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05 février 2009

Information

 

 

En latin, informatio, dérivé du verbe informare (« façonner, former, disposer, organiser, former dans l’esprit, se représenter par la pensée »), a pour sens « esquisse, dessin, idée, conception ». Le nom français information, attesté à la fin du XIIIe siècle et dérivé du verbe informer, n’a rien conservé des sens du latin informatio, sinon dans les emplois qui en sont faits en philosophie, tels que les définissent Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de philosophie, action de donner une forme », sens illustré par cet extrait : « L’homme est l’information suprême et comme la vivante synthèse des forces créatrices du globe ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Philosophie, action de donner ou de recevoir une forme » ; exemple de Proudhon, 1849 : « Dieu est la force universelle, pénétrée d’intelligence, qui produit par une information d’elle-même, les êtres de tous les règnes, depuis le fluide impondérable jusqu’à l’homme »).

Information est attesté en 1274 au sens « d’enquête faite en matière criminelle par les officiers de police », défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Terme de pratique ; enquête faite par justice » et qui « ne se dit guère qu’en matière criminelle » (Faire une information, des informations ; supprimer, décréter les informations ; prendre droit par les informations, retirer les informations du greffe), les éditions suivantes reproduisant avec quelques modification cette définition : « Terme de pratique ; acte judiciaire qui contient les dépositions des témoins sur un fait ; en ce sens il ne se dit qu’en matière criminelle » ; « on appelle en matière civile information de vie et mœurs celle qui se fait de la conduite et des mœurs de quelqu’un qui doit être reçu dans une charge, dans une dignité » ; et « on appelle information en matière criminelle ce qui s’appelle enquête en matière civile » (1762, 1798). Dans la sixième édition de ce même dictionnaire (1832-35), après avoir défini information comme un « terme de jurisprudence » (« acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle ») et précisé que « c’est ce qu’on nomme enquête en matière civile », les académiciens ajoutent : « ce sens est maintenant peu usité » et ils renvoient les lecteurs au mot qui, désormais, le remplace : « voyez instruction ». Il semble que, sur ce point, ils se soient abusés : information n’est pas sorti de l’usage en 1820 ou 1830 comme terme de jurisprudence. Littré le relève, sans préciser qu’il est vieilli : « Instruction à laquelle on procède pour la recherche ou la constatation d’un crime ou d’un délit (ainsi dite parce qu’on forme, on construit l’ensemble des renseignements – ce en quoi Littré, en voulant retrouver à tout prix dans le sens du mot le sens latin, s’abuse) » et « particulièrement, acte judiciaire où l’on rédige les dépositions des témoins sur un fait, en matière criminelle » ; de même que les académiciens en 1932-35 (« il signifie spécialement enquête faite, en matière criminelle, par les officiers de police, à l’occasion d’un crime, d’un délit ; il se dit aussi de l’ensemble de la procédure faite par le juge d’instruction ») ou dans la neuvième édition en cours de publication (« droit, enquête menée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire en vue d’établir la preuve d’une infraction et d’en découvrir les auteurs » ; exemples : Information judiciaire ; procéder à une information ; demander un supplément d'information ; ouvrir, clore une information ; information contre X) et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Droit, instruction judiciaire diligentée par le juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire agissant sur commissions rogatoires, pour obtenir la preuve d’une infraction et en découvrir les auteurs »).

Dans la seconde moitié du XIVe siècle, information est employé au pluriel dans un nouveau sens, qui est comme l’extension à la vie quotidienne du sens judiciaire et policier : « renseignements que l’on obtient sur quelqu’un » et que les lexicographes glosent ainsi : « On dit aussi aller aux informations, prendre des informations pour dire simplement faire des recherches, afin de découvrir la vérité de quelque fait, de quelque bruit qui court » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; « dans le langage commun, action de s’informer ; prendre des informations, aller aux informations » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « information se dit aussi, dans le langage ordinaire, des recherches que l’on fait pour s’assurer de la vérité d’une chose, pour connaître la conduite, les mœurs d’une personne, etc. ; et il s’emploie ordinairement au pluriel » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « Particulièrement, dans le langage général, action de prendre des renseignements (il se dit surtout au pluriel) » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la définition est réduite au minimum : « renseignement qu’on donne ou qu’on obtient ».

Le sens moderne (« renseignement ou nouvelle que l’on porte à la connaissance d’un public »), celui des medias ou celui dont les medias ont la paternité ou sont la cause, n’est attesté qu’à la fin du XIXe siècle, chez Zola, écrivain que fascinait la presse. Il est absent de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et exprimé ainsi dans la neuvième : « Spécialement, action de porter des nouvelles à la connaissance du public, de faire part des évènements, des faits marquants de l’actualité (Un grand quotidien d’information ; liberté d’information ; les métiers de l’information ; les techniques, les moyens d’information) ; « par métonymie, fait ou évènement dont font état une agence ou un organe de presse, la radio, la télévision » (informations générales, politiques, économiques, sportives ; une information de dernière heure ; bulletin d’information ; le directeur de l’information) et « par extension, au pluriel, informations radiodiffusées, télévisées ou, simplement, informations, émission de radio ou de télévision donnant les nouvelles du jour ».

Dans la langue des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, le mot a deux sens et les articles de dictionnaires qui les définissent sont courts. Il en va tout autrement dans la langue moderne. L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à ce mot occupe trois colonnes grand format, soit une page et demie – cinq ou six fois plus de lignes que dans le dictionnaire de Littré. Ce dernier distingue trois acceptions ; les rédacteurs du Trésor de la langue française, dix : outre celles de la langue commune, celles de la philosophie, du droit, de la théorie de l’information (« élément de connaissance susceptible d’être représenté à l’aide de conventions pour être conservé, traité ou communiqué » ; « c’est la symbolisation qui facilite la transmission de l’information et qui est à l’origine des études sur la « théorie de l’information » ; cette théorie, fondée sur les travaux de C.E. Shannon dès 1948, permet le calcul de l’entropie, c’est-à-dire de la quantité d’information apportée par un signal, un message ou une source donnée »), de la biologie (« ensemble d’instructions constituant le programme génétique : la synthèse des protéines semble s’effectuer grâce à un code porté par des acides ribonucléiques (ARN) particuliers, les ARN messagers, qui reçoivent eux-mêmes leur information des ADN »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevées deux acceptions ; trois quarts de siècle plus tard, les académiciens en distinguent autant que dans le Trésor de la langue française.

Pour rendre compte de ces faits, les consciencieux du social ont une explication toute prête : la société du XXe siècle ayant pour socle le savoir ou la connaissance, dont l’information est une variante, il est dans la nature des choses que le nom information, qui est l’oriflamme de ces réalités, soit d’un usage si répandu et se soit étendu à tous les domaines, que nourrissent le savoir et la connaissance : sciences, sciences sociales, presse, medias, télévision, etc. En bref, quand ils entendent le mot information, ils sortent leur social. Laissons-les à leurs illusions et à leurs propres mythes. Ce que révèle le triomphe moderne du nom information est d’un tout autre ordre. L’information n’est pas le savoir, ni la connaissance ; souvent même, elle est un obstacle au savoir ou à la connaissance ; parfois, elle en est l’antonyme parfait. L’information est plus souvent appariée à l’ignorance crasse qu’aux lumières de la connaissance. La réalité est que c’est un terme propre au droit et de police qui s’est étendu hors des limites étroites des enquêtes judiciaires pour innerver tout le corps social, comme si l’obsession de ce corps était, peut-être pour renforcer sa cohésion et assurer sa survie, l’enquête généralisée sur tous ses membres, l’observation de tous par tous, le renseignement sur tout et tous, l’imposition à tous des mêmes normes, le fichage généralisé de tout le monde et du monde entier, les medias ne faisant qu’exprimer d’une manière dégradée et dérisoire et à chaque minute de la journée cette obsession totalitaire qui, étant donné sa nature, peut être qualifiée d’administrative, de juridique, de pénale, de policière. Pauvres journalistes, ils passent pour les agents du savoir qui émancipe, ils ne sont que les fourriers de la surveillance généralisée.

 


04 février 2009

Brodequin

 

 

 

 

 

Au début du XIVe siècle, est attesté le nom broissequin désignant une sorte d’étoffe (Froissart, XVe siècle : « Le roi Richard mort, il fut couché sur une litière, dedans un char couvert de brodequin tout noir ») ; et, à la fin du XVe siècle, brouzequin, désignant une chaussure ancienne couvrant le pied et une partie de la jambe (Marguerite de Navarre, XVIe siècle : « après qu’il eut fermé la porte et ôté sa robe et ses brodequins fourrés, s’en alla se mettre au lit »). Les deux mots sont sans doute un seul et même mot : on a nommé les chausses de la matière dont elles étaient faites, la forme brodequin étant due à l’analogie avec le verbe broder. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer l’origine de ce mot (emprunt au néerlandais ou à l’espagnol ou à l’arabe), mais aucune n’est recevable.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le mot a deux acceptions : « espèce de chaussure qui couvre le pied et une partie de la jambe » et « espèce de question (id est de torture) qu’on donne aux criminels » (exemples : donner les brodequins à un criminel ; il a eu les brodequins), les académiciens ajoutant qu’en « ce sens il ne se dit qu’au pluriel », définition qui, dans la quatrième édition (1762) de ce même dictionnaire, est exprimée dans une description presque réaliste : « Brodequins au pluriel se dit d’une sorte de question qu’on donne avec des planches et des coins, dont on se sert pour serrer fortement les jambes d’un accusé ». La question (comprendre la torture) étant interdite, du moins dans les procédures judiciaires, après 1789, la définition du mot brodequins est exprimée au passé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1932-35 : « au pluriel, il s’est dit d’une sorte de question qui se donnait avec des planches et des coins dont on serrait fortement les jambes de l’accusé »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « au pluriel, nom d’une espèce de torture, où l’on serrait les jambes du criminel entre des pièces de bois, avec des coins, sur lesquels on frappait pour augmenter le serrement ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Au pluriel, par métonymie et par ironie, dans l’ancien droit criminel, supplice des brodequins : question que l’on donnait en serrant fortement les jambes et les pieds de l’accusé entre des planches », supplice que Balzac décrit ainsi en 1850 : « Ensuite il y a les brodequins : chaque jambe est entre deux planches ; on approche la droite contre la gauche ; on serre avec des liens ; et dès qu’il n’y a plus de jeu, tu prends ton maillet, et, à tour de bras à hauteur des genoux et des chevilles, tu enfonces des coins, comme si tu fendais du bois, jusqu’à ce que les os en craquent ; à l’ordinaire c’est quatre, sinon l’on double la dose »).
En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la chaussure nommée brodequin est décrite avec plus de précision : « sorte de chaussure antique qui couvre le pied et une partie de la jambe, et qui n’est en usage que dans de certaines grandes cérémonies » (Mettre les sandales et les brodequins à un évêque ; on chausse des brodequins aux rois à leur sacre), définition que reproduisent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) faisant de brodequin un terme d’habillement dans l’Antiquité, qu’ils illustrent de cet extrait de Fromentin : « quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes ».

Dans les éditions de 1762 et de 1798 de leur Dictionnaire, les académiciens affirment, à tort, de toute évidence, que le brodequin « est aussi une chaussure dont se servent les comédiens quand ils jouent des tragédies », erreur qui est rectifiée dans les éditions de 1832-35 et de 1932-35 (« Le brodequin était, chez les anciens, la chaussure ordinaire des acteurs, lorsqu’ils jouaient la comédie ; on représente Thalie chaussée de brodequins » et « il se dit quelquefois au figuré, pour opposer la comédie à la tragédie. Chausser le brodequin, composer une comédie ou de faire acteur dans la comédie. Quitter le brodequin pour prendre le cothurne, etc. ») ; dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « chaussure à l’usage des acteurs qui jouaient la comédie » ; « figuré, la comédie », comme dans la Satire X de Boileau : « Mais quoi ! je chausse ici le cothurne tragique ; Reprenons au plus tôt le brodequin comique ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Théâtre, chaussure des acteurs de comédie, par opposition à cothurne, symbole du genre tragique »).

L’existence de chaussures qui ne sont pas de cérémonie ou qui ne sont pas propres à l’Antiquité est signalée pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 : « espèce de bottines, ouvertes et lacées par devant, en usage surtout pour les femmes et les enfants »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « bottines à l’usage des femmes et des enfants »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la forme et la destination du brodequin changent : « chaussure de peau ou d’étoffe qui couvre le pied et le bas de la jambe et se lace sur le dessus du pied », tandis que le sens établi en 1832-35 et par Littré (« chaussure fine de peau ou d’étoffe parfois brodée, enveloppant le pied et la jambe portée le plus souvent par les femmes et les enfants ») est tenu pour vieux par les rédacteurs du Trésor de la langue française, le brodequin étant dans les années 1960-70, usuellement, une « grosse chaussure montante de marche, emboîtant la cheville, lacée sur le cou-de-pied et portée en particulier par les militaires » et, dans un emploi familier, « toute chaussure grossière », sens que confirme les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « forte chaussure montante, destinée à la marche, se laçant sur le cou-de-pied et la cheville » (exemples : les brodequins à clous d’un fantassin ; des brodequins de chasse).

 


 

 

02 février 2009

Humoriste

 

 

C’est en 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’humoriste, adjectif et nom, apparaît pour la première fois. Il y est défini ainsi : « adjectif de tous genres qui se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » et « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, il a pour seul sens : « nom (XVIIIe siècle), emprunté de l’anglais humorist, de même sens ; personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines » (exemples : ces propos sont d'un humoriste ; Alphonse Allais, Tristan Bernard sont de célèbres humoristes ; adjectif, un écrivain, un dessinateur humoriste). En un peu plus de deux siècles, le sens a évolué dans d’importantes proportions, au point qu’aujourd’hui, le mot a un sens quasiment contraire à celui qu’il avait jadis et que, désignant, en 1578, lorsqu’il est attesté pour la première fois, un homme sujet à des sautes d’humeur et de caractère difficile, il désigne aujourd’hui un amuseur public. Jadis, on n’avait pas envie de rire, ni de sourire, ni de s’amuser, quand on était en compagnie d’un humoriste ; de nos jours, seuls les humoristes (dans l’ancien sens du mot) ne rient pas aux saillies des humoristes (dans le nouveau sens du mot).

Le sens attesté en 1578 (« il se dit dans le style familier d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre ») se maintient comme le premier sens du mot dans les cinquième (1798), sixième (1832-35) et septième (1878) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, la huitième édition (1932-35) ne contenant pas d’entrée humoriste. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le cite d’abord (« qui a souvent de l’humeur, difficile à vivre »), ajoutant qu’il est « peu usité en ce sens », l’illustrant de quelques extraits éloquents de La Harpe (« Le philosophe Saint-Lambert, naturellement sévère et même un peu humoriste ») et de Delille (« Cet humoriste / Dont la hargneuse déraison / Dans la société vient verser son poison »). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens comme vieux, que le mot désigne « celui ou celle qui est souvent sujet à l’humeur » ou « celui ou celle qui se laisse guider par son humeur », et cela, bien que de nombreux grands écrivains l’aient employé dans ces deux sens ; Maine de Biran : « ma disposition est mauvaise, lâche, humoriste; je suis ennuyé de tout » ; Balzac : « se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards » ; Joubert : « plus un peuple est humoriste, plus il est vif et brusque, plus il a d’accent. Son accent annonce en quoi il est peu contenu. Les courtisans, habitués à se contraindre, n’ont point d’accent »… Le mot est emprunté de l’italien umorista, qui désignant les membres de l’Academia degli Umoristi, qui sont présentés ainsi dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, l’article humoriste de cet ouvrage reprenant quasiment tel quel l’article homonyme du Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1704-1774) : « (Littérature) nom des membres d’une fameuse académie de Rome. L’académie des Humoristes a été fondée par Paul Marcius, qui se servit de Gaspard Silvianus pour rassembler les gens de lettres qu’il y avait à Rome et en former cette société, comme dit Janus Nicius dans l’éloge de Silvianus. La devise de l’académie des Humoristes est une nuée, qui, s’étant élevée des eaux salées de la mer, retombe en pluie douce avec cet hémistiche de Lucrèce, lib. VI. redit agmine dulci. Jérôme Alexandre, humoriste, a fait trois discours sur cette devise. Les obsèques de M. Peiresc furent célébrées dans l’académie des Humoristes, dont il était, en plus de quarante sortes de langues (cf. Gassendi, vie de Peiresc)». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) présente ainsi, assez sobrement, les humoristes : « substantif masculin, membre d’une académie de Rome, fondée par Paul Mancini, et qui prit pour devise la chute d’une douce rosée » ; et, pour compléter cette présentation, il cite ce long extrait de l’Histoire de l’Académie de Pellisson : « ceux qui ont parlé de l’académie des humoristes de Rome disent qu’elle naquit fortuitement aux noces de Lorenzo Mancini ; que plusieurs personnes d’entre les conviés se mirent à réciter des sonnets, des comédies, des discours, ce qui leur fit donner le nom de belli humori ; qu’enfin, ayant pris goût à ces exercices, ils résolurent de former une académie de belles-lettres, qu’alors ils changèrent le nom de belli humori en celui d’humoristi ».

Nom, humoriste désigne aussi dans la vieille langue les « médecins galénistes », c’est-à-dire les partisans des thèses de Galien, qui sont exposées en ces termes dans L’Encyclopédie : « (médecine) nom sous lequel sont désignés, surtout dans les écrits de Van Helmont, les médecins de la secte galénique, dont la doctrine consistait principalement à attribuer la plupart des maladies aux seuls vices des humeurs, qu’ils faisaient consister dans leur intempérie ou leurs qualités viciées, lorsqu’elles ne se tempèrent pas les unes les autres, et qu’il y en a de dominantes ». Ce sens est exposé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1762 et 1878 : « il se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes, qui attribuent la plupart des maladies au seul vice des humeurs » (1798) et « il se dit aussi des médecins qui attribuent principalement aux humeurs les divers phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie » (1832-35) ; et par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de médecine, qui appartient à un système dans lequel on attribue la cause des maladies à l’altération primitive des humeurs » (« les théories humoristes ») et « substantif masculin, les humoristes, les partisans de ce système ». La théorie des humeurs devenue caduque et sans objet, les médecins galénistes ont disparu, ainsi que le mot qui les désignait, comme l’atteste l’article humoriste du Trésor de la langue française : « Médecine ancienne, celui, celle qui est partisan de l’humorisme ». Entendu dans ce sens, ce mot est emprunté du latin savant de la médecine classique, le nom humorista ayant été fabriqué par le médecin flamand Van Helmont (1577-1644).

Quant au sens actuel, il est emprunté, comme l’indiquent les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, de l’anglais humorist, sans doute emprunté d’humoriste, et attesté en anglais dès la fin du XVIe siècle dans le sens de « personne facétieuse, enjouée, ayant le sens du comique » ; l’emprunt français étant, quant à lui, attesté dans un dictionnaire bilingue, publié à Strasbourg en 1793, lequel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (article humoriste), « rend le mieux l’acception et ajoute expressément la signification de launigt, oder Laune habend , « enjoué, ayant de la bonne humeur » ; ainsi dans « un homme humoriste, un trait humoriste, un ouvrage rempli de traits et de pensées humoristes, des saillies humoristes ». En 1842, l’adjectif est employé comme substantif. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à enregistrer ce sens : « enclin à une sorte de gaieté railleuse et originale ; écrivain humoriste, celui qui traite avec gaieté une matière sérieuse ; celui qui a de la fantaisie, une vivacité originale » (exemple : « Henri Heine est un écrivain humoriste »).

C’est aujourd’hui, dans le Trésor de la langue française et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (cf. supra), le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, d’humoriste et même, selon les académiciens, le seul sens de ce nom : « celui, celle qui a de l’humour, qui le pratique » et « par extension, adjectif (en parlant d’un phénomène naturel, physique ou psychologique), qui est empreint d’humour ». La facilité avec laquelle ce sens anglais a été adopté par les Français s’explique par le fait que le nom humeur, duquel est emprunté le nom anglais humour, a, parmi les huit acceptions que relève Littré, celle-ci : « penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française ». Sont cités des extraits de Corneille, de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur ») et de Voltaire : « Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent /yumor/, et ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré ajoute : « Humeur a vieilli en ce sens ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force ».

 

 

30 janvier 2009

Grève

 

 

Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite dans l’histoire de l’humanité, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si la seule obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

29 janvier 2009

Oriflamme

 

 

Autant la formation d’oripeau est clairement expliquée, autant celle d’oriflamme est incertaine. La principale objection que l’on oppose à la formation par composition orie (« doré », du latin aureus) et flambe (« bannière ») est que l’oriflamme des rois de France était rouge, et non couleur or. A moins que le mot ne soit issu du latin laurea flammula, désignant un étendard lauré et donnant lorie flambe, puis orie flambe, comme dans la Chanson de Roland (XIe siècle) : « Geoffrey d’Anjou porte l’orie flambe ». Dans une Chronique de Saint-Denis, datant du XIVe siècle, il est écrit ceci qui explique ce qu’est l’oriflamme : « le service du fief est tel que le seigneur en doit porter en la bataille et es osts (et dans les armées) l’oriflamme saint Denis, toutes les fois que le roi ostoie (va en guerre) ; et le roi la doit venir quérir par grande dévotion et prendre congé aux martyrs, avant qu'il mange ; et quant il se part de l’église, il s’en doit aller tout droit là où il meut, sans tourner ni çà ni là pour autre besogne ». L’auteur d’un Blason des couleurs (XVe siècle) en précise la couleur : « la rouge couleur ou vermeille est de grand état et dignité, et bien nous le démontre l’oriflamme du ciel miraculeusement envoyée aux rois gaulois, qui était de cette couleur, afin de les animer à vertu et courage, magnanimité et prouesse ; cette oriflamme était en forme d’un étendard de soie rouge, bel et plaisant, et merveilleux à voir ».

Les auteurs de dictionnaires anciens reprennent en partie ces explications ; Nicot (Trésor de la langue française, 1606) : « oriflamme est la bannière tant renommée des Rois de France » ; les académiciens et Féraud (1788) : « étendard que les anciens Rois de France faisaient porter quand ils allaient à la guerre » (1762, 1798, 1832-35 le Roi alla prendre l’oriflamme à saint Denis) ; Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) étant le premier qui précise la couleur de l’oriflamme des anciens rois : « petit étendard fait d’un tissu de soie de couleur rouge tirant probablement sur l’orangé, que nos anciens rois allaient recevoir des mains de l’abbé à Saint-Denis en partant pour la guerre ». De tous les auteurs classiques, Voltaire est sans doute le seul qui se soit gaussé dans L’Essai sur les Mœurs de l’origine miraculeuse de l’oriflamme royale : « le bouclier tombé du ciel dans l’ancienne Rome, l’oriflamme apportée à Saint-Denis par un ange, toutes ces imitations du Palladium de Troie, ne servent qu’à donner à la vérité l’air de la fable ». Habituellement, les académiciens répugnent à verser dans l’encyclopédisme. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ils font une exception à ce principe et, dans l’entrée consacrée à oriflamme, ils décrivent plus la chose (qu’ils n’ont sans doute pas vue) qu’ils ne définissent le mot : « petit étendard dont la partie flottante était terminée en pointes, qui fut d’abord la bannière de l’abbaye de Saint- Denis et qui fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France quand ils allaient à la guerre » ; ils notent aussi que le mot désigne d’autres bannières que celle de l’abbaye de Saint-Denis : « il se dit encore de bannières analogues » (exemples : l’oriflamme de Jeanne d’Arc ; une église pavoisée d’oriflammes).

Dans la langue moderne, bien que le mot oriflamme désigne des réalités historiques, c’est-à-dire caduques ou disparues (« étendard de soie rouge orangé, à la partie flottante découpée en pointes, qui fut primitivement celui de l’abbaye de Saint-Denis et que les rois de France adoptèrent comme bannière royale du XII au XVe siècle », Trésor de la langue française, 1971-94), il sort de cet emploi étroit pour désigner de nouvelles réalités : l’étendard d’un souverain (de tout souverain) ; une bannière d’apparat ou d’ornement, souvent utilisée à l’occasion de fêtes ou de cérémonies ; le pavillon que l’on hisse avant le départ d’une course hippique et que l’on amène après son départ ; et au figuré, tout ce qui constitue un signe de ralliement, comme dans cet extrait éloquent de Romain Rolland, que l’on croirait d’hier : « les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l’égalité démocratique ; et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes se dressaient au-dessus d’eux, oriflammes de la tempête » (Jean-Christophe, 1911). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne relèvent que deux sens : le sens historique (« petit étendard dont la partie flottante se terminait en pointes, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Denis et fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France lorsqu’ils allaient à la guerre ») et le sens actuel : « bannière d’apparat, longue et effilée, qui sert d’ornement ». En bref, il ne reste plus rien de la mystique de l’oriflamme royale dans les bannières d’apparat qui sont nommées oriflammes et qui servent à la montre ou de pub.

 

 

27 janvier 2009

Urbaniste, urbanisme

 

 

Voilà deux mots modernes, attestés, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le premier, dérivé savant de l’adjectif urbain et signifiant « ensemble des arts et des techniques concourant à l’aménagement des espaces urbains », en 1900 ou en 1910 ; le second, dérivé du premier et désignant le « spécialiste de l’aménagement des espaces urbains », en 1911, quand a été fondée la Société française des Urbanistes.

En fait, il a existé dans la langue deux attestations plus anciennes de ces deux mots. Ainsi, Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) définit le nom urbanistes (au pluriel) ainsi : « religieuses de Sainte-Claire qui peuvent posséder des fonds, ainsi dites parce que le pape Urbain VIII leur a donné leur règle ». Littré est le seul grand lexicographe à relever cet emploi, qu’ignorent les auteurs du Trésor de la langue française. Quant à urbanisme, il est attesté chez Louis-Sébastien Mercier, auteur en 1801 de Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux ou pris dans des acceptions nouvelles, mais dans un sens qu’il n’a pas conservé, à savoir « science de l’urbanité », c’est-à-dire « de politesse que donne l’usage du monde » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798), définition qui est suivie de la remarque suivante : « il se dit plus particulièrement de la politesse des anciens Romains ».

Or, ces deux sens – religieuses de Sainte Claire et science de la politesse raffinée –, bien qu’ils soient honorables (ou parce qu’ils sont honorables), disparaissent de la langue moderne et, en conséquence, des dictionnaires qui en décrivent le lexique. Urbanisme est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), mais urbaniste est ignoré des académiciens. La définition du premier de ces deux mots est élogieuse : « art de construire, de transformer, d’aménager les villes au mieux de la commodité, suivant les règles de l’esthétique et de l’hygiène ». Ca, c’est la théorie ou l’idéal, qui n’est jamais avéré dans les faits. La réalité des villes aménagées ou reconstruites entre 1920 et 1970 suivant les grandes et belles règles de cet urbanisme est sinistre. On chercherait en vain de l’art, de la commodité, de l’esthétique au Mirail, à la Grande Borne, à Sarcelles, aux Bosquets, etc. et autres verrues de l’urbanisme moderne.

Cela n’empêche pas les auteurs du Trésor de la langue française de renchérir sur les académiciens et de les dépasser dans l’éloge stupide : l’urbanisme est, selon ces phares de la langue, « l’ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains » - jusque là, il n’y a rien à redire, tout se gâte quand les objectifs sont formulés : « en vue d’assurer le bien-être de l’homme et d’améliorer les rapports sociaux en préservant l’environnement », comme si le but de l’urbanisme était d’établir le paradis sur terre. Le Corbusier, cette lumière du néant, est cité pour légitimer (cela va de soi) les très hauts objectifs fixés à cet art : « les clefs de l’urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se récréer (dans les heures libres), circuler » (Charte d’Athènes, 1957, ouvrage au titre éloquent : comme dirait le philosophe, c’est par les déclarations qu’on libère les hommes et par les chartes qu’on les asservit). Il est vrai, ce qui explique peut-être cela, que l’urbanisme n’est pas seulement un art, mais aussi du droit administratif, de la bureaucratie, des procédures, des normes, des règles : « ensemble des règlements permettant aux pouvoirs publics de contrôler l’utilisation du sol en milieu urbain ». Un bref extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) vend la mèche, pour ce qui est de la nullité de l’urbanisme moderne : « la comparaison France-étranger révèle un principe commun. Elle corrobore aussi l’uniformité, d’ailleurs regrettable en son expression, du langage architectural mis au service de principes d’urbanisme adoptés partout ». On se doutait que les belles définitions, grandioses et pompeuses, n’étaient que du vent, comme l’attestent les emplois cités dans le Trésor de la langue française : certificat d'urbanisme délivré par l’Administration à la demande du propriétaire d’un terrain, et stipulant les conditions d’utilisation et de construction de son terrain en fonction de la réglementation en vigueur ») ; code de l'urbanisme (« dispositions concernant l’aménagement urbain et notamment les règles concernant la délivrance des permis de construire »), servitude d'urbanisme (« limitation imposée à la propriété foncière, résultant des règles générales de l’urbanisme et relative à la réserve de certains emplacements dans le but de préserver l’hygiène et l’esthétique, et dans un souci d’écologie »). Pour que toutes ces belles choses soient, il faut, outre les bureaucrates spécialisés dans l’application de la règlementation, des urbanistes, c’est-à-dire des « techniciens spécialisés dans l’ordonnancement des espaces urbains » (Trésor de la langue française).

Il n’y a plus à s’étonner que tout ce qui entoure les villes, banlieues, cités, lotissements, zones commerciales, ZAC, ZUP, etc. soit aussi repoussant.

 

 

26 janvier 2009

Autogestion

 

 

Autogestion, écrit avec ou sans trait d’union, a été le mot fétiche des gogochistes dans les années 1960-80 : ils le prononçaient religieusement comme pour faire advenir la chose que le mot désignait. C’était le sésame ouvre-toi du socialisme et la clef de Saint-Pierre du paradis sur terre. Les gogochistes ne jurant plus que pub, com, fric, pèze, flouze, paillettes, leur utopie autogérée est morte ; et le mot autogestion aussi. C’est du passé d’outre tombe, du passé plus que parfait, du passé décomposé.

Pourtant le mot est récent. Composé d’un élément d’origine grecque et de gestion, mot « moderne » (cf. la note qui y a été consacrée), il est attesté en 1960 dans le Dictionnaire encyclopédique de la maison de commerce Larousse, maison engagée s’il en fut – engagée dans le camp du Bien, celui de la concentration d’hommes décidée par Lénine, Trotski et Staline. La définition n’est pas une définition, mais un éloge : « gestion d’une entreprise agricole ou industrielle assurée par un comité élu par les travailleurs de l’entreprise même », alors que celle des académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, est plus sobre – moins pieuse donc : « économie, gestion d’une entreprise par l’ensemble de son personnel ». L’éloge est ou serait accrédité par des expériences (réussies évidemment) d’autogestion dans des pays socialistes, tels que l’Algérie et la Yougoslavie. Les extraits cités dans le Trésor de la langue française célèbrent ces deux pays : « L’Algérie, de son côté, cherche à améliorer sa production laitière : un plan d’importation de 3000 vaches est en cours depuis août 1963 dans les exploitations du secteur d’autogestion » (L’Élevage dans le monde, 1966 : on aimerait savoir combien de litres de lait ont produits ces vaches et si la population de ce pays sous autogestion a bu un seul de ces litres) : « ainsi, en Algérie, on comptait 25000 ha consacrés aux fourrages (20000 en culture sèche, 5000 en culture irriguée) sur les 2700000 hectares du secteur autogéré (id est placé sous le régime de l’autogestion) ! » (in L’Élevage dans le monde, 1966) ; « M. Ecevit (le premier ministre turc) songe à casser la gestion bureaucratique des entreprises d’État et à la remplacer par une autogestion à la yougoslave (voulait-il suicider son pays ?), cette forme de gestion, qui combine la participation des ouvriers et des cadres et l’application des règles de management moderne » (« rires », in L'Express, 30 mai 1977). Toujours dans la même veine héroï-comique, on peut lire, dans le Traité de sociologie (1967), cette opinion gogochiste sublime : « l’un des aspects les plus intéressants et les plus prometteurs de l’expérience yougoslave, c’est l’effort qu’elle accomplit pour la formation des ouvriers et leur initiation aux problèmes techniques, administratifs et économiques de l’industrie ».

En 1968, l’avenir radieux était à notre porte. Il suffisait que l’autogestion soit importée en France, et tout serait changé : la vie, le monde, le réel, l’univers, les relations entre les hommes et les femmes. Tirez la bobinette et la chevillette cherra. Autogestionnaire, le paradis se réalisait tout seul, là, sous nos yeux, à portée de nos rêves, vite, tout de suite. Bien entendu, en Yougoslavie, en Algérie ou dans tout autre pays socialiste, malgré l’autogestion, les travailleurs ne géraient rien, et surtout pas les entreprises qui les faisaient marner en échange d’un quignon de pain. Où que ce soit dans le communisme, les esclaves sont esclaves. La gestion était le privilège de l’avant-garde autoproclamée. Grâce à l’autogestion, elle faisait main basse sur les richesses produites par ses esclaves.

Aujourd’hui, le voile sous lequel les dictionnaires ont caché la réalité de l’autogestion s’est dissipé. La Yougoslavie et l’Algérie sont dans l’abîme. Leurs ressortissants se sont transformés en tueurs xénophobes. Si l’Algérie n’était pas moubaraka et que l’islam ne la rendît pas intouchable, elle serait mise plus bas que le Chili de Pinochet, l’Espagne de Franco, la Grèce des colonels. N’étant pas islamique, la Yougoslavie a été rayée de la carte. Le réel ne se venge pas au hasard. Le paradis autogéré a accouché de l’enfer. L’autogestion est donc efficace. Appliquée dans les océans, en dix ans, elle en aura fait disparaître toute l’eau. De fait, si tant est que l’autogestion serve à quelque chose, ce n’est pas à établir le paradis, mais à dissoudre les illusions. En 1968, elle était célébrée. Elle est morte aujourd’hui. Aux trompettes de l’éloge bruyant a succédé le silence des cimetières.

 

 

25 janvier 2009

Locomotif, locomotive

 

 

Le nom locomotive a été d’abord un adjectif de genre féminin, attesté à la fin du XVIe siècle comme épithète, la faculté locomotive étant la « faculté de locomotion ». C’est un mot composé latin, en partie factice, formé par les érudits et humanistes de la renaissance, avec loco, ablatif de locus (« lieu ») et motivum, neutre de motivus « relatif au mouvement, mobile » (du verbe movere, « mouvoir »). En 1825, au moment où l’on construit les premiers chemins de fer, l’adjectif est attesté comme épithète de machine, pour désigner la « machine à vapeur montée sur roues traînant sur une ligne ferrée un convoi de voitures ».

Les académiciens enregistrent le mot dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, mais ils en ignorent l’emploi ferroviaire nouveau : « adjectif, qui a rapport à la locomotion », précisant qu’il « n’est guère usité que dans l’expression faculté locomotive ou faculté de changer de lieu par un acte de sa volonté », le confinant de fait au seul domaine de la physiologie. La France s’étant pourvue sous le Second Empire d’un réseau, presque complet, de voies ferrées, il était impossible à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) d’ignorer le sens ferroviaire de locomotive, qu’il classe cependant en seconde position dans l’article qu’il consacre à locomotif : « qui a rapport à la locomotion ; Faculté locomotive » (la faculté locomotive est un des caractères qui s’offrent les premiers à l’esprit, lorsque l’on compare le règne végétal et le règne animal) » et « machine locomotive ou, substantivement, une locomotive, machine qui opère la traction des trains sur les chemins de fer ».

Un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent, à l’article locomotif, ces deux emplois, celui de la physiologie (« qui opère la locomotion, qui a rapport à la locomotion », appareil locomotif), qui est mentionné comme vieux, bien que le mot ait été employé dans ce sens par Chateaubriand (« on a cru longtemps que les végétations n’avaient point la faculté locomotive, et l’on se trompait ») et Balzac (« les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les épaules »), et celui de la technique ferroviaire : « en parlant d’un engin, qui peut se déplacer d’un lieu à un autre ; chariot locomotif, machine locomotive ». Il est même attesté dans Sainte-Beuve le verbe hapax locomotiver, au sens de « faire changer de place » et le nom locomotivité, « vieilli et rare », est-il précisé dans ce même dictionnaire, au sens de « faculté de se déplacer propre aux êtres vivants » et dont le synonyme courant est locomotion.

La disparition des machines à vapeur et leur remplacement par des machines à traction électrique ont rendu caduc, du moins dans le vocabulaire des agents de la SNCF, le nom locomotive, auquel l’administration de cette entreprise préfère motrice. La langue semble ignorer cet oukase bureaucratique, ce en quoi elle a raison, et les auteurs de dictionnaires enregistrent cette répugnance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il existe ou a existé deux sortes de locomotive : une « machine fonctionnant le plus souvent à la vapeur, montée sur roues et destinée à la traction sur route ou sur voie ferrée » (« pour les transports à ciel ouvert, on peut utiliser des brouettes, des tombereaux ou des locomotives routières », De l’exploitation des mines, 1905) et « un véhicule doté d’un moteur, destiné à la traction d’un ensemble de voitures et de wagons sur voie ferrée » ; ainsi, dans cet extrait d’un ouvrage relatif au matériel des chemins de fer, publié en 1951 : « comme les locomotives à vapeur, les locomotives électriques prennent appui sur les rails par adhérence des roues motrices ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce que la SNCF nomme motrice est toujours nommé locomotive : « machine montée sur roues, actionnée par la vapeur, l’électricité ou d’autres sources d’énergie, qui sert à tirer ou à pousser wagons et voitures sur une voie ferrée » (locomotive à vapeur, locomotive électrique, à moteur Diesel).

En 1846, dans La Cousine Bette, Balzac est le premier à employer locomotive dans un sens figuré pour désigner une personne, ayant une forte personnalité et jouant un rôle de premier plan dans une activité quelconque : « elle sera l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une pareille femme ! ». Ce sens métaphorique (« personne, entreprise qui en entraîne d’autres à sa suite ») est jugé familier par les académiciens, en dépit de son emploi par Balzac. Il est vrai que, quand Balzac métaphorisait, il ne faisait pas dans la dentelle.

 

 

21 janvier 2009

Organisation

 

Voilà un nom qui empeste la modernité dans ce qu’elle a de pire. Dérivé du verbe organiser, au sens de « pourvoir d’organes », il est attesté en 1488 au sens « d’état d’un corps organisé », c’est-à-dire pourvu d’organes, la seule entité dans la pensée de nos lointains ancêtres capable de donner à un corps des organes étant Dieu ou le Créateur. Le sens de ce verbe, tel qu’il est défini dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, est théologique : « il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps », l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui en atténue la force théologique : c’est « la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise », la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie.

Organisation est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de « manière dont un corps est organisé » (exemples : « l’organisation du corps humain » et « on dit aussi par extension l’organisation des plantes ». Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (cf. article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : « on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État ». Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique, processus au terme duquel tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité, plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Avec un tel pedigree, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : « il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers » (exemples : « l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc. »). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : « en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines » : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il en aurait couronné son organisation. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : « par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement », mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : « effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc. Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs (« organisation scientifique des écoles normales secondaires libres », « organisation hospitalière », « organisation supranationale des économies », « organisation militaire, territoriale, de l’armée »). « Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) « formant une association ou une institution ayant des buts déterminés » : « Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.) ». Les organisations peuvent être « administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique » ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc.

De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique (« manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties »), les sens politiques et sociaux : « figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution », « l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite », « l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun ». En moins d’un siècle, ce nom issu de la théologie et de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société, comme si la modernité n’avait plus qu’un Dieu : le social, mais le social mâtiné de biologique.

 

 

12 janvier 2009

Intermission

 

Emprunté du latin intermissio, nom qui est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par « discontinuité, interruption, suspension, relâche », intermission est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens « d’interruption » (sans intermission « sans interruption ») et il est relevé par Richelet dans son Dictionnaire (1680) comme terme de médecine (intermission de fièvre).

Les académiciens, de 1694 à 1878, le définissent par les deux mêmes synonymes : « interruption, discontinuation » et en illustrent le sens des mêmes exemples, tirés de la médecine (La fièvre lui a duré trente heures sans intermission, il y a eu quelque légère intermission à son mal) ou de la vie quotidienne (il travaille sans intermission). A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) délimite les emplois d’intermission, d’intermittence et d’intermittent, qui « expriment tous trois, interruption, discontinuation : mais le premier est du langage commun (il travaille sans intermission ; la fièvre lui a duré trois jours sans intermission) et les deux autres ne se disent que du pouls et de la fièvre (pouls intermittent, fièvre intermittente, l’intermittence du pouls, de la fièvre) ». Or, en dix ans, si l’on compare le dictionnaire de Féraud, publié en 1788, à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, la situation a changé. L’exemple du langage commun, « il travaille sans intermission », n’est plus cité par les académiciens et dans la sixième édition de leur Dictionnaire, en 1832-35, ceux-ci précisent qu’on emploie ce mot « surtout en termes de médecine » : du « langage commun », il a basculé dans une langue de spécialité, celle de la médecine. Dans la huitième édition (1932-35), son emploi est jugé encore plus restreint : « terme didactique ; synonyme d’intermittence, il est moins employé que celui-ci ». Autrement dit, en un peu plus d’un siècle, l’état de choses décrit par Féraud a été complètement inversé : intermittence et intermission se sont échangé leur emploi.

Littré, pour sa part, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne note rien de ce que les académiciens ont remarqué. Il distingue deux emplois : celui du langage commun (« action de mettre un intervalle, une discontinuation ») et celui de la médecine (« intervalle qui sépare les accès d’une affection intermittente »). Il est vrai que les écrivains ont employé intermission sans interruption jusqu’au XIXe siècle : Littré cite des extraits de Calvin, d’Aubigné (« la succession personnelle de tous les papes jusqu’à ce temps sans intermission quelconque »), Balzac (Jean-François Guez de Balzac), de Fénelon, de Chateaubriand (« la tristesse est le relâchement de la douleur, sorte d’intermission de la fièvre de l’âme qui conduit à la guérison ou à la mort »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent la leçon des académiciens. Ils tiennent intermission au sens « d’action de s’interrompre ou d’interrompre une chose commencée » et de « résultat de cette action » pour vieux et peu usité, bien qu’au XXe siècle, un écrivain (Arnoux) l’ait employé en 1919 : « sonne sans délai et sans intermission », et ils relèguent le mot dans la langue de la médecine (« intervalle entre deux accès de certaines affections et en particulier entre deux accès de fièvre »), ayant pour synonymes courants intermittence, relâche, répit, alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, en réduisent encore plus le domaine d’emploi : c’est, en médecine, le synonyme vieilli d’intermittence.

Voilà comment en un siècle les lexicographes ont constaté la mort lente d’un vieux mot.

 

 

11 janvier 2009

La "science sociale" en folie

 

Le génocide voilé de M. Tidiane N'Diaye (Gallimard, 2008) est un réquisitoire, bien documenté et implacable, contre la réduction à l'esclavage de millions de Noirs par les autorités arabes et musulmanes, et cela du VIIe au XXe siècle : razzias, massacres, castrations, racisme primaire, etc. Bien entendu, il est interdit ou déconseillé de parler de ces réalités. De fait, il n'en est question nulle part, surtout pas dans les grands media culturels. Pourtant, autant M. Tidiane N'Diaye, qui est d'origine sénégalaise, est courageux et lucide quand il étudie la traite négrière entre l'Afrique et les pays arabes et musulmans ou la traite transatlantique, autant il est prudent, circonspect, cauteleux, quand il évoque (chapitre I) la traite négrière interne à l'Afrique noire, qu'il refuse de désigner par les mots justes : "esclave" et "esclavage", recourant, comme d'habitude, aux vieux euphémismes. Les esclaves noirs des tribus noires ne sont pas des esclaves, mais des "captifs"; l'esclavage qu'ils subissent n'est plus de l'esclavage, mais du "servage".

 

Mme Joselyne Dakhlia est censée étudier dans Lingua franca (Actes Sud, 2008) le franco ou la langue franque, une sorte de sabir fait de mots italiens et espagnols, qu'utilisaient les sultans ou les riches musulmans d'Afrique du Nord ou du Levant pour faire larbiner leurs esclaves chrétiens ou avec lequel les pirates barbaresques négociaient les rançons de leurs captifs européens ou dont se servaient les autorités ottomanes pour commercer avec les marchands européens. Eh bien, ce sabir d'esclaves est tenu par Mme Jocelyne Dakhlia, islamophile forcenée, pour une "langue de partage", une "langue d'échange", la langue de la découverte de l'Autre, la langue du respect et de la connaissance. Rideau.

 

En 1989, pour célébrer le bi-centenaire de la Révolution, les éditions Laffont ont publié de Mme Walter (celle du métissage de la langue française par les mots venus d'ailleurs) une sorte de péan ou de dithyrambe, élogieux sans limite et au titre rigolo, Mots sans-culottes. C'est l'inventaire de tous les néologismes forgés entre 1789 et 1815, Mme Walter tenant pour des anecdotes pittoresques les changements de noms de villes, villages, rues, etc. et cachant quelques-uns des mots fabriqués lors de ces années "de plomb" pour désigner des réalités horribles : terrorisme, terroriste, nationalisme, vandale, vandalisme... Dans un chapitre, elle étudie la substitution du vocabulaire précis de la "nomenclature" chimique (oxygène, hydrogène, nitrate, sulfure, etc.) aux termes anciens et pittoresques de l'alchimie. Cette substitution s'est faite officiellement en 1787, lors d'une communication de Lavoisier à l'Académie des Sciences. Elle est antérieure de deux ans à la Révolution et de cinq ans à l'établissement de la République. Si un pouvoir politique devait s'en voir attribuer la prérogative, ce serait la monarchie et Louis XVI. Or, ce chapitre a pour titre "la république et les chimistes" et c'est à la république que Mme Walter en décerne, sans scrupule et contre toute vérité historique, le mérite. La falsification serait anodine (elle est dans l'air du temps et tout à fait conforme à la "science sociale"), si l'inventeur de la chimie moderne n'avait pas été coupé en deux en 1794 - par la république justement.

 

 

 

 

05 janvier 2009

Cessation

 

 

Emprunté du latin cessatio, enregistré dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) avec quatre acceptions (« lenteur, retard » ; « repos, arrêt de l’activité » ; « arrêt, cessation », chez Aulu-Gelle, IIe siècle de notre ère, cessation pugnae, « arrêt du combat » ; et même « jachère, repos donnée à la terre », chez Columelle, agronome), ce nom est attesté au XIVe siècle chez Oresme au sens « d’arrêt », dans « la rémission ou cessation de tel mouvement », et il est défini avec les mêmes termes dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « intermission, discontinuation », intermission, sorti de l’usage actuel, signifiant « interruption, discontinuation ». Il est aussi illustré des mêmes exemples : cessation d'armes, d'hostilités, de poursuites, de commerce, de travail. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) opte pour une définition plus claire : « action de cesser; cessation d'hostilités, de poursuites, de commerce, etc. » et il cite un des emplois actuels : « cessation de paiements, faillite », comme les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « action de cesser quelque chose ») et dans la neuvième édition en cours de publication : « action de mettre un terme à quelque chose ; le fait de prendre fin » (cessation des hostilités, d'une douleur, de poursuites, de commerce, de paiements, du travail). En fait, le sens de cessation et ses emplois sont restés stables en plus de trois siècles, pratiquement sans évolution, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « fait de prendre fin ou de mettre provisoirement ou définitivement fin à quelque chose » (synonymes, arrêt, interruption, suspension).

A propos de la guerre entre Israël et Gaza, de nombreux pays ont demandé ou exigé une « cessation » ou un « arrêt » des combats » ou « des hostilités ». A aucun moment, le mot armistice n’a été employé, bien qu’il signifie aussi « arrêt des combats » (« suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire », in Trésor de la langue française). A juste titre d’ailleurs, ce qui, dans la réalité des choses, et non plus dans la langue, distingue l’armistice d’une cessation des hostilités dans la réalité des choses, c’est que l’armistice est demandé par l’un des belligérants, ce qui n’a fait ni le Hamas, ni Israël, alors que la cessation des combats est exigée des puissances étrangères au conflit en cours.

 

 

04 janvier 2009

Minorité

 

 

Ce nom, emprunté du latin minoritas en usage dans la langue juridique du Moyen Age, est attesté à la fin du XIVe siècle dans le sens de « situation d’une personne mineure » et il est défini ainsi dans les dictionnaires anciens : « état d’une personne mineure ou le temps pendant lequel on est mineur » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788). La définition est complétée de la remarque suivante : « on dit quelquefois minorité absolument, en parlant de la minorité des souverains ». Cette acception est exposée dans les éditions ultérieures du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1878, 1932-35), dont celle qui est en cours de publication : « condition juridique d’une personne qui n’a pas atteint l’âge prescrit par la loi pour la majorité civile et qui, soumise à un régime de protection, n’est pas considérée en droit comme pleinement capable et responsable » et par extension, « période de la vie précédant l’âge de la majorité légale » (le mot « se dit particulièrement du temps pendant lequel un prince souverain ne peut, du fait de son âge, gouverner par lui-même »).

C’est au cours du XVIIIe siècle que le mot se charge d'un sens politique, emprunté de l’anglais minority, « groupe le moins important dans un vote » (1776 : « groupe qui réunit le moins grand nombre de suffrages »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) remarque que « minorité, au sens de « moindre nombre », n’est pas dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie » et que « c’est un mot venu d’Angleterre avec les débats parlementaires ». Ce sens est défini ainsi dans la cinquième édition, « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française (1798 ) : « le petit nombre, par opposition à majorité, qui signifie le plus grand nombre. On appelle minorité d’une assemblée la partie moins nombreuse qui tâche de s’opposer à certaines opinions, certaines mesures préférées par la partie la plus nombreuse. Nombre inférieur à la moitié des votes. Il se dit aussi des membres même de l’assemblée. La minorité des votants ». Dans les sixième, septième, huitième éditions (1832-35, 1878, 1932-35) de ce même dictionnaire, les articles consacrés à minorité commencent par cette acception politique empruntée de l’anglais (c’est, à proprement parler, un néologisme sémantique), le sens juridique, empruntée du latin médiéval, étant présenté comme un complément : « minorité signifie aussi l’état d’une personne mineure ». A juste titre, ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni même les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne suivent cette leçon. Ils exposent en premier le sens juridique : « 1. État d’une personne mineure. 2. Le petit nombre, par opposition à majorité » (Littré). Dans le vocabulaire politique de la France actuelle, minorité, entendu dans ce sens politique, a été remplacé par opposition, sauf dans quelques expressions, comme « mettre ou être en minorité ». Fait face à la majorité, non pas la minorité, mais l’opposition.

Dans l'emploi actuel et éminemment moderne (minorités visibles ou invisibles, minorités ethniques, raciales, religieuses, sexuelles, etc.), minorité est très souvent au pluriel. Le pluriel est une fiction verbale. Il laisse accroire que ces minorités sont si nombreuses qu’elles sont la majorité et qu’elles devraient légitimement exercer tous les pouvoirs, les droits dont elles sont abusivement privées (leur non reconnaissance, comme on dit dans le charabia moderne) étant la marque d’infamie qui condamne à mort et à terme la « société d’accueil ». Cet emploi est tout idéologique, comme tout ce qui est moderne, et il est tout récent. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) datent la première attestation en droit international de 1976 : « groupement de personnes liées entre elles par des affinités religieuses, linguistiques, ethniques, politiques, englobées dans une population plus importante d’un État, de langue, d’ethnie, de religion, de politique différentes » (exemples : minorité blanche, culturelle, raciale ; la minorité catholique d’Irlande du Nord). Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot, dans cet emploi, est défini ainsi, de façon quelque peu atténuée : « spécialement, ensemble de personnes qui, au sein d’une communauté nationale, présente certains particularismes » (exemples : minorité ethnique, linguistique, religieuse, la minorité copte d’Égypte). Une fois que la langue donne une existence à ces prétendues minorités, ne serait-ce qu’en les nommant, celles-ci peuvent exiger des droits nouveaux exorbitants ou ne plus relever de la loi commune.

 

L’exemple des coptes d’Egypte, cité par les académiciens, démontre en termes éloquents et qui ne demandent aucun commentaire l’imposture des revendications des prétendues minorités qui hurlent en France aujourd’hui à la discrimination, à l’apartheid, à la ségrégation. Les coptes sont des sous-citoyens, méprisés, haïs, leurs biens étant régulièrement la cible de pogroms destructeurs et eux-mêmes de ratonnades parfois meurtrières. Des droits leur sont refusés ; l’accès aux emplois publics leur est limité, etc. C’est une minorité menacée dans son être, dans ce qu’elle est depuis des millénaires, et ce par des populations en partie étrangères ou ayant fait cause commune avec les envahisseurs. Aucun scrupule ne retient pourtant les musulmans, les arabes et les noirs établis en France, à qui aucun droit n’est refusé, de s’instituer le plus bruyamment possible en minorité au même titre que les coptes d’Egypte et que les autres minorités chrétiennes du proche Orient, qui eux sont victimes de meurtres, d’exactions, de pogroms, de dénis de droit, d’une lente extinction dans leur propre pays.

 

 

03 janvier 2009

Ancrage

 

 

Dérivé du verbe ancrer, ce nom est attesté en 1468 comme « terme de marine » au sens de « lieu où on peut jeter l’ancre ». C’est dans ce sens qu’il est défini dans les dictionnaires : « lieu propre et commode pour ancrer. Il y a bon ancrage en toute cette côte » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens complétant ce sens par l’expression droit d’ancrage : « droit qu’on paye pour avoir liberté d’ancrer ».

Au XIXe siècle, le mot tombe peu à peu en désuétude, du moins comme terme de marine, ce que notent les académiciens en 1832-35 : « ce mot a vieilli ; on dit aujourd’hui mouillage, excepté dans la locution suivante : droit d’ancrage, droit qu’on paye pour avoir la faculté de mouiller dans un port, dans une rade, d’y jeter l’ancre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) continue à définir ancrage comme un « lieu propre pour ancrer », l’illustrant d’un extrait de Chateaubriand (« les vaisseaux se mettent à l’abri derrière la jetée de la Goulette, en payant un droit d’ancrage considérable ») et de d’Aubigné (« les ancrages contre les tempêtes dépendent de la bonté du câble surtout »), sans remarquer qu’il sort peu à peu de l’usage. Au XXe siècle, les auteurs de dictionnaires jugent que le mot est vieux, aussi bien les académiciens (huitième édition, 1932-35 : « il a vieilli ; dans les deux acceptions on dit mouillage ») que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli » au sens « d’action de jeter l’ancre » et « par métonymie, de lieu d’ancrage »), lesquels précisent que, « dans cet emploi, ancrage ne survit plus que dans la langue littéraire, le terme technique étant mouillage ». La désuétude relève du jugement, et non pas du fait, toujours malaisé à établir. De fait, les lexicographes divergent sur le point de savoir si ancrage est vieilli ou non, vieilli ou simplement littéraire. En 1832-35, les académiciens étaient sûrs de leur jugement ; aujourd’hui, ils le sont moins. Dans la neuvième édition, en cours de publication, il n’est pas mentionné qu’ancrage soit vieilli ou ait vieilli, le seul indice étant l’imparfait de la définition de droit d’ancrage : « droit dont un navire devait s’acquitter pour mouiller dans un port », le sens métonymique « lieu favorable pour jeter l’ancre » n’étant précédé d’aucune mention.

Ce mot, étant concurrencé par mouillage, sauf quand il désigne un « dispositif sous-marin permettant de maintenir à un endroit fixe une bouée, une balise, etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), émigre peu à peu de la marine vers d’autres domaines techniques. Selon les auteurs du Trésor de la langue française, le mot est en usage en aéronautique (« lieu où atterrit un aérostat »), dans le bâtiment et les travaux publics («dispositif servant à assurer la fixité d’un élément, d’un ouvrage soumis le plus souvent à un effort de traction »), dans les chemins de fer (« dispositif servant à consolider une voie »), dans les techniques d’escalade (« opération par laquelle on fixe des broches au glacier ou des pitons au rocher »), en dentisterie (« moyen permettant de fixer une prothèse »). A ces emplois, la maison Larousse ajoute celui-ci : « Point d’ancrage, point, élément fondamental autour duquel s’organise un ensemble ; endroit de l’habitacle d’une automobile où est fixée une ceinture de sécurité ».

Pourtant, il est un sens qui fait florès, surtout dans le vocabulaire de la politique. Les académiciens (neuvième édition) le définissent ainsi : « figuré, action d’ancrer, d’implanter solidement ; résultat de cette action. L’ancrage de ce parti politique dans le monde agricole » ; et les lexicographes de chez Larousse : « action d’ancrer quelque chose, fait d’être ancré ; implantation, enracinement : l’ancrage d’un parti dans la vie politique ». Il s’agit bien d’une métaphore qui, en se lexicalisant, c’est-à-dire en entrant dans les dictionnaires comme un des sens figurés du mot, a perdu de sa force première. Il ne semble pas qu’elle ait pour origine le sens historique. L’homme politique ou le parti qui s’ancre n’est pas comparé à un navire et le lieu où cet homme politique ou ce parti se fait élire à un asile provisoire. Le point de départ de la métaphore est l’emploi d’ancrage dans le bâtiment et les travaux publics que les académiciens glosent ainsi : « procédé permettant d’assurer la fixité d’un ouvrage ou d’un de ses éléments » (exemples : l’ancrage d’un pont, d’une voie ferrée, un point d’ancrage »). Des hommes politiques qui s’ancrent « à droite » ou « à gauche » ou dans telle ou telle ville ne mouillent pas, comme les navires (encore que…) ; ils ne se mouillent pas non plus ; ils rêvent seulement du destin des piles de pont suspendu qui s’enfoncent profondément dans le rocher. L’obsession technique et même techniciste les poussent même à être indéboulonnables, pendant quarante ou cinquante ans, ou plus. Jadis les poètes prêtaient aux fleurs, aux arbres, aux animaux une âme : « tout vit, tout est plein d’âmes », écrivait Hugo. Aujourd’hui, dans la France moderne, les journalistes chosifient les personnes. On en philosophie réifient. Les modèles auxquels ils les comparent ou dont elles sont censées tirer leurs qualités, ce sont les ouvrages de béton.

 

 

01 janvier 2009

Voeux

 

 

Voeux

 

En 2007, le Dictionnaire critique de la NLF a été consulté par 47850 personnes; en 2008, par 63788 personnes.

En 2007, 101986 pages ont été lues; en 2008, 126418.

 

Bonne année à tous en attendant les joyeuses lectures de 2009.

 

ALJ

 

 

 

30 décembre 2008

Régulariser

 

 

Encore un verbe de la NLF et qui est moderne par d’innombrables aspects. D’abord, dérivé savant de l’adjectif latin d’époque impériale, regularis, alors qu’il aurait pu être formé à partir de l’adjectif commun régulier, il célèbre à sa façon les noces de la modernité et de la science. Ensuite, il est récent : il est attesté en 1723 et enregistré pour la première fois dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française. Enfin, il célèbre à sa façon la montée en puissance de l’Etat et de tout ce que l’Etat entraîne dans son sillage, à savoir normes, règles, bureaucratie, règlements, lois, dispositifs, etc. Le sens dans lequel il est attesté en 1723 est éloquent : c’est « rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires », ce en quoi se résume l’activité administrative, politique, économique, sociale, etc. des Français aujourd’hui : se conformer à ce qui a été décidé en haut lieu, comme l’annonce l’emploi de ce verbe, en 1794, en pleine Terreur : « rendre régulier, assujettir à un ordre, à un rythme régulier », in le Journal des Mines, publié par l’Agence des Mines de la République, laquelle exigeait que fussent régularisées « les exploitations existantes », c’est-à-dire soumises aux règles, normes, lois de l’Etat.

Les académiciens enregistrent ce verbe, mais ils achoppent sur le sens, qui leur échappe, sans doute parce qu’ils sont issus du vieux monde et n’ont pas été formatés à devenir des néo-Français. C’est (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) : « rendre régulier, donner de la régularité à » (pas d’exemple, sinon cette remarque : « il ne s’emploie qu’au figuré »). La définition est peu pertinente. Ce verbe n’a rien en commun avec la régularité, mais beaucoup avec les règles, surtout les règles nouvelles. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est plus précise : c’est « rendre régulier ce qui n’a point été fait selon les règles », les académiciens illustrant ce sens par cette remarque (« il s’emploie surtout en matière de comptabilité ») et cet exemple : « régulariser une dépense, un compte »), lesquels limitent l’extension de ce verbe à la seule comptabilité, c’est-à-dire à une activité en partie anodine. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition (« rendre régulier ce qui n’était pas conforme aux règles ») qu’il illustre par un exemple comptable (« régulariser une dépense »), et il relève de nouveaux emplois : un emploi administratif qui déborde le cadre de la comptabilité (« régulariser sa position, épouser une femme avec laquelle on vivait irrégulièrement ; se dit aussi d'un homme qui a obtenu un congé, une faculté, etc. par permission tacite, et qui veut obtenir une autorisation en règle, authentique ») et une extension aux mécanismes et à la technique, qui est à l’image du XIXe siècle : « se régulariser, verbe réfléchi, devenir régulier : un mécanisme qui se régularise ».

Pendant deux siècles, ce verbe, dont l’existence est appelée par l’importance croissante de l’administration, de la technique, des normes dans la France moderne, n’a eu pour compléments d’objet directs que des noms de choses : « une dépense, un compte, sa situation » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « sa situation administrative, militaire, un compte, une ordonnance, une liaison, une situation d’union libre (au point que régulariser, employé sans complément, peut signifier « se marier légalement »), les plis d’un voile, d’un tissu, une plaie, la circulation, la production, le trafic, le régime d’un cours d’eau, le cours d’un titre en Bourse » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les auteurs de dictionnaires, jusque dans les années 1980, ne relèvent pas d’emploi de régulariser suivi d’un nom de personne. Le verbe s’applique à un compte ou à une situation ou à un cours d’eau, jamais à Pierre, Jacques ou Paul. Tout cela est terminé. Le grand processus de formatage qui rend conforme le monde réel à des règles écrites, dont la raison d’être se perd dans un brouillard épais, a fini par s’étendre aux personnes : il faut qu’elles soient elles aussi régularisées, comme les comptes, les dépenses, les mécanismes, les torrents, les cours de bourse, les pluies, etc., tout ce qui est de la nature ou ce qui est artefact.

L’inouï,  pour ce qui est de la France, c’est l’identité des régularisés : non pas Pierre, Jacques ou Paul, mais Mohammed, Mamadou, Mehmet et toutes les déclinaisons possibles de noms africains, arabes, asiatiques, musulmans, hindouistes, chinois. L’énorme machine à fabriquer des règles, normes, lois, règlements, ordonnances, mesures, dispositifs, etc. mise en marche en 1723, 1794 et 1798 s’étend désormais aux hommes et aux femmes du monde entier, d’où qu’ils viennent ; bientôt à ceux de tout l’univers, martiens, luniens, saturniens, exo-planétiens, etc. La France étendue jusqu’aux extrêmes limites de l’univers sera alors effectivement universelle. Ce sera la réalisation de la grande folie française.

 

 

 

 

 

 

28 décembre 2008

Egayoir

 

 

Ce mot n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le seul grand lexicographe qui le définisse est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77) : « Nom, en Lorraine, de cette sorte de mare que l’on creuse pour y baigner les chevaux ». Selon Littré, le nom, formé à l’aide du suffixe – oir comme lavoir, abreuvoir, etc. qui désigne, entre autres réalités, un lieu où se fait une action, est dérivé, non pas du verbe égayer, mais du verbe aiguayer, lequel figure dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la cinquième édition (1798) et que Littré définit ainsi : « Baigner, rafraîchir, laver ». Cette définition est illustrée de ces exemples : « aiguayer un cheval, c’est le faire entrer dans la rivière jusqu’au ventre, et l’y promener pour le laver et le rafraîchir ; aiguayer du linge, c’est le laver et le remuer quelque temps dans l’eau avant de le tordre ».

Le fait que le nom égayoir soit en usage dans une seule région de France, la Lorraine, explique sans doute qu’il soit ignoré des grands dictionnaires de la langue française. Les auteurs de ces dictionnaires ont assurément tort. L’emploi restreint à une seule région (rien n’interdit qu’il soit étendu à toute la France) n’affecte en rien sa nature éminemment française, aussi bien par sa dérivation (suffixe – oir) que par le verbe aiguayer dont il est dérivé et dans lequel chacun reconnait le vieux mot aigue et sa matrice latine, aqua.

On apprend aussi, en consultant le « net », que de nombreuses communes de Lorraine restaurent leur égayoir, souvent bétonné ou laissé à l’abandon, qu’elles tiennent, à juste titre, pour un élément important de leur histoire et de leur patrimoine.

 

 

 

 

26 décembre 2008

Berne, berner

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), berne est défini ainsi : « espèce de jeu, où, soit par divertissement, soit par malice, on met quelqu’un dans une couverture pour le faire sauter en l’air » et le verbe berner a pour sens, au propre : « faire sauter quelqu’un en l’air avec une couverture, par jeu, ou par dérision », et au figuré : « traiter quelqu’un de ridicule, le railler avec mépris ».

Selon les étymologistes, le nom serait emprunté à l’espagnol bernia « manteau de femme », issu de Hibernia, nom latin de l’Irlande, ou d’origine arabe. Il est attesté en 1532 sous la forme bergne désignant une « sorte de manteau de femme » et en 1534 dans Rabelais sous la forme berne. Mais, dans le sens de « couverture sur laquelle on fait sauter quelqu’un pour se moquer de lui », attesté en 1646, il serait dérivé du verbe berner, attesté en 1486 au sens de « moquer » et dont l’étymologie fait l’objet d’innombrables débats, qu’il n’y a pas lieu ici d’exposer.

Quoi qu’il en soit, le nom berne est défini, de la première à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de la même manière : « espèce de jeu, où quatre personnes, tenant les quatre bouts d’une couverture, mettent quelqu’un au milieu, et le font sauter en l’air » (1762), à la différence près qu’à compter de la huitième édition le verbe de la définition est à l’imparfait et que ce sens est tenu pour vieux dans la neuvième édition : « couverture tenue aux quatre coins, dans laquelle on faisait sauter quelqu’un en l’air, en guise de plaisanterie ou de brimade ».

C’est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) qu’est relevé pour la première fois le terme de marine (« pavillon en berne, pavillon hissé à la place ordinaire, mais roulé, et non déployé, soit en signe de deuil, soit comme signal de détresse »), que les académiciens tiennent pour le même mot que berne, « espère de jeu ». C’est aussi ce que pense Littré : « tour que l’on joue à quelqu’un en le faisant sauter en l’air sur une couverture ; terme de marine, pavillon en berne, pavillon hissé, mais roulé sur lui-même », le « pavillon hissé en berne étant un signal de deuil ou d’une détresse qui appelle un prompt secours ». Or, ce berne est tout autre que le premier. Attesté en 1676, il n’est pas emprunté à l’espagnol, mais au néerlandais berm, au sens de «bord», « parce que le pavillon glisse le long du mât » ou « parce que le pavillon, roulé sur lui-même, prend l’aspect d’un bord, d’un ourlet ».

C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux homonymes : le terme de marine, pavillon en berne, dont le sens a évolué, « deuil, signal de détresse, appel de l’équipage à bord, demande d’un pilote à l’entrée d’un port » ou par extension drapeau en berne (drapeau roulé sur lui-même, en signe de deuil) et le terme qui désigne une pièce d’étoffe ou un grand manteau sans manches ou la « brimade consistant à mettre quelqu’un dans une couverture et à le faire sauter en l’air ». Cette distinction est reprise dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), alors que le verbe berner n’a pas changé de sens en plus de trois siècles. C’est aujourd’hui comme en 1694 : « (vieilli) soumettre à la brimade de la berne » et « tromper, duper en ridiculisant » et « spécialement, en racontant des balivernes ».

 

25 décembre 2008

Economie

 

 

En latin, oeconomia, dont est emprunté économie, est attesté dans Quintilien (De institutione oratoria) au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Gaffiot (Dictionnaire latin français) ne cite pas d’autre écrivain qui aurait employé ce mot. Alors que la forme est empruntée du latin, le sens, lui, est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « Oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite, vertu que la noblesse française d’Ancien Régime ne tient pas pour une vertu et dont elle se démarque, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve. Faire des économies. Le montant de ses petites économies. Proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin n’a pas disparu : les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle l’économie de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’harmonie sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le premier économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »). Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ses propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer les deux sens en distinguant deux homonymes : économie 1 au sens « d’art de gérer » et économie 2 au sens « d’art de réduire la dépense ». Même si le mot art sert à gloser les deux sens, la science est séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, celui dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien ») est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute.

A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont ainsi conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques – ce dont nos brillants économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux qu’ils ont initiés à leur science.

 

 

23 décembre 2008

Vindicatif

 

 

Dérivé savant du latin vindicare, ayant le sens de « revendiquer en justice ; réclamer ; venger ; punir », l’adjectif vindicatif est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de « qui aime à se venger » (en parlant d’une personne) et au début du XVIe siècle au sens « d’inspiré par le désir de vengeance » (en parlant de sentiments ou d’attitudes : « fureur vindicative »). Au milieu du XVIIe siècle, chez Guez de Balzac, la justice est dite vindicative, quand elle « punit les crimes ».

Les auteurs de dictionnaires exposent ces sens : « qui aime la vengeance, qui est porté à la vengeance », homme vindicatif, femme vindicative, esprit emporté, vindicatif et justice vindicative, « celle qui punit les crimes, à la différence de la commutative et de la distributive » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). A compter de la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif « se prend toujours en mauvaise part » (1798, 1832-35, 1932-35), ce que ne notent ni Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Ce mot ne leur semble pas péjoratif, ni porter sur ce qu’il qualifie de jugements méprisants, sans doute parce que leur système de valeurs – là où s’enracinent les jugements – est différent de celui des académiciens, du moins sur la question du désir de vengeance, Féraud se contentant de critiquer la prédication de vindicatif à la justice : « L’Académie met aussi la Justice vindicative, sans dire à quel style appartient cette expression. Elle est tout au plus bonne au Palais et dans les livres de Droit. C’est un abus du terme. La Justice est la vengeresse des crimes ; mais elle n’est pas, ou ne doit pas être vindicative ». Or, dans l’esprit de Jean-Louis Guez de Balzac, elle ne l’est que par opposition aux deux autres formes de justice : commutative et distributive.

Littré ne porte pas de jugement sur vindicatif : il se contente de distinguer les deux sens de cet adjectif suivant qu’il qualifie une personne (« qui est enclin à la vengeance ; qui est désireux de se venger ») ou des choses (« fierté vindicative », « justice vindicative »), ce que font aussi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en parlant d’une personne, qui est rancunier, qui est animé par le désir de vengeance » et « en parlant d’un trait de caractère, du comportement d’une personne, qui dénote de la hargne, un désir de vengeance » (air, coup d’œil, ton, colère, jalousie, parole, caractère, provocation). L’article de ces deux dictionnaires est sommaire : les exemples sont peu nombreux. Tout laisse accroire que le désir de vengeance se fait rare ou qu’il n’anime plus que quelques individus. Or, la réalité dément les dictionnaires. Jamais on n’a entendu autant d’appels à se venger ou à venger ses propres « martyrs » (ou chahid) en tuant le plus grand nombre possible d’innocents ou de désirs de venger de prétendues humiliations en s’attaquant à la France, à l’Europe, aux chrétiens ou à « l’Occident » qu’en ce début de millénaire. Jamais la justice expéditive rendue ici ou là dans le monde n’a mieux mérité qu’aujourd’hui le qualificatif de vindicatif. Le fond de l’air n’est plus frais, sans doute à la suite de l’élévation des températures moyennes, il est vindicatif.

 

 

 

22 décembre 2008

Pacification

 

Dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1934), le nom pacificatio est traduit par « retour à la paix, accommodement, réconciliation » et c’est dans ce même sens que pacification est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « action de faire cesser les différends entre particuliers », puis un peu plus d’un siècle plus tard : « rétablissement de la paix publique ». La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), « rétablissement de la paix », très générale, est à peine éclairée par les exemples « édit de pacification, la pacification des troubles, des différends ». Celle de la quatrième édition (1762) et des éditions suivantes (1798, 1832-35) est plus précise. Elle distingue la fin des troubles qui ont tout d’une guerre civile (« rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines », travailler à la pacification des troubles) de la fin des différends entre particuliers : « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques, ou des différends entre des particuliers » (c'est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends). La pacification est le rétablissement de la paix, à l’intérieur d’un Etat, et la fin des conflits armés entre factions ou la fin des conflits entre familles ou villages ou, à l’intérieur des familles, entre membres d’une même famille. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette distinction. Pacification a deux sens différents, suivant qu'il s’applique aux conflits publics (les guerres de religion du XVIe siècle par exemple) ou aux dissensions domestiques. La paix dans les ménages ou dans les familles n’est pas ou ne serait pas de même nature que la paix entre factions, sectes, partis. C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) qu’est relevé l’emploi étendu de ce nom : « par extension, la pacification des esprits », les esprits en question n’étant pas ceux des arbres ou des morts ou des jaguars, mais ceux des hommes.

Quoi qu’il en soit, le mot ne s’applique pas aux relations entre Etats souverains, lesquels signent entre eux des traités de paix, mais ne cherchent pas à rétablir la paix chez le voisin, sauf depuis qu’ils ont faite leur la doctrine de l’ingérence, comme récemment en Bosnie, en Irak, en Afghanistan ou au Kosovo, etc. De fait, c’est très justement que ce nom a été employé pour désigner les événements qui ont ensanglanté les trois départements d’Algérie entre 1954 et 1962. Du point de vue de la France, c’était une pacification, l’armée de la France ne pouvant pas faire la guerre à ses propres ressortissants. La paix a été rétablie tant bien que mal – en partie ou plutôt mal que bien. Du point de vue du FLN et de l’ALN, à la pacification, a répondu la guerre (ou inversement) : en fait, le djihad – le combat sur le chemin d’Allah. C’est ainsi d’ailleurs que De Gaulle, en 1959, emploie pacification : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». Certes, la pacification a été cruelle, mais l’atrocité des crimes commis, par l’un et l’autre camp, ne suffit pas à justifier le nom guerre, qui a été rendu obligatoire (la guerre d’Algérie) par les bien pensants, sauf à adopter le point de vue algérien. Auquel cas, le terme exact serait djihad. Même les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire tombent dans le piège des mots. Le nom pacification est défini ainsi : « action de pacifier une région, un pays, d’y rétablir la paix, l’ordre ». D’un point de vue historique, on nomme édits de pacification les édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion ». L’article est couronné de cette remarque : « pacification est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (exemple : la pacification du Rif – dans les années 1920), le Rif se trouvant au Maroc, protectorat français et espagnol. Certes, la pacification, comme en Algérie trente ans plus tard, a été atroce, mais la cruauté des combats n’implique pas que le mot soit un euphémisme. Le rétablissement de la paix civile dans une province ou dans un département peut occasionner de nombreux morts – et des morts innocents -, mais cela ne fait pas une guerre. Il est des guerres en dentelle qui font peu de morts et qui n’en sont pas moins des guerres et des pacifications sanguinaires qui, en dépit des milliers de morts qu’elles entraînent, n’en sont pas moins des pacifications.   

 

16 décembre 2008

Obstruction

 

 

Emprunté du latin obstructio, ce nom est attesté comme terme de médecine chez un écrivain et médecin du XVIe siècle, Jean Canappe. Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires l’ont défini ainsi : « bouchement des vaisseaux et des conduits par lesquels se portent les humeurs et les esprits dans tout le corps de l’animal » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 ; exemples : « ces viandes causent obstruction ») ; « engorgement, embarras qui se forme dans les vaisseaux et dans les conduits par lesquels se portent les liqueurs et les esprits dans tout le corps de l’animal, et qui en arrête le passage, ou le rend moins libre » (1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « il y a obstruction dans le mésentère, dans le foie ; maladies qui viennent d’obstruction ; obstruction dans l’estomac »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) donne à ce « terme de médecine » le sens « d’engorgement, embarras qui se trouve dans les conduits du corps vivant » et, au pluriel, « engorgements chroniques du foie ou de la rate qui se développent, entre autres, dans le cours des fièvres intermittentes prolongées ».

En 1721, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux (troisième édition), relèvent, outre le sens médical, un sens figuré : « désorganisation (du commerce) ». Les sens modernes, en usage dans la politique et dans les sports, sont attestés à la fin du XIXe siècle (en 1890, pour ce qui est de l’emploi en politique, emprunté à l’anglais) et au début du XXe siècle (en 1907, pour ce qui est de l’emploi dans la langue des sports, emprunté aussi à l’anglais). Les académiciens définissent ainsi l’obstruction en politique : « au figuré, manœuvres tendant à retarder, à empêcher un débat, le vote d'une mesure, etc. » dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire ; les auteurs du Trésor de la langue française aussi, mais en précisant les moyens de l’obstruction : « manœuvre visant à entraver un débat, le vote d’une loi, etc., notamment par des discours interminables ou par l’exploitation des lenteurs de la procédure ». Quant à l’emploi dans les sports, il est exposé ainsi dans ce même dictionnaire : « tactique consistant à barrer le passage à un adversaire par des moyens déloyaux ». Les académiciens (neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication) en donnent une définition plus précise, en rapportant l’obstruction à la violation des règles du jeu : « action de barrer le passage à un adversaire, à un concurrent, contre les règles du jeu ».

Obstruction a connu, pour ce qui est de son sens, à peu près la même évolution que beaucoup de mots de la langue actuelle. Terme savant, employé par les médecins, il s’est étendu d’abord en quittant le vocabulaire strictement médical où il est resté confiné trois siècles, puis en colonisant la société et son vocabulaire spécifique, en particulier la politique, dans ce qu’elle a de déloyal, et les compétitions sportives, dans ce qu’elles ont de déplaisant.

 

 

15 décembre 2008

Aristocrate

 

 

 

 

Féraud, qui est le premier lexicographe à enregistrer ce nom dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), les académiciens l’ignorant dans les quatre premières éditions (1694-1762) de leur Dictionnaire, le définit ainsi : « membre ou partisan du gouvernement aristocratique ». Il précise aussi que « ce mot est nouveau et a besoin du sceau de l’usage ». Autrement dit, les personnes que les historiens d’aujourd’hui désignent comme des aristocrates du XVIe ou du XVIIe siècle étaient nommées jadis nobles, tout simplement. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), un aristocrate est un « partisan de l’aristocratie » (tantôt adjectif : « cet homme est fort aristocrate », tantôt substantif) et, à partir de la Révolution Française, un « partisan de l’ancien régime ». Ce sens n’est pas conservé dans l’édition de 1832-35, où n’est retenu que le sens de « partisan de l’aristocratie ». Selon Féraud, ce nom peut signifier aussi bien membre de l’aristocratie que partisan de l’aristocratie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les académiciens tranchent : les aristocrates sont partisans ; les membres de l’aristocratie sont des nobles, ce en quoi ils suivent l'usage. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (1932-35) exposent les deux sens retenus par Féraud (« membre d’une aristocratie, partisan de l’aristocratie »), qu’ils couronnent de ce troisième sens : « adjectif, qui a le caractère d’un aristocrate », comme dans cet exemple : « cet homme est très aristocrate ».

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens « partisan de l’aristocratie » ou « d’un gouvernement aristocratique » est précédé de la mention histoire. Il n’a d’emploi que dans les ouvrages d’histoire, comme dans l’exemple : « le parti des aristocrates à Athènes fut parfois l’allié du gouvernement de Sparte », alors que les sens actuels sont objectifs (« personne qui fait partie de la noblesse héréditaire ») ou subjectifs (« personne que son tempérament, son comportement distinguent du commun »).

Parmi les auteurs de dictionnaires, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se distinguent par leur penchant à injecter dans les définitions des mots au sens flottant beaucoup d’idées ou d’idéologie et à les submerger de conceptions du monde, parfois anachroniques, souvent incongrues, même au détriment de leur sens objectif. Il est vrai que la langue moderne,  toute confite à l'image des modernes en idéologie, les y incite. Il en est ainsi d’aristocrate. Le nom, en histoire et aussi en politique, a pour sens « partisan de l’aristocratie en tant que forme de gouvernement » (dans quel pays y a-t-il eu un gouvernement de cette forme ?) et « plus particulièrement et souvent péjoratif », « partisan, noble ou non, de l’Ancien Régime, à l’époque de la Révolution française ». Le sens objectif (« membre de la noblesse héréditaire ») est étendu, évidemment étant donné ses connotations péjoratives, à des emplois idéologiques : « par extension, personne privilégiée en raison de la fortune, de la profession ou de certaines qualités propres ; membre d’une minorité », comme les « aristocrates de la finance », et par métaphore, aussi à des choses. Même les « pins élégants et droits » sont, selon Barrès, qui écrit cela sans rire, de « jeunes aristocrates élancés ».

 

 

14 décembre 2008

Racisme et raciste

 

 

Ces deux mots sont récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits – par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s'étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu'il ne signifie plus rien que "Satan" et que celui qui l'énonce est comme le négatif du Mal, c'est-à-dire le "Bien".  

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les départements de sciences humaines et sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées dans ces chaudrons.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.

 

 

09 décembre 2008

Désemparer

 

 

Dérivé du verbe emparer auquel a été ajouté le préfixe dé (dés), exprimant l’action inverse de celle d’emparer, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de « démanteler, détruire » (cf. Froissart : « toute la nuit entendirent à réparer leurs palis qui étaient désemparés et à remettre à point tout ce qui faisait besoin ») ; puis au début du siècle suivant au sens de « quitter, abandonner », comme dans cet extrait du cardinal Du Bellay : « il eût été plus expédient de laisser la ville ouverte et désemparée à l’ennemi que de la fortifier insuffisamment » (XVIe siècle). C’est ce sens qui est défini dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) : « abandonner le lieu où l’on est, en sortir » (exemples : « les ennemis qui étaient devant une telle place ont désemparé », « tous les habitants désemparèrent à l’arrivée des gens de guerre », « je n’ai point désemparé de la ville »), le verbe pouvant être intransitif ou transitif (« désemparer la ville, le camp »). « Il est plus souvent neutre ou sans régime », précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans l’édition de 1762, il est noté l’emploi comme « terme de marine » : « on dit à l’actif désemparer un vaisseau pour dire le démâter, ruiner les manœuvres et le mettre hors d’état de servir » (exemples : « il eut bientôt désemparé le vaisseau ennemi ; ce vaisseau fut désemparé à coups de canon »). Dans l’édition « révolutionnaire », celle de 1798, est enregistré le nouvel emploi sans désemparer, attesté en 1792 dans un discours de Robespierre et qui est défini ainsi : « abandonner le lieu d’assemblée, décider une question sans désemparer : ne lever la séance que lorsque cette question est terminée ».

C’est dans une lettre de Maurice de Guérin, en 1837, qu’est attesté l’emploi figuré moderne : « dérouté, en proie à la détresse », ce qu’est l’homme romantique, sans doute par analogie avec un navire désemparé – sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ignore et qui n’est exposé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Il s’emploie souvent au figuré dans le sens de déconcerter, troubler, priver quelqu’un de ses moyens » (exemples : « son attaque désempara ses adversaires ; il est tout désemparé »), dans laquelle, en outre, le sens historique, « abandonner le lieu où l’on est », est signalé indirectement comme désuet, puisqu’il est défini à l’imparfait : « il signifiait abandonner le lieu où l’on est, en sortir », ne subsistant que dans la locution sans désemparer, au sens de « sans quitter la place, sans laisser passer aucun intervalle de temps ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme vieux, tandis que les académiciens ne le relèvent plus dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne conservant que l’emploi comme terme de marine et la locution sans désemparer, ce verbe survivant dans la langue actuelle dans son sens figuré : « déconcerter quelqu’un, lui faire perdre ses moyens en l’abandonnant à lui-même » (Trésor de la langue française) et surtout dans l’emploi de participe passé : « qui a perdu tous ses moyens ; déconcerté » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « elle semblait désemparée, la nouvelle l’a laissé tout désemparé » et « par métonymie, avoir l’air désemparé »).

En un siècle et demi, le sens de ce terme de guerre (guerre sur terre ou sur mer) s’est affaibli au point de ne plus être en usage que dans le vocabulaire de la psychologie à deux sous.

08 décembre 2008

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc un nom de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (le « plan de relance » de Sarkozy), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde (évidemment), qui dissertait alors plus doctement encore (évidemment) qu'aujourd'hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle ne s’arrête plus.

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux, si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), qui en relève quatre, que dans la langue du début du XXe siècle. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom a été extrait du machinisme moderne pour fleurir le vocabulaire contemporain des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2008 ne fasse pas d’aussi mauvaises rencontres que celle de 1981.

 

 

 

07 décembre 2008

Annuaire

 

 

 

Dérivé de l’adjectif latin annuus, « annuel, qui revient chaque année », le nom annuaire est attesté pour la première fois en 1794 pour désigner cette chose inouïe qu’a été le calendrier, dit républicain (décade, un jour de repos tous les dix jours, etc.). La chose étant nouvelle, elle devait être nommée par un mot entièrement nouveau, calendrier puant sans doute, aux narines délicates des coupeurs de têtes, la naphtaline ou l’Eglise. Il est enregistré dans la partie dite Supplément de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « ce mot remplace calendrier » ; c’est, définition délicieuse, la « table de distribution de l’année, l’annuaire républicain contenant la nouvelle division de l’année républicaine ».

Le retour au calendrier, décidé en 1806, a vite rendu caduc ce sens monstrueux, mais le mot, soudain dénué de toute raison d’être, n’est pas resté vacant longtemps. En 1835, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : « sorte d’ouvrage que l’on publie chaque année, et qui contient le résumé des événements de l’année précédente, ou des renseignements sur l’industrie et la statistique, le résultat des observations astronomiques ou météorologiques, etc. ». Il existe alors l’Annuaire historique, l’Annuaire du commerce maritime, l’Annuaire du Bureau des longitudes. La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus précise que celle des académiciens, comme si, au fil des décennies, l’objet nommé annuaire était devenu familier aux lexicographes : « ouvrage qui, paraissant chaque année, consigne ce qui est relatif à cette année, en fait de statistique, de commerce, d’événements » (« annuaire militaire, du Bureau des longitudes ») et « écrit destiné à donner chaque année les renseignements nécessaires sur un organisme administratif, industriel, commercial, etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). D’un dictionnaire à l’autre, les exemples se sont plus nombreux : annuaire de l’armée, du Commerce maritime, de l’Institut, du Bureau des Longitudes et, enfin, des Téléphones (1932-35) ; Annuaire des Téléphones, annuaire du téléphone, annuaire téléphonique, in Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs précisent : « Annuaire suivi d’un mot le déterminant (adjectif ou complément de nom) prend généralement une majuscule », « règle » que les académiciens n’appliquent pas dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « L’annuaire de l’Institut de France ; La « Connaissance des temps » est un des plus anciens annuaires astronomiques ; l'annuaire du téléphone, l’annuaire des marées ». C’est sans doute une de ces « règles » dont l’arbitraire rend impossible l’application, à l'image d’ailleurs, dans ce même Trésor de la langue française, de la référence historique inexacte : « le mot annuaire tendait à remplacer celui d’almanach, en 1794, les deux termes sont actuellement à peu près synonymes ». En 1794, annuaire a désigné le calendrier républicain, et non pas un quelconque almanach.

 

 

03 décembre 2008

Impérialisme

 

 

Ce nom, dérivé de l’adjectif impérial, est attesté en 1832 au sens de « doctrine favorable au régime napoléonien » et, en 1846, à propos des réalités de l’antiquité, au sens de « système de gouvernement et de domination de l’Empire romain ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit comme « l’opinion des impérialistes », lesquels sont les partisans ou de l’ancien empire d’Allemagne ou du régime politique de l’empereur Napoléon 1er et de sa dynastie, sens que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne mentionnent pas comme vieilli (« tendance favorable au régime impérial, à tel empereur ou à telle impératrice »), à la différence des académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, employant pour définir ce sens le passé composé : « il s’est dit également de la doctrine favorable à un régime politique impérial, notamment à celui du Premier Empire ».

C’est en 1880 et en 1900 que le nom impérialisme prend son sens actuel, emprunté de l’anglais imperialism : « expansionnisme dans des colonies, politique d’extension de l’Empire britannique », sens qui est défini ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « esprit de domination chez un peuple », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française exposent ainsi : « tendance à constituer un empire ; tendance d’un État à mettre d’autres États sous sa dépendance politique, économique, culturelle ; doctrine correspondante » (Impérialisme américain, soviétique, romain, anglais ) et qu’ils illustrent d’un extrait évoquant l’inévitable Lénine, d’autant plus ironique que Lénine et le régime qu’il a institué ont porté l’impérialisme à des extrémités auxquelles aucun empereur n’aurait osé aller : « dans son ouvrage l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a montré que l’impérialisme est la continuation de toutes les propriétés fondamentales du capitalisme » : et surtout du socialisme, pourrait-on ajouter, quand on est instruit de l’histoire du monde, comme le rappelle l’article impérialisme du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « dans la doctrine marxiste, mouvement par lequel les États capitalistes (NDR : l'URSS et la Chine surtout), sous l’influence des monopoles et des cartels, sont portés à accroître continûment et violemment leur puissance hors de leurs frontières ».

Ce mot, étant moderne, peut s’étendre chez les modernes à toutes les réalités, même les plus incongrues, sans retenue : « toute suprématie exercée par quelqu’un ou quelque chose (institution, théorie) sur une personne ou une chose », comme cela est joliment dit par Mme de Beauvoir (1954) : « vous ne traitez jamais les gens à égalité (...) ; votre générosité, c’est de l’impérialisme » (et ses idées à celle, c’est quoi ?) et par l’incontournable sociologue de service (1967) : « l’histoire s’est saisie (...) de toutes les sciences de l’humain ; (...) elle s’est abandonnée à un impérialisme juvénile », l’impérialisme des sciences sociales, qui s’y est substitué, étant bien entendu sénile.

 

 

01 décembre 2008

Erotomanie

 

 

La définition de ce nom, emprunté du grec erotomania « folle passion » et attesté en 1741 au sens de « délire amoureux » dans le Dictionnaire français et latin des termes de médecine et de chirurgie, telle qu’on peut la lire dans les dictionnaires à partir de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), et surtout les changements qui ont affecté cette définition attestent, s’il en était besoin, la « médicalisation » croissante des mœurs : autrement dit, ce que montre la langue, c’est que les mœurs, les façons de faire, les sentiments, etc. relèvent de plus en plus souvent, à mesure que l’on se rapproche de l’époque actuelle, de la médecine ou de techniques annexes en psy et que ce qui peut sembler inhabituel en l’homme tient désormais de maladies, de troubles, d’affections, de dérangements de l’esprit.

Les académiciens (1762, 1798) notent qu’érotomanie est un « terme de médecine » et qu’il désigne le « délire amoureux », sans illustrer ce sens d’exemples. En 1832-35 (sixième édition), l’adjectif amoureux est remplacé dans la définition par érotique (« délire érotique »), à la fois pour réduire l’érotomanie au seul amour physique et par purisme étymologique, puisque érotique est dans le terme grec, dont érotomanie est emprunté. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), non seulement l’érotomanie est un « terme de médecine », mais encore ce terme désigne une « aliénation mentale causée par l’amour ou caractérisée par un délire érotique ». De fait, elle relève de la psychiatrie. Les académiciens (1932-35, huitième édition) hésitent à réduire, comme le fait Littré, l’érotomanie à une « aliénation mentale » : ce n’est pas une affaire de fous, mais d’organes génitaux. Pour eux, ce « terme de médecine » désigne une « sorte de délire caractérisé par des préoccupations d’ordre génital ».

Les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), ne tranchent pas entre l’aliénation mentale et le désordre génital. Ils intègrent la définition de Littré et celle des académiciens en 1932-35 : « affection mentale caractérisée par l’illusion délirante d’être aimé » (Trésor de la langue française) ou « conduite obsessionnelle provoquée par l’illusion d’être désiré » (Dictionnaire de l’Académie française) et (terme de pathologie) « exagération outrancière des préoccupations érotiques, exacerbation morbide du comportement amoureux » (TLF) ou « exagération pathologique de l’activité sexuelle » (DAF). Qu’elle soit désordre psychique ou désordre physiologique, l’érotomanie sort de la norme humaine et doit donc être confiée aux thaumaturges du corps ou de l’esprit. En ce sens, elle est de la modernité.

 

 

30 novembre 2008

Diversité

 

La diversité est le nouvel horizon : le nouvel et le seul. Il n’y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. La diversité est comme le qu’allait-il faire dans cette galère ? ou le poumon, le poumon, le poumon, vous dis-je de Molière : le nec plus ultra, l’alpha et l’oméga, la réponse à tout, de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l’état de ce qui est divers » : de l’état, la diversité va à l’Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c’est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu’ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d’un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d’un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires, quels qu’ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l’Algérie, du Maroc, de l’Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu’elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s’accommodait de toutes les diversités, surtout de l’islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien et sans juif. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu’elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s’est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l’opposé d’un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C’est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d’objets, d’occupations, d’esprit, d’humeurs, d’opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

29 novembre 2008

Récolement

 

Les furieux et furieuses du PS, parti dit démocratique par antiphrase (ils se gargarisent des mots démocratie, démocratiser, démocratique, démocratisation, etc. pour la montre et ils ne donnent des leçons de démocratie au monde entier que par ironie), ont deux grands mérites : le dévoilement (ils apparaissent pour ce qu’ils sont) et l'exhumation de la langue du droit du vieux mot récolement, dérivé du verbe récoler (synonyme inventorier, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94 : « récoler un inventaire, une bibliothèque, une coupe de bois ; huissier récolant les meubles saisis »), lui-même emprunté du latin classique recolere, qui se traduit par « pratiquer de nouveau » et « repasser dans son esprit, passer en revue ».

Ce nom est attesté à la fin du XIVe siècle. Il désigne le dénombrement fait par un fonctionnaire et, un siècle plus tard, il est employé comme terme de jurisprudence au sens « d’action par laquelle on récole des témoins » (id est, on relit la déposition qu’ils ont faites pour vérifier s’ils en maintiennent les termes). Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière le relève avec ce sens : « comparaison de l’état réel des meubles inventoriés avec les déclarations portées sur l’inventaire ». Récolement entre dans la langue de l’administration des Eaux et Forêts (1690), dans celle de la construction (1869), dans celle des bibliothécaires (« vérification qu’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages sont bien en place », 1913), dans celle des experts en alcools forts (1936, « détermination de la quantité d’alcool que renferment les spiritueux représentés par un bouilleur »).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le sens propre à la jurisprudence, attesté à la fin du XVe siècle, est relevé : « action par laquelle on récole les témoins » (exemple : « faire le récolement ; après le récolement et la confrontation »). Deux tiers de siècle plus tard (1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition), il est ajouté à ce sens l’emploi de ce terme dans l’administration ou dans la langue des huissiers : « on dit aussi en termes de pratique faire le récolement d’un inventaire pour dire vérifier tous les effets, tous les papiers contenus dans un inventaire » ; ou dans celui de l’administration des Eaux et Forêts : « il se dit aussi du procès verbal de visite que font les officiers des Eaux et Forêts pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances » - sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) recense aussi.

La Révolution a bouleversé la justice de l’Ancien Régime : non seulement les lois, les fonctions, l’organisation, mais aussi la langue. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens défini en 1694 est celui de « l’ancienne jurisprudence ». Ce n’est plus l’action par laquelle on récole les témoins, mais « l’action par laquelle on récolait les témoins ». Le mot et la chose sont renvoyés à un passé révolu. Il ne reste plus que le « terme de procédure » (faire le récolement d'un inventaire) ou le « procès-verbal de visite que font les agents de l’administration forestière, pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le récolement de témoins par un extrait de Voltaire (Dictionnaire philosophique) qui révèle en quoi consistait la procédure : « ces témoins sont entendus une seconde fois, toujours en secret, ce qui s’appelle récolement ; et, si, après le récolement, ils se rétractent de leurs dépositions, ou s’ils les changent dans des circonstances essentielles, ils sont punis comme faux témoins ». Les emplois déjà recensés (terme de procédure, procès-verbal des agents de l’administration forestière) sont complétés par un nouvel emploi : « dans une construction neuve », le récolement est « la constatation de l’alignement fixé par l’administration ». Ce sens n’est pas relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), où un nouveau sens apparaît : « il se dit aussi de la vérification que l’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages portés à l’inventaire sont bien en place et complets ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) procèdent à une grande simplification : les trois ou quatre sens recensés dans les dictionnaires antérieurs sont réduits à un seul : dans la langue du droit et de l’administration, c’est « l’opération qui consiste à dénombrer un ensemble d’objets répertoriés dans un inventaire, ou à vérifier la conformité d’une opération, d’un objet à un ensemble de règlements ou de prescriptions contractuelles ; et par métonymie, le procès-verbal de cette opération » (exemple : « récolement d’inventaire, des meubles saisis, d’une coupe de bois »).

Chez les socialistes, la démocratie cache magouilles, tricheries, abus de confiance, détournement de voix, etc. Elle est, comme chez Dom Juan, l’ample manteau sous lequel s’avance le vice. Quant aux mots dont ils usent, récolement par exemple au lieu de litige, vérification ou contrôle, ils mettent au jour leur être même : bureaucrates procéduriers, dont on n’attend plus, comme des huissiers de justice, que leur propre récolement.

 

15 novembre 2008

Saboter

 

 

 

Ce verbe, dérivé de sabot, est attesté en 1564 au sens de « jouer au sabot », une sorte de toupie (« sabot signifie encore un certain jouet d’enfants, que l’on fait pirouetter avec un fouet, avec une lanière », Dictionnaire de l’Académie française, 1694), sens dans lequel sabot est attesté dès le XIVe siècle, ne désignant une chaussure paysanne fait d’une pièce de bois évidée que deux siècles plus tard, en 1512) ; et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, au sens de « faire du bruit avec ses sabots ». Longtemps, les académiciens n’ont relevé, de 1694 à 1832-35, dans les six premières éditions de leur Dictionnaire, que le premier de ces deux sens : « Jouer au sabot, faire aller un sabot » (exemple : « des enfants qui sabotaient dans une salle »), tandis que saboteur « ne se dit que d’un enfant qui sabote » (« un petit saboteur »).

Alors que saboter, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835), n’a qu’un sens (« jouer du sabot »), il en a cinq dans le Dictionnaire de la langue française que Littré a publié quelque quarante ans plus tard (1863-77) : « familièrement, faire du bruit avec ses sabots » (attesté en 1690) ; « fouler les draps avec des sabots » (attesté en 1832) ; « terme de construction, saboter un pieu, placer un sabot à son extrémité » (attesté en 1842) ; « populairement, faire vite et mal, saboter de l’ouvrage » (attesté en 1808, puis en 1842, dans un emploi transitif), « jouer au sabot » (le sens le plus ancien). Après la publication du Dictionnaire de la langue française de Littré, deux nouveaux sens sont attestés : en 1875, un sens ferroviaire (« pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer ») et en 1897, puis en 1907 : « agir de façon à provoquer l’échec d’une entreprise, d’un processus » et « détruire, détériorer volontairement un outillage industriel, commercial, etc. ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le ménage est fait ; deux sens seulement sont relevés, « bâcler » (« mal faire exprès l’ouvrage dont on est chargé ») et « détériorer » (« arrêter, troubler le fonctionnement d’un mécanisme, soit en détériorant une pièce, soit par une fausse manœuvre intentionnelle »). Les sens ancien (« jouer à la toupie ») ou techniques (« fouler les draps » et le sens ferroviaire) ou paysan (« faire du bruit avec des sabots ») sont écartés de ce mot qui est, par ailleurs, jugé « familier ». Heureusement, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les rétablissent dans la définition de saboter : il est vrai que l’intention de ces nombreux rédacteurs est d’établir un thesaurus et de dresser l’inventaire le plus exhaustif possible des mots et de leur sens, même si ceux-ci sont « vieillis », comme « faire du bruit avec des sabots » (qui porte encore des sabots ?) ou « jouer du sabot » (encore faudrait-il qu’il y ait encore des toupies qui soient nommées sabots) ou ont été oubliés par les lexicographes du passé : ainsi « faire des sabots », id est des chaussures en bois (in Larousse encyclopédique). Les sens principaux apparaissent dans des emplois transitifs : « faire vite et mal un travail, une tâche » (bâcler (familier), gâter, gâcher ; saboter la besogne, la tâche) ; « détériorer, détruire de manière clandestine le plus souvent, du matériel, de l’outillage, des installations civiles ou militaires » (il est souvent question d’actions de sabotage et de saboteurs dans L’Espoir de Malraux et dans tous les récits de résistance) ; et, par analogie, « compromettre, désorganiser volontairement un projet, une entreprise », comme dans cet extrait éloquent du Traité de sociologie (1968) : « les membres des milices fascistes (...) apprennent à porter l’uniforme, à saluer, à défiler, à manier des armes, à se battre : on leur apprend comment saboter une réunion ou lutter contre des saboteurs adverses ».

Le paradoxe de l’affaire est que ce verbe saboter est en usage aussi dans les chemins de fer : « pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer » et qui consiste, semble-t-il, pour que le rail soit bien posé, à « saboter (est-ce raboter ?) la traverse à l’emplacement du patin » et qu’il désigne aussi, dans la mythologie des chemins de fer, l’action inverse : détériorer les traverses et les rails, de façon à faire dérailler les trains, tant et si bien qu’un saboteur, qui a cessé d’être un enfant qui joue à la toupie, est à la fois un « ouvrier qui effectue le sabotage des traverses de chemin de fer » (il n’enlève du bois de la traverse que ce qui est nécessaire) et « une personne qui pratique le sabotage » ou « l’auteur d’un sabotage », comme chez Camus (« tout contre-révolutionnaire pris les armes à la main, tout saboteur sera immédiatement fusillé », 1936) et que, parallèlement à saboter ou à saboteur, sabotage désigne les deux mêmes actions contraires ou inverses, positive (saboter, c’est construire) et négative (c’est aussi détruire), comme si toute positivité renfermait en elle sa propre négativité. Si Hegel avait su le français et qu'il eût connu ces sens contraires de saboter, sabotage et saboteur, sa dialectique aurait peut-être pris une autre direction : il l'aurait sans doute sabotée.

 

 

10 novembre 2008

Scabreux

 

 

Emprunté de l’adjectif latin scabrosus (« sale », in Dictionnaire latin français, 1934), dérivé de l’adjectif scaber, dont le sens est « rude (au toucher), raboteux, âpre, inégal » et « couvert de crasse, sale, malpropre, galeux », cet adjectif est attesté au tout début du XVIe siècle. Il signifie alors « dont la surface est inégale, rude, raboteuse » (en parlant d’une voie) et au figuré « qui présente des dangers, des risques » ou « dur, grossier » (en parlant du langage ou du style). Ces sens sont relevés par les auteurs de dictionnaires : « rude, raboteux » (« un chemin scabreux », « une montagne qui est scabreuse à monter et à descendre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et « on s’en sert plus ordinairement au figuré ; et il signifie dangereux, périlleux, difficile » (« dessein scabreux, entreprise, affaire scabreuses », ibid. et Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, qui note que le mot « est plus usité au figuré qu’au propre »).

Le premier sens (« raboteux, rude ») est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens figuré qui, dans ce dictionnaire est jugé « courant », n’est pas le sens apparu au XVIe siècle, à savoir « dangereux, périlleux, difficile », mais celui qui est attesté en 1718 : « scabreux se dit aussi lorsqu’on dit quelque chose d’un peu libre » - sens que relèvent les académiciens à partir de la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798) : « on dit d’un conte qui est difficile à raconter décemment qu’il est bien scabreux » ; « je ne sais comment je pourrai vous faire ce conte, il est bien scabreux, il est difficile à raconter décemment » (sixième édition, 1832-35) ; « difficile à dire ou à traiter décemment ; ce conte est bien scabreux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « une histoire scabreuse, une histoire qu'il est difficile de raconter décemment » (huitième édition, 1932-35), et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent plus explicitement ainsi : « qui risque d’offenser la pudeur, de choquer », les synonymes proposés étant « choquant, déplacé, inconvenant, indécent, licencieux, osé ». Ce dictionnaire a été publié entre 1971 et 1994. Il date, pour ce qui est du volume S, d’à peine vingt ans. La définition qu’on y lit pourrait laisser penser qu’il est beaucoup plus ancien, tant les histoires qui pourraient être qualifiées de scabreuses sont étalées partout aujourd’hui sans retenue et sans que quiconque se sente offensé, au point que le scabreux semble être devenu la norme. On a les normes qu’on peut.

 

09 novembre 2008

Spéculer

 

 

 

Emprunté du verbe latin speculari, qui signifie, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) « observer, guetter, épier, surveiller, espionner » et « être en observation d’en haut, observer d’en haut », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans un contexte militaire (« observer, épier »), puis dans le contexte de la connaissance (Oresme : « spéculer et connaître la multitude et congrégation des lois »). C’est au XVIe siècle qu’il est employé pour désigner l’action d’observer des phénomènes physiques et au XVIIe siècle les « astres ». Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens principaux sont définis, en 1694 (première édition) : « contempler avec attention ; en ce sens, il ne se dit proprement que des astres et des phénomènes du ciel » (exemple : « il a toujours l’œil au bout d'une lunette pour spéculer les astres », 1694) et « il signifie aussi rêver, m éditer attentivement sur quelque matière philosophique » (« et alors il est neutre » - comprendre « intransitif » ; exemples : « il a fort spéculé sur cette matière, ce n’est pas le tout que de spéculer, il faut réduire en pratique ») ; en 1762 : « regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres » (exemple : « il passe la nuit à spéculer les astres, ou simplement à spéculer », les académiciens notant « qu’on dit plus communément observer ») et « il signifie aussi méditer attentivement sur quelque matière ; et alors il est neutre » (intransitif).

Le sens financier (« chercher à obtenir un gain ») est récent. Il apparaît pendant la Révolution dans un discours de Robespierre en 1792 qui vilipende (évidemment, il ne savait faire que cela) ceux qui tentent « de spéculer sur la misère publique ». Il complète ainsi les deux sens de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il signifie plus particulièrement faire des projets, des raisonnements sur des matières de finance, de commerce, de politique » (exemple : « il a beaucoup spéculé sur les matières de banque, dans les matières de banque »), comme quoi, pendant la Révolution française, les finances, le commerce, le gain, le profit ont été placés sur un piédestal et hissés au même niveau que l’observation impartiale du ciel et la méditation métaphysique. Voilà qui en dit long sur ce qui fonde la France moderne. Au cours du XIXe siècle, le sens objectif, et proprement scientifique, de spéculer (« regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres ») s’affaiblit : « cette acception a vieilli », écrivent les académiciens en 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire : le sens n’est plus relevé dans la huitième édition, celle de 1932-35), alors que le sens financier ou celui de la cupidité humaine s’étend sans cesse à de nouvelles réalités : « il a beaucoup spéculé sur les fonds publics ; spéculer sur les vins, sur les blés ; spéculer sur la curiosité publique », ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant, puisque, dans les années 1830-1900, le capitalisme financier et bancaire n’a cessé de prendre de l’ampleur, comme l’attestent et l’article que consacre Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) à spéculer et dans lequel les exemples qui illustrent le sens financier sont trois fois plus nombreux que ceux qui illustrent les deux premiers sens (on ne résiste pas au plaisir ce citer La Banque rendue facile : « on peut spéculer sur toutes sortes de marchandises ») et cet extrait du Journal officiel de 1877 : « Tout atteste alors (au temps de la Régence) cette révolution opérée par la richesse, par le luxe et par l’amour de l’argent ; même la langue en témoigne : spéculer au XVIIe siècle, c’était méditer sur la métaphysique ; cela signifie, au XVIIIe (en fait, à la toute fin du XVIIIe siècle), jouer à la hausse ou à la baisse ».

De fait, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent en premier ce sens financier : « faire des opérations financières, commerciales pour tirer profit des variations du marché ». Les synonymes sont accaparer, agioter (vieilli), boursicoter (familier). Il n’est rien qui ne soit pas objet de spéculation : coton, grains, mines l’or, sucre, prix, misère publique, tonneaux ou monnaies, achats et reventes de vieux matériel et d’usines à démolir, etc. Ce sens, qui n’est guère ragoûtant, a suscité un sens péjoratif, dont le succès donne une idée assez juste de ce qu’est la modernité : « compter sur quelque chose pour en tirer un profit, un avantage » ; spéculer sur l’amour, la bêtise, la crédulité, la cupidité, la sottise, l’obscurité des lois. Par rapport à ce sens financier triomphant, le sens philosophique paraît bien terne, non seulement parce qu’il est exposé en dernier, comme un appendice, dans le Trésor de la langue française, mais parce qu’il semble être borné dans la langue moderne à la méditation vaine et quelque peu fumeuse : « se livrer à des études, des recherches abstraites, théoriques ». Ce sur quoi on spécule, quand ce ne sont pas des valeurs mobilières ou du fric, ce sont des abstractions, Dieu, l’essence de quelque chose, l’existence de quelque chose, l’infini, le réel. Ce sens est illustré d’extraits anciens (Proudhon, 1846 : « la philosophie spéculant à l’aide des catégories, Dieu est demeuré à l’état de conception transcendantale » et « dommages que subissent (...) la théologie et la théodicée, dès qu’on permet à l’intelligence humaine de spéculer sur l’absolu, Théologie catholique, 1920) qui attestent, s’il en était besoin, la lente élimination par la cupidité spéculative de toutes les anciennes formes, toutes honorables, de spéculation.

 

 

05 novembre 2008

Obama Roi

Obama est un nanti et non un dominé. Aux Etats-Unis, il n’y a pas cent individus qui aient son profil : études à Harvard et sénateur des Etats-Unis d’Amérique. Il faut tout ignorer des réalités américaines (montant faramineux des droits d’inscription à Harvard, sélection impitoyable par l’argent et par l’adhésion à la « culture dominante », comme disent sottement les consciencieux du social, élection au Sénat encore plus filtrée qu’en France) pour faire de ce membre de l’élite de l’élite le candidat des pauvres ou des victimes de l’Histoire. Bien entendu, les media ont seriné pendant six mois leur propagande pour effacer ces faits.

Obama est du camp des vainqueurs : le même que celui des Kennedy, des Bush, des Reagan, etc. Il est comme eux un immigré ou un enfant d’immigré qui s’est installé dans un pays dont les autochtones ont été éliminés ou, s’ils ont survécu, sont assignés à résidence à l'écart ou dans quelque réserve. La révolution aura lieu aux Etats-Unis quand le chef d’une ancienne tribu sioux ou comanche ou apache ou séminole sera candidat à la charge de président ou sera élu à cette charge. Apparemment, ce n’est pas pour demain. La seule différence entre Obama et Bush ou Mac Cain ou Kennedy, c’est son ascension : plus rapide que celle de Sarkozy en France. A la première génération, il a tiré le gros lot, alors que les Kennedy ont attendu trois ou quatre générations pour faire accéder l’un des leurs au pouvoir. En ce sens aussi, Obama est un nanti ou un verni. Son histoire n’est symbolique que de cela. Laisser croire, comme le font les media, que les noirs américains votent pour ce métis (en réalité, il est mulâtre) parce qu’il pourrait changer leur condition est une plaisanterie : ils votent pour lui par aveuglement, parce qu’il est de leur race. Les blancs et les autres votent pour lui, parce qu’il est à leur image : un néo-américain qui a réussi plus vite qu’eux et qui jamais ne rendra le pays dont il a charge à ses premiers occupants.

Il est un fait qu’aucun intello n’a noté, fût-ce en passant. Le père d’Obama était citoyen kényan et musulman. Le Kénya, comme l’Ouganda et la Tanzanie, ont été pendant de longs siècles des territoires de razzia, dans lesquels les soldats de l’islam se sont approvisionnés, par la force et sans retenue aucune, en esclaves. Cela explique que, dans ces pays, la plupart des noirs aient la phobie de l’islam et que « islam », pour eux, signifie esclavage. Or, il y a eu quelques tribus, établies au nord du Kénya actuel, qui se sont converties à l’islam, soit pour échapper à l’esclavage, soit pour aider les soldats de l’islam à réduire les tribus voisines à l’esclavage. La famille Obama, convertie à l’islam, descend de ces tribus de collabos. Il est étrange que les noirs américains descendants d’esclaves aient oublié ces faits ou qu’aucun des membres distingués de l’intellecture médiatique ne les leur ait rappelés. « Le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ». Obama est si commun que les media aveuglés vont finir par s’en rendre compte et qu’à la critique de demain, succédera l’indifférence après-demain.

04 novembre 2008

Engouement

 

 

Dérivé du verbe engouer, lui-même formé à partir d’une base qui a donné gaver et joue, ce nom est attesté dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). Au sens propre, il signifie « empêchement causé par quelque chose qui engoue », et au figuré : « préoccupation en faveur de quelque chose, entêtement », comme le verbe lui-même, attesté au XIVe siècle au sens de « se gaver (de) » et en 1672, dans engoué de « entêté de » et en 1680 dans s’engouer « s’entêter de ». La définition de 1694 est reprise dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française sans changement, sinon cet exemple : « on ne le saurait faire revenir de son engouement ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul des lexicographes du XVIIIe siècle à exposer clairement les difficultés que soulève l’emploi du verbe et du nom : « engouement et engouer se disent au propre de ce qui empêche le passage du gosier » et « au figuré, où ils sont plus usités, surtout depuis quelque temps, ils expriment l’action de se préoccuper avantageusement d’une personne, d’un ouvrage ». Féraud reprend, pour illustrer ce sens, l’exemple des académiciens (« on ne saurait le faire revenir de son engouement ») et, pour illustrer le sens figuré d’engouer, il cite cet exemple: « Il s’est engoué, il est engoué de cette personne, de cet auteur, de cette pièce ». La métaphore n’est jamais expliquée ni, comme disent les plumitifs des gazettes, « décryptée ». Il faut comprendre que le sujet qui s’engoue d’une personne, d’un auteur, d’une pièce s’en étouffe littéralement. La personne, l’auteur, la pièce lui restent en travers de la gorge, ce qu’il ne faut pas entendre dans le sens actuel (« ça ne passe pas »), mais au sens où sa bouche ne tolère rien d’autre que cette personne, cet auteur, cette pièce. Féraud remarque qu’engoué, au sens figuré, « était apparemment encore nouveau du temps de Madame de Sévigné, car, écrit Féraud, elle le relève, quoique sans le désapprouver : Madame de la Fayette me mande qu’elle est engouée de vous : c’est son mot », alors que le nom engouement « est de ce siècle » (comprendre du XVIIIe siècle) : « L’Abbé Desfontaines ne le pouvait souffrir : il est reçu aujourd’hui et il est même à la mode, parce que le vice qu’il exprime est plus commun que jamais » et Féraud ajoute sagement, sans doute pour justifier qu’il tienne l’engouement pour un vice : « l’engouement, l’enthousiasme, le fanatisme littéraire, philosophique, économique, prétendu patriotique, etc. caractérisent ce siècle ». On ne saurait mieux dire.

Les académiciens commencent à tenir compte des remarques pertinentes de Féraud à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire, dans laquelle perce un préjugé défavorable contre l’engouement : « admiration exagérée, entêtement, prévention excessive en faveur de quelqu’un, de quelque chose » (exemples : « on ne saurait le faire revenir de son engouement ; son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est étrange, est inconcevable »). De même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Figuré, sentiments favorables et excessifs que l’on conçoit sans grande raison pour quelqu’un ou quelque chose », qui cite un extrait éloquent de Jean-Jacques Rousseau, lequel a compris à quel point les engouements étaient fragiles : « toute ma crainte, en voyant cet engouement et me sentant si peu d’agrément dans l’esprit pour le soutenir, était qu’il ne se changeât en dégoût », ou même ridicules : « son engouement outré pour ou contre toutes choses ne lui permettait de parler de rien qu’avec des convulsions ». Dans cet autre extrait, La Harpe renchérit sur Rousseau : « c’est beaucoup pour ce pays (la France), où vous savez que le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ».

Dans les dictionnaires du XXe siècle, la critique explicite de l’engouement s’atténue. Les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) se contentent de définir l’engouement comme « l’action de s’engouer ou le résultat de cette action », n’exprimant de jugement hostile que dans l’exemple : « son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est inconcevable, ridicule », alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), tout jugement hostile disparaît. L’engouement est « le fait de s’engouer » et l’état de qui s’est engoué » et le sens est illustré de deux exemples neutres ou dépourvus de tout jugement moral : « l’engouement du public pour cet ouvrage est inattendu ; on ne saurait le faire revenir de son engouement ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la définition, certes plus précise que celle des académiciens, au point qu’elle s’apparente à une description, est dépourvue de parti pris : « au figuré, état de celui qui s’enthousiasme, qui éprouve une admiration vive et subite, et le plus souvent éphémère, pour quelqu’un ou pour quelque chose », les exemples cités étant tantôt négatifs (« un engouement absurde, irraisonné » ; « toutes les fois que je vois de l’engouement dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité », Chamfort, 1794), tantôt neutres (« se prendre d’engouement pour quelqu’un, pour quelque chose »), tantôt positifs (« son voyage en Italie lui avait donné l’engouement de la musique italienne », Stendhal, 1817 ; « avec le XVIIIe siècle, les sciences connurent le plus vif engouement », Encyclopédie de l’éducation, 1960). Pendant deux siècles, on s’est défié de tout engouement, quel qu’il soit. Se gaver (puisque tel est le sens du verbe engouer) d’un homme, d’une idée, d’une femme, d’une pièce, d’un roman, etc. au point de ne rien lire, écouter, regarder d’autre ou de ne pas penser à autre chose ou à quelqu’un d’autre était tenu alors pour une forme d’aliénation : je devenait un autre. Il semble que cette défiance soit tombée au XXe siècle et que l’engouement ne soit plus le signe d’une aliénation, mais de l’expression « authentique » de soi. L’engouement est un phénomène social. Le social étant l’horizon indépassable du monde moderne, l’engouement ne peut pas être « stigmatisé » (comme disent les consciencieux du social) ; il échappe à toute critique, car le critiquer, ce serait prendre ses distances vis-à-vis de la grande religion sociale qui est le nouveau sacré des modernes.

03 novembre 2008

Fonctionnaire

 

Voilà un mot récent qui condense en lui, et dans l’évolution sémantique qui se donne à lire « à livre ouvert » dans les dictionnaires, toute l’essence de la religion sociale qui façonne la France moderne. Fonctionnaire, dérivé de fonction, auquel a été ajouté le suffixe –aire, est de formation française : il n’a rien de latin, ni de patoisant, ni de grec. Il est attesté pour la première fois en 1770, alors que s’esquissent les grandes lignes de la religion sociale moderne, sous la plume du physiocrate Turgot, lequel préfigure les énarques et hauts fonctionnaires, experts en toutes choses. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), l’édition publiée pendant la Révolution française, alors que se met en place l’Etat moderne, qui a besoin de fonctionnaires pour le servir. Le sens est expédié en un court fragment de phrase : « celui ou celle qui remplit une fonction », définition sommaire qui est répétée telle quelle dans la sixième édition (1832-35) de ce même dictionnaire et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « celui ou celle qui remplit une fonction », comme si ces lexicographes étaient incapables de se représenter ce que sont les fonctionnaires. La définition première n’est illustrée d’aucun exemple ; dans la sixième édition et chez Littré, la définition est suivie des deux mêmes exemples : « un fonctionnaire public » (comme s’il y avait des fonctionnaires privés) et « les hauts fonctionnaires ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), précisent la définition : « celui, celle qui remplit une fonction de l’État ». L’ironie de la chose est qu’au moment où la précision « de l’Etat » est apportée, se développe la fonction publique municipale et locale, qui n’est pas de l’Etat.

Certes, le mot est récent, mais la chose qu’il désigne (en l’occurrence, la « chose » est une personne) est ancienne. Celui (ou celle) qui est nommé fonctionnaire dans l’Etat moderne, dont la Révolution a accouché, était nommé officier dans la France de l’Ancien régime : non pas celui qui remplit un office ou une charge ou un emploi, mais qui a cet office, cette charge, cet emploi : a au sens de « possède » ou « d’en est le propriétaire ». Les offices, tous ou quasiment tous payants, étaient innombrables : connétable, chancelier, maréchal de France, de la Maison du Roy, grand maître, grand aumônier, etc., de judicature, de président, de conseiller, etc., de finances, de trésorier de France, de contrôleur, d’élu, etc., de ville, etc. (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). L’office était « héréditaire », donc transmissible aux descendants, et « vénal » : il pouvait être acheté ou vendu. Il y avait des officiers du Roi, de guerre, du parlement, du seigneur, de l’évêque, de ville, de justice, de la couronne, de grands et de petits officiers, des officiers généraux et des subalternes, etc. La Révolution ayant mis fin à la vénalité des offices, elle a transformé les officiers en fonctionnaires et, de peur de les aliéner, elle leur a assuré des pensions importantes, qu’elle a fait payer par l’impôt, les fonctionnaires étant inscrits, au moment où ils cessent leur activité, dans le grand livre de la dette, l’Etat, c’est-à-dire tous les contribuables, étant leur débiteur.

 

Au milieu du XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient guère nombreux : à peine plus de 40000 personnes. Aussi Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), a-t-il donné de ce mot une définition (« celui qui remplit une fonction ») quelque peu étique, sans doute en proportion du petit nombre de fonctionnaires. Un siècle plus tard, l’article fonctionnaire du Trésor de la langue française (1971-94) occupe les deux colonnes d’une grande et large page, soit de vingt à trente fois plus de lignes que dans le Littré ; et surtout en un siècle, la définition s’est enrichie de nouveaux sens. Dans le « droit administratif », c’est un « agent de l’État ou d’une autre personne morale de droit public, nommé dans un emploi permanent et titularisé dans un grade de la hiérarchie des cadres d’une administration ». Les synonymes, éloquents et sans doute inutilement insolents (« péjoratifs », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française), en sont budgétivore et rond-de-cuir. Même les comédiens sont fonctionnaires : « Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement (à la Comédie française) l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif » (1899). La prolifération des fonctionnaires suscite dès qu’elle est avérée (dernier quart du XIXe siècle) la verve des ironistes qui caricaturent ce nouveau type humain, modèle et parangon de la grande religion sociale moderne : « un fonctionnaire à barbiche, à binocle, à parapluie, à chapeau melon » ; « un petit homme insignifiant d’apparence, quelque chose comme un fonctionnaire » (Green, 1960). Les qualificatifs sont innombrables, comme les personnes : « bas, haut, humble, petit, subalterne, supérieur, civil, militaire, public » ; les compléments aussi : « de l’état-civil, de l’impôt, du gouvernement, de la police, du régime ». Bien entendu, les fonctionnaires ont « carrière, corps, statut » et les inévitables « syndicats ».

Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend à d’autres personnes que les agents de l’Etat ou de tout autre service public. C’est tout « individu investi d’une fonction », comme dans cet extrait de Proudhon (1840) : « en un mot, si la fonction appelle le fonctionnaire, c’est que dans la réalité le fonctionnaire existe avant la fonction ». Même le clergé, selon Comte (Philosophie positiviste, 1839-42) est composé de fonctionnaires : « Le clergé n’avait alors d’autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires ». Tout « individu responsable des formalités de quelque chose » peut être dit fonctionnaire, même celui « qui a la prétention d’administrer et de régir des activités libres ».

Un mot qui est chargé d’autant de valeurs positives ne pouvait pas ne pas servir de base à de nombreux dérivés : fonctionnariat profession de fonctionnaire ») ; fonctionnariser (« donner le statut de fonctionnaire au personnel d’un organisme » - l’essence même de l’Etat moderne en France - et « introduire dans un organisme des méthodes de travail des administrations publiques » - ce qui est une façon de le saborder) ; fonctionnarisation (« action de fonctionnariser, mesure consistant à fonctionnariser une profession ») ; fonctionnarisme (« état, profession de fonctionnaire » et, « péjoratif, abus à la fois dans le nombre des fonctionnaires de l’État et dans leurs méthodes paralysantes d’administration et de gestion »), comme dans cet extrait éloquent d’Anatole France, qui est pourtant l’un des théologiens de la religion sociale moderne : « un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine » (L’Orme du mail).

Pourtant, l’article fonctionnaire de la neuvième édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française va plus loin que celui du Trésor de la langue française (1971-94), antérieur d’à peine trente ans (mais en trente ans, le nombre des fonctionnaires a dû croître d’au moins un million), dans la description de la fonctionnarisation de la société française : « agent de la fonction publique titularisé dans un grade de la hiérarchie et nommé dans un emploi permanent ». Les différents types de fonctionnaires illustrent ce phénomène de la fonctionnarisation sinon d’un pays, du moins d’une société : « fonctionnaire de l’État, municipal, départemental, régional, fonctionnaires d’autorité (les préfets), haut fonctionnaire, fonctionnaire international ». On en saurait mieux conclure l’étude du sens de fonctionnaire et des avatars de ce mot.

02 novembre 2008

Unanimité

 

 

 

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie sur son trône. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) vendent la mèche. L’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes contre nos hommes d’État politiques ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’