Institut de Chimie appliquée, l’Institut d’Optique, l’Institut Pasteur".

 

L’assomption sociale de ce terme religieux s’achève dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "institut est le nom de certains établissements à vocation de service public (Institut géographique national, Institut national de la langue française, Institut national d’études démographiques, Institut national d’hygiène, Institut océanographique ; Institut de recherche des huiles et oléagineux) ; "d’établissements d’enseignement supérieur" (Institut catholique, Institut d’études politiques; Institut français d’Athènes, instituts universitaires de technologie) ; "d’organismes économiques" (Institut d’émission ou Banque de France, Institut de développement industriel, Institut national de la consommation, Institut national de la propriété industrielle, Institut national de la statistique et des études économiques) ; de "centre médicaux" (Institut médico-légal, médico-pédagogique, médico-professionnel). L’extension d’institut continue. Le nom désigne même des réalités commerciales : "établissement commercial où l’on dispense des soins spéciaux" (institut de prolongation de la vie, institut de beauté, institut dentaire) ou des établissements scolaires privés (un institut d’aveugles, un institut charitable, un institut privé). C’est le sens que relèvent aussi les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "dénomination choisie par certains établissements professionnels ou commerciaux" : institut de beauté.

De la règle d’un ordre religieux à une boutique : voilà résumée la lente déchéance que la nouvelle religion sociale, solidaire et très intéressée, a fait subir à institut.

 

27 octobre 2007

Fluidifier

 

 

 

Dérivé de l’adjectif fluide, le verbe fluidifier est attesté en 1830. C’est Littré qui, le premier, l’enregistre dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "terme de physique, réduire à l’état de fluide", sans l’illustrer d’un exemple, ni sans préciser les corps (solides ? gazeux ? liquides ?) qui peuvent être réduits à l’état de fluide et comment se fait cette réduction. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), sont encore plus brefs que Littré : "rendre fluide", se contentant de gloser la formation de ce verbe, puisque le suffixe – ifier signifie "rendre une chose conforme à la qualité exprimée par l’adjectif".

Il apparaît, à la lecture de l’article qui est consacré à ce verbe dans le Trésor de la Langue française (1972-94), que les emplois scientifiques de fluidifier, "terme de physique" selon Littré, sont rares. Deux sont relevés. Le sens "rendre fluide" est illustré d’un texte de publicité publié en 1941 dans L’Oeuvre, journal de la collaboration : "Vichyflore régularise l’intestin, décongestionne le foie, fluidifie le sang" ; et dans un emploi intransitif, le sens "passer à l’état fluide" est illustré de cette phrase qui tient plus d’une technique industrielle peut-être ancienne que de la science : "le mazout provenant des soutes passe d’abord dans un réchauffeur afin de fluidifier suffisamment pour se bien pulvériser"  (1931).

En réalité, dans la langue moderne, fluidifier a surtout des sens figurés, bien que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne relèvent qu’un sens propre "rendre fluide ou plus fluide", qu’ils illustrent de cet exemple technique : "un métal qui fond se fluidifie". Ces sens figurés sont relevés, en revanche, dans le Trésor de la Langue française. C’est "donner à quelque chose la limpidité et l’écoulement qui sont ceux d’un liquide" : "fluidifier la strophe", "fluidifier l’intelligence et l’amitié", "fluidifier la circulation", "le service de l’équipement vient de mettre en place le toboggan qui doit fluidifier la sortie de l’autoroute". Dans une construction pronominale, le verbe, au figuré, prend le sens de "se fondre, cesser d’être palpable", comme dans cet extrait de Balzac : "enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et l’honneur des grands noms ; tout cela procédait d’un génie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen Âge" (1833) ; ou le sens de "devenir pur et limpide", comme dans cet extrait de Rivière : "déjà l’harmonie s’est affinée et fluidifiée, déjà la récitation a pris cet étrange et délicieux balbutiement, que produit l’égalisation rythmique des syllabes".

 

Les citoyens ont appris récemment que de prospères organisations patronales versaient régulièrement, et cela, depuis plus d’un demi siècle, aux syndicats, dits ouvriers, des milliards en € liquides, sonnants et trébuchants (en réalité, ils versent du fluide) pour "fluidifier les relations sociales". Ainsi, à la grâce du dieu patron et capitaliste (el hamdou li Allah, comme il faut dire désormais), ces dirigeants de syndicats sans adhérents roulent dans de grosses berlines, dînent dans de grands restaurants, font brandir de belles oriflammes bariolées par ceux qu’ils stipendient, pavanent dans de luxueux sièges sociaux, emploient d’innombrables permanents, etc. Les commentateurs ont cru mettre en relation ce fluidifier avec les milliards perçus en "liquide", qui ne laissent pas de trace. En fait, dans cet emploi, fluidifier n’a pas pour sens "rendre plus fluides" les relations sociales, ce qu’aurait signifié huiler, comme on huile les mécanismes ou les engrenages, de peur qu’ils ne grippent, mais "rendre les syndicats plus purs et plus limpides", comme chez Rivière : sens qui est ajusté, ironiquement parlant, à ce que sont, en France, les toutes puissantes bureaucraties de fonctionnaires ou assimilés, dites improprement ou par abus, ouvrières ou du travail.

 

 

24 octobre 2007

Insertion

 

 

 

 

 

Emprunté au bas latin insertio, au sens de "action d’insérer un mot ou un paragraphe dans un écrit" et de "greffe (d'un arbre), action de greffer", le nom insertion est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "greffe", puis au XVIe siècle dans le sens anatomique (origine et insertion des muscles), enfin, toujours au XVIe siècle, dans le sens "action d’insérer un article, une clause, etc.". Le sens moderne "intégration dans un groupe" - l'insertion sociale dont les bien pensants rebattent les oreilles des citoyens - est récent ; il date de 1932.

Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens exposé est celui de l’anatomie : "terme fort usité parmi les anatomistes pour désigner la manière dont une partie est engagée dans une autre (l’insertion d’un muscle)", et de l’agriculture : "on se sert aussi de ce mot pour exprimer ce que nous appelons autrement enter". En médecine, l’insertion de la petite vérole consiste à l’inoculer : "c’est la plus belle découverte qui ait été faite en médecine pour la conservation de la vie des hommes ; et c’est aux expériences des Anglais qu’on doit cette méthode admirable du triomphe de l’art sur la nature".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ces divers sens sont relevés : "action par laquelle on insère ; ce mot est particulièrement usité par les anatomistes et les botanistes" ("l’insertion des muscles, des nerfs, des ligaments, l’insertion des fibres ligneuses") ; "on dit aussi en grammaire l’insertion d’une lettre dans un mot"  ("l’insertion d’un mot dans un discours, d’une note marginale dans le texte") ; "l’insertion de la petite vérole, voyez inoculation". D’une édition à l’autre (1798, 1832-35, 1932-35), la définition reste identique ; seuls les exemples se multiplient et s’étendent à la presse et au droit de la presse, l’un et l’autre se développant au XIXe siècle : "l’insertion d’une annonce, d’un article dans un journal ; on demanda l’insertion au procès-verbal ; l’insertion d’une ordonnance au Bulletin des lois ; l’insertion d’un article dans un traité" (1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne se démarque pas des Académiciens : "action par laquelle on insère ; résultat de cette action" ("l’insertion d’un feuillet dans un livre ; l’insertion, sous l’épiderme, du liquide de la vaccine") et "terme d’histoire naturelle, attache d’une partie sur une autre"  ("insertion d’un ligament, d’un muscle, d’un tendon, sur un os ; insertion des étamines, de la corolle").

 

Littré expédie insertion en deux phrases ; un siècle plus tard, il faut aux auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) deux pages grand format et quatre colonnes denses pour en épuiser les emplois. En s’étendant de nouvelles réalités, sociales évidemment, ce terme, scientifique à l’origine, puisqu’il était employé par les biologistes, anatomistes et botanistes, devenu une des oriflammes de la modernité, trahit l’influence croissante de la religion sociale, occultiste et solidaire, dans la nouvelle langue française, comme l’atteste cette définition : "action de s’insérer dans un cadre ou dans un ensemble, d’y trouver sa place en tant que partie intégrante". Le synonyme est intégration. Les exemples sont : "là où l’insertion du groupe dans la société est parfaite, il nous suffit, à la rigueur, de remplir nos obligations vis-à-vis du groupe pour être quittes envers la société" (Bergson, 1932) et "la grande déception messianique et ses séquelles tenaces contribuent (...) à incliner la bourgeoisie juive (...) à s’ouvrir aux idées du siècle des lumières, en recherchant, avec l’émancipation politique, l’insertion harmonieuse des Juifs dans la société chrétienne" (1957). En 1957, la société française et les sociétés d’Europe pouvaient encore être qualifiées de chrétiennes : aujourd’hui, ce qualificatif serait souligné d’un grand éclat de rire. Les syntagmes les plus courants sont : "insertion de l’homme dans le monde ; insertion sociale ou dans la société ; insertion dans un entourage ; mode, moyen(s), zones d’insertion ; insertion dans le réel, dans la vie (universelle, cosmique) ; insertion (de l’homme) dans l’univers ou dans la vie universelle, dans la réalité, dans l’histoire". L’insertion touche aussi les choses. Dans une réalité pensée comme un tout organisé ou un système, l’insertion est la règle qui explique la croissance régulière de ce tout : "insertion du possible dans le réel, du structurel dans le concret, de l’éternel dans le temporel, d’un bâtiment nouveau dans l’ensemble de la ville", comme si l’insertion était devenue l’horizon indépassable de la société façonnée suivant les principes de la religion sociale et solidaire.

Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes, donc de modernes et fervents partisans de la NLF ou nouvelle langue française modelée par la religion sociale ; dans tous les articles transpire cette foi. Heureusement, les Académiciens n’en sont pas dupes. Ils restent sur leur quant à soi et évitent de prendre leurs illusions pour la réalité. L’article insertion de la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire est dépourvu de la chaleur enthousiaste qui anime le Trésor ; il est relativement bref, et surtout le sens social est expédié en un exemple : "figuré, prendre des mesures destinées à permettre l’insertion d’une minorité" (permettre, dans cet extrait, relève hélas d’un français approximatif : les Académiciens écriraient-ils comme des pieds ?), lequel illustre le sens général "action d’insérer ou fait de s’insérer". La nouvelle langue française ne suscite jamais de réserves chez les Modernes : saluons ici les Académiciens que l’emploi social d’un terme scientifique laisse froids et qui ne comptent pas parmi les grenouilles de bénitier et les fidèles piliers de sacristie de la religion sociale et solidaire.

 

 

23 octobre 2007

Métastase

 

 

 

 

En grec ancien, métastase est un terme de rhétorique que l’on traduit par "déplacement" ou par "changement". En français, c'est aussi, outre l’emploi en médecine, une figure de rhétorique "qui consiste à rejeter sur le compte d’autrui les choses que l’orateur est forcé d’avouer" : en gros, elle correspond à des phrases aussi banales que "ce n’est pas moi qui ai commis tel ou tel acte délictueux, c’est lui". En français, métastase est d’abord attesté en 1586, comme terme de médecine, dans un traité sur la peste et la coqueluche. C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 : "terme de médecine, changement d’une maladie en une autre ; c’est une espèce de crise". En 1798 et en 1832-35, la définition est moins vague : "transport d’une maladie, qui se fait d’une partie du corps dans une autre ; la métastase est quelquefois une crise". En 1932-35, les Académiciens renoncent à définir métastase, qui disparaît de leur Dictionnaire. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), qui était médecin et croyait dans les pouvoirs de sa science, ne définit pas métastase plus clairement que les Académiciens : "changement dans le siége ou dans la forme d’une maladie". Dans la citation qui illustre la définition, la métastase a beau être mortelle, il n’est pas précisé en quoi elle consiste : "l’opération fut faite trop tard ; il se fit une métastase sur toutes les grandes articulations et sur la plupart des viscères du bas-ventre, laquelle enleva le malade en très peu de temps".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que métastase est défini clairement, sans doute parce que, dans la seconde moitié du XXe siècle, les médecins ont compris, pour l’avoir observée et étudiée, la prolifération des cellules cancéreuses aux dépens des cellules saines. Le sens ancien du mot (vieilli, est-il indiqué), celui des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française et de Littré, est exposé ("changement dans le siège ou la forme d’une maladie") et illustré de cet extrait d’un ouvrage de médecine publié en 1800 : "la maladie se termine plus promptement par une crise, qui se fait tantôt par les selles, plus souvent par une métastase de l’humeur, qui se porte sur quelque partie". Le sens actuel est défini : "le plus souvent au pluriel ; foyer secondaire d’une affection disséminé par voie lymphatique ou sanguine à partir d’un foyer primitif " (métastases cancéreuses, infectieuses, à distance), mais un peu moins clairement que dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "tumeur maligne de formation secondaire dont le développement est dû à la migration par le sang et la lymphe de cellules venant de la tumeur cancéreuse primitive". Ces deux définitions ont pour mérite, outre leur clarté, de référer, par les mots disséminé ou migration au sens de "déplacement" qu’a le terme grec métastase dans la rhétorique : la prolifération des tumeurs est un déplacement.

 

 

21 octobre 2007

Mythologies intellotes 25 : biologie

 

Du biologique au social

 

 

 

Il est juste, quand on est éclairé, que ce soit par les lumières de la raison ou par la Lumière du Christ, de récuser le transfert à l’organisation de tout groupe humain de méthodes ou d’idées ou de termes propres aux sciences de la nature, dont la biologie ; en bref de régir les hommes, de parler de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils semblent, de décrire ce qu’ils font, de traiter de leur hérédité, de leurs gènes, etc. comme s'ils étaient des animaux ou des plantes, et avec des termes propres aux sciences qui ont pour objet l'étude des animaux et des plantes.

Le mot racisme est relativement récent, il date du début du XXe siècle. Ce qui a rendu le racisme haïssable, ce n’est pas, quoi qu’en disent les bien pensants, la vieille notion de race, au sens de "lignée", mais le transfert aux humains d’observations faites sur les animaux (races adaptées à leur milieu ou propres à telle activité, races à amender ou à améliorer, races de plus de valeur que d’autres, etc.) et toutes les conséquences que cette aberration intellectuelle a produites. Les hommes ne sont pas des fourmis et même s’ils ont des gènes, ils ne sont pas déterminés ad vitam aeternam par l’hérédité et encore moins par la lignée dans laquelle ils s’inscrivent. La sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, le positivisme, le scientisme résultent de ces transferts. Ils sont à juste titre indignes de l'homme.

 

Or, les allumés du progressisme, qui affirment tous, comme un seul homme, en chœur et la main sur le cœur, que le racisme, la sociobiologie, l’eugénisme, etc. leur font horreur et qu’ils sont décidés à guillotiner en tout petits morceaux celui, celle, ceux, celles qu’ils accusent sans preuve évidemment (dans ces milieux, le délit de sale gueule est la règle absolue) de vouloir ressusciter Hitler, Eichmann, Barbie, Rosenberg, etc. s’exonèrent de l’impératif antiraciste qu’ils imposent aux autres, dès qu’il est question de métissage et de diversité.

Métissage est un terme de zoologie qui désigne le croisement de deux races, l’une mauvaise, l’autre excellente, dans l’espoir d’amender celle qui est jugée inférieure : cela n’empêche pas les bien pensants de ressasser sans scrupule, sans éprouver la moindre retenue, comme de stupides perroquets les slogans du jour "métissez-vous les uns les autres" ou "le métissage est l’avenir de la France" (surtout pas l’avenir de l’Algérie, qui est pure et parfaite) ou "le métissage, seul rempart contre le racisme" (on ne sait si ce rempart est érigé contre le racisme ou pour empêcher l’anéantissement du racisme). Ils réduisent leur cause à ce terme racial et objectivement raciste.

Il est un autre mot sacré : c’est biodiversité, néologisme anglo-américain composé à partir de l’adjectif biological et du nom diversity. S’il était traduit en français, il serait diversité bio, comme produits bio ou yaourts bio : un simple vocable de supermarché.  Il désigne la diversité du vivant. Le monde vivant a beau être divers, il a une caractéristique unique qui se retrouve partout : la vie. Il est vivant ; il est constitué d’êtres vivants. La diversité, de ce point de vue, n’est pas aussi générale, large, manifeste, universelle, en un mot aussi hyperbolique, que ne le prétendent les bien pensants. En dépit de cela, ceux-ci s’arrogent le droit de transporter à la société humaine cet horizon indépassable de la diversité biologique, laquelle est dite sociale par euphémisme ou désignée par son synonyme ou quasi synonyme : mixité. Ainsi sont évités les adjectifs vrais, mais tabous : ethnique ou raciale. Rien n’arrête donc les puissants du jour ou, comme on dit aussi les dominants, surtout pas l’impératif "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Il est vrai que, si quelque scrupule devait les arrêter, ils ne seraient plus dominants, mais simples citoyens.

On sait que les puissants du jour couvrent leurs noires intentions du blanc manteau de l’antiracisme, mais il était difficile d’imaginer que ce blanc manteau fût aussi large, aussi ample, aussi épais et que l’hypocrisie moderne pût aller jusqu’à transformer le racisme honni en idéal nouveau ou new age des vieux pays d’Europe, après avoir pris soin, car la tartuferie n'a pas de limite, de le baptiser métissé, diversifié, mixé.

 

16 octobre 2007

Instrumentalisation

 

Instrumental et ses dérivés

 

 

Le verbe instrumentaliser, par lequel les agitateurs politiques marquent au fer rouge de la honte les innocents qui n’ont pas l’heur de leur plaire, n’est pas enregistré dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1932), même pas dans la neuvième édition (en cours de publication). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’ignorent : ces derniers relèvent le nom instrumentalisation à l’entrée instrumental. Ces mots ne sont pas modernes, ils sont modernissimes. A qui veut comprendre pour quelles raisons instrumentalisation est un mot favori de la propagande, il convient d’établir le sens de l’adjectif instrumental, dont dérivent par adjonction des suffixes – iser et ation le verbe et le nom.

 

L’adjectif est attesté au XIVe siècle chez Nicolas Oresme dans le contexte de la philosophie scolastique : la cause instrumentale est celle "qui sert de moyen, d’instrument". Au XVe siècle, il s’emploie pour qualifier le nom musique et désigner ainsi la musique "qui s’exécute avec des instruments". C’est au XIXe siècle que les linguistes l’emploient comme nom ou comme adjectif, qualifiant le nom cas, pour désigner la forme qui, dans les langues anciennes, "exprime le complément d’instrument".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le premier emploi est exposé : "qui sert d’instrument ; la cause instrumentale. Il n’est guère usité qu’en cette phrase" ; dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), l’emploi musical complète l'article consacré à instrumental : "on appelle musique instrumentale celle qui est faite pour les instruments" (1762, 1798) ; "il signifie, en termes de musique, qui s’exécute, qui doit être exécuté par des instruments ; musique instrumentale ; la partie instrumentale de cet opéra est d’une exécution très difficile ; concert vocal et instrumental"  (1832-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et, plus tard, les Académiciens (huitième et neuvième éditions), relèvent trois emplois : celui de la philosophie scolastique ("cause instrumentale"); celui de la musique; et enfin le "terme de grammaire, cas instrumental : cas qui se trouve dans quelques langues, entre autres le sanscrit, et qui exprime l’instrument, le moyen".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux sens seulement sont distingués : "qui se rapporte à un instrument" et, en musique, "qui est relatif aux instruments". Dans le premier sens, sont regroupés les emplois en philosophie ancienne et en grammaire, mais aussi en phonétique, en psychologie (conditionnement instrumental) et en droit ("qui sert d’instrument"). Grâce aux extraits d’un écrivain moderne ayant employé cause instrumentale, le sens de cet adjectif, employé pour la première fois au XIVe siècle par Oresme ("par opposition à cause finale et à cause efficiente, cause instrumentale, moyen permettant l’action de la cause efficiente"), est à peu près clairement défini : "dans la civilisation médiévale, les choses qui sont à César, tout en étant nettement distinguées des choses qui sont à Dieu, avaient dans une large mesure une fonction ministérielle à leur égard : pour autant, elles étaient cause instrumentale à l’égard du sacré, et leur fin propre avait rang de moyen, de simple moyen à l’égard de la vie éternelle" (Maritain, 1936).

 

Le nom instrumentalisation est défini dans une remarque. Il est employé d'abord par des écrivains chrétiens. C’est le fait de considérer une personne comme un moyen ou un instrument chez Mounier (1946) : "dans les attitudes que nous venons de considérer, autrui n’est encore saisi qu’à titre instrumental. Il existe une instrumentalisation qui, de moyen, en fait un pur objet" ; ou encore dans la revue Réalités : "la force de la technologie pourrait être libératrice par l’instrumentalisation des choses : elle est devenue une entrave à la libération par l’instrumentalisation de l’homme". Dans ces extraits, ce qui est critiqué, à juste titre, c’est la transformation de l’homme ou d’un homme en instrument, c’est-à-dire, quoi qu'en dise Mounier, aussi en chose; et ce, en dépit des injonctions de la morale, qu’elle soit chrétienne ou laïque, telles "ne considère pas autrui comme un moyen, mais comme une fin" et "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Les auteurs de ces extraits ne critiquent que la transformation de l’homme en moyen. Se servir d’une chose, un marteau par exemple, ce n’est pas en détourner la fonction ou en changer la nature : il ne peut pas être reproché à un charpentier d’instrumentaliser son marteau quand il enfonce un clou dans un chevron.

Jamais en France, les immigrés n’ont été des choses : ils jouissent des droits qui, en France, sont reconnus aux hommes ; ils jouissent même de ces droits naturels et imprescriptibles dont ils sont privés ou étaient privés dans leur pays. Personne ne confond la Libération de 1944 avec les libérateurs ni avec les libérés. Il est abusif de confondre immigration et immigrés ; la première est un phénomène, les seconds des êtres humains. Il est juste de refuser que des êtres humaines soient utilisés comme des moyens ou réduits au statut de choses ; il n’y a pas à s’indigner qu’une chose, par exemple un phénomène public, soit instrumentalisée. Il ne peut pas l’être : l'évoquer publiquement, ce n’est pas en faire un instrument, c'est en débattre. En condamner l’instrumentalisation purement imaginaire, c’est interdire aux députés d’en parler et éventuellement de le réguler ; c’est refuser qu’ils exercent leur mission ; c’est leur imposer le silence (comme dans les anciens pays communistes : bouche cousue !) et exiger d’eux qu’ils légifèrent sur les seules fourmis, comme dans les pays islamiques. Dans l'agit-prop, le fantasme de l’instrument s’exprime avec une rage haineuse et vulgaire : il donnerait envie à x ou à y de dégueuler sur les élus du peuple. Admettons qu’un Français établi en Algérie ait traité en public de dégueulasses les élus du peuple algérien. C’est improbable, objectera-t-on ; en envisager la possibilité, ce serait imputer aux Français ce racisme, répandu partout ailleurs, qui ne les contamine pas. Ce Français aurait été, à juste titre, accusé de racisme et, sur le champ, l’Etat algérien l’aurait renvoyé chez lui.

 

 

 

15 octobre 2007

Logistique

 

 

 

 

Emprunté, par l’intermédiaire du bas latin (ars) logistica, du grec logistikê (tekhnê) "(technique du) calcul", ce nom est attesté au XVIe siècle comme nom propre au sens de "Raison" et comme nom commun pour désigner "celui qui pratique le raisonnement" : "anciennement, il y avait trois sortes de médecins [...] les logistiques et rationnels, qui avec l’expérience mettaient la raison" (1593). Au début du XVIIe siècle, il désigne la "partie de l’arithmétique comprenant les quatre opérations". Il est enregistré dans deux éditions seulement du Dictionnaire de l’Académie française : la quatrième (1762) et la cinquième (1798) : "substantif féminin, il n’est d’usage que dans cette phrase (comprendre : ce syntagme), la logistique spécieuse, nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre et qui signifie l’art de faire un calcul avec des caractères représentatifs". Il disparaît dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878, 1932-35) pour réapparaître dans la neuvième édition (en cours de publication), la première édition du XXIe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le relève et y donne trois sens : preuve que le nom s’est étendu à d’autres réalités que la seule algèbre. "Ancien terme de mathématique", c’est le "nom qu’on donnait à la partie de l’algèbre (de l’algèbre ou de l’arithmétique ?) qui regarde l’addition, la soustraction, etc." et, suivi de spécieuse, il est le "nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre" : il désigne, quand, adjectif, il qualifie logarithmes, les "logarithmes dans lesquels zéro est le logarithme correspondant au nombre 3600" ("ces logarithmes, écrit Littré, sont commodes pour les calculs astronomiques") ; enfin, nom commun, au singulier ou au pluriel, il a pour synonyme les dogmatiques et il désigne "une secte médicale de l’antiquité qui ne s’en tenait pas à l’expérience pure et y adjoignait la raison, la théorie" (cf. la citation de 1593). Littré a repris de L'Encyclopédie (1751-65) le second sens : "adjectif (géométrie) pris substantivement, c'est le nom qu'on a donné d'abord à la logarithmique, et qui n'est presque plus en usage. On appelle logarithme logistique d'un nombre quelconque donné de secondes, la différence entre le logarithme qu'on trouve dans les tables ordinaires du nombre 3600" = 60" x 60, = 60'= 1°, et celui du nombre de secondes proposé. On a introduit ces logarithmes pour prendre commodément les parties proportionnelles dans les tables astronomiques".  

Au XIXe siècle, le nom logistique s’étend à d’autres réalités. En 1840, il sert à désigner "la partie spéculative de la science des armes" et, en 1904, la "logique moderne", celle des disciples de Leibniz, qui est ainsi distinguée de la logique aristotélicienne. Ces emplois modernes éclipsent peu à peu les emplois anciens. Le sens "partie de l’arithmétique et de l’algèbre qui concerne les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division)" est mentionné comme vieux dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cédant la place aux emplois de ce nom et adjectif dans l’armée ou dans les grandes organisations qui reposent sur une bureaucratie nombreuse : c’est, outre la logique moderne, "l’organisation théorique de la disposition, du transport et du ravitaillement des troupes" et, dans le domaine de la médecine, la logistique hospitalière, "l’art d’exploiter au mieux les ressources offertes par un établissement hospitalier". Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent ces trois emplois : "partie de l’art militaire dont l’objet est de fournir aux forces armées ce qui leur est nécessaire pour subsister, faire mouvement et combattre" ; "l’ensemble de techniques et de moyens matériels mis en œuvre pour l’organisation d'une entreprise, d’un service, d’une manifestation, d’une expédition, d’un congrès" et le "développement moderne de la logique formelle, recourant à des signes symboliques".

Dans les temps anciens, la logistique était la raison ou la technique du calcul (ratio, dont est issu raison, signifiait en latin aussi "calcul") ; dans les temps modernes, c’est une technique d’organisation du monde. Le mot est passé de la raison à la technique. Heidegger dirait que la logistique est une des techniques inventées par la raison calculante pour arraisonner le monde – le soumettre, par la technique, à la raison et aux objectifs immédiats de l’homme. Dans ce cas précis, l’évolution du sens est un condensé des changements qui bouleversent le monde réel.

 

 

10 octobre 2007

Mythologies intellotes 24 : infibulation

Mots interdits

 

 

 

Le nom détail est un vieux mot français attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le beau poème Floire et Blancheflor : "vos draps (vos tissus) vendoiz a detail", c’est-à-dire "en (les) découpant par petites pièces", et au début du XIIIe siècle, dans un fabliau : "a detail vendent et en gros". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "terme de commerce, en parlant de marchandises ; on ne s’en sert guère qu’en ces phrases : vendre en détail, débiter en détail, pour dire vendre par le menu". Montaigne (Essais, 1580) emploie au figuré en détail ; Pascal (Les Provinciales, 1656) entrer dans le détail de la pratique ("exposé détaillé") ; Boileau (Art poétique, 1674 ) détail au sens de "particularité" ou "d’élément d’un ensemble" dans "Ne vous chargez jamais d’un détail inutile" - emplois que les Académiciens, en 1694, glosent ainsi : "en parlant d’affaires, et dans le récit qu’on fait de quelque chose, détail signifie tout ce qu’il y a de circonstances et de particularités dans l’affaire dont il est question" et qu’ils illustrent de ces exemples : "il nous a fait un long détail, un grand détail, un détail bien exact de cette affaire, du siège de cette ville ; il nous a raconté cette histoire fort en détail ; il a donné au public une relation de cette bataille avec un détail exact de toutes choses ; je vous raconterai l’affaire en gros sans entrer dans le détail, etc."

Le mot détail ne désigne rien de répréhensible ni de honteux ; il ne connote rien d’autre que ce qu’il signifie ; il n’a rien d’infâme qui pourrait appeler sur lui la vindicte, l’opprobre, la mise au pilori ; son sens est banal et insignifiant ; le mot est utile. Or, c’est justement ce pauvre mot français qui est tabou. Un oukase interdirait de le dire : il est même exigé une bonne repentance et une belle confession publique (mea culpa, mea maxima culpa) de la part de ceux qui osent en faire usage. Le voilà prohibé, le voilà proscrit, le voilà banni, le voilà exclu. Les bien pensants veulent sa mort, aussi bien les journalistes que les donneurs de leçon, aussi bien les politiciens un peu lâches et veules qui hurlent avec les loups que les cultureux, aussi bien les haineux que les seigneurs de la Bêtise au front bas et à la mâchoire carrée, aussi bien les Bouvard et les Pécuchet que les Prud’homme et les Perrichon, aussi bien les Pignon et les Glandu que les Dupont-Lajoie et les Bidochon. Il est même des connards de linguistes qui exigent qu’il soit mis à mort, immédiatement, sur le champ, en public. La peine de mort est appliquée sans jugement, ni scrupule, ni retenue, et par ceux-là qui s’y déclarent hostiles et qui inventent le flagrant crime que Mitterrand, garde des sceaux en 1957, voulait introduire dans le droit français pour condamner à mort des suspects sans que leur cas soit instruit à charge ou à décharge par un juge.

 

Ce qui vaut à détail le pilori, c’est Le Pen. C’est lui faire beaucoup d’honneur – à Le Pen, pas au pilori ni à détail. Oui, un jour, Le Pen aurait dit détail, et même point de détail. Le Pen a dit et continue à dire "le, la, les, un, une, des, mon, ton, son, ma, ta, sa, ce, cette, ceux, celles, le mien, le tien, le sien", etc. : va-t-on interdire ces mots ? Va-t-on les exclure de la langue française, en dépit de la grande et progressiste loi de lutte contre l’exclusion ? Il arrive aussi que Le Pen dise français : va-t-on pour autant condamner à mort les Français ? Leur couper la tête ? Il dit démocratie : va-t-on interdire la démocratie ? Faut-il exterminer tous les mots qu’il prononce et même toutes les choses ou les personnes que ces mots désignent ? Va-t-on interdire le français ?

Au premier semestre de l’an 2007, RTL a évoqué avec nostalgie le "Face à la presse" tendu, brouillon, agressif, sans intérêt, au cours duquel détail a été prononcé. Les journalistes luttent contre l’ennemi intérieur, comme entre 1940 et 1944. C’est le seul courage dont ils soient capables. A Le Pen, ils ont posé des questions sur la deuxième guerre mondiale, pour l’amener à délirer, sachant qu’il est quelque peu monomaniaque. L’interrogé a cru bon de répondre que le dénombrement des victimes était, dans l’histoire de cette guerre, un point de détail. La réponse est peut-être aventurée ou imprudente ou sotte, elle n’a rien de criminel. Comme le confirment les journalistes de RTL, Le Pen n’a pas prétendu que le génocide dont les Juifs ont été victimes était un point de détail. Entre dénombrer des victimes et exterminer six millions de malheureux, il y a un abîme. En un instant, cet abîme a été franchi. Les nouveaux maîtres du monde sautent haut et loin. Un journaliste s’est indigné : "vous pensez donc, a-t-il hurlé à Le Pen, que six millions de juifs exterminés, c’est un point de détail !" Le Pen le pensait peut-être, il ne l’a pas dit. C’est le journaliste qui lui a prêté ces mots. Le gauchisme, le communisme, le trotskisme, le socialisme, comme le nazisme, ont l’habitude de fabriquer des monstres semblables. En 1968, Marchais, futur premier secrétaire du PCF, a qualifié Cohn-Bendit "d’anarchiste allemand", ce qui n’est ni une injure, ni une contrevérité. Aussitôt, les gauchistes, qui occupaient les rues, ont hurlé, pour singer une solidarité post-historique fantasmatique : "nous sommes tous des juifs allemands", laissant accroire que Marchais était raciste, ce qu’il était peut-être dans son for intérieur, mais de cet "anarchiste allemand", il n’était pas possible d’inférer qu’il le fût.

 

Les socialistes, communistes, gauchistes, maoïstes, trotskistes, etc. disent avec ferveur socialisme, communisme, gauchisme, maoïsme, trotskisme, etc. en dépit de 85 millions (ou plus) de morts, de quatre (au moins) génocides (en Ukraine, au Tibet, au Cambodge, en Ethiopie), de milliers de massacres de masse, de la réduction à l’esclavage de près de la moitié de l’humanité. Leur vocabulaire est un Himalaya de cadavres ou des océans de sang ; et pourtant, ils s’arrogent le droit d’interdire un détail innocent, qui n’a jamais fait de mal à quiconque. C’est comme si, en juin 1945, les nazis avaient donné aux quelques Juifs rescapés des leçons de démocratie ou de respect d’autrui.

 

On avait l’intuition depuis longtemps qu’une nouvelle inquisition était établie en France et qu’elle avait décidé de bannir les mots, que les puissants du monde ne veulent pas entendre – peut-être parce que ces mots remuent leur propre boue, gardent des traces de leur complicité passée avec la Bête immonde, pourraient révéler qui ils sont. La culture commence, dit Lévi-Strauss, par la prohibition de l’inceste ; la modernité commence par la prohibition de mots banals ou insignifiants. C’est une autre censure qui est en place, non pas celle des ciseaux, mais celle de la fibule. Les lèvres sont infibulées pour empêcher que tel ou tel mot soit dit.

La fibule est une agrafe, le plus souvent en métal, qui sert à fixer les extrémités d’un vêtement. Elle était en usage dans l’Antiquité et jusqu’à la fin de l’époque mérovingienne. Plus personne n’utilise de fibule pour fermer une veste, une chemise ou un manteau : les boutons, la fermeture éclair, le zip remplissent cette fonction. En revanche, l’infibulation et l’acte d’infibuler sont des pratiques banales au Soudan et en Somalie. Ils consistent à "fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d’empêcher les rapports sexuels". Quand les mâles exigent que les filles de leur tribu ou de leur clan ou de leur famille soient excisées, puis infibulées, c’est avec fierté qu’ils expriment la supériorité de leur culture sur la barbarie de ceux qui n’excisent ni n’infibulent les fillettes.

L’infibulation est sans frontières. Ce serait une illusion proprement ethnocentrique que de croire qu’elle ne touche que la Somalie ou le Soudan. Désormais tous les citoyens de France, femmes, enfants ou vieillards, y sont soumis. En un sens, c’est un progrès. En Somalie, l’infibulation est discriminatoire. En France, elle ne l’est pas, ce qui confirme que la France est bien la patrie des droits de l’homme – de l’homme silencieux certes, mais tous les hommes sont égaux en silence. En traversant la Méditerranée, l’infibulation change : elle n’est plus génitale, elle est verbale. Elle porte sur les lèvres, celles de la bouche, pas celles du sexe féminin. Elle fait taire les audacieux et impose le silence aux imprudents. Elle équivaut à bouche cousue, expression qui se dit pour "recommander de ne pas divulguer un secret, comme si la bouche était cousue par une couture". Ce n’est pas un secret qui justifie l’infibulation des lèvres, mais le danger qu’il y aurait à dire les réalités du monde, telles qu’elles sont.

 

 

 

 

 

09 octobre 2007

Edifier

 

 

 

 

Emprunté au latin aedificare, le verbe édifier est d’abord attesté au sens de "construire" dans la première moitié du XIIe siècle : "(que) soient édifiés les murs de Jérusalem" ; "tu es pierre, et sur cette pierre (je) ferai mon église, et ma maison y édifierai". Le sens figuré chrétien, édifier quelqu’un, "le porter à la vertu", est de la fin du XIIe siècle, à peine postérieur d’un demi siècle (XIIIe siècle, Joinville : "vous conterai-je ce que je vis et ouis de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, pour ce qu’ils soient trouvés l’un après l’autre pour édifier ceux qui les ouïront"). Amyot, au XVIe siècle, emploie édifier dans ces deux sens, "ils édifièrent un temple à Minerve" et "le jeune homme a besoin d’être bien guidé en la lecture des poètes, afin que la poésie ne l’envoie point mal édifié, mais plutôt préparé et rendu ami et familier à l’étude de philosophie".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens sont enregistrés concomitamment ; en 1694 (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), "bâtir" (précision : "on ne s’en sert guère qu’en parlant des temples et autres grands bâtiments publics") et "figurément, porter à la piété, à la vertu, par l’exemple ou par le discours" ("édifier le prochain, ses domestiques, tout prêche et tout édifie en lui, la lecture de ce livre édifie beaucoup") ; dans la neuvième édition (en cours de publication), c’est "construire un édifice" (cathédrale, palais, hôtel de ville, remparts" et "pousser (quelqu’un) sur la voie de la piété, de la vertu, par l’exemple ou le discours".

Ces définitions sont suivies de remarques. Entendu dans le sens de "bâtir", édifier s’oppose à détruire : "ainsi l’on dit d’un homme qui, au lieu de mettre la paix et l’ordre dans un lieu où il a autorité, y apporte du désordre et de la confusion par sa mauvaise conduite, qu’il détruit au lieu d’édifier" (1762). Autre exemple : "vous êtes envoyé pour édifier, et non pas pour détruire". Quant au sens "porter (quelqu’un) à la vertu", il est ainsi complété : "édifier signifie encore satisfaire par son procédé, donner bonne opinion de soi". Les exemples sont "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement ; il est bien édifié de la réception qu’on lui a faite ; il n’est pas trop bien édifié de ce qu’un tel a fait" (1762, 1798). Dans l’édition de 1832-35, les Académiciens précisent que le sens "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" "vieillit". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne le relève plus. Plus exactement, il glose cet emploi d’édifier par "instruire" : "instruire, je veux vous édifier là-dessus". Quelle est la définition juste, "satisfaire" ou "instruire" ? Il semble que, dans les exemples cités en 1762 et 1798, édifier signifie "instruire" et non pas "donner une bonne opinion de soi" ou "satisfaire par un bon procédé". Dans "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement", édifier a pour sens "instruire" et non "satisfaire" ; de même, "il n’est pas trop bien édifié (instruit, et non pas satisfait ou ayant une bonne opinion de lui-même) de ce qu’un tel a fait".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir pris conscience de cette incohérence, mais au lieu de trancher ou pour ne pas faire apparaître l’erreur de leurs prédécesseurs, ils se contentent de citer les deux sens : "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" (exemple : "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement") et "mettre quelqu’un à même d’apprécier une personne ou une chose" (exemples : "je veux vous édifier sur le compte de cet individu ; je suis suffisamment édifié par votre écrit ; n’êtes-vous pas édifié de cette conduite ? ; il sortit peu édifié des propos qu’il avait entendus ; il est assez mal édifié par ce qu’il a vu").

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de répartir les deux sens, propre et figuré d’édifier, dans deux entrées distinctes, indexées 1 et 2 ; et, en conséquence, de distinguer deux homonymes.

Le verbe édifier, au sens "d’élever" (un édifice), a pour synonyme construire : ce processus peut s’appliquer à une théorie ou à une science (édifier une théorie, c’est l’élaborer), et même à une société, comme chez Durkheim : "c’est une œuvre laborieuse que d’édifier cette société où chaque individu aura la place qu’il mérite, sera récompensé comme il le mérite, où tout le monde, par suite, concourra spontanément au bien de tous et de chacun" (1893). Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les églises que l’on édifie ; chez les modernes, le verbe s’applique à de tout autres objets, non plus matériels, mais spirituels, sociaux et moraux, tels que la société, la réforme du monde, l’amendement des hommes, etc. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce verbe, qui a eu longtemps détruire pour antonyme, ait pris le sens de "faire œuvre utile, constructive". On "ferait œuvre utile" en condamnant des millions d’hommes aux travaux forcés, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’homonyme édifier 2 est défini ainsi : "porter à la vertu, à la piété, par l’exemple ou la parole" ; "donner une bonne opinion de soi, impressionner favorablement" ("M. de Liancourt édifiait les gens par son extrême politesse", Sainte-Beuve, 1859) ; "fournir des éléments d’appréciation sur quelqu’un ou quelque chose" (synonymes : éclairer, instruire, renseigner).

Pourtant, ces deux prétendus homonymes, empruntés au même verbe aedificare qui signifie en latin classique "construire" et, dans le latin parlé ou écrit par les premiers chrétiens, "faire grandir dans la foi", ont en réalité le même sens. Rien ne justifie qu’édifier soit ainsi partagé en deux homonymes ; d’ailleurs, les lexicographes, à l’exception de ceux du Trésor, ont tous décrit les sens d’édifier dans un même article. Quand le sociologue Durkheim prévoit d'édifier ou croit édifier la société parfaite, il est dans la religion : c’est un acte religieux qu’il accomplit. Il édifie une société meilleure et les hommes; il amende l'une et les autres. Les sociologues se croient subversifs, anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants; ils ne sont que religieux. Ils sont les théologiens modernes, rien d'autre.

 

 

08 octobre 2007

Tendance

 

 

 

Le nom tendance, dérivé du verbe tendre, est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. "Terme de statique et de dynamique", c’est "l’action, la force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" : exemple, la tendance des corps vers un centre. Le mot est attesté dans ce sens pour la première fois dans l’ouvrage que Fontenelle a consacré en 1727 aux travaux de Newton : "si la lune perdait toute l’impulsion, toute la tendance qu’elle a pour aller d’occident en orient en ligne droite". De toute évidence, il est lié aux lois de la gravitation, comme l’atteste d’Alembert, qui, dans L’Encyclopédie (1751-65), définit le nom gravitation par tendance : "gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité". De même, Mairan, dans un ouvrage consacré à Halley, écrit : "si les étoiles n’étaient balancées de toutes parts et à l’infini par des tendances réciproques, elles se réuniraient toutes incessamment autour d’un centre commun" ; d’Alembert, dans L’Encyclopédie : "(physique) c’est l’effort que fait un corps vers un point quelconque ; ainsi l’on dit la tendance des corps vers le centre de la terre, la tendance d’un corps mu circulairement pour s’échapper par la tangente" ; Voltaire, à propos de Newton : "il y a une attraction évidente entre le soleil et les planètes, une tendance mutuelle de tous les corps les uns vers les autres" ; etc.

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent que "tendance se prend quelquefois pour la simple direction du mouvement". Dans les éditions ultérieures, ces deux sens sont exposés : "terme de statique et de dynamique, action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" et "simple direction du mouvement" (1798, 1832-35) ; chez Littré (1863-77) aussi : "terme didactique, action, force par laquelle un corps est porté à se mouvoir" et "direction du mouvement", mais dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens de "direction du mouvement" n’est plus relevé. Quant au premier sens, "newtonien" en quelque sorte, il est mentionné comme vieux dans Le Trésor de la Langue française (1972-94) : "vieux, impulsion, force qui anime un corps et le dirige vers un sens déterminé" (exemples : "la tendance des corps vers le centre de la terre", Académie, 1935; "les parties intégrantes des liquides (...) se rassemblent dans le fond des vases et n’ont pas de tendance à se répandre dans l’espace qui les entoure", 1918).

 

Au XXe siècle, le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales. Montesquieu (1748, De l’esprit des lois) est le premier à l’employer dans le sens métaphorique "d’inclinaison ou de penchants innés". Des forces gouvernent l’homme, comme celles qui régissent les planètes ou tout autre corps du système solaire. Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré est exposé : " il se dit au moral pour désigner une disposition de l’âme qui la dirige vers un certain objet" (1798). Les lois physiques de la gravitation sont universelles : elles régissent les corps célestes, mais aussi l’esprit et l’âme. L’exemple cité est d’époque : "l’homme a une tendance continuelle au bonheur", le bonheur, réalité fuyante et instable, étant devenu l’horizon indépassable des coupeurs de têtes. Dans les éditions ultérieures, la définition morale est maintenue ("il s’emploie aussi figurément, au sens moral, et signifie une direction sensible, apparente vers un but, vers une fin", 1832-35, et "inclination, fin", 1932-35), mais elle est illustrée d’exemples moins strictement conformes à l’idéologie du temps ou du pouvoir : "l’homme a une tendance naturelle à l’égoïsme" et "il y a dans cet écrit une tendance aux opinions ultramontaines". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), distingue les tendances qui relèvent de la nature humaine ("pente vers quelque chose" ; "cet homme a de fâcheuses tendances" ; Montesquieu : "la règle avec une inclinaison à l’anarchie" et "l’anarchie avec une tendance à l’ordre et à l’harmonie" ; Marmontel : "une tendance vers le bien, que nul obstacle ne dérange" ; Lanfrey, qui énonce, plus d’un siècle avant Alain Besançon, l’essence de la France : "il y a en France une tendance invétérée à exproprier les citoyens au profit de la société") de celles qui affectent les choses ("direction vers, l’intention de produire un effet, d’établir une doctrine" ; "ce livre a des tendances panthéistiques, procès de tendance, procès non pour ce qui est dit expressément dans un écrit, mais pour la direction qui y est sensible").

Le droit aurait été l’horizon indépassable du XXe siècle, bien que ce siècle se soit complu dans la violation des droits naturels. Tendance n’échappe pas à l’hypostase du procès, qui est devenu l’attribut du droit couronné. "Procès de tendance, procès fait à un journal, non pour un délit qualifié, mais pour l’esprit général qu’on y remarque ; faire un procès de tendance à quelqu’un se dit figurément et signifie incriminer ses intentions ; c’est un procès de tendance que vous me faites " (Académie, 1932-35). Le phénomène s’est même amplifié, socialistibus et soixantehuitardibus regnantibus. La France nouvelle n’a rien de multiculturel ; au contraire, elle fait dans la monoculture du pénal. Elle est toute procédurière ou procédurière tous azimuts. Le seul multi dont elle relève est le multipénal.

Le prestige de tendance comme tous les termes de sciences exactes (de statique et de dynamique, écrivent les Académiciens) n’a pas échappé aux experts en sciences sociales et en sciences humaines, qui, après s’être approprié tendance, l’ont mis à toutes les sauces. Un terme qui désigne la grande loi du monde physique ouvre les portes du sens. C’est la clé de l’interprétation – pardon : de l’ijtihad, comme disent les bien pétants. En 1762 (Dictionnaire de l’Académie française), la définition de tendance est expédiée en une phrase et demie ; deux siècles plus tard, il faut trois colonnes de grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en exposer le très grand nombre de sens modernes – tous, ou quasiment tous, en rapport avec les "réalités" nommées sciences, sociales et humaines évidemment. Outre la "disposition particulière ou l’impulsion qui porte quelqu’un à agir, à se comporter ou à se développer d’une certaine façon" (synonymes : propension, inclination, penchant), et "l’orientation commune à un groupe de personnes, à une collectivité" (la tendance est actuelle, antagoniste, contradictoire, hostile, opposée, caractéristique, matérialiste, politique, syndicale, bourgeoise, pro-communiste, CFDT, de l'art, de la mode, de la psychanalyse, avancée, ennemie, super classique , aux formes géométriques, aux lignes droites, aux courbes pures, etc. au point que tout est ou peut devenir tendance), le mot s’emploie en psychologie ("puissance d’action, innée ou acquise, qui dirige l’homme vers une fin, un acte ou un comportement, dont l’obtention procure généralement du plaisir" : tendance acquise, ancestrale, héréditaire, innée, instinctive, affective, intellectuelle, altruiste, égoïste, dépressive, ludique, morbide, névrotique, vitale, homosexuelle, masochiste, perverse, subversive, naturelle, dominante, invincible, à l'autodestruction, à la dépression, à l’émancipation, à la neurasthénie, au suicide, au moindre effort, à la délation, au rêve, etc.), en psychanalyse (au sens de pulsion), en métaphysique (le conatus de Spinoza, l’effort de l’être pour persévérer dans son être, le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté de puissance de Nietzsche, etc.). Pour les Modernes, l’homme est comme Hernani : c’est une force qui va. Où ? Personne ne le sait, pas plus Hugo, bien qu’il fût prophète et voyant, qu’un autre : au désastre sans doute, l’essentiel étant la force (ou tendance) qui le pousse vers le néant. Bien entendu, l’économie, science moderne (autrefois, on disait le ménage ou le ménagement), n’est pas en reste : elle veut des lois, elle voit donc des tendances de tout type partout : "mouvement d’ensemble, orientation qui se dégage de l’examen, de la comparaison d’un certain nombre de faits et de leur évolution, sur une période donnée", démographique, inflationniste, courbe de tendance, tendance à baisser les prix, tendances d'évolution, etc. Voici un joyau de 1969 : "le renversement des tendances est particulièrement apparent en ce qui concerne les transports : le chemin de fer était générateur de déterminisme collectif, l’automobile et le vélomoteur ouvrent la voie à un individualisme effréné" (Fourastié). Le vélomoteur, sésame du monde nouveau, il fallait y penser ! C’est aussi "l’orientation générale que prend la Bourse, soit en hausse, soit en baisse, pour des motifs divers tels que : expansion économique, crise ou récession, événements extérieurs favorables ou non". La météo n’est plus une prédiction, mais une science; elle se convertit à la tendance : barométrique, c’est la variation de la pression atmosphérique en l'espace de trois heures " ; climatique, c’est le "changement caractérisé par une diminution ou un accroissement régulier, monotone, des valeurs moyennes durant la période du relevé". Les linguistes n’ont pas voulu rester à l’écart de cette tendance générale à emprunter à la science son vocabulaire. Ils voulaient leur tendance, ils l’ont eue. C’est "l’orientation commune de certains changements, comme par exemple la disparition progressive du passé simple constatée dans plusieurs langues" ou la tendance "à supprimer le pronom réfléchi dans certaines phrases" (surtout, ne plus réfléchir) ou "les tendances profondes qui régissent l’ordre des mots" ou "la tendance de la langue à l’économie", laquelle "consiste à tirer du minimum d’effort le maximum d’information". En tout cas, ce n’est pas cette tendance-là (au moindre effort ou à l’économie) qui régit les emplois modernes de tendance, mais la tendance opposée - comme si la modernité était condensée dans ce mot.

 

03 octobre 2007

Agence

 

 

 

 

Les étymologistes ne tranchent pas pour ce qui est de la formation du nom agence : ou il est emprunté de l’italien agenzia, ou il est dérivé d’agent. Il est relativement récent, étant employé par Colbert en 1653, comme terme de commerce, au sens de "comptoir établi à l’étranger". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), y donne un sens différent : c’est "l’emploi de celui qui fait les affaires d’autrui". Le mot "ne se dit que des gens qui sont chargés des affaires des princes, ou de quelque corps illustre, comme du clergé, d’une province, etc." Les exemples sont : "chez les princes de l’Empire, on brigue les agences" et "en la Cour de France, l’Agence générale du Clergé est fort recherchée". Ainsi on apprend que, pour recouvrer les dîmes et administrer les revenus du clergé, en tant que premier état du royaume, il était établi dans les diocèses une "agence du clergé" et, à Paris, une "agence générale du clergé", que presque tous les auteurs de dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècles vont citer pour illustrer l’emploi limité du nom agence dans la langue de leur temps. Ainsi les Académiciens, dans les première, quatrième, cinquième, sixième éditions de leur Dictionnaire (1694, 1762, 1798, 1832-35), après avoir glosé agence par "charge, emploi d’agent", l’illustrent par les exemples suivants : "un tel prétend à l’agence du clergé" (1694) ; "il a été nommé à l’agence du clergé", "durant le temps de son agence", "durant son agence" (1762, 1798) ; "il avait été nommé à l’agence du clergé" (1832-35). Dans ce dernier exemple, le plus-que-parfait a remplacé le passé composé ; c’est que les Révolutionnaires ont supprimé l’agence du clergé, comme l’indiquent les Académiciens ("il existait en France avant la Révolution une agence du clergé", septième édition, 1878) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "ancienne fonction d’agent du clergé", illustrant cet emploi ancien par des extraits de Saint-Simon ("l’abbé d’Aquin aurait plu au roi dans l’exercice de son agence du clergé" ; "l’abbé de Maulevrier avait eu deux agences du clergé de suite") et de Massillon ("appelé à l’agence dans ces temps périlleux, où l’autorité du gouvernement mal affermie ne laissait espérer aux droits de l’Église qu’une faible protection, il ne fit paraître ni moins de zèle, ni moins de fermeté").

La suppression de l’agence générale du clergé n’a pas supprimé les agences : au contraire. C’est au moment où la seule agence existante a été supprimée que les agences se sont multipliées. Il n’y a rien d’étonnant : la bureaucratisation croissante de la France a commencé justement à la Révolution. Les têtes coupées, partout ont été établis des bureaux et des agences.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-25), outre "emploi ou charge d’agent", agence prend le sens "d’administration dirigée par un ou plusieurs agents", comme dans l’exemple "bureau de l’agence du trésor public". Celui-ci réunit trois mots qui réfèrent au grand phénomène de bureaucratisation : bureau, agence, public, comme si la Révolution, en renforçant les pouvoirs de l’Etat central, s’était ramenée à accentuer les tares de la monarchie administrative d’Ancien régime. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition des diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "emploi, charge d’agent", l’illustrant de l’exemple "il a obtenu l’agence de cette compagnie" qui atteste que le mot agence s’étend hors de l’administration.

En 1832-35, la définition "administration dirigée par un ou plusieurs agents" était suivie d’un exemple ; un siècle plus tard, les Académiciens l’illustrent par sept types différents d’agence : "agence générale, d’affaires, de travaux, de location, de renseignements, de transports, de navigation", tout en notant que le mot désigne aussi (par métonymie) le lieu où est installée l’administration nommée agence : "il se dit aussi de l’endroit où se trouvent les bâtiments affectés à cette administration" ("se rendre à l’agence, il a son agence rue de Richelieu").

S’il est un phénomène, social bien entendu, qui définit ce qu’a été le XXe siècle dans son essence, outre les camps, la déportation de peuples, l’extermination des insectes nuisibles, l’épuration ethnique ou religieuse, la bureaucratisation, etc., c’est la multiplication des agences. De fait, alors que Littré consacre quelques courtes lignes à agence, un siècle plus tard, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont besoin de près de trois colonnes pour en épuiser les emplois modernes : "organisme gérant certaines affaires pour le compte ou au nom d’autrui". les agences peuvent être privées (agence de voyages, de courses, de location, de placement, de théâtre, de tourisme, immobilière, matrimoniale, théâtrale, etc., agence d’affaires, de presse, de publicité, Havas, d’informations télégraphiques, agence de textes ou d’articles, d’architecte, photographique, de publicité, etc.) ou publiques : agence consulaire, bancaire, de transports, etc. Le mot apparaît dans les raisons sociales d’organismes publics : Agence internationale de l’énergie atomique, agences nationales de productivité, agence européenne de productivité, Agence nationale de l’emploi.

La multiplication des agences élargit les sens du mot. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), font l’effort de les distinguer : c’est un "organisme commercial servant d’intermédiaire" entre des personnes privées ; un "organisme officiel" chargé de missions diverses ; la "succursale d’un établissement commercial dans une circonscription territoriale". La bureaucratisation qui paralyse l’Etat et le secteur public touche aussi les activités privées, comme si la France avait remplacé "liberté, égalité, fraternité" par la devise "hors des agences et des bureaux, point de salut".

 

 

18 septembre 2007

Mythologies intellotes 23

 

16 septembre 2007

Illettrisme

Illettré (e, s, es) et illettrisme

 

 

 

Le nom illettrisme, qui est d’un usage fréquent dans la langue des media, de l’opinion ou des sciences sociales, n’est enregistré ni dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, illettré, dérivé de lettré et attesté en 1560 chez Pasquier ("ils conféraient le plus de temps à gens illettrés") au sens d’ignorant, conformément au sens de l’adjectif latin illiteratus, est relevé à compter de la sixième édition (1832-35) et dans le sens latin de cet adjectif (c’est l’antonyme de lettré) : "qui n’a point de connaissances en littérature, ignorant", sens que reprend Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "adjectif, qui n’est pas lettré, qui n’a point de connaissances en littérature" (exemples : "c’est un homme illettré" ; "il est tout à fait illettré" ; "les gens illettrés haïssent moins violemment, mais les lettrés savent mieux aimer"  (Saint-Pierre). Littré note aussi que cet adjectif est employé dans le sens de "qui ne sait ni lire ni écrire", comme un équivalent d’analphabète.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’ordre dans lequel Littré expose les deux sens est renversé. Le premier sens est "qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire" (un conscrit illettré). Les Académiciens précisent que, "dans cette acception, illettré s’emploie comme nom" : c’est l’emploi moderne. Dans le second sens, c’est le contraire de lettré : "il signifie aussi qui n’a point de connaissances en littérature". Ce sens est jugé vieilli par les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94), indice de la baisse du prestige de la culture littéraire, laquelle, naguère, recouvrait toute la culture : "personne qui n’a pas de lettres, de culture littéraire ; antonymes cultivé, lettré". Quant au sens moderne, c’est "personne qui n’a reçu aucune formation intellectuelle, et en particulier, qui sait à peine lire ou écrire" : un illettré n’est pas tout à fait analphabète, bien que ce nom ait été employé comme synonyme d’analphabète, comme chez Larbaud : "C. venait de terminer une période de service militaire à Montluçon et avait été stupéfait de l’ignorance des recrues, beaucoup originaires du Midi qui touche à l'Auvergne : il y avait un pourcentage énorme d’illettrés, ne sachant même pas signer" (1934).

Le mot a été fabriqué par le Père Wresinski, fondateur d’ATD (aide à toute détresse) quart monde, le quart monde étant le tiers monde de l’Occident, prétendument riche. Ce saint d’origine polonaise a constaté que beaucoup d’exclus vivaient en marge de la société, pauvres et méprisés, parce que, bien qu’ils aient appris à lire, ils ne comprenaient pas les formulaires administratifs, lesquels, s’ils avaient été remplis, auraient pu leur éviter de sombrer dans la misère. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLI) a été établie en l’an deux mil. Cette dénomination bien dans l’air du temps, avec les mots fétiches de lutte, agence, illettrisme, a pour effet de dissiper les voiles : ce n’est rien d’autre qu’un fromage pour dévoreurs de crédits publics. On y enquête tout azimut sur l’illettrisme. L’illettrisme prospère, mais il est mieux connu des lettrés Bac + 8. Les illettrés financent la lutte des lettrés. Ainsi, les lettrés s’accommodent du paradoxe qui consiste à désigner un manque, une lacune, une absence, ce qu’est l’illettrisme, par un mot formé avec le suffixe isme qui signifie "doctrine". La doctrine n’est pas celle des illettrés, qui n’en ont aucune, sinon le système D, mais celle des lettrés en sociologie qui sont intarissables sur ceux qui ont oublié les rudiments. Le cocasse est que le nom illettrisme est au lettrisme ce que les illettrés sont aux lettrés, le lettrisme étant une "école littéraire d’avant-garde, fondée par Isodore Isou en 1946, qui préconisait la proscription du mot au profit du son" (Trésor de la langue française). L’illettrisme réalise les buts du lettrisme qui est de réduire le langage à des borborygmes. Jamais une école littéraire d’avant-garde n’aura préparé avec autant de lucidité le futur de l’humanité en France.

 

A la différence des lexicographes du Trésor de la Langue française, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne mentionnent pas le premier sens d’illettré comme vieilli : "qui manque de culture, spécialement de culture littéraire" ("un public illettré ou, substantivement, un public d’illettrés"), et ils continuent à définir illettré comme un synonyme d’analphabète ("qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire ; un conscrit illettré ; une population illettrée"). Pourtant, ils notent en quoi ces deux mots se distinguent : un analphabète ne sait ni lire, ni écrire, parce qu’il n’a pas appris à le faire ; un illettré a appris à lire et à écrire, mais "il est incapable de lire un texte simple en le comprenant" ("un collégien illettré"). Il a fallu près de deux siècles pour que les auteurs de dictionnaires exposent un phénomène inouï, à savoir l’incapacité de milliers d’élèves à comprendre ce qu’ils lisent ou ânonnent, en dépit de l’allongement, presque à l’infini, de la durée de l’obligation scolaire. Du point de vue de la relation de la langue au réel, le nom illettrisme est juste. L’illettrisme massif (qui touche, suivant les statistiques, de 10 à 40% de la population de la France) est l’acte d’accusation le plus implacable qui ait jamais été dressé contre le " système éducatif " français. On comprend que le phénomène soit systématiquement sous-évalué ou nié par les hiérarques et tous ceux qui ont mis en place ce système : disons, pour ne pas stigmatiser un groupe politique singulier (pour parler clairement, les socialos et les gauchistes), depuis 1973 ou 1974. Si Hugo revenait parmi nous et qu’il apprît ces faits, il perdrait ses illusions sur l’amendement du genre humain par l’école (ouvrez une école, vous fermerez une prison) et, pour libérer l’école, il rouvrirait les asiles d’aliénés et y enfermerait les concepteurs du "système éducatif français , le meilleur qui soit au monde, bien sûr, dans la fabrication à la chaîne d’illettrés. Il est peut-être contestable que le système éducatif français soit une "fabrique des crétins", mais il est sûr que sa raison d'être est de fabriquer des illettrés, et dans les deux sens, ancien et moderne, du mot.

 

 

 

 

15 septembre 2007

Préséance

 

 

 

 

 

Formé du préfixe pré – et du nom séance, ce nom est attesté au XVIe siècle aux sens de "droit de prendre place, de siéger", de "place où l’on s’assied" et "d’ordre dans lequel on est assis".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35, il est relevé avec le même sens : "droit de prendre place au dessus de quelqu’un, ou de le précéder" et les mêmes exemples : "l’ancienneté règle la préséance entre les officiers d’un tribunal" (de 1694 à 1798) les "officiers d’un tribunal" devenant "les membres d'un tribunal" dans les éditions ultérieures ; "les juges supérieurs ont la préséance sur les subalternes" ou "les cours royales ont la préséance sur les tribunaux de première instance" (1832-35), qui devient un siècle plus tard : "les cours d’appel ont la préséance sur les tribunaux de première instance". Le mot ne devait pas être d’un emploi fréquent et ou il devait être prononcé fautivement, puisque les Académiciens précisent en 1798 et en 1832-35 que "l’on prononce l’S fortement, comme dans séance".

Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) reproduisent ces définitions : "droit de prendre place au-dessus de quelqu’un, ou de le précéder dans une assemblée, dans une cérémonie" (Féraud) ; "droit de précéder, de prendre place au-dessus" (Littré). Les écrivains du XVIIIe siècle se sont amusés de ces questions de droit ; Fontenelle : "la préséance de deux planètes ne fera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs" ; Voltaire : "tous les détails des querelles excitées par la préséance sont les archives de la petitesse plutôt que celles de la grandeur".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent une définition quasiment encyclopédique de ce mot, comme si la chose qu’il désigne était devenue étrangère aux modernes. C’est le "droit issu d’un privilège, créé par l’usage ou institué par une règle, de prendre place au-dessus de quelqu’un, de le précéder dans une hiérarchie protocolaire". Les exemples cités par les Académiciens sont reproduits et complétés d’extraits d’écrivains modernes qui, comme Fontenelle et Voltaire, expriment leur défiance vis-à-vis de ces questions de siège, de place, de hiérarchie ; Stendhal : "les nonces ont encore la préséance sur tous les ambassadeurs ; mais cette vieille prérogative n’est plus qu’une simple politesse", Gracq : "la rumination minutieuse et tatillonne des préséances et des mérites passés avait fait jusque-là chez nous le fonds commun des méditations politiques" (1951).

Terme de droit, préséance s’étend, comme beaucoup de termes de droit, au social, ce qu’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française : "par analogie, souvent au pluriel, prérogative(s) liée(s) à la condition sociale, à l’âge, au rang, etc." et surtout "par extension, supériorité reconnue à quelque chose, par institution ou par habitude, dans une hiérarchie de réalités ou de valeurs". L’un des premiers à transférer vers le social le sens juridique de préséance est le positiviste Comte : "il faut éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux, l’ordre spirituel et l’ordre temporel". De la même manière, Ricoeur, le moins idéologisant des furieux de la philosophie, socialise la préséance : "l’aptitude de la conscience au projet nous contraint à renverser la préséance du réel sur le possible" (1949). Longtemps, préséance a signifié "droit de siéger". Ainsi, selon nos philosophes, le réel aurait un droit de siéger sur le possible et le droit de siéger entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel serait vain ! Comme ces pensées-là sont belles !

 

12 septembre 2007

Utopie

 

 

 

 

 

Le mot utopie est du latin de la Renaissance : utopia n’est pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Il est formé de l’élément grec ou, de sens négatif, et du nom topos, entendu au sens de "lieu, endroit, région". C’est, à l’origine, le nom propre donné par l’humaniste et homme d’État anglais Thomas More ou Morus (1478-1535) à une île de fiction soumise à un ordre social et politique idéal. Ce nom propre a servi de titre, Utopia, à son ouvrage paru en latin en 1516 et traduit en français en 1550. Le mot est employé par Rabelais, dans Pantagruel, en 1532 : "finalement arrivèrent au port de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues", Rabelais ayant lu ou ayant eu connaissance de l’œuvre de More en latin. Il n’est enregistré ni dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), ni dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65).

Le nom est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Dans les éditions des XVIIIe et XIXe siècles (quatrième, cinquième, sixième), la définition est neutre : les Académiciens ne portent pas de jugement sur la chose nommée utopie. C’est en 1762 : "titre d’un ouvrage ; on le dit figurément du plan d’un gouvernement imaginaire, à l’exemple de la République de Platon" (exemple : l’Utopie de Thomas Morus) ; en 1798 : "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre" (exemple éloquent : "chaque rêveur imagine son Utopie") ; en 1832-35 : "il signifie ce qui n’est en aucun lieu, nulle part, et se dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire", etc. (même définition qu’en 1798) ; deux exemples illustrent ce sens, l’un positif : "chaque rêveur imagine son utopie", l’autre négatif : "de vaines utopies".

Avec Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), positiviste et qui n’aimait pas les rêveurs, tout change : utopie a deux sens ou, plus exactement, deux emplois. C’est un nom propre : "pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ; chaque rêveur imagine son Utopie - avec majuscule, précise Littré; et c'est un nom commun : au "figuré", écrit Littré (en fait, par antonomase), "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait". Le mot, qui s’écrit "avec une minuscule", comme dans les exemples "se créer une utopie, de vaines utopies", est un synonyme de projet imaginaire. L’étymologie confirme ou confirmerait, selon Littré, le sens défavorable qu’il donne à utopie, "nom forgé par Thomas Morus, du grec "non" et "lieu", c’est-à-dire chose qui ne se rencontre en aucun lieu", alors que, par sa formation, il signifie "non lieu" ou "lieu qui n’existe pas", et non "chose qui ne se rencontre dans aucun lieu".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens distinguent, comme Littré, deux sens, mais la distinction est fondée sur d’autres critères que l’emploi comme nom propre ou nom commun. C’est, dans un premier sens "objectif", la "conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale" et, par extension, dans un second sens, "négatif" ou "hostile", "une chimère, la conception d’un idéal irréalisable", illustré par l’exemple éloquent : "beaucoup de gens estiment que l’organisation de la paix universelle n’est qu’une utopie".

 

Il est dans la langue quelques mots, peu nombreux, qui démêlent le monde, comme dirait Diderot, et qui sont de vrais discriminants idéologiques ou moraux. Il suffit de consulter les articles utopie des différents dictionnaires pour constater que la modernité se distingue, non pas de son contraire, mais de ce qui n’est pas elle ou de son négatif ou des siècles qui l’ont précédée, par l’usage quasiment religieux qu’elle fait du nom utopie et surtout par le sens affectueux et plein de bienveillance qu’elle y donne. A l’opposé de Littré, les Modernes s’éprennent de l’utopie : c’est en cela, souvent, qu’ils se reconnaissent. En 1821, l’inénarrable Saint-Simon écrit dans Du système industriel : "les hommes seront aussi heureux que leur nature puisse le comporter et la science politique aura réalisé ce que, jusqu'à ce jour, on n’avait considéré que comme une utopie" ; en 1846, Proudhon évoque l’utopie socialiste et l’utopie communiste.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’allusion de Littré au plan qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait, a disparu. En revanche, les divers sens d’utopie sont exposés avec une bienveillance de bon aloi. C’est en "socio-politique" (voilà le socio de mauvais augure) un "plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun". Hugo est cité (1842), qui envisage positivement l’utopie : "dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir (...), c’est la liberté de l’Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l’Allemand a la liberté morale". Par extension, c’est un "système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification". Proudhon, qui rêvait d’utopie socialiste ou communiste, distingue deux utopies : la bonne utopie est la régénération sociale ; la mauvaise, celle qui trompe les prolétaires, est la démocratie : "le peuple remplira tout à la fois le rôle de prince et celui de souverain. Voilà en deux mots l’utopie des démocrates, l’éternelle mystification dont ils abusent le prolétariat" (1846). Le chrétien Maritain trouve utiles les utopies : "en opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas, du reste, le rôle historique des utopies" (1936). Outre le sens de "plan" et de "système de conceptions", utopie prend, ou prendrait aussi, selon les auteurs du Trésor, par métonymie et au pluriel, le sens "d’idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités". Ces idées ne sont pas chimériques, elles sont jugées chimériques : par qui ? Les réactionnaires, les conservateurs, les réalistes, tous ceux qui ne veulent pas que le monde change ? Les utopies, qualifiées de sociales et d’humanitaires, sont nécessairement bonnes. Il en va de même du socialisme dans cet extrait de Renan (1890) : "le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848". En effet, c’est ce qui s’est produit en Russie et ailleurs. Enfin, au figuré, mais seulement "au figuré", non dans la réalité des choses, utopie prend le sens de "ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable" et a pour synonymes chimère, fiction, illusion, rêve.

Le mot est moderne, non pas par sa forme (il est attesté en 1516), ni même par son sens (pays imaginaire où tout est parfait), mais par les jugements qui sont portés sur la chose qu’il désigne : un autre monde, meilleur, parfait, sans faute ni péché, une sorte d’Eden. Le mot connaît un tel succès qu’il est la base dont dérivent des adjectifs ou d’autres noms : utopique, utopien, utopienne, synonyme d’utopique, employé par les révolutionnaires de 1793-94 : "toutes ces pensées n’ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne" ; utopisme et cette citation de Jaurès, l’incontournable : "la gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste". Gloire à Marx donc, qui mérite en effet d’être glorifié, non pas pour les raisons assez minables que Jaurès expose, mais pour de bonnes raisons. L'humanité (pas son journal, l'autre, la vraie, la réunion des hommes) devrait lui être reconnaissante d’avoir montré la nature de l’utopie : non le paradis, mais l’enfer sur la terre, et d’avoir discrédité à jamais le mouvement ouvrier, qui ne méritait pas cette infamie.

 

 

11 septembre 2007

Egalité

 

 

 

Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".

 

L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.

L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.

Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.

Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.

10 septembre 2007

Gymnase

 

 

 

 

Emprunté au latin classique gymnasium, au sens de "lieu public chez les Grecs destiné aux exercices du corps", lui-même emprunté au grec, le mot gymnase est attesté au XIIIe siècle comme terme spécifique de la civilisation grecque de l’Antiquité et, à la toute fin du XVIe siècle, pour désigner un établissement d’enseignement ou collège, mais en Allemagne et en Suisse seulement. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) et jusqu’à la sixième édition, 1832-35, il est relevé comme un terme spécifique de l’ancienne civilisation grecque : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et à d’autres jeux propres à dénouer le corps, et à le fortifier" (1762, exemple : "il allait tous les jours au gymnase"). Dans la France de jadis, les lieux où les jeunes gens s’adonnaient aux exercices physiques étaient la salle d’armes et le tripot ou jeu de paume.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens complètent la définition de gymnase d’un court exposé encyclopédique : "les portiques extérieurs des gymnases étaient particulièrement destinés aux conférences philosophiques et aux exercices littéraires", mais ils ne cherchent pas à démêler l’incongruité apparente du mélange d’exercices du corps et de conférences philosophiques ou d’exercices littéraires. Ils notent aussi que gymnase n’est plus propre à la civilisation de la Grèce antique et que, en France, ont été construits des lieux où les jeunes gens s’adonnent aux exercices physiques : "il se dit également, chez les modernes, de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps". Les salles d’armes et les tripots ou jeux de paume (qui peu à peu ferment ou se transforment en salles de jeu) passent de mode. Ils ne sont plus les seuls lieux où la jeunesse se forme aux exercices du corps. Les exemples cités sont "le gymnase d’un collège"  (c’est effectivement un gymnase) et "les gymnases d’Allemagne" : ce ne sont pas des gymnases, mais des lycées. L’erreur des Académiciens tient sans doute à la nouveauté du lieu nommé gymnase et à leur ignorance de ce qui se faisait en Allemagne. Ils la corrigent dans la huitième édition (1932-35) : "gymnase se dit également aujourd’hui de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ("il y a plusieurs gymnases dans cette ville") ; "il se dit aussi, dans un collège, une école, d’une grande salle aménagée pour les exercices du corps"  ("les gymnases militaires") et "on donne, dans certains pays étrangers, le nom de gymnase (en réalité, le nom latin gymnasium) à des établissements d’enseignement secondaire".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne confond pas gymnase et gymnasium et ne commet pas l’erreur des Académiciens : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et autres jeux de force" ; "par analogie, établissement où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ; "gymnase ou gymnasium, nom que l’on donne en Allemagne aux collèges ou écoles latines". Littré relève même l’emploi de gymnase comme nom propre : Gymnase dramatique, où n’étaient jouées que des comédies et qui a créé un genre, dit "genre du Gymnase". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux emplois sont distingués : l’un, propre à l’antiquité ; l’autre, moderne. Chez les modernes, le gymnase est un "bâtiment comprenant une vaste salle pourvue des installations et des appareils permettant la pratique des exercices du corps" et "dans certains pays, notamment en Allemagne et en Suisse", c’est une "école d’enseignement secondaire". Chez les Grecs, c’était un "édifice public comprenant bâtiments et portiques où l’on se rencontrait pour parler et pour pratiquer les exercices du corps". Alors, la philosophie et la gymnastique n’étaient pas incompatibles. Ou, pour dire les choses plus précisément, c’est dans (ou près des) les gymnases que Socrate rencontrait les jeunes gens qu’il initiait à la maïeutique. L’horreur que Sartre et autres "philosophes" vouent aux exercices du corps et aux sports atteste qu’ils sont à des années-lumière de leurs prétendus modèles grecs, qui, eux, ne versaient ni dans l’idéologie sociale, ni dans la théologie laïque de bas étage.

 

06 septembre 2007

Traite

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de distinguer trois traites : le premier au sens de "commerce" (1690, traite des nègres) ; le second au sens de "parcours effectué en une seule fois" ; le troisième au sens "d’action de traire les vaches". On en comprend la raison : ces traites semblent si éloignées les unes des autres que l’on ne perçoit plus de lien entre elles. Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même "étymon" le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire ("tirer"). Pendant quatre siècles, la polysémie de traite (une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de "commerce" (attesté au milieu du XIVe siècle), de "parcours effectué" (attesté à la fin du XIVe siècle) et "d’action de traire vaches, brebis, chèvres" (attesté dans la première moitié du XVIe siècle).

Attardons-nous sur traite des Noirs (des nègres, comme on a dit longtemps) au sens de "commerce". Ce mot est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre" et "certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent" ("traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites"). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est discrètement citée dans les exemples la traite des nègres : "transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre" ; exemples : "il s’est fait de grandes traites de blés, de grandes traites de vins ; la traite des nègres" (1762, 1798).

 

Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et devient le sens "ordinaire" de traite : "traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves". Les exemples sont : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie". C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique". Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite". Le mot "se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages". Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : "la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs". Exemple : "la traite est abolie".

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le "commerce des esclaves noirs", dont il est précisé ceci : "la traite des noirs est interdite". Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : "il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts". Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards, à la différence du philanthrope (1802, Voyage en Louisiane), dont voici une perle : "la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué". Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : c'est réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des déviations inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule "histoire coloniale" : "trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales". C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace : or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure après le XIXe siècle ; et elle n’est pas propre à la colonisation occidentale. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus spécialisées dans les razzias humaines : on vendait les hommes, femmes, enfants que l’on avait capturés et réduits à l’état d’esclaves. Il n’y a pas de raison pour que ces traites-là soient dissimulées, fût-ce dans un dictionnaire.

La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été un commerce  légal ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle n’a été interdite qu’à une date récente.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite des nègres : "c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves". Ce texte serait parfait, s’il n'était pas borgne ou hémiphlégique : prolixe sur la traite transatlantique, il est silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les clercs et instruits de France de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire du tiers monde pur et du très parfait univers arabo-islamique.

 

 

 

 

05 septembre 2007

Esclavage

 

 

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que ce nom, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert habituellement à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’était oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : "il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis", écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que "le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage". Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est "état, condition d’un esclave". Les adjectifs qui qualifient esclavage sont "rude, dur, cruel, perpétuel" (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de "généraliser". L’esclavage n’est plus la "condition d’un esclave", mais la "condition de l’esclave". Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : "condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves", avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage" ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : "il était en esclavage à Tunis", mais le second exemple est maintenu : "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage". Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

 

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu, est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie : "la loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde". Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : "dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles". Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de "état d’esclave dans l’antiquité" ou "état d’esclave chez les modernes" : ce sont "l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants" et "l’esclavage des nègres", qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens "état, condition d’un esclave" n’est plus illustré par "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage", mais par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage" et, dans la neuvième édition, par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage". Ces exemples, en particulier "l’abolition de l’esclavage", laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur la voie du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions (deux cents millions, disent certains : soit plus de trois fois la population de la France) les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, sans que leur esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une "institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves". Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens "état d’esclave", les formes d’esclavage moderne ("l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage") et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique : est cité "l’esclavage aux Etats-Unis" ou "la transformation de l’esclavage antique en servage", comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : "quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle" (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage ("esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage"), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits. Quand on est progressiste en diable, on rejette l’esclavage dans les périodes sombres et closes de l’humanité.

 

L’esclavage est en France, pays des hommes francs, c’est-à-dire libres de toute sujétion, une réalité si étrange et tellement incongrue que le nom esclavage a été transporté à d’autres réalités que l’état d’un esclave et qu’il a désigné, par analogie ou par extension, des états ou des conditions, peut-être malheureux, mais qui n’ont rien à voir avec l’esclavage, comme l’attestent les définitions de tous les dictionnaires, aussi bien le Dictionnaire l’Académie française (première édition, 1694 : "il se dit figurément de la trop grande dépendance et soumission que l’on a pour un maître ; sa sujétion auprès d’un tel est un esclavage" et "aussi à l’égard des emplois, des passions, etc. ; cet emploi est lucratif, mais c’est un véritable esclavage ; l’amour est un esclavage"), que le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788 : "il s’emploie élégamment au figuré ; l’esclavage des passions ; l’amour est un esclavage ; la Royauté n’est rien qu’un brillant esclavage"), que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "par extension, assujettissement, dépendance ; être en esclavage sous un despote ; figuré, ce qui assujettit, subjugue, l’esclavage des passions ; l’esclavage de la rime, la gêne, la contrainte qu’elle impose ; ce qui laisse peu de liberté, de loisir, cet emploi est lucratif, mais c’est un esclavage"), que le Trésor de la Langue française (1972-94 : "par extension, état de dépendance totale d’une personne à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose" et "état d’une personne ou d’une collectivité soumise au pouvoir tyrannique d’une autre personne ou d’un groupe de personnes dans l’ordre politique et social : esclavage politique, nazi, d’une nation, du peuple, des femmes, réduire les citoyens en esclavage" ; "état de celui dont la volonté, la liberté personnelle sont dominées par des forces contraignantes intérieures ou extérieures à lui-même, l’esclavage de l’âme, de l’esprit, du péché, de l’habitude, des passions, du monde, de la rime"), que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : "par analogie, état, condition de ceux qui sont soumis à une tyrannie, à une autorité arbitraire ; asservissement, servitude" et "figuré, se dit de tout ce qui tient dans un état d’assujettissement, de dépendance ; l’esclavage du tabac, de la mode, des passions").

Il est un emploi qui résume cette dérive sémantique. Il est relevé dans les dictionnaires à compter de 1832-35 : c’est une "sorte de chaîne, ordinairement ornée de diamants ou de pierres précieuses, qui descend sur la poitrine en demi-cercle, dite ainsi parce qu’on la compare à la chaîne portée par l’esclave" (Littré) ; "il se dit aussi d’une parure de diamants ou d’autres pierres précieuses, qui descend sur la poitrine" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-1932) ; "par référence à la chaîne portée par l’esclave, l’objet de parure féminine, chaîne ou collier orné de diamants ou de pierres précieuses, descendant en demi-cercle sur la poitrine" (Trésor de la Langue française). Il faut vraiment que l’esclavage ait été une réalité étrangère à la France pour que le nom qui désigne cet état infamant ait fini par désigner une parure de pierres précieuses.

 

 

 

 

04 septembre 2007

Prolifération

 

 

 

 

Dérivé du verbe proliférer, prolifération est attesté pour la première fois en 1842 comme terme de botanique, puis en 1869 comme terme de biologie. Littré, qui est le premier lexicographe à l’enregistrer (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), précise "terme de physiologie", tout en le définissant de façon vague : "production par une sorte d’engendrement". Les deux exemples qu’il cite se rapportent l’un à la biologie ("la prolifération des cellules épithéliales"), l’autre à la botanique ("la prolifération tuberculeuse"). Il est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). La définition est plus claire que celle de Littré, le phénomène désigné par le mot étant mieux connu : "terme de physiologie, multiplication par division des cellules". Il est illustré d’un des deux exemples cités par Littré ("la prolifération tuberculeuse"), dont on est en droit de se demander ce qu’il désigne précisément dans la réalité : la prolifération des pommes de terre ou des topinambours ?

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) y donnent une définition plus précise, qui tient compte des connaissances nouvelles en matière de science. Le terme n’est plus spécifique de la physiologie, mais de la biologie : "multiplication, normale ou pathologique, d’éléments biologiques, d’une cellule, d’une bactérie, d’un tissu, d’un organisme ; la masse tissulaire qui en résulte". Les divers adjectifs qui qualifient prolifération, à savoir bactérienne, cellulaire, microbienne, osseuse, montrent que le phénomène affecte tout élément vivant et qu’il est général, de même que cet extrait du biologiste Jean Rostand : "dans tout organisme adulte, et même vieillissant, il subsiste une quantité d’éléments immortels, et qu’il suffirait d’isoler pour les amener à manifester leur pouvoir de prolifération indéfinie" (La Vie et ses problèmes, 1939). Les connaissances médicales progressant, surtout en matière de cancer, le terme prolifération est employé au milieu du XXe siècle par les écrivains pour désigner la progression de la maladie : Martin du Gard ("Mauvaise radio. La prolifération du tissu fibreux s’est considérablement accélérée depuis le dernier examen. Surtout poumon droit", Les Thibault, 1940) et Bernanos ("les hideuses proliférations du cancer", Mauvais rêve, 1948). Alors, le nom métastase, plus précis, n’est pas sorti du domaine de la médecine.

Dans ce dictionnaire, le sens technique de prolifération en biologie est nettement distingué de celui qu’il conserve en botanique : "apparition d’une production surnuméraire sur un organe prolifère ; multiplication cellulaire rapide, qui ne s’accompagne d’aucune différenciation", ce qui semble être le sens de la "prolifération tuberculeuse".

 

Comme d’autres termes de science, prolifération s’étend au XXe siècle, "par analogie", disent les lexicographes, à des réalités qui ne sont pas celles de la science. Valéry (1926) l’emploie, au sens de "multiplication rapide et anarchique", en parlant "d'objets de pensée") et Cendrars (1949), en parlant "d’êtres vivants" ("vie, totems, bêtes, serpents, végétaux, etc."). De là, le nom s’étend à des réalités sociales : les prix littéraires que Mauriac rend "responsables de la prolifération cancéreuse dont souffre la librairie" (Nouveaux Bloc Notes, 1961) ; les "armes atomiques" (1971), dont la prolifération massive est si lourde de périls qu’est fabriqué le quasi antonyme non-prolifération ; les entreprises ("le prolifération de ses entreprises indochinoises avait engagé tout entier le groupe Ferral dans la pénétration commerciale du bassin du Yang-Tsé", Malraux, La Condition humaine, 1933) ; les petites organisations ("il convient d’éviter la prolifération de multiples petites organisations qui risqueraient de se gêner mutuellement, de susciter des rivalités et de créer la confusion", De Gaulle, Mémoires de guerre, 1956) ; les commerces, les pavillons, les résidences de tourisme, etc. ; et les poils au menton : "Hubert Baudoin aurait bientôt achevé sa toilette et (…) allait paraître au grand jour, le menton pur de toute prolifération superflue", Duhamel, Suzanne, 1941.

 

 

 

 

03 septembre 2007

Voile

 

Voile, nom masculin 

 

 

 

En latin, velum a pour sens "voile, toile, tenture, rideau". Il s’emploie aussi au figuré. Le mot français voile qui en est issu est employé au XIIe siècle pour désigner, dans un contexte religieux, une "pièce d’étoffe qui couvre la tête des religieuses" ("un voile et une blanche gone comme recluse et comme nonne"). D’où en 1571 prendre le voile et en 1667 quitter le voile. Les lexicographes du XVIIe siècle relèvent le sens religieux de ce mot, aussi bien Nicot (Trésor de la Langue française, 1606 : "voile, c’est un habillement de tête à religieuse ou veuve") que les Académiciens (première édition, 1694) : "pièce de toile ou autre étoffe déliée dont les femmes se couvrent la tête et les épaules, particulièrement les religieuses et les veuves". Dans les exemples cités en 1694, la "pièce de toile" est liée à la religion : "cette fille s’est consacrée à Dieu et a pris le voile dans un tel monastère ; on lui a donné le voile ; bénir le voile ; la bénédiction du voile ; elle est encore novice et n’a que le voile blanc". Les autres emplois, à propos de choses, tiennent aussi à la religion : "on appelle voile de calice cette pièce de taffetas, de satin, d’ouvrage dont on couvre le calice à la messe" et "voile signifie quelquefois un grand rideau, comme en ces phrases : le voile du temple à la mort de Jésus-Christ se déchira en deux parts de haut en bas, on met dans les cathédrales un grand voile qui sépare l’autel du chœur".

C’est en 1721, dans les Lettres persanes, que Montesquieu applique le mot voile à l’islam ("vivre sous le voile"), afin de traduire les mots arabes ou persans qui désignent la "pièce d’étoffe avec laquelle les femmes musulmanes se masquent le visage", emploi auquel les Académiciens font référence (1762, quatrième édition) dans les exemples qui illustrent le sens de voile : "les femmes en Orient ne sortent point qu’elles ne soient couvertes d’un voile", sans préciser la religion que professent ces femmes et les pays dans lesquels cette règle est appliquée.

 

Le nom voile a pris aussi des sens figurés qui sont relevés par les Académiciens, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "voile signifie au figuré apparence, couleur spécieuse, prétexte" ("un scélérat qui se couvre du voile de la piété, de la dévotion ; il faut lui arracher le voile dont il se couvre, et faire connaître sa méchanceté"). Le deuxième sens figuré est "aveuglement" : "on dit qu’un homme a un voile devant les yeux, quand l’amour, la haine ou quelque autre passion l’empêche de voir les choses comme elles sont" ; et le troisième : "voile se dit figurément des fables, des figures, des allégories, et de tous autres discours inventés pour faire entendre autre chose que ce qu’ils signifient naturellement" ("Esope couvrait sa morale sous le voile de ses fables ; plusieurs vérités du christianisme ont été cachées sous le voile des cérémonies de la Loi de Moïse"). Ces emplois sont éloquents. Le voile ne sert pas seulement à cacher quelque chose de sacré ou de tabou ou, comme il faut dire aujourd’hui en français islamisé, de haram, mais c’est un prétexte spécieux destiné à tromper autrui, une marque d’aveuglement ou une fiction trompeuse. Voilà qui devrait inciter les puissants du jour et les commentateurs d’office à réfléchir (mis en sont-ils capables ?) sur le sens politique ou idéologique du voile islamique, dont les mâles, eux, ne se couvrent pas le visage.

 

A partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), deux sens sont distingués : un usage social et un usage religieux. C’est une "pièce de toile ou d’étoffe destinée à cacher quelque chose" ("voile de mousseline, de gaze, de tulle, de dentelle") et la "couverture de tête que portent les religieuses". Les Académiciens, dans les sixième et huitième éditions de leur Dictionnaire, illustrent l’usage social du voile par l’exemple des veuves, mais aussi par celui des femmes en Orient ou en Turquie : "les femmes, en Turquie, ne sortaient pas qu’elles ne fussent couvertes d’un voile".

 

La modernité se voue à la transparence. Rien n’est caché, rien ne doit rester secret, tout doit être dévoilé. Or, jamais les emplois de voile, au sens de "pièce d’étoffe" qui recouvre ou masque ou dissimule, n’ont été aussi nombreux que dans la langue moderne. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) en relèvent neuf, dont sept se rapportent à des personnes, alors que, trois siècles plus tôt, Nicot et les Académiciens en relevaient un ou deux. Une femme peut porter un voile lors de cérémonies, mariage ou communion. Ce peut être l’ornement d’un chapeau : en ce cas, le synonyme en est voilette. Ce peut être la pièce d’un vêtement religieux, dans la religion islamique ("pièce d’étoffe légère mais opaque que portent en public les femmes musulmanes" et "pièce d’étoffe qui recouvre la chevelure des femmes musulmanes"), dans la religion catholique ("pièce d’étoffe que les religieuses et les novices portent sur la tête et dont elles se couvrent parfois le visage"), la pièce d’un vêtement professionnel ("coiffure de tissu sous laquelle, dans certaines professions, les femmes enferment leurs cheveux par mesure d’hygiène"), par extension un "tissu très léger fait de laine, de coton, de soie, de fibres synthétiques, utilisé dans la confection de vêtements ou dans la fabrication de rideaux" et enfin, souvent au pluriel et d’un usage littéraire, le "vêtement léger qui recouvre le corps de la femme" (la "danse des sept voiles").

Qu’ils soient modernes ou ringards, les lexicographes s’accordent à faire du voile une pièce du seul vêtement féminin. Le voile, nom msculin, est propre aux femmes. Seules les femmes doivent cacher une partie de ce qu’elles sont et se dissimuler. Il n’est pas exigé des hommes de porter un voile. Ce serait les humilier que de le faire, sauf si ce sont des truands ou des voyous en opération. Auquel cas, ils ne portent pas un voile, mais une cagoule ou un passe-montagne ou un masque.

 

 

 

31 août 2007

Mythologies intellotes 22

 

 

Le Monde, quotidien de l’intelligentsia ?

 

 

 

Lire Le Monde, c’est faire une étrange expérience. La lecture terminée, il ne reste que des mots ou des phrases, comme si ce journal de référence (ou de révérence ?) avait le pouvoir d’escamoter le monde. Il est le prestidigitateur de la réalité. Elle s’évanouit, disparaît, n’existe plus. Elle est comme les seins : il est interdit de la montrer. Le passe-passe se fait, comme au bonneteau, suivant différents tours, que voici exposés, à partir d’une lecture critique, évidemment partiale, de l’édition datée du vendredi 17 août 2007 : 22 pages, 1 € 30 cts, soit un peu moins de 6 cts d’euros la page.

 

 

1. La vulgarité de l’expression

Titre de la page 6 (rubrique " Environnement & Sciences ") : " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution ". Dans cette rubrique dite " sciences ", l’expression verbale n’a rien de scientifique. Ce n’est pas " l’auto " qui dédommage des victimes (comment le ferait-elle ?), mais des constructeurs d’automobiles. Dans cette phrase, la métonymie de la chose (le nom d’un objet manufacturé – l’auto en l’occurrence – désigne celui qui l’a fabriqué : le constructeur) se double de la synecdoque du nombre (le singulier est mis pour le pluriel). Ces deux tropes ou transferts de sens sont considérés, dans les arts rhétoriques, comme la ressource principale du langage poétique. Dans ce titre, la mauvaise poésie couronne, comme cela est montré plus bas, de la fausse science.

Titre de la page 12 : " le décor dans la peau ". " Avoir quelque chose ou quelqu’un dans la peau " est jugée familière ou populaire dans les dictionnaires. L’expression désigne ce qui pousse un individu à agir. Dans le titre, l’individu qui a " le décor dans la peau " est Peduzzi, décorateur. Bien entendu, ce qui le fait agir, c’est le lucre, le sens du beau, une commande, etc. non le décor : il réalise seulement les décors du régisseur Chéreau. Une expression populaire est détournée de son sens pour faire le titre d’un article sur la culture. Ce détournement est nommé parodie : c’est un jeu de mots ou de sens, désinvolte, prétendument insolent ou anticonformiste. Depuis trente ans, les ultras de la presse gauchiste, Libération en particulier, y recourent dans tous les titres. Le Monde les singe et se plie à la mode : plus elle est bête, plus elle a de succès.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Le " plaider coupable " du titre est à la fois impropre : une transaction avec les plaignants n’a rien à voir avec le " plaider coupable " et il n’est pas sûr que le droit japonais ait adopté cette procédure, et vulgaire, puisque Le Monde se complaît à citer une expression des feuilletons télé US (est-ce sa culture ?), pays où le plaider coupable existe dans les procédures.

 

 

2. L’écart entre les mots et les choses.

Dans Cratyle, Socrate montre que les mots sont bien formés, quand ils sont ajustés aux choses, c’est-à-dire quand ils désignent les réalités du monde sinon fidèlement, du moins le moins infidèlement possible. Il semble que Le Monde n’ait jamais entendu cette leçon.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Ce titre n’a pas de rapport avec les faits. L’article apprend que les constructeurs japonais ont préféré une transaction avec des plaignants (ils ont indemnisé des asthmatiques habitant au bord d’une autoroute) à un long procès, qu’ils ont gagné dans un premier temps, mais dont la durée et l’écho qu’il aurait eu dans les media auraient été catastrophiques pour leur image commerciale. Le sous-titre de la page 1 " Japon : sept constructeurs, dont Nissan, indemnisent 520 habitants de Tokyo " et le titre de la page 6 " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution " sont à peu de choses près conformes aux faits.

Page 21, titre : " verbatim de messe ". Adverbe faussement latin, verbatim a pour sens " textuellement ". Employé comme nom, il désigne une citation. L’homélie que l’évêque de Namur a prononcée au cours de la messe de l’Assomption, diffusée le 15 août, à 11 heures, sur France 2, est citée. La voici résumée. L’évêque, conformément à la doctrine de l’Eglise, condamne les injustices sociales, la famine, le travail forcé des enfants, le saccage de la terre, le marché colossal de la drogue, de la pornographie, de l’exploitation sexuelle (il n’accuse pas les drogué(e)s, les pornographes, les prostitué(e)s, mais ceux qui, par lucre, les exploitent), la violence aveugle de la guerre et du terrorisme, etc. faits réels qui seraient les signes " d’une culture de la mort " et dans lesquels l’évêque voit l’œuvre de Satan. Il cite " la banalisation de l’avortement, avec ses dizaines de millions de victimes annuelles " (il ne dénonce pas l’avortement, mais sa banalisation ; il n’accuse pas les femmes qui avortent, mais il déplore le nombre élevé de victimes) et " la destruction légale du couple humain et de la famille " (il vise la loi, non les personnes). Voici le commentaire du Monde : " Satan donc, et diabolisées les femmes qui avortent, les femmes qui divorcent ". L’évêque n’a rien dit de cela. Peut-être le pense-t-il dans son for intérieur, bien que cette pensée soit contraire à l’obligation de charité, c’est-à-dire d’amour, qui fonde le christianisme. Le verbatim devient un manipulatim, un caricaturatim ou un désinformatim. Le Monde fait dire à l’évêque ce qu’il n’a pas dit. L’évêque a peut-être le tort de voir dans ces faits l’œuvre de Satan, ce qui est du dernier ringard, mais il parle sans haine. Le tort du Monde est de faire de l’évêque un nouveau Satan. Une personne (l’évêque) et une institution qui prend le parti des pauvres (l’Eglise) sont diabolisées, sans doute par une bobo ( ?). Ces détournements de sens, de mots, de textes sont ce que l’on nomme fièrement au Monde la déontologie, au nom de laquelle on s’arroge le droit d’asséner à la France et à l’humanité tout entière de pesantes leçons de morale.

Page 1 : " les évacués de Cachan ". Le verbe évacuer s’emploie suivi d’un nom désignant un lieu : on évacue un territoire, une salle. C’est le gymnase de Cachan qui a été évacué, pas les clandestins qui l’occupaient en violation de la loi. Ce verbe peut être suivi aussi d’un nom désignant des personnes. En 1940, des enfants, des femmes, des vieillards, vivant dans des zones menacées par les armées ennemies, ont été évacués vers l’arrière. Les clandestins occupant le gymnase n’étaient pas menacés par une armée ennemie, à moins que Le Monde pense, comme quelques ultras fous furieux, que la police française forme une armée ennemie sur le sol de la France. Ils en ont été légalement expulsés. L’article est illustré d’une photo en couleurs montrant des Noirs portant des sacs et des valises, l’un sur la tête, l’autre dans un chariot. Ce seraient les images convenues de flots de réfugiés fuyant la guerre, si ces réfugiés n’étaient pas encadrés par des CRS blancs. L’image ne montre plus un flot de réfugiés, mais une rafle, comme celle de juillet 1942. La distorsion entre ce qui se passe – les faits ou les événements - et ce qui en est dit est condensée dans le syntagme " les évacués de Cachan ", qui reprend le titre d’un tableau du XIXe siècle " les énervés de Jumièges ", ces suppliciés, dont tous les nerfs (à savoir les tendons et les muscles) ont été sectionnés, afin qu’ils ne puissent plus se tenir ni debout, ni assis. Ainsi, les prétendus évacués deviennent les éternelles victimes d’un Etat sans cœur, comme l’étaient au haut Moyen Age les énervés.

 

 

3. Le positivisme (ou le scientisme ?)

Le positivisme ne consiste pas seulement à établir des faits, serait-ce dans une langue déformante ; il consiste aussi à en faire les cas particuliers d’une loi générale. Le fait divers japonais (indemnisation d’asthmatiques : dans le monde, chaque jour, des millions de plaignants sont indemnisés, sans que Le Monde en fasse sa Une) devient l’expression d’une loi générale, grâce à un pseudo article de fond, qui est censé lier ce fait singulier à d’autres faits établis dans des statistiques ersatz de science : " l’environnement serait en cause dans 40% des décès " (dans le monde), ce qui implique que la cause principale de la mortalité humaine ne serait pas la mort, mais " l’environnement ". Pour qu’une affirmation aussi énorme ait valeur de loi, il faut ôter toute limite au sens du mot d’environnement. Il englobe tout, tout est environnement : cancers, sida, tuberculose, eaux insalubres, malnutrition.

 

 

4. Ecrire l’histoire.

Le Monde ne se contente pas de rapporter des faits, comme n’importe quel journal, il écrit l’histoire. L’autre titre de la Une est " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Cet article (qui ne contient aucune information, mais rappelle un fait divers passé) fait entrer ce fait divers dans l’histoire de France. L’événement historique (ce qu’il n’est pas) est célébré dans " l’éditorial " de la page 2 " Cachan, un an après ", comme si était célébré l’An I de la capitulation de l’Allemagne ou l’an CC de la République. La mémoire de la France est, on le sait, un champ de bataille : Le Monde y guerroie, s’y bat, y lutte, y ferraille. L’enjeu est d’importance : qui établit la mémoire d’un peuple décide de son destin.

 

 

5. Le grand justicier

Le " plaider coupable " du titre et d’autres phrases citées dans la page 6, celle-ci en particulier : " les constructeurs sont des persécuteurs et il y a des victimes ", révèlent le rôle croissant de la justice dans les sociétés occidentales. La politique s’étant évanouie, il reste la justice, comme si l’envie de pénal structurait l’inconscient de la France et comme si la paranoïa (ceux qui me font du tort, à peu près tout le monde, vont payer) était le seul ressort des actions humaines. Or, les procès à répétition ne résolvent rien, ils nourrissent les ressentiments, le délire psychique, la vengeance, la recherche de boucs émissaires. L’article de la page 3, annoncé par ce titre de Une " la rebelle du vol Paris Bamako ", est dans la rubrique : " immigration " : en l’occurrence, le fait exposé n’a qu’un lointain rapport avec l’immigration, les clandestins renvoyés chez eux n’immigrent pas au Mali, ils retournent au pays, et gratuitement. Bien entendu, la prétendue " rebelle " a tout d’une conformiste à tout crin. Permanente de l’organisation bien pensante Léo-Lagrange, elle s’en est prise à des flics qui ramenaient chez eux deux ou trois Maliens. Le Monde ne se demande pas qui a payé le billet de cette rebelle : les subventions publiques ? A Conakry, des pogroms ont été organisés contre de malheureux policiers français blancs ; la rebelle de Léo Lagrange a donné le la. Il suffit de lire ce long article, tout en larmoiements sulpiciens, pour en comprendre la raison d’être : la justicière de Léo Lagrange, celle qui voulait rendre elle-même sa propre justice, est poursuivie par la justice, la vraie. Elle risque une peine de prison et, au civil, d’avoir à verser des dommages à Air France (l’avion Paris-Bamako a été retardé de plusieurs heures) et aux policiers injuriés et frappés, alors qu’ils ne faisaient qu’appliquer une décision de justice. Voilà qui pourrait lui coûter quelques dizaines de milliers d’euros. Mais le justicier est là. Zorro, c’est Le Monde, qui se substitue à la justice, en publiant une longue page à la décharge de la " rebelle ", afin que la vox populi incite les juges à prononcer la relaxe.

 

 

6. Commentaires délirants

Page 12, le titre racoleur et vulgaire " le décor dans la peau " est celui d’un article qui loue sans frein un décorateur : pardon, un " scénographe ". C’est dans la rubrique " décryptages " (au pluriel, on ne se prive de rien). Décrypter, c’est " traduire un texte chiffré dont on ne possède pas le code " et par analogie " déchiffrer une écriture inconnue " et " trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible ". Bien entendu, le mot décryptages est impropre. La page est un éloge, rien n’y est décrypté, bien que le sujet s’y prêtât à merveille. Peduzzi exerce son art dans le théâtre public, secteur qui prospère grâce aux subventions, c’est-à-dire grâce à l’argent des pauvres. L’article commence ainsi : " Les magnifiques appartements (au pluriel, ça fait encore plus magnifique) parisiens de Peduzzi, rue d’Auvergne " (Paris 9e, quartier Opéra). La réalité à décrypter est celle-ci : les subventions serviraient-elles à faire vivre comme des nababs ceux qui en bénéficient ? C’est Peduzzi lui-même qui le dit : " je passais devant (ces appartements) tous les matins et je me disais : quel est le salopard qui habite ici ? " (sic). Il n’y a donc pas plus de décryptage dans cet article qu’il n’y en avait dans les communiqués du Comité central de feu le PCUS. Peduzzi raconte sa rencontre avec Chéreau en 1967 : " un type, tout seul, au milieu d’une incroyable machinerie théâtrale, un capharnaüm de planches, roues dentelées, de fils, le tout peint en laque bleue ". Voici le décryptage du Monde : " Peduzzi reconnaît tout de suite la Renaissance, les Encyclopédistes ". On ne rêve pas, on a bien lu : les Encyclopédistes se reconnaîtraient aux " roues dentelées " " peintes " en " bleu " ! Le décryptage serait-il un délire ?

 

 

7. Les illusions du passé ne se sont pas évanouies. 

Page 2, une analyse a pour titre " Castro light peut-il changer Cuba ? ". Le Castro light en question est le frère du tyran qui, depuis 47 ans, opprime un malheureux peuple. Il n’a rien de light, bien entendu. Il est la copie du tyran. Le Monde invente un nouveau concept : le tyran light, comme d’autres les islamistes modérés, comme d’autres jadis le socialisme à visage humain, comme d’autres n’ont jamais osé inventer la concept de " nazi modéré ". Trente ans d’illusions envolées (Khmers rouges, révol cul en Chine pop, socialisme à visage humain, socialisme démocratique, etc.) n’ont servi à rien. Le Monde est indécrottable. Cuba est un " pays de l’Est " perdu sous les tropiques. Il changera quand les tyrans seront chassés du pouvoir, par la violence ou non, comme en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, etc. Alors, le peuple cubain recouvrera sa liberté, sa souveraineté, sa dignité

 

 

8. Noyer le poisson.

La page 13 est consacrée à une " rétrocontroverse ". Il faut comprendre par ce terme, non pas une controverse rétro, ni une controverse à contre-courant, mais un retour (ou une rétrospective) sur une controverse : " fallait-il juger Maurice Papon ? " La controverse de 1998, tranchée depuis longtemps, portait sur l’opportunité d’un procès intenté à un vieillard, qui fut dans sa jeunesse, non pas préfet, mais, à compter de juillet 1942, secrétaire de préfecture. L’historien de l’IEP de Bordeaux, qui a découvert en 1981 dans les archives de sa ville un document qu’il a cru dans un premier temps être un ordre d’arrestation et qui était en fait une minute signée de Papon et destinée aux divers services de la préfecture, s’est depuis plus de dix ans, dès qu’il a compris qu’il s’était trompé, désolidarisé de l’action en justice qu’il avait contribué à engager. La question que Le Monde aurait dû poser en raison est : " la justice a-t-elle condamné un innocent ? " ou encore " le bouc émissaire Papon a-t-il payé pour Vichy ? " ou encore, question plus insolente, " Mitterrand, qui était un pilier de Vichy, a-t-il livré un innocent à la vindicte publique pour s’exonérer de toute responsabilité dans les crimes commis par le régime qu’il servait ? ". Une controverse est évoquée, mais en des termes tellement faux que la réalité est occultée. Dormez tranquilles, bonnes gens, Le Monde pense pour vous et il pense bien.

 

 

9. La religiosité latente

Soit le titre de couverture " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Vœux exaucés sont des termes religieux : un vœu est une " promesse faite au ciel par laquelle on s’engage à quelque œuvre non obligée " et " il se dit dans toutes les religions " (Littré) et exaucer a pour sens " écouter favorablement celui qui prie, qui supplie " (Littré). Ces termes sont impropres pour désigner de vulgaires exigences politiciennes : des " papiers pour tous ", c’est tout ou rien, aucun compromis n’est possible. On fait chanter l’Etat. Quant aux mots rêves déçus, ils laissent entendre que les clandestins ne seraient mus que par un idéal élevé, et non par le fric, le lucre, l’envie, la cupidité, et que, victimes, ils restent des victimes, même quand leurs vœux ont été exaucés. La rubrique " Logement " de la page 7 est consacrée à des reportages, qui traitent des " acteurs " (comme on dit aujourd’hui) de 2006 : " la nouvelle vie des ex-squatteurs de Cachan " et " une majorité de clandestins de la " Cité U " ont été régularisés ". Les mots nouvelle vie, à connotation religieuse, laissent accroire que ces clandestins sont nés à nouveau ou " renés ", grâce aux papiers et autres avantages (logements sociaux) qui leur ont été prodigués. On n’est plus dans la réalité, mais dans le ciel de la religion. Bien entendu, il n’est rien dit des infractions répétées aux lois démocratiquement votées par les élus d’un peuple souverain, dont se sont rendus coupables les clandestins. Il est vrai que, si leurs délits innombrables avaient été rappelés, les lecteurs en auraient peut-être conclu qu’en France, les délinquants bénéficient de récompenses, de primes, d’avantages divers, etc. au détriment des seules et vraies victimes.

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Les journaux paroissiaux, les bulletins de sacristie et autres organes diocésains, etc. ne sont pas grand chose, mais ils sont sans autre prétention que de maintenir un lien ténu entre les croyants. Dans leurs lignes, la réalité s’efface, disparaît, n’existe plus, comme dans Le Monde, où le réel est remplacé par un simulacre : sa représentation idéologique. Pour le distinguer des bulletins de paroisse (est-il leur organe de référence ou vice-versa ?), il faudrait employer des mots qui n’existent pas dans la langue : pourquoi pas paroissial de bénitier ou sacristial de paroisse ou diocésal du soir ?

 

 

29 août 2007

Vacances

 

Vacance et vacances

 

 

 

Dérivé de vacant, vacance est attesté au début du XIVe siècle au sens de "état d’une charge qui est sans titulaire" et vacances (au pluriel), à la fin du XVIe siècle, dans le sens de "période où les tribunaux interrompent leurs travaux" et, suivi de l’adjectif scolaires, dans L’Histoire comique de Francion, roman de Sorel (1623).

Les Académiciens (première édition, 1694, de leur Dictionnaire) ne relèvent que le sens de vacance attesté au XIVe siècle : "état de la dignité, de la charge, de l’emploi qui est à remplir", comme dans les fragments de phrase "durant la vacance du saint Siège", "la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice, etc." La définition et les exemples de la huitième édition (1932-35) sont étrangement semblables ("état d’une charge, d’une dignité, d’un poste vacant, durant la vacance du Saint Siège, la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice"), bien que, depuis la Révolution et la nationalisation des biens du clergé et la loi de 1905, les "bénéfices" qu’un abbé et un évêque pouvaient tirer d’une abbaye ou d’un diocèse aient été réduits à rien, et comme si les Académiciens jugeaient que les événements historiques n’avaient pas d’effet sur la langue (ce en quoi ils s’abusent). Dans cette huitième édition, les exemples sont cependant plus variés que dans la première édition. Ainsi "l’Académie a déclaré la vacance de ce fauteuil" et "il y a trois vacances à remplir dans cette université".

Dans la quatrième édition (1762), les Académiciens notent que, "en ce sens" (à savoir "le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité, une place n’est pas remplie"), vacance "n’est d’usage qu’au singulier". De fait, ils distinguent le singulier du pluriel et il donnent à vacances deux sens, ceux qui sont attestés au XVIIe et au XVIe siècles : "le temps auquel les études cessent dans les écoles, dans les collèges" et "le temps que les tribunaux cessent". Le moment de l’année où ces vacances sont fixées est précisé : "c’est ordinairement pendant l’automne" (dans les éditions suivantes, cette précision disparaît) et "ils (les écoliers et les collégiens) ont six semaines de vacances". En deux siècles et demi, ce qui a changé dans les écoles, c’est le moment de l’année où les cours vaquent : en été, et non plus en automne, mais aussi à la Toussaint, à Noël, en février et en Pâques ; et la durée de ces mêmes vacances : ce n’est plus six semaines, mais dix-huit semaines. Quant à l’emploi de vacances des tribunaux, il est noté que le nom est en concurrence avec vacations : "on parle autrement (de) vacations". Cet usage est critiqué par Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "vacances se dit pour le collège et vacations pour le palais", alors que "l’Académie dit l’un et l’autre pour celui-ci" (le palais). Féraud conteste aussi le point de vue de deux grammairiens (Beauzée et Bouhours), selon qui "on ne doit pas dire vacations, en parlant des études ; mais on peut dire vacances, en parlant des séances des gens de Justice, parce qu’ils peuvent à leur gré employer ce temps à leurs affaires personnelles ou à leur récréation : dans le premier sens ("affaires personnelles"), ils sont en vacations ; dans le second sens ("récréation"), ils sont en vacances". Ce qui, selon Féraud, est déterminant, ce ne sont pas les affaires personnelles ou les loisirs des gens de justice pendant la fermeture temporaire des tribunaux, mais la pluralité des usages propre à la langue : "j’y trouve une autre différence, qui me parait plus simple, c’est qu’en parlant du même temps et des mêmes personnes (la cessation du service et les gens de justice), on dit vacations, en langage du palais, et vacances dans le discours ordinaire. Un Avocat dira, dans son plaidoyer, durant le temps des vacations, et il dira dans le monde j’ai fait cet ouvrage pendant les vacances".

La critique de Féraud porte aussi sur l’emploi possible de vacance au singulier pour désigner le temps de repos. "Vacances, écrit-il, ne se dit ordinairement que d’une suite de jours ; et quand on veut parler d’un seul jour, il faut se servir du mot congé", alors que "l’Académie observe pourtant qu’on dit, au singulier, un jour de vacance". Même la définition la plus ancienne ("le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité n’est pas remplie") est l’objet de critiques, parce que "l’Académie le dit aussi d’une place". Féraud précise : "elle entend sans doute une place ecclésiastique" et il ajoute : "ces sortes de places, quand elles sont inamovibles, sont des bénéfices ; quand elles ne le sont pas, on ne leur applique pas le nom de vacance : on dit seulement qu’elles ne sont pas remplies".

Il fut un temps (révolu, à coup sûr) où les vacances ne faisaient pas l’objet de dissertations sociologiques, parce que la réalité désignée (fermeture temporaire des écoles et des tribunaux) était restreinte dans une société de labeur. Dans l’édition de 1832-35, les exemples cités laissent penser que les vacances tendent à prendre de plus en plus d’importance en France. Certes, les écoliers et les collégiens ont ou auraient toujours "six semaines de vacances", mais il est envisagé la possibilité de "prolonger les vacances" et de "ne pas reprendre le travail aussitôt après que les vacances sont finies". Lentement, la France entre dans une nouvelle civilisation, qui va être nommée dans la seconde moitié du XXe siècle civilisation des loisirs. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) décrit les emplois du mot vacance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, comme les Académiciens et il avalise, contrairement à Féraud, la concurrence entre vacances et vacations dans la langue de la justice : "temps, dit aussi vacations, où les tribunaux interrompent leurs fonctions".

C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que, dans les exemples cités, sont distinguées "les vacances de Pâques" des "grandes vacances" et surtout que le nom vacances est étendu à des réalités, qui ne sont plus seulement celles de l’école ou de la justice. "Par extension, écrivent les Académiciens, vacances s’emploie en parlant du temps de repos qui est accordé à des employés dans un magasin, dans une banque, dans un établissement public ou privé, quel qu’il soit" (exemple : "les employés de cette maison ont droit à un mois de vacances"). Le mot s’étend aussi aux assemblées élues : "les vacances parlementaires". Les congés payés ayant été institués en 1936, le mot vacances n’est pas encore entré dans l’usage à propos des ouvriers. Les réalités de la campagne étant ce qu’elles sont, il n’est pas en usage non plus, même aujourd’hui, à propos des paysans ou, comme on dit depuis que les paysans ont disparu, des agriculteurs.

Ce que notent les Académiciens, c’est aussi l’extension du sens de vacances, puisque le mot "se dit, dans une acception plus générale encore, de toute interruption que l’on s’accorde dans ses occupations ordinaires" (exemples : "je ne travaillerai pas à mon livre ces jours-ci : je prends des vacances ; je me suis donné des vacances"). Peu à peu, la notion de vacances est recouverte par celle de loisirs. Si l’on devait qualifier la seconde moitié du XX siècle, on pourrait dire qu’elle est le temps des vacances de masse obligées ou même obligatoires. Après s’être adonnée pendant un demi siècle ou plus aux massacres de masse et aux génocides, l’humanité s’apaise. En Occident du moins, elle n’aspire plus qu’à se reposer. Peut-être pour régénérer sa fureur.

Le long article qui est consacré à vacances dans le Trésor de la Langue française (1972-94) célèbre le triomphe social des vacances. Les vacances diplomatiques complètent les vacances des tribunaux et du parlement : en France, celles-ci sont longues : "du premier juillet au premier octobre et du 21 décembre au premier avril" (1981). Les vacances scolaires et universitaires se multiplient : "vacances de Noël, de Pâques, de Pentecôte, de printemps, de la Toussaint, les grandes vacances, les vacances d’été". Elles sont si nombreuses et si longues que l’on institue, en compensation, "des cours et des devoirs de vacances". Elles s’étendent à toute la société : "congé rémunéré (généralement cinq semaines) auquel ont droit les salariés selon les critères régis par la législation du travail". Le synonyme en est congés payés. Un extrait analyse le phénomène : "le développement social des vacances tient à la fois à celui des communications et à celui du niveau de vie (et a été évidemment favorisé depuis 1936 par l’institution des congés payés)"  (Gouvernement et administration en France, 1967). De fait, apparaissent les "camps, colonies, centres, clubs, villages de vacances", les "maisons (familiales) de vacances" ("structures accueillant les individuels (sic) et les familles selon des formules et des prestations diverses, animation, garde d’enfants, etc.)". Ces réalités sont décrites : "les villages de vacances" sont des "installations de type pavillonnaire qui reçoivent dans des sites touristiques des clients désireux de faire des séjours en pension complète dans une atmosphère de vie collective" (Le Tourisme en France, 1960) et "les maisons familiales de vacances dont la première date de la fin du siècle dernier n’ont pris de développement réel qu’à une époque récente, à la suite de l’essor des associations familiales" (Tourisme et Action de l’État, 1966). De fait, les vacances sont des produits de consommation ("les vacances à crédit ou formule de vacances permettant l’échelonnement des paiements") qu’il faut financer : "une caisse nationale de vacances a été créée en France sur le modèle de la caisse suisse". On délivre donc des "bons (de) vacances" ou des "chèques vacances" à "certaines familles, généralement modestes". Ainsi "les bons vacances sont distribués par les caisses d’Allocations familiales à leurs cotisants dont les ressources sont inférieures à un certain seuil". Les vacances suscitent une économie nouvelle : "produits-vacances" ou "prestations liées à l’organisation et à la réalisation des vacances". La publicité s’en mêle : une "opération(-)vacances" est une "campagne médiatique ayant pour objet le tourisme et les vacances".

L’assomption des vacances ne s’arrête pas là. Ce n’est plus seulement le temps pendant lequel des institutions publiques sont fermées, ni même les congés payés ; c’est aussi, comme le notaient les Académiciens en 1932-35, la "période plus ou moins longue pendant laquelle une personne cesse toute activité professionnelle pour se reposer, se détendre". Les emplois de vacances dans ce sens sont innombrables : "avoir besoin de vacances ; vacances passées, vacances prochaines ; agréables, belles, bonnes, courtes, dernières, heureuses, longues, petites, prochaines, vraies vacances ; l’approche, le début, l’époque, la fin, la période, le retour, le temps, la veille des vacances ; un mois, une semaine de vacances ; la joie, le repos des vacances ; l’étalement des vacances ; voyage de vacances ; départs en vacances ; passer ses vacances à la montagne, au bord de la mer, à la campagne, à la neige, en France, à l’étranger".

Dans le meilleur des mondes possibles, pourtant, tout n’est pas parfait. Vacance et vacances prennent des sens qui révèlent l’ambiguïté des innombrables réalités que désignent ces mots. Ainsi, entendu dans un sens figuré, vacance a aussi, dans la langue moderne, le sens de "vide affectif, moral ou intellectuel". Le synonyme en est vacuité. Ce ne sont pas les sociologues qui emploient le mot dans ce sens, mais les écrivains, qui comprennent mieux le monde moderne que les pauvres sociologues qui égrènent le chapelet des idées reçues ou font tourner le moulin à prières du catéchisme social : "la vacance est une chose que l’extrême jeunesse est inapte à apprécier : elle lui apparaît toujours soit sous la catégorie du vide, soit sous celle du sentimental" (Du Bos, 1928) et "l’être pensant qui n’a que soi pour but souffre d’une vacance abominable" (Gide, 1931). L’humanité moderne est entrée dans l’ère du post-travail. Elle s’en réjouit stupidement, elle devrait s’en affliger. Aussi vacance prend-il le sens de "état de repos, d’inaction". En 1956, un romancier a écrit cette phrase messianique : "aucun homme ne doit demeurer inemployé ; il anémierait dans la vacance sa valeur". Il n’a pas été entendu.

 

28 août 2007

Solécisme

 

 

 

 

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec (au sens de "faute contre les règles du langage"), du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie (en Asie mineure), qui parlaient un mauvais patois, le nom solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Il est enregistré dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et défini comme une "faute contre les règles de la grammaire" (1694), puis comme une "faute grossière contre la syntaxe" (1762, 1798), comme "faute contre la syntaxe" (1832-35 : l’adjectif grossière a disparu de la définition), enfin comme "une faute contre les règles de la syntaxe" (1932-35). Les autres lexicographes reprennent la définition de 1762 et de 1798 (Féraud, Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "faute grossière contre la syntaxe") ou celle de 1832-35 (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "faute contre la syntaxe").

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), est relevé l’emploi figuré de solécisme, lequel est pourtant attesté trois siècles auparavant chez Rabelais et surtout deux siècles environ plus tôt dans un vers célèbre des Femmes savantes de Molière : "Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite". "Solécisme, écrivent les Académiciens, se dit quelquefois, figurément et par plaisanterie, d’une faute quelconque"  ("un solécisme en conduite, il fait dans cette science d’étranges solécismes", emploi que Littré reproduit : "figurément et familièrement, faute quelconque", l’illustrant du vers de Molière et de cet extrait : "il est parlé, dans les anciens auteurs, de solécismes en fait de gestes".

Dans tous ces dictionnaires, les exemples cités illustrent l’emploi du nom ; Féraud : "la contrainte de la mesure et de la rime a occasionné beaucoup de solécismes dans les vers" ; Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "faire un solécisme, il y a un solécisme dans cette phrase" ; Littré, citant Vaugelas ("sur ce qui est observé que l’usage favorise souvent des solécismes, M. Chapelain dit qu’alors ces solécismes sont des élégances"), Boileau ("Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme, Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme"), d’Olivet ("combien de lettres supprimées par la prononciation, mais dont la suppression dans l’écriture serait un solécisme !"), d’Alembert ("tant pis pour qui ne fait pas de solécisme en parlant ; on pourrait dire que ces personnes-là lisent toujours et ne parlent jamais"), Delille ("Quelquefois à la langue, en dépit du purisme, Ose faire présent d’un heureux solécisme, Scandale du grammairien") ; mais aucun de ces lexicographes ne cite d’exemple de ces fautes contre les règles de la syntaxe qui sont nommées solécismes. Un solécisme effectif aurait été plus éloquent qu’une définition vague et générale. Il faut consulter le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) pour lire enfin un exemple de solécisme : "faute contre les règles de la syntaxe d’une langue. Exemple : c’est nous qui vont" (pour qui allons). Le mérite des auteurs de ce dictionnaire est aussi de relever ce qu’ils nomment l’antonyme de solécisme : "barbarisme, faute contre le vocabulaire".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se piquent de linguistique. Pourtant, ils ne citent pas d’exemple de solécisme, se contentant de citer des emplois du nom : "solécisme grossier", "il a malheureusement fait deux solécismes" (Hugo, 1839), "ce lettré qui avait accompagné de son éloquence châtiée et mélancolique tant de cadavres obscurs, n’eut sur sa tombe que la harangue pleine de solécismes d’un maire bègue et libre penseur" (Arnoux, 1923) et, par métonymie, "le mot fautif lui-même", comme chez Maistre : "ce mot nous, dans l’Église catholique, est un solécisme, s’il ne se rapporte pas à tous" (1819).

Pour tous les lexicographes, les règles de la syntaxe sont absolues : y déroger, c’est faire une faute, qu’elle soit ou non grossière. Les auteurs du Trésor de la Langue française relativisent tout cela. C’est "une faute contre la syntaxe au regard de la grammaire ou de l’usage jugé correct à une époque donnée", mais ce n’est pas une faute au regard de la linguistique, ni hors de toute époque donnée. Autrement dit, s’il y a faute, elle incombe à la grammaire, à l’époque ou à ceux qui décident si un usage est correct ou non. L’absolu est chassé de l’horizon de la langue, comme il est chassé de tout lieu, domaine, discipline, art, science. La science moderne est celle de la relativité, mais son arrogance la rend incapable de comprendre qu’elle aussi est relative.

L’insolence consisterait donc aujourd’hui à la soumettre aux traitements qu’elle inflige aux autres : il n’y a pas à se gêner ou à prendre des gants. Qu’elle soit relativisée en toutes choses.

 

 

 

 

26 août 2007

Clandestin

 

 

 

 

Emprunté à l’adjectif du latin classique clandestinus, a, um, que M. Gaffiot traduit (Dictionnaire latin français, 1934) par "qui se fait en cachette" et "qui agit en secret", clandestin est attesté en français au XIVe siècle au sens de "tenu secret". Dans tous les dictionnaires, du Trésor de la Langue française de Nicot (1606) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré comme un adjectif ayant le sens de "caché" (Nicot), "qui se fait en cachette et contre les lois" (Académie, 1694, 1762, 1798), les Académiciens ajoutant en 1832-35 et en 1932-35 "ou la morale". Les exemples cités dans ces éditions sont "mariage clandestin, assemblées clandestines", complétés dans les sixième et huitième éditions par "démarches clandestines, relations clandestines, écrit clandestin". Dans les éditions publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens notent que l’usage de cet adjectif est restreint et qu’il ne s’emploie guère en dehors des deux "phrases" (en fait deux syntagmes) : "mariage clandestin, assemblées clandestines". Dans le Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud distingue le propre du figuré. Au propre ("ce qui se fait en cachette et contre les lois"), l’usage de ce mot "est borné aux phrases assemblée clandestine, mariage clandestin" ; "au figuré, il a plus d’étendue" : ainsi, on dit "démarches, intrigues clandestines, etc." Pourtant, dans "démarches ou intrigues clandestines", le sens n’est pas figuré, mais propre : c’est "qui se fait en cachette". Les emplois de clandestin recensés par Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) sont à peine plus larges que ceux des Académiciens : clandestin qualifie écrit, réunion, mariage, hymen et, par extension, employé avec le sens de "caché", il qualifie lieu ou magasin.

Le seul emploi de nom relevé dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française est clandestine ou "herbe cachée" : "on la nomme ainsi, parce que ses feuilles sont en partie cachées dans la terre" (1762) et "on l’appelle encore l’herbe à la matrice, parce qu’elle est bonne pour certaines maladies de femme".

 

Dans la langue moderne, clandestin s’extrait du mariage et des assemblées dans lesquels il était confiné : il sort en quelque sorte de la clandestinité. Ses emplois s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, comme celles que citent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), assemblées, démarches, relations, journaux, presses, libelles, éditions, activités, mariages, possessions, amours, lectures, rendez-vous, marchés, travail, bar, poste de radio, passagers, travailleurs.

Dans les années 1970, le nom clandestin était d’un usage rare. L’adjectif peut être substantivé au masculin et désigner une qualité ou une propriété de choses : "le goût du clandestin, avoir horreur du clandestin, la manie du clandestin et du bobard confidentiel" et, quand il désigne des personnes, c’est un "résistant pendant la période 1939-1944". De Gaulle l’emploie dans ce sens dans ses Mémoires de guerre.

Si l’on compare au Trésor de la Langue française l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française (une vingtaine d’années les sépare), on constate que ce qui a changé, ce n’est pas le sens de clandestin, mais l’emploi du nom désignant des personnes. Ce n’est plus un résistant, mais une personne qui a une activité secrète, en marge de la légalité ; et même quand il est entendu dans ce sens, les exemples cités sont restreints par rapport à l’usage réel de ce nom que chacun peut constater. Les Académiciens citent les passagers clandestines et les travailleurs clandestins, avec clandestins adjectif, mais ils ne citent pas les emplois courants du nom clandestins désignant des étrangers, des immigrés, des travailleurs qui enfreignent la loi ou qui vivent en marge de la légalité. Depuis une vingtaine d'années, le phénomène est devenu si massif qu'il n'a pu être enregistré dans les dictionnaires, même les plus récents.

Les bien-pensants, qui, en toute occasion, prennent le parti des clandestins, quels qu’ils soient, fous furieux, barbus, colons cupides, délinquants, etc., sous le prétexte que ces hommes sont supérieurs aux sous-chiens (comme on dit dans les quartiers où l’on ne fait pas de quartier), préfèrent les nommer sans papiers. L'euphémisme est beau. Ce qu'il cache, c’est l’illégalité et l’infraction aux lois. Etre dépourvu de papiers, c’est presque une qualité : ça désigne même des personnes, ça devient une essence. La lacune, le défaut, le manque de peu de chose ou de presque rien, tout cela masque la violation de lois démocratiquement débattues et votées par les délégués du peuple souverain. En réalité, des papiers, les prétendus sans papiers en ont à foison, mais de leur pays. Ce qui leur manque, ce sont des papiers portant le cachet d’une bureaucratie écervelée qui prodigue au monde entier des papiers, lesquels, à force d’être copiés, reproduits, distribués, vendus, falsifiés, ne signifient plus rien.

 

 

 

23 août 2007

Génétique

 

Génétique et génésique

 

 

 

Emprunté directement, sans intermédiaire latin, comme beaucoup d’autres mots, au mot grec gennetikos ("propre à la génération"), génétique est attesté comme adjectif au sens de "qui a rapport aux fonctions de la génération" (1865, Littré) et comme nom au sens de "branche de la biologie qui étudie les phénomènes de l’hérédité" (1911, Larousse). Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1932-35. Il est vrai que le nom gène, emprunté à l’allemand Gene, mot fabriqué à partir du grec genos "naissance, famille, race" par un biologiste danois en 1909, n’est attesté en français qu’en 1935 (Alexis Carrel) : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires".

C’est la langue (hyper) moderne qui fait à génétique et à gène aussi les succès que l’on connaît.

 

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expédie la définition en une phrase : "qui a rapport aux fonctions de génération". C’est un "terme didactique". Les exemples cités "facultés génétiques, sens génétique" n’éclairent pas vraiment le sens, non plus que le synonyme génésique : "on dit aussi génésique" (attesté en 1825, dérivé de genèse). L’origine du mot (du grec, engendrement) indique que génétique, chez Littré, est entendu dans un sens qu’il n’a plus en français moderne : la science génétique n’a pas pour objet la sexualité ou la procréation, mais les gènes ou l’hérédité. Pour ne pas confondre les deux réalités, la synonymie établie par Littré entre génétique et génésique a été brisée. Au XXe siècle, génétique se rapporte, dans son sens propre, à l’hérédité et génésique à la sexualité : "qui tient, qui a rapport aux faits physiologiques de la génération ; l’instinct génésique, le sens génésique" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 – dans cette huitième édition, génétique n’est pas relevé) ; "qui ressortit à la reproduction sexuée et, par extension, à la sexualité ; synonymes génétique, génital, sexuel" (Trésor de la Langue française, 1972-94 : génétique n’est synonyme de génésique que dans la langue du XIXe siècle, la langue d’avant la découverte des lois de l’hérédité) ; "qui se rapporte à la génération, à la sexualité ; l’instinct génésique"  (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours).

 

C’est dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la Langue française et la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, que la définition de l’adjectif et du nom génétique est conforme aux emplois de ces mots en biologie, avec des divergences, apparemment anodines, mais riches en signification, entre ces deux dictionnaires, en particulier pour ce qui est de l’emploi de ces mots dans des domaines étrangers à la biologie. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française, l’adjectif génétique est emprunté au grec gennetikos. Les Académiciens (édition en cours) affirment que l’adjectif génétique est certes emprunté au grec gennetikos au sens de "qui engendre" et de "propre à la génération", mais par l’intermédiaire de l’allemand genetisch, langue dans laquelle a été formé le mot gène avec un sens biologique univoque.

Les Académiciens exposent exhaustivement le sens que l’adjectif et le nom génétique ont en biologie ; adjectif : "qui se rapporte à l’hérédité, aux gènes". Ils multiplient les exemples pour en éclairer le sens : "les caractères génétiques, le patrimoine génétique d’un individu, d’une espèce" ; "l’information génétique est portée par les gènes situés sur les chromosomes ; les molécules d’A.D.N. sont le support matériel de l’information génétique" ; "le matériel génétique d’un virus, d’une cellule" ; "code génétique, voir code" ; "la carte génétique est la représentation graphique de la position des gènes les uns par rapport aux autres" ; "les empreintes génétiques sont obtenues par électrophorèse et utilisées dans les recherches en paternité ou dans certaines identifications" ; "une maladie génétique est transmise par hérédité" ; "certaines myopathies sont des maladies génétiques" ; "une manipulation génétique ou, mieux, génie génétique, est un ensemble d’opérations qui permettent de modifier le patrimoine génétique d’un organisme". La génétique est la "science de l’hérédité ou la branche de la biologie qui a pour objet l’étude de la nature, de la transmission et de la variation des caractères héréditaires". Exemples : "les lois de la génétique ont été énoncées par le moine botaniste morave Gregor Mendel" ; "génétique humaine, des populations, médicale, moléculaire, laboratoire de génétique".

L’article génétique du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours) est plus ample, plus complet, plus précis, que celui du Trésor de la Langue française. Il est vrai qu’une vingtaine d’années sépare la rédaction de ces deux dictionnaires et que, dans ce laps de temps, objectivement fort court, la génétique a multiplié dans des proportions inouïes les connaissances qui ont, de fait, élargi l’emploi des mots, adjectif et nom, génétique dans la langue.

Les divergences entre le Trésor de la Langue française et le Dictionnaire de l’Académie française portent sur les sens étendus ou figurés de génétique. Pour les Académiciens, qui relèvent le seul emploi, en littérature, de critique génétique, au sens de critique qui étudie la genèse des œuvres, l’adjectif, dans cet emploi, est étendu à des réalités étrangères à la biologie, aux gènes, à l’hérédité "par analogie" : ainsi, génétique, dans critique génétique, serait une métaphore. L’analyse des auteurs du Trésor de la Langue française est différente et, semble-t-il, plus convaincante. Ils distinguent deux emplois : l’un propre à la biologie, qui correspond à gène ; l’autre, dit didactique, qui correspond à genèse et qui est glosé ainsi : "qui concerne la genèse d’une réalité abstraite ou concrète", comme quand il qualifie les noms analyse, méthode, théorie - ainsi dans la phrase "l’étude pétrographique des roches sédimentaires tend également vers une classification génétique ; l’étude de la genèse des roches, de leur évolution, (...) demande le secours de la thermodynamique et de la géochimie" (Histoire générale des sciences, 1964). "L’épistémologie génétique est la théorie de la connaissance scientifique établie par Jean Piaget et fondée sur l’étude de la genèse et du développement de cette connaissance". La psychologie génétique est la "science du développement psychique, c’est-à-dire connaissances des transformations de l’enfant, des étapes qu'il traverse. La psychologie génétique est aussi l’histoire de la formation du psychisme de l’adulte" (1960).

Dans ces emplois, l’adjectif génésique aurait été propre et plus juste que génétique. La critique "qui étudie la genèse des œuvres" aurait dû être nommée critique génésique, et non pas critique génétique. Mais, dans ce cas, le prestige de la biologie nouvelle n’aurait pas nimbé ces épistémologie, critique, psychologie, qui auraient semblé bien ternes. Les sociologues, pour faire accroire qu’ils ne font pas dans la superstition, mais dans la science, au même titre que les physiciens, les chimistes, les biologistes, se griment du vocabulaire de ces sciences. C’est un leurre, mais les gogos font de cette vessie leur propre lanterne.

 

 

19 juillet 2007

Filière

 

 

 

 

Il suffit de comparer l’article filière du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) à celui du Trésor de la Langue française (1972-94) pour constater qu’en moins de trente ans les emplois de ce nom se sont étendus à d’innombrables réalités, toutes, ou quasiment toutes, sociales. Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française ne distinguent que deux sens figurés ou étendus ou sociaux ("succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but", comme dans passer par la filière ou "franchir successivement les degrés d'une hiérarchie", et "suite de personnes en rapport les unes avec les autres, servant d’intermédiaires à une activité, le plus souvent illicite : filière de la drogue, remonter une filière"), les Académiciens en relèvent six, soit trois fois plus. Ce sont :

1 - "suite ordonnée et progressive d’éléments, conduisant à un objectif déterminé" ;

2 - "dans l’administration, suite des conditions, des formalités, des étapes prévues pour l’acheminement d’un dossier ; passer par la filière, suivre la filière, votre demande suivra la filière normale" ;

3 - "dans l’enseignement, voie que peut choisir un élève, un étudiant, et qui se définit par la nature et la durée des études qu’elle comporte, s’engager dans une filière scientifique, technique, créer des filières courtes, longues, cette filière est réservée aux bacheliers" ;

4 - "en économie, processus de production permettant la transformation de la matière première en objet fini, la filière du bois, du fer" ;

5 - "dans l’industrie nucléaire, type de réacteur nucléaire, caractérisé notamment par la nature du combustible employé, et, par métonymie, ensemble de réacteurs construits selon un même modèle, la filière à uranium naturel, à uranium enrichi" ;

6 - "familier, chaîne des intermédiaires qui se livrent à un trafic, généralement clandestin, les filières de la drogue, une filière de contrebande, d’immigration clandestine, les enquêteurs ont remonté la filière et découvert l’origine du trafic".

Il est une règle implicite qui régit le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1694 : c’est la réserve vis-à-vis des usages nouveaux, alors que les lexicographes du Trésor de la Langue française, comme tous les linguistes qui observent la langue sans juger ce qu’ils constatent, relèvent tous les faits de langue, quels qu’ils soient, familiers, nouveaux, de mode, argotiques, etc. A l’Académie, les usages nouveaux sont enregistrés avec prudence, s’ils sont massifs, récurrents, de longue date dans la langue. Si, aujourd’hui, les Académiciens relèvent trois fois plus d’emplois figurés, étendus et sociaux de filière que les lexicographes trente ans auparavant, c’est, de toute évidence, que ces emplois sont entrés dans tous les usages, et surtout dans le bon usage, celui de l’Etat ou de l’administration.

La filière, comme cela est montré ci-dessous, désigne une technique ancienne qui présente quelque analogie avec le formatage ou l’usinage. On comprend que ce mot connaisse une vive faveur dans les appareils d’Etat et administratifs modernes : il est à l’image de la technique bureaucratique de contrôle des individus. Dans l’Antiquité, les vainqueurs faisaient passer les vaincus sous les fourches caudines ; aujourd’hui, l’Etat et les grandes administrations font passer les individus dans les filières, pour les orienter et mieux les contrôler.

Dérivé de fil, le nom filière est attesté depuis le XIIIe siècle dans des sens techniques : "pelote de fil", "méthode pour dresser et faire voler les oiseaux" (Montaigne : "comme l’oiseau prend son vol, mais sous la bride de filière"), (commerce) "ordre de livraison avant l’échéance, qui est délivré à l’acheteur et peut se transmettre par voie d’endos", et surtout, au XIVe siècle, "instrument pour réduire les métaux en fil"  (1640 : "filières de fer, servant à tirer le fil d’archal, le cent pesant estimé à 15 livres").

Les dictionnaires anciens ne relèvent que ces emplois techniques. Pour Nicot (Trésor de la Langue française, 1606), filière "en fauconnerie est une menue corde ou ligne attachée à la longe par laquelle le fauconnier, quand il a lâché l’oiseau pour le leurrer, le tient toujours si (aussi) long ou si court qu’il veut, pour le retirer (le ramener) à soi, si l’oiseau d’aventure se voulait jeter au vent et s’en aller". Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la deuxième édition (1718), et dans le seul sens technique apparu au XIVe siècle (à savoir "instrument pour réduire les métaux en fil") : "morceau d’acier percé d’un ou de plusieurs trous inégaux, par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. qu’on file" (1762, 1798, 1832-35, exemple : "il faut faire passer cet argent par la filière"). La description de cet instrument est assez claire chez Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "morceau d’acier percé de trous d’inégale grandeur, par où l’on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. pour les réduire en fils". Il s’agit d’un processus préindustriel désigné par le verbe tréfiler ("passer du fer ou du laiton par la filière", Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ou par le nom tréfilerie ("action de tréfiler", Littré).

Dans l’édition de 1932-35, la filière ne sert pas à étirer le métal en fils, mais à mesurer la grosseur des fils étirés : "terme d’arts, plaque de fer, d’acier percée de trous de calibres variés par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc., plus ou moins étirés pour mesurer leur grosseur". Dans l’édition en cours, les Académiciens rétablissent la fonction qu’ils exposaient en 1718 : "instrument percé de trous de calibres variés, permettant d’obtenir, par filage ou par extrusion, des fils de métal, des fibres de verre, des fibres textiles artificielles, des tubes de matière plastique, etc.". Cette définition éclaire l’analogie entre les instruments de tréfilerie et les procédures administratives visant à calibrer les personnes, qui nourrit les sens figurés et sociaux de filière.

En usage en fauconnerie et en métallurgie, filière s’étend à d’autres techniques : la charpente ("pièce de bois qui sert aux couvertures des bâtiments et sur laquelle portent les chevrons", Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : ce sens n’est pas relevé dans l’édition en cours) ; au XIXe siècle, "il se dit également, en termes de serrurerie, d’arquebuserie, d’horlogerie, etc., d’un morceau d’acier percé de plusieurs trous inégaux taillés intérieurement en spirale, de manière que le bout de fer, de cuivre, etc., qu’on y fait passer en tournant, prend la forme d’une vis ; la filière et les tarauds" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 ; édition en cours). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue une dizaine d’emplois techniques : "le sens propre est corde, ficelle, ce qui est fait en forme de fil", "terme de marine, cordage qu’on tend d’un bord à l’autre, et sur lequel on monte une tente en deux parties", "terme de fauconnerie, ficelle longue d’environ dix toises, qu’on tient attachée au pied de l’oiseau, jusqu’à ce qu’il soit assuré", "terme de blason, bordure étroite qui n’a qu’un tiers d’une des sept parties de la largeur de l’écu", "en charpenterie, nom de petites pièces de bois, sur lesquelles portent les chevrons, dans les couvertures des bâtiments", "au pluriel, bois de sapin de France, lorsqu’ils sont équarris", "plaque d’acier percée de plusieurs trous, par lesquels on fait passer les métaux pour les réduire en fils", "plaque de cuivre percée de trous pour calibrer les bougies", "terme de bourse, ordre de livraison écrit que le vendeur peut remettre à son acheteur, même quand l’échéance du marché à terme n’est pas arrivée, pour lui faire prendre livraison de la marchandise vendue", "instrument qui sert à faire le vermicelle", "pore par lequel les araignées et les chenilles font sortir la matière qui sert à tisser leurs toiles et leurs coques", "instrument d'acier percé de trous qui sont intérieurement taillés en spirale, de sorte que le bout de fer, de cuivre, etc. qu’on y fait passer, en ressort avec la forme de vis", "jauge pour le fil de fer", "outil pour faire les dents d’un peigne", "dans les carrières, crevasses et veines qui interrompent les fils des pierres", "veine de métal dans une mine".

A ces emplois, il convient d’ajouter celui qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il se dit encore, en termes de chirurgie, d’un instrument qui sert à déterminer le diamètre des sondes et des bougies". Tous ces emplois techniques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) ; et quelques-uns d’entre eux seulement, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "technique, instrument percé de trous de calibres variés, etc.", "en mécanique, appareil percé de trous taraudés qui permet d’exécuter le filetage d’une pièce", "en chirurgie, instrument percé de trous permettant de calibrer sondes et cathéters", "en zoologie, chacun des orifices par lesquels les araignées, les chenilles émettent le fil qu’elles sécrètent", "dans le commerce, titre contenant une offre de livraison transmissible par endossement à plusieurs acheteurs successifs, et servant pour la liquidation des marchés à terme dans les Bourses de commerce". 

Le sens figuré est attesté pendant la Révolution, quand a commencé le grand usinage des citoyens. Il apparaît sous la plume de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit "Philosophe inconnu" (aujourd’hui célèbre, surtout chez les rosicruciens, d’avoir été si longtemps méconnu), auteur de L’homme de désir (1790) et du Nouvel homme (1792 : le titre est éloquent), théosophe et illuminé partisan de l’illuminisme, la forme spiritualiste des Lumières : "ne faut-il pas que toute la postérité humaine passe par les filières de la renaissance et de la restauration ?". Filière est la métaphore qui désigne la "succession de lieux, d’états, de degrés à franchir avant d’arriver à un résultat". Mirabeau aussi l’emploie ; mais alors que la Révolution renforçait les filières, Mirabeau émettait le vœu (sans lendemain) de les supprimer : "le droit de choisir son représentant par soi-même diffère si essentiellement du droit de déléguer ce choix à un autre qu’il importe de supprimer toutes les filières qui permettent de détourner le choix des premiers mandants".

Le sens figuré de filière est lentement, timidement, peu à peu enregistré dans les dictionnaires : celui de l’Académie française (1832-35), seulement les expressions : "figuré et familier, passer par la filière, subir une longue, une rude épreuve" ; "on dit aussi faire passer quelqu’un par toutes les filières, lui susciter toutes sortes de chicanes, de difficultés" ; "une filière de gens se dit d’un grand nombre de gens par les mains desquels passe une même affaire". L’exemple est éloquent : "il faudra que votre pétition passe par toute une filière de commis, d’employés". Peu à peu, la France se dote d’organes bureaucratiques que le mot filière désigne. Littré reproduit ces expressions qu’il ne juge pas, contrairement aux Académiciens, familières (passer par la filière, faire passer quelqu’un par toutes les filières, filière de gens), sans jamais définir avec précision le sens figuré de filière. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) ne sont pas plus explicites que Littré, sinon dans les exemples cités : "figuré et familier, passer par la filière, passer successivement par les degrés d’une hiérarchie ; il a obtenu ce poste sans passer par la filière, toute demande d’emploi doit passer par la filière". Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens figuré est établi avec précision : "succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but".

Alors commencent la multiplication des voies de triage, comme à la SNCF, service marchandises, dans la société bureaucratisée et, concomitante, l'assomption du nom filière dans la langue. Quand auront été formés le verbe filiariser et les noms filiariseur(e) ou filiarisateur(trice), filiarisation, filarisé(e,s,es), le processus, commencé sous la plume du théosophe Saint-Martin, sera achevé.

18 juillet 2007

Mythologies intellotes 21 : guerre de la mémoire

 

L’histoire ou la guerre continuée par d’autres moyens

 

 

 

A propos de Jean-Pierre Rioux, Au bonheur la France, des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons su être heureux, Perrin, 2004

 

 

 

L’histoire est comme la politique : une guerre continuée par d’autres moyens, non plus par les bombes à fragmentation, les mines anti-personnel, le gaz moutarde, mais par la parole ou les écrits – surtout quand les historiens traitent de la France ou des Français et qu’ils s’attachent à exhumer des archives ce que fut la France. Ce n’est pas de la guerre civile, ni de la guerre en dentelle, mais de la guerre en mots, en phrases ou en narrations. La mémoire n’est plus le lieu où se recueillent les citoyens, fût-ce pour exprimer de la gratitude envers leurs aînés, mais un vaste champ de bataille où, à la différence des terrains où s’affrontent les blindés et les commandos, il n’y a qu’une armée en opération, il n’y a qu’une armée qui combat, il n’y a qu’une armée en guerre, celle des historiens, dont les objectifs à détruire sont la France, les Français, l’estime de soi, la mémoire. Ces historiens se prétendent pacifistes à tout crin et favorables à la paix partout dans le monde, sauf en France bien sûr. On aimerait seulement qu’ils mettent leurs actes en accord avec leurs paroles.

Il en est ainsi de Jean-Pierre Rioux, 68 ans, dont au moins cinquante passés à ferrailler, lutter, combattre : tous les jours en opérations, pas une minute de relâche. C’est que cet historien est progressiste ou prétendument progressiste. Il affiche son idéologie, la bonne conscience en sautoir, l’exhibant comme un maréchal soviétique arborait ses rangées de décorations. De son épouse décédée et de lui-même, il écrit : " nous avons conjugué il est vrai un certain optimisme historique sans naïveté (il se prête beaucoup charités) qu’Hélène (l’épouse) avait dans l’âme ". Le propre de l’idéologie est de tout s’approprier. Rien ne lui échappe. Ce monstre dévore tout ce qu’il accapare : même la France et le bonheur français. Il est vrai que Saint-Just avait fixé pour objectif à la Révolution de prodiguer l’idée neuve du bonheur à tout le monde, avant de faire couper les têtes qui dépassaient ou de lancer, en Vendée, ses sbires en armes sur de malheureux paysans qui n’entendaient pas qu’on leur impose quoi que ce soit. Le sous-titre porte : " comment nous avons su être heureux ". L’idéologie est aussi totalitaire : elle fait parler les Français morts, les vivants, à naître, elle fait siens leurs états d’âme, leurs sentiments, leur vie intérieure, elle les enrôle dans la guerre contre la France.

Le bonheur français est un vieux et beau sujet. Depuis des siècles, les Allemands répètent à l’envi le même proverbe : " heureux comme Dieu en France ". Ils le disaient au XVIIe siècle, ils l’ont dit aussi quand ils ont occupé la France. Pendant des siècles, la civilité française, l’art et la douceur de vivre, la relative et ancienne prospérité, qui date de l’an mil, les fêtes et solidarités villageoises, les travaux et les jours, le souci du monde, tout cela a suscité l’envie de ceux qui n’étaient pas Français. Il n’est pas étonnant que la France ait été le pays le plus souvent envahi depuis deux millénaires : si elle avait été une terre de malheurs, elle n’aurait pas été autant convoitée. Pourtant, M. Rioux ne traite pas de cet antique bonheur, mais du bonheur que la France aurait connu depuis que la République y a été solidement instituée, depuis 1874 exactement. Voilà un découpage qui en dit plus long que toute analyse sur l’idéologie de M. Rioux : son livre n’aurait pas dû être intitulé " Au bonheur la France " mais " Au bonheur la République ", les seules IIIe et IVe Républiques. Le dernier chapitre porte comme titre : " De Gaulle en tête ". Il commence en septembre 1958 et s’achève en avril 1969. C’est pendant ces onze années que se clôt le bonheur français. De Gaulle aux affaires, c’est le retour du malheur. On ne rêve pas, et pourtant c’est la thèse de M. Rioux, agrégé d’histoire, professeur dans une université, directeur de recherches au CNRS, puis inspecteur général de l’instruction publique, nommé en 1991 par Jospin ou par son successeur. Or, pendant la période étudiée, de 1870 à 1958, la France a connu une succession de malheurs collectifs : défaite, guerres incessantes entre 1914 et 1962, pays occupé, en partie ou en totalité, à deux reprises, ruine des finances publiques et des épargnants entre 1914 et 1958 (ruine qui a repris en 1981), exode rural qui a arraché des millions de paysans à leurs terres, exploitation ouvrière éhontée et, pour les Français installés en Algérie et chassés de ce pays, etc. cent ans ou plus de malheurs.

Le titre parodie l’expression figée " au bonheur la chance ", dans laquelle " la chance " est complément du nom " bonheur ", sans préposition, comme dans les toponymes " Château l’Evêque " (le château de l’évêque), la Chaise Dieu (la chaire de Dieu) ou " les Essarts le Roy " (les essarts du Roi), etc. " Au bonheur la chance " signifie littéralement " au hasard (bonheur) du hasard (chance) " et elle a pour équivalent à " tout hasard ". Ce titre laisse entendre que, au milieu des misères du monde et malgré la dureté des temps, les Français ont su aménager de petites plages de bonheur, un peu " au hasard " ou accidentellement, en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. En fait, le contenu du livre est tout différent : la thèse de M. Rioux est que le bonheur français vient des politiques qui ont été menées, dans le cadre des institutions nouvelles, celles de la République, troisième du nom (oubliées les tragédies de 1792-1795 et de 1848-1849) : car, pour cet historien, le bonheur commence avec l’établissement de la République, comme l’exprime sans ambages le titre de la première partie : " prémisses de belle époque, 1874-1914 ". Ce bonheur n’est pas dû au hasard, il est le fruit d’une volonté politique et doit être mis au crédit d’un régime politique, que M. Rioux confond avec la France ou auquel il réduit la France. L’entreprise est purement idéologique, dans ce que l’idéologie a de plus bas, la justification d’un régime politique, ce dont étaient coutumiers les fonctionnaires de régimes totalitaires, en Allemagne, dans les années noires, ou en URSS et dans ses satellites, dans les années rouges. De fait, l’histoire, selon M. Rioux consiste à égrener le chapelet idéologique, comme à l’église ou à la mosquée (comme il faut dire maintenant), c’est-à-dire à réciter le grand corpus de prières : affaire Dreyfus, qui est la trace du malheur français et d’abord du capitaine Alfred Dreyfus et de sa famille ; le bon bourgeois Jaurès, un peu cupide, n’aimant guère les Juifs d’Algérie, y préférant les Arabes, nommé " notre Jean " (il manque entre ces deux mots " bon roi "), la loi de 1905, l’invention de l’électricité, etc. Rien n’est dit des délires scientistes, du développement sous couvert de positivisme d’une nouvelle religion occultiste et socialiste, du malheur des peuples soumis. Un chapitre est consacré à " la séparation libératrice " (celle de 1905), mais est passé sous silence ce grand malheur français qu’a été " l’expulsion des congrégations en 1902 ", consécutive au refus scélérat et attentatoire aux droits de l’homme de laisser les congrégations et associations cultuelles bénéficier de la loi de 1901 sur la liberté d’association. Le chapitre consacré à Louis Renault, l’inventeur de génie, est tout entier à charge. Tout est à l’avenant : rien n’est dit des causes de la guerre de 1914. Les titres sont la resucée de stupides slogans militants : " le fascisme n’est pas passé " (1934), que les bolcheviks faisaient répéter à des milliers de perroquets, au moment même où ils s’apprêtaient à passer une alliance, qui n’était de circonstance, mais de fond, avec Hitler et les socialistes nationaux au pouvoir en Allemagne.

En bref, aux leçons de morale pour rombières, grenouilles de bénitier et momies de sacristie, s’ajoutent les falsifications de l’histoire de France ou les manifestations de haine à l’encontre des Français et du peuple qu’ils forment. Ainsi, cette proposition : " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes – aux degrés bien connus : rigolards, ordinaires, argumentés, puis assassins à l’occasion – qui nient l’Autre, le dénigrent, le piétinent ou l’excluent " (chapitre " au creuset de la rue de Lappe ", p 157). Il a fallu que M. Rioux entende à chaque instant de sa vie, dans sa famille ou dans les milieux qu’il a fréquentés, des éructations de haine à l’encontre des étrangers (égorgés, bien entendu) ou des Juifs (gazés à Bordeaux ou à Calais) pour qu’il emploie les mots xénophobies et racismes au pluriel. Il devrait mieux choisir ses fréquentations. On n’est pas responsable de sa famille, mais on l’est de ses amis : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. L’auteur de ces lignes n’a rien entendu de tel, ni dans sa famille, ni dans les milieux qu’il a fréquentés et qu’il fréquente. Il ne réduit pas l’histoire de France à ces couches épaisses de racismes. Il a fallu aussi que M. Rioux soit privé de vie spirituelle pour qu’il écrive l’Autre avec une majuscule et en fasse une divinité. Se prosterne-t-il devant elle ? La proposition dogmatique - " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes, etc. " - n’a rien d’historique, elle est toute idéologie et elle n’est rien qu’idéologie. Aucun des mots employés n’est défini, ni pensé. C’est de la récitation coranique. Rien de ce qui est avancé n’est avéré, sinon dans la grande et nouvelle inquisition que produit l’idéologie des puissants. Aux Français et à la France, sont attribués les mêmes préjugés sordides et puants que ceux dont les socialistes nationaux allemands accablaient les Juifs ou la France ou les bolcheviks les classes nuisibles. Ou encore cette autre perle : " les Maliens de l’îlot Chalon dans les années 1980 étaient frères des maçons limousins exploités un siècle plus tôt à la même place par les marchands de sommeil ". L’îlot était un squat. Par définition, personne n’y payait de loyer. On ne sait qui sont ces marchands de sommeil qui faisaient payer des loyers exorbitants à ces Maliens. Des compatriotes voraces ? Non seulement, cette affirmation relève du fantasme idéologique, mais elle est aberrante sur le plan conceptuel : après l’exploitation de l’homme par l’homme, M. Rioux invente l’exploitation (imaginaire) du maçon creusois ou du maçon malien par le marchand de sommeil. Où est la plus-value tirée de cette " exploitation " ? De même, la fraternité qu’il prête aux Maliens et aux Creusois est de la propagande de sacristie. La conclusion (p 162) est toute religieuse ou mystique : " la désespérance ne gagnera pas, pour peu qu’une condition soit toujours remplie : que la République reste présente et active partout où l’exclusion s’affiche ou menace. Parce que depuis 1789 l’exclusion, offense à l’être et à l’Autre, demeure chez nous une affaire publique et un défi civique ". M. Rioux devrait lire, ce que, apparemment, il n’a jamais fait, les textes fondateurs de 1789 : il n’y trouvera employé nulle part le nom exclusion. Entre déclarer des droits imprescriptibles et lutter contre l’exclusion, il n’y a pas un abîme, mais un vide intersidéral. Jamais les Républicains, entre 1789 et jusqu’en 1998, quand Mme Aubry a inventé l’exclusion pour culpabiliser la France et les Français, n’ont lutté contre " l’exclusion ". D’ailleurs, ils ne se sont pas gênés pour exclure à tire-larigot l’Autre. Ils ont même exclu le Même : expulsion des Congrégations, refus d’accorder la citoyenneté aux autochtones d’Algérie, délire sur les " races inférieures ", etc. Cette verroterie à la Aubry est peut-être digne d’un militant enfermé depuis un demi-siècle dans une des cellules minuscules du Parti communiste ou socialiste ou autre (trotskiste ?), mais indigne d’un Français.

Pourquoi ce livre a-t-il été écrit ? Le véritable objectif est d’utiliser l’histoire, après l’avoir frelatée, dans les luttes politiques du moment. La gauche au pouvoir, sauf sans doute pour la famille Rioux (elle, prof de khâgne, lui inspecteur général, plus les à-côtés, le revenu est au moins de 70000 francs par mois), présente un bilan désastreux : de six à dix millions de pauvres, trois millions de Français de mal logés, six millions de chômeurs ou d’exclus du marché du travail, deux millions de Français qui, par désespoir, ont quitté la France, etc. Voilà qui fait vingt millions de Français condamnés au malheur : plus d’un tiers de la population. C’est la faillite la plus retentissante qu’un régime ait jamais connu depuis Clovis. " Au bonheur la France " est l’écran qui cache le désastre : " cachez ces faims que je ne saurais voir ". La falsification de la mémoire, c’est de la guerre. Du temps de Sully, la France avait deux mamelles ; sous les intellos à la Rioux, elle n’en a plus qu’une : la dénégation du réel.

 

 

16 juillet 2007

Spectacle et société du spectacle

 

 

 

 

Emprunté au latin spectaculum, le mot français spectacle est attesté au début du XIIIe siècle. Il a pour sens "ce qui s’offre aux regards" et "ce qui est susceptible d’éveiller des sentiments, des réactions". Le sens de "divertissement offert au public" est attesté à la fin de ce même siècle. Au XIVe siècle, Oresme l’emploie pour désigner les jeux du cirque dans le monde antique. Dès le XVe siècle, les principales significations de ce mot sont en place.

La consultation des anciens dictionnaires montre que, dans la langue classique, la notion de spectacle était plus large et plus ample que de nos jours ou que les lexicographes étaient conscients de l’importance que le spectacle avait prise dans leur propre société. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont exposés. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : "représentation que l’on donne au public pour le divertir" (exemples : "l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, aller aux spectacles, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples, il aime les spectacles, assister à un spectacle") et "tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue" ("beau, triste, horrible spectacle ; Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis"). Ces sens ne sont pas les plus intéressants, surtout si on les compare aux trois autres sens exposés, qui sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les Académiciens relèvent cet emploi : "spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques". Les exemples sont éloquents : "l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle", "c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape". Cet emploi a rendu possible l’expression être en spectacle, au sens de "être exposé à l’attention publique", comme dans cet exemple de norme sociale : "quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde". Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il glose les expressions "être en spectacle" et "donner et se donner en spectacle" en les illustrant d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : "les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles" ; "les grands sont en spectacle à tout l’univers", "la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation".

Cet emploi semble propre à l’Ancien Régime, puisque les Académiciens ne le relèvent que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire et que, dans la huitième édition (1932-35), l’exemple du roi est remplacé par celui-ci : "le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle". La décollation de Louis XVI a sans doute mis à cette mise en scène particulière du pouvoir royal, laissant le champ libre à l’émergence d’autres formes de spectacle.

Debord, on le sait sans doute, est célébré pour avoir inventé la "société du spectacle". Or, la notion se trouve dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Debord, qui les a peut-être lus, a transféré dans la société qu’il accuse d’être libérale ou capitaliste une réalité de la monarchie française et même de la papauté. Comme les anciens lexicographes, les écrivains des siècles classiques que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) avaient une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : "auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle" ; La Bruyère : "Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles" ; Massillon : "les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés" et "il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables". L’usage politique du spectacle était de règle aussi dans les sociétés antiques : "que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnait au peuple ?", écrit Bossuet.

Chez Littré, "représentation théâtrale" n’est qu’un sens particulier du sens général "ce qui attire les regards". Le mot spectacle prend même le sens de "mise en scène", ce qui n’est pas étonnant, puisque la mise en scène participe de la définition même de la notion de spectacle. Il est employé dans ce sens par La Bruyère : "les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle" et Littré l’illustre par ces phrases de son cru : "il y a beaucoup de spectacle dans cette pièce" et "beaucoup de pompe, de magnificence est déployée dans la représentation de cette pièce" ou par l’emploi "une pièce à spectacle, à grand spectacle".

 

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un assez long article est consacré aux spectacles, cette réalité étant rangée parmi les "inventions anciennes et modernes". Le spectacle n’est pas un fait de société ; il tient de la nature humaine. C’est ce que pense Batteux, cité par l’auteur de l’article : "l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement". La nature humaine est celle de l’organisation sensorielle du corps : "aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations". Autrement dit, c’est l’homme, sa nature, la façon dont il est fait qui expliquent la multiplication des spectacles et surtout des spectacles divers : "il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité". Ces spectacles sont les "grimaces d’un charlatan", "quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire", "les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux". Ces spectacles ont "peu de rapport avec notre être" : ces "pures curiosités ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux". L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : "qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement". Deux types de spectacle sont distingués : ceux du corps et ceux de l’âme, de sorte que "les nations qui ont cultivé le corps plus que l’esprit ont donné la préférence aux spectacles où la force du corps et la souplesse des membres se montraient" et "celles qui ont cultivé l’esprit plus que le corps ont préféré les spectacles où on voit les ressources du génie et les ressorts des passions". "Il y en a qui ont cultivé l’un et l’autre également, et les spectacles des deux espèces ont été également en honneur chez eux". Dans les spectacles du corps, "les choses peuvent s’y passer sans feintes et tout de bon, comme dans les spectacles des gladiateurs, où il s’agissait pour eux de la vie", alors que, dans les spectacles de l’âme, "il n’est pas possible qu’il y ait autre chose qu’imitation, parce que le dessein seul d’être vu contredit la réalité des passions", de sorte que "toute passion, dès qu’elle n’est que pour le spectacle, est nécessairement passion imitée, feinte, contrefaite".

La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : "les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel", alors que "ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité". Ainsi "les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle", alors que "les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir". C’est pourquoi "la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes".

 

L’article spectacle du Trésor de la Langue française (1972-94) a beau être long, il est moins riche d’enseignements que les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1798), sauf pour ce qui est de l’extension du nom spectacle au social. Trois sens sont exposés : "ce qui se présente au regard ; vue d’ensemble qui attire l’attention et / ou éveille des réactions", "représentation de théâtre, de danse, de cinéma, d’opéra, de numéros de variétés, qui est donnée en public", "mise en scène". Le mot n’échappe pas à la règle qui régit, à compter de la fin du XVIIIe siècle, l’évolution de la langue française, à savoir la "socialisation" du vocabulaire ou, dit en jargon marxiste, l'appropriation des moyens sémantiques ou des moyens de production de sens par la caste cléricale. Le spectacle sort des théâtres et s’étend à diverses réalités :  manifestation sportive", "catch ", "pancrace", "audience publique ayant un aspect spectaculaire", "supplice, exécution capitale fait en public", "réception accompagnée d’un spectacle" : dîner spectacle, thé-spectacle, lecture-spectacle, meeting-spectacle, sport-spectacle, cinéma spectacle, voile-spectacle, délinquance spectacle, protestation-spectacle, information spectacle, État-spectacle, violence spectacle, politique spectacle, monde, professionnels, industrie du spectacle. Le phénomène est si massif qu’il a été fabriqué, pour le désigner, le mot spectacularisation, ou "fait de transformer un événement, une action en spectacle, de le rendre spectaculaire" ou même, plus rare, spectacularité ou "fait de se présenter comme un spectacle, d’être ressenti comme un spectacle". La notion que l’on croit nouvelle de "société du spectacle" était dans la langue du XVIIe siècle ; elle est aussi dans la langue moderne.

 

 

15 juillet 2007

Appartenance

 

 

 

 

Dérivé du verbe appartenir, le nom appartenance est attesté au XIIe siècle. Il a pour sens "ce qui appartient à quelque chose" et il désigne les dépendances d’un bien foncier : "toutes les choses qui furent (à) Saül et à son ménil (son domaine) et toutes les appartenances". L’Encyclopédie (1751-69) enregistre l’emploi spécifique d’appartenance en équitation : "il se dit de toutes les choses nécessaires pour composer entièrement le harnois d’un cheval de selle ; on dit une selle avec toutes ses appartenances, qui sont les sangles, la croupière, etc.". En 1536, Calvin emploie appartenance dans son sens moderne : c’est le "fait d’appartenir à, de faire partie de" dans la phrase suivante : "la rémission des péchés sans laquelle nous n’avons aucune alliance ni appartenances avec Dieu".

En ancien français, le premier sens est courant : au XIIIe siècle, chez Villehardouin ("ils auraient Andrinople et toutes les appartenances"), Beaumanoir ("s’il brise une chose qui est des appartenances du pressoir"), Joinville ("ces deux frères tinrent du conte Henri tout leur héritage et leur appartenances") ; au XIVe siècle, chez Oresme ("l’économie est art de gouverner un hôtel et les appartenances pour acquérir (des) richesses") ; au XVe siècle, chez Froissart ("Lille, Douai et Béthune et toutes les appartenances qui doivent être tenues de la comté de Flandres") ; au XVIe siècle, chez d’Aubigné ("ils avaient une maison spacieuse accompagnée de grands jardins et appartenances"), Amyot ("seulement on lui laissa par pitié le royaume de la Macédoine avec les appartenances") et, dans un sens figuré, chez Montaigne ("la béatitude remplit toutes les appartenances et avenues de la vertu").

Nicot (Trésor de La langue française, 1606) illustre ce mot de deux exemples, relatifs aux choses et aux personnes, qui correspondent à aux deux sens, du XIIe et du XVIe siècles : "la maison et ses appartenances" (les choses, biens, terres, annexes qui en dépendent) et "il est de notre appartenance, c’est-à-dire de notre parenté" (il fait partie de notre (grande) famille ou de notre parentèle). En revanche, les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35, ne relèvent que le premier sens, relatif aux choses : "dépendance, ce qui appartient à une chose, ce qui dépend d’une chose" ("vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village est une appartenance d’une telle châtellenie", 1762). Dans la première édition (1694), ils remarquent qu’appartenance "n’est guère usité qu’en cette phrase", à savoir "une maison et ses appartenances". Dans les éditions ultérieures, la remarque disparaît.

Les auteurs de dictionnaires adoptent la définition des Académiciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : "dépendance ; ce moulin est une des appartenances d’une telle terre ; on a fait union de ce bénéfice à un tel évêché avec toutes les appartenances et dépendances") que Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "dépendance, ce qui appartient à, ce qui dépend de ; vendre une maison avec ses appartenances et dépendances") ou Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "ce qui appartient à une chose, ce qui en dépend"). Littré est le premier auteur de dictionnaire à relever, après les Encyclopédistes, l’emploi d’appartenances en équitation : "les appartenances de la selle sont les sangles, le surfaix, le poitrail, la croupière, les étriers ; la housse est un accessoire", ce en quoi les Académiciens l’imitent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "par analogie, on dit, en termes d’équitation, les appartenances de la selle pour désigner les étriers, la croupière, les sangles". Dans cette même édition, il est donné à appartenance son sens moderne, à savoir "fait d’appartenir à", mais cette définition est infirmée par les exemples : "il se dit spécialement de la dépendance d’une propriété foncière" et les Académiciens se contentent de reproduire les exemples des éditions antérieures de leur Dictionnaire : "vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village était une appartenance de telle châtellenie", phrases dans lesquelles appartenance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, ne signifie pas "le fait d’appartenir", mais désigne un bien (terre, maison, village, etc.) qui dépend d’un domaine plus grand et est employé comme synonyme de dépendances.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) mentionnent le sens de l’ancien français ("dépendances, ce qui appartient à") comme vieux : "vx, propriété, enfin notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers" (Sand) et "droit, vx, synonyme de dépendances : Monseigneur l’évêque d’A. possédait une terre voisine de celle de Vernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées les unes dans les autres, que Maxendi et Vernyct se rendirent exprès à A, pour acheter la propriété de monseigneur l’évêque d’A." (Balzac, 1824). Le sens moderne, à savoir "le fait d’appartenir à", est un sens social, comme le notent les Académiciens dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire : "le fait (pour une personne) d’appartenir à un ensemble constitué, à une collectivité, à une société secrète, à un parti, etc." ; et, comme dans le Trésor de la Langue française, le sens "dépendances d’un domaine, d’une propriété foncière" est jugé vieilli.

De fait, le nom était un terme de droit (du droit de propriété), il est un terme de société. C’est, en parlant de personnes, le fait d’appartenir à un milieu, une collectivité, un parti, etc., comme dans ces extraits de Barrès ("le statut territorial de la région rhénane n’est pas fixé définitivement et la constitution allemande elle-même permet à ses ressortissants de décider de leur appartenance territoriale et politique", 1919-20) ou de Goldschmidt (in L’Aventure atomique, 1962 : "de son côté, Joliot-Curie attaquait la politique gouvernementale, lié par son appartenance au parti communiste"). Il est dans l’ordre des choses que les sociologues accentuent la socialisation sémantique de ce mot. Pour eux, il n’est pas d’individu autonome ou libre, mais des atomes agrégés à des groupes. Tout homme est dans un "groupe d’appartenance" ; dans un "groupe primaire", "chaque membre connaît tous les autres" et "les relations entre eux sont directes".

Cet extrait est un concentré de pensée sociologique : "chacun de nous a plusieurs groupes d’appartenance (famille, village, groupe professionnel, équipe sportive, cellule politique ou religieuse, etc.). Par son appartenance à un groupe, l’individu participe à une vie collective qui l’imprègne de certaines valeurs, de normes (règles de conduite), de stéréotypes (jugements tout faits sur les autres groupes), etc. et subit une pression de conformité à laquelle il se plie habituellement sans problème. Un conflit surgit si l’individu prend pour valeurs, normes, critères de jugement et de conduite, les idées et les idéaux d’un autre groupe (appelé alors groupe de référence) représentant ses aspirations personnelles ou morales. Des conflits intérieurs peuvent aussi surgir de l’incompatibilité entre les pressions des différents groupes d’appartenance d’une même personne" (Sciences sociales, 1969). Comme elles sont belles ces sciences qui réduisent l’homme à un mouton bêlant dans un troupeau !

La preuve de la modernité de ce mot, c’est l’usage qui en est fait dans les sciences humaines, en linguistique ("le rapport d’appartenance est exprimé par exemple par le génitif ou, en français, par la préposition de") ou en psychologie ("notion introduite par Thomdike dans sa théorie de l’apprentissage : il y a appartenance entre deux éléments quand ceux-ci font partie d’un même ensemble constituant une unité", 1963) et dans les sciences exactes. En mathématiques, "la relation d’appartenance exprime la propriété pour certains objets d’être éléments d’un ensemble, c’est-à-dire de lui appartenir" (1956). Ces définitions dites scientifiques exhalent un divin fumet de tautologie. On croirait lire du Monsieur Prud’homme ou du Pécuchet (l’ami de Bouvard) : l’appartenance est le fait pour des objets d’appartenir à un ensemble, comme la bravoure est le fait pour des personnes d’être braves ou l’avarice d’être avares, la cupidité d’être cupides, etc. Il arrive ainsi que la science offre aux habiles (dans le sens que Pascal donnait à ce nom) de belles rigolades.

 

 

 

14 juillet 2007

Tripot

 

 

 

 

Dérivé de l’ancien verbe triper ou treper (dont dérive trépigner), au sens de "sauter" et de "danser", tripot est attesté à la fin du XIIe siècle dans deux sens qui sont sortis plus tard de l'usage : "acte amoureux" et "action de tripoter ou d’intriguer". Le sens qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions, apparaît au milieu du XVe siècle chez Villon (Grand Testament) : "s’il sut jouer en un tripot". Tripot désigne un "lieu entouré de murs, aménagé pour jouer au jeu de la paume" (cf. la note consacrée à "paume, jeu de la paume, jeu de paume") : c’était donc un terrain fermé ou un court couvert, comme on dit au tennis, où les jeunes gens d’alors jouaient à la courte paume.

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1832-35 : "jeu de paume, lieu pavé de pierre ou de carreau, et entouré de murailles, dans lequel l’on joue à la courte paume" (exemples : "tripot couvert, découvert, balle de tripot, le maître du tripot"). En 1762, les Académiciens notent que ce nom est concurrencé par jeu de paume : "en ce sens, on dit plus ordinairement jeu de paume" (1762, 1798) et en 1832-35 : "il est vieux ; on dit maintenant jeu de paume". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), remarque que le mot, au sens de "jeu de paume"  ("tripot couvert ou découvert, le maître du tripot"), "est bas : on dit jeu de paume". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) fait une remarque identique : "terme vieilli ; on dit maintenant jeu de paume"  ("lieu pavé ou carrelé et entouré de murailles dans lequel on joue à la courte paume"). Deux vers du Virgile travesti de Scarron sont cités : "Là l’on bâtit une taverne, Et là l’on bâtit un tripot". Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent encore ce sens, qu’ils mentionnent comme vieux, "lieu couvert où se pratiquait le jeu de courte paume" (pour "jeu de la courte paume"), sans doute parce qu’ils en ont relevé une attestation chez Sainte-Beuve en 1828 : "nourri dans la pleine jovialité des mœurs bourgeoises, élevé, pour ainsi dire, dans le jeu de paume et le tripot de son père, qui aimait fort la table et le plaisir, (le poète) Mathurin Régnier prit de bonne heure les habitudes de débauche et de moquerie, de licence morale et satirique".

En 1670, Mme de Sévigné emploie l’expression dans son tripot au sens figuré de "dans son domaine, sur un sujet où il excelle" ("le Père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries ; nous nous trompions dans la pensée qu’il ne jouerait bien que dans son tripot ; il passe infiniment tout ce que nous avons ouï"), emploi que les auteurs de dictionnaires, jusqu’à Littré, relèvent tous : "on dit figurément qu’un homme est dans son tripot, pour dire qu’il est dans un lieu où il a de l’avantage pour la chose dont il s’agit, qu’il excelle dans les matières dont il est question" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762 ; exemples : "quand il parle devant une telle compagnie, il est dans son tripot ; quand on le met sur ces questions-là, il est dans son tripot") et les Académiciens ajoutent : "on dit, à peu prés dans les mêmes sens, attaquer, gagner, battre un homme dans son tripot, le tirer de son tripot".

En 1726, est attesté chez Lesage (Le Diable boiteux : "deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées") le sens moderne de "maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l’on joue" ; et en 1757 le sens péjoratif "assemblée, société, lieu où s’épanouissent les intrigues, les basses querelles, les tripotages" (Voltaire) et "endroit mal famé, mal fréquenté" (Diderot, Jacques le fataliste, 1784). De ces trois sens, les Académiciens ne relèvent en 1762 que le premier : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu" ; de même, Féraud en 1788 (Dictionnaire critique de la Langue française) : "on appelle, par mépris, tripot une maison où l’on donne à jouer". Féraud, qui devait avoir un sens moral élevé, ne peut s’empêcher d’approuver cette dénomination méprisante : "la plupart méritent bien ce nom".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens exposent les deux sens, objectif et péjoratif de tripot : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu ; et par extension, d’une maison où s’assemble une mauvaise compagnie". Une maison de jeu étant un lieu supposé mal famé, tout lieu mal famé est nommé tripot. Ce sens péjoratif est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "maison de jeu, et, par extension, maison où s’assemble mauvaise compagnie"  (exemples, "il perdit tout son argent dans un tripot, un infâme tripot" et "familièrement, le tripot comique se dit quelquefois, par dénigrement, d’une assemblée de comédiens").

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ces sens péjoratifs : "par extension et par dénigrement, maison de jeu", "maison où s’assemble mauvaise compagnie", "par dénigrement ou par plaisanterie, assemblée des comédiens" (Voltaire, 1757 : "béni soit Dieu, qui vous donne la persévérance dans le goût des beaux-arts et surtout du tripot de la comédie !" ; 1768 : "il y a bien des tripots : celui de la Sorbonne, celui de la comédie et celui que vous avez quitté sont les trois plus pitoyables ; je quitterai bientôt le grand tripot de ce monde, et je n’y regretterai guère que vous"), et "intrigue, tripotage " ("n’y aurait-il pas un peu de tripot dans tout ceci ?"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), rassemblent ces sens dans deux définitions : "maison de jeu mal famée" et "maison où s’assemble une mauvaise compagnie" ("un infâme tripot").

Tous ces sens sont dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "maison de jeu clandestine ayant mauvaise réputation", "pièce, local transformé temporairement en salle de jeux clandestine", "lieu de débauche, endroit mal famé", "endroit où s'effectuent des opérations louches, notamment des trafics financiers et boursiers", "ironique et vieilli, assemblée, milieu où se nouent des intrigues, des querelles, des tripotages divers". Les auteurs de ce dictionnaire relèvent aussi des sens qui ne sont relevés ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni chez Littré, et qui pourtant sont mentionnés comme vieux : "action de tripoter" ("pelotage, tripotage"), "action de jouer, de fréquenter les maisons de jeu clandestines", "action de faire des opérations louches ou des manœuvres frauduleuses" ("magouille, trafic, tripatouillage, tripotage"). Pourtant, ces sens sont conformes à la formation de ce nom, dérivé d’un verbe et donc apte à exprimer le procès de ce verbe ("l'action de") et le lieu où se fait l’action (jouer à la paume, jouer aux cartes ou de l’argent, préparer de mauvais coups).

Un mystère demeure dans l’histoire de tripot : pourquoi ce nom qui désignait un jeu de paume a-t-il désigné au milieu du XVIIIe siècle une maison de jeu et un lieu mal famé ? Est-ce dû au jeu (jeu de la paume et jeu d’argent) ou au fait qu’à la paume, les spectateurs pariaient sur le résultat des parties et donc jouaient de l’argent ? Ou bien est-ce l’effet de la lente désaffection pour le jeu de la paume, ceux qui s’y adonnaient préférant les cartes ou le pharaon ?

 

 

13 juillet 2007

Fanatique

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom fanum désigne un lieu consacré ou un temple et l’adjectif fanaticus, qui en dérive, a pour sens (Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) : "inspiré ou rempli d’enthousiasme" et "exalté en délire ou frénétique". L’adjectif fanatique, emprunté au latin, est attesté pour la première fois au milieu du XVIe siècle, dans Le Cinquième Livre, attribué à Rabelais, au sens de "qui se croit inspiré de l’esprit divin et pris de fureur poétique". En 1580, alors que les guerres de religion ensanglantent la France depuis 1562, Montaigne, dans les Essais, l’emploie dans un sens différent : "qui est animé d’un zèle aveugle envers une religion ou une doctrine". C’est le sens moderne de fanatique.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième éditions, 1694, 1762), fanatique est glosé par "fou, extravagant, aliéné d’esprit, qui croit avoir des visions, des inspirations". Le sens est plus proche de Rabelais que de Montaigne. Cet adjectif, précisent les Académiciens, "ne se dit guère qu’en fait de religion", comme l’illustre l’exemple "les illuminés, les trembleurs sont fanatiques". L’emploi de fanatique comme nom est noté : "il est aussi substantif ; c’est un fanatique". A la fin du XVIIIe siècle, le champ d’action des fanatiques s’accroît. Ils ne se contentent pas de la religion, ils investissent la société et la politique, phénomène qui est concomitant du remplacement de l’ancienne religion catholique par la nouvelle religion sociale. Dans la cinquième édition, dite "révolutionnaire", du Dictionnaire de l’Académie française (1798), les nouveaux sens de fanatique sont exposés. En matière de religion, ce n’est plus seulement celui ou celle qui croit avoir des visions ou croit recevoir son inspiration du ciel, c’est aussi celui "qui est emporté par un zèle outré, violent, et souvent cruel, pour une religion vraie ou fausse". Il est des prédicateurs fanatiques. Le fanatique cesse d’être fou ou extravagant ou aliéné ; il raisonne, il argumente, il prêche le vrai, il milite pour une cause : "on dit par extension de celui qui se passionne à l’excès pour un parti, pour une opinion, pour un auteur, etc. qu’il est fanatique de ce parti, de cette opinion, de cet auteur". Les événements révolutionnaires ont remplacé la charité ou l'amour de Dieu par la cause politique. De fait, fanatique qualifie aussi des passions, des doctrines, etc. : "un zèle, une rage, des opinions, des doctrines fanatiques" (sixième édition, 1832-35).

Le sens social s’est répandu au point de rendre désuet le vieux sens de "fou, extravagant, aliéné d’esprit", comme le notent les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "fanatique signifiait autrefois qui est aliéné d’esprit, qui croit avoir des apparitions, des inspirations". L’exemple cité est à l’imparfait : "les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève le sens ancien, qu’il ne juge pas encore désuet ("qui croit avoir des inspirations divines") et qu’il illustre de cet extrait de Bossuet : "les opinions des anabaptistes mêlées au calvinisme ont fait naître les indépendants, qui n’ont point eu de bornes ; parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées". Certes, il relève aussi le sens social et politique : "qui se passionne à l’excès pour une opinion" ("homme fanatique de la liberté"), mais sans mentionner, comme les Académiciens le faisaient en 1798, la passion fanatique pour un parti ; et il fait de ce sens une extension du sens religieux, attesté chez Montaigne, pendant les guerres de religion : "qui est animé d’un zèle outré pour la religion" ("un prédicateur fanatique"). Au XVIIIe siècle, Voltaire a souvent exprimé son hostilité aux fanatiques de tout poil : "moi de ce fanatique (il parle de Mahomet) encenser les prestiges !" et "les philosophes sont les médecins des âmes dont les fanatiques sont les empoisonneurs" (mais il est des philosophes fanatiques qui ont empoisonné plus d’âmes que les prédicateurs zélés).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) confirment, par la mention vieux, que le sens le plus ancien de fanatique, à savoir "qui se croit inspiré par la Divinité" ou, comme nom, "personne qui se croit inspirée par la Divinité", illustré d’une phrase de l’Académie ("les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques", 1878-1932), est sorti de l’usage du français moderne et que, dans l’usage actuel, prédomine le seul sens social, "souvent péjoratif", précisent les auteurs du Trésor : "qui est porté au fanatisme, qui adhère à une cause ou à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et irraisonnée et un zèle outré poussant à l’intolérance et pouvant entraîner des excès" ou, s’il est un nom, il désigne "celui, celle qui adhère à une cause, à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et manifeste à leur égard un zèle aveugle pouvant entraîner des excès".

Les exemples cités révèlent le fossé qui en l’espace d’un demi siècle s’est creusé entre la France de naguère et la France actuelle. Naguère, étaient fanatiques des républicains et des royalistes : aujourd’hui, s’ils ne sont pas morts, ce sont des vieillards en pantoufles, qui n’éprouvent plus le moindre zèle pour quoi que ce soit. Il est même, dans les exemples du Trésor de la Langue française (1972-94), des apôtres et des prêtres fanatiques : où sont-ils passés ? Leurs successeurs boivent des tisanes. Si tant qu’il ait existé des "fanatiques de justice, de liberté, de démocratie, d’égalité", il semble qu’il n’y en ait plus, sinon à l’Université. Même les exemples cités par les Académiciens dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire semblent référer à un monde disparu ou à l’agonie : "un patriotisme fanatique, l’attachement fanatique à un chef politique". Très étrangement, il est un fanatisme religieux et politique qui fait des milliers de morts chaque année et qui étouffe sous le béton de la stupidité des centaines de millions d’hommes et de femmes, même en France : c’est l’islam. Il est le seul qui ne soit pas nommé dans les exemples. Il est partout, les auteurs de dictionnaires ne le voient nulle part. Seraient-ils aveugles ?

 

04 juillet 2007

Rénovation

 

 

 

 

Emprunté au latin renovatio, dérivé du verbe renovare, le nom rénovation est attesté au XIVe siècle dans un manuscrit de Vie des Saints. Le sens est "action de renouveler, de proroger". Au XVe siècle, toujours dans un contexte religieux, relatif aux Juifs, il a le sens de "rétablissement" et de "reconstruction". Calvin l’emploie dans le sens religieux qu’il a alors en français : "il régénère l’homme en nouvelle créature ; par sa parole il émeut et incite l’homme à désirer et chercher cette rénovation".

C’est ainsi que Furetière le définit dans son Dictionnaire universel (1690) : "rétablissement d’une chose en l’état où elle était autrefois". La définition n’est pas très claire, mais elle est illustrée d’exemples éloquents : "la rénovation du monde se fit après le Déluge" et "la rénovation des lois et de la discipline se doit faire de temps en temps". Le mot est sans aucun doute rare et d’un emploi limité à quelques contextes – religieux pour la plupart -, ce qui explique, entre autres causes, que les auteurs de dictionnaires ne s’accordent pas sur la bonne définition. Pour Furetière, la rénovation est une sorte de restauration ; ses collègues académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694) exposent un sens différent : c’est le "changement d’une chose vieille en une nouvelle". Les exemples qui illustrent ce sens se rapportent tous à la religion et, plus particulièrement, à la métaphysique religieuse. Ce sont "la rénovation du genre humain par la grâce" et "la rénovation du monde après le jour du Jugement".

Les Encyclopédistes (1751-69) ne consacrent pas d’entrée à ce mot ; les Académiciens, dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, y donnent le sens nouveau de "renouvellement", qu’ils illustrent de "la rénovation des vœux" (en parlant de moniales et de moines) et "la rénovation de l’homme intérieur par la grâce" (la grâce fabriquait des hommes nouveaux : aujourd'hui, c'est le communisme qui prétend le faire - on sait avec quel succès). Les Académiciens, conscients que ce nom est d’un emploi rare et limité, précisent qu’il "n’a guère d’usage qu’en ces sortes de phrases" (rénovation des vœux, de l’homme par la grâce, du monde après le Déluge). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788), qui juge que rénovation a pour synonyme renouvellement, conteste le bien-fondé de l’article que les Académiciens consacrent à rénovation : "renouvellement, rénovation des vœux. C’est l’usage de ce mot. L’Académie ajoute la rénovation de l’homme intérieur par la grâce : mais il me parait vieux dans cette phrase, et je crois que dans l’usage actuel on dit renouvellement". Dans la cinquième édition (1798), les Académiciens ne tiennent pas compte des remarques de Féraud ; ils se contentent de reproduire l’article de 1762 : "renouvellement. la rénovation des vœux, la rénovation de l’homme intérieur par la grâce", tout en y ajoutant cet exemple "la rénovation d’un terrier, d’un titre" (au sens de "remise à jour d’un terrier, d’un titre"), qui fait référence à la publication par "le savant feudiste Edme de Fréminville (...), trente ans avant la révolution française, (…) d’un gros livre sur les droits féodaux et sur la rénovation des terriers" (Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, 1856). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il n’est pas consacré d’article à rénovation, cette absence confirmant sans doute que ce nom, dont il n’a pas été aisé d’établir le sens exact, est sorti de l’usage, du moins quand il est entendu dans un sens religieux.

 

La nouvelle religion sociale, solidaire et progressiste qui s’établit au XIXe siècle s’empare de rénovation et y donne un sens nouveau, en relation avec ses propres dogmes. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ce nouveau sens triomphal : c’est la "transformation en mieux par la nouveauté, par l’innovation" et il cite, pour illustrer ce sens, deux extraits : le premier, parfaitement conforme à la religion nouvelle, celui du "célèbre" Destutt de Tracy, qui a fabriqué le mot idéologie : "on nous présente la doctrine de Kant comme une rénovation complète de l’esprit humain" (rien de moins !) ; le second, qui n’a aucun rapport avec ce sens nouveau et qui n’est rien d’autre que le sens mystique de l’ancienne religion (Littré a donc fait un contresens sur l’extrait qu’il cite), "l’Éternel révéla à son Fils bien aimé ses desseins sur l’Amérique : il préparait au genre humain, dans cette partie du monde, une rénovation d’existence" (Chateaubriand, Les Natchez). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens renouent avec les habitudes prises dans les cinq premières éditions (1694-1798) : ils consacrent une entrée à rénovation, dans laquelle ils font une petite place au sens moderne ("régénération physique et morale") à côté du sens ancien "renouvellement, régénération physique ou morale". Les exemples sont mystiques : "la rénovation des vœux d’un religieux", "la rénovation de l’homme intérieur par la grâce" ; ou scientifiques et sociaux : "la rénovation d’un organisme affaibli par une maladie", "la rénovation des lois de la discipline". C’est cette édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que le verbe rénover est relevé pour la première fois, non dans le sens religieux parallèle à celui de rénovation, mais dans le sens moderne de "renouveler, remettre en vigueur", comme dans les phrases rénover une doctrine, un enseignement.

 

La langue moderne fait un triomphe au sens social. Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens religieux est encore noté, comme un vestige d’une ancienne langue en voie de disparition. C’est "l’action de réaffirmer". La rénovation est "l’affirmation par les enfants des promesses de baptême prononcées jadis pour eux par leurs parrains" et aussi le "fait de prononcer de nouveau solennellement ses vœux dans les Instituts religieux où les vœux ne sont émis que pour un temps". Même le très ancien sens de rénovation de l’homme par la grâce est relevé. Mais, ce qui domine dans le Trésor, c’est le sens social et le sens scientifique – en bref, ce qui fait la modernité. La rénovation porte les stigmates du progrès. Elle est une transformation et une amélioration ; elle porte sur l’art, la peinture, le roman ; elle est artistique, technique, militaire ; elle touche les idées, les méthodes, la doctrine ; elle est intellectuelle, mentale, morale ; elle a pour cibles les mœurs, un pays, une société – et même, depuis un mois, le parti socialiste. De fait, rénovation s’étend à toute réalité et, ce faisant, le mot prend le sens de "remise en état ou à neuf" : "rénovation des bâtiments", "rénovation routière, urbaine, forestière".

Le sens social n’empêche pas que se développe un sens scientifique. Rénovation, chez Comte, signifie régénération : "la première loi de végétalité, base nécessaire de toutes les études vitales, sans excepter le cas humain, consiste dans la rénovation matérielle à laquelle est constamment assujetti tout être vivant" (1852, Catéchisme positiviste). C’est un retour au bercail. Rénovation a été banni du catéchisme catholique pour entrer dans le catéchisme scientiste : seule la nature du catéchisme a changé. Il n’y a rien gagné au change ; il a seulement perdu son âme.

 

 

02 juillet 2007

Bourgeois (suite)

 

Bourgeois (sens modernes de ce mot)

 

 

 

Dans la langue française classique, le nom et adjectif bourgeois ne désignait pas ou ne qualifiait pas seulement les citoyens d’une ville. Il avait d’autres sens, parfois méprisants, parfois partiaux, qui expliquent aussi que ce mot ait pris, dans la langue moderne, des sens péjoratifs. Au XIVe siècle déjà, un auteur écrit : "comme le bourgeois veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfants, le chevalier et le noble veillent pour acquérir prix (valeur) et louange au monde".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il est donné à bourgeois un sens politique en relation avec la division de la société en trois ordres : "bourgeois signifie aussi une personne du tiers-état" ("les bourgeois ont leurs privilèges, aussi bien que les ecclésiastiques et la noblesse"), et un sens social : "bourgeois veut dire encore un homme qui n’est pas de la Cour" ("cela sent bien son bourgeois" ; "en ce sens, il est le plus souvent adjectif : une manière bourgeoise, une conversation bourgeoise, il a l’air bourgeois"). Il n’y a pas que les aristocrates qui méprisent les bourgeois ; les ouvriers aussi : "ils appellent le bourgeois les personnes pour qui ils travaillent, soit qu’elles soient de la Cour ou de la Ville" (exemples : "il faut servir le bourgeois, il ne faut pas tromper le bourgeois").

Ces oppositions sont reprises et, parfois, amplifiées dans les éditions suivantes : en 1762, entre les ouvriers et les personnes qui les emploient (le bourgeois) ; entre les roturiers et les gentilshommes ("bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme"), emploi qui est souvent méprisant : "bourgeois se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage des manières du monde" (exemples : "ce n’est qu’un bourgeois, cela sent bien son bourgeois"). Dans l’édition de 1762, les emplois de l’adjectif sont distingués suivant qu’ils sont "en bien et en mal". En bien, ce sont caution bourgeoise ("caution solvable, et facile à discuter") ; ordinaire bourgeois, soupe bourgeoise ("un bon ordinaire, une bonne soupe") ; vin bourgeois ("vin non frelaté, et qu’on a dans sa cave, par opposition au vin de cabaret"). En mal, ce sont air bourgeois, mine bourgeoise, manières bourgeoises ("mauvais air, mine basse, manières différentes de celles du monde").

Il semble qu’au XVIIIe siècle, le sens social de bourgeois prédomine sur les autres sens, comme l’atteste Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "bourgeois annonce l’état mitoyen entre la noblesse et le paysan", comme si le tiers-état était en train de se scinder en deux états, ou classes comme on dit parfois, suivant que leurs membres habitent la ville ou la campagne. Il confirme que l’adjectif bourgeois est pris "ordinairement en mauvaise part et se dit par mépris".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est noté que "dans les différents métiers, les garçons appellent leur bourgeois le maître chez lequel ils travaillent" : c’est la préfiguration de l’opposition entre patrons et employés et du sens marxiste que bourgeois prend au XIXe siècle. L’ancien régime a beau avoir disparu, la langue en conserve des traces : "bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme" et "il se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage du grand monde". La Révolution n’a pas eu d’effet sur les mentalités. Le mépris pour les états jugés, à tort, inférieurs perdure, comme on l’a observé en URSS et en Chine, où les nouvelles classes dirigeantes ont continué à mépris les classes, dites basses, moujiks ou paysans. Dans la sixième édition (1832-35), le sens social est encore plus nettement exprimé : "bourgeois se dit, parmi les ouvriers, des personnes pour lesquelles ils travaillent, quelle que soit leur qualité" (exemples : "il ne faut pas tromper le bourgeois, travailler chez les bourgeois"), tandis qu’une nouvelle opposition apparaît : "bourgeois se dit aussi par opposition à noble ou à militaire" ("les militaires et les bourgeois") et que les emplois de d’adjectif bourgeois s’étendent à la comédie (comédie bourgeoise : "représentation d’une ou de plusieurs pièces de théâtre, donnée par des personnes qui ne jouent la comédie que pour leur amusement"), à la cuisine ("cuisine bourgeoise, cuisine bonne et simple"), à la maison ("maison bourgeoise, maison simple et propre, sans luxe ni recherche : on le dit aussi d’une maison quelconque par opposition aux hôtels, aux maisons garnies"), aux vêtements ("habit bourgeois se dit par opposition à l’uniforme militaire et aux costumes des différents états ; l’habit bourgeois ne sied pas aussi bien à cet officier que son uniforme ; les juges ne mettent la robe qu’au palais, ils vont dans la société en habit bourgeois"). Littré (Dictionnaire de La langue française, 1863-77) récapitule les emplois sociaux de bourgeois : "personne appartenant à la classe moyenne d’une ville", "patron ou maître chez lequel un ouvrier travaille", "se dit par opposition à noble, à militaire", "par dénigrement, homme sans distinction" et "bourgeois considéré à différents points de vue : le bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme ; le bourgeois du campagnard, c’est l’habitant des villes qui porte un habit ; l’ouvrier qui habite la ville n "en connaît qu’un : le bourgeois de l’atelier, c’est son bourgeois à lui, ou, si vous l’aimez mieux, son maître, son patron".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens social est amplifié par rapport aux éditions antérieures : "bourgeois se dit aussi, par opposition à ouvrier, d’un homme qui ne travaille pas de ses mains, ou encore d’un homme qui, ayant acquis une certaine aisance, a cessé de travailler". Le mot est défini "par opposition à ouvrier". Ce qui est déterminant, c’est le travail : ou bien le bourgeois fait travailler les autres, ou bien il vit de ses rentes. Ce qui disparaît, c’est l’opposition entre les bourgeois et les gentilshommes, comme si la Révolution de 1789 commençait à produire ses effets dans la langue plus d’un siècle après qu’elle a eu lieu. En revanche, cette ancienne opposition a été remplacée par une opposition nouvelle : "les artistes, depuis l’époque romantique, emploient ce mot pour désigner quelqu’un qui est peu versé dans les arts et qu’ils accusent d’avoir le goût vulgaire", comme si les artistes avaient pris la place, dans la hiérarchie sociale, de l’aristocratie défunte ou comme si l’aristocratie avait ressuscité dans un avatar artiste.

Presque tous les emplois modernes de bourgeois, relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont péjoratifs. Certes, la définition usuelle de ce mot est à peu près neutre : "personne appartenant à la classe moyenne et dirigeante, n’exerçant aucun métier manuel et jouissant d’une situation aisée, par opposition au monde ouvrier ou paysan". Les exemples sont moins neutres : "grand, gros bourgeois", "Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles" (Flaubert, 1863), "l’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher" (Zola, 1885), "cette affreuse petite bourgeoise empâtée" (Montherlant). Le sens péjoratif est clairement exposé : "le bourgeois considéré dans son caractère, sa conduite, etc., personne soucieuse de sa tranquillité et de son bien-être, dépourvue de grandeur d’âme et d’ouverture d’esprit". Les exemples sont : "bourgeois étroits, précautionneux, trembleurs", "le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris", (Stendhal, 1826), "le bourgeois est avare, la bourgeoisie est prude" (Hugo, 1862), ou encore les expressions effaroucher, épouvanter, épater le(s) bourgeois, traiter quelqu’un de bourgeois. Dans le "domaine esthétique", c’est une "personne à l’esprit terre-à-terre, qui n’entend rien ou peu aux choses de l’art". Les exemples sont : "aux yeux des bourgeois la caricature fait beauté" (Stendhal, 1839) et "dans tout homme qui tient une plume (...) le bourgeois voit un inutile" (Vallès, 1865). Les temps ont bien changé. Aujourd’hui, les bourgeois sont bohèmes : les bobos ne jurent plus que par l’art, la subversion, ce qui dérange, l’anticonformisme, la révolution (de salon), etc. à la condition que leurs biens ne soient pas menacés. Quand il est adjectif, bourgeois classe : "qui est relatif, qui est propre aux bourgeois ; qui est typique de la classe des bourgeois". C’est la classe ou la société qui sont bourgeoises ou encore : "l’horreur des bourgeois est bourgeoise"  (Renard, 1889) ; "l’athéisme est un produit de la décadence bourgeoise" (Maritain, 1936) ; "grand-père m’avait élevé dans le respect de la démocratie bourgeoise", écrit Sartre en 1964 (il aurait mieux fait de rester fidèle à ce que son grand-père lui avait enseigné) ; "l’énormité du risque n’empêchera sûrement pas la société bourgeoise de faire encore la guerre. Et la guerre nous délivrera de la société bourgeoise" (Duhamel, 1934 ; le Pasquier qui annone cela ajoute : "il n’y aura de paix que dans l’ordre socialiste" : ce gogo est un bobo en herbe). L’emploi substantivé de l’adjectif dans du dernier bourgeois, au sens de "très vulgaire", concentre tout le mépris que les franchouillards vouent aux bourgeois.

 

30 juin 2007

Nouvelle Langue Française

 

DE LA NOUVELLE LANGUE FRANCAISE EST MAINTENANT UN LIVRE

 

 

Depuis plus de deux ans, Arouet le Jeune est l’hôte du site Nouvelle Langue Française, qu’il a nourri de plusieurs centaines de contributions riches et régulières. Voici désormais une centaine de ses articles réunis sous la forme d’un glossaire et publié par les éditions Muychkine, un nouvel éditeur indépendant et soucieux de montrer que la pensée critique n’est pas encore morte en France.

 

Quatrième de couverture :

"L'Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme et les pays où il a régné, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd'hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser.

La langue est aussi un champ de bataille.

Il existe un phénomène inquiétant car à peine sensible. Ce sont les changements de sens, soit qu’ils sont liés à la vie de l’esprit et à la culture, soit qu’ils se rapportent à des principes publics ou des valeurs privées. Les sens anciens peu à peu s’effacent et disparaissent ; de nouveaux sens s’y substituent, sans que les locuteurs en aient une claire connaissance.

En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord, des membres d’institutions savantes mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables. Ainsi, se forme une nouvelle langue française ou NLF.

Il est possible de la décrire. L’objectif de ce glossaire est d’en rendre compte à travers une étude érudite aussi bien que polémique de la perversion du sens des mots."

 

 

C’est en philologue qu’Arouet analyse jour après jour l’évolution du sens des mots et leur dérive au service d’une langue idéologisée n’ayant rien à envier à la novlangue décrite par Orwell il y a quelques décennies. Il s’agit d’exhumer le réel que ces mots tentent de toute force d’évacuer pour y substituer une vision du monde bien-pensante et dénuée de la négativité inhérente à la vie.

 

 

Comment se le procurer ?

En envoyant un chèque de 18 euros TTC par volume commandé à l’ordre d’Aurélien Daimé, au 30 bis, rue des Sablons, 60200 Compiègne.

Les frais de port sont inclus dans le prix.

 

 

Pour tout renseignement, veuillez contacter Aurélien Daimé, soit par téléphone (06.81.13.94.01 ou 03.44.20.49.56), soit par mail (aurelien.daime@edhec.com)

 

 

Au programme de ce volume de 260 pages, outre une préface inédite, l’on pourra retrouver les articles suivants :

 

Acteurs sociaux / militants ; Activistes ; Aliénation ; Allah akbar et autres mots traduits de l’arabe ; An quarante ;  Antiracisme et racisme ; Apartheid ; Assassin ; Association et associateur ; Autogestion ; Autonomie, autonome ; Avancée ; Beauf ; Born again islamistes ; Caricatures ; Ce pays : nommer la France ; Chances (égalité des chances) ; Citoyen ; Colon, colonie, coloniser, colonisation ; Combat et autres mots de la guerre ; Conservateur ; Cosmopolite ; Créateur ; Création ;  Culture ;  Démocratie associative ; Discrimination ; Discrimination positive ; Double peine ;  Dresser, dressage ; Echange inégal ; Echec scolaire ; Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés ; Ethnocentrisme ; Extirper ; Fierté ;  Fondamentalisme ; Gaulois ; Gouvernance ; Histoire avec un H majuscule ; Humanitairerie ;  Identité ; Idéologie ; Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières ; Incivilités (actes) ; Indigène ;  Inquisition ; Instruction ;  Intégrisme ; Intermittents et précaires ; Intervention ; Intime, intimer, intimation ; Islamisme ; Islamiste ; Jeûne ; Jeunes occidentalisés ; Laïc ou laïque ? ; Lapidation, lapider, lapidateur ; Légitime ;  Libéral ;  Liquider ; Lutte ; Maître ; Manifestation ; Martyr, martyre ; Ménage, management, manager, ménager ; Métissage ;  Mouvance islamiste ; Moyen-Orient arabe ; Multiculturalisme ; Nationalisme, nationaliste ; Nazi, nazisme ; Norme, normatif ; Parité ; Phobie et – phobe ; Plébiscite ; Pogrom ; Positif ;  Pratique ; Présumé ; Propagande ; Prophète ou messager ? ;  Protégé ;  Race ; Raid ; Ratonnade ; Réfugiés ;  Relégation :  Religions du Livre ; Répression ; Respect ; Ressentiment ; Ressortissant ; Revendication ;  Révolution ;  Ségrégation ;  Senior ; Sensible : quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles ; Sioniste, sionisme ; Socialisme ;  Socialisme national ou national-socialisme ? ; Stigmate, stigmatiser, stigmatisation ; Symbole ;  Système ; Système éducatif ; Terrorisme ; Tiers monde ; Tolérance ; Tourisme, touriste ;  Violence scolaire

 

 

 

25 juin 2007

Groupe (suite)

 

 

La nom groupe aux XIXe et XXe siècles

 

 

 

Le nouveau sens de groupe, qui se substitue peu à peu au premier sens pictural, est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit également, dans le langage ordinaire, d’un certain nombre de personnes réunies et rapprochées". Les exemples sont : "des groupes se formèrent sur la place publique, disperser les groupes, un groupe de cinq personnes, un groupe de curieux, un groupe de danseurs". Il se dit aussi des choses, comme dans cet emploi descriptif ("réunion quelconque d’objets formant un tout distinct", "cette mer est semée de plusieurs groupes d’îles, un groupe d’arbres, un groupe de collines"), qui prépare l’extension de groupe aux sciences, sociales ou descriptives, du XXe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme que groupe s’est étendu au XIXe siècle à des réalités sociales ("un certain nombre de personnes réunies" ; "un groupe de curieux, des groupes menaçants se formaient dans la rue ; la force armée les dissipa") et il en révèle un des fondements idéologiques : "terme de fouriérisme, réunion d’individus, attirés les uns vers les autres par une des quatre passions affectives". L’exemple cité est encore plus éloquent : "dans la phalange, les groupes sont les éléments des séries". Le sens descriptif de groupe ("réunion d’objets formant un tout distinct") s’étend aux sciences : la géologie ("groupe crétacé, roches du terrain crétacé, groupe oolithique, terrain jurassique"), la botanique ("agrégation, dite plus communément sore, des petites capsules qui constituent la fructification des fougères"), la lexicographie ("la lettre ou les lettres placées en tête des colonnes d’un dictionnaire, et servant d’initiales aux mots contenus dans chaque colonne") et au vocabulaire technique des chemins de fer : "réunion de plusieurs petits colis en une seule expédition".

Le social renforcé par la science : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès définitif de groupe au XXe siècle, dans tous les domaines de la science et de la société. Les Académiciens restent un peu en retrait de cette vague de fond. Aux définitions de 1832-35, ils se contentent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), d’ajouter l’emploi de groupe "dans le langage de la politique" : c’est "l’ensemble plus ou moins considérable des députés, sénateurs, etc., d’une même opinion"  (exemples : "les groupes de gauche se réunirent, il préside un groupe important"). En revanche, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’apothéose. Aux sens anciens, sont ajoutés des emplois nouveaux, comme l’atteste le longue liste de "syntagmes" (ou "groupes de mots") dans lesquels groupe est d’usage courant : groupe familial, humain, national, naturel, social, professionnel ; groupe d’étude, de travail ; groupe de tête, de queue ; groupe d’intérêt(s) ; membres d’un groupe ; appartenir à un groupe, faire partie d’un groupe ; médecine, psychothérapie de groupe ; répartir des élèves en groupes de niveau ; argots de groupe ; cabinet de groupe ; dynamique de groupe ; groupe de combat, groupe de choc, groupe franc ; groupe d’aviation, de bombardement, de chasse ; groupes alpins de réserve ; groupe aérien ; groupe de reconnaissance ; groupe d’artillerie à deux batteries ; groupe de divisions, de corps d’armée, d’armées ; groupe sanguin ; groupe parlementaire communiste, monarchiste, républicain, radical, socialiste ; groupe de pression (le groupe de pression pouvant être agricole, industriel, commercial) ; etc.

La sociologie croit bon d’en rajouter. Les groupes humains ou sociaux sont complétés par les groupes  d’appartenance : groupe primaire ("personnes se connaissant entre elles, connaissant toutes les autres personnellement"), groupe secondaire ("dans lequel les relations entre les membres sont indirectes (...) et passent par un intermédiaire : profession, (...) institution, (...) ville, (...) nation"). Le sport n’est pas en reste. Un groupe est un "peloton de coureurs", ou inversement.

 

Du social, le nom groupe s’étend aux sciences et aux techniques. Un groupe est "un ensemble de choses concrètes ayant une fonction déterminée et réunies en un même lieu" : convertisseur, générateur, motopropulseur, le groupe peut aussi être imprimant, turboalternateur, moto-treuil, électrogène, scolaires, d’habitation, résidentiel, de mots (ou syntagme), complément, sujet, verbal, nominal, prépositionnel, de notes. En mathématiques, c’est un "ensemble G muni d’une loi de composition interne satisfaisant aux trois conditions suivantes : cette loi est associative ; elle admet un élément neutre ; rout élément de G est symétrisable". Le groupe est abélien, additif, bipolaire, commutatif, multiplicatif, continu, discontinu ; il existe un groupe de permutations, une structure de groupe, une théorie des groupes. Le groupe peut être aussi biologique, botanique, chimique, zoologique, de vertébrés, des langues sémitiques, indo-européennes ; les vitamines sont du groupe A ou du groupe B. L’économie est aussi de la partie. Un groupe est un "ensemble d’entreprises ayant des liens, des intérêts communs" ("groupe financier, industriel"), comme dans cet exemple : "les prix d’un grand nombre de produits industriels sont soumis à la fois à des interventions multiples de l’État et aux pratiques des groupes et ententes" (1964).

 

Surnage au milieu de ces groupes un emploi social, mais en relation avec les arts et les lettres. C’est un "ensemble d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels partageant (hélas !) les mêmes idées sur l’art, sur la littérature" : "groupe surréaliste, des XX, symboliste".

 

La succès de groupe est si vif que les sociologues se sont crus obligés de fabriquer le dérivé groupal, -ale, -aux, et qui a pour sens "qui concerne ou qui caractérise le groupe primaire". Comme c’est écrit dans le Traité de sociologie (1968, millésime inoubliable), "les phénomènes psychiques sont "totaux" parce qu’ils impliquent à la fois la mentalité collective, la mentalité interpersonnelle ou groupale et la mentalité individuelle". Les sociologues ont mérité d’être nommés groupistes et leur prétendue science groupisme ou groupologie ou, mieux, groupalisme.

 

L’article qui est consacré à groupe dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est presque aussi long que celui du Trésor de la Langue française. Les sens relevés sont innombrables : "ensemble de personnes réunies par une communauté de caractères, d’intérêts, d’objectifs, associées pour une activité déterminée ou un but commun" (groupe ethnique, familial, social, appartenir à un groupe littéraire, artistique, etc. etc.) ; "ensemble d’éléments analogues ou complémentaires, qui forme un tout et qui remplit une fonction déterminée" (groupe de lettres, de mots, sujet, verbal, scolaire, bancaire, financier, industriel, de sociétés, de presse, etc.) ; "catégorie d’une classification dans laquelle on fait entrer des êtres ou des choses ayant une ou plusieurs caractéristiques communes" (groupe des langues slaves, les verbes du premier groupe, le groupe des carnivores, groupe sanguin, etc.) ; en algèbre, "ensemble défini par une loi associative admettant un élément neutre et telle qu’à chaque élément correspond un élément symétrique" (groupe commutatif, additif, théorie des groupes, etc.). Dans d’autres articles, les Académiciens se montrent réservés vis-à-vis de la modernité groupiste, sociale, solidariste et solidaire. Il semble que les groupes et l’amour des groupes leur aient anesthésié toute lucidité.

Quant au sage, face à ces groupes déferlants, il sent le besoin de crier : "bande à part, c’est ma règle, et j’y tiens".

 

24 juin 2007

Groupe

 

 

Le nom groupe jusqu’au début du XIXe siècle

 

 

 

Emprunté à l’italien gruppo, terme de peinture et de sculpture, attesté en italien à la fin du XVe siècle dans le seul sens pictural que ce mot a longtemps eu en français, groupe est employé en français en 1668 (dans le Journal des Savants) comme un terme des Beaux-Arts, au sens de "réunion de plusieurs figures formant, dans une œuvre d’art, un ensemble".

C’est dans ce seul sens que groupe est relevé de la première à la cinquième édition (1694-1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "assemblage de plusieurs corps les uns auprès des autres" (1694 : "un groupe de deux ou trois figures"). Les Académiciens précisent que ce mot "ne se dit qu’en matière de peinture et de sculpture" : "terme de sculpture et de peinture, qui signifie l’assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés ou unis, que l’œil les embrasse à la fois" (1762 et 1798 : "un groupe d’enfants, ces figures font un beau groupe, un groupe d’animaux, un groupe de fruits"). Dans ces deux dernières éditions, est relevé groupe de cristaux employé dans en science ("se dit d’un assemblage de colonnes de cristaux réunis sur une même base").

A partir de la sixième édition (1832-35), ce premier sens, défini dans les mêmes termes, est complété par de nouveaux sens, sans cesse plus nombreux, de sorte que dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens ancien de groupe n’est plus mentionné que comme un emploi spécial ou spécifique, limité aux seuls Beaux-Arts : "œuvre peinte ou sculptée où sont réunies plusieurs figures formant un ensemble", comme dans les exemples "groupe de marbre, de bronze, le groupe de Laocoon, La Danse est un groupe de Carpeaux".

A compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle, groupe est accaparé par les sectateurs de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, en voie de constitution et qui remplace peu à peu au XIXe siècle l’ancienne religion chrétienne. C’est le cas aussi d’autres mots, tels site, paysage, simulacre, modèle (cf. les articles qui y sont consacrés). Le pillage de ces termes d’art n’est pas dû au hasard. Les sectateurs de la nouvelle foi veulent faire accroire que ce qu’ils professent est meilleur et surtout plus beau que l’ancienne croyance. Les mots qu’ils empruntent à l’art servent d'enjoliveurs ou de cache-misère.

La nouveau sens de groupe est "ensemble d’êtres ou de choses ayant des caractères communs dont on se sert pour les classer". Point avec le verbe classer la problématique des sciences sociales en gestation : grouper, regrouper, classer, étiqueter, c’est là toute l’activité du nouveau savant (cf. la grande classification de Linné) ou du sociologue. Ce sera aussi l’activité principale des Etats totalitaires. L’étiquette, une fois les groupes établis, peut être une étoile jaune. C’est encore, attesté en 1755, le sens "ensemble de personnes ou de choses réunies" et surtout en 1790, chez Marat, dans un pamphlet dénonçant Necker, "ensemble de personnes liées par un point commun (opinions, goûts, activités, etc.)".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), note le succès de groupe et de grouper entendus dans un sens social. Il définit "ces termes des arts du dessin" en répétant la définition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés que l’œil les embrasse à la fois" (exemples : "groupe d’enfants, d’animaux, de fruits" dans un tableau). De la même manière, grouper signifie "mettre en groupe", comme l’illustrent les exemples "ce peintre sait bien grouper ses figures" et "ces figures groupent bien". Or, au moment où Féraud rédige son dictionnaire, ces termes commencent à sortir du domaine des arts pour désigner des réalités sociales anciennes qui étaient nommées jusque-là communauté, paroisse ou assemblée (des fidèles - ce qu’est l’église). Les mots groupe et grouper, note Féraud, "sont en faveur chez les néologues" (les inventeurs d'une autre nouvelle langue), comme dans l’exemple qu’il cite : "la société nécessairement dissoute n’offrirait que la masse énorme d’un corps sans mouvement. Ce serait moins un corps organisé, qu’un groupe d’automates". Pour Féraud, cet emploi de groupe est de l’amphigouri. S’il reconnaît qu’il n’en comprend pas la raison, c’est qu’il ne perçoit pas la vague de fond de la nouvelle religion qui légitime l'emploi social de ces mots de peintre. Ou cet autre exemple : "en élaguant ainsi une foule de branches dispendieuses, je parviens à diminuer le groupe effrayant des impôts". Féraud ramène ces façons de parler à un effet de mode détestable : "groupe des impôts et diminuer le groupe, quel langage ! Et ce que c’est que de vouloir employer les mots à la mode !". En réalité, ce qu’il estime être la mode devient au XIXe siècle le monde : le social y épuise le monde ou ce que l’on peut en dire.

 

 

 

 

23 juin 2007

Transe

 

 

 

 

 

 

Déverbal du verbe transir, emprunté au latin classique transire, "passer, partir, traverser", le nom transe est attesté au XIIe siècle dans la transe de la mer, à savoir "le passage, la traversée de la mer", et à la fin du XIIIe siècle dans le transe de la vie, "le cours de la vie". Au XVe siècle, peut-être sous l’influence du mot anglais trance, emprunté au français, il prend le sens de "anxiété, appréhension" ("être en grandes transes", Froissart) : la transe est un état de grande anxiété et, au début du XVIe siècle, une inquiétude mortelle, comme chez Amyot ("jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l’avenir pour le regard du bien public, n’a jeté cette crainte arrière de soi") et Montaigne ("selon les règles de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, la peste").

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : (1694, première édition) : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ("il est toujours en transe, il est dans de grandes transes, dans des transes mortelles, dans les transes de la mort" : les Académiciens précisent que "son plus grand usage est au pluriel") ; "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" (1762, 1798, 1832-35 : mêmes exemples, la remarque "son plus grand usage est au pluriel" disparaît) ; "frayeur, angoisse très vive, appréhension d’un malheur, d’un accident" (1932-35, exemples : "il est toujours en transe, il est dans les transes, dans des trames mortelles à la pensée de ce qui pourrait arriver"). C’est aussi ce sens que donnent à transe les auteurs de L’Encyclopédie ("peur violente qui glace" ; "on dit les transes de la mor", "un bon chrétien doit toujours vivre en transe"), Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; "être toujours en transe, dans de grandes transes, dans des transes mortelles; dans les transes de la mort" ; "Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous", Voltaire), Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; exemple de Madame de Sévigné : "laissez-vous aller un peu à la douceur de n’être plus dans les transes et dans les justes frayeurs d’un péril qui est passé").

 

A compter de 1825, le mot anglais trance prend le sens de "ravissement d’esprit, exaltation, transport" chez les occultistes. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 le définit ainsi : "sleep-like condition" et "abnormal, dreamy state ; hypnotic state". C'est le sens qu'a pris le nom transe à la fin du XIXe s. Ce sens moderne est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de spiritisme, état de transe ou simplement transe : état particulier d’hypnose et d’angoisse où les médiums prétendent se trouver au moment où l’esprit se manifesterait en eux". L’exemple cité est "entrer en transe".

L’évolution sémantique de transe, de "frayeur" à "hypnose", confirme la justesse d’une des thèses que développe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, à savoir que la religion de l’ère moderne, commencée à la fin du XVIIIe siècle, est un mixte d’idéologie sociale et de délire occultiste. Aux prophètes ou visionnaires, il incombe, en faisant tourner les tables, d’avoir commerce avec les esprits, de prédire l’avenir ou de révéler des choses cachées. Flaubert qui avait perçu cela écrit insolemment : "la Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". Les Surréalistes, les sectateurs les plus virulents de cette nouvelle religion, touillaient la salade de leur révolution socialiste avec la vinaigrette de leur confiance aveugle dans les prédictions ou visions des médiums et des voyantes.

Le nouveau sens de transe est le papier tournesol de la Modernité. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’exposent en détail. En parapsychologie, c’est "l’état du médium sensible aux effets de phénomènes parapsychiques" (exemples : "transe médiumnique, entrer en transe"). Cendrars en 1949 établit un parallèle la nouvelle religion sociale et occultiste et l’ancienne religion chrétienne, sans noter la substitution lente de la première à la seconde : "chez le mystique l’extase, chez le médium la transe. L’un et l’autre phénomènes peuvent comporter des symptômes organiques communs : aliénation des sens, refroidissement des extrémités, ralentissement de la respiration, souvent rigidité, anesthésie totale, catalepsie". Aux XIXe et XXe siècles, les Occidentaux voyagent à travers le monde qu’ils contrôlent et ils découvrent avec stupeur et fascination des peuples dits "primitifs", qui participaient régulièrement à des cérémonies de transe collective. Leiris, écrivain voyageur et ethnographe, décrit en détail la transe (cf. Afrique fantôme) : c’est "l’état d’exaltation d’une personne qui se sent comme transportée hors d’elle-même et en communion avec un au-delà". Camus n’était pas un "étonnant voyageur", mais il avait des lumières en ethnographie. Il écrit ainsi dans L’Exil et le Royaume (1957) : "les jeunes négresses, surtout, entraient dans la transe la plus affreuse, les pieds collés au sol et le corps parcouru, des pieds à la tête, de soubresauts de plus en plus violents à mesure qu’ils gagnaient les épaules".

Avec le succès de l’ethnographie et de l’occultisme, le nom transe s’étend au social. La poésie est touchée. Transe remplace inspiration (1929, Valéry, Variétés II : "j’avais pensé et naïvement noté (...) que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un chef-d’œuvre d’entre les plus beaux"). La médecine fait de la transe une "sorte de sommeil pathologique ou d’altération de la conscience avec indifférence aux événements extérieurs et dont il est difficile de faire sortir le sujet". Non seulement, la transe est "hypnotique", mais elle est aussi "alcoolique" ou même "hystérique", comme chez Giono : "un homme d’une trentaine d’années, bien bâti, aux cheveux bouclés, au grand nez, était agité d’une sorte de transe hystérique (...). Les yeux lui sortaient de la tête. Il finit par s'engouer dans sa fureur et par tousser" (Le Hussard, 1951). Elle saisit les savants quand ils se lancent dans de vifs débats : "chaque fois qu’une étymologie m’intéresse, me retient, m’amuse, les spécialistes entrent en transe et me démontrent aussitôt que cette étymologie est fantaisiste" (Duhamel, Manuel du protestataire, 1952).

La nouvelle religion sociale et occultiste accapare ce qu’il y a de primitif ou d’exotique dans un monde en voie d’uniformisation totale. La transe fait partie du butin. Elle tient le haut du pavé de la dogmatique moderne.

 

22 juin 2007

Commerce

 

 Commerce et commerce équitable

 

 

En latin, commercium a pour sens propre "trafic, négoce, commerce" (le fait d’acheter et de vendre des marchandises) et pour sens figuré "rapports, relations, échanges" et même "relations charnelles". Le français a emprunté au latin la forme commerce et les deux sens de commercium. Le sens propre est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle et, à la fin de ce même siècle, le sens figuré : commerce du peuple.

Ce sont ces sens que relèvent les lexicographes : "trafic, négoce de marchandises, d’argent, en gros ou en détail" et "communication, correspondance ordinaire avec quelqu’un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires". Ainsi "on dit qu’un homme est d’un agréable commerce pour dire qu’il est d’agréable société, et d’un commerce sûr pour dire qu’on se peut fier à lui" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). C’est dans les exemples que les Académiciens évoquent, en négatif, le "commerce de galanterie" : "il n’y a entre lui et cette dame qu’un commerce d’esprit". Aux nombreux exemples cités, il apparaît que le commerce était une source importante de création de richesse dans la société d’ancien régime et qu’il était à cette société ce que l’économie est à la nôtre. Les exemples cités pour illustrer le sens propre le montrent : "la liberté, facilité du commerce ; établir, rétablir le commerce ; cela fait rouler le commerce ; défendre, interdire le commerce ; la paix entretient le commerce, fait aller le commerce, fait fleurir le commerce, met de l’argent dans le commerce ; la guerre fait cesser le commerce, rompt le commerce ; le commerce est interrompu, perdu, ruiné ; le commerce va bien, ne va plus ; le commerce enrichit un Etat, est la richesse d’un Etat ; le commerce de Levant est d’épiceries ; le grand commerce de Moscovie est de fourrures ; le commerce des soies, des toiles, des cuirs ; en ce pays-là on fait commerce de toute sorte de marchandises".

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens ne se contentent pas de l’exemple commerce de galanterie pour évoquer les relations charnelles : ils exposent le sens sexuel de commerce : "on dit avoir commerce, être en commerce avec… : il s’entend en mauvaise part, quand on parle de personnes de différents sexes". Et de même sexe ? La question est trop incongrue pour effleurer l’esprit de ces prudes Académiciens.

D’une édition à l’autre, l’article commerce comprend les mêmes deux sens, propres et figurés, parfois fragmentés en sens particuliers : ainsi, à partir de la cinquième édition (1798), il est précisé que commerce "se prend quelquefois pour le corps des commerçants et négociants". Ce qui change aussi à partir de la sixième édition (1832-35), c’est l’ampleur des exemples qui illustrent le sens propre de commerce. Ainsi, aux exemples anciens sont ajoutés : "le commerce ne demande que liberté et protection ; commerce en gros, en détail ; commerce interlope, de contrebande, maritime, d’entrepôt, étranger, avec les colonies ; commerce des colonies, de l’Inde, de la Chine, du Levant ; commerce intérieur, extérieur ; le principal commerce de la Russie consiste en fourrures, etc. ; le commerce français ; le commerce des épiceries, des soies, des soieries, des toiles, des cuirs, etc. ; faire commerce de toutes sortes de marchandises ; affaires de commerce ; entreprises de commerce, navires de commerce ; villes de commerce ; maison de commerce ; effets de commerce ; c’est une bonne branche de commerce ; commerce avantageux, lucratif ; faire le commerce ; faire un petit commerce, un grand commerce ; livres de commerce, société de commerce, traité de commerce, tribunal de commerce, code de commerce ; le ministère du commerce et des travaux publics ; conseil du commerce et des manufactures". Ces exemples sonnent, pour la plupart d’entre eux, comme des manifestes en faveur d’une économie libre. Les spécialistes d’histoire économique établissent que la France a connu une très forte croissance économique au tout début des années 1830. Les exemples de dictionnaire s’en font l’écho.

Le mérite de Littré est de montrer dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), à la fois dans les définitions et les citations, l’importance prise par le commerce dans le développement économique. Ainsi Voltaire : "le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était faiblement cultivé et dont les grands principes n'étaient pas connus" et dans une lettre de 1769 : "je suis persuadé avec vous que le pays où le commerce est le plus libre sera toujours le plus riche et le plus florissant, proportion gardée" ; "je crois très fermement que, si Colbert avait vécu de nos jours, il aurait été le premier à presser (id est hâter) la liberté du commerce". Littré définit la liberté du commerce comme le "principe d’économie politique qui conduit à supprimer ou à réduire notablement les entraves douanières, fiscales ou autres, qui empêchent la liberté des échanges entre les pays ou entre les provinces d’un même pays" et le commerce, "dans le langage spécial de l’économie politique", comme "l’industrie qui met le produit à la portée du consommateur" : "l’agriculture, la fabrication, le commerce sont les trois branches de la production générale". L'économiste J-B Say écrit en 1840 que "tous ont cru que le commerce consistait essentiellement dans l’échange, tandis qu’il consiste essentiellement à placer un produit à la portée des consommateurs".

Littré distingue le commerce du négoce et du trafic en ces termes : "étymologiquement, commerce est l’échange de marchandises ; négoce est l’état de celui qui ne prend pas de loisir, sens général déterminé dans notre langue à désigner les occupations commerciales ; trafic est le transport des objets de commerce d’un endroit à un autre. Cela posé, on comprend les acceptions que l’usage a établies entre ces trois mots. Commerce est le terme le plus général, représentant, sans aucune idée accessoire, l’échange qui fait passer des uns aux autres tous les objets d’utilité ou d’agrément ; c’est pour cela qu’on peut l’employer presque toujours en place de négoce ou de trafic, tandis que négoce ou trafic ne peuvent pas s’employer toujours en place de commerce ; c’est pour cela aussi que l’usage l’a préféré pour désigner collectivement l’ensemble de ceux qui se livrent au commerce. Négoce, plus restreint, désigne spécialement l’exercice du commerce ; aussi l’usage emploie-t-il négociant, de préférence à commerçant, quand on parle de celui qui exerce un négoce particulier : les négociants d'une ville, un négociant en vins. Enfin, trafic s’applique particulièrement au commerce de transport ou de commission, à l’industrie du revendeur, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le sens propre de commerce ("trafic, négoce de marchandises, d’argent, soit en gros, soit en détail") sont moins nombreux et moins amples que dans la sixième édition de 1832-35, comme si le commerce était devenu une activité sinon honteuse, du moins peu valorisante, ou comme si les élites de la culture se défiaient, à la différence de Voltaire, du commerce. Mais dans la neuvième édition (en cours), les Académiciens montrent moins de réserves vis-à-vis du commerce. Cette activité, qui "consiste à acheter et à vendre des marchandises, des denrées, des valeurs, des services, etc., en vue de réaliser un profit", est illustrée d’aussi nombreux exemples que dans la sixième édition : "le commerce des grains, des vins, des bois, du cuir, des métaux, de gros, de demi-gros, de détail ; le commerce de l'argent ; un navire, un port de commerce ; le commerce intérieur, extérieur, international ; école de commerce ; le Ministre du Commerce et de l’Artisanat ; le Code du commerce, qui régit les matières relatives aux échanges commerciaux ; bourse de commerce ; chambre de commerce et d’industrie, "établissement public composé de commerçants et d’industriels élus par les membres de leur profession, et qui est chargé de représenter auprès des pouvoirs publics les intérêts de ses mandats, d’assurer l’exécution de certains travaux et la gestion de certains services" ; acte de commerce : "tout achat ou toute vente de biens meubles ou immeubles, toute entreprise de commission, de location, de transport, toute opération de banque, de change" ; effets de commerce : "lettres de change et billets à ordre" ; livres de commerce : "documents comptables tenus par une entreprise, tels que le livre journal, le livre d’inventaire" (exemple : "les livres de commerce ne doivent comporter ni blancs, ni altérations") ; registre du commerce, destiné à recevoir l’immatriculation des personnes physiques ayant qualité de commerçants et celle des sociétés commerciales ; tribunal de commerce, qui connaît des contestations relatives aux transactions commerciales ; la liberté, la protection du commerce ; traité de commerce : "convention passée entre deux ou plusieurs Etats pour régler leurs échanges commerciaux" ; fonds de commerce : "ensemble des droits et des biens qui appartiennent à un commerçant ou à un industriel et qui lui permettent d’exercer sa profession" ; employé de commerce : "salarié payé au mois dans un établissement commercial" ; voyageur de commerce, représentant de commerce : "personne qui se déplace pour proposer des marchandises ou des services à la clientèle, prendre les commandes et s’assurer de leur exécution". Les expression courantes sont "faire du commerce, avoir une activité de commerçant", "avoir le sens du commerce et, familier, avoir la bosse du commerce, y être très habile".

L’ampleur de cet article atteste que les Académiciens ne se contentent pas de définir un mot, ils cherchent aussi à connaître les réalités que désigne ce mot. Le secteur tertiaire, dont le commerce, est aujourd’hui plus important que les deux secteurs, primaire et secondaire, agriculture et industrie, réunis. La France est une grande puissance commerciale, ce qu’elle n’était peut-être pas au début du XXe siècle ; elle risque même à terme de tirer ses principales richesses du seul commerce.

 

Le sens figuré est mentionné comme vieilli ou littéraire dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : c’est, dans "le domaine de la vie de société", les "relations sociales, amicales ou affectives entre plusieurs personnes". En revanche, la mention vieilli n’apparaît pas dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de la l’Académie française : "au figuré, commerce se dit de l’ensemble des relations sociales". Ou bien, c’est le "comportement d’une personne vis-à-vis des autres" ("être d’un commerce facile, agréable, malaisé, difficile"), ou bien "les liaisons, communications que les personnes ont les unes avec les autres" : "avoir commerce, entretenir commerce avec quelqu’un, il a rompu tout commerce avec eux, ils sont en grand commerce d’amitié, d’idées l’un avec l’autre, ils entretiennent commerce de lettres, par lettres, ils entretiennent une correspondance suivie". Il est un fait dont ces lexicographes conviennent : c’est le sens péjoratif de commerce ("le plus souvent péjoratif" dans le Trésor de la Langue française ; "péjoratif" dans le Dictionnaire de l’Académie française), quand ce nom désigne les "relations charnelles, les rapports intimes entre homme et femme", que les Académiciens illustrent de ces exemples : "un commerce incestueux" et "au Moyen Age, les sorcières étaient accusées d’avoir commerce avec le diable".

Comme le montre encore cet emploi, relevé dans le seul Trésor de la Langue française, emploi mentionné comme familier et généralement péjoratif, à savoir "faire commerce de son corps, de ses charmes : se prostituer"  ("un troupeau de femmes habite à Biskra, qui font commerce de leur corps", Gide, 1924), le commerce tient aussi de la morale, parce qu’il suppose des engagements, le respect de la parole donnée, la confiance, et que le nom a toujours eu un sens moral. Littré cite "la manière de se comporter à l’égard d’autrui" et le "trafic de choses morales" illustré par ces vers de Racine : "Que vois-je autour de moi que des amis vendus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme… ?" 

Ce qui est nouveau dans la langue moderne, ce sont les délicieux commerce équitable. Si ces mots avaient été inventés par les duchesses ou les marquises qui fréquentaient le salon de Mlle de Scudéry, personne n’en aurait été étonné. Elles seules étaient capables de faire le grand écart lexical pour nommer les réalités du monde conformément à la morale sucrée et tiédasse des bonnes intentions, à l’éthique des sentiments les plus nobles, à l’idéologie du Bien, du Bon, du Beau… Le prétendu commerce équitable est du bon et vrai commerce. C’est même du commerce qui marche du feu de dieu. Quand l’éthique est apposée sur les étiquettes, fût-elle étique, elle fait vendre tout et n’importe quoi. Les aigrefins, margoulins, escrocs savent qu’elle génère, comme ils disent, de beaux profits, qui ne feront que croître dans les années à venir, tant le marché de l’étiquette équitable est porteur. Il est étrange que les pourfendeurs du commerce international, gros consommateur d’énergie et grand producteur de gaz à effet de serre, s’enthousiasment pour le commerce équitable du coton, du café, du cacao et autres produits exotiques, tous importés de loin, et qu’ils y sacrifient sans vergogne les fruits, légumes, vins du terroir, véritable commerce de proximité, qui ne met pas en péril l’équilibre écologique de la planète.

 

 

21 juin 2007

Solidaire

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solide, solidaire a été fabriqué pour traduire l’expression du latin juridique in solidum au sens de "pour le tout, solidairement". Attesté depuis 1584 comme terme de droit, il qualifie des "choses" (obligation solidaire) ou des personnes qui sont "liées par un acte solidaire".

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé comme un "terme de pratique" (c’est-à-dire de droit, 1694, 1762, 1798), puis comme un "terme de jurisprudence" à compter de 1832-35. Il est défini à chaque fois dans les mêmes termes : "qui produit la solidité (ou solidarité) entre plusieurs coobligés" (1694, 1762 : "cette obligation est solidaire, avoir action solidaire contre quelqu’un") ou, plus explicitement, "qui rend plusieurs coobligés cautions les uns pour les autres" (1798, mêmes exemples) ou encore "qui fait que, de plusieurs personnes, chacune est obligée directement au payement de la somme totale" (1832-35, nouvel exemple : "caution solidaire") ou enfin "qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale" (1932-35, "obligation, action, caution solidaires").

A partir de la quatrième édition (1762), est relevé l’emploi de solidaire à propos de personnes, toujours dans un contexte juridique : "on le dit aussi des personnes ; il est solidaire pour dire il est obligé solidairement" (même définition en 1798) et "il se dit aussi des personnes, et signifie qui est obligé solidairement ; il est solidaire, des débiteurs solidaires" (1832-35, 1932-35).

 

Comme de nombreux autres mots de la langue juridique, solidaire prend au XIXe siècle un sens social. Le phénomène touche aussi des mots de la théologie et de la science. La nouvelle religion sociale et humanitaire, moderne en un mot, qui se met en place au XIXe siècle, phagocyte tout – et d’abord les mots prestigieux des domaines qu’elle pille. Au milieu du XVIIIe siècle, est attesté, chez le Comte de Caylus, le nouveau sens social de solidaire, au sujet de "personnes qui ont une communauté d'intérêts ou de responsabilités". Ce sens est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit figurément des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres". Exemple : "nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres". Aujourd’hui, dans la solidarité triomphante, ce ne sont plus les torts qui sont partagés, mais tout. Un siècle plus tard, dans la huitième édition (1932-35), le sens nouveau est plus amplement exposé : "il se dit dans le langage courant des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité". Les exemples sont plus nombreux aussi. A celui de 1832-35 ("nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres"), sont ajoutés ceux-ci : "les membres d’une famille sont tous moralement solidaires", "considérez-moi comme solidaire avec vous dans cet engagement".

L’article assez court que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) consacre à solidaire ne diffère guère des articles des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en revanche, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension triomphante de solidaire au social, en exposant non pas un sens, mais en distinguant les trois sens que voici : "qui est lié à une ou plusieurs autres personnes par des intérêts communs, des responsabilités communes" ; "qui a conscience d’un devoir moral de soutien et d’assistance morale et matérielle à quelqu’un ou à un groupe dans le besoin ; qui met en acte cette aide, ce soutien" ; "qui est responsable de quelqu’un, eu égard aux actes ; qui se porte garant de quelqu’un et, par métonymie, d’un aspect de son comportement moral". Le sens de solidaire comprend le lien, le devoir, la responsabilité : toute la société est là. Les écrivains cités pour illustrer ces sens sont les prophètes de la nouvelle religion : l’inévitable Hugo ("vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent", 1851) ; Bourget, la vraie matrice de Sartre ("nous ne sommes pas seuls. C’est un fait. Nous naissons appartenant à un groupe, et l’instinct vital développé dans ce groupe exerce une pression sur nous. C’est un autre fait. Cette pression, je l’appelle le devoir. Être solidaire de la société, c’est, en toute première ligne, être solidaire de son père", 1926) ; Zola ("les démarches que faisait Mme Caroline (...) lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilités qui l’accablaient. Il allait être solidaire des moindres illégalités commises, jamais on n’admettrait qu’il en ignorât une seule, Saccard l’entraînait dans une déshonorante complicité", 1891).

Le triomphe sémantique de solidaire produit des dérivés, l’adverbe solidairement, qui a un sens juridique et évidemment un sens social ("ensemble avec une ou plusieurs autres personnes et en partageant les intérêts et les responsabilités"), et les très éloquents solidarisme (attesté en 1905) et solidariste (attesté en 1904). Solidarisme est un condensé et un concentré de nouvelle religion sociale : "philosophie et socio-politique, doctrine fondée sur le principe de la solidarité, en tant que devoir social, entre les hommes". Barrès (1910) vend la mèche dans un extrait qui illustre assez bien la substitution de la nouvelle religion sociale et solidaire à l’ancienne religion chrétienne : "dans l’esprit de l’instituteur, l’utilitarisme s’en alla rejoindre sur l’horizon le déisme, le kantisme, le solidarisme, toutes les morales que les savants et les hommes politiques lui avaient tour à tour expédiées de Paris pour remplacer sa morale traditionnelle". Quant à solidariste, adjectif et nom, il désigne, dans les discours de la philosophie et de la socio-politique, les partisans du solidarisme, comme l’attestent cet extrait du Traité de Sociologie de 1968 : "Smith, Comte, Sutherland, les solidaristes et Sorokin arrivaient à une morale altruiste".

Bienvenue à la nouvelle religion sociale et solidaire. Elle est partout chez elle.

 

 

 

20 juin 2007

Bravoure

 

Bravoure, braverie, bravade et autre bravitude  

 

 

 

En italien, bravura est attesté au sens de "bravade" et "arrogance" au XVe siècle ; puis au sens de "courage" et "audace" en 1541 ; ensuite au sens de "action de bravoure" (1543) ; enfin comme terme de musique dans aria di bravoura.

Il est passé en français en 1648 au sens de "vaillance" et de "courage"  (Scarron, Virgile travesti). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798 : "valeur éclatante" (exemples : "je sais qu’il a de la bravoure, il a fait paraître sa bravoure en mille occasions"). Par métonymie, il désigne aussi les actions qui témoignent d’une valeur éclatante ("il raconte ses bravoures à tout moment, il fatigue tout le monde du récit de ses bravoures", 1694, 1762, 1798). Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), se contente de répéter la définition des Académiciens : "valeur éclatante" et "suivant l’Académie, on le dit quelquefois, au pluriel, des actions de la valeur", ajoutant que "cela ne peut être bon que dans le style critique ou comique", comme si, dans le récit des bravoures, s’exprimait l’arrogance bravache.

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que le sens de bravoure, terme de musique, est défini : "il se dit au sens de ce qui est d’une exécution difficile, air de bravoure". En 1832-35, est-ce le souvenir des guerres napoléoniennes ?, la "valeur éclatante" qui définissait jusque-là la bravoure devient du "courage guerrier", de la "vaillance", ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré : "courage à la guerre". Le bravache n’est pas loin du brave, surtout si ce dernier est volubile et hâbleur. Tartarin avance derrière Matamore. Au pluriel, précise Littré, bravoures est employé "ironiquement" au sens "d’actions de valeur" - en fait, de pures fanfaronnades. Le "courage à la guerre" est mal porté, en nos temps de pacifisme. Ces emplois ironiques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94). "Par métonymie et par plaisanterie, en parlant d’une personne : le colonel Delmare, vieille bravoure en demi-solde" (1832). De la musique, bravoure s’étend à la littérature : "morceau de bravoure". C’est le "caractère d’une œuvre, d’un style particulièrement brillant". En littérature, comme en musique, le mot est souvent ironique : "air destiné seulement à mettre en valeur l’interprète" et "passage écrit ou parlé particulièrement brillant destiné à attirer l’attention ou à susciter l’enthousiasme".

 

Le Père jésuite Bouhours, dans ses Doutes sur la Langue française, pense que disculper et bravoure ont peut-être été introduits en français par Mazarin. Dans un ouvrage publié à Bruxelles en 1701, il est précisé que bravoure, "venu avec Mazarin", parut d’abord bizarre, et causa un grand désordre dans la république des lettres. On pourrait en dire de même de la bravitude, venue de Chine avec Mme Royal et dont le sens est hypothétique ou aléatoire, pour ne pas dire obscur.

Il a existé, dans la langue française, un nom braverie, dérivé du verbe braver, et non de l’adjectif brave. Ce nom est attesté en 1541 au sens de "bravade, défi" (exemples : "c’est une action plus de crainte que de braverie", Montaigne ; "refréner la braverie insolente de la jeunesse", Amyot) ; puis "ostentation" ; enfin "parure" ("ses habits, pompes et braveries"). Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) le définit ainsi : "le même que bravade, et aussi pomposité d’habits". Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il a le sens de "magnificence d’habits" (1694, 1762, 1798, 1832-35). "Les femmes aiment la braverie", disent les Académiciens, qui ajoutent : "il est bas" (1694) ; "il est du style familier" (1762), "il est du style familier, et il vieillit" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) conseille aux étrangers de "ne pas confondre braverie avec bravoure et bravade" : "le premier se dit de la magnificence en habits, mais il est bas. Le second signifie une valeur éclatante. Le troisième, action par laquelle on brave, on traite quelqu’un avec mépris et avec hauteur". Il ajoute que "autrefois, on disait braverie pour bravoure, et Scudéry reproche à Corneille que, dans le Cid, il n’est pas, jusqu’aux femmes, qui ne se piquent de braverie". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) y donne le sens de "toilette, beaux habits" et illustre ce sens par les extraits : "je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles" (Molière), "une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les États" (Mme de Sévigné), ajoutant "il vieillit". Littré précise que "l’on a dit aussi braveté dans le XVIe siècle".

Ce nom a tant vieilli qu’il n’est plus relevé dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième, en cours). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le mentionnent comme vieux au sens de "beauté des habits" et "d’élégance vestimentaire", mais ils jugent qu’au sens de "bravoure ostentatoire", il n’est pas sorti de l’usage, comme l’atteste cette citation de Toulet : "toute cette braverie n’était que surface".

La bravitude de Mme Royal est-elle de la braverie ou "élégance vestimentaire" ou de la braverie ou "bravoure ostentatoire" ? Va savoir, Charles.