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06 septembre 2010

Dégoiser

 

 

            Dérivé de gosier, ce verbe est attesté au XIIIe siècle au sens de « chanter » en parlant des seuls oiseaux. Au XIVe siècle, il s’étend aux humains et prend son sens moderne : « parler, dire, débiter rapidement », sens qui élimine peu à peu le sens propre, comme le remarquent Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « ce mot se dit proprement des oiseaux, mais il ne se dit guère au propre (…) Dans le burlesque, (il) signifie chanter », et les académiciens : 1694, 1762 « Il ne se dit proprement que du chant des oiseaux, mais en ce sens il n’est plus guère en usage. Dans le figuré il signifie parler plus qu’il ne faut » (cette femme aime à dégoiser ; c’est un homme qui dégoise fort ; on lui a fait dégoiser tout ce qu’il savait) ; 1762, « il est familier ; on le dit dans le même sens d’un prisonnier dont on tire des vérités qu’il aurait de l’intérêt à cacher ; en ce sens il est neutre » (ce prisonnier a dégoisé ; on l’a fait dégoiser) ; « il est populaire : on dit encore cette femme aime à dégoiser pour dire qu’elle aime trop à parler ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le verbe est sorti de l’usage, quand il signifie « chanter » en parlant des oiseaux : « Il s’est dit autrefois des oiseaux au propre : chanter », et il n’est plus en usage qu’au figuré, en parlant des humains, ce que confirment les académiciens en 1835 : « Il signifiait autrefois, en parlant des oiseaux, chanter, gazouiller. Il signifie figurément parler plus qu’il ne faut, et avec volubilité... Dans ce sens et dans les suivants, il est très familier ».

A l’opposé, Littré (Dictionnaire de la langue française (1872-77) ne relève pas le sens de « chanter, gazouiller, en parlant des oiseaux » comme désuet, citant Du Bellay : « Quand tout bois reverdit, et parmi les bocages / Les oiseaux bien chantants dégoisent leurs ramages ».

            A compter de 1932-35, ce sens propre aux oiseaux disparait des huitième et neuvième éditions du DAF, lequel ne retient que le sens figuré et familier : « Débiter plus de paroles qu'il ne faut et avec volubilité » (1932-35) et neuvième édition, en cours de publication : « Populaire et péjoratif, proférer avec abondance et volubilité des propos généralement peu pertinents ou peu agréables ; absolument, parler à tort et à travers », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent le sens de « chanter » comme vieux, même s’ils n’illustrent cet emploi d’aucun exemple pris chez des écrivains des XIXe et XXe siècles.

Le dégoisement quand il est le fait d'oiseaux est source de beauté ou de plaisir; quand il vient des humains, il suscite désagrément ou dégoût. La parole est sans doute le propre de l'homme, mais souvent les hommes bavards feraient mieux de se taire pour ne pas trop dégoiser. 

 

 

 

04 septembre 2010

Malvenue à Joseph

 

 

Réponse parodique à la Canadienne qui, dans Le Monde, écrit en français langue étrangère

 

 

 

Joseph, tu n’es pas le bienvenu en France. Quand tu es venu au monde, le visage de tes parents, de ta sœur et de tes deux frères s’est éclairé de bonheur ; tu as fait la joie de tes grands-parents et de quelques-uns de tes arrière grands-parents encore en vie. Tu es né Français de parents français ; tes parents sont nés Français de parents français ; tes grands-parents aussi, et ainsi de suite depuis la nuit des temps, c’est-à-dire depuis le début de l’histoire de France. Tes ancêtres étaient ouvriers agricoles ou métayers ou journaliers ou manœuvres ou tacherons ou soldats. Pendant un millénaire et demi, ils ont retourné la terre de France, embelli les paysages, débroussaillé, semé, planté, cueilli, récolté ; ou bien ils sont morts aux frontières pour faire de la France un havre de liberté dans un monde de servitude.

            Pourtant, tu n’y as plus d’avenir. Tu te prénommes Joseph, et non pas Jalil ; tu es chrétien, et non pas musulman ; tu es né Français de parents, grands-parents, arrière grands-parents français, et non pas, comme l’impose la norme parfaite et le voudrait la Canadienne qui écrit en français langue étrangère, de parents tunisiens, canadiens, bulgares, hollandais, etc. etc. etc. Il n’y a plus de terre sur cette terre pour des enfants comme toi, plus d’asile possible, plus d’exil, plus de repli, plus de havre. Un jour, tu seras humilié, parce que tu ne t’appelles pas Jalil ; ou battu à mort pour un regard ou parce que tu ne courbes pas l’échine, que tu ne baisses pas la tête, que tu ne rases pas les murs ; ou lapidé, parce que, pendant le mois de ramadan, qui n’existe pas dans ton calendrier, tu jeûnes la nuit et non la journée ; ratonné, parce que tu auras traversé par mégarde un quartier islamique ou une ville placée sous la coupe de l’islam et qui n’aura plus rien de française ; ou égorgé, parce que tu manges encore de la charcuterie.

Dans quinze ou vingt ans, tu seras livré aux barbares.

Pendant des siècles, tes ancêtres ont accueilli des étrangers qui ont trouvé en France dignité, prospérité, liberté. En échange de quoi, ils ont été remerciés par des effusions de gratitude infinie. Tu te satisferais d’indifférence polie. Mais au lieu d’un zeste de politesse, tu as droit à la haine. Sans cesse, tu es dénoncé. Ce qui t’est reproché, c’est d’être Français, c’est-à-dire d’être d’une sous-race, inférieure et sans valeur, et par tous les Jalil de la Canadienne. Les ancêtres de Jalil ont vécu comme des nababs grâce aux razzias ; ils ont prospéré de la vente des biens razziés, ces biens étant des hommes, des femmes, des enfants ; et c’est toi, dont les ancêtres étaient paysans, qui es accusé de descendre de trafiquants d’esclaves. En moins d’un siècle, les ancêtres de la Canadienne ont tué des centaines de milliers d’Algonquins, de Cris, de Hurons, de Mohicans, etc. à qui ils ont volé terres, paysages, maisons, droits de vivre. Ce que la Canadienne appelle de ses vœux, c’est la répétition en France des crimes commis au Canada : mépris de tous les autochtones et de tous les Joseph de France, nettoyage ethnique, extermination des indigènes, génocide des indiens, et cela avec l’aide des Tunisiens, de l’islam, des musulmans fous furieux.

Ton avenir, Joseph, est de devenir l’esclave des Jalils de la Canadienne. Je suis sûr que tu maudiras ceux qui t’ont condamné à cette existence d’humiliation.

 

 

15:57 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, france, société

31 août 2010

Salir, saleté, salissure, souillure, tache, flétrissure, honte, etc.

 

 

 

 

Ces grands mots fleurissent dans les discours des politiciens, journaleux, (socio) cultureux, associateux, etc. – ces dominants qui ont seuls « la liberté de communiquer leurs opinions ou leurs pensées », liberté garantie pourtant depuis 1789 à tous les citoyens. On entendait jadis, il y a plus d’un demi-siècle, ces mêmes réprobations vertueuses dans les prônes des dévots ; aujourd’hui, elles se bousculent dans les bouches politiciennes, médieuses, cultureuses, etc. Elles étaient propres au clergé catholique ; elles sont propres au clergé cathodique. Le L est devenu D. Seule une lettre a changé, mais elle n’est pas écarlate. Ces mots qui dénotent la bonne conscience replète appartiennent à ce vocabulaire moralisateur que l’on croyait incompatible avec la démocratie. Ce sont, entre autres mots, salir, saleté, salissure, souillure, honte, tache, etc. Sarkozy, clame Mme Aubry, « salit la République » (faut-il écrire République ou république ?) ; Sarkozy a couvert d’une tache le drapeau français ; Mme Aubry a vécu un été de honte à cause de Sarkozy ; la France a été salie, etc. Ah bon ?

Examinons cela.

M. Sarkozy a le courage de se porter candidat à des mandats électifs ; M. de Villepin n’a jamais manifesté ce courage. De M. Sarkozy, on peut penser ce que l’on veut, mais il est difficile de lui reprocher de bouder l’exercice de la démocratie. M. de Villepin s’est toujours défié de l’exercice de la démocratie. M. Sarkozy a été ministre après avoir été élu à plusieurs reprises maire et député. M. de Villepin été Ministre des affaires étrangères et Premier ministre sans avoir été élu. Si l’un des deux souille le drapeau tricolore, ce n’est pas Sarkozy, c’est Villepin, pris la main dans le pot de confitures de manipulations de listes bancaires.

Pendant quatorze ans, la France a eu pour chef de l’Etat un ancien pétainiste, collabo convaincu et résolu, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, héraut des guerres coloniales, grand coupeur de têtes pendant quinze mois entre 1956 et 1957, inventeur de la procédure mort-née de « flagrant crime ». Chaque jour, de mai 1981 à mai 1995, il a souillé, sali, flétri la République, le drapeau tricolore, la France. Non seulement Mme Aubry n’a jamais été incommodée par les odeurs pestilentielles que dégageait alors l’Elysée, ni gênée par la saleté, l’ordure, les flétrissures, dont son père profitait. Sans ce chef de l’Etat, elle n’aurait jamais été ni député, ni maire, ni ministre.  

M. Sarkozy n’est sans doute pas un grand homme politique, mais il est relativement propre. S’il est le Mal en personne, Satan, le Diable, le Démon, c’est qu’il est fils d’immigré et qu’il a, comme Léon Blum, des ancêtres juifs. En 1936, Léon Blum était déjà accusé de salir la France. Nihil novi sub sole.

 

 

 

30 août 2010

Parcours

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois dans la langue du droit, désuets pour la plupart, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus) ; puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845 dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil (« le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).

Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » ; « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies ferrées n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.

         Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement.

L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », comme dans cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ».

L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que accidents et incidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.

 

 

27 août 2010

Roms et manouches

 

Romano et romani, romanichel, tzigane, zingaro et zingari et même zingara, bohémien, égyptien, gitano, gitana, gitan, manouche et le dernier né : rom

 

C’est un casse-tête et une source d’embrouilles que de nommer les populations, nomades ou non, établies en France et en Europe, qui sont dites « rom » ou « gens du voyage » en novlangue bien pensante. Un simple écart de langage, du type baraquoin ou voleurs de poules, et hop, ni une ni deux, ou plutôt eins zwei drei comme dans la France occupée,  vous voilà collé au poteau : pardon, mis au pilori antiraciste. Outre les noms cités ci-dessus, ces populations ont été appelées au cours des siècles cigain, cingre, singuane, cingle, cingane, cingari, zingane, zingre, gitain, tchingari. Voilà de quoi donner le tournis et des occasions innombrables de tourner cent fois sa langue dans sa bouche avant même de se risquer à émettre le moindre son, comme s’il était tabou de nommer ces hommes et ces femmes. Ils ont un nom variable, changeant, fluctuant ; et en plus il est interdit de leur donner un nom ou de les nommer par quelque nom que ce soit. Il y aura toujours un censeur ou un inquisiteur pour vous remettre dans le droit chemin ou la bonne voie, laquelle se dit en arabe charia. Les « roms », c’est comme Iahvé : il n’est pas recommandé de dire leur nom.

Les dictionnaires portent les traces – en NLF les « stigmates » - de ces hésitations. Ce qui a longtemps suscité l’intérêt des autochtones (comprendre : les Français), c’est l’origine de ce ou ces peuple(s). Aujourd’hui, les savants, en se fondant sur une comparaison entre le romani tschib (ou « langue des tziganes ») et les diverses langues d’Europe et d’Inde, ont acquis la certitude (cette certitude est « leur », ce n’est pas celle d’Arouet, qui est sceptique en tout) que ces populations sont originaires du nord de l’Inde : « peuple nomade, vivant de petits métiers, originaire du nord de l’Inde, et répandu en Europe aux XVe-XVIe siècles après de longs périples à travers le Proche-Orient », « peuple originaire de l’Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade », Trésor de la langue française, 1971-94 ; « membres d’une tribu vagabonde que l’on croit venue de l’Inde, et qui se rattache, par son langage, à la famille sanskrite », Barré, 1842, Complément au DAF ; « (la) langue des tzingaris (…) parait être un dialecte indien très corrompu », « ces peuples, sorte de parias, sont venus originairement de l’Indoustan », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77. Or, les Français des siècles classiques n’étaient pas des linguistes. La responsabilité en incombe peut-être au sanscrit, langue sacrée et archaïque de l’Inde, qui n’a été découverte et étudiée qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce qui a fondé la grammaire comparée des langues indo-européennes ou, pour parler comme les Allemands, indo-germaniques ou aryennes. Les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus versés que leurs ancêtres dans cette linguistique-là. Naïvement ou plutôt empiriquement, ces ancêtres pensaient que ce peuple nomade était originaire de Bohême : « Les Bohémiens, ainsi nommés parce qu’ils venaient de Bohême, lorsqu’ils parurent pour la première fois en France (1427, en 1467 selon les auteurs du TLF), sont appelés Roma, Kola ou Sinte dans l’Orient, Zigeuner en Allemagne, Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gipsy en Angleterre » (Barré, 1842) ; « membre de tribus vagabondes que l’on croyait originaires de Bohême » (TLF, 1971-94) ; « vagabonds que l’on croyait originaires de la Bohême et qui errent dans beaucoup de pays, disant la bonne aventure, exerçant diverses industries » (DAF, 1879) ; « ainsi dits parce qu’on croyait qu’ils venaient de la Bohème » (Littré, 1863-77) ; ou encore que ce peuple était originaire du Proche-Orient ou d’Egypte : « Egyptien, vieilli, celui, celle qui est membre de tribus nomades qu’on croyait originaires d’Égypte » (TLF) ; « les mots (tzigane, gitan et autres) font référence à l’Égypte, pays que l’on croyait alors berceau de ce peuple » (TLF) ; « Les Gitanos sont appelés aussi Bohémiens ; suivant les uns, ils descendent des anciens Maures ; suivant d’autres, dont l’opinion a été confirmée par la linguistique, ils appartiennent à la race hindoue » (Barré, 1842) ; ou bien, tout simplement, ils reconnaissent leur ignorance : « (Tzigane) se dit d’une race nomade d’origine inconnue » (DAF, 1932-35).

Pourtant, aucun des noms par lesquels ce ou ces peuple(s) sont désignés depuis quatre ou cinq siècles n’est un terme de mépris. Ils sont parfaitement honorables. Tzigane, déformation d’égyptien, est un emprunt à l’allemand ou au russe ; zingari, zingaro, zingaro est un emprunt à l’italien, « tzigane » ; bohémien est dérivé du nom propre Bohême ; Egyptien d’Egypte ; gitan est un emprunt à l’espagnol gitano, déformation d’egiptano ; romanichel (attesté au début du XIXe siècle) est un mot de la langue des tziganes d’Allemagne signifiant « peuple des tziganes », composé de romani, « propre aux tziganes », et de tchel, « peuple, race » ; romani est un adjectif de la langue des tziganes qui signifie « propre aux roms », les tziganes se désignant eux-mêmes par ce dernier nom ; manouche est un mot tzigane qui signifie aussi « homme ».

Certes, les définitions des anciens dictionnaires ne sont pas toutes flatteuses : « (bohémien) désigne une sorte de gens vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse » (DAF, 1740). Ces préjugés, assez flatteurs à dire vrai puisque les académiciens reconnaissent des talents à ces vagabonds (« dérobant avec adresse » : il n’est pas donné à tout le monde de voler son prochain sans que ce dernier s’en rende compte – il n’y a plus que les politiciens aujourd’hui qui sachent le faire), disparaissent du Dictionnaire de la langue française de Littré : « Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure : on leur donne aussi le nom d’Égyptiens et de Zingaris » (la dernière trace de mépris se loge peut-être dans bandes) et du Trésor de la langue française (1971-94, autre monument du progressisme moral) : « Usuel, membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure » (campement, roulotte, troupe de bohémiens ; synonymes bohême, romanichel, tzigane, etc.). Ils ne volent pas, ils travaillent, comme tout un chacun – sauf ceux qui chôment. En bref, circulez, braves gens, il n’y a rien à leur reprocher.

Tous ces noms bien formés et riches de sens ont une histoire ; ou, plus exactement, ils disent une histoire, qui est ce qu’elle est, imparfaite comme toute histoire, singulière, attachante, et les relations difficiles ou agitées qui opposent, depuis la nuit des temps, les peuples nomades aux peuples sédentaires. Quoi qu’il en soit, cette histoire n’a rien des contes de fées ou du monde enchanté des bisounours que les bien pensants voudraient que soit désormais l’histoire. C’est sans doute ce qui explique que ces mots soient interdits et que, à cause des tabous, de la censure, de l’épuration terminologique, ils aient été remplacés par le sinistre et crétin gens du voyage (Jean Duvoyage ?) et le non moins sinistre rom. Ce dernier est certes un mot de la langue des tziganes et autres romanos, ce qui a sans doute poussé les dévots à l’adopter au détriment des vieux mots français et européens, en vertu de la loi non écrite et qui n’est pas universelle qui veut ou qui voudrait que l’on nommât les peuples par le nom qu’eux-mêmes se donnent. On ne dit plus lapons ni esquimaux, mais Inuits (avec un I majuscule), plus mahométans, mais musulmans, plus tziganes ou bohémiens, mais roms. Cette règle s’arrête aux Allemands ou aux Anglais. Ils se disent Deutsch, on les dit Allemands ; ils se disent English ou British, on les dit Anglais ou Britanniques, etc. Va comprendre, Charles.

Pour ce qui est de rom, le problème n’est pas la forme, mais le sens qu’a ce mot dans la langue des tziganes. Il signifie « homme », comme manouche. Oui, ces peuples se désignent fièrement, et même arrogamment, par le mot qui signifie « homme » ; ce qui implique que, dans l’esprit de ceux qui se désignent ainsi, les autres – ceux qui ne sont pas de leur peuple, race, ethnie, histoire et tout ce que l’on voudra d’autre – sont au mieux des sous-hommes, au pis des animaux. Si les Français décidaient de se nommer hommes, les cris d’indignation, poussés par les commissaires politiques, les auraient sans doute rendus sourds avant qu’ils ne mettent leur projet à exécution. Autrement dit, rom et manouche exaltent une lignée, une ethnie, une race, un peuple. Ils sont les über alles de sinistre mémoire. Pourtant, ces tares « nauséabondes », pour parler en NLF bien pensante, n’ont pas dissuadé les dévots de les imposer (il n’est pas un seul politiqueux ou cultureux ou conscienceux qui ne dise pas ce sésame ouvre-toi) pour remplacer les vieux et beaux mots bohémien, égyptien, gitan, tzigane, romanichel… La condamnation de la fierté raciale est à géométrie variable. Tout dépend de la race de celui qui exalte la fierté de sa race.

 

25 août 2010

Stigmates, stigmatiser, stigmatisation

 

 

Emprunté au latin stigmata, pluriel neutre de stigma, « marques au fer rouge, marques d’infamie », lequel est emprunté au grec stigma, « piqûre » et « piqûre au fer rouge », le nom stigmate est attesté au milieu du XVe siècle, d’abord au pluriel, pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints », comme dans cet exemple de la fin du XVe siècle : « Une dame recluse (…) avait aux pieds, aux mains et au côté les cinq stigmates de Notre Seigneur ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est d’abord et parfois uniquement un terme « de piété » ; Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) : « Marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François » ; Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « Terme que les Cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur Séraphique Père Saint François » ; Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « Aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes » ; les académiciens (1694 et 1762, DAF) : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ » (S. François a été honoré des glorieux stigmates de Jésus-Christ) et « (Saint François a porté les Stigmates de JESUS-CHRIST), il ne se dit guère que dans cette phrase » ; Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française) : « En français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé ». Au XIXe siècle, la religion sociale, occultiste et scientiste commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « Particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « Marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

Il serait inutilement insolent de penser que les consciencieux du social, petits et gros et autres sociologueux, les scienceux de l’homme, les politiqueux, les médieux, les cultureux et sociaux cultureux, les associateux, etc. qui emploient à tout instant et quel que soit le sujet le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, pour stigmatiser les stigmatisations et les stigmatisateurs français, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

En réalité, ce à quoi ils pensent, c’est à l’autre sens de « stigmates » : le sens judiciaire et moral qui se développe dans la langue française à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « Chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « Marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés, jugés d’abord comme familiers, propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « Marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « Marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835, première attestation dans ce dictionnaire du verbe stigmatiser) ; « Marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « Figuré, Imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « Marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant, à la différence du DAF, le nom stigmatisation : « (Histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (Religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (Pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

Ce que cherchent à imprimer dans l’esprit des Français les consciencieux du social et les politiqueux à la Montebourg, Aubry, Villepin et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est l’image des étrangers, immigrés, musulmans, clandestins, Roms, Gens du voyage, usw. marqués au fer rouge par des Français qui sont assimilés à des garde-chiourmes cruels et inhumains, comme s’ils étaient la lie de l’humanité. Ces accusations sont tellement grotesques et bouffonnes qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés, ce ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par la bonne presse étrangère, les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

23 août 2010

Ramadan

 

 

 

Ce mot, qui, en arabe, désigne le neuvième mois de l’année lunaire, est attesté au milieu du XVe siècle. L’islam est apparu au début du VIIe siècle. Pendant sept cents ans, ramadan n’a eu aucune existence en français. Ce bon temps semble être révolu depuis trente ans ou plus. Il ne se passe de jour désormais sans que les gens des médias, les journaleux, les bien pensants nous entretiennent de ce « mois de jeûne » ou de ce « saint mois pour les musulmans » ou de son début ou de sa fin ou de ses nuits ou du « ramdam » qu’il occasionne.

Pendant quelques siècles, les Français ont adopté des orthographes diverses : ramazan, comme les Turcs ou comme les académiciens de 1762 à 1879, rhamadan, ramadhân, comme l’écrivent les intégristes de la translittération savantasse sous le prétexte qu’en arabe, l’avant-dernière consonne du mot est un « d emphatique » et la dernière voyelle un a long, ou, plus simplement, en enlevant l’accent circonflexe du dernier a, ramadhan, comme cet auteur du XVIe siècle : « Après que le mort sera levé de genoux, les anges noirs viendront à lui demander... s’il a jeûné au mois de ramadhan ou ramadzan » (cité par Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle).

Pourtant ce n’est pas l’orthographe qui fait problème, c’est le sens, non pas ce mois lunaire qui est en soi bien banal, mais les obligations auxquelles les musulmans sont soumis ou se soumettent pendant vingt-neuf jours. Le voyageur et écrivain Thévet (XVIe siècle), auteur d’une Cosmographie, en fait un équivalent du carême chrétien : « C’est en carême que les Turcs appellent ramadan ». L’équivalence est reprise par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Terme de Relations ; c’est ainsi qu’on appelle le carême des mahométans » et par tous les lexicographes : les académiciens (1762, 1798 : « Mois que les Turcs consacrent à un jeûne, qui est une espèce de carême » ; 1879, 1932-35 : « Neuvième mois de l’année arabe que les mahométans consacrent à un jeûne très rigoureux ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Neuvième mois de l’année arabe, que les musulmans consacrent au jeûne »).

Rien ne justifie cette équivalence : le carême est une « période de quarante-six jours située entre le mardi gras et le jour de Pâques, pendant laquelle les catholiques sont invités par leur Église à faire certains jours jeûne et abstinence et à se livrer à la prière et aux pratiques pénitentielles » (in Trésor de la langue française, 1971-94); le ramadan dure vingt-neuf jours. Pendant les quarante-six jours de carême, les fidèles sont incités à ne pas faire ripaille ou à s’abstenir de viandes grasses ou de nourritures lourdes. Pendant le mois de ramadan, les musulmans mangent et boivent plus de raison, mais la nuit seulement. Le carême est une période de jeûne ou d’abstinence ; le ramadan est l’exact contraire : c’est grande bouffe à volonté. On ne mange pas, on bâfre. Il ne faut pas croire que les lexicographes des siècles classiques manifestent la moindre complaisance vis-à-vis de l’islam. Au contraire. Ainsi Furetière, après avoir posé l’équivalence, manifestement fausse, entre le carême et le ramadan, écrit ceci : « En récompense (les mahométans) font bonne chère la nuit, et dépensent plus en ce mois qu’en six autres ». Cette « bonne chère » (en novlangue NLF « grande bouffe ») de la nuit récompense les contraintes de la journée : « (les mahométans) jeûnent tout le jour avec tant de superstition, qu’ils n’oseraient laver leur bouche, non pas même avaler leur salive. Les hommes peuvent se baigner, pourvu qu’ils ne mettent point la tête dans l’eau, de peur qu’il n’y entre quelque goutte par la bouche ou par les oreilles ; mais les femmes ne le peuvent pas, de peur de prendre l’eau par en bas ». De tous les hommes, on pourrait dire qu’ils font leur ramadan la nuit pendant toute l’année. Ces observations assez justes sont d’ailleurs reprises dans le Dictionnaire de Trévoux (1704-1772).

L’article le plus complet sur le ramadan est celui de Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences). A ce qu’écrit Furetière, il ajoute des informations sur l’origine de ce « jeûne » diurne (« Ils appellent (ce jeûne) ramadan, du nom du mois où il tombe, et disent que ce fut pendant ce mois que l’Alcoran descendit du Ciel »), sur la façon de décider quand le nouveau mois commence ( « Quand la Lune de Chaaban qui est leur huitième mois…, est passée, ils regardent le soir s’ils découvriront la lune nouvelle. Il y a des gens qui se tiennent pour cela aux montagnes et autres lieux élevés, et aussitôt que quelqu’un l’a aperçue, il vient le dire à la ville. Si c’est un homme de foi, on le récompense, et le ramadan est ordonné partout à cri public, outre qu’un coup de canon qu’on tire le soir l’annonce »), sur la fête organisée alors (« Alors on entoure tous les minarets de lampes, qui représentent diverses figures et qui sont si industrieusement accommodées que le vent ne peut les éteindre… On allume ces lampes toutes les nuits que dure le Ramadan, et ceux qui l’observent peuvent boire et manger toutes les viandes qui leur sont permises dans les autres temps jusqu’à ce qu’ils puissent distinguer le filet blanc et le filet noir par la lumière de l’aurore… »), sur les divergences entre le calendrier lunaire et le calendrier solaire (« Leur mois de ramadan n’est pas toujours dans une même saison. Cela vient de ce que l’année des Arabes, dont tous les mahométans se servent, est composée de douze Lunes, six de vingt-neuf jours, et six de trente, ce qui fait trois cents cinquante quatre jours, et comme il reste tous les ans huit heures et quelques minutes sur ces douze Lunes, cela les oblige d’intercaler onze jours sur trente années, ce qu’ils observent afin que le premier jour de leurs mois soit toujours le premier de chaque lune… »), sur les risques encourus par ceux qui ne jeûnent pas la journée (« Ce carême est commandé fort étroitement aux mahométans, et ceux qui ne le font point pendant le mois ordonné, soit par voyage, maladie, ou quelque autre occasion qui ne leur permet pas de jeûner, sont obligés de le faire le plutôt qu’ils peuvent. C’est la même chose que s’ils l’avaient fait dans le temps prescrit, pourvu qu’ils jeûnent pendant trente jours. Ils ont dans le ramadan de plus étroites défenses de boire du vin que pendant le reste de l’année, et si l’on trouvait pour lors un homme ivre, on le condamnerait à la bastonnade ou aux galères. On leur verse quelquefois du plomb fondu dans le gosier pour les en punir, mais cela est rare »), etc.

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), le ramadan est présenté comme un moment de la religion des Turcs, et non des mahométans ou des Arabes. Ce sur quoi insiste le Chevalier de Jaucourt, auteur de l’article, c’est l’abondance des ripailles et le feu d’artifice d’hypocrisie auquel ce (prétendu) « jeûne » convie les musulmans et leurs thuriféraires : « En récompense, tant que la nuit dure, ils peuvent manger et boire, sans distinction de viande ni de boisson, si l’on en excepte le vin ; car ce serait un grand crime d’en goûter… » En revanche, « l’eau-de-vie n’est pas épargnée la nuit pendant ce temps de pénitence, encore moins le sorbet et le café », et comble de la tartufferie : « Il y en a même qui, sous prétexte de pénitence, se nourrissent alors plus délicieusement que tout le reste de l’année. L’amour propre, qui est ingénieux par tout, leur inspire de faire meilleure chère dans les temps destinés à la mortification : les confitures consolent l’estomac des dévots, quoiqu’elles ne soient ordinairement qu’au miel et au résiné ». Jaucourt pose une question dont la seule formulation ferait s’étrangler de rage aujourd’hui journaleux, consciencieux du social, petits et gros, médieux, cultureux, politiqueux, tous plus censureux les uns que les autres : « Où est donc l’esprit de mortification qui doit purifier l’âme des musulmans ? » La réponse est dans la conclusion : « Ceux qui aiment la vie déréglée, souhaiteraient que ce temps de pénitence durât la moitié de l’année »…

 

 

 

22 août 2010

Post - (préfixe)

 

Ce préfixe, qui est en latin une préposition de sens temporel et signifiant « après », est l’un des plus productifs qui soient dans la nouvelle langue française. Dans l’ancienne langue, il était rarement employé ; il est vrai que l’on formait alors des mots nouveaux par emprunt aux différentes langues européennes : latin, italien, espagnol, provençal, gascon, etc. Les lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles ne recensent que trois exemples : Richelet (1680), postcommunion : « (Terme d’Eglise) sorte de prière que le peuple chante après la communion du prêtre » ; Furetière (1690), post-brachiale : (à propos de métacarpe : partie du squelette qui contient quatre os de la paume de la main, situés entre ceux du poignet et ceux des doigts) on l’appelle aussi avant-poignet, et c’est ce qui forme la paume de la main ; les Latins l’appellent post-brachiale » ; les académiciens (DAF, 1762), post-scriptum : « Mot pris du latin (qui) se dit de ce qu’on ajoute à une lettre après la signature et qu’on marque en abrégé par ces deux lettres, P.S. ».

Le succès de post, qui est en fait un triomphe, commence au XIXe siècle, évidemment, siècle de la NLF s’il en fut, pendant lequel sa vitalité a été très forte, pour exprimer la position relative d’un objet quelconque dans l’espace ou dans le temps, en opposition avec pré - et signifiant « qui est situé à la suite de ou en arrière de quelque chose » (postface, postposition, postposer, post-palatale, postverbal, etc.) ou « qui se produit à la suite de quelque chose » (postcommunion, postdate, post-cure, post-romantisme, postsynchroniser, postopératoire, postscolaire, post-révolutionnaire, etc.).

Un morphème aussi successfull ou aussi « tendance », pour parler comme ceux de la com, ne pouvait que servir à former des concepts « tendance » - postmarxistes bien sûr, tendance Groucho. Citons-en quelques-uns : postmoderne et postmodernité, post-histoire, post-démocratique, post-marxisme (ce qui fait verser des torrents de larmes aux orphelins de la Bête) et deux « incontournables » postcolonial et post-colonialisme. Ces forgeries sentent et même puent l’artifice verbal, le factice, l’opportun, la frime, le fric (à gogo), la tendance du jour, la tartufferie, la volonté de cacher, l’abus de sens, la cupidité, le concept frelaté « made in China » ou « made in officines marxistes à la dérive », poudre aux yeux, orviétan, perlimpinpin, etc.

La doctrine du post-colonialisme émane de ressortissants de pays qui étaient, il y a plus d’un demi-siècle, inclus dans des empires européens (les "colonies"), ces ressortissants s’étant établis aux Etats-Unis ou dans les divers pays qui forment l’Europe pour paresser à plus de dix mille euros par mois dans le confort, parfois aux crochets des peuples appauvris ou miséreux d’Europe, singeant de fait ceux qui ont ou auraient colonisé le pays de leurs parents ou grands-parents. Le post-colonialisme ne présente que des avantages. Il développe les réflexes verbaux attendus et convenus, mille fois assénés, qui ont nom altérité, victimisation, imputation sans fin de crimes sans nom, absence de frontières, du moins dans la seule Europe (ailleurs, dans les pays d’origine, des frontières il y a, et infranchissables), etc. Qu’il soit post ou pré ou contemporain, c’est toujours du colonialisme. Il revient à accuser de crimes imaginaires un pays ou des pays qui ne commettent plus ces crimes depuis x années, dont les habitants actuels sont innocents, pour la plupart d’entre eux, des crimes qui leur sont imputés, ou de pays qui ont payé pour les crimes commis jadis. La posture de victimes éternelles paie : à nous les £, les $, les € et autres monnaies sonnantes et trébuchantes, à nous l’oseille, le fric, le flouze, à nous les comptes en banque sans cesse approvisionnés, à nous la belle vie, à nous les jolies indigènes, vahinés et moukères du Nord, etc. L’histoire coloniale est close ; le post-colonialisme en fait une essence éternelle qui, comme la manne du désert, va entretenir ses propagandistes jusqu’à la fin des temps ou jusqu’au remake de la Libération de 1944.

Outre l’argent, la doctrine présente l’avantage de cacher le colonialisme hideux qui, peu à peu, s’établit ici et maintenant. La France postcoloniale est le masque qui occulte la vraie réalité : la France colonisée. On l’accuse de post-colonialisme de peur que la vérité n’apparaisse dans la lumière des mots ; elle est dite postcoloniale pour que la réalité de pays colonisé soit à jamais cachée.

 

20 août 2010

Stupéfiant

 

 

L’histoire de ce mot se résume à l’accroissement subit ou soudain de ses emplois dans la langue moderne.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), comme dans les éditions suivantes, jusqu’en 1879 et même en 1932-35, il est défini sommairement : « terme dogmatique (comprendre : « terme de science »), qui stupéfie », comme dans remède stupéfiant et eau stupéfiante. L’emploi qui en est fait alors se limite à la médecine, domaine dans lequel il est employé pour la première fois en 1588 (c’est le participe présent du verbe stupéfier, adjectif et même nom). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition occupe près d’une page de grand format, et comprend plusieurs acceptions : « Adjectif, qui provoque l’engourdissement, l’hébétude » ; « Adjectif et substantif masculin, en pharmacie : substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l’usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » ; « Substantif masculin, général au pluriel, domaine administratif et juridique : produit naturel ou synthétique dont l’usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d’interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ; synonymes drogue (courant), stup (argotique, familier » ; « En particulier, service administratif ou judiciaire chargé de la répression ou de la prévention de l’usage et du trafic des stupéfiants » ; « Adjectif, qui provoque un étonnement extrême, une grande surprise ; extraordinaire, incroyable » ; « En parlant d’une chose abstraite ou concrète, de grandes proportions, qui atteint une grandeur inimaginable » ; « Par exagération, familier, en parlant d’une personne ou d’une chose : qui est hors du commun, extravagant, époustouflant ».

C’est dans le courant du XIXe siècle que ce terme de médecine a été étendu à d’autres domaines, pour désigner des drogues, comme dans cet exemple du DAF (sixième édition, 1835) : « Il s’emploie aussi substantivement, tous les narcotiques sont des stupéfiants » et de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Substantivement, les narcotiques sont des stupéfiants, l’abus des stupéfiants ») et au figuré : « c’est stupéfiant » (« dans le langage courant, qui cause une grande surprise, une nouvelle stupéfiante, DAF, 1932-35).

La modernité est tout entière dans cet élargissement des emplois de stupéfiant : la drogue, le goût de drogue, le besoin de se droguer ; la médecine à la portée de tous et de chacun ; l’établissement d’une administration chargée de lutter contre les trafics et les abus ; l’ajout au Code pénal de délits et de crimes qui visent la détention, la vente, la consommation de ces drogues ; et, bien entendu, l’emploi de stupéfiant dans des situations, telles que les prodiges, miracles, événements exceptionnels, grandes surprises, lesquelles exprimaient jadis, avant la fin du XVIIIe siècle, la manifestation de Dieu ou de la Vérité parmi les hommes. L’homme moderne se drogue, il a besoin de s’abrutir, il fait un usage incessant de médicaments, il est hanté par l’envie du pénal, il se pense comme un rouage de la machine administrative et judiciaire et, en dépit de sa rationalité affirmée, il est sujet à des transes qui rendent l’anodin hors du commun.

31 juillet 2010

De la civilité à la civilisation

 

 

De la civilité française enfuie à la civilisation universelle

 

 

 

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Civilisation est donc un mot récent, que les Académiciens ont hésité à enregistrer, ce qui laisse penser que la notion de civilisation, qui nous paraît si naturelle, n’allait pas de soi dans la France des siècles classiques. Enfin, le succès du mot est lié à l’intérêt croissant que les Français ont manifesté au XIXe siècle pour l’histoire. Presque tout a été dit sur civilisation par l’historien Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), puis par deux philologues, Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930) et Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), enfin par un linguiste, qui était aussi un admirable philosophe, Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966). Ce mot, qui est « un des termes les plus importants de notre lexique moderne » (Benveniste), a été inventé en 1756 par Mirabeau dans L’Ami des hommes ou Traité de la population : « La Religion est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un manuscrit intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit ce terme ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

Les définitions actuelles sont différentes. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens, ce qui prime, ce sont les arts, connaissances, techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Selon Littré, la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». Cette conception moderne de la civilisation ramenée au développement des techniques, connaissance et sciences, est l’objet de nombreuses critiques. Ainsi chez Camus, dans L’homme révolté (1951) : « les illusions bourgeoises concernant la science et le progrès techniques, partagées par les socialistes autoritaires, ont donné naissance à la civilisation des dompteurs de machine qui peut, par la concurrence et la domination, se séparer en blocs ennemis mais qui, sur le plan économique, est soumise aux mêmes lois : accumulation du capital, production rationalisée et sans cesse accrue ».

 

Dans son article sur le mot civilisation, Benveniste note l’écart qui sépare la première attestation en 1568 du verbe civiliser et celle, en 1756, du nom civilisation qui en dérive. Deux faits expliquent ce retard de deux siècles : la rareté, avant le XVIIIe siècle, des noms en – isation et surtout les changements que cette notion provoque dans les conceptions de l’homme et de la société. Attardons-nous sur cette idée. Pour former civiliser, a été ajouté à l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus revient à les changer en bien, à les amender, à les améliorer ou à les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Pour former civilisation, a été ajouté au verbe civiliser le suffixe nominal ation qui exprime une action ou qui suppose aussi un processus. Autrement dit, ce qu’expriment les suffixes iser et ation du nom civilisation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient, et même si certains, et d’abord Mirabeau, comptaient encore la religion comme le premier facteur de la civilisation ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Pourtant, si l’on relit la définition de Mirabeau, il apparaît qu’il donne à civilisation le même sens qu’à civilité. En 1762, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les Académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique. En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut non seulement être préservée, mais surtout s’étendre à d’autres pays ou à d’autres nations et être universalisée.

 

En deux siècles, entre Mirabeau (1756) et Camus (1951) et le Trésor de la Langue française (1972-1994), s’est creusé, pour ce qui est de la notion de civilisation, un double abîme : chez Mirabeau, la notion est morale ; chez les modernes, elle est, pour l’essentiel, technique et, si les mœurs sont évoquées, c’est comme le résultat de progrès matériels ; chez Mirabeau, la notion est positive ; chez les modernes, elle est l’objet de suspicions et elle est même parfois négative. Il n’y a pas que la notion qui ait changé. Alors que les mœurs sont spécifiques à un pays, un peuple, une nation, et irréductibles de ce fait, les techniques, les connaissances, les sciences appartiennent à l’espèce humaine. La civilité varie suivant les climats ou les régions ou les peuples. Il existe une civilité française ou une civilisation française dans le sens moral que Mirabeau a donné à ce terme. La civilisation, en revanche, quand elle est technique ou matérielle, dépasse les frontières d’un pays ou le cadre d’une nation. Tant que la civilisation était affaire de mœurs, d’urbanité, de vertu, elle était ou elle pouvait être spécifique ou particulière et elle pouvait être, comme les mœurs, limitée à un pays ou à une nation : elle était propre à la France ou aux Français ou aux Anglais, aux Russes, aux Egyptiens. Entendue ainsi, il existe donc une civilisation française. Mais à partir du moment où la civilisation se caractérise par le niveau de vie matériel ou le développement industriel, elle est indépendante de quelque particularité que ce soit, nationale, ethnique, religieuse. Commune à plusieurs peuples ou même à tous les peuples, elle n’a plus rien de propre à la France, au Canada, à l’Angleterre. Elle est occidentale ou impériale ou matérielle ou technique ou mondiale. Ainsi la civilisation des mœurs, dont traite Norbert Elias dans un ouvrage célèbre et qu’il attribue en propre à la France, n’est rien d’autre que la forme française de la civilité. S’il existe une civilisation pouvant être qualifiée de française, elle se trouve dans cette vieille civilité ou urbanité ou douceur de mœurs ou politesse qui est, hélas, en voie de lente disparition en France, mais qui a fait, avec l’art de la conversation, la courtoisie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la douceur de vivre, la grandeur de la civilisation française, et à laquelle l’écrivain Renaud Camus (Du Sens, P.O.L. 2002) essaie de redonner un sens : « La civilisation (…) a été inventée pour canaliser la violence et pour rendre possible l’aventure individuelle de chacun, le travail par lequel l’individu devient tout ce qu’il peut être, sans nuire à ses voisins et sans être gêné par eux… Comme l'éducation (…), la civilisation implique un être-moins pour un être-plus. On donne un peu pour recevoir beaucoup. On sacrifie la réalisation d’une part de ses pulsions, celle qui impliquerait pour les autres un dérangement, une nuisance, la nocence, pour se voir offrir en échange toute liberté d’aller au bout de toutes les autres. Par l’entremise du contrat, de la forme, de la syntaxe, du détour, on renonce à une partie de soi pour avoir liberté d’être tout ce qu’on peut être ».

 

 

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25 juillet 2010

Camus au Panthéon ?

 

 

 

Albert Camus (1913-1960) est de toute évidence un des grands écrivains du XXe siècle dont les Français se rappellent ou, s’ils ne le font pas, devraient se rappeler, l’œuvre et les engagements de résistant en faveur de la liberté. Assez rapidement, il a obtenu ce à quoi tout écrivain aspire : la reconnaissance, comme en témoignent la diffusion mondiale de deux romans, toujours publiés, L’Etranger (1942) et de La Peste (1947), l’influence des éditoriaux du quotidien Combat, dont il a dirigé la rédaction pendant quelques années, le relatif succès de ses essais, de ses pièces de théâtre, de ses mises en scène et l’obtention du prix Nobel de littérature en 1957, alors qu’il était relativement jeune. Certes, il écrivait moins bien et moins facilement ou plus laborieusement que Sartre, avec qui il était en concurrence, Sartre étant sans doute plus grand écrivain que lui, mais aussi plus obtus. Certes, il a été la cible de l’intelligentsia et des compagnons de route qui voyaient dans le communisme l’avenir de l’humanité et dans Staline le guide infaillible des peuples, avenir qu’il tenait pour un enfer. Certes, ses positions sur son pays natal, l’Algérie, dont il espérait qu’il deviendrait un pays souverain composé de deux peuples, ont été incomprises et le FLN a tout fait pour les rendre inapplicables. Certes, en sa qualité d’écrivain, de journaliste, d’homme public, il est un exemple de la résistance nécessaire à l’imbécillité des clercs, au dogmatisme, au langage devenu fou, mais cet exemple est suivi par peu d’intellectuels. Olivier Todd est sans le plus fidèle ; Alain Finkielkraut, même s’il n’est pas un disciple de Camus à proprement parler, aussi. Mais ce que Jean Daniel, qui se prend pour le commandeur, retient de Camus, c’est de la moraline, qui dissuaderait, si elle avait du crédit, de lire Camus.

De son vivant, Camus a obtenu la reconnaissance de la « république des lettres » ; il mérite, de toute évidence, un demi-siècle après sa disparition dramatique, d’obtenir, et avec les honneurs, la reconnaissance de sa patrie. C’est, pratiquement le seul de tous les grands écrivains de notre histoire, un authentique enfant du peuple, issu d’une famille de prolétaires et dont la mère ne savait ni lire ni écrire, et qui doit une partie de ce qu’il est devenu à (feue ?) l’école de la République. Mais le transfert de ses restes au Panthéon, alors que sa tombe dans le petit cimetière d’un village du Lubéron est si émouvante, n’est peut-être pas le meilleur hommage qui puisse lui être rendu.

A tous ceux qui sont français depuis la nuit des temps et qui pensent que la France n’a pas commencé en 1789 ou en 1871, le Panthéon n’est pas un sujet de fierté. Pendant un siècle, ce bâtiment à l’architecture monumentale néo-classique a été l’enjeu de conflits idéologiques, de polémiques stériles, de batailles stupides, qui ont pris fin en 1885, à la mort de Victor Hugo, par épuisement des combattants. Alors que Louis XV, roi de France, le destinait à devenir une église consacrée à sainte Geneviève, la patronne de Paris, la Révolution, en 1791, au moment où il a été achevé, en a fait un temple semblable à ceux des anciennes religions païennes, un « panthéon », dans lequel seraient inhumés et célébrés, non pas des dieux, mais des grands hommes. Il exprime donc le triomphe de la religion des modernes, religion immanente, sociale et occultiste, sur la transcendance chrétienne. L’inscription gravée sur le fronton, « aux grands hommes, la patrie reconnaissante », en résume la fonction. Mais qui peut croire encore dans les « grands hommes » quand règne partout le relativisme généralisé et que « tout se vaut » ? Dans une époque d’égalitarisme forcené, il y a des hommes et des femmes, il y a des mômes et des ados ; mais aucun n’est, n’a été ou ne sera « grand ». Il en va de même de la « patrie ». Un pays qui a pour seul horizon l’absence de frontières, la même nationalité pour tous, l’accueil de tous, d’où qu’ils viennent, n’est plus la patrie de quiconque. Peut-être celle des vins ou des fromages ? Quant à la reconnaissance, cette notion n’a plus guère de validité dans un pays miné par la repentance, par l’ingratitude, par le ressentiment. Autrement dit, cette inscription ne signifie plus grand-chose, et surtout pour accueillir un écrivain qui, pendant toute sa vie, a voulu donner ou redonner un sens plein et fort aux « mots de la tribu ». Certes, quelques grands écrivains sont inhumés au Panthéon, mais aussi Resnier, Cabanis, Sers, de nombreux généraux d’Empire et des hommes grands par leur servilité ou leur empressement à servir non pas leur patrie, mais un régime.

La République a mieux à offrir aux écrivains qu’un enterrement au Panthéon. Sa mission est de faire en sorte qu’ils soient lus longtemps, par le plus grand nombre de citoyens possible ; et pour cela, elle doit veiller à ce que tous les élèves apprennent à lire et qu’ils acquièrent à l’école le goût des grands œuvres de notre patrimoine et des auteurs qui les ont écrits. Chacun sait aujourd’hui qu’elle a renoncé depuis près de trente ans à cet objectif, éminemment « citoyen » pourtant, et que l’école de la République a jeté aux orties depuis longtemps les grands auteurs ou les grandes œuvres, y préférant l’anecdotique, l’insignifiant ou même le rien. Camus resterait plus longtemps une « pierre vive » pour les Français, si, au lieu d’être caché dans une crypte de ce monument néo-classique, il était sinon lu par tous les élèves de France, du moins accessible à la majorité d’entre eux.

 

 

20 juillet 2010

Des prétendus débats sur l'orthographe

 

 

Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. Sous ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.

Essayons d’établir quelques faits. Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. Pourtant, la typographie et l’écriture de la langue sont régulièrement décriées par les bélîtres. Elles n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.

L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne ou ce qui dépasse, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « qui va de soi » ou « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.

L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est ratiogène et source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

 

 

08:38 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, culture, france

19 juillet 2010

Lumière des livres 29 : une lumière qui vacille

 

 

Régis Debray, Le moment fraternité, Nrf, Gallimard, 2009, 372 p

 

 

 

Dans ce Moment fraternité, Debray poursuit, en médiologue qu’il est, la réflexion entamée dans Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) et qui consiste, pour dire les choses de façon synthétique, à poser que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a inventé Dieu et que cette invention est concomitante de deux grandes inventions qui ont changé la vie des hommes : l’écriture et la roue. Sans l’écriture et plus particulièrement sans l’écriture qui note abstraitement des sons, le Dieu abstrait et invisible n’aurait jamais pris corps. Cette invention rend inutiles les temples, les statues, les idoles, un papyrus suffit. Le Dieu unique se déplace facilement. Sans la roue et sans la domestication des animaux pour nourrir les hommes (moutons, chèvres, bœufs) et pour les transporter (ânes, chameaux, etc.), le monothéisme n’aurait sans doute pas existé et il ne se serait pas diffusé hors de Jérusalem. Pour étudier la fraternité, introduite dans la trinité de la République en 1848, et qui lui semble à l’agonie aujourd’hui, contrairement aux deux autres piliers, liberté et égalité, Debray fait l’effort de distinguer ce qui est souvent mis dans le même sac : sacré et spirituel, religieux, divin, car il tient le moment fraternité pour un des derniers avatars du sacré et aussi pour un de ses vestiges. Ce sur quoi porte sa réflexion, c’est sur le fait que les hommes peuvent dire « nous » et pas seulement « je », posant ainsi l’existence d’une instance qui les dépasse, instance qui prend des formes variées et qui, comme cela est exposé dans le Livre I « du bon usage du sacré », se décline en cinq actions : « I regarder, II enclore, III rassembler, IV exhausser, V survivre ». Le sacré, qui dépasse ou transcende les diverses religions réalisées, a besoin d’être regardé ; il s’enclot, rassemble, s’exhausse, survit à l’homme lui-même.

L’Occident a pour nouvelle religion les « droits de l’homme », droits innombrables et infinis, et qui sont de moins en moins souvent « naturels » et « imprescriptibles », tendant à s’imposer partout comme « universels ». La ROC ou Religion de l’Occident Contemporain est l’avatar dégradé de l’ancienne religion chrétienne ; mais, comme cette religion à laquelle elle s’est substituée, elle est fort mal en point et sans cesse contestée à la fois dans les civilisations non occidentales, où elle s’accouple à l’emploi aveugle de la force pour s’y enraciner vainement, et même à l’intérieur de l’Occident, où elle ne fait pas bon ménage avec le relativisme généralisé. D’où les titres éloquents des chapitres du Livre II « Crépuscule d’une religion : les droits de l’homme » : « VI légitimité, VII nouveautés, VIII commodités, IX duplicités, X iniquités ». Cette ROC renferme des « commodités » pour l’Occident, mais surtout des duplicités et des iniquités pour les non-occidentaux.

A cette ROC ambiguë et perverse, qui sert de cache-sexe à la cupidité impériale ou à la force brutale, Debray oppose, dans le Livre III « le travail de fraternité », qu’il décline dans cinq chapitres : « XI la dernière marche, XII ambivalences, XIII exercices, XIV astreintes, XV garde-fous » et auquel il incite les Occidentaux à s’adonner, afin de renouer avec le « moment fraternité » de 1848, non plus dans le seul Paris, mais dans le moment entier.

On voit clairement les limite, non pas de cet ouvrage, mais des préférences qu’y exprime Debray en faveur de la « fraternité » ou d’un renouveau de celle-ci en France. Faire fraternité est très beau certes, mais avec qui ? La haine est ce qui est au monde le mieux partagé – que ce soit la haine de soi ou la haine de ce qui n’est pas soi. Croire que le « tous frères » règlera les problèmes du monde ou même ceux de la France, c’est s’illusionner : l’illusion est belle, à n’en pas douter, mais elle est dangereuse. Qu’avons-nous de commun avec les fous furieux de l’islam ou avec Castro ou avec la Corée du Nord ou avec les fraternités mafieuses ? Rien. Tout nous oppose à eux et, eux, s’ils se font frères, pendant le temps de la lutte, c’est qu’ils entendent nous faire subir ce que nous méritons, parce que nous ne sommes pas eux. La fraternité invoquée comme un fétiche, depuis 1928, en Egypte, par les Frères musulmans, pour ne citer que cet exemple, a servi à distinguer, dans un premier temps, entre ceux qui sont de vrais frères (les seuls musulmans) et ceux qui sont des faux frères (coptes, juifs, étrangers, chassés ou persécutés) ou qui ne sont bons qu’à faire des esclaves et elle a été brandie comme une oriflamme pour conquérir le monde dans un second temps. La fraternité des luttes syndicales ou politiques produit beaucoup de chaleur certes, mais pour mieux masquer les ambitions, les cupidités, les avarices, les crapuleries. C’est le vaste manteau qui, comme l’hypocrisie, peut couvrir les pires intentions qui soient. Entre la fraternité enjointe par Villon « Frères humains, qui après nous vivez // N’ayez contre nous le cœur endurci », qui forme la base de la civilisation française, et celle, dure, impitoyable, féroce, rageuse, des Frères musulmans, il y a l’abîme qui sépare l’humanité de la barbarie. Tous frères, peut-être, mais pas dans le crime.

05 juillet 2010

Munition

 

Emprunté au latin munitio, lequel signifie « travail de terrassement, fortification, rempart » et, dans le latin du Moyen Age, « provisions de bouche », munition est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fortification, ouvrage de défense », comme dans ces exemples : « Chastel si est munition / Pour ce qu’on ait deffension » (il y a des fortifications au château pour qu’il soit défendu) ; « Ils dressent de grandes munitions, qui circuissent (entourent) et contiennent grand espace de lieu » ; « La cause pourquoi ceste ville apparaît si grande, c’est qu’elle n’est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition ».

Au XVIe siècle, de nouveaux sens apparaissent, qui, peu à peu, éliminent le premier sens emprunté au latin : c’est « provisions de bouche » (munition de gueule, de pain, de jambon de Bayonne, vin de munition, pain de munition) et « projectiles, poudre, cartouches » (« un chevalier gascon résolu et déterminé.... prit un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition, et mit le feu dans les poudres, si bien qu’en se perdant, il perdit, et la galère, et tout ce qui était dedans »). Ces deux sens sont exposés par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « On appelle munitions en terme de guerre la poudre, le plomb, les boulets, les fourrages, le bois, le blé, le vin, le pain et la chair »), alors que Furetière (1690, Dictionnaire universel) ne relève que le sens de « provisions de bouche » qu’il place dans un contexte de guerre : « Provisions qu’on met dans une place, pour se défendre, ou dans des vaisseaux pour courir les mers ; ou qui suivent un camp pour le faire subsister ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35) éludent la difficulté en usant de termes généraux qui peuvent désigner les provisions et les munitions, au sens moderne de ce terme : « Provision des choses nécessaires dans une armée, ou dans une place de guerre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux emplois : « Au pluriel, chose dont on munit ; munitions de guerre et de bouche ; munitions de gueule, provisions pour faire bonne chère » et « spécialement, poudres et projectiles » ou « au singulier, pain de munition, pain que l’on distribue aux soldats pour leur nourriture ».

Au XXe siècle, le sens de « provisions de bouche » sort de l’usage. Entendu ainsi, munitions est remplacé par provisions, ce qu’établit le Trésor de la langue française (1971-94) : « vieilli, approvisionnement en vivres et en armes d’une place forte, d’une armée » et « provisions ». Le sens usuel est celui qui est apparu le dernier dans l’histoire de la langue : « explosifs et projectiles, en particulier ceux qui sont nécessaires au chargement des armes à feu », alors que, à ce sens, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ajoutent un emploi « figuré et plaisant », dans ces deux exemples : « cet orateur est à court de munitions, d’arguments, d’idées ; ce journaliste n’a pas tout dit, il conserve des munitions, il garde en réserve d’autres révélations ». Il est vrai que l’éventualité d’une guerre ayant disparu de l’horizon français, les anciens termes de guerre, et munition en est un, devenus sans emploi, ou d’emploi rare, s’étendent à la politique et au journalisme, qui sont, dans la France pacifiste actuelle, un ersatz de guerre ou une guerre continuée par d’autres moyens : les mots et les phrases.

04 juillet 2010

Complot

 

Au milieu du XVIIe siècle, le grammairien Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) pensait que complot continuait le mot latin completum, mis pour complexum (complexus, us : « étreinte, embrassement; affection », « engagement, combat », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un mot composé de com et du mot anglais plot, « morceau de terre, champ, plan, menée, intrigue » : « Au sens de morceau de terre, il se rapporte peut-être à complai, « terre détrempée »… D’où vient plot ? Y a-t-il deux mots différents, l’un signifiant morceau de terre, l’autre complot, ou bien un seul mot avec une transition de sens qui nous échappe ? ».

Aujourd’hui, les historiens de la langue s’accordent pour dire que l’origine est inconnue et que ce mot, attesté à la fin du XIIe siècle, a subi de profonds changements de sens. Il a eu d’abord le sens de « foule, presse, réunion, compagnie », comme dans cet extrait : « Quant Sarrazin voient mourir Margot, / Plus de vingt mille viennent plus que le trot ; / Chacun portait ou lance ou javelot / Entor (Autour de) Guillaume vissiez (vous auriez vu) grand complot (grande foule) ». Puis il a signifié « accord commun, intelligence entre des personnes ». La Curne de Sainte-Palaye glose ainsi ce sens : « Nous le prenons toujours en mauvaise part pour dessein formé dans la vue de nuire. Autrefois, sa signification n’était déterminée que par le sens de la phrase ». C’est le sens de prendre le complot au XVIe siècle : « prendre la résolution » (« Les Gaulois... prirent complot de passer en Asie » ; « Tamerlan... prit complot de se retirer, voyant toute l’Asie assujettie sous sa puissance »). La Curne ajoute : « On employait quelquefois ce mot, dans un sens obscène », comme dans cet exemple : « Bras à bras jurent (tombent) en la couche (sur le lit) : La bourgeoise aima le complot, Si fit du clerc ce qui lui plut ».

Dans la langue du XVIIe siècle, complot prend un sens défavorable, chez Richelet (Dictionnaire française des mots et des choses, 1680 : « Dessein noir et malin qu’on a imaginé afin de nuire à une personne, de la perdre, de la détruire ou de la ruiner ») ou Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Espèce de conspiration, dessein de nuire à quelqu’un concerté secrètement entre quelques personnes ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694 : « Secret et mauvais dessein forme entre deux ou plusieurs personnes » ; 1762 : « Mauvais dessein formé entre deux ou plusieurs personnes ») ou chez Littré : « Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), apparaît l’emploi de complot dans un contexte politique : « Entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État ou contre quelqu’un », sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté ». Dans toute l’histoire de la langue, c’est le sens moral ou social qui prédomine jusqu’à la fin du XIXe siècle, où le mot est employé dans des contextes politiques, à la suite des luttes sans merci entre royalistes et républicains. En dépit de cela, les rédacteurs de ce dictionnaire font de ce sens ancien (« Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes », et contre toute vérité, une extension du sens politique. Dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication), à savoir « entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État, contre quelqu’un ou contre une institution », ce qui prédomine, c’est l’emploi en politique, comme si l’essence de la lutte politique était le complot ou ce que l’on appelait naguère la conspiration. Il ne faut donc pas s’étonner qu’éclosent des « théories du complot », plus absurdes les unes que les autres (exemple : le Mossad a organisé les attentats du 11 septembre 2001), et que fleurissent partout des dénonciations de complots imaginaires. Tout cela atteste que la politique est, comme la sexualité, les femmes, les sorcières, les boucs émissaires de jadis, le champ où se déploient les ressorts retors et morbides et où est mise à nu l’âme humaine.

01 juillet 2010

Nomenclature

Nomenclature

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin (de nomen, « nom », et calare, « appeler ») est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 (quatrième édition), où il est défini comme un terme « d’histoire naturelle ». En fait, pour en exposer le sens, les anciens lexicographes hésitent entre deux partis : ou bien s’attacher à décrire le ou les sens latin(s), ou bien saisir le sens que prend ce mot dans les sciences naturelles du XVIIIe siècle, à compter de 1758, date à laquelle Linné impose le système de la nomenclature binominale pour nommer, de façon précise, sans confusion possible, les réalités de la nature : « art d’établir et de classer les objets d’une science et de leur attribuer méthodiquement des noms ». C’est le parti que prennent, avec beaucoup d’audace et en avance sur leur temps, les académiciens en 1762 : « Terme d’histoire naturelle (qui) se dit des différentes méthodes suivant lesquelles on distribue en classes, ordres, genres et espèces, tout ce qui appartient à l’histoire naturelle, comme animaux, plantes, minéraux, pierres, coquilles, etc. La nomenclature assigne à chacune de ces choses les noms qui peuvent servir à les différencier » (définition illustrée de cet exemple : une des plus grandes difficultés de la botanique consiste dans la nomenclature). Il est vrai que c’est aussi dans ce sens que Pline, le naturaliste latin, emploie nomenclatura. Quant aux encyclopédistes, qui sont réputés plus éclairés que les académiciens, ils ignorent nomenclature, mais ils relèvent nomenclateur, dont ils décrivent ainsi les deux sens : « (Histoire naturelle) les nomenclateurs (…) sont les savants qui ont employé leurs veilles à établir les vrais noms des plantes, des poissons, des oiseaux, des quadrupèdes, des fossiles, leurs synonymes et leurs étymologies. C’est un travail sec et pénible, mais qui est très utile pour servir de concordance dans la lecture des naturalistes anciens et modernes » (L’Encyclopédie, 1751-64) ; et : « (Usages des Romains) en latin nomenclator, « diseur de noms ». Le nomenclateur était celui qui disait le nom de chaque citoyen au candidat, lorsqu’il venait solliciter les suffrages du peuple pour la charge qu’il désirait d’obtenir. Il faut savoir que dès que le magistrat avait permis à un candidat de se mettre sur les rangs pour quelque emploi, alors le candidat se rendait sur la place en robe blanche lustrée, pour se faire voir et flatter le peuple (…). Le jour des comices arrivé, il faisait sa demande dans les formes ; et conduit par ses amis, il se plaçait sur un monticule, vis-à-vis le champ de Mars, afin d’être vu de toute l'assemblée. Comme c’était une marque d’estime de nommer chacun par son nom en le saluant et que les candidats ne pouvaient pas eux-mêmes savoir le nom de tous les Romains qui donnaient leurs suffrages, ils menaient avec eux des esclaves, qui, n’ayant eu d’autre occupation toute leur vie que d’apprendre les noms des citoyens, les savaient parfaitement et les disaient à voix basse aux candidats. Ces esclaves étaient appelés nomenclateurs ». Ce dernier sens, propre à la civilisation romaine, est ainsi glosé par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « Parmi les anciens Romains, celui qui faisait profession de connaître tous les citoyens afin qu’on les pût appeler par leur nom en les saluant », tandis que le nom nomenclature, avant que Linné ne compose son œuvre, était « une liste ou un dénombrement de plusieurs noms », sens attesté en 1559 : « Et si j’eusse en chaque article voulu alléguer mon témoin, la nomenclature seule des auteurs eût plus monté que la narration entière ».

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève ce même sens de liste de mots, qu’il borne au seul apprentissage des langues : « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue, pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne. On a fait plusieurs nomenclatures italiennes, espagnoles, ou des abrégés de dictionnaires ». Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) reprend cette définition : « Liste ou catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux qui l’apprennent », ainsi que les académiciens (DAF, 6e édition, 1832-35 : « Il se dit aussi de l’ensemble des mots qui composent un dictionnaire ; la nomenclature de ce dictionnaire n’est pas exacte, n’est pas complète »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Ensemble des mots d’un dictionnaire » ; « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne »). Ces nomenclatures n’ont pas totalement disparu dans l’enseignement des langues : elles survivent dans les « petits vocabulaires » ou les « vocabulaires » qu’utilisaient jadis les potaches. C’est sur ce seul sens scolaire ou didactique de nomenclature que se fonde Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916) pour critiquer les méthodes d’enseignement des langues et nier que la langue soit une nomenclature (la langue n’en est pas une, mais un dictionnaire en est une), en dépit de l’usage qu’en font les savants, quelle que soit leur discipline, convaincus qu’on ne peut pas avoir d’activité scientifique digne de ce nom sans se fonder sur une nomenclature. Atteste la place prépondérante des nomenclatures dans les sciences le long article consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans une science, une technique, un art, ensemble de termes classés méthodiquement » ; « nomenclature (binaire, binominale, système consistant à désigner les êtres vivants ou fossiles par un nom latin ou latinisé formé de deux mots, désignant respectivement le genre et l’espèce » ; « nomenclature (botanique), ensemble systématique des noms scientifiques donnés aux plantes » ; « nomenclature (zoologique), système des noms scientifiques appliqué aux unités taxonomiques des animaux ou ayant existé dans la nature » ; (en chimie) « ensemble des règles, des symboles, des vocables, destinés à représenter et à prononcer les noms des corps étudiés » ; (en géographie et en toponymie) « ensemble des noms de lieux d’un pays, d’une région, d’une agglomération » ; (en linguistique) « art de dénommer méthodiquement, adéquation d’un nom donné à une chose » et « ensemble des adresses figurant dans un dictionnaire et constituant la liste des unités de signification définies dans ce dictionnaire » ; (en documentologie) « liste énumérative dressée par une administration, une société, un syndicat, etc., présentant un caractère qualificatif et permettant soit un classement, soit une recherche, soit une référence » ; « nomenclature des douanes, nomenclature douanière, liste des produits et marchandises soumis aux droits de douane » ; « nomenclature budgétaire, liste détaillée des recettes et dépenses figurant dans le budget » ; « nomenclature des actes de biologie, des actes professionnels, document sur lequel chaque acte professionnel du praticien (médecin, chirurgien dentiste, auxiliaire médical) est désigné par une lettre stipulant la nature de l’acte et comportant un coefficient indiquant la valeur de chaque acte professionnel ».

Comparée à ces emplois, la condescendance exprimée par Saussure à l’encontre des nomenclatures semble incongrue. Il est vrai que la mauvaise réputation de ce terme et de ce qu’il désigne vient surtout de l’usage qui en a été fait en Union soviétique et dans ses satellites et organisations qui en dépendaient : la nomenklatura ou système hiérarchisé de bureaucrates du Parti qui a transformé ces Etats en resucées des Etats archaïques (ou satrapies) de l’Antiquité asiatique.

 

 

27 juin 2010

Rutabaga

 

 

Ce mot, emprunté au suédois rotabagge ou rotabaggar, désignant un « chou-navet », est attesté à compter de 1803.

Chou-navet est dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35) : « Plante dont la racine est une espèce de gros navet chargé de quelques fibres chevelues. De ce navet part une tige qui porte des feuilles comme le chou commun. On coupe sa racine par tranches, et on la mange dans les potages, et de plusieurs autres manières ».

Rutabaga est d’abord enregistré par Barré (1842, Complément au DAF) : « (botanique) Variété de la rave » et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Plante alimentaire du genre chou, provenant du Nord ; c’est une variété de chou-navet, le brassica campestris, napo-brassica, cultivée à peu près exclusivement pour la nourriture des ruminants domestiques ; on le nomme aussi navet de Suède, chou de Suède, chou de Laponie » (exemple : « Le rutabaga exige un sol riche et un climat humide pour réussir »), avant d’entrer dans le DAF en 1879 (septième édition) : « Plante alimentaire du genre chou, originaire des pays du Nord, et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques » (1879) et « Plante du genre chou, originaire des pays du Nord et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques. On l’appelle encore Navet de Suède » (1932-35).

La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tend à la rigueur encyclopédique : « Plante crucifère bisannuelle des climats froids et tempérés, cultivée principalement pour sa racine comestible » et « par métonymie, racine à chair jaune de cette plante, servant principalement à l’alimentation animale et accessoirement à l’alimentation humaine ». La célébrité du rutabaga tient aux événements qui ont plongé la France dans l’abîme entre 1940 et 1945 et obligé les autorités d’alors à livrer au Troisième Reich en guise de tribut d’énormes quantités de denrées alimentaires, de matières premières et de travailleurs, les Français devant se rabattre sur les aliments destinés au bétail, dont les topinambours et les rutabagas, comme le rappelle Mme de Beauvoir dans Les Mandarins (1954) : « Il s'était nourri joyeusement pendant deux ans de choucroute aux navets et de rutabagas ».

 

 

24 juin 2010

Magma

 

Magma est un mot latin qui désigne le résidu d’un parfum et qui est emprunté au grec, où il a pour sens « pâte pétrie » ou « onguent ». Il est attesté en 1694 dans le Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille comme un « terme de pharmacie » : « Marc, lie des onguents et oignements » (du verbe oindre) ». Corneille ajoute que « ce mot est grec » et qu’il vient d’un verbe signifiant « exprimer, comme quand on exprime le suc d’une plante ». Les parfumeurs et pharmaciens y préfèrent les mots français fondrilles ou fondrée : « Les Grecs appellent magma la fondrée des compositions odorantes » (Du Pinet, 1566). Ce mot n’est dans aucune des huit éditions publiées (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, mais Littré l’enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dans le sens qu’y a donné Corneille : « Terme de pharmacie et de chimie, marc ou matière épaisse qui reste après l’expression des parties les plus fluides d’une substance quelconque » (« terme dérivé d’un verbe grec traduit par pétrir »).

C’est en 1879 qu’il est employé comme terme de géologie : « masse originellement fondue, qui s’épanche grâce aux éruptions volcaniques et qui donne naissance aux roches cristallines » (Minéralogie micrographique, roches éruptives françaises) et c’est en 1883 qu’il est attesté dans le sens figuré de « mélange confus » chez Pierre Loti (Mon frère Yves).

Ces divers sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Chimie), vieilli, rare au pluriel, résidu solide, pâteux ou visqueux, subsistant après l’expression, l’évaporation ou la centrifugation des parties fluides d’une substance » et « par extension, masse épaisse, agglomérat pâteux » ; « par analogie, ensemble confus d’éléments (personnes, animaux, objets) » (magma humain, de voitures, de ferraille) ; « au figuré, masse confuse, assemblage composite et inextricable d’idées, de sentiments » ; « (géologie) masse minérale pâteuse en fusion située à une très grande profondeur sous l’écorce terrestre et qui est à l’origine des roches éruptives selon certaines hypothèses » ; « (en volcanologie) masse silicatée en fusion, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre, dont les mouvements sont à l’origine en particulier des phénomènes volcaniques ».

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, les académiciens distinguent, dans l’assez long article qu’ils consacrent à magma, comme pour se faire pardonner d’avoir méconnu ce mot pendant trois siècles, trois sens : en chimie, « substance épaisse et pâteuse qui reste après l’élimination des parties fluides d’un mélange quelconque » ; en géologie, « masse silicatée en fusion, de température très élevée, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre » ; « mélange confus d’éléments divers » (magma de pierres et de boue et au figuré magma d’idées incohérentes).

Jamais un mot n’aura été mieux à même de décrire les phénomènes que l’on observe dans la France contemporaine. Dans la réalité, tout est magma : le gouvernement, la politique, les partis, les idées, les 23 Bleus, Domenech, peut-être le président soi-même, etc. Mais le mot magma, banni de la langue actuelle, ne peut donc pas désigner ce qui est réellement magma.

16 juin 2010

Pédagogie

 

 

Le mot, emprunté du grec paidagogia, « direction ou éducation des enfants », puis « éducation », est attesté à la toute fin du XVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762). La définition, sommaire, se ramène à une simple traduction du grec : « Instruction, éducation des enfants » ; et il ne semble pas que le mot soit d'un emploi courant, puisque les rédacteurs de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) n'y consacrent pas d'entrée et que, dans la cinquième édition du DAF (1798), il est précisé que « l'on ne se sert (de ce mot) qu'en style didactique ». Il est un auteur du XVIe siècle qui l'emploie assez fréquemment. Ce n'est ni Rabelais, ni Montaigne, qui ont pourtant écrit l'un et l'autre sur l'institution des enfants, mais Calvin, qui y donne le sens d'enseignement, c'est-à-dire de contenu à transmettre : « Il y a eu une même Eglise entre Juifs que la nôtre, mais elle était encore comme en âge puéril; pourtant le Seigneur les a entretenues en cette pédagogie : c'est de ne leur donner point clairement les promesses spirituelles » ; « Le Seigneur a ordonné un jour: par lequel le peuple fut exercité sous la pédagogie de la Loi à méditer le repos spirituel, qui est sans fin » ; « La loi cérémoniale a été une pédagogie des Juifs, c'est-à-dire doctrine puérile ». Les contextes dans lesquels ce mot est employé par Calvin sont imprégnés d'un rigorisme religieux et idéologique, quelque peu rébarbatif, qui fonde le culte voué à la pédagogie (Sainte ou Déesse ?) à l'époque moderne. Ainsi s'explique peut-être la défiance des anciens lexicographes envers ce terme.

Les rédacteurs de L'Encyclopédie ignorent pédagogie, mais ils consacrent à pédagogue un article substantiel. Le mot est en usage en « littérature » (c'est-à-dire dans l'érudition) et dans la « critique sacrée » (dans l'exégèse). « En (littérature), les Grecs et les Romains appelaient pédagogues les esclaves à qui ils donnaient le soin de leurs enfants pour les conduire partout, les garder et les ramener à la maison... On trouve plusieurs inscriptions antiques de ces pédagogues, dont la fonction ne consistait guère que dans ce genre de surveillance ». Pour ce qui est de la « critique sacrée », la métaphore « la loi était un pédagogue » (cf. ci-dessus Calvin) « signifie que la loi a donné aux Juifs les premières connaissances du vrai Dieu, et les a conduit à Jésus-Christ, en sorte qu'à présent, nous ne sommes plus comme des enfants sous l'empire de la loi ». Ces emplois expliquent, selon le chevalier de Jaucourt, auteur de l'article pédagogue de L'Encyclopédie, que ce mot ne soit pas reçu « favorablement » en français, même si la signification a été étendue à « un maître chargé d'instruire, de gouverner un écolier et de veiller sur sa conduite » : « par le peu de cas que nous faisons de l'instruction de la jeunesse (...), on est obligé d'ajouter quelque épithète à ce mot pour le faire recevoir favorablement ».

A partir de 1798, les académiciens relèvent l'emploi, « rare » ou « peu usité », qui est fait de pédagogie pour désigner dans « certains pays » un « établissement public d'éducation » (1798, 1835, 1879 : instituer, fonder une pédagogie ; chef de la pédagogie ; entrer à la pédagogie), sens qui est exposé clairement dans le Complément (1842) de Barré : « Paedagogium (antiquité romaine), lieu d'une maison où l'on élevait les enfants des esclaves, quand on les destinait à des emplois libéraux » et « (didactique) se dit de quelques établissements d'instruction publique en Allemagne », sens qui disparaît de la huitième édition (DAF, 1932-35).

 

C'est au cours du XIXe siècle, grand siècle de l'instruction publique obligatoire, que le terme de pédagogie commence à être reçu favorablement, d'abord dans les exemples du DAF : La pédagogie est un art fort important, qui exige beaucoup de raison, de lumières et d'expérience (1835, 1879), puis dans la définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « Éducation morale des enfants » et dans l'exemple qui l'illustre, où la pédagogie est hissée au niveau d'un art : « L'art de la pédagogie ». Le couronnement ou le triomphe de cet « art » survient au XXe siècle, dans la huitième édition du DAF (1932-35), où le mot désigne, en plus d'un art, une science pratique : « Il désigne aussi la théorie des méthodes et des procédés d'instruction et d'éducation », et surtout dans le Trésor de la langue française (1971-94). Ce triomphe a pour conséquences de rendre caduc (« vieux ») le sens historique ou étymologique « Instruction, éducation des enfants, de la jeunesse », qui est pourtant tenu par les académiciens en 1932-35 (huitième édition) pour le sens courant du mot, et de transformer la pédagogie en science : « Science de l'éducation des jeunes, qui étudie les problèmes concernant le développement complet (physique, intellectuel, moral, spirituel) de l'enfant et de l'adolescent », c'est-à-dire en bon français ou en français politiquement incorrect leur formatage ou leur usinage. A partir de là, fleurissent les métastases sémantiques : « par extension, ensemble des méthodes dont l'objet est d'assurer l'adaptation réciproque d'un contenu de formation et des individus à former » (pédagogie active (non-)directive, expérimentale, fonctionnelle, institutionnelle, artistique, audiovisuelle, catéchétique, cybernétique, scientifique, sexuelle, spéciale ; laboratoire de pédagogie ; pédagogie des adultes, des langues vivantes, des mathématiques, etc.) ; « Pédagogie curative, traitement d'enfants ou adolescents inadaptés, ayant des difficultés scolaires à la suite de troubles d'ordre affectif ou caractériels, sans rapport avec un manque d'intelligence » ; « Pédagogie spéciale, science de l'éducation et de l'instruction des inadaptés visant à développer au maximum les possibilités d'action de l'enfant » ; « Pédagogie de groupe, méthode pédagogique utilisée notamment pour la rééducation, l'éducation spécialisée, l'éducation des adultes, qui est fondée sur les apports de la psychologie sociale et de la psychothérapie, considérant le groupe comme l'occasion et le lieu de processus influençant et altérant les réactions individuelles, facilitant ou parfois entravant l'apprentissage, l'acquisition des connaissances et la maturation personnelle » (ce charabia donne envie de se déclarer anarchiste). L'ultime métastase est « qualité du bon pédagogue ; sens pédagogique », le bon pédagogue étant sans doute diplômé en dressage.

L'article de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est sans doute moins ambitieux et moins exhaustif que celui du TLF, mais il a le mérite de présenter une synthèse claire des sens que pédagogie a pris dans le Modernistan : « Discipline théorique visant à définir des méthodes d'enseignement, à déterminer de nouvelles pratiques éducatives » et « Qualité d'une personne qui sait intéresser et former les esprits, qui est apte à transmettre son savoir, à faire acquérir des connaissances », à partir du sens modeste et humble du XVIIIe siècle : « Instruction, éducation des enfants ». Cette évolution, qui signe la défaite de la pensée, du savoir, de la connaissance et tient plus d'une régression que d'un progrès, est surtout à l'image du socialo-occultisme qui façonne la France et les Français depuis un siècle et demi.

 

 

09 juin 2010

Infiltration

 

 

 

Il est facile d'établir l'histoire de ce mot. C'est après la défaite de 1870 qu'infiltration est employé dans un de ses sens modernes : « pénétration d'hommes par petits groupes dans un pays, une ville ».

Dérivé du verbe infiltrer, il est attesté à fin du XIVe siècle comme un terme de médecine signifiant « épanchement qui se fait peu à peu », comme dans cet exemple de la fin du XVIe siècle : « Les plaies du coude et de toutes jointures sont suspectes de douleur (...) à cause de l'infiltration des os et ligaments ». C'est dans ce sens qu'il entre dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762) : « Action d'une chose qui s'insinue dans les pores des parties solides », définition qui est illustrée de cet exemple qui ne se rapporte pas à la médecine : l'infiltration de l'eau dans le bois (1762, 1798), alors que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) l'illustre de deux exemples médicaux : « Action d'un liquide qui passe dans les pores d'un solide, comme par un filtre ; l'eau s'infiltre dans le bois ; l'infiltration des humeurs ; hydropisie par infiltration ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1835), comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), deux sens sont distingués : « Action d'un fluide qui s'insinue dans les pores des parties solides » (l'infiltration de l'eau dans le bois) et « il se dit particulièrement, en médecine, d'un liquide qui pénètre et s'amasse dans un tissu quelconque » (infiltration de sérosités, de bile, de sang, d'urine ; hydropisie par infiltration).

Le sens politique moderne est enregistré dans la huitième édition du DAF (1932-35), non dans la définition (« Action de s'infiltrer » ; « En termes de médecine, pénétration progressive d'un liquide dans un tissu quelconque »), mais dans un exemple : « Figuré, l'infiltration des mauvaises doctrines ». Ce sens est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Figuré, en parlant d'une opinion, etc. pénétration lente » (infiltrations chrétiennes, littéraires ; de vices, du crime, de la modernité). Dans ce même dictionnaire, est relevé le sens dit étendu, qui est attesté en 1871 chez Renan : « Par extension (en parlant de personnes), pénétration furtive, dans un pays ou une communauté, d'éléments étrangers » (infiltration militaire, forcée, perfide ; infiltration de la cavalerie allemande), illustré de cet extrait de Durkheim, sociologue progressiste, s'il en fut : « Il y aura toujours d'un pays à l'autre des mouvements de population, soit par suite de conquêtes violentes, soit par suite d'infiltrations lentes et silencieuses ». Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le sens étendu est glosé ainsi : « Pénétration d'éléments étrangers dans un lieu, dans un groupe, qui se fait généralement de manière clandestine » (l'infiltration de groupes d'hommes armés en arrière des lignes ennemies ; l'infiltration d'un parti).

Il est une « émission » de la télévision d'Etat - le fameux service public - qui a pour titre « les infiltrés ». Il y est donné une image très positive de l'infiltration, les « infiltrés » étant toujours des journalistes courageux, consciencieux (du social évidemment), honnêtes, bardés de déontologie. Mais dans quel sens les concepteurs de l'émission entendent-ils ce mot ? L'infiltration télévisuelle est-elle la même chose que l'infiltration de la cavalerie allemande (TLF) ou l'infiltration de groupes d'hommes armés (DAF) ? La télévision d'Etat est-elle en guerre ? Contre qui ?

Voilà un mot moderne qui ne dissimule rien de ce que sont les médias : qu'ils soient publics ou privés ne change rien.

 

 

06 juin 2010

hôte, hôtesse, hospitalité

 

 

En latin, hospes (génitif hospitis, accusatif hospitem, avec un i bref), a deux sens, qu'on pourrait dire « opposés » ou « contraires » et qui, en fait, sont « réciproques » : le mot désigne celui qui reçoit l'hospitalité et celui qui la donne. L'hospitalité est une obligation, comme celle du don dans la théorie du grand ethnologue français Marcel Mauss : la recevoir et la rendre aussi. Tout don oblige à un contre-don. On est hôte parce qu'on sait qu'en retour, et dans d'autres circonstances, on sera l'hôte de son hôte.

Le nom français hôte qui continue hos(pi)te(m) est attesté au XIIe siècle dans les deux sens réciproques du latin : « celui qui donne l'hospitalité » (au début du XIIe siècle) et « celui qui reçoit l'hospitalité » (1165). L'hospitalité peut se faire gratuitement et, dans ce cas, ce qui est implicite est qu'elle sera rendue ; ou bien elle peut être payante, dans une auberge par exemple, avec de l'argent en contrepartie. Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition en 1694 sous la forme hoste (1694 et 1718) et avec les deux sens latins, comme un don ou comme un service rendu : « Celui ou celle (hôtesse) qui reçoit et loge dans sa maison ses amis, les étrangers, les passants, etc. soit gratuitement, soit pour de l'argent » et « Hoste se dit aussi de celui qui est reçu et logé dans la maison d'un autre, soit gratuitement, soit en payant ».

 

Très étrangement, en 1762 et en 1798 (quatrième et cinquième éditions), ainsi que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788, lequel sur ce point n'est pas très « critique »), le sens de « don gratuit » disparaît du DAF, non pas qu'il soit sorti de l'usage, mais parce que, semble-t-il, du moins aux yeux des académiciens, le service est devenu plus commun que le don : « Celui ou celle qui tient cabaret et qui donne à manger et à loger pour de l'argent » et « Hôte est un terme réciproque, qui se dit aussi de ceux qui viennent manger dans un cabaret ou loger dans une hôtellerie ou maison garnie ; il se dit pareillement, tant de celui qui loue à quelqu'un une portion de sa maison que de celui qui la tient à loyer ».

En revanche, le don est heureusement rétabli dans la sixième édition (1835) et dans les éditions ultérieures (1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication), les académiciens redonnant à l'hospitalité son sens gratuit : « Hôte se dit aussi de toute personne qui donne l'hospitalité, qui héberge, qui traite quelqu'un sans rétribution et par humanité, par amitié, par bienveillance ; et aussi de celui qui est reçu, traité de cette manière ». Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où ce sens est exposé en premier : « Celui, celle qui reçoit et traite quelqu'un sans rétribution, qui lui donne l'hospitalité, par humanité, par amitié, par bienveillance », tandis que les sens qui étaient tenus dans le DAF au XVIIIe siècle pour les seuls sens d'hôte sont glosés à la fin de l'article : « Celui, celle qui tient une auberge, une hôtellerie » ; « Celui qui vient manger ou loger dans une hôtellerie, une auberge » ; « Celui qui donne à loyer une portion de sa maison ».

Les lexicographes actuels suivent cette leçon : « Personne qui reçoit (quelqu'un) dans sa demeure ou invite au restaurant, qui offre l'hospitalité » et « Personne qui est accueillie (chez quelqu'un), qui reçoit l'hospitalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « Personne qui accueille quelqu'un sous son toit, qui offre l'hospitalité » et « Dans la forme masculine seulement, personne à qui l'on offre l'hospitalité » (DAF, neuvième édition), mais aucun ne s'interroge sur la raison pour laquelle ce mot a, comme le disent les académiciens (neuvième édition) à tort, semble-t-il, « deux sens opposés : celui qui accueille et celui qui est accueilli ». L'expression juste serait « deux sens réciproques », car c'est bien de réciprocité qu'il s'agit, comme en rend compte lumineusement la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss. L'hospitalité oblige les bénéficiaires à en faire bénéficier leurs généreux hôtes.

 

Pourtant, dans la réalité du monde, réalité fort cruelle hélas, la réciprocité n'est presque jamais la règle. La France accueille généreusement sur son sol et en son sein des millions d'Algériens, de Marocains, d'Ivoiriens, de Turcs, etc. mais sans réciprocité. Dans ces pays d'où viennent ses hôtes, la France est personna non grata : les Français y sont menacés, parfois simplement égorgés, leurs biens mis sous séquestre ou détruits dans de honteux pogroms. La France donne l'hospitalité à près de 70000 Ivoiriens, alors que sont établis en Côte d'Ivoire moins de 10000 Français, et lorsque ces Français, au début du troisième millénaire, ont été victimes de ratonnades et leurs biens pillés au cours de pogroms meurtriers, il ne s'est pas trouvé un seul Ivoirien généreusement accueilli en France pour protester contre ces actes de barbarie. La réciprocité, comme l'ont montré les égorgements de Français en Algérie dans les années 1990, est à sens unique. Le don n'est jamais suivi du moindre contre-don. De fait, l'hospitalité à sens unique n'est plus de l'hospitalité, mais de l'aveuglement de gogos.

Un fait de langue, en apparence insignifiant, exprime cela. Alors que le nom masculin hôte a les deux sens réciproques, son équivalent féminin, hôtesse, n'a d'emploi qu'actif : c'est celle qui donne l'hospitalité. L'hôtesse ne reçoit jamais l'hospitalité. Ainsi, la France (il en va de même des Français) est hôtesse, jamais hôte. Elle a une hospitalité amputée - un don sans contrepartie, de la générosité payée d'ingratitude, de ressentiment, de haine, de pillages.

 

 

 

02 juin 2010

Culture bourgeoise

 

 

 

La culture bourgeoise est la matrice idéologique élaborée par Bourdieu, du Collège de France, et les idéologues qui se réclament du très haut patronage de cet éminent docteur. Homère, Virgile, Racine, le latin, le grec, La Fontaine, Hugo, Gide, etc. seraient donc des bourgeois, dont des oppresseurs imposent indûment l'étude à des enfants de prolétaires et cela, dans le cadre d'institutions dont la seule raison d'être est de maintenir les prolétaires dans leur état quasiment naturel d'exploitation.

Pour atteindre cet Himalaya, Bourdieu a fait procéder à des sondages d'opinion. Les philosophes des Lumières se défiaient de l'opinion, versatile, légère, fluctuante, et sur laquelle on ne peut rien fonder, ni de vrai, ni de solide. Fi de leurs leçons. Bourdieu a envoyé ses étudiants dans la rue, là où se dit, dans sa vulgate, la Vérité. Des quidams ont été interrogés sur leurs « goûts » ou sur leurs « préférences ». En corrélant les réponses (aux questions du type : quelle musique préférez-vous, celle de Bach ou celle d'Aimable ?) et les professions exercées ou le niveau des études des sondés, Bourdieu en a conclu que Bach, Rubens, Racine étaient bourgeois, puisque leurs noms étaient cités par des bourgeois ou par des gens suspectés de l'être, et il s'est fendu, en parodiant Kant, d'une jolie dissertation, rédigée dans une belle écriture, bien bourgeoise, sur le jugement esthétique, pour montrer que ce jugement n'a rien de naturel, mais qu'il est tout entier formé ou préformé par les préjugés sociaux de la classe dominante. Si Bach avait été le musicien préféré des fourmis, il aurait conclu, à n'en pas douter, en l'existence d'une culture fourmi.

Aujourd'hui, qui sont les bourgeois ? Les rares professeurs qui enseignent encore le latin et le grec dans les lycées pour un salaire cent fois inférieur aux gains d'un amuseur de la télé privée ? Soyons sérieux. Ces professeurs ne possèdent rien, même pas de « capital culturel ». Les bourgeois se nomment Bouygues, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Meissier, Lescure, Depardieu, Canal +, TF1, Zidane, etc. Ils possèdent des sociétés de communication, des chaînes de télévision, des agences de publicité, des holdings. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils pressent des CD. Ils diffusent de la culture. Leur culture, c'est la pub, la communication, la télé, les media, l'audiovisuel, le multimédia. Ils méprisent la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne font pas gagner d'argent. Publiez Racine ! La  vente des livres ne paiera même le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de production de feuilletons, de documentaires ou de films TV ou de pub, vous gagnerez des millions ; peut-être des milliards. Bouygues l'a compris. La culture bourgeoise rapporte gros.

Fini Homère, Virgile, La Fontaine, Hugo. La littérature, la langue, les formes élaborées d'art et d'expression sont remplacées par la communication, la pub, la BD, les media, l'audiovisuel, ce qui revient à initier les élèves aux « langages » dans lesquels les vrais bourgeois, ceux qui contrôlent les moyens de production et d'échange, investissent des milliards de francs et à former des consommateurs de cette culture nouvelle, sans doute pour assurer aux entrepreneurs un public captif et des rentes éternelles. Autrement dit, depuis 1975 et surtout depuis 1981, l'école, qui résistait jadis aux forces du fric, est devenue la forteresse de cette vraie culture bourgeoise qu'elle honnissait jadis, de la pire des cultures : celle du fric et de la frime, celle du vide et de la poudre aux yeux, celle de l'image facile et du son bruyant. La culture littéraire est gratuite et désintéressée, sa seule fin est la liberté de l'esprit. La culture bourgeoise dont se nourrit désormais l'école est cupide, elle abaisse, elle asservit, elle enchaîne, elle fait du fric, elle produit des barbares.

Pendant tout le XVIIe siècle, les notables qui contrôlaient les villes portuaires ou celles qui avaient de nombreuses fabriques refusaient que soient établis dans leur ville des collèges jésuites, parce que, estimaient-ils, « le commerce des lettres entrave le commerce des marchandises ». Ironie de l'histoire : il a fallu que les léninistes - qui nous assurent depuis un siècle qu'ils rétabliront la valeur d'usage contre la valeur marchande, dès qu'ils exerceront le pouvoir - accèdent au pouvoir pour que ce qui entrave le commerce des marchandises soit chassé de l'école.

 

Comment Bourdieu en est-il venu à accuser la littérature d'être bourgeoise, en dépit de toute réalité ? Pour cela, il faut replacer ses thèses dans le milieu et le moment où elles ont été formulées. Dans les années 1950, les clercs léninistes sont désespérés. L'idée de Révolution (ou prétendue telle) est morte. Staline l'a tuée. Les massacres massifs de ceux à qui elle était destinée - à savoir les ouvriers et les paysans - l'ont discréditée, du moins dans l'esprit des prolétaires. Seuls y croient encore les bourgeois, les petits bourgeois, les enfants de nantis, qui essayèrent de sauver la Révolution du naufrage dans lequel elle s'était à jamais abîmée. Dinosaures pathétiques, les clercs léninistes se demandèrent doctement pourquoi les exploités ne se révoltaient pas, pourquoi ils refusaient d'adhérer en masse au léninisme, qui devait leur prodiguer liberté, égalité, fraternité réelles et leur assurer - la théorie que rien ne démentait le prédisait à coup sûr - une vie meilleure, pourquoi les exploités défendaient avec hargne les privilèges de leurs exploiteurs.

La réponse donnée fut celle-ci : les exploités n'étaient plus eux-mêmes et, n'étant plus eux, mais autres, ils ne pouvaient pas prendre conscience des injustices qui leur étaient faites. Bref, ils étaient aliénés. Dressés à répéter les grimaces des exploiteurs, ils adoptaient leur mode de vie et singeaient leurs maîtres en tout. En priorité, il convenait de désaliéner les aliénés, pour faire en sorte qu'ils ne soient plus Autres. C'est la tâche à laquelle les clercs léninistes s'attelèrent dare-dare. Ils mirent au jour les mécanismes d'aliénation, à la fois pour les connaître et pour les clouer au pilori. Le principal mécanisme fut découvert. C'était la culture, non pas la culture savoir-faire et identitaire qui enchaîne les hommes à leurs prétendues racines, mais la culture littéraire, dite légitime, afin que, grâce à cet adjectif péjoratif, elle fût disqualifiée. Par culture légitime, il fallait entendre « ce qui était enseigné à l'école ». La société capitaliste étant régie par les seuls rapports de force, le fort imposait sa volonté aux faibles, en particulier pour tout ce qui se rapportait aux comportements, aux façons d'être, à la sensibilité, aux habitus, à l'ethos, à la morale, aux savoirs, à la culture. La littérature enseignée à l'école n'était rien d'autre que les préjugés de la bourgeoisie dominante. Parce qu'ils détenaient le capital, les nantis imposaient leurs préjugés aux prolétaires et exploités. Ils leur faisaient désirer les signes de leur « capital culturel ».

Alors commença la suspicion, dont pâtissent les humanités, les belles-lettres, la littérature, au point d'être chassées de l'école, qui cesse d'être scholé ou loisir, ce lieu où les maîtres ont pour seul objectif d'apprendre aux élèves (ceux qu'ils élèvent au-dessus de ce qui les détermine à être), à se passer de maître, où le « magister » critique le « dominus » et où la fin de tout enseignement, quel qu'il fût, est la liberté de l'esprit. L'école étant le lieu privilégié de la (honteuse) reproduction sociale, où se répètent ad vitam aeternam les rapports d'exploitation et où des maîtres, transformés en nervis, apprennent aux enfants des exploités et eux-mêmes futurs exploités la soumission, la docilité, le respect, la culture légitime, il faut la changer ou la détruire.

Telles sont les bourdivines thèses de la reproduction et de la distinction, honnies et mauvaises (la reproduction et la distinction), ressassées (les thèses) ad nauseam - et colorées de ce fait d'un vernis de vérité - pendant les années 70 et 80 par de beaux esprits, ayant réussi, nantis, honorés, établis, décorés, à qui un Etat aveugle prodiguait crédits et subventions.

 

 

Au moment où ce corpus idéologique - sauver la Révolution en accusant la culture, dite bourgeoise, d'en être le principal obstacle - a été constitué, s'est répandue en Occident, à la suite du succès de quelques ouvrages d'anthropologie, une autre conception de la culture. Les deux notions de révolution (à sauver) et de culture (redéfinie) vont alors pouvoir converger et se fondre dans la « révolution culturelle ».

A la fin du XIXe s, les anthropologues étudiaient les races. Ils pesaient les crânes, ils mesuraient les angles sphénoïdaux. A chacun de nous, ils assignaient une race. Nous étions classés. A un millimètre près, le génie pouvait être étiqueté crétin. Au XXe s, les anthropologues ont changé : ils étudient les cultures. Ils pèsent les spécificités et ils évaluent les identités. A chacun de nous, ils assignent une culture, celle du père, du sang, du sperme ou de la tribu, et qui, nous déterminant, nous stigmatise aussi. En un siècle, les adjectifs ont changé. De raciale, l'identité est devenue culturelle; les noms aussi : la hiérarchie des races est dite « creuset de différences ». Pourtant, tout n'est pas identique. Il y a du nouveau. La race entravait les carrières dans l'Université; la culture les accélère. On ne crie plus « vive la culture », mais « vive les cultures, toutes les cultures du monde ».

Les dominus qui contrôlent le Ministère de l'Education nationale jugent qu'il est inutile ou dangereux ou impérialiste (et tout ce qu'on voudra d'autre) d'enseigner à des enfants d'immigrés originaires du tiers monde la littérature (et la culture) française, qui, selon eux, présente trois tares : elle est bourgeoise, littéraire, occidentale ; elle est censée exprimer le génie d'un peuple (spécifique) ; elle en incarne les vertus ou les traditions. Et si elle prétend à l'universel, c'est par ruse. C'est pourquoi les sociologues qui inspirent les dominus accusent les professeurs (parce qu'ils sont français) nommés dans les quartiers « difficiles » d'être des colons et d'imposer par la force ou la violence à des enfants sans défense une culture qui n'est pas la leur.

D'où vient ce délire ? Tandis que la littérature dite « bourgeoise » ou « légitime » était, dans les années 1950-60, vouée aux gémonies, en attendant qu'elle disparaisse, le tiers monde se transforma en utopie. Là fleurissaient les cultures, là s'épanouissaient les différences, là vivait l'Autre, le seul à mériter d'être désigné « Autre » avec un A majuscule (en fait, où il était réputé y fleurir, s'y épanouir, y vivre). Le tiers monde devint le paradis, l'île de Bernardin de Saint-Pierre, les Charmilles de Rousseau, le royaume de l'innocence, de la pureté de sang et sans tâche, celui du refus de la civilisation. Là était engendrée l'humanité nouvelle.

Le terme tiers monde fut forgé, après la deuxième guerre mondiale. La seconde guerre mondiale eut pour conséquence de diviser le monde en trois blocs : l'Ouest, l'Est et le reste ; soit le monde libre, dit capitaliste, démocratique, libéral, occidental, l'Ouest ; le monde communiste ou socialiste qui comprenait les satellites de l'URSS et que l'on nommait l'Est (et non pas l'Orient). Les autres pays, qui n'étaient inclus ni dans le premier ni dans le deuxième monde, étaient regroupés dans un ensemble dit « tiers monde », et réunissant la plupart des pays non alignés, ni capitalistes, ni communistes, parce qu'ils refusaient en apparence de choisir entre l'Ouest et l'Est, même s'ils étaient des alliés de l'URSS. Je ne me prononcerai pas sur la justesse de cette tripartition, qui paraît bien dérisoire aujourd'hui, quand on observe le monde, ni même sur ce que cette tripartition doit à la culture judéo-chrétienne, étant à la fois trinité (le Père, le Fils, le Saint-Esprit) et calque de l'organisation d'ancien régime (noblesse, clergé, tiers état), elle-même dérivant de la tripartition fonctionnelle que Dumézil a cru déceler dans l'idéologie indo-européenne et a décrétée matricielle : les guerriers, les prêtres, les producteurs. Chez les maîtres de l'EHESS et du Collège de France, le tiers monde fut à l'Ouest et, éventuellement, à l'Est ce que, dans l'ancien régime, le tiers état était à la noblesse et au clergé. Les paysans, les artisans, les marchands regroupés dans le tiers état produisaient les biens, nourrissaient les deux autres ordres, payaient les impôts. Ils représentaient à peu près 90% de la population de la France ; mais, réputés pauvres ou exploités, dominés politiquement, ils étaient déchus de leurs droits naturels. De même, le tiers monde fut réputé pauvre, exploité, dominé, aliéné, déchu de ses droits. Ses richesses étaient pillées au seul profit de l'Ouest et de l'Est, ses habitants humiliés, leurs droits naturels niés. Ils étaient victimes de la même injustice que les serfs d'Europe ou les esclaves de l'Antiquité.

A la culture - littéraire, bourgeoise, légitime, occidentale - furent opposées les cultures venant du tiers monde ; la première une et uniforme, les secondes, multiples, diverses, variées, plurielles. La culture fut assimilée au rouleau compresseur qui nivelle tout, puis elle fut diabolisée et satanisée ; les cultures, embellies, angélisées, idéalisées, du tiers monde, la supplantèrent. La culture ne fut plus un arrachement, une élévation, une émancipation. Ce ne fut plus l'esprit qui se libère de ses chaînes, mais le contraire, à savoir l'esprit qui se complaît dans ses chaînes, qui reste fidèle aux traditions, aux tatouages, aux marques, aux racines, qui fait de la répétition des mêmes gestes, des mêmes croyances, des mêmes comportements, des mêmes façons de faire, transmis par le père à ses fils et par la mère à ses filles, de la nuit des temps à la parousie finale, au iota près, sans mutation, sans changement, sans transformation, l'horizon indépassable de l'humanité. Aucun clerc, sauf Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, ne s'interrogea sur les origines de cette acception nouvelle de la culture, aucun ne s'aventura à en faire l'archéologie. Foucault faisait archéologie de tout, ses disciples se gardèrent bien de fouiller ces cultures-là. Pourtant, c'eût été instructif. L'audacieux qui l'eût tenté aurait été un bienfaiteur : il aurait prévenu les illusions, les délires, les impasses, auxquels se sont abandonnés trop de clercs. A l'origine des « cultures », il y a Herder, le Volksgeist, le Kulturkampf bismarckien, la pensée conservatrice, réactionnaire, contre-révolutionnaire, qui a nourri le pangermanisme, a exalté le peuple et le sang allemands, a cru dans la supériorité des aryens sur tous les autres. Le sang, les gènes, la soumission à l'autorité, l'obéissance du fils au père, la loi des pères, tout cela fait les cultures, seules dignes d'être enseignées dans l'école du XXIe s, en lieu et place de la littérature.

 

 

31 mai 2010

Attitude

 

 

Attitude est un de ces mots de peintre, de sculpteur ou d'artiste qui, comme site, paysage, groupe, couleur locale, etc. se sont étendus, surtout au XIXe siècle, à d'autres domaines que l'art et ont été accaparés par les spécialistes en sciences de l'homme et de la société et par le show-biz (positive attitude).

Le mot est emprunté en 1637 de l'italien attitudine, attesté pour la première fois dans les Scritti scelti de Léonard de Vinci, et employé en français d'abord comme un terme de Beaux-arts au sens de « situation, position du corps » dans une lettre de Poussin. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), il est défini ainsi : « Terme de peinture, l'action et la posture où l'on met les figures qu'on représente. Terme de dance, sorte de posture ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) reprend cette définition : « Terme de peinture et de sculpture, certaine disposition de figures d'un tableau ou l'action et la posture d'une statue » (exemple : « Ce peintre a un beau coloris, mais il n'est pas heureux à donner de belles attitudes à ses ouvrages »). Furetière ajoute : « Ce mot vient de l'italien attitudine ». Les autres lexicographes suivent cette voie : Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1694 : « Terme de peinture et de sculpture, disposition de figure. De l'italien attitudine »), les académiciens (DAF, 1694 : « Action, posture des figures, soit dans la sculpture, soit dans la peinture » ; 1762 : « Situation, position du corps ; il se dit ordinairement en parlant de sculpture et de peinture » ; belle attitude, toutes les attitudes de ce tableau sont admirables, mettre un modèle dans une certaine attitude, le peindre dans une certaine attitude), les encyclopédistes (L'Encyclopédie, 1751-64 : « En terme de peinture et de sculpture, position ou action de figures en général : néanmoins il semble convenir particulièrement à celles qu'on a mises dans une position tranquille »).

A compter de la cinquième édition du DAF (1798), un sens figuré, qui n'a plus de lien avec la peinture, est glosé ainsi : « On dit figurément l'attitude du respect, de la crainte, de la menace, pour dire l'attitude qui exprime ces sentiments ou ces passions. On dit en ce sens que quelqu'un prend une certaine attitude imposante dans les occasions pour dire qu'il sait s'y faire respecter » ; la définition de la sixième édition (1835) est un peu plus ample : « Attitude se dit figurément de la situation dans laquelle on se trouve, on se maintient à l'égard de quelqu'un, des résolutions, des dispositions où l'on paraît être » (Il a gardé dans toute cette affaire une attitude ferme ; le gouvernement prit une attitude qui rassura les amis de la paix publique ; l'attitude calme de la nation déconcerta les agitateurs ; ce corps vénéré conserva la noble attitude dans laquelle il s'était placé ; la Russie prit une attitude fort inquiétante pour ses voisins ; l'attitude hostile, l'attitude menaçante de telle puissance, fait appréhender une prochaine rupture). Quelques années plus tard, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le sens propre ou premier (« manière de tenir le corps ; cet acteur a de belles attitudes ; l'attitude du respect, de la soumission ») n'est plus mentionné comme propre à la peinture ou aux arts plastiques, tandis que le sens figuré est glosé par le seul synonyme disposition (« le gouvernement par son attitude a rassuré les amis de la paix »).

Au XXe siècle, le sens social ou psycho-social occupe de plus en plus de place dans les articles de dictionnaires, reléguant le sens premier, propre aux Beaux-arts dans des remarques ou dans un ou deux exemples. Les rédacteurs du TLF ont beau distinguer l'attitude de la posture, rien n'y fait. Sociologues et psycho-sociologues infligent de nouvelles blessures à la langue : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « Disposition d'esprit, déterminée par l'expérience à l'égard d'une personne, d'un groupe social ou d'une chose abstraite (problème, idée, doctrine, etc.) et qui porte à agir de telle ou telle manière ». Pour les sociologues, c'est la « position de tel individu, membre de tel groupe, en face de tel problème collectif ». Les attitudes se « mesurent » à l'aide de questionnaires, échelles de notations, interviews, tests projectifs, etc. « L'enquête d'attitudes cherche à saisir les façons de réagir des individus vis-à-vis de tel problème alors que le sondage d'opinion ou Gallup s'efforce de percevoir ce que pensent les individus » (1968).

Rideau.

 

29 mai 2010

Edredon

 

 

 

 

La chose que désigne édredon est fort commune, sans doute depuis deux siècles, puisque le mot est attesté en 1700 au sens (aujourd'hui vieilli) de « duvet fourni par l'eider » et en 1830 au sens de « couvre-pied de duvet ». Il semble que Montaigne en ait connu l'usage au cours de ses voyages, comme il le raconte lui-même dans son Journal de voyage : « M. de Montaigne essaya à se faire couvrir au lit d'une coite, comme c'est leur coutume en Allemagne et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère ». Cette coite ou, en français moderne couette, n'est pas garnie de laine ; elle n'est pas en peau ou en fourrure ; mais elle est remplie de duvet d'eider. C'est le « couvre-pied de duvet », nommé aujourd'hui édredon, lequel n'est plus que très rarement garni de duvet d'eider.

La chose est commune, mais le mot, lui, bien qu'il ait été ajusté en quelque sorte aux habitudes phoniques et graphiques du français ou que ses aspérités aient été rabotées, est fort exotique. Certes, cet exotisme-là est de l'extrême-nord de l'Europe, mais longtemps, il a nourri l'imaginaire des Français. Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est emprunté au suédois ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il vient du danois ederdun ; enfin, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), il est emprunté, par l'intermédiaire du danois ou de l'allemand, de l'islandais aethardunn, « duvet de l'eider ». C'est l'étymologie qu'indiquent MM Bloch et Wartburg dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F., première édition en 1932) : « Emprunté de l'islandais aeder-dun « duvet de l'oiseau aedar » par l'intermédiaire de l'allemand Eiderdaun ou du danois ederduun » (sixième édition, 1975).

Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « Quelques-uns (les encyclopédistes, cf. ci-dessous) écrivent éderdon. Duvet de certains oiseaux du Nord qui sert à faire des couvertures. Un couvre-pied d'Edredon » (même définition en 1762, 1788 (Dictionnaire critique de la langue française de Féraud), 1798). Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64) y consacrent un assez long article : « (Ornithologie) duvet que l'on tire d'un canard de mer appelé eider. Worm l'a désigné par ces mots, anas plumis mollissimis, canard à plumes très douces. Le mâle ressemble beaucoup à un canard ordinaire, pour la figure ; il a le bec noir et aplati, plus ressemblant au bec de l'oie qu'à celui du canard (...) Ces oiseaux font leurs nids dans les rochers, leurs œufs sont très bons. Les habitants du pays ne parviennent à ces nids qu'avec beaucoup de risque ; ils y descendent sur des cordes, et ramassent les plumes dont ces oiseaux se dépouillent tous les ans, et que nous appelons l'éderdon. On le préfère à toute autre sorte de plumes pour faire des lits, parce qu'il se renfle beaucoup, et qu'il est fort léger et très chaud ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1835), qu'est noté l'emploi métonymique (le nom désignant la matière sert à désigner l'objet qui est fait de la matière en question) : « Il se dit aussi d'un couvre-pied d'édredon » (acheter un édredon). Littré (op. cit.) expose les deux sens : « Petites plumes à tige grêle, à barbules longues et fines, appelées aussi duvet, fournies par des oiseaux palmipèdes et surtout par l'eider, qui vit principalement en Islande » (« On en fait des couvre-pieds ») et « un édredon, un couvre-pieds fait d'édredon » (« Mettez cet édredon sur votre lit »), ainsi que les académiciens (DAF, 1879, 1932-35).

Dans la langue moderne, le premier sens, celui qui est attesté en 1700, à savoir « duvet de l'eider », est tenu pour vieux, comme dans ces emplois : Couvre-pied, lit, oreiller d'édredon, dérober à l'eider l'édredon de son nid, voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit (Trésor de la langue française, op. cit., et DAF, neuvième édition, op. cit.), le seul emploi courant étant celui qui est attesté depuis 1830 : « Couvre-pied rempli de ce duvet ou d'un duvet quelconque ou de plume » (TLF) et « Couvre-pied rempli de ce duvet ou de toute autre matière isolante (plume, laine, fibres synthétiques, etc.) » (DAF). L'exotisme est quotidien en France, dès que l'on se glisser sous l'édredon, mais cet exotisme-là (islandais, danois, nordique) est effacé par d'autres exotismes, ceux de l'industrie touristique à la chaîne, et il n'est plus perçu par personne.

 

27 mai 2010

Bon sang ne saurait mentir

 

 

 

Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.

Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.

Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.

En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.

 

70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.

Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.

 

 

 

23 mai 2010

Phobie

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d'abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l'esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s'ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d'innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd'hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes..., les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en - phobie.

C'est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l'instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n'est pas contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d'angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définition qui est illustrée de cet extrait psy d'un psy : « Parmi les anomalies mentales, l'une des plus curieuses est celle qu'on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l'hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d'aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l'incendie). Le même phénomène d'extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d'angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu'elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l'automobile, le complément de phobie pouvant être n'importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, adverbes, fougères, insectes, adjectifs, éléphants, dinosaures, mammouths, libertés, rêves, cauchemars, etc. Voilà qui donne à cette énumération l'apparence d'un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d'un « principe de précaution », qu'ils sont même allés jusqu'à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ?

C'est au cœur de ces momeries bouffonnes qu'ont été inventées ou fabriquées de toutes pièces deux nouvelles phobies, qui n'ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l'homophobie et l'islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D'un individu ou d'un groupe d'individus, d'une pensée, d'un pays, d'une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s'y sont opposés, on dit qu'ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d'œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu'elle faisait en collaborant avec les armées d'occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s'y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu'elle était source d'abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d'un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu'horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n'y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. C'est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Or, les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d'être taxés d'homophobie. S'il est question d'islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu'elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l'Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n'est pas neutre. En effet, la phobie n'est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c'est une « anomalie mentale » ou un « symptôme névrotique ». Chaque fois qu'un citoyen ose dire ce qu'il est interdit de dire ou ose penser ce qu'il est interdit de penser, c'est-à-dire chaque fois qu'il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l'homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Se livrer à un examen critique de l'islam et de l'Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles ou qui n'a jamais existé), est ramené à une folie. La critique de l'islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l'Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d'islamophobie, devient taboue. Si, malgré l'interdit, elle se fait entendre, celui qui l'exprime est étiqueté "dérangé mental". Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n'est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d'examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu'elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d'examen est impossible. En France aussi, il est fait obligation de renoncer à l'exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

 

 

19 mai 2010

Tectonique

 

 

Ce mot savant, nom et adjectif, attesté en 1895 (La Tectonique des Alpes), est emprunté de l'allemand Tektonik (attesté en 1875), lequel est emprunté du grec (« propre au charpentier »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35), la définition en est vague et très générale : « science de la structure ; il se dit spécialement, en termes de géologie, en parlant de la structure de la terre », mais à peu près conforme au savoir géologique de la fin du XIXe siècle. Or, ce savoir s'est accru dans d'importantes proportions, en particulier grâce à Wagener, qui a avancé (et démontré) l'hypothèse de la tectonique des plaques et des effets, dont la dérive des continents. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tiennent heureusement compte de ces connaissances nouvelles pour établir le sens de tectonique, terme de géologie : « étude des déformations de l'écorce terrestre dues à des forces internes, et de la structure des roches qui en résulte » ; « ensemble des mouvements, des déformations de l'écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation » (tectonique des plaques ; les tectoniciens du XXe siècle ont déjà distingué une tectonique profonde, de type cassant, concernant les socles anciens, cristallins, métamorphiques et rigides et une tectonique de couverture, concernant les terrains sédimentaires post-hercyniens, plus ou moins vivement plissés, et déplacés) ; « structure, disposition de terrains résultant de ces déformations » (tectonique de failles, de plissements, alpine).

Ce mot savant est moins récent qu'on ne pourrait le croire. Dans l'ancienne langue française, le mot tectonique emprunté du grec était en usage dans le mot composé hercotectonique (avec ou sans tiret entre les deux mots), formé de herko, « clôture », et de tektonikos, « de charpentier », pour désigner « l'art de fortifier les places, de retrancher un camp, un poste, etc. » selon les académiciens (DAF, 1762, 1798, 1835, 1879) ou « art de fortifier les places, de faire des retranchements, etc. », selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans ces emplois, l'emploi de tectonique, au sens grec de propre au travail du charpentier, se justifie, pour la simple raison que les fortifications ont longtemps été faites de bois, alors que l'emploi de tectonique en géologie est tout métaphorique : que viennent faire les charpentiers dans les mouvements de l'écorce terrestre ?

Le premier lexicographe à enregistrer ce mot est Thomas Corneille en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) : « partie de l'architecture militaire, qui travaille à la munition » (ou à la « provision des choses nécessaires dans une armée ou dans une place de guerre », DAF, 1694). Le mot disparaît dans la huitième édition du DAF (1932-35) et il est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs se contentent de reproduire la définition du DAF de 1762 à 1879.

 

18 mai 2010

Aménagement

 

Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.

Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».

C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).

Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».

Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.

L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.

Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.

Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.

 

07 mai 2010

Infibulation (note déconseillée aux âmes sensibles)

 

 

Le verbe est attesté en 1798 ; le nom en 1578 dans l'ouvrage de Joubert, Erreurs populaires au fait de la médecine (« ainsi faisait-on anciennement l'infibulation ou bouclure, comme Celse le récite »). En latin, infibulare a pour sens « attacher avec une agrafe (ou fibule) ». Cette action est décrite ainsi en 1817 : « Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix, et même aussi plusieurs autres histrions et danseurs, et jusqu'à des gladiateurs ». Il faut comprendre que le sexe de ces chanteurs était attaché avec une agrafe. L'opération est horrible, évidemment, mais elle a disparu depuis près de deux millénaires de nos climats. Il est vrai qu'elle ne touchait que peu d'individus : chanteurs, histrions, danseurs. Ce n'est qu'un vestige d'époques barbares. Le nom entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la cinquième édition (1798) ; le verbe en 1835 (sixième édition), où il est défini ainsi, en des termes vagues : « faire l'opération de l'infibulation » (Littré, 1863-77, de même ; DAF, 1932-35 : « pratiquer l'infibulation »).

Pour comprendre ce que désigne le verbe infibuler, il faut se reporter à l'entrée infibulation. La définition d'infibulation est un peu plus claire. Dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), c'est une « opération de chirurgie, que les anciens pratiquaient sur les jeunes hommes, pour les empêcher d'avoir commerce avec les femmes » ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798), une « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération ». C'est ainsi que, « venue d'Asie », selon Pierre Larousse, l'infibulation se pratiquait dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains : « Cette opération, que Celse a décrite, consistait à passer dans le prépuce, ramené au-devant du gland, un anneau qui, scellé sur le champ, ne devait être rompu qu'à l'âge où le développement du corps était complet et la puberté parfaitement caractérisée » (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1863-90).

L'infibulation des garçons appartient à une histoire révolue ; celle des filles à notre « modernité ». Les académiciens en prennent conscience en 1835 quand ils ajoutent, dans la définition, à l'anneau qui sert à agrafer le prépuce, la « suture », qui coud les lèvres du sexe féminin : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, ou même d'une suture, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne désigne que l'infibulation masculine : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à la génération », ce que ldécrit d'ailleurs Buffon (cité par Littré) : « l'infibulation se fait en tirant le prépuce en avant ; on le perce et on le traverse par un gros fil que l'on y laisse jusqu'à ce que les cicatrices des trous soient faites ; alors on substitue au fil un anneau qui doit rester en place »... Pierre Larousse (op. cit.) ne prend pas de gants. Il décrit l'opération, telle qu'elle se pratiquait de son temps et telle qu'elle se pratique encore dans certains pays d'Afrique : « cette opération, chez les jeunes filles, consistait à réunir les grandes lèvres de la vulve au moyen d'un anneau qui, passé dans ces parties, vis-à-vis du vagin, permettait l'issue facile de l'urine et du sang menstruel, en même temps qu'il s'opposait à l'introduction de tout corps étranger dans le canal vulvo-utérin. Cette opération, modifiée de cent manières, s'est perpétuée chez tous les peuples qui unissent à des passions brûlantes une jalousie effrénée, et où l'éducation morale des filles étant nulle, aucun frein, si ce n'est un obstacle mécanique et une continuelle surveillance, ne peut mettre leur chasteté à l'abri de toute atteinte ».

Au début du XXe siècle, les académiciens (DAF, huitième édition, 1932-35) ont conscience de la perpétuation de cette opération « pratiquée chez certaines peuplades sauvages et qui consiste à empêcher l'accouplement en garnissant d'un anneau le prépuce d'un homme ou le vagin d'une femme ». De toute évidence, la chose indigne ces braves gens. En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) s'abstiennent de formuler, à la différence des académiciens et de Pierre Larousse, tout jugement sur cette opération, qu'ils décrivent élégamment et froidement ainsi, tout en notant que l'infibulation se pratique aussi « sur l'animal » : « opération pratiquée sur l'être humain ou sur l'animal et qui consiste à fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d'empêcher les rapports sexuels ». Il est vrai que dans les années 1960, les Occidentaux sont obligés de croire que « tout se vaut » et, s'ils n'en sont pas persuadés, ils sont obligés de feindre de le croire, prudence étant mère de sûreté. Ils ne font donc pas allusion à la disparition sous nos climats de l'infibulation masculine, non plus qu'à la perpétuation de l'infibulation féminine sous d'autres climats. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le tabou relativiste est évidemment de rigueur : « opération destinée à empêcher les rapports sexuels et qui consiste le plus souvent à fixer un anneau en travers du prépuce chez l'homme ou des grandes lèvres chez la femme », mais l'exemple qui illustre la chose laisse supposer que, peut-être, les académiciens aimeraient se libérer ou être libérés du tabou qui leur est imposé : « l'infibulation est encore pratiquée dans certaines ethnies en raison de tabous sexuels ou religieux », attribuant la persistance de la chose à d'autres tabous, qu'ils qualifient sans les nommer (prudence, là encore, est mère de sûreté).

 

 

06 mai 2010

Gastronomie

 

 

 

Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.

Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).

Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).

 

Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.

 

01 mai 2010

Se suicider

 

Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».

Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».

La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.

 

28 avril 2010

Harem

 

 

 

La République étant bonne fille - une vraie gourde ! -, elle subventionne, finance, encourage la polygamie, c'est-à-dire la traite d'êtres humains, en l'occurrence de jeunes filles et même de fillettes. Cet entêtement dans le Bien fait d'elle la complice de crimes, dont elle répondra un jour, comme elle a à répondre de la colonisation, de l'esclavage, de la collaboration, etc. Les choses étant ainsi, il ne faut pas s'étonner que les harems se multiplient non seulement dans les villes et les banlieues, mais même dans les villages. C'est dans l'ordre des choses, tel que le façonnent nos belles lois.

Harem est un mot arabe. On s'en serait douté, vu la beauté de la chose. C'est une de ces innombrables réalisations glorieuses qui attestent la grandeur de la civilisation islamique. En arabe, il signifie « chose interdite et sacrée », « enceinte sacrée », « épouse », « femme ». Cette langue, où les êtres humains prennent le nom de choses, est vraiment merveilleuse. Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer pour la montrer en exemple à l'humanité tout entière. C'est un peu comme si la noblesse de jadis avait nommé ses épouses donjons ou tours imprenables ou herses ou échauguettes, etc.

Le mot est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « grand péché » ; puis au siècle suivant, il désigne l'appartement des femmes chez les musulmans, ainsi que les femmes qui y vivent, des lieux et des personnes. Littré est le premier grand lexicographe à le relever et à la définir ainsi : « l'appartement des femmes chez les musulmans » ; « la réunion des femmes qui habitent un harem » ; « au figuré, maison de débauche » - en somme un bordel ou une maison close (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il met en garde les lecteurs qui confondent harem et sérail : « C'est une erreur passée dans l'usage ; le sérail est le palais du sultan, tandis que le harem est l'appartement des femmes ». En 1932-35, deux des trois sens glosés par Littré sont exposés dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (« terme emprunté de l'arabe ; l'appartement des femmes chez les mahométans ; il se dit également de la réunion des femmes qui habitent un harem »), mais le troisième sens de Littré (casino ou bordel ou maison de débauche) n'apparaît plus, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « En pays musulman (il faudra ajouter : « et en France »), lieu réservé, interdit aux hommes, où habitent les femmes et les concubines » ; « par métonymie, ensemble des femmes qui habitent ce lieu »). En revanche, les rédacteurs de ce dictionnaire signalent un emploi étendu, signe sans doute d'une meilleure connaissance par les Français, voyages aidant, de la grande civilisation islamique : « par extension, familier, femmes entourant un homme » (sens repris dans la neuvième édition du DAF, en cours : « par analogie, familier, ensemble des femmes qui entourent un même homme »). Dans le DAF, neuvième édition, l'origine du sens est soigneusement exposée : « emprunté de l'arabe haram, « ce qui est interdit », terme appliqué aux femmes qu'un étranger à la famille n'a pas le droit de voir ». Elles sont donc enfermées. Il faut éviter qu'elles ne s'envolent. Ce serait peut-être plus humain de leur mettre un carcan ou de les enchaîner. Les animaux autrefois étaient bien entravés. Pourquoi pas les mahométanes ? Toute la grandeur de l'islam est là.

 

 

24 avril 2010

Topinambour

 

« On les fait nommer toupinambaux aux crieurs de Paris ; les sauvages les nomment chiqueli », écrit dans son Histoire de la Nouvelle-France Marc Lescarbot, qui a participé avec Champlain à la découverte du Canada. Il en a rapporté cette plante, nommée chikli ou chiqueli dans la langue des naturels du Canada, et que, par erreur, des Parisiens, au moment de la venue en France de naturels du Brésil, les tupinambas, ont baptisée du nom de ce peuple. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) la confond avec la pomme de terre : « racine ronde qui vient par nœud, qu'on fait cuire, qu'on pèle, qu'on mange et qu'on accommode avec du beurre, du sel et du vinaigre en carême » et il ajoute : « les taupinambours ne sont pas fort bons ».

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « sorte de pomme de terre, qui vient aux racines d'une plante du même nom ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), plusieurs articles sont consacrés au topinambour, soit à l'entrée homonyme (« Histoire naturelle, botanique, les topinambours sont des tubercules de la plante que plusieurs botanistes appellent helianthemum tuberosum esculentum... ; chaque tige jette diverses petites racines, rampantes, garnies de fibres capillaires, qui s'étendent au long et au large, entre lesquelles croissent à la distance d'un pied de cette racine-mère plusieurs tubercules ou excroissances compactes qui soulèvent la terre ; une seule de ces racines produit 30, 40, 50 et quelquefois un plus grand nombre de ces tubercules... »), soit à l'entrée batate (« batate, topinambour ou pomme de terre : on en distingue de trois espèces, celle d'Espagne, celle de la Virginie et celle du Canada »), soit à l'entrée pomme de terre (« pomme de terre, topinambour, batate, truffe blanche, truffe rouge : cette plante qui nous a été apportée de la Virginie est cultivée en beaucoup de contrées de l'Europe, et notamment dans plusieurs provinces du royaume »).

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition s'amplifie : « plante qui porte une tige haute de quatre ou cinq pieds et dont les racines sont garnies d'une multitude de tubercules, dont la peau est brune et la chair blanche ; on les nomme aussi topinambours, du nom de la plante. Ils sont bons à manger » (1798, 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) adopte la terminologie des botanistes : « plante de la famille des composées, genre hélianthe, helianthus tuberosus ; tubercules que produit cette plante, alimentaires pour l'homme et les animaux, et dont le goût est analogue à celui des fonds d'artichaut, mais plus sucré ». Il cite une lettre de Guy Patin, datée de 1658 : « pour les topinambours, c'est une plante qui vient de l'Amérique, de laquelle il n'y a nul usage à Paris, ni ailleurs que j'aie ouï dire ; autrefois les jardiniers en vendaient la racine, qui est bulbeuse et tuberculeuse ; mais on n'en a pas tenu compte ; il y fallait beaucoup de sel, de poivre et de beurre, qui sont trois méchantes choses.... feu M. Moreau appelait cette plante tubera canadensia ; les capucins et autres moines qui avoient voyagé et qui autrefois les ont cultivés les appelaient artichauts du Canada ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française enchérissent sur Littré pour ce qui est de la terminologie botanique : « plante vivace de la famille des composées, caractérisée par des racines formant des tubercules, par une haute tige droite, par des feuilles lancéolées, dentées, rugueuses, par des fleurs terminales, radiées, jaunes et brunes » (synonyme scientifique hélianthe tubéreux) et « par métonymie, tubercule de cette plante, utilisé pour l'alimentation animale et parfois humaine ».

Longtemps, les paysans ont cultivé les topinambours pour en nourrir leurs cochons. Entre 1940 et 1945, sous l'occupation, les meilleures récoltes de France nourrissaient les Allemands. Il ne restait plus aux Français que ce qu'ils pouvaient disputer aux cochons. Mme de Beauvoir, dans ses Mémoires, s'en souvient : « l'ère des restrictions avait commencé (...). Ma mère confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où la saccharine remplaçait le sucre ; elle nous servait (...) de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes, artichauts de Jérusalem ». Ce souvenir de Mme de Beauvoir, c'est sans doute ce que cette dame a écrit de meilleur.

 

 

22 avril 2010

Récit

 

 

Voici en téléchargement le récit de mon ami Barroso traduit du portugais par Personne

ALJ

 

Récit de Barroso.rtf

 

19 avril 2010

Islam

 

Les familiers du Dictionnaire critique de la NLF, à qui Arouet le Jeune ouvre les yeux depuis près de cinq ans, ne seront sans doute pas étonnés d'apprendre que ce mot est récent. La religion fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam, emprunté à l'arabe et par lequel elle est désignée en français, a été introduit en 1697 seulement par d'Herbelot, orientaliste brillant et professeur au Collège de France (in Bibliothèque orientale). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française d'abord dans le Complément de Barré en 1842 (terme d'« histoire mahométane » : « le musulmanisme ; le mot désigne à la fois la religion et le pays des mahométans »), puis dans la septième édition de 1879 : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Avant ces lexicographes, Jaucourt, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), y consacre un bref article, plutôt hostile, du moins pour ce qui est du Coran, « le livre par excellence » (...) « qui fourmille de contradictions, d'absurdités et d'anachronismes » et « renferme presque tous les préceptes de l'islamisme ou de la religion musulmane ».

De cela, il serait aventuré d'inférer, ce que ne manqueront pas de faire, bien entendu, et au grand galop les consciencieux du social et les intellos de la médiacratie, que les Français ont longtemps ignoré jusqu'à l'existence de cette religion et de ses dogmes. Au contraire. Même dans les siècles obscurs du Moyen Age, ils en étaient assez bien informés, mieux peut-être qu'aujourd'hui, où l'information dont on les assène tient de la propagande prosélyte. Tout simplement, les mots qu'ils utilisaient sont peu à peu tombés en désuétude ; ou bien, tout a été fait pour qu'ils sombrent dans les oubliettes de la mémoire, d'où il incombe aux insolents de les sortir. Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion islamique était nommée, entre autres (la liste n'est pas complète) false lei, alcoranisme, mahométisme, mahumétisme, religion alfurcaniste, turcisme et surtout mahomerie, mot qui est attesté dans l'ancienne langue française (du IXe au XVIe siècle) sous des formes diverses : mahumerie, mahoumerie, mahunerie, mahonnerie meomerie, ces mots désignant les temples mahométans, la foi mahométane, les pays des mahométans, les idoles. Momerie, « mascarade » et « hypocrisie », en serait une altération (cf. Furetière, Littré, Trésor de la langue française).

Jaucourt, dans l'article islam (qu'il met au féminin !) de L'Encyclopédie (op. cit.), dévoile dans quelles circonstances ce mot, qu'il tient propre à l'histoire turque, a été introduit en français : « (Histoire turque) islam ou islamisme est la même chose que le musulmanisme ou le mahométisme ; car moslemin veut dire les musulmans. C'est M. d'Herbelot qui a introduit ces mots dans notre langue, et ils méritaient d'être adoptés (Arouet ne partage pas ce jugement). Islam vient du verbe salama, « se résigner à la volonté de Dieu » (en fait d'Allah, ce qui n'est la même chose) et à ce que Mahomet a révélé de sa part, dont le contenu se trouve dans le livre nommé Coran, c'est-à-dire, le livre par excellence » (etc. cf. ci-dessus), que « nous appelons alcoran ». Autrement dit, islam et islamisme entrent dans la langue française en même temps et comme synonymes. Entre les deux, il existe pourtant une différence qui n'est pas mince. Le premier à entrer dans le Dictionnaire de la langue française n'est pas islam (cf. ci-dessus), mais islamisme, qui y est enregistré à compter de la quatrième édition, celle de 1762, soit plus d'un siècle avant islam, et dans le sens suivant : « nom que prend le mahométisme ; il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que Chrétienté par rapport aux chrétiens » (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35). Ce n'est que dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, qu'un nouveau sens est ajouté à islamisme, dont islam, plus tardif, était le synonyme, et cela dans le seul but, idéologique ou politique, de distinguer le vrai islam (nommé islam) d'un islam dévoyé ou faux, nommé islamisme : « mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée ». Les académiciens ajoutent que ce mot, « aujourd'hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l'islam et qui peut prendre un caractère extrémiste », comme si ces traits définitoires n'étaient pas dans l'islam ou dans les anciennes désignations de cette religion, mahométisme ou mahomerie, pour ne citer que les plus fréquentes jadis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est conscient, serait-ce parce qu'il a consulté, pour faire son dictionnaire, toutes les éditions publiées du DAF, du statut néologique du nom islam ( « la religion des mahométans ; les pays musulmans »), en indique l'étymologie : « (du mot arabe) islam (avec un a long), soumission, résignation à la volonté de Dieu ».

Le dernier avatar de ce mot est orthographique. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l'islam (avec une minuscule) de l'Islam (avec une majuscule ». Le premier désigne la « religion des musulmans, prêchée par Mahomet et fondée sur le Coran » ; le second « l'ensemble des peuples qui professent cette religion ; la civilisation qui les caractérise ». Dans la septième édition de leur Dictionnaire, en 1879, les académiciens se contentaient de la définition suivante : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Certes, elle est sommaire, mais elle est neutre, comme devrait l'être toute entreprise lexicographique. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la définition est ornée d'un vernis encyclopédique, lequel, si on le compare à ce qu'écrit Jaucourt de l'Alcoran (cf. ci-dessus), tient plus de la complaisance forcée (les académiciens auraient-ils peur que les mahométans ne brûlassent la Coupole ?) que de l'objectivité lexicographique : « religion instituée au VIIe siècle par le prophète Mahomet et dont le livre sacré, le Coran, est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu ; ensemble des dogmes et des préceptes de cette religion » et « par extension, généralement avec une majuscule, ensemble des peuples musulmans ; leur civilisation », avec cet exemple très bienpensant, l'apport de l'Islam à la civilisation du Moyen Âge, lequel confirme, s'il en était besoin, que ceux qui sont censés défendre et illustrer la langue française, jadis insolents, se croient obligés de montrer patte blanche en renchérissant sur les bigots et autres organisateurs de momeries savantasses.

 

 

 

16 avril 2010

Pygmée

 

 

 

 

Ce mot est emprunté au latin, lequel l'a emprunté au grec. En grec, il signifie au sens propre « grand d'une coudée », la coudée ou en grec « poing » étant égale à 18 doigts et valant 33 centimètres, précise Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), du coude à la naissance des doigts. Dans l'antiquité, l'existence des pygmaei tient du mythe : ces peuples étaient censés vivre dans diverses régions du monde. Dans L'Encyclopédie (1751-64), Jaucourt démystifie ces croyances : « peuples fabuleux à qui les anciens ne donnaient qu'une coudée de hauteur ; ils ont mis de tels peuples dans l'Inde, dans l'Ethiopie et à l'extrémité de la Scythie. Des voyageurs modernes mettent à leur tour des Pygmées dans les parties les plus septentrionales de l'univers. Il est vrai que quelques nations qui habitent les terres arctiques, comme les Lapons et les Samoyèdes, sont d'une petite taille ; mais quelque petite que soit leur taille, ils ont plus de deux coudées ; les Pygmées d'une coudée n'existent que dans les fables des poètes, dont les anciens écrivains s'amusaient, sans en croire un mot. Strabon regarde absolument les Pygmées comme un peuple imaginaire, car il ajoute qu'aucune personne digne de foi ne soutenait en avoir vu... » Le seul géographe ou naturaliste de l'antiquité qui ait évalué à peu près correctement (à plusieurs centaines de kilomètres près) le lieu où vivent des pygmées est Pline, qui « dit simplement que quelques-uns avaient rapporté que les nations des Pygmées habitaient dans les marais où le Nil prenait sa source ».

En français, le nom pygmée est attesté à partir du milieu du XIIIe siècle sous la forme pigmain ou pigman ou pigmeon ou sous celle du diminutif pigmeau : « Ces gens ont pour nom pigmains /Et sont tout petits comme nains » ; « Et en maint lieu, la où nous fûmes / Géants horribles de grandeur /Pimains et gens de grande laideur / Vîmes » ; « Pour ce sont li pigmeons petits parce qu'ils sont engendrés de petites mères ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), mais la connaissance sur laquelle repose la définition (« petit homme qui n'a qu'une coudée de hauteur ») tient encore des mythes antiques et même, dans l'exemple « les Anciens ont dit que les Pygmées combattaient avec les grues », des mythes bibliques : « il est souvent fait mention des Pygmées dans l'Ecriture... Il semble... que les Pygmées obligés de céder à la guerre continuelle que leur faisaient les grues s'étaient retirés sur les côtes de Phénicie pour se mettre au service des habitants de Tyr, qui les placèrent sur leurs tours, comme si de pareils soldats avaient pu faire l'ornement d'une ville, qui, selon le prophète Ezéchiel, avait dans ses troupes des soldats de presque toutes les nations ». Jaucourt, dans L'Encyclopédie, ne croit pas à ces fables ; les académiciens, à compter de la quatrième édition (1762), non plus : « petit homme que l'Antiquité a feint n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1762, 1798) ; « nom que l'antiquité donnait à de petits hommes qu'elle supposait n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1832-35) ; « nom que l'antiquité donnait à un peuple légendaire d'Afrique ou d'Asie, que l'on disait composé d'hommes d'une coudée de haut », non plus que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, et selon la Fable, petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut »), Littré (op. cit. : « nom d'une nation fabuleuse dont le peuple n'avait, suivant les poètes, que la hauteur d'une coudée, et qui guerroyait contre les grues ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « (antiquité) individu appartenant à une population légendaire de très petite taille localisée aux sources du Nil ou en Éthiopie »).

Ce que notent les lexicographes, c'est l'extension de ce nom aux nains : « on appelle aussi pygmée un nain ou un fort petit homme » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35), Féraud (op. cit.) précisant que, employé dans ce sens, le terme est plaisant : « parmi nous, on donne ce nom, en style plaisant ou critique, à un nain, à un fort petit homme ». De là, le nom s'étend à des personnes qui sont « petites » par l'absence de talent : « pygmée se dit aussi, figurément et par mépris, de tout homme sans talent, sans mérite ou sans crédit, qui s'efforce vainement de nuire à quelqu'un d'illustre ou de puissant ; il méprisa les attaques de ces pygmées littéraires » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35) ; « figuré, homme sans mérite ou sans crédit qui attaque, comme les Pygmées attaquent les grues, quelqu'un d'illustre ou de puissant » (Littré, op. cit.) ; « par analogie, individu insignifiant, sans talent ou sans crédit ; les pygmées de la littérature » (TLF, op. cit.).

En fait, il faut attendre le XXe siècle pour que, la connaissance des peuples du monde progressant, la définition de ce nom sorte de la fable poétique ou des mythes. Littré, qui faisait de la science et était un positiviste convaincu, répand encore ces mythes : « par extension, nom donné à quelques races d'hommes très petits », illustrant ce sens d'un extrait de l'Essai sur les mœurs, dans lequel Voltaire reprend à son compte des supputations de Strabon : « ce vaste pays (id est la Laponie, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), une  connaissance à peu près rigoureuse commence à se mettre en place : « par extension, nom donné par les explorateurs modernes à quelques tribus d'hommes de très petite taille, qui sont presque des nains ; les pygmées du Congo, de la Patagonie ». Les rédacteurs du TLF (1971-94, op. cit.) se fondent sur les connaissances établies, non plus par les explorateurs, mais par les ethnographes, pour définir à peu près correctement le nom, c'est-à-dire pour établir les peuples ainsi désignés, sans préjugés, parmi les peuples du monde : « individu appartenant à certaines populations naines d'Afrique centrale et méridionale ou d'Insulinde ». Ils ajoutent certes, ce qui affaiblit leur science,  que pygmée, entendu dans ce sens, a pour synonyme négrille, sans préciser que ce dernier terme a été forgé à la fin du XIXe siècle par les spécialistes d'anthropologie physique, dont AC Haddon, Les Races humaines et leur répartition géographique, ou Hamy.

 

 

15 avril 2010

Sabir et langue franque

 

Sabir est une forme altérée du verbe espagnol saber « savoir ». Quand Monsieur Jourdain est fait « mamamouchi » lors d'une cérémonie bouffonne du Bourgeois gentilhomme, il lui est dit en « sabir » de l'époque : si ti sabir, ti respondir. Ce mot est attesté comme nom ou adjectif en 1852 dans le titre d'un article, « la langue sabir », du Journal des intérêts de l'Algérie, les intérêts en question étant ceux des colons. Il n'est ni dans la septième édition, ni dans la huitième édition (1835 et 1879) du Dictionnaire de l'Académie française, mais Littré l'enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nom donné, dans le Levant et en Algérie, à ce qu'on nomme aussi langue franque, c'est-à-dire à un jargon mêlé d'italien, d'espagnol et à l'usage des Francs », Francs étant « le nom générique des Européens dans les ports du Levant » (DAF, sixième édition ; Littré). Dans le Supplément de 1877, Littré cite la Revue des Deux-Mondes du 1 août 1876, où est expliquée l'origine du mot : « sabir est le verbe savoir ; et, comme à beaucoup de questions les Levantins et Algériens répondaient « mi no sabir » (je ne sais pas), on en a fait la langue sabir. Le mot sabir, « savoir », est déjà dans Molière : « Si ti sabir, Ti respondir ; Si non sabir, Tazir, tazir » (Bourgeois gentilhomme, IV, 10) ».

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus complet, puisqu'il intègre le sens étendu, apparu à la fin du XIXe siècle : « langue formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible (synonyme familier charabia) ». Cet emploi étendu est illustré d'un extrait de l'Esthétique de la langue française (Gourmont, 1899) : « ou bien l'enseignement du latin sera maintenu (...), ou bien notre langue deviendra une sorte de sabir formé, en proportions inégales, de français, d'anglais, de grec, d'allemand, et toutes sortes d'autres langues », sabir qui est en train de devenir la langue officielle des zones de France placées sous souveraineté islamique ou étrangère (cf. la note consacrée au Lexik des cités), l'erreur de cette prédiction tenant aux causes du phénomène. Ce n'est pas l'abandon du latin qui a transformé dans ces zones le français en sabir, mais la disparition des Français.

La définition qui en est donné par les rédacteurs de ce Trésor n'est pas différente de celle de Littré : « parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». Il est vrai que l'Afrique du Nord et le Levant ayant été purifiés ce sabir y est aujourd'hui en voie de lente extinction. Cendrars en 1948 le décrivait ainsi : « ce sabir fait de turc, d'arabe, d'espagnol, d'italianismes (...) plutôt que de paroles françaises que parlent tous les marins du Levant ». Aujourd'hui, ces mêmes marins parlent l'anglais ou un sabir mondialisé d'anglais des Etats-Unis d'Amérique. Les linguistes distinguent les sabirs des pidgins et des créoles « dont le système est plus homogène et plus complet », les créoles étant même devenus « les langues maternelles de communautés culturelles » : « les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au vocabulaire d'un champ lexical déterminé ; ce sont des langues composites, nées du contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques différentes qui n'ont aucun autre moyen de ses comprendre, notamment dans les transactions commerciales. Les sabirs sont des langues d'appoint, ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre, limité aux besoins qui les ont fait naître et qui assurent leur survie » (Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1974).

Ces gens très savants que sont les linguistes précisent aussi, car ils sont friands d'histoire, que « le nom de sabir a été d'abord celui de la lingua franca » ou « langue franque » : « on donne le nom de lingua franca au sabir parlé jusqu'au XIXe siècle dans les ports méditerranéens. Il est à base d'italien central et comprend divers éléments des langues romanes » (Dictionnaire de linguistique, op. cit.). Cendrars dans l'extrait cité ci-dessus (Bourlinguer, 1948) infirme en partie ces savants : la lingua franca était parlée encore en 1948 par les marins du Levant. Elle ne s'est donc pas éteinte à la fin du XIXe siècle. Mais cela n'est qu'un détail. L'essentiel porte sur la genèse de ce sabir. Notons que les lexicographes, qui commencent à enregistrer langue franque au XIXe siècle, sont tout autant timorés et aussi éloignés de la vérité historique que les linguistes modernes : « langue franque, sorte de jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol, etc., qui est en usage parmi les Francs (comprendre les Européens du Levant et de Barbarie) de la basse classe » (Dictionnaire de l'Académie française, sixième édition, 1835) ; « langue franque, jargon mêlé d'italien, d'espagnol, etc. à l'usage des Francs d'Orient » (Littré, op. cit.) ; « langue franque, jargon mêlé de turc, d'arabe et de langues romanes (français, italien, espagnol...) en usage parmi les marins, les négociants des ports du Levant » (Trésor de la langue française, op. cit.). Aucun ne rappelle, ne fût-ce que dans une brève remarque, que ce sabir ou langue franque ou lingua franca ou petit mauresque ou franco (le fait qu'il soit désigné de noms variables atteste qu'il est fait de mots de plusieurs langues) était la langue qu'utilisaient les riches musulmans du levant et d'Afrique du Nord pour s'adresser à leurs esclaves chrétien(ne)s, parlant le provençal, un des nombreux dialectes italiens, le français, le castillan, le catalan ou le portugais, que ces riches musulmans aient été de bons bourgeois, des pirates barbaresques avides de rançons ou des gardiens de « bagne » (cf. note consacrée à bagne) et que cette langue, attestée dès le XIVe siècle et même avant, a été en usage tant qu'a perduré en Méditerranée la razzia d'esclaves chrétiens au bénéfice de l'islam et des musulmans. Cette réalité, qui est épouvantable, n'est pas conforme à celles que les notables, notoires, puissants, bienpensants d'Occident et d'Islam appellent de leurs vœux ; elle est donc cachée, même dans les articles de dictionnaires, où, pourtant, elle a sa place « naturelle ». Oui, il y a des savants qui se targuent de l'objectivité de leur science, en public évidemment, qui se prêtent à ces momeries de mamamouchis. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose !

 

 

 

07 avril 2010

Sensible

 

 

Quand sensible s'applique à une personne - un enfant sensible par exemple -, il signifie « qui est doué de sensibilité ». Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l'intérêt pour autrui, de l'altruisme. Dans réalité sensible ou dans signes sensibles à l'oreille, il signifie « qui peut être perçu par la sensibilité ». Le sens est passif : la sensibilité n'est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu'ils peuvent être perçus par la vue ou l'ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d'ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l'adjectif sensible cache un interdit. Il est illicite ou haram de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou, s'ils sont soumis à la loi de l'islam, des quartiers islamiques ou islamisés. Comme il faut les désigner, ils sont qualifiés par euphémisme de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas « doués de sensibilité ». Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n'est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d'autrefois, « ne pas se pencher au-dehors » ou, en italien, « è pericoloso sporghersi », que l'on pourrait traduire librement par « ne pas parler au dehors » ou par « il y a péril en la parole ». Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les dogues du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï, à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française, mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de « qui est doué de sensibilité », en parlant d'une chose, sensible signifie par métaphore « qui est susceptible de réaction », comme dans papier, pellicule, plaque, surface sensible ou dans réactif sensible, et en parlant d'un mécanisme ou d'un appareil « dont le fonctionnement peut être troublé ou perturbé par des parasites ». Il en va ainsi des affaires judiciaires et politiques quand elles sont dites sensibles : il faut s'entourer d'un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais d'ouvrir le dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d'une ambulance ou d'un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l'islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d'une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée « se paient sur la bête », comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d'être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait sans doute inutilement insolent d'écrire sans cibles : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n'y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d'innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

 

04 avril 2010

Bouclier

 

 

Quand bouclier est attesté pour la première fois en français, au tout début du XIIe siècle, c'est un adjectif qui signifie « pourvu d'une bosse » ou d'une « boucle » et qui qualifie le nom écu. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'adjectif est devenu un nom. Roland se protégeait avec un écu bouclier des cimeterres sarrasins. Si le nom désignant cette « arme défensive » était resté écu, il n'est pas sûr qu'il ait suscité autant de métaphores que bouclier. Un écu fiscal ? Un écu thermique ? Un écu de missiles ? De Gaulle était l'épée, Pétain l'écu ? Car, pour ce qui est de bouclier, ce qui fait problème, ce n'est pas le sens propre, qui n'a pas évolué pendant huit siècles (« arme défensive, faite anciennement de plusieurs cuirs de bœuf, mais aujourd'hui elle est de métal, et on s'en couvre pour empêcher les coups de l'ennemi lorsqu'on se bat de près », Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 ; « arme défensive qui se porte sur le bras, et dont on se couvre une partie du corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1694 ; et « arme défensive que l'on tient devant soi pour se protéger », Trésor de la langue française, 1971-94), bien que les lexicographes anciens aient conscience que cette arme défensive n'est plus en usage dans les armées de leur époque (« arme défensive dont les anciens se servaient pour se couvrir le corps contre les coups de leurs ennemis ; les boucliers d'Achille et d'Enée sont décrits dans l'Iliade et dans l'Enéide ; celui d'Ajax était couvert de sept peaux de bœuf ; les écus ont succédé aux boucliers ; les Espagnols qui vont la nuit portent encore l'épée et le bouclier ; on met encore dans des trophées des casques et des boucliers », Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; « arme défensive qu'autrefois les gens de guerre portaient au bras gauche, et dont ils se servaient pour se couvrir le corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1762 ; « partie de l'armure défensive des anciens ; le bouclier se portait au bras gauche », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; etc.), même si elle est utilisée aujourd'hui par la police dans les opérations de maintien de l'ordre public (« arme défensive que les gens de guerre portaient au bras et qu'utilisent, dans certaines circonstances, les forces de police », DAF, neuvième édition, en cours de publication), ce qui fait problème, écrivais-je, ce sont les emplois étendus et figurés de bouclier, attestés au XVe siècle (levée de boucliers, « vive opposition ») et au XVIe siècle (« soutien », chez Du Bellay, et faire bouclier de, « s'appuyer sur », chez Calvin).

Ces deux derniers emplois sont relevés dans les dictionnaires anciens. Ainsi levée de boucliers : « (Furetière, op. cit., 1690) on dit proverbialement faire une grande levée de boucliers, lorsqu'on fait de grands préparatifs pour quelque entreprise, qu'on en fait grand bruit, et qu'on ne l'exécute pas, ou qu'on y réussit mal, qu'elle aboutit à rien » ; « (DAF, 1694) on dit faire une levée de bouclier pour dire faire une grande entreprise mal à propos et sans effet » ; « (Littré, 1863-77) dans les affaires politiques, démonstration d'attaque ou d'opposition » ; « (DAF, neuvième édition) levée de boucliers, démonstration par laquelle les soldats romains manifestaient leur opposition aux volontés de leur chef et, figurément, opposition collective, soudaine et bruyante ». Quant à bouclier, au sens figuré, il s'est dit d'abord de personnes avec le sens de « protecteur » : « (Richelet, 1680) protecteur ; le Seigneur est mon bouclier ; celui qui a été le bouclier de la France n'a pu se mettre à couvert de leurs coups » ; « (Furetière, 1690) il  se dit figurément de toute sorte de défense ou de protection ; il y a plusieurs livres intitulés le Bouclier de la foi ; Hector fut longtemps le bouclier de Troie » ; « (DAF, 1762) bouclier se dit aussi figurément des personnes : par exemple, d'un général d'armée, c'est le bouclier de l'État ; d'un grand évêque, d'un grand théologien, c'est le bouclier de la foi, le bouclier de la religion ». Les emplois figurés s'étendent à toutes sortes de réalités : « (DAF, 1832-35) par extension, faire un bouclier de son corps à quelqu'un, se mettre au devant de quelqu'un, pour le préserver des coups qui lui sont portés » ; « (DAF, 1932-35) il se dit figurément, au sens moral, de ce que l'on considère comme une sauvegarde, une protection, une défense ; son âge, sa faiblesse lui sert de bouclier. Il se fait un bouclier de la faveur dont il jouit ».

Au XXe siècle, bouclier s'emploie dans diverses techniques : « il se dit encore, en termes de Ponts et Chaussées ou de Mines, d'un appareil qui sert à étayer les terrains et à empêcher les éboulements dans les travaux d'excavation ; par analogie, il se dit de tout ce qui rappelle la forme d'un bouclier ; en particulier, en termes d'entomologie, il désigne l'élytre de certains insectes, convexe et relevé sur les bords, et, en termes d'automobilisme, une sorte de pare-brise » (DAF, 1932-35) ; « dispositifs de protection divers » (Trésor de la langue française, 1971-94) en artillerie, en physique nucléaire et en géomorphologie (« partie de l'écorce terrestre formée de terrains anciens et restée en dehors des plissements ; le bouclier africain, DAF, neuvième édition, en cours de publication).

L'invention du cosidetto bouclier fiscal s'inscrit dans le sillage de ces différentes techniques de protection. Protéger et prendre des précautions sont le seul horizon d'une société timorée, prudente, toujours sur ses gardes, peu encline aux risques, redoutant tout. On a beau célébrer l'aventure, on n'en est pas moins bobo, c'est-à-dire petit bourgeois bourgeoisement borné. Plus qu'à la prunelle de ses yeux, on tient à toutes les formes possibles de protection sociale, aux innombrables dispositifs de protection, contre les accidents du travail, contre les avalanches, contre les glissements de terrain, etc. On invente donc le bouclier fiscal, croyant que ce dispositif fiscal aurait autant de succès que les autres dispositifs de protection. Or, il n'est pas reçu avec les acclamations attendues, mais par une levée de boucliers. C'est que, objectivement, bouclier est impropre. Les contribuables qui en profitent et qui ne sont pas nombreux versent toujours au fisc, en dépit de ce bouclier, 50% de leurs revenus. Le bouclier n'est pas en métal, mais en soie. On comprend les protestations journaleuses et politiciennes : 50% des revenus au fisc, c'est du racket, de la spoliation, du vol. Ce qu'attendent les protestataires, c'est que le bouclier en soit vraiment un et que le niveau des prélèvements soit abaissé à 10%, peut-être à 20%, mais pas davantage. Au fait, ces politiciens indignés, leur bouclier fiscal, il est de combien ? 20% de leurs revenus ? Qu'ils montrent leurs feuilles d'impôt et qu'on leur prélève 50% de leurs revenus. Rien que pour le fun et voir leur tronche furibarde.

 

 

03 avril 2010

Sage et Sages

 

 

N'est pas nécessairement Sage qui est baptisé Sage dans les médias

 

 

Les journaleux prennent parti sur tout et n'importe quoi, même sur des sujets insignifiants qui n'intéressent qu'eux. Ce sont les curés du XXIe siècle. Du haut de leur chaire, ils disent le Bien et ils pointent du doigt le Mal. Le Bien, c'est ce qui est conforme à leurs croyances ; le Mal, ce qui n'est pas conforme à leurs analyses. Les membres du Conseil d'Etat sont des fonctionnaires. Rien de plus. Certains sont entrés au Conseil d'Etat par piston, protection servilité, complaisance. Ils auraient pu tout aussi bien être adoubés dans une confrérie quelconque ou une mafia de financiers véreux. Il a suffi qu'ils émettent, sur un déguisement de femme, un simple avis, qui n'a pas plus de valeur qu'une opinion de Radio Trottoir, pour qu'ils soient honorés dans les media du titre de « Sages » : c'est que leur avis contredit celui d'un grand nombre d'élus du peuple français. Désormais, ils sont les Sages du Conseil d'Etat, comme il y avait déjà les (neuf, en fait onze) « Sages » du Conseil constitutionnel. Charasse est un Sage, comme Solon ou Thalès. Barrot aussi. Chirac aussi. Giscard aussi. Debré aussi. Joxe, celui qui parle arabe, aussi, etc.  Ce sont nos nouveaux Salomon. On a les Sages qu'on peut. La France ne peut donc plus grand-chose.

L'emploi de l'adjectif sage (qui continue le latin sapidus, « qui a du goût, de la saveur » : savoir, étymologiquement, c'est « avoir de la saveur ») comme nom est très ancien. Il est attesté au tout début du XIIe siècle, pour désigner d'abord « celui qui a sa raison, son bon sens », puis « celui qui a une connaissance juste des choses et qui est le représentant de la sagesse », ensuite « ceux qui se sont distingués chez les Anciens Grecs par leur connaissance de la philosophie et de la science », enfin, chez Montaigne, « celui qui, par un art de vivre, se met à l'abri de ce qui tourmente les autres hommes ». Aucun de ces emplois ne justifie que les fonctionnaires du Conseil d'Etat, fussent-ils « hauts » (« hauts » dans la hiérarchie, pas nécessairement par leur jugement) soient baptisés Sages, en plus avec une S majuscule, la majuscule étant la révérence qui leur est prodiguée dans les media. Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie française, comme chez Littré (Dictionnaire de la lange française, 1863-77 : « celui qui est sage »), la définition est des plus sommaires : « sage se prend aussi substantivement » (le sage est maître de ses passions, ne s'enorgueillit point dans la prospérité, etc. 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), en dépit de la variante : « sage s'emploie aussi comme substantif masculin » (1832-35, 1879). Il faut attendre la huitième édition (1932-35) pour lire une définition qui explicite le sens : « sage s'emploie aussi comme nom masculin pour désigner celui qui est prudent, circonspect, judicieux ». Dans ces emplois, le nom ne prend pas la majuscule, à la différence de deux autres emplois comme nom propre. Alors, sage s'écrit Sage. Ces deux emplois sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, par Littré (op. cit.), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Citons le DAF (1762) : « On appelle Salomon Le Sage, pour marquer qu'il a mérité le nom de sage par excellence » et « Sage est aussi un nom qu'on donne à ceux qui se sont distingués autrefois par une profonde connaissance de la morale ou des sciences » (les sept Sages de la Grèce sont Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pistacus, Périandre et Cléobule). Une proposition du type « les Sages de la France sont » (suivent les noms des dizaines de milliers de membres du Conseil d'Etat, depuis sa création ; Théodule, Machin, Truc, Bidule, Dupond, Dupont, etc. etc. etc.) relèverait de la pure bouffonnerie. Les media (Allah yebarek fikom) n'en sont pas loin.

Heureusement, les anciens dictionnaires contiennent quelques pépites qui éclairent a posteriori le baptême médiatique en sagesse des membres du Conseil d'Etat et celui, plus ancien, des membres du Conseil constitutionnel. C'est d'abord dans les quatrième et cinquième éditions cet emploi, qui disparaît des éditions suivantes : « les cabalistes et les alchimistes ont conservé ce mot. Ils donnent le nom de Sages à ceux qui ont fait de grands progrès dans leur art ». Les Sages du Conseil d'Etat tiendraient-ils des anciens alchimistes qui avaient découvert le moyen de transformer le plomb en or et qui guindaient leur bêtise au sommet du savoir ? Dans quelques exemples qui illustrent l'emploi du nom sage (« Où trouver un vrai sage ? Un vrai Chrétien est le seul vrai sage »), Féraud (op. cit.) cite celui-ci : « Les Sages, nos Sages, les Sages modernes », et il ajoute, entre parenthèses : « (souvent ironique) ». Les media, quand ils baptisent Sages des fonctionnaires, ne font pas d'ironie. Arouet le Jeune, quand il cite les media, ne fait que de l'ironie.

 

 

 

01 avril 2010

Codifier

 

Ce verbe, dérivé du nom code, exprime l'essence de la modernité. Il n'est pas le seul. D'autres mots, tels norme, cadre, normatif, format, élément, normaliser, filière, etc. réfèrent à la même grande entreprise, très égalitaire et même égalitariste, de dressage, rabotage, formatage, nivelage, lissage, clonage des mœurs, des singularités, des particularités, des individus. Tous égaux, tous pareils, tous le même.

C'est Michelet, un des chantres du rabotage niveleur, qui fabrique ce mot en 1831 pour l'employer dans un ouvrage au titre éloquent : Introduction à l'histoire universelle. La modernité fait dans la réduction : réduire (les peuples), raccourcir (les têtes), émonder (tout ce qui dépasse). Elle codifie donc. En 1842, le verbe entre dans le Complément de Barré (comprendre le complément à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1832-35) où il est défini ainsi : « (didactique : comprendre « terme savant », en usage dans l'université) réduire des lois en un seul corps ; en former un code », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme didactique, réduire des lois en un seul code ou corps ») et que les académiciens essaient de justifier par la « dispersion » et la « confusion » premières : « (terme didactique) réunir des lois éparses en un corps de législation » (DAF, septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35).

Pour que ce verbe devienne une oriflamme de la modernité, il fallait qu''il ne restât pas confiné dans le vocabulaire du droit et qu'il colonisât de nouvelles terres. C'est ce qui est attesté dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française (1971-94 : « (droit) réunir des lois en un code ; rédiger un code » et « (par extension) organiser quelque chose en système selon des règles cohérentes ») et la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (droit) réunir des lois ou des règlements épars en un corps unique et cohérent ; codifier la législation du travail, les règlements touchant la circulation routière » et « (par extension) mettre en ordre de façon systématique ; codifier les règles typographiques ». C'est, comme (presque) toujours l'emploi de codifier par les sociologues qui a fait basculer ce terme de droit dans le social, le système, l'ordre, la mise en ordre, le règlement, les règles. La définition du Trésor de la langue française, à savoir « réunir des lois en un code », est extraite du Traité de sociologie (1968) et elle est illustrée d'un extrait de l'inévitable Durkheim : « quand un droit coutumier passe à l'état de droit écrit et se codifie, c'est que des questions litigieuses réclament une solution plus définie » (De la Division du travail social, 1893). Les mots de Durkheim, questions litigieuses, réclamer, solution (elle sera finale un demi-siècle plus tard), comme ceux des lexicographes « modernes », système, mis en ordre, règles, cohérent, etc. sont des niches de modernité.

 

 

 

29 mars 2010

Quartier

 

Dans la NLF, quartier est au pluriel : ce n'est pas le quartier, mais les quartiers. Ou bien il est employé sans adjectif et désigne une réalité qui n'a d'existence que dans l'idéologie de celui qui, toujours un puissant, parle : pardon qui assène la pravda LCR, LO, PCF, PS des divers et métissés, OCI ou Nouveau Parti d'Allah, du type « ça bouge dans les quartiers », « la colère des quartiers », etc. Ou bien, il est suivi de cinq ou six adjectifs : sensibles, populaires, défavorisés, en difficulté, pauvres, stigmatisés. Ces qualifications sont tout aussi fausses qu'une épithète valorisante comme démocratique prédiquée à nazisme, racisme, fascisme, socialisme. On les dit populaires, ils sont islamiques ; sensibles, ils sont de pierre ; défavorisés, ils sont privilégiés ; en difficulté, ils jouissent de toutes les facilités ; pauvres, ils sont riches à millions de trafics et escroqueries...

Dans l'histoire de la langue française, quartier n'a jamais eu le sens qu'il a pris dans l'idéologie LCR, journaleuse ou NPA. Le mot, dérivé de quart, est attesté à la fin du XIe siècle au sens de « quatrième partie d'une chose » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694), la chose en question pouvant être un « écu » (en héraldique), une aune, une année, un territoire, une ville, un animal, une pomme, etc. Pour ce qui est de l'emploi qui nous occupe, il est glosé ainsi par les académiciens : « en parlant d'une ville, on appelle quartier un endroit de la ville dans lequel on comprend une certaine quantité de maisons » (DAF, de 1762 à 1932-35 : on a commandé de faire des feux de joie dans tous les quartiers de la ville). Les sens qui construisent le concept sont ceux de (bon) voisinage et de sociabilité (sens qui ont disparu des quartiers de la NLF) : « il se dit encore d'une certaine étendue de voisinage » (il y a bonne compagnie dans mon quartier, alors que dans les quartiers du NPA, il n'y a que des « grandes compagnies »). « (Il se dit) aussi de tous ceux qui demeurent dans un quartier » (tout le quartier était en rumeur). Dans l'ancienne langue française, « on dit faire les visites du quartier pour dire aller rendre visite à toutes les personnes un peu considérables qui demeurent dans le quartier où l'on vient s'établir » - phrase qui a eu un sens de 1762 à 1962, mais qui n'en a plus guère dans les quartiers. Le sens martial actuel doit beaucoup au « terme de guerre », « lequel a plusieurs significations » (DAF, 1762) : « campement d'un corps de troupes, et le corps de troupes lui-même » ; « dans un siège, campement sur quelqu'une des principales avenues d'une place, pour empêcher les convois et les secours » ; « lieu où des troupes fatiguées vont se remettre et se rétablir pendant que la campagne dure encore ». Pour le NPA et alliés, PCF, Front de Gauche, OCI, LO, PS métissé, etc. les quartiers sont leurs troupes et les lieux où elles cantonnent et où « convois » et « secours » sont empêchés d'entrer.

Pendant de longs siècles, le mot a eu un sens stable, dans lequel se cristallisent quelques-unes des valeurs de la France, telles que la civilité, la politesse, la courtoisie, le plaisir de vivre en bonne société avec des voisins. Ces temps-là sont révolus. Désormais, dans les quartiers, le mot d'ordre est « pas de quartier ». Il faut comprendre (ceux à qui la NLF est familière décryptent tout cela sans mal) : « pas de quartier pour les indigènes ». Ce sens nouveau a été préparé par l'inflexion vers le spécifique qui touche quartier au XXe siècle et dont témoignent les auteurs de dictionnaires : académiciens (DAF, 1932-35, « certaines parties d'une ville qui ne correspondent pas exactement à des divisions administratives, mais qui ont leur vie et leur physionomie propres ») ; rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « partie d'une ville ayant une physionomie propre, une certaine unité », quartier excentrique, extérieur, perdu, animé, désert, paisible, bourgeois, pauvre, populaire, populeux, résidentiel, riche, juif, noir, occidental, indigène, commerçant, des affaires, du centre, de la gare, latin, réservé, de plaisir, des femmes). A partir de là, s'est développé, contaminé sans doute par le terme de guerre, l'emploi NLF, quand quartiers a quitté la ville et renoncé à ses valeurs (urbanité, citoyenneté, civisme, sociabilité) pour désigner des concrétions de béton aux limites des champs et des bois, dans une sorte de no man's land qui définit les quartiers NLF.

 

 

28 mars 2010

Cités

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l'origine de la France, est l'un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n'est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu'il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c'est « l'ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n'apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l'antiquité, qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l'un laïque : « ville » ; l'autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l'évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l'Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s'appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l'évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ; il y a un livre de saint Augustin qu'on appelle la Cité de Dieu ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens, avec d'autres, dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd'hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu'en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu'il « ne s'emploie guère qu'en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d'une certaine autonomie ».

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu'a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d'élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d'une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l'ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d'un État libre » (exemple tiré de l'antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l'intellectuel à la moderne, renverse l'ordre dans lequel les sens de cité sont exposés. L'article cité du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s'achève sur le sens ecclésiastique de « partie d'une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l'antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l'ancienne Grèce, les membres d'une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

Du droit, de l'église et de la politique, cité s'étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédits, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d'habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d'un pays ; les florissantes cités de l'Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d'écrivains qu'il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d'Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l'enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L'Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l'illustre Littré par l'exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l'Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d'association ») l'extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d'une usine, qu'a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu'on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), le sens politique est cité d'abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d'une ville ; l'ensemble des citoyens qui la composent » (« s'occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l'État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l'importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l'extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s'entend quelquefois d'un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

Cette extension s'amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d'agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu'à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d'agglomérations de pavillons ou d'immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d'urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l'homme, « d'animal politique » qu'il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l'un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l'Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d'un pays à l'agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d'immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d'Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d'émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu'il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l'évolution récente de cité, c'est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est à l'antonyme de la civilisation qu'elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

 

26 mars 2010

Imbroglio

 

Imbroglio, embroglie, imbroille, embrouillement, embrouille

 

 

Il n'y a rien de tel qu'un peu d'ancienne langue française (ALF) pour embrouiller les lecteurs.

Imbroglio est un mot italien qui dérive du verbe imbrogliare, « embrouiller ». Il est attesté en français à la fin du XVIIe siècle chez Bossuet dans un contexte de mépris (Bossuet écrit sur le quiétisme, dont, adversaire résolu, il obtiendra la condamnation et la fin), où imbroglio a pour sens « confusion », « embrouillement », c'est-à-dire le sens qu'il a en italien. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Diderot l'emploie non plus pour désigner l'action d'embrouiller ou de s'embrouiller, mais, par métonymie, pour désigner une situation embrouillée.

Ce n'est pas le sens de ce mot qui a posé des problèmes aux lexicographes, mais sa forme. La règle, dans l'ancienne langue française, est la francisation des mots étrangers : riding-coat devient redingote, bowling green bouligrin, Firenze Florence, etc. Il en est ainsi d'imbroglio, du moins dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), où il entre sous la forme imbroille (« mot tiré de l'italien imbroglio, embrouillement, confusion » ; il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), où il est enregistré sous la forme embroglie : « (anbro-glie, mouillez le gli), mot italien habillé à la française : embroglio (néologisme), embrouillement » (exemple : « ces droits forment un embroglie pour l'administration »). Féraud cite Necker qui se prononce très prudemment sur ce mot : « il faut attendre ce que l'usage décidera sur ce mot ». La forme française a disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) cite encore la forme francisée imbroille (« imbroglio ou, à la française, imbroille »), mais il est l'un des derniers à le faire. La forme italienne, en revanche, s'est maintenue dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française à partir de 1798 (« mot italien qui se prononce imbroillo a l'italienne ou imbroille à la française, sans faire sentir l'i et en mouillant les L : embrouillement, confusion ; il y a de l'imbroglio dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre). La définition de 1832-35 s'enrichit de ce sens : « il se dit aussi d'une pièce de théâtre dont l'intrigue est fort compliquée » (cette comédie est un imbroglio à l'espagnole) (deux sens chez Littré aussi), tandis que, dans la huitième édition (1932-35), apparaît un troisième sens : « figurément, il signifie situation embrouillée » (un imbroglio politique). Ces trois sens sont dans l'article imbroglio du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (g ne se fait pas entendre) embrouillement, confusion ; par métonymie, situation embrouillée, enchevêtrée ; se dit également de l'intrigue compliquée d'une pièce de théâtre, d'un roman ».

Les choses seraient fort simples si elles en restaient là. Or, rien n'est simple dans l'ALF. Il suffit de consulter de Féraud le Dictionnaire critique de la langue française (1788) pour en comprendre les raisons. A l'entrée embrouillage, mot d'un emploi très rare, attesté au milieu du XVIe siècle, et qu'il est le seul parmi les grands lexicographes à enregistrer, il écrit : « embrouillement (gasconisme) ; il y a dans cette affaire de l'embrouillage, de l'embrouille, de l'embrouilli », précisant que ces trois termes sont des « barbarismes en usage sur les bords de la Garonne ». D'ailleurs, en 1768, un professeur de Toulouse, désireux de corriger ses compatriotes du Midi (in Les Gasconismes corrigés) cite embrouillage et embrouille, au sens « d'embrouillement », comme des exemples de gasconismes à proscrire de la langue française. Autrement dit, la langue française ou ceux qui l'ont régie ont préféré le mot italien imbroglio, même en y conservant une forme étrangère, à deux ou trois mots gascons équivalents, qui, eux, étaient bien français. C'est que le premier était aussi un terme d'art (« une pièce de théâtre » ou un « roman »), alors que les trois autres sentaient (et sentent encore) fort les provinces un peu rustres et mal dégrossies qu'étaient censées être alors le Midi, la Guyenne, la Gascogne et le Languedoc. Au sujet d'embrouille, les rédacteurs du TLF (op. cit.) jugent, en se fondant sur Féraud, qu'il est difficile au XVIIIe siècle de distinguer embrouille des formes francisées d'embroglio, imbroglio. Il ne semble pas que ce jugement soit fondé, car aucun lexicographe du XVIIIe, du XIXe et de première moitié du XXe siècle ne cite embrouille, Féraud ne le citant que dans l'exemple qui illustre embrouillage. Embrouille entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie française après 1994 (neuvième édition, en cours de publication). De son origine gasconne, il conserve le mépris ancien attaché aux termes de la rustrerie provinciale : « (déverbal d'embrouiller), populaire, situation intentionnellement embrouillée et obscurcie dans le but de tromper quelqu'un » (« un sac d'embrouilles, une affaire douteuse, compliquée à dessein »), alors qu'il aurait pu se substituer à imbroglio.

Il n'est pas impossible que la prééminence de l'étranger sur la paysannerie française, qui explique qu'embrouille et embrouillage aient été écartés de la langue française, se vérifie dans d'autres domaines que la langue et à d'autres époques qu'au XVIIIe siècle.

 

24 mars 2010

Elément

 

 

Jacques Rossi (in Le Manuel du Goulag, Le cherche midi éditeur, 1997) consacre un court article au nom élément (en russe, element), plus exactement à l'emploi de ce nom dans la TFT ou toufta, la novlangue de l'URSS et du communisme. En latin, comme en français, ce nom désigne des réalités du monde. Dans la TFT, l'idéologie l'utilise pour désigner des personnes, mais pas n'importe quelles personnes, uniquement les « ennemis » du régime, du socialisme, de l'Etat des Travailleurs, de l'URSS, de la Révolution, de classe, etc. : « Dans la langue du Parti, ce terme est généralement associé aux épithètes contre-révolutionnaires, antisoviétiques, socialement dangereux, etc. ». C'est un classique des discours de haine que de dévaluer une personne en la désignant d'un nom de chose ou d'un nom d'animal. Jacques Rossi illustre cet emploi de cette règle d'hygiène : « avant chaque fête, les services de sécurité débarrassent les villes des éléments ».

 

Le mot élément, emprunté au latin, est attesté à la fin du IXe siècle : c'est l'un des mots les plus anciens de notre langue. En latin, il désigne des principes, des rudiments et les quatre éléments de l'univers. En français aussi. La définition la plus claire se trouve dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35) : « dans l'ancienne physique, ce mot était employé pour désigner principalement quatre substances, l'air, le feu, la terre et l'eau, que l'on croyait simples, parce qu'on ne savait pas les décomposer, et que l'on supposait être les principes constituants de tous les corps » (les cartésiens n'admettaient que trois éléments). Les académiciens notent aussi « qu'on dit souvent encore, par allusion à ce sens, surtout dans le style poétique : la mer est un élément infidèle ; le feu est un élément destructeur ; etc. ». Ces corps que l'on a crus « simples » pendant plus de deux millénaires ne le sont pas. Un enfant de dix ans qui a suivi une « leçon de choses » a appris que l'eau était formée de molécules d'oxygène et d'hydrogène. En 1798 (DAF, cinquième édition), c'est la conception de l'ancienne physique qui prévaut encore : « corps simple qui entre dans la composition des corps mixtes » (les quatre éléments : feu, eau, air, terre). En 1832-35 (DAF, sixième édition), cette erreur est corrigée : « dans la physique et la chimie modernes, on appelle en général éléments d'un corps les substances, composées ou simples, qui constituent ce corps, en se combinant les unes avec les autres sans se décomposer » (le soufre et l'oxygène sont les éléments de l'acide sulfurique). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) signale aussi le déplacement de sens causé par l'évolution des connaissances : « (terme des doctrines physiques des anciens) nom donné à la terre, à l'eau, à l'air et au feu, considérés comme constituant l'univers, et appelés les quatre éléments » et « (terme de chimie) corps simple, substance indécomposée et regardée provisoirement comme indécomposable ; on comptait il y a peu de temps cinquante-six éléments ; mais depuis on en a découvert quelques autres ; et le compte n'en est jamais définitivement arrêté ».

Le mot s'étend à d'autres réalités qu'à celles de l'ancienne physique ou celles de la chimie moderne : « (il) se dit, par extension, de toute chose qui entre dans la composition d'une autre, qui contribue à la former » (DAF, 1832-35 : les éléments du langage ; les éléments d'un bon ouvrage ; des éléments de prospérité) et « (il) signifie encore le milieu dans lequel vit et se meut un animal » (ibid. : l'élément du poisson est l'eau ; figuré, être dans son élément, être dans un lieu, dans une société où l'on se plaît, qui convient aux goûts, au caractère que l'on a ; c'est son élément se dit d'une occupation à laquelle une personne s'adonne et se plaît le plus ». Avant le XIXe siècle, l'alchimie abusait des éléments, qui étaient répartis en chauds et en froids. A partir du XIXe siècle, le terme s'acclimate dans les sciences, dures ou molles. Selon Littré, ces sciences sont la physique, l'anatomie, la chimie, la pathologie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie, le musique, le système métrique ; au XXe siècle, à ces sciences, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ajoutent la géographie, la linguistique, le droit, la psychanalyse, la psychologie et bien sûr « l'incontournable » sociologie, la didactique, la pédagogie, l'ameublement, l'architecture, la cuisine, l'électricité, la mécanique. Il n'est pas de science ou de technique ou de pseudoscience qui n'en fasse pas usage, car élément est un indice de scientificité. Un indice, que dis-je : l'emblème, l'oriflamme, la bannière de toutes les sciences.

Comme les Modernes osent tout (c'est à cela qu'on les reconnaît), ils étendent le terme élément aux personnes, sans même prendre modèle sur la TFT soviétique. Le fait est noté dans le Trésor de la langue française (op. cit.), sans ironie, ni distance, avec beaucoup de sérieux, comme le veut la « science » linguistique : « l'ensemble unitaire est de nature sociale ; l'élément est une personne ou un groupe de personnes : toute fraction d'un ensemble constitué par l'association naturelle ou conventionnelle d'êtres humains » ; « membre de tel ensemble donné, en particulier dans les armées (homme qui fait partie d'une unité ou groupe d'hommes) et dans l'enseignement (élève d'une classe) ». Ce que révèle cette définition et que confirme celle de la neuvième édition (en cours) du DAF (« individu considéré par rapport au groupe auquel il appartient »), c'est le socle épistémique grâce auquel a été effectué le transport de ce nom de chose à la désignation de personnes. Ce socle (« nature sociale », « ensemble unitaire », « groupe de personnes », « association d'êtres humains », « appartenir à un groupe », etc.) est celui de ces « sciences sociales » qui réduisent les hommes, les personnes, les êtres humains, les individus, etc. à des corps simples qui entrent dans la composition d'ensembles, l'essentiel étant l'ensemble, évidemment. Au fondement de cette réduction, se trouve la même conception que celle qui a façonné les pays communistes. Il n'est pas étonnant que, dans la langue des sciences sociales comme dans la TFT soviétique, le mot élément désigne des personnes. Il n'est pas sûr non plus que la langue du Parti charrie plus de mépris pour ces éléments que celle des sciences sociales.

 

19 mars 2010

Tontine

 

 

A en croire les journalistes qui pondent des papiers sur la façon singulière dont les membres de « communautés » asiatiques et africaines établies en France (Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens, etc.) financent les commerces qu'ils achètent (le capital est fourni par les familles déjà établies et celui qui en bénéfice le rembourse chaque année sous la forme de dividendes), la tontine (puisque tel est le nom donné à ces formes relativement primaires de financement) serait exotique et propre à un capitalisme asiatique ou africain familial qui émerge des ruines d'anciens systèmes au mieux féodaux, au pis archaïques. Il est vrai que ce mot est en usage dans le français d'Afrique où il désigne une « association de personnes qui versent régulièrement de l'argent à une caisse commune dont le montant est versé à chacun de ses membres à tour de rôle ; par métonymie, ce montant » (Trésor de la langue française, 1971-944) et que cet emploi a pu abuser les journalistes, lesquels n'existent que pour ça.

Bien entendu, il n'en est rien. Rien n'est plus français que la tontine. Tous les lexicographes anciens en conviennent. Ménage est le premier à dévoiler cette origine, dans la seconde édition (1694, posthume) de son Dictionnaire étymologique de la langue française : « on appelle ainsi l'édit du roi, donné à Versailles au mois de Novembre 1689, enregistré au Parlement de Paris le premier Décembre suivant, pour la création de quatorze cents mille livres de rentes viagères sur l'Hôtel de Ville de Paris, qui seront acquises suivant les différents âges des acquéreurs, avec accroissement de l'intérêt des mourants au profit des survivants ». Après avoir tenté d'expliquer la chose en des termes très obscurs, il explique lumineusement - ce qui est, il est vrai, fort simple - l'origine du mot : « on l'appelle de la sorte, à cause que Laurens Tonti, napolitain, en a été l'inventeur; comme il paraît par l'édit du roi pour la création de la Société de la Tontine Royale, donné à Chalons au mois de Novembre 1653 ». En réalité, Tonti se prénommait Léonardo et c'est Mazarin (et non Louis XIV, trop jeune) qui a introduit en France ce moyen simple de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat.

Le mot entre en 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française (deuxième édition). Le sens se rapporte à l'édit de 1653, et non à celui de 1689 : « sorte de bien à vie sur le roi, ainsi appelé de celui qui en avait donné avis, et qui s'appelait Tonti » (exemples : chaque action sur la Tontine est de cent écus ; la Tontine est divisée en quatorze classes ; tout le revenu de chaque classe de la Tontine accroît aux derniers vivants de la même classe ; avoir plusieurs actions à la Tontine). Dans la rubrique « étymologie et histoire » du Trésor de la langue française (1971-94), est cité un extrait de L'Encyclopédie méthodique (1787, tome 3, Finances) qui a le mérite d'expliquer en peu de mots en quoi consiste le principe de ce système de financement : « association mutuelle dans laquelle chaque associé verse une certaine somme pour en constituer une rente viagère ».

L'article de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éditeurs) est signé Jaucourt : « (Finances) le privilège qu'ont les acquéreurs d'hériter de la portion de ceux qui décèdent était très propre à engager les particuliers à y employer quelques sommes, et à procurer très promptement au gouvernement les fonds dont il avait besoin. C'est en effet ce qu'on vit arriver : la tontine dont nous parlons fut d'un million 25 mille livres de rente, et coûta cher à Louis XIV ». Jaucourt qui avait le sens de l'intérêt général et peu d'inclination pour les dépenses inutiles condamne la tontine : « les rentes viagères font un tort irréparable aux familles, dont le prince devient insensiblement l'héritier ; mais de tous les expédients de finance, les tontines sont peut être les plus onéreuses à l'Etat, puisqu'il faut environ un siècle pour éteindre une tontine, dont en même temps les intérêts sont d'ordinaire à un très fort denier ». Il préfère d'autres moyens : « il semble donc qu'un Etat qui n'est pas absolument dépourvu de ressources devrait recourir à de toutes autres voies. Il pourrait, par exemple, se procurer avec promptitude une grande somme d'argent, en établissant des annuités viagères, c'est-à-dire un emprunt dont le capital serait remboursé certainement par égales portions dans un nombre d'années, soit que les prêteurs vécussent ou non ; mais on y attacherait un intérêt qui ne cesserait qu'à la mort du prêteur. Il est évident que le remboursement annuel d'une partie du capital mettrait les familles en état de replacer à intérêt les sommes, à fur et mesure de ce remboursement. Ainsi lorsque le capital entier serait rentré, le prêteur jouirait en sus de son intérêt ordinaire, de la rente viagère sur l'Etat. Si le prêteur venait à mourir dès la première année du prêt, la famille n'aurait jamais perdu que partie des intérêts, et recouvrerait en entier le capital aux termes fixés. Ainsi 1° l'intérêt de cet emprunt devrait être fort bas ; 2° il n'est pas néanmoins de chef de famille qui n'eût à cœur de placer quelque somme de cette manière sur la tête de ses enfants : car s'ils vivent, c'est augmenter leurs revenus ; s'ils ne vivent pas, il n'y a qu'une partie des intérêts de perdue. On croit donc qu'en fixant cet intérêt à deux et demi pour cent, l'Etat trouverait des prêteurs en abondance, en revêtant son emprunt de toutes les sûretés suffisantes pour le rendre solide, et l'accréditer invariablement ».

La Révolution a rendu caduque la tontine royale. Dans les dictionnaires d'Ancien Régime, c'est ce sens qui est relevé : « sorte de rentes viagères sur le roi, avec droit d'accroissement pour les survivants (DAF 1762, 1798, Féraud 1788) ; dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, c'est : « sorte de rentes viagères avec droit d'accroissement pour les survivants » (DAF 1832-35, 1879) ou « réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes » (Littré 1863-77, DAF 1932-35), Littré notant même que le nom tontine est étendu « à toute opération financière fondée sur la durée de la vie humaine ». Le terme est toujours en usage dans le droit civil : « groupe d'épargnants d'âges différents au sein duquel les parts des associés qui meurent sont réparties entre les survivants, soit qu'ils se partagent le capital accumulé, soit qu'ils bénéficient d'une rente viagère constituée à partir de ce capital » (in Trésor de la langue française, op. cit.). La fin de l'Ancien Régime a sonné le glas des tontines royales et même, comme le suggérait Jaucourt, du recours à la tontine par l'Etat. Deux écrivains en témoignent, Balzac en 1834 : « nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses », et Morand en 1944 : « quant aux républiques, vertueuses par principe, elles condamnèrent volontiers les tontines, peut-être par esprit de concurrence, le suffrage universel étant, comme dit Proudhon, la loterie suprême » et elles y préfèrent les loteries, les lotos, les paris sportifs, les jeux de hasard, les casinos.

Ce qu'il y a d'admirable dans cette affaire, c'est de constater qu'un moyen royal d'accumuler de l'argent est réintroduit en France, deux siècles après en avoir été banni, par des immigrés venus d'Afrique et d'Asie et dont la seule raison d'être est de tontiner. Mazarin et Tonti ne leur ont-ils pas montré la voie en 1653 ? Tout cela se fait au détriment de l'Etat, tout cet argent venu d'on ne sait quels souterrains échappant à la TVA, à l'impôt de solidarité sur la fortune, à l'impôt sur les bénéfices, etc. C'est sans doute cela l'ironie de l'histoire.

 

16 mars 2010

Région

 

 

Les électeurs qui, dimanche dernier, ont glissé dans une urne un bulletin de vote et ceux qui répèteront ce geste dans cinq jours savent sans doute que les régions, définies comme des « territoires formant une unité administrative regroupant plusieurs départements », n'ont d'existence en France que depuis 1972 (« établissement public, créé par la loi du 5 juillet 1972, remplaçant la circonscription d'action régionale et la région de programme, et dont la mission est de promouvoir le développement économique et social de la région (on en compte 22) ») et que le renforcement de leurs pouvoirs date des lois de « décentralisation » de juillet 1983.

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), les régions sont tout autre chose et n'ont rien d'administratif : « certaine étendue sur la terre, dans l'air ou dans le ciel. Sur la terre, c'est la même chose que contrée. Les astronomes divisent le ciel en régions ; l'air a trois régions, la moyenne, la haute et la basse ; les diverses régions de la terre (tempérées, méridionales, septentrionales, d'Afrique, d'Asie, etc. On dit aussi la région du feu pour dire la sphère du feu. Les médecins disent aussi la région du foie, de la rate, du cœur pour dire l'endroit du corps où est le foie et les parties voisines, l'endroit où est le cœur, etc. ». Ces sens, qui peuvent paraître étranges, viennent du latin, où regio a pour sens « direction, ligne droite », « ligne (dans la science des augures), zone (du ciel), horizon, limite », « au pluriel, limites, bornes, frontières », « région (de l'air ou de la terre), division, section », « pays, contrée, parage, endroit, territoire », « région, quartier (une des divisions municipales de Rome) », « au figuré, sphère, domaine, champ, carrière ». Région, attesté au début du XIIe siècle, conserve une partie des sens latins : « pays », « espace du ciel correspondant à chacun des signes du zodiaque », « chacune des différentes parties du ciel », « chacune des couches différentes de l'atmosphère », « champ où s'exerce une autorité », « partie du corps plus ou moins délimitée ».

L'article de la quatrième édition (1762) du DAF est plus précis que celui de la première, en particulier sur l'emploi du mot en philosophie : « à l'égard de l'air, les philosophes le divisent en trois régions, haute, moyenne et basse. La basse région est celle qui touche la terre et qui l'environne immédiatement. La moyenne région est celle qu'on suppose commencer au-dessus des plus hautes montagnes. Et La haute région est celle qu'on prétend qui va jusqu'au ciel de la Lune. A l'égard du ciel, les augures romains le divisaient en quatre régions, lorsqu'ils voulaient tirer des présages. Les anciens philosophes disaient la région du feu, pour dire la partie de l'air la plus élevée ». A ces belles choses, les académiciens ajoutent cette perle (DAF, 1835, sixième édition) : « région se dit figurément en parlant de la philosophie, des sciences, etc., et sert à désigner le degré qu'on y occupe, le point où l'on s'y élève » (il s'élance dans les hautes régions de la philosophie ; il se perd dans la région des hypothèses ; c'est un esprit spéculatif qui ne se plaît que dans les plus hautes régions ; la faiblesse ou la paresse de son esprit le retient dans les moyennes régions de la science, l'empêche de s'élever au-dessus de la moyenne région).

D'un dictionnaire à l'autre, les définitions s'amplifient. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue neuf sens : « grande étendue de pays », « espace que présente le ciel », « terme de physique ancienne, hauteurs, couches différentes de l'atmosphère », « en parlant de la philosophie, des sciences, etc. degré, point où l'on s'élève », « régions élevées, hautes régions, se dit quelquefois, par une autre figure, des hauts rangs, rois, princes, etc. », « au figuré, il se dit de ce que l'on compare à une région », « il se dit des différentes parties de la surface visible de la lune », « terme d'anatomie, nom donné à des étendues circonscrites de la masse du corps ou de la surface des organes », « terme de musique, région du chalumeau se dit de l'octave basse de la clarinette ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nombre des sens relevés est multiplié par 3. Dans la langue moderne, tout fait région, comme chez Rabelais tout faisait ventre.

Pour ce qui est du sens politique de région, il tient beaucoup de l'emploi du mot dans les bureaucraties militaires : région militaire, région maritime, région aérienne et dans les bureaucraties commerciales et d'affaires : région économique. Il est digne de ses ascendants.

 

 

15 mars 2010

Elimination

 

 

Une comparaison permettra aux lecteurs de se représenter la modernité d'élimination. La définition qui en est donnée dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), où il entre pour la première fois, est si sommaire que l'on est en droit de penser que ce nom était d'un d'emploi rare : c'est « action d'éliminer ou état de ce qui est éliminé ». Dans la neuvième édition (en cours de publication), un siècle et demi plus tard, quatre sens sont distingués et dans chaque sens, des emplois différents. L'article qui y est consacré, rédigé à la fin des années 1990, est même plus long (ce qui n'arrive quasiment jamais dans ce dictionnaire) que le même article du Trésor de la langue française (1971-94), rédigé quelque vingt ans plus tôt. De cela, on peut inférer que l'élimination des déchets, des concurrents faibles, des animaux nuisibles, des hommes et même de peuples entiers, etc. fait une des essences de la modernité.

Dérivé du verbe éliminer, élimination est attesté en 1765 comme terme d'algèbre et défini ainsi dans cet emploi, un siècle plus tard : « terme d'algèbre, opération qui consiste, étant donné plusieurs inconnues et autant d'équations, à faire disparaître successivement ces inconnues, en les ramenant toutes à une dernière, laquelle, se déterminant par la dernière équation, conduit à la connaissance de toutes les autres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C'est au milieu du XIXe siècle qu'est attesté le sens « action d'écarter une personne » et que le mot est employé en physiologie, deux sens que Littré (op. cit.) relève : « procédé qu'on emploie dans les concours pour écarter les plus faibles des concurrents et concentrer le débat entre les plus forts » et « élimination des poisons, l'expulsion des poisons introduits dans le corps ».

Les dictionnaires modernes enregistrent ces emplois. Ainsi le Trésor de la langue française (op. cit.) distingue le sens physiologique ou médical (élimination des déchets, des substances toxiques, élimination rénale, etc.) de l'emploi usuel : « le fait d'éliminer, de faire disparaître », « en parlant d'une chose » (élimination de la souffrance, des ornements, des causes de guerre, de l'esclavage de l'homme, des inconnues en algèbre), et « en parlant d'une personne », en particulier dans l'enseignement : « trois modes d'élimination marquent donc les générations d'élèves : l'examen et le concours, l'inégalité sociale des niveaux culturels et l'orientation, l'auto-élimination ». Les académiciens sont plus exhaustifs que les lexicographes du TLF dans l'inventaire des horreurs nommées élimination. Les trois sens du TLF, dont celui-ci : « action de retrancher d'un ensemble, d'écarter d'un groupe » (élimination de pièces défectueuses, de dossiers incomplets ; élimination d'un tiers des candidats à l'issue d'une épreuve, d'un concours ; élimination d'un concurrent pour cause de retard, de tricherie), sont couronnés de l'emploi dans le vocabulaire des sports : « le fait d'être écarté d'une série d'épreuves, d'une compétition » (élimination d'une équipe par l'équipe adverse ; élimination en demi-finale), d'un emploi « au figuré » (raisonner, procéder par élimination, en écartant successivement diverses données ou hypothèses pour n'en garder qu'une, considérée comme la plus vraisemblable ou la plus rationnelle) et de ce sens « action de faire disparaître, de supprimer », éminemment moderne, surtout dans les exemples : « élimination de la corruption ; élimination d'une espèce animale ou végétale par sélection naturelle ; élimination de la presse d'opposition, et spécialement, élimination physique ou, elliptiquement, élimination, mise à mort, assassinat », comme dans l'exemple « l'élimination d'un chef de bande par son rival ».

A ces tableaux de chasse modernes, il manque quelques beaux trophées, tels l'élimination des nuisibles (êtres humains, pas insectes), l'élimination des « tarés » et des « fous », l'élimination (comprendre la liquidation) d'opposants politiques, l'élimination (massacre ou extermination) de peuples.

 

 

14 mars 2010

Sondages

 

Ce nom, dérivé du verbe sonder, est attesté à la fin du XVIIIe siècle. Il est relativement récent et il est moderne, parce que, pendant plus d'un siècle, il est en usage dans le vocabulaire des techniques et de l'industrie houillère naissante. C'est, en 1773, « l'examen de couches de terrain au moyen d'une sonde » (in L'Art d'exploiter les mines de charbon de terre). Le mot entre en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie française (sixième édition) : « action de sonder ; il se dit surtout en parlant des terrains » (exemple : les opérations du sondage ont occasionné de grandes dépenses). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le même sens (« action de percer le sol avec une sonde ») tout en énumérant de nouvelles fonctions, qui excèdent la seule recherche de charbon : « le sondage est employé pour reconnaître la nature du sous-sol, provoquer la formation d'une source, ou procurer à l'eau superficielle une issue ». On sonde aussi les mers et les océans. En 1857, sondage est attesté dans le sens « d'action de jeter la sonde au fond de l'eau pour mesurer la profondeur ou examiner la nature des fonds », ce que Littré relève : « sondage à la corde, sondage chinois, celui qui se fait au moyen d'un mouton fixé à une corde, à l'aide de laquelle on le soulève, et qu'on laisse retomber ». Au XXe siècle, les réalités à sonder s'accroissent : l'atmosphère (en 1904), puis le corps humain, ensuite toute autre réalité tangible et enfin, à compter de 1949, l'opinion publique et l'état d'un marché. La huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) est en retard sur ces avancées, puisque le sens défini un siècle plus tôt (« action de sonder ; il se dit particulièrement en parlant des terrains ») n'est complété que de l'emploi médical : « il se dit aussi en termes de médecine » (exemple : il a fallu pratiquer un douloureux sondage).

En 1872, les emplois de sondage se limitent (in Littré, op. cit.) aux terrains et aux océans ou autres étendues d'eau. Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), il y a plus de dix emplois et sens différents recensés. La technique des sondages a fait un grand bond et elle s'applique à de plus en plus de réalités, réalités tangibles et idéelles ou même idéologiques, comme l'opinion. C'est la « mesure des profondeurs aquatiques » et une « méthode d'étude des fonds », la « mesure de l'atmosphère en altitude », « l'action de creuser un terrain pour pratiquer des analyses, des mesures, des forages », « les trous, excavations produits(es) par cette action », « l'action d'examiner une paroi, un sol pour y découvrir une cache » ; en médecine, « l'action d'introduire une sonde dans un canal, dans une cavité naturelle ou accidentelle afin d'en évacuer le contenu ou d'y introduire un médicament liquide ou un gaz » ; une « enquête, une investigation rapide » (par la police par exemple), « l'action de chercher à pénétrer le secret, le mystère de quelqu'un ou de quelque chose ». Les emplois les plus modernes sont ceux de la statistique, science moderne s'il en fut, au même titre que la physiologie sociale et la psychologie. C'est une « enquête par questionnaire sur un sujet précis, réalisée sur un échantillon ou une fraction de population déterminé(e) par des techniques rigoureuses pour être représentative d'un ensemble » (sondage par grappes, par quotas, enquêtes par sondages, théorie des sondages, sondage aléatoire, sondage empirique). De la statistique, les sondages colonisent naturellement la sociologie et la politique, ne serait-ce que pour donner un vernis technique ou scientifique à ces deux entités, dont les partisans ne rêvent pour elles et pour eux aussi que d'un couronnement scientifique. Les sondages d'opinion (publique) sont des « enquêtes par sondage servant à connaître le point de vue ou les convictions d'une population sur une question idéologique » ou « servant à déterminer le pourcentage d'opinions positives que recueille un parti ou un homme politique, à estimer le pourcentage de votes positifs à la veille d'une consultation électorale ». Jadis, les sondages servaient à trouver du charbon ou de l'eau ; aujourd'hui, ils ont pour fonction de trouver des gisements de suffrages. La belle avancée démocratique, disent d'une seule et même voix politologues et sociologues. Cette activité moderne est d'une immense utilité sociale, puisqu'elle fait germer partout des instituts de sondages (IFOP, SOFRES, Louis Harris, Publimétrie, etc.) et emploie d'innombrables gratte-papiers en lignes, colonnes, camemberts, graphiques, etc.

 

12 mars 2010

Ecologie

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n'est pas un mot grec, mais un mot allemand. Certes les Allemands l'ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l'Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur certes de la théorie de l'évolution des espèces, mais aussi propagandiste du pangermanisme, d'une classification hiérarchisée des races humaines, de l'eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c'est l'hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l'ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l'inquisition et que l'écologie qu'il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.

De l'allemand, où il a d'innombrables succès, ce discours de la maison passe en français en 1910 où il est assumé par quelques botanistes, dont Jaccard et Flahault : « le terme écologie comprend l'ensemble des relations existantes entre les individus végétaux ou les associations végétales d'une part et la station d'autre part (oikos = demeure = station = milieu). L'écologie comprend l'étude des conditions de milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément - autécologie -, soit réunies en associations - synécologie -, ou étude des formations ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n'est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c'est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l'ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l'eugénisme, etc. On peut s'étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l'indignation convenue des bien pensants.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n'est pas fait état de l'emploi d'écologie en politique, ni de l'existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s'ils accédaient au pouvoir, d'appliquer dans l'ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu'alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l'environnement) était d'un usage plus courant et plus largement répandu qu'écologie. C'est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu'a été créé le premier Ministère de l'Environnement. Les hommes politiques d'alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu'ils avaient constaté les horreurs qu'ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n'en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l'emploi politique du mot écologie. L'écologie ne se cantonne pas à « l'étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l'élimination des facteurs qui menacent l'équilibre biologique, etc. » (les tenants de l'écologie estiment que le progrès technique provoquera, s'il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l'homme et son milieu). C'est l'emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d'Haeckel, est au fondement de l'écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l'âne dans les associations d'idées dévoile le discours de l'inconscient.