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19 janvier 2011

Acculturation et déculturation

 

 

 

Dans la langue anglaise en usage en Amérique du Nord, acculturation, attesté en 1880, a pour sens « adoption et assimilation d’une culture étrangère ». C'est ce mot que les consciencieux du social, ethnologues, sociologues et autres ont emprunté dans la seconde moitié du XXe siècle. Il ne figure ni dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ni dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il a deux sens qui varient suivant la « science sociale » dans laquelle il est en usage : en ethnologie, il désigne les « modifications qui se produisent dans un groupe culturel, concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler, par suite du (sans doute pour « à la suite du ») contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture » ; en sociologie, c’est le « processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d’un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit ».

Lire les consciencieux du social, toujours en très grande diagonale, bien entendu, occasionne de franches rigolades. Les rédacteurs du Traité de sociologie publié en 1968, l’année de tous les délires, écrivent, comme s’ils étaient les Bouvard et Pécuchet de la grande ère de la Bêtise, à propos de l’acculturation, ceci : c’est « l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact, continu et direct, avec les changements qui surviennent dans les patrons culturels originaux de l’un ou des deux groupes... Selon cette définition, l’acculturation doit être distinguée du changement culturel, dont elle n’est qu’un des aspects, et de l'assimilation, qui n’en est qu’une des phases. Elle doit être également différenciée de la diffusion qui, bien que se produisant dans tous les cas d’acculturation, peut non seulement se produire sans qu’il y ait contact de groupes, mais encore qui ne constitue qu’un des aspects du processus de l’acculturation». Conclusion : « l’acculturation résulte donc d’une multiplicité de microprocessus, d’invention, d’imitation, d’apprentissage ou d’adaptation chez des milliers d’individus et des groupes en interaction, dont l’anthropologie ne fait que constater les effets statistiques ».

Heureusement, la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins imprégnée de jargon socialo-socialisant que celle du Trésor de la langue française : plus humble et moins arrogante donc. C’est, très prosaïquement, « l’adoption progressive par un groupe humain de la culture et des valeurs d’un autre groupe humain qui se trouve, relativement à lui, en position dominante » et « par extension, l’adaptation d’un individu à une culture étrangère ». Il a été écrit, ci-dessus, « moins imprégnée de jargon ». Hélas, il en reste, serait-ce cette « position dominante » qu’occuperait un groupe humain. De cela, on peut soupçonner que le groupe humain que forment les académiciens n’est plus, en matière de langue, dans une « position dominante », puisque ses membres empruntent à un groupe supérieur, plus puissant, plus nombreux, celui que forment les consciencieux du social, une partie de leur vocabulaire.

Les consciencieux du social ne se contentent pas de distinguer l’acculturation du changement culturel, de l’assimilation ou de la diffusion ; ils sont persuadés que l’acculturation se fait suivant des processus variés, de sorte qu’il convient de distinguer l’acculturation de l’enculturation (ne riez pas : c’est « l’apprentissage par un individu de connaissances possédées par son propre groupe »), de « l’endoculturation (transmission du savoir par les anciens ou la famille), de la transculturation (les changements se produisent sous l’effet de facteurs internes), de la contre-acculturation (sentiment de rejet, voire d’hostilité, envers la culture qui cherche à dominer), de la reculturation (mouvement de retour aux sources, de recherche et de reconstruction d’un patrimoine perdu).

 

Le nom déculturation et le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages dits de « sciences humaines et sociales ». Ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les consciencieux du social accusent-ils la France d’avoir commis un génocide culturel, en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elle, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc. Or, de tous ces mots de consciencieux, déculturation est le seul qui pourrait désigner avec justesse des phénomènes propres à la France actuelle. C’est, comme l’exprime le préfixe , « la perte de toutes les valeurs de référence, sans assimilation en contrepartie de celles des autres ». Que l’on lise de Renaud Camus La grande déculturation (Fayard, 2008). Les Français, que les anthropologues accusent d’avoir déculturé au cours des deux ou trois derniers siècles les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et même d’Amérique, processus auquel seuls les Luniens et les Soleilins ont échappé, sont désormais les victimes innocentes de la déculturation, pour expier sur on ne sait quel autel des péchés originels, dont le principal est de ne pas être noirs ou arabe. Le processus ne touche pas les sociétés qui sont « en contact brutal avec la culture occidentale », mais les pays occidentaux, vulnérables, submergés par des vagues de colons cupides. Désormais, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique seulement et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de valeurs qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Ils ne labourent plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, ferment les yeux pour ne pas voir tout ça et surtout se cousent les lèvres de peur que le juste mot de déculturation sorte de leur bouche.

10:27 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, société, culture

13 janvier 2011

Elémentaire, mon cher BHL

 

 

Dans le journal Le Point, Monsieur Lévy, plus connu par ses initiales BHL, se pose la question, Comment sauver les chrétiens d'Orient ?, mais dans des termes si angoissés, presque métaphysiques, et avec tant de contorsions de vocabulaire imposées par sa soumission à la bien pensance que les seules réponses qui lui viennent à l'esprit sont s'indigner (ça, c'est bon pour l'intelloterie) ou prier (ça, c'est pour ceux qui croient dans la charité du Christ). 

Imagine-t-on dans quel discrédit a posteriori serait tombé l'intello qui par hasard se serait demandé en 1943 "Comment sauver les juifs allemands ?" (mais, pas de panique, aucun d'eux ne s'est posé la question alors) et répondre "par l'indignation" et "par la prière" ?   

Pourtant, à cette question, il existe une réponse élémentaire - c'est celle qu'ont donnée les Alliés et la France libre, puis la France combattante, à partir de 1940. D'abord nommer les bourreaux, tueurs, massacreurs par le nom qu'eux-mêmes ils se donnent. Ensuite désigner par son nom l'idéologie, fût-elle religieuse, qui les inspire et le texte où cette idéologie est consignée. Enfin rappeler qu'entre 1940 et 1944, si quelques dizaines de milliers de juifs ont échappé à la mort promise, c'est parce qu'une guerre à outrance et sans merci a été menée sans compromis, sans répit, jusqu'à la capitulation de l'Allemagne, par les Alliés.

En 1995, Monsieur Lévy appelait à la guerre sainte pour sauver quelques milliers de musulmans bosniaques. Quinze ans plus tard, le va-t-en guerre s'est mué en petit toutou docile.

 

 

11 janvier 2011

Epuration

 

 

 

Dérivé du verbe épurer, ce nom est attesté au début du XVIIe siècle, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle. Il signifie « action d’épurer » et longtemps il ne s’est appliqué qu’en médecine (l’épuration du sang, in Dictionnaire de l’Académie française, 1835 ; « épuration extra-rénale, extra-hépatique, élimination des déchets toxiques d’un organe défectueux selon une technique, à l’aide d’un appareil approprié », Trésor de la langue française, 1971-94) ou dans des domaines techniques : « l’épuration des métaux » (DAF, 1835), « l’épuration des huiles » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les produits d’épuration du gaz d’éclairage ; une station d’épuration des eaux usées » (TLF, 1971-94). Dans la langue moderne, ce nom est souvent employé dans des sens figurés. « Il se dit aussi au sens moral », écrivent les académiciens en 1835, citant comme cibles de l’épuration « les mœurs, la langue, le théâtre », auxquels Littré (DLF, 1863-77) ajoute le « goût » et un « texte fautif », ce que les auteurs du TLF définissent ainsi : « domaine moral,  élimination des éléments trop libres ou choquants dans les mœurs ou dans une production littéraire » (1971-94).

C’est en 1791 que les Jacobins étendent ce nom à la politique. L’épuration, entendue ainsi, est glosée par Littré : « épuration d’une compagnie ou un corps, exclusion donnée à quelques-uns de ses membres jugés indignes d’en faire partie », qui couronne ce sens de cet exemple : « épurations politiques, exclusions dictées par des motifs politiques » ; et par les auteurs du TLF : « domaine sociopolitique, élimination d’un corps social des membres jugés indignes d’en faire partie ou considérés comme indésirables » (épuration d’un corps politique, d’un personnel administratif, des cadres) et « en particulier, mesures prises en France, après la Libération, contre des personnes ayant collaboré avec les autorités d’occupation ». De toute évidence, c’est ce sens politique qui prédomine dans la langue du XXe siècle, comme l’atteste l’article épuration de la neuvième édition du DAF (en cours de publication), dans lequel le sens politique occupe près des deux-tiers de l’espace consacré à ce mot : « action d’expulser d’une organisation, d’une administration, d’une entreprise, d’une profession, etc., une catégorie d’adhérents ou d’agents jugés indésirables ou indignes ; résultat de cette action. L’Épuration, en France et dans d’autres pays d’Europe, nom donné, au terme de la Seconde Guerre mondiale, à l’ensemble des mesures prises pour sanctionner des actes de collaboration avec l’ennemi, commis pendant la période de l’occupation allemande » (un comité d’épuration ; les tribunaux d’épuration).

Récemment, M. Sarkozy, président de la République, a qualifié les attentats dont sont victimes les Coptes en Egypte d’épuration religieuse : « Nous ne pouvons pas non plus admettre et donc faciliter ce qui ressemble de plus en plus à un plan particulièrement pervers d’épuration religieuse du Moyen-Orient ». Personne ne se fait d’illusion sur ces déclarations. La France admet cette « épuration » depuis au moins trente ans ; pis même, elle ne cesse de faire des courbettes à ceux qui inspirent ces meurtres, attentats, assassinats, massacres… D’ailleurs, même si elle ne les admettait pas, que ferait-elle pour les empêcher ? La guerre ? Elle est incapable de désigner de façon claire les auteurs de ces attentats et l’idéologie qui les inspire ; elle n’est donc pas près d’empêcher les criminels de nuire et leur idéologie de prospérer. La vraie question est ailleurs : de toute évidence, ce qui se passe en Egypte, en Irak, au Nigéria, aux Philippines, etc. et ce qui s’est passé pendant un demi-siècle au Sud-Soudan et ailleurs dans le monde n’est pas une épuration, ni ne ressemble de près ou de loin à un plan d’épuration religieuse. L’épuration est une exclusion, pas une extermination ; même en 1944-45, elle s’est faite dans les tribunaux, et non par des égorgements de masse. C’est que le terme épuration, appliqué à ce que subissent les Coptes et tous les chrétiens d’Orient, est un euphémisme, c’est-à-dire un mot au sens adouci, qui sert à masquer la réalité : l’extermination lente de populations entières. Il ne viendrait pas à l’idée d’un homme politique français responsable de qualifier la Shoah d’épuration.  

10 janvier 2011

Déverrouiller

 

Verrou, verrouiller, déverrouiller : hommage à M. Valls, député

 

Dérivé du verbe verrouiller (le préfixe dé – inversant le procès du verbe), lui-même dérivé du nom verrou (pièce de fer fixée sur une porte et qui, poussée dans une gâchette, empêche de l’ouvrir), le verbe déverrouiller est ancien : il est attesté à la fin du XIIe siècle, presque à l’origine de notre langue, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle, à la différence de verrouiller qui est dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 avec le sens de « fermer au verrou » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « fermer au verrou » et « par extension, verrouiller quelqu’un, l’enfermer en prison ou ailleurs » ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « fermer au moyen d’un verrou » ; « au figuré ou par métaphore, fermer, bloquer, rendre impénétrable » ; « emprisonner, enfermer »). Déverrouiller apparaît d’abord chez Littré avec le sens « ôter les verrous » et dans la huitième édition du DAF (1932-35, où il est enregistré pour la première fois) : « faire qu’une porte, une clôture, etc., ne soit plus verrouillée ».

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, les emplois de ce verbe relèvent des domaines de la technique : « par extension, le complément d’objet désigne un mécanisme, enlever le dispositif qui en maintenait les parties immobiles » (déverrouiller les manettes, un aiguillage, le train d'atterrissage d’un avion.) ; « spécialement, le complément d’objet désigne une arme à feu,  dégager la culasse » (déverrouiller une arme à feu). Seuls les auteurs du TLF relèvent des emplois métaphoriques de déverrouiller chez Saint-Exupéry (cette âme n’était point de celles qu’un vent de paroles déverrouille) et Jankélévitch (si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus). Il semble donc que les emplois de ce verbe en dehors de la technique soient rares. De fait, on est en droit de tenir l’exhortation lancée par M. Valls à « déverrouiller les 35 heures » pour une formulation assez neuve et presque inventive – « poétique », diraient d’autres – sur le plan verbal du moins, car, pour ce qui est de la réalité des choses, les 35 heures, ayant été « détricotées » (la belle métaphore !), n’existent plus, sinon comme un fardeau pour le budget en ruine de l’Etat français.

            Alors que la métaphore de M. Valls n’a pas de pertinence pour ce qui est de sa conformité au réel, en revanche, elle est éloquente pour ce qu’elle désigne indirectement, à savoir les membres du parti de M. Valls qui semblent tous, mal gré qu’ils en aient (déjà résonnent au loin les cris d’orfraie des indignés), enfermés à double tour de verrou (évidemment) dans leurs cellules moisies de certitudes mortes qui leur tiennent lieu de pensée et de réel à la fois. A condition de la rapporter à ce qu’elle désigne vraiment, la métaphore de M. Valls est lumineuse. Non seulement elle est inventive, mais encore elle fait voir les choses en acte, comme dirait Aristote, ou elle est le levier, comme dirait Hegel, grâce auquel le sarcophage pourra être ouvert et la pensée libérée, si tant est qu’il y ait encore à l’intérieur un peu de pensée.

 

08 janvier 2011

Copte

 

 

Le christianisme se développe en Egypte dès le premier siècle de notre ère, et pourtant, il faut attendre la fin du XVIe siècle pour que copte, le nom qui désigne ces chrétiens d’Egypte, soit enfin attesté en français, comme il faudra attendre la fin du troisième millénaire, ca l’an 2999, pour que l’intelloterie française s’inquiète enfin – pardon s’indigne à la Hessel ou à la BHL – des discriminations, exactions, avanies, mauvais traitements, massacres, etc. dont ces malheureux sont victimes depuis le VIIe siècle au vu et au su de tous.

Pour ce qui est de l’origine du nom, deux hypothèses sont ou ont été avancées concurremment : une adaptation du latin coptita, au sens de relatif à la ville de Coptos où était honorée Isis ou un emprunt à l’arabe qibt ou qubt, nom donné par les conquérants arabes islamisés aux indigènes d’Egypte, ceux-ci se nommant eux-mêmes dans leur langue (le copte) kuptios, mot emprunté au grec aigyptios (« égyptien »). Les Coptes sont-ils les Egyptiens, les vrais et authentiques Egyptiens, ou bien seulement les (derniers) fidèles d’un culte rendu à Isis dans la ville de Coptos ? Cette question, on l’a compris, n’est pas neutre, comme toute question se rapportant à l’origine d’un peuple. Les ennemis des Coptes (et ils sont nombreux) font d’eux les desservants d’un culte à l’agonie ou disparu ; ceux qui, par compassion ou par justice, essaient de leur rendre la dignité dont l’islam les a dépouillés les tiennent pour les descendants et successeurs des Egyptiens de l’Antiquité.

Ce que révèle une consultation des dictionnaires, c’est ou bien l’indifférence et l’ignorance dans laquelle les Coptes sont tenus, ou bien le mépris hargneux et haineux dont ils sont accablés, surtout dans l’intelloterie. Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la quatrième édition, alors qu’il est absent de la huitième édition (1932-35), sous deux formes et deux prononciations, du moins jusqu’en 1835, copte et cophte (prononcé coft) : « copte ou cophte, nom qu’on donne aux chrétiens originaires d’Égypte et qui sont la secte des jacobites ou eutichéens » (1762, 1798, 1835, 1879 : « on nomme aussi cophte l’ancienne langue égyptienne »). On ne peut pas dire que la définition soit claire ou même précise : jacobites ? Eutychès ? Ce peuple est même ramené à une simple « secte » sans importance. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente en vain de rétablir un peu de vérité sur les Coptes : « Le Père Sicard et plusieurs autres missionnaires qui ont écrit sur les lieux de l’Égypte écrivent Copte. Les différentes étymologies qu’ils attribuent à ce mot prouvent toutes qu’il faut écrire et prononcer copte ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se démarque pas des académiciens (« nom des chrétiens d’Égypte ; les coptes sont de la secte des Jacobites ou Eutychéens. Adjectif, un moine copte »), mais ce qui l’intéresse, c’est la langue copte : « l’idiome de transition qui s’est parlé en Égypte depuis l’introduction du christianisme, qui est éteint maintenant et qui a les plus grandes ressemblances avec l’ancien égyptien », car, grâce à la connaissance de cette langue, Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes : « c’est cette ressemblance qui a permis de pénétrer dans l’interprétation des textes hiéroglyphiques », écrit Littré, qui cite Champollion : « l’application du principe que le système graphique égyptien employa simultanément des signes d’idées et des signes de sons a pu me conduire à la lecture proprement dite des portions phonétiques, formant en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique ; de là résulte la pleine conviction que la langue égyptienne antique ne différait en rien d’essentiel de la langue vulgairement appelée copte ou cophte ; que les mots égyptiens écrits en caractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes et en caractères grecs dans les livres coptes ont une valeur identique et ne diffèrent en général que par l’absence de certaines voyelles médianes, omises, selon la méthode orientale, dans l’orthographe primitive ».

Quant au mépris, il est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) : « ils persistent dans l’erreur qu’il n’y a qu’une nature en Jésus-Christ (…) Le clergé est très méprisable ; il ignore même la langue dans laquelle il prie, ce qui n’empêche pas qu’il ne soit très honoré. L’autorité des évêques est grande. Le patriarche est une espèce de despote. Quoiqu’ils n’entendent pas leur bréviaire, il n’en est pas moins long ». Voilà pour la religion ; voici pour ce qui est de la « société » et de l’immense pauvreté dans laquelle vivent les coptes dans leur propre pays, alors que les envahisseurs et occupants mènent belle vie : « Les Mahométans ont confié la recette des droits publics (comprendre la collecte de l’impôt) en Egypte à des chrétiens cophtes. Excepté ces receveurs, le reste est pauvre et vit durement, n’ayant pour toute consolation que la facilité de changer de femmes par le divorce, qui est fréquent, et par un nouveau mariage dont il peut être suivi ».

Pierre Larousse (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) va sans doute plus loin que les encyclopédistes dans le mépris des Coptes et la désinformation propre à l’intelloterie. Il rend responsable les Coptes de la conquête de l’Egypte par les arabes : oui, les Coptes auraient été les complices de leurs propres bourreaux ou les collabos de leur servitude ! L’indigné professionnel Hessel ne s’est jamais indigné, ni des accusations infondées portées contre les Coptes, ni des mauvais traitements qui leur sont infligées depuis la seconde moitié du VIIe siècle, depuis 641, quand les arabes ont fait main basse sur l’Egypte. L’ignorance et l’indifférence n’ont pas disparu du Trésor de la langue française (1971-94) : « chrétien d’Égypte et d’Éthiopie, généralement de confession monophysite » et « adjectif, qui concerne la langue, la religion ou la civilisation des coptes ». Seuls les académiciens tentent d’en finir avec l’ignorance dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « adjectif, relatif aux Coptes » et « nom, un, une Copte, une personne appartenant à la communauté chrétienne d’Égypte, qui a conservé comme langue liturgique la langue de l’ancienne Égypte ». Il est vrai que ces académiciens ne sont pas, à l’exception de quelques-uns, de l’intelloterie.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne s’étonnera plus que les discriminations, massacres, avanies, exactions, etc. que subissent les Coptes depuis le VIIe siècle ne suscitent chez les intellos qu’indifférence ou mépris.

 

07 janvier 2011

Altérophile

 

 

L'altérophile ne soulève pas des haltères; il ne gonfle pas ses muscles, il ne fait pas dans le culturisme, mais dans la culture. Chercheur dans une des innombrables universités du monde, il a choisi comme objet d'étude le même objet d'étude que tout le monde : l'Autre (écrit de préférence avec un A majuscule), l'altérité, la rencontre, la connaissance, la découverte de l'Autre, mais pas "des autres", qui sont l'Enfer comme chacun sait, ni d'autrui, qui fait morale d'école communale ou universel catégorique. Il ne se passe de mois sans que soit annoncée la tenue d'un colloque, d'un symposium, d'une journée d'études, d'un séminaire, etc. sur l'Autre. L'Autre est décliné (ou conjugué) à tous les temps, modes, voix, genres, nombres, personnes, etc. de ce mot : la rencontre de l'Autre dans l'Antiquité méditerranéenne (de dix à quinze siècles d'histoire), dans l'Empire britannique, au XVIe siècle, pendant la colonisation, dans la littérature moderne, pendant le Moyen Age, dans la Méditerranée islamique (cf. le livre de Mme Dakhlia, Lingua franca, Actes Sud, 2009 : lingua franca étant la langue de l'échange, de l'altérité, de la reconnaissance de l'Autre), etc. Historiens des idées, anthropologues, littéraires, linguistes, hispanisants, anglicistes, arabisants, spécialistes de l'Andalousie, tous s'assoient à la même table et mangent la même soupe depuis dix ou quinze ans.

Le sujet est-il si neuf ou si nouveau pour mériter autant de travaux, communications, publications, etc. et faire se réunir autant de savants ? Non, absolument pas. Le livre de M. Ricoeur sur le sujet (Soi-même comme un autre) date du début des années 1990; l'article de Benveniste sur je et tu (moi et l'autre) dans les discours, de 1970; le livre de Jaulin sur le culte rendu à l'Autre (La Mort Sara), du début des années 1960; Tristes Tropiques, où la question de la découverte de l'altérité est posée avec lucidité, du milieu des années 1950; la thèse de Carré (Jean-Marie ?) sur les Voyageurs occidentaux en Orient, du milieu des années 1930; les thèses de littérature comparée sur ce sujet ou des sujets voisins, du début du siècle dernier. Depuis la fin des années 1960, il n'est pas d'éditeur qui ne publie pas de volumineuses anthologies de récits de voyageurs (en Orient, en Amérique, en Asie) ou des collections de récits de voyageurs : même le très savant Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire, qui forme des chercheurs en égyptologie, a publié, pendant près de vingt ans, la quasi totalité des récits écrits par des occidentaux ayant voyagé en Egypte entre le XIVe siècle et la fin du XVIIIe siècle. Sans parler des ouvrages d'anthropologie (Mead, Fraser, Malinovski, Leiris, Mauss, etc.) publiés dans presque toutes les langues du monde depuis un siècle ou plus. Il n'est donc pas de sujet mieux connu, plus rebattu, plus profondément labouré que celui de la connaissance, rencontre, découverte de l'autre (variante : étranger, sauvage, primitif, indigène, etc.), à quelque époque de l'histoire (toujours celle de l'Occident) que ce soit, dans quelque lieu du monde que ce soit.

Que signifie le ressassement, depuis vingt ans ou plus, de ce même sujet de recherche ? Que la recherche et la singularité critique ne font pas bon ménage ? Certes. Les habiles s'en doutent quelque peu. Que la recherche dans les sciences humaines et sociales se caractérise surtout par des formes moutonnières et qu'elle n'emprunte (quasiment) jamais les chemins de traverse ? Certes aussi. Que, comme l'écrit Muray, les chercheurs tiennent plus des mutins de Panurge que des découvreurs de continents ? Certes. Que, comme l'écrit Montaigne, nous ne faisons que nous entregloser ? Certes aussi. Or, cet unisson des chercheurs, que l'on entend depuis une ou deux décennies, n'est pas nouveau. Il a été l'hymne officiel d'autres climats, dans les pays de l'Est, en Chine et dans l'ancienne URSS, pendant un demi-siècle, quand le Parti (toujours le même) ou son Comité central décidait d'un thème de propagande ou d'agit prop et obligeait tous les fonctionnaires du Parti et de l'Etat, tous les universitaires, tous les chercheurs, etc. à dévider jusqu'à plus soif (souvent contre leur gré) le même fil, pendant dix ou quinze ans, sans s'écarter d'un iota de la ligne ni franchir les bornes imposées. Le problème est que les chercheurs d'Occident ne sont pas placés sous le coupe d'un Parti unique qui impose, menace, censure, décrète, assène, etc. Ils ne sont pas aux ordres, et pourtant ils entonnent le même hymne ou ils jouent le même air usé de serinette, comme s'ils avaient fait leurs, de leur plein gré, en toute connaissance de cause, les mots d'ordre, slogans, objectifs de la propagande ou de l'idéologie dominante, celle des médias, des associations culturelles sans autre but que lucratif, des maîtres à penser... Dans les pays de l'Est, la servitude jadis était la loi d'airain dont on ne se libérait que dans les fors intérieurs; dans les universités d'Occident, devenue volontaire, elle est sur le forum.

 

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02 janvier 2011

Défavoriser

 

De défavoriser et des défavorisés

 

Ce verbe, dérivé de favoriser, est attesté à la fin du XVe siècle. Dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, il est enregistré au sens de « ne pas favoriser, ôter sa faveur à » (Frédéric Godefroy, 1880-1902 : « le roi François premier le défavorisa fort de ses bonnes grâces »), « nuire », « être hostile à » (Godefroy, Huguet), « disgracier, nuire, ôter ou faire perdre les bonnes grâces » (La Curne de Sainte Palaye, qui cite Brantôme : « C’est le naturel d’un défavorisé de dire toujours mal des favoris » - ce qui définit les défavorisés, c’est qu’ils médisent de ceux qui ne sont pas comme eux), « priver de faveur, refuser sa faveur à » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle : « Que le ciel défavorise / Le fainéant qui en fêtardise / Traîne oisif son âge aux tisons », Baïf ; « Ainsi la fortune joue son jeu avec aucuns bien, avec d’autres mal, comme il lui plaît favoriser et défavoriser ses gens », Brantôme), Huguet relevant à défavorisé le sens prémonitoire de « réussissant mal ».

A partir du XVIIe siècle et pendant plusieurs siècles, ce verbe, qui semble peu à peu sorti de l’usage, puisqu’il n’est enregistré dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, n’a plus pour sens que « mettre en défaveur » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou « priver de sa faveur » (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse), la « faveur » dont il est question dans ces définitions étant celle du souverain, de sa Cour ou de ses ministres dispensateurs de prébendes, avantages, positions, offices…  Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) jugent que ce sens-là, qu’ils glosent ainsi : « cesser d’accorder sa faveur à quelqu’un » et qu’ils illustrent de l’exemple forgé par Larousse : Un roi, un prince favorise et défavorise ses courtisans au gré de ses caprices, est désormais, la France étant une République une, indivisible et laïque, « vieilli » ; mais le mot ne disparaît pas pourtant. Au contraire. La société, ses « injustices », vraies ou imaginaires, et tous les ressentiments qu’elle nourrit, lui offrent une seconde carrière, plus brillante que la première. Les privilèges abolis, il aborde au social, nouvel eldorado, comme l’atteste ce premier sens étendu : « priver quelqu’un d’un avantage matériel ou moral auquel il pouvait s’attendre » (défavoriser qqn dans un partage), le sens important étant « auquel il pouvait s’attendre ». Autrement dit, le défavorisé estime que tout lui est dû ou qu’il ne lui est pas revenu la grosse part du gâteau à laquelle il prétendait : « emploi adjectival, en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, qui est privé d’un avantage matériel ou moral auquel, par comparaison avec le niveau considéré comme normal, il pouvait s’attendre » (être défavorisé par rapport à quelqu’un ; milieu culturellement défavorisé ; groupes économiquement défavorisés) et « spécialement dans le domaine économique, classes, catégories sociales défavorisées ; régions, nations défavorisées ; département défavorisé, synonymes, pauvre, sous-développé) et « emploi substantif, un défavorisé, défense des défavorisés, mécontentement des défavorisés », ces exemples extraits de l’ineffable Traité de sociologie publié en 1968 constituant le fondement du grand catéchisme humanitaire.

Plusieurs études démentent ce catéchisme, ne serait-ce que les données fournies par le Ministère des Finances relatives au revenu fiscal moyen des foyers suivant les communes et les départements. Les 10 à 15 % de foyers français qui sont les moins bien lotis et qui devraient être dits défavorisés, dans le sens social et moderne de ce terme, vivent dans des départements ruraux, Ardèche, Ardennes, Ariège, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Cantal, Aveyron, Lozère, Haute-Loire, Creuse, etc. et, dans ces départements, dans des zones à l’agonie, dans lesquelles le revenu fiscal par foyer est de l’ordre de 6000 à 7000 euros par an. Or, ces foyers français ne sont pas tenus officiellement pour défavorisées, les communes dans lesquelles ils vivent ne recevant quasiment pas d’aides, de crédits, de subventions. Non seulement ils sont défavorisés, mais encore ils sont délaissés ou abandonnés à une mort lente dans le silence et la misère.

C’est que, dans la France actuelle, les défavorisés n’existent en tant que tels que s’ils sont adoubés par les sciencieux du social, sociologues, psychosociologues, militants LCR, NPA, SFIC, PS, PC, LO, CNT, en bref par le clergé socialo-humanitaire, etc. lequel, comme les duchesses du XVIIIe siècle, a ses prétendus défavorisés, à qui l’Etat doit faire la charité, quel que soit l’état de leur fortune, et même s’ils possèdent des biens à ne pas savoir qu’en faire sous un prête-nom ou « au pays ». Baptisés défavorisés, ils le restent jusqu’à la mort et transmettent ce privilège à leurs enfants, à leurs petits-enfants, et même à toute la parentèle restée au pays. En fait, le sens moderne de défavoriser est attesté au XVIe siècle : c’est « nuire » ou « être hostile ». Ce qui définit les prétendus défavorisés, c’est leur aptitude à nuire à autrui, surtout si cet autrui n’est pas de leur communauté. Ils se reconnaissent aux voitures (qu’ils brûlent), aux écoles, gymnases et bibliothèques (qu’ils incendient), aux pompiers (qu’ils lapident), aux policiers (qu’ils interdisent de séjour dans leur territoire), aux professeurs (qu’ils insultent), aux citoyens (qu’ils agressent et tuent gratuitement), etc. etc. etc. La destruction du bien d’autrui ou de tout ce qui appartient à tous est, comme chez les barbares à Fofana, le signe de la défaveur dans laquelle ils se guindent et le moteur du chantage auquel ils soumettent les pouvoirs publics : de nouveaux privilèges, sinon c’est le quartier d’en face qui est mis à feu et à sac.

 

 

 

01 janvier 2011

Voeux

 

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

En 2007, ce "blog" a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

En 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418, 

En 2009, de 91444 et de 235194;

En 2010, de 105081 et de 288658.

 

Au cours des trois derniers mois de 2010, les visites ont été supérieures à 10000 : soit 10788, 12878 et 12147; et les pages lues supérieures à 30000, 37116 en décembre.

11:58 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, société, france

30 décembre 2010

Ne vous indignez jamais, laissez cela aux vertuistes, genre Hessel ou BHL

 

Ou de l'indignation et des indignés

 

            En latin comme en français, dès le XIIe siècle, ce mot (indignatio en latin) a le même sens, lequel n’a guère changé en huit siècles, comme en témoignent les articles du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition en 1694 (« colère que donne une chose injuste et indigne ») à la sixième en 1835 (« sentiment de colère et de mépris, qu’excite un outrage, une injustice criante, une action honteuse, etc. ») et à la neuvième (en cours de publication depuis 1994 : « sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos révoltant ») ; du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « l’ indignation est une colère que donne une chose indigne, injuste, contraire à la raison, à la vertu ») ; du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « sentiment de colère et de mépris qu’excite une personne ou une chose indigne ») ; du Trésor de la langue française (1971-94 : « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme »), dans lequel apparaît une nouvelle notion, « dignité de l’homme », aussi vague qu’indigne ou indignité mais chargée de plus de moraline bonne nuit les petits suintant le progressisme progressiste.

C’est dans les anciens dictionnaires qu’est dévoilée la véritable nature de l’indignation. Qu’est-ce qu’une chose ou une personne indigne, sinon la chose ou la personne que l’indigné juge indigne, c’est-à-dire différente de lui ou de sa caste ou de sa classe sociale ou de sa race ? Pour qu’il y ait de l’indignation, il faut d’abord que soit distinguée une chose ou une personne, qu’elle soit isolée d’un ensemble, parce qu’elle est contraire ou hostile à tout ce que croit l’indigné ; ensuite celui-ci peut dénier à ce qu’il a étiqueté comme indigne le droit d’être ou d’exister ou de continuer à vivre ; en bref, le moteur de l’indignation ou ce qui en est le préalable, c’est, comme disent les consciencieux du social, gros ou petits, la stigmatisation. Le barrage ayant cédé, les flots d’indignation peuvent alors s’écouler.

Ce que fait l’indigné, c’est un départ entre le Mal (la chose ou la personne qu’il étiquette comme indigne) et le Bien, c’est-à-dire lui-même, ses valeurs ou ce qu’il croit être des valeurs, son clan, sa caste, sa race. L’indigné par excellence, c’est Savonarole, Khomeiny, Goebbels, Trotski, Lénine, Souslov, Mao, Pol Pot, Buffet, Besancenot, Royal… Il définit le Bien, il est le Bien, il commande l’armée du Bien. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) dit explicitement que l’indignation est l’affaire des « gens de bien », mot qu’il écrit sans majuscule à l’initiale : « colère qu’ont les gens de bien contre l’injustice et les méchantes actions ». Mais de tous les anciens lexicographes, le plus lucide est Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « déplaisir qu’on ressent lorsqu’il arrive du bonheur à celui qui ne le mérite point ». Autrement dit, la source de l’indignation, c’est l’envie, le désir non satisfait, la jalousie ; en bref, les pires des sentiments humains.

Les spécialistes de rhétorique, qui connaissent les ressorts cachés du cœur humain, comme on disait au XVIIe siècle, et qui étaient spécialistes de la « posture », du masque, des vices cachés, de l’hypocrisie, etc. l’ont compris, qui ont isolé une « figure » du « discours », qu’ils nomment indignation et qu’ils définissent ainsi : « figure de rhétorique, par laquelle un orateur invective et s’écrie contre quelque action ou quelque personne indigne » (Furetière, op. cit.) et surtout : « les rhétoriciens appellent indignation une figure de rhétorique par laquelle l’orateur témoigne la colère qu’il a de quelque chose, exagère l’indignité de quelque chose » (Académie française, 1694), comme un cabotin de théâtre de boulevard, ajouterai-je.

 

 

 

29 décembre 2010

Phimosis

 

 

C’est l’actualité - plus particulièrement les vicissitudes qui accablent la Sécurité sociale et la font se rapprocher chaque jour un peu plus de la faillite complète - qui a récemment offert à d’innombrables Français l’occasion de découvrir ce mot, lequel est pourtant relativement ancien (il est attesté en 1570) et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la quatrième édition (1762). Phimosis, en grec (il s’écrit sans u grec), est le « rétrécissement du prépuce ». Ambroise Paré l’emploie en 1575, l’écrivant (à tort) avec un y, et le définit ainsi : « quand le gland est couvert du prépuce, et qu’on ne le peut retirer contremont et découvrir ». Thomas Corneille est le premier lexicographe à le relever (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694) : « on le dit d’une maladie du prépuce quand il est si fort serré que l’on ne peut découvrir le gland sans faire une incision ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), un assez long article est consacré à ce terme de « chirurgie » : « maladie de la verge, dans laquelle le prépuce est collé et fortement resserré sur le gland, de manière qu’on ne peut pas le tirer en arrière pour découvrir le gland ». Suit une longue description des deux espèces de phimosis, naturel et accidentel, et des opérations pour y remédier, dont celle-ci : « La perfection de l’opération du phimosis consiste à couper également la peau et la membrane interne du prépuce ».

La définition du Dictionnaire de l’Académie française est assez réaliste dans les éditions de 1762 et 1798 : « Maladie du prépuce, qui est si resserré qu’il ne peut se renverser pour découvrir le gland » ; puis, dans les éditions de 1835, 1879, 1932-35, elle se fait vague, presque pudique, réduite à « terme de médecine, maladie du prépuce », alors que dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens reviennent à une définition moins allusive : « pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce, qui empêche de découvrir le gland », à la suite de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme de chirurgie, étroitesse naturelle ou resserrement accidentel qui empêche le prépuce d’être retiré en arrière ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « Pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce empêchant de découvrir le gland »), dictionnaire dans lequel est relevée une autre forme de phimosis, la phimosis des paupières ou blépharo-phimosis : « étroitesse de la fente palpébrale, congénitale ou consécutive à des lésions traumatiques ou inflammatoires des paupières », que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit ainsi : « quand les paupières tiennent tellement ensemble que l’œil ne se puisse ouvrir, on l’appelle phimosis, c’est-à-dire clôture des choses qui doivent être naturellement ouvertes ».

Un exemple cité dans le Trésor de la langue française explique le succès de ce terme de chirurgie. C’est : il convient d'intervenir chirurgicalement, en cas de phimosis serré, pour éviter l'étranglement éventuel du gland. Le phimosis donne lieu à une opération, qui coûte, selon les spécialistes, près de mille euros, mais qui est remboursée à 100% par la Sécurité sociale. Allah yebarek fih ! Soit, en français, qu’Allah la bénisse (sous-entendu, bien qu’elle soit une invention d’infidèles). La France est le pays où est enregistré le plus grand nombre de phimosis au monde - en chiffres absolus, plus que les Etats-Unis dont la population est cinq fois supérieure à celle de notre pays, plus que l’Inde (population vingt fois supérieure) et plus que le Chine (vingt-deux ou vingt-trois fois supérieure). Les Français seraient-ils les champions du monde des malformations génitales ? Que nenni. L’opération du phimosis, acte médical ou acte chirurgical, cache en réalité, grâce à des chirurgiens complices ou irresponsables, des actes religieux, à savoir des circoncisions. Les mahométans se font circoncire à l’hôpital gratos sous couvert de phimosis. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque les infidèles paient ? Les employés de la Sécurité sociale sont alors subitement atteints de phimosis (provisoire) des paupières (ils ferment pieusement les yeux) pour imputer aux assurés sociaux et aux contribuables ces actes religieux. Quant aux politiciens, c’est à qui se coudra le plus hermétiquement les lèvres : phimosis volontaire ou infibulation ou omerta, comme on voudra les nommer. Tout le monde sait, personne ne dit rien. Un médecin de la 5, Michel Cymes, a révélé l’ampleur des dépenses occasionnées par cette complaisance religieuse. La France est laïque, on ne le répète pas assez : c’est là le hic.

 

28 décembre 2010

Peine et double peine

 

 

 

            Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) relèvent à l’article peine, au sens de « sanction » infligée par un tribunal à un individu ayant contrevenu aux lois, les « syntagmes » peine sévère, correctionnelle, criminelle, accessoire, complémentaire, principale, afflictive, infamante, capitale, d’emprisonnement, mort, de travaux forcés, commutation, exécution, prescription d’une peine, remise de peine, durée d'une peine, peine légère, lourde, rigoureuse, juste. Il existe même un juge d’application des peines. Il faut que le « système » judiciaire soit délabré pour que le législateur ait cru bon d’ajouter au juge qui sanctionne un juge qui applique les peines prononcées, comme si l’application de la peine n’allait plus de soi ou qu’elle dût être modulée, atténuée, interrompue par un juge. En revanche, dans ce dictionnaire en seize volumes que l’on présente comme un thesaurus, il n’est pas mentionné de double peine. De toute évidence, c’est un mot de la modernité la plus moderne qui soit, c’est-à-dire un produit de la plus grossière des propagandes.  

Un Français qui commet un crime peut, dans telle ou telle circonstance, être sanctionné d’une peine de prison et d’une déchéance de ses droits civiques. Si un élu du peuple est condamné à deux ans de prison avec sursis ou non, il peut être déclaré inéligible pendant deux ou trois ans ou plus. Tout le monde juge normal qu’un homme politique qui a détourné de l’argent public soit enfermé en prison et qu’à sa sortie, il soit déclaré inéligible. Il n’est plus digne d’être citoyen. Des Français sont donc condamnés pour un même délit ou crime à deux peines. Personne ne conteste le bien fondé de la loi. Même les spécialistes de l’indignation ne s’en indignent pas. Si le condamné est étranger, comme, n’étant pas citoyen, il ne peut pas être déchu de ses droits civiques, il est renvoyé dans son pays, qui a ainsi la chance de bénéficier de ses talents ou de tirer profit, s’il est en voie de développement et manque de cadres, de ce que ce ressortissant a appris en France, pays qui, comme chacun sait, a le meilleur système scolaire du monde. Cet étranger est placé sur le même pied d’égalité qu’un Français, ce qui est conforme aux principes qui régissent la République. Ainsi la loi est la même pour tous. Français ou étrangers, tous sont égaux devant elle.

La déchéance des droits civiques prononcée contre un Français en sus d’une peine de prison n’est pas nommée double peine. Il n’y a donc pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que le terme double peine s’applique aux seuls étrangers criminels. Si ce terme a été inventé, c’est pour criminaliser les innocents ou les victimes : la France, les lois de la République, les Français. Grâce à ce tour de passe-passe, les étrangers criminels passent pour les victimes innocentes d’un système barbare qui condamnerait deux fois un individu, uniquement parce qu’il est étranger.

 

En effet, le mot peine est riche de sens ambigus. Le mot latin poena, emprunté au grec poine, a deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre : un premier sens juridique, poena signifiant « réparation, expiation, punition, châtiment », et, dans le latin de l’empire romain, un sens victimaire de « souffrance, tourment, affliction ». Autrement dit, au sens juridique, s’est ajouté un sens visant à susciter la pitié. Le subjectif vient recouvrir l’objectif. Dans l’histoire de la langue française, le premier sens attesté de peine est le sens subjectif ou victimaire : dans la seconde moitié du Xe siècle, le nom est employé au sens de « souffrances infligées à quelqu’un », puis, au XIe siècle, de « mal que l’on se donne pour atteindre un but » ; et au XVe siècle de « travail, tâche ». Ce n’est qu’au XIIe siècle que se développe le sens objectif de « sanction » : d’abord dans un contexte religieux, ce sont les « souffrances infligées en enfer en châtiment du péché » ; puis dans un cadre judiciaire, c’est la « punition infligée par la justice humaine ». Le sens de « souffrance morale » et de « profonde affliction » est à peu près contemporain du sens judiciaire, de même que celui de « difficulté, souffrances ou obstacles s’opposant à la réalisation de quelque chose ». De fait, ce qui est nommé improprement double peine par les propagandistes du sans (sans papiers, sans frontières, sans domicile, sans devoirs, etc.) n’est qu’une fiction de cyniques. Ce n’est pas seulement une sanction prononcée en vertu de lois démocratiquement adoptées, ce serait aussi un tourment, une affliction, une souffrance infligés à des étrangers par un Etat sadique ou intolérant qui ne serait animé que par la volonté de nuire à autrui.

Ce qui est nommé double peine est le renvoi dans leur propre pays d’étrangers qui ont commis de multiples délits et crimes en France et contre des Français. On ne voit pas en quoi retourner dans son propre pays est un tourment. Viure al païs, hurlaient les gauchistes il y a trente ans. Pour eux, c’était le bonheur suprême. En apparence, ils ne jugent pas que les étrangers soient dignes de connaître ce bonheur. L’Algérie, le Maroc, le Mali, la Turquie, etc. ne sont pas des enfers habités par des monstres ou des sous-hommes. Ce sont de beaux et grands pays, où vivent des hommes et des femmes à la fois dignes et honorables et qui méritent toute notre estime et qui ont besoin, pour se développer, de citoyens instruits et bien formés, comme le sont ceux que l’école de la République a généreusement éduqués. Si retourner en Algérie, quand on est algérien et fier de l’être, est un tourment, une affliction, une peine, alors cela signifie que l’Algérie est un pays inférieur et méprisable habités par des sous-hommes sans valeur. Ce que dissimule l’invention de double peine et son application aux seuls étrangers, c’est le mépris sans bornes pour tous les pays de la terre autres que la France et l’arrogance des franchouillards du « sans » qui croient que leur propre pays est supérieur à tous les autres. Pour eux, c’est Frankreich über alles. De fait, ce qu’introduit dans le droit la suppression de la dite double peine pour les seuls étrangers, alors qu’elle est maintenue pour les Français, c’est le rétablissement de privilèges dont ne jouit qu’une fraction de la population et c’est la réintroduction dans la loi de la discrimination ou de l’inégalité devant la loi, et cela au seul profit d’étrangers ou, comme on voudra, au détriment des Français.

21 décembre 2010

L'école n'est pas un service public

 

 

 

            Et revoilà trente ans après Savary, surgie des profondeurs de l’échec et des renonciations à tout, la thèse du « service public d’éducation ». Cette résurrection serait risible, si l’école publique n’en était pas la vraie cible. En écho, les syndicats de la dite « gauche » et leurs satellites parendélèvistes exigent, eux aussi, une école qui soit un « grand service public ». Il est même des crétins qui rêvent de transformer l’université dans laquelle ils exercent en « service public de proximité », comme si elle était un bureau de La Poste.  

            L’école a été instituée pour instruire des élèves et former des citoyens libres. Institution, l’école publique, c’est-à-dire ouverte à tous sans exclusive, n’est pas un service, non plus que le suffrage universel, la justice, l’armée, les droits de l’homme ne sont des services. 

            Elle a été pensée comme une institution entre 1789 et 1880. Alors, ce que l’on appelle aujourd’hui services publics n’existait pas. Il n’y avait ni SNCF, ni EDF, ni France-télécoms, lesquels services publics ne peuvent pas servir de modèles à l’école. Les services, même quand ils sont publics, relèvent de l’économie. Des collectivités, des entreprises ou des individus les proposent à des usagers ou à des consommateurs. Aucun service n’est gratuit, fût-il ou non public. Consommateurs et usagers paient le service qui leur est fourni. L’école de la République est gratuite. Ce n’est pas une activité de service, ni une activité marchande. Elle relève de la politique, et non de l’économie. La loi n’oblige personne à prendre le train, ni à s’abonner au téléphone. Un consommateur peut préférer s’éclairer à la bougie ou à la lampe à pétrole plutôt qu’à l’électricité, et de ce fait, refuser le service que lui offre l’EDF. Inversement, la loi interdit aux services publics d’établir des discriminations entre les usagers. Chacun peut prendre le train, quel que soit son âge. Il suffit d’acheter un billet. Même un enfant de trois ans peut faire acheminer une lettre par la Poste, à condition que celle-ci soit affranchie. A l’opposé, l’école, qui n’est pas un service, est à la fois obligatoire et discriminatoire. Aucun enfant n’échappe à l’école ou à  l’instruction. C’est une contrainte qui s’impose à tous et qui a été décidée par le peuple souverain. L’école discrimine. Elle n’est obligatoire que pour les enfants âgés de cinq à seize ans. En-deçà et au-delà, l’obligation scolaire est abolie.

            Réduire l’école (et toute institution) au rang d’un service n’est pas innocent. Si l’école est un service, elle n’est pas différente des autres activités de service : restauration, assurances, banque, tourisme. Elle devient un gisement de profits, encore inexploité, mais pas pour longtemps. Dès lors, l’institution est pervertie. Y sont introduites des finalités qui y sont étrangères et qui excluent la liberté de l’esprit qui est la seule fin de l’école. Service, l’école est transformée en libre-service, souq, marché ou supermarché. C’est un lieu où se vendent des savoir-faire, des recettes, des diplômes, des options, des modules. Les enfants ne sont plus des élèves : des petits d’hommes que des maîtres aident à s’élever au-dessus d’eux-mêmes et de leur condition. Ils vont au souq choisir des matières à option. Diverses, ils ont le choix, celui d’un consommateur devant les étals qui regorgent de marchandises dans les supermarchés. Puis, ils en sortent, repus, saouls, la tête vide, mais l’estomac plein. Ils seront de bons consommateurs. L’école a pour fin la connaissance. Si elle est un service, elle transforme les élèves en consommateurs ou en usagers. Elle se nie elle-même.

 

20 décembre 2010

laïcisation

 

Laïcité et laïcisation

 

Le nom laïcité est vieux d’à peine plus d’un siècle. Il est quelque peu étonnant qu’un mot aussi récent et désignant un concept politique aussi nouveau ait pu s’acclimater aussi rapidement et connaître de tels succès, à moins que – et c’est l’hypothèse pour laquelle penche ALJ – les innombrables accrocs au principe de laïcité que l’on constate tous les jours, accrocs qui s’élargissent chaque jour au point qu’il ne reste presque plus rien du tissu initial, n’attestent le caractère illusoire et fantasmatique de la laïcité.

Dérivé de l’adjectif laïc, lui-même emprunté au latin laïcus, lequel est emprunté du grec, laïcité est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « une proposition de laïcité » qui lui était soumise. Pierre Larousse l’enregistre dans le tome X, publié en 1873, de son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, dans lequel il le définit sommairement : « caractère de ce qui est laïque, d’une personne laïque », illustrant ce sens des deux exemples suivants, le premier relativement « neutre » : « la laïcité de l’enseignement » (laquelle, faut-il le préciser, n’était pas acquise alors et ne le sera qu’après les lois, dites lois Ferry, de 1881 et 1882, qui rendent laïque, non pas « l’enseignement », mais « l’instruction publique », ce qui n’est pas la même chose, une instruction publique laïque pouvant être dispensée dans des écoles confessionnelles) ; le second, engagé et partial : « il fut un temps où la laïcité était comme un note d’infamie », ce qu’elle est devenue aujourd’hui dans les quartiers « populaires » (comprendre : islamisés) de notre « belle » République une, indivisible, laïque, c’est-à-dire multiple, divisible, islamisée ou islamisable. Dans ce même tome X, Larousse, militant laïque et républicain, très éclairé et même un peu illuminé, relève les mots laïcisme (en 1873, c’est la « doctrine de certains théologiens anglais du XVIe siècle qui attribuaient aux laïques (il aurait fallu écrire laïcs, mais Larousse ne fait pas de différence entre laïc et laïque) le gouvernement de l’Eglise ») et laïque, adjectif et nom auquel il donne le sens de laïc ; et dans le tome XVII (c’est le Supplément 2 du Grand Dictionnaire), publié en 1890 (Larousse est mort depuis plus de quinze ans et les lois Jules Ferry sont appliquées), laïcité, dont le sens ne change pas par rapport à la définition du tome X, est complété par le verbe laïciser (« remplacer un personnel religieux par un personnel laïque ») et le nom laïcisation ou « remplacement d’un personnel religieux par un personnel laïque », les activités dans lesquelles s’effectue la laïcisation étant les écoles communales (pas les collèges jésuites), les hôpitaux, l’Assistance publique). Ce processus est illustré de cet extrait : « on vient de créer un mot nouveau, peu euphonique : laïcisation. Quant à la chose, elle a, selon les cas, des avantages qu’on ne saurait nier (lesquels ? Cela n’est pas dit, et pour cause) ; mais encore faudrait-il appliquer sagement cette laïcisation, et non en user à tort et à travers ». En 1890, la laïcisation n’en est qu’à ses débuts et déjà, elle suscite autant de rejets que d’adhésions. Plus d’un siècle plus tard, les descendants de ces républicains qui ont tout laïcisé pactisent désormais avec les musulmans qui ont entrepris de tout islamiser. La laïcisation parvenue à son terme, c’est l’islamisation qui la continue. On ne remplace plus de personnel religieux par du personnel laïque, on remplace les lois laïques par les lois de l’islam, sans que les autorités de la « république » s’en inquiètent.                      

    Après Larousse, Littré relève laïcité dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, comme Larousse d’ailleurs, se contentant de « caractère laïque », sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’écrit pas caractère laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civil. Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience (mais de laquelle garantie il ne reste pas aujourd’hui grand-chose), assure le libre exercice des cultes (liberté qui en théorie devrait être suspendue en cas de troubles à l’ordre public, mais ne l’est pas quand, lors de l’exercice d’un culte, il est lancé des appels, inscrits dans le Livre Saint, au meurtre, des incitations à la haine et du racisme pur jus – tous facteurs de désordres publics gravissimes) et interdit que l’argent public finance quelque culte que ce soit (sauf quant il s’agit de « mosquées » - pardon d’annexes culturelles de lieux cultuels islamiques) ou rémunère les ministres d’un culte quel qu’il soit (sauf si ces ministres sont des imams, comme c’est le cas à Toulouse et à Avignon).

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la laïcité qui était un principe de droit devient une arme idéologique. Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité caractérise les seuls écoles, hôpitaux, lois, institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un « caractère » et un « principe » et elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est un « caractère » ou un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre ou tenter de le faire à des domaines qui en étaient préservés. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison que ceux-ci n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français » (1972). Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Si un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’idéologie a perverti la laïcité. Ce principe, vague et flou, peut être opposé par les idéologues à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », et il peut disparaître des écoles, des hôpitaux, des institutions publiques, tout laïques qu’ils sont.

Dans le Trésor de la langue française, la laïcité est l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition ou celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est chargée d’intentions militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, de faux enseignants qui sont de vrais inquisiteurs, etc., qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale, humanitaire et vaguement occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes, s’autodétruisant de fait.

 

19 décembre 2010

Chromosome

 

Le mot a à peine plus d’un siècle. Il n’est pas « grec » à proprement parler, bien que les deux éléments qui le composent le soient, mais allemand, du fait de la nationalité de son inventeur, qui était professeur d’Université à la fin du XIXe siècle, à une époque où l’Université allemande était tenue pour un modèle dans de nombreux pays, dont les Etats-Unis, mais aussi, en dépit de la nécessité de la revanche, en France. Il a été fabriqué, à partir du terme grec chromo (« couleur ») et du suffixe some (« corpuscule », de soma « corps ») en 1888 par un anatomiste allemand, Waldeyer, qui a aussi fabriqué le terme de neurone. Il est attesté en français trois ans plus tard, comme cela est établi dans un article de l’Année biologique de 1897, et il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994). La définition se présente ainsi : « (biologie) élément présent dans le noyau des cellules, formé d’acide désoxyribonucléique », ce qui n’est guère explicite. Heureusement, les exemples éclairent la définition et expliquent sans doute l’immense succès de ce terme si neuf : les chromosomes renferment les gènes, support essentiel de l’hérédité ; l’être humain a vingt-trois paires de chromosomes.

La définition du Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus ample : « (biologie) élément du noyau cellulaire, de forme caractéristique et en nombre constant pour une espèce donnée, et considéré comme le support des facteurs héréditaires ». Témoignent du succès de ce terme les emplois variés qui en sont faits et qui l’ont fait sortir du domaine de la biologie : chromosome géant, surnuméraire ; la réduction du nombre des chromosomes ; des mutations de chromosomes ; chromosome sexuel (x, y) ; etc., ainsi que les nombreux adjectifs qui en sont dérivés : chromosomial, chromosomien, chromosomique, chromoclasique, extrachromosomique.

18 décembre 2010

Codicille (à occupation)

 

 

La mosquée qui, chaque vendredi qu'Allah fait, organise l'occupation de la rue Myrha à Paris a pour nom "AL FATH" - écrit en capitales, vertes évidemment, au-dessus de l'entrée. En arabe, al fatah (au sens propre "ouverture") désigne à partir de 635, quand les armées arabes, vindicatives et furieuses, ont envahi tout le Proche Orient, puis l'Afrique du Nord et une partie de l'Europe du Sud, la conquête de très vastes territoires qui s'en est suivie. C'est LE moment glorieux de l'histoire arabe et une catastrophe pour les peuples vivant dans les territoires conquis et soumis par la force à la loi islamique.

Les musulmans disent ce qu'ils font et ils font ce qu'ils disent, mais en arabe seulement. Quand ils s'expriment en français, c'est dans le seul registre de la takya ou du double ou même triple langage. Ecoutons-les en arabe. Pour eux, l'occupation des rues n'est pas l'Occupation que les Français ont subies de 1940 à 1944, mais une fatah, rien d'autre. L'analogie de l'islam avec le national-socialisme obscurcit, sur ce point précis, plus qu'elle n'éclaire. C'est dans l'histoire de l'islam qu'il faut chercher la lumière, pas dans celle de la France, fût-elle tragique.  

Les médias, l'université, l'administration, la télévision, le CNRS, etc. rémunèrent des docteurs, tous très savantasses, qui n'ignorent rien de la fatah, non plus que de l'histoire tragique des peuples vaincus. Pourtant, sur ce point, ces doctes docteurs se terrent dans l'omerta. 

 

 

 

15 décembre 2010

Occupation

 

            Les auteurs de dictionnaires latin-français traduisent le mot occupatio (dont occupation est emprunté) par « action de prendre possession, action de s’emparer, prise de possession », « affaire, embarras, soin, préoccupation ». Ce nom est dérivé du verbe occupare, traduit dans ces mêmes dictionnaires par « s’emparer, prendre possession, se saisir de », « occuper (un espace), tenir, remplir », « occuper (l’esprit), employer (le temps), placer (de l’argent) », « prendre le premier, prévenir, devancer, prendre les devants, prendre l'initiative, faire le premier, dire le premier ».

            C’est dans deux de ces sens latins que, à partir du XIIe siècle, le nom occupation est attesté : « ce à quoi on consacre son activité, son temps » (1175) et « action de s’emparer d’un bien » (1360), comme chez Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1880-1902) : « action d’occuper un lieu, de s’y établir » et « affaire, pratique, emploi qui prend, qui occupe le temps » ou comme chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « occupation se dit de l’action de s’emparer, de se saisir de quelques postes avantageux » (« l’occupation des passages, des avenues, des cols de montagnes est une chose très importante à la guerre ») et « il signifie plus ordinaire ce à quoi on s’applique, à quoi on passe, on emploie son temps » (« La plupart des hommes n’ont d’autre occupation que le jeu, le divertissement ; un homme qui s’applique à l’étude ne manque jamais d’occupation ; ce commis a tant d’occupation qu’il n’a pas le loisir de se moucher »). A l’opposé de Furetière, les académiciens ne relèvent qu’un seul sens, non pas le sens militaire, mais le sens civil et paisible : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798). Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1835, qu’ils y ajoutent le sens militaire, glosé ainsi : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement » et illustré, entre autres emplois, par celui-ci : « armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

            Le la est donné, occupation est un terme de droit (c’est l’action de s’emparer d’un lieu illégalement), mais aussi un terme de guerre. Les lexicographes postérieurs le confirment, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1. Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien (exemple : « l’occupation a précédé la propriété »). 2. Terme de guerre. Action de se rendre maître d’un pays, d’une place. Armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays vaincu. On nomme aussi armée d’occupation, celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ») ; les académiciens (1932-35 : « Action d’occuper militairement un pays, une région » (armée d’occupation) » ; « il désigne aussi l’action de s’établir, de se saisir de » (l’occupation a précédé la propriété) ; le Trésor de la langue française (1971-94 : « Action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) ; résultat de cette action ; action d’occuper (un lieu, un espace) sans autorisation ou par la force ; résultat de cette action » et « dans un contexte militaire, action pour un État belligérant vainqueur d’installer une force armée, souvent une administration sur le territoire d’un État vaincu ; résultat de cette action ; temps que dure cet état de fait ») ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « action d’occuper un lieu, de s’y installer » et « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement », les académiciens et les lexicographes du TLF distinguant avec soin et par l’orthographe l’occupation (avec un o minuscule) dans ce dernier sens (à savoir « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement ») de l’Occupation, avec un O majuscule, à savoir « la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée ».

            Les rues qui sont barrées et interdites à toute circulation chaque vendredi à midi dans certaines villes de France, comme cela est de règle en Egypte, en Algérie, au Maroc, etc. en dépit des mosquées construites à la pelle dans ces pays, sont bien au sens propre de ce terme, mais dans le premier sens, juridique, et non pas militaire, une occupation illégale de lieux publics, à savoir une « action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) sans autorisation ou par la force » et le « résultat de cette action ». La difficulté n’est pas là, on l’a bien compris, mais dans le saut du premier sens juridique au second, lequel est militaire : terme de droit ou terme de guerre ? Tout dépend de l’analyse qui est faite de l’islam. Est-ce une simple religion ou une religion simple, pour ne pas dire simpliste ? Ou bien une idéologie politico-juridique, totalitaire, haineuse, raciste, qui se répand dans le monde par le djihad, lequel peut être ouvert et violent ou caché et s’attaquant d’abord à des symboles avant de s’en prendre aux personnes ? De toute évidence, les journaleux, les associateux, les politiciens ne sont pas en mesure de trancher.

 

13 décembre 2010

Caillasser, caillasseur, caillassage

 

 

            Aucun de ces trois mots n’est enregistré dans les grands dictionnaires : Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et en cours de publication), Trésor de la langue française (1971-94) ; seul y figure caillasse. Comme caillasser, caillasseur et caillassage sont d’un emploi courant, leur présence massive et entêtante dans la NLF des media et de leur âme damnée, les sciences du social, soulève une difficulté.

            Caillasse est un mot récent, formé du suffixe asse qui a été substitué à la terminaison ou de caillou. Attesté en 1846, il est vieux d’à peine un siècle et demi, ce qui est fort jeune pour un mot. C’est un terme de géologie : « Couche fragile dans une carrière ; marne caillouteuse », écrit Littré ; « Couche de marne caillouteuse que l’on trouve dans les carrières de pierres » (Académie, 1932-35) ; « Formation de calcaire grossier mêlé de marne, d’argile ou de sable » (Académie, en cours) ; « Bancs discontinus de calcaire grossier des environs de Paris, intercalés dans les marnes du Lutétien supérieur » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ce n’est que dans ce dernier dictionnaire qu’est relevé un autre sens que celui de la géologie, sens que l’on pourrait rapporter aux travaux publics : « Pierre concassée pour l’empierrement des chaussées » (TLF, op. cit.) et « (Collectif) pierres concassées employées pour l’empierrement des chemins » (DAF, neuvième édition), édition dans laquelle est relevé aussi ce sens : « Gros cailloux, pierraille » (exemple : se tordre les pieds dans la caillasse).

            Caillasser, qui est dérivé de caillasse, devrait avoir pour sens « empierrer un chemin avec des pierres concassées » ou, dans quelques emplois très modernes, « marcher difficilement dans de gros cailloux » ; le caillassage devrait être l’empierrement des chemins et les caillasseurs ceux qui empierrent les chemins. Or, chacun sait qu’il n’en est rien et que ce qui devrait être n’est pas. C’est que la NLF est aussi la propriété privée et bien close des faiseurs d’euphémismes et autres policiers de la pensée, bref de tous ces puissants qui refusent que les faits les plus déplaisants soient nommés de termes justes et adéquats, afin que, justement, grâce à cette mal-nomination, personne ne prenne connaissance de ces faits. Ce qui est dit avec des mots impropres est vite oublié ou n’est même pas perçu. Ces faits déplaisants se résument en un mot : lapidation. Celle-ci est la forme supérieure et évoluée de la justice en terre d’islam, que cette justice soit d’institution, ou qu’elle soit l’expression de la colère des masses islamiques, lesquelles attaquent à coups de pierres ceux ou celles qui ne se plient pas aux lois de l’islam. Ainsi des « jeunes » - comprendre des musulmans – constituent régulièrement des réserves de grosses pierres dans tel ou tel endroit de « leur » cité, pour, le moment venu, apprendre aux infidèles ou autres mécréants – comprendre les pompiers ou les policiers – ce qu’est la loi de l’islam. Lapider, lapidation, lapidateurs étant des mots tabous, ils ne doivent jamais franchir la barrière des lèvres, mais leur interdiction laisse le champ libre à caillasser, caillassage, caillasseurs, qui trouvent là, en leur qualité d’euphémismes, de quoi faire une belle carrière. Le tour est joué : il n’y a de lapidation qu’en Iran ou en Arabie. Surtout pas en France, où les victimes des lapidateurs attendent en vain que se constitue pour les défendre un comité anti-lapidation.

 

 

 

12 décembre 2010

Emigrer et immigrer

 

 

L’immigration, disent les sciencieux du social, qui tous pensent très bien et même mieux que très bien, est consubstantielle de la France. Ah bon ! La France existe depuis quinze siècles ; l’immigration a à peine un siècle. Si elle est consubstantielle de la France, c’est que le temps des sciences sociales est celui des ères géologiques, dont l’unité est le million ou la dizaine de millions d’années. De toute façon, il y a un million d’années, la France n’existait pas et rien n'en était donc consubstantiel.

La consultation des dictionnaires, comme cela a été montré à propos d’immigration, confirme que l’immigration n’est pas consubstantielle de la France, ce qui n’est pas bien difficile à démontrer, évidemment, le contraire étant plus facile encore à démontrer, puisqu’il suffit de l’énoncer sans le moindre début d’esquisse de preuve pour qu’il soit définitivement établi dans le cerveau malade des ressentimentaineux. Emigrer est attesté à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, Turgot l’emploie au sens de « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre », tandis que le participe présent émigrant, attesté comme nom en 1770, désigne en 1791 ceux qui quittaient la France alors, de peur de se faire couper en deux, comme émigré, attesté comme nom la même année. Le nom est emprunté du latin emigrare, qui ne se rapporte pas au changement de pays, mais au changement de « demeure », lequel pouvait se faire dans la même ville ou la même région. Immigrer date à peu près à la même époque : en 1769 sous la forme du nom immigré, puis en 1787 sous celle d’immigrant, tandis qu’immigrer n’est attesté qu’en 1840, alors que la France existe depuis la fin du Ve siècle. Il y a donc entre la France et l’immigration au moins treize siècles d’écart.

Emigrer est enregistré dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française ; immigrer dans la septième édition, près d’un siècle plus tard, en 1879. La définition en est toute sommaire. Emigrer, c’est « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre » (1798, 1835, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94), tandis que, pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « quitter sa patrie pour aller ailleurs, soit résider momentanément, soit s’établir ». Immigrer, c’est « venir dans un pays pour s’y établir » (Barré, 1842 ; Littré, op. cit.) ; « venir dans un pays étranger pour s’y établir » (Académie, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94). Dans les exemples qui illustrent ces définitions, ce sont les Irlandais ou les Polonais qui immigrent, les premiers en Amérique, les seconds dans le nord de la France.

            Dans ces deux concepts, il n’y a rien, aucun sème, aucun germe de sens, aucun fragment sémantique, qui puisse justifier que l’on tienne les immigrés, dits aussi immigrants ou, mieux encore, migrants, pour les messies d’un ordre nouveau ou, si ordre nouveau il doit y avoir, cet ordre nouveau tient plus de l’ordine nuovo fasciste, raciste, totalitaire, etc. que de tout autre utopie, sansfrontiériste, avecculotiste et sans papiériste, et dont le fondement est l’endophobie – la haine sans limites vouée aux autochtones. Bien que émigrer et immigrer soient neutres et ne soient pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien (l’immigration) et le Mal (la non-immigration), ils sont jugés suspects par les sciencieux du sansfrontiérisme, qui y préfèrent migrants, migrants tout court, sans in, ni ex. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin « partir, changer de séjour », auquel ont été ajoutés les préfixes - in (« dans ») et – ex (« hors de »), émigrer et immigrer désignent des actions à la fois inverses et réciproques. Ils impliquent un franchissement de frontières, ce qui est contraire à l’idéologie sanspapiériste.

Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigrés en terre d’islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés immigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, immigrer, ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

11 décembre 2010

Ecrivain mis à l'index

 

 

 

En un demi siècle, Daniel-Rops (1901-1965) a écrit une oeuvre ample, de qualité, qui lui a valu d’être élu à l’Académie française en 1955. Après avoir connu une célébrité relative grâce à un essai, Notre Inquiétude (Perrin, 1926), il exprime son angoisse dans un roman L’Ame obscure (Plon, 1929) et analyse la crise de la civilisation dans Le Monde sans âme (Plon, 1931). Revenu à la foi catholique, il se fait dans Mort, où est ta victoire ? (Plon) le romancier du mal et dans L’Epée de feu (Plon, 1939), il raconte le désarroi de la grande bourgeoisie républicaine et dreyfusarde qui hésite entre le communisme, le surréalisme et le catholicisme. Après la guerre, Daniel-Rops se consacre à l’histoire religieuse, publiant chez Fayard en 1945 et 1946 une Histoire sainte en deux volumes (Le Peuple de la Bible et Jésus en son Temps), puis, toujours chez Fayard, une Histoire de l’Eglise de France en neuf volumes.

Dans cette œuvre, je retiendrai le roman publié en 1939, L’Epée de feu et le volume V de l’Histoire de l’Eglise de France qui porte comme sous-titre Le Grand siècle des âmes.

 

L’Epée de feu (530 pages, écrit d’avril 1934 à février 1939) porte en exergue ce verset de la Genèse (III, 24) : « Il chassa donc l’homme et, à l’Orient du jardin d’Eden, il mit un chérubin, tenant l’épée de feu, pour garder le chemin qui mène à l’arbre de vie ». Ce roman, ne nous le cachons pas, présente beaucoup de défauts : trop long, les analyses psychologiques y sont trop nombreuses, le narrateur se croyant obligé de représenter la vie intérieure de chaque personnage (il y en a une dizaine) à tout moment de la journée. Il fouille les âmes. Bref, L’Epée de feu a vieilli, comme une partie de la littérature romanesque de la première moitié du XXe siècle. On ne lit guère volontiers ces romans-là. Pourtant, les lecteurs qui iront jusqu’au bout seront récompensés de leur patience, car ils liront, malgré les longueurs, d’admirables choses. En effet, L’Epée de feu est le témoignage le plus juste, le plus précis, le plus complet, le plus intelligent, le plus pertinent que l’on puisse lire sur la crise morale et intellectuelle qui a touché la France dans les années 1930 et qui aurait débouché sur sa disparition programmée, sans les hommes et les femmes qui, entre le 17 juin et le 11 novembre 1940, ont refusé cet inéluctable. A qui lit L’Epée de feu en 2010, il apparaît évident a posteriori que la gangrène minait une France à bout de souffle et préparait l’effondrement de juin 1940 et la politique de collaboration imposée en juillet 1940 par des élites épuisées. En effet, Daniel-Rops montre et analyse la crise morale qui touche les élites de la IIIe République,  banquiers, industriels, grands bourgeois (la famille du héros vit dans un hôtel particulier sis rue Vaneau), républicains ratiocineurs, de gauche donc, dreyfusards, qui continuent l’œuvre de Jules Ferry, froids, efficaces, sans âme. C’est ce défaut que Charles Péguy percevait dans la gauche du début du siècle (cf. Notre jeunesse). La crise se manifeste par une inquiétude sans raison, une angoisse profonde : chacun est désorienté, les besoins spirituels sont niés, etc. L’âme de la France se délite. Les familles éclatent. Les épouses insatisfaites et oisives délaissent leur mari avec qui elles s’ennuient à en mourir et quittent leur confort. Les enfants généreux ou idéalistes fuient la vie dorée et dérogent en se faisant travailleurs ou en adhérant, soit au surréalisme nihiliste, soit au communisme, dont ils connaissent dès 1934 la nature policière et criminelle. Comme chez Péguy, les humbles, les pauvres, les petits, les croyants tiennent debout et ne s’abandonnent pas au courant qui conduit la France à l’abîme. 

 

Dans l’Histoire de l’Eglise de France, Daniel-Rops montre que, pendant des siècles, l’histoire de l’Eglise s’est confondue avec l’histoire de la France. Je laisse de côté la dimension de foi religieuse, bien que je sache - et Daniel Rops le fait comprendre de façon lumineuse - qu’un pays ne se ramène pas aux seuls PIB, PNB, taux d’épargne, budget de l’Etat, démographie, mais qu’il est aussi une « idée » et qu’il a ce qu’on peut appeler, faute d’un terme meilleur, une « âme ». L'intérêt de ce Grand Siècle des âmes, admirablement bien écrit (prose claire, aisée, dans la grande tradition française, de Saint Simon à Chateaubriand) est d’analyser comment la France - son âme - s'est forgée et façonnée, et comment elle est devenue ce qu'elle est encore partiellement (et de moins en moins) aujourd'hui. L’action de quelques Saints a été déterminante, dont celle de Vincent de Paul, fils de paysans pauvres des Landes, qui a lui-même conduit les porcs de son père à la glandée et qui, entré dans l’église, a créé des écoles, des petits séminaires et des grands séminaires, participé à la formation intellectuelle et spirituelle de la petite bourgeoisie urbaine (on dirait aujourd’hui les « classes moyennes »), créé des institutions sociales : les dames de la Charité, les Filles de la Charité, les Enfants trouvés. Autrement dit, Vincent a instruit, formé, secouru (les filles de la Charité se sont engagées dans l'aide humanitaire aux forçats, aux soldats blessés au front, aux mendiants, aux malades, aux galériens...). Pour forger à la France une âme, a aussi été déterminante l’action d’écrivains et d’intellectuels mystiques : Bérulle, Grignon de Montfort, Bossuet, Fénelon entre autres, sans parler des Jansénistes ou des Jésuites. Bien entendu, les apparences de la France contemporaine ont changé, mais pas totalement cette âme-là. De nos jours, d'autres hommes, avec les religieux ou les laïcs croyants, se chargent de ces missions. Au XVIIe s, les catholiques ont assumé avec ferveur le destin de la France et lui ont donné sa force, parce qu’ils éprouvaient une foi patriotique dans leur pays. Ayant compris que la France ne s’appartenait pas totalement, ils ont créé les fameuses Missions, afin de diffuser la langue et la culture françaises à l'étranger. Leur France n’est ni moisie ni rassise. Elle prenait en charge le destin du monde. Elle était généreuse, charitable, secourable aux siens et au monde entier et elle apprenait à ses enfants à répondre à la question : à quoi bon vivre sur cette terre, si on ne fait rien pour les autres ?

Outre ce souci du monde, l’âme de la France éternelle a été forgée par le gallicanisme, c’est-à-dire la volonté de l’Eglise de ne plus être dépendante des décisions d’un pouvoir temporel étranger (celui du Pape). Mais cette volonté marque une étape décisive dans soumission de l’Eglise au pouvoir politique, Louis XIV, après 1680, nommant certains évêques, tranchant dans les conflits de dîmes, s’arrogeant les régales, bref soumettant au pouvoir temporel l’institution qui exerçait encore une réelle influence sur les esprits. L’analyse que Daniel-Rops fait du jansénisme est lumineuse. Le jansénisme ne se réduit pas à la querelle entre les partisans de la grâce efficace et ceux de la grâce suffisante, c’est aussi la lutte contre les Jésuites, liés au pape. Après 1680,  les jansénistes ont milité pour l’autonomie des chrétiens de France et, au XVIIIe siècle, en accroissant leur influence dans les Parlements, ils ont été les principaux contestataires du pouvoir absolu de droit divin. Par leur rationalisme critique, ils ont ouvert la voie à d’autres questions, politiques celles-là, et, de la cause de Dieu, ils ont basculé dans la cause de la nation.  

Enfin, dans cet ouvrage, Daniel-Rops expose en termes clairs l’origine de l’Europe géopolitique moderne, qui naît avec le traité de Westphalie (1648). Ce traité a mis fin à l’ancienne chrétienté et fragmenté l’Europe en divers Etats, avec pour conséquences, le développement du sentiment national dans chacun de ces Etats et l’apparition d’une question qui sera récurrente jusqu’en 1960 et au-delà, celle de l’équilibre entre les grandes puissances et de la nécessité de nouer des alliances.  

 

En dépit de ses limites, de ses faiblesses ou de ses manques, Daniel-Rops nous apprend plus de choses sur la France, son être, son âme, son essence, ce qu’elle s’obstine à être malgré le temps qui passe, que les écrivains chéris et honorés de l’intelligentsia, tels Sollers, le chantre de la France moisie, le formaliste Simon, prix Nobel, le prix Goncourt Duras, laquelle, avant de se mettre au service du communisme en 1945, travailla pour la propagande de l’Allemagne nazie, etc. Or, son œuvre, admirable pour quelques-unes des raisons que j’ai indiquées ci-dessus, a sombré dans un oubli total. Son nom ne figure plus dans les pages noms propres de l’édition récente du Petit Larousse Illustré. Ce n’est pas pour des raisons objectives. Daniel-Rops aime sa langue, qu’il manie avec aisance. Il possède un vrai talent, formé par les modèles fournis par les grands écrivains, Chateaubriand, Bossuet, Mauriac. Il a le sens du portrait et une maîtrise parfaite de la narration, avec une prose à la fois souple et nerveuse. S’il est oublié, ce n’est pas seulement parce que, après avoir été incroyant et proche des Surréalistes, il est revenu au catholicisme romain, c’est à cause de l’amour qu’il voue à la France. En effet, depuis un demi siècle, notre mémoire collective est façonnée par la pensée dominante, marxiste et sociologique, eurolâtre et favorable à la disparition de la France soit par haine de la nation, soit par intérêt. Car, comme il existe de nouveaux philosophes, un nouveau roman, une nouvelle cuisine, il existe aussi pour les livres un nouvel enfer, régenté par de nouveaux inquisiteurs à l’âme moisie à la Sollers,  qui exercent le pouvoir effectif dans les domaines du goût, de la sensibilité, des arts, de l’édition, de la culture et qui ont fait de la haine de la France leur fonds de commerce. Ils haïssent plus que tout leurs propres compatriotes, surtout si ces compatriotes sont pauvres ou qu’ils sont le peuple, et tous ceux qui ont fait la France. Restés fidèles au marxisme et à ses variantes - en dépit des catastrophes avérées produites par ces idéologies de mort -, ces nouveaux inquisiteurs qui font notre mémoire littéraire envoient finir dans les chaudrons de l’oubli tous les écrivains qui, à l’instar de ce malheureux Daniel-Rops, se font de la France « une certaine idée ». L’index est rétabli.

 

07 décembre 2010

Lumière des livres 35

 

 

A propos de Michel de Saint Pierre, Les Nouveaux Prêtres, 1964, La Table ronde.

 

 

            A qui s’interroge sur la France, sur ce qu’elle devient peu à peu, mal gré que nous en ayons, à savoir une simple province rabougrie, sans âme, ni visage, honteuse de son passé, se repentant d’avoir été la lumière des nations, désireuse de se fondre le plus vite possible pour s’y dissoudre dans un vaste territoire sans frontières, marchand, multiculturel, bigarré, qui ne soit plus qu’un espace dépourvu d’histoire et où la culture serait réduite au folklore, à qui veut comprendre pourquoi la France a été ainsi bouleversée au point de ne plus ressembler à rien, qui a voulu qu’elle ne soit plus elle-même après mai 1968, je conseille de lire Les nouveaux prêtres de Michel de Saint Pierre, roman qui a été achevé en mai 1964, et publié à l’automne de la même année aux éditions de la Table ronde, à Paris. Ce n’est pas de la grande littérature au sens où, dans ce roman, la précision du document prime sur l’humanité de la fiction et où les idées que l’auteur prête aux personnages sont plus importantes que les personnages eux-mêmes, réduits au statut de « porte-parole » chargés d’exprimer des thèses ou des idéologies opposées. Mais le document témoigne d’une admirable lucidité de la part de Michel de Saint Pierre, qui annonce au tout début des années 1960, alors que De Gaulle semble avoir rendu la France à elle-même, les quarante années noires que connaît notre pays depuis 1968. Il est vrai que cet auteur, injustement oublié aujourd’hui, dont les romans et les essais ont connu un succès d’estime dans les années 1950-60, né en 1916, a vécu « six années de prolétariat » avant de combattre courageusement dans les rangs de la Résistance. C’est un intellectuel qui a partagé les deux expériences fondatrices du monde ouvrier de l’entre-deux guerres et du combat pour la liberté de la France. Rares sont les intellectuels du XXe s. qui peuvent parler en connaissance de cause du peuple de France et de la liberté de la France. A la différence de Michel de Saint Pierre, ils étaient quasiment tous de bons bourgeois, « de gauche » peut-être, mais « gauche caviar » déjà, qui se sont résignés à la collaboration, comme si collaborer était un tropisme naturel dans leur milieu.     

            Comme le titre l’indique, les personnages du roman sont des « nouveaux » prêtres, dont la plupart  sont « progressistes » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes à cette époque), exerçant dans la paroisse Saint Marc d’une ville importante de la banlieue ouvrière et rouge de Paris, nommée ironiquement Villedieu (en fait, elle est la Ville sans Dieu), 80000 habitants, gérée par les communistes et où les chrétiens forment une minorité. Dans ce contexte, les prêtres progressistes, dont quelques PO (prêtres ouvriers), au lieu d’évangéliser leur troupeau et d’annoncer le message d’amour du Christ, se contentent d’abonder dans l’amertume et dans le ressentiment haineux des communistes, répétant le message ouvriériste des syndicats marxistes, message de pure démagogie hostile aux patrons, aux bourgeois, à l’Eglise, à la nation, à la France, au catholicisme, aux malheureux pieds-noirs et favorable à l’URSS, à la « paix » qu’imposait l’URSS dans les pays qu’elle colonisait, aux immigrés, aux « combattants » du tiers monde qui préparaient, selon ces syndicats, un ordre nouveau juste et pur. Bien entendu, les croyants se détournent de cette église et les banlieues ouvrières se muent peu à peu en vaste désert spirituel, où la seule raison d’être des hommes et des femmes est la bouffe, la bagnole, la consommation de sexe, de biens et de pseudo services « publics ».

            Michel de Saint Pierre cite en exergue l’archevêque de Milan, Mgr Montini, le futur Paul VI, qui, en 1956, analysait ainsi la démission des catholiques et leur refus d’assumer l’histoire des différents pays où ils vivent : « Au lieu d’affirmer ses idées en face de celles des autres, on prend celles des autres. On ne convertit pas, on se laisse convertir. Nous avons le phénomène inverse de l’apostolat. On ne conquiert pas, on se rend. La capitulation est voilée par tout un langage, par toute une phraséologie. Les vieux amis qui sont restés sur la voie droite sont regardés comme des réactionnaires, des traîtres. On ne considère comme vrais catholiques que ceux qui sont capables de toutes les faiblesses et de toutes les compromissions ».

            C’est ainsi que la France se vide de sa substance, de ce qu’elle a été pendant des siècles, et que l’histoire qui l’a faite est chassée peu à peu de son territoire. Elle n’est plus qu’un alignement d’HLM ou de sinistres HBM ou « habitations bon marché », de bidonvilles, de caves obscures, d’avenues Karl Marx ou de maisons de la « culture » où la propagande et l’agit-prop tiennent lieu de vie avec la pensée et avec l’esprit. Tout notre sinistre présent est décrit dans ce roman. Après mai 1968, l’inépuisable réservoir de haine de soi qu’étaient les banlieues rouges s’est étendu à presque toute la France, avec l’assentiment et la complicité des nouveaux prêtres.

            Paul Delance, un jeune prêtre, dont le père était ouvrier dans une cimenterie et la mère femme de ménage, qui a été lui-même ouvrier pendant deux ans dans la cimenterie de son père, refuse de collaborer à l’entreprise destructrice que mettent en œuvre les communistes et les nouveaux prêtres. Il résiste. Il s’en tient à la charité, à l’amour du prochain, à la foi, au message de l’Eglise éternelle. Il sait, comme Charles Péguy avant lui, que le message de haine sociale du marxisme n’a pour finalité que de transformer en esclaves les pauvres. Lui, il annonce que le communisme est destiné à périr, que, sous peu, il ne restera rien des croyances mortifères qu’il a répandues en France et que l’Eglise, en se rangeant derrière la bannière de la lutte des classes, risque de sombrer avec ceux qu’elle idolâtre. C’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins ébahis, pétrifiés, silencieux et stupéfaits.

            La lecture de ce document romancé fait comprendre pourquoi les anciennes banlieues rouges, désertées par les usines, ruinées par les délocalisations, fuies par les ouvriers (ceux qui sont restés sont condamnés au chômage, parce que, dans les usines qui subsistent, les machines ont remplacé les hommes), se sont islamisées au cours des trente dernières années et pourquoi, face à la démission de l’Eglise, l’islam a rempli le vide abyssal creusé par les communistes haineux. De ce point de vue, la littérature française, même quand elle de qualité moyenne, a le pouvoir de dire ce qu’est le monde réel et d’assumer le double rôle, qu’elle a hélas abandonné aujourd’hui, de Cassandre et de vigie – c’est-à-dire d’éveilleur des esprits et d’aiguillon à l’action.  

 

05 décembre 2010

Maraude

 

 

 

Ce nom, déverbal du verbe marauder, dérivé de maraud, est différent de la forme féminine de cet adjectif et nom. Maraud, maraude, écrit Furetière (Dictionnaire universel, 1690), sont des « termes injurieux » qui se disent « des gueux, des coquins qui n’ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés ». Le nom féminin maraude, désignant l’action de marauder, comme drague de draguer, décharge de décharger, tchatche de tchatcher, frime de frimer, etc. est attesté en 1679 et il est enregistré par Furetière (op. cit.) : « On appelle à la guerre maraude la petite guerre qui se fait par des soldats qui se dérobent du camp, et qui vont sans ordre et sans chef piller le paysan », Furetière ajoutant, sans doute pour ne pas donner le sentiment qu’il approuve ces actes de « guerre » contre les populations civiles, que « l’on punit les soldats qui vont à la maraude ». Puisque il l'écrit, il faut le croire. Cette définition est reprise dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835 : « Terme de guerre, qui n’est guère en usage que dans cette phrase aller en maraude, ce qui se dit des soldats qui vont en parti sans la permission de leur commandant » (1694) et « Terme de guerre, vol commis par les gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1798) ou « Terme de guerre, vol commis par des gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1835, exemples : Il va en maraude, à la maraude ; la maraude est défendue »). Thomas Corneille, en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) tient aussi maraude pour un « terme de guerre » qui se rapporte à des soldats : « On dit des soldats qu'ils vont à la maraude pour dire qu’ils se dérobent du camp, pour aller à la petite guerre, c’est-à-dire pour aller piller le paysan sans ordre et sans chef, ce qui ne se fait que par des misérables ». C’est dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) que l’on peut lire la définition la plus complète de la maraude, ainsi que la condamnation la plus ferme de l’ancienne habitude prise par des armées de vivre sur le pays où elles cantonnent ou font étape : « (Art militaire – la précision est délicieuse) c’est à la guerre le pillage que les soldats qui sortent du camp sans ordre vont faire dans les villages des environs. La maraude est entièrement préjudiciable dans les armées, elle empêche les paysans des environs du camp d’apporter leurs denrées par la crainte d’être pillés en y allant ; elle fait aussi périr beaucoup de braves soldats qui sont assommés par les paysans. Lorsque les maraudeurs sont pris par le prévôt de l’armée, il les fait pendre sur le champ ». Les encyclopédistes, eux, savent comment s’y prendre pour empêcher la maraude : « On pourrait apporter quelque remède à la maraude, si on chargeait les colonels des désordres de leurs soldats et si on punissait l’officier particulier, quand on trouverait son soldat hors du camp. En établissant cette police, on ne serait pas longtemps à s’apercevoir du changement qu’un tel ordre apporterait dans une armée. Mais de faire pendre simplement un malheureux qui a été pris sur le fait, comme il est d’usage de le faire, c’est un faible remède. Le prévôt n’attrape ordinairement que les sots, cela ne va pas à la source du mal, et c’est ne rien faire d’important pour l’arrêter ».

Pour ce qui est de la France, les impôts grâce auxquels les armées peuvent se nourrir et s’habiller sans avoir besoin de piller les bourgs ou villages voisins ont rendu la maraude caduque, si bien que le terme s’est appliqué à des écoliers qui vont voler des pommes dans le verger des voisins : « il se dit, par extension, en parlant des écoliers qui vont à la picorée ». Ainsi les académiciens (huitième édition, 1932-35) mettent en parallèle les deux emplois : « Larcin commis par des soldats, de fruits, de légumes, de volailles, etc., dans les environs d’un campement ou en s’écartant de l’armée » et « Il se dit, par extension, en parlant de larcins analogues commis dans les jardins et les champs par d’autres personnes que des soldats » (cet écolier a été pris en maraude).

Pourtant, le plus étonnant dans l’extension de ce nom est celui qui s’observe dans la langue humanitaire de tous ceux qui viennent en aide ou cherchent à venir en aide, dès que les grands froids commencent, aux clochards et aux vagabonds – ces malheureux Français, dits SDF, que les innombrables préférences dont ils sont exclus ont jetés dans les rues des villes. Partir en maraude aujourd’hui, quand on milite à la Croix Rouge ou au Secours Catholique ou à l’Armée du Salut, ce n’est pas faire la petite guerre contre des civils, c’est, le soir venu et quand il fait – 5 degrés au-dessous de zéro, parcourir une ville pour venir en aide aux sans abri et leur proposer couvertures, soupe chaude et éventuellement un hébergement.

Ce sens, en fait, n’est que l’extension de l’extension d’un sens de maraude, lequel, à la fin du XIXe siècle, s’est dit des cochers : « Fiacre en maraude, fiacre qui cherche à charger un client en revenant d’une course pour éviter le contrôle de stationnement » et, plus tard, des taxis : « Taxi en maraude, taxi qui circule lentement à vide à la recherche d’un éventuel client » (in TLF, op. cit.). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) citent ces emplois étendus : « Par analogie, être en maraude, rôder en quête d’un profit, d’une occasion favorable. Un fiacre, un taxi en maraude, qui, contrevenant au règlement, circule à vide à la recherche d’un client ». A la différence de ces cochers de fiacre ou de ces conducteurs de taxi, les humanitaires qui, par temps froid, partent en maraude, ne sont à la recherche d’aucun profit – sinon moral ou qui atténuerait leur mauvaise conscience. Ils font cela gratuitement. God bless them, diraient les Anglais.

 

04 décembre 2010

Immigration

 

 

On connaît le petit air de serinette qu’entonnent chaque jour les gros consciencieux du social et autres compagnons de route : la France pays d’immigration, c’est l’immigration qui a fait la France, sans immigration la France ne serait rien, la population de la France est formée d’immigrés depuis vingt ou trente ou cinquante générations, etc. De dénégations identiques, nous fûmes abreuvés jadis. La France pays d’immigration depuis la nuit des temps, ce slogan est de la même farine sale qu’il n’y a pas de camp de concentration en Union soviétique, Chine, Cuba, Corée, etc. ou que dans les chambres à gaz n’ont été tués que des poux, ou qu’islam signifie paix.

Si la France avait été façonnée par l’immigration, alors les mots immigration, immigrer, immigrés auraient été en usage depuis la nuit des temps. Bien entendu, il n’en est rien. Immigration est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), il est formé à partir du verbe latin immigrare sur le modèle du nom émigration, attesté antérieurement (en 1752). Il est enregistré un siècle plus tard dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est défini ainsi : « Action de venir s’établir dans un pays étranger ». Si l’immigration avait été un phénomène de masse alors, les académiciens auraient sans aucun doute illustré cette définition d’un exemple référant à l’installation de peuples entiers ou de fragments de peuples entiers, Africains du Nord, Russes, Noirs d’Afrique, Turcs, Tamouls, etc. dans tel ou tel département français. Bien entendu, il n’en est rien. Et s’il n’en est rien, c’est que le phénomène n’existait pas ou ne touchait que quelques centaines de personnes. L’exemple qui en 1879 illustre l’immigration, c’est « l’immigration des Européens en Amérique », c’est-à-dire en fait leur émigration : « l’immigration des Européens est une des principales causes de l’accroissement de la population en Amérique ».

Le premier lexicographe qui ait enregistré ce mot est Barré, en 1842, dans le Complément (au Dictionnaire de la l’Académie française) : « Établissement d’étrangers dans un pays », définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à toute invasion ou toute colonisation, si bien que, pour éviter ce recouvrement de sens, les académiciens, dans la huitième édition du DAF (1932-35), se contentent d’un prudent « action d’immigrer ». Barré ajoute que c’est « l’opposé d’émigration » et que « le mot a été employé par Destutt de Tracy », célèbre idéologue, mot qu’il a justement inventé en même temps qu’idéologie. Littré ne s’embarrasse pas, il reprend la définition de Barré : « Établissement d’étrangers dans un pays, l’opposé d’émigration » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En revanche, dans les dictionnaires publiés dans le dernier tiers du XXe siècle, comme il fallait s’y attendre, non seulement la définition du mot immigration s’amplifie, de toute évidence en relation avec la croissance du phénomène que le mot désigne, mais encore elle se fait plus précise. Ce n’est pas seulement « l’action de venir s’établir dans un pays étranger » ou « l’établissement d’étrangers dans un pays », c’est « l’action de venir s’installer et travailler dans un pays étranger, définitivement ou pour une longue durée » (TLF, op. cit.). Le phénomène prend une telle ampleur que le mot ne désigne pas seulement une « action » ou un phénomène, mais aussi « par métonymie » l’ensemble des immigrés qui se sont établis dans telle ville ou dans tel pays (TLF) ou, selon les académiciens, « la population immigrée » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994), mais sans que ces emplois soient illustrés d’un exemple éloquent. Car, les auteurs de ces dictionnaires sont très prudents. Ils font référence aux Polonais (l’immigration polonaise dans le Nord de la France), aux Chinois (l’immigration chinoise est regroupée dans ce quartier de la ville), aux Irlandais (l’immigration des Irlandais aux États-Unis), aux provinciaux (« l’immigration provinciale », « l’immigration interne ou régionale »), aux populations sibériennes venues de très loin pour s’établir en Mandchourie ou en Mongolie, à la main d’œuvre ou aux travailleurs de force, mais jamais aux villages ou aux bourgs entiers du Rif ou de l’Atlas ou de la brousse sahélienne ou des plateaux d’Anatolie ou des montagnes kurdes qui viennent s’établir en France, avec femmes, enfants, vieillards, moutons, imams, viande et commerces hallal, mosquées, racisme, voiles, niqabs, etc. etc. etc. De cette immigration-là, les dictionnaires, même ceux qui ont été récemment publiés, même les plus savants, même les plus au fait des sciences du social, ne disent mot : c’est motus et bouche cousue. On s’infibule les lèvres. C’est qu’il ne faut pas que l'air de serinette « France terre d’immigration » soit retourné, tant il est faux, en sa vérité « France terre d’invasion ».

Il est dans le Trésor de la langue française quelques perles, non pas dans les définitions, mais dans les exemples, en particulier cet extrait daté de 1970, d’un dénommé Georges, sans doute l’un des innombrables géographes du PCF, extrait censé donner un peu de réalité à l’expression politique d’immigration, au sens de « lois restreignant et contrôlant l’immigration ». Le voici : « La plupart des grands pays d’immigration (…) pratiquent aujourd’hui (en 1970) une politique restrictive (...) et en tout cas sélective, au bénéfice des immigrants pourvus d’une instruction élevée apportant au pays d’accueil le concours d’une compétence professionnelle. Exceptionnellement, les États industriels de l’Europe occidentale font appel, à titre temporaire plus qu’à titre définitif, à des travailleurs de force pour l’exécution des travaux ingrats ou dangereux qui sont délaissés par leurs nationaux (Nord-Africains...). Toutefois les menaces de récession rendent ces pays très prudents dans leur politique d’immigration ». Tout dans cet extrait est écrit à l’encre rouge de l’idéologie : « politique restrictive » (plus de deux cent mille immigrés par an, sans compter les clandestins), « politique sélective » (la plupart des immigrés sont analphabètes ou quasiment analphabètes et n’ont aucune compétence professionnelle), « les travaux ingrats ou dangereux » sont effectués par des machines ou des robots, la récession et le chômage de masse n’ont pas arrêté l’immigration de masse.

La consultation des anciens dictionnaires est source de lumière pour ce qui est de la réalité, purement fantasmatique, de l’immigration. En revanche, le phénomène devenant massif depuis une trentaine d’années, au point de s’apparenter à ce que la Gaule romanisée a subi du Ve au Xe siècle, il n’a plus qu’une réalité ombreuse, conforme à ce que les bien pensants exigent que l’on en sache.  

 

 

 

 

 

20 novembre 2010

Cuba

 

 

Les journalistes ont annoncé ce matin que le régime castriste avait décidé, après de longues négociations avec l'Eglise catholique, de libérer les (ou des ?) prisonniers politiques qui croupissent depuis x années dans les geôles et les culs de basse-fosse de Cuba. 

C'est ainsi que les citoyens ont appris qu'il y avait des prisonniers politiques à Cuba, donc des bagnes politiques ou même peut-être des camps de concentration ou de travail forcé. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers sans doute. Combien sont morts dans ce goulag tropical qui mettait en transe Sartre, Beauvoir, Bourdieu, usw ? Des dizaines de milliers sans doute.  

Voilà 50 ans que ce régime emprisonne, torture, réprime, condamne au silence, tue, interdit, enferme, espionne, surveille, etc. - mélange de socialisme national ou de communisme international et de dictature sud-américaine; et les Français n'en savaient rien, en dépit des milliers de vigilants et vigilantes et vigilantissimes (des deux et même trois sexes) des "droits de l'homme" et autres droits, qui bâfrent au grand râtelier des subventions publiques. Ces vigilants vivent aux crochets des contribuables, qu'ils condamnent à ne jamais rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Pis, ils en font même la promotion : que sont les millions de ticheurtes à la gloire du tueur Guevara, sinon l'apologie du crime de masse ? La LDH, la femme Mitterrand, BHL, Sauce raciste, RESF, RUSF, etc. seraient-ils stipendiés par les Cubains, les Chinois, les Coréens du Nord, les Saoudiens, les Algériens, etc. pour qu'ils se taisent sur ce qui se passe dans le monde, hors de France et d'Europe ? Les sans frontiéristes respecteraient-ils une frontière, celle qui protège Castro and brother, Cuba et autres paradis socialo gauchistes, l'Arabie saoudite, l'islam et l'Islam ?

 

 

19 novembre 2010

Circulation

 

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne « l’orbite » ou « le circuit que décrit un astre », circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de « révolution » : « mouvement de ce qui revient à son point de départ ». Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : « mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace », qu’il illustre de deux extraits : « les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain » (Fénelon) et « Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure » (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire », comme dans cet extrait de Comte : « notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle » (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au « mouvement de ce qui circule », puisqu’on « a depuis quelque temps découvert la circulation du sang » ; ou « on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : « en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées », sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : « il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique » (« la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air ») ; « par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc. » ; « au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public ».

            Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : « la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays », « le fait de se mouvoir ; le transport » (« circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route ») ; « droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons » ; « billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer » ; « mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre » (« la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles »), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : « on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées » (1841) ; « on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide » (1840) ; « toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer » (1841) ; « tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation ». C’est aussi « le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public » et « le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos ».

            Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi (« ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique »). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent (« la clameur de la circulation sur la route nationale », Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : « disparaître de la circulation » (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes (« la libre circulation des spécialistes »). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

            En quatre siècles, le nom circulation a « voyagé » - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens « mouvement » et ce qui est en accord avec l’injonction « bougez » ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pas trop aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

12 novembre 2010

Racisme

 

 

            Racisme et raciste sont des mots récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits, par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le racisme est une idée récente ou moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais une des sciences sociales qui a pour nom anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, 6e ou 1e, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et que 2 + 2 = 5 vaut 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions quant aux élèves : du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure, abusant des milliers de braves gens. Ce faisant, ils ont discrédité les « sciences » de « l’homme » et de la « société ».

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s’étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu’il ne signifie plus rien que « Satan » et que celui qui l’énonce est comme le négatif du Mal, c’est-à-dire le Bien.

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories et de croyances ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme ou le métissage, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les sciences sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées par ces sorciers et sorcières.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.  

10 novembre 2010

Race

 

 

Race n’a jamais eu de sens infâme, mais l’emploi de ce mot anodin est aujourd’hui impossible ou interdit en France.

Emprunté à l’italien, il est attesté depuis la fin du XVe siècle et il a été employé, au sujet des hommes, comme un nom collectif désignant une lignée. Au tout début du XVIe siècle, il se dit aussi des animaux : « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus ». Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle (10 tomes, 1881-1902), Frédéric Godefroy relève les deux sens, humain et animal : « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple » (« Il est d’une race où il y a eu de gentils chevaliers ») et « groupe d’une espèce animale ou végétale dont les caractères sont constants et transmis par la reproduction » (« Voilà de la race du cheval qui parlait », Des Périers, 1538). Ce sont les deux sens qu’enregistre Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses) : « Lignée, extraction, descendants ; famille » et « Ce mot se dit aussi en parlant des chevaux et des chiens ». L’article qu’y consacre Furetière (Dictionnaire universel, 1690), plus ample que celui de Richelet, rassemble tous les sens que le mot a dans la langue du XVIIe siècle : « Lignée, génération continuée de père en fils : ce qui se dit tant des ascendants que des descendants ». Les exemples attestent que le mot s’emploie dans des contextes (très) positifs et qu’il est chargé de valeurs nobles : « Les Rois d'Ethiopie se vantent d’être de la race de Salomon par la Reine de Saba ; Jésus-Christ était de la race de David ; Dieu promit à Abraham de multiplier sa race comme les étoiles du ciel, c'est-à-dire de lui donner une longue et ample postérité ». Le mot est chargé de valeurs si honorables qu’il se dit aussi « d’une longue suite de Rois de même lignée » (exemples : « En France on compte les Rois de la première, de la deuxième, de la troisième race ») et qu’il « se dit aussi des anciennes familles illustres » (les Héraclides, les Scipion, les Fabiens). Le mot appartient à des registres si élevés qu’il entre dans la langue de la poésie : « en termes poétiques, il se dit de la postérité du genre humain » (exemples : « Le déluge fit périr toute la race mortelle » ; « Que direz-vous, races futures », etc. c’est le commencement d’une ode de Malherbe »). Les emplois de race à propos des animaux sont moins larges et moins fréquents : « il se dit aussi des espèces particulières de quelques animaux » (« Les lévriers, les épagneuls sont des races particulières de chiens »). Ce que note aussi Furetière, ce sont les emplois péjoratifs ou condescendants de ce mot : « il se dit aussi ironiquement et en mauvaise part des gens et des conditions qui s’adonnent ordinairement à faire du mal », comme dans ces exemples : « les laquais sont une chienne de race ; Jésus-Christ appela les Pharisiens race de vipères ; c’est une maudite race que les filous, on ne la peut exterminer ; on appelle race patibulaire, une famille dans laquelle il y a eu quelques gens suppliciés ». On sait que le nom racaille, attesté au XIIe siècle, trois siècles avant race, est dérivé du verbe rasquer, aujourd’hui disparu. Furetière, après Ménage, fait de ce terme de mépris un dérivé de race, sans doute à cause de quelques-uns des emplois péjoratifs de race : « Terme de mépris, qui se dit de ce qui est de moindre valeur en chaque chose » (exemple : « Les séditions ne se font que par la racaille, par les gens de la lie du peuple ») et qui « vient de race, comme canaille de canis (« chien ») ».

La définition de race dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas différente de celle de Furetière : « (Nom) collectif, lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d’une même famille » ; « On dit poétiquement la race future, les races futures, les races à venir pour dire tous les hommes à venir, et la race mortelle pour dire le genre humain » ; « Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes à cornes » ; « On dit par injure et par mépris race maudite, méchante race » (en fait, le mépris est dans les adjectifs, pas dans le nom) (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud 1788, 1798).

            C’est à partir de sixième édition du DAF que l’article race s’enrichit de nouveaux sens, dont l’apparition dans la langue est consécutive au développement des sciences de la nature. La race n’est plus seulement une affaire de lignée ou de générations ; c’est aussi un critère de distinction et de classement entre des groupes humains qui vivent en même temps sur la planète : « Race se dit, par extension, d’une multitude d’hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure » (La race caucasienne, mongole, malaise). Le mot prend aussi un sens social, en se disant d’hommes qui exercent la même profession ou jouissent d’un même statut : « classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part » (Les usuriers sont une race maudite, une méchante race ; la race des pédants est insupportable ; la race des fripons est fort nombreuse). C’est, de toute évidence, le sens numéroté 6 par Littré (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui a mis le nom race à l’index dans la langue d’aujourd’hui ou qui l’a relégué dans l’enfer du lexique : « 6. Terme de zoologie. Réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération, ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce ». Race est donc, quand il est employé dans ce sens-là, un terme de docteurs en zoologie, donc de savants bardés de diplômes et de grades, jadis honoris causa, aujourd’hui opprobrii causa. Littré ajoute : « En ce sens, il se dit des hommes », sens qu’il illustre d’exemples de son crû (« Les populations de race germanique ; la race caucasienne ; la race juive ») ou d’extraits d’écrivains, tels Voltaire : « Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu'on ne pense ; celle des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent », « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers », « N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation ? Et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes, dans laquelle il y a eu quelques hommes ? » ; ou Buffon : « On trouve en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie une race d’hommes de petite stature, d’une figure bizarre ».

            Le développement de l’emploi scientifique de race amène Littré à séparer les deux sens de lignée et de groupe humain, en les distinguant de synonymes éventuels, famille et espèce : « La race est la famille considérée dans la durée ; de plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral » et « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race ; l’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse », ajoutant : « c’est une faute où l’on tombe souvent, de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce ; il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, en particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. »

 

            Si l’on prend l’article race de la huitième édition du DAF, publiée en 1932-35, dix ans avant le génocide dont les juifs ont été les victimes, on est obligé de constater qu’aujourd’hui, le contenu, pourtant anodin en soi, serait tenu pour infâme, sinon criminel : « race se dit aussi d’un groupe d’individus qui se distingue d’autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance, non pas à l’action du milieu, mais à une lointaine hérédité » (la race caucasienne, mongole, juive ; une race pure, métissée) ; « il se dit également d’une variété constante dans l’espèce humaine » (la race blanche, noire, jaune, mortelle, humaine) ; « il se dit aussi d’une classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part ».

            Ces sens et emplois sont interdits dans la Nouvelle Langue Française : ils se rapportent au Mal ou, pour dire les choses plus exactement, l’emploi qui en a été fait par les socialistes nationaux et autres les a définitivement jetés dans les culs de basse-fosse de la langue. Le seul sens qui ne soit pas aujourd’hui frappé d’anathème est celui qui se rapporte aux animaux : « Race se dit, en termes de zoologie, de la division des animaux qui vient immédiatement au-dessous de l’espèce » (la race chevaline, bovine, etc.) et « il se dit aussi, dans le langage courant, des espèces particulières de quelques animaux domestiques, comme chiens, chevaux, etc. » (les diverses races de chiens).

            Pour obvier aux anathèmes, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), parfaitement conscients de s’aventurer sur un terrain miné, ont trouvé un biais pour exposer les divers sens du nom (interdit) race, sans risquer l’excommunication. Ils ont illustré ces sens de phrases qui les condamnent. Ainsi le sens biologique de « subdivision de l’espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population » est illustré de cet extrait d’Alain qui, en 1933, écarte la race de l’humanité : « La race, c’est l’animalité. L’homme a fait des races animales, par un choix, par un massacre, par un parfait mépris des préférences (...). Nul homme n’a de race que l’adoration même de sa race, c’est-à-dire de son propre animal. Quand on dit que la race parle, on veut dire que l’inférieur parle, et que la force est considérée comme première valeur ». Ou encore l’emploi de race en anthropologie (« Groupement naturel d’êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités » ; race blanche, jaune, noire, pure, métissée, primitive, etc.) est illustré par cet assez long extrait d’un ouvrage d’histoire des sciences (1957) : « En Europe, la doctrine de l’inégalité des races prit un regain d’actualité au XIXe siècle avec le livre du Comte Joseph de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-54). Procédant par affirmations, sans souci d’apporter aucune preuve, Gobineau soutint la supériorité de la race blanche et, à l’intérieur de celle-ci, d’une famille privilégiée, les aryens, possédant originellement le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force ». Le seul sens qui trouve grâce aux yeux de ces lexicographes est celui de la zoologie : « Division de l’espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires ».

            Ce que disent à leur manière ces interdits, c’est que Gobineau, Rosenberg et tous les théoriciens du racisme, défaits en 1945, ont fini par gagner la guerre des mots, puisque, à cause d’eux, a disparu de l’usage un mot anodin et qui a été longtemps fort utile.

 

07 novembre 2010

Négationnisme

 

 

 

Le mot négationnisme a beau être employé des milliers de fois chaque jour dans les media et autres lieux où l’on parle, il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française. Les lexicographes du TLF n’en signalent même pas l’existence dans une remarque, comme ils le font pour un grand nombre de néologismes. Il est vrai que la première attestation écrite de négationnisme date de 1987, in Le syndrome de Vichy, Seuil. Le mot a été fabriqué par Rousso, historien du génocide dont les juifs ont été victimes de 1942 à 1945. L’intention de cet historien quand il a fabriqué ce néologisme était de distinguer l’activité normale d’un historien qui consiste à revoir, réviser, réexaminer des faits du passé pour mieux les éclairer ou y donner une interprétation plus pertinente, activité qui est nommée parfois révisionnisme historique, de la simple falsification des faits entre 1942 et 1945. Cette falsification n’est pas une révision, mais une négation.

Ce néologisme a connu un immense succès et il s’est immédiatement acclimaté dans la langue française, au point qu’il est devenu familier à chacun de nous.

Il reste cependant deux points obscurs dans le succès de négationnisme. Cette attitude d’historiens amateurs qui prétendent que des événements, pourtant établis, n’ont pas eu lieu aurait pu être nommée falsification (historique), puisque le terme de révisionnisme était impropre. Elle ne relève pas du scepticisme, mais de l’esprit négateur – c’est-à-dire de Satan. C’est que négation n’est pas qu’un terme de grammairien et qu’il ne consiste pas seulement à ne pas reconnaître la vérité, mais c’est aussi un terme de métaphysique et même de théologie, défini ainsi dans le TLF : « Raisonnement qui consiste à nier que l’on puisse concevoir Dieu en termes de qualités ou de notions tirées de l’expérience humaine et qui aboutit à affirmer que l’existence de Dieu ne peut être prouvée qu’à l’aide de preuves négatives ». Le négationnisme pose donc l’existence d’un sacré, dont la simple contestation confine à l’hérésie. Comme tout sacré, il produit des tabous ; et comme tout sacré, il incite à la profanation.

La vraie difficulté que suscite ce terme tient en réalité à la restriction de son champ d’application. Il ne se dit que de la négation des événements de 1942 à 1945, et jamais de la falsification des épouvantables massacres, tueries, exterminations qui font l’histoire de l’humanité : massacres de grecs-catholiques et de chrétiens à Damas en 1860, massacres de maronites au Liban en 1861, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’en 1923, massacres d’orthodoxes en Serbie, Moldo-Valachie, Grèce, Macédoine, Bulgarie, Asie Mineure, premier génocide des Arméniens en 1894, le second en 1915-1916, purification ethnique et religieuse de la Turquie en 1923, pogroms contre les juifs en Egypte en 1948, incendie du Caire en 1952, expulsion des immigrés d’Egypte entre 1952 et 1963, purification ethnico-professionnelle du Maroc entre 1970 et 1990. Ces crimes de masse sont niés ; les textes qui inspirent leurs auteurs sont occultés. Jamais les historiens ne mettent en relation les appels au meurtre dont le Coran est parsemé et les massacres auxquels se livrent les vrais croyants depuis des siècles.

Et que dire des 85 à 90 millions de morts dont les communistes se sont rendus coupables partout dans le monde ? Il ne se passe pas de jour sans que ces crimes soient atténués ou même justifiés par des docteurs de l’Université qui tiennent le haut du pavé historique.

En bref, les crimes sont la chose au monde la mieux partagée ; mais comme de tous ces massacres, crimes, génocides, il y en a un seul qui soit sacré, le terme négationnisme s’arrête à lui et ne va pas au-delà. Les innombrables autres crimes, massacres, génocides, etc. pourtant avérés, établis, confirmés, ont beau être occultés et niés, parfois même justifiés et approuvés : ce n’est pas du négationnisme que d'en nier l'existence ou de n'en jamais parler. C’est que le négationnisme s’impute au seul Satan.

 

 

05 novembre 2010

culturalisme et multiculturalisme

 

 

            Ces deux mots ont été introduits assez récemment en français. Jadis, des mots de ce type, on disait qu’ils sentent l’école ou qu’ils sont de la dogmatique. Aujourd’hui, il faut dire qu’ils sentent, et très fort, les sciences sociales des éminents docteurs de l’université et même les sciences sociales qui parlent globish, c’est-à-dire la langue des maîtres du monde. Examinons cela.

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Le plus ancien est cultural, attesté depuis 1853. Il est lié à la culture, au sens agricole de ce terme, le seul sens qui, longtemps, ait été en usage en français : « Qui est relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole ; à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la langue française, 1971-94). Culturel est plus récent. Il a à peine un siècle. C’est donc un mot jeune. Il est attesté depuis 1907, d’abord au sens de « relatif à la culture religieuse » chez Claudel, puis de « relatif à la culture de l’esprit », enfin à compter de 1927, quand culture et société commencent à se confondre, au sens de « relatif à la société ». Le célèbre socioculturel de tous les centres, instituts, activités, organisations, etc. dont le but est de formater les individus et de les faire fusionner dans les masses, est l’enfant naturel de ce sens-là de culturel. A la différence du français, l’anglais dispose d’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural.

De fait, le nom culturalisme n’est pas dérivé de l’adjectif français cultural, sinon il aurait désigné les techniques de mise en valeur des terres ; et s’il avait été dérivé de culturel, il aurait pris la forme de culturellisme (avec deux l sans doute, à cause du timbre de la voyelle e). Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), culturalisme est enregistré, non dans une entrée propre, mais dans l’article culturel – surtout pas dans l’article cultural, tandis qu’il est absent de la neuvième édition en cours de publication (depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens ont tort de mépriser ces mots de docteurs ; ils devraient s’y intéresser davantage, serait-ce pour s’en gausser. Les lexicographes du TLF définissent le culturalisme comme une « doctrine sociologique d’origine américaine (on s’en doutait un peu) consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Ouais, ça sent très fort la (mauvaise) doctrine de l’excuse ou de la repentance, du type : s’ils sont … (tout adjectif faisant l’affaire), ce n’est pas de leur faute, c’est dans leur culture ; ou c’est de notre faute ; nous n’avons qu’à adopter leur culture, etc. etc. etc. Chacun connaît cet air de serinette. Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Quant à multiculturalisme, il n’est enregistré ni dans le TLF, ni dans le DAF. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de « having many of ». L’exemple qui illustre cet emploi est tout à fait en phase avec ce qu’est le multiculturalisme : a multi-racial country, dont le sens est « with many races of people ».

Le culturalisme est donc une hypothèse de docteurs qui explique ou est censée le faire des faits sociaux. Ce n’est pas un ensemble de faits ou des réalités, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est valide que pour une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transférée dans la politique où elle est devenue un dogme, un horizon politique indépassable ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et souvent très mal, des faits est devenue l’utopie imposée à tous. La transformation en normes sociales de ces facteurs d’explication n’est que de l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait tout par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, les différences observables entre les hommes par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques », sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes faisaient de l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens, le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient la belle vie qu’ils menaient de la négation des premiers occupants du pays. Une solution aurait été de restituer tout ce qui avait été spolié. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur.

 

01 novembre 2010

Chronologie

 

 

            Dans la langue moderne, le nom chronologie, attesté à la fin du XVIe siècle et emprunté à la langue latine de ce même siècle, et l’adjectif chronologique ont un sens anodin. C’est la « date et la succession dans le temps des événements historiques » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou encore « l’ensemble de faits historiques présentés dans l’ordre de leur succession » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Ce sens est en relation avec ce rien qu’est devenu à l’école, au collège, au lycée, l’enseignement de l’histoire ou ce qui en tient lieu et qui se caractérise désormais par le mépris des dates, l’ignorance volontaire dans laquelle sont maintenus les élèves de la succession des faits, la seule règle en vigueur étant l’anachronisme. Que Clovis ait vécu avant ou après Clemenceau, quelle importance, puisque ni l’un ni l’autre ne font l’objet du moindre enseignement ou de la moindre mention, ayant disparu de la mémoire collective au seul profit du Monomotapa, de Mahomet ou des empires islamiques successifs.

            Dans l’ancienne langue française, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la chronologie était une science, une vraie science, une science dure et exacte, sans la maîtrise de laquelle il était impossible de faire de l’histoire ou de dire l’histoire : « Science qui a pour objet d’établir les dates des événements » (Scaliger, 1584, cité dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy, 1881-1902) ; « La science des temps, livre contenant la science des temps » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses : « la chronologie est très nécessaire à un homme de lettres ») ; « Doctrine des temps, des époques et, entre autres, des supputations qui regardent le comput ecclésiastique » (1690, Furetière, Dictionnaire universel, « La chronologie a soin de marquer les jours et les années où les plus grands événements sont arrivés ») ; « Doctrine des temps » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762) ; « Science des temps, connaissance des époques » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « Connaissance de l’ordre des temps et des dates historiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’importance de la chronologie est ironiquement mise en valeur par Anatole France en 1918 : « La chronologie et la géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de l’histoire. Si la chose est vraie, tout porte à croire qu’en dépit des Bénédictins (...) qui ont inventé l’art de vérifier les dates, l’histoire est pour le moins borgne ». On n’a jamais aussi bien caractérisé l’enseignement actuel de l’histoire.

            Certes, les lexicographes de la seconde moitié du XXe siècle continuent à relever ce sens ancien et historique (« Science rattachée à l’histoire, qui a pour but la connaissance et l’ordonnance des dates des événements dans le déroulement de l’histoire de l’humanité », TLF, op. cit. ; « Science qui a pour objet la datation des évènements historiques », DAF, neuvième édition), mais il est de plus en plus souvent concurrencé par le sens moderne. Pour en saisir les enjeux, il faut se reporter au très long article que L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) ont consacré à la chronologie, « science des temps passés, art de mesurer ces temps, de fixer des époques, etc. » : « Plus les temps sont reculés, plus la mesure en est incertaine : aussi est-ce principalement à la chronologie des premiers temps que les plus savants hommes se sont appliqués » : la création du monde, Adam et Eve, le Déluge, la naissance et la Passion du Christ, les conversions de dates exprimées dans un calendrier donné (lunaire, solaire, etc.) en dates exprimées dans un autre calendrier, etc. Autrement dit, il apert de cet effondrement de la chronologie la perte d’un immense savoir, dont les modernes s’éloignent à grande vitesse, n’attachant pas plus d’importance à Ramsès qu’au ciron de Pascal. Il est vrai aussi que les grandes chronologies sont aujourd’hui établies à partir des datations au carbone 14 ou en millions d’années à partir du paléomagnétisme, ce qui a eu pour conséquence d’effacer les grandes ères de jadis (primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire) et de les reconfigurer en périodes de plusieurs millions d’années, nommées pliocène, miocène, oligocène, éocène, paléocène, crétacé, jurassique, trias, permien, carbonifère, dévonien, silurien, ordovicien, cambrien, etc. Les quelque mille ou mille cinq cents ans d’histoire de la France et de l’ancienne chronologie ne pèsent rien par rapport aux millions d’années du jurassique. Autant les jeter aux oubliettes.  

 

29 octobre 2010

Nègre, négresse

 

 

 

Ce mot, attesté au XVIe siècle, est emprunté à l’espagnol, langue dans laquelle negro désigne une personne de race noire, ce mot espagnol continuant le mot latin niger, « noir ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), soucieux de distinguer nègre de noir, explique ainsi l’origine de nègre : « Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro qui signifie « noir ». De là vient notre mot nègre » et il ajoute : « L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique que les noirs ». Cette distinction, qui n’est en rien infamante, est caduque en français moderne, pour des raisons qu’il convient d’exposer.

Nègre n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762, et uniquement parce que nègre est en usage dans des expressions figées ou en voie de figement : « Ce mot ne se met point ici (dans ce dictionnaire) comme un nom de nation, mais seulement parce qu’il entre dans cette façon de parler traiter quelqu’un comme un nègre pour dire traiter quelqu’un comme un esclave » (DAF, 1762). C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui révèle l’ignominie attachée à ce mot : « On appelle mores les peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée et nègres, ceux qui sont du côté de l'Océan, et surtout, ceux qu’on transporte dans les colonies européennes et qui y servent comme esclaves » (exemples : « Il a dans son habitation deux cens nègres et cinquante négresses ; nègrerie, lieu où l’on enferme les nègres dont on fait commerce ; on dit (style familier) traiter quelqu’un comme un nègre pour le traiter fort mal, comme un esclave ». Les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, ont exprimé en 1704, sans doute parce que ce sont des Pères jésuites, une vaste confiance dans l’homme, en situant le statut infamant des nègres dans un passé révolu : « noir employé autrefois dans certains pays chauds comme esclave ». Quant aux académiciens, à partir de la cinquième édition (1798), ils reprennent la définition de Féraud : « (nègre, négresse) est le nom qu’on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies » (1798, 1835, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Esclave noir »), tout en rappelant que nègre est aussi le nom donné aux habitants d’Afrique dont la peau est de couleur noire : « Nom qu’on donne en général à la race des noirs, et spécialement aux habitants de certaines contrées de l’Afrique » (DAF, 1835 : la traite des nègres est abolie) : « (ethnographie) il se dit des hommes à peau noire ; race nègre ou éthiopique, la troisième des trois races humaines de Link, et des cinq races de Blumenbach. La race nègre peuple non seulement presque toute l'Afrique, mais encore une grande partie de l'Océanie centrale » (Barré, 1842, Complément au DAF) ; « Nom qu’on donne en général aux habitants noirs de l’Afrique » (Littré, 1863-77).

L’esclavage ayant été aboli en 1848, quelques décennies après que la traite, c’est-à-dire le commerce d’esclaves, l’a été (cf. ci-dessus l’exemple du DAF en 1835), les académiciens en prennent acte dans la septième édition du DAF (1879), employant l’imparfait, comme les lexicographes de Trévoux en 1704 : « Il se disait, particulièrement, des esclaves noirs employés aux travaux des colonies » et, pour la première fois, est citée en exemple la comparaison dont a usé récemment M. Guerlain et qui a suscité dans les médias beaucoup d’émotion. Ce n’est pas « travailler comme un nègre », mais (« familièrement », précisent les académiciens) faire travailler quelqu'un comme un nègre, c’est-à-dire « exiger de lui un travail pénible, le faire travailler sans relâche », comme cela était exigé jadis des esclaves. Les professeurs de vertu auraient dû en fait reprocher à M. Guerlain, non pas d’avoir employé et commenté cette comparaison, mais de l’avoir cité imparfaitement. A ma connaissance, personne n’a jamais fait travailler M. Guerlain, ni qui que ce soit, comme un nègre. Si M. Guerlain a beaucoup travaillé, c’est de son propre chef et sans autre contrainte que sa propre volonté : c’est aussi ce que fait chaque jour Mme Pulvar, la journaliste quota indignée, que personne ne fait ni n’a jamais travailler comme une négresse.

Au XXe siècle, le sens ancien, « esclave noir employé dans les colonies », disparaît des dictionnaires, et à juste titre, puisque la réalité désignée a été abolie. Dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition (en cours) du DAF, il n’est plus mentionné : « Homme ou femme de la race noire », « Traiter quelqu’un comme un nègre, le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », « travailler comme un nègre, travailler sans relâche ». Il est enregistré comme un sens historique, donc « clos », et particulier, dans le Trésor de la langue française (1971-94) « En particulier, par référence à la traite des Noirs et à leur situation d’esclaves dans le Nouveau Monde jusqu’au XIXe siècle, synonyme bois d'ébène : esclavage, traite des nègres ».

De ce fait, le sens et les connotations de ce mot changent du tout au tout. De péjoratives, elles deviennent mélioratives, en particulier dans le domaine des arts. Le premier de ces changements est signalé par les académiciens en 1932-35 : « ce mot est employé aussi comme adjectif, qui a alors pour féminin nègre : art nègre, danse nègre, musique nègre ». Ce fait d’importance est signalé dans une remarque du TLF (1971-94) : « Nègre, employé en parlant des personnes, a eu des connotations péjoratives et, à ce titre, il s’est trouvé concurrencé par noir qui est moins marqué. Actuellement nègre semble en voie de perdre ce caractère péjoratif, probablement en raison de la valorisation des cultures du monde noir (v. négritude) ». Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens prennent acte de ce changement : « Terme dont on usait autrefois pour désigner un homme noir, une femme noire (ce terme, souvent jugé dépréciatif, a été parfois revendiqué au XXe siècle par les Noirs pour affirmer leur identité) ».

Les lexicographes décrivent des usages, mais l’expérience que nous faisons du monde montre que ces usages tardent à s’implanter dans les consciences. Les mots nègre et même négresse ont beau être brandis comme des oriflammes de fierté raciale ou ethnique par les noirs eux-mêmes (Mme Pulvar a tutoyé fièrement et avec beaucoup de mépris M. Guerlain, un vieil homme, qu’elle ne connaît pas : « la négresse, elle t’emmerde »), ils demeurent des terrains minés et de vrais pièges : attention, ne pas s’en approcher, du moins quand on est blanc, ces deux mots étant réservés aux seuls noirs.

27 octobre 2010

Hottentot

 

 

Terme de géographe, attesté en 1685, hottentot est le nom que les Hollandais ont donné à un peuple de l’Afrique du Sud, parce que, quand les gens ainsi nommés dansaient et chantaient, les Hollandais n’entendaient que la syllabe hot, hot, hot. Les académiciens (neuvième édition, en cours depuis 1994) sont plus précis pour ce qui est de l’étymologie : « Mot néerlandais signifiant proprement « bégayeur », la langue hottentote contenant beaucoup de sons à clics ».

Le mot n’est pas enregistré par les académiciens avant la neuvième édition, en cours de publication. En 1842, Barré dans le Complément au DAF, y consacre un article assez long et presque complet. C’est un peuple (« nom d’un peuple de l’Afrique méridionale », réparti en tribus, les Namaquas, les Coranas, les Damaras, les Bosjemans et les Griquas, « que les missionnaires sont parvenus à civiliser et qui ont quelques villes »), un pays (« pays des Hottentots, contrée qui s’étend depuis la Cimbébasie et le pays des Betjouanas jusqu’à la colonie du Cap », dont une partie « appartient à la colonie du cap de Bonne-Espérance et le reste est indépendant »), et une langue : « (linguistique) langue parlée par les Hottentots et qui est remarquable par une grande quantité d’articulations (id est de consonnes) ayant à peu près la valeur de notre T ». Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne répète de ce savoir que ce qui se rapporte à la langue : « Langue des Hottentots, remarquable par une grande quantité d’articulations singulières plus ou moins voisines de notre T ».

Les auteurs de dictionnaires modernes reprennent pour l’essentiel ce que Barré a établi, mais en des termes moins grossiers et plus conformes aux savoirs « modernes » : « Qui est relatif ou qui est propre à un peuple pasteur et nomade de l’Afrique du Sud Ouest » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Adjectif relatif à une population de pasteurs nomades de l’Afrique du Sud Ouest », « Substantif, un Hottentot, une Hottentote ; le hottentot, langue à clics parlée par les Hottentots » (DAF, neuvième édition, en cours), tandis que les auteurs du TLF reproduisent une définition à peu près rigoureuse de la langue hottentote : « Langue du groupe Khoisan, parlée par les Hottentots, caractérisée par la présence de clics ».

 

Il n’y a rien dans ce mot ou dans son histoire et rien dans la langue qui mérite le pilori, le lynchage ou le bûcher. Tout juste un peu de pittoresque, en tout cas pas de mépris. Si le mot charrie autant de connotations défavorables, du moins dans les limites étroites des organisations prétendument antiracistes, c’est à cause de la science – la science pure et dure, celle des spécialistes de paléontologie du début du XIXe siècle – et de l’utilisation qu’elle a faite de la Vénus hottentote : « Femme supposée hottentote, fortement stéatopyge, et dont le moulage et le squelette sont conservés au musée de l’Homme » (TLF, ils ont été rapatriés en Afrique du Sud en 2002), qui est le temple de l’antiracisme scientifique, les savants du célèbre Muséum d’histoire naturelle de Paris tenant, en 1816 et 1817, cette femme aux fesses rebondies qui venait de décéder pour le chaînon manquant entre les animaux et les hommes et « le représentant d’une race aux traits archaïques qui sont comparés fréquemment à ceux des singes » (Histoire des sciences, 1957). Entre le TLF et la neuvième édition du DAF (en cours), trente ans environ se sont écoulés. Cela se sent dans les articles consacrés à Vénus hottentote. Dans le DAF, c’est un terme d’ethnologie qui non seulement est vieilli, mais qui en plus est erroné : « Nom donné, à tort, à un type de femme stéatopyge, qui se rencontre chez les Bochimans et non chez les Hottentots » et « par extension, figurine préhistorique dont l’aspect rappelle ce type de femme ».

En réalité, ce sont les progressistes qui ont fabriqué ce mythe : Cuvier et Saint-Hilaire, mais aussi Hugo, ce prince de la bonne conscience, qui écrit dans Les Misérables : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » ; et surtout les encyclopédistes, d’Alembert, Diderot, Jaucourt, etc. Voici ce qui est écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) au sujet des Hottentots : « Peuple dans la Cafrerie, près du cap de Bonne Espérance. Ils sont fort connus parce qu’ils touchent l’habitation des Hollandais (en réalité, c’est l’inverse qui est vrai) et parce que tous les voyageurs en ont parlé (…) Les Hottentots ne sont pas des nègres (…), ce sont des cafres, qui ne seraient que basanés, s’ils ne se noircissaient pas la peau avec de la graisse et du suif, qu’ils mêlent pour se barbouiller. Ils sont couleur d’olive et jamais noirs, quelque peine qu’ils se donnent pour le devenir ; leurs cheveux collés ensemble par leur affreuse malpropreté ressemblent à la toison d’un mouton noir remplie de crotte. Ces peuples sont errants, indépendants et jaloux de leur liberté (…) ; leur langage est étrange, ils gloussent comme des coqs d’Inde »…

Ce sont les encyclopédistes qui diffusent les premiers, en se fondant sur les récits de voyageurs, le mythe d’un appareil génital monstrueux des femmes hottentotes : « les femmes ont la plupart une espèce d’excroissance, ou de peau dure qui leur croît au-dessus de l’os pubis, et qui descend jusqu’au milieu des cuisses en forme de tablier ». Des voyageurs « disent que les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu’elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d’intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes de leur côté, sont tous, à ce qu’assurent les mêmes voyageurs, à demi eunuques, non qu’ils naissent tels, mais parce qu’on leur ôte un testicule ordinairement à l’âge de huit ans et quelquefois plus tard (…) ».

L’article s’achève sur l’origine du nom hottentot, qui « a été donné par les Européens à ces peuples sauvages, parce que c’est un mot qu’ils se répètent sans cesse les uns aux autres lorsqu’ils dansent ».

On peut donc être savant, éclairé et même illuminé, favorable au progrès en tout et partout et répéter sur ce qui n’est pas soi des âneries qui auraient fait rougir de honte les théologiens catholiques, dont chacun sait qu’ils vivent dans les ténèbres éternelles, s’ils les avaient dites. Apparemment, quand on est éclairé, on peut tout dire et même dire n’importe quoi sans que les donneurs de leçon y trouvent à redire.

 

Le cocasse est que cette affaire hottentote est relancée par un filmeur, arabe et musulman, fier de son arabité et encore plus fier de son islamité, fier de ce qu’il est pour toujours, fier de ses racines, fier de son identité millénaire, fier de ses ancêtres, et qui a trouvé dans cette affaire assez minable l’occasion, la énième ou la ixième, d’accuser la France et les Français de racisme, parce que les encyclopédistes, Cuvier, Saint-Hilaire et l’écrivain Hugo, etc. qui ont donné leur nom à l’innombrables rues de France, ont médit des Hottentots ou tenu celle qu’ils nommaient la Vénus hottentote pour le chaînon manquant entre les grands singes et les hommes. L’antienne est connue ; c’est le même petit air de serinette dont l’antiracisme officiel et subventionné nous accable les oreilles depuis trente ou quarante ans. Le filmeur est arabe et musulman. Plutôt que de chanter la chanson éculée de « l’Autre raciste », il devrait gratter un tout petit peu sa culture, l’histoire des siens, la généalogie de son islam. Il montrerait alors, non pas une, mais des millions de Vénus hottentotes, qui n’étaient pas exhibées dans des amphithéâtres d’université et des musées, mais réduites à l’esclavage, tenues pour du bétail, condamnées au travail forcé, martyrisées, sans parler des délires haineux et prétendument scientifiques (la science de l’islam, bien entendu) que les arabes et les musulmans tiennent depuis quatorze siècles sur les noirs, les jaunes, les sauvages, les idolâtres, les païens, etc. Ou même, ces nombreuses jeunes femmes indigènes de France qui sont autant de Vénus hottentotes pour les coreligionnaires du filmeur. Mais pour montrer cela, il faut un peu de courage et c’est ce qui manque le plus quand on est confit en dévotion islamique.  

 

 

25 octobre 2010

Enyo, déesse des batailles

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit en français, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent et font les musulmans. Le djihad peut être fait les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... La guerre est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et organisant les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

 

 

18 octobre 2010

Global, globaliser, globalisation

 

   

            L’adjectif, dérivé de globe, date de 1864. Il est donc, au regard de l’ancienneté de la langue française, relativement récent. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens de « en bloc », qu’il illustre de deux exemples : « accorder une somme globale » (en parlant d’un tribunal) et « les chiffres globaux des recettes et des dépenses ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-35) et font suivre l’entrée d’une définition un peu plus ample que celle de Littré : « Qui s’applique en bloc à l’ensemble d’un certain nombre de choses matérielles ou morales » (impôt global sur les revenus, somme globale), définition qui est reprise, mais dans des termes différents, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Qui est considéré en bloc, dans sa totalité, qui s’applique à un ensemble sans considérer le détail » (budget, déficit, revenu, consommation, production, mouvement, sens, caractère, etc. global) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « se dit d’un ensemble que l’on considère sans faire cas des détails ou des variations » (somme, revenu, appréciation, etc. global), les auteurs de ces deux dictionnaires citant l’inévitable méthode ou lecture globale, ceux du TLF avec une certaine complaisance pour la chose désignée : « méthode d’apprentissage de la lecture dans laquelle la perception des phrases précède celle des syllabes et des lettres » ; les académiciens avec des réserves : « méthode qui prétend faciliter l’apprentissage de la lecture en faisant reconnaître les mots ou les groupes de mots avant d’en distinguer les éléments » (en gros, elle met la charrue avant les bœufs).

            Si un article est consacré à global dans ce dictionnaire critique de la Nouvelle Langue Française, ce n’est pas pour cet adjectif, au demeurant assez commun, mais à cause de deux dérivés, le verbe globaliser et surtout le nom globalisation, qui, eux, sont « hypermodernes », l’un et l’autre étant postérieurs à la seconde guerre mondiale. Ils sont absents de la neuvième édition du DAF, mais ils sont enregistrés et définis dans le TLF : globaliser, au sens de « réunir (plusieurs éléments) en un tout » (deux exemples l’illustrent : globaliser les prêts et « il est si tentant de globaliser, si ardu de distinguer »), et globalisation, comme terme de psychologie et de philosophie ayant le sens de « fait de percevoir, de concevoir quelque chose ou quelqu’un comme un tout », sens illustré par cet extrait de Mounier : « le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale ».

            Ces emplois-là n’appellent, à dire vrai, guère de commentaires. Ce qui fait entrer ces deux mots dans la NLF, c’est leur emploi en économie et dans les discours médiatiques, sous l’influence de l’anglais ou, plus exactement dans ce cas précis, de l’anglo-américain, c’est-à-dire de la langue anglaise des flux financiers, du business, de la « gouvernance » mondiale, et cela en lieu et place des mots français mondialiser et mondialisation. Il est vrai que globaliser et globalisation sont mieux à même de rendre compte de ce qui se produit d’inédit aujourd’hui, à savoir la connexion généralisée de tous les marchés qui forment ainsi un unique marché et un marché unique ou uniforme, qui est partout et nulle part, sinon sur les écrans des PC, qui est sans limites dans le temps et dure vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an, un marché qui s’affranchit de l’espace et du temps, qui est hors-sol ou sans territoire, donc sans législation, ni autorité de régulation : un bloc, une masse, un tout, et sans la grande diversité des paysages, des terroirs et des hommes qui définit le monde.

 

 

 

 

16 octobre 2010

Populisme

 

 

Ce matin, au cours de l'émission d'Alain Finkielkraut, des intellos de Sciences Po ou des media ont débattu du populisme sans jamais définir le mot, sinon en façonnant une sorte de monstre répugnant.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot et autres emploient aujourd’hui quartiers populaires (là où se sont établies les colonies de l'islam). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française, 1971-94) : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C’est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. 

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis. Ils les ont donc éliminés, décidant que les thèses de Satan étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l’emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu’ils désignent, soient chez les intellos des termes de mépris.

 

 

15 octobre 2010

Une sociologie insolente est-elle possible ?

 

 

Pendant un siècle, les sociologues se sont donné pour but de porter à la lumière ce qui, dans les pays d’Europe, était pieusement caché, à savoir ce sur quoi reposaient ces pays : en général, un pur rapport de forces ou une injustice ou la relégation de quelques-uns de leurs membres dans les zones grises de non-droit ; en bref, ils ont révélé tout ce que l’idéologie et la morale bien pensante avaient pour raison d’être de dissimuler. Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville, le premier de nos sociologues, révèle que, contrairement à ce qui était généralement admis, la façon dont les hommes vivent dans tel ou tel pays, en Amérique ou en Europe, les mœurs qu’ils ont adoptées, les comportements qu’ils ont faits leurs, les règles qu’ils suivent, ne tiennent pas au climat, encore moins à une nature humaine qui n’a d’existence nulle part, sauf dans l’idéologie, mais à l’état social, à l’égalité ou à l’inégalité des conditions ou des hommes devant la loi, et que les mœurs sont douces et honnêtes quand l’égalité est la règle. Hélas, l’insolence de Tocqueville n’est plus de saison. « Insolent » a signifié « inhabituel » avant de prendre pour sens « offensant » ou « insultant ». Longtemps, les sociologues ont été insolents, au sens où, après avoir soumis les habitudes et les croyances à un examen critique, libre et sans préjugé, ils ont montré que les réalités du monde n’étaient pas conformes à ce que les hommes croyaient qu’elles étaient ou aux représentations qu’ils s’en faisaient.  

 

Il y a un demi siècle, en URSS et dans ses pays satellites, Chine, Vietnam, Cuba, Corée, où le marxisme servait de cache-sexe à des régimes tyranniques et inhumains, plus personne de sensé ne croyait que ce même marxisme, qui mettait les hommes aux fers, pût expliquer quoi que ce soit ou apporter quoi que ce soit à qui que ce soit et où que ce soit, si bien que les intellectuels de ces pays, désabusés ou enfin éclairés, avaient jeté aux orties la défroque marxiste. Ce fut une révolution, car, de tous les hommes, les intellectuels sont ceux qui, par nature ou par tropisme, se complaisent dans l’aveuglement volontaire et se plient aux oukases de l’obscurantisme idéologique le plus archaïque qui soit. C’est alors, à contretemps et malgré le désastre avéré à l’Est, qu’en France, naguère « pays des lumières » et « patrie des droits de l’homme », la sociologie s’est marxisée. Auparavant, elle ne s’alignait sur rien, bien qu’elle fût vaguement libérale, comme l’étaient les philosophes des Lumières ; alors, elle s’est mise au garde-à-vous devant le marxisme et a aliéné son insolence originelle à la folie furieuse du couple diabolique Lénine Trotski. Elle s’est faite marxiste, les doigts sur la couture du pantalon. Elle a prétendu, blague énorme, libérer le monde entier de l’oppression bourgeoise, au moment où les opprimés du marxisme brisaient leurs chaînes et ont cessé de croire au moindre article du dogme qui les jugulait.

Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale (Plon, 1958, p 114), écrit, à propos des représentations sociologiques, au sens de « collectives », des indigènes d’Afrique ou d’Amérique, qu’elles « ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais qu’elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments ». Il ne va ainsi des représentations diffusées par les sociologues et que l’on est en droit de qualifier de sociologiques. Elles sont en contradiction avec l’organisation sociale, ou plus exactement, c’est l’image de la société, mais déformée ou renversée. Ce n’est plus de la science, mais de la pure idéologie. En revêtant l’uniforme de l’idéologie, les sciences sociales ont choisi l’archaïsme le plus sot et elles ont perdu, en même temps que l’insolence, toute validité. De fait, leur raison d’être n’est plus que d’illustrer les thèses absurdes d’une idéologie momifiée. Bref, elles maintiennent en vie un cadavre putréfié. L’acharnement thérapeutique est condamné partout, parce qu’il porte atteinte à la dignité de la personne humaine. En France, dans l’ordre de l’épistémologie, il est de règle à l’Université et au CNRS. Le visage que nous offrent les sciences sociales est si hideusement sinistre qu’on se prend à souhaiter que l’euthanasie leur soit prescrite et appliquée. Que le cadavre soit enfoui le plus profondément possible, l’odeur est insupportable.

 

Tout n’est pas désespéré. La sociologie peut éviter que la putréfaction se poursuive, si elle renoue avec son insolence passée, quand elle révélait ce que l’idéologie dominante cachait. Cela ne peut se faire qu’à condition 1° qu’elle rompe tout rapport, lien, relation, cousinage, copinage, etc. avec le marxisme et ses succédanés maoïstes, trotskistes, léninistes, 2° qu’elle opère une nouvelle coupure épistémologie, analogue à celle qui l’a fondée au XIXe siècle,  3° qu’elle jette aux orties son froc de « savoir » ancillaire de l’idéologie dominante, 4° qu’elle renverse toutes les hypothèses éculées, les thèses surannées, les idées sclérosées dont elle se fait le héraut mal embouché depuis un demi siècle.

 

Ces conditions ne sont pas près d’être remplies. En attendant, il est possible de tracer les chemins de la liberté à propos de « faits de société » ayant trait aux populations étrangères ou d’origine étrangère vivant en France. Dans leur catéchisme, les sociologues en font les messies d’un ordre nouveau, juste et parfait, de sorte que, si ces immigrés n’assument pas le rôle éminent qui leur est assigné arbitrairement, c’est qu’ils en sont empêchés par des méchants, des salauds, des sous-hommes infects. Pour que le catéchisme ne soit pas invalidé par les faits, il faut donc qu’ils soient des victimes, qu’il soit prouvé qu’ils subissent d’immondes discriminations et qu’ils vivent sous le même joug raciste que les esclaves de « La Case de l’oncle Tom », autrement dit que l’exploitation de l’homme par l’homme se soit muée en exploitation éhontée de l’immigré (variantes, l’étranger ou le musulman) par le Français (variantes, l’Européen, l’Occidental, le Chrétien, le Laïque, etc.) et que cette exploitation justifie l’urgente nécessité, non plus de la lutte des classes, mais d’une lutte des races, celle de tous contre tous, qui donnera enfin aux immigrés (variantes, aux musulmans, aux Africains, aux étrangers) la place éminente qui leur revient ou dont la sociologie nous assure qu’elle leur échoit « naturellement ».

En fait, tout cela n’est qu’idéologie. La sociologie a beau se dire « science » (sociale), à l’instar du marxisme qui était baptisé « science des sciences » ou « science totale », elle ne démontre rien. Elle ne conclut qu’à ce qu’elle présuppose. Et si les conclusions auxquelles elle parvient sont conformes au iota près aux hypothèses de départ, c’est que la méthode n’a pas d’autre fonction que d’illustrer l’idéologie. Elle consiste à comparer les revenus et, en conséquence, le niveau de vie moyen des immigrés aux revenus et au niveau de vie moyen des Français. Bien entendu, comme les familles françaises disposent d’un petit patrimoine, accumulé pendant des siècles, que ce patrimoine cache l’appauvrissement croissant de la France et de ses habitants, comme, en plus, la sociologie n’intègre pas dans ses calculs les revenus occultes que ces immigrés tirent du trafic de drogues et excitants illicites, du vol, du recel, etc., et qu’il n’est jamais tenu compte du patrimoine immobilier, souvent considérable, accumulé dans les pays d’origine et dont ils tirent des revenus importants, il est aisé, après avoir ainsi tordu la réalité, de conclure superbement que le revenu moyen des Français et, en conséquence leur niveau de vie, est supérieur à celui des immigrés. Cette science est composée de la même farine mensongère que les enquêtes que publiaient les sociologues d’URSS pour prouver que les Soviétiques et les colonisés des pays frères jouissaient d’un niveau de vie supérieur à celui de tous les Occidentaux, qu’ils soient américains ou français. En URSS, seuls les fous ou les dérangés mentaux accordaient du crédit à ces conclusions. C’est aussi de la même science que les enquêtes et travaux savants par lesquels les maoïstes français s’évertuaient à prouver que l’immonde joug tyrannique chinois rendait plus heureux les hommes que la démocratie de l’Occident.

 

Pourtant, des faits que cachent nos pieux sociologues, tout confits de dévotion, démentent que les immigrés soient plus mal traités en France que les Français et qu’ils subiraient des discriminations, sources d’un racisme débridé. Mais le racisme de qui ? Celui des étrangers ? Cela n’est jamais précisé. Le racisme est imputé aux seuls autochtones, et sans preuve.

Ainsi, la revue de l’Institut National des Etudes Démographiques a publié, il y a quelques années, une étude sur l’espérance moyenne de vie des Marocains résidant en France. Bien entendu, cette espérance est largement supérieure à celle qui prévaut au Maroc, et elle est supérieure à celle de Français de souche, appartenant aux mêmes catégories sociales, ouvriers, ouvriers agricoles, petits employés, que ces Marocains. A l’intérieur de ce groupe que forment les Marocains de France, la règle est l’inégalité, dont les Français, de toute évidence, sont totalement innocents. En effet, dans ce groupe social et ethnique, les hommes, contrairement à ce que l’on observe partout ailleurs, vivent plus longtemps que leurs épouses ou leurs filles - ce qui signifie que celles-ci ne bénéficient pas des soins et des facilités de vie que les mâles se réservent, sans doute au nom de la supériorité islamique du mâle sur ses femelles. A quels gogos la sociologie espère-t-elle faire accroire que ces mâles sont victimes de discriminations ? Et quelles discriminations ? A elle-même ? Aux étudiants qu’elle déforme ? Aux journalistes qui se font les petits télégraphistes des fabricants de mensonges ? Bien entendu, personne ne s’illusionne sur la déontologie de la sociologie. Elle est marxiste, avant d’être autre chose, c’est-à-dire qu’elle n’est rien. Un jour, une enquête au petit pied prouvera que si, dans ce groupe des Marocains de France, les hommes vivent plus longtemps que les femmes, la faute en incombe aux seuls Français. La sociologie se contente de prouver les erreurs dont elle se nourrit. Partant de a) elle aboutit à a) et elle démontre savamment que a) est bien conforme à a). Ce n’est même pas de la tautologie, c’est du psittacisme. Couper des arbres pour fabriquer le papier sur lequel sont imprimées ces balivernes est un double crime : contre la nature et contre l’esprit.   

 

En revanche, sur ce sujet, elle pourrait renouer avec son insolence perdue qu’elle a aliénée au marxisme. Elle pourrait révéler ce qu’elle cache, si elle comparait les revenus, le niveau de vie, le taux de chômage de ces populations immigrées ou d’origine étrangère aux revenus, au niveau de vie, au taux de chômage de ces mêmes populations, quand elles vivent dans leur pays. Un Marocain, chômeur en France, a un niveau de vie et des revenus supérieurs à un Marocain, même fonctionnaire, qui n’a pas émigré. Un Marocain qui perçoit le seul RMI jouit d’un niveau de vie supérieur à celui de ses congénères qui travaillent dur au pays pour un salaire inférieur de moitié à un RMI. De fait, en France, ces populations jouissent d’une situation enviable et qui, à bien des égards, peut être considérée comme privilégiée. Si les sociologues abusent les Français qui, par masochisme ou imbécillité, acceptent de se laisser berner, ils ne trompent pas les Marocains qui aspirent au paradis sur terre qu’ils trouvent chez les infidèles. Tous savent qu’il vaut mieux percevoir des allocations en France sans travailler plutôt que de suer sang et eau au Maroc sous la schlague cruelle de coreligionnaires sans pitié. Ce qui est vrai du Maroc et des Marocains l’est aussi de l’Algérie et des Algériens, du Mali et des Maliens, de la Guinée et des Guinéens, des Comores et des Comoriens, de l’Iran et des Iraniens, etc. Le scandale le plus effrayant est celui de l’Algérie. Au Maroc, il est toujours possible, pour expliquer la condition des opprimés, d’invoquer la pauvreté du pays, lequel, bien entendu, est moins pauvre que ne le disent les sociologues de France, surtout s’ils sont d’origine étrangère. Pour ce qui est de l’Algérie, il serait obscène d’exciper de la pauvreté : l’Algérie est l’un des pays les plus riches au monde par les ressources de son sous-sol (pétrole, gaz, minerais divers) et par la fertilité de ses terres. Que, dans ces conditions, le chômage frappe 50% de la population est inconcevable, du moins pour un esprit ouvert et dénué de préventions ! Bien entendu, jamais les sociologues ne s’interrogent sur cette réalité. Ils ne la remarquent même pas. C’est que, s’ils la constataient, ils devraient l’expliquer et, pour cela, mettre en cause le pouvoir mafieux du FLN chéri qui détourne à son seul profit et à celui des clans ou familles alliés les richesses nationales et qui impose aux Algériens des discriminations qui relèvent du racisme. Or, quand on est sociologue marxiste, on ne s’en prend qu’à ses ennemis de classe, pas aux potes, encore moins aux camarades. Le pouvoir du FLN est tabou, sacré, haram. On n’y touche pas.

 

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé, non pas des sociologues français (on frémit à l’idée des sornettes qu’ils auraient pu écrire), mais des experts arabes. De toute évidence, ces experts n’ont été formés ni à Paris VIII ni à Nanterre. Les bienheureux sont trop insolents pour avoir suivi un cursus de sociologie en France. Ils établissent que, dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays, et dans vingt ans, 500 millions d’habitants), plus de 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois qu’en Grèce. En mille ans, les Arabes auraient traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année. Or, ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire, qui s’enferment de leur plein gré dans un mutisme culturel suicidaire, sûrs d’eux et arrogants, exigent, à peine débarqués à Roissy ou à Londres, qu’on leur prodigue des responsabilités, des emplois, des revenus supérieurs à ceux d’hommes et de femmes qui ont fait l’effort de lire des livres autres que Le Coran, de connaître le monde, de s’ouvrir aux autres, d’apprendre des rudiments de savoir, qui savent faire quelque chose de leurs dix doigts et pas seulement se prosterner devant une idole cinq fois par jour !

 

Puisque le robinet a été ouvert, que l’insolence coule à flots. Bien entendu, le parallèle ne saurait s’arrêter à ces broutilles. Ce que montre la sociologie, en répétant ce que tous les imbéciles disent, c’est que les Français sont racistes et que la France se blinde derrière des décisions, mesures, lois, etc. afin d’empêcher les immigrés ou les populations d’origine étrangère d’accomplir leur mission prophétique de sauveurs et de régénérateurs de la France. Examinons cette accusation. Toute imputation raciste, quelle qu’elle soit, n’est recevable que prouvée. Les hommes éclairés, les honnêtes gens, les philosophes, les vrais intellectuels se fondent sur les faits, les textes, les lois, les réalités pour établir le racisme. Ils n’ont pas d’autre horizon que ce qui est attesté, vérifiable et mesurable. Les faits, les textes, les lois, les réalités, les chiffres existent. Il suffit de les chercher où ils sont consignés, de lire les textes, d’additionner les chiffres, de consulter les lois et les règlements, de saisir les réalités, de prendre connaissance des statistiques, des journaux officiels, des constitutions, de les sortir de l’ombre, de les porter à la lumière, de les communiquer à autrui. Ces faits n’ont même pas besoin d’être interprétés, ils parlent d’eux-mêmes. C’est l’éloquence pure, qu’aucun parasite ne brouille. L’arithmétique n’est ni hâbleuse ni verbeuse. Elle élude les ruses, les détours, les ornements de la rhétorique.

Appelons « indicateurs » ces faits. Il y en a plusieurs. Il n’est pas utile de les énumérer tous. Laissons l’obsession de la nomenclature aux maîtres bourdivins. Les citoyens sont en mesure, avec un peu de patience et à condition qu’ils soient honnêtes, de compléter la brève liste que voici. Il est aisé d’isoler deux indicateurs. C’est à la portée du premier venu. Il est inutile d’avoir suivi des formations diplomantes. Etre Bac + 8 en sociologie de l’EHESS n’est pas nécessaire, le niveau CM 2 suffit. Si on sait compter, on pose les chiffres à la craie sur une ardoise d’écolier, on additionne, on n’oublie pas les retenues, on divise. Si on a vraiment le niveau CM2, on fait la règle de 3 et on confirme ses calculs en recourant à la preuve par 9. L’arithmétique d’école primaire est à l’opposé des aristocratiques Bac + 8 en sociologie. Elle est égalitaire, ouverte à tous, populaire. Elle est la démocratie en acte. Si l’on dispose d’une calculette, on n’a pas besoin de poser les chiffres. On est sûr de ne pas se tromper. Ce sont a) le nombre d'étrangers vivant dans un pays donné et b) le pourcentage de ces étrangers dans la population du pays. Autrement dit, ce sont des chiffres, absolus ou relatifs.

Une fois ces indicateurs établis, la loi que l’on en tire est un théorème. C’est le (a+b)² = a²+2ab+b² des potaches. La voici : plus le nombre d’étrangers vivant dans un pays donné est élevé, plus leur proportion dans la population est forte, moins le pays est raciste. Inversement, moins il y a d’étrangers dans un pays, plus leur proportion dans la population est faible, plus le pays est raciste. Un pays peut être peuplé d’individus que l’on accuse d’être racistes et ne pas être raciste : l’accusation, dans ce cas, est sans fondement. C’est une insulte, raciste évidemment. Inversement, il peut être habité par des individus qui se disent « purs » et croient appartenir à une race ou à une religion supérieure à toutes les autres et être raciste. Dans l’ordre raciste du monde, il est normal qu’une race supérieure n’accepte pas que vivent à ses côtés des inférieurs.

Eclairée par ces indicateurs, surgit une mappemonde qui redessine le monde. Les pays se répartissent, non pas en cinq ou six continents, mais en deux : les racistes et les autres. C’est binaire certes, mais le tableau a le mérite d’être clair. Les pays racistes sont ceux où il n’y a pas d’étrangers, parfois pas un seul. Les autres, pays normaux, sont ceux où les étrangers sont autorisés à vivre. Le Luxembourg, qui compte 30% d’étrangers dans sa population, n’est pas raciste. L’Algérie, où les étrangers sont menacés de mort et d’où ils ont été quasiment tous chassés, est raciste : c’est même un des centres du continent raciste. La France n’est pas raciste. Les chiffres l’attestent. Le Maroc, qui s’est purifié en trois décennies des trois-quarts des étrangers qui vivaient sur son territoire au début de la décennie 1960, est raciste. La Suisse ne l’est pas, l’Egypte l’est. L’Allemagne n’est plus raciste, la Turquie l’est. La Grande-Bretagne ne l’est pas, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran le sont, etc. L’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Iran sont cinq pays, où l’islam a force de loi. Qu’ils soient au cœur du continent raciste n’étonne pas les citoyens qui savent comment va le monde.

 

Les autres indicateurs relèvent de la même arithmétique. Les immigrés sont des étrangers qui s’installent dans un pays, qui y cherchent du travail ou qui en ont trouvé, qui exercent une activité libérale, qui acquièrent ou ont acquis des biens, qu’ils peuvent vendre sans contrainte. Parfois, les immigrés cessent d’être des étrangers, quand, à leur demande, ils demandent la nationalité du pays où ils travaillent : de même, les réfugiés ont aussi la possibilité de devenir des naturels. Là encore, pour établir le racisme, il est inutile d’avoir obtenu un doctorat ès sciences sociales sous la direction d’un crétin sublime. Il suffit de s’être assis quelque temps sur les bancs de l’école primaire. On compte, on additionne, on divise ou, si on est fatigué de poser les chiffres, on se contente d’appuyer sur les touches de sa calculette. Plus il y a d’immigrés et plus leur proportion dans la population est forte, moins il est raciste. Inversement, le pays raciste par excellence est celui qui ferme ses frontières, qui interdit l’immigration ou fait tout pour dissuader les immigrés de s’installer sur son territoire, qui refuse d’accueillir des réfugiés. Qui est assez fou pour demander l’asile à l’Algérie, au Maroc, à l’Egypte, à l’Iran ? Ces pays ne comptent pas d’immigrés dans leur population, soit qu’ils les aient chassés comme l’Egypte, le Maroc, l’Iran, l’Algérie, soit qu’ils aient interdit l’accès de leur territoire aux immigrés. Ces pays qui sont dotés de lois racistes et où pullulent les racistes sont les mêmes que ceux où les étrangers sont indésirables, à savoir l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Afghanistan, la Birmanie, l’Iran, etc.

 

Aux chiffres, s’ajoutent les lois, les pratiques, les règlements, qui sont aussi éloquents que les chiffres. En voici quelques-uns. Les immigrés et les réfugiés ont-ils la possibilité, s’ils le désirent, d’obtenir la nationalité du pays où ils vivent, à certaines conditions fixées par la loi et admises par l’ensemble des nations ? Si oui, le pays n’est pas raciste. Il ne se rêve pas comme pur. Il accepte l’Autre ou autrui, il est ouvert, il respecte les différences, etc. Des pays, comme l’Algérie, le Maroc, l’Arabie, réservent la nationalité à ceux qui sont de sang algérien, marocain, saoudien, et qui, bien entendu, professent l’islam. Ils interdisent à leurs ressortissantes d’épouser des infidèles, qui pourraient leur injecter dans le sang - pur, comme il se doit - le sida de l’incroyance. Au regard de ces indicateurs, la France n’est pas raciste. L’Algérie, le Maroc, l’Arabie le sont.

Des droits sont-ils accordés aux étrangers, immigrés ou réfugiés ? Lesquels ? Combien ? Jouissent-ils des mêmes droits que les autochtones ? Leur attribue-t-on des logements sociaux ? Peuvent-ils acheter des terres ? Peuvent-ils posséder des biens, mobiliers ou immobiliers ? Ont-ils le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? Dans les pays islamiques, la discrimination est la règle. Elle touche les infidèles ou dhimmis, considérés comme inférieurs et dont les droits sont limités à celui de respirer sans avoir à en demander l’autorisation. En Egypte et au Maroc, les logements sociaux sont réservés aux nationaux. Ici ou là, dans les pays islamiques, les écoles publiques sont interdites aux étrangers ou aux infidèles.

Y a-t-il des juifs et des tziganes ? Combien ? Sinon, y en a-t-il eu ? Quand sont-ils partis ? Sont-ils partis librement ou en ont-ils été chassés ? Quel est leur statut ? Il n’y a pas de juifs dans les pays racistes. En Turquie, en Algérie, en Egypte, au Maroc, en Iran, en Arabie, ou bien ils ont disparu, chassés, pourchassés, persécutés, expulsés, ou bien ils sont interdits de séjour. En l’espace de quelques années, le Maroc a divisé par 10 le nombre de ses juifs. Tous partis, comme les autres immigrés.

L’islam, prétend encore la sociologie, pâtit de l’échange inégal. Examinons cela. L’islam dispose de ressources naturelles, dont la France est dépourvue, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est de 3 à 5 $ US le baril, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 20 à 50 $ US, à un prix qui est le décuple du coût réel. La France ne vend pas aux pays d’islam le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires. Elle accueille des millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que la France n’accueille de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, c’est la France qui est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie.

 

De cet examen, on peut conclure que la sociologie est bien pensante, dévote, soumise, qu’elle fait ses ablutions rituelles, qu’elle ne pense pas le réel, mais qu’elle le cache et qu’enfin, elle se fait inquisiteur, délateur ou commissaire politique, dès qu’elle parle de racisme. L’accusation raciste dont elle a fait sa spécialité a une réalité, mais elle n’a pas de fondement. Elle est vraie, au sens où elle est énoncée, non pas au sens où elle est juste. Ce que ce mot désigne, à savoir la certitude que nourrissent des hommes d’être d’une race, religion, classe, pays, nation, civilisation supérieurs aux autres, existe aussi, à n’en pas douter, mais pas en France. Il n’a pas de réalité chez les Français. Socrate aurait dit que le nom s’est éloigné de la règle de justesse qui régit le langage. Ce qui est faux dans cette affaire, c’est l’objet sur lequel porte l’accusation, c’est-à-dire ce sur quoi elle porte, entité - la France - ou êtres humains - les Français. Pour que les sociologues retrouvent leur insolence passée (mais en ont-ils le désir ?), il leur faut abandonner le marxisme dont ils se gavent. Cette libération, si elle se produit un jour, n’est pas pour demain.

 

 

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11 octobre 2010

Histoire politique des intellectuels

 

La thèse de M. Alain Minc, dans Histoire politique des intellectuels, peut être résumée, cavalièrement sans doute, par cette interrogation qui parodie le titre d’un film de Comencini : « Mon Dieu, comment sommes-nous tombés si bas ? »

Au XVIIIe siècle, les intellectuels défendaient ou auraient défendu la liberté de conscience, de pensée, d’expression, le libre examen, aussi bien Bayle que Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, etc. : ils étaient tous ou ils auraient tous été dans le bon camp, celui de la Justice, du Droit, de la Vérité. Au XIXe siècle, ils ont pris parti, tous ou quasiment tous (Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Vallès, Sand, Zola, etc.), en faveur de la liberté des peuples, de la République, de l’émancipation des travailleurs, tous, à l’exception de quelques « intellectuels » d’extrême-droite, qui relèvent la tête à la fin du XIXe siècle et se prononcent pour la monarchie, la loi de Dieu, l’ordre social. Au XXe siècle, ils ont choisi le camp du totalitarisme, sauf quelques-uns d’entre eux, très rares, Mauriac par exemple.

Telle est la thèse ou le constat qui est fait. Alain Minc reconnaît qu’il ne sait pas ou ne comprend pas pourquoi, du juste, des droits, de la liberté, les intellectuels ont basculé dans l’injuste, le soutien aux tyrannies, l’asservissement des peuples, niant ce qu’ils ont longtemps été. Il se contente de constater des faits et d’énoncer ces constats, sans se demander si les constats qu’il fait sont exacts. Et si les intellectuels des XVIIIe et XIXe siècles étaient à l’image de ceux du XXe siècle ? Très étrangement, ils ont admiré Catherine de Russie et Frédéric II de Prusse, ou d’autres despotes, comme au XXe siècle, ils ont admiré Castro, Lénine, Staline, Nasser, Mao, Pol Pot, Boumediene et autres despotes, cherchant dans des tyrans étrangers des modèles pour leur pays. Si Voltaire avait été sujet du roi de Prusse, il n’aurait jamais été Voltaire, mais serait sans doute devenu un quelconque chambellan obséquieux, tout entier voué à la grandeur de son roi. Comparés à la grande Catherine, tsarine cynique, cruelle et impitoyable, Louis XV et Louis XVI étaient des parangons d’humanité et de modestie. Certes, elle parlait et écrivait le français, comme Frédéric II ; certes, elle a très généreusement comblé Diderot de dons sonnants et trébuchants, mais cela ne suffit pas à faire d’elle un modèle. Combien de tyrans au XXe siècle ont financé en sous-main des entreprises intellectuelles en France ? Il n’y aurait pas eu de Lettres françaises sans l’argent que les dirigeants soviétiques volaient à leur peuple. D’Alembert, ayant obtenu l’autorisation de publier L’Encyclopédie, a exigé de son « protecteur », M. de Malesherbes (à qui les révolutionnaires ont fait payer son libéralisme en le coupant en deux), qu’il interdise ceux qui avaient le front de critiquer son entreprise. Si on lisait vraiment Zola (les trois villes et les quatre évangiles), on serait horrifié des thèses qui sont développées dans ces ouvrages; et encore plus horrifié si on s’efforçait de comprendre les thèses sur la transmission héréditaire des tares dont il s’inspire dans les Rougon-Macquart. Un inventaire exhaustif de toutes les idées ou thèses énoncées par Hugo, Lamartine, Nerval, Stendhal, Proudhon, Marx, Engels (cf. la littérature oubliée du socialisme), Vallès, etc. avec références et citations à l’appui, montrerait, sans qu’il soit nécessaire de longues dissertations, que les intellectuels du XXe siècle ne détonnent pas dans la galerie de leurs ancêtres, qu’ils y sont à leur place, qu’ils n’ont jamais rompu avec quoi que ce soit...; et que si ces intellectuels modernes se sont trompés d'abondance sur le bien, le mal, le juste, le vrai, le faux, etc., ils sont restés fidèles à ce que leurs prédécesseurs ont toujours dit, fait, pensé ; ou pour dire les choses avec plus d’exactitude, que ces prédécesseurs des XVIIIe et XIXe siècles, tout confits en dévotion libertaire, préfigurent et annoncent Sartre, Bourdieu, Badiou, Beauvoir, Vailland, Merlot, Sollers, etc.

10:32 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, culture, société

10 octobre 2010

Francophobie






Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant.
République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.
La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, il les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.
Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.
Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays.

Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou. Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi. Elle sera faible. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord, génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre, était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications : détruire la prison, à bas les murs de l’asile, fermons les casernes, etc. Ces thèses nourrissent le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune ». Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.

De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ? La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonnait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement. S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France.
Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour employer encore ces mots trash.


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08 octobre 2010

Lumière des livres 33

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Collection « l’esprit de la cité, Fayard, 2001, 346 pages

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style « familier » et très agréable à lire, Pierre Manent expose les principales thèses que les philosophes ou les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont avancées en matière de politique : nation, droit, Europe, liberté, égalité, morale, etc. Pour l’auteur, ces thèses ne sont pas à elles-mêmes leur propre et seule fin : elles sont toujours articulées les unes aux autres et mises « en situation », au sens où elles ne sont exposées qu’à propos d’une question : la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant une question problématique - la construction de l’Europe par exemple ou la barbarie nazie -, que cette question est traversée et sous-tendue (de fait, elle est problématique) par des enjeux anciens et profonds de philosophie politique : qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?          

         Pourtant, le véritable intérêt de ce Cours n’est pas dans les exposés pédagogiques qu’il contient, mais dans les thèses « à contre-courant », que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur libéral qui est généralement considéré comme proche de l’excellente revue (europhile hélas) Commentaire. Je retiendrai deux de ces thèses. Pierre Manent est convaincu que l’homme est un « animal politique » et que sa « nature » est plus d’ordre « politique » que « biologique » ou autre. Autrement dit, il ne peut vivre qu’en société et, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même et pour être libre, il doit créer lui-même les conditions de sa liberté. Alors que nos lointains ancêtres obéissaient à la loi religieuse, familiale, politique, qui leur était imposée (dans de nombreux pays au monde, c’est encore le cas), nous voulons être aujourd’hui les seuls auteurs de notre destin. Voilà pourquoi « l’empire de la morale » que certains mettent en place (droit d’ingérence, droits à, droits nouveaux revendiqués par les homosexuels, etc.) menace la nature politique de l’homme et donc les conditions de notre liberté.

C’est sans doute à propos de la nation que les thèses de Pierre Manent présentent le plus grand intérêt. Dans le chapitre V, consacré à « la forme-nation », il établit un parallèle entre la cité antique et la nation moderne, la seconde offrant à des dizaines millions d’hommes les conditions de la liberté que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens, et surtout c’est dans le seul cadre de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, c’est mettre en péril la démocratie. La nation, selon Pierre Manent, n’est jamais monolithique. Elle peut être fondée sur la naissance (la langue, le sang, un même peuple) ou le droit, la liberté, le plébiscite de chaque jour. Les Français préfèrent le second fondement, les Allemands le premier, mais dans la forme nation, les deux fondements ne s’excluent pas l’un l’autre. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, parce qu’elle se fait de façon artificielle et souterraine, sans que les citoyens soient jamais vraiment consultés sur leur avenir.

 

01 octobre 2010

Pétrole

 

Le mot est emprunté au latin petroleum en usage au Moyen Age et il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est défini conformément à sa composition en latin, de petra, « roche, rocher », et oleum, « huile » (mot à mot, huile de pierre) dans un texte du XIVe siècle : « une huile que l’on fait de pierre » et chez Palissy (XVIe siècle) : « l’huile de pétrole, qui sort des rochers ». Il est en concurrence avec bitume, emprunté au latin bitumen et attesté au XIIe siècle au sens de « combustible liquide », et avec naphte, emprunté au latin naphta (lui-même emprunté au grec et ce dernier à l’araméen) et attesté au début du XIIIe siècle au sens « sorte de bitume liquide ».

Pétrole entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « bitume liquide et noir qui se trouve dans le sein de la terre » (huile de pétrole ; même définition en 1798 et en 1835), alors que, dans les deux éditions précédentes (1718 et 1740), le mot est cité dans un exemple à l’entrée huile : « On appelle huile de pétrole une sorte d'huile qui coule naturellement de certaines pierres dans le Levant » (comprendre le Proche-Orient). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition tout aussi sommaire, mais en indiquant des provenances différentes : non plus le Levant, mais l’empire des Birmans (en Asie du Sud Est) et aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où les premiers forages ont été effectués dans les années 1840-50 : « huile minérale fournie par des sources naturelles qui se trouvent surtout dans l’empire des Birmans et en Pennsylvanie ; c’est une sorte de bitume moins liquide que le naphte, et plus que le malthe » (« substance molle et glutineuse en été, se durcissant par le froid, d’une odeur de goudron, qu’on trouve en France (à Orthez, etc.), à Neufchâtel en Suisse, en Bavière, en Transylvanie, etc. dite aussi bitume glutineux, poix minérale, goudron minéral, pissasphalte » : « la malthe est moins liquide que le pétrole »). L’exemple qui illustre le sens de pétrole indique les lieux où se trouvent d’importants gisements : « En Perse, depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, le peuple ne s’éclaire qu’avec du pétrole extrait de Kirkuk ».

Pour nous, le pétrole est une matière première et une source d’énergie dont la principale utilisation est l’automobile. En 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’utilisation du pétrole est limitée au chauffage et à l’éclairage : « Huile minérale servant à l’éclairage et au chauffage » (exemples : le pétrole est un mélange de carbures d’hydrogène naturels, s’enflammant à des températures variées ; puits de pétrole ; une nappe de pétrole).

En revanche, les auteurs des dictionnaires actuels prennent acte des changements intervenus au cours du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « huile minérale naturelle combustible, d’une odeur caractéristique, d’une densité variant de 0,8 à 0,95, formée d’hydrocarbures et utilisée surtout comme source d’énergie » (pétrole brut, gazéifié ; gisement, mine, nappe, puits, sources de pétrole ; cracking, distillation, exploitation, extraction, importation, industrie, production du pétrole ; pays producteur de pétrole ; dérivé du pétrole; baril, tonneau de pétrole) ; et « par métonymie », c’est « le produit de distillation de cette huile » (fourneau, lampe, réchaud à pétrole ; chauffage, éclairage au pétrole ; pétrole lampant). Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens ont apparemment mis à jour leurs connaissances fragiles de 1932-35 : « Huile minérale d’origine naturelle, issue de l’accumulation et de la transformation de matière organique, et qui est composée d’un mélange complexe d’hydrocarbures » (le pétrole est utilisé principalement comme source d’énergie ; le kérosène, les essences, le gazole, les paraffines sont des produits obtenus par distillation des pétroles).

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est que les Français (et même tous les hommes) s’en sont passés sans difficulté pendant des millénaires. Il reste que les recettes de l’Etat sont, pour une large partie d’entre elles, fournies par les taxes sur les carburants (TIPP, TVA et autres) et que se passer de pétrole condamnerait l’Etat et les collectivités locales à la faillite totale. Longtemps encore, le pétrole va rester une arme brandie contre les malheureux peuples d’Europe ; et les Etats ne sont pas près de neutraliser cette menace.

 

29 septembre 2010

Investigation

 

 

 

En latin, investigatio a pour sens « recherche attentive, enquête » ; c’est à peu près dans ce sens qu’investigation est attesté en français au tout début du Xe siècle (« recherche, enquête »). Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), comme un « terme didactique » signifiant « recherche suivie sur quelque objet » (l’investigation de la vérité ; autres exemples en 1835 : cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigation) et comme un terme de « grammaire », « l’investigation du thème » servant à dire « la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » dans les langues à flexion interne ou dans les langues, comme l’arabe, à « racines trilittères », employé glosé ainsi par Barré (1842, Complément au DAF) : « Investigation de la racine (grammaire) se dit, dans les langues orientales, des recherches que l’on fait sur chaque mot d’un passage donné, pour remonter à leur origine étymologique » ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Investigation du thème, manière de trouver dans les verbes le temps et le mode primitif » (« l’investigation du thème ne présente de difficultés en français que pour quelques verbes »).

En 1750, J-J Rousseau se targue d’avoir employé ce mot « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! », qui n’était pas encore dans le DAF : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ( ?) ». Il en va de la douceur des mots comme des goûts et des couleurs : ALJ ne se prononce pas. Il est vrai que dans la langue du XVIIIe siècle, le mot s’emploie surtout à propos des sciences, comme chez Rousseau (cf. ci-dessus) ou chez Diderot : « Investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé ».

Des sciences, le mot passe à la justice, où il n’a plus rien de doux, ni d’harmonieux, comme l’atteste la définition de Littré : « Action de suivre à la trace, de rechercher attentivement », illustrée de ces exemples : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi » (et, ajoutera-t-on, il a été coupé en deux) et « (aux) habitudes du commandement militaire », Napoléon empruntait « cette investigation qu’il portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition ».

L’investigation peut prendre le « caractère de l’inquisition » : c’est dit au début du XIXe siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le célèbre « journalisme d’investigation » prôné par le dénommé Plenel, trotskiste de formation : on fouille, on scrute, on épie, on poursuit, on persécute ; on suit à la trace ; quand on a flairé une piste, on y va, on saisit dans sa gueule, on ne lâche rien, jusqu’à ce que le présumé coupable ait été dénoncé, montré du doigt, cloué au pilori et que tous les journaleux investigateurs aient craché leur venin sur le malheureux, avant de le donner à dévorer à leurs chiens.        

 

 

24 septembre 2010

Les sociétés multiculturelles et pluriethniques caractérisent-elles les colonies ou les empires coloniaux ?

 

 

En 1845, Théophile Gautier part en voyage en Algérie dans ce qu’il appelle « l’Afrique française ». Il décrit ce qu'il a vu dans le Voyage pittoresque en Algérie, publié dans la Revue de Paris en 1853.

 

« Quand nous arrivâmes dans Alger la Guerrière (c’est ainsi que les musulmans la surnomment), il était environ cinq heures (…), la place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous ; on est toujours sûr d’y rencontrer la personne qu’on cherche ; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger passe forcément par là trois ou quatre fois par jour. Pour les Français, c’est Tortoni, le boulevard des Italienns, l’allée des Tuileries ; pour les Marseillais, la Canebière ; pour les Espagnols, la Puerta del Sol et le Prado ; pour les Italiens, le Corso ; pour les indigènes, le fondouck et le caravansérail. Il y a là des gens de tous les états et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie ? de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre ; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des juifs ; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes. Un tohu-bohu ! un capharnaüm ! Le mantelet noir de la Parisienne effleure en passant le voile blanc de la Moresque ; la manche chamarrée de l’officier égratigne le bras nu du nègre frotté d’huile ; les haillons du Bédouin coudoient le frac de l’élégant français. Le bruit qui surnage sur cette foule est tout aussi varié : c’est une confusion d’idiomes à dérouter le plus habile polyglotte ; on se croirait au pied de la tour de Babel le jour de la dispersion des travailleurs. L’accent n’est pas moins divers : les Français nasillent, les Italiens chantent, les Anglais sifflent, les Maltais glapissent, les Allemands croassent, les nègres gazouillent, les Espagnols et les Arabes râlent. Les Européens affairés circulent activent à travers des îlots flegmatiques de naturels du pays qui ne semblent jamais pressés. Le long des murailles, de pauvres diables en guenilles dorment roulés dans un morceau de couverture, ou tiennent en laisse les chevaux des promeneurs venus des environs d’Alger ; d’autres traversent les groupes d’oisifs portant des paquets sur la tête ou des fardeaux suspendus à un bâton qui fait palanquin ; rien n’est plus gai, plus varié, plus vivant que ce spectacle. Les endroits les plus fréquentés de Paris sont loin d’avoir cette animation ».

 

 

23 septembre 2010

Protectionnisme

 

 

 

Il est aisé d’établir la façon dont ce nom a été formé. A la « base » protection a été ajouté le suffixe – isme, dont le « signifié » est « doctrine » ou « théorie » ou « ensemble de propositions constituant un paradigme ». Relativement récent, le mot date en fait de l’époque où l’économie commence à jouer un rôle de plus en plus important dans le gouvernement ou l’administration d’un pays, au point de menacer la politique dans cette position « dominante ». Il est attesté pour la première fois en 1845 dans le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le mot anglais qui correspond à protectionnisme est postérieur : il est attesté en 1852.

Voici de quelle façon sommaire, mais objective Littré (Dictionnaire de la languie française, 1863-77) définit ce mot : «  Terme d’économie politique, système de protection commerciale ». Pour lui, la chose va de soi, ou elle est dans l'ordre naturel des choses à soné poque. Protectionnisme est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35 ; et, par rapport à Littré, la définition gagne en ampleur et en précision : « (Terme d’économie politique) Système ayant pour objet de protéger le travail national et les productions nationales par des tarifs appliqués aux produits étrangers ». En une courte phrase, qui constitue une belle synthèse de grandes théories, les académiciens réussissent à rendre compte de ce qu’est le protectionnisme : les objectifs sont indiqués (protéger le travail national et les productions nationales), les moyens aussi (par des tarifs particuliers – des taxes parfois élevées – appliqués aux produits étrangers).

Il est difficile de dire, au vu de cette définition, si les académiciens, en 1932-35, étaient ou non hostiles au protectionnisme. Il semble, si l’on se rappelle le prestige que l’on accordait alors, à gauche ou à droite, chez les riches comme chez les autres, à la « nation », même dans les milieux internationalistes (dans ce mot, il y a nation et l’internationalisme se fait entre des nations, et non contre les nations), que, sur cette « doctrine », ils ne portent pas de jugement de mépris , alors qu’il est de bon ton aujourd’hui d’y être viscéralement hostile, comme si le protectionnisme était une forme larvée de racisme dont serait la cible tout ce que font les étrangers. 

En revanche, la définition du Trésor de la langue française (1971-94), temple du progressisme engagé, est de toute évidence malveillante. Il est vrai que les lexicographes du TLF s’abritent prudemment derrière l’autorité d’un économiste, dont ils s’inspirent pour dire que c’est une « doctrine préconisant, ou un système mettant en pratique, un ensemble de mesures restrictives ou prohibitives pénalisant l’introduction dans un pays de produits étrangers, afin de favoriser les activités nationales et de les préserver de la concurrence étrangère ». Ce qui sous-tend cette doctrine, ce serait des formes inquiétantes de chauvinisme, la volonté d’interdire (cf. prohibitive, pénaliser), la paranoïa, l’enfermement. Ils auraient pu citer des économistes arguant que les mesures, lois, taxes protectionnistes ne servent à rien, qu’elles n’atteignent jamais leur objectif et qu’elles ne font qu’accorder des rentes de situation à des entreprises mal gérées ou obsolètes. Ce n’est pas le cas. Ce pour quoi il a été opté, c’est la suspicion : le mot n’est plus défini objectivement ; il devient suspect et la chose qu’il désigne est « diabolisée » ou « stigmatisée ».

 

 

22 septembre 2010

Savent-ils compter ?

 

 

            En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité. Dans l’histoire de France, Louis XIV et Mme de Maintenon sont honnis, parce que la révocation de l’Edit de Nantes a provoqué l’exil de deux cent à trois cent mille Protestants. Que diront nos descendants de Mitterrand, Mauroy, Jospin, Fabius, etc. qui ont condamné à l’exil dix fois plus de Français ?

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Cela n’est pas terminé. Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. c’est qu’ils ne savent pas compter. Entendons-nous bien : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à 76 ans ou plus ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS.

Mais, quand l’argent est public, les comptes justes soudain se dissipent. Avec Aubry, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt.

 

La politique des socialistes et autres gauchistes se ramène au slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous et prospérez », à condition d’y ajouter « sur le dos des salariés français » ou encore « faites ce que je vous dis de faire, ne faites surtout pas ce que je fais ». Se tiendraient-ils pour de très mauvais exemples ?

 

11:21 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, société, france

20 septembre 2010

Monument

 

 

 

En latin, monumentum, dérivé du verbe monere (au sens de « faire se souvenir » et de « faire penser ») et auquel est emprunté monument (première attestation à la fin du Xe siècle), a pour sens « tout ce qui rappelle le souvenir de quelqu’un, spécialement le souvenir d’un mort ». Le mot désigne un monument commémoratif, un monument funéraire ou un tombeau, mais aussi un document écrit, une marque, un signe de reconnaissance. En français, il a le sens latin de « tombeau ». C’est, selon Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1881-1902) un « ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir de quelque personnage illustre ou de quelque événement considérable » ou un « tombeau », comme dans ces exemples : « L’ont enfoui à grand honneur ; li cors fut mis el dans le) monument » ; « Beleem et le patriarche firent découvrir le monument dessus le sépulcre qui tout était couvert d’argent ».

Ce sens se maintient dans la langue du XVIIe siècle, comme l’assurent Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 : « Ce mot pour dire tombeau est poétique ou de la prose sublime »), Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « monument signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie », comme dans ces exemples : « Le corps du Sauveur fut mis dans un monument tout neuf » ; « tous les anciens conquérants sont dans le monument »), les académiciens de la première à la neuvième édition du DAF (1694 : « il se prend aussi pour tombeau, mais en ce sens, il n’a guère d’usage dans le discours ordinaire » ; aujourd’hui : « Spécialement, monument funéraire ou, absolument et vieilli, monument, tombeau »), les encyclopédistes (1751-64 : « Ce mot signifie en particulier un tombeau »), Littré (DLF, 1863-77 : « dans le style élevé, tombeau »), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieux, sépulture »).   

Le sens « ouvrage d’architecture ou de sculpture qui transmet un souvenir à la postérité » apparaît en 1636. Furetière (1690) en rend compte : « Témoignage qui nous reste de quelque grande puissance ou grandeur des siècles passés » (« les Pyramides d’Egypte, le Colisée sont de beaux monuments de la grandeur des Rois d’Egypte, de la République romaine »), ainsi que les académiciens (1694) : « Marque publique qu’on laisse à la postérité pour conserver la mémoire de quelque personne illustre ou de quelque action célèbre ». C’est le sens qui y est donné dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Arts) on appelle monument tout ouvrage d’architecture et de sculpture, fait pour conserver la mémoire des hommes illustres, ou des grands événements, comme un mausolée, une pyramide, un arc de triomphe, et autres semblables ». L’auteur de l’article en esquisse même une histoire : « Les premiers monuments que les hommes aient érigés n’étaient autre chose que des pierres entassées, tantôt dans une campagne, pour conserver le souvenir d’une victoire, tantôt sur une sépulture pour honorer un particulier. Ensuite l’industrie a ajouté insensiblement à ces constructions grossières, et l’ouvrier est enfin parvenu quelquefois à se rendre lui-même plus illustre par la beauté de son ouvrage, que le fait ou la personne dont il travaillait à célébrer la mémoire. La ville d’Athènes était si féconde en monuments historiques que partout où l’on passait, dit Cicéron, on marchait sur l’Histoire ». De cela, il conclut ceci : « mais toutes ces choses ont péri ; quelque nombreux et quelque somptueux que soient les monuments élevés par la main des hommes, ils n’ont pas plus de privilège que les villes entières qui se convertissent en ruines et en solitudes ».

Dans L’Encyclopédie toujours (op. cit.), le chevalier de Jaucourt étudie le sens des trois mots, sépulcre, sépulture, monument, propres à l’Antiquité romaine, afin d’établir ce qui les distingue : « Il y a de la différence, écrit-il, entre ces trois mots, considérés dans leur signification propre. Sépulcre marque en général tout lieu de sépulture… Le mot sépulture désigne non seulement tout lieu où les corps sont ensevelis, mais même les cérémonies de l’ensevelissement. Quant au sépulcre, il n’était réputé ni nécessaire, ni utile ; achetait un sépulcre qui voulait, car il ne consistait qu’en une masse de maçonnerie faite au-dessus, ou au-devant de la sépulture… A considérer ensuite les mots sépulcre et monument, il y a cette différence, que le monument indique toute sorte d’édifice pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque chose (…) Que si dans ce monument on met le corps d’un homme mort, de simple monument qu’il était, il devient vrai sépulcre, tombeau et se revêt de la nature des lieux saints et religieux… »

Peu à peu, le sens de « tombeau » vieillit et s’efface et, à sa place, émerge un sens moderne qui est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835, et aussi en 1879, en 1932-35 et dans la neuvième édition) : « Il se dit aussi de certains édifices publics ou particuliers, qui imposent par leur grandeur ou par leur ancienneté » (les monuments d’une ville ; les monuments publics ; les anciens monuments ; les monuments de l’antiquité, du moyen âge ; la ville de Rome est remplie de monuments anciens et modernes ; la Bourse de Paris est un beau monument). Ce dernier exemple est révélateur : le lien que l’édifice nommé monument entretenait avec la mémoire collective ou le souvenir des grands hommes se distend et finit par disparaître. La Bourse de Paris est certes un bel édifice, mais elle n’a pas été érigée en souvenir d’un événement fondateur et jugé important, ni en souvenir d’un grand homme, mais simplement pour faciliter les ventes et les achats de titres. Ce sens prend de plus en plus d’importance. Littré (DLF, 1863-77) le glose ainsi : « En général, édifices imposants par leur grandeur, leur beauté, leur ancienneté » et « par extension, statues, bas-reliefs, colonnes, etc. qui proviennent de l’antiquité ». C’était la mort ou le souvenir qui faisait d’un édifice un monument ; ce n’est plus que son architecture.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), à l’article monument, le classement des sens conserve l’ordre dans lequel ceux-ci sont apparus, du moins depuis le XVIIe siècle : d’abord « l’ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir d’une personne ou d’un événement » (en particulier, monument aux morts : « édifice élevé par une communauté à la mémoire d’un ensemble de personnes appartenant à celle-ci et qui ont été victimes de la guerre ou d’une catastrophe »), puis « l’édifice imposant par sa taille et remarquable par son intérêt historique ou esthétique, par sa valeur religieuse ou symbolique », mais le second sens est illustré par de plus nombreux exemples que le premier : monument mégalithique, préhistorique ; monument historique ; monument public, etc. Même les réalités qui ne sont pas dues au travail des hommes sont qualifiées de monuments : les monuments de la nature ; monuments naturels, « paysages dont la conservation ou la préservation présente, du point de vue artistique, historique, scientifique ou pittoresque, un intérêt général ». Par extension, monument désigne même des personnes grosses ou d’énormes objets, ce qui est aussi une manière de rabaisser tout ce qui préside à la volonté des hommes de conserver quelque trace du passé, au point que, dans la langue familière, le groupe un monument suivi d’un complément (monument d’ignorance, monument d’horreur, monument de bêtise) désigne par dérision des personnes ou des choses en qui se cristallise une qualité donnée : Cet individu est un monument de prétention ; ce livre est un monument d'ennui.

Jadis nos ancêtres étaient capables d’exprimer leur reconnaissance ou leur gratitude en érigeant des édifices en l’honneur d’un grand homme ou pour se souvenir d’un événement qui les avait marqués. Il semble que tout cela soit fini ou à l’agonie. La modernité n’a que faire de la mémoire ou de l’histoire. Elle ne dit « merci » à personne. Elle est imbue d’elle-même et se vautre dans le ressentiment. Il suffit qu’elle fasse dans la démesure (l’hubris des Grecs) pour que ses œuvres soient qualifiées de monuments. Ce qui lui importe, c’est elle-même. Elle est son monument. A monument, les habiles ajouteraient sans doute de bêtise.

 

 

19 septembre 2010

Lien

 

Le lien est l’alpha et l’oméga de la sociologie – non pas la sociologie qui se contente d’observer ce qui est et de le décrire, mais la sociologie engagée et militante : en bref, quasiment toute la sociologie et autres sciences sociales, qui regroupent les gros consciencieux du social. Ah, ce lien social, ce fameux, ce célèbre, ce si souvent répété à l’envi lien social, ce miraculeux lien social, etc. il est censé tout résoudre ! Voilà pourquoi, nous serinent les spécialistes du lien, id est les gros consciencieux du social, il faut mettre ou faire du lien partout où il n’y en a plus et où il n’y en a jamais eu et partout où le lien social est rompu, le restaurer (comme l’Ancien Régime ?), pour que s’épanouisse le vivre ensemble et que ceux qui n’acceptent dans leurs « cités » que des vrais croyants de race pure fassent semblant d’être un peu, un tout petit peu, un chouïa tolérants : en bref que ces barbares mal embouchés accèdent enfin à l’humanité.

Le lien a la propriété magique de transformer une citrouille en carrosse ou des mouroirs en lieux de vie ou le racisme en humanisme. Ce lien-là est connu des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans l’ordre des rapports humaines, ce qui unit deux ou plusieurs personnes (ou groupes de personnes), établit entre elles des relations d’ordre social, moral, affectif par exemple ; les relations ainsi constituées » (les liens de la société, les liens humains, lien juridique, légal, de droit, lien politique, national, fédéral, féodal, lien social), mais dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième édition, de 1694 à aujourd’hui, le lien est ramené au seul attachement ou union entre les personnes, comme dans le mariage : « Tout ce qui attache et unit les personnes ensemble » (1694 : le lien de mariage, le lien conjugal, lien d’intérêt, lien d’amitié, les liens du sang et de la nature) ; « figurément, tout ce qui attache et unit les personnes ou les choses ensemble » (1932-35 : le lien du mariage est un lien sacré, un lien indissoluble ; lien d'intérêt ; lien d'amitié ; le lien de la reconnaissance ; les liens du sang ; je lui suis attaché par les liens les plus forts, les plus étroits ; resserrer les liens, relâcher les liens qui unissent deux personnes ; ce brave homme a été le lien, a servi de lien entre nous ; le lien qui rattache les diverses parties de cet ouvrage est bien mince ; je n’aperçois aucun lien entre ces événements, entre ces idées) et « il se dit particulièrement de la dépendance dans laquelle une femme tient un homme en dehors du mariage » (il a rompu ses liens ; des liens honteux).

Le sens social s’est développé à partir d’un sens propre qui est exposé par tous les auteurs de dictionnaires, Richelet, Dictionnaire français des morts et des choses (1680) : « Ce avec quoi on lie quelque chose » ; Furetière, Dictionnaire universel (1690) : « Ce qui joint ensemble, attache et unit des choses ensemble » et « lien se dit aussi des chaînes, des menottes et autres fers avec quoi on attache les captifs, les galériens et les prisonniers » (les pauvres esclaves d’Alger sont chargés de liens, languissent dans les liens) ; les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) : « Lien se dit aussi de la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché » et « il se prend figurément et poétiquement pour esclavage » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché ». 

Ainsi, ce fameux lien est, au propre, la laisse à laquelle un chien est attaché ou la chaîne qui ligote un prisonnier ou un esclave. Voilà le beau lien dont se rengorgent les gros consciencieux du social. Leur idéal, c’est les individus attachés les uns aux autres comme autrefois les forçats marchant vers le bagne l’étaient à la chaîne.

Continuant le nom latin ligamen, lien est attesté au début du XIIe siècle dans le Psautier d’Oxford : « Rompons leurs liens ». Le contexte est religieux. C’est l’adaptation d’un verset des Psaumes, « diripuisti mea vincula » : tu as arraché mes liens, chante le fidèle en s’adressant à son Dieu. Autrement dit, la plus ancienne des morales de France chante la nécessité de rompre les liens pour devenir libre. C’est ce que modulaient naguère encore nos ancêtres à l’église. Désormais, l’horizon n’est plus celui des liens rompus, mais des liens renoués, solides, serrés très fort. En bref, ce à quoi aspirent les gros consciencieux du social, c’est, avec leur lien, un destin d’esclaves.

15 septembre 2010

Déportations

 

 

Ce nom, emprunté du latin deportatio (« transport », puis « exil »), est attesté au début du XVIe siècle au sens de « bannissement ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « C’était dans l’ancienne Rome un bannissement perpétuel, avec interdiction du feu et de l’eau » (comprendre le banni ne pouvait pas vivre près d’une source ni faire de feu »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme un châtiment (« Action de transporter des criminels dans un autre pays »), précisant que « ce mot se dit, non de ceux qui transportent, mais de ceux qui sont transportés », comme dans l’exemple « on vida les prisons d’Espagne pour peupler la colonie et les Juges furent autorisés à condamner à la déportation ». Féraud conteste la réduction de ce terme à la seule Rome antique : « L’Académie ne le dit que de l’ancienne Rome ; mais on peut l’appliquer, en certains cas, aux peuples modernes », ce dont conviennent les académiciens en 1798 (DAF : « Ce mot, qui signifiait, chez les anciens Romains, un bannissement dans un lieu déterminé, a été pris quelquefois en France dans la même acception, et quelquefois pour le simple bannissement hors du territoire François, sans désignation de lieu »). Le sens en est clair. La déportation est une peine, prononcée par un tribunal, qui consiste à éloigner du territoire national tel ou tel criminel. Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Peine afflictive et infamante qui consiste à être transporté hors du territoire national dans un lieu déterminé par l’État » ; chez Littré (DLF, 1863-77) : « Aujourd’hui, peine qui consiste à exiler quelqu’un dans un lieu déterminé, et, plus spécialement, à lui faire subir sa détention hors du territoire français » ; dans le DAF (1932-35, huitième édition) : « Peine afflictive et infamante qui consiste en une résidence forcée sur un point déterminé en dehors du territoire continental » (alors des condamnés étaient déportés en Algérie, en Nouvelle Calédonie ou en Guyane)…  

Certes, lors de la seconde guerre mondiale, le mot a pris un sens étendu, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française : « par extension, internement politique dans un camp de concentration situé loin de la résidence de la victime ». La tragédie de la déportation pendant ces années-là (« transfert et internement dans un camp de concentration ou d’extermination ; la déportation en Sibérie ; la déportation fut systématiquement pratiquée par les nazis ; mourir en déportation ; revenir de déportation ») est distinguée dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) des emplois antérieurs : « anciennement, peine perpétuelle, afflictive et infamante, qui consistait en une résidence forcée dans un lieu déterminé en dehors du territoire continental » et « transfert de certaines catégories de la population d’un pays hors de leur patrie ».

En aucun cas, le retour de ces citoyens roumains dits Roms dans leur pays n’est une déportation. Ils rentrent dans leur patrie et la France les rémunère pour cela ; ils ne sont pas condamnés par la justice roumaine à vivre à l’étranger. Nommer déportations ces faits est une de ces impropriétés volontaires qui fleurissent pendant les guerres. On fait la guerre avec les mots avant de tuer vraiment avec des armes. C’est surtout une injure faire à la mémoire des millions de martyrs qui ont été déportés pendant ce siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle, qu’ils aient été juifs, résistants, dissidents, moujiks, Russes, Polonais, Baltes, Tchétchènes, Ukrainiens, popes, chrétiens, etc. ; et indirectement, du négationnisme. Car, si se faire rapatrier aux frais d’un Etat démocratique, c’est de la déportation, il n’y a plus de raison de se lamenter sur le sort des millions de victimes des déportations du XXe siècle. Il est vrai que ceux qui n’ont que le mot déportation à la bouche sont les camarades de ceux qui ont déporté en masse en URSS ou en Chine ou ailleurs et qu’en accusant la France de déporter les Roms, ils font oublier les millions de déportations qu’ont ordonnées leurs chers camarades. Quant à Mme Reding, commissaire politique, son cas n’est guère différent. Voilà 21 ans qu’elle bâfre au grand râtelier de l’UE, laquelle n’est pas différente de l’URSS. La bonne nouvelle qu’elle annonce, c’est que son pays, le Luxembourg, est prêt à accueillir, loger, nourrir, soigner, éduquer, former, employer les six millions de Roms qui vivent encore en Roumanie et en Bulgarie et que la France ne sera plus le seul pays d’Europe à supporter ce fardeau.

13 septembre 2010

Grèves

 

 

 

Ce mot, qui continue le latin populaire grava, « gravier », est attesté dans ce sens au XIIe siècle. Selon La Curne de Sainte-Palaye, auteur au XVIIIe siècle d’un des premiers dictionnaires historiques de la langue française, le mot, entre le XIIe et le XVIe siècles, n’a que deux sens : « Rivage uni et sablonneux » (en concurrence avec grave) et, employé comme nom propre : « La Grève, place de Paris, sur le bord de la Seine, à côté de l’Hôtel de Ville » et où, parfois ou souvent, la justice faisait torture et exécuter les criminels. C’était aussi le lieu où les portefaix (les manœuvres portant des charges) en quête de besogne retrouvaient d’éventuels employeurs. Dans les dictionnaires anciens, ce sont les deux sens qui définissent grève : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

Barré est le premier lexicographe qui, en 1842, dans le Complément au DAF, note le sens moderne, lequel apparaît dans l’expression faire grève : « Faire grève se dit, parmi les ouvriers d’un chantier, pour se coaliser afin de refuser de travailler hors de certaines conditions ». Ce sens est attesté dans un rapport administratif de 1805 : « Les tailleurs de pierre ont décidé entre eux de faire, demain lundi, ce qu’ils appellent « grève » (c’est-à-dire de quitter l’ouvrage) pour demander de l’augmentation ». Ce sens vient du nom « de la place de Grève à Paris, au bord de la Seine (actuelle place de l'Hôtel de Ville), où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant l’embauche » (Trésor de la langue française, 1971-94). Littré (1863-77) explique comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, c’est « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage ». C’est ainsi que le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Les académiciens enregistrent ce sens en 1879 (DAF, septième édition), laissant percevoir, surtout dans les exemples qui illustrent ce sens, une sourde hostilité vis-à-vis de ces « coalitions » : « coalition des ouvriers d'un atelier, d'une profession, qui s'entendent pour cesser leur travail jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une augmentation de salaire, ou certains autres avantages. Les grèves sont le fléau de l’industrie ».

Au XIXe siècle, les grèves sont des affaires d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés si des fonctionnaires avaient eu le front de se mettre en grève ou avaient tenté d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot grève, défini comme une « cessation du travail », et non plus comme une « coalition », reste propre aux ouvriers : « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

            Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève y est trine comme le Dieu des chrétiens : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument « progressiste », par l’entrée consacrée à la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition en deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes de très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où les grèves sont souvent rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut des lignes ennemies, surtout avec le sang des autres.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin du travail, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

 

 

10 septembre 2010

Lumière des livres 31

 

 

Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, traduit de l’italien.

 

            Dans La Rage et l’Orgueil, Oriana Fallaci amplifie un article assez long qu’elle a écrit dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 et que le grand quotidien italien Corriere della Sera a eu le courage de publier. En France, les thèses d’Oriana Fallaci, journaliste et romancière, effraient les bien pensants. « Cachez ce livre que nous ne saurions voir », s’indignent-ils, « ne le lisez surtout pas ». Il a de quoi, à dire vrai, apeurer ceux que le courage et la vérité ont désertés. La forme est enragée. Oriana Fallaci a choisi d’écrire ce qu’elle nomme un « sermon », qui aurait été soporifique sans son exceptionnel talent d’écrivain grâce auquel elle rend vivante et agréable à lire sa « rage », qu’elle laisse exploser après l’avoir rentrée pendant près de trente ans, depuis que ses activités de journalistes l’ont amenée à côtoyer et à connaître les principaux « acteurs » du monde arabe et islamique : Arafat, Khedafi, Khomeiny, mollahs, imams, militants palestiniens, membres libanais du Hezbollah, etc. Le livre est une adresse aux Italiens, aux Européens et à tous les Occidentaux (désignés par un « tu » singulier), qu’elle juge, non sans raison, menacés dans leur vie, leur être, leur culture, leur identité, leurs valeurs démocratiques. Il tient de la harangue désespérée ou des prédictions catastrophiques de Cassandre que les Grecs refusaient d’écouter. Bien entendu, les cris de vierges effarouchées poussés par les tartufes doivent inciter chacun de nous à lire La Rage et l’Orgueil, à examiner les thèses qui y sont soutenues, éventuellement à en débattre, à comprendre ce qui y donne sens.

            Oriana Fallaci, qui, en 1944, âgée de 14 ans, s’est engagée dans l’armée italienne de Libération, est par sa famille (Florentins et Toscans, authentiques résistants) l’héritière de la résistance libérale au fascisme et au nazisme, qui trouve son inspiration idéologique dans le Risorgimento et les luttes menées par les Carbonieri de Garibaldi pour faire l’unité de l’Italie et en chasser les armées étrangères, dont les Autrichiens, qui occupaient le nord et le sud de la péninsule. Ses héros sont Cavour, Garibaldi, les opposants au fascisme, Churchill, De Gaulle et tous les Italiens qui se sont réfugiés aux Etats-Unis pour ne pas vivre sous la férule de Mussolini. C’est au nom de cette résistance passée qu’elle appelle les Italiens, les Européens, les Occidentaux à résister comme le fait avec courage le peuple américain à la menace que les musulmans font peser sur eux. Son « sermon » repose sur une triple prise de conscience et certitude. 1. L’islam est une religion de haine et de mort. 2. L’islam a déclaré la guerre à la civilisation occidentale. 3. Les musulmans, en émigrant massivement, en Europe mettent en œuvre ce programme.

Oriana Fallaci a été le témoin des principaux événements qui, depuis trente ans, ensanglantent le Proche Orient : guerre du Liban, main mise des mollahs sur l’Iran, délires terroristes des Libyens, des Syriens, des Palestiniens, guerre d’Afghanistan, arrivée massive d’imams en Italie, constitution de « bases » militaires en Italie (al qaida, en arabe, signifie « base » ou « QG »), etc. Elle analyse les discours, elle parle d’expérience des humiliations que subissent les femmes (parfois de leur plein gré) dans les pays arabes et musulmans, elle a connu la haine sans fin de l’islam pour la culture, la liberté, la dignité de l’homme et tient pour une blague le « dialogue » des cultures ou même l’éminente dignité ou égalité des cultures. Dans la culture islamique, dont elle connaît les réalités (les Mille et une nuits, la haine des femmes, l’algèbre et le zéro, que les Arabes se sont appropriés, en les « volant » aux mathématiciens de l’Inde ancienne), elle ne retient quasiment rien de positif qui puisse avoir une valeur universelle ou être admiré par l’humanité.

            En bref, ce livre n’est pas un brûlot haineux. C’est un appel au courage, à la lucidité, à la résistance – la vraie, la seule qui vaille – contre la barbarie.

 

08 septembre 2010

Lapidation

 

 

Le mot, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il s’agit évoquer la mort en martyr de Saint Etienne : "le lapidement de Saint Etienne".

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires : celui de Furetière (1690), où lapidation est défini ainsi : « mort ou blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple » et où ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien : « Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre » ; ou celui de l’Académie française : « (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) Supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) ; « (1835, 1879) Action d’assommer quelqu’un à coups de pierres et supplice de ceux qu’on faisait mourir ainsi » (la lapidation de saint Étienne ; la lapidation était en usage chez les Juifs) ; « (1932-35) Action de lapider » (la lapidation de saint Étienne) ; « (neuvième édition, en cours de publication) Action de lapider ; supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère ; la lapidation de saint Étienne) ; ou le Trésor de la langue française (1971-94) : « Action de tuer quelqu’un à coups de pierres ; supplice de ceux que l’on fait mourir de cette façon ».

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux; les rabbins font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ».

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. Pourtant, cela n’empêche pas que ce terme, horrible, non pas en soi, mais parce qu’il désigne des réalités de la dernière barbarie, soit employé dix fois, cent fois, mille fois, que dis-je : cent mille fois, par jour dans les medias et les conversations. C’est devenu un tube depuis trente ou quarante ans : lapider, lapidation, femmes lapidées, lapidateurs, etc. dès qu’il est question d’islam, la religion, ou d’Islam, la civilisation, cette grande « religion » « d’amour » et de « paix », sans que, jamais, la répétition à l’infini de ces mots et des actes qu’ils désignent n’amènent nos aimables commentateurs d’actualité, journaleux, médiaux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe. Le mot est dans toutes les bouches, à en donner la nausée ; la chose est taboue, et ceux qui l’approuvent (un milliard de musulmans ou plus) sont sanctifiés de sainte nitouche ou des touche pas à mon pote pourri, il est sacré.

Il y a plus. Le succès de lapidation est à sens unique. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » : (1782, Les Rêveries du Promeneur solitaire) « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Sakineh iranienne, soient lapidés : attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de pierres, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié, de le faire souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé pour si peu. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs.

 

 

07 septembre 2010

Algèbre

 

 

Chacun a entendu la ritournelle : « les arabes ont inventé l’algèbre » ; « les arabes, en inventant l’algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Undke, « le soleil d’Allah brille sur l’Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d’un coup. Or, il suffit d’un bref examen pour dissiper les brumes de la propagande. 

Le sens du mot – ou plutôt son référent, ce qu’il désigne – ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd’hui. Il n’en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) a quelques difficultés à se représenter ce qu’est l’algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s’applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu’en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu’on la pourrait appeler géométrie métaphysique (…) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l’algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l’égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s’appelle b et l’autre d ». « On ne se sert plus guère que de l’algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l’algèbre numérique, si bien que l’on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu’ils rendent incompréhensible l’emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu’un n’entend rien à quelque chose qu’il lit ou qu’il écoute, que c’est de l’algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l’émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4. La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est poussive. L’algèbre est une « espèce d’arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l’alphabet et d’autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d’alors n’en étaient guère familiers. Trois siècles plus tard, il semble qu’elle ait été apprivoisée : (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », et Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d’en généraliser les résultats ».

 

Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d’Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d’origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l’arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l’algèbre est la perfection, et comme la réparation de l’arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L’explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l’étymologie. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l’arabe Algebra (en fait du latin), qui signifie le rétablissement d’un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l’algèbre est la considération des nombres rompus (…) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d’Alembert (article algèbre de L’Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l’arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l’intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l’algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l’emploi des équations, savoir l’addition d’une même quantité ou la soustraction d’une même quantité aux deux membres d’une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c’est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l’arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l’intermédiaire du latin médiéval, de l’arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l’arithmétique à une forme plus parfaite) »).

 

Le fait que le mot soit emprunté à l’arabe, par le biais de la traduction d’un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l’antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s’est contenté, par paresse ou parce qu’il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l’impuissance d’un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l’origine de l’algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « Scriverius en attribue l’invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l’Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l’Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l’Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chameaux d’oasis en oasis et avaient d’autres préoccupations que de fonder une science mathématique. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l’origine de cet art, nous n’avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l’invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu’il n’en reste que six (…) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l’avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l’apportèrent en Espagne, d’où, suivant l’opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c’est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l’origine de l’algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l’alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l’algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n’employaient que des nombres ». Et Littré de citer le nom de l’inventeur de l’algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l’inventeur de l’algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : « M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l’inventeur de l’algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu’il pût être résolu ») et surtout d’Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c’est d’avoir introduit dans les calculs les lettres de l’alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c’est d’avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu’on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c’est la méthode qu’il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l’une et de l’autre ; la quatrième, c’est l’usage qu’il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c’est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu’elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c’est la résolution numérique des équations, à l’imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l’objet d’un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n’ont eu aucune part à l’élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.  

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l’EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu’ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques, sauf de la Bêtise.