21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

18 novembre 2009

Vaccin




Le mot est attesté en 1801 au sens de « substance organique propre à créer une réaction immunitaire contre la variole ». Le principe du vaccin est lumineusement expliqué par Pasteur : « un vaccin, c'est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne » (1881). Le mot est emprunté de l'adjectif latin vaccinus, qui signifie « qui se rapporte à la vache », et cela d'après le nom vaccine, emprunté de vaccina et attesté en 1799 au sens de « petite vérole des vaches, qui, inoculée à l'homme, peut conférer l'immunité contre la variole » et en 1800 au sens « d'inoculation à l'homme de la petite vérole des vaches », emploi dans lequel ce mot sera remplacé par vaccin. Le lien entre la vaccine et le vaccin est clairement exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) à l'entrée vaccine : « maladie infectieuse des bovidés (synonyme cow-pox) et des équidés (synonyme horse-pox) dont le virus, semblable à celui de la variole, est cultivé en laboratoire et fournit un vaccin propre à immuniser l'homme contre cette affection ».

Vaccin entre assez rapidement dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), indice certain de la diffusion assez large de ce mode d'immunisation en France et en Europe : « terme de médecine, matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches, ou de celles qui sont produites par la vaccination, et qu'on inocule pour préserver de la petite vérole » (même définition en 1878-79). Les académiciens emploient encore petite vérole plutôt que variole, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française,1863-77) utilise le mot moderne : « virus particulier, doué de la propriété de préserver de la variole, ainsi appelé parce qu'il a été recueilli primitivement dans des pustules qui surviennent quelquefois au pis des vaches et qu'on appelle cow-pox ». Quant au vaccin jennérien, il est « pris de bras à bras, par opposition au vaccin de génisse ».

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le principe du vaccin, tel que le définit Pasteur, est étendu à d'autres maladies que la variole : « substance organique propre à créer une réaction immunitaire préventive ou curative contre une maladie infectieuse » (1852). Ce sens étendu est relevé dans les dictionnaires du XXe siècle : « il se dit, par extension, de toute substance qui, inoculée à un individu, lui confère l'immunité contre la maladie parasitaire qui a produit directement ou indirectement cette substance » (le vaccin de la rage, de la rougeole) et « il se dit encore de tout microbe atténué ou même virulent ou de tout produit microbien qui, injecté à l'homme ou à un animal, le prémunit contre la maladie que ce microbe pourrait provoquer » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Les académiciens prennent acte avec un peu de retard des avancées de la médecine, que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent. Le vaccin est le « virus de la vaccine, inoculé à l'homme afin de l'immuniser contre la variole » et, « par extension », le mot désigne une « substance préparée en laboratoire à partir de microorganismes (tués, inactifs ou atténués) et qui, inoculée à un être vivant, l'immunise ou l'aide à lutter contre une maladie infectieuse (déterminée par le même microorganisme) grâce à la formation d'anticorps spécifiques » (vaccin antirabique, antituberculeux, antipolio, BCG, antitétanique, triple, immunisant simultanément contre trois maladies infectieuses, diphtérie, tétanos, poliomyélite, quadruple ou tétravalent, etc.).

Le principe, qui semble aller de soi, a frappé les esprits au XIXe siècle, au point que vaccin a suscité des analogies et que, par métaphore, il s'est étendu hors de la médecine pour désigner « ce qui préserve (de quelque chose) », comme dans cet extrait de Sainte-Beuve : inoculer le vaccin révolutionnaire pour éviter les révolutions, ou dans cette envolée sublimement grotesque d'Hugo : « grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage » (Paris, 1867). Il semble pourtant à qui sait comment va le monde que ce vaccin devait être périmé quand il a été inoculé, vu que l'esclavage et le servage n'ont jamais été aussi florissants dans le monde que depuis que la France en a vacciné l'Amérique et la Russie. Faudrait-il recommencer ? Et louer les services d'un barde aveugle à la Hugo pour chanter les bienfaits de cette campagne de vaccination ?


16 novembre 2009

Diététique





Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).

L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).

D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.

L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.



 

10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.




 

07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



02 novembre 2009

Incinération

Aujourd'hui, fête des morts.

  

Le nom incinération, emprunté du latin médiéval incineratio (XIIe siècle : il n’y a pas d’occurrence en latin « classique » ou « impérial »), et attesté à la fin du XIVe siècle, ne soulève pas de difficulté pour ce qui est du sens ou de l’évolution du sens. En latin médiéval, c’est « l’action d’incinérer » ; en français aussi, dans L’Encyclopédie (1751-64) et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), où il est défini pour la première fois : « action de réduire en cendres » ; « action de réduire en cendres, état de ce qui est réduit en cendres » (1798, 1832-35, 1879) ; « action de réduire en cendres » (1932-35) ; « action d’incinérer, le fait d’être incinéré » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Dans L’Encyclopédie, ainsi que dans les sixième et septième éditions du DAF (1832-35, 1879) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est précisé que c’est un terme de « chimie » : « terme de chimie ; action d’incinérer ou état de ce qui est incinéré. Particulièrement, opération par laquelle on brûle une matière organique contenant des parties minérales fixes, afin d’obtenir séparées ces dernières sous la forme de cendres », précise Littré, qui illustre cet emploi « particulier » de cet extrait de Buffon : « on obtient, par la combustion et l’incinération des plantes qui croissent près de la mer, et qui, par conséquent, sont imprégnées de sel marin, on obtient, dis-je, en grande quantité l’alkali minéral ou marin, qui porte le nom de soude ». C’est cet exemple qui illustre aussi la définition des septième et huitième et éditions du DAF (1879, 1932-35) : on obtient la soude par la combustion et l'incinération des plantes marines, lequel est actualisé ainsi dans la neuvième édition (en cours) : autrefois, on obtenait la soude par la combustion et l’incinération des plantes marines ; une usine d’incinération des ordures ménagères.

C’est Littré qui, le premier, signale que l’incinération est aussi l’action de réduire en cendres les cadavres, emploi que les académiciens décrivent ainsi en 1879 et en 1932-35 : « l’incinération des morts, action de brûler les morts pour leur rendre les derniers devoirs » et dans l’édition en cours : « l’incinération des morts, aussi appelée crémation ». Il y a trente ans environ, seul 1% des morts était incinéré ; aujourd’hui, ce chiffre est de 30% dans l’ensemble de la France et il atteint 50% dans les villes. L’incinération est en train de se substituer à l’inhumation. Naguère, on enterrait ; aujourd’hui, on brûle. Les dictionnaires cités, dont certains sont contemporains (neuvième édition du DAF) ou quasiment contemporains (le TLF a été publié entre 1971 et 1994) ne notent pas l’extension de cette pratique funéraire au détriment de l’inhumation et, quand ils la citent, ou bien ils la rapportent à l’Antiquité, ou bien ils en font une spécificité de pays exotiques : « l’incinération des morts, manière, chez les anciens, de leur rendre les derniers devoirs » (Littré, 1863-77) ; « l’incinération des morts était en usage chez les anciens » (DAF, 1879) ; « l’incinération des morts était en usage dans l’antiquité » (DAF, 1932-35) ; « incinération des morts, action de brûler les corps des morts et de les réduire en cendres au lieu de procéder à l’inhumation ordinaire » (Trésor de la langue française, 1971-94, illustré de l’extrait d’un Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de 1914 : « on rencontre parfois dans un même tumulus les deux rites de l’incinération et de l’inhumation ») ; « l’incinération est rituelle en Inde » (DAF, édition en cours). La seule référence à l’incinération en France se trouve dans un texte de Martin du Gard (1951), cité dans le TLF : « Gide m’interroge longuement sur les procédés, les formalités de l’incinération ».

C’est à ces faits que l’on prend conscience, s’il en était besoin, qu’un fossé se creuse entre la France de naguère, celle où l’on enterrait les morts et qui s’éloigne à toute vitesse de nous, et celle de demain, où ils seront tous brûlés (ce qui rendra inutile l’agrandissement des cimetières), séparées l’une de l’autre par un abîme, avec tous les conséquences que l’on peut imaginer. Les historiens estiment que, depuis des milliers d’années, la terre de France contient presque autant de morts qu’il y a aujourd’hui de vivants sur la terre. Si l’incinération remplace complètement l’inhumation, dans quelques milliers d’années, il ne reste plus aucune trace du passage sur la terre de millions de Français. Tant pis pour eux, si c’est ce qu’ils veulent…

Ce n’est pas la seule remarque que l’on peut faire à propos de l’incinération. Littré, par exemple, prend soin de distinguer, en les faisant précédant du chiffre 1 et du chiffre 2, les deux emplois d’incinération : l’incinération des corps et l’incinération des plantes marines. Les académiciens prennent soin aussi de distinguer les deux emplois, lesquels, dans la neuvième édition, sont séparés par la mention « spécialement ». Il en va tout différemment dans le Trésor de la langue française (1971-94), monument de la modernité progressiste et incroyante. Les différents emplois sont énumérés sous un même sens : « action d’incinérer ; résultat de l’action », que ce soit l’incinération des plantes utiles à l’industrie et des plantes arrachées, celle « des boues d'épuration, des eaux résiduaires, des déchets urbains ou industriels » (l’incinération est appelée à de grands développements vu la nécessité de détruire les déchets domestiques et parfois aussi, certains produits toxiques, 1975) ou celle des morts. Autrement dit, il n’est pas fait de différence dans l’incinération, qu’elle consiste à éliminer des ordures ou des corps. Le cœur de la modernité est comme un volcan : tout y fait cendres. Littré et les académiciens affirment que l’incinération n’est pas une profanation, mais « une manière, comme une autre, de rendre aux morts les derniers devoirs » : enterrer ou incinérer seraient les modalités par lesquelles s’exprimerait l’antique respect dû aux morts. Mais Michelet, Jules de son prénom, en 1874, dans un ouvrage au titre prémonitoire, Chemins vers l’Europe, vend la mèche : « l’hygiène, écrit-il, à propos de l’inhumation, commanderait de revenir à la coutume de l’incinérationdes morts. Rome, dans l’antiquité, pour des raisons analogues, en fit un long usage ». Ce qui fait le succès de l’incinération, c’est la volonté de faire propre. L’hygiène a raison de tout : elle commande de brûler les ordures ménagères, les feuilles mortes, les charognes, les cadavres. Plus de traces, plus rien, le néant, tout est propre, pur, immaculé.

 

01 novembre 2009

Retour sur identité

 

 

Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.   

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas  étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste  lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».

Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.    

 

 

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.

 

 

 

 

 

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