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10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



02 novembre 2009

Incinération

Aujourd'hui, fête des morts.

  

Le nom incinération, emprunté du latin médiéval incineratio (XIIe siècle : il n’y a pas d’occurrence en latin « classique » ou « impérial »), et attesté à la fin du XIVe siècle, ne soulève pas de difficulté pour ce qui est du sens ou de l’évolution du sens. En latin médiéval, c’est « l’action d’incinérer » ; en français aussi, dans L’Encyclopédie (1751-64) et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), où il est défini pour la première fois : « action de réduire en cendres » ; « action de réduire en cendres, état de ce qui est réduit en cendres » (1798, 1832-35, 1879) ; « action de réduire en cendres » (1932-35) ; « action d’incinérer, le fait d’être incinéré » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Dans L’Encyclopédie, ainsi que dans les sixième et septième éditions du DAF (1832-35, 1879) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est précisé que c’est un terme de « chimie » : « terme de chimie ; action d’incinérer ou état de ce qui est incinéré. Particulièrement, opération par laquelle on brûle une matière organique contenant des parties minérales fixes, afin d’obtenir séparées ces dernières sous la forme de cendres », précise Littré, qui illustre cet emploi « particulier » de cet extrait de Buffon : « on obtient, par la combustion et l’incinération des plantes qui croissent près de la mer, et qui, par conséquent, sont imprégnées de sel marin, on obtient, dis-je, en grande quantité l’alkali minéral ou marin, qui porte le nom de soude ». C’est cet exemple qui illustre aussi la définition des septième et huitième et éditions du DAF (1879, 1932-35) : on obtient la soude par la combustion et l'incinération des plantes marines, lequel est actualisé ainsi dans la neuvième édition (en cours) : autrefois, on obtenait la soude par la combustion et l’incinération des plantes marines ; une usine d’incinération des ordures ménagères.

C’est Littré qui, le premier, signale que l’incinération est aussi l’action de réduire en cendres les cadavres, emploi que les académiciens décrivent ainsi en 1879 et en 1932-35 : « l’incinération des morts, action de brûler les morts pour leur rendre les derniers devoirs » et dans l’édition en cours : « l’incinération des morts, aussi appelée crémation ». Il y a trente ans environ, seul 1% des morts était incinéré ; aujourd’hui, ce chiffre est de 30% dans l’ensemble de la France et il atteint 50% dans les villes. L’incinération est en train de se substituer à l’inhumation. Naguère, on enterrait ; aujourd’hui, on brûle. Les dictionnaires cités, dont certains sont contemporains (neuvième édition du DAF) ou quasiment contemporains (le TLF a été publié entre 1971 et 1994) ne notent pas l’extension de cette pratique funéraire au détriment de l’inhumation et, quand ils la citent, ou bien ils la rapportent à l’Antiquité, ou bien ils en font une spécificité de pays exotiques : « l’incinération des morts, manière, chez les anciens, de leur rendre les derniers devoirs » (Littré, 1863-77) ; « l’incinération des morts était en usage chez les anciens » (DAF, 1879) ; « l’incinération des morts était en usage dans l’antiquité » (DAF, 1932-35) ; « incinération des morts, action de brûler les corps des morts et de les réduire en cendres au lieu de procéder à l’inhumation ordinaire » (Trésor de la langue française, 1971-94, illustré de l’extrait d’un Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de 1914 : « on rencontre parfois dans un même tumulus les deux rites de l’incinération et de l’inhumation ») ; « l’incinération est rituelle en Inde » (DAF, édition en cours). La seule référence à l’incinération en France se trouve dans un texte de Martin du Gard (1951), cité dans le TLF : « Gide m’interroge longuement sur les procédés, les formalités de l’incinération ».

C’est à ces faits que l’on prend conscience, s’il en était besoin, qu’un fossé se creuse entre la France de naguère, celle où l’on enterrait les morts et qui s’éloigne à toute vitesse de nous, et celle de demain, où ils seront tous brûlés (ce qui rendra inutile l’agrandissement des cimetières), séparées l’une de l’autre par un abîme, avec tous les conséquences que l’on peut imaginer. Les historiens estiment que, depuis des milliers d’années, la terre de France contient presque autant de morts qu’il y a aujourd’hui de vivants sur la terre. Si l’incinération remplace complètement l’inhumation, dans quelques milliers d’années, il ne reste plus aucune trace du passage sur la terre de millions de Français. Tant pis pour eux, si c’est ce qu’ils veulent…

Ce n’est pas la seule remarque que l’on peut faire à propos de l’incinération. Littré, par exemple, prend soin de distinguer, en les faisant précédant du chiffre 1 et du chiffre 2, les deux emplois d’incinération : l’incinération des corps et l’incinération des plantes marines. Les académiciens prennent soin aussi de distinguer les deux emplois, lesquels, dans la neuvième édition, sont séparés par la mention « spécialement ». Il en va tout différemment dans le Trésor de la langue française (1971-94), monument de la modernité progressiste et incroyante. Les différents emplois sont énumérés sous un même sens : « action d’incinérer ; résultat de l’action », que ce soit l’incinération des plantes utiles à l’industrie et des plantes arrachées, celle « des boues d'épuration, des eaux résiduaires, des déchets urbains ou industriels » (l’incinération est appelée à de grands développements vu la nécessité de détruire les déchets domestiques et parfois aussi, certains produits toxiques, 1975) ou celle des morts. Autrement dit, il n’est pas fait de différence dans l’incinération, qu’elle consiste à éliminer des ordures ou des corps. Le cœur de la modernité est comme un volcan : tout y fait cendres. Littré et les académiciens affirment que l’incinération n’est pas une profanation, mais « une manière, comme une autre, de rendre aux morts les derniers devoirs » : enterrer ou incinérer seraient les modalités par lesquelles s’exprimerait l’antique respect dû aux morts. Mais Michelet, Jules de son prénom, en 1874, dans un ouvrage au titre prémonitoire, Chemins vers l’Europe, vend la mèche : « l’hygiène, écrit-il, à propos de l’inhumation, commanderait de revenir à la coutume de l’incinérationdes morts. Rome, dans l’antiquité, pour des raisons analogues, en fit un long usage ». Ce qui fait le succès de l’incinération, c’est la volonté de faire propre. L’hygiène a raison de tout : elle commande de brûler les ordures ménagères, les feuilles mortes, les charognes, les cadavres. Plus de traces, plus rien, le néant, tout est propre, pur, immaculé.

 

01 novembre 2009

Retour sur identité

 

 

Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.   

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas  étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste  lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».

Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.    

 

 

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.

 

 

 

 

 

27 octobre 2009

Bagne

 

 

Ce n’est pas le sens de ce mot qui soulève quelque difficulté, ni même ce que le mot désigne et que chacun connait (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « établissement pénitentiaire où étaient détenus les prisonniers condamnés aux travaux forcés » (les premiers bagnes étaient établis à Brest, à Rochefort et à Toulon ; plus tard le bagne a été transféré en Guyane) ; « la peine des travaux forcés elle-même » (être condamné au bagne ; faire dix ans de bagne) ; « au figuré, situation astreignante, travail particulièrement pénible » ; et Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762 : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail »), ni même l’origine du mot (DAF, neuvième édition, en cours : « emprunté de l’italien bagno, « bain », attesté pour désigner l’établissement pénitentiaire de Livourne, construit sur un ancien établissement de bains »), mais l’origine de la chose même : qui, des Génois ou des musulmans, a le premier aménagé un ancien établissement de bain en prison pour esclaves ou en camp de rétention de personnes enlevées ?

Le politiquement correct étant ce qu’il est et l’islam jouissant chez les bien pensants de la clause de la religion toujours favorisée, quoi qu’elle inspire, cause, fasse, occasionne, décide, etc. et dont il est hachouma de médire, le mot bagne est un terrain glissant, dangereux, miné. E pericoloso sporghersi, surtout ne pas s’y pencher ! En 1609, un ambassadeur écrit à Henri IV, roi de France et de Navarre : « l’esclave est dans le bain du Grand Seigneur » ; en 1629, le Bey de Tunis, dans une lettre qu’il adresse aux consuls de Marseille, emploie le mot bagne, et non plus bain ; en 1631, le consul de France à Tunis écrit : « ils mirent tous les mariniers (comprendre : les « marins » enlevés) dans les bains » (comprendre : « au bagne ») ; en 1637, le père Dran (Histoire de Barbarie) écrit : « à Tunis, se voient encore plusieurs grands logis, qu’ils appellent bagnes, où l’on enferme les esclaves chrétiens » ; « il y a à Tripoli un grand logis de ceux qu’ils appellent bagnes ou prisons, qui servent, comme j’ai dit ci-devant, à y enfermer les pauvres esclaves chrétiens ». Le premier qui ait évoqué la nécessité d’aménager des bagnes en France est Colbert, en 1669 : « un bagne serait nécessaire pour tenir les esclaves et les forçats en sûreté, dans lequel l’on pourrait leur pratiquer leurs commodités pour les besoins de la vie ».

De tous les anciens lexicographes, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui expose l’emploi de bagne dans les pays musulmans : « lieu où l’on renferme les esclaves en Turquie » (il ajoute : « ce n’est pas un mot turc, il vient de l’italien bagno, qui a cette signification »), avant même d’en définir l’emploi « moderne » ou récent : « on le dit aussi du lieu où logent les forçats qui ne sont pas sur les galères », les académiciens se contentant du seul emploi en usage en France : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail » (1762, 1798, 1832-35 : « lieu où l’on tient des forçats à la chaîne, où l’on renferme les forçats après le travail » ; le bagne de Brest, de Toulon ; 1879, 1932-35), comme Littré d’ailleurs (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « lieu où sont renfermés les forçats »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent cet emploi comme vieux : « bâtiment où étaient enfermés des esclaves, notamment à Constantinople », l’illustrant d’un extrait de Saint-Edme (1825) qui cite l’ouvrage du père Dran : « le père Dran, dans son Histoire de Barbarie, cite les bagnes de Tunis, de Tripoli et d'Alger, comme de grandes maisons, distribuées en petites chambres basses, sombres et voûtées, chacune renfermant quinze ou seize esclaves, couchés sur la dure, et gardés par des sentinelles ».

Littré essaie dans l’article bagne de démêler les choses : « de l’italien bagno et espagnol baño, que les Arabes nomment ainsi, dit Cervantès. Mais le dire de Cervantès paraît erroné, et l’on ne trouve, ni dans l’arabe, ni dans le turc, aucun mot qui se rapproche de bagne en cette signification. On dit, et cela paraît vraisemblable, qu’à Constantinople il y eut un local de bains employé accidentellement à renfermer des prisonniers, et que de là vient le nom de bagne ». Ce que l’on constate, c’est que Littré, en dépit du témoignage de Cervantès, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été esclave chez les musulmans, ne parvient pas à dire la réalité de l’esclavage massif en terre d’islam. Sa remarque n’est qu’une suite de dénégations : Cervantès se serait trompé ; il n’y a pas de mot bagne en arabe ou en turc (ce qui ne prouve rien pour ce qui est de la chose désignée par le mot) ; si un bagne a existé à Constantinople, c’est par accident ou occasionnellement. Or, tout - les faits, l’histoire, les témoignages d’anciens esclaves libérés contre une rançon - indique que les musulmans, pendant plusieurs siècles, et bien avant le XVIe siècle, se sont enrichis avec le commerce d’être humains : razzias, rançons, esclavage massif. Il n’y aucun scandale à le dire. Le scandale est plutôt dans l’occultation des faits. Or, pour ce qui est du camouflage des choses, les rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française (1971-94) battent à plate couture Littré. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer les détours que prennent les Tartuffes pour cacher ce que les autres ne doivent pas voir : « bien que bagne soit attesté sous cette forme dès 1629 et considéré alors comme terme de l’Afrique du Nord, la forme en usage jusqu’à la fin du XVIIe siècle est la traduction bain ; bagne ne s’implantera définitivement qu’avec Colbert qui étudiera et copiera l’organisation italienne. D’Italie où il signifie à l’origine « bain », l’établissement pénitentiaire de Livourne étant construit sur un ancien bain, le terme passa en Turquie, spécialement à Constantinople où les prisonniers chrétiens, en grande partie italiens, dénommèrent l’établissement bagno pour la même raison, et de là en Afrique du Nord, dont était alors maître le Grand Seigneur ». Autrement dit, les Turcs et autres musulmans ont imité les Italiens de Livourne et les Français (Colbert en fait) ont fait du bagne la réalité épouvantable qu’il est devenu. Voilà par quel tour de bonneteau verbal l’islam et les musulmans sont exonérés de toute responsabilité dans l’esclavage, lequel, pourtant, est attesté depuis plus de quatorze siècles en Islam, où l’on dénombre plus de 15 millions de victimes. En fait, bagno est un terme de lingua franca, franco ou petit mauresque, langue attestée dès le XIIIe siècle et faite de trois ou quatre cents mots italiens ou espagnols dont les maîtres musulmans se servaient pour communiquer avec leurs esclaves chrétiens ou avec les prisonniers qu’ils enfermaient avant de les délivrer contre une rançon. Que ces esclaves enfermés dans des prisons ou dans des camps au bord de la mer, d’où il leur était impossible de s’évader, aient nommé bagno, par ironie ou au sens propre, le camp où ils étaient enfermés, n’a en soi rien d’étonnant ou d’anormal. Que le mot bagno ait été attesté en 1548 pour désigner le bagne de Livourne, qui était un établissement de bains, ne prouve rien. L’esclavage de chrétiens dans les ports d’islam ou à proximité de ces ports, est un fait avéré bien avant le XVIe siècle. L’antériorité islamique de la chose ne peut en aucun cas être niée par l’italianité du mot.

 

 

 

 

26 octobre 2009

Connecter, déconnecter


Voilà deux verbes modernes, le second, déconnecter, attesté à compter de 1957, l’étant encore plus que le premier, qui est employé pour la première fois dans une lettre que le souverain de Prusse, Frédéric II, grand écrivain français, a adressée à Voltaire : « Je vous enverrai la traduction du Traité de Dieu, de l’âme et du monde par Wolf, dès qu’elle sera achevée ; et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes les propositions qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne », dans laquelle ce verbe, emprunté du latin conectere, « lier ensemble », « relier », se rapporte, non pas comme dans la langue actuelle, à des réalités matérielles, machines, lignes électriques, tuyaux, ordinateurs, serveurs, etc., mais à des réalités conçues par les hommes : idées, propositions, thèses, hypothèses…

Le mot est rare. Sébastien Mercier, dans sa Néologie (1801), le tient pour un néologisme. Barré est le premier lexicographe à l’enregistrer comme un « terme didactique » en 1842 dans son Complément au Dictionnaire de l’Académie française, le définissant en termes vagues : « être en connexion » et l’illustrant d’un fragment de l’extrait de Frédéric II : « Toutes les propositions connectent les unes avec les autres, a dit le grand Frédéric ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le recense aussi, se contentant de répéter la définition de Barré : « terme didactique, mettre en connexion ; se connecter, verbe réfléchi, avoir de la connexité », qu’il illustre de la citation de Frédéric II. Mais les académiciens l’ignorent dans les sixième (1832-35), septième (1879), huitième (1932-35) éditions de leur dictionnaire. C’est à partir de 1929 que le verbe s’emploie dans le vocabulaire de l’électricité. Après avoir eu pendant près de deux siècles un sens figuré (les propositions connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne), il prend un sens propre, qui est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « électricité, établir une ou plusieurs liaisons entre différents organes ou machines grâce à des conducteurs électriques ». Le premier exemple se rapporte à l’électricité, le second aux ordinateurs : le conjoncteur-disjoncteur connecte automatiquement la batterie aux bornes de la dynamo (1951) ; si par exemple une question est achevée au milieu de la nuit, la machine se connecte automatiquement à un autre problème (1957), mais aucun des deux n’illustre les emplois actuels, ceux d’un ordinateur relié à un autre ordinateur, à un serveur et à un réseau, ou au réseau des réseaux, que tous les « connectés » de la toile connaissent. Même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, le sens actuel, celui de l’informatique et du net, est à peine esquissé : « établir une connexion, un raccordement. Connecter deux lignes électriques, deux conducteurs. Un tuyau connecté à un réservoir ». Un moteur de recherche comme Google recense plus de 45 millions de pages consacrées à connecter, se connecter, connecter à, etc. Les grands dictionnaires du XXe siècle, le TLF et le DAF, ont été publiés il y a trop longtemps, moins de trente ans !, pour enregistrer les emplois modernes ou dernier cri de connecter. C’est dire si la langue évolue vite. Il en va de même pour le verbe déconnecter. Pour les rédacteurs du TLF, la définition en est : « enlever le raccord reliant deux appareils » ; « rompre la liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » ; « séparer, désunir, soustraire d’un ensemble environnant, d’un circuit », tandis que les académiciens se contentent de « rompre une connexion » (déconnecter un circuit, un appareil). En moins d’une décennie, internet a favorisé la formation de milliers de mots nouveaux ou celle d’emplois nouveaux de mots anciens : connecter et déconnecter sont de ceux-là.

24 octobre 2009

Décentralisation

Décentraliser, décentralisation

 

 

         Voilà deux mots de la politique moderne, enregistrés pour la première fois en 1842 dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe au sens « d’opérer la décentralisation », le nom, « action de détruire la centralisation ». Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le nom, dérivé du verbe, serait attesté avant 1829, tandis que le verbe, dérivé du verbe centraliser, serait attesté postérieurement, en 1834. Cette aberration a sans doute pour cause les lacunes de la documentation lexicographique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le verbe et le nom, près de quatre décennies après qu’ils ont été formés, pour des « néologismes » : « opérer la décentralisation » (exemple : « décentraliser l’administration » et « se décentraliser, verbe réfléchi, cesser d’être centralisé » ; « action de détruire la centralisation » (exemple : « la décentralisation des pouvoirs, des affaires ») et « état de choses opposé à la centralisation », les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) et en 1932-35 (DAF, huitième édition) reproduisant presque telle quelle la définition de Littré, lequel reprend celle de Barré.

         Les lois sur la décentralisation des pouvoirs datent de 1969 (création des « régions ») et de 1982 (lois de décentralisation). Elles ont été votées près d’un siècle et demi après la formation de ces deux mots. Autrement dit, la prise de conscience de la centralisation excessive de la France est ancienne et l’idée ou la thèse ou la volonté de décentraliser sont sinon concomitantes de la centralisation révolutionnaire (1798-1815), du moins à peine postérieures d’une décennie, du moins si l’on se fonde sur les premières attestations du nom et du verbe. Mais la réalisation de l’idée a pris du temps : au moins six générations. Sur certaines questions, les hommes politiques sont d’une prudence qui peut paraître excessive, mais qui est aussi expression d’une vraie sagesse. La France n’existant, depuis dix ou quinze siècles, qu’unie autour d’un centre (c’est ainsi qu’elle s’est formée), les lois de décentralisation ont très vite produit leurs effets : « la nation se fissure », a récemment déclaré un homme politique ambitieux. Certains, plus nombreux qu’on ne croit, s’en réjouissent ouvertement. Ils voulaient défaire la France, ils sont arrivés à leurs fins. Les pauvres, les faibles, les sans patrimoine, quant à eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

       

         Pendant plus d’un siècle et demi, les définitions de ces deux mots sont restées relativement frustes : « action de faire cesser la centralisation » (DAF) et « opérer la décentralisation », comme s’ils ne désignaient que des idées et que la chose semblât difficile à concevoir. Même les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dont les premiers volumes ont été rédigés avant les lois de 1982, se font de ces phénomènes une idée sommaire : « dissociation d’éléments réunis en un même centre » et « en particulier, le complément du nom, explicite ou non, désignant un pouvoir général, administratif ou politique : Décentralisation du pouvoir, décentralisation administrative » ; et « dissocier des éléments réunis en un même centre » (« la grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ?, Carrel, 1935) et suivi d’un « complément d’objet désignant un pouvoir » : « les mesures d’exécution devaient être décentralisées » (De Gaulle, 1954), les auteurs de ce dictionnaire ajoutant cette remarque sibylline ou byzantine : « le complément d’objet de décentraliser désigne le plus souvent une décision alors que le complément d’objet de son concurrent déconcentrer désigne le plus souvent l’exécution d’une décision », qui atteste, s’il en était besoin, la difficulté des lexicographes à se représenter la décentralisation.

         C’est dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, que les deux mots ont une définition pertinente et à peu près conforme à l’état réel de la France actuelle : « (droit administratif), régime administratif et politique dans lequel les collectivités territoriales, régionales ou locales assurent directement tout ou partie de leur gestion, sans l’intervention du pouvoir central » et « (économie), action de décentraliser ; résultat de cette action » ; le verbe ayant deux acceptions : « (droit administratif, économie) appliquer à la gestion d’un État, d’une entreprise, les principes de la décentralisation » (décentraliser le pouvoir économique ; une administration très décentralisée) et « répartir des services, des bureaux sur l’ensemble du territoire ; les éloigner de la capitale ou du lieu où ils étaient concentrés » (cette entreprise a su décentraliser ses usines ; ce groupe a décidé de décentraliser).

 

 

 

21 octobre 2009

Prostitution

 

 

 

Le mot est emprunté du latin prostitutio, au sens de « profanation », en usage dans la langue du premier christianisme, le verbe prostituere, dont dérive ce mot latin, signifiant « exposer », « vendre », « déshonorer ». Le lien entre le sacré et la prostitution est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « prostitution sacrée, fait pour des hommes ou des femmes d’avoir des relations sexuelles dans l’enceinte d’un temple, notamment dans le cadre du culte de la fécondité ». A partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, les académiciens rappellent, s’il en était besoin, ce lien : « dans le langage de l’Ecriture, la prostitution est quelquefois prise pour abandonnement à l’idolâtrie ». Ce sens est dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de « terme de l’Écriture ; abandonnement à l’idolâtrie ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) illustrent ce sens (« dans l’Écriture sainte, fait de s’adonner au culte des idoles ») d’une citation d’un bibliste célèbre qui explique « la relation de cause à effet entre l’idolâtrie et la prostitution » : « par vocation, en effet, la nation israélite appartient à Jéhovah ; quand elle se détourne de lui pour se livrer aux faux dieux, elle se rend coupable de fornication et de prostitution ».

A la fin du XVIe siècle, prostitution s’étend à des réalités qui ne relèvent pas de la religion, mais qui sont tenues pour sacrées. C’est ainsi que, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), la prostitution de la justice ou la prostitution des lois désigne « le mauvais usage qu’un juge corrompu fait des lois et de la justice en les faisant servir à ses intérêts ». Chez Littré, la prostitution est, au sens figuré, le « vil abandon qu’on fait des choses morales » (par exemple, mais pas uniquement, la justice et les lois). Les philosophes des Lumières sont réputés sceptiques, insolents ou mal pensants, anticonformistes. Rien n’est plus inexact. Il n’est que de lire l’article prostitution de L’Encyclopédie (1751-64) pour s’en convaincre. Ces philosophes croient dans une transcendance, ils ont un sacré, ils tiennent certaines choses pour intouchables ou haram ou taboues, non pas Dieu, dont ils n’ont que faire, mais les écrivains des Lumières - eux-mêmes évidemment -, la littérature, la philosophie. Critiquer ces nouvelles divinités, c’est profaner ce qu’il y a de sacré dans l’humanité : « on a étendu l’acception de ces mots prostituer et prostitution, à ces critiques, tels que nous en avons tant aujourd’hui, et à la tête desquels on peut placer l’odieux personnage que M. de Voltaire a joué sous le nom de Wasp dans sa comédie de l’Ecossaise ; et l’on a dit de ces écrivains qu’ils prostituaient leurs plumes à l’argent, à la faveur, au mensonge, à l’envie, et aux vices les plus indignes d’un homme bien né (Rien que ça !). Tandis que la littérature était abandonnée à ces fléaux, la philosophie d’un autre côté était diffamée par une troupe de petits brigands sans connaissance, sans esprit et sans mœurs, qui se prostituaient de leur côté à des hommes qui n’étaient pas fâchés qu’on décriât dans l’esprit de la nation ceux qui pouvaient l’éclairer sur leur méchanceté et leur petitesse ». S’en prendre à Voltaire, d’Alembert, Diderot, etc., c’est profaner des temples sacrés. Voilà comment, en un coup de baguette magique, on émancipe l’humanité ! La modernité a beau se proclamer libertaire, athée, païenne, pas bégueule, incroyante, etc., la prostitution y prospère : non seulement celle des corps, mais celle des esprits. C’est, dans le Trésor de la langue française, le « fait de renoncer à sa dignité, de se déprécier », « l’usage dégradant que l’on fait de ses qualités, de son savoir, de son art, pour des raisons d'intérêt ou par ambition, par nécessité ou par obligation » ou la « dégradation de quelque chose par un usage abusif ou dévoyé ». Tout et tout le monde se prostituent ; l’art, le sentiment, la poésie, les écrivains, les philosophes, les musiciens, le pathétique, les ouvriers, le génie… Dieu n’a été tué que pour être remplacé par des myriades de sacrés plus ou moins obscurs.

 

D’origine savante et chrétienne, attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec le sens de « débauche », prostitution est assez peu employé dans l’ancienne langue française, concurrencé qu’il est par de très nombreux mots désignant la même chose, tels putanisme, bordelerie, abandonnement, ou des lieux de prostitution : bordel, huleu, échevinage, galise, haras, paillole, lupanar. En 1611, Cotgrave (dans A Dictionnarie of the French and English Tongues) traduit prostitution par « a setting into sale, an abandoning to the use of any man for money ». C’est une mise en vente (d’une femme ou d’une fille) à n’importe quel homme pour de l’argent. Chacun sait par l’expérience qu’il a du monde ce qu’est la prostitution. L’essentiel n’est pas le sens, ni ce que le mot désigne, mais les critiques, réprobations, jugements défavorables, indignations, que la chose suscite dans les dictionnaires anciens, du Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) au Dictionnaire de la l’Académie française (1932-35), sans doute parce que, dans l’esprit des personnes cultivées d’alors, elle profane quelque chose de sacré : « dérèglement de vie ; c’est un abandonnement illégitime que fait une fille ou une femme de son corps à une personne afin que cette personne prenne avec elle des plaisirs défendus » (Richelet, 1680) ; « dérèglement de vie et de mœurs, abandonnement à une vie infâme » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690, qui illustre ce sens des exemples suivants : « cette femme a renoncé à l’honneur, et vit dans une étrange prostitution ; on appelle lieux de prostitution, les lieux publics où on trouve des infâmes qui se prostituent à tous venants ») ; « abandonnement à l’impudicité » (Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1879 ; en 1932-35, la définition est « pratique de la débauche à prix d’argent », les académiciens précisant : « en ce sens il ne se dit que des femmes et des filles qui vivent dans cet abandonnement ») ; « terme relatif à la débauche vénérienne ; une prostituée est celle qui s’abandonne à la lubricité de l’homme par quelque motif vil et mercenaire » (L’Encyclopédie, 1751-64, d’Alembert et Diderot éd.).

Dans la langue actuelle, la modernité, comme chacun sait, ayant jeté la morale aux orties, ce sens classique, tel qu’il est défini avec toutes les pincettes dégoûtées de la morale et même de la moraline, fortement empreint de religiosité (la prostitution est une « profanation »), est tenu, du moins par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), pour ancien ou désuet : « vieilli (le plus souvent à propos d’une femme), pratique de la débauche pour des motifs plus ou moins intéressés ; inconduite où le sentiment n’a point de part ». Le sens moderne est à l’image de la modernité. C’est un fait, et non un jugement. Il relève de l’économie, de l’exercice d’un métier, du travail, du social, du fait de société : « fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier ; exercice de ce métier ; le fait de société qu’il représente ». De fait, la prostitution, comme fait de société, prend des formes innombrables, comme la société elle-même : elle est clandestine, occasionnelle, professionnelle, du boulevard, du trottoir, de luxe, enfantine, homosexuelle, masculine, sauvage, juvénile, industrielle, etc.S’il fallait illustrer la disparition de la religion et celle de tout point de vue religieux ou sacré sur les mœurs ou les façons d’être de l’humanité, que l’on choisisse le mot prostitution, dont l’histoire va d’une profanation originelle à un fait de société ! D’ailleurs, la modernité pourrait tenir dans cette définition comparée au séculaire « abandonnement à l’impudicité » des académiciens ou de Littré. Comme les modernes tiennent à afficher leur adhésion, fût-elle de pure forme, à l’égalité entre hommes et femmes, le mot prostitution, contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu les académiciens, n’est pas spécifique des seules « filles » ou « femmes » impudiques ou débauchées ; il est propre aux deux sexes. Il n’est cependant pas précisé avec qui les hommes du TLF consentent « à avoir des relations sexuelles dans un but lucratif » (des femmes ou des hommes ?). Le neveu à Tonton a beau avoir fait carrière, comme s’il était de la famille d’un pape de la Renaissance, grâce au népotisme de son oncle d’abord, puis de son parrain politique, c’est un moderne, un vrai de vrai, qui croit dans l’égalité des sexes : il a étendu le privilège de la prostitution aux garçons.

17 octobre 2009

Népotisme

 

 

Ce nom, emprunté de l’italien nepotismo (dérivé de nepote, « neveu »), est attesté en 1653 dans une lettre adressée par ce grand écrivain méconnu qu’est J-F Guez de Balzac à un de ses correspondants : « Je ne changerais pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal Pamphilio, pour le ministère de D. ». Le sens en est « faveurs excessives accordées par certains papes ou hauts dignitaires de l’Église à leurs neveux ou proches parents ». N’ayant pas d’enfants (ou étant censés ne pas en avoir), ces papes nommaient à des postes de responsabilité les enfants de leurs frères ou de leurs sœurs, dont ils pensaient qu’ils ne les trahiraient pas, ni n’abuseraient de leur confiance. C’est ainsi que l’ascenseur social a longtemps fonctionné dans l’Eglise, à une époque où, les ascenseurs n’existant pas, l’on s’élevait d’un étage à l’autre par les escaliers.

Dans la langue classique, le mot est spécifique des mœurs papales, comme l’établit Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire universel : « terme dont on se sert en Italie en parlant des neveux d’un pape vivant ». La définition est si fruste qu’elle ne laisse rien paraître du sens du mot, sinon dans les exemples : « il y a eu plusieurs livres écrits sur le népotisme » et « les papes ont souvent taché de réformer les abus du népotisme », desquels on peut inférer que les pratiques ainsi désignées étaient fort éloignées de la charité évangélique. En 1694, les académiciens font preuve eux aussi de timidité pour définir népotisme : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont dans l’administration des affaires du vivant de leur oncle », au point que dans la deuxième édition de leur dictionnaire, en 1718, ils situent le népotisme dans un passé révolu : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape avoient autrefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle », puisque, affirment-ils dans l’exemple qui illustre le sens du mot, le pape Innocent XII a aboli le népotisme. En 1762 et en 1798, la chose continue à être renvoyée dans un passé assez lointain, tout en étant atténuée (« quelquefois ») : « (népotisme) se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont eue quelquefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle ». Elle devait être largement répandue pour que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) illustre la définition, qu’il recopie dans le Dictionnaire de l’Académie française, de cet exemple : « c’est un grand éloge pour un pape d’avoir été exempt de népotisme ».

A l’opposé, dans L’Encyclopédie (1751-64) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre, la description du phénomène est faite sans fard ou, comme on voudra, au lance-flammes. Alors, comme aujourd’hui, la guerre des mots faisait rage et tous les moyens étaient bons pour noircir ses ennemis ou les objets de sa haine : « c’est ainsi que les Italiens appellent le crédit et le pouvoir que les papes accordent à leurs neveux et à leurs parents. Ils sont communément revêtus des emplois les plus importants de l’état ecclésiastique ; et l’histoire fournit des exemples qui prouvent que souvent ils ont fait l’abus le plus étrange de leur autorité, qu’ils employaient à s’enrichir par toutes sortes de voies, et à faire les extorsions les plus cruelles et les plus inouïes sur les sujets du souverain pontife, qu’ils traitaient en ennemis ». Il est assez peu probable que les académiciens de la Restauration aient eu L’Encyclopédie pour livre de chevet. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir compris les dangers que le népotisme a fait courir à la papauté : « Les abus du népotisme ont été funestes au pouvoir pontifical », écrivent-ils en 1832-35 (sixième édition) pour illustrer la définition de la quatrième édition (1762).

Cette sixième édition marque un tournant dans l’histoire du mot, puisqu’il y est noté que le mot s’étend à d’autres réalités que la cour du pape, dont le pouvoir temporel alors est contesté de toutes parts : « (népotisme) se dit, par extension, de la faiblesse qu’un homme en place a d’avancer ses parents ». Cette extension est attestée en 1800 dans un témoignage écrit par deux jacobins sur les mœurs décadentes de la révolution finissante : celles du Directoire et du Consulat, où les hommes en place ont abusé de leur pouvoir pour accélérer les carrières de leur parentèle, comme l’exprime en 1963, Lefebvre, un historien « progressiste » de la Révolution : La vénalité, la cooptation, le népotisme viciaient l’administration, déjà faible en soi puisqu’elle était abandonnée en grande partie à l’aristocratie, faisant porter sur la noblesse étêtée la responsabilité d’avoir introduit les mœurs papales dans la première République. Malgré la façon, plus cynique que celle des papes, dont Napoléon a placé sur les trônes ses frères, les enfants de son épouse, toute la parentèle corse et autre, etc., le premier consul et premier empereur des Français n’a jamais été accusé de népotisme. Qu’aurait-on dit de lui s’il avait été pape ? Dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), le sens étendu, parce qu’il n’est plus spécifique de la papauté, est défini avec circonspection : « Par extension, désir chez un homme en place d’avancer ses parents ». Ce n’est qu’un désir, qui peut-être ne se réalisera jamais. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le népotisme, qui semble être entré dans les mœurs de la république vertueuse, est défini sans fard : « il se dit, par extension, de la faveur excessive qu’un homme en place montre envers ses parents, ses protégés ». Les auteurs de dictionnaires actuels se montrent assez mesurés dans la définition du premier sens (il est vrai que les enjeux du népotisme papal sont nuls aujourd’hui), qu’ils tiennent pour propre à l’histoire religieuse (Trésor de la langue française, 1971-94 : « favoritisme de certains papes envers leurs neveux, les membres de leur famille, dans l’administration des affaires ») ou à l’histoire (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « à l’époque de la Renaissance, système de pouvoir par lequel les papes accordaient à leurs neveux, leurs parents, etc., des privilèges considérables, notamment dans l’administration de l’Église »), alors qu’ils semblent intraitables dans la définition du sens étendu : « tendance à accorder des avantages aux membres de sa famille, à ses amis ou à ses relations indépendamment de leur valeur » (TLF) et « complaisance qu’un homme en place montre pour ses parents, ses protégés, auxquels il procure des avantages, des passe-droits » (DAF). La République serait-elle moins vertueuse que les Borgia ?

Quoi qu’il en soit, puisque ni Bonaparte, ni Napoléon, ni Mitterrand, etc. n’ont jamais été accusés de népotisme, il est quelque peu abusif d’en taxer Sarkozy. Pourquoi serait-il le premier ou le seul à qui le reproche est fait ? Parce qu’il est fils d’immigrés et que, dans la Hongrie de ses ancêtres, le népotisme n’avait pas cours ?

 

 

14 octobre 2009

Pédophile, pédophilie

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré consacre une entrée à pédotribe (« dans les gymnases de l’antiquité, celui qui connaissait bien les manœuvres propres à chaque exercice, de manière à pouvoir enseigner comment il fallait l’exécuter, sans savoir cependant quel effet il produisait sur la santé de celui qui s’exerçait ») et à pédotrophie (« partie de l’hygiène qui a pour objet le régime alimentaire des enfants »), mais l’adjectif et nom pédophile et le nom pédophilie n’y figurent pas, ni comme mots vedette, ni dans le corps des articles. La cause en est simple. Pédophile est attesté sous sa forme latine en 1886 dans la Psychopathia sexualis du psychiatre autrichien Krafft-Ebing ; et le nom pédophilie, qui en est dérivé, n’est attesté qu’au tout début des années 1970.

Ce sont donc deux mots modernes. Ils ne sont ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française ne les ignorent pas, mais ils les enregistrent dans l’entrée pédo -, élément formant. Aucun article n’y est consacré. Un pédophile est une « personne éprouvant une attirance sexuelle pour les enfants ». En 1970, le mot, du moins tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire très bien pensant (comprendre : dans la juste et bonne ligne idéologique, dont il dévie rarement), n’a rien de répréhensible. On dirait, dans la novlangue des consciencieux du social, qu’il n’est pas stigmatisant ou qu’il n’est pas criminalisé. Il en va de même de la définition de pédophilie (entrée pédo - du Trésor de la langue française : « attirance sexuelle pour les enfants »), laquelle ne comporte rien de vraiment négatif : une attirance n’est pas un passage à l’acte, encore moins une violence, ni un viol. L’exemple qui illustre la définition de pédophile (le ou la pédophile n'est en principe troublé(e) que par des sujets non encore pubères ; ainsi, quelques femmes prennent feu pour des petits garçons) confirme l’espèce de bienveillance avec laquelle la pédophilie était envisagée dans les années qui ont suivi les événements de mai 1968, marqués par la « contre-culture », la « subversion de tout », « l’éducation alternative » - dont Cohn-Bendit, alors animateur dans un jardin d’enfants, offre de beaux exemples dans le livre qu’il a publié en 1975 , Le Grand Bazar. Cohn-Bendit était pédophile, et même pédophile militant, mais dans le sens gentillet et baba-cool que ce mot avait alors et qu’il n’a plus aujourd’hui. Il a donc tort de s’indigner qu’on ait pu l’accuser de pédophilie ; il devrait plutôt prodiguer son ire à la langue et aux évolutions du sens.

En effet, c’en est fini du grand bazar. L’envie du pénis, comme disait Freud, s’est transformée en envie du pénal, comme disait Muray. L’attestent les deux articles que consacrent à pédophile et à pédophilie les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). L’attirance sexuelle de 1970 est devenue un crime. Pédophile « se dit d’une personne adulte qui cherche la satisfaction de ses désirs sexuels auprès d’enfants, en usant généralement de violence ou en ayant recours à la prostitution ». Quand on lit l’exemple « les pédophiles encourent des sanctions pénales », on comprend que Cohn-Bendit s’émeuve de ce qu’il a pu faire il y a près de quarante ans. Mieux encore, quand pédophile est adjectif, il est porteur d’un sens plus criminel encore : « relatif à l’exploitation sexuelle des enfants » (exemples : réseau pédophile ; les sites pédophiles de l’internet). Il en va de même de pédophilie. Certes, c’est toujours « une attirance sexuelle ressentie par un adulte pour des enfants », mais c’est aussi la « perversion du pédophile » et par extension « l’ensemble de pratiques visant ou incitant à l’exploitation sexuelle des enfants ».

Les deux mots sont formés avec des éléments grecs : paidos, « enfant », et philia, « amitié ». Au tout début des années 1970, les pédophiles se tenaient pour les amis des enfants ; ils ne leur voulaient que du bien. En trois décennies, l’amitié s’est muée en inimitié. Pour les parents, ils sont les ennemis des enfants, qu’il faut éloigner des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances et même des familles et qui, quand ils sont pris ou dénoncés, risquent de passer plusieurs années en prison. Il est rare que la langue témoigne aussi clairement d’un changement aussi radical, presque à 180°, et qui est intervenu en aussi peu de temps (à peine trente ans) dans l’évolution des mœurs, des mentalités, des sociétés. L’envie du pénal remue les boues nauséabondes de l’âme humaine. En soi, elle n’est pas reluisante. Mais, d’un autre point de vue, qu’elle se retourne contre les soixante-huitards, qui, cachés sous le grand manteau libertaire, sont les pires inquisiteurs qui aient jamais été, est une sorte de justice immanente. La fable de l’arroseur arrosé ou du voleur volé réjouit toujours les sceptiques.

 

 

 

 

 

 

12 octobre 2009

Crise

 

 

 

Emprunté du latin crisis, lui-même emprunté du grec (krisis), désignant la phase grave d’une maladie, le nom crise est attesté à la toute fin du XVe siècle, comme terme de médecine ayant le même sens que ses étymons latin et grec. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le juge souvent positif : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». Au XVIIe siècle et dans tout le siècle suivant, en médecine, le mot n’a pas toujours le sens défavorable ou fatal qui y est donné en français moderne. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c’est le « jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque symptome qui arrive au plus fort du mal, quand la nature tâche à se dégager de ses mauvaises humeurs » et l’exemple suivant atteste clairement les effets opposés, bons ou mauvais, de toute crise : « la crise est un soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé ou à la mort ». Cette ambivalence se retrouve dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie française : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptome, et qui donne à juger de l'événement d’une maladie » (1694, 1718, 1740, 1762 : bonne crise ; mauvaise crise ; crise imparfaite) et « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (1798, 1832-35, 1879, 1932-35). On comprend dès lors que Bordeu, célèbre docteur de la faculté de médecine de Montpellier, ait consacré dans L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éd.) de très longs développements (plus de 20 pages format A4) à la crise en médecine, aux divers symptômes par lesquels elle se manifeste, aux effets bénéfiques ou maléfiques qu’elle peut avoir sur les malades et surtout aux diverses interprétations qui en sont faites depuis Hippocrate et Galien. Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), l’ambivalence est surtout exprimée dans les exemples : « changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (« crise heureuse ; crise funeste ; une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises »). Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la crise, en médecine, continue à avoir des effets contradictoires : « ensemble des phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l’évolution d'une maladie », alors que, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), le sens de « moment, dans l’évolution d’une maladie, où se produit un changement subit, généralement décisif » (crise favorable, salutaire, jour de crise) est tenu pour « vieilli », le sens en usage en médecine étant défini comme un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » ou « une aggravation brusque d’un état chronique », dont les effets, quels qu’ils soient, sont ou la mort du patient ou une paralysie générale ou le coma ou une lente agonie. Même en économie, dans la langue moderne, la crise peut être ou un cataclysme ou un bienfait. Les économistes modernes, qui emploient souvent le mot crise dans un sens favorable, n’ont aucun mérite à aller à contre-courant : les médecins leur ont montré la voie. Pour l’opinion, la crise économique serait une malédiction ; pour de nombreux économistes, elle serait une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, tout en élargissant le champ d’action des entreprises viables et bien gérées.

 

C’est à la fin du XVIIe siècle seulement, dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), que crise est employé par métaphore hors de la médecine et pour désigner des « choses morales ». La définition (« crise se dit figurément en choses morales ») est illustrée de ces exemples : « cette intrigue est dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement ; le procés est dans sa crise, on est après à le juger ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762) se contentent de gloser l’emploi figuré une affaire est dans sa crise par « elle est sur le point d’être decidée de manière ou d’autre », sans se prononcer sur la décision, bénéfique ou non. C’est à compter de la cinquième édition de ce dictionnaire, l’édition « révolutionnaire » de 1798, que crise, au figuré, prend un sens négatif : « (le mot) se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (exemples de 1832-35 : voilà le moment de la crise ; nous approchons de la crise ; une crise se prépare ; les affaires sont dans un état de crise), ainsi que chez Littré (1863-77 : « moment périlleux et décisif »), qui est le premier lexicographe à illustrer ce sens d’un exemple emprunté à la politique : « une crise politique très dangereuse » (« crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé ») et qui est aussi le premier à noter que le mot s’étend à d’innombrables réalités, dont les réalités économiques : « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie », emplois illustrés de ces exemples : « les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix ; la crise des vins ; la crise des subsistances ».

La modernité commence dans le Littré, où apparaît la crise économique et où le mot, quand il s’applique hors de la médecine, n’a d’effets que catastrophiques. Ces emplois sont exposés par les académiciens à compter de 1879, qui ajoutent en 1932-35 ces emplois figurés (des emplois figurés d’un premier emploi figuré, du figuré au deuxième degré en somme) : « figuré, crise de doute, de désespoir ».

 

Ce qu’apprend l’histoire de ce mot, c’est l’extension continue de crise, surtout dans la langue moderne, à des réalités sans cesse nouvelles, au point que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication, depuis 1994), mettent en garde leurs lecteurs éventuels contre les emplois étendus et abusifs de crise : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». La mise en garde a beau être imprimée en caractères gras, il semble qu’elle soit lettre morte. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, le nom crise a deux acceptions : médicale et figurée ; trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, il en a sept ; il en aurait sans doute davantage si les académiciens étaient animés de la même volonté d’exhaustivité que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui relèvent les emplois en médecine, dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (crise de nerfs, de larmes, de foie, de colère, etc.), dans la langue familière (« piquer une/sa crise »), dans le vocabulaire de la psychologie et surtout dans celui de la psychologie de l’enfant, chez les sociologues et autres consciencieux du social, journaleux ou autres (crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, crise universitaire), en économie et dans le vocabulaire des financiers (« dans un cycle économique, dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers »), la crise pouvant être agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, et dans ses sens affaiblis (« simple difficulté »), du papier, du tourisme, des autoroutes, du logement, ou dans le domaine politique, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, des monarchies européennes, de régime. Il y a même une psychose de crise. Le nom s’étend même à la culture et aux activités intellectuelles : « crise de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre »… Il n’est rien dans le Modernistan qui ne soit pas, un jour ou l’autre, en crise, comme si l’essence du monde moderne se cristallisait dans la crise ou comme si les modernes prenaient plaisir à se faire peur ou à faire peur à leurs compatriotes les plus démunis ou à jouer aux Saint-Georges luttant contre le dragon (la crise, en un moment) en agitant à tout moment le spectre de la crise.

 

 

05 octobre 2009

Décadence

Décadence, emprunté du latin médiéval decadentia, est attesté au début du XVe siècle. Il se dit alors de l’état d’un bâtiment qui se dégrade : « un moulin qui est chu en décadence et ruine » (1413) ; « un moulin qui était en telle ruine et décadence que ledit moulin ne pouvait faire de blé farine » (1457) ; « le lieu à faire justice était tombé par tempête en décadence (1459) ; « édifices tombés en ruine et décadence (1543). Ce sens est relevé dans les dictionnaires anciens, ceux de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « chute, ruine imminente ; les bâtiments qui ne sont point habitez tombent bientôt en décadence »), de l’Académie française (1694 : « disposition à la chute et commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence » ; 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 : « disposition à la chute ; état de ce qui tend à sa ruine, commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence ») ; de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « état de ce qui tend à sa ruine ; commencement de ruine »). Dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent, à la suite de la définition « commencement de dégradation, de ruine, de destruction, état de ce qui tend à sa ruine », la remarque suivante : « il n’est presque plus d’usage au propre », le sens en usage étant le sens figuré. En réalité, dès le XVIIe siècle, quelques grammairiens, dont le père Bouhours, n’acceptent que le sens figuré et ils préfèrent à décadence (d’un palais), exemple cité par les académiciens, ruine (d’un palais). Ils condamnent aussi tomber en décadence qu’ils jugent impropre, l’expression propre étant tomber en ruine. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-65) essaie de distinguer les deux mots, faisant de l’un la cause de l’autre : « décadence et ruine diffèrent en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l’effet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme le point de vue des académiciens en 1832-35 : « état de ce qui commence à choir, à tomber (cette maison tombe en décadence) ; cet emploi, au propre, est maintenant peu usité ». Les académiciens, en 1932-35 (huitième édition) et aujourd’hui (édition en cours), prennent acte de la désuétude de ce sens, qu’ils ne relèvent plus, ne faisant état que du sens figuré, alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme vieux et rare (« état de ce qui commence à tomber, à s’écrouler », comme dans cet exemple : « un vieux mur en décadence sépare seul de la mer profonde » (Stendhal, 1838).

Le sens que l’on peut dire « figuré », au sens où il s’applique à des réalités qui ne sont pas matérielles, est attesté en 1468 : « était chose moult piteuse de voir sa haute royale magnificence de jadis être venue à telle décadence et rabaissement ». Les auteurs des anciens dictionnaires exposent ce sens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « décadence se dit aussi figurément dans les choses morales ; le crédit de cet homme va en décadence pour dire il se ruine ; toutes les choses du monde vont en décadence, c’est-à-dire de mal en pis ; cette famille noble tombe en décadence ; Vigenère a écrit l’Histoire de la décadence de l’Empire d’Orient ») que les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « il signifie aussi figurément l’adversité, le malheur, la ruine des affaires de quelqu’un » ; 1718 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable », la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un Etat ; la décadence des lettres ; ses affaires vont en décadence ; sa santé va en décadence ; le commerce était alors fort en décadence ; 1762, 1798, 1832-35 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable ; la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un État ; la décadence des lettres ; sa santé, ses affaires vont en décadence ; la décadence du commerce) ou Littré (1863-77 : « figuré, en parlant des choses abstraites », institutions, affaires, églises d’Orient, esprits, forces, Etat ; Décadence se dit quelquefois absolument de l’abaissement des choses littéraires, intellectuelles, scientifiques »).

Ce qui est nouveau et comme inouï dans la langue moderne, c’est l’extension de décadence à de nouvelles réalités : l’économie, les mœurs, les lettres, les arts, les hommes. Naguère, c’était un Empire ou les empires lointains qui tombaient ou étaient tombés en décadence. Aujourd’hui, la décadence s’est rapprochée et nous menace, non seulement dans nos vies, mais dans notre être même. Certains s’en réjouissent comme Cocteau, sans doute par esprit de provocation : La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise (Maalesh, 1949). La conscience de la décadence devient très vive après la première guerre mondiale, comme chez Valéry : « On nous a assez dit que nous étions un peuple en décadence, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus de foi en soi-même, qui se décompose assez voluptueusement sur le territoire admirable dont il jouit depuis trop de siècles » (Variété IV, 1938), la France et l’Europe étant entrées « en décadence », comme lors des derniers siècles de l’Empire romain. Montesquieu a écrit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Il est probable que, dans trois ou quatre siècles, un auteur, nommé peut-être Mohammed ou Mamadou, écrira le même livre, dont les héros ne seront pas les Romains, mais les Français.

03 octobre 2009

Caractères 2

Journaleux

 

Grande ville du Sud

            Vendredi 25 septembre, vers 14 h, à l’arrêt « Commune de Paris » du bus n° 6 qui traverse la ville du nord au sud, montent trois dames âgées. Le bus propre, bien entretenu, climatisé est bondé. Il n’y a plus de place assise. Une des vieilles dames montre à trois jeunes noirs, deux garçons et une fille, confortablement assis sur leur siège, une carte d’invalidité et leur demande poliment, dans un français sans accent, de leur laisser une place. De toute évidence, elle est du pays. C’est une autochtone - une « de souche » ou, mieux une sous-chienne, comme on dit en novlangue multiculturelle. Aucun ne bronche. De toute évidence, ces « jeunes » sont au-dessus des chiens. Finalement, un vieux monsieur, assis un peu plus loin, se lève et s’adresse, lui aussi dans un français sans accent, à la vieille invalide : « Madame, je vous en prie, venez vous asseoir ici ». Les trois noirs en sourient, fiers de tout l’orgueil de leur race.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons noirs se lèvent et descendent à l’arrêt « Pasteur ». Les deux dames âgées montées à « Commune de Paris » ont vu les places se libérer et s’en approchent, mais, plus promptes, deux jeunes musulmanes, grasses, rebondies, bien nourries, l’une voilée, l’autre pas, qui avaient vu les deux Françaises âgées s’approcher des sièges libérés, y ont posé leurs fesses, au mépris de toute politesse. Quand on est vrai croyant, on ne cède jamais rien, surtout pas une place assise dans un bus bondé à des vieillards impotents.

 

            Des milliers de faits de ce type se produisent à chaque instant en France. Le journaleux du Monde n’a pas pu ne pas en être le témoin – à moins qu’il ne soit aveugle. Or, jamais il ne les raconte, jamais il n’en fait état. Au contraire, d’après lui, ce sont les trois jeunes gens noirs et les deux musulmanes du bus bondé qui sont victimes du racisme. Voilà une façon plaisante de réécrire l’histoire : ce sont les colons qui, en Algérie, étaient victimes du racisme ; et ce sont les soldats de la Wehrmacht qui, dans la France occupée, souffraient de discriminations. Le journaleux avance sur la voie du négationnisme.

                    

            Toujours dans cette grande ville du Sud. Le matin, vers 7 heures, des miséreux fouillent les poubelles à la recherche d’un peu de nourriture pour la journée. Dans le quartier, dit « populaire » dans la novlangue multiculturelle, c’est-à-dire, en bon français, dans le quartier islamisé et purifié, d’où ont été chassés tous les infidèles, ces mendiants ne font pas la manche. Cela ne servirait à rien. Les nantis ne font l’aumône qu’aux leurs – restés au pays – au nom de la préférence islamique. Pourtant, pendant toute la nuit, ces mêmes nantis ont bouffé, bâfré, gueuletonné, avalé de la chorba aux lentilles, de la semoule, de bons et gros légumes, du mouton, du poulet, rien que du hallal, du miel, des gâteaux sucrés, des dattes. Du coucher au lever du soleil, ils se sont empiffrés. A sept heures, au moment où les sous-chiens fouillent leurs poubelles, ils ronflent. C’est le mois de ramadan.

            Il y a un demi-siècle, Albert Camus, enquêtant sur la misère en Algérie, décrivait les miséreux d’alors qui fouillaient les poubelles, de faible contenance (c’était avant la société de consommation), de « là-bas » ; et ils disputaient aux rats un quignon de pain ou des épluchures de légumes. En un demi-siècle, le monde n’a pas changé : les SDF disputent toujours aux rats le contenu des poubelles, non plus en Algérie, mais en France, patrie des droits de l'homme. Ce qui a changé surtout, c'est le journaleux. En 1959, il aurait publié la courageuse enquête d’Albert Camus ; en 2009, il se l’interdit : elle est haram.

 

 

01 octobre 2009

Investigation

Emprunté du latin investigatio « recherche attentive, enquête » (nom dérivé du verbe  investigare signifiant « suivre à la trace » et « rechercher, scruter attentivement »), le nom investigation est attesté à la fin du XIVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à partir de la cinquième édition (1798), l’édition de la Révolution au cours de laquelle se renforce l’Etat central. Dans l’histoire de la langue, investigation n’est pas un terme propre à la langue de la justice et de la police ; ou s’il semble l’être devenu, c’est depuis quelques décennies seulement, peut-être sous l’influence de l’anglais investigation et des innombrables séries policières de la télévision états-unienne diffusées en France. En 1798, il est défini ainsi : « terme didactique, recherche suivie sur quelque objet » (exemple : « l’investigation de la vérité », la vérité en question n’étant pas nécessairement celle d’une enquête de justice ou de police) et « on dit aussi en grammaire l’investigation du thème pour dire la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » (par exemple messeoir pour messied ou en anglais la recherche de l’infinitif d’un verbe irrégulier dont on connaît le prétérit).

Au XIXe siècle, le principal emploi d’investigation n’est pas dans l’ordre de la justice ou de la police, comme le confirme la définition, plus longue, de ce mot dans la sixième édition du DAF (1832-35 ; même définition en 1878-79 et en 1932-35). Ce n’est plus un « terme didactique », mais c’est toujours une « recherche suivie sur quelque objet ». Les exemples cités sont plus nombreux : « l’investigation de la vérité ; cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigations ». De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens « action de suivre à la trace, de rechercher attentivement » de cette phrase : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi », mais les extraits d’écrivains cités n’ont aucun rapport avec les enquêtes de juges ou de policiers. C’est de Rousseau (Discours sur les sciences et les arts) : « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! » ; de Diderot (L’Encyclopédie) : « investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé » ; de Mollien, ancien ministre de Napoléon : « de là (à savoir les habitudes du commandement militaire), cette investigation que Napoléon portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition », extrait dans lequel les deux sens, scientifique et judiciaire ou policier, se rejoignent.

Dès le XVe siècle, les deux sens « recherche » (portant sur quelque objet que ce soit ; Montaigne : « longue et religieuse investigation ») et « enquête » (de justice, in Ordonnances des rois de France, 1407) régissaient les emplois d’investigation. C’est au XVIIIe siècle, chez les encyclopédistes et les écrivains philosophes, que le mot s’étend à des réalités intellectuelles, dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux, à partir de l’édition de 1721, à la grammaire (investigation du thème), et chez Rousseau, en 1750, aux sciences (l’investigation des sciences). Dans la Lettre sur une nouvelle réfutation, Rousseau écrit : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue », ce dont Littré tire la remarque suivante : « on voit par l’historique combien J. J. Rousseau se trompait en croyant avoir donné investigation à la langue française ». Or, Rousseau n’affirme rien de tel ; c’est Littré qui lui prête cette prétention, parce que Littré n’a pas lu la totalité de la phrase de Rousseau. La voici : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ». Ce que Rousseau déclare avoir accompli, c’est employer le nom investigation suivi du nom sciences, dans un contexte nouveau, pour désigner ce que nous nommons aujourd’hui la recherche scientifique. Les dictionnaires sont censés faire autorité ou avoir force de loi en matière intellectuelle. Rien n’est plus inexact ou trompeur. C’est une idée reçue, laquelle, comme toutes les opinions, doit jamais être reçue, du moins pas avant un examen.

Même dans la langue moderne, le nom investigation n’est pas spécifique de la police judiciaire. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), le sens relevé est celui des éditions précédentes : « recherche minutieuse et suivie » ; c’est dans les exemples qu’apparaît l’emploi policier ou judiciaire, non pas dans les deux premiers : « entreprendre, mener une savante investigation ; poursuivre sans relâche ses investigations », mais dans le troisième : « investigations policières ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens « recherche minutieuse, systématiquement poursuivie, sur quelque chose » ne s’applique à la police ou à la justice que dans quelques emplois : « appareil, mode, objet, procédés d’investigation ; résultat des investigations ; investigation bactériologique, délicate, minutieuse, policière, sexuelle ; investigation par auscultation, par sondage, par toucher ; limiter les investigations ; opérer des investigations ; se soumettre à des investigations » ; et sans doute, quand on examine ces emplois, à la suite du recours de plus en plus fréquent aux méthodes scientifiques (de biologie, de chimie, recherche d’ADN, balistique, etc.) dans les enquêtes de police – sinon dans les enquêtes réelles, du moins dans celles qui font le sel des séries de télévision. 

22 septembre 2009

Suffrage

 

Suffrage, emprunté du latin suffragium, est attesté à la fin du XIIIe siècle. Il est employé au pluriel, suivi du nom oraisons (« prières ») dans suffrages d’oraisons ; et, même employé sans complément, il a pour sens « prières ». Dans la première moitié du XIVe siècle, il est employé dans le sens de « secours, aides » et dans la seconde moitié du même siècle, apparaît le sens qui prédomine dans la langue actuelle : « expression du vote ou des votes lors d’une élection ».

Dans les dictionnaires anciens ou récents, le ou les sens religieux, dont celui qui est attesté le premier dans l’histoire de la langue, n’est pas occulté, mais il est toujours cité après le sens social ou politique, apparu pourtant un siècle plus tard. « On appelle suffrages de l’Eglise les prières que l’Eglise universelle fait pour les fidèles et suffrages des saints les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; on appelle encore suffrages certaines commémorations dans le bréviaire qui se disent à la fin de laudes et de vêpres, en certains jours de l’année » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, etc.), auxquels il est ajouté en 1762 cet emploi : « on appelle menus suffrages certaines oraisons de dévotions particulières », que les académiciens jugent ironique : « il se prend toujours ironiquement » ; et en 1798 (cinquième édition) cet autre : « on appelle vin de suffrage celui qu’on retire de différentes cuvées particulières mêlées ensemble, provenant de l’acquit de plusieurs petites redevances en panerées de raisin, en seaux, de vin ; cela se dit par opposition à du vin recueilli d’une seule et même vigne » (exemple : ce curé boit d’assez bon vin de suffrage). Ces sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré (« au pluriel, terme de liturgie catholique : prières que l’on fait en certains jours de l’année à la fin de laudes et de vêpres pour la commémoration des saints ; La Fontaine a dit suffrages au sens de « prières en général » ; suffrages de l’Église, prières qu’elle adresse à Dieu pour les fidèles, afin de leur obtenir quelques grâces ; suffrages des saints, les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; menus suffrages, courtes oraisons que les moines ou quelques gens dévots récitent à la suite de l'office en commémoration des saints ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Religion catholique, suivi d’un complément déterminatif à valeur active, suffrages de l'Église, suffrages des saints ; suivi d’un complément déterminatif à valeur passive : prière d’intercession ; prière composée d’une antienne, d’un verset et d’une oraison, dite certains jours à la fin des laudes et des vêpres afin d’obtenir l’intercession des saints auprès de Dieu ; menus suffrages, petites oraisons, courtes prières surérogatoires, récitées à la fin de l’office ». Autrement dit, ce sens religieux n’a pas disparu, bien qu’il semble près de tomber en désuétude. Alors que, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), un équilibre est maintenu entre les deux sens, religieux et profane, du moins pour ce qui est des lignes auxquelles ils ont droit, dans la huitième édition (1932-35), le sens religieux occupe, pour ce qui est de la place, un cinquième de la place consacrée au sens profane. En 1694, le sens politique n’apparaît pas encore, et pour cause, le vote n’étant en vigueur que dans des communautés restreintes, celle que forment les académiciens, par exemple : « déclaration qu’on fait de son sentiment, de sa volonté et qu’on donne, soit de vive voix, soit par écrit ou autrement, dans l’occasion d’une élection, d’une délibération » (je lui ai donné mon suffrage ; il a été élu à la pluralité des suffrages ; il a envoyé son suffrage par écrit ; il n’a pas eu tous les suffrages), alors que, hors du vote, suffrage signifie « approbation » (cette pièce a mérité les suffrages de toute l’assemblée). Chez Diderot, en 1765, le suffrage universel est le « vote à l’unanimité ». Ce n’est qu’en 1828, chez Guizot, qu’il prend le sens de « droit de vote attribué à tous les citoyens ». Il est vrai que le sens de l’adjectif universel est restreint, comme l’expose le spécialiste de droit constitutionnel Georges Vedel (1949) : « il n’y a pas de bonne définition du suffrage universel pour l’excellente raison que celui-ci est indéfinissable dans l’absolu. Il ne se définit, comme on l’a vu, que par opposition au suffrage censitaire, aristocratique ou capacitaire. Encore que, dans les pays démocratiques, ni les enfants, ni les aliénés, ni certains condamnés ne votent, on considère que ces pays ne connaissent pas moins le suffrage universel ».

Au XIXe siècle, la démocratie représentative s’introduisant peu à peu dans les institutions, le suffrage touche de plus en plus de citoyens. C’est le sens politique, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « suffrage universel, droit de voter accordé à tous les citoyens ; suffrage restreint, celui auquel tous les citoyens ne sont pas appelés » et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « suffrage universel, droit de vote attribué à tous les citoyens ; suffrage restreint, droit de vote attribué à certaines catégories d’électeurs ; suffrage censitaire, droit de vote réservé aux citoyens qui paient une certaine somme d’impôt ; suffrage féminin ou plus ordinairement suffrage des femmes, droit de vote accordé aux femmes ». Le mot s’étend dans la seconde moitié du XXe siècle à de nouvelles réalités, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : « suffrages exprimés, ensemble des suffrages valides déposés dans l’urne, lors d’une consultation, après soustraction des bulletins blancs et nuls, et qui sont seuls pris en compte pour le calcul des résultats » ; « absolument, expression de l’opinion, prise de position d’un citoyen à part entière dans la vie politique, l’administration de sa cité, de son pays » ; « par métonymie, manière d’effectuer cette déclaration ; expression du vote d’un individu, d’un groupe » ; « suffrage capacitaire ; suffrage censitaire ; suffrage direct, système d’élection dans lequel les électeurs désignent sans intermédiaire leurs représentants ; élection au premier degré (par opposition à suffrage indirect), ou à plusieurs degrés » ; « suffrage familial, système de vote qui accorde au chef de famille un nombre de voix correspondant à l'importance de cette dernière » ; « suffrage indirect, plural, restreint ; suffrage universel ».

Les suffrages ont d’abord été des prières. Ne le sont-ils pas restés ? Les suffrages politiques, tout modernes qu’ils semblent, tiennent plus de la prière collective ou aveugle que de la libre volonté des citoyens.

 

19 septembre 2009

Caractères I

Portrait de l’antiraciste

 

Gnafron est antiraciste. Il l’est naturellement, à tout moment et en tout lieu, où qu’il soit, quelle que soit l’heure, qu’il soit midi ou minuit. Certains sont en ticheurte pendant la journée, mais seulement quand il fait beau ; s’il fait froid, ils se vêtent de pulls en laine. D’autres sont entichés de tel ou tel hurleur de rap, mais trois heures par jour seulement. Le reste du temps, ils ne sont entichés de rien, comme les anti-camions ou les anti-piétons ne vitupèrent contre les camions que dans les embouteillages ou ne haïssent les piétons qu’en ville. Gnafron est différent. Il est antiraciste de sang et de race. Il a l’antiracisme dans les veines et dans les gènes. C’est sa nature ou son essence. Il n’est pas homme, mais antiraciste.  Les racistes étant inférieurs, il les hait : c’est dans l’ordre des choses. Tant pis pour les racistes ; s’ils étaient de la race supérieure des seigneurs, ils ne seraient pas racistes. Gnafron se prosternerait à leurs babouches en psalmodiant « Allah akbar » et aucun des antiracistes de l’organisation antiraciste dont Gnafron est le mètre à penser n’appellerait à les exterminer. Dans ses rêves antiracistes les moins fous, Gnafron nettoie la terre de France de tous les insectes nuisibles qui l’infectent, mais il ne situe pas ses rêves en terre d’islam, ni en terre d’Afrique, ni en terre d’Iran, terres qui ont été purifiées de toutes les sales races qui y étaient établies. C’est que la voix de la race parle en lui. Ses ancêtres ont été collabos, pétainistes, antisémites ; il est donc à leur image. Il est antiraciste.

16 septembre 2009

Vision

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ce nom a quatre acceptions, qui, quand elles sont exprimées verbalement, sont à peu près toutes de la même longueur, à savoir une phrase ou un fragment de phrase. Ce sont : « terme de physique, action de voir » ; « on appelle en théologie vision béatifique, vision intuitive celle par laquelle les bienheureux voient Dieu » ; « il signifie aussi les choses que Dieu, ou quelque intelligence, par la permission de Dieu, fait voir en esprit ou par les yeux du corps (les visions des prophètes) » ; « il signifie figurément une idée folle, extravagante ». Deux de ces quatre sens sont religieux ou en rapport avec la religion et le premier emploi, celui de la physique, est illustré de cet exemple, difficile à comprendre des modernes que nous sommes, puisqu’il réduit la vision à un sujet de dispute scolastique entre philosophes  : Les philosophes disputent de quelle manière et en quelle partie de l’œil se fait la vision. Voilà au moins deux siècles que les philosophes ne se prononcent plus sur des sujets pareils, de physique, médecine ou physiologie, ayant abandonné ce champ du savoir aux savants et aux médecins ou, pour dire les choses avec exactitude, les savants et les médecins les ayant chassés de ce champ-là. Ce sont des faits de cet ordre qui révèlent, par les traces laissées dans la langue, les changements qui ont affecté la France.

Pour en revenir à vision, il suffit de comparer l’article qui y est consacré en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie à celui, postérieur d’un peu plus de deux siècles, du Trésor de la langue française (1971-94), pour prendre conscience de l’ampleur de ces changements. L’article du TLF s’étend sur quatre colonnes ; il est sept à huit fois plus long que celui des académiciens. En 1762, le rapport entre la religion et la physique était à peu près équilibré, et même légèrement à l’avantage pour la religion. En 1971, il en va tout autrement. Le sens physique s’est étendu, poussant les emplois religieux dans les marges, comme s’ils étaient devenus accessoires et insignifiants – traces affaiblies ou à demi effacées d’un passé révolu. Vision est un terme de physiologie et de médecine. C’est, non pas seulement « l’action de voir » comme en 1762, mais la « perception par l’œil de la lumière, des couleurs, des formes » et « l’ensemble des mécanismes physiologiques par lesquels les radiations lumineuses reçues par l’œil déterminent des impressions sensorielles de nature variée » (vision binoculaire, monoculaire, nocturne, diurne ou photopique, éloignée, proche, rapprochée, stéréoscopique, achromatique (ou achromatopsie), dichromatique (ou dichromatisme), dyschromatopsique, chromatique, colorée). C’est aussi « l’action de voir », « ce qui s’offre à la vue », en parapsychologie (vision à distance et, par métonymie, l’objet non présent qui s’offre à la vue) ; c’est aussi au figuré, « le fait de percevoir, de se représenter en esprit une réalité concrète ou abstraite » et par métonymie, « ce qui s’offre ainsi à l’esprit » (image, représentation mentale d’une réalité ; représentation mentale imaginaire, souvent pathologique) ; c’est encore, par extension, la « manière de voir, d’appréhender par l’œil ou par l’esprit, une réalité concrète ou abstraite » (dans les arts, en peinture. Le sens religieux est classé comme un sens « spécial », propre à la philosophie de Malebranche (vision en Dieu, « doctrine d’après laquelle l’homme ne connaît pas directement les choses créées ni les lois qui les régissent, mais seulement l’idée de ces choses ou de ces lois, qui est en Dieu, à qui seul il est immédiatement uni ») ou propre à la théologie : « fait de voir Dieu » (vision mystique, vision béatifique ou intuitive) et « représentation d’ordre surnaturel apparaissant aux yeux ou à l’esprit » (vision des prophètes, de l’apocalypse, céleste).

En réalité, l’affaiblissement des sens religieux s’est fait dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, l’équilibre entre la science et la religion a été maintenu, les définitions de 1762 étant répétées presque telles quelles en 1935. Même Littré, qui était positiviste, sceptique et anticlérical, continue à donner dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) une place de choix aux sens religieux : « Terme de physiologie, fonction sensoriale par laquelle les yeux mettent l’homme et les animaux en rapport avec le monde extérieur, par l’intermédiaire de la lumière » ; « vision en Dieu se dit de la théorie idéaliste de Malebranche, pour expliquer la perception des corps par l’esprit, vu que la perception, suivant lui, ne peut s’appliquer directement aux choses créées, et qu’il faut que Dieu en soit l’intermédiaire » ; « terme de théologie ; vision béatifique, dite aussi vision intuitive et faciale : vue de Dieu face à face par les justes aussitôt après la mort » ; « chose surnaturelle que Dieu fait voir en esprit ou par les yeux du corps » ; « chose naturelle que l’on voit en esprit » ; « figuré, action de viser à, de se représenter en imagination » ; « figuré, idée folle, extravagante ».

Or, ces sens religieux, qui ont été jetés dans les poubelles de l’histoire, sont anciens et, historiquement pour ce qui est de vision, ils sont les premiers. Emprunté du latin visio, vision est attesté au début du XIIe siècle dans le sens religieux de « perception d’une réalité surnaturelle » (in Psautier d’Oxford), alors que le sens profane « action de voir » apparaît un siècle et demi plus tard, à la fin du XIIIe siècle. Dans la vision, la primauté était donnée il y a quatre siècles ou plus à la théologie ; l’important était ce que l’on pouvait voir ou ce que l’on voyait et qui n’avait pas de substance ; aujourd’hui, le point de vue qui prédomine et qui a quasiment éliminé tous les autres est celui de la physiologie, c’est-à-dire celui du mécanisme de la perception, et aussi le sens figuré en politique. C’est moins le changement de sens qui importe que le bouleversement de la perception des réalités, le premier étant le simple effet du second.    

 

 

11 septembre 2009

Cacique

 

 

Le nom cacique est emprunté de l’arawak, langue parlée par les indigènes des Antilles, par le biais de l’italien en 1515, puis par le biais de l’espagnol, langue dans laquelle il est attesté dès 1492. Il désigne un « chef » ou un « roi » chez certains indigènes d’Amérique. Les voyageurs français du XVIe siècle, Thevet et Léry, l’emploient : « Comme le reste du Pérou fut gouverné par Incas, qui sont les Rois, ou Caciques, qui sont les seigneurs moindres, en ce côté, le peuple était sans seigneur ou cacique quelconque » (Thevet) ; « Sur le premier arbre, un cacique pour sa sûreté avait bâti sa logette » (Léry). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), « c’est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs et petits rois de toutes les terres de l’Amérique », définition que reprend Thomas Corneille dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences (1694) : « Nom général que donnent les Espagnols à tous les princes et seigneurs de toutes les terres de l’Amérique ». Furetière doute pourtant que tous les chefs de toutes les terres de l’Amérique soient des caciques, et ce pour une raison de bon sens. Dans ce vaste continent, sont parlées des centaines de langues différentes : « Quoi que sa grande étendue ne permette pas de croire qu’ils (les chefs) eussent tous ce nom à cause de leurs diverses langues, néanmoins dans le Pérou, ils (les Espagnols) appellent curaca ce qu’ils appellent cacique dans les îles et dans le Mexique ». Il ajoute : « Les Portugais ont fait la même chose, en nommant tous les temples des Indes des pagodes ».

Ce qui change dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle, c’est le temps des verbes de la définition. Furetière et Corneille mettent le verbe donner (un nom) au présent de l’indicatif, ce dont on peut supposer qu’il y avait encore des caciques de leur temps. Les encyclopédistes (1751-65) et les académiciens (1762) le mettent à l’imparfait : « Nom qu’on donnait aux princes dans le Mexique et dans quelques régions de l’Amérique » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35 et, dans la neuvième édition : « Anciennement, chef de tribu en Amérique centrale ») ; « Nom que les peuples d’Amérique donnaient aux gouverneurs des provinces et aux généraux des troupes sous les anciens Incas ou empereurs du Pérou. Les princes de l’ile de Cuba, dans l’Amérique septentrionale, portaient le nom de caciques quand les Espagnols s’en rendirent maîtres » (L’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), l’auteur de l’article cacique ajoutant : « Depuis leurs conquêtes (des Espagnols) dans le nouveau monde, ce titre est éteint quant à l’autorité parmi les peuples qui leur obéissent ; mais les sauvages le donnent toujours par honneur au plus nobles d’entre eux, et les chefs des Indiens qui ne sont pas encore soumis aux Européens ont retenu ce nom de caciques ». Il est un autre changement, à peine perceptible, qui touche au « point de vue » ou à l’identité des auteurs de ces dénominations. Pour Furetière et Corneille, ce sont les Espagnols – donc les vainqueurs – qui ont appelé caciques les chefs des peuples qu’ils ont vaincus ; pour les encyclopédistes, ce sont les peuples eux-mêmes qui appelaient ainsi leurs chefs. Pour ce qui est de l’exactitude des faits, Furetière et Corneille ont raison, mais, pour rester dans la ligne du politiquement correct, les encyclopédistes rectifient le réel. Ils ne sont pas des intellos pour rien.

Barré (Complément au DAF, 1842) relève caciquat ou « dignité de cacique ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des encyclopédistes et des académiciens, ne se prononce pas sur l’extinction de ce titre, dont il laisse supposer qu’il est encore en usage à son époque : « Chef, prince des Indigènes de Haïti, de Cuba et de contrées appartenant au continent d’Amérique », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font précéder la définition « chez certaines peuplades d’Indiens d’Amérique du Sud, chef de tribu » de la mention histoire, renvoyant la dignité ou la fonction au passé révolu de ces Indiens. Ce qui change aussi dans les dictionnaires actuels, c’est le terme générique pour désigner les indigènes : au XVIIIe siècle, ils formaient des peuples ; aujourd’hui des tribus (cf. ci-dessus TLF et DAF, neuvième édition). Il semble que tribu soit moins inexact ou moins entaché d’ethnocentrisme ou moins à l’image des peuples d’Europe que peuple, à condition d’oublier que c’est un terme d’histoire romaine et d’histoire juive, si bien que, de ce point de vue, il est tout aussi profondément ancré dans l’histoire de l’Europe et même de l’Occident judéo-chrétien que peuple. Il est vrai aussi qu’à force de n’utiliser que des dénominations pures ou exemptes de toute connotation, péjorative ou dépréciative, ou parfaitement ajustées à leur objet, surtout quand cet objet est l’Autre et que l’Inquisition veille 24 h sur 24, on s’expose au risque de ne plus pouvoir rien dire.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Français n’étaient pas paralysés par ces scrupules. Ils disaient des cons qu’ils étaient cons, et non personnes à envergure intellectuelle limitée : cacique est devenu, par plaisanterie, un mot de potache, désignant le premier d’une section à l’Ecole normale supérieure, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes, cité par Littré (Supplément, 1877) : « (Il rêvait qu’à) sa sortie de l’École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu le premier à l’agrégation ; et ce cacique triomphant, c’était lui ». Cet emploi n’est pas relevé dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935) ; les rédacteurs du Trésor de la langue française le tiennent pour argotique, alors que les académiciens le mentionnent comme une extension familière et figurée du sens de « chef de tribu » : « Personne classée première au concours d’entrée à l’École normale supérieure et, par extension, personne classée première au concours d’entrée à une grande école, à l’agrégation, etc. »

Il est un autre emploi, assez incorrect pour ce qui est de la rectitude idéologique, c’est celui qui est emprunté en 1928 de l’espagnol, langue où il est attesté dès le XIXe siècle : « personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les affaires politiques », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent ainsi (les académiciens l’ignorant) : « Personnalité (politique, etc.) qui, en raison de ses fonctions, exerce un pouvoir ou une influence sur un groupe ». Un extrait de Cruelle Espagne des frères Tharaud (1937) illustre cet emploi de cacique dans les langues européennes actuelles : « Les électeurs votent en troupeau conduits aux urnes par leurs caciques, chefs des organisations politiques. Suivant que le cacique a plus ou moins d’influence, dispose de plus ou moins d’argent, ou vote blanc ou vote rouge, etc. » Si les ethnologues, comme Clastres, qui tenait les caciques pour des chefs sans pouvoir, ou comme Jaulin, pour qui l’Autre est plus sacré que l’Allah des musulmans, ou leurs disciples et épigones, s’ils en ont, lisaient les Tharaud, ils s’indigneraient du mépris que ces deux frères vouent aux caciques, ils remueraient ciel et terre pour faire taire ces deux insolents ou pour empêcher que leurs livres soient réédités.

05 septembre 2009

Propension

 

 

 

En latin, propensio (dérivé de propendere, « être penché en avant », « être favorable à ») désigne un penchant. C’est dans ce sens que propension, qui en est emprunté, est attesté en 1528, chez le cardinal du Bellay, oncle du poète et qu’il est employé par des écrivains du XVIe siècle ; Montaigne : « il n’est passetemps si léger, ou je n’apporte du dedans et d’une propension naturelle et sans étude, une extrême contradiction à tromper » ; Pasquier : « L’homme... bien souvent semble être enclin à quelques propensions naturelles » ; Amyot : « Combien qu’ils remuassent et essayassent toutes choses, l’instinct ou l’appétition ne leur obéissait point pour faire un consentement, ni ne recevait point le sentiment pour origine et principe de la propension ».

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ajoute à ce sens premier (« notre nature corrompue a toujours quelque propension au mal » ; « on a plus de propension à croire ce que disent les amis que ce que disent les autres »), qu’il juge sans doute « figuré », alors que, pour dire les choses exactement, c’est le verbe latin dont il dérive qui a un sens propre (« être penché en avant ») et un sens figuré (« être favorable à »), un premier sens, qu’il tient sans doute pour propre, alors qu’il s’agit de l’emploi de propension, au sens de « tendance » et comme esquisse de « gravitation », dans les sciences physiques de l’époque classique : « inclination d’un chose, les corps pesants ont une propension naturelle à tendre en bas ». A peu près à la même date, en 1694, ce sens n’est pas relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les académiciens se contentant de définir propension comme au XVIe siècle : « inclination, disposition de l’âme à quelque chose » (Il a une grande propension à l'étude ; propension naturelle), ajoutant « il est vieux », remarque étonnante, qui est démentie par l’histoire de la langue et qui est contredite, dans ce même article, par la seconde acception exposée : « penchant inclination de l’âme » (On le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension). Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35), la mention vieux disparait et les académiciens rangent les acceptions dans l’ordre que choisit Furetière : d’abord l’emploi scientifique, dans lequel propension a le sens newtonien de gravitation (« pente naturelle des corps pesants vers le centre de la terre » ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre), et qui semble être le sens propre ; ensuite le sens moral ou tenu pour figuré : « penchant, inclination de l’âme » - on le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune  propension ; il a de la propension à la vertu, au vice (DAF, huitième édition, 1932-35 : « pente, tendance naturelle d’un corps vers un autre corps, vers un point » ; « il signifie surtout figurément penchant, inclination »), les académiciens précisant, en 1762 et en 1798, qu’on « se sert plus communément des mots pente et penchant »), remarque que la langue dément. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88) reprend cet ordre, tout en distinguant explicitement le propre du figuré : « Au propre, pente naturelle : les corps pesants ont une propension à descendre ; au figuré, penchant, inclination ; propension au bien, au mal : ces troubles augmentaient la propension naturelle à la tyrannie » et aussi en reversant sur le sens propre la remarque que les académiciens faisaient sur le sens figuré : « Ce mot est peu usité au propre ; il l’est au figuré moins que penchant et inclination ». Littré aussi, en dépit de ce qu’enseigne l’histoire de la langue, distingue dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) un sens propre (« tendance naturelle d’un corps vers un autre ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre »), qui est pourtant second, d’un sens figuré, qui est premier : « Penchant, inclination ; propension au bien, au mal ».
         La greffe scientifique, pour une fois, n'a pas pris - sinon dans les seules sciences de l'homme. Le sens « propre », celui des sciences physiques, disparaît de la NLF (Nouvelle Langue Française). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), propension, au sens « tendance naturelle » et « en parlant d’une chose », est mentionné comme rare, les exemples cités ne relevant plus de la physique : « à propos d’un câble rond, une propension au tournoiement » ; « quant aux cordes, leur propension à vibrer partiellement est presque aussi manifeste » (D’Indy, 1897-1900). Le mot n’est plus employé que dans des contextes moraux ou psychologiques, ceux qui étaient les siens au XVIe siècle, mais il est désormais mâtiné de sciences humaines : « en parlant d’une personne ou par analogie d’un animal : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un agir, un comportement »  (synonymes : disposition, inclination, penchant, pente). Le nom peut être suivi de la préposition à (propension à la dissipation et au luxe, propension aux liqueurs fortes, propension à la libéralité ; avoir propension à (rare) ; propension innée à peigner le détail outre mesure ; propension à grossir ; propension à voir des conspirateurs et des traîtres partout ; propension à consommer ; propension à la consommation et à l’épargne), pour
(propension pour les voyages ;  propension pour ce genre d'être), vers (propension vers le compromis et l’oubli ; propension vers quelqu’un). En un siècle, propension a renoncé à ce qu’il y a d’exact ou de précis ou de vérifié dans les sciences physiques pour prospérer dans le vague, le mou, l’incertain, etc. dans ce qui est propre aux « sciences » dites « humaines ».   

 

 

04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

02 septembre 2009

Taxe

 

 

Lire les articles, longs et détaillés, que les auteurs des dictionnaires publiés sous les régimes monarchiques consacrent au nom taxe, au verbe taxer, au nom taxateur, c’est prendre conscience que la réalité de la France, en dépit des révolutions, républiques, empires, changements de régime, décollation du roi et de son épouse, exils, tueries, guerres, bouleversements politiques et sociaux, crises économiques, manifestations de masse, processions dans les rues, etc. etc. etc. (et tout le tintouin), n’a guère changé en quatre siècles ou plus. Les mots changent, les taxes demeurent ou encore, comme le dit le prince Salinas, tout change pour que, justement, rien ne change.

Dérivé du verbe taxer, le nom taxe est attesté à la fin du XIVe siècle. Une taxe alors, c’est le « prix officiellement fixé pour certaines denrées ou pour certains services ». Ce sens peut sembler désuet dans la France actuelle, où les prix sont « libres », mais il est encore en usage pour les timbres poste et autres babioles. Dans la seconde moitié du XVe siècle, le mot ne se borne plus aux marchandises ; il s’étend aux personnes : « imposition sur les personnes et sur les choses » (Ordonnances des rois de France, 1461). C’est ainsi que le mot taxe est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française. En 1694 (première édition), les deux sens sont ainsi définis : « règlement fait par autorité publique, pour le prix des denrées et de quelque autre chose que ce soit » (faire la taxe des vivres ; la taxe des vivres, du pain, du vin ; payer les denrées suivant la taxe : et « prix établi par le règlement » : la taxe de la livre de pain, de la livre de viande est de tant ; c’est une taxe trop haute, trop basse) et « il se dit aussi d’une imposition en deniers sur des personnes, en certains cas » (on a fait une taxe sur les aisés ; on a résolu de faire une taxe sur les traitants). En 1932-35 (huitième édition), la taxe est la « fixation faite officiellement du prix des denrées, des frais de justice, du port des lettres, etc. » et c’est aussi « une imposition faite sur les personnes ou sur les choses » (on mit une taxe sur les riches ; taxe sur les chiens, sur les bicyclettes). En bref, rien n’a changé, sinon que l’article taxe est un peu plus court en 1932-35 qu’il ne l’était en 1694. Mais ce serait se hâter que d’en conclure que l’article plus court annonce des taxes plus légères et moins nombreuses. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’erreur est corrigée. Les taxes de la république sont plus nombreuses que celles du roi. C’est la « fixation officielle du prix des denrées et par métonymie, leprix ainsi fixé » ; la « fixation effectuée par un juge des frais dus aux avocats, aux officiers ministériels, aux avoués, aux experts, aux huissiers, etc. (taxe des dépens) » ; « l’indemnité accordée à un témoin qui s’est présenté à une enquête judiciaire » ; (vieux) « le tarif des indulgences papales » ; « l’imposition, la somme fixée ou part d’imposition sur un particulier », la « perception opérée par une collectivité publique à l’occasion de la fourniture à l’administré d’une contrepartie individualisable (synonyme redevance) : taxe postale, radiophonique ; taxe sur les postes de télévision ; taxe spéciale de 20.000 francs à Paris (...) sur toute nouvelle installation de téléphone ». Il est des juristes ou des fiscalistes qui justifient les taxes : « de même nature que l’impôt, la taxe s’en distingue par l’existence d’une contrepartie, dont, en principe, profite le contribuable ». Le principe en question ne se vérifie pas dans la taxe carbone, qui va s’ajouter à la liste interminable des taxes. Cette liste, non exhaustive (taxe locale, taxe d’enlèvement des ordures ménagères, taxe sur les spectacles, taxe de curage, taxe d’habitation, taxe foncière des propriétés non bâties, taxe professionnelle, taxe de séjour, taxe de voirie, taxe d’apprentissage, taxe à la valeur ajoutée (T.V.A.), taxe à l'importation), ne relève pas de l’imaginaire des poètes qui dressent, pour jouer avec les mots, des inventaires farfelus, mais elle dessine les contours de l’enfer moderne, auquel n’échappent que quelques produits hors taxe, du moins hors Union européenne.  

         Au XIIIe siècle, dans le haut Dauphiné, plus de 50% de ce que produisaient les paysans taillables et corvéables à merci, comme le répètent sans cesse les auteurs des manuels d’histoire de France, que ce soit les céréales, les fromages, les agneaux, la laine, les peaux, etc. était prélevé par les autorités politiques d’alors : c’était les temps obscurs de la très haïssable féodalité. La lecture du Trésor de la langue française est réjouissante : elle nous apprend que rien n’a changé et que nous, citoyens d’un pays libre qui est ce qui se fait de mieux dans le monde en matière de justice, de liberté, d’égalité, de droits de l’homme, etc., nous sommes encore plus pressurés de taxes, impôts, impositions, taxations, redevances, etc. que les paysans analphabètes et à demi serfs (autant dire des quasi esclaves) des époques sombres de l’humanité.

         Il fut un temps où (c’était au siècle des Lumières, il y a donc « une éternité ») les opposants à la monarchie absolue de droit divin exprimaient sans détours leur défiance vis-à-vis des taxes et autres impositions prélevées au seul bénéfice des puissants d’alors. Ainsi, dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), à l’article taxe, dans le paragraphe consacré au gouvernement politique, le chevalier de Jaucourt écrit ceci : « Il faut éviter soigneusement dans toutes les impositions des préambules magnifiques en paroles, mais odieux dans l’effet, parce qu’ils révoltent le public. En 1616, on doubla la taxe des droits sur les rivières pour soulager le peuple, portait le préambule de l’édit. Quel langage ? Pour soulager le peuple, on doublait les droits qu’il payait auparavant dans le transport de ses récoltes. Pour soulager le peuple, on arrêtait la vente des denrées qui le faisaient vivre et qui le mettaient en situation de payer d’autres droits. On doit chercher dans tous les états à établir les taxes les moins onéreuses qu'il soit possible au corps de la nation ». La Révolution n’aurait-elle servi à rien ? Les gouvernants de la France actuelle, sinon tous, du moins la plupart d’entre eux, déclarent fièrement qu’ils sont les héritiers des Lumières. Ou bien ils n’ont rien appris, ou bien ils ont tout oublié, ou bien ils font dans la posture.

 

 

 

 

01 septembre 2009

Projet

 

 

C’est la rentrée. Les enfants de deux ou trois ans rentrent au nido infantile. Les socialistes et autres groupuscules en istes font de même. Eux aussi, ils rentrent. Ce n’est pas la rentrée des classes, mais la rentrée de la lutte des classes et, comme il y a une forte concurrence entre ismes et istes, la lutte de la rentrée des classes.

La lutte de cette rentrée se fait, comme tous les ans, au projet : précisons, le projet politique ou, mieux encore, le projet de société. Tous veulent, exigent, réclament, revendiquent un projet qui soit blindé, encore plus iste ou plus isme que celui des concurrents. Il suffit de taper « projet de société » dans la fenêtre « recherche » de Google et plus de 17 millions de pages s’affichent en quelques secondes. Qui n’a pas son projet de société ? Les radicaux – comprendre les radicaux radicaux, qui sont rouges à l’intérieur et à l’extérieur, et non pas les radicaux socialistes, qui sont comme les radis, rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur – ont un projet révolutionnaire (tiens donc !) pour changer de société, et non pas changer la société, ce qui ferait trop Mitterrand, cru 81, mais aussi les écolos, le modem, les bobos, les fachos (évidemment). Les Palestiniens eux aussi ont leur projet de société, à l’explosif bien entendu ; même les Corses – eh oui, les Corses aussi - ne veulent pas rester à la traîne des mafias de Sicile, de Campanie, de Sardaigne, de Lucanie, du Basilicate, etc. dont le projet a une réalité depuis au moins un siècle : c’est cosa nostra.

Toutes ces belles choses rendent urgente une étude du mot projet, lequel n’a jamais eu dans l’histoire de la langue ce sens sinistre qu’il a pris depuis quelques décennies, depuis que les Français sont persuadés qu’ils peuvent faire briller le soleil à minuit : non factis sed verbis.

 

Le mot, dérivé du verbe projeter, est attesté à la fin du XVe siècle. Alors, il a un sens modeste. Les Français de cette époque n’étaient pas encore atteints du mal d’hubris. Ils ne voulaient pas sauver le monde, seulement leur pauvre âme. Un projet est alors une « idée qu’on met en avant » et un « plan pour réaliser cette idée ». Au début du XVIe siècle, il désigne aussi un « dessin qui représente (…) un bâtiment à exécuter conformément aux intentions de celui qui fait bâtir » et, un siècle plus tard, la « première ébauche d’un ouvrage, la première rédaction destinée à être amendée ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés : « dessein qu’on a formé de faire quelque chose » et « première pensée de quelque chose mise par écrit ». Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762), les académiciens répètent ces définitions, oubliant le sens du mot en architecture (« représentation d’un bâtiment à construire »), attesté dès le XVIe siècle ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) les fait siennes, en dépit de l’adjectif critique dont il qualifie de façon hardie son dictionnaire.

C’est en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, chez Robespierre, évidemment, qu’apparaît l’emploi moderne. Ce n’est pas tout à fait projet de société, ni projet politique, mais ça en a sinon les contours, du moins l’odeur âcre de sang versé. Le coupeur de têtes fait suivre le nom projet du complément de loi – la loi, en l’occurrence, étant la nouvelle Table destinée à faire advenir le monde parfait. En 1792, les projets de loi de Robespierre ont tout du projet de papier avant de devenir l’alpha et l’oméga de l’avenir radieux. Bien que projet de loi soit attesté dès 1792, les académiciens ne le relèvent pas, ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, se contentant de répéter les deux sens établis dès 1694 : « dessein, entreprise, arrangement des moyens pour exécuter ce qu’on médite » et « première pensée, première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », même s’ils illustrent le premier sens d’exemples qui dévoilent les dangers des projets de papier : De vains projets ; des projets inutiles, illusoires, romanesques ; ce projet n’est qu’une menace.

Au XIXe siècle, triomphe la nouvelle religion sociale, tout immanente et vaguement occultiste. Elle est toute en projets, elle n’est que projet. Il est donc dans l’ordre des choses que les acceptions de projet prolifèrent. Les académiciens en distinguent deux en 1835 ; trente ans plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense sept, dont projet de loi, mais sans référence à Robespierre (au milieu du XIXe siècle, le coupeur de têtes faisait tache) : « ce que l’on a l’intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné » ; « action de projeter » ; « dans le langage de la conversation, manière dont on se propose d’employer une journée » ; « projet sur, projet d’obtenir le cœur, la main d’une femme » ; « la première pensée, la première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », (« projet d’acte, la rédaction préparatoire d’un acte sur papier libre, non timbré », « on dit de même projet de loi ») ; « ébauche du plan d’un édifice à construire, avec ses coupes et ses élévations » (« il se dit, dans le même sens, des études qu’on fait pour la construction d’un chemin de fer, d’un canal ») ; « il s’est dit pour sujet, manière, objet ». Les académiciens, en 1932-35, réduisent les sept sens de Littré à cinq et ils restreignent (par prudence ou parce que l’histoire les a échaudés ?) l’emploi de projet de loi (et de résolution) à la langue technique du seul Parlement : « Projet de loi, texte législatif soumis à l’examen du Parlement par le gouvernement, par opposition à proposition de loi, texte législatif présenté au Parlement par un ou plusieurs de ses membres » et « Projet de résolution, projet dont une assemblée est saisie par l’un de ses membres pour prendre une décision sur un sujet déterminé ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont de vrais modernes qui distinguent encore plus d’acceptions que Littré. Ils ne relèvent pourtant pas l’emploi moderne de projet. Ils citent les syntagmes projet de lettre, de livre, de vacances, de mariage, de travail, de voyage, mais pas projet de société, ni de projet politique. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir entendu ou lu ces trois mots, dans lesquels se condensaient alors, dans les années 1960-70, les utopies modernes. En revanche, ils notent que projet est aussi un mot de philosophe, mais pas de n’importe quels philosophes, non, des philosophes de l’existence. « Pour les existentialistes, c’est ce vers quoi l’homme tend et qui constitue son être véritable ». Former des projets est dans la nature de l’homme, comme l’exprime lumineusement Sartre, en 1943 dans L’Etre et le Néant (tiens : il obtenait du papier et une autorisation des Allemands pour publier ses livres) : « l’homme est fondamentalement désir d’être et l’existence de ce désir ne doit pas être établie par une induction empirique ; elle ressort d’une description a priori de l’être du pour-soi, puisque le désir est manque et que le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être. Le projet originel qui s’exprime dans chacune de nos tendances empiriquement observables est donc le projet d’être ». On comprend à lire ces somnifères qu’Abetz les ait autorisés (dormez, dormez, braves gens). De fait, l’obsession du projet de société chez les istes et les ismes ne peut plus être source d’étonnements : « le désir est manque et le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être ». On est bien heureux que tout cela soit écrit noir sur blanc.

 

 

31 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

IIe partie : de l'amalgame

Spectacle ou amalgame ?

Dans un stade de football, aux spectateurs se mêlent les supporteurs. Les seconds profitent de l’occasion offerte par un match pour se fondre dans le groupe, s’y dissoudre, ne faire qu’un avec lui. Les chants qu’ils hurlent en chœur, « tous ensemble, tous », résument cela : peu importe la qualité de ce à quoi ils assistent, pourvu qu’ils soient ensemble et forment un seul et même bloc. Ils crient, ils agitent des drapeaux, ils chantent, ils font eux-mêmes le spectacle, puisqu’il n’y en a guère sur le terrain. Ils forment un seul corps ; en communiant, ils sont membres d’une église nouvelle ; ils s’amalgament et l’amalgame qu’ils forment fait « communauté ». L’amalgame prime sur le spectacle ; il abolit même le spectacle. La société du spectacle est en réalité une société de l’amalgame. Dans la supposée société du spectacle, le spectacle tient lieu de réel, mais il est distinct du réel. Dans la société de l’amalgame, image et réel, connaissance et information, savoir et superstition, tout est confondu, mêlé, mélangé, malaxé dans un même creuset. Les représentations se confondent avec le réel ; elles s’y fondent ; tout est représentations ; rien n’est plus réel ; le réel s’efface derrière l’amalgame qui en tient lieu, etc. C’est l’indifférenciation généralisée. Que le mot latin amalgama, employé en 1250 dans le traité Alchimista arabo-latinus, soit un terme d’alchimiste est éloquent de ce point de vue, l’alchimie ayant exprimé pendant des siècles le grand rêve fusionnel de l’humanité. L’étymologie aussi est éloquente. Il est emprunté de l’arabe, langue dans laquelle il est formé de deux mots, amal, « travail, œuvre », et al gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie est aussi emprunté de l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Les lexicographes classiques ne retiennent pas ce sens figuré d’union charnelle. Pour eux, amalgame est un « terme de chimie », aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « c’est la réduction en pâte qui se fait avec le mercure d’un métal noble, et particulièrement de l’or ») que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « opération chimique qui sert à réduire les métaux parfaits en de très menues parties »). L’un et l’autre notent que le mot est d’origine arabe, mais ils n’exposent pas le sens d’amal el gamaa en arabe. Cette étymologie, qui paraît plaisante, est sérieuse. Littré est l’un des premiers lexicographes à en faire état dans son Dictionnaire de la Langue française (Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

A partir de la fin du XVIIIe siècle, l’alchimie tombant dans un long discrédit, le nom amalgame devient « libre » en quelque sorte et peut désigner tout autre chose que de la réduction en pâte, grâce au mercure, d’un métal noble. Il s’étend par analogie à la société. L’amalgame devient un fait social. Dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), le mot est défini ainsi : « amalgame se dit figurément et familièrement d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (exemples : cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions ; son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence) ; de même par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « figuré, mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » (exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs ;  cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités »). De l’alchimie ou de l’occultisme, il bascule dans le social et socialisme. L’alchimie sociale ou l’occultisme socialisant ou le socialisme par l’alchimie, tel est le fondement de la modernité selon Philippe Muray. Amalgame s’étend à d’autres réalités sociales. Les militaires en usent pour dénoter la « réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses » (Trésor de la langue française, 1971-94). Il désigne aussi, outre le mélange de réalités inanimées et abstraites, hétérogènes et parfois contraires, comme dans les exemples cités par Littré (« amalgame de défauts et de qualités ») et les académiciens (« amalgame de bassesse et d’insolence »), et, à propos de la création artistique, le mélange ou la combinaison dans une même œuvre de musique ou chez un même écrivain de deux instruments ou de deux langues ou des rapports inattendus. Le concept saisit la réalité toute nouvelle des sociétés modernes. Elles ne sont plus, comme dans les temps anciens, faites d’ordres, de classes, castes, corporations, clans, séparés, distincts, disposés hiérarchiquement, mais un mélange, un brassage, une mixtion, tout ça formant de la diversité. L’extension métaphorique de ce terme d’alchimiste au social atteste les transformations profondes qui affectent la France, où l’amalgame définit le nouvel idéal, nommé aussi diversité ou métissage dans le discours politique dominant, idéal d’un type nouveau, idéal d’injonction et non pas d’utopie, auquel sont sommés de se conformer tous les membres de la société et la société tout entière.  

 

 

Le retournement du concept

La société étant, non dans sa réalité, mais dans l’idéal, amalgame, l’amalgame est l’horizon nouveau et une force à laquelle il est difficile ou vain de s’opposer ou qu’il serait illusoire de chercher à canaliser. Il est en même temps Dieu et le diable ou à lui-même sa propre négativité. Le concept d’alchimiste, qui détermine un au-delà de la société, et même le seul au-delà admis, s’étend aux discours, non pas à tous les discours, mais aux discours dont l’objet est la société. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est un « procédé employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». En apparence, l’amalgame relève d’une rhétorique peu honnête, incompatible avec l’état idéal qu’il détermine. En réalité, il n’en est rien. Le soupçon d’amalgame est un privilège de puissants ou de ceux qui ont du pouvoir et qui, des sommets sociaux où ils trônent, portent des accusations sans fin et sans fondement contre les faibles, les isolés, les dominés, pour les discréditer ou les humilier ou assimiler leurs idées à celles du Démon. Il se conjugue  à toutes les personnes, à tous les genres, à tous les nombres, à tous les modes, à tous les temps, à toutes les voix. La forme la plus commune que prend l’amalgame généralisé est la reductio ad Hitlerum. Elle consiste à mettre le signe égal entre ce qui doit être haï, toute entrave à l’amalgame social par exemple, et Hitler. Tout est Hitler ou même pire qu’Hitler. De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle nazie, les juges d’instruction sont le dernier avatar de la Gestapo, etc. Tout étant Hitler, tout se vaut. Le tout se vaut des anthropologues est l’axiome philosophique de l’amalgame.

L’amalgame multiplie les imputations. N'importe qui, x, y, le premier pékin venu, un adversaire, un innocent, etc. peut être accusé de tout mélanger, l’imputation à crime interrompant tout examen de quelque notion, idée, réalité que ce soit. Il n’y a plus de débat possible. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les musulmans : pas d’amalgame entre les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ; pas d’amalgame entre le Qoran et le Coran, entre Mahomet et Muhammad, entre l’islam et l’islamisme, bien que ces deux mots soient synonymes depuis plus de trois siècles, etc. Que le crime d’amalgame soit imputé à tout moment, dès qu’il est question d’islam, est dans l’ordre des choses, non seulement parce que l’étymon du mot est arabe, mais aussi parce que l’amalgame est le seul horizon de la France. Il est le principe moderne d’indifférenciation. Les barrières sont à terre, les limites sont abolies, les bornes n’existent plus. Il n’y a plus de séparation entre le public et le privé (tout le privé est public), entre le féminin et le masculin (tout est unisexe), entre les enfants et les adultes, entre l’homme et l’animal, entre la machine et l’animal, entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre le faux et le vrai, entre le juste et l’injuste, etc.

 

Le concept de société du spectacle est opaque. Il sert surtout à celer les ressorts de la société moderne : toute en amalgame, confusion, indifférenciation, et Allah seul y reconnaîtra les siens, pourrait-on ajouter, de façon inutilement insolente sans doute. 

 

27 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

Première partie : critique de la société du spectacle

Des sociétés de spectacle(s) à la société du spectacle ?

Une société de spectacle est une entreprise, généralement privée, dont l’objectif est d’organiser, partout où cela est possible, des spectacles payants : jeux du cirque dans l’antiquité, montreurs d’ours, femme à barbe, jardins zoologiques, combats de boxe, de catch ou de coqs, pièces de théâtre, concerts de musique, variétés, émissions de télévision ou de radio, opéra, épreuves sportives de tout type, etc. Les sociétés qui organisent ces spectacles relèvent du secteur tertiaire (les « services ») et, additionnés, les chiffres d’affaires qu’elles publient attestent, par leur ampleur, l’importance qu’elles ont prise dans l’économie de la France moderne ou de tout autre pays d’Europe. Pourtant, ces faits établis ne justifient pas que les sociétés de spectacles fassent de la France une société du spectacle et que, par la substitution de du à de ou la simple adjonction de l’article défini le devant le nom spectacle, ce qui désignait une réalité banale devienne un concept à forte valeur explicative, sauf à faire de tout jeu de mots ou de tout jeu sur les mots un concept.    

Les mots société du spectacle peuvent être entendus dans deux sens. Ou bien la société ainsi désignée se caractérise, non par le très grand nombre d’entreprises de spectacle que l’on y recense, mais par la prédominance en son sein du spectacle ou de toutes les formes possibles de spectacle, de sorte que le spectacle en est devenu la principale caractéristique et que les membres de cette société ne sont plus des acteurs, et encore moins des acteurs sociaux, sauf s’ils sont rémunérés pour animer ou organiser, en tant que salariés, les spectacles, qu’ils ne sont pas non plus des citoyens, mais qu’ils sont réduits au rôle ingrat de spectateurs. Ils assistent passivement à ce qui leur est montré. Ainsi, ils se détournent de l’essentiel. Ou bien, entendue dans un second sens, la société du spectacle est un type nouveau et inouï de société ou une nouvelle société, totalement inédite, si elle est replacée dans l’histoire de l’humanité, et qui peut être expliquée par le concept de spectacle ou par celui de spectaculaire, qui serait un avatar du capitalisme. Telles sont les thèses que Guy Debord et les situationnistes ont exprimées dans les années 1960. Selon eux, la société du spectacle serait le stade suprême de la marchandisation du monde. Le capitalisme, qui produit les biens dont les hommes ont besoin et qui leur offre tous les services possibles et imaginables, en est arrivé, pour achever le processus historique dont il est le moteur, à se donner lui-même en spectacle. La société du spectacle en matérialiserait le triomphe ou elle en serait l’assomption. Elle est le capitalisme en gloire. De fait, non seulement les exploités ou les dominés, mais tous les hommes, où qu’ils vivent, quels qu’ils soient, s’identifient aux images que le capitalisme diffuse de lui-même et ils sont maintenus le plus longtemps possible dans une aliénation servile.

 

 

Examen

Combien de temps consacrons-nous chaque jour à regarder un spectacle ou à y participer ? Peut-être une heure ou deux. Sur vingt-quatre heures, cela fait peu. Certes, il est des individus, enfants, vieillards, femmes au foyer, malades, etc. qui restent collés à l’écran de télévision pendant des heures, mais tout ce qu’ils regardent n’est pas nécessairement du spectacle, encore moins du spectaculaire. Le regard ou la durée ne suffit pas à faire du spectacle. Des feuilletons de télévision, tournés à la chaîne ou à la va comme je te pousse, sans gros moyens, dont les épisodes sont diffusés parfois dans le désordre, n’ont rien qui justifie le qualificatif de spectaculaire. Il est des individus, assez nombreux à dire vrai, qui sont rétifs à tout spectacle, quel qu’il soit. Chaque soir, la télévision est regardée par à peu près vingt millions de personnes. Le chiffre est approximatif, mais il ne représente pas plus du tiers de la population de la France. De fait, le spectacle à la télévision et qui n’est pas toujours du spectacle rebute deux fois plus de personnes qu’il n’en séduit. On prétend que l’intérêt porté au football prouverait la place croissante prise par le spectacle dans la société. Pourquoi pas ? Chaque équipe professionnelle de Ligue 1 joue une trentaine de matches dans son stade : championnat, coupes, éventuellement compétitions européennes. L’Olympique de Marseille attire de 30000 à 60000 spectateurs, une fois tous les dix jours. Cela semble beaucoup. En réalité, c’est peu, si l’on rapporte ce nombre au vaste vivier de spectateurs potentiels que sont les Bouches-du-Rhône et les départements limitrophes, Var, Gard, Vaucluse, Alpes de Haute Provence, où vivent au moins deux millions de personnes en âge d’assister aux matches. Le spectacle n’attire que 3% de cette population. Que représentent les vingt ou trente mille habitués du Parc des Princes où joue le Paris Saint-Germain dans la population de l’Ile de France ? Moins de 0,5 % ? Le spectacle est, quatre fois sur cinq, insipide : c’est tout ce que l’on veut, sauf du spectacle. Il est donc quelque peu abusif de parler de société du spectacle, sous le prétexte que presque tous les foyers de France sont équipés d’un appareil de télévision ou que le spectacle, le show, la représentation, etc. sont des sources de revenus importants pour ceux qui les organisent, les commanditent ou y participent. Ce n’est pas les pains que le spectacle multiple, mais les billets de banque. Les profits ne suffisent pas à légitimer la substitution du spectacle au capital pour caractériser les sociétés occidentales, même si la raréfaction du capital est compensée par la prolifération du spectacle.

 

 

Le spectacle comme stade ultime de la décomposition du marxisme 

On connaît la genèse de ce concept de société du spectacle. Dans les années 1960, le réel prend sa revanche sur le marxisme, qui ne ramène plus dans ses filets que des monceaux de cadavres et qui menace de finir dans ces fameuses poubelles de l’histoire, où, ironie de l’histoire, il en a jeté tant d’autres. Il est quelque peu incongru de sauver le marxisme en laissant accroire qu’il puisse s'opposer seul à la toute-puissante (ou prétendue telle) société du spectacle. Car, s’il est des sociétés qui n’ont été que spectacles et qui méritent, plus que toutes les autres, d’être baptisées de sociétés du spectacle, ce sont les sociétés régies par le marxisme. Les grands défilés avec rubans, danseuses, folklore, chars, miliciens, avions, soldats martiaux marchant au pas, drapeaux rouges, etc. avaient lieu rituellement les 1e et le 9 mai, les 7 ou 8 novembre pour célébrer la grande et impérissable révolution d’octobre ou à tout autre date pour fêter l'anniversaire du tyran rouge ou pour célébrer la victoire du socialisme dans tel ou tel pays du monde, etc. Ce qui caractérise ces spectacles, c’est l’assistance obligatoire et les spectateurs requis ou amenés de force sur place. Le spectacle a été, avant le capitalisme mondialisé, Endémol et les lucratives boîtes de production, la spécialité des régimes communistes. Ce n’est pas pour rien que, dans ces sociétés, l’art populaire par excellence a été le cinéma avec ses milliers de figurants, ses grands mouvements de caméra, à droite, à gauche, de bas en haut et de haut en bas, circulaires, tournoyants, etc. De même, les défilés avec musiques et banderoles, sono assourdissante et haut-parleurs, slogans vengeurs hurlés par des danseurs en transe, etc. ont été en Occident la grande spécialité des partis et organisations socialistes, communistes, gauchistes, qui avaient en horreur le capitalisme ou disaient l’avoir en horreur. Il en est de même de la marchandise. Dans les pays de l'Est, tous régis par la sainte loi du marxisme, variante léniniste, tout était simple. Il n’y avait rien à acheter ou pratiquement rien. Les marchandises étaient rares, donc chères, et même très chères, quand le prix était rapporté à la qualité très médiocre de ce qui était vendu. Ce qui était abondant, c’était la marchandise idéologique, discours, propagande, motions, programmes, etc. Elle ne valait rien, mais elle était gratuite – et obligatoire comme une purge. Ceux qui élaboraient cette camelote avaient accès aux marchandises terrestres, aux vraies, dans les magasins à devises réservés aux étrangers. S’il est des sociétés dans lesquelles la marchandise est reine, ce sont celles pour l’instauration desquelles ont milité Guy Debord et ses camarades, à savoir les sociétés communistes où, ironie de l'histoire, la marchandise obsédait tous les moutons contraints au spectacle roi. La situation, pour parler comme Debord, étant ce qu’elle est, la notion de société du spectacle est la énième et dernière tentative de sauver le marxisme du néant. La société du spectacle n’est sans doute pas le stade suprême du développement capitaliste ; en revanche, elle est le stade ultime du processus de décomposition du marxisme.

 

 

Le spectacle dans les anciennes sociétés

Le spectacle n’est pas une nouveauté en France. Pendant des siècles, les Français ont assisté, chaque dimanche et parfois chaque jour, au spectacle de la messe, et cela, dans un lieu idoine, l’église, dont l’architecture, avec un autel qui est l’équivalent d’une scène et une nef où s’assoient les fidèles, comme s’ils étaient au stade, tient en partie du théâtre à l’italienne. Certes, tout dans la messe n’est pas spectacle, comme tout à la télévision ne relève pas du spectacle, et la dimension spectaculaire n’est qu’un aspect de la messe, mineur pour ce qui est de la signification sacrificielle de l’événement, mais incontestable pour ce qui est de la liturgie. Au XVIIe siècle, avant le vendredi saint, les foules se pressaient aux leçons de ténèbres. Alors, le spectacle était tout autant présent dans la vie des Français qu’il ne l’est de nos jours. Certes, il n'était pas la source inépuisable de revenus ou de profits qu'il est devenu. Mais cela n’autorise pas à qualifier de « société du spectacle » la France d’alors, non plus que la France d’aujourd’hui. Le concept de « spectacle » a été exposé avec précision par les auteurs classiques, écrivains, philosophes, lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont définis. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : « représentation que l’on donne au public pour le divertir » (exemples : « l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples ») et « tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue » (exemples : « Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un Martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis »). Les sens les plus intéressants sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les académiciens relèvent cet emploi : « spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques ». Les exemples sont éloquents : « l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle, c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape ». L’expression être en spectacle, alors d’usage courant, a pour sens « être exposé à l’attention publique », comme dans cet exemple : « quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde ». Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il illustre les expressions être en spectacle et donner et se donner en spectacle d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : « les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles » ; « les grands sont en spectacle à tout l’univers » ; « la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation ». Cet emploi n’est relevé que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française et, dans la huitième édition (1932-35), il est illustré de cet exemple : « le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle ». La décollation de Louis XVI a sans doute aboli cette mise en scène du pouvoir royal. Les écrivains que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ont une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : « auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle » ; La Bruyère : « Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles » ; Massillon : « les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés » et « il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables ».

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un long article est consacré aux spectacles, classés parmi les « inventions anciennes et modernes ». Le spectacle n’est pas seulement un fait de société ; il tient de la nature humaine. L’homme est ainsi fait qu’il se complaît aux spectacles. C’est ce que pense l’abbé Batteux, cité par l’auteur de l’article : « l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement ». Dans le corps, le sens qui prédomine est la vue : « aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations ». Autrement dit, c’est la façon dont l’homme saisit le monde par ses sens qui explique le très grand nombre de spectacles : « il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité », par exemple les « grimaces d’un charlatan », « quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire », « les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux ». Ces spectacles ont pour défaut d’avoir « peu de rapport avec notre être » : ce sont « de pures curiosités », qui « ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux ». L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : « qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement ». De fait, il est possible de distinguer, en fonction de la nature de l’homme, deux types de spectacle, ceux du corps et ceux de l’âme. La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : « les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel », alors que « ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité ». Ainsi « les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle », alors que « les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir ». C’est pourquoi « la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes ».

Les auteurs classiques se sont efforcés de penser le spectacle et en ont exposé des « théories », en rapport avec la politique, la religion, la nature humaine, l’art. L’ensemble conceptuel ainsi formé est d’une ample diversité. La théorie mécaniciste de Debord et son marxisme léninisme du pauvre ne peuvent pas être décemment comparés à cette cathédrale de concepts, sauf à vouloir se couvrir de ridicule. Le seul apport du situationnisme est syntaxique : il consiste à faire de spectacle le complément du nom société, ce en quoi il est conforme aux diktats modernes qui transforment tout fait, événement, réalité, même si cette réalité tient de la nature de l’homme, en fait, événement, réalité de société, c’est-à-dire, comme dans la scolastique médiévale, à faire de tout et de n’importe quoi un attribut de la société.

 

 

14 août 2009

Lumière des livres 20

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008 ; Fabienne Verdier, Passagère du silence, Albin Michel, 2003 (Le Livre de Poche, 2005)

Annie Ernaux ne manque pas de talent. Elle est capable, en trois mots, de « faire voir les choses en acte », comme disait Aristote, ou de représenter des réalités, en restituant la couleur, le grain, les formes, les odeurs. Les Années est nourrie d’une juste intuition, comme ses autres livres : la prise de conscience du temps qui passe, expérience universelle, et le souvenir que chacun garde des années enfuies sont à chercher, non dans les actes racontés ni dans les mémoires ou les souvenirs, mais dans les photos anciennes en noir et blanc ou dans les images de la télévision en couleurs, mal conservées, des années 1970, ou dans les mots ou les phrases passés de mode et que ne disent plus les jeunes gens, dans les façons de s’habiller, dans les slogans et les mots d’ordre, dans les revendications et les espoirs, dans ce qui semble indicible, mais qu’Annie Ernaux, qui s’attache à saisir le réel, tel qu’il est perçu, sait faire entendre, voir, toucher, dire.

Les Années sont celles de tout le monde. Elles ont été vécues par « on » ou par « nous ». Elles forment non pas le passé d’une personne, mais celui d’un ensemble, d’une classe, d’une génération, celle du début du baby-boom, à laquelle Annie Ernaux, qui est née en 1940, appartient. Ortega y Gasset, cité en exergue, écrit : « nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », ce à quoi Annie Ernaux ajouterait volontiers : « elle est à tous ». Elle étend son expérience personnelle de bobo argentée et « privilégiée » à une collectivité tout entière, aux pauvres et aux laissés pour compte, à une nation ou à ce qui en tient lieu, puisque, de toute évidence, Mme Ernaux ne croit pas à la validité de la « nation » comme entité politique, y préférant l’absence de frontières et louant l’immigration sous toutes ses formes. Tout ce qui est saisi, nommé, décrit, est censé avoir été éprouvé, ressenti, vécu, vu, entendu par des millions de personnes. Ce n’est pas un passé individuel qui est évoqué, mais un passé collectif – du moins, ce passé individuel est présenté comme collectif, ce qui est le pur effet du système idéologique auquel se réfère Mme Ernaux. C’est pourquoi elle abandonne le « je » au profit du « nous » et elle opte pour un ton plat, neutre, froid, impersonnel, celui du constat ou de la parole collective. En bref, elle élabore une esthétique ou une sémiologie collectiviste, politique, marxiste léniniste, pure et dure, conforme au dogme réaliste socialiste. Mme Ernaux est bourdivine. De Bourdieu, elle écrit, apprenant sa mort (p 214) : « Pierre Bourdieu, l’intellectuel critique que les gens connaissaient peu, était mort, nous ne le savions même pas malade. Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence. Un chagrin bizarre courait à bas bruit parmi ceux qui s’étaient sentis libérés en le lisant. On craignait que sa parole en nous ne s’efface comme celle, si lointaine maintenant, de Sartre. De laisser le monde des opinions avoir raison de nous ». Ce passage est éloquent. Autant Mme Ernaux écrit brillamment dès qu’elle se gausse des ploucs ou des beaufs, de leurs goûts, de leurs phrases, de leurs « idées », autant il est plat, quelconque, commun, se ramenant à un fade tissu de pauvres clichés idéologiques, dès qu’elle verse dans la complaisance ou la louange excessive. Comment un écrivain peut-il laisser, après s’être relu, des platitudes pareilles, dignes de Nous Deux ou d’un pigiste de Télérama : « Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence » ? ? ? 

Bourdieu, cet « intellectuel critique », qui tient en réalité du commissaire politique ou de l’inquisiteur sourcilleux, a étendu à l’art, à la langue, à la culture, à la pensée, etc. la lutte des classes chère à Lénine. Il a nettoyé la culture française (et occidentale) de tous les insectes nuisibles qui l’encombraient. Annie Ernaux poursuit l’entreprise lénino-bourdivine, qu’elle étend à la création ou à l’invention littéraire. Le résultat ne se fait pas attendre : c’est un désastre. Elle dit oui à tout, elle est parfaitement ajustée au monde, intégrée dans ce petit monde bobo à fric. Elle n’est pas dans ce monde, elle est ce monde ; elle en est la voix conforme et la plus conformiste. Les années avant 1968, ce sont les mentalités populaires, les espoirs de la jeunesse, les croyances d’un peuple, ramenés aux culottes tachées, aux règles, à la masturbation, quand ce n’est pas de l’information truquée (ainsi la manifestation du FLN à Paris le 19 octobre 1961) ; c’est par l’ironie qu’elles retrouvent vie. Mme Ernaux s’en gausse, parce qu’elle s’en est détachée et ce qu’elle évoque n’est plus elle. A partir de mai 1968, l’évocation se fait sur le mode du chapelet. Elle égrène les lieux communs, les idées reçues chez les bobos sûrs d’eux et de leur bon droit. Tout ce qui est rappelé se trouve à l’intersection étroite du Nouvel Observateur, de Libération, des Guignols de l’Info – très à l’ultra gauche, comme le bon petit soldat de la Révol cul pop. Voilà qui ramène à quelques milliers de nantis le nous qui se souvient. Les Années tiennent moins des simagrées de grenouilles de bénitier que du catéchisme de l’épouse de l’apothicaire Homais ou du bréviaire de Mme Prud’homme ou du livre de chevet de Mme Perrichon. La Libération a rendu obscènes les éventuelles confidences de MM Chardonne, Chateaubriant ou Carcopino : il n’y a pas eu de libération pour nous épargner la bêtise de ce réalisme socialiste. Annie Ernaux et le nous qu’elle fait parler auraient préféré un autre destin : la très belle vie (à n’en pas douter) des jeunes Russes soviétisés, des jeunes Polonais soumis au communisme soviétique ou des Chinois, de 1949 à aujourd’hui, broyés par un système fou. Les Années négatives et tristes sont éclairées par la lumière de l’utopie communiste.

Fabienne Verdier est plus jeune qu’Annie Ernaux. Elle n’est pas écrivain, mais c’est un calligraphe admirable. La passagère du silence est le récit de la formation qu’elle a reçue dans les années 1980 : c’est aussi l’acte d’accusation le plus implacable de tout ce à quoi aspire Annie Ernaux et de tout ce que le nous des Années a imposé à l’école et dans l’art, à savoir l’idéal léniniste de la table rase et du réalisme socialiste. Annie Ernaux se gausse de ce qu’elle a appris à l’école, au lycée, à l’université : ce sont les préjugés de la classe bourgeoise qui utilise la culture pour subjuguer les classes populaires. Au moins, elle a appris quelque chose. Fabienne Verdier, née en 1962, dont le père a reçu une révélation en mai 1968, elle, n’a rien appris. Elle aurait aimé recevoir un enseignement digne de ce nom aux Beaux-Arts de Toulouse ; elle n’a eu droit qu’à du vent, le vent mauvais de la déconstruction freudienne et marxiste. « Le professeur (…) nous exhortait à nous « exprimer » sans savoir s’exprimer lui-même. Il peignait ce qu’il nommait une « forme d’abstraction lyrique » : « il faut un beau jeté », répétait-il, et il admirait les étudiants qui se lançaient dans un idéal gestuel sans aucune préparation ni aucune technique de composition. Le « n’importe quoi » était érigé en art du Beau » - c’est ce qui satisfaisait tous les étudiants, « petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir ». Dans un établissement d’enseignement supérieur, placé sous le contrôle de l’Etat et financé par les citoyens, on peut ne rien enseigner, sans que quiconque s’en étonne. La chose désormais va de soi. Le nous de Mme Ernaux doit s’en réjouir. Le seul enseignement qui ressemble à quelque chose est dispensé par le professeur de calligraphie : Fabienne Verdier trouve là sa voie. Elle décide d’aller en Chine apprendre cet art. Dans le Sichuan, elle fait l’expérience de l’utopie dont rêve le nous d’Annie Ernaux  : l’enfer total, la Bêtise crasse, l’inhumanité absolue, le suicide d’un peuple, les idées folles, les étudiants et les professeurs surveillés par les cadres du Parti, le marxisme léninisme imposant le réalisme socialiste comme seul art digne d’être enseigné, des « minorités » ethniques (Yi, Miao, Buyi, Tibétains, etc.) menacés d’une lente extermination par un pouvoir totalitaire, des spécialistes de l’art envoyés par le ministère français des affaires étrangères et l’AFAA pour enseigner la révol cul 68tarde à des étudiants qui subissaient encore la Révol cul pop : « les étudiants se moquaient de moi : « ils se fichent de nous, les professeurs de ton pays. C’est ça que tu as appris en France ? » On leur prônait une forme d’expression aussi totalitaire que celle qu’ils subissaient » (p 145). Fabienne Verdier n’est pas Annie Ernaux. Elle dit « non », elle regimbe, elle refuse cet endoctrinement, elle veut apprendre l’art interdit de la calligraphie et à force d’obstination, elle obtient de recevoir une formation clandestine à la calligraphie et à l’art ancestral de la Chine, auprès d’un vieux maître méprisé et délaissé, puni par le pouvoir, déchu par la révolution culturelle. Il a donc fallu qu’elle séjourne six ans dans la Chine totalitaire, acceptant de vivre comme un « clochard céleste », pour recevoir enfin, malgré des conditions de vie effrayantes, auprès d’un « damné de la Chine », une formation digne de ce nom que son pays n’était pas capable de lui offrir.

Nous sommes donc pleinement justifiés à préférer aux Années bruyantes et tapageuses de la gauche triomphante les six ans de résistance passés en Chine par la Passagère du silence.

12 août 2009

Epoque



 

 

Voilà un mot savant, attesté en 1637 et emprunté d’un mot grec ayant pour sens « arrêt » et « période de temps ».

Le premier sens « point fixe qui sert de départ à une chronologie » est tenu pour vieilli (« point fixe du temps; en particulier, point fixe du temps historique marqué par un événement important et servant de point de départ à une période déterminée ») par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et pour classique dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Il apparaît dans le Discours sur Histoire universelle (1681) de Bossuet (« cette époque de la ruine de Troie, arrivée environ l’an 308 après la sortie d’Égypte et 1164 ans après le déluge, est considérable.... ») et longtemps, jusqu’en 1832-35 (DAF, sixième édition), il a été le seul sens qu’aient relevé les lexicographes anciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « terme de chronologie, c’est un temps certain et fixe, d’où on commence à compter les années »), Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694 : « terme fixe et certain d’où l’on commence à compter les années »), les académiciens (DAF, 1694, 1718, 1740 : « certain temps remarquable dont on se sert dans la chronologie, pour commencer à compter les années, et qui est ordinairement fondé sur quelque événement singulier » ; 1762, 1798 : « point fixe dans l’histoire, dont on se sert dans la chronologie ou dont on peut se servir pour commencer à compter les années et qui ordinairement est marqué par quelque événement considérable »), les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64 : « Histoire, on appelle ainsi certains événements remarquables dont le temps est exactement ou à peu près connu dans la chronologie ancienne et moderne, et qui servent comme de points fixes pour y rapporter les autres événements »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « point fixe dans l’Histoire ; l’Epoque du Déluge ; la naissance de Jésus-Christ est l’époque d’où nous commençons à compter les années ; on dit, en style familier et critique, brouiller les époques : confondre les dates »). Furetière, Corneille, les encyclopédistes citent d’innombrables exemples de comput (car c’est de cela qu’il s’agit), qui illustrent ce sens, qui peut paraître singulier aux modernes que nous sommes ; les encyclopédistes, qui sont relativistes et désireux de montrer qu’il existe autant de façons de mesurer le temps et de compter les années qu’il y a de civilisations ou de « cultures », en font un inventaire presque exhaustif. Furetière se contente d’en citer quelques-unes : « L’époque des Chrétiens est la naissance de Jésus-Christ ; celle des Turcs est l’hégire ou la fuite de Mahomet ; celle des Romains la fondation de la ville ; celle des Grecs les olympiades ; celle des anciens Persans de Nabonassari ».

De tous les auteurs de dictionnaires consultés, les encyclopédistes sont aussi les seuls qui rappellent que les philosophes sceptiques de l’Antiquité donnaient à époque le sens singulier de « suspension de jugement » : « c’est l’état de l’esprit par lequel nous n’établissons rien, n’affirmant et ne niant quoi que ce soit. Les philosophes sceptiques ayant pour principe, que toute raison peut être contredite par une raison opposée et d’un poids égal, ils ne sortaient jamais des bornes de l’époque et ne recevaient aucun dogme ». Suit dans l’article un exposé détaillé de la méthode sceptique et des dix principes sur lesquels elle est fondée.

 

Le sens moderne, attesté chez Bossuet (« Il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste ; c’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie « s’arrêter », parce qu’on s’arrête pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » ; « il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques que je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots les principaux événements qui doivent être attachés à chacune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements à leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des temps »), n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit aussi de toute partie du temps considérée par rapport à ce qui s’y passe, à ce qu’on y fait » (exemples : « l’époque de son avènement au trône, de son mariage ; depuis cette époque malheureuse ; j’étais à cette époque très-loin de Paris ; nous sommes à l’époque de l’année où tout semble renaître ; voici l’époque du renouvellement des baux ; je serai en Italie au mois d’octobre, tâchez d’y venir à la même époque ; à toutes les époques de la vie »). Les annalistes de l’Antiquité et des siècles classiques s’attachaient à établir des chronologies et, pour cela, ils devaient disposer de dates établies et sûres qui leur servaient d’époques ; ils faisaient de l’histoire modeste. Tout change au XIXe siècle. L’Histoire devient la Science des Sciences ; elle explique, elle rend compte de tout le passé, elle met en ordre les événements anciens ; elle les range dans un temps découpé et redécoupé ; elle trace la direction que prennent ou doivent prendre ces événements ; elle met des sens uniques et interdits partout ; elle règle la circulation du passé parmi les modernes. Que Bossuet ait été le premier à employer époque dans ce nouveau sens exprime éloquemment ce qu’est l’histoire selon les modernes. Bossuet est l’inventeur de l’histoire téléologique, c’est-à-dire de l’histoire à laquelle sont fixés des objectifs et qui a pour but d’instruire les hommes des fins dernières et ultimes. De fait, époque prend au XIXe siècle, siècle de l’Histoire, dont nous ne sommes pas sortis, ce sens nouveau, que décrivent assez bien Barré dès 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française (« époque se dit aussi d’un certain nombre d’événements remarquables que l’on choisit dans l’histoire d'un peuple, ou dans l'histoire universelle, pour y établir des divisions ; et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « époque se dit aussi d’événements remarquables choisis dans l’histoire pour y établir des divisions, et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements »).

La modernité, aussi avide, sinon plus, que Bossuet à mettre de la téléologie partout, fait à époque un triomphe qui se lit à livre ouvert dans les innombrables sens que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication). Le mot est en usage en astronomie (sens exposé dans L’Encyclopédie : « instant choisi où une planète occupe une position déterminée sur son orbite, servant à des calculs ultérieurs »), en comptabilité (l’époque de l’échéance) ; « espace de temps » (sic), c’est une « période historique marquée par certains faits, certains caractères propres » (époque contemporaine ; grande époque ; la merveilleuse époque de saint Louis ; l’époque des diligences ; époque romaine ; basse, haute époque ; époques successives ; époque de décadence, de transition ; l’époque des croisades ; les époques de l'histoire ; la Belle Époque ; époque classique, romantique ; époques littéraires ; époque romane) ; c’est aussi « une division quelconque des temps géologiques ; plus particulièrement une subdivision de la période géologique correspondant à un sous-système ou groupe » (époque tertiaire ; les époques glaciaires du Quaternaire) ;  c’est encore « toute partie plus ou moins longue du temps, de la vie courante » (l’époque de la puberté, des vacances ; à cette époque de l'année). Le mot a un tel succès qu’il est employé dans des expressions mélioratives comme être de son époque (le comble du bon conformisme : « avoir les idées, refléter les caractéristiques de l'époque à laquelle on appartient ») et qu’il forme même des locutions prépositionnelles ou adverbiales ou conjonctives qui servent de repères temporels : à l'époque de ; à l'époque où ; à l'époque ; c’était l’époque de, où… ; ce fut à, vers cette époque que...

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition d’époque tenait en une courte phrase ; dans la neuvième édition du même dictionnaire, elle est divisée en sept sens (« moment historique marqué par un évènement considérable » ; « période historique considérée sous le rapport des évènements qui s’y déroulent, des caractères qui lui sont propres » ; « moment déterminé de la vie d’une personne, d’une collectivité » ; « arts décoratifs, période caractérisée par un style qui lui est propre » ; « géologie, division d’une période géologique » ; « astronomie, instant origine à partir duquel sont comptés les temps, servant à définir, par exemple, la position sur son orbite d’un astre du système solaire » ; « cinéma, un film d’époque, qui retrace ou évoque avec un grand souci d’exactitude la vie d’une époque déterminée »), lesquels produisent chacun trois ou quatre emplois. Epoque est de notre époque. Il est rare qu’un mot savant condense aussi clairement l’hypostase de l’Histoire.

 

 

10 août 2009

Attraction

 


De la première (1694) à la cinquième (1798) édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une courte demi-phrase, « action de ce qui attire », et illustrée par ces trois exemples, dont les deux derniers n’éclairent en rien le sens : « l’attraction du fer par l’aimant ; quelle est la cause de cette attraction ? Cet onguent a fait une grande attraction ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, trois sens et douze emplois sont distingués ; et, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article attraction occupe cinq colonnes de grand format. Ce qui caractérise ce mot, c’est la prolifération des sens à partir de deux domaines : la science ou les sciences exactes (à compter du XVIIIe siècle : plusieurs pages sont consacrées dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot à tous les types et formes d’attraction) et la mode (à partir du XIXe siècle), deux domaines dont la langue d’expression favorite est l’anglais.

Le mot est donc moderne, bien qu’il soit emprunté au latin attractio, au sens de « contraction ». C’est sans doute pour cette raison que le mot attraction, attesté au XIIIe siècle, a le sens « d’action de tirer à soi » (« Et des choses qui sont convenables au foie si sont douces choses, mais qu’on n’en prenne pas trop, parce qu’elles étouffent légèrement les voies par la grande attraction que le foie en fait ») et qu’Olivier de Serres (agronome du XVIe siècle) l’emploie au sens « d’action de tirer le lait » (de traire) : « la vache ne se veut qu’avec grande difficulté laisser traire sans le veau, mais lui lâche toujours libéralement le lait, duquel ayant fait la première attraction,  le demeurant est réservé pour les beurres et fourmages ». Les académiciens (de 1694 à 1798, même s’ils citent dans les exemples « l’attraction neutonnienne » - sic) relèvent ce seul sens : « action de ce qui attire » ; de même Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui était pourtant soucieux de restituer la langue des savants de son temps : « action de ce qui attire » (exemple : « il y a des pompes qui font leur effet par attraction, et d’autres par compression »).

C’est à la fin du XVIIe siècle (en 1688, dans un compte rendu des premiers travaux de Newton) qu’est attesté, pour la première fois, le sens propre à la physique : « tendance des corps matériels à s’attirer mutuellement », lequel était en germe dans l’utilisation qui était faite du mot attractio dans les universités de la fin du Moyen Age : « attraction ou force attractive, dans l’ancienne physique, signifie une force naturelle qu’on suppose inhérente à certains corps, et en vertu de laquelle ils agissent sur d’autres corps éloignés, et les tirent à eux », in L’Encyclopédie). C’est de là que vient l’emploi d’attraction en grammaire, attesté en 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française de Barré : « (philologie) construction particulière à la plupart des langues à inflexions, par laquelle l’attribut est attiré au même cas que le sujet, ou le relatif au même cas que l’antécédent, dans certaines phrases qui s’éloignent des règles générales », et que relève Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de grammaire ; changement d’une lettre par l’effet de sa voisine ; par exemple, ce mot attraction est pris du latin attractio, formé de ad et tractio ; le d de ad a été changé en t à cause du t suivant ; dans la grammaire grecque, figure de syntaxe, par laquelle le relatif est mis au même cas que son antécédent ou mieux est attiré au cas de son antécédent, bien que le rôle qu’il a dans la phrase lui impose un cas différent ». Tous ces exemples sont assez obscurs. Il faut attendre la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française pour lire un exemple clair et convaincant : « attraction modale, remplacement d’un indicatif par un subjonctif dans une subordonnée dépendant d’une autre subordonnée au subjonctif ; dans la phrase : « Quelle que soit l’action qu'il commette, il sera pardonné », le verbe commettre est au subjonctif par attraction modale ».  

Le très long et très détaillé article attraction de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel sont examinées pro et contra toutes les thèses et toutes les expériences relatives à l’attraction, atteste, s’il en était besoin, le séisme qu’ont provoqué dans la pensée européenne les découvertes de Newton. Il n’est pas possible ici, faute de place ou de temps, de résumer les longues pages, serrées et argumentées, de cet article. Citons : « attraction ou puissance attractive se dit plus particulièrement, dans la philosophie newtonienne, d’une puissance ou principe, en vertu duquel toutes les parties, soit d’un même corps, soit de corps différents, tendent les unes vers les autres ; ou, pour parler plus exactement, l’attraction est l’effet d’une puissance, par laquelle chaque particule de matière tend vers une autre particule... Les lois et les phénomènes de l’attraction sont un des points principaux de la philosophie newtonienne… Quoique ce grand philosophe se serve du mot attraction, comme les philosophes de l’école, cependant, selon la plupart de ses disciples, il y attache une idée bien différente… L’attraction dans la philosophie ancienne était, selon eux, une espèce de qualité inhérente à certains corps, et qui résultait de leurs formes particulières et spécifiques (…) L’attraction newtonienne, au contraire, est un principe indéfini, c’est-à-dire par lequel on ne veut désigner ni aucune espèce ou manière d’action particulière, ni aucune cause physique d’une pareille action, mais seulement une tendance en général, un conatus accedendi, ou effort pour s’approcher, quelle qu’en soit la cause physique ou métaphysique ; c’est-à-dire soit que la puissance qui le produit soit inhérente aux corps mêmes, soit qu’elle consiste dans l’impulsion d’un agent extérieur. Aussi Newton dit-il expressément dans ses principes qu’il se sert indifféremment des mots d’attraction, d’impulsion et de propension, et avertit le lecteur de ne pas croire que, par le mot d’attraction, il veuille désigner une manière d’action ou sa cause efficiente, et supposer qu’il y a réellement une force attractive dans des centres qui ne sont que des points mathématiques… C’est donc de l’attraction, suivant M. Newton, que proviennent la plupart des mouvements, et par conséquent des changements qui se font dans l’univers ; c’est par elle que les corps pesants descendent et que les corps légers montent ; c’est par elle que les projectiles sont dirigés dans leur course, que les vapeurs montent et que la pluie tombe ; c’est par elle que les fleuves coulent, que l’air presse, que l’océan a un flux et reflux..., etc. »

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la pensée de Newton est résumée en ces mots : « l’attraction newtonienne : tendance attribuée par Newton à la matière, et en vertu de laquelle les corps sont supposés exercer une action mutuelle les uns sur les autres » (« on dit quelquefois absolument l’attraction dans le même sens »), mots à dire vrai fort prudents (« tendance attribuée par Newton », « les corps sont supposés exercer une action mutuelle »), comme si les académiciens refusaient de prendre parti dans un débat qui avait alors de vrais enjeux métaphysiques ou comme si les sciences exactes avaient commencé à se séparer des lettres ou des humanités, coupure qui n’était pas encore effective au XVIIe et au XVIIIe siècle : Descartes était tenu pour un physicien et Voltaire a traduit et commenté Newton. Même Littré, positiviste convaincu, définit prudemment l’attraction newtonienne : « en astronomie, tendance que les corps célestes paraissent (sic) avoir à s’attirer les uns les autres en raison directe des masses et inverse du carré des distances, sans qu’il existe en eux ou autour d’eux rien de sensible à quoi on puisse rapporter cette tendance » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les dernières prudences s’évanouissent dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « attraction universelle ou newtonienne, action mutuelle que deux corps exercent l’un sur l’autre ; l’attraction de deux corps se traduit, selon Newton, par une force dirigée de l’un vers l’autre en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de la distance qui les sépare ».

L’autre sens moderne, « ce qui exerce un attrait sur le public », est lui aussi, comme l’attraction newtonienne, un néologisme sémantique, emprunté de l’anglais et introduit en français par Balzac en 1835 : « avec cela trouver des combinaisons, des attractions, comme disent les Anglais, pour obtenir la faveur du public, de manière à écraser par leur supériorité, les autres journaux » (1862 : « programme savamment combiné en vue d’une great attraction » ; 1867, « spectacle, divertissement qui attire le grand public », dans la phrase suivante : « une des plus grandes attractions du parc de l’Exposition est la section ottomane »). Littré, dans le Supplément (1877) de son dictionnaire est le premier à relever ce sens : « dans le sens anglais, ce qui a de l’attrait ; ce sens a commencé à paraître vers l’époque des grandes expositions internationales et est aujourd’hui d’un usage presque courant », comme dans cet extrait de 1876 du Journal officiel : « dimanche et lundi de Pâques aura lieu l’inauguration de ces concerts qui étaient, l’on s’en souvient, une des grandes attractions du jardin l’an dernier ». Les académiciens, qui sont souvent hostiles aux néologismes sémantiques, acceptent sans examen cet emploi nouveau d’attraction : « il désigne aussi ce qui attire, notamment les spectacles, les divertissements, etc. », l’exemple cité compensant, il est vrai, par la gloire des choses françaises ce que pourrait avoir de honteux un emprunt à l’anglais : « rien ne séduit les étrangers autant que les attractions de Paris ».

L’article attraction du Trésor de la langue française (1971-94) et celui de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française offrent un condensé de modernité verbale, sociale et morale. Tout ce qui est moderne y est, sciences (« propriété que possèdent les corps matériels de s’attirer mutuellement ») ; physique (attraction universelle ou planétaire, cf. plus haut Newton ; attraction électrique ou électrostatique, « celle qui existe entre charges électriques de signe contraire » ; attraction magnétique, « qui s’observe entre aimants, entre courants électriques ou entre aimant et courant électrique ») ; chimie (attraction moléculaire, « forces qui s’exercent entre molécules et qui ont un très court rayon d’action » ; attraction capillaire, « capillarité » ; attraction élective, synonyme vieux de affinité), sens et emplois figurés (« fait d’attirer quelqu’un, force qui attire quelqu’un vers quelqu’un ou quelque chose, attirance ») ; sciences humaines et sociales, linguistique et grammaire (« vieux, attraction des lettres » ; attraction syntaxique, attraction paronymique, « processus plus connu sous le nom d’étymologie populaire ») ; musique (« tendance d’un son vers un autre, avec lequel il a de l’affinité »), sociologie (l’incontournable science sociale, qui, pour se donner un vernis savantasse, pille le vocabulaire des sciences exactes : « caractéristique d’un objet, d’une activité, d’une personne ou d’un groupe par laquelle un comportement d’approche active est déclenché chez un sujet » : sic), emplois variés couronnés par les inévitables attractions de fêtes foraines : « par métonymie (fréquent au pluriel), ce qui attire le public dans un lieu ; ce qui est un objet, une occasion de curiosité, de divertissement » et « spectacle, ensemble de divertissements, en particulier dans les foires » ; d’où les innombrables parcs d’attractions et même, par ce jeu de mots cher à Muray, le monde réel transformé en parc d’abstractions par les modernes.  Le mot est si moderne que, des choses, il se déplace aux personnes et il désigne, « familièrement », selon les rédacteurs du TLF, « une personne qui attire la curiosité publique », comme dans cet exemple du DAF (neuvième édition) : « par analogie, familièrement, il a été l’attraction de la soirée ».

08 août 2009

Médiation

Emprunté du latin mediatio, au sens de « médiation, entremise », ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « division par deux » et surtout à la fin du XIVe siècle au sens religieux ou théologique « d’intermédiaire entre Dieu et l’homme ». Il est employé avec ce sens dans un mystère de 1518, Mystère du Vieux Testament : « Quant au regard de Eve, qui du forfait / Envers l’homme fut mediacion ». En 1541, Calvin, dans Institution chrétienne, l’emploie au sens « d’entremise pour concilier Dieu et l’homme » : « comme si Christ, s’étant acquitté d’une médiation temporelle, avait remis l’office éternel et à jamais perdurable sur ses serviteurs ».

L’histoire sémantique de ce mot est celle d’un rapide effacement de ces sens religieux au profit du sens profane, politique ou laïque (par exemple, en 1691, ce sens en astronomie : « moment de la culmination d’un astre ») et, à la fin du XXe siècle, dans le moment hypermoderne de ce siècle des ténèbres, au profit du sens social, le sens religieux se maintenant, mais dégradé, dans la musique liturgique : « pause faite au milieu des versets d’un psaume » (1701). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le seul sens profane d’entremise, déplaçant vers le nom médiateur le sens religieux, lequel apparait dans l’exemple suivant : « il n’y a que Jésus-Christ qui puisse être médiateur entre Dieu et les hommes ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), comme Richelet, ne relève que l’emploi profane et politique : « entremise de celui qui accommode les parties qui sont en guerre, en querelle », faisant allusion à la religion – plus exactement à la politique du Pape – dans l’exemple « le Pape a offert sa médiation pour pacifier l’Europe », phrase si générale qu’elle peut s’appliquer à toute période de l’’histoire de l’Europe. Les académiciens, de la première (1694) à la huitième (1932-35) de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens profane « d’entremise », qu’ils illustrent d’exemples politiques ou sociaux : « cet accommodement a été fait par la médiation d’un tel prince ; on s’est servi de sa médiation ; on a accepté, on a refusé sa médiation » (1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « entremise pour mettre d’accord deux personnes, deux partis » (« cet accommodement a été fait par la médiation de tel homme d’État ; on s’est servi de sa médiation ; il a offert, on a accepté, on a refusé sa médiation ») et « médiation armée s’est dit de l’acte de médiation dans lequel la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace de faire la guerre à celle des deux parties qui n’acceptera pas ses propositions ».

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), médiation est un terme de géométrie, ainsi défini : « selon certains auteurs anciens d'arithmétique, c’est la division par 2, ou lorsqu’on prend la moitié de quelque nombre ou quantité ». Ce sens est attesté au XIIIe siècle (cf. ci-dessus), mais, selon les encyclopédistes, il « n’est plus en usage : on se sert plus communément de celui de bipartition, qui n’est pas lui-même trop usité ; et lorsqu’il s’agit de lignes, on dit bissection ». En revanche, le sens de médiateur en théologie est longuement exposé et illustré de nombreux exemples : « Dans les alliances entre les hommes où le saint nom de Dieu intervient, Dieu est le témoin et le médiateur des promesses et des engagements réciproques que les hommes prennent ensemble » ; « Lorsque Dieu voulut donner sa loi aux Hébreux, et qu’il fit alliance avec eux à Sinaï, il fallut un médiateur qui portât les paroles de Dieu aux Hébreux et les réponses des Hébreux à Dieu, et ce médiateur fut Moïse » ; « Dans la nouvelle alliance que Dieu a voulu faire avec l’Eglise chrétienne, Jésus-Christ a été le médiateur de rédemption entre Dieu et les hommes ; il a été le répondant, l’hostie, le prêtre et l’entremetteur de cette nouvelle alliance » ; « Saint Paul, dans son épître aux Hébreux, relève admirablement cette qualité de médiateur du nouveau Testament qui a été exercée par Jésus-Christ » ; « Outre ce seul et unique médiateur de rédemption, les catholiques reconnaissent pour médiateurs d’intercession entre Dieu et les hommes les prêtres et les ministres du Seigneur, qui offrent les prières publiques et les sacrifices au nom de toute l’Eglise. Ils donnent encore le même nom aux saints personnages vivants, aux prières desquels ils se recommandent, aux anges qui portent ces prières jusqu’au trône de Dieu, aux saints qui règnent dans le ciel et qui intercèdent pour les fideles qui sont sur la terre. Et cette expression ne déroge en rien à l’unique et souveraine médiation de Jésus-Christ, ainsi que nous le reprochent les protestants, qui, comme on voit, abusent à cet égard du nom de médiateur ».

Au XIXe siècle, Barré (Complément au DAF, 1842) réunit dans l’article médiation de son dictionnaire les différents sens du mot, à l’exclusion du sens théologique, tombé en désuétude : « Acte de médiation (histoire), organisation de la Suisse, arrêtée et promulguée par le premier consul Bonaparte, le 20 février 1803 » ; « en astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi » ; « dans l’ancienne géométrie, division par deux », Barré ajoutant : « ce terme n’est plus usité » (comprendre : en géométrie). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Barré, à une différence près, les mêmes sens de médiation, à l’exception du sens théologique ou religieux : « action de celui qui est médiateur » (La Fontaine : « Elle employa sa médiation // Pour accorder une telle querelle » ; Fénelon : « Il s’était réconcilié avec vous par la médiation de la reine mère » ; Voltaire : « L’Espagne et la France venaient de remettre leur querelle à sa médiation ») ; « Acte de médiation, organisation de la Suisse promulguée par Bonaparte en 1803 » (ça a dû être une belle catastrophe pour les Suisses) ; « terme de liturgie, partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, l’une psalmodiée ou chantée par un côté du choeur, et l’autre par le côté opposé » ; « terme d’astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi et moment de la culmination d’un astre ».

Ce qui apparaît dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe fait à médiation dans la langue moderne des (prétendues) sciences, dites sociales et humaines : en philosophie, c’est « l’action de servir d’intermédiaire entre un terme ou un être duquel on part, et un terme ou un être auquel on aboutit », comme dans cet extrait de Blondel : « il y a, en moi, disproportion entre la cause efficiente et la cause finale ; et pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent être en moi ce qu’elles sont déjà, sans la médiation permanente d’une pensée et d’une action parfaites » ; en psychologie, c’est le « processus par lequel une connaissance sensorielle se transforme en une donnée intellectuelle » ; dans la langue du droit, c’est « l’entremise destinée à concilier ou à faire parvenir à un accord, à un accommodement des personnes ou des parties ayant des différends » (entreprise, offre de médiation ; médiation de l’O.N.U. ; médiation diplomatique), alors que la médiation armée est une « médiation dans laquelle la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace d’employer les armes contre la partie qui n'acceptera pas ses propositions » : en ethnologie et dans l’histoire religieuse, seul vestige du vieux sens théologique, c’est « l’entremise d’un génie protecteur ou d’un prêtre auprès des humains pour les rapprocher des divinités » ; en musique (domaine du plain-chant), c’est le « partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, la première psalmodiée ou chantée par un choeur, la seconde par un autre » ; en astrologie, c’est le « moment de culmination d’un astre ». On lit dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française cette définition de la médiation, qui ne tient pas de la blague, mais qui est comme un vestige chu de quelque désastre ancien : « médiation se dit de ce qui institue une relation médiate entre des idées, des notions, des choses » et « spécialement (sic), mouvement dialectique par lequel l’opposition immédiate entre deux termes se conserve en se dépassant dans une unité plus haute ; ce qui sert ainsi d’intermédiaire », comme dans cet exemple : « selon Hegel, l’antithèse, négation de la thèse, constitue la médiation d’où procède la synthèse » (on ne saurait mieux décrire la médiation).

Ce qui est nouveau et a échappé aussi bien aux très savants lexicographes du Trésor de la langue française) qu’aux distingués académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est la prolifération des emplois de médiation dans la langue des prétendus « travailleurs », dits sociaux, des assistantes sociales, de tous ceux qui sont payés pour s’interposer entre des groupes ethniques et éviter qu’ils ne règlent leurs comptes à la kalachnikov. Elle prend alors des formes innombrables, que des épithètes tentent de cerner : judiciaire, familiale, du crédit, bancaire, consumériste, conjugale, ethnique, raciale, islamique, des imams, citoyenne, environnementale, économique, culturelle, interculturelle, etc. Mais quel que soit l’adjectif, elle est par nature sociale, puisque le social a détrôné depuis plus de deux siècles la théologie ou la religion. Jadis, la médiation se faisait par le Christ ; désormais, elle relève de la seule responsabilité d’assistantes sociales, lesquelles, dans certains quartiers, sont remplacées par les imams.

07 août 2009

Calamité

Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».  

Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».

Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).

L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.

 


05 août 2009

Mythologies intellotes 27

 

Françoise Sagan, mythe bobo

(1935-2004)

 

 

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose « classique » ou spécifiquement « française » qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était « nouvelle », c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

16 juillet 2009

Contraception

 

 

 

 

 

Le mot, on s’en serait douté, est moderne : anglais ou emprunté de l’anglais tel quel, sans y changer un iota, et éminemment moderne, à la fois par la forme et parce qu’il condense en lui l’épopée de l’Occident épuisé et à bout de souffle aujourd’hui d’avoir si longtemps guerroyé sur tous les fronts. Il est attesté pour la première fois en français en 1934 dans une thèse de doctorat soutenue devant un aréopage de professeurs de la faculté de médecine. En anglais, il est beaucoup plus ancien, ayant été formé en 1886 du préfixe contra (en français « contre », marquant l’hostilité ou l’opposition) et du nom conception (le mot est identique en français). La suppression de la première syllabe du nom, identique à la première syllabe du préfixe, apparente ce mot ainsi formé à un mot-valise. S’il n’avait pas été emprunté de l’anglais et formé suivant les règles morphologiques du français, il aurait été sans doute ou peut-être anti-conception, lequel est attesté depuis quelques décennies, mais ignoré des grands dictionnaires.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), contraception est défini ainsi : “practice, method, of preventing or planning conception”. En anglais, il semble que le mot ait un sens plus large qu’en français. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la contraception a pour but d’empêcher la conception (to prevent conception), et non pas de « planifier » les naissances (to plan conception) : c’est « l’ensemble de pratiques destinées à empêcher la fécondation de l’ovule lors des rapports sexuels », les académiciens restreignant le mot au domaine de la physiologie, alors qu’il semble être entré depuis près de quarante ans (depuis la légalisation de la vente de la pilule ?) dans la langue courante. C’est aussi la définition qu’en donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse ; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques ».

A l’exception de cette différence entre l’original anglais et la copie française, qui a un sens plus étroit (mais n’est-ce pas conforme à la caricature de la France : pays rural, étroit, rabougri, petit-bourgeois, ringard, refermé sur lui-même et tout ce que l’on peut énumérer d’autre en matière de moisissure  d’esprit ?), le sens de contraception ne soulève aucune difficulté, parce que, entre autres raisons, chacun sait de quoi il en retourne dans la réalité. En revanche, les exemples qui illustrent ce sens sont des monuments (pas en péril, hélas) du beaufisme (faut-il dire « beaufitude » ?) franchouillard et « de gauche » (évidemment), que l’on croirait extraits, tant ils fleurent la grosse bêtise de toujours, de Bouvard et Pécuchet. Le roman Bouvard et Pécuchet est de Flaubert, aurait ajouté Proust, pastichant Balzac.

Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de les citer (pour le fun, comme on dit en NLF). D’abord, cet extrait, daté de février 1968 (ah, nostalgie, quand tu nous tiens !), du Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, qui sort ses Goebbels dès qu’il parle de culture : Tout est fait pour que la contraception apparaisse comme honteuse, culpabilisante. Ou encore, ce chef d’œuvre de la propagande tartuffière : La contraception servira (...) non plus à ne pas avoir d'enfants, mais à en avoir au moment optimum, scripsit Mme Sullerot dans (admirez le titre) « la dimension sociologique de la contraception » ; ou encore cette prédiction inoubliable de Choisir – nouvel avatar de Nostradamus : « quand la femme aura obtenu, grâce à la diffusion de la contraception et à la liberté de l’avortement, une maîtrise de son corps que n’empoigneront plus la crainte ni le remords, elle sera disponible pour d’autres luttes », luttes parmi lesquelles il faut inclure, n’est-ce pas ?, la burqa pour toutes, mais la burqa démocratique et de gauche, évidemment.

 

 

15 juillet 2009

Commotion

 

 

 

Dans les dictionnaires latin français, commotio a deux sens. Au sens propre, il signifie « action d’agiter, ébranlement, secousse » (commotion terrae : tremblement de terre) et, au figuré « émotion, ébranlement des sens, de l’âme » (commotiones animorum, commotio jucundidatis in corpore). Dans l’ancienne langue française, du XIIe au XVIe siècle, commotion, qui en est emprunté, a les mêmes deux sens, propre (« secousse, ébranlement physique » ; commotion du cerveau ; commotion de la mer : « entre autres raisons qui lui donnaient espérance de victoire, était que la violence des vents et la commotion de la mer nous ôteraient l’usage et le service de nos galères », XVIe siècle) et figuré : « ébranlement moral, émotion » ; commotion (du peuple), « soulèvement » (« Méchants, malotrus et oiseux, //Gens de basse condition, // Si s’allièrent avec eux, //Pour faire une commotion »).

Or, pendant deux siècles environ, XVIIe et XVIIIe siècles, le sens du mot se restreint, du moins dans les dictionnaires. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le limite à ses emplois en médecine et dans le commerce des vins : « terme de médecine, qui se dit particulièrement des atteintes que souffre le cerveau » et « on dit aussi que le vin transporté se tourne et se corrompt par une commotion générale des atomes ou petites parties qui composent sa substance ». Les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762) ne relèvent que le sens médical (celui de commotion cérébrale, comme on dit encore aujourd’hui) : « terme de médecine ; ébranlement violent ou dans la substance du cerveau ou dans tout le corps, causé par quelque chute ou par quelque coup ». A ce sens (« secousse ou ébranlement de quelque objet ou partie ; commotion du cerveau »), les rédacteurs de l’article commotion de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65) ajoutent l’emploi nouveau qui est fait de ce mot dans les expériences nouvelles sur l’électricité : « (physique) ce mot s’emploie aussi aujourd’hui, en parlant de ce que l’on ressent ou que l’on éprouve en faisant une expérience de l’électricité, qui de là-même a pris le nom d’expérience de la commotion ; elle s’appelle encore le coup foudroyant ».

C’est à partir de 1798 que, peu à peu, les divers sens de commotion, ceux qui sont attestés dans l’ancienne langue française, dont, entre autres sens, commotion du peuple (« soulèvement, émeute »), réapparaissent dans les dictionnaires. Sans doute la commotion révolutionnaire a ouvert les yeux ou ravivé la mémoire des lexicographes : « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1798) ; « secousse violente » (« nous avons eu un tremblement de terre dont la commotion s’est fait sentir jusqu’à tel endroit ; le magasin à poudre sauta, et la commotion fut si violente, que... ») ; « il se dit quelquefois figurément » (« les grandes commotions qui bouleversent les empires ») ; « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1832-35, 1878-79, 1932-35). Les lexicographes savent parfois, non pas tirer des leçons de l’histoire, mais prendre acte de l’histoire. De ce point de vue, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit les académiciens et contribue sinon à l’élargissement des sens de commotion, du moins à la réintroduction dans la langue de sens anciens, qui ne sont jamais totalement sortis de l’usage : « ébranlement violent » (« la poudrière sauta, et la commotion fut ressentie très loin » ; « commotion électrique, secousse produite par une décharge électrique » ; « la commotion du cerveau ») et au figuré, « violente émotion morale » (« cette dernière commotion a mis fin à ses jours » ; « commotion politique, troubles violents dans un pays »).

Comme ils le font souvent, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) remettent de l’ordre dans les sens de commotion ; ils classent, ils rangent ; ils ordonnent ; ils mentionnent les domaines d’emploi ; les secousses antérieures en sont effacées. Le mot semble tout neuf. C’est au sens propre une « secousse qui perturbe le fonctionnement normal d’un ensemble organisé » (en pathologie : commotion cérébrale, violente, viscérale ; en physique, secousse provoquée par une décharge électrique ; en parlant d’un phénomène naturel, ébranlement de la terre, de l’air ou de l’eau) et « par analogie, il s’étend aux « domaines de la vie psychique ou sociale » (en parlant d’un être humain : commotion voluptueuse et cruelle ; commotion d’art, de joie, de plaisir ; en parlant d’un ensemble d’humains, changement brusque à l’intérieur d’une société ; soulèvement, révolution : commotion européenne, politique, populaire, religieuse, sociale, universelle). Comme il se doit, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) optent pour un classement moins rigide des acceptions. Ils distinguent deux sens propres : « secousse soudaine et violente » et « violent ébranlement de l’organisme », auxquels correspondent des sens figurés : à « secousse », les grandes commotions qui ébranlèrent l’Empire romain ; à « ébranlement de l’organisme », « émotion violente, trouble profond » (il ressentit une commotion si vive qu’il resta cloué sur place).

Quoi qu’il en soit ou quelles qu’en soient les causes, l’important est que les anciens sens soient sortis d’un oubli de deux siècles.

 

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

03 juillet 2009

Ergoter



Ce verbe, dérivé du mot latin ergo, est attesté dès le XIIIe siècle, qui a été, en France, le grand siècle de l’Université de Paris. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en explique l’étymologie, en se référant aux hypothèses de l’érudit du XVIIe siècle, Gilles Ménage, rendu célèbre par Molière (il serait le Vadius des Femmes savantes) : « d’après Ménage, approuvé par Diez, (ergoter a pour étymologie) ergo, « donc », à cause que ce mot revenait sans cesse dans les disputes scolastiques ».

Dans tous les emplois, le sens en est défavorable : « péjoratif », précisent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), et cela dès la première attestation. En fait, les anciens usagers de la langue ont tenté, en dérivant ergoter du mot latin ergo, de saisir l’essence, sinon de l’université, du moins de la dispute ou du débat universitaire. C’est « quereller » (XIIIe siècle) et « chicaner par des raisonnements captieux » ou « trouver à redire » (XVIe siècle : « on eut de la peine à faire taire deux simples femmes qui ergotaient l’une contre l’autre ». Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) exprime clairement dans la définition qu’il en donne le mépris attaché, non pas à ce verbe, mais au procès que ce verbe désigne : « aucuns le tirent de cette diction illative ergo, qui est usitée au sceller d’un argument, et ne lui donnent signification propre aucune, ains (mais) métaphorique sans plus, pour débattre et escrimer ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) va dans le même sens : « pointiller (id est chicaner), contester mal à propos et avec importunité, chicaner dans la dispute » (exemple : « il est importun, il ne fait qu’ergoter ») et « il signifie figurément trouver à redire à tout » (il ergote sur toutes choses). Le verbe, est-il précisé dans plusieurs éditions, « est familier ». Celle de la neuvième édition (en cours de publication) exprime plus explicitement encore le mépris dans lequel est tenu le fait d’ergoter : « discuter longuement sur des futilités, des vétilles ; contester, chicaner sans cesse au cours d’une discussion ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française : « contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux ».

Les dérivés de ce verbe, que ce soit le verbe, plus péjoratif encore, ergotiller ou les noms ergotage, ergoterie, ergotement, ergotisation, ergotisme, ergoterie, attestent, s’il en était besoin, le peu de cas que fait la langue des réalités que l’on appelait jadis dans l’Université dispute et que l’on nomme aujourd’hui débat, lesquelles sont trop souvent les seules à illustrer la vie de l’esprit dans les universités de France.  

02 juillet 2009

Grève


Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

24 juin 2009

Statistique

C’est l’économiste allemand du XVIIIe siècle, Achenwall (1719-1772), qui a fabriqué Statistik, à partir du nom italien statista, désignant un homme d’État. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) évoque le fait en ces termes : « Achenwall, qui vivait vers la fin du milieu du XVIIIe siècle ( ?), est généralement considéré comme le premier écrivain systématique sur la statistique, et on dit que c’est lui qui lui a donné son nom actuel ». La formation à partir « d’homme d’Etat » en italien indique que, pour Achenwall, statistique a un sens singulier, qu’il a perdu de nos jours : c’est l’ensemble des connaissances que doit posséder un homme d’État pour gouverner ou, comme le note Malte-Brun (Précis de géographie universelle) « la branche de la géographie politique » (« que, d’après les Allemands, nous nommons statistique »).

En français, ce mot emprunté de l’allemand est attesté en 1785. Le XIXe siècle étant le siècle de la science et du social, la statistique ne pouvait pas demeurer cet ensemble de connaissances propres à un chef d’Etat ; elle est donc devenue une science, une science de l’Etat d’abord, avant de devenir une science du social ou une science sociale, peu importe ; en tout cas, une science moderne, parfaitement en accord avec son temps. C’est ce qu’exprime Letronne (1787-1848), membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « la statistique, qui expose l’état des productions, des consommations, des ressources d’un État, à une époque donnée, est une science toute nouvelle ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35) : « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » (la statistique est une science nouvelle ; la statistique fournit des matériaux à l'économie politique). Le mot désigne aussi la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » (la statistique de la France ; la statistique du département de la Seine). Les académiciens ajoutent qu’il « s’emploie aussi adjectivement » (description statistique du département du Rhône ; mémoires statistiques ; connaissances statistiques). Ce dernier exemple condense l’évolution sémantique du mot en un peu plus d’un demi-siècle : la statistique était un ensemble de connaissances ; elle est désormais l’objet de la connaissance (« connaissances statistiques »).

En 1785, le mot est employé en français pour la première fois par Bachaumont (Mémoires secrets) dans un sens différent de celui qu’y donnait Achenwall. Elle n’est pas l’ensemble des connaissances nécessaires au (bon) gouvernement d’un pays, mais « l’étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques », comme l’atteste cet extrait : « les économistes ont créé un mot pour désigner la science de cette partie de l’économie politique (à savoir les dénombrements), et l’appellent statistique ».Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à intégrer à la définition de la statistique cette nouvelle conception. C’est une science de l’Etat (« science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un État ») et la description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc., comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est aussi comme chez Bachaumont une science des dénombrements : « plus généralement, science des dénombrements et de leurs conséquences ». Aussi s’applique-t-elle à d’autres réalités que l’Etat ; par exemple à l’épidémiologie : « statistique médicale, dénombrement de faits se rapportant aux morts, naissances, maladies, épidémies », ou à la métallurgie : « des recherches statistiques sur l’état actuel du travail de tous les métaux dans les ateliers français ». Ce dernier sens est intégré à l’article statistique de la septième édition du DAF (1879) : « il se dit aussi de la partie de cette science qui consiste à dénombrer les faits et à en tirer des conséquences » et illustré de l’exemple cité par Littré : « statistique  médicale, dénombrement de faits relatifs aux morts, naissances, maladies, épidémies ».

La dimension sociale de la statistique est exprimée explicitement dans les dictionnaires du XXe siècle. Le premier sens relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est celui de la science du social : « terme didactique, science qui a pour objet de recueillir et de dénombrer les divers faits de la vie sociale » (statistique des naissances, des mariages, des divorces ; médicale ; de la criminalité). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce même sens (« ensemble de données numériques, généralement analysées et interprétées, concernant une catégorie de faits » ; statistique annuelle, périodique ; criminelle, démographique, économique, électorale, financière, officielle ; de production ; de l'état-civil) n’est plus glosé par le terme science. Ces données numériques se rapportent à des faits, sociaux pour la quasi-totalité d’entre eux, mais elles ne forment plus une science à proprement parler. Cela ne signifie pas que la statistique ne soit plus une science – bien au contraire. Les rédacteurs du TLF en distinguent deux. La première (« étude méthodique des faits économiques et sociaux par des classements, des inventaires chiffrés, des recensements, etc. ») est délaissée et ce sens-là est tenu pour vieilli. La seconde est en pleine expansion. C’est la « branche des mathématiques ayant pour objet l’analyse (généralement non exhaustive) et l’interprétation de données quantifiables » (statistique descriptive, statistique mathématique, statistique quantique ou « mode de distribution d’un ensemble de particules en fonction de leur énergie » ; statistique de Bose-Einstein ; statistique de Fermi-Dirac ou « ensemble de lois selon (...) lesquelles il ne peut y avoir plusieurs particules dans le même état quantique »). 

A la fin du XVIIIe siècle, quand le mot a été formé, la modernité s’esquissait. La statistique était une technique de gouvernement et une science des dénombrements. A la fin du XXe siècle, cette ambivalence maintenue s’exprime dans des termes nouveaux : ce n’est plus un ensemble de connaissances nécessaires pour bien gouverner, mais des données et des techniques pour contrôler la vie sociale ; ce n’est plus la science qui établit les dénombrements, mais celle qui analyse les données exprimées en quantités. Quoi qu’il en soit de l’objet de cette science, l’objectif est le même : il est de contrôler les hommes et de faire en sorte que les individus ne puissent pas passer à travers les mailles du vaste filet social qui les enserre tous.

17 juin 2009

Compétitif




Compétitif, compétitivité

Dérivé de la base du nom compétition, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, relatif à l’économie, compétitif et le nom compétitivité qui en est dérivé sont, on s’en serait douté, modernes – et même de la toute dernière modernité. Ils sont récents (l’adjectif est attesté en 1907, le nom en 1960) et ils se rapportent à des réalités dont n’avaient pas idée les Français du XIXe siècle : concurrence, sports, compétition économique, etc.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux sens, alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) n’en définissent qu’un. Il est vrai que le premier sens, attesté en 1907, « relatif à une compétition », semble bien pâle. Il est glosé ainsi dans le TLF : « en parlant d’une chose, d’une situation, etc., qui se rapporte à la compétition, où il y a possibilité de compétition » et illustré de cet exemple, dont on peut se demander qui a bien pu l’énoncer, tant il est incongru : « la poésie lue et détachée de toute circonstance compétitive ». On comprend que les académiciens ne l’aient pas relevé. Le second sens, « capable de supporter la concurrence avec d’autres », appartient, quand il est attesté en 1954, à la langue de l’économie, mais comme l’économie est devenue la science des sciences dans les années 1960-80, une sorte d’ersatz de théologie pour les modernes, compétitif et son dérivé compétitivité sont entrés dans la langue commune, au point que, désormais, la qualité de compétitif peut être prédiquée à n’importe quoi ou à n’importe qui : même aux personnes et aux équipes de football. Dans le TLF, compétitif signifie, « en parlant d’un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (entreprise, industrie compétitive) et, par métonymie, « en parlant de ce qui ressortit à un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (prix, produit compétitif, position compétitive sur le marché touristique).

L’adjectif est si moderne qu’il se dit aussi de personnes, comme en témoigne le nom dérivé compétitivité, un néologisme selon les rédacteurs du TLF, 1971-94 (mais c’était dans les années 1970) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence (une économie où la compétitivité est désormais la loi, des facteurs de qualité et de compétitivité personnelles peuvent corriger ultérieurement les résultats d'un classement terminal). Les académiciens n’étendent pas aux personnes l’adjectif compétitif (« qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ») et le nom compétitivité (« le fait de pouvoir soutenir la concurrence »). Pour eux, ces mots d’économistes se limitent à l’économie : ils se disent de l’industrie, des prix, d’une entreprise, pas de personnes. Cette limitation est-elle due à un manque d’audace ? Les académiciens seraient-ils frileux, engoncés, en retard, timides, ringards ? Ou bien ils ne croient pas dans la religion moderne et un zeste d’humanité les retient de tenir les personnes pour des choses, fût-ce dans les seules prédications de qualités.   

Mais il est à craindre que le réel ne donne tort aux derniers représentants du vieil humanisme et que la langue ne soit plus fidèle à la réalité que les scrupules de quelques personnes âgées.

 

 


16 juin 2009

Du négationnisme

Signes 26 : du négationnisme

 

 

Etablis depuis près de quatre-vingts ans par des greffiers de la Vérité, tels Souvarine, Soljenitsyne, Conquest, Courtois, Rossi, pour ne citer que quelques noms, les crimes du communisme forment un Himalaya de cadavres. Et encore ! Alors que le plus petit glaçon qui compose l’énorme iceberg socialiste national est analysé, l’iceberg communiste est en partie inconnu. Les archives de Chine, de Corée, de Cuba, du Viêt-nam, d’Ethiopie, etc. restent closes et peut-être à jamais inaccessibles. Résumons : des millions d’être humains étiquetés nuisibles et éliminés sur l’ordre de Lénine, Trotzky, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Sékou Touré, Mengistu, etc., des étrangers raflés et envoyés au goulag, des camions fermés où l’on vaporisait des gaz toxiques pour tuer des moujiks mouches, des peuples déportés, des massacres de masse, des élites nationales exterminées dans les pays où les communistes ont accédé au pouvoir, partout, de la Chine à Cuba ou de la Guinée à la Pologne, des pays purifiés, les étrangers expulsés ou tués, des décisions xénophobes et ouvertement racistes, des malheureux enfermés dans des camps de la mort pour un oui ou un non ou pour un regard de travers, la censure, la terreur, plus du tiers de l’humanité réduite à l’esclavage, au moins quatre génocides avérés - celui des Ukrainiens par les Russes, celui des Tibétains par les Chinois, celui des paysans cambodgiens par les communistes khmers, celui des paysans éthiopiens par des bureaucrates du Parti unique et communiste, entre 80 et 100 millions de morts, etc. : ça dure encore en Chine, en Corée du Nord, au Viêt-nam, à Cuba, etc.

Il y a crime contre l’humanité lorsque des hommes exerçant ou non le pouvoir tuent leurs semblables, compatriotes ou étrangers, qui n’ont rien commis de répréhensible, même au regard des lois en vigueur, que ces lois soient ou non barbares. Ces hommes sont tués parce qu’ils sont dits nuisibles, qu’ils appartiennent à une classe sociale dite inférieure ou gênante, qu’ils portent des lunettes ou ont une sale gueule, qu’ils ne sont pas de la même « race » que ceux qui détiennent les armes, bref ils sont tués parce que leur seul tort est d’être nés. Les tueurs n’ont pas cherché à les envoyer au Paradis. Ils n’ont pas voulu, quoi qu’en disent les spécialistes de la négation, fonder une société parfaite, mais éliminer des gêneurs pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. En tuant des hommes comme si ces hommes étaient des poux ou des cafards, ils se sont attaqués à l’humanité tout entière, à tout homme vivant ou ayant vécu sur cette terre. En s’appropriant les récoltes et les semences de six à sept millions de paysans ukrainiens et en les affamant, les communistes russes ont détruit l’humanité qui était dans ces malheureux. C’est à l’humanité qu’il incombe de leur demander des comptes. De ces crimes, qu’ils soient idéalistes ou réalistes, et au nom de la Sainte Doctrine de Marx ou de Lénine, on sait assez de choses pour ne pas se faire d’illusion sur ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont encore. Bien que les archives à Moscou et ailleurs, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, n’aient pas été toutes ouvertes, on en connaît l’essentiel.

Pourtant, même les critiques les plus intransigeants du communisme hésitent à tenir le communisme pour criminel par essence. Alain Besançon (Commentaire, n° 80, p 790) écrit que « le communisme léniniste veut indirectement le bien de l’humanité » et que « cet universalisme du communisme lui donne un avantage immense sur le nazisme, dont le programme n’est pas exportable ». Dans le même n° de Commentaire, François Furet fait du communiste « un prophète de l’émancipation des hommes », qui « bénéficie jusque dans sa faillite politique et morale de la douceur de ses intentions ». Le bien de l’humanité ? La douceur des intentions ? Dans quels livres ont-ils lu ça ? Dans quelle revue pour bonnes femmes ? En janvier 1918, alors qu’il détient la totalité des pouvoirs, Lénine décide « d’organiser l’émulation » entre les militants, les cellules et les fonctionnaires du parti bolchevique. Il veut que les uns et les autres rivalisent en zèle dans la réalisation du but suprême : « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Ce qui a été décidé et ce qui a été réalisé, c’est une politique d’extermination des enfants, femmes, vieillards, paysans, popes, etc. étiquetés  nuisibles. Hitler a attendu près de dix ans pour mettre en œuvre la solution finale. Lénine en a décidé ainsi au bout de trois mois ; Pol Pot, le jour même où il a pris le pouvoir. En mai ou juin 1933, un reste de morale, quelque chose comme un scrupule, ont retenu Hitler de « nettoyer la terre allemande de tous les insectes nuisibles ». Il a attendu la fin de l’année 1942. Si nos contemporains qui se drapent volontiers dans les amples toges de la vigilance, de la mémoire, des droits de l’homme, étaient vraiment soucieux de défendre ici et maintenant ce qu’ils proclament sur les plateaux de télévision, ils cesseraient d’admirer Lénine ou Trotzky ou Mao ou Pol Pot et ils tiendraient ces génies pour des criminels au moins aussi pervers et dangereux qu’Hitler.

Le communisme n’est pas criminel par accident, mais par essence. Il suffit de lire La Littérature oubliée du socialisme (Nil Editions, 1999). Le crime fait réussir la prétendue révolution et, bien appliqué, il en préserve les premiers acquis. Le communisme n’a été ni trahi, ni dénaturé, ni violé par Lénine, Trotzky, Staline, Pol Pot, Mao, Kim Il Sung, Sékou Touré et alii. Au contraire, puisqu’il a été appliqué fidèlement au iota près. En 1849, dans la revue Die Neue Rheinische Zeitung, dirigée par son compère Marx, Engels souhaite que soient éliminés les Hongrois, dont la crime a été de se soulever contre l’Autriche impériale, qui leur déniait tout droit politique. Comment peut-on être hongrois ? Engels souhaite aussi la disparition des Serbes (déjà) et d’autres peuples slaves, puis des Basques, des Bretons, des Ecossais. Marx n’est pas en reste. Dans « Révolution et Contre Révolution en Allemagne » (1852), il s’interroge sur les moyens qui pourraient le débarrasser de « ces peuplades moribondes, les Bohémiens, les Carinthiens, les Dalmates, etc. ». Le communisme a annoncé qu’il exterminerait des peuples, ce qu’il a fait, dès qu’il est parvenu au pouvoir. Quand on veut conquérir le monde, le mieux est de le purifier des races gênantes ou nuisibles qui l’habitent. « En dehors des Polonais, écrit Engels, des Russes et peut-être des Slaves de Turquie, aucune nation slave n’a d’avenir, car il manque à tous les autres Slaves les bases historiques, géographiques, politiques et industrielles qui sont nécessaires à l'indépendance et à la capacité d'exister. Des nations qui n'ont jamais eu leur propre histoire, qui ont à peine atteint le degré le plus bas, de la civilisation... ne sont pas capables de vie et ne peuvent jamais atteindre la moindre indépendance ». En bon et vrai communiste, Engels considère que la race explique, mieux que l’histoire, la dégénérescence des peuples ou des nations. La race, le sang, les gènes sont des facteurs explicatifs. C’est le diagnostic d’Hitler sur les juifs et des militants du KKK sur les noirs. Les théoriciens du communisme, qui sont de bons blancs, jugent que les Blancs sont supérieurs - l’histoire ne pouvant pas expliquer l’avance qu’ils ont prise pour ce que est de la science et du développement économique, social, technique, culturel. Pour Engels, c’est même une vérité. Il écrit : « Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes mathématiques sont parfaitement évidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recourir à l’expérimentation, ce n'est que la conséquence de « l'hérédité accumulée ». Il serait au contraire très difficile de les enseigner à un bochiman ou à un nègre d'Australie. »

Récapitulons : êtres humains réduits au statut d’insectes, peuples éliminés ou à éliminer, classes étiquetées nuisibles pour être plus aisément exterminées, races slaves ou noires déclarées inférieures aux bons Allemands ou aux vrais Européens. Il ne faut pas s’étonner que le fleuve communiste se jette dans l’océan du génocide. La solution finale contre les gêneurs, les nuisibles, les inférieurs ou supposés tels n’a pas été exprimée par les seuls membres ou dirigeants du NSDAP (le Parti socialiste national des Travailleurs allemands) et uniquement par eux. Au XXe siècle, il existe au moins un bon et vrai marxiste, pieusement présenté comme éclairé et, bien sûr, humaniste, qui l’a exprimée explicitement, en toutes lettres, noir sur blanc. C’est le dénommé Bernard Shaw, écrivain et admirateur forcené de l’URSS. En bon communiste, il revendique non pas le droit au logement, ni aux papiers, ni à l’immigration, ni devant, mais le droit à la liquidation massive des classes (des races ?) nuisibles aux gaz toxiques. En 1930, trois ans avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, il écrit, dans The Listener, que le communisme doit réaliser vite, dare-dare, hic et nunc, ce qui deviendra la réalité de l’Allemagne dix ans plus tard. Oui, il incite les chimistes, les hommes de progrès, les scientifiques éclairés, « à découvrir (vite, le plus vite possible) un gaz humanitaire qui cause une mort instantanée et sans douleur, en somme un gaz policé - mortel évidemment mais humain, dénué de cruauté », afin que la Révolution n’ait plus d’opposants, les gaz étant censés plus humains que la balle dans la nuque. Les crimes commis pendant tout le XXe siècle montrent l’identité du socialisme international et du socialisme national. L’un est antérieur à l’autre de plus de 16 ans. Quand Hitler a commencé sa carrière criminelle, il disposait de modèles qui avaient fait leurs preuves et il s’est révélé aussi bon disciple de Marx, Lénine, Trotski que Staline, Mao ou Pol Pot. Telle est la vérité qu’imposent les faits.

Il importe peu de savoir si le communisme est pareil, semblable ou identique au socialisme national. Il est évident que le communisme trône au sommet, le socialisme national au milieu, le fascisme en bas. Le premier est l’Everest, le deuxième le Mont Blanc, le troisième le Mont Gerbier des Joncs. La seule question qui vaille d’être posée est de savoir pourquoi le communisme, en dépit des crimes qu’il a commis, de l’esclavage qu’il a rétabli, des massacres de masse qu’il a ordonnés, des déportations de peuples qu’il a organisées, des génocides dont il s’est rendu coupable, n'est pas jugé criminel. Le socialisme national est à juste titre condamné. Le communisme est un vague humanisme ou une idéologie acceptable, tolérée, digne d’être enseignée.

 

Tout a été dit sur le communisme, ses crimes, son racisme, ses génocides. Rappelons quelques faits. Le communisme a été pensé par Marx et Trotzky, entre autres théoriciens. Marx et Trotzky sont juifs. Comme de nombreux Juifs en Europe dans les années 1830-1930, ils étaient déjudaïsés, au sens où ils avaient rompu avec la tradition juive et le message théologique de Moïse, qu’ils considéraient comme caducs. Le communisme a été élaboré et mis en œuvre par des chrétiens, Engels, Lénine, Staline, qui étaient au christianisme ce que Marx et Trotzky étaient au judaïsme. Déchristianisés, ils ne croyaient plus dans l’Evangile, ni dans les diverses églises d’Europe. Aux pères fondateurs, il faut ajouter les premiers militants, ceux qui ont adhéré au communisme dans les années 1870-1950 et qui l’ont répandu en Europe, chrétiens déchristianisés ou juifs déjudaïsés. Le communisme est une idée judéo-chrétienne, au sens où elle est le produit d’une civilisation et d’une pensée, dont elle a conservé des traits. Sans messies, c’est-à-dire sans ces illuminés qui annoncent à intervalles réguliers un monde meilleur, le paradis, la société parfaite, le royaume de Dieu sur terre ou ailleurs, il n’y a pas de civilisation judéo-chrétienne. Marx est, à sa manière, un messie, qui a choisi une classe, qui a désigné des élus, qui a tracé une voie. En Palestine, au premier siècle de notre ère, il serait allé de village en village pour y répandre la bonne nouvelle. Dans Errata, George Steiner définit le communisme comme un messianisme juif ou judéo-chrétien et cite in extenso une « feuille de travail » dans laquelle Trotzky annonce l’avènement d’un monde nouveau riche en génies créatifs et qui dépasse en tout le monde ancien : « L’homme se donnera pour dessein de maîtriser ses propres sentiments, de hisser ses pulsions aux hauteurs de la conscience, de les rendre transparentes, d'étendre les fils de sa volonté dans les recoins cachés et, partant, de s'élever à un nouveau plan. L'homme deviendra incomparablement plus fort, plus sage, plus subtil ; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements plus rythmés, sa voix plus musicale. Les formes de la vie y gagneront un dynamisme spectaculaire. Le type humain moyen se hissera aux sommets d'un Aristote, d'un Goethe, d'un Marx. Et, au-dessus de cette crête, de nouveaux pics surgiront ». Voici le commentaire très bref que Steiner en fait : « Auteur : un certain Lev Davidovich Bronstein (également connu sous le nom de Trotzky). Un texte écrit dans la chaleur de batailles aussi âpres que celles de Josué. Absurde, n'est-ce pas ? Mais un absurde dont on vit et dont on meurt ». J’ajouterai : un absurde au nom duquel on a fait mourir 85 millions ou plus (qui sait ?) d’innocents.

Le communisme, qui s’est présenté comme la « jeunesse du monde », n’est pas moderne. C’est un « retour à ». Il est archaïque, tel le judéo-christianisme dont il procède effectivement. Il consiste à faire revivre les vieilles communautés d’Europe, juives ou chrétiennes. Pour lui, l’individu n’existe pas : la personne non plus. L’homme se définit par son appartenance à une communauté de valeurs, de croyances, de savoir-faire, de techniques. C’est l’ancienne organisation communautaire féodale que  les droits de l’homme, les changements sociaux, les inventions techniques ont rendue caduque au XIXe siècle, bien qu’elle ait forgé, jusqu’en 1789 et au-delà, les sociétés de l’Europe médiévale. Au lieu de maintenir ce communautarisme dans les campagnes ou dans les ghettos juifs, où il fleurissait, le communisme l’a transporté dans les milieux urbains et ouvriers, où il n’a pas changé de nature, mais d’apparence. A la tête de chaque communauté, se trouvaient des chefs naturels. Ces chefs n’étaient plus les chefs de famille propriétaires terriens ou le patriarche de la lignée qui tenait son pouvoir de la récitation de la Torah. Ces chefs, désormais, sont les secrétaires des cellules du parti et du syndicat. Le communisme a triomphé en Europe parmi ceux qui s’étaient séparés de leur communauté naturelle, juifs déjudaïsés ou paysans déchristianisés. Il s’est imposé en Russie et en Chine, deux pays dont la civilisation a été façonnée par une organisation communautaire rigide et que les Lumières n'ont pas entamée. Cette nature communautaire du communisme explique que ses cibles ont été la liberté, les libéraux, l’autonomie des individus et l’impératif « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait ».

Les valeurs des Lumières ayant été assumées par la bourgeoisie, celle-ci est devenue la classe « nuisible » à éliminer. Les victimes du communisme ont été les membres de classes sociales étiquetées nuisibles, des ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, Baltes, Ukrainiens, Tatars, Tchétchènes, Ingoutches, des Chinois, paysans et bourgeois éclairés, des Tibétains, des Coréens, des Cambodgiens, des Vietnamiens, des Noirs, quelques arabes : bref, des jaunes, des noirs, des arabes, pas ou peu de juifs, des chrétiens certes, mais colonisés  - soit des peuples ou des individus appartenant à des races supposées inférieures, mal dégrossies, peu instruites, de « sales races », etc. En revanche, le socialisme national a voulu effacer de la culture européenne et de toute l’Europe l’héritage juif et chrétien et revenir à l’Europe ethnique qui existait avant le christianisme. Le communisme est un retour aux communautés éteintes ou dissoutes ; le socialisme national un retour aux tribus disparues. Ses victimes ont été les juifs et les chrétiens qui se souvenaient que ceux qui leur avaient annoncé la Bonne Nouvelle étaient le rabbin Ieschoua de Nazareth et ses apôtres juifs.

 

L’Europe est le continent du judéo-christianisme, qui a pour hérésie le marxisme léninisme. Voilà pourquoi les Européens hésitent à considérer les crimes du communisme comme de crimes contre l’humanité. Ce sont leurs crimes, alors qu’ils ont été les victimes des socialistes nationaux. C’est pourquoi les crimes contre l’humanité commis par les communistes sont niés ou atténués. Cette négation qui est la règle n’est que l’effet logique de la préférence ethnique qui est une forme de racisme. En effet, si les victimes du communisme avaient été des chrétiens et des juifs, au lieu d’être des jaunes, des noirs, des colonisés, bien entendu il y aurait eu des procès de Nuremberg à la chaîne. Nous n’aurions plus de députés, d’élus ou de ministres nommés Krivine, Laguillier, Gayssot, Jospin, Buffet, etc. Tous seraient déchus de leurs droits civiques ou proscrits de France. L’aversion que les Européens éprouvent à l’encontre des crimes contre l’humanité est à géométrie variable. Relative, elle dépend des victimes. Si celles-ci sont de bonne race, si elles ont de la valeur, si elles sont bien placées dans la hiérarchie des races ou des nations, l’idéologie qui les a fait disparaître est haïssable. Si elles sont mauvaises ou de peu de valeur ou jugées inférieures (jugement que les bien pensants se gardent bien d’énoncer : ils sont prudents), l’idéologie qui les a tuées est acceptable. C’est pourquoi l’antiracisme de pacotille, de subvention, de pouvoir, si prospère en France, occulte ou justifie les 85 à 100 millions de crimes contre l’humanité commis par le communisme.

 

 

08:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : culture, société, politique

14 juin 2009

Athéisme

Le mot, dérivé d’athée, est attesté en 1555 dans une prédiction, qui quatre siècles et demi plus tard, apparaît comme une bonne blague : « Le Français (…) peuple de toute ancienneté (…) exempté de l’athéisme ». Il est quelques auteurs du XVIe siècle qui emploient ce mot, sans exprimer une trop grande répulsion pour ce qu’il désigne ; Henri Estienne : « on voit des personnes qui ne sont pas encore venues jusques à l’athéisme,  mais sont âpres pour en trouver le chemin » ; La Noue : « l’athéisme n’est un vice nouveau » ; Des Périers : « il est mort il n’y a pas longtemps, ce prud’homme Arétin, auquel les Florentins, ses compatriaux, ont fait cet épitaphe, digne de lui et de son athéisme » ; Montaigne : « ils récitent de Bion qu’infect des athéismes de Theodorus, il avait été longtemps se moquant des hommes religieux ».

Cotgrave en 1611 traduit athéisme par atheism, infidelitie, the denying of, or not beleeving in, God. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) définit l’athéisme comme une « créance athée et impie » et Furetière (Dictionnaire universel, 1690) comme « l’opinion des athées ». Les auteurs de ces définitions ne sont sans doute pas athées, mais ils n’expriment pas d’hostilité bruyante vis-à-vis de l’athéisme, à la différence de ce qui s’observe dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « impiété qui consiste à ne reconnaître aucune divinité ». La définition est illustrée de deux exemples : l’un anodin (cette opinion approche de l’athéisme), l’autre riche de sens : le libertinage mène à l’athéisme, libertinage ayant, dans la langue classique, le sens de « libre pensée ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition d’athéisme est exprimée dans des termes relativement neutres : « l’opinion, la doctrine des athées » et illustrée par des exemples qui ne prennent pas parti : cette opinion approche de l'athéisme ; tomber dans l'athéisme ; ces principes mènent à l'athéisme ; faire profession d'athéisme (1832-35, 1878-79 ; « opinion des athées », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-79), alors que, dans la huitième édition (1932-35), l’athéisme acquiert une sorte de brevet de respectabilité, étant hissé jusqu’au panthéon de la philosophie : « doctrine philosophique qui nie l’existence de Dieu » (« doctrine philosophique ou attitude de l’athée », DAF, neuvième édition, en cours de publication). La consultation des dictionnaires fait apparaître une rupture qui peut être datée du début du XIXe siècle. Ce qui était tenu pour une impiété dans les siècles classiques devient, à l’époque moderne, une opinion honorable, qui en vaut d’autres, et même une doctrine qui tient de la philosophie. La religion, elle-même, devient une opinion, plus ou moins respectable. Que la rupture apparaisse au début du XIXe siècle n’a rien d’étonnant. Alors la religion – en l’occurrence le seul catholicisme – est chassée du cœur de la France moderne. Elle cesse d’être un enjeu. Dès lors, puisqu’il n’y a plus de piété ou que la pitié devient une affaire privée, l’athéisme n’est plus tenu pour une impiété.

Pourtant, il n’est pas réduit à une simple opinion dans le Trésor de la langue française (1971-94), où un contenu fort et virulent est donné à l’athéisme : « doctrine ou attitude fondée sur la négation d’un Dieu personnel et vivant », que ce soit d’un point de vue dogmatique, chrétien en l’occurrence (« refus des croyances religieuses, par cécité de l’intelligence relativement à l’existence de Dieu ») ou d’un point de vue philosophique (« négation explicite de l’existence de Dieu, avec généralement instauration d’un humanisme sans religion ») ou d’un point de vue sociologique ou politique : « négation de Dieu dans la pratique de l’action sociale ou politique ». Il est vrai qu’au XXe siècle, l’athéisme a reçu du marxisme léninisme et autres communismes et surtout de l’instauration d’Etats totalitaires qui ont l’athéisme pour religion officielle une sorte d’aura philosophique, comme l’attestent ces extraits de L’Homme révolté de Camus (1951) : « les doctrines post-hégéliennes, oubliant l’aspect mystique de certaines tendances du maître, ont conduit ses héritiers à l'athéisme absolu et au matérialisme scientifique » et « Le Capital reprend la dialectique de maîtrise et servitude, mais remplace la conscience de soi par l’autonomie économique, le règne final de l’esprit absolu par l’avènement du communisme. « L’athéisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la religion, le communisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la propriété privée » », ou cet extrait de Maritain (1936) : « la question pour l’athéisme marxiste, en dépit des apparences pseudo-scientifiques qu’il se donne, reste d’ordre éthique et moral plutôt que métaphysique, elle est de vivre l’athéisme dans sa traduction éthique, c’est-à-dire de refuser Dieu comme fin et comme règle de la vie humaine ». En se pacsant au marxisme, l’athéisme a pu devenir religion d’Etat certes et acquérir ainsi, sinon du crédit, du moins du pouvoir ; mais les Etats dont il a été la religion officielle l’ont entraîné dans la catastrophe où ils ont disparu.

L’article athéisme de L’Encyclopédie (1751-65), écrit à une époque où le marxisme n’avait pas d’existence, est signé de l’abbé Yvon (X) et « tiré des papiers de M. Formey, pasteur allemand descendant de huguenots français et secrétaire de l’Académie royale de Prusse ». Ces deux religieux montrent les ambiguïtés philosophiques de l’athéisme, qui est défini de façon restreinte, et ils expriment même la répulsion que ce « titre odieux » suscite en eux, tout rédacteurs de la Bible des Lumières qu’ils sont : « opinion de ceux qui nient l’existence d’un Dieu auteur du monde. Ainsi la simple ignorance de Dieu ne ferait pas l’athéisme. Pour être chargé du titre odieux d’athéisme, il faut avoir la notion de Dieu et la rejeter. L’état de doute n’est pas non plus l’athéisme formel, mais il s’en approche ou s’en éloigne, à proportion du nombre des doutes ou de la manière de les envisager ».


13 juin 2009

Assignat

 

 

Dérivé du verbe assigner, assignat est un terme de droit attesté à la fin du XIVe siècle. C’est la « constitution d’une rente sur un immeuble » : « le don par lequel un père faisait part de son bien à ses fils puinés ou a ses filles, en leur assignant de quoi se marier, était un assignat [...]. Les termes assenne et advis qui sont anciens signifient ce que nous disons à présent assignat ». Les autres occurrences sont : « ils auraient payé au lieu de Troyes la somme de six cens livres tournois dont ils n’avoient aucun assignat »  (1522) ; « les filles de France ne doivent rien avoir que par assignat » (Bodin) ; « les puinés, quoiqu’ils demeurassent sujets du Roi leur ainé, que néanmoins ils ne tiendraient rien qu’en apanage, et les filles par assignat » (Bodin) ; « je suppliai la reine ma mère de se souvenir de ce qu’elle m’avait promis... qu’advenant que je partisse pour m’en aller en Gascogne, elle me ferait bailler des terres pour l’assignat de ma dot » (Marguerite de Valois).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) indique que ce « terme de jurisprudence » « se dit particulièrement en pays de droit écrit » : « l’assignat d’un douaire, d’une dot, la somme qu’on assigne pour une dot, le fonds sur lequel on assigne un douaire ». Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) précise que le mot « se dit lorsqu’une rente est assignée nommément sur un héritage qui demeure en la possession du débiteur, et c’est proprement la destination particulière de cet héritage au paiement annuel de la rente » et les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « affectation spéciale d’un héritage à une rente, qu’on hypothèque et assied dessus » (« quelquefois même le créancier pour donner plus de sûreté à l’assignat stipule qu’il percevra lui-même les arrérages de la rente par les mains du fermier de l’héritage sur lequel elle est assignée ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le payement annuel de la rente ».

En 1789, pour remplir les caisses de l’Etat, qu’ils ont immédiatement vidées, les révolutionnaires recréent les assignats : « il sera donné à la caisse d’escompte (…) cent soixante-dix millions en assignats sur la caisse de l’extraordinaire ou billets d’achats sur les biens fonds qui seront mis en vente ». Deux décennies auparavant, les révolutionnaires américains avaient ouvert la voie. Dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française, la chose nouvelle est décrite avec justesse : « billet d’État dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux », rappelant ainsi que les « biens nationaux » (c’est-à-dire le patrimoine de la France) ont été bradés à vil prix. Les requins cupides ont compris que la révolution n’était pas faite pour le peuple, mais pour eux. Les académiciens précisent que « les assignats, créés en 1789, ont été annulés en 1796 » : sept ans de gabegie, mais pas pour tout le monde. L’Ancien régime disparu, la révolution finie, le mot sort de l’usage. En 1832-35 (DAF, sixième édition : même article en 1879, en 1932-35), les académiciens jugent que le mot, au sens de « constitution ou assignation d’une rente sur un héritage, qui demeure nommément destiné et affecté pour le paiement annuel de la rente »), est « vieux » et qu’on « dit maintenant constitution de rente ». Ils rappellent que le mot « s’est dit, à une certaine époque (oh, le bel euphémisme !), d’une sorte de papier-monnaie dont le payement était assigné sur la vente des biens nationaux » et ils citent les exemples un assignat de vingt francs, de cinq cents francs ; payer en assignats ; la dépréciation, la chute des assignats, ces deux derniers exemples figeant pour l’éternité la stupidité des assignats révolutionnaires, par lesquels des élites, saisies par la folie destructrice, décident de fourguer pour rien et à des crocodiles le patrimoine accumulé pendant un millénaire par des millions de Français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne porte aucun jugement, sinon grammatical, sur les emplois de ce nom : « terme de jurisprudence, action d’asseoir une rente sur un immeuble » (vieux en ce sens, on dit maintenant constitution de rente) et « papier-monnaie émis pendant la Révolution, et dont la valeur était assignée sur les domaines nationaux ». Il n’en va plus de même dans les deux grands dictionnaires modernes, dont les rédacteurs, instruits par l’expérience et ayant, au moins sur ces « bouts de papier », un point de vue éclairé, tiennent les assignats, même s’ils ne le disent pas explicitement, pour une catastrophe : « papier-monnaie émis en France de 1789 à 1796 dont la valeur était « assignée » (gagée) sur la vente des « biens nationaux » » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « papier-monnaie émis sous la Révolution, gagé sur les biens nationaux mais rapidement dévalué » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les extraits qui illustrent cet emploi sont sans équivoque : Le fonctionnement excessif de la planche aux assignats ruina la monnaie française (DAF, neuvième édition) ; « la terreur aujourd’hui soutient seule les assignats, au moment où cessera cet affreux système, où la loi tyrannique et destructive du maximum sera abolie, la décadence des assignats sera extrême, et le numéraire de la France étant enfoui, ayant disparu entièrement de son sein, il ne lui restera aucune ressource » (Sénac de Meilhan, 1797) ; « il fallait, assignats en main, acheter à l’enchère les domaines nationaux ; et la valeur de l’assignat était tombée au point qu’un assignat de cent francs ne pouvait, à l’enchère, obtenir un pouce carré de terrain. De façon que, tout discrédit à part, une somme en assignats ne présentait l’idée d’aucune valeur; et le gouvernement aurait joui de toute la confiance qu’il n’avait pas, que les assignats ne pouvaient éviter de tomber à rien » (J-B Say, 1832). Un seul auteur, Anatole France, d’habitude mieux inspiré, tente de défendre cette folie. Il va même jusqu’à faire porter la responsabilité de la catastrophe sur les étrangers, exprimant ainsi le triste invariant du progressisme éclairé : « comme autrefois ceux qui imitaient la signature du roi, les contrefacteurs de la monnaie nationale étaient punis de mort ; cependant on trouvait des planches à assignats dans toutes les caves ; les Suisses introduisaient de faux assignats par millions ; on les jetait par paquets dans les auberges ; les Anglais en débarquaient tous les jours des ballots sur nos côtes pour discréditer la République et réduire les patriotes à la misère » (Anatole France, 1912). Les Suisses auraient donc discrédité la République et réduit les patriotes à la misère : c’est à mourir de rire !

Les choses étant ce qu’elles sont, en dépit de l’illuminé Anatole France, le mot a fini par s’étendre hors de la République et à sortir des frontières nationales. C’est « toute espèce de papier-monnaie dont la valeur est dépréciée », comme l’exprime avec lucidité Hugo en 1842 : « Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée. À l’heure où nous parlons, les assignats, cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l’empire Turc ». Les « vieilles sociétés pourries » qui ont inventé cette « vermine » sont, faut-il le rappeler au sieur Hugo, Victor de son prénom, celles qui sont sorties de la Révolution et de la première République.

 

10 juin 2009

Rémission

En latin, remissio a plusieurs sens : « action de renvoyer ; action de détendre (remissio animi, remissio laboris), de relâcher, affaiblissement d’un mal ; abandon, remise d’une peine, d’un impôt (poenae remissio, remissio tributi) » et, chez Ambroise, dans le latin d’église, remissio peccatorum, « pardon, rémission des péchés ».

Le premier sens attesté en français, dès le début du XIIe siècle, est le sens chrétien : « action de remettre (les péchés) » (remissiun des pecchiez). Les auteurs de dictionnaires relèvent tous, sauf Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680), en premier le sens chrétien ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Pardon d’une offense » (« on obtient à confesse la rémission de ses péchés ») ; les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 : « Pardon ; la rémission des péchés ; obtenir de Dieu la rémission de ses péchés »). Dans la sixième, la septième, la huitième éditions (1832-35, 1878-79, 1932-35), il semble que ce premier sens perde de sa force et qu’il ne s’étende pas au-delà des contextes religieux : « il n’est usité, dans le sens de « pardon », qu’en termes de théologie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) place cette définition restreinte, « en termes de théologie, pardon », en troisième position après « indulgence, miséricorde d’une personne envers une autre » et « grâce faite à un coupable de la peine qui a été prononcée contre lui », définition qu’il illustre de ces extraits : « Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés » (Saci) ; « Personne ne niera le fait public, que les pélagiens trouvèrent toute l’Église en possession de baptiser les petits enfants en la rémission des péchés » (Bossuet) ; « La pénitence obtient la rémission des péchés » (Massillon).

Il est une autre façon d’affaiblir ce sens religieux : c’est de le relativiser, en l’incluant dans une série de sens profanes, tous présents dans la Bible, comme le font les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), où rémission (critique sacrée) a, « dans l’Ecriture », les sens de « remise, relâchement, cession de dettes, de droits, d’impôts, élargissement, pardon » : « on sait que les Israélites à l’année du jubilé étaient par la loi affranchis de la servitude de leurs dettes et rentraient tous dans la possession de leurs biens » (Lévitique) ; « rémission se prend pour vacation des affaires, temps où l’on ne plaide point ; tels étaient les premiers du mois, les jours de fêtes et de sabbat » ; « ce terme est employé pour exemption de charges, d’impôts er de contributions » (Macchabées) et « pour élargissement, liberté de servitude » ; « rémission désigne encore, dans l’ancienne loi, l’abolition de la faute, ou de l’impureté cérémonielle, qui s’obtenait par des purifications, des offrandes, des sacrifices » ; « enfin rémission dans l’Evangile se prend pour celle du péché qui s’acquiert par un changement de vie ».

Il est vrai qu’au XIIIe siècle, est attesté le sens juridique (poenae remissio en latin), à savoir « remise de peine accordée à un coupable », tandis que le sens de « relâche » et le sens médical apparaissent au XVIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ces sens : « rémission se dit aussi des lettres de grâce (…) que le Roi accorde à ceux qui ont fait quelque meurtre ou autre crime (…) ; elles sont scellées en cire verte en lacs de soie et sont adressées à tous présents et advenir » ; « il signifie aussi relâche, modération » (« ce médecin trouve quelque rémission à sa fièvre »), comme les académiciens en 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) ou les auteurs de L’Encyclopédie, qui relèvent, outre le sens médical et le sens juridique, un sens proprement scientifique : « en physique, il signifie la diminution de la puissance ou de l’efficacité de quelque qualité, par opposition à son augmentation, qu’on nomme intension », que Littré relève aussi : « terme de physique, affaiblissement, diminution d’intensité », tandis que les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) notent que, dans le sens juridique, rémission « est moins usité que grâce ». Le roi accordait une rémission de peines, comme Dieu ; le président de la République, une grâce, comme Dieu aussi. Les mots ont changé, mais la référence ultime, même si elle n’est jamais dite, reste la même.

Dans la NLF, ce que l’on constate, c’est le lent affaiblissement du sens chrétien, limité à la seule théologie catholique, et du sens juridique, lequel appartient, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), au « droit ancien » : « grâce faite à un coupable de la peine à laquelle il a été condamné », bien que le phénomène désigné, à savoir la dispense ou la réduction de peine, soit bien plus répandu dans le Modernistan qu’il ne l’était dans l’ancienne France. De fait, les sens de rémission qui survivent sont le sens médical (« atténuation temporaire des symptômes d’une maladie ou d’une manifestation pathologique », TLF) et le sens physique (« interruption temporaire, d’une durée variable, d’un phénomène quelconque », TLF). Tout se passe comme si M. Homais avait fait triompher, non seulement ses idées reçues, mais aussi sa propre langue.

 


08 juin 2009

Dispersion

 

 

Ce mot, emprunté du latin (« dispersion », « destruction ») est attesté au milieu du XIIIe siècle et il s’emploie d’abord à propos des Juifs, qui, après la destruction du Temple de Jérusalem, se sont éparpillés dans les provinces de l’Empire romain. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, et éditions suivantes), le seul sens qui soit défini, à savoir « action de disperser ou par laquelle on est dispersé », est suivi des exemples suivants : La dispersion est une des peines dont Dieu menaça et punit les Juifs ; la dispersion des Juifs a été prédite par les Prophètes et par N. S. dans l'Evangile. Il en est ainsi dans les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions (1718, 1740, 1762, 1798). La définition, très sommaire, est illustrée par le même événement historique et religieux.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, l’article consacré à dispersion, qui, dans ces éditions anciennes, tenait en trois lignes, s’étend sur une page et, surtout, les emplois recensés sont très nombreux et divers. Aujourd’hui, les académiciens distinguent deux grands sens : « éparpillement ; action de répandre, de jeter çà et là ; résultat de cette action » (la dispersion des graines par le vent, des maisons dans la campagne) et « action de séparer les éléments, de rompre l’unité d’un ensemble ; résultat de cette action » (la dispersion d’un groupe d’amis à la fin d’une soirée ; la dispersion des membres d’une famille dans plusieurs pays ; la dispersion aux enchères d’une collection d’objets d’art), lesquels, suivant les emplois, se scindent en différentes acceptions. Pour ce qui est du premier sens, l’emploi figuré (dispersion de l’attention, de l’énergie, des forces ; trop de curiosité d’esprit mène à la dispersion des efforts et, employé sans complément, se plaire dans la dispersion, vivre dans la dispersion, éviter la dispersion) et les emplois techniques ou scientifiques : en balistique (dispersion du tir, écart entre les points de chute des projectiles lancés par une même pièce dans des conditions identiques ; rectangle de dispersion, surface sensiblement rectangulaire où se situent les points de chute, lorsque le nombre de coups tirés par la même pièce dans les mêmes conditions est suffisamment élevé), en physique (la dispersion de la lumière blanche, la décomposition par un instrument d’optique d’un rayonnement poly-chromatique en rayonnements monochromatiques), en chimie (« division en particules d’une substance répartie dans un milieu continu ; dispersion colloïdale, état d'une substance dispersée en particules très petites, chargées électriquement »). Pour ce qui est du second sens, les sens étendus : « action de faire partir d’autorité les éléments d’un ensemble dans des directions différentes ; action de les forcer à s’enfuir ; résultat de ces actions » (la dispersion des élèves au son de la cloche, les organisateurs de la manifestation donnèrent l’ordre de dispersion, la dispersion d’un cortège par les forces de l’ordre, la dispersion d’une armée, d’une flotte par l’ennemi. Dispersion ! : « ordre donné à une troupe à la fin d’un rassemblement règlementaire ») et les emplois spécialisés : « dissémination d’un peuple à travers plusieurs régions du monde ; émigration plus ou moins forcée » (la dispersion des Chinois à travers les pays de l’océan Indien, les Juifs de la dispersion, la dispersion juive à travers le monde est appelée diaspora).

Autrement dit, le seul exemple cité entre 1694 et 1798, à savoir celui de l’Histoire sainte, n’est plus qu’un exemple parmi d’autres et il illustre, non plus le seul sens de dispersion, mais un des emplois spécialisés de l’un des deux sens. Il est vrai que la création de l’Etat d’Israël, en 1948, a mis fin en partie à la « dispersion des Juifs » et que l’Histoire sainte, dans laquelle cette dispersion prend un sens mystique, n’est plus enseignée nulle part. Le fait est que la dispersion des Chinois « dans l’Océan indien », selon les académiciens, qui auraient dû écrire « dans le monde entier », est le premier exemple cité, ce qui atteste sans doute que, pour des Français du troisième millénaire, ni l’Europe, ni l’histoire judéo-chrétienne ne sont plus l’aune à laquelle est mesurée l’histoire de l’humanité.

 

L’autre infléchissement qui affecte dispersion dans son histoire se produit au milieu du XVIIIe siècle, quand ce mot commence à s’employer dans la langue des sciences pour désigner un phénomène alors observé : la dispersion de la lumière et qui est assez bien décrit dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « (Dioptrique) point de dispersion : c’est un point duquel les rayons rompus commencent à devenir divergents, lorsque leur réfraction les écarte les uns des autres. Lorsque les rayons de lumière sortent d’un fluide ou d’un corps transparent quelconque, en s’écartant les uns des autres, il est certain que si on prolongeait ces rayons au-delà du milieu dont ils sortent, ils iraient se réunir en un point : or ce point est ce qu’on appelle point de dispersion. Il est nommé ainsi, par opposition au point de concours, qui est le point où des rayons convergents concourent et se rencontrent réellement après la réfraction ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe et au XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), l’emploi dans la langue des sciences n’est signalé que dans les exemples la dispersion des matériaux d’un édifice ( ?), la dispersion des rayons lumineux, la dispersion d’une armée, d’une flotte, la dispersion des Juifs, le mot étant défini à peu près comme en 1694 : « action de disperser, de se disperser, ou le résultat de cette action », alors que Barré, auteur en 1842 du Complément au Dictionnaire de l’Académie française, donne de la dispersion de la lumière une définition assez juste : « dispersion des rayons lumineux (physique), déviation que les axes des faisceaux lumineux réfractés éprouvent en traversant les substances réfringentes » et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des académiciens, prenant acte des emplois variés de dispersion, distingue trois sens : « action de disperser, état de ce qui est dispersé » (« la dispersion des villages dans cette campagne, la dispersion des Juifs ») ; « mise en fuite » (« le czar apprit, à moitié chemin, la bataille de Nerva et la dispersion de tout son camp ») ; « terme de physique, quantité dont un rayon de lumière s’élargit par l’effet de la réfraction » et « point de dispersion, le point où commence la réfraction des rayons ».

Ce qui caractérise dispersion, qui a été en usage pendant trois siècles dans des contextes religieux, c’est son extension hors de la religion ou, pour parler comme Gauchet, « sa sortie de la religion », comme si le mot avait fini par se conformer dans ses formes et ses sens à ce qu’il a désigné d’abord, à savoir la dispersion des Juifs. Lui aussi, il s’est dispersé, en particulier dans la langue de toutes les sciences, humaines ou sociales et dures ou exactes, comme en témoigne l’article du Trésor de la langue française (1971-94) : en biologie et en géographie, aire de dispersion d’une espèce, « surface totale, continue ou non, à l’intérieur de laquelle l’espèce est représentée, avec une fréquence variable selon la zone partielle considérée » ; en acoustique : « dispersion acoustique, séparation d’une onde acoustique complexe en ses différentes composantes, produite généralement par une variation, en fonction de la fréquence, de la vitesse de l’onde dans le milieu de propagation » ; dans l’art militaire, « dispersion atomique, répartition en des endroits différents des forces nucléaires pour éviter leur destruction en bloc » ; en balistique (dispersion du tir, rectangle de dispersion : cf. ci-dessus) ; en chimie (« degré de division d’une substance au sein d’une autre ») ; en géographie humaine (« répartition de l’habitat rural en groupements nombreux et restreints ») ; en ethnographie (au sujet des diverses tribus primitives : il faudra à l’ethnographe rechercher leur dispersion géographique et tracer l’histoire de leurs migrations), en histoire (dispersion de peuples ; la dispersion israélite ; les Juifs de la dispersion , v. diaspora) ; en linguistique (champ de dispersion d'un phonème : « pour un phonème, il y a autant de variantes que de réalisations du phonème ; l’ensemble de ces variantes constitue le champ de dispersion du phonème ») ; en optique (dispersion (chromatique) de la lumière : « séparation des composantes monochromatiques d’un rayonnement complexe ») ; en physique nucléaire (« phénomène dans lequel des particules en mouvement changent de direction et d’énergie par suite de collisions avec des noyaux, en ne mettant en jeu que des forces électrostatiques ») ; dans les statistiques (« étalement de la distribution d’une série d’observations autour de sa valeur centrale ») ; en psychologie (« dispersion de l’attention »).

Le phénomène qui, en l’espace de trois siècles, a fait de dispersion, dont les emplois étaient surtout religieux, un mot désignant des réalités diverses isolées dans des sciences variées, n’a rien de singulier. Il est observé dans d’innombrables autres mots de la NLF, celle-ci étant la langue de la nouvelle religion sociale et scientifique, et il est confirmé par les réalités modernes de la France et de toute l’Europe.

 

 

 

 

07 juin 2009

Propagation

 

 

 

 

En latin, le nom propagatio, dérivé du verbe propagare, est un terme d’agriculture, qui désigne une technique de reproduction des plantes : le « provignement » ou le marcottage, les autres techniques étant la bouture, l’ente, la greffe. En français, propagation, qui en est emprunté, est attesté à compter du XIIIe siècle et avec le sens « d’action de multiplier la race par reproduction » et, par métonymie, « descendance, race », comme dans ces extraits : « Pour espèce continuer // Et faire propagation » ; « L’un des trois biens de sacré mariage // C’est le beau fruit de génération // C’est des humains la propagation » ; « Julius Caesar qui était souverain de l’ost des Romains non pas pour la grande propagation dont il fut venu, mais pour la haute promesse qui était en lui » ; « Les princes descendus de ladite propagation se peuvent bien vanter d’être les plus nobles du monde » ; « une amorce et allèchement dédié à la conservation et propagation de leur race ».

Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), c’est ainsi qu’il est défini : « multiplication qui se fait par le moyen de la génération » (exemples : « il a les qualités qu’il faut pour la propagation » ; « la nature tend à la propagation de l’espèce » ; de même dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690) : « génération et multiplication des animaux » (exemples : « il y a un instinct naturel qui tend à la propagation de l’espèce » ; « la propagation des hommes a été merveilleuse après le déluge, il s’en est trouvé par toute la terre »). Tous les auteurs de dictionnaires enregistrent ce sens ancien, des académiciens (DAF, première édition, 1694 : « multiplication par voie de génération ») aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « multiplication des espèces animales et végétales par voie de reproduction »).

Les sens modernes, nés d’une analogie, apparaissent à la fin du XVIIe siècle : en 1688, « action de propager la religion » ; en 1690, « action de propager une idée quelconque », ainsi que le sens propre à la physique, le sens courant en médecine (propagation d’une maladie) n’étant attesté qu’au début du XIXe siècle. C’est Furetière qui, le premier, en 1690, dans son Dictionnaire universel, note ces sens, qui lui sont tout à fait contemporains : « on le dit aussi en physique de la lumière et du bruit » (exemple : « le tonnerre et l’éclair ne se rendent sensibles que par la propagation de la lumière et du bruit jusqu’à l’œil et à l’oreille ») et « il se dit figurément en choses spirituelles » (« les martyrs et les apôtres ont fait en peu de temps la propagation de la foi » ; « il y a à Rome une congrégation pour la propagation de la foi : on prie pour cela dans les prières publiques » ; « il faut empêcher la propagation des erreurs et des méchantes doctrines »).

Le sens propre à la religion est enregistré dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « On dit figurément la propagation de la foi pour dire l’extension, l’accroissement, l’augmentation de la foi dans les pays infidèles » (1718, 1740, 1762, 1798), alors que, dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), le sens religieux est immergé, comme s’il en était une espèce, dans le sens figuré « action de propager quelque chose » : « (propagation) s’emploie figurément, et signifie extension, progrès, accroissement, augmentation » (exemples : la propagation de la vaccine doit beaucoup au zèle de ce médecin ; la propagation de cette épidémie fut d'une effrayante rapidité ; il a travaillé vingt ans à la propagation de la foi ; la propagation des connaissances, des lumières, de la philosophie ; la propagation des vérités est plus lente que celle des erreurs ; favoriser la propagation des idées, des découvertes utiles). Les exemples cités sont tous profanes, sauf la « propagation de la foi », comme si, au début du XIXe siècle, la foi n’était plus qu’un contenu parmi des dizaines d’autres, plus importants – ce qui contraste avec l’importance qu’accordent encore à la propagation de la foi les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « Société pour la propagation de l’Evangile (Histoire d’Angleterre) : société établie dans la Grande-Bretagne pour la propagation de la religion chrétienne dans la nouvelle Angleterre et les pays voisins » ; « nous avons dans notre royaume plusieurs établissements de cette nature, des missionnaires en titre, et d’autres qui font la même fonction, par un beau et louable zèle d’étendre une religion hors du sein de laquelle ils sont persuadés qu’il n’y a point de salut. Mais un point important que ces dignes imitateurs des Apôtres devraient bien concevoir, c’est que leur profession suppose dans les peuples qu’ils vont prêcher un esprit de tolérance qui leur permette d’annoncer des dogmes contraires au culte national, sans qu’on se croie en droit de les regarder comme perturbateurs de la tranquillité publique et autorisé à les punir de mort ou de prison. Sans quoi ils seraient forcés de convenir de la folie de leur état et de la sagesse de leurs persécuteurs. Pourquoi donc ont-ils si rarement eux-mêmes une vertu dont ils ont si grand besoin dans les autres ? ». Certes cet article a pour raison d’être, semble-t-il, de faire l’éloge de la tolérance, retournée contre les missionnaires, supposés intolérants ou peu tolérants ; mais il montre aussi qu’au XVIIIe siècle, la foi était encore un contenu digne d’être diffusé, ce qui ne semble plus être le cas. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens figuré est scindé en deux : « au figuré, diffusion dans le public d’une rumeur, d’une information, d’une croyance, d’une doctrine, etc. » et, dans la religion catholique, « propagation de la foi, institution ayant pour but la diffusion de la foi chrétienne (v. propagande) ». La propagation de la foi n’est plus qu’une institution vieillie ou à bout de souffle, dont on douter qu’elle ait encore une existence.

Le premier sens de propagation ou sens historique, celui qui a été pendant trois siècles le seul, est « multiplication par voie de génération ». Le sens figuré, « diffusion de la foi », est relativement tardif – en tout cas, postérieur au premier de plus de trois siècles. L’histoire des sens a le mérite de révéler, outre l’affaiblissement de la foi, le lien qui existe entre la multiplication des hommes et la propagation de la foi. Il n’y a de foi que d’hommes, disaient jadis les sages. La foi ne peut croître que dans une population en croissance. C’est ce qu’indique clairement la propagation du christianisme en Europe et dans le monde jusqu’au début du XXe siècle. La population de la France a commencé à stagner au début du XIXe siècle, en même temps que l’affaiblissement de la foi. La propagation de l’islam dans le monde à partir du milieu du XXe siècle est étroitement liée à la multiplication par voie de génération des musulmans. Autrement dit, le fait que ce nom, qui se rapportait à la seule croissance de la population, ait désigné des réalités spirituelles est aussi une forte explication de l’histoire, qui est sans aucun doute plus profonde que toutes les explications sociales, économiques, idéologiques, etc. qui nous sont fournies depuis le XIXe siècle.

 

 

 

05 juin 2009

Signes 25



Dans les années 1950-80, le Nationalsocialismus ou « socialisme national », autrement dit nazisme, était l’étalon du mal absolu. Il était interdit d’y comparer le communisme, sous le prétexte que les intentions de l'un et de l'autre n’étaient pas les mêmes. Qu’en savaient les gardiens du tabou ? Rien évidemment, n’ayant pas pénétré dans la conscience de Marx, Lénine, Castro, Mao. Fut déclarée blasphématoire la mise sur le même plan des deux monstres, dont l’un, le plus ancien, était peut-être la matrice de l’autre, le plus récent, la recherche des analogies avec le nazisme étant détournée sur le sionisme, le capitalisme, le colonialisme, le libéralisme, les CRS. La publication du Passé d’une illusion de François Furet (1995) et, plus encore, celle du Livre noir du communisme (1997, sous la direction de Stéphane Courtois), ont tout changé. Le tabou a été partiellement levé. Désormais, il est permis d’analyser les analogies, ressemblances, identité, convergences, entre, d’une part, le communisme et ses variantes, maoïsme, léninisme, trotskisme, castrisme, stalinisme, gauchisme, etc. et, d’autre part, le fascisme et le nazisme. Ou bien ces analogies sont dans les doctrines ; ou bien dans les mesures, les actes, les décisions, les politiques. Mais qu’elles soient idéologiques ou pratiques, elles ont pour théâtre l’URSS, l’Allemagne, RDA ou Troisième Reich, la Chine, les pays de l’Est, l’Ethiopie, etc.., mais pas la France. Un grand tabou a été levé, un petit tabou a été maintenu. Le seul pays qui soit épargné par la recherche de ces analogies, ressemblances, identités, convergences, etc. est la France, bien que celle-ci ait été soumise pendant quatre ans au Troisième Reich et que les partis mao, communistes, trotskistes, gauchistes y soient, depuis près d’un siècle, des « acteurs » (comme on dit aujourd’hui) de premier plan.

Il semble que ceux qui citent Mein Kampf ne l’aient pas lu, ce qui se conçoit, tant cet ouvrage est nauséabond. Hitler y ressasse sa haine de la France, une haine sans limite, justifiée par des arguments du type : pour que l’Allemagne existe, soit grande et dirige l’Europe, comme elle est appelée à le faire, il faut que la France soit détruite. L’obsession nazie se cristallise dans un delenda est Francia répété à toutes les pages. Dans la Nouvelle Revue Française, André Suarès écrit en 1934 : « dans ce livre, il y a tous les crimes d’Hitler commis cette année et tous ceux qu’il pourra commettre encore (…). Il déclare qu’il a besoin de dix ans pour rendre le peuple allemand capable de faire la guerre et d’exterminer la France (…). Que faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est (…) ».

Il est un écrivain qui, ayant peut-être lu Mein Kampf, a compris le projet nazi : c’est Jean Bruller, dit Vercors. Dans les dernières pages du Silence de la mer, ce récit de résistance écrit en 1941, imprimé clandestinement et diffusé sous le manteau, l’officier allemand, von Ebrennac, explique le projet que le Reich nourrit pour la France : « La politique n’est pas un rêve de poète… Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger ». S’adressant à ces logeurs, cet officier poursuit en ces termes : « Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques (…) Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien, rien, rien, personne ! (…) Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! (…) Les nazis éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

La capitulation a rendu caduc ce projet, provisoirement hélas. D’autres, qui ne sont pas allemands, se sont chargés de le ressusciter.  En 1948, Vercors démissionne de la présidence des Editions de Minuit qu’il a fondées en 1942. La politique éditoriale de cette maison change alors. Entre 1941 et 1948, elle était patriotique ; après 1948, elle ne l’est plus. Les premières Editions de minuit défendent la Résistance, les secondes sont liées à la déconstruction, à la recherche, aux sciences sociales, au tiers-mondisme béat et haineux, au ressentiment. En 1948, Alain Robbe-Grillet, qui a été volontaire en Bulgarie pour construire une ligne de chemin de fer, constate que le système policier et totalitaire mis en place à l’Est n’est pas différent de celui qu’il a connu adolescent dans la France occupée : camp de travail, délation, surveillance policière, libertés abolies. Les Bulgares n’ont été libérés de l’occupation nazie que pour être condamnés à des fers plus cruels. Robbe-Grillet raconte son expérience dans un admirable récit, connu sous le titre de Récit bulgare. C’est un appel à la résistance, comme Le Silence de la mer. Or, ce récit n’a jamais été publié, sinon dans le bulletin ronéoté d’une association d’agronomes. Le nouveau patron des Editions de minuit, qui a été, à partir de 1949, l’éditeur de Robbe-Grillet, n’a pas daigné inscrire ce chef d’œuvre de la résistance dans son catalogue. A la place, il a préféré publier des romans de pure expérimentation scripturale ou même l’essai Pour un nouveau roman (1963), dans lequel Robbe-Grillet, nourri de cette « suspicion », qui discrédite la littérature, tourne en dérision le roman « classique ». En 1942, les Editions de minuit clandestines publiaient une défense et illustration de « l’âme » de la France dont les nazis voulaient débarrasser le monde pour l’éternité. Vingt ans plus tard, à partir de 1964, elles ont publié les travaux savants des gauchistes Derrida, le pape de la déconstruction (celle de la seule pensée occidentale ou française) et Bourdieu, l’ami très léniniste du FLN, à savoir Les héritiers (1964), Un art moyen (1965), L’amour de l’art (1966), La reproduction (1970), La distinction (1979), qui instruisent le procès de l’école, de l’art, de la littérature, de la culture, en bref de l’âme de la France, à laquelle toute valeur est ôtée. En 1942, les nazis avaient l’intention de détruire la culture de France : « Ils éteindront la flamme tout à fait ! L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! » Le flambeau a été repris par Bourdieu, Passeron, Derrida et leurs disciples. Ce que les nazis n’ont pas pu réaliser, eux, ils l’ont accompli, non pas chez les éditeurs collabos, qui ont disparu en 1944, mais chez l’éditeur qui a cristallisé l’esprit de la Résistance. Le programme que von Ebrenac expose, ce ne sont pas les nazis qui l’ont réalisé, mais les gauchistes des Editions de minuit. Beckett a substitué à la langue de la culture le « râle vagi » du néant ; Robbe-Grillet a eu toute latitude pour étouffer ses braises de résistance sous le béton de l’expérimentation formelle ; à partir de 1958, le FLN a trouvé non pas un soutien à l’émancipation du peuple algérien, mais un feu vert à la mise aux fers des Algériens, hommes et femmes ; les Palestiniens qui rêvaient de jeter les Juifs à la mer ont bénéficié d’une tribune régulière, etc.

Les idéologues de la Révolution nationale (1940-44, faire une révolution nationale sous l’égide d’un Reich qui rêvait d’un finir avec cette nation, il fallait oser !) était de  jeter aux oubliettes l’instruction publique. En 1932, le ministre Monzie, pacifiste forcené et prêt à toutes les concessions pour éviter la guerre, avait substitué, dans la dénomination du ministère, le nom fasciste copié de Mussolini, éducation nationale, au vieux et beau nom instruction publique, en usage depuis le XVIIe siècle, sans interrup