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21 mai 2009

Animation

En latin, animatio a pour sens « qualité d’un être animé » (Dictionnaire latin français, 1934) ou « principe de vie », et, par métaphore, il signifie « animosité » chez Tertullien, un des pères de l’Eglise (IIe-IIIe siècles). C’est dans ces deux sens que le nom animation, qui en est emprunté, est attesté au XIVe siècle (« principe vital, force qui donne la vie ») et au XVe siècle (« emportement, colère »). Ce second sens semble être un hapax. Quoi qu’il en soit, il est ignoré des auteurs de dictionnaires, lesquels, de Furetière (1690) à Bescherelle (1845), ne relèvent que le premier de ces deux sens, faisant d’animation un terme de théologiens : « (le mot) se dit en médecine du temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (exemple : « l’animation du fœtus n’arrive qu’après les 40 jours », Furetière, Dictionnaire universel, 1690), définition que reprend Thomas Corneille (1625-1709), dans son Dictionnaire des termes des arts et des sciences (1694), qu’il conçoit comme un complément du Dictionnaire de l’Académie française, académie dont il était membre  : « terme de médecine ; on dit que l’animation du fœtus, c’est-à-dire, le temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme, n’arrive que quarante jours après qu’il est formé ». Animation entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) comme un « terme didactique » qui « se dit de l’union de l’âme au corps » (l’animation du fœtus ; idem dans la cinquième édition, 1798), définition que reprend Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), tout en la comparant à celle de Furetière et de Trévoux : « temps auquel l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (v. « union de l’âme et du corps »). Pour les uns, le mot désigne un moment ; pour les autres, une action.

Au XIXe siècle, animation sort de la théologie. Dans les dictionnaires, l’article qui y est consacré s’étoffe. Les académiciens (sixième édition, 1832-35) distinguent un sens général (« terme didactique, action d’animer ») d’un sens particulier (« il se dit particulièrement de l’union de l’âme au corps dans l’embryon humain », l’animation du foetus) ; Barré (1842, Complément au DAF) signale l’emploie d’animation dans l’ancienne chimie ou alchimie (« terme qu’employaient les chimistes dans la transmutation des métaux, lorsque la terre blanche foliée devait fermenter avec l’eau philosophique ou céleste du soufre »). Louis-Nicolas Bescherelle (1845, Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, 2 volumes) est le premier à enregistrer un des sens modernes d’animation : « chaleur, vie apparente » (exemple : « mettre l’animation dans les paroles, dans le discours, dans les actions »), que Littré et les académiciens exposent à leur tour : Dictionnaire de la langue française, 1863-77, « figuré, vivacité, chaleur », exemple : « l’animation qu’il met dans ce qu’il dit » ; septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35, « animation signifie au figuré la vivacité, la chaleur que l’on met à faire une chose » ; l’animation de ses gestes, de ses discours, de ses écrits ; l’animation du jeu, du plaisir ; il parle, il discute avec animation.

La vie, non pas la vie éternelle, mais la vie ici-bas, la vie biologique et matérielle, étant l’horizon indépassable des modernes, animation devient une de leurs oriflammes. Le sens premier (« action de communiquer ou de posséder la vie » et « en théologie, le fait de l’union de l’âme à un corps organisé ») est désormais tenu pour rare par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels citent la distinction faite dans Théologie catholique (1909) entre « animation immédiate » et « animation médiate » : « les partisans de l’animation immédiate affirment que c’est au moment même de la conception que l’âme est créée et unie au corps ; les partisans de l’animation médiate retardent l’entrée de l’âme dans le corps et la fixent à l’époque (...) où le corps est construit, du moins dans ses organes principaux ». 1909, c’était il y a un siècle, autant dire une éternité pour les modernes qui tiennent tout passé pour un laps de temps non avenu. Le mot émigre de la théologie vers les sciences du social. La modernité oppose au néant ou à la mort ses fétiches, parmi lesquels l’animation, « qui permet de donner l’impression du mouvement à des dessins ou à des poupées grâce à la photographie image par image, de gestes, d’attitudes ou de situations successives » et qui se rapporte même aux choses : « caractère de ce qui est animé, possède de la vivacité ; en parlant d’une rue, d’une ville », comme si les modernes étaient désormais capables, en vrais sorciers qu’ils sont devenus, de donner de l’âme à ce qui est naturellement inanimé : « on voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses » (Villiers, 1883) ou « l’animation avait abandonné l’intérieur de la bourse et des banques, diminuait aux étages des immeubles commerciaux, mais pour augmenter et s’alourdir dans les rues » (Romains, 1932) ; « en parlant d’une œuvre d’art, expression de la vie, vivacité » (« voyez à côté les bas-reliefs qui rendent les scènes de la vie humaine ; ils ont autant d’animation que les peintures du XVIe siècle » (Michelet, 1874).

Pour les Français des siècles classiques, « l’action de conférer la vie » était le fait du Dieu unique ; pour les modernes, n’importe qui peut animer une soirée, c’est-à-dire y mettre de l’entrain. Il est dans l’ordre naturel du monde devenu moderne, tel que cet ordre nouveau s’établit au XXe siècle, que la sociologie et les sociologues se soient approprié l’animation : jadis propre aux Dieux, elle est désormais propre à ces substituts du Dieu unique que sont les consciencieux du social, psys and C°, comme l’exprime lumineusement un illuminé de la science sociale en 1969 : « en méthodologie des sciences psychologiques et sociales, l’animation est la propriété générale des méthodes de conduite des groupes, méthodes qui ont pour but d’accroître la participation et de favoriser la progression du groupe vers ses objectifs » (rien que ça, c’est digne d’un führer ou d’un duce, mazette !). D’où les syntagmes animation d’un groupe, activité d’animation (ou par métonymie, animations), équipe d’animation cités dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le programme de l’horreur moderne est résumé dans cet extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) : « il ne suffit pas de fonder des maisons, voire des centres de jeunesse pour subvenir aux loisirs extra-sportifs au sein du périmètre d’habitat, mais (...) il faut rendre ceux-ci attrayants et les faire fonctionner sous l’impulsion de « meneurs de jeu ». C’est en fait une profession nouvelle qui se crée, tenant du moniteur de colonies de vacances, de l’éducateur sportif, du metteur en scène, etc. Il faut donc une équipe d’animation avec des camarades plus âgés, engagés dans une activité professionnelle qui assure à titre de référence leur droit à guider. Il faut enfin un chef. Pour le moment, on ne saurait faire appel qu’à des animateurs bénévoles ». On comprend que même l’Etat, supposé neutre, ait institué ses propres organes d’animation, comme le confirme cet extrait de L’Aménagement du territoire (1964) : « Le Commissariat au plan étudie et propose les choix globaux qu’implique cette politique et en intègre grâce aux travaux de la Commission nationale d’aménagement du territoire les conclusions dans les plans de développement économique et social. (...). Dans l’appareil administratif de l’État, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale constitue, entre le plan et les administrations, le centre d’impulsion et d’animation de cette politique et, pour ainsi dire, la courroie de transmission entre la volonté gouvernementale et les organes d’exécution ». Jadis, c’est Dieu qui décidait de l’âme des êtres vivants ; désormais, n’importe quel pékin, n’importe quel consciencieux du social, n’importe quel fonctionnaire met de l’âme dans les choses, les foules, les politiques, les villes. La modernité n’est pas athée, ni même agnostique. Elle a des milliers de dieux et elle fait de n’importe qui ou de n’importe quoi un deus ex machina.

 


19 mai 2009

Capitulation et armistice 2

 

 

Armistice

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, armistitium, attesté en 1335 et formé des mots latins arma (« armes ») et stitium, de statio, « immobilité », a pour sens « suspension des combats ». Armistice, qui en est emprunté, est défini ainsi en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet : « ce mot signifie suspension d’armes et ne peut trouver sa place que dans les traités de paix, de guerre et autres pareils ouvrages, peu poli, et il y a même bien des gens qui ne souffrent ce mot d’armistice qu’avec peine ». Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), ce terme « d’art militaire », de genre masculin, est une « trêve fort courte ou (une) suspension d’armes pour un petit espace de temps », alors que, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est de genre féminin (dans les éditions suivantes, les académiciens corrigent cette erreur) et il désigne une « suspension d’armes », conformément aux deux mots latins dont il est composé, sans que soit précisée la durée, brève ou non, de cette suspension. A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) s’attarde sur le rejet que suscite ce mot, aussi bien dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1704 : « il y a peu de gens qui approuvent ce mot ») que chez Richelet (1680 : « Richelet dit aussi que ce terme était rejeté de plusieurs »), lequel conclut ainsi l’article : « c’est un mot de gazette (il est déjà reproché aux journalistes leur jargon) : on dit plutôt suspension d’armes » ; et, après avoir remarqué que « l’Académie le met sans remarque et sans donner d’exemple », il tranche : « je crois qu’il n’est pas du beau style et que trêve, suspension d’armes sont préférables ». Les académiciens en jugent autrement. La définition « suspension d’armes » est illustrée des exemples un long armistice, convenir d’un armistice, rompre l’armistice, armistice de quelques jours, l’armistice ne fut pas de durée, ne tarda pas à cesser, à expirer dans la cinquième, la sixième, la septième éditions de leur Dictionnaire (1798, 1832-35, 1878-79). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir rappelé les hésitations des lexicographes (« armistice ne commence à se trouver dans les dictionnaires de l’Académie qu’à partir de 1762, où il est féminin ; l’Académie, dans sa dernière édition, a rectifié cette erreur, armistice ne devant pas plus être féminin que solstice ») et celles de Richelet et Féraud (« Richelet le fait correctement du masculin, ajoutant qu’il se trouve dans les traités de paix et de guerre et dans quelques gazettes, mais que peu de gens l’approuvent »), tranche le dilemme : « aujourd’hui l’usage l’a pleinement reçu et approuvé ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le définition s’écarte de la simple traduction des deux mots latins qui composent armistice ; elle s’ajuste bien à l’armistice du 11 novembre 1918 : « arrêt provisoire des hostilités convenu par les combattants » (la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 est un des exemples de la neuvième édition, en cours de publication), que Clémenceau, le Père de la Victoire, a su, à Versailles, habilement transformer en victoire. L’expérience historique a solidement établi dans la langue ce mot « d’art militaire », que les auteurs de dictionnaires actuels définissent avec précision : « suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « arrêt provisoire des hostilités convenu entre des belligérants » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Ambrière (Les grandes vacances, 1946), à propos de l’armistice demandé en juin 1940 par le gouvernement du maréchal Pétain, expose, avec raison, les ambiguïtés de tout armistice : « La France et l’Allemagne sont toujours en état de guerre, disions-nous aux hésitants pour les amener à nous rejoindre ; car même si vous tenez l’armistice pour valable, l’armistice n’est pas la paix... ». De tout cela, il appert que, le 8 mai 1945, les autorités allemandes n’ont pas signé un armistice, contrairement à ce que disent les gazettes, par ignorance ou par complaisance pour un mot qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était leur, mais elles ont signé la capitulation sans conditions de leurs armées. Le 11 novembre 1918 est célébré l’armistice ; la victoire, elle, est célébrée le 8 mai 1945. Il se peut que ces faits historiques dérangent les moralinateurs. Comme ces faits sont différents, ils ne devraient pas être désignés par le même mot, sauf dans la langue frelatée des modernes. Il n’y a rien d’immoral ou d’amoral ou de politiquement incorrect à distinguer ces faits en les nommant des mots justes armistice et capitulation.

18 mai 2009

Capitulation et armistice 1

 


Capitulation

Dans la langue latine en usage au Moyen Age (le mot n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, 1934), capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens, « convention, pacte, accord »,  que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle par Lanoue (« les reitres se maintiennent aussi en la possession de leurs droits acquis, à savoir des hautes capitulations, et de se faire toujours payer sur les vieux rôles »), Montaigne (« ceux-ci s’en retournèrent pour consulter avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages, pour la difficulté de la capitulation ») et Pasquier (« par commune capitulation des deux osts, les Gaulois étaient au Conseil pour savoir s’ils devaient lever le siège pour l’argent qui leur était offert » ; « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »).

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est défini ainsi par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde »), et dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Dans la deuxième édition (1718) et dans les éditions suivantes (1740, 1762, 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition s’enrichit d’un emploi particulier, propre aux institutions du Saint Empire Romain Germanique : « il se dit particulièrement des conditions que les Electeurs dans la vacance de l’Empire proposent à celui qui doit être élu Empereur, et qu’il signe avant son élection » (exemple : « la capitulation impériale »), sens qui est glosé à l’imparfait (« il se disait… ») dans la sixième édition (1832-35), alors que, dans la cinquième édition (1798), est relevé pour la première fois un autre sens historique (comprendre : lié à l’histoire des Etats), désuet depuis la fin de l’Empire ottoman (1920 – vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française, 1971-94 ) : « Capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre » (exemples de 1832-35 : les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par une capitulation, par des capitulations ; annuler une capitulation, des capitulations), et que, dans la huitième édition (1932-35), il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale).

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

16 mai 2009

Militant

S’il est un mot dans le sens et les emplois duquel se condense l’esprit ou l’essence des temps modernes, modernitatis aetas, un signe emblématique, comme on dit par abus de langage, du XXe siècle et des décennies qui l’ont précédé et suivi, c’est-à-dire un siècle dont « l’horizon indépassable » a été (et est encore) le social, la société, la politique, le progrès, l’égalité des hommes en droits, c’est sans doute militant, que ce mot soit employé comme un nom commun, désignant une classe d’êtres humains, ou comme adjectif désignant une qualité prédiquée à des personnes ou à des choses. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en persuader. Dans le Trésor de la langue française (16 volumes, 1971-94) que les linguistes du monde entier tiennent pour le monument de la science lexicographique française (Editions du CNRS), l’adjectif militant est ainsi défini : « qui cherche par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions ; qui défend activement une cause, une personne » et « en particulier, qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Les exemples qui illustrent ces deux acceptions attestent l’ampleur et la variété des emplois possibles : il y a des monarchistes, des républicains, des médecins, des poètes, des nihilistes, des anarchistes, des communistes, etc. militants, mais aussi une bourgeoisie militante. A l’éloquence, l’esprit, l’humeur, la littérature, la pensée, la nature, la parole, la politique, un parti, etc. peuvent être prédiquées la qualité de militant ou de militante. Quand il est un nom commun, il désigne une personne « qui agit pour faire reconnaître ses idées, pour les faire triompher » ou « une personne qui milite dans une organisation, un parti, un syndicat ». Il y a des militants de l’anticléricalisme, de l’écologie, du syndicalisme, du progrès, de L’Action française, etc. Ceux-ci peuvent être chrétiens, communistes, fascistes, ouvriers, pacifistes, socialistes, etc. Ils peuvent être « militants de base » ou « militants professionnels ». Tout le XXe siècle défile dans ces définitions et dans les exemples qui les illustrent, avec toutes les formes d’action possibles, toutes les idées concevables, toutes les causes qui agitent les hommes, toutes les organisations, tous les partis, tous les syndicats,  les associations, dans lesquels les hommes font société, etc.

Ce qui fait que militant est à l’image de la modernité, c’est aussi que, entendu dans les sens qu’y donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française ou même les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « adjectif, qui lutte, qui combat ; qui s’engage dans l’action pour défendre ses opinions » et « nom, personne qui milite au sein d’une organisation politique ou syndicale, d’un mouvement religieux »), il est moderne, au sens où la première attestation de l’adjectif dans ce sens-là est de 1832 (Lamartine, Correspondance : « qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause »), alors que le nom est employé pour la première fois en 1848 par Sainte-Beuve, dans Port-Royal.

Or, l’adjectif militant n’est pas moderne. Il entre dans la langue française au XIVe siècle. Il a au moins cinq siècles d’histoire avant que Lamartine et Sainte-Beuve ne l’emploient dans un sens nouveau. Le sens moderne a deux siècles, alors que le sens ancien en a plus de cinq, soit une durée trois fois plus longue, et avec des emplois tout autres que ceux qui sont relevés dans les dictionnaires actuels. Longtemps, militant a été l’oriflamme d’une autre France, la France chrétienne, sinon celle de la « Chrétienté » (si tant que cette chrétienté ait existé), du moins celle dans laquelle l’Eglise avait une place de choix, la première peut-être, étant l’horizon indépassable d’alors, et où les fidèles avaient une science de Dieu – c’est-à-dire aussi quelques notions de théologie. Tout cela est établi dans la langue. Au XIVe siècle, l’adjectif militant signifie « qui combat, qui lutte » et il est épithète du nom église. L’église militante est « l’assemblée des fidèles sur la terre ». C’est pourquoi, selon Jean de Vinay (ca 1280-ca 1340), en elle « sont les bons et les mauvais ». Julien Fossetier (1454-1532), dans sa Chronique margaritique, écrit : « dans son cantique, il prophétise moult ouvertement toute la decourse (la « carrière ») de notre sainte église militante ». On peut encore citer cet extrait : « Moi, l’église de France militante,... / Jadis étais en très grande orphanté (état d’orpheline) /Quand le feu roi si vint à la couronne ».

Dans les dictionnaires de la langue classique, seul l’emploi église militante est relevé ; chez Richelet (1680) : « ce mot se dit de l’Eglise qui est en terre » ou chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690), à l’entrée église (« l’assemblée des fidèles sous un chef qui est Jésus-Christ. L’Eglise est l’épouse de Jésus-Christ. L’Eglise militante, c’est l’assemblée des fidèles qui sont sur la terre. L’Eglise triomphante est celle des fidèles qui sont déjà dans la gloire ») et à l’entrée militante (l’adjectif est enregistré seulement au féminin, jusqu’au XIXe siècle) : « adjectif féminin, qui se dit seulement de l’assemblée des chrétiens tandis qu’ils sont sur la terre. L’Eglise est divisée en militante et triomphante ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième éditions, de 1694 à 1798) : « adjectif féminin, il n’a d’usage qu’en cette phrase (« en ce syntagme », dirait-on aujourd’hui) : l’Eglise militante, qui signifie l’assemblée des fidèles sur la terre ». A partir de la deuxième édition, les académiciens ajoutent à la définition : « et qui se dit par opposition à l’Eglise triomphante, qui est l'assemblée des fidèles dans le ciel ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878-79), l’adjectif féminin militante est qualifié de « terme de théologie », lequel « ne s’emploie que figurément et dans cette locution l’Église militante ».

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), non seulement le sens de l’adjectif est glosé (« théologie, ce terme s’entend du corps des chrétiens qui sont sur la terre ») et trois sortes d’églises sont distinguées (« l’église militante, par où l’on entend les fidèles qui sont sur la terre ; l’église souffrante, c’est-à-dire les fidèles qui sont dans le purgatoire, et l’église triomphante, qui s’entend des saints qui sont dans le ciel »), mais encore l’épithète militante est expliquée ainsi : « on appelle la première église militante, parce que la vie d’un chrétien est regardée comme une milice ou un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions ». C’est l’explication que reprend en partie Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « l’Église militante, l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux) et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire) », emploi qu’il illustre d’un extrait tiré de Bourdaloue (« jusqu’à la fin des siècles, l’Église militante canonisera les saints en publiant leurs mérites ») et de Michelet (« lorsqu’on lut à Savonarole la sentence par laquelle il était retranché de l’Église : De la militante, répondit-il, espérant appartenir dès lors à l'Église triomphante »). Littré note, chez Chateaubriand (in Le Génie du christianisme), un emploi de militant qui ne se rapporte pas à église, mais à fidèle : « le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi », dont il infère le sens suivant : « terme de théologie, qui appartient à la milice de Jésus-Christ ».

Le sens moderne est attesté en 1832 (l’adjectif) et 1848 (le nom). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), enregistre ce nouveau sens, signalant, par l’adverbe aujourd’hui, la modernité : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif », qu’il illustre de « caractère militant, disposition, attitude militante, politique militante ». La réalité nouvelle désignée par ce militant-là n’est pas reçue favorablement. Des réserves apparaissent, explicitement exprimées, dans la définition de la septième édition (1878-1879) du Dictionnaire de l’Académie française. Alors que la définition religieuse ou chrétienne de militant est impartiale, « le sens tout laïque », selon Littré, est glosé partialement en 1879 : « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant), alors que la définition de l’édition suivante (1932-35) est plus équilibrée : « adjectif, qui lutte, qui attaque, qui paie de sa personne » (une politique militante ; un esprit militant). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé le nom militant, attesté en 1848 : « substantivement, c’est un militant ; les militants du parti ». Outre cet emploi substantif, ce qui est nouveau dans cette huitième édition, c’est l’ordre dans lequel les sens sont exposés. Chez Littré et les académiciens (1879), le premier sens défini est le sens historique, celui de l’église militante ; le second sens est le dernier attesté dans la langue, « le sens tout laïque ». En 1932-35, le premier sens exposé est le sens laïque, le second le sens religieux, qui recule d’une place ou passe au second plan, comme s’il était une métaphore (« il s’emploie figurément, en termes de théologie, dans cette locution, l’Église militante ») du sens propre, tout laïque. Autrement dit, peu à peu, un sens classique et ancien, apparu au XIVe siècle, s’affaiblit ou se dégrade. Certes, il ne disparaît pas totalement. Il est encore défini dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, mais la définition est précédée de la mention « église catholique » dans le premier dictionnaire et, dans le second, de la mention « spécialement, théologie catholique », ce qui indique, de fait, que l’emploi qui pourrait en être fait est limité à un contexte particulier et plutôt étroit et, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française, « en parlant d’un croyant » et de la seule église catholique.

L’histoire des sens de militant est relativement simple, sans équivoque et claire. Elle fait apparaître une rupture sémantique et conceptuelle qui se produit au début du XIXe siècle, quand, pour dire les choses de façon très générale, la France entre dans une nouvelle histoire. Alors, il est pris acte de la disparition inéluctable de l’Ancien régime en dépit de la tentative désespérée et vouée à l’échec de le « restaurer ». Dans un de ses Pamphlets politiques (1822), Paul-Louis Courier écrit ceci : « Le curé d’Azai (Azay le Rideau ?...) est un jeune homme, bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’Église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse ». Les termes « bouillant de zèle », « conscrit », « impatient », « attaquer la danse », « abolir la danse » sont liés, dans ce contexte précis, à « église militante » : ils en désignent des  attributs ; ils la caractérisent de fait. Les membres de cette église ne sont plus censés lutter pour leur salut, mais pour pourrir ou empoisonner la vie de leurs semblables ou pour les obliger à suivre des règles de vie absurdes. Qu’un membre du clergé s’interdise de danser en public se conçoit, mais qu’il « attaque la danse » au « nom de Dieu » et interdise à ses paroissiens ce divertissement anodin et aussi ancien que l’humanité est proprement de la folie. Certes, le contexte est polémique ; certes l’intention de Courier est de discréditer l’Eglise catholique ; il n’en reste pas moins que l’emploi de l’adjectif militant dans ce contexte atteste l’effritement du concept chrétien de militant, effritement que l’on peut mettre en parallèle avec les événements révolutionnaires et l’hostilité que les révolutionnaires vouent au christianisme. Chez Courier, conscrit de l’église militante et militant ont pour sens « agressif », « obtus », « étroit d’esprit », le sens que donnent à militant, d’un point de vue laïque et non pas religieux, Littré et les académiciens (septième édition, 1879), dans les définitions citées ci-dessus : « Aujourd’hui, militant se dit, dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif » et « militant se dit, par extension, pour agressif, et dans ce sens il s’emploie aussi au masculin » (exemples : une politique militante, un esprit militant). Chez Courier, le sens défavorable était dû à l’église ; chez les académiciens, au rejet de l’église. Autrement dit, le terme change de « connotation » ou de « valence », suivant que l’auteur se réfère à un paradigme axiologique chrétien ou à un paradigme axiologique hostile au christianisme, comme si le concept moderne était en germe dans le concept chrétien ou, comme si, dans le portrait à charge de ce conscrit de l’Eglise militante, était esquissé à grands traits le portrait des militants du XIXe siècle.

Au XIXe siècle, la société ancienne effondrée fait place à une société nouvelle. L’ancienne religion catholique entre dans une longue nuit, dont elle n’est pas encore sortie et dont elle ne sortira peut-être pas, du moins en France et en Europe. « La vie d’un chrétien est regardée comme (…) un combat continuel qu’il doit livrer au monde, au démon et à ses propres passions », est-il écrit dans L’Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, pour justifier l’épithète militante prédiquée à l’Eglise (catholique). Les militants, alors, préparaient, alors qu’ils étaient sur la terre, leur salut. Il fallait qu’ils fussent sauvés pour vivre éternellement dans l’au-delà. Le terme, ainsi entendu, implique toute une vision du monde, la Création, une transcendance, une vie après la mort – en bref toute une théologie, comme l’attestent les termes auxquels il s’oppose ou dont il se distingue : église souffrante et église triomphante. Il n’est pas de terme moins neutre que celui-là. Le sens dont il est porteur peut donc être qualifié, sans faire de jeu de mots, de militant ou d’engagé ou de partial. C’est cet adjectif et nom qui, dans le courant du XIXe siècle, désigne des qualités ou des êtres humains apparemment contraires ou qui, placés dans un éventail sémantique ou de valeurs, semblent se situer à l’opposé de celles ou ceux qui étaient tenus pour militants dans la langue classique : non plus des chrétiens, mais des agnostiques ou des incroyants ; non plus le salut des âmes et la vie éternelle, mais de meilleurs conditions sociales ; non plus la transcendance, mais l’immanence.

Pourtant, il n’est pas sûr que les militants d’aujourd’hui n’aient plus rien en commun avec ceux de jadis. Le fait que le mot soit resté le même et qu’il n’ait pas été jugé utile de le remplacer par un nouveau mot atteste une certaine continuité. Le changement de sens n’est peut-être pas aussi fort ou tranché qu’on ne pourrait le penser. Des invariants se perpétuent : la lutte ou le combat, et surtout une lutte et un combat qui ont une fin et qui reposent sur la confiance dont se nourrissent les militants, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, que la vie sur la terre peut être amendée ou que l’homme n’est pas condamné au Mal. Ce dont militant témoigne, c’est la force de la croyance, c’est le maintien de l’espérance ou de l’espoir, c’est la certitude d’une vie meilleure, sur terre ou dans l’au-delà, peu importe. Autrement dit, le concept de militant reste attaché à la religion ou au sacré, à quelque chose qui dépasse l’homme. Dans les époques anciennes, ce sacré était la transcendance ; dans la modernité, c’est l’immanence. De fait, ce que qu’exprime militant, en dépit des avatars sémantiques, c’est la permanence d’une réalité spirituelle ou le lent remplacement d’une religion par une autre. Sur la religion catholique en ruines, prospère, depuis le milieu du XIXe siècle, une nouvelle religion, qui a renié la transcendance et qui est toute immanente, sociale, horizontale, communautaire, déhiérarchisée et qui a ses militants, comme sa devancière avait elle aussi les siens.

11 mai 2009

Matérialiser



Voilà un verbe moderne. Dérivé de l’adjectif latin materialis, il est attesté en 1748 dans un ouvrage philosophique de La Mettrie au titre prémonitoire, L’Homme machine : « les leibniziens ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l’âme » et chez Rousseau, dans l’Essai sur l’origine des langues : « dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu ». Matérialiser, c’est réduire à de la matière ce qui n’est pas matériel et relève, par exemple, de l’esprit ou tenir l’âme pour de la matière ou (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « considérer comme matériel ».

En 1832-35, il est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « supposer matériel, considérer comme matériel ». Les exemples sont plus clairs que la définition : les idolâtres matérialisaient la divinité ; quelques philosophes matérialisent l’âme, l’esprit. Dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35), cet article est repris tel quel, cependant avec, dans la huitième édition, un second sens : « il signifie aussi rendre matériel ou simplement sensible » (L’artiste a voulu matérialiser cette idée), attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (« représenter sous une forme concrète »), et qui est glosé ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) : « rendre matériel, concret ou simplement sensible » (l’artiste a voulu matérialiser son idée ; matérialiser ses rêves ; emploi pronominal : ce projet a fini par se matérialiser), et « au participe passé, adjectivement, voie routière matérialisée, dont le tracé est signalé par des repères ». Ce sens est même devenu le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (le complément d’objet désigne une abstraction, une création de l’esprit ou quelque chose qui est conçu abstraitement), donner une forme concrètement sensible, représenter concrètement » (ses conceptions, une invocation, sa domination, les éléments de pensée, une abstraction, nos rêves). Le sens qui apparaît chez La Mettrie et Rousseau se maintient dans la langue moderne. Dans le Trésor de la langue française, les deux contextes où s’emploie encore matérialiser, au sens de « donner une nature matérielle » ou de « transformer en matière », sont le spiritisme et la philosophie, deux des piliers de la modernité. Pour un adepte du spiritisme, matérialiser, c’est « rendre visible et tangible l’esprit évoqué » ; pour un philosophe, c’est « mettre » un principe spirituel « au rang de la matière » (« matérialiser l’âme »). Ce verbe parvient au bout de son parcours quand il prend pour sens « rendre matérialistes des populations », c’est-à-dire quand ces populations deviennent des adeptes matérialistes de La Mettrie ou des « hommes machines », comme dans cet extrait, qui résume assez bien tout le programme moderne : « Leurs fins, les Soviétiques ne les cachent pas, et elles sont connues : il s’agit de matérialiser ces populations, de les attacher au système communiste, et pour cela, avant tout, de ruiner en elles le spiritualisme religieux » (1940).

10 mai 2009

Barbarisme et solécisme

Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). A la différence de la définition de solécisme qu’ils n’illustrent d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire), 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). En 1832-35 (sixième édition), la définition se présente comme suit : « Faute de langage qui consiste, soit à se servir de mots forgés ou altérés, comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif; ils réduirent pour ils réduisirent ; soit à donner aux mots un sens différent de celui qu’ils ont reçu de l’usage, comme il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; soit enfin à se servir de locutions choquantes et extraordinaires, comme je m’en ai douté pour je m’en suis douté ».

César Chesneau Du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), plus clairement que ne le font les académiciens, ce qu’est un barbarisme et en quoi il se distingue d’un solécisme : « (terme de grammaire), le barbarisme est un des principaux vices de l’élocution. Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français. Il y a aussi une autre espèce de barbarisme ; c’est lorsqu’à la vérité le mot est bien de la langue, mais qu’il est pris dans un sens qui n’est pas autorisé par l’usage de cette langue, en sorte que les naturels du pays sont étonnés de l’emploi que l’étranger fait de ce mot : par exemple, nous nous servons au figuré du mot d’entrailles pour marquer le sentiment tendre que nous avons pour autrui ; ainsi nous disons il a de bonnes entrailles, c’est-à-dire il est compatissant. Un étranger écrivant à M. de Fénelon, archevêque de Cambrai, lui dit : Mgr, vous avez pour moi des boyaux de père. Boyaux ou intestins, pris en ce sens, sont un barbarisme, parce que selon l’usage de notre langue nous ne prenons jamais ces mots dans le sens figuré que nous donnons à entrailles ».

Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Il conclut l’article en rappelant dans une énumération numérotée les principaux cas de barbarisme et de solécisme : « On fait un barbarisme, 1° en disant un mot qui n’est point du dictionnaire de la langue, 2° en prenant un mot dans un sens différent de celui qu’il a dans l’usage ordinaire, comme quand on se sert d’un adverbe comme d’une préposition (par exemple, il arrive auparavant midi au lieu de dire avant midi), 3° enfin en usant de certaines façons de parler, qui ne sont en usage que dans une autre langue, au lieu que le solécisme regarde les déclinaisons, les conjugaisons et la syntaxe d’une langue : 1° les déclinaisons, par exemple, les émails au lieu de dire les émaux ; 2° les conjugaisons, comme si l’on disait il allit pour il alla ; 3° la syntaxe : par exemple, je n’ai point de l’argent pour je n’ai point d’argent ». Cicéron est cité (ad Herennium) en conclusion : « Il y a deux vices qui empêchent qu’une phrase ne soit latine, le solécisme et le barbarisme ; le solécisme, c’est lorsqu’un mot n’est pas bien construit avec les autres mots de la phrase ; et le barbarisme, c’est quand on trouve dans une phrase un mot qui ne devait pas y paraître selon l’usage reçu ». Ou pour dire les choses encore plus succinctement, le solécisme est une erreur de syntaxe, le barbarisme une erreur de vocabulaire. 

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) suit assez fidèlement ce qu’a établi Du Marsais : « Le barbarisme consiste dans des mots ou des expressions, composées de plusieurs mots, inconnus et inusités dans la langue ; le solécisme, à construire, contre les règles de la grammaire, les mots connus et usités. La fureur du néologisme a produit beaucoup de barbarismes. L’ignorance de la langue produit beaucoup de solécismes ». Le la est donné. Pourtant, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) semble y renoncer quand il distingue les barbarismes de mots des barbarismes de phrases, lesquels recouvrent des solécismes : le barbarisme est une « faute contre la partie de la grammaire qui traite des espèces de mots, et, par extension, toute expression, toute locution qui viole la règle ; barbarisme de mots, celui qui tombe sur le mot lui-même en le dénaturant, comme « vous disez » au lieu de « vous dites » ; barbarisme de phrase, celui qui consiste dans l’emploi d’une construction vicieuse, comme « nous repentons notre conduite », au lieu de « nous nous repentons de notre conduite », alors que les académiciens (huitième édition et neuvième édition, 1932-35 et en cours de publication) s’en tiennent à la conception de Du Marsais : « Façon de parler incorrecte et vicieuse ; plus particulièrement, faute de langage qui consiste à se servir de mots forgés ou altérés » ; « faute de langage qui consiste à forger des mots ou des formes qui ne respectent pas les règles morphologiques d’une langue : « nominer pour nommer, citer est un barbarisme ». Pour leur part, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) étendent le barbarisme au sens : « (grammaire) faute contre le langage soit dans la forme, soit dans le sens du mot (mot créé ou altéré, dévié de son sens, impropre) », alors que le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

Ce parallèle entre le barbarisme et le solécisme est conclu de façon quelque peu tranchée, mais sans doute originale et peut-être en partie juste, du moins pour l’importance accordée à la syntaxe, par Chateaubriand (in Mémoires d’Outre-Tombe, 1848) : « Une langue (...) ne saurait changer sa syntaxe qu’en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer ; des solécismes ne s’y établissent jamais sans la détruire ».

 


04 mai 2009

Séquestration

 

 

 

Le mot latin sequestratio est attesté dans le code de lois ou codex que Théodose, empereur d’Orient, a publié au Ve siècle de notre ère. Il a le sens (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) de « dépôt » (de quelque chose) fait « chez une tierce personne ». C’est dans ce sens juridique latin que le nom emprunté séquestration est employé pour la première fois en 1390. Il semble que, pendant plusieurs siècles, ce mot soit resté confiné à quelques emplois très restreints, puisqu’il n’est relevé dans aucun des dictionnaires de l’ancienne langue française (Godefroy, La Curne de Saint-Palaye, Huguet), non plus que dans les dictionnaires de la langue classique (ceux de Ménage, Richelet, Furetière, Féraud, d’Alembert et Diderot, Trévoux, l’Académie française, de 1694 à 1782). Il entre en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française et il a le même sens que dans le Codex theodosianus et dans l’occurrence de 1390 : « action par laquelle on met quelque chose en séquestre », le séquestre étant « l’état d’une chose litigieuse remise en main tierce par ordre de justice ou par convention des parties, jusqu’à ce qu’il soit réglé et jugé à qui elle appartiendra » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). La séquestration consiste donc à déposer (provisoirement ou non) un objet « chez une tierce personne ».

C’est le Code pénal de 1810 qui y a donné son sens moderne : « action d’arrêter et de détenir illégalement une personne ». Dans le Livre III, Titre second, Chapitre premier, Section V (« arrestations illégales et séquestrations de personnes »), les articles 341 à 344 énumèrent les peines auxquelles sont soumis les auteurs de crimes de séquestration : « Seront punis de la peine des travaux forcés à temps, ceux qui, sans ordre des autorités constituées et hors les cas où la loi ordonne de saisir des prévenus, auront arrêté, détenu ou séquestré des personnes quelconques ; quiconque aura prêté un lieu pour exécuter la détention ou séquestration, subira la même peine. Si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité. La peine sera réduite à l'emprisonnement de deux ans à cinq ans, si les coupables (…) ont rendu la liberté à la personne arrêtée, séquestrée ou détenue, avant le dixième jour accompli depuis celui de l’arrestation, détention ou séquestration. Ils pourront néanmoins être renvoyés sous la surveillance de la haute police, depuis cinq ans jusqu’à dix ans. Dans chacun des trois cas suivants : 1° Si l’arrestation a été exécutée avec le faux costume, sous un faux nom, ou sur un faux ordre de l’autorité publique ; 2° Si l’individu arrêté, détenu ou séquestré, a été menacé de la mort ; 3° S’il a été soumis à des tortures corporelles, les coupables seront punis de mort ». 1810, c’était aussi le temps où l’Etat ne se compromettait pas avec les auteurs de séquestration.

Les auteurs de dictionnaires prennent lentement acte de cette nouvelle réalité juridique, d’abord dans les exemples qu’ils citent pour illustrer le sens de séquestration (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 : « action par laquelle on séquestre ; état de ce qui est séquestré. Séquestration de biens. Séquestration de personnes » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1° action par laquelle on met en séquestre ; état de ce qui est séquestré ; séquestration de biens, séquestration de personnes »), puis dans la définition même : « 2° séquestration de personne, action d’arrêter et de détenir illégalement une personne » (Littré, qui cite l’article 342 du Code pénal de 1810 : « si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité »).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens de séquestration est enfin exposé nettement, de sorte qu’apparaît clairement l’horreur du crime ainsi nommé, surtout quand il est commis dans un pays, la France en l’occurrence, qui se targue d’imposer ou d’avoir imposé ou de vouloir imposer partout dans le monde le principe de liberté qui la fonde : « action de priver une personne de sa liberté en la maintenant enfermée, isolée du monde extérieur » et « dans le droit pénal, action de priver illégalement et arbitrairement quelqu’un de sa liberté, ce qui constitue un délit ou un crime ». Le Code pénal datant de 1810, on aurait pu croire que, près de deux siècles plus tard, la séquestration de personnes aurait disparu dans la patrie des droits de l’homme et des libertés et qu’elle n’aurait survécu que dans quelque pays arriéré, comme l’Afghanistan, ou gangréné par les mafias, comme la Colombie. Que nenni ! Le pays des droits de l’homme est aussi celui des séquestrations de personnes et où ceux qui n’ont à la bouche que les mots liberté et droits de l’homme n’hésitent pas à priver de cette liberté quelques-uns de leurs semblables, niant de fait que ces malheureux aient des droits naturels et imprescriptibles, c’est-à-dire les tenant pour des choses ou des animaux. Tout cela se passe devant des millions de témoins et sans que la moindre conscience morale proteste. La mafia détient-elle une Française en Colombie ou un journaliste au Liban ? C’est indignations sur indignations. Des Français séquestrent-ils leurs semblables ? Silence dans les rangs, les indignateurs se font approbateurs. C’est à cette aune que se mesure en France l’élasticité à l’infini des grands principes politiques.

 

03 mai 2009

Avachissement




Avachissement (NLF) et avachir (VLF)

 

 

Ce nom, dérivé du verbe avachir (attesté à la fin du XIVe siècle) entre dans les dictionnaires à la toute fin du XIXe siècle (Nouveau Larousse illustré, 8 volumes, 1898-1907). Il est employé dans le Journal des Goncourt (1864 : « Taine (...) veut qu’on réagisse contre ces états d’avachissement et de paresse qui lui semblent le signe des siècles qui descendent la pente d'une civilisation ») et dans celui d’Amiel (1866 : « Je ne sais plus rien, je n'ose plus rien. Avachissement, ramollissement, impuissance »). Dans ces deux extraits, il est de toute évidence, quand il a le sens figuré de « perte ou manque d’énergie, relâchement, laisser-aller », péjoratif et sans doute populaire, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), bien qu’il soit en usage chez de grands écrivains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est seulement tenu pour « familier » : « le fait de s’avachir ; état de ce qui est avachi ; l’avachissement d’un tissu, d’une robe ; figuré, il pestait contre l’avachissement des mœurs ».

Contrairement à ce que pourraient laisser supposer les sons de ce mot, le verbe avachir et le nom avachissement n’ont pas pour « radical » le nom vache, comme le pensent à tort Furetière (Dictionnaire universel, 1690, « il vient du latin vacca, vache ») et les académiciens (1694, première édition du Dictionnaire de l’Académie française) qui définissent avachir à l’entrée vache : « devenir lâche, mol, et sans vigueur » (cet homme, cette femme s'avachit) et « il se dit aussi en parlant des choses dont la beauté est de paraître bouffantes et enflées, et qui s’aplatissent en peu de temps » (ces rubans, ces étoffes s’avachiront bien tôt). Avachir ou s’avachir et avachissement ne signifient pas « devenir vache », ni « le fait de ressembler à une vache ». L’étymon est un verbe francique hypothétique (le francique étant la langue parlée par les Francs), qui a ou aurait pour sens « amollir » (cf. l’adjectif allemand weich, « mou »). Le verbe avachir s’est d’abord appliqué aux êtres humains ; en 1395 (au sens de « se déformer »), chez Christine de Pisan : « il exerce son corps à quelque labour et travail dans des jeux, à cette fin qu’il ne s’avachisse trop et devienne pesant » ; Montaigne, Essais : « jamais la coutume n’aurait vaincu la nature, elle est invincible ; mais nous avons empoisonné notre jugement par les délices, la mollesse, l’oisiveté, la paresse, la lâcheté ; nous l’avons encore avachi, l’oignant, l’huilant et flattant de folles opinions, et de mauvaises mœurs » ; Antoine Du Pinet, 1621 : « en ce temps-là les hommes se sentent avachis au jeu d’amour ». Dans ces emplois, il est jugé « bas » (Furetière, 1690 : « ce mot est bas »). Des êtres humains, le verbe s’étend aux choses, en particulier aux tissus et étoffes, comme chez Amyot (1574) : « La coutre (couverture) du lit s’affaissait, par ce qu’étant foulée de l’assiette, elle s’élargit et s’avachit ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), après avoir défini le sens humain (avachir « ne se dit qu’avec le pronom personnel des personnes qui deviennent lâches, fainéantes »), illustrant ce sens de l’exemple : « cet homme s’est avachi depuis quelque temps, est devenu paresseux, n’est plus bon à rien », expose l’emploi relatif aux choses : « on le dit plus ordinairement des étoffes, des garnitures de rubans, lorsqu’elles s’aplatissent, qu’elles ne bouffent plus ». Au XVIIIe siècle, les lexicographes notent qu’avachir ne se dit pas de l’ensemble des êtres humains, mais des seules femmes : « il se dit plus ordinairement des femmes qui deviennent trop grasses » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798 : « il est familier ») ; « il est populaire et se dit surtout des femmes auxquelles un excès d’embonpoint fait perdre la fraîcheur et la vivacité de la jeunesse » (1832-35), alors que Littré ne précise pas lequel des deux sexes est le plus souvent sujet à s’avachir : « populairement, avachir se dit des personnes dont les formes grossissent et ne conservent point de fermeté » (exemple : « cette femme s’est avachie ») et que les académiciens (1932-35) se contentent de mentionner le sens « par extension » qu’ils illustrent de l’exemple sa taille s'avachit. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), comme s’ils refusaient de tenir compte des injonctions féministes, font à nouveau des femmes des personnes sujettes à s’avachir : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles ».

Dans l’histoire de la langue, le premier sens attesté se rapporte aux êtres humains (cf. Christine de Pisan, 1395) et le second sens se rapporte aux choses (Amyot, 1574). De cette primauté chronologique, on peut affirmer qu’avachir a un sens propre quand il se dit de personnes et un sens figuré quand il se dit de choses. Or, les lexicographes y répugnent et ont tendance, comme les rédacteurs du Trésor de la langue française, à faire du sens relatif aux étoffes le sens propre et le sens relatif au corps humain le sens figuré. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), en s’appuyant sur l’autorité de Richelet (1680), est l’un des premiers à renverser l’ordre historique de l’apparition dans la langue des sens d’avachir, ordre qu’il ignore sans doute : « Suivant Richelet, il se dit du cuir qui devient mou et des branches d’arbres qui ont leur extrémité penchante ; au figuré, ajoute-t-il, (il a pour sens) devenir lâche et fainéant ».

Cet ordre est adopté dans le Trésor de la langue française au sujet du nom avachissement. Le sens propre, qui est défini en premier, est, « en parlant d’un objet, et spécialement, de cuirs, d’étoffes », « usure, déformation », comme chez Giraudoux (1929) : « sur le chapitre vêtements aussi, vous vous trompez : regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n’ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux l’avachissement qu’ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne ». Ce mot s’est étendu, par analogie, à des personnes (cf. ci-dessus : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles »), et, dans un sens figuré (cf. ci-dessus), il a pour sens « perte ou manque d’énergie et de vigueur, relâchement, laisser-aller ».

 


02 mai 2009

Défilé

 

 

Participe passé du verbe défiler, employé comme nom et devenu nom, défilé est attesté en 1643 pour désigner un passage étroit (Rotrou : « Et lorsque l’ennemi, s’avançant au trépas, / Dans ses longs défilés aura porté ses pas... »). Richelet (Dictionnaire, 1680) le tient pour un « terme de guerre » qui désigne un « petit chemin » où des hommes en armes avancent en file, comme dans le syntagme « défendre un défilé ». Défilé entre à compter de 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est défini ainsi : « passage étroit où il ne peut passer que peu de personnes de front » (1694, 1740, 1762, 1798 : un pays plein de défilés, s’engager dans un défilé, se rendre maître d’un défilé). Dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), le sens figuré de « situation embarrassante, où l’on s’est mis, et d’où l’on a de la peine à se tirer » (exemple : « comment n’a-t-elle pas aperçu le défilé dangereux où elle s’engageait, lorsque, pour garantir la vérité de ses allégations, elle a eu l’imprudence de circonstancier des détails, qui en prouvent la fausseté ? ») est ajouté au premier sens tout guerrier ou martial de défilé : cf. Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « par métaphore : toute permission est un défilé entre des murailles d’interdictions », Ricoeur, 1949 ; « Tu es forte, Élisabeth. Tu traverses un défilé ; tu en es au plus noir, à cette minute, au plus étouffant... mais tu en sortiras, nous en sortirons », Mauriac, 1945. Les académiciens ne mentionnent plus ce sens figuré dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire.

C’est en 1827 qu’est attesté le sens militaire de « manœuvre par laquelle les hommes marchent en colonne » (« le défilé des troupes »), sens qui est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme militaire, marche en colonne d’une troupe qui défile devant un chef ; mouvement qui consiste en ce que, à la fin d’une revue, toutes les troupes s’en allant défilent devant le chef qui passe la revue ») et par les académiciens (1932-35 : « il se dit aussi de la marche d’une troupe qui défile devant un chef »), lesquels notent aussi que, par analogie, ce terme militaire s’étend à d’autres réalités que des troupes disciplinées : « par analogie, il se dit des personnes qui défilent à un mariage, à un enterrement, etc. »

C’est l’esquisse de l’emploi militant et journalistique actuel de défilé pour désigner les très convenues et attendues processions d’hommes et de femmes, tous âgés, derrière des drapeaux colorés, le premier mai, processions qui se tiennent chaque année, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans les mêmes lieux, aux mêmes moments, avec les mêmes personnes blanchies sous le harnais des luttes et qui célèbrent ainsi la révolution, à savoir l’éternel retour à la même date des mêmes choses, comme, dans les sociétés archaïques, on célèbre les solstices, le printemps, la Saint-Jean, l’Assomption. Pourtant, cet emploi n’est pas recensé comme tel dans le Trésor de la langue française (1971-94) ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Dans le premier de ces deux dictionnaires, défilé, dans son sens militaire (« mouvement de formations militaires qui défilent en ordre »), se dit aussi « par extension » du « déplacement » ou de la « succession à la file de personnes ou de véhicules » (exemples : « le défilé sur le boulevard », « à l’enterrement de Coppée, (...) quand vint le moment du défilé, des condoléances et des poignées de main, je vis défiler tout Paris » ; défilé ininterrompu, interminable ; lent, long défilé) ; dans le second, le défilé (« marche d’une troupe qui défile devant un chef militaire ») est aussi une « suite de personnes, de véhicules, marchant en file selon un ordre déterminé » : défilé de carnaval, défilé de mode, le défilé du corps de ballet à l’Opéra de Paris, défilé de voitures anciennes, défilé ininterrompu de visiteurs, défilé des camions sur l’autoroute ; et au figuré, défilé d'idées, d'images qui se succèdent dans la conscience.

Il n’est explicitement pas mentionné dans la définition ni dans les exemples de l’existence, pourtant avérée, de défilés syndicaux, de défilés de manifestants, de défilés de salariés mécontents. Le terme le plus juste pour désigner les foules du premier mai marchant vers la Bastille n’est pas le terme militaire défilé, mais le terme religieux procession. Pendant des siècles, des foules, comme celles du premier mai, pour honorer un saint ou une sainte, ont pieusement processionné dans les rues, les chemins, les sentiers, les routes, derrière les porte-bannières et les membres du clergé en habits de cérémonie. Les foules clairsemées du premier mai ne défilent pas en rangs serrés ou au pas devant un chef ; elles processionnent joyeusement avant l’apéro de midi ou celui du soir et dans les odeurs de frites et de merguez. Mais, la France progressiste et moderne étant ce qu’elle est, à savoir une scène exiguë où se joue chaque année la même comédie bouffe, les chefs syndicaux et les camarades journalistes ne pouvaient pas décemment tolérer que leur « être » public pût être exprimé par le terme processions, qui pue la dévotion. Pressés de choisir entre la peste de procession et le choléra de défilé, ils ont préféré le défilé, bien que ce terme exhale l’âcre remugle du fascisme. Ils croient échapper au tourbillon de Charybde ; ils se fracassent tous les ans sur les récifs de Scylla. C’est sans doute cela la vigilante lucidité de ceux qui ouvrent grand les yeux sur les réalités sociales.

 

 

 

01 mai 2009

Compétition



 

 

Encore un mot qui fleure bon la modernité. Attesté en 1759, au sens de « rivalité », dans un ouvrage de Targe (Traduction de l’Histoire d’Angleterre de Smolett), il est emprunté de l’anglais competition (1608 : « rivalité, compétition »), en usage dans la langue du commerce et de la politique (il est emprunté du latin competitio, lequel, dans le Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, a trois sens : « accord », « compétition en justice », « candidature rivale »), alors que l’équivalent usuel de competition dans la langue des sports est challenge. Dans la langue française du XVIe siècle, le mot qui exprimait le sens de « compétition » (« rivalité »), est compétence, comme l’attestent ces emplois : « les Romains et les Grecs tenaient pour lors entre eux grandes compétences et altercations » ; « le siège ordinaire de l’Empereur fut transporté dans la ville de Constantinople, à l’occasion de quoi elle commença à venir en compétence de grandeur et puissance terrienne avec celle de Rome » ; « que dirons-nous des capucins, lesquels semblent vouloir entrer en compétence avec les jésuites ?» ; « les canonistes sont en compétence avec nos maîtres de théologie pour la préséance ».

Attesté en 1759, compétition entre en 1842 dans un ouvrage de M. Barré : le Complément du Dictionnaire de d’Académie française, où il est glosé de deux manières distinctes : terme d’ancienne jurisprudence, il a pour sens « compétence » et « connaissance d’une affaire » ; et, comme terme « moderne », c’est un néologisme, qui signifie « brigue commune », « rivalité ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne relève que le second de ces sens qu’il glose ainsi : « prétention rivale », sans l’illustrer d’un exemple et en y donnant, à tort, une étymologie latine : competitio, alors que le mot est un emprunt de l’anglais. Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878), le sens « rivalité, prétentions rivales » est illustré d’un exemple tiré de la politique internationale : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États, le même que celui de la huitième édition (1932-35 : « action par laquelle on se porte compétiteur (sic) : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États »).

Emprunté de l’anglais, en usage dans le commerce et la politique, terme de droit, l’assomption de compétition au firmament de la NLF, où il est un précipité de la modernité, se fait par l’école, l’économie et surtout le sport. De fait, dans les dictionnaires du XXe siècle, les articles consacrés à ce mot se font de plus en plus longs. Dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1878-79 et 1932-35), un synonyme suffisait pour en expédier le sens : « rivalité ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, quatre sens sont distingués : « rivalité entre des personnes ou des groupes de personnes en vue d’obtenir une dignité, une charge, une fonction et, par extension, un avantage » ; « par analogie, concurrence » ; « (sports), action de participer à des épreuves sportives » ; « par métonymie, épreuve où est mis en jeu un titre, un trophée ». De ce point de vue, l’article compétition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample que celui de l’Académie française, révèle, avec plus d’éloquence encore, s’il en était besoin, l’essence de la modernité : « lutte, rivalité simultanée de plusieurs personnes ou groupes de personnes dans la poursuite d’un même but » (extraits de Mme de Beauvoir, 1958 : « en latin (...) la compétition avec les élèves de Première me tenait en haleine », et de Van der Meersch, 1935 : « la curée commençait, la course aux décorations, à la puissance, à la gloire, une compétition féroce où les faibles et les dignes étaient impitoyablement piétinés ») ; (en écologie et en biochimie) « interaction concurrente entre deux ou plusieurs corps ou organismes vivants pour l’accaparement des ressources d’un milieu donné » (extrait de Gide, 1949 : « Darwin donne une peinture saisissante de ce champ de bataille qu’est le moindre lopin de terre où tout ce qui vit entre nécessairement en compétition et lutte férocement, désespérément pour la vie, lutte pour la volupté, pour l’amour ; dans le monde végétal, les plus forts et les mieux doués supplantent et étranglent les faibles, leur enlèvent les sucs nourriciers, l’air, la place que leur besoin de joie serait en droit d’espérer ») ; (en économie) « lutte, rivalité commerciale pour conquérir les marchés » (extrait de Martin du Gard, 1936 : « entre les nations, les rivalités se multiplient, la concurrence, la compétition pour les marchés, s'exaspèrent. Question de vie ou de mort : tout leur système est organisé pour des marchés sans cesse plus étendus ! Comme si les marchés pouvaient s’accroître indéfiniment ! ») ; (dans les sports) « épreuve sportive mettant en concurrence plusieurs joueurs ou équipes ».

Les syntagmes les plus fréquents résument assez joliment ce qui alimente le cerveau des modernes : compétition économique, industrielle, internationale, ouverte, politique, sociale, sportive. Plus rien n’échappe à la sphinge, elle dévore tout. Tout faisait ventre, chez Rabelais. Tout fait compétition, lutte, rivalité, concurrence, champ de bataille, épreuve, question de vie ou de mort, etc. chez les modernes.


28 avril 2009

Convivialité



 

 

Le mot est attesté en 1816 dans un récit de voyage (Voyage d'un Français en Angleterre). Littré le tient à tort pour un dérivé de l’adjectif convivial. En fait, comme le confirme la première attestation au sujet de l'Angleterre, il est emprunté de l’anglais conviviality (attesté en 1791), lequel est défini ainsi dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) : « merry-making ; being convivial (gay, fond of chatting, merry-making) ».

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré en fait un « mot de Brillat-Savarin », qui a pour sens « goût des réunions joyeuses et des festins », Brillat-Savarin (1755-1826) ayant écrit : « la gourmandise est un des principaux liens de la société ; c’est elle qui étend graduellement cet esprit de convivialité qui réunit chaque jour les divers états, les fond en un seul tout, anime la conversation, et adoucit les angles de l’inégalité conventionnelle » (Physiologie du goût, 1825). Ce mot n’apparaît ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, quand il est employé dans le sens qui est le sien chez Littré (« goût des réunions joyeuses et des festins »), il est jugé vieilli dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), jugement dont s’abstiennent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « goût des réunions et des festins »), publié deux ou trois décennies antérieurement, il est vrai.

Pourtant, ce qui fait la modernité de ce mot, ce n’est pas seulement l’attestation relativement récente (il a moins de deux siècles), ni l’origine anglaise, mais le nouveau sens, dans lequel il est employé par le philosophe jésuite Ivan Illich, très brillant et hostile à toute forme d’institutionnalisation sociale ou intellectuelle. En 1973, est publié en français l’ouvrage qui porte comme titre La Convivialité et dans lequel Illich fait de ce mot et du « concept » qu’il désigne le fondement d’un ordre nouveau, comme cela est clairement exprimé dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le mot, entendu dans ce nouveau sens, est tenu pour un néologisme : « l’ensemble des rapports autonomes et créateurs entre les personnes d’une part, et des rapports entre les personnes et leur environnement d’autre part ». Ce n’est pas une définition, c’est, avec les mots fétiches de la modernité et les mots phares de la NLF, ensemble, autonome, créateur, personnes, rapports, environnement, un condensé du grand programme moderne. Les académiciens (neuvième édition) sont, comme il se doit, moins lyriques dans la définition qu’ils proposent de la convivialité. Ils s’en tiennent à « caractère d’une société qui favorise les échanges, les relations franches et amicales entre les personnes, entre les groupes ». Pourtant, entre les mots, on lit l’esquisse de l’utopie moderne, celle des gogos qui croient qu’une société peut être autre chose qu’un agrégat d’intérêts divergents ou contraires et d’appétits féroces, que seul l’Etat, quand il existe, est en mesure de contenir pour imposer un semblant d’intérêt général ou de bien public. Le péan écrit par un vrai croyant qui, dans Wikipédia, chante les infinis mérites de la convivialité selon Illich est, de ce point de vue, parfaitement en accord avec l’illusion moderne. Citons quelques extraits pour le fun : « L’acte de manger a beaucoup d’implications sociales et affectives (…) Du repas pris en commun à l’art de vivre en commun, la « convivialité » d’Ivan Illich passe à une réflexion critique sur la société d’où les citoyens sont absents (…) Ainsi, l’école uniformise et rejette au lieu de former, la voiture immobilise au lieu de transporter, la médecine ne soigne plus mais rend malade, l’énergie n’assure plus le confort mais met en danger (…) Illich définit trois critères indispensables pour qu’une instrumentation ou une institution soit considérée comme juste ou conviviale : elle ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ; elle ne suscite ni esclave, ni maître ; elle élargit le rayon d’action personnelle ». Amen…

 

 

 

27 avril 2009

Ecoute



 

 

La moraline moderne qui s’est substituée à l’ancienne morale, celle qui était fondée sur les mœurs, au point que l’on pensait alors, dans des temps très anciens et même reculés, qu’un peuple qui a des mœurs n’a pas besoin de lois, cette moraline a, comme disait Montaigne, « un dictionnaire tout à part elle » : elle a des mots qui y sont propres, des mots neufs, inédits, inouïs, dont le sens moralineux résulte d’un détournement de sens et qui signalent, par leur « radicale » nouveauté, la (prétendue) nouveauté de la moraline dont ils épousent les commandements. Ces mots sont, entre autres, rencontre, partage (coordonnés dans « rencontre et partage », ils en jettent), respect, accueil, écoute, qui ne sont modernes que quand ils sont suivis des mêmes compléments (mêmes, au sens où ils suintent la même moraline), tels « de l’autre », « avec l’autre », « de l’étranger », « avec l’étranger », « du migrant », « avec le migrant », « des sans-papiers », « avec les sans-papiers », etc.

Ecoute, dérivé du verbe écouter, est un vieux mot français, que les moralinateurs modernes se sont appropriés, comme les bourgeois voraces l’ont fait de la plus-value qu’ils tirent du travail de ceux qu’ils exploitent. Il est attesté à partir du début du XIIe siècle d’abord pour désigner une personne qui écoute (un « espion »), puis le lieu d’où l’on peut écouter (1401), enfin « l’action d’écouter, de faire le guet (1411).

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière relève le sens attesté en 1401 (« lieu d’où l’on peut écouter »), dont la construction de collèges et de couvents a assuré le succès : « tribune secrète dans un couvent, un collège ». C’est ce sens qui est exposé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à la neuvième édition actuelle) : « Lieu d’où l’on écoute sans être vu » (remarque : « il est plus ordinaire au pluriel ; il était dans les écoutes en Sorbonne, dans la classe »). Cette définition est précédée dans la huitième édition (1932-35) de la mention : « terme d’architecture ancienne » (ce qui implique qu’il n’y a plus d’écoutes aménagées dans les bâtiments récents) et elle est illustrée, à partir de la sixième édition, de cet exemple : Il y avait en Sorbonne des écoutes où se tenaient les docteurs pour entendre les disputes publiques. A ce sens, les académiciens ajoutent un sens figuré : « on dit figurément être aux écoutes pour être attentif à ce qui se passera dans une affaire, afin d’en tirer ses avantages » (1694, 1762, 1798), lequel est exposé ainsi à compter de 1832-35 : « figuré et familier, être aux écoutes, être attentif à recueillir ce qui se dit ou ce qui se passe dans une affaire, afin d’en tirer avantage » (exemple : on parle d'une telle affaire, il y a bien des gens qui sont aux écoutes). Enfin, la définition est complétée de cet emploi : « on appelle dans les monastères de filles une sœur écoute la religieuse qu’on donne pour assistante à une autre qui va au parloir, afin d’écouter ce qu’on dit dans la conversation » (de 1694 à la neuvième édition actuelle, où la fonction que le mot désigne est tenue désuète : « en apposition, sœur écoute, religieuse qui accompagnait au parloir une autre religieuse »). A ces trois sens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute l’emploi d’écoute dans les armées (« terme d’art militaire, puits de mine ou galerie d’où l’on peut entendre si le mineur ennemi travaille et chemine ») et en vénerie : « terme de chasse, oreilles du sanglier ».

La langue des techniques (radio, téléphone, télécommunications, etc.) a élargi les emplois d’écoute, comme l’attestent les locutions relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) :  « être à l’écoute : écouter une émission de radio » ; « à l’écoute (de), en train d’écouter » ; « fait d’écouter (ou de surveiller) une émission radiophonique ou une conversation téléphonique ; écoutes téléphoniques ; service, table d’écoute ; se mettre à l’écoute ; poste d'écoute » ; « avoir l’écoute de, avoir l’oreille de, l’appui de » (Trésor de la langue française) ; « prendre l’écoute, se mettre à l’écoute, heure de grande écoute ; l’écoute d’une station, le public qui suit ordinairement ses émissions ; indice d’écoute, estimation, par sondage, de la proportion du public qui suit les programmes d'une station ou une émission déterminée ; table d’écoute, dispositif permettant de surveiller et d’enregistrer les communications téléphoniques à l’insu des interlocuteurs ; au pluriel, écoutes officielles, autorisées par la justice ; écoutes sauvages, illégales ; par métonymie, les écoutes, les enregistrements ou les résumés des conversations ainsi surveillées » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Dans aucun de ces dictionnaires, il n’est fait référence au sens d’écoute dans la moraline moderne, sinon de façon allusive, dans les emplois figurés de ce mot : « Expression, être à l’écoute, aux écoutes de, être attentif à ce qui est dit ; figuré, être à l’écoute de l’actualité, de l’opinion publique ». Dans les injonctions moralinatrices, l’émetteur des messages à écouter n’est pas l’actualité, ni l’opinion publique, mais l’autre, le pauvre, la victime, le salarié, le migrant, l’incendiaire de bibliothèques, l’immigré, les enfants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième, énième génération, les sans-papiers, etc. ; en bref, les nouveaux saints et les martyrs modernes, aux pieds de qui il est devenu obligatoire de se prosterner. C’est à leur écoute qu’il nous est intimé de nous mettre ou d’être en permanence et sans répit. Toute cette moraline sent le flic, l’indic, l’espion, le cagot, évidemment. Qui a un peu de culture sait que l’écoute est récurrente dans les livres religieux, et pas seulement dans les couvents ou dans les services de basse police. Le croyant écoute la parole de Dieu (et d’Allah, bien sûr) et il s’engage à la suivre, comme il suit un chemin tracé ou la voie juste (ou charia). C’est aussi un des fondements, avec le partage, l’accueil, le respect, la rencontre, de la nouvelle religion des modernes qui est à la religion ce que le topinambour est à la pomme de terre et les barbouzes à la police : un vil ersatz, comme le dit sans ambages les promoteurs des « groupes (groupuscules ?) Ecoute et Partage », lesquels « sont avant tout des lieux et des moments où chacun peut, librement et sans crainte d’être jugé, s’écouter ou écouter l’autre en profondeur et partager en vérité ce qui lui tient à cœur ». Amen et, ajoutera insolemment celui qui connaît l’histoire de France, comme Mitterrand quand il faisait écouter par les gendarmes les médisants de Paris et même le ravi Plenel.

 

 


26 avril 2009

Objectivité

 

 

Dérivé d’objectif, ce nom est attesté au tout début du XIXe siècle dans un ouvrage sur Kant, au sens de « caractère de ce qui existe indépendamment de la pensée » et, dans le Dictionnaire universel de Boiste, au sens de « caractère de ce qui existe en tant qu’objet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un « terme de philosophie moderne », au sens de « qualité de ce qui est objectif » et « d’existence des objets en dehors de nous », et comme un « terme néologique de littérature et de beaux-arts », au sens de « perfection du style, du dessin, de l'exécution en général, qui fait qu’un objet d’art prend une existence individuelle et un caractère tout à fait indépendant des idées particulières de l’auteur » (exemple : « l’objectivité est très puissante dans Shakespeare, dans Molière »), ce dernier sens « néologique » n’apparaissant pas dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Pour les académiciens, c’est un « terme de philosophie », dont les deux sens sont « qualité de ce qui est objectif, existence des objets en dehors de nous » (c’est la définition de Littré qui est reprise) et « soumission de l’esprit à l’objet dans la recherche scientifique », qui est le sens de ce mot dans une expression comme objectivité scientifique, qui peut être tenue pour redondante (la « subjectivité scientifique » n’a jamais eu d’existence – sauf dans la science sociale). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’objectivité philosophique est glosée ainsi : « qualité de ce qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant » l’objectivité dans les sciences, ainsi : « qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée » (« telle est donc la première condition de l’objectivité : ce qui est objectif doit être commun à plusieurs esprits, et par conséquent pouvoir être transmis de l’un à l’autre, et comme cette transmission ne peut se faire que par ce « discours » qui inspire tant de défiance à M. Le Roy, nous sommes bien forcés de conclure: pas de discours, pas d’objectivité », Poincaré, 1905). Ces deux types d’objectivité sont définis à peu près dans les mêmes termes par les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « caractère de ce qui est objectif, de ce qui existe indépendamment de l’esprit » et « qualité de ce qui donne une représentation fidèle d’un objet de connaissance ».

Au XXe siècle, le mot déborde du vocabulaire spécialisé de la philosophie ou de la science et s’établit dans la langue commune. En 1903, Romain Rolland emploie objectivité dans un sens banal, hors de toute science ou de toute prétention à la science : « disposition d’esprit de celui qui voit les choses sans passion ni parti pris », que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent ainsi : « fait d’être dépourvu de partialité » et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), en ces termes : « qualité d’une personne impartiale, dénuée de parti pris dans ses opinions, dans ses jugements » (exemples : l’objectivité d’un historien ; ce journaliste manque d’objectivité ; en toute objectivité, on ne peut lui donner tort). Cette évolution n’étonnera personne. Vu le prestige en France de la philosophie de Kant et le prestige encore plus grand qu’y a acquis la science, il était dans l’ordre des choses que les journalistes et les gens des media se revêtent des oripeaux de l’objectivité, pour changer le vil plomb de leurs partis pris en pur or de science.

 


 

 

25 avril 2009

Plaque minéralogique

La minéralogie étant la « science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou la « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition) et minéralogique l’adjectif qui en est dérivé (« qui ressortit à la minéralogie », Trésor de la langue française, et « relatif à la minéralogie », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), on ne comprend pas pourquoi les plaques d’immatriculation des véhicules à moteur sont nommées plaques minéralogiques, ces plaques, certes métalliques, n’ayant aucun rapport avec la science qui étudie les minéraux.

L’explication qui est avancée est la suivante. Elles sont dites minéralogiques, parce qu’elles sont ou étaient à l’origine éditées par le service des Mines qui dépendait du Ministère de l’Industrie. C’est ainsi qu’est glosé minéralogique dans le Trésor de la langue française : « qui concerne le service des Mines » (« arrondissement minéralogique : division administrative du service des Mines, chargée notamment de s’occuper des mines, des carrières et des véhicules automobiles » et numéro, plaque minéralogique : « numéro, plaque d'immatriculation d'un véhicule automobile, autrefois délivré(e) par le service des Mines ») ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « relatif au service des Mines », « numéro minéralogique, numéro d’immatriculation des véhicules automobiles qui, à l’origine, était attribué par l’administration des Mines » (exemples : plaque minéralogique ; on dit aussi numéro d'immatriculation, plaque d'immatriculation).

Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi ce qui est relatif au service des Mines, c’est-à-dire à une division de l’administration française, certes prestigieuse, et non un département du CNRS ou un laboratoire d’une grande université scientifique, a été dit minéralogique et non pas minier ou de ces néologismes aventurés : minieuse ou miniaire ? La réponse est donnée par l’histoire de la langue, et en particulier par le sens qu’a eu le nom minéralogie au XVIIIe siècle et qu’il a perdu dans la langue moderne. 

Minéralogie est composé de l’adjectif et nom minéral et de l’élément grec – logie, qui signifie « traité ou « science ». Il est attesté en 1649 au sens de « science qui s’occupe des sels minéraux » et en 1753, chez le baron d’Holbach, au sens de « science qui s’occupe des minéraux ». En réalité, c’est la définition de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) qui met sur la voie : « terme didactique ; science, connaissance des minéraux, et de la manière de les tirer du sein de la terre » (1762 et 1798). L’important est la « manière de les tirer du sein de la terre », laquelle relève de la technique et non plus de la science, des ingénieurs et non plus des savants. C’est de ce dernier sens que se sont souvenus les fonctionnaires quand ils ont constitué des services chargés de recenser les mines et d’en surveiller l’exploitation pour dériver un adjectif qui se rapporterait à cette activité : non pas minier, qui aurait fait ouvrier, mais minéralogique, relevé au sens de « qui concerne la minéralogie » (dans le sens classique de ce nom, comme l’atteste l’exemple carte minéralogique) dans la cinquième et dans la sixième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1798 et 1832-35).

Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, la définition de minéralogie est lestée de tout ce qui se rapporte à la « manière de tirer les minéraux du sein de la terre » et elle est centrée sur la seule science : « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux ; traité, ouvrage de minéralogie » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (neuvième édition, en cours de publication) ; « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux, c’est-à-dire des combinaisons non organiques des éléments telles qu’elles se trouvent dans la nature » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Géologie, science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94). Cette réduction ou amputation sémantique explique que minéralogique quand il est épithète de plaque, carte, numéro, service, arrondissement soit devenu opaque.

 


23 avril 2009

Tolérer

Emprunté du latin classique tolerare, « supporter, endurer », tolérer est attesté à la fin du XIVe siècle et aux XVe et XVIe siècles, il a trois sens : « supporter quelque chose de désagréable ou quelqu’un » ; « supporter chez autrui ce qu’on n’approuve pas » (des abus, par exemple) ; « supporter une épreuve physique ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35), seul le deuxième de ces trois sens est relevé : « souffrir, avoir de l’indulgence par quelque considération pour des abus » (exemples : on tolère toute sorte de religions en ce pays-là ; il y a des Etats chrétiens où l’on tolère les Juifs, où l’on tolère l’exercice du judaïsme ; Dieu tolère les impies pour un temps ; il ne faut pas que les princes tolèrent les mauvais juges ; tolérer un petit mal, pour en éviter un plus grand). Le mot qui revient dans les définitions des siècles classiques est bien, employé comme un adjectif attribut et qui, par sa présence, signe en quelque sorte l’appartenance de ce verbe et des actions qu’il représente à l’Empire du Bien, comme dit Muray, même si bien est précédé de l’adverbe négatif et que les choses qui doivent être tolérées soient qualifiées de « pas bien » : « avoir de l’indulgence pour des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1694), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1762, 1798), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien ou que l’on croit n’être pas bien ». Le grand combat du Bien contre le Mal a commencé bien avant l’époque actuelle ou, pour dire les choses plus exactement, aujourd’hui, la modernité ayant aboli le Mal, c’est le Bien qui règne partout nécessairement : il n’y a plus ni lutte, ni combat. Dans les siècles classiques, le Mal n’était pas aboli, il n’était pas nié non plus ; il était seulement toléré, on le souffrait, on était incité à se montrer indulgent à son endroit.

Même le positiviste Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), sépare le bien du mal, défini en l’occurrence par l’absence de bien. Tolérer, c’est « avoir de l’indulgence pour des choses qui ne sont pas bien ou que l’on ne croit pas bien », mais que Littré, à la différence des académiciens, distingue de tolérer, au sens d’exercer la tolérance religieuse. Il relève aussi le sens médical que prend tolérer : « en termes de médecine », c’est « avoir de la tolérance pour un médicament » (exemple : « le tartre stibié ne fut pas toléré ») et il prend soin de distinguer tolérer de souffrir : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas ; on les souffre lorsqu’on ne s’y oppose pas, faisant semblant de les ignorer, ou ne pouvant les empêcher. Dans tolérer il y a un fonds d’indulgence ; dans souffrir il y a un fonds de patience ».

La référence à ce qui est bien ou à ce qui n’est pas bien disparaît dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : tolérer, c’est « supporter » (des médicaments, des crudités) ; « ne pas réprimer certains abus, supporter chez autrui ce que l’on n’approuve pas » (il y a des pays où l’on autorise l’exercice de tous les cultes et d’autres où l’on ne fait que le tolérer) ; « il se dit dans un sens analogue en parlant des personnes » (tolérer quelqu’un), ainsi que dans les dictionnaires actuels, ce qui se conçoit, puisque, le Mal étant aboli, il n’est plus nécessaire de faire référence au Bien – lequel est implicite.   

Un des mérites (souvent involontaires) des auteurs de dictionnaires est de décaper les illusions que suscitent les idéologies. Dans les croyances modernes, tolérer, c’est le nec plus ultra, c’est ce qui se fait de mieux en matière de politique, c’est l’Everest de la morale. Or, la langue dément cela. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), tolérer est récuré. Quand ce verbe a pour sujet un être humain, il a pour sens « ne pas user, souvent avec condescendance, du pouvoir, de l’autorité que l’on détient pour interdire quelque chose, pour empêcher de faire quelque chose ». La source de la tolérance, c’est la condescendance, comme Littré l’écrit à juste titre (cf. ci-dessus) : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas » ou comme dans ce beau spécimen de tolérance : « Tout en proclamant l’égalité des âmes, le christianisme a longtemps toléré l’esclavage comme une forme sociale dont il lui suffirait de corriger l’esprit » (1957). En bref, c’est « faire preuve de mansuétude, d’indulgence », même à l’encontre de ce qui est intolérable.

21 avril 2009

Réappropriation

 

 

Appropriation et surtout le nom qui en est dérivé, réappropriation, sont furieusement modernes ou, pour parler moderne, sont tendance : naguère, on aurait dit « in », « dans le vent » ou « à la mode ». Il n’est pas d’événement festif, organisé par la commission « événements culturels » d’une quelconque commune de France, qui ne comprenne pas d’opération de réappropriation de la rue, de la ville, du centre ville, des berges de la Seine ou de la Garonne ou du Rhône ou de la Saône, etc. par les citoyens (habitants, promeneurs, pousseurs de landau, patineurs, amoureux, etc.), qui contribuent ainsi, le cœur en fête, à leur propre asservissement.

Réappropriation est même si moderne qu’il n’est pas dans le Trésor de la langue française (1971-94). Pour en comprendre le sens ou, plus exactement, pour cerner ce en quoi il est moderne, il faut donc se rabattre sur la matrice. Appropriation est attesté au XIVe siècle au sens « d’action naturelle par laquelle les aliments pénètrent dans l’organisme ». C’est un terme de médecine, emprunté du latin tardif, où il signifie « assimilation par l’organisme ». Le nom, au début du XVIe siècle, est attesté comme terme de rhétorique au sens « d’adaptation de mots » et, au XVIIe siècle, il désigne l’action de s’attribuer des biens (Dictionnaire universel, 1690, Furetière : « action par laquelle on s’approprie ; les ambitieux et les avares ne cherchent qu’à se faire l’appropriation du bien d’autrui »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), il a deux sens (1762, 1798, 1832-35) : « action de s’approprier une chose » (l’appropriation d’une terre) et « en termes de chimie, état où sont mis deux corps qui ne peuvent s’unir ensemble que par le concours d’un troisième corps, qui dispose les deux premiers à s’unir », ce second sens étant la survivance du sens médical attesté au XIVe siècle.

En 1866, dans le Larousse du XIXe siècle, il est enregistré avec le sens « d’action de rendre propre, net » (« l’appropriation de mon cabinet ne m'a pas demandé moins de deux heures »), sens que Littré expose d’abord dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d’approprier, de rendre propre à » (« l’appropriation d’un local au service des malades ») et qu’il fait suivre des deux autres sens : « action de s’approprier une chose » et « terme de chimie ancienne ; disposition de deux corps à se combiner par l’addition d'un troisième », ce dernier disparaissant des septième, huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) répartissent les sens dans deux ensembles, suivant que « l’idée dominante » est « l’adaptation » ou la « propriété » : « action d’adapter quelque chose à un usage déterminé » (« appropriation des choses passées au temps présent », « appropriation du style homérique à un récit moderne », « appropriation de certains animaux à nos besoins de culture et de transport ») et « action de s’approprier une chose, d’en faire sa propriété » (« appropriation privée des moyens de production »), répartition que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, simplifient en « action d’approprier » et « action de s’approprier », retenant la seule syntaxe du verbe (« approprier quelque chose à quelque chose » v. « s’approprier quelque chose ») comme critère distinctif.

Pour comprendre le succès de réappropriation dans la langue des festivités modernes, il faut passer par le marxisme qui a inventé jadis la célèbre appropriation (par la bourgeoisie, vorace cela va sans dire, ou par le Grand Capital, encore plus vorace) des moyens de production ou même l’appropriation par les bourgeois de la plus-value tirée du travail des prolétaires. L’exploitation privant les travailleurs du fruit légitime de leur travail, ceux-ci sont incités à se réapproprier ce que le Capital, les bourgeois, les nantis, les dominants, les exploiteurs, etc. leur ont ou auraient dérobé : ce n’est pas la restitution par le pillage à la manière des maoïstes qui, au début des années 1970, dévalisaient les commerces de cigares, de caviar, de champagne et de foie gras, pour faire la fête gratis, mais un succédané : on décrète la réappropriation des berges de la Seine qui auraient été accaparées par le Capital et on les transforme en plages publiques ouvertes à tous ; avant la réappropriation, elles étaient des lieux de promenade, après la réappropriation, elles deviennent des lieux de farniente. La même réappropriation s’applique aux parcs publics, au centre historique des villes, aux rues, qu’elles soient commerçantes ou non, aux quartiers piétonniers, aux anciens quartiers ouvriers, aux usines à l’abandon, aux friches industrielles, aux villages désertés, aux mines et aux terrils, et même à la mémoire, à l’histoire, au patrimoine, etc. etc. etc. Tout peut devenir la cible d’une opération de réappropriation. Pour cela, il suffit qu’une commune se dote d’une commission « événements socioculturels » (ou autres) et qu’elle place à la tête de cette commission, non pas des fonctionnaires municipaux plan-plan ou pépères, mais des concepteurs en événementiel (cet adjectif rimant assez justement avec démentiel), venus du Marais ou de la pub com et qui soient subversifs, dérangeants, anticonformistes avec l’argent public – surtout l’argent des pauvres qu’il est aisé de s’approprier par le leurre de la réappropriation. Ainsi, les citoyens n’y voient que du feu et les bénéficiaires des juteuses réappropriations, ceux qui accaparent la plus-value tirée du travail du peuple, eux, gardent leur bonne conscience aussi pure et immaculée que la conception de la Vierge.

 

 

18 avril 2009

Collectivité




Ce mot est l’un des plus modernes qui soient. Dérivé de collectif, non pas au sens qu’a cet adjectif quand il est un terme de grammaire, mais entendu dans un sens social, donc moderne, collectivité est attesté dans les années 1830. Théophile Gautier désigne avec ce nom en 1849 des individus groupés dans un but commun ; Proudhon, en 1852, l’emploie dans le sens de « caractère de ce qui est collectif » (collectif pris dans un sens social et non pas grammatical) ; en 1871, c’est « l’état social où la propriété en commun est substituée à la propriété individuelle ».
Il entre dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré comme un « néologisme ». Littré relève les trois sens qu’il a pris en moins de quarante ans d’existence, preuve, s’il en était besoin, que la modernité, notre modernité, celle qui est infligée à la langue, a commencé au XIXe siècle. C’est « qualité, caractère de ce qui est collectif » ; « formation collective, union collective » ; et, « dans le langage socialiste, possession en commun ». Ce qu’il y a d’éloquent et de révélateur, ce sont les exemples qui illustrent ces sens, extraits, pour quatre d’entre eux, du Journal officiel et, pour le cinquième, de la Gazette des tribunaux – ce qui signe l’origine juridique et administrative, donc moderne, de ce mot. Pour ce qui est du premier sens, ce sont : « Individus, les pétitionnaires ne peuvent s'approprier les privilèges de la collectivité nationale » et « la commune de Montmorency objectait que la collectivité des habitants n’avait tiré aucun profit de la perte subie par le demandeur » ; du deuxième sens, «beaucoup de bons esprits pensèrent que l’heure était venue d’emprunter aux pays voisins le régime des collectivités, destinées à protéger les ouvriers désormais trop isolés, trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs intérêts » ; et du troisième : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes (…)» et « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez, permettez-moi de vous le dire, la collectivité de la terre ». Littré note que « ce mot, qui, à son origine, a été critiqué, est devenu d’un usage fort commun », ce qu’il justifie par sa formation conforme aux règles morphologiques du français : « il est, du reste, formé régulièrement de collectif ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), seul le deuxième sens relevé par Littré, « formation collective, union collective », est exposé : « ensemble d’individus rassemblés ou groupés par une ressemblance naturelle ou une communauté d’intérêts ».

Cette réduction des trois sens à un seul n’est pas le signe d’un appauvrissement sémantique, au contraire, mais plutôt de la supposée frilosité, comme on dit dans la branchouille intellote, des académiciens vis-à-vis de l’invention verbale, surtout quand elle relève de la tératologie ou du délire. En effet, dans la langue actuelle, collectivité a les trois sens distingués par Littré, comme l’atteste l’assez long article qui est consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94). Certes, employé au singulier et au sens de « caractère collectif de quelque chose », collectivité est tenu pour vieux, ce qui confirme la loi du vieillissement précoce de tout ce qui est moderne, que ce mot ait le sens de « caractère de ce qui constitue un ensemble indissociable » (comme chez Proudhon en 1852 : « seule, l’Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l’indivisibilité de ses votes, est révolutionnaire ») ou le sens de « mise en commun », « appropriation commune » (comme dans le Journal officiel de 1872, cité par Littré : « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez (...) la collectivité de la terre ») ou que, « par métonymie », il désigne la « doctrine prônant l’appropriation collective des moyens de production et des biens de consommation non immédiate » (collectivisme). En revanche, quand une collectivité regroupe des individus, alors le mot est on ne plus moderne, actuel, dans le vent. C’est alors « l’ensemble, généralement assez dense, d’individus groupés naturellement ou rassemblés pour une certaine durée par des sentiments, des intérêts, des droits ou des devoirs communs perçus comme distincts de ceux des individus qui le composent et tendant à s’exprimer dans une organisation commune » (ce n’est plus le mot qui est défini, mais la chose désignée par le mot qui est décrite), comme dans collectivité humaine, nationale, vie en collectivité, membre d'une collectivité, les antonymes étant individu, personne, particulier. Le droit administratif a fait la fortune de collectivité, au sens «d’ensemble organisé d’individus ainsi rassemblés et constituant une personne morale portant parfois un nom collectif » (collectivité publique, privée, locale et, au pluriel, les célèbres collectivités locales, expertes en prélèvements obligatoires incessants et qui tiennent les citoyens pour taillables a merci, collectivités énumérées dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : La commune, le département, la région sont des collectivités territoriales. Il semble que les académiciens aient oublié, dans cet inventaire, les communautés de communes ou « comcoms », dans le jargon bureaucratique, les innombrables syndicats d’économie mixte, l’Etat et l’Union européenne, laquelle, bien qu’elle ne soit pas locale, sauf du point de vue de Sirius, n’en est pas moins territoriale.

 

 

15 avril 2009

Autochtone

 

 

Voilà un mot grec, attesté pour la première fois en 1559 dans la traduction que l’humaniste Amyot a faite de la Vie des hommes illustres de Plutarque : « Des premiers habitants qui tinrent le pays d’Attique, lesquels on a depuis appelés autochtones, qui vaut autant dire comme nés de la terre même, parce que il n’est point de mémoire qu’ils soient onques venus d’ailleurs ». A ce mot grec, qui signifie « issu du sol même » ou, comme l’écrit Amyot, « né de la terre même » et qu’ils auraient pu emprunter, les latins ont préféré indigène. Longtemps, le mot s’est dit des seuls Athéniens : « nom que les Grecs ont donné aux peuples qui se disaient originaires du pays qu’ils habitaient et qui se vantaient de n’être point venus d’ailleurs », est-il écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot. En fait, autochtone ne signifie pas « originaire du pays que l’on habite », mais « né de la terre même », réalité qui n’a de sens que dans la mythologie, ainsi d’ailleurs que le précise l’auteur de cet article : « comme qui dirait natifs de la terre même », et qui ajoute : «Les Athéniens se glorifiaient d’être de ce nombre. Les Romains ont rendu ce mot par celui d’indigène, c’est-à-dire nés sur le lieu».

Une des difficultés soulevées par ce nom, employé comme adjectif aussi à partir du milieu du XIXe siècle, est la fluctuation de l’orthographe : autochtone (Académie, 1762, 1878 et suivantes), autocthone (Académie, 1798), autochthone (Académie 1762, 1832-35).

Le fait est que, à partir du moment où le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, il a pour sens, non pas le sens mythologique grec (de la terre même), mais le sens moderne, encore que l’emploi en soit restreint à l’Antiquité grecque : « Nom que les Anciens donnaient aux premiers habitants d’un pays pour les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1762, « ce terme a le même sens qu’aborigènes ») ; « Terme d’antiquité qui n’est usité qu’en parlant des Grecs, ou d’après eux, pour désigner les premiers habitants d’un pays, et les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1798, 1832-35 : « Il est synonyme d’aborigène ; il est aussi quelquefois adjectif des deux genres ; un peuple autochthone »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) introduit dans la définition d’autochtone la notion moderne d’immigration, qu’il substitue à « peuples venus d’ailleurs » : « celui qui est du pays même, qui n’y est pas venu par immigration » (exemple : « plusieurs historiens pensent que les Américains ne sont pas autochthones et qu’ils sont venus d’Asie en Amérique »). Il distingue les trois mots qui sont souvent tenus pour synonymes : « Autochthone, qui est de la terre même ; indigène, qui est né dans le pays ; aborigène, qui est dès l’origine dans un pays. Indigène indique seulement les gens nés dans un pays ; idée à laquelle autochthone et aborigène ajoutent que le peuple dont il s’agit a été de tout temps dans le pays et n’y est pas venu par immigration. Les créoles sont indigènes des Antilles ; mais ils ne sont ni autochthones ni aborigènes. Entre autochthone et aborigène il n’y a que cette différence-ci, et qui est purement étymologique : autochthone rappelle à l’esprit l’opinion antique que l’homme naquit de la terre, tandis que aborigène n’implique rien sur la question d’origine ».

Les académiciens (huitième édition, 1932-35) reprennent la notion d’immigration, introduite par Littré : « celui qui est censé n’être pas venu par immigration dans le pays qu’il habite », tout en relativisant (« qui est censé n’être pas venu par immigration ») la notion d’autochtone (ou autochtonitude, dirait une Sénégalaise célèbre), comme si tous les autochtones de France y étaient « venus par immigration » et étaient tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, etc. Chacun connaît le slogan, que l’élection de Sarkozy à la présidence de la république en 2007 a rendu d’un coup désuet, puisque l’entonner aurait pu être perçu, ô blasphème, comme un signe d’allégeance au nouveau président, enfant d’immigré, première génération.

Le fait est que, dans la France moderne, telle que la langue la dévoile, c’est par son antonyme « immigration » qu’est défini, comme un manque ou un défaut (l’autochtone n’est pas immigré), le fait d’être autochtone, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne définissent pas autochtone par l’antonyme moderne, imposé par Littré, et se contentent de « originaire du lieu où il vit ». Le mot se dit de races, de peuples, de populations, etc. ; d’une personne (« originaire du lieu - pays, contrée, région, par affaiblissement ville, village - où elle habite et que ses ancêtres ont également habité ») ; d’un idiome, d’une langue, d’un dialecte (« parlé depuis très longtemps dans ce pays, cette région, etc. ») ; d’un lieu habité, d’un pays, d’une ville ou de l’une de ses parties (« constitué par les autochtones, habité principalement par les autochtones » : îles restées autochtones ; « propre à ses habitants » : l’esprit autochtone) ; de choses abstraites, acte, pensée, qualité, etc. (« propre à un pays, à une région, à ses habitants »).

Le sens étymologique – id est celui des deux mots grecs, autos « même » et khthon « terre » -, à savoir « qui est issu, sorti de la terre (même), du sol », est mentionné comme rare dans le Trésor de la langue française et l’emploi en est restreint aux seules plantes, en particulier à la vigne. On comprend à la lecture de l’extrait cité en exemple qu’il soit jugé rare. Voici cet extrait (Pesquidoux, 1925) : « je l’ai dit, notre vigne est toujours menacée. On le sait, les vieux plants autochtones, purs de souche, ont péri. Le vignoble français est reconstitué aujourd’hui soit en racinés-greffés, soit en hybrides ». Même le vignoble français est en phase, et cela dès 1920, avec la modernité nomade et sans frontières. Lui qui semble spécifique de la France, issu de son sol même, il a perdu ses autochtones.

 


 

14 avril 2009

Collectif



 

 

Dans le site internet du journal Le Monde, il est écrit dans un titre d’article, le 11 avril 2009, à 14 h 17, ceci : « un collectif inconnu en matière d’aide aux étrangers va intervenir en rétention ». Ce titre est un condensé de NLF : collectif, intervenir, l’emploi étrange de la préposition en. Seuls des initiés peuvent se représenter les choses du monde dénotées par ces mots. Des collectifs fleurissent partout : un collectif contre la vie chère, un collectif pour la vie bon marché, un collectif pour que le Ministère de l’Intérieur se transforme en distributeur de papier pour clandestins, un collectif contre les impôts, etc. etc. etc. La France est devenue le pays des collectifs, qui sont, ne nous leurrons pas, les prodromes du cauchemar de la collectivisation, dont quelques peuples zombies sont sortis récemment, affaiblis à jamais et hébétés.

Le mot collectif n’est pas moderne. Ou, s’il l’est, c’est dans les seules prémices de collectivisation. Il est emprunté du latin collectivus, qui a trois sens : « recueilli » (cf. collectus, de colligere), comme dans collectivus humor (Sénèque, « eau de citerne », eau de pluie que l’on a recueillie) ; « collectif », terme de grammaire (Priscien, collectivus nomen, « nom collectif ») et « qui est fondé sur le raisonnement » (terme de rhétorique, Quintilien). Le français a retenu le deuxième sens. Collectif est attesté au XIIIe siècle comme épithète de nom : c’est le terme de grammaire. A partir de la fin du XVe siècle, il prend un tout nouveau sens, qui est devenu le principal de ses sens modernes : « qui réunit plusieurs personnes » (« l’église collective »). Il commence à être employé comme nom par Louis de Bonald, le penseur contrerévolutionnaire. Voici un exemple éloquent : « il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière » (1802), le général tenant de l’esprit, le collectif de la matière, ce dont on se serait douté, vu la dilection des matérialistes forcenés pour tout ce qui est collectif, collectivité et collectivités ou collectivisation.

Dans les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1798, c’est un terme de grammaire, comme chez Priscien ou comme dans la première attestation du XIIIe siècle : « adjectif, terme de grammaire, qui au singulier désigne une multitude » (1694, exemples : nom collectif ; peuple, armée sont termes collectifs) ; « terme de grammaire, par lequel on désigne plusieurs personnes, ou plusieurs choses, sous un nom singulier » (1762, 1798 : Peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) consacre à ce terme de grammaire un long article, dans lequel il distingue deux sortes de noms collectifs, les collectifs généraux (peuple, armée, multitude), employant de fait collectif comme un nom (« les collectifs généraux ») et les collectifs partitifs, « qui n’expriment qu’une partie de la collection, la plupart, partie, nombre, amas, etc. ».

A compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), la définition de collectif s’étoffe. Outre le terme de grammaire (qui « se dit de tout mot au singulier qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses » ; peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs ; un nom collectif ; et dans cet emploi, « on dit quelquefois substantivement un collectif, les collectifs »), les académiciens relèvent aussi le sens attesté à la fin du XVe siècle : « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses » (un être collectif ; un tout collectif – sic -), alors que « d’une manière collective » signifie « en considérant les objets dont on parle comme ne formant qu’un tout ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) renverse l’ordre dans lequel les deux sens sont cités en 1832-35. Le premier sens cité (qui est le dernier historiquement apparu) est « qui contient un ensemble de personnes ou de choses, qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits » (« un  tout collectif, la puissance collective, d’une manière collective »), alors que, employé substantivement, il est « masculin », comme dans cet extrait de Chateaubriand : « Transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple ». Le second sens est celui du terme de grammaire : « qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection » - « noms collectifs », « sens collectif, valeur collective », et substantivement, « un collectif, les collectifs », le collectif de Littré, est-il besoin de préciser, n’ayant rien en commun avec celui du Monde : c’est un nom collectif, et non un groupuscule d’excités ou d’agitateurs. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens non grammatical s’amplifie. Ce n’est pas seulement « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses », c’est aussi « qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature, ou de même destination, ou d’êtres de même nature ou de mêmes intérêts » (travail collectif ; œuvre collective ; groupe collectif) et cet exemple qui résonne comme une injonction moderne : « être collectif ».

Dans la langue moderne, l’adjectif et le nom s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, ce dont les habiles (comme dirait Pascal), qui savent comment va le monde, ne s’étonnent pas, puisque l’ancienne religion transcendantale a été peu à peu remplacée au cours des deux derniers siècles par une nouvelle religion, obligatoire, toute immanente, qui a pour seul horizon la « société », le social, les liens, la solidarité obligatoire, etc. : en bref, tout ce qui est collectif et dans lequel les hommes se fondent pour mieux disparaître et ne réapparaître que dans des groupes, touts, collectifs, blocs, équipes…, comme le dévoile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) au sujet du dérivé collectivité, attesté en 1836, autre vocable de la NLF : « dans le langage socialiste, possession en commun », illustré par cet extrait du Journal officiel, 1872 : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes ».

Le Trésor de la langue française (1971-94), où sont enregistrés tous les emplois modernes de collectif, témoigne du succès de ce mot dans les sciences humaines et sociales, qui sont à la nouvelle religion ce que la théologie était à l’ancienne. Au sens de « qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels » et dont l’antonyme est individuel, collectif est en usage en linguistique (nom moderne de la grammaire) et en logique ; au sens de « qui concerne une collectivité (sic) de personnes », comme dans lien collectif, il est en usage en psycho-sociologie (inconscient collectif, conscience, représentation collective, psychologie collective) ; au sens de « qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus » (suicide collectif ; essor, exercice, jugement collectif ; activité, participation collective ; idéal, rêve collectif ; efforts, hommages, progrès collectifs ; prières collectives ; plaisirs, sports collectifs), il est en usage en sociologie (art collectif, œuvre collective ; comportement(s) collectif(s) ; entraînement collectif ; crime, enthousiasme collectif ; ivresse, psychose collective), dans les sports, dans le droit (propriété, jouissance collective ; pouvoir collectif ; responsabilité collective ; contrat collectif ; convention collective ; organismes collectifs), dans l’urbanisme moderne (un collectif est un « immeuble collectif d’habitation »), etc.

Quant au nom, il s’emploie en chorégraphie (collectif scénique), dans les finances publiques (collectif budgétaire, collectif de régularisation ou collectif) et dans l’inévitable sociologie (en NLF, on dirait dans « l’incontournable science sociale »), avec ce sens, qui n’est pas celui dans lequel il est employé par les rédacteurs du journal Le Monde : « ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise », et qu’illustre un extrait d’un hebdomadaire du Parti communiste, France nouvelle, heureusement disparu (pas encore le Parti, ni la France, mais l’hebdomadaire), qu’Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer comme un condensé de bêtise moderne : « l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, plus récente de moins de deux décennies, est relevé un sens que les auteurs du Trésor de la langue française ignorent. Dans la langue de la politique, un collectif est un « organe de décision composé de plusieurs personnes » (exemples : le collectif d'un parti politique, d'un syndicat), qui n’est pas tout à fait le sens dans lequel collectif est employé aujourd’hui dans les media et surtout dans l’agit-prop, où il désigne un groupe (« un organe de décision ») de quelques militants, tous plus excités les uns que les autres (ils se battent, ils bougent, ils luttent, ils combattent, ils s’activent, ils se mobilisent, ils montent au front, ils s’engouffrent dans toutes les brèches, ils avancent, ils réclament des avancées, etc.), ou un regroupement de quelques associations subventionnées réunissant chacune quelques militants, encore plus convaincus de la justesse de leur cause qu’une colonne de djihadistes, groupe ou regroupement dont le seul objectif est de faire exister dans l’agitation permanente ses propres militants, afin qu’ils cessent de n’être rien, uniquement en soufflant sur les braises froides de la lutte finale.



11 avril 2009

Aborigène


En latin, le nom, toujours au pluriel, aborigines, désigne les premiers habitants d’Italie ou du seul Latium. Il résulte sans doute de la déformation, à la suite d’une fausse étymologie (ab ou absque origine : « depuis l’origine »), d’un nom ethnique plus ancien. Il est en usage dans plusieurs langues romanes (espagnol, roumain, catalan, italien, français). En français, le mot est attesté à la fin du XVe siècle pour désigner les habitants primitifs de l’Italie, la terminaison en – gène, au lieu de - gine, étant peut-être due au latin indigena (« indigène »), les aborigènes étant les indigènes d’Italie ou du seul Latium. A la fin du XVIe siècle, le nom s’étend hors d’Italie pour désigner les habitants primitifs d’un pays, quel que ce soit ce pays.

L’origine et l’identité de ce peuple primitif de l’Italie ont suscité d’innombrables recherches, interrogations, spéculations parmi les savants de l’Antiquité et de l’Europe classique, comme en témoigne le long article aborigènes de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), dans lequel, après avoir défini le mot (« nom que l’on donne quelquefois aux habitants primitifs d’un pays ou à ceux qui en ont tiré leur origine, par opposition aux colonies ou nouveaux habitants qui y sont venus d’ailleurs », cette définition, qui s’applique à la France actuelle, datant du milieu du XVIIIe siècle), l’auteur expose ceci : « Le mot d’aborigenes est fameux dans l’antiquité. Quoiqu’on le prenne à présent pour un nom appellatif, il a été cependant autrefois le nom propre d’un certain peuple d’Italie ; et l’étymologie de ce nom est extrêmement disputée entre les savants. Ces Aborigenes sont la Nation la plus ancienne que l’on sache qui ait habité le Latium (…). On dispute fort pour savoir d’où vient le mot aborigenes : s’il faut le prendre dans le sens que nous l’avons expliqué au commencement de cet article, ou s’il faut le faire venir par corruption d’aberrigenes, « errants » ; ou de ce qu’ils habitaient les montagnes, ou de quelque autre étymologie. Saint Jérôme dit qu’on les appela ainsi de ce qu’ils étaient absque origine, les premiers habitants du pays après le déluge. Denys d’Halicarnasse dit que ce nom signifie les fondateurs et les premiers pères de tous les habitants du pays. D’autres croient que la raison pour laquelle ils furent ainsi appelés est qu’ils étaient Arcadiens d’origine, lesquels se disaient enfants de la Terre, et non issus d’aucun autre peuple ».

Quoi qu’il en soit, le mot est d’abord au pluriel dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35) et il est défini dans le seul sens étendu attesté à la fin du XVIe siècle : « Il se dit des premiers habitants, des naturels d'un pays, par opposition à ceux qui sont venus s’y établir » (un seul exemple dans l’édition de 1832-35 : au Mexique, les Européens sont presque aussi nombreux que les aborigènes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue l’emploi d’aborigène comme adjectif (« qui est originaire du sol où il vit ») qui qualifie des choses (« une plante aborigène ») ou des personnes (les peuples, les tribus, les nations aborigènes) et comme nom, au masculin pluriel : « les habitants primitifs d’un pays », qu’il illustre de « quand les Grecs s’établirent en Italie, ils y trouvèrent les aborigènes, qu’ils eurent à combattre » et auquel il attribue une étymologie inexacte : « de ab, « dès », et origo, « origine ». Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens suivent Littré et distinguent deux emplois : adjectif (une plante aborigène, un animal aborigène, un peuple aborigène) et nom, le plus souvent au pluriel (aux États-Unis les Européens ont dépossédé les aborigènes).

Ce que montrent les exemples cités dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, à savoir en arrivant dans le Nouveau Monde, les Européens dépossédèrent les aborigènes, les aborigènes d’Australie, c’est l’éloignement progressif hors de l’Europe des peuples désignés par ce nom, qui désigne pourtant primitivement des Européens, comme si l’on trouvait des aborigènes sur tous les continents, sauf en Europe, et encore moins en France, au point même que aborigènes est devenu le nom propre des premiers habitants d’Australie et une quasi nationalité (en anglais : Aborigenes, abrégé en Abos). Cette extranéité (ou étrangement ?) hors d’Europe est exprimée dans les nombreux extraits cités dans le Trésor de la langue française (1971-94) : au sujet de la Haute Pennsylvanie et de l’Etat de New York : (1801) « il y avait alors un autre peuple, soit aborigène, soit venu de quelque autre partie de l’Amérique méridionale » ; « Loin de partager l’opinion de Crozet touchant l’origine de ces deux races de Nouvelle Zélande, je crois au contraire que la race des individus plus foncés en couleur est celle des véritables aborigènes (ou « autochtones ») du pays, de ceux au moins qui y ont paru les premiers » (1832) ; « c’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race aborigène achèvera peu à peu de s'éteindre. Tout homme blanc, colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de ces réserves » (Jules Verne, 1868) ; « les Anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation. Leurs cruautés furent atroces. (...) Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent devant une civilisation homicide » (Jules Verne, 1868) ; « maintes fois, avec dom Granger, j’ai étudié cette formidable épopée où l’on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes » (Pierre Benoît, 1919).

Cet exemple de Gide, faisant parler Thésée, peut résumer ce qu’est devenue l’Europe moderne, à condition d’effacer la dernière partie (« reportant toute discrimination à plus tard et selon les preuves ») de cette belle phrase : « je promis aux nouveaux venus quels qu’ils soient, les mêmes droits que les aborigènes et que les citoyens précédemment établis dans la ville, reportant toute discrimination à plus tard et selon les preuves » (Thésée, 1946). C’est ainsi le seul continent au monde d’où les aborigènes ont disparu, de sorte qu’il faut s’éloigner de l’Europe pour les découvrir. C’est le seul continent au monde où tout individu ou peuple, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, même s’il déteste les aborigènes, autochtones et indigènes, sauf dans son pays d’origine, est un aborigène de fait et en droit. Ou bien, pour dire les choses plus exactement, c’est le seul continent du monde où il n’y a plus d’aborigène, du moins jusqu’à ce que des individus ou des peuples décrètent que désormais, après avoir soumis ou chassés les habitants primitifs du continent, ils sont les seuls et vrais aborigènes. En bref, l’Europe moderne est un clone de l’Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada, à une différence près : dans ces deux derniers pays, les aborigènes sont certes relégués loin des grandes concentrations humaines, mais il est interdit de dire quelque mal que ce soit d’eux.

 


 

09 avril 2009

Ramdam



Ce mot n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et pour cause : il est attesté en 1890 dans l’expression faire du ramdam, au sens de « faire du tapage ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme populaire. C’est, écrivent-ils, une « manifestation bruyante et déplacée », « un grand bruit, un vacarme ». Les synonymes sont barouf, boucan, chambard, potin, raffut. Dans les deux extraits d’écrivains (Le Breton et Queneau), le nom est employé dans l’expression faire du ramdam, qui aurait aussi le sens figuré de « faire du scandale », « rouspéter ». Dans le Grand Dictionnaire des synonymes et des contraires (Larousse, 2004), sont énumérés de ramdam les « synonymes » suivants, distingués par le niveau de langue auquel ils appartiennent ou sont censés appartenir : bruit, charivari, fracas, tapage, tintamarre, tumulte, vacarme (français standard); boucan, chahut, chambard, cirque, foire, raffut, tintouin (familiers); hourvari (littéraire); barouf, bastringue (populaires); bousin, sabbat (vieux).

Le mot est jeune. Dans les années 1970-80, il n’est même pas centenaire. Pourtant, il est relevé dans le Trésor de la langue française deux emplois vieillis : un emploi étendu avec le sens « d’ensemble de faits créant une situation perturbante, désagréable » (synonymes affaire, bazar) et un emploi argotique, aller au ramdam, faire ramdam, au sens de « faire l’amour ».

Ramdam est un de ces assez nombreux mots, désignant des réalités jugées désagréables ou méprisables (séide, matraque, assassin, brêle, etc.), qui sont empruntés de l’arabe. En arabe, le ramadan est le neuvième des douze mois du calendrier lunaire dont usent ou usaient les arabes de la péninsule homonyme, et le seul de ces mois qui soit célèbre, à cause du jeûne diurne qui a été institué par Mahomet lors de ce mois, la nuit étant consacrée à manger, boire, chanter, danser, crier, etc. De fait, pendant le mois de ramadan, dans les pays musulmans et les colonies islamiques établies un peu partout dans le monde, c’est silence le jour et ramdam la nuit. Tout le monde peut constater ce fait, les croyants, parce qu’ils font du ramdam, et les non-croyants à qui ce tapage est infligé.

Voici comment la chose est exposée dans le Trésor de la langue française, temple du progressisme : « emprunt, avec altération de la consonne finale (n devenue m), sans doute par assimilation à distance (la consonne finale s’assimile à la consonne m de la première syllabe), à l’arabe maghrébin, correspondant à l’arabe classique ramadan ». Jusque là, il n’y a rien à redire. Le reste, en revanche, est tout miel : « Le sens du mot en français vient du fait que l’aspect le plus caractéristique du ramadan, aux yeux de nombreux non-musulmans, soit l’intense et bruyante activité nocturne qui suit les journées de jeûne durant ce mois ». Une phrase comme « aux yeux (et aux oreilles) des musulmans, qui, tous, conviennent que les nuits du ramadan sont consacrées aux chants, à la fête, aux promenades dans les rues, aux visites familiales, à la grande bouffe » aurait mieux été plus juste. Il n’y a rien de mal, ni de bien, d’ailleurs, à constater cela que le ramadan est source de tapages nocturnes.


07 avril 2009

Centration

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe centrer, il est attesté pour la première fois en 1876 dans le Traité du microscope : « L’importance du maintien d’une centration parfaite se fait sentir surtout lorsque quelque accident cause le moindre décentrage ». C’est un terme scientifique. Littré l’enregistre immédiatement dans le Supplément, publié en 1877, de son Dictionnaire de la langue française (1863-77) et le définit ainsi : « action d’opérer le centrage dans un instrument d’optique ; état qui en résulte ». Les académiciens l’ignorent, même dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, qui est plus complète pourtant que les autres. Ils n’ignorent pas le mot, ils en connaissent l’existence, mais ils ne jugent pas nécessaire de le faire entrer dans leur Dictionnaire, sans doute (c’est pure hypothèse) parce qu’il est d’un emploi rare ou trop spécialisé – comprendre limité à quelques sciences. C’est, en effet, ce que confirme la consultation du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel centration a trois sens : en optique, il est un synonyme vieilli de centrage ; en psychologie, c’est la « surestimation d’une perception » ; enfin, c’est « l’action de se centrer », sens dit figuré, dont on ne voit pas très bien en quoi il consiste, d’autant plus qu’il est illustré par un court syntagme de Teilhard de Chardin : L’univers en voie de centration (1955).

En fait, le succès moderne de centration vient de la psychologie, où il est défini, dans des glossaires spécialisés, ainsi : « nom donné à une loi selon laquelle certains sujets ont tendance à exagérer l’importance du stimulus auquel ils portent attention au détriment des autres stimuli de la perception » (cf. « surestimation d’une perception », dans le TLF) ; ou : « polarisation sur un stimulus avec mise en sommeil des autres stimuli ou perceptions » ; ou encore, dans le Larousse illustré : « effet de centration, surestimation du stimulus ou de la partie du stimulus sur quoi porte l’attention » et « loi des centrations relatives, énoncée par J. Piaget pour rendre compte de la probabilité des déformations perceptives d’une figure dues à l’effet de centration, en fonction des variations objectives de la figure ». La psychologie, cette science du pauvre, s’est insinuée partout, en particulier dans la pédagogie, non pas celle qui a pour objectif de faire apprendre quelque chose à des élèves, mais celle « de l’échange et de la rencontre » (sic), c’est-à-dire celle qui apprend à des enfants ce qu’ils savent avant même d’entrer à l’école : échanger et se rencontrer. C’est dans ce chaudron qu’est préparée la célèbre centration sur l’enfant ou sur l’élève ou, mieux encore, sur l’apprenant. Elle a deux dimensions : thématique (les apprenants choisissent ou proposent des thèmes dont ils débattent ensuite avec le groupe partenaire afin d’en retenir un) et pratique (la médiation en direction de l’autre groupe est au cœur des travaux et des réflexions de chacun des groupes). Des spécialistes de la centration sur l’apprenant (comprendre : des docteurs en sciences de l’éducation qui sont payés pour apprendre aux futurs maîtres comment apprendre aux apprenants à se centrer sur eux-mêmes, les apprenants) se croient obligés de préciser (sans rire) que ce n’est pas « une méthode ou une approche pédagogique mais un concept régissant des types de procédure d’enseignement » et « de ce fait, il est commun et adaptable à plusieurs pédagogies ». Tout ça, c’est du constructivisme : « l’acquisition de compétences métacognitives (en bon français : apprendre à apprendre) prime sur celle de compétences cognitives (apprendre) ». Dans ce charabia, « l’apprenant devient le pôle principal d’apprentissage ; l’enseignant est à l’écoute de ses besoins pour orienter l’apprentissage autonome, faciliter son appropriation, fixer des objectifs ». Rideau.

Vous savez maintenant, ô lecteurs de la Nouvelle Langue Française, pourquoi vos enfants savent à peine lire, écrire, compter. Il n’y a plus, pour vous, de mystère en ce bas monde, d’autant plus que centration est aussi un terme de mystique. La « prière de centration » est à la centration sur l’apprenant ce que pile est à face : la même chose, mais de l’autre côté. L’une est un concept, l’autre une méthode, comme il appert dans ce qui suit : « La Prière de Centration est une méthode conçue afin de faciliter la prière contemplative (id est l’ouverture de l’esprit et du cœur, notre être tout entier, à Dieu, le Mystère Ultime, au-delà des pensées, des mots et des émotions »), en préparant nos sens à coopérer avec cette bénédiction. Elle n’est pas censée remplacer la prière ; elle permet simplement de donner de nouvelles perspectives aux autres types de prières ».

La différence entre ces deux centrations, une fois qu’elles ont été expliquées, saute aux yeux : la première, celle de l’apprenant, est imposée à tous et participe de la grande déculturation à l’œuvre dans les écoles de France ; la seconde, celle de la prière, ne concerne que les croyants et, même si elle peut sembler dérisoire, elle n’engage pas l’Etat, elle est gratuite, elle a pour but d’élever l’homme au-dessus de lui-même et non pas, comme la première, de le rendre plus bête que les Bêtes.

 


05 avril 2009

Carcan



Le mot, dont l’origine est mal assurée, est attesté dans la première moitié du XIIe siècle. C’est un collier de fer servant à attacher un condamné au pilori. Au XVe siècle, il désigne par analogie un collier de pierres précieuses.

Il est défini dans les dictionnaires anciens avec ces deux sens : « cercle de fer avec lequel on attache un criminel par le cou à un poteau » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ou « cercle de fer avec lequel on attache par le cou à un poteau, celui qui a commis quelque crime, quelque délit » (id. 1762, 1798) ou « anneau de fer, avec lequel on attache un criminel à un poteau » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; et « espèce de chaîne d’orfèvrerie ou de pierreries » (1694), les académiciens ajoutant : « mais il n’est plus guère en usage en ce sens-là », remarque qui disparaît dans les éditions ultérieures : « espèce de chaîne ou de collier de pierreries » (1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788, Littré 1863-77) ou « espèce de chaîne ou de collier d’or, de perles ou de pierreries dont se parent les femmes » (1932-35).

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le premier sens « cercle de fer » est défini à l’imparfait (« avec lequel on attachait par le cou à un poteau celui qui avait été condamné à cette peine »), signe que cette peine a disparu du Code pénal, comme le précisent les académiciens dans cette même édition : « La peine du carcan a été supprimée en 1832 », de même que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « collier de fer fixé à un poteau pour y attacher un condamné » (« la peine du carcan a été supprimée en 1832 »), sens qu’il illustre de quelques extraits d’écrivains, dont Saint-Simon : « une femme cria fort haut ; les archers la saisirent et la mirent indiscrètement à un carcan voisin ».

Littré relève un nouvel emploi : « sorte de collier de bois qu’on met aux cochons pour les empêcher de se frayer passage à travers les haies » (DAF, 1932-35 : « spécialement, collier de bois que dans certaines régions l’on met aux porcs pour les empêcher de traverser les haies »), attesté au milieu du XIXe siècle, ainsi que l’homonyme carcan, « terme d’écurie, mauvais cheval ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent qu’une pièce du vêtement était nommée col carcan ou col-carcan, « col haut et rigide » ou « col dans lequel on se trouve engoncé et qui gêne les mouvements du cou ». Gide, dans Si le grain ne meurt (1924), se plaint d’avoir dû porter, enfant (« malheureux enfant », évidemment), « tous les jours de l’année, pour le jeu comme pour l’étude, à l’insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait s’ajuster le faux-col ».

De 1694 à 1935, aucun lexicographe n’enregistre les emplois figurés de carcan qui sont, il est vrai, spécifiques de la « modernité » libérale ou libertaire, les modernes tenant toute contrainte, même la plus anodine, même celle qui n’a rien d’une contrainte, pour un carcan, c’est-à-dire pour un collier de fer qui attache à un poteau un condamné (surtout les « esclaves ou les forçats », le collier de fer « rivé à froid par derrière » « faisant partie de la chaîne générale ») et qui, de fait, transforme tous ceux qui supportent une petite contrainte en victimes de la société, de la morale, de la civilisation. Ainsi, ce sens : « Par métaphore, ce qui entrave la liberté de façon rigoureuse » (Trésor de la langue française), illustré par cet exemple de Guéhenno (1934), qui a été souvent mieux inspiré) : « la civilisation nous passe son carcan au cou ». Ainsi se forge le mythe du civilisé forçat ou condamné au pilori ou attaché à un poteau de torture par le cou. Cet autre exemple étend le mythe à la politique : « Inutile de dire que, aussitôt que le Consulat apparut, il forgea une chaîne de plus, il resserra le carcan dans lequel râlait déjà la liberté du travail ». Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les académiciens interprètent étrangement, à dire vrai, le sens figuré, « tout ce qui entrave ou gêne la liberté des mouvements » (le carcan de la discipline) comme le développement métaphorique, non pas du collier de fer du condamné ou du forçat, mais du « cercle ou triangle de bois que les éleveurs mettent au cou de certaines bêtes pour les empêcher de traverser les haies ». Le civilisé, après avoir été comparé à une victime de la société mauvaise, serait-il un porc, à qui il serait fait interdiction de « traverser les haies » ?

 


04 avril 2009

Radical et ses dérivés : radicalité, radicaliser, radicalisation


 

 

Ce mot, adjectif et nom, est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Il est emprunté de l’adjectif du latin tardif radicalis, lequel n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1937). En fait, il appartient au latin d’église, étant employé pour la première par Blaise (Saint Blaise, évêque martyr) au sens de « premier, fondamental », cet adjectif étant dérivé du nom radix, -icis, qui a pour sens « racine, origine première ». Depuis le XVe siècle, radical est en usage dans les sciences et, comme cela est écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans « le dogmatique » (c’est-à-dire tout ce qui a rapport aux sciences et à la religion : « il n’a guère d’usage que dans le dogmatique ») : 1465, « profond, intense, total, absolu » ; 1516, « qui a rapport au principe d’une chose » ; humide radical, « fluide imaginaire regardé comme le principe de la vie dans le corps humain » ; 1587 humeur radicale ; 1660 en grammaire, lettre radicale ; 1690 mot radical (in Dictionnaire universel de Furetière) ; 1762, en mathématique signe radical, quantité radicale ; 1754, en médecine, cure radicale ; 1773 guérison radicale ; 1765, en chimie, vinaigre radical ). Ces emplois sont enregistrés dans les dictionnaires, parfois longtemps après la première attestation. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694),  le sens du dogmatique est « qui est source, principe de quelque chose, où qui est par sa nature attaché à son sujet ». Sont relevés aussi humide radical (« humeur qui fait le principe de la vie ») ; lumière radicale (« lumière d’un corps qui est lumineux par lui-même ») ; mot radical (« mot primitif qui est comme la racine des autres qui en sont dérivés ») ; dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : lettres radicales (« lettres qui se trouvent dans le mot primitif et qui se conservent dans le mot dérivé » ou, dans l’art de l’écriture, « lettres qui servent à former les autres » ; signe radical, en algèbre (le symbole de la racine) ; vinaigre radical (acide acétique) ; humide radical (en médecine, « matière balsamique, onctueuse, qui, selon eux, donne la flexibilité, la souplesse, à toutes les parties solides des corps animés, et sert à alimenter le feu de la vie, la chaleur naturelle qui y subsiste avec elle, et à empêcher le desséchement des fibres »). Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), radical est supposé n’avoir d’usage « que dans le style didactique, et en parlant de ce qui est regardé comme ayant en soi-même le principe de quelque faculté, de quelque vertu physique » (humide radical, lettres radicales, signe radical, « signe composé d’un trait perpendiculaire et d’un trait oblique, qui se joint au premier par son extrémité inférieure et qui se met devant les quantités dont on veut extraire la racine », quantité radicale). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’emploi de radical est restreint « à la médecine (humide radical) et à l’algèbre (signe radical, quantité radicale) », bien que « quelques-uns l’emploient en grammaire » (lettres radicales) et que radical s’emploie comme un nom en arithmétique. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), aux emplois relevés en 1762, s’en ajoutent de nouveaux, propres à la médecine (vice radical, « vice qui en produit d’autres » ; guérison radicale, « guérison qui a détruit le mal dans sa racine »), ou à la grammaire (terme radical, « mot qui est la racine de plusieurs autres ») ; et dans la sixième édition (1832-35), les sciences déjà citées sont complétées par la botanique (feuilles radicules, pédoncules radicaux, « feuilles, pédoncules, qui naissent du collet de la racine ») et la jurisprudence (nullité radicale, « nullité qui vicie un acte de manière qu’il ne puisse jamais être valide »), tandis que les emplois nominaux de cet adjectif se multiplient en grammaire (un radical, des radicaux ; quel est le radical de cette famille de mots ?), où « le radical d’un mot désigne la partie invariable d’un mot, par opposition aux différentes terminaisons ou désinences que ce mot est susceptible de recevoir » (ainsi chant est le radical du verbe chanter), et en chimie (« corps qui, unis à l’oxygène, forment les oxydes et le plus grand nombre des acides » : le carbone, le soufre et le phosphore sont les radicaux de l'acide carbonique, de l'acide sulfurique et de l'acide phosphorique ; le potassium est le radical de la potasse).

La modernité de radical ne tient pas aux emplois en dogmatique (la théologie) ou dans les sciences, mais à la politique. Dans son sens politique, il est emprunté de l’anglais (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 : « favouring fundamental reforms », « advanced in opinions and policies »), dont la définition contient les mots magiques de réformes (au pluriel), fondamental, opinions progressistes, politiques qui font avancer les choses. En 1786, cet adjectif anglais, emprunté comme l’adjectif français du latin radicalis, qualifie le nom reform et, employé comme un nom, il désigne les partisans de réformes extrêmes. Comme terme politique, il entre dans la langue française au cours de la Révolution en 1792-93 dans le syntagme parti des novateurs radicaux. Il est employé comme un nom pour désigner, en 1820, en Angleterre, les partisans de changements profonds et les extrémistes, et dix ans plus tard, en 1830, en France, les mêmes partisans des mêmes changements et les mêmes extrémistes. En 1831, Lamartine englobe dans le parti radical tous ceux qui veulent faire une nouvelle révolution.

C’est Littré qui, le premier, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, en plus de l’emploi dans les sciences du XIXe siècle (botanique, médecine, jurisprudence, grammaire, algèbre, chimie), définit l’emploi moderne et politique de ce mot : « qui travaille à la réformation complète, absolue, de l’ordre politique dans le sens démocratique » (exemples : « le parti radical » et « substantivement, les radicaux, un radical »), définition dont les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), atténuent la violence (« en termes de politique, le mot se dit de ceux qui préconisent l’application intégrale des principes de la démocratie » ; le parti radical, républicain radical, un radical : autrement dit, les radicaux sont favorables à l’extension à toute la France des principes démocratiques), sans doute pour adapter le sens aux réalités de l’époque : en 1932, les radicaux qui exercent le pouvoir affrontent de plus extrémistes qu’eux, faisant ainsi figure de modérés ou de mous. Ils ne sont plus des radicaux, mais des radis : rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur.

La politique et son appendice la société ont fait le succès de radical, dont les définitions occupent trois colonnes du Trésor de la langue française (1971-94). Celle qui est en usage en philosophie, mixte du vieux sens du dogmatique et du sens moderne de la politique, explique les emplois modernes de radical et de ses dérivés, radicalité, radicaliser, radicalisation, pour désigner l’extrémisme en matière d’idéologie et d’agit-prop. C’est « qui va jusqu’au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial » ; ce à quoi Arouet ajoute ironiquement, même si le choix initial est faux et les conséquences aberrantes ; et « complet, total, absolu ; sans exception ou atténuation ». Cet adjectif qualifie parfaitement les sectaires, les sectateurs, les sectionnaires et les sectionneurs de têtes, que ces têtes soient réelles ou symboliques : coupez, coupez, il en restera toujours quelque chose. Les rédacteurs de ce Trésor, comme les académiciens en 1932-35, se contentent de désigner par cet adjectif et nom les seuls partisans du radicalisme ou du Parti radical, lequel, en 1971, disposait encore d’un petit vivier d’électeurs soumis et pouvait contrôler en partie le Sénat de la République, alors qu’aujourd’hui, il n’est qu’un fantôme. Autrement dit, ce sens plan-plan ou pantouflard (en charentaise, évidemment) n’est que l’ombre de ce qu’il fut dans les années 1820-30, où radical était un équivalent « d’extrémiste » ou « de révolutionnaire ». Il est fort éloigné des emplois modernissimes de radical pour désigner les épaves du maoïsme comme Badiou et ses disciples de Normale Sup ou les poseurs de bombes ici ou là (islamistes radicaux vs islamistes modérés) ou les saboteurs de caténaires : en bref, tous ceux qui ont pour moteur la radicalité (« fait ou caractéristique de ne pas admettre d’exception ou d’atténuation ») et qui ont pour objectif de radicaliser (« rendre intransigeant ») les masses, comme dans Sartre (« les marxistes purs comptent sur les militants, c’est-à-dire sur une action consciente et concertée, pour radicaliser les masses et susciter en elles cette conscience de classe », 1949), ou de les inciter à se porter aux extrêmes, comme si la radicalisation des masses, des étudiants, des immigrés, des jeunes, des musulmans, des homos, etc. allait faire advenir enfin la Vraie Révolution et la Der des Ders, celle qui coupe non pas quelques têtes, mais toutes les têtes, sans exception, ni atténuation, guerre de tous contre tous à laquelle les radicaux aspirent depuis deux siècles.


 

01 avril 2009

Album

 

 

Le mot est attesté en 1662. C’est Saint-Evremond, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui en apprend l’usage aux Français : « les gens de lettres allemands se munissent ... d’un livre blanc bien relié, qu’on nomme album amicorum, et ne manquent pas d’aller visiter tous les savants des lieux où ils passent, et de le leur présenter, afin qu’ils y mettent leur nom ». C’est donc le livre blanc des amis, des connaissances ou des rencontres ou encore le « petit cahier blanc des voyageurs destiné à recevoir des autographes ou des sentences ». Le mot n’est pas emprunté du latin ; certes il est latin (en latin, c’est le neutre de l’adjectif qui signifie « blanc »), mais il est emprunté de l’allemand ou, pour dire plus exactement, de l’usage singulier que les Allemands ont fait de ce mot latin. Il est enregistré à partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française et défini ainsi (1762, 1798, 1832-35) : « cahier que les étrangers portent en voyage, sur lequel ils engagent les personnes illustres à écrire leur nom, et ordinairement avec une sentence ». A compter de l’édition de 1798, ce sens est illustré de l’exemple ce jeune Allemand vous prie de vous inscrire sur son album qui révèle l’origine de cette manière de faire, qui perdure dans les cahiers ou carnets d’autographes ou dans les livres d’or, que l’on peut signer dans certains lieux publics ou privés (musées, châteaux, restaurants, etc.).

Au XIXe siècle, l’usage de l’album se répand en France et il s’élargit. Au tout début du XIXe siècle, c’est un « ensemble de feuillets reliés, destiné à recevoir des collections de toutes sortes, où l’on consigne des souvenirs », comme Bescherelle le note en 1845 dans son Dictionnaire : « Album se dit aussi d’un portefeuille composé de feuilles détachées, relié avec élégance, sur lesquelles les personnes dont on veut conserver le souvenir écrivent leurs noms, leurs pensées, des airs notés, peignent des portraits, des fleurs ou des paysages, etc. Dans les années de la vieillesse, un coup d’œil jeté sur un album fait repasser en quelques instants les principales époques de la vie, et peut fournir matière à de douces ou tristes réflexions ». Ou encore, c’est un recueil de dessins : « l’artiste qui ne se borne pas à peindre des arabesques doit meubler son album de figures prises dans toutes les conditions (1813) ; c’est aussi un recueil de différents morceaux choisis de peinture ou de dessin, réunis en un livret ».

Le fait est que les lexicographes commencent au XIXe siècle à noter l’extension de ce mot à de nouvelles réalités, les académiciens dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) : « Il se dit aussi des cahiers sur lesquels certaines personnes invitent des gens de lettres et des artistes à écrire de la prose ou des vers, à faire quelque dessin, ou à noter quelque air de musique » (sens relevé par Littré) ; Littré : « Terme d’antiquité romaine, tablettes recouvertes d’un enduit de plâtre sur lesquelles étaient inscrits les actes du préteur » (dans ce sens, il est effectivement emprunté directement au latin, « tableau blanc pour écrire » et attesté en 1823 : « espace enduit de plâtre où l’on inscrivait ce que l’on voulait porter à la connaissance du public ». Littré scinde en deux emplois distincts le sens du mot album : c’est un « livre sur lequel les voyageurs consignent leurs observations », comme celui que, au début de L’Education sentimentale, le jeune Frédéric Moreau, de retour d’un voyage à Rouen, tient sous le bras ; et c’est aussi un « cahier sur lequel on prie d’inscrire quelques lignes de prose, quelques vers, un dessin ». Littré semble ne pas avoir bien compris l’usage de ces albums, puisqu’il illustre le premier sens d’un extrait de Jean-Jacques Rousseau « un Allemand porte son album chez tous les savants », qui, de toute évidence, correspond au second sens ou à l’usage que l’on faisait en Allemagne aux XVIIe et XVIIIe siècle de cet album amicorum.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les différentes variétés d’album sont, pour la plupart d’entre elles, répertoriées : « cahier ou registre destiné à recevoir des dessins, des autographes, des photographies, etc. » (le etc. pouvant inclure les timbres et les cartes postales par exemple) et « recueil de compositions reproduites par la gravure » (toute une époque revit dans les albums de Gavarni) et, « en termes d’antiquités romaines, tablettes de bois ou pan de mur blanchi sur lesquels l’autorité faisait inscrire ce qu’elle voulait faire savoir au public ». Ces mêmes usages sont enregistrés dans les dictionnaires actuels. Alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent que l’usage du mot album pour désigner un « registre personnel servant à consigner les faits marquants, les rencontres importantes, etc., au cours d’un voyage » est vieilli, ayant été supplanté par carnet ou récit de voyage, ils enregistrent le sens spécialisé de « livre d’images pour les enfants », illustré par cet extrait de Mme de Beauvoir : « je lisais Madame de Ségur (…), les albums de Topffer, Bécassine, les Aventures de la Famille Fenouillard, celles du Sapeur Camember (…) » (1958), mais ils ignorent l’usage, essentiellement marchand ou commercial, dont les chanteurs de variétés, dits artistes, font aujourd’hui de l’album, mot et chose, alors que, dans les années 1960, ils vendaient des disques, usage qui est décrit ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « Musique, pochette simple ou double contenant un disque ou des disques » et « par métonymie, enregistrement, disque » (ce chanteur vient d’enregistrer un nouvel album), tout cela incitant les jeunes consommateurs à constituer des collections : après les albums de timbres ou de cartes postales, les albums d’albums, tout cela alimentant le business des pochettes et des CD.

 


31 mars 2009

Adhésion, adhérence

 

 

Ces deux mots sont l’un et l’autre empruntés du latin, l’un et l’autre attestés dans la seconde moitié du XIVe siècle, l’un et l’autre d’un sens proche : adhésion, terme de médecine, signifie « action de rattacher, de joindre quelque chose » (« bonne adhésion du nourrissement au membre ») ; adhérence, terne d’anatomie, signifie « union de certains tissus de caractère pathologique ». L’un et l’autre, ils ont pris un sens figuré au XVe siècle, adhésion celui de « soutien à un parti », adhérence « le fait d’être attaché à quelqu’un, allié avec lui ».

L’histoire de ces mots peut se ramener, résumée de façon cavalière, à une lente séparation de leurs emplois respectifs, séparation qui n’est effective que dans la langue actuelle. De ces deux mots, seul adhérence figure dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière et dans les trois premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740), chez Furetière au seul sens figuré « d’attachement à un parti, à un sentiment » (« l’adhérence à l’hérésie emporte excommunication ») ; chez les académiciens dans les deux sens, propre (« attachement d’une chose à une autre », son poumon est adhérent aux côtes, et cette adhérence sera peut-être cause de sa mort) et figuré, « attachement d’esprit, de cœur, de volonté », emploi dans lequel « il ne se prend guère qu’en mauvaise part » (le père a gâté son fils par l’adhérence qu’il a eue à toutes ses volontés ; l’adhérence à l’hérésie est condamnée comme l’hérésie même). Tous les auteurs de dictionnaires définissent adhérence dans ces deux sens, comme Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, union étroite de deux corps, l’adhérence du poumon aux côtes, de la pierre à la vessie ; au figuré, attachement à un mauvais parti, adhérence au parti des rebelles, des hérétiques), sauf les académiciens dans la huitième édition (1932-35 : « union d’une chose qui tient à une autre » et « en termes de médecine, union accidentelle ou morbide de deux parties qui sont séparées à l’état normal ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « liaison étroite entre deux corps solides » (l’adhérence d'un coquillage au rocher ; les pneus usés ne présentent plus qu'une faible adhérence au sol) et « accolement congénital, pathologique ou accidentel, de deux organes ou de deux tissus contigus normalement indépendants » (adhérence entre plèvre et diaphragme ; adhérences postopératoires). De fait, les académiciens, contrairement aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui relèvent encore chez les écrivains modernes des emplois figurés d’adhérence, tiennent pour désuet au XXe siècle le sens figuré d’adhérence. Il est vrai que ce mot s’est étendu, au sens propre, à de nombreux domaines techniques : automobile, chemins de fer, géophysique, médecine, métallurgie, et que le sens figuré est exprimé par adhésion, mot qui, justement, dans la toute dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française a perdu son sens médical ou propre et n’a plus qu’un sens « figuré ».

Quant à adhésion, il n’entre dans les dictionnaires qu’en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : « union, jonction » (ces deux corps ont ensemble une adhésion qui les rend difficiles à séparer) et « action d’adhérer et, principalement, acte par lequel une puissance adhère à un traité qui lui est proposé ». Ces deux sens sont relevés par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 ; « au physique : adhésion de deux corps, eau figuré : adhésion à un traité, à une décision, à une protestation, etc. ») et les autres lexicographes des XVIIIe et XIXe siècles : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; « union, accolement, l’adhésion de l’écorce avec le bois » et « figuré, action d'adhérer, de donner son assentiment ; donner son adhésion à quelqu’un, à un projet ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « action de s’attacher physiquement et très étroitement (à une chose) » (vieilli ; synonyme : adhérence) ; alors que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, donnent à adhésion deux sens figurés : en droit international, « acte par lequel un État non partie à un traité se place sous l’empire de ses dispositions » et « fait d’adhérer à un groupe, à une organisation ; par extension, approbation ».

La confusion entre les deux mots est ancienne. Ainsi, dans L’Encyclopédie (1751-64), l’auteur de l’article traitant de l’union ou de la jonction physique des corps ou des matériaux emploie indifféremment adhérence ou adhésion. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux mots, dont il estime qu’ils ont, pour même sens, « union, jonction d’une chose qui tient à une autre » : « l’adhérence est l’état d’une chose qui adhère ; l’adhésion est l’action même d’adhérer. De là découle, quand il y a lieu de distinguer, la différence dans l’emploi des deux mots. L’adhérence, étant un état, est involontaire ; l’adhésion, étant une action, est volontaire ». Il semble que cette distinction s’est faite dans la langue du XXe siècle de façon plus tranchée : les sens propres ou techniques à adhérence, les sens figurés à adhésion. La distinction faite par Littré est reprise dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « il y a lieu de noter certaines distinctions entre adhérence et adhésion, deux termes souvent employés l’un pour l’autre. Adhérence indique davantage un état et adhésion la force qui produit cet état (…) D’autre part l’adhésion est un acte volontaire. L’adhésion évoque donc l’idée de force et d’acte volontaire, l’adhérence, celle d’un état et d’une certaine passivité ». Tout cela a déjà été dit par Littré. Ce qui est noté de neuf, c’est que « dans la langue contemporaine, adhérence est surtout un terme technique ». A cela, il n’y a rien à redire, la remarque est juste. Celle qui suit, en revanche, est assez peu convaincante : au « sens figuré, adhérence sert de substitut noble à l’emploi figuré et quelque peu familier du verbe coller à (la réalité, au passé, etc.) ». Le fait est qu’il a fallu près de six siècles pour que les sujets parlants conviennent d’un partage provisoire, assez net et à peu près cohérent entre ces deux mots, sans que quoi que ce soit de définitif soit acquis.

 


30 mars 2009

Concentration

 

 

 

 

 

L’article qui est consacré à concentration dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) s’étend sur deux ou trois lignes ; celui de la neuvième édition (en cours de publication), dix fois plus long, comprend sept acceptions et emplois distincts, parfois très éloignés l’un de l’autre quand ils sont placés sur un éventail sémantique.

Ce mot est bien né – du moins pour exprimer la modernité. Il apparaît, en 1732, dans la langue de la science (physique et chimie), et dans ces emplois, il est emprunté de l’anglais. Science et anglais, voilà qui suffit pour y faire un triomphe. En 1732, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit « de Trévoux », le définissent ainsi : « mélange intime de deux substances » ; et les académiciens, en 1762, 1798, 1832-35, comme un « terme didactique », qui, en chimie, « se dit d’une opération par laquelle on rapproche sous un moindre volume les parties d’un corps qui étaient étendues dans un fluide », sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent en termes intelligibles, dans la rubrique « étymologie et histoire » de l’article concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, les opérations chimiques, nommées concentration, consistent à « rapprocher les parties d’un corps dissous dans une quantité de liqueur plus que suffisante pour sa dissolution (…) ; l’évaporation ou la distillation par laquelle on sépare de l’huile de vitriol une partie de l’eau dans laquelle l’acide est dissous ; la distillation, par laquelle on enlève à une teinture une partie de l’esprit de vin employé à la préparation de cette teinture ; la congélation, par laquelle on retire du vin ou du vinaigre une certaine quantité de leur eau ; l’affusion de l’acide vitriolique très déflegmé dans un acide moins avide d'eau, par exemple le nitreux ».

En fait, dans d’autres emplois, le nom concentration, au sens « d’action de concentrer, de réunir en un centre », attesté en 1750, est dérivé du verbe concentrer. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) établit que concentration « ne se dit qu’au propre en physique », alors que « le verbe se dit aussi au figuré, comme réciproque et comme passif » : « on dit, d’un homme triste et mélancolique ou méditatif, qu’il se concentre ou qu’il est concentré en lui-même ». Le sens figuré, qui exprime ce sens-là du verbe, est attesté en 1831 dans le roman de Balzac, La peau de chagrin : « la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées », mais il n'est relevé que dans les dictionnaires du XXe siècle. Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sur les quatre acceptions qu’il distingue, trois tiennent de la science (physique : « la concentration des rayons solaires au foyer d’une lentille ; chimie : « opération qui consiste à rapprocher les molécules d’un corps, en diminuant, par l’action de la chaleur ou autrement, la proportion du liquide qui les tient dissoutes » ; médecine : « concentration du pouls, état du pouls qui devient concentré »), la quatrième étant l’emploi de concentration dans le vocabulaire militaire (concentration des troupes, sens attesté en 1855) et dans le vocabulaire politique : « concentration du pouvoir », attesté en 1804 et relevé par les académiciens (1832-35) dans un exemple éloquent : « il s’emploie quelquefois figurément ; la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul », qui semble illustrer des expériences politiques dramatiques. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ces divers sens et emplois sont résumés en ces termes synthétiques : « Action de concentrer, ou de se concentrer, au propre et au figuré ; la concentration de la chaleur ; la concentration des rayons solaires au foyer d'une lentille ; la concentration de l'alcool ; la concentration des troupes ; la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul ».

Aux XIXe et XXe siècles, le nom concentration s’étend à toutes sortes de réalités, qui n’ont que des rapports lointains et vagues avec la physique ou la chimie : l’activité de l’esprit, l’économie (concentration de capitaux, 1840) et à cette maladie moderne qu’a été l’enfermement dans un même lieu de dizaines de milliers d’hommes : camp de concentration (1920). Les très longs articles que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, dans un degré moindre, les académiciens (neuvième édition, en cours) consacrent à concentration attestent la modernité de ce mot et des concepts qui le sous-tendent : la concentration des rayons solaires ; la concentration des capitaux ; la concentration de tous les pouvoirs dans une seule et même main ; la concentration de chaleur, la concentration d'êtres humains par millions ou centaines de mille dans les grands foyers industriels ; la concentration urbaine des populations ; les concentrations urbaines ; la concentration industrielle ; (en économie et en politique) la concentration des entreprises ; la concentration capitaliste ; la concentration de troupes, de forces ; un point de concentration ; un lieu de concentration ; camps de concentration, dont le synonyme serait « sous l’Allemagne nazie », camps d’extermination (du moins, selon les lexicographes progressistes, qui mettent dans le même sac concentration et extermination). Le sens figuré, propre aux activités de l’esprit, est ainsi défini : « Figuré, action de rassembler les forces de son esprit et de les porter sur un objet unique (souvent implicite) » et « par extension, action d’empêcher l’expansion de ses sentiments ou de ses pensées » (vieilli, action de contenir, de dissimuler ; action de se renfermer, de se recueillir). Le mot s’emploie toujours en chimie, mais aussi en minéralogie (élimination d’une partie de la gangue qui accompagne le minéral de valeur ; teneur du minerai en un certain élément ou en un certain minéral ») et, par métaphore, le mot « désigne une action, un processus, ou, plus souvent, le résultat de cette action » (« extrait, essence; condensé, réduction, comme dans cet exemple : « loin d'être synonyme de l’imaginaire, l’idéal est la concentration du vrai, l’essence du réel »).

Les emplois cités par les académiciens sont quasiment identiques. Comme ceux du Trésor de la langue française, ils dessinent le visage avenant des sociétés modernes du XXe siècle : concentration des feux de l'artillerie sur une position ennemie ; concentration de troupes ; concentrations humaines dans les métropoles ; concentration de l'habitat ; camp de concentration, camps de concentration nazis, en Allemagne et dans les pays occupés ; concentration financière, concentration industrielle, concentration économique, horizontale, verticale, concentration du pouvoir, des pouvoirs, le bruit nuit à la concentration intellectuelle.

 


29 mars 2009

Prégnant

 

 

Cet adjectif est dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où il est défini ainsi : « violent, pressant », les académiciens précisant qu’il « n’a guère d’usage que dans ces phrases » (id est dans ces syntagmes) : « Douleurs prégnantes ; maux aigus, prégnants ». Mais il disparaît des éditions ultérieures, de la quatrième (1762) à la huitième (1932-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) l’ignore, de même qu’il n’apparaît pas dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64).

Littré le fait entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) avec deux sens distincts. « Terme didactique », il signifie « qui porte en soi un germe de reproduction, en parlant d’une femelle » (exemple : « j’ai six brebis, dont trois prégnantes », ce doit être un berger savant que fait parler Littré); et « par extension », il a pour sens « violent, pressant » (c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), Littré ajoutant, sans doute parce qu’il pense que ces deux sens ont un rapport l’un avec l’autre : violent ou pressant « comme le besoin d’accoucher », qu’il illustre d’un extrait des Mémoires de Saint-Simon (« la forte considération de raisons si prégnantes ») et d’un auteur de la fin du XVIe siècle : « Tous deux commencèrent à donner ordre aux affaires, desquelles les plus prégnantes d’alors étaient celles d’Angleterre ».

Prégnant est dans la langue française depuis au moins sept siècles. Il est attesté au XIIIe siècle au sens de « pleine » à propos d’une chienne qui porte des petits ; et il se dit aussi d’une femme enceinte. Dans cet emploi, il est emprunté du latin praegnans (de (g)nascor « naître ») qui a les mêmes sens que l’adjectif français, « pleine » et « enceinte ». Prégnant est aussi attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « pressant » (« prégnante et vive instance ») et au XVIIe siècle au sens de « violent » (à propos d’un sentiment), ces deux sens étant exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, cf. ci-dessus). Dans cet emploi, il est dérivé de l’ancien verbe priembre, « presser », qui continue le verbe latin premere, «presser, comprimer». Ces deux étymons distincts (« pleine » de nascor et « pressant » de premere) déterminent des sens différents et deux histoires parallèles. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décrivent cet adjectif dans deux entrées distinctes : « Vieux, qui est en état de gestation » (synonymes enceinte, pleine) » et « qui s’impose avec une grande force » (synonyme : pressant ; douleurs prégnantes ; se libérer d’une société technique de plus en plus prégnante) et « en particulier, qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte » (narration singulièrement prégnante du texte actuel ; splendeur prégnante de vérité ; modalité la plus prégnante de la culture). C’est employé dans ce dernier sens (« qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte ») que prégnant est moderne et que, de la VLF (ou vieille langue française), il a basculé dans la NLF. Bénéficiant du halo de mystère qui entoure les vieux mots désuets, il est devenu un des mots fétiches des psys de tout type et des consciencieux du social, qui ont besoin de magie pour prospérer. Il est le joyau de leur jargon : « qui s’impose à la perception sans contrôle possible » (la configuration orthoscopique est « prégnante », ce dont on est fort aise, et la forme prégnante de l'effort), le succès de cet adjectif étant en quelque sorte validé par la formation, en 1945, du nom dérivé prégnance, au sens de « capacité plus ou moins grande qu’ont les formes à s’imposer dans la perception d’un système de stimulations » (reconnaître…, avant la subsomption du contenu sous la forme, la prégnance symbolique de la forme dans le contenu ; que signifient cette prégnance significative et cet apprentissage de l'articulation ?). Pour connaître la réponse à cette question sublime, prière de consulter psys et socs.

 


25 mars 2009

Nationaliser, nationalisation

 

 

Voilà deux mots dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils sont modernes et même de la dernière modernité. Ils sont attestés à la toute fin du XVIIIe siècle, pendant les événements dits révolutionnaires, le verbe en 1792, le nom en 1796. Ils n’entrent dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, celle qui est en cours de publication ; ils ne sont enregistrés ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième (1832-35), ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35). Certes, les académiciens sont supposés « frileux », « réactionnaires » ou « nostalgiques de l’ordre ancien », mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer leur refus de définir nationaliser ou nationalisation, puisqu’ils définissent habituellement les mots désignant des réalités désagréables ou qui leur répugnent, à condition qu’ils soient entrés dans l’usage. Si nationaliser et nationalisation ne sont pas dans le Dictionnaire de l’Académie française avant l’édition actuelle, c’est sans doute parce que l’usage qui était fait de ces deux mots était, jusqu’en 1937 ou 1944, restreint et qu’ils ne sont devenus d’actualité qu’avec le Front populaire et le programme économique du CNR ou Conseil National de la Résistance (nationalisations de Renault, de banques, d’EDF), comme si nos lointains ancêtres tenaient, en dépit des réalités avérées dans les années 1789-1815, le fait de « déclarer propriété d’Etat » (sens attesté en 1793) un bien privé pour une monstruosité improbable (en bref, pour un vol pur et simple) dont se rendrait coupable l’Etat ou la nation. Ainsi, Littré, qui est le premier grand lexicographe à insérer ces deux mots dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), éprouve beaucoup d’embarras à en définir le sens, chassant de France la réalité nommée nationalisation (le mot « se dit, en Angleterre, de la proposition de mettre dans le domaine public certaines terres qui n’y sont pas ») et donnant au verbe nationaliser des significations vagues et ambiguës : « Néologisme ; rendre national », ou dont on se demande chez quel écrivain ou dans quels écrits Littré les a lues : « se nationaliser, verbe réfléchi, prendre les moeurs d’une nation » (on dira aujourd’hui s’intégrer ou s’assimiler) et « en parlant des choses, passer dans les usages d’un peuple » (s’acclimater).

Selon les académiciens (édition en cours de publication de leur Dictionnaire), les deux mots n’ont d’usage que dans le domaine de l’économie et, surtout, celui de l’économie politique : «Transférer à la collectivité nationale la propriété d’un bien, d’un moyen de production, d’un service ; procéder à sa nationalisation » et « action de transférer à la collectivité nationale la propriété totale ou partielle de certains biens, moyens de production et services ; résultat de cette action », illustrant ces définitions d’exemples qui attestent que les actions désignées par ces mots sont plus anciennes que leur entrée dans les dictionnaires : Nationaliser les biens du clergé ; nationaliser une entreprise. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tout en décrivant les emplois modernes, dont les imbéciles diraient qu’ils, id est les emplois modernes, pas les imbéciles, sont incontournables (« transférer à l’État la propriété d’un bien », comme si l’Etat n’avait pas suffisamment de biens ; « action de transférer du privé au public la propriété de certains biens ou moyens de production; résultat de cette action »), continuent à relever des sens incongrus ou qui semblent désuets : « Etendre, rendre commun à toute une nation » ; « donner à un pays, à un groupe humain une structure qui le caractérise comme étant une nation » ; « donner à quelque chose des traits caractéristiques propres à une nation, qui différencient une nation d’une autre » (Quand elle traduit, la Comedia espagnole nationalise aussitôt ses emprunts, et des histoires italiennes ou françaises fait des drames ou des tableaux de moeurs espagnols, Brasillach, 1938) ; « rendre représentatif d’une nation » (Cette proposition est conforme aux principes de Juillet, c'était incarner le pays dans l’électorat, et conséquemment nationaliser les assemblées futures, Balzac, 1831) et « état de ce qui est propre à une nation, la caractérise » (Une des marques de la complète nationalisation d'un dieu est l'introduction de son nom dans les noms propres d'hommes, Renan, 1887). En un siècle, la modernité a peu à peu effacé les significations morales et spirituelles du verbe nationaliser et du nom nationalisation pour ne conserver que le sens économique et surtout celui qui est en usage en politique, l’économie et la politique étant les deux mamelles de la France moderne, ce avec quoi, justement, elle s’affiche comme moderne.

 


22 mars 2009

Effectif

 

 

Emprunté de l’adjectif latin effectivus, traduit dans le Dictionnaire latin français par « actif », « qui produit », « pratique » (à propos d’un art), « qui exprime un effet » (à propos d’une conjonction), effectif est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « qui a ou qui peut avoir un effet » et, deux siècles plus tard, en 1641, au sens de « réel ». Il est employé comme nom à partir de 1792, d’abord et longtemps seulement dans le vocabulaire militaire.

Dans les dictionnaires anciens, il est relevé avec le sens, relativement récent, par rapport à la première attestation en 1641, de « réel » ; Dictionnaire universel (Furetière, 1690) et L’Encyclopédie (1751-64) : « réel et positif » ; Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) : « qui est réellement et de fait » ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « en parlant des choses, qui est réellement et de fait ; en parlant des personnes, qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne fasse » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « qui existe effectivement, réellement ; réel, positif ». Les exemples éclairent cette définition, quelque peu obscure à dire vrai : « Une armée de 30000 hommes effectifs ; il a dix mille pistoles effectives dans son coffre ; il a payé en deniers effectifs ; On dit qu’un homme est effectif, que sa parole est effective pour dire que c’est un homme qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne le fasse » (Académie, 1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « Dans le commerce, un payement effectif est celui qui se fait véritablement et en deniers comptants, ou effets équivalents » (L’Encyclopédie) ; « Une armée de trente mille hommes effectifs » ; « les plus grands rois ont eu rarement trois cent mille combattants effectifs » ; « un homme effectif, homme qui ne promet rien qu’il ne donne » (Littré, 1863-77) ; « Il a apporté dans cette affaire un capital non pas nominal, mais effectif ; son intervention est effective » (Académie, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), les deux sens « qui produit un effet réel » et « qui est réellement disponible », comme dans « les deux bataillons formant ensemble treize cents hommes effectif », sont tenus pour vieillis, alors que le sens usuel continue le sens classique de « réel » : « en parlant d’un inanimé abstrait), dont on peut vérifier la réalité, dont la réalité est incontestable » ; concours, fonctionnement effectif ; direction, durée, participation effective ; il est effectif que, il est conforme à la réalité, il est certain que » (Trésor de la langue française) et « qui existe réellement, tangible ; il nous a apporté un concours effectif, une aide effective ; sa participation a été effective dès le lendemain de son engagement ; il dispose d'une autorité effective, qui n'est pas seulement morale ; valeurs effectives, espèces et autres biens meubles par opposition à valeurs fiduciaires » (Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Littré, qui était positiviste et agnostique, note pourtant le sens théologique de cet adjectif, ce que les académiciens, qui étaient, pour la plupart d’entre eux, de bons croyants, ne font pas ou omettent de faire : « terme de théologie », effectif signifie « qui produit des effets », comme dans cet exemple éclairant : « l’amour effectif, celui qui fait pratiquer la loi, par opposition à l’amour affectif qui ne produit que des sentiments » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : « (en théologie), amour effectif, amour de Dieu qui se traduit par des actes » (antonyme : amour affectif). Ils font suivre la définition de cette remarque acide, qui résonne comme un reproche, « ce sens est attesté dans la plupart des dictionnaires généraux du XIXe et du XXe siècle, sauf dans celui de l’Académie », reproche dont les académiciens se dédouanent, en insérant enfin le sens théologique dans l’article effectif : « théologie, amour effectif, amour qu’on porte à Dieu et qui se traduit par des actes », tout en levant l’ambiguïté sémantique de la construction « amour de Dieu » en précisant « amour qu’on porte ». Il serait sans doute difficile de prouver que l’amour de Dieu pour ses créatures se vérifie dans des actes.

L’emploi d’effectif comme nom commun est attesté en 1792, au moment où la France, en guerre contre l’Europe tout entière, a besoin de soldats pour mener à terme ses conquêtes, incursions, campagnes. Ce sens entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Effectif s'emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’administration militaire, pour désigner le nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition au nombre que les règlements, etc., lui assignent, ou qu’on lui suppose » (L’effectif de son armée n’était que de vingt mille hommes ; l’effectif d’une compagnie). Deux des mamelles de la modernité sont nommées dans ce joyau sémantique : administration et militaire. Quand un pays fait dans la bureaucratie et qu’il déterre sans cesse la hache de guerre, il lui faut de la chair à canon, réelle et positive : c’est l’effectif, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition à celui qu’assignent les règlements ou à celui qu’on annonce publiquement » et « terme de comptabilité militaire, relevé des contrôles annuels ». La modernité se pourvoit de nouvelles mamelles : comptabilité, contrôle, relevé. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nom effectif reste confiné derrière les murs des casernes, d’où il ne sort que dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’attestent la définition du Trésor de la langue française (« nombre des individus appartenant à un ensemble ou sous-ensemble fini ») et la migration du mot vers l’administration scolaire (l’effectif global des instituteurs remplaçants ; la progression des effectifs scolaires), et la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « par analogie, nombre d’individus qui composent une collectivité, un groupe » (L’effectif d'une classe de lycéens, d’un service ministériel ; réduire, grossir, gonfler les effectifs). Gonfler les effectifs, voilà qui résume la modernité.


21 mars 2009

Naturaliser

 

 

Dérivé de l’adjectif latin naturalis, « naturel », au sens « d’habitant originaire d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798), ce verbe est attesté à la fin du XVe siècle dans son sens actuel : « rendre par un acte légal un étranger citoyen d’une nation ». Au milieu du XVIe siècle, l’action de naturaliser s’étend à la langue (on naturalise aussi des mots, d’origine étrangère, s’entend) et, à la fin de ce même siècle, à une plante (c’est le sens « d’acclimater »). A la fin du XIXe siècle, le verbe s’emploie à propos de dépouilles d’animaux : « les préparer (…) pour leur rendre leur aspect naturel ».

Ces sens sont enregistrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « faire naturaliser quelqu’un, lui faire obtenir la nationalité d’un pays » ; « se faire naturaliser » ; « introduire des espèces animales ou végétales dans un milieu nouveau » (acclimater) ; ce verbe se dit « en parlant d’un mot étranger » ; « traiter les dépouilles d’animaux ou les végétaux de manière à leur conserver leur apparence naturelle » (synonyme : empailler) ; et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « accorder à quelqu’un, par acte de l’autorité compétente d’un État, la nationalité de cet État et la jouissance des droits civils et politiques au même titre que les nationaux » ; « acclimater durablement une espèce animale ou végétale à un milieu nouveau où elle se reproduit naturellement » ; « par analogie : l’usage seul peut naturaliser les mots étrangers » ; « soumettre un animal mort, une plante, à diverses opérations qui leur conservent l’apparence de la vie et leur aspect naturel ».

De toute évidence, ce verbe, qu’il soit employé dans son sens propre, à propos de personnes, ou dans un sens étendu, ne soulève pas de difficulté, ni pour ce qui est du suffixe - iser, dont le sens est clair (il désigne un processus), ni pour ce qui est des sens dont naturaliser est porteur. Or, la consultation des anciens dictionnaires montre qu’il n’en est rien et que si l’action dénotée par ce verbe est devenue une formalité administrative, il en allait différemment dans l’ancienne France – du moins celle qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition se présente comme suit : « verbe actif (on dirait aujourd’hui transitif), rendre jouissant des mêmes droits et privilèges que les naturels du pays » (exemples : Il est étranger, il faut des lettres du Prince pour le naturaliser ; quand il sera mort ses biens iront au roi, s'il n'est pas naturalisé ; il s'est fait naturaliser français). Dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35), la définition de 1694 est reproduite avec quelques modifications de détail : c’est « donner à un étranger les mêmes droits et les mêmes privilèges dont les naturels du pays jouissent ». Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64), ce temple des Lumières, de d’Alembert Diderot, à qui les privilèges faisaient horreur, lient pourtant la naturalité aux privilèges : « La naturalisation est l’acte par lequel un étranger est naturalisé, c’est-à-dire qu’au moyen de cet acte, il est réputé et considéré de même que s’il était naturel du pays, et qu’il jouit de tous les mêmes privilèges ; ce droit s’acquiert par des lettres de naturalité ».

La difficulté, car il y en a une, tient à la présence des deux mots tabous ou honnis et dont la propagande moderne interdit ou déconseille l’emploi, étranger et privilèges, lesquels vont peu à peu disparaître des dictionnaires plus récents. Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), supprime toute référence, malsonnante à dire vrai, aux privilèges et il se contente de droits, sans devoirs : « Accorder à un étranger les droits dont jouissent les naturels du pays », alors que les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, font disparaître toute allusion aux étrangers, à une époque où, pourtant, les organes de l’Inquisition actuelle, Halde, Mrap, la sauce raciste, etc. ne sévissaient pas encore contre les citoyens et que rien n’obligeait les académiciens à maintenir les mots, assez justes finalement, de privilèges et d’étrangers. Aujourd’hui, les organes de l’Inquisition s’acharnent à ne plus distinguer les naturels des étrangers. Ailleurs, les naturels sont toujours supérieurs en tout, et en particulier en privilèges, aux étrangers, surtout quand ceux-ci ont le malheur d’être français. A tous, mais en France seulement, les mêmes droits, sans distinction, ni discrimination évidemment, et sans contrepartie aucune de la part des étrangers. Cet acharnement nourrit aussi le soupçon. Sans cesse, les naturels sont suspectés de se réserver les « privilèges » de la naturalité et de vouloir en exclure les étrangers.

Ce verbe est d’autant plus ambigu que, pendant le XIXe siècle, il a été lié, par un de ses sens, à l’expansion de l’Occident dans le monde, comme en témoigne le sens relevé par les académiciens (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) : « il se dit, au sens moral, en parlant des sciences, des arts, des inventions, des institutions qu’on apporte dans un pays, et qui y prospèrent » (Les colons ont naturalisé dans le nouveau monde toutes les sciences et tous les arts de l'Europe) ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « introduire dans un pays et y faire prospérer.... en parlant des sciences, des arts, des inventions, des choses d’esprit et des choses morales ».

Tous ces emplois ont rendu ce verbe suspect, son sens évidemment, et encore plus ce qu’il désigne, à savoir la naturalité française – réalité que les bien pensants aspirent à effacer pour toujours, faisant en sorte qu’il n’y ait plus que des étrangers ou de l’Autre en France.

 

19 mars 2009

Civière

 

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la civière est décrite ainsi : « appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts », les rédacteurs de ce Trésor ayant sans doute voulu écrire « dont l’état nécessite qu’ils soient allongés ». C’est de cette manière que chacun de nous se représente une civière. Or, la fonction attribuée à la civière, à savoir transporter des blessés, des morts ou des malades, est relativement nouvelle. Dans les dictionnaires anciens, la civière était tout autre chose, non pas pour ce qui est de la forme, mais pour ce qui est de la fonction : « Espèce de brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788, qui ajoute : « Le peuple, en certaines provinces, dit une écivière au lieu de dire une civière ») ou « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans les mêmes dictionnaires, un brancard est une « sorte de voiture dans laquelle on transporte un malade tout couché et qui est portée par deux chevaux ou mulets, l’un devant, l’autre derrière » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, de Féraud). Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le brancard cesse d’être décrit comme une voiture portée par des chevaux ou des mulets : « Espèce de civière à bras et à pieds sur laquelle on transporte un malade couché, ou des meubles, des objets fragiles, etc. » ; et, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Litière à bras sur laquelle on transporte un malade ou des objets fragiles ».

Quant à la civière, c’est dans le Trésor de la langue française (cf. ci-dessus) que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui est incluse dans la définition même. Certes, Littré, pour illustrer le sens « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes », cite un extrait du cardinal de Retz, auteur du XVIIe siècle, qui atteste que l’on pouvait utiliser la civière, et même la civière à fumier, pour transporter, quand le besoin pressait et que l’on ne disposait de brancard, un blessé, et même un noble de haut lignage comme Retz : « Brissac me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans ». Certes, les académiciens, dès 1694, illustre le sens de civière (« brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux ») par cet homme était fort blessé, on le remporta sur une civière, qui atteste que la fonction de la civière, sans doute faite de planches, et non de toile, n’était pas aussi clairement définie que ne l’indiquent les définitions. Le fait est que les deux sens ou les deux fonctions de la civière (transporter des pierres ou du fumier et transporter des blessés) sont toujours décrites par les lexicographes actuels : « Cadre de bois muni de brancards, sur lequel on transporte des fardeaux » et « dispositif analogue pour évacuer un blessé, un malade » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; « appareil couvert de toile et muni de quatre brancards, servant à transporter à bras d’hommes de grosses charges (fumier, grosses pierres, etc.) » et « en particulier, appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts » (Trésor de la langue française).

Quant à Diderot, dont on sait qu’il éprouvait un vif intérêt pour les techniques et même pour ce qu’il nomme économie rustique, il décrit, dans L’Encyclopédie (1751-64) la civière ainsi : « machine à porter des fardeaux. Imaginez deux forts morceaux de bois larges, droits, et équarris dans le milieu, recourbés un peu en S vers les extrémités, arrondis par les bouts, et assemblés par quatre, cinq, six, ou même davantage, bâtons ronds ou carrés, et reçus d’un bout dans des trous percés à égale distance à la partie équarrie et large d’un des forts morceaux de bois qu’on appelle un des bras, et de l’autre bout dans d’autres trous percés de la même manière à l’autre bras, en sorte que ces bâtons et les bras soient parallèles entre eux, et que les bras soient éloignés de manière qu’un homme puisse se placer entre eux, soit à un des bouts, soit à l’autre. On pose sur les bâtons 12, 34, 56 (voyez nos planches d’agriculture et de jardinage), les poids qu’on a à porter ; un ouvrier se met avec les bras a, A, sur la ligne a A ; un autre se met entre les bras b, B, sur la ligne b B ; ils prennent entre leurs mains les bras, l’un en a, A, et l’autre en b, B ; ils élèvent la civière, et ils portent le poids ; ou ils ont des bricoles ou bretelles, qu’ils passent sur leurs épaules ; ces bretelles ont des boucles en étriers à leurs extrémités ; ils passent les bras de la civière dans ces boucles et l’enlèvent avec leurs épaules, ce qui les soulage, quand les poids sont lourds. La civière est à l’usage des maçons, des jardiniers, etc. ». La description laborieuse et quelque peu poussive, incompréhensible sans les schémas qu’elle est censée expliquer, n’est pas digne du grand écrivain qu’est Diderot, mais elle témoigne de cette bonne volonté touchante (Diderot est un homme bon et éminemment moral, à n’en pas douter) qui le pousse à guinder la civière au niveau d’une œuvre rare.

Cette fonction explique aussi le proverbe, aujourd’hui désuet, cent ans bannière et cent ans civière, lequel marque, selon les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35), « les révolutions et les changements de fortune qui arrivent dans les maisons ». Littré l’explique plus clairement que les académiciens : « il se dit pour exprimer que les plus illustres familles rentrent, à la longue, dans la foule vulgaire, en un mot que toutes les fortunes changent » ; en bref, après avoir eu leur bannière, les membres de cette famille transportent, comme leurs serfs l’ont fait jadis, leur fumier dans une civière.

 


18 mars 2009

Sédition

 

 

 

 

Emprunté du latin seditio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1937) par « action d’aller à part, désunion, discorde ; (en politique et dans le domaine militaire), soulèvement, révolte, sédition », composé de sed- qui exprime la séparation et de -itio, action d’aller, le nom sédition est attesté au début du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires où il est défini à peu près toujours de la même manière : « soulèvement contre la puissance légitime » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). Le mot a ce seul sens qu’il a conservé du mot latin seditio, employé dans les domaines de la politique et de l’armée. Il est rare que des mots conservent le même sens, sans altération, pendant plus de vingt siècles. Certes, la définition varie légèrement d’une édition à l’autre, mais elle est presque toujours défavorable, comme si les lexicographes voulaient exprimer ainsi la répulsion que suscite en eux la sédition et qui perce dans les épithètes grande, furieuse, horrible qui qualifient ce mot dans les exemples des académiciens : « Emotion populaire, soulèvement contre la puissance légitime » (1694) ; « Emotion populaire, révolte, soulèvement contre la puissance légitime » (1762) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1798) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1832-35) ; « Trouble contre l’ordre public, contre l’autorité légale, qui est concerté, a des meneurs et n’est pas l’action d’un rassemblement fortuit » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1932-35) ; « Soulèvement concerté contre l’autorité établie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

En huit siècles, le mot ne s’est étendu à aucune autre réalité que celle qu’il désignait à l’origine ; de même, il n’a pas été affecté d’une restriction de sens. Littré est le seul qui tente de cerner le concept qui sous-tend le sens du mot. Ce qui définit la sédition, c’est qu’elle s’attaque à une autorité légale certes et surtout qu’elle est concertée. Ce n’est pas seulement une émeute populaire ; elle ne doit rien au hasard, elle n’est pas fortuite, elle résultat d’un plan ou d’un complot, comme l’a compris Bossuet, dans ce sermon : « Dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins ». Littré prend soin aussi de distinguer l’émeute, qui « se forme dans la rue et commence par un rassemblement fortuit, sans chef, sans dessein préalable », de la sédition, qui « est concertée, obéit à un mot d'ordre, a des meneurs et qui est l’action non pas d’un rassemblement, mais d’un parti ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française citent de nombreux synonymes de sédition, à savoir agitation, discorde, émeute, insurrection, mutinerie, pronunciamento, putsch, rébellion, résistance, révolte, lesquels, outre qu’ils sont très divers et ne sont synonymes en rien, ne font que mettre de la confusion là où Littré apportait un peu de clarté. Si résistance et agitation sont des synonymes de sédition au même titre que putsch, mutinerie ou pronunciamento, alors n’importe qui tiendra les combats de la résistance en juin et juillet 1944 pour de la sédition et les défilés dans les rues, le 19 mars 2009, pour de la sédition aussi. Les résistants et les acteurs sociaux n’apprécieront sans doute pas d’être mis sur le même plan que Pinochet, Franco ou les colonels grecs. Le Trésor de la langue française est, dit-on, la Tour Eiffel du progressisme idéologique. Les synonymes de sédition en apportent la preuve.

 


17 mars 2009

Perfusion

 

 

 

 

En latin, le nom perfusio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Félix Gaffiot, 1937) par « action de mouiller, de baigner », est attesté chez des écrivains savants : Pline et Celse, et chez l’écrivain chrétien Lactance.

En français, perfusion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme didactique, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle, pour désigner l’action de répandre (par exemple l’argent), comme dans cet exemple : « l’argent ne peut être mieux gardé qu’en la main d’un tel peuple, ne plus prêt à avoir au besoin, au besoin, dis-je, non pas à une perfusion ». Ensuite, il semble qu’il disparaisse de l’usage, même de l’usage savant. Aucun auteur de dictionnaire ne le relève, ni les académiciens, ni Littré, ni Féraud, ni Furetière, ni les rédacteurs de L’Encyclopédie (1761-64). Il réapparaît en 1912 dans le Dictionnaire des termes techniques de médecine (cinquième édition), dans un tout autre domaine, celui de la médecine. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Médecine, thérapeutique, injection lente, régulière et prolongée par voie intraveineuse, d’un liquide médicamenteux ou nutritif », les auteurs de ce Trésor ajoutant que le synonyme en est goutte à goutte, mais que ce synonyme est vieilli, ce dont ne conviennent pas les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « on dit aussi goutte-à-goutte », écrivent-ils. Ce peut-être aussi « l’injection d’un liquide dans l’artère principale d’un organe afin d’assurer une sorte de lavage au fur et à mesure que le sang s’écoule dans les veines » (perfusion du foie ; perfusion intestinale épuratrice) ou, en pathologie et en physiologie expérimentale, « l’injection à la vitesse de la circulation sanguine d’un liquide de substitution du sang de manière à maintenir en vie un organe ou un élément anatomique isolé ». Quant aux académiciens, ils se contentent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, de la seule définition médicale, la plus large possible, de façon à ce qu’elle recouvre tous les types de perfusion distingués dans le Trésor de la langue française : « injection lente et régulière d’un liquide médicamenteux ou nutritif, d’un sérum, d’un produit sanguin, dans un vaisseau, généralement une veine » et « par métonymie, le matériel servant à cette injection ».

Dans ces deux dictionnaires, il n’est pas fait allusion à la métaphore, assez courante ou dont on peut avoir le sentiment qu’elle est d’un emploi fréquent, surtout dans ces temps de crise, de la perfusion, à propos, non pas d’un patient, mais du budget d’un Etat, des finances d’un service public ou d’une entreprise ou d’une banque ou même d’un pays, sens qui est étrangement en accord avec l'action de répandre (l'argent public), c'est-à-dire de le dépenser sans compter, que désigne le nom perfusion en moyen français, ce qui a pour conséquence logique de mettre les finances publiques sous perfusion ou au goutte à goutte, comme dans ces fragments de phrase : avoir un budget sous perfusion ou mettre les finances d’un pays (bientôt la France ?) sous perfusion, ce qui semble attester, sinon que la métaphore est toujours vive, du moins qu’elle ne s’est pas encore lexicalisée ou figée en un sens figuré.

 

13 mars 2009

Arbitrage

 

 

L’histoire du mot arbitrage, dérivé du verbe arbitrer, est homologue de celle du nom arbitre (cf. note précédente) : pendant de longs siècles, une grande stabilité et une forte unité sémantiques, puis, dans la langue moderne, une floraison de sens et d’emplois.

Le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « jugement prononcé par un arbitre ». C’est ce seul sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). Il suffit de comparer la définition de 1694 (« jugement d’un différend par des arbitres » ; mettre quelque chose en arbitrage ; se soumettre à l’arbitrage ; subir l'arbitrage ; s’en tenir à l’arbitrage) au premier sens de la définition de la neuvième édition (en cours de publication : « procédure qui consiste à soumettre un différend à un ou plusieurs juges qui tiennent leur pouvoir d’une convention entre les parties ; décision qui en résulte » ; demander un arbitrage, se soumettre à un arbitrage, l’arbitrage est fréquemment utilisé en matière de conflits collectifs du travail) pour se convaincre de la réalité de cette stabilité. La consultation de L’Encyclopédie (1751-64 : « (en droit) jugement d’un tiers qui n’est établi ni par la loi ni par le magistrat, pour terminer un différend, mais que les parties ont choisi elles-mêmes »), du Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788, Féraud reprend la définition du Dictionnaire de l’Académie française et celle du Dictionnaire de Richelet, 1680 : « décision de quelques personnes, qu’on a choisies d’un commun accord pour terminer une affaire ») et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « jugement par arbitre ») confirme que, longtemps, l’histoire des hommes n’a pas affecté ce sens-là d’arbitrage.

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire des banques d’affaires, de la spéculation boursière et des finances internationales est plus ancien qu’on ne pourrait le croire. Il est attesté en 1704 dans un ouvrage intitulé La Science des négociants : « Arbitrage, en matière de change, veut dire une combinaison ou assemblage que l’on fait de plusieurs changes pour connaître quelle place est plus avantageuse pour tirer remettre ». L’Encyclopédie y consacre un assez long article, signé du juriste Boucher d’Argis, qui, après avoir rappelé la définition de La Science des négociants, écrit : « Samuel Ricard, dans son Traité général de commerce, dit que les arbitrages ne sont autres qu’un pressentiment d’un avantage considérable qu’un commettant doit recevoir d’une remise ou d’une traite faite pour un lieu préférablement à un autre. M. de Montodegni définit l’arbitrage de change un troc que deux banquiers se sont mutuellement de leurs lettres de change sur différentes villes au prix et cours du change conditionné. Suivant M. J. P. Ricard, qui a donné une nouvelle édition du Traité des arbitrages, l’arbitrage est une négociation d’une somme en échange, à laquelle un banquier ne se détermine qu’après avoir examiné par plusieurs règles de quelle manière elle lui tournera mieux à compte. M. Savari pense que ces deux dernières définitions sont les mêmes pour le fond ».

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), les lexicographes enregistrent ce sens : « arbitrage se dit aussi d’un calcul fondé sur le cours du change de diverses places, et qui sert de régulateur pour les opérations de banque ». Littré s’étend plus longuement encore sur ce sens : « Terme de banque, opération par laquelle on choisit la voie la plus avantageuse pour tirer ou remettre des lettres de change sur une place étrangère ; et aussi trafic qui consiste à acheter des effets sur une place où ils sont dépréciés, pour les revendre sur d’autres places où ils sont recherchés » et « En termes de bourse, opération par laquelle on échange une valeur de bourse contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre ». Il illustre même ce dernier emploi de cet exemple très clair : « si les actions du chemin de fer d’Orléans (le PO) sont présumées devoir hausser de dix pour cent au plus, et les actions du chemin de fer de Lyon (le PLM) de vingt pour cent, le spéculateur trouve avantage à vendre les actions d’Orléans qu’il détient, pour acheter des actions de Lyon ; il juge, il arbitre en faveur du chemin de fer de Lyon. On a fait des arbitrages en faveur de l’Orléans contre le Lyon ». N’est-il pas admirable cet intérêt soudain du positiviste Littré pour l’arbitrage, intérêt que semblent partager les académiciens (huitième édition, 1932-35) : « en termes de banque, calcul fondé sur le cours du change de diverses places et qui sert de régulateur pour les opérations de banque » et « opération de bourse par laquelle on échange une valeur contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre » ?

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire sportif, au sens de « fonction d’arbitre, est attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, en 1931, alors que, entendu au sens de « jugement d’arbitre », ce mot est entré dans la langue des sports et des jeux bien avant cette date.

En fait, ce sont les articles assez longs qui sont consacrés à arbitrage dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) qui attestent le succès de ce mot dans la langue moderne. C’est, comme dans la langue ancienne, un terme de droit (« règlement d’un différend par l’intervention d’un arbitre choisi par un tribunal ou par les parties en présence ») qui s’est étendu à la langue de la politique (« toute procédure de solution pacifique d'un différend, Arbitrage d'une assemblée, des partis, des pouvoirs publics »), au budget de l’Etat (« Procédure des arbitrages budgétairespar laquelle le chef de l’État, le premier ministre ou le ministre des finances répartissent les ressources budgétaires à chacun des ministères intéressés »), au droit international (« procédure par laquelle des États abandonnent le règlement de leurs différends à des arbitres choisis par eux »), au droit du travail (« règlement d’un conflit entre employeurs et salariés par l’intervention d’un arbitre étranger au conflit, dont la sentence, acceptée par les deux parties, est exécutoire »), à la philosophie (« faculté de juger, de décider, laisser à quelqu’un le plein arbitrage d'une chose »), à de nouvelles réalités de la bourse et du commerce (arbitrage sur monnaies, arbitrage comptant contre terme, arbitrage en reports) et dans tous les sports (« exercice des fonctions d’arbitre lors d’une rencontre sportive ; manière dont ces fonctions sont exercées ; une erreur d’arbitrage », Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication).

Jadis, les différends étaient réglés par un duel ou à coups de poing ou par une bataille rangée ou par un pamphlet perfide. Les corps s’affrontaient en public, situation qui est montrée dans les films et décrite dans la littérature. Aujourd’hui, ce sont des tiers qui tranchent, quitte à déclencher des avalanches de procédures et des recours en cascade. C’est sans doute cela ce qui est nommé progrès.

 


 

12 mars 2009

Arbitre

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, à leur suite, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, distinguent deux homonymes dans le nom arbitre et, en conséquence, ils répartissent les sens dans deux entrées séparées : la première consacrée à la personne qui règle des différends, la seconde à la faculté qu’ont les hommes de se déterminer librement. Pour justifier cette distinction, ils arguent que ces deux homonymes sont empruntés de deux mots latins différents : arbiter (génitif, arbitri), « témoin oculaire », « juge », « maître », et arbitrium (génitif, arbitrii), « arbitrage », « jugement, décision », « bon plaisir, pouvoir de faire quelque chose à sa guise ».

Les auteurs de dictionnaires anciens ne s’embarrassent pas de ces considérations et étudient dans un même article les divers sens de ce nom. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième, la sixième, la huitième éditions (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, ce qui atteste la stabilité sémantique de ce mot en quelque trois siècles, la définition de 1694 étant reproduite quasiment telle quelle en 1932-35 : « Faculté de l’âme pour se déterminer à une chose plutôt qu’à une autre ; puissance qu’a la volonté de choisir », les académiciens ajoutant : « ce mot se joint toujours avec l’une de ces trois épithètes : franc arbitre, libre arbitre, libéral arbitre ; Dieu a donné aux hommes leur franc arbitre » ; « Celui que des personnes choisissent de part et d’autre pour terminer leur différend » (en cas d’échec, elles peuvent choisir un surarbitre, « celui qu’on choisit par dessus deux ou plusieurs arbitres pour décider une affaire, quand ils sont partagés » ; si nos arbitres ne peuvent s’accorder nous prendrons un surarbitre au sort) ; « Il signifie aussi quelquefois maître absolu » (Vous êtes l’arbitre de mon sort, de ma fortune ; Dieu est l’arbitre de la vie et de la mort). Les seules modifications, d’une édition à l’autre, se rapportent à l’ordre dans lequel les sens sont exposés (d’abord le sens moral de libre volonté, ensuite le sens juridique de juge de différends, cet ordre étant renversé à partir de la sixième édition de 1832-35), aux mentions qui précisent les emplois de libre arbitre à partir de la sixième édition (1832-35 : « en métaphysique » ; 1932-35 : « terme de philosophie » ; édition actuelle : « philosophie, vieux »), le terme étant jugé désuet dans ce sens philosophique et restreint au seul emploi de libre arbitre.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose les mêmes trois sens que les académiciens (« Celui que des personnes choisissent, de part et d’autre, pour terminer leur différend » ; « Maître absolu » ; « Faculté de l’âme pour se déterminer plutôt à une chose qu’à une autre ; puissance qui a la volonté de choisir »), mais il pense qu’il vaudrait mieux employer, pour exprimer le premier sens, le néologisme arbitrateur plutôt qu’arbitre : « pour terminer un différend à l’amiable, c’est arbitrateur qu’on peut dire, et non pas de arbitre », précisant que « l’Académie ne met point arbitrateur » et « qu’il diffère de l’arbitre, en ce que celui-ci doit garder les formalités de Justice et que celui-là est un amiable compositeur, à qui l’on donne pouvoir de se relâcher du droit » (c’est-à-dire de ne pas suivre à la lettre la loi). Dans l’édition de 1798, les académiciens font allusion au rôle que la Constitution de 1795 accorde à l’arbitre : « Elle déclare la décision de ces arbitres sans appel et sans recours en cassation, à moins que les parties ne l’aient expressément réservé » (De la justice civile, article 210 : « il ne peut être porté atteinte au droit de faire prononcer sur les différends par des arbitres du choix des parties » ; et article 211 : « la décision de ces arbitres est sans appel, et sans recours en cassation, si les parties ne l’ont expressément réservé »).

Le mot, stable pendant trois siècles, a subi, au XXe siècle, les effets de la modernité, de sorte que le sens juridique s’est étendu à de nouvelles réalités : la justice commerciale (arbitre-rapporteur, arbitre du commerce), les jeux, les armées, les sports (« personne chargée de veiller à la régularité de manœuvres militaires, de compétitions ou de jeux sportifs »), au figuré, à la conscience, à Dieu (ou l’arbitre souverain), à toute personne ou à toute collectivité ayant une autorité naturelle, à toute personne qui oriente ou régente le goût et la mode (arbitre des élégances, arbitre des lettres, etc.). dans le même temps, l’homonyme, comme terme de philosophie (« volonté au sens le plus général du mot (...) ; liberté morale, en tant que bonne volonté »), tombe peu à peu en désuétude, alors que, à l’opposé, une comparaison entre l’article arbitre I du Trésor de la langue française (1971-94) et le même sens de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française fait apparaître, dans ce dernier dictionnaire, l’extension des emplois sportifs du mot arbitre désignant celui qui « juge », sans qu’il y ait de différend ou avant que les différends n’éclatent et ne se transforment en pugilats : « les décisions de l’arbitre sont souveraines ; un coup de sifflet de l’arbitre ; arbitre de touche, dans les jeux de ballon, arbitre qui contrôle les sorties de la balle hors du terrain (on dit aussi juge de touche) ; arbitre de ligne, au tennis, arbitre chargé de surveiller si la balle est bien tombée dans les limites règlementaires (on dit aussi juge de ligne) » ; « juge-arbitre (pluriel juges-arbitres), XXe siècle ; dans certains sports, en particulier au tennis, personne qui vérifie l’organisation des épreuves et juge en dernier ressort de l’application des règlements ». A quand les co-arbitres, les arbitres assistants, les assistants d'arbitres, les arbitres suppléants, les arbitres assis, les arbitres debout, les arbitres de chaise, de fauteuil, de banc, de vestiaires, les quatrième, cinquième, sixième arbitres, les arbitres vidéo, les arbitres d'arbitres ou les surarbitres, les arbitres de filet, etc. etc. etc. ? Le sport est une énorme industrie. Il est dans l’ordre des choses que cette industrie produise sans cesse de nouvelles normes, fabrique des mots à la chaîne et fasse siens des sens anciens qu’elle détourne.