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30 avril 2014

Adaptation

 

 

 

Emprunté au latin médiéval, adaptation est attesté au début du XVIe siècle dans le sens « d’ajustement », et cela en parlant de choses. Les académiciens le définissent par le nom application, synonyme au sens incertain, et l’illustrent d’un exemple au sens obscur : « l’adaptation de ce passage est juste » (1694). Dans les éditions suivantes de 1740 à 1835, la définition est fruste : « action d’adapter », c’est-à-dire « d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre » (adapter un récipient au chapiteau d’une cornue). Quoi qu’il en soit, pour les académiciens, ce mot « n’est guère en usage » (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ce mot est peu usité ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est au XXe siècle que se mettent en place les emplois modernes. Le sens « action d’adapter » est illustré dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) par ces emplois : « adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère » et par cet exemple tiré de la science, qui explique le succès d’adaptation au XXe siècle : « en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent sur les académiciens. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : « appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données ». Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages de biologistes, comme Jean Rostand, ou de philosophes professionnels ou du dimanche (Renouvier, Ménard).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et, de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s’indigner contre la sociobiologie si l’on applique sans examen à la société le vocabulaire de la biologie ? Le résultat est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le « processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence ». Pour le géographe Vidal de la Blache, l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : « l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions » (1921).

Les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est « la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu ». En 1946, Mounier écrit ceci : « L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré ».

            L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la « rendre plus conforme à une situation ». Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social. A qui voudrait expliquer les lois de la « modernité » à des enfants, il suffirait d’exposer les sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui.

            Les académiciens sont moins « idéologisés » que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : « propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux » ou les emplois dans les différents arts : « action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma ». Ce qu’ils montrent, c’est qu’il est possible de libérer en partie la langue de la gangue sociale dans laquelle elle s’étiole.

21 avril 2014

Socialisme

 

 

 

Le nom socialisme, dérivé de l’adjectif social auquel a été ajouté le suffixe isme, n’existe pas dans l’ancienne langue française, laquelle, pourtant, ne manque pas de monstres. Il est donc moderne, étant enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la septième édition (1878).

Selon Littré (1863-77), c’est un « système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales ». A ce sens, Littré en ajoute celui de socialisme de la chaire (en allemand Katheder Socialism) : « doctrines socialistes soutenues par des professeurs d’économie politique ». Le socialisme français est aussi un socialisme de professeur. Vacher de Lapouge, « professeur socialiste » (du Parti Ouvrier et de la SFIO), a été, chargeons sa barque – et celle du socialisme – sans vergogne, le principal théoricien du racisme (ceci – le racisme – expliquant cela – le socialisme de la chaire). Pour les académiciens (1932-35), c’est une « doctrine qui préconise un plan d’organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l’individu à ceux de l’État ». Appliquée au socialisme réel, celui de M. de Hollande et de ses séides, cette définition semble assez juste.

En un siècle, le socialisme réel s’est étendu à tous les pays du monde. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) prennent acte de ce triomphe. En politique, c’est « l’ensemble de doctrines inspirées par des sentiments humanitaires, fondées sur une analyse critique des mécanismes économiques et parfois du statut politique de l'État, ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire ». Aussi distinguent-ils un « socialisme chrétien » d’un « socialisme scientifique » et ce dernier d’un « socialisme utopique » et tous ces socialismes du « socialisme industriel » ou de celui que Marx définit comme la « phase de transition entre le capitalisme et le communisme ». Tous ces socialismes forment le « socialisme réel » dans les pays où le marxisme est appliqué ; ailleurs, c’est un « socialisme à visage humain » ou le « socialisme non bureaucratique » (purement fictif, comme la licorne) ou le « socialisme à la scandinave ». A ces socialismes répertoriés, il faudrait ajouter ceux qui sont oubliés des auteurs de ce Trésor : le socialisme arabe, cubain, africain, chinois, asiatique, le socialisme national allemand, etc. Il n’est pas de tyrannie qui n’ait engendré son socialisme ou inversement.

Socialisme est attesté en français en 1831 au sens de « doctrine qui sacrifie l’individu à la société ». La définition est assez conforme à la réalité, si sacrifier est entendu dans un des sens que Littré y donne : « faire périr » un ou des homme(s), comme dans l’exemple « on a sacrifié les meilleures troupes pour une attaque inutile ». Il est attesté en italien en 1803, trente ans avant que les Français ne l’adoptent. En italien, il désigne « un conservatisme bienveillant et éclairé ». Cette définition n’est-elle pas meilleure, à condition de remplacer les adjectifs « bienveillant » et « éclairé » par leurs antonymes « malveillant » et « obscurantiste », quand on connaît le socialisme réel dans les pays de l’Est, que toutes les définitions qu’on peut lire dans les dictionnaires modernes ?

Selon Proudhon, qui est souvent lucide, le socialisme bouleverse l’ordre métaphysique. Il n’assigne pas l’origine ou la cause du Mal à l’homme, mais à la société, l’homme étant bon par nature. Le péché originel est transféré à la société. Proudhon écrit : « l’immense majorité du socialisme, Saint-Simon, Owen, Fourier, et leurs disciples, les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, ont solennellement répudié le mythe chrétien de la chute pour y substituer le système d’une aberration de la société ». Certes, mais quelque quatre-vingt dix millions de malheureux ont été sacrifiés sur l’autel. Ont-ils été tués par un système naturellement bon ou intrinsèquement mauvais ? Et pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Pourquoi les a-t-on fait périr, quel que soit leur âge ou leur sexe, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards ? Avant le socialisme, le baptême ou le repentir effaçait le péché. Le socialisme triomphant ne s’embarrasse pas de ces filandreuses considérations. Il tue, il sacrifie, il fait périr les coupables – tous ceux qui ne sont pas élus par Marx ou ses disciples, tous ceux qui continuent à être jugés mauvais et qui, pour cela, paient de leur vie ce péché. Le socialisme n’est que la énième ruse de la raison grâce à laquelle les hommes accomplissent sans vergogne et sans retenue ce qu’ils se targuent d’abolir.

 

 

16 avril 2014

Réaction et réactionnaires

 

 

 

Dans le latin des universités du Moyen Age était en usage le terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction.

Ce terme de physique est attesté pour la première fois en 1616. Furetière l’enregistre (Dictionnaire universel) en 1690 : « action du corps qui pâtit contre le corps qui agit ». Les académiciens le relèvent dans leur Dictionnaire à compter de 1740 : « Terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe ». Dans L’Encyclopédie (1751-1772, d’Alembert et Diderot éditeurs), le sens physique est clairement exposé : « (pour les péripatéticiens) la réaction est l’impression que fait un corps sur celui qui l’a affecté, impression qu’il exerce sur la partie même de l’agent qui l’a affecté, et dans le temps que l’agent l’affecte ; comme fait l’eau jetée sur du feu, qui en même temps qu’elle s’y échauffe, éteint le feu. C’était un axiome dans les écoles qu’il n’y a point d’action sans réaction […]. Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l’action. C’est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l’un l’autre, sent exactement égales, mais s’exercent en sens contraire ; ou, ce qui est la même chose, que l’action et la réaction de deux corps l’un sur l’autre produisent des changements égaux sur tous les deux ; et que ces changements sont dirigés en sens contraires ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1740 et 1762) et chez Furetière, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant (« émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc. »), en science sociale, en politique. A partir du XIXe siècle, siècle de la bêtise et du scientisme aveugle, réaction (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994) s’étend à toutes les sciences, qu’elles soient dures ou molles, exactes ou humaines : chimie (« action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques » ; réaction en chaîne, réactions photochimiques »), en cybernétique, électronique  (« retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase »), en mécanique (« action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps », barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction »), en médecine et en pathologie (« modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ;  résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive »), en physiologie (« réponse à un stimulus »), en psychologie (« comportement qui répond à une excitation »), en psychanalyse (« réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet »), en physique nucléaire (« phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire »).

C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’extension triomphale de réaction commence, alors que ce mot était circonscrit à la physique. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) en témoigne : « ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions ». Le phénomène est illustré de cet exemple : « la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère ».

Pendant la Révolution, le mot colonise le vocabulaire politique (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1835) : « réaction se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour ». Ce terme de physique, devenu terme de société, était « neutre », au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il avait une valeur explicative, la société étant régie (ou supposée l’être) par les mêmes lois que la nature, comme chez Mirabeau en 1790 : « la réaction est un mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé ». Aucun jugement moral n’était porté sur ce « mouvement » : il n’est ni bien, ni mal, il est. Littré, qui était progressiste et engagé, l’applique aux partis qui ne sont pas tenus pour progressistes : « après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France ». Il couronne le sens neutre d’un jugement de valeur : « plus particulièrement », la réaction est « le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution ». La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale. Le sens engagé de réaction justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les génocides, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans le Trésor de la langue française est rappelée la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : « courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789 » (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif, c’est pour diaboliser la réaction) et « mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789 ». Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique sature l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables : « Soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique » (1868), et Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : « les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire » (1899). On ne saurait mieux dire que réaction est l’autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

Dérivé du nom réaction, entendu, non pas dans son sens scientifique ancien, mais dans son sens politique apparu en 1790, l’adjectif et nom réactionnaire est attesté pour la première fois en 1794 au sens de « partisan de la politique de réaction » (c’est-à-dire de l’arrêt de la Révolution). Il est, selon Littré (1863-77), un néologisme. Comme adjectif, il qualifie, dans son sens propre, ce « qui coopère à la réaction contre l’action de la révolution » (« pouvoir réactionnaire ») et, comme nom, il désigne ceux qui s’opposent à la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), la définition de réactionnaire, adjectif ou nom, terme de la politique, est précédée de la mention péjoratif, laquelle suppose que les réalités qualifiées de réactionnaires ou les personnes nommés réactionnaires font l’objet de jugements a priori, d’ordre moral ou moralisateur, qui dévaluent les réalités ainsi qualifiées ou les personnes ainsi désignées : elles ne font pas partie de l’Empire du Bien ; elles sont même le Mal en personne ou le Diable. Autrement dit, ce qui donne à réactionnaire ce sens déprécié, c’est la seule idéologie, quelle que soit la réalité évoquée. Est réactionnaire qui est opposé au changement ou qui cherche à restaurer le passé, comme si ce qui est passé pouvait être autre que passé ou révolu ou fini. Ainsi l’idéologie trace un champ (ou un camp) manichéen : d’un côté, les idées, lois, mesures, opinions, livres, journaux, gouvernements, partis réactionnaires ; de l’autre, le Bien.

            Le nom réactionnaire, un peu long, a produit par apocope le très péjoratif réac, entendu dans le sens de ce qui n’est pas moderne ou de celui qui regimbe contre la domination absolue, dans les idées ou dans les mœurs, du nouvel ordre social, si anticonformiste qu’il est devenu la seule conformité tolérée : « la fidélité, en face de la liberté sexuelle, ça sonne anachronique. Et même un peu « réac », comme le militarisme ou l’impérialisme » (Elle, 1970).

En l’espace de quelques décennies, réactionnaire et réac ont désigné ce qui n’est pas conforme au iota près à l’injonction postmoderne, c’est-à-dire ce qui s’écarte de la nouvelle religion, sociale, solidaire, occultiste et qui ne se soumet pas à ses dogmes. En bref, le réactionnaire est révolutionnaire : il rompt avec l’ordre nouveau et avec tous les actionnaires à qui cet ordre verse des dividendes élevés. 

 

 

16 mars 2014

Stéréotype et stéréotypes

 

 

De plus en plus de pauvres, de plus en plus de sans-abri, de plus en plus de chômeurs, de précaires, d’illettrés, de victimes, d’affamés, de désespérés, de dominés, d’exclus… Face au désastre, que font les socialos ? Ils combattent les stéréotypes, ils luttent contre les stéréotypes, ils se battent contre les stéréotypes. « Mort aux stéréotypes, heraus, ouste, pas de ça chez nous, pas de stéréotypes à l’école, nulle part des stéréotypes ! ».

Il est plaisant de voir les principaux et même seuls pourvoyeurs de stéréotypes en toute chose, dans tout domaine, où que ce soit, à savoir les socialos, les cocos, les écolos, les gauchos, faire la chasse aux stéréotypes. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont eux-mêmes la cible et la seule cible de leur combat.

Voilà qui justifie que l’on s’attarde sur ce mot récent et moderne, révolutionnaire évidemment, attesté en 1796. Cet enfant des socialos est un terme d’imprimerie et d’abord un adjectif : « adjectif des deux genres » (donc parfaitement socialo) et « terme d’imprimerie », est-il écrit dans le Dictionnaire de l'Académie française (1835), qui « se dit des ouvrages imprimés avec des pages ou planches dont les caractères ne sont pas mobiles (comme les socialos, dirait un humoriste) et que l'on conserve pour de nouveaux tirages ». Longtemps, stéréotype n’a eu d’emploi qu’en imprimerie : « Il se dit des ouvrages imprimés avec des pages ou planches dont les caractères ne sont pas mobiles, et que l'on conserve pour de nouveaux tirages » (Littré, 1863-1877) et « qui est imprimé avec des caractères stéréotypés » (Académie, 1935).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce nom, qui était déjà « dans le vent » ou « à la mode », mais limité à l’imprimerie, devient vraiment moderne, à partir du moment où les gros consciencieux du social, psychologues et sociologues, se l’ont approprié. C’est devenu une « opinion toute faite » ou une « formule figée » : « Idée, opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée sans avoir été soumise à un examen critique, par une personne ou un groupe, et qui détermine, à un degré plus ou moins élevé, ses manières de penser, de sentir et d’agir » (Trésor de la langue française, 1971-74). Il n’est pas de définition qui s’ajuste mieux aux « éléments de langage » de Hollande et de sa bande ou aux « discours socialistes ». Ces politiciens sont des stéréotypes ambulants : ça parle en eux, le ça étant l’immonde stéréotype qui sort en reptations lentes de leur bouche.

18 février 2014

Compatible

 

 

 

            Les académiciens, dans les éditions, publiées entre 1694 et 1878, de leur Dictionnaire, s’abusent sur la définition de l’adjectif compatible, que vient de rendre célèbre M. de Hollande, quand il a déclaré, mais à Tunis, devant de bons et vrais musulmans qui musulmanisent tout, jusqu’à la garde-robe et même dans la garde-robe, que l’islam était compatible avec la démocratie. Dans l’esprit des académiciens donc, le sens de cet adjectif est ou serait étroitement dépendant du verbe compatir, qui a pour sens « être touché, attendri des maux d’autrui » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’islam s’attendrirait-il sur les maux de la démocratie ? M. de Hollande, seriez-vous le lapin d’Alice au pays des merveilles ? Vos rêves sont nos cauchemars. Réveillez-vous, s’il vous plaît.

Voici comment les académiciens définissent compatible : « qui peut compatir avec un autre » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878). Certes, ce sont les humeurs ou les charges ou les bénéfices, etc. qui sont susceptibles de recevoir la qualification de compatibles, c’est-à-dire des réalités dont le nombre est égal ou supérieur à 2. En fait, compatible dérive, non pas du verbe français compatir, mais du verbe latin compati, d’emploi fréquent dans le latin médiéval au sens de « être compatible avec » et d’après pati, « permettre, admettre ».  Même Littré (1863-77) maintient dans la définition de cet adjectif le lien supposé avec le verbe compatir : « qui peut compatir, s’accorder avec un autre (personne ou chose) », même si l’emploi de compatir est corrigé ou redressé par celui de s’accorder. Littré précise que « compatible ne se dit qu’au pluriel ou, au singulier, avec quelque mot qui ait un sens collectif », ce qui, semble-t-il, incite les innombrables consciencieux en islam, qu’ils soient petits ou gros, à employer islams au pluriel. Si M. de Hollande avait été informé de ces subtilités, il aurait dû déclarer que les islams sont compatibles avec les démocraties.

Dans la huitième et la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1935 et depuis 1994), l’erreur des définitions antérieures est quelque peu redressée et il n’est plus fait référence à compatir pour définir le sens de compatible : « qui peut exister, s’accorder avec quelqu’un ou quelque chose ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel la définition, « qui est susceptible de s’accorder avec », a le mérite de rappeler que, dans le sens compatible, se loge du potentiel ou des potentialités. Ce n’est pas qui s’accorde avec quelque chose d’autre, mais ce qui est susceptible de le faire, et qui ne le fait nécessairement pas. Le chômage est susceptible de baisser dans les mois qui viennent, mais cela ne signifie pas qu’il va baisser, comme l’a démontré pendant toute l’année 2013 M. de Hollande. L’islam est susceptible de s’accorder avec la démocratie évidemment, mais à plusieurs conditions : que la démocratie soit la démocratie (et non l’ersatz ou la caricature que nous fourguent les socialos), que l’islam cesse d’être l’islam, que l’islam renonce à la loi islamique, que l’islam supprime dans le Coran tous les versets qui appellent à tuer ou à faire la guerre et ceux qui contiennent des appels au meurtre raciste, que l’islam cesse de se tenir pour l’alpha et l’oméga en tout, que l’islam introduise un peu d’égalité en droit, là où il n’y a que des inégalités, que l’islam cesse de mépriser ou de maltraiter ceux qui ne sont pas musulmans, etc. etc. etc.

En bref, il y aura un peu de compatibilité entre l’islam et la démocratie quand les poules auront des dents. C’est ce qu’aurait dû déclarer M. de Hollande et en tirer toutes les conséquences logiques. Mais, pour cela, il aurait fallu qu’il cessât de se prendre pour son homonyme de prénom, Pignon, ou pour Cheval, l’ami de Pignon, les personnages principaux du Dîner de cons.  

   

 

28 décembre 2013

Inversion

 

Encore un mot de M. de Hollande et de ses porte-serviette.

Inversion, emprunté du latin, est attesté dans la langue française ca 1530. Pendant plus de quatre siècles, il a conservé le même sens, celui qu’il avait en latin, à savoir le sens familier à ceux qui ont quelques lumières en grammaire : la célèbre « inversion du sujet », le sujet du verbe évidemment, pas celui du cogito cartésien. C’est le seul sens que les auteurs de dictionnaires enregistrent jusqu’au milieu du XIXe siècle : « (terme de grammaire) transposition, changement de l’ordre dans lequel les mots ont accoutumé d’être rangés dans le discours ordinaire » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, la définition se répète quasiment inchangée : « Modification de l’ordre habituel des mots dans une proposition, une phrase » (neuvième édition, en cours de publication).

Dans les emplois qu’en fait M. de Hollande, l’inversion ne se rapporte pas au sujet du verbe, mais à la « courbe » du chômage, c’est-à-dire à une ligne continue définie par une abscisse et une ordonnée et qui est censée représenter l’évolution du chômage. Le chômage ne cessant de croître depuis 1981, M. de Hollande espère l’obliger à décroître. C’est ce à quoi il s’évertue, bien qu’il n’ait ni autre sésame ouvre-toi, ni autre formule magique que ceux de ses prédécesseurs socialistes, à savoir augmenter quasiment à l’infini le nombre des ayants-droit. En la matière, c’est un expert. Pendant plus de trente ans, de 1981 à 2012, il a suivi cette antique loi des parasites : vivre sur le pays ou prospérer sans jamais travailler grâce au travail des autres. S’il échoue, ce qui ne manquera pas d’arriver, sauf à tuer le pays, il lui restera quelques expédients : tronquer les chiffres, ne compter comme chômeurs que ceux qui se font inscrire dans les registres de chômage et, en dernier recours, présenter les graphiques tête-bêche, le bas en haut et inversement… Ainsi, l’inversion de la courbe sera effective.

Cette inversion attendue, espérée, souhaitée, annoncée, différée, etc. n’est que propagande dont l’écume est rapidement dissipée par un examen de la langue elle-même. Ce que nous apprennent les auteurs de dictionnaires, c’est que le vrai sens d’inversion n’est pas celui de la vieille grammaire, mais celui de la médecine. Les académiciens l’indiquent clairement dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35) : « (médecine) anomalie consistant en ce fait qu’un ou plusieurs organes se trouvent du côté du corps opposé à celui qu’ils occupent normalement » (l’utérus par exemple) et « anomalie qui fait qu’un être du sexe masculin a des instincts sexuels féminins ou inversement ». Ce sens est confirmé dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « anomalie selon laquelle un organe est situé du côté opposé à celui où il devrait se trouver » ; « mutation expérimentale du sexe au moyen d’hormones » ; « anomalie qui consiste à éprouver l’attrait sexuel pour une personne du même sexe ».

L’inversion est une anomalie qui dénote de profondes perturbations de l’être. Après le mariage pour tous, l’inversion pour tous (et toutes, évidemment). Pour un programme, ça, c’est un programme, qui va faire entrer MM. de Hollande, Ayrault de Saint-Herblain, Sapin et la baronne Taubira du Moroni à l’Académie Vermot, celle de bonne blague. Pour l’éternité et à la meilleure place sur la tribune.  

22 décembre 2013

Programme

 

 

Ce fut aux XVIIe et XVIIIe siècles un mot de collège et de collégien. Richelet (1680) et Furetière (1690) le définissent respectivement ainsi : « Mot qui vient du grec et qui se dit en parlant des actions publiques des collèges : c’est un écrit qu’on affiche quelquefois et qu’on distribue d’ordinaire, et qui contient le sujet de l’action, les noms de ceux qui la représentent, etc. » et « terme de collège : c’est un billet ou mémoire qu’on affiche, qu’on donne à la main, qui invite à quelque harangue ou cérémonie de collège, et qui en contient à peu prés le sujet, ou ce qui est nécessaire pour l’entendre » (exemple : « les gens de collège envoient des programmes pour assister à leurs déclamations et à leurs tragédies »).

En bref, ce qui demeure de ce premier sens, c’est l’emploi que l’on peut faire de programme au théâtre, au cinéma, au concert ou à l’opéra : titre de la pièce ou du film ou de la symphonie qui vont être joués dans la salle idoine ; nom de l’auteur ; distribution ; etc. Entendu ainsi, un programme annonce avec des phrases ce qui va avoir une réalité sensible sur une scène ou un écran et entre les mots et les choses, il n’y a pas de « jeu » : les mots sont adéquats aux choses et le programme se réalise comme prévu.

 

Deux siècles plus tard, programme a quitté l’école pour envahir la politique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe qui note cette extension de domaine ou ce débordement de sens : « Écrit qu’on affiche et qu’on distribue pour exposer le détail d’une fête publique, les conditions d’un concours, etc. ; il se dit aussi de l’annonce qui contient le sommaire d’un cours » et « (au figuré) indication générale d’une politique, d’une doctrine ». Dans le premier emploi, les mots sont ajustés aux choses ; dans le second, ils sont devenus nomades, comme des électrons libres, de sorte que la politique réellement menée n’a plus de rapport avec le programme qui l’annonçait. En passant des collèges à la politique, les programmes se sont faits des vecteurs de mensonge ou de tromperie. Mais comme dirait l’autre, les programmes n’engagent que les gogos qui les lisent.

Comme l’école en France a été absorbée par la politique, dont elle n’est plus qu’un appendice, les célèbres programmes scolaires sont à l’image de leurs aînés et de leurs modèles, les programmes politiques : trompeurs, faux (en partie ou en totalité), destinés à abuser plutôt qu’à émanciper ou à abêtir plutôt qu’à éclairer.

 

 

16 décembre 2013

Inclusion

 

 

 

            L’inclusion est un concept tout nouveau, produit dans les chaudrons de sorcières de Matignon et mis en vente (mais pas encore en solde) par un conseiller de cet Hôtel et de l’Etat, missionné par le chef du gouvernement. C’est un des nombreux avortons de M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste du canton de Saint-Philbert de Grand-Lieu (sic), arrondissement de Nantes.

Tous les media à la botte s’en repaissent, comme ailleurs les vrais croyants ânonnent leur Allah akbar : « Inclusion, inclusion, inclusion, el hamdou li Allah ». Il est aisé de s’en gargariser, mais malaisé d’en établir le sens. Evidemment, ce qui saute aux yeux, c’est l’antonyme exclusion. L’inclusion est donc (mais en théorie) le contraire de l’exclusion, bannie de la République par la fameuse loi de Dame Aubry de Lille et de l’Or, des Trente-Cinq Heures et des Piscines homosexuelles (comprendre : réservées à un seul et même sexe, toujours le même, le sexe islamique). Comme personne ne sait ce qu’est l’exclusion ou comme l’exclusion est tout ce qui n’est pas inclusion, on est immédiatement à quia pour ce qui est de comprendre l’inclusion. Elle est le contraire de l’exclusion ! Et l’exclusion ? Le contraire de l’inclusion ! Il fallait y penser. M. Ayrault de Saint-Herblain n’est pas un serpent qui se mord la queue (encore que…), mais un penseur sachant penser sans son maître Hollande.  

            Trêve de plaisanteries ! Comme souvent en pareil cas, c’est la connaissance que l’on peut avoir de la langue (et il est aisé de s’en donner les moyens) qui établit le véritable sens, le sens caché ou impensé d’inclusion. Que les lecteurs s’accrochent à leur chaise ! Ils vont aller d’étonnements en surprises et vice-versa…    

 

            Le mot inclusion est emprunté du latin, langue dans laquelle il signifie « enfermement ». La France est censée être le pays des hommes libres ; et voilà qu’un chef de gouvernement et ses sbires leur imposent comme nouvel « horizon » (« indépassable », cela va de soi) un concept qui a pour sens fondamental « enfermement ». Dans la langue de l’Eglise, c’était la réclusion d’un ermite : mais la réclusion relevait du seul libre arbitre de l’ermite. L’enfermement du duo éro-tuo n’est pas une liberté, mais une sanction. L’intention cachée des sbires à Ayrault est-elle de transformer la France en une vaste prison et les Français en pénitents bagnards ?

            Les académiciens n’enregistrent ce mot qu’à partir de la neuvième édition de leur dictionnaire, celle qui est en cours de publication depuis 1994. Longtemps, ils se sont fait une certaine idée de la France et ils n’ont pas voulu y associer l’enfermement ou quelque autre monstruosité. Littré, en revanche, n’a pas ces scrupules. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), il relève inclusion comme un « terme de tératologie », la tératologie étant la science qui étudie les monstres. Que les tératologues prennent dare-dare pour objet d’étude Ayrault, Tuot et leurs sbires, ils vont avoir de quoi faire pendant plus d’un siècle. La « monstruosité par inclusion » est celle, écrit Littré, « dans laquelle un ou plusieurs organes d’un fœtus sont enfermés dans le corps d’un autre individu ». Tuot est-il enfermé par inclusion dans Ayrault, ou inversement ? Et ces deux sbires (et leurs innombrables acolytes en sciences sociales) sont-ils enfermés par inclusion dans Hollande ?  

            Il ne faudrait pas croire que le sens tératologique d’inclusion soit caduc : il appartient toujours à notre présent (la preuve : le duo éro-tuo), comme l’attestent les dictionnaires. Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) illustrent le sens de « présence d’un corps étranger dans un ensemble homogène auquel il n’appartient pas » par ces emplois en biologie (« corpuscules extrêmement petits qui se rencontrent, à l’état normal, dans le cytoplasma de leucocytes neutrophiles ; leur nombre augmente sensiblement en présence de certaines maladies »), métallurgie (« élément étranger appartenant à un métal ou un alliage dont la présence est due soit à une réaction chimique naturelle au cours de son élaboration, soit à la présence d'un agent étranger durant la coulée ou le moulage »), en minéralogie (« corps solide, liquide ou gazeux d’une nature différente de l’ensemble dans lequel il se trouve renfermé »), médecine (« monstruosité consistant en la présence d’un fœtus à l’intérieur d’un autre fœtus jumeau, due, selon certains auteurs, à la fécondation d’un seul ovule par deux spermatozoïdes ou, selon d’autres, à l’emboîtement d’un ovule fécondé dans un autre ovule fécondé »).

            On ne va pas baisser le rideau sur ces belles choses. Remettons-en une couche extraite de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Présence d’un corps hétérogène à l’intérieur d’un milieu donné et, par métonymie, ce corps lui-même ; inclusion fœtale anomalie due à la présence d’un reste de fœtus à l’intérieur d’un fœtus jumeau ; petit élément hétérogène qui, enfermé dans un métal ou un alliage, peut en altérer les propriétés ».

            Avec l’inclusion, on n’est pas dans la science politique, encore moins dans l’art de gouverner, mais dans la plus barbare et la plus sauvage des tératologies, celle que des monstres veulent transformer en fondement de la France nouvelle, la France d’après, la France sans les Français, la France de l’inclusion fœtale.   

 

30 novembre 2013

Présumé (tireur, violeur, assassin, islamiste, terroriste, etc.)

 

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que les citoyens sont informés d’affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, ou même de simples faits divers, qui n’engagent à rien, est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, non pas un tireur, mais un tireur présumé, non pas une mère qui tue son enfant, mais une mère présumée sur laquelle pèse la présomption d’avoir tué son enfant présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ? Quand elle était garde des sceaux, Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Mme Taubira du Moroni reprend le flambeau de la présomption. Chacun est présumé quelque chose, sauf elles-mêmes ou leurs collègues du gouvernement, dont elles évitent de dire qu’ils sont ou étaient des ministres présumés, alors qu’elles accablent de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tireur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de tireur ou d’islamiste, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. La désignation suit la convention verbale en se réglant sur ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, tireur, voleur, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe. D’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non-contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est journaliste ou docteur en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, qui n’est pas NLF, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, les tireurs fous des tireurs sains, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle M. de Hollande devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

23 novembre 2013

Gamme, bas de gamme, entrée de gamme

 

 

 

 

Attesté au milieu du XIIe siècle comme terme de musique, le mot gamme a eu pendant près de huit siècles une seule et même signification, que relèvent les académiciens en 1694 (« table contenant les noms des notes de musique, disposées par ordre »), en 1762 (« table contenant les notes de musique disposées selon l’ordre des tons naturels »), en 1932-35 (« la suite des sept notes principales de la musique, disposées selon leur ordre naturel, dans l'intervalle d'une octave ») et dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994 (« suite de sons de l’échelle musicale, couvrant une octave, disposés selon des intervalles définis par un mode donné ». La définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ne s’écarte en rien de celle des académiciens : « les sept notes principales de la musique disposées selon leur ordre naturel dans l’intervalle d’une octave », non plus que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « suite des notes d'un système musical donné (mode), comprises dans les limites d'une octave, séparées par des intervalles déterminés et disposées dans l'ordre des fréquences croissantes ou décroissantes ».

La seule nuance qui a été apportée au XIXe siècle, c’est l’emploi métaphorique de gamme pour désigner des couleurs, si bien qu’en peinture une gamme de tons est une « succession de couleurs qui s'harmonisent ».

 

Tout ce bel édifice sémantique, parfaitement cohérent, a été bouleversé dans la seconde moitié du XXe siècle, pendant laquelle les commerçants, les marchands, les commerciaux, les publicitaires, tous ceux qui ont pour seul horizon le fric, ont commencé à employer gamme pour désigner autre chose que des sons ou des couleurs, phénomène que les auteurs du Trésor de la langue française remarquent : « emploi très vivant actuellement dans le domaine du commerce et des services ». Et de citer les gammes de spots publicitaires, de services, de voitures, d’hôtels, ce que confirment les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire : « dans le langage du commerce et de la publicité, [gamme] désigne un ensemble d'articles, de produits, classés en fonction de leurs caractéristiques et de leur prix ».

 

C’est dans cet emploi et dans ce sens que les « économistes », commentateurs et autres journalistes, tous savants et bien sachant, ont employé à propos des produits agricoles bretons, non pas gamme, mais le très condescendant bas de gamme ou l’assez méprisant entrée de gamme, faisant porter sur ces produits la responsabilité des difficultés économiques de la région, euphémisme pour désigner les innombrables fermetures d’entreprises (abattoirs, volaillers, marchands de viande, éleveurs de porcs, etc.) qui sont annoncées quotidiennement, socialistibus regnantibus. Les Allemands produisent du plus bas de gamme en matière de charcuterie industrielle que les Bretons ; et pourtant les Allemands sont tenus pour des modèles en tout et ils arrivent à écouler sans difficulté leur production agroalimentaire bas de gamme ou d’entrée de gamme partout en Europe et jusqu’en France. Mais ce sont les Bretons et les Français qui sont « stigmatisés ».

Peut-être pourrait-on rappeler qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, la France n’était pas autosuffisante en matière alimentaire et qu’elle devait importer chaque année d’importantes quantités de blé, de viandes, de fruits, de légumes, de poissons pour nourrir sa population. Les paysans bretons ont pensé qu’ils devaient mettre un terme à cela, et ils l’ont fait. Il est vrai qu’ils ont été aidés dans cette entreprise par tous ceux qui, les socialistes en premier, ont décidé qu’il serait indécent d’augmenter les salaires, mais que, pour maintenir le niveau de vie des travailleurs à un niveau constant, il fallait faire baisser les prix des produits agricoles – ce qui a été réalisé, grâce à des importations massives de Nouvelle-Zélande, Australie, Brésil, Etats-Unis, Maroc, Turquie, etc. et grâce au « bas de gamme ». Grâce à ces produits, les pauvres, les précaires, les chômeurs, les travailleurs peuvent se nourrir et nourrir leur famille – ce qui déplaît fortement aux distingués « économistes », experts, politiciens et autres journalistes, qui aimeraient sans doute condamner à la disette les populations pauvres, ne serait-ce que pour qu’elles acceptent d’être payés comme des Bengalais ou des Roumains.

C’est que ces savants en économie connaissent leur gamme.

 

 

19 novembre 2013

Islamophobie : suite et fin

 

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », a d’abord été employé au XIXe siècle par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l’esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s’ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer des désordres mentaux, ne serait-ce que pour justifier leur propre existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd’hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes…, les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en – phobie

C’est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l’instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n’est contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définie qui est illustrée de cet extrait psy d’un psy : « Parmi les anomalies mentales, l’une des plus curieuses est celle qu’on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l’hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d’aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l’automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l’incendie). Le même phénomène d’extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d’angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu’elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l’automobile, le complément de phobie pouvant être n’importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, fougères, insectes, éléphants, dinosaures, mammouths, etc. Voilà qui donne à cette énumération l’apparence d’un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d’un « principe de précaution », qu’ils sont même allés jusqu’à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ? C’est au cœur de ces momeries bouffonnes qu’ont été fabriquées deux nouvelles phobies, qui n’ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l’homophobie et l’islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Au cours des trois dernières décennies, on a pensé que le mot islamophobie avait été fabriqué en 1980 par un « ministre » de Khomeiny. Il n’en est rien. Le mot islamophobie ne vient pas de Téhéran, mais de Paris. Le mot est français, et bien français, d’origine française 100% pure et garantie, française de souche, comme d’autres monstres tels vandalisme, nationalisme, terrorisme. La date de fabrication est connue : c’est 1910. L’islamophobie est donc centenaire et pour une centenaire, elle se porte de mieux en mieux, puisqu’elle est devenue la stigmatisation absolue, sans parade, terroriste des temples obscurantistes que sont les universités ou des bases guerrières que sont les mosquées. Le fabricant se nomme Quellien et se prénomme Alain. C’est un lettré. N’est-il pas docteur ? Diafoirus et Ballordus l’étaient. Pourquoi pas Quellien ? Le lieu où l’islamophobie a été fabriquée est un livre intitulé La politique musulmane de la France dans l’Afrique occidentale française qu’a publié l’éditeur orientaliste Larose en 1910. C’est là qu’est définie l’islamophobie : « Préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne » (p 133). La thèse de Quellien est résumée ainsi : « Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme (id est l’islam, conformément au sens que ce mot avait en français jusqu’en 1985) est la négation de la civilisation et la barbarie, la mauvaise foi, la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans » (p 133).

Ce qui nourrit ou nourrirait, selon Quellien, ce préjugé, c’est la guerre sainte (le djihad), l’esclavage, la polygamie, le fatalisme. Un préjugé étant un jugement énoncé avant toute expérience ou toute connaissance de la réalité, il est évident que l’islamophobie, telle qu’elle est définie par Quellien, n’est plus un préjugé. Les dizaines ou centaines de millions de Merah, de talibans, d’Atta, de tueurs, de Ben Laden, d’ayatollahs, d’emprisonneurs de femmes, d’imams, de Qotb, de manieurs de sabre, de Moussaoui, de poseurs d’explosifs dans la foule, de Qaradaoui, de lapidateurs, de Morsi, de Ramadan, etc. etc. etc. en ont fait un jugement fondé en raison. La réalité a validé ce qui aurait pu apparaître en 1910 pour une erreur.

Quoi qu’il en soit, l’objectif de Quellien, en fabriquant le mot islamophobie, est de combattre le préjugé ainsi désigné et d’y opposer un éloge raisonné de l’islam : le musulman n’est pas un ennemi, l’islam est de la civilisation et il est juste d’attendre de ses adeptes de la civilité, de l’honnêteté et de la douceur. L’important est de savoir « de quel lieu » Quellien parle ou encore de comprendre quels sont ses présupposés et dans quel but il a attribué aux Français le préjugé d’islamophobie, qui est devenu aujourd’hui un crime encore plus monstrueux que ceux de Merah, Atta, Omar, Mohammed, etc. Quellien est breveté de l’Ecole coloniale et, au moment où il a écrit son livre, il exerçait au Ministère des Colonies les fonctions de rédacteur. C’est un affreux colonialiste, un colonialiste de la pire espèce, un penseur du colonialisme qui tient les noirs pour des « nègres » et écrit un péan à la gloire de l’empire que la France a conquis en Afrique occidentale. Elle a fait main basse sur le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, la Guinée, la Haute-Volta, le Niger, etc. Quellien pense qu’elle doit conserver, quoi qu’il en coûte au peuple français, ce butin. Les populations de cet empire sont musulmanes et l’islam y est le principal, sinon le seul, facteur d’ordre. Grâce à l’islam, l’esclavage perdure, les femmes vivent cloîtrées, le commerce est prospère, les « nègres » restent des « nègres », etc. S’attaquer à l’islam revient à détruire ce bel ordre social. Ceux qui sont établis dans l’empire, fonctionnaires coloniaux ou officiers de la coloniale, sont irresponsables quand ils médisent de l’islam : ce faisant, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Voilà pourquoi Quellien fait de l’islamophobie un préjugé contraire aux intérêts, non pas de la France, mais de l’empire colonial.

Cette généalogie en dit long sur la transformation de ce « préjugé » (qui n’en est pas un) en racisme - plus long encore que la paternité de la chose longtemps attribuée aux sbires de Khomeiny. En 1910, l’islamophobie était contraire à l’intérêt impérial. Un siècle plus tard, elle est contraire aux intérêts des socialos, écolos, gauchos, cocos. En 1910, les colonialistes tablaient sur l’islam pour consolider l’empire. En 2012, les socialos se sont appuyés sur l’islam pour accéder au pouvoir. L’islam leur fournit hommes de main et électeurs à profusion. Ils ont donc la phobie de l’islamophobie, dont ils ont fait le crime raciste par excellence. Comme les colonialistes dans l’empire, ils vivent sur le pays et ils ont besoin de l’islam, de ses voix, de son ordre dans les « quartiers » pour continuer sur leur erre. Sans doute pas pour très longtemps, car ils s’effondreront plus vite que ne s’est dissipé l’empire.

 

31 octobre 2013

Otage

 

 

 

            Aujourd’hui, un otage est un être humain que l’on (des musulmans) transforme en marchandise et dont on s’empare pour le vendre au plus offrant ou après avoir fait monter le plus haut possible les enchères. C’est ainsi qu’en usent les mahométans, partout où ils exercent leurs méfaits. Au nom de leur Allah, ils font prisonniers des voyageurs chrétiens ou des mécréants pour les revendre cher à leur famille, à leur entreprise, à leur pays. C’est ignoble.

Il n’en était pas ainsi jadis. Otage est dérivé d’hôte. Etait otage dans l’ancienne France celui qui était accueilli par un hôte : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. C’est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu’on donne pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (DAF, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu’un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d’otage des villes qu’on donne pour gage de l’exécution d’un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu’on met en otage ». D’une édition à l’autre du DAF, la définition se précise : c’est « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l’exécution d’un traité, d’une convention ». La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu’on remet à un général avec qui l’on traite pour assurer l’exécution d’un traité ».

Le mot n’avait pas alors le sens sinistre qu’il a pris en terre d’islam. C’est sans doute là une preuve irréfutable de la grandeur indépassable de la grande civilisation islamique. La France moderne, hélas, n’a rien à remontrer sur ce point à l’islam. En 1793, pendant la Révolution, sous la Terreur, la prise d’otage est devenue une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Le terrorisme a donné à otage le sens de « personne que l’on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l’on exige ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l’image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d’autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C’est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l’exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s’efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s’affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d’un accord, d’un traité » et « personne dont on s’est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : "François 1er accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi" ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage ; hold-up avec prise d’otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s’ils avaient été les rebelles qu’ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l’usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d’otages par les régimes totalitaires d’URSS, de Corée, etc. et par les organisations islamiques, où qu’elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « personne qu’une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l’exécution d’un traité, d’une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d’ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu’il ne s’est pas éteint avec la Terreur, puisqu’il fait florès en terre d’islam.

 

 

09 octobre 2013

Ce n'est pas la République qui est fondée sur des pactes, mais la mafia

 

 

 

 

Il a été récemment affirmé par deux ministres du gouvernement Ayrault de Saint-Herblain, dame Duflot des Verts et sieur Cazeneuve de la Suppléance Cahuzac, qu’il existait un pacte républicain. On a beau consulter les registres, feuilleter les programmes, ouvrir les regestes, on ne trouve nulle part de trace d’un pacte républicain. Le République, c’est une constitution, et non un pacte ; ce sont des institutions, et non des pactes ; ce sont des lois, des principes, des « valeurs », une devise, et non quelque pacte que ce soit, secret ou public, passé entre on ne sait qui. En latin, un pacte est un « traité », un « accommodement », une « convention ». En français aussi : une « convention », est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et 1762). En 1835, le mot s’enrichit en 1835 de cet emploi : « pacte de famille ou accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents », que Littré (1872) explicite ainsi : « traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement » (« il y a pacte entre eux »). Dans l’édition de 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, le mot n’est plus défini par convention, mais par la description : « convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière ».

De ce point de vue, rien n’est plus étranger à la République qu’un ou des pacte(s), qu’il soit « de famine » (« accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains », Trésor de la langue française, 1971-94) ou colonial (« système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine »). Mais, que sait dame Duflot de la République ? Rien, sinon que ce sont des caisses où, quand on est politicien, on peut puiser des billets de 500 € à pleines brassées ?

Ce que les académiciens notent à partir de 1694, ainsi que dans les éditions suivantes, c’est l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle du classicisme, de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l’omniprésence du diable, de l’usage abusif des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses.

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), s’étend sur ce sens sulfureux de pacte, mot qui « se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pacte exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pacte tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales ». Voilà une définition de pacte à laquelle se réfère peut-être dame Duflot. A-t-elle fondé sa République sur un pacte exprès ou sur un pacte tacite ? Le Diable seul le sait et, en matière de diableries, cette ministre de la verdure et des végétations est experte. A moins qu’elle ne se réfère aux pactes de sang que passent entre elles les familles de la mafia ou de la camorra ou de la ndranghetta ou des triades chinoises (coréennes, japonaises, maghrébines, etc.) pour se partager à l’amiable les activités criminelles ? Voilà un sens (peu républicain) qui serait assez conforme aux accords passés sous la houlette de M. de Hollande entre les verts, les rouges et les roses.

 

 

05 octobre 2013

La nouvelle langue française selon Nodier

 

 

 

 

Les néologismes recensés à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle coïncident avec les événements révolutionnaires, de 1789 à 1815, puis avec les transformations économiques et sociales qui affectent la France à compter de 1820, au point que des historiens, dont François Furet, tenant compte des régimes opposés et contraires, monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république, consulat, empire, monarchie absolue atténuée, monarchie constitutionnelle, république, république autoritaire, empire, république…, qui se sont succédé entre 1787 et 1876, élargissent la Révolution à ces deux dates et à tout un siècle. Ces néologismes sont attestés par les lexicographes et par les écrivains, dont Balzac et même Hugo, qui a mis « un bonnet rouge » au « vieux dictionnaire », et par un écrivain et philologue talentueux, Charles Nodier (1780-1844), qui les a interprétés en avançant une thèse qu’il désigne par les termes de « nouvelle langue française », langue apparue, selon Nodier, à la toute fin du XVIIIe siècle et qui, dans l’histoire de la langue française, formerait le troisième état de cette langue, après la vieille langue française, qui dure jusqu’au XVIe siècle, et la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles. 

L’étude de Nodier, qui s’étend sur une vingtaine de pages, est intitulée sobrement « langue française ». Elle figure dans le tome XXVIII, publié en 1836, du Dictionnaire de la conversation et de la lecture (1832-1855), édité par le libraire Belin-Mandar et dont les rédacteurs ont voulu diffuser auprès d’un large public des connaissances encyclopédiques qui n’auraient pas été déformées par des partis pris idéologiques ou polémiques et qui sont exposées dans les formes aimables de la « conversation », peut-être en hommage au XVIIIe siècle qui a su porter à son plus haut degré l’art de la conversation cultivée.

Nodier est romantique. Il partage, avec les linguistes ou grammairiens romantiques, quelques a priori ou présupposés, en particulier sur les langues. Celles-ci sont, pour ceux qui les étudient, intimement liées aux peuples qui les parlent ; elles sont le miroir où se reflètent les mentalités, les sensibilités, l’esprit d’un peuple, son imaginaire, ses croyances ; elles sont étroitement liées aux sociétés où elles sont en usage : « la langue naît, elle vit, elle vieillit, elle meurt comme les hommes, comme les sociétés, comme les mondes. Sa durée, sa vitalité, ses modifications, sont en raison de celles de la société particulière dont elle est l’expression (…) La destinée d’une nation est tracée dans son langage. Tant vaut la parole, tant vaut le pays ». Nodier est romantique encore en ceci qu’il est convaincu de la nécessité de connaître l’origine des langues et des peuples et, comme l’indique le titre de la troisième partie de cette étude (après « son origine » et « ses progrès et ses vicissitudes », « sa décadence »), du destin tragique des langues, lesquelles sont appelées à mourir, épuisées ou rendues caduques par l’histoire. Voilà pourquoi le premier état de la langue française, du Moyen Age au XVIe siècle, qui est celui des commencements, est suivi d’un deuxième état, celui de la grande langue classique et que le troisième état, la nouvelle langue française, celui de la décadence, à peine commencé, ne saurait durer très longtemps : « Nous sommes bien jeunes encore dans la troisième langue française pour hasarder sa grammaire et sa syntaxe, mais on ne saurait s’y prendre trop tôt pour constater l’existence de ce qui ne durera pas longtemps », puisque, à peine commencée, « cette troisième langue française (…) se meurt, sans espoir de résurrection », prédiction qui ne s’est pas avérée, puisque cette nouvelle langue française est plus vivace et plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été.

Ce qui caractérise cette langue nouvelle, ce sont les solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), les barbarismes (mots mal formés), les emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et l’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. De ces mots nouveaux et en partie artificiels, comme ceux de la « nomenclature » scientifique (chimie et botanique, par exemple) qui étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle, Nodier aurait pu, ou même dû, conclure à l’enrichissement de la langue. Objectivement, Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant le vieux lexique, sans doute pittoresque ou poétique, mais imprécis et inexact, de l’alchimie, a enrichi la langue française et toutes les langues qui ont emprunté ce vocabulaire nouveau. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature sans perturber vraiment la langue. L’hypothèse d’une « nouvelle langue française », qui serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles, relève d’une intuition juste, mais les concepts, solécismes, barbarismes, emprunts, nomenclature, auxquels il est recouru pour en rendre compte, ne sont guère opératoires et les quelques exemples analysés, pour amusants qu’ils sont, ne sont pas probants. Nodier se gausse de cette nouvelle langue française, se contentant d’épingler quelques exemples pittoresques.

 

 

Solécisme

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec au sens de « faute contre les règles du langage », du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie, en Asie mineure, qui étaient célèbres pour parler un grec de mauvaise qualité, solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini comme une « faute contre les règles de la grammaire » (1694), une « faute grossière contre la syntaxe » (1762, 1798), une « faute contre la syntaxe » (1832-35), « une faute contre les règles de la syntaxe » (1932-35). Si, dans ces définitions, le nom faute soit suivi de la préposition contre, c’est que, dans l’esprit des académiciens, il existe un code de règles, connu de tous ou de la plupart des sujets parlants, qui fixe ce qu’il faut dire et la façon de le dire et qui tient pour des infractions les constructions ou les emplois ou les façons de parler qui s’écartent de la règle énoncée. Dans les dictionnaires, des exemples illustrent l’emploi du nom solécisme, mais aucun exemple de solécisme n’est cité, bien qu’un exemple eût été plus éloquent qu’une définition. Même les éminents linguistes du Trésor de la Langue française (1971-94) ne citent pas d’exemple de solécisme. Il est quelques lexicographes qui citent des solécismes. Ainsi Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à compter de 1749) écrit au sujet de l’élision de la voyelle du déterminant possessif ma : « C’est dans le courant du XIVe siècle qu’on a cessé d’élider a dans ma, comme nous l’élidons dans la ; Froissart donne « ma imagination » (II, 13), et même « men esperance » (II, 305). C’est cette forme picarde men qui nous a conduits au solécisme mon ». Dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) figure cet exemple, qui n’est tiré ni de l’ancien français, ni du latin, mais du français moderne : « c’est nous qui vont » (pour c’est nous qui allons) ». Le verbe n’est pas accordé avec le sujet qui, pronom relatif, mis pour nous, pronom de la première personne du pluriel, et, au lieu d’être à la première personne du pluriel, il est à la troisième personne du pluriel.

Les linguistes contemporains définissent le solécisme avec plus de rigueur : « on appelle solécisme une construction de phrase qui n’est pas générée par les règles de la grammaire d’une langue à une époque donnée ou bien qui n’est pas acceptée dans une norme ou un usage jugé correct » (article solécisme du Dictionnaire de linguistique, sous la direction de Jean Dubois, Larousse, 1973). Si l’on émonde cette définition de son jargon, on obtient à peu près la définition canonique de « faute contre la syntaxe ». Les auteurs de ce dictionnaire font suivre la définition de deux exemples éloquents. « Ainsi, un groupe nominal comme *tous plusieurs personnes est un solécisme (agrammaticalité) du point de vue des règles de la grammaire ; des cravates pour 20 francs chaque est jugé un solécisme par les grammairiens puristes au regard de la norme qu’ils définissent ».

Les exemples relevés ci-dessus montrent que les solécismes sont de tout temps, de tout lieu et de toute langue. Ils ne peuvent en aucun cas produire une nouvelle langue française ou un nouvel état de la langue française.

 

Barbarisme

            Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dès la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Alors qu’ils n’ont illustré la définition de solécisme d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire ») : 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). César Chesneau du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), en quoi consiste le barbarisme : « Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers ; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français ». Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Le la est donné. Le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

 

Emprunts

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le phénomène linguistique, dit emprunt, est défini ainsi : « fait pour une langue d’incorporer une unité linguistique, en particulier un mot, d’une autre langue ; par métonymie, l’unité de langue incorporée ». On le sait sans doute, le français est une langue romane, dite parfois latine ou néo latine, au sens où de nombreux mots français sont empruntés directement au latin, comme le rappelle Rémy de Gourmont (Esthétique de la langue française, 1899, p. 22) : « les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la chanson de Roland ».

C’est pour cette raison que les linguistes prennent le soin de distinguer l’emprunt de l’héritage : « par exemple (...) le mot table est issu du latin tabula : on ne peut pas dire qu’il y ait emprunt au latin ; il s’agit d’une évolution normale de la langue, le terme employé est un héritage. Par contre, à des époques diverses, certains mots, surtout des mots savants, ont été empruntés au latin et refaits sur le modèle morphologique français (...) : nullité = emprunt du latin médiéval nullitas (1973) ».

Pour ce qui est de la définition de l’emprunt, Nodier semble hésiter, dans un premier temps du moins, entre « une manière de renouveler une langue » ou « plutôt (une manière) de composer une langue nouvelle qui n’aura presque aucun rapport avec l’autre ». L’emprunt se résume en « la naturalisation des mots exotiques, et surtout de ceux qui n’ont point d’analogues nationaux ». Pour illustrer ce phénomène, il cite l’exemple de petit-maître (« franc et naïf gallicisme dont on se servait pour désigner un homme soumis à l’empire de la mode, avantageux auprès des femmes, et un peu trop prévenu en faveur de son mérite ») qui est tombé en désuétude pendant la Révolution et qui a été remplacé par des mots anglais : fashionable (« en revanche, nous avons gagné le fashionable, c’est-à-dire l’homme qui suit la fashion, néologisme-énigme dont le moindre inconvénient est de reposer sur une articulation inarticulable d’ici à Douvres ou à Brighton ») et dandy, lequel s’est rapidement acclimaté en français, puisque, de ce mot, ont été dérivés, en suivant les règles de la morphologie du français, de nouveaux mots, bien français : « nous avons le dandy, qui vient de nous donner le dandysme, lequel nous donnera dandyser quand on voudra, comme fanatisme, fanatiser, dans la langue révolutionnaire. Je crois, Dieu me pardonne, que nous avons déjà de la littérature dandyque ou dandystique, et des poètes, d’ailleurs pleins de grâce et d’esprit, qui composent dandyquement ou dandystiquement, je ne saurais dire lequel, parce que je suis peu versé dans ces mystères. Nous sommes tout au plus en mesure pour protester à temps contre dandyfier, dandyfication et dandystification, qui seraient moins bons, à mon avis, mais qui viendront nécessairement leur tour ».

Le phénomène touche le vocabulaire, dans des proportions très importantes, et le vocabulaire de la quasi-totalité des langues du monde. Seules les langues, dites « mortes », n’empruntent plus rien. L’emprunt peut être jugé en termes positifs et être tenu, comme chez de nombreux linguistes, grammairiens, essayistes, pour un « enrichissement », non pas de la langue, mais du seul lexique. Dans sa réflexion, Nodier saute toute une série d’étapes pour en conclure à la formation de nouvelles langues : « cet exemple, pris entre cent, n’est ici que pour faire voir la manière dont les langues nouvelles se forment, en pliant le mot étranger ou barbare aux modes et aux flexions de la vieille langue qui s’en va ». Il est vrai que le pessimisme historique qui l’anime et qui est une idéologie parmi d’autres, pas plus, ni moins, honorable que d’autres le pousse à sauter directement du fait observé, rapidement interprété, à la conclusion conforme à ses propres présupposés historiques : « Cette horrible révolution (l’emprunt) ne s’était jamais accomplie jusqu’ici qu’à des époques de décadence où tout menace de finir à la fois. Nous sommes heureux de pouvoir la saisir sur le fait dans nos jours de progrès et de perfectionnement ».

 

Nomenclature

En fait, l’ire de Nodier s’accroît à mesure qu’il avance dans l’analyse des quatre faits de langue, solécisme, barbarisme, emprunt, nomenclature, qu’il classe dans un ordre tératologique croissant, du plus anodin (solécisme) à celui qui suscite en lui la plus forte indignation : la nomenclature. « Mais toutes ces parodies insensées de la langue humaine (id est solécisme, barbarisme, emprunt) ne sont rien, encore une fois, auprès de la langue babélique des sciences, qui a tout subverti, tout changé ; qui a pris l’exact contre-pied du procédé d’Adam, pour imposer aux êtres des noms qui ne sont pas leurs noms véritables, et qui a si parfaitement réussi dans ce dessein que l’être est devenu méconnaissable, du moment où elle l’a baptisé. Nous en sommes à ce point qu’il ne reste pas une existence sensible, pas un phénomène du ciel et de la terre qui ne soit à jamais déguisé sous un sobriquet impénétrable pour quiconque répugne à ramasser dans la poussière de l’école la clé de ce mystérieux argot. Ce qui nous avait été donné, c’était la puissance d’attacher aux choses des noms propres expressifs, que tout le monde adoptait sans résistance et retenait sans effort. C’était la faculté d’étendre ces dénominations à des sens abstraits ou moraux, en figurant le mot sous l’inspiration de quelque ingénieux rapprochement qui se formait dans la pensée, et c’est ainsi qu’il parvenait intelligible à tous, parce que tous l’auraient conçu de la même manière […]. Aujourd’hui, ce n’est plus tout cela ; c’est ce que Boileau n’entendrait pas, et ce que nous, nous n’entendons guère ; le fluide électrique, le gaz hydrogène, qui se combine avec l’oxygène par la combustion ; un immense amas d’eau saturée d’hydrochlorate de soude, et peut-être d’autre chose, si la nomenclature a changé ; un air vibrant qui se heurte et se réfléchit. Que parliez-vous des dieux ? Les dieux sont partis du langage comme de la Rome de Constance et de Galère, mais les savants ne partiront pas, ils n’ont garde ».

De cela, il conclut à l’existence parallèle souhaitable de deux langues (en fait, de deux vocabulaires) : « Les savants conserveront (…) les mots qu’ils ont faits sans nécessité, qu’ils modifient sans règles, qu’ils renouvellent sans motif, et leur Dictionnaire sera dix fois plus volumineux que le nôtre, mais nous ne leur envierons point ses richesses (…) ; qu’ils ne mêlent plus leurs langues aux langues que Dieu nous a données. Hors de cette limite, la science est la plus vaine et la plus absurde des aristocraties ».

Or, c’est bien à cette coexistence des vocabulaires que l’on assiste, sans que cela soulève de vraies difficultés et altère en quoi que ce soit la langue française.

 

 

Une hypothèse heuristique

De toutes les hypothèses avancées par Nodier, il n’en est aucune qui puisse rendre compte ou aider à rendre compte des séismes verbaux de la Nouvelle langue française. Il est cependant chez Nodier une intuition juste exprimée dans l’extrait que voici et dans lequel est employé le terme éloquent de cataclysme :

« Une des premières règles de la nouvelle langue française, c’est le solécisme, c’est-à-dire l’emploi d’un mot des deux langues antérieures dans une acception inusitée de genre, de nombre ou de cas ; d’un terme enlevé à son étymologie, d’une conjugaison brutalement déplacée de son temps, par je ne sais quel cataclysme logique, qui a subverti, de force ou de gré, l’opération naturelle de la pensée ; et je ne dis pas, Dieu m’en garde, solécisme d’ignorant et d’écolier, mais solécisme oratoire, solécisme poétique, voire solécisme de pédant, solécisme intentionnel et prémédité, sans circonstances atténuantes. Le solécisme pur et simple est celui dont on dit : voilà qui est beau ! Mais quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

De fait, Nodier, dans ce paragraphe au style fleuri, imagé ou figuré, extrait le solécisme de la syntaxe ou de la grammaire, qui est son domaine propre, et il l’étend au sens ou il le tient pour un fait de sens : « quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

Il y a solécisme quand un mot « dit autre chose que ce qu’il signifie », c’est-à-dire quand le sens est forcé ou quand un mot désigne des réalités que, par convention, il ne désigne pas, ou quand les sujets parlants se livrent, pour une raison ou une autre, à des manipulations sémantiques.

 

Ces phénomènes sont attestés au XXe siècle, ce dont quelques linguistes ont témoigné, les plus connus étant Klemperer, qui a analysé la langue du Troisième Reich, ou Jacques Rossi, la novlangue de l’Union soviétique. Ces brutaux changements de sens, volontaires ou conscients, que Nodier nomme solécismes, peuvent, à la différence des erreurs de syntaxe, donner naissance à une langue nouvelle, ce que Klemperer et Rossi ont exprimé en donnant un nom propre à cette langue, signalant son caractère artificiel par le sigle qui la désigne : LTI ou Lingua Tertii Imperii (« langue du Troisième Reich ») et TFT (initiales des mots russe Travail Physique Pénible), sigle prononcé « toufta ». Ce concept-là, singulier et inédit, de solécisme peut servir à rendre compte de la NLF ou nouvelle langue française.

 

01 octobre 2013

Balzac et une Nouvelle Langue Française

 

 

 

 

Au début des Illusions perdues, roman publié entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui a fait de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant éphémère. A Angoulême, où elle est établie, elle est dans les salons l’impératrice des modes, de la distinction et du bon goût : « elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent ». La charge se poursuit ainsi : « Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ». A la liste de ces néologismes, Balzac ajoute en guise d’explication, comme pour s’excuser d’avoir employé des mots nouveaux qui lui paraissent ridicules ou inutiles : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

 

Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, qui n’en peut mais, puisqu’elle n’a d’existence que dans la fiction, mais Balzac. La première partie de la phrase (« elle commençait à tout typiser…. ») est faite de mots supposés avoir été énoncés par Mme de Bargeton ; la seconde (« car il faut violer… ») est une remarque de Balzac qui porte non pas sur le réel, mais sur la langue. Dans la même phrase, celui qui énonce change : c’est d’abord le personnage, puis l’écrivain, qui justifie ces néologismes par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon de s’exonérer de toute responsabilité dans leur emploi.

Il ne faut pas croire, comme le laisse entendre Balzac, dans un premier temps du moins, que ces néologismes sont des effets de mode qui n’exprimeraient que la volonté de se démarquer, en employant, par souci de distinction ou par snobisme, des mots que les autres ignorent ou ne comprennent pas. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne, ou que Balzac attribue à ce personnage de roman, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie,  et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, deux suffixes qui ont pour sens « faire changer d’état », « entamer un processus », « transformer », « faire devenir ». Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle a le sentiment que rien ne change, n’a changé, ni ne changera. Elle aimerait, elle, être prise dans le grand mouvement de l’histoire. Elle rêve de Paris et de toutes les belles choses nouvelles qui s’y voient. Ces désirs sont clairement exprimés par les néologismes inouïs qui représentent des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus, des changements d’état, du « devenir ». Une homologie est établie entre le personnage et la langue qu’il parle, la seconde étant le miroir ou le reflet du premier.

La langue de Mme de Bargeton est aussi caractérisée par la syntaxe et le vocabulaire (les « immenses phrases bardées de mots emphatiques »), la grammaire (les « superlatifs » qu’elle « prodigue démesurément »), sa façon de converser (sa « conversation » « chargée »). Ces faits de langue sont liés à la façon dont elle conçoit le monde. Les « proportions gigantesques » qu’elle donne à toutes choses sont exprimées dans les mots qu’elle emploie ou dans les phrases qu’elle dit. Le portrait de ce personnage est sous-tendu par une hypothèse, que bien des écrivains actuels ou « modernes » pourraient faire leur, à savoir qu’un personnage, comme Mme de Bargeton ou Françoise, la bonne de la tante du narrateur d’A la recherche du temps perdu, ou Matamore, le personnage de L’Illusion comique de Corneille, etc. et, si l’on sort de la fiction, qu’une personne, quelle qu’elle soit, vous ou moi, se révèle ou révèle ce qu’elle est, son origine géographique, la classe sociale dans laquelle elle s’inclut, son rapport au monde, sa Weltanschauung ou, dit plus prosaïquement, sa « vision » des choses, dans les mots dont elle use, dans la syntaxe des phrases qu’elle dit, dans la langue qu’elle s’est forgée ; ou encore que la langue, prononciation, grammaire, vocabulaire, fautes et cuirs, etc. est un révélateur de la personne, dans sa totalité pourrait-on dire.

Cette langue aussi un révélateur de la « société » où elle est en usage ou de l’époque où elle a émergé. Balzac décrit un phénomène qui ne tient pas de la fiction, bien qu’il apparaisse dans un roman, mais qui est avéré dans la réalité. En effet, dans les dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, la langue française, et pas seulement celle de Mme de Bargeton ou celle de Balzac, la langue française dans sa totalité a été bouleversée par la formation incessante de mots nouveaux, qui, à peine fabriqués, sont employés dans les conversations et dans les écrits, et se diffusent sinon dans toute la société, du moins dans certaines des classes qui la composent. Ces néologismes ont été, pour une partie d’entre eux, quand ils ont été formés pendant la Révolution, recensés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Ils ne forment que la partie visible du phénomène, à propos duquel il n’est pas faux de recourir, ne serait que pour en donner la mesure, à la métaphore du séisme. La langue a subi dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et pendant le XIXe siècle une série d’ébranlements, de secousses, de perturbations, dont les néologismes, mais aussi les changements de sens ou les extensions de mots à de nouveaux domaines ou la formation de langues des sciences, dures ou molles, humaines, sociales ou exactes, qui ont produit une langue nouvelle ou inédite ou inouïe, celle-là même qui fait l’objet de ce livre. L’extrait des Illusions perdues cité ci-dessus contient des hypothèses d’ordre explicatif. C’est là son intérêt. Pour Balzac, en effet, les néologismes prêtés à Mme de Bargeton, tout arbitraires qu’ils sont ou paraissent, sont justifiés par le caractère ou la nature du personnage, mais aussi par des raisons « sociales » ou historiques. De la connaissance de son époque, à savoir les années romantiques, de 1830 à 1850, Balzac tire la certitude que les écrivains et les jeunes gens sont impatients de voir leur vie et leur pays évoluer, changer, se transformer – en bref qu’ils aspirent à vivre de grands événements historiques ou à faire l’histoire, et ces grandes aspirations sont exprimées indirectement dans la nouvelle langue française. Les séismes verbaux, néologismes, façons de parler, syntaxe boursouflée, etc. sont en relation avec des séismes sociaux ou politiques de grande ampleur. La relation en question n’est pas de cause à effet ; c’est plutôt un miroir ou mieux un papier de tournesol. Les séismes qui ébranlent la langue, sans la détruire, mais en produisant une langue nouvelle, révèlent l’ampleur des changements qui les ont sans doute causés et qui n’affectent pas seulement les réalités tangibles du droit, des institutions politiques, de la science, de l’urbanisation croissante, de la technicisation du réel, puisque ce qui est touché, c’est l’impensé ou l’inconscient d’une époque, d’un temps, des temps modernes, de ce que l’on va nommer, dans les pages qui suivent, la modernité.

 

 

 

28 septembre 2013

Islamophobie, encore et toujours !

 

 

 

Islamophobie est récent. Ce terme n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Il est dans Le Petit Robert depuis sept ou huit ans et défini comme le définissent les musulmans, les militants de l’islam politique, les salafistes et tous ceux qui se prosternent devant les barbus de Téhéran, et qui tentent, en usant de ce mot frelaté, d’imputer du racisme à tous ceux qui osent (mais ils ne sont pas nombreux) émettre la moindre critique à leur encontre ou tous ceux qui n’aiment ni l’islam, ni les musulmans. La présence d’islamophobie dans ce « dictionnaire » est tout à fait dans l’ordre des choses qu’impose son éditeur, célèbre pour son esprit collabo.

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D’un individu ou d’un groupe d’individus, d’une pensée, d’un pays, d’une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s’y sont opposés, on dit qu’ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d’œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu’elle faisait en collaborant avec les armées d’occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s’y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu’elle était source d’abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d’un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman. Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu’horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n’y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. En usant du mot ainsi forgé, le sujet parlant fait savoir qu’il est contre la notion, la chose, la personne désignée par le mot qui suit anti. C’est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Pourtant, anti ne suffit pas. Les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d’être taxés d’homophobie. S’il est question d’islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu’elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l’Homme, 1789), est islamophobie.

 

Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un « symptôme névrotique », qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée ». Classée parmi les « anomalies mentales », cette « peur excessive (...) conduit à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité intense » « s’exprimant sous la forme d’une peur en apparence irrationnelle des lieux clos ou élevés, des chats, des orages ou de quelque autre parmi la quasi infinité des objets possibles de phobie » (Cerminara, 1982). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qu’il est interdit de dire ou ose penser ce qu’il est interdit de penser, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l’homme, une maladie mentale est diagnostiquée et une place lui est réservée à l’hôpital psychiatrique. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est aussi de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est ramenée à une folie.

La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie, devient taboue. Si, malgré l’interdit, elle se fait entendre, celui qui ose l’exprimer est un dérangé mental. Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n’est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d’examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu’elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d’examen est impossible. C’est ce qui menace en France où il est fait obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie, qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.

La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.

La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.

 

20 juin 2013

Islamophobie et autres phobies

 

 

 

 

            Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d’abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l’esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s’ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d’innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. C’est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l’instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n’est contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définie qui est illustrée de cet extrait psy d’un psy : « Parmi les anomalies mentales, l’une des plus curieuses est celle qu’on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l’hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d’aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l’automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l’incendie). Le même phénomène d’extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d’angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D’un individu ou d’un groupe d’individus, d’une pensée, d’un pays, d’une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s’y sont opposés, on dit qu’ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d’œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu’elle faisait en collaborant avec les armées d’occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s’y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu’elle était source d’abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d’un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman. Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu’horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n’y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. En usant du mot ainsi forgé, le sujet parlant fait savoir qu’il est contre la notion, la chose, la personne désignée par le mot qui suit anti. C’est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Pourtant, anti ne suffit pas. Les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d’être taxés d’homophobie. S’il est question d’islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu’elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l’Homme, 1789), devient de l’islamophobie.

Phobie, terme de psychologie et de psychiatrie attesté à la fin du XIXe siècle, à la grande époque du scientisme triomphant, n’est pas neutre. Ce qu’il désigne n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire, c’est un « symptôme névrotique » qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée ». Phobie contient l’essence de la modernité, qui consiste à multiplier des normes imaginaires et à accuser de folie ceux qui ont l’imprudence de se tenir à l’écart de la grande folie totalitaire moderne. Ainsi, chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qu’il est interdit de dire ou ose penser ce qu’il est interdit de penser, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l’homme, une maladie mentale, purement imaginaire, lui est imputée et, ce qui n’est pas imaginaire, une place lui est réservée à l’hôpital psychiatrique.

C’est au cœur de ces momeries bouffonnes qu’ont été fabriquées deux nouvelles phobies, qui n’ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l’homophobie et l’islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est aussi de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est ramenée à une folie. La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie, devient taboue. Si, malgré l’interdit, elle se fait entendre, celui qui ose l’exprimer est un dérangé mental. Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n’est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d’examen est abolie. Dans les tyrannies, qu’elles soient modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d’examen est impossible. C’est ce qui menace en France où il est fait obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

 

La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie,  qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.

La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.

La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.

 

15 juin 2013

Les efforts écrasants selon M. Ayrault de Saint-Herblain

 

 

 

 

Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), écrasant, employé comme un adjectif, était, à la fin du XVIIIe siècle, un « néologisme ». De fait, le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1842 (le Supplément de Barré) et de 1879 (septième édition). Féraud n’en glose pas le sens, qu’il tient sans doute pour une extension du verbe écraser. Il se contente d’en illustrer l’emploi de cet exemple : « Cette somme modique (de trente mille ducats), qu’un seul marchand aurait pu fournir quelques années auparavant, parut alors écrasante pour la ville entière (de Milan) ». A ce sens propre « qui écrase », Barré, un demi-siècle plus tard, ajoute un sens figuré : « qui étourdit, qui humilie » (exemple : « l’insolence de la politesse froide, dit le prince de Ligne, est cent fois plus écrasante que la hauteur »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens, « qui écrase » (« en termes de guerre, forces écrasantes, forces de beaucoup supérieures ») et « qui étourdit, qui humilie » (« le ridicule est d’un poids écrasant chez la nation qui aime le plus à rire en Europe »). Tandis que les académiciens en 1879 se contentent du seul sens propre relevé par Littré : « en termes de guerre, forces écrasantes, forces très supérieures », en 1935, ils indiquent les deux emplois : « dont le poids est tel qu’il peut écraser » (une charge écrasante) et au figuré, « une preuve écrasante ; le poids écrasant des affaires ».

Dans l’ancienne France, personne n’étant écrasé, personne ne se sentait écrasé, quoi qu’on en ait pu dire ultérieurement, comme s’il fallait absolument accabler rétrospectivement les Français d’avant en leur infligeant anachroniquement les tares de la France « moderne ». En revanche, s’il fallait caractériser la modernité, celle qui rend si fiers d’eux-mêmes les imbéciles, de quelques adjectifs, l’un des plus justes serait écrasant. Les dictionnaires gardent la trace de ces écrasements innombrables, et pas seulement « en termes de guerre ». L’entrée consacrée à écrasant est cinq ou six fois plus longue dans le Trésor de la langue française (1971-94) qu’elle ne l’est chez Littré et beaucoup plus longue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) que dans celle de 1879. Le sens propre (« qui exerce une forte pression, qui peut écraser ») comme dans poids, masse, fardeau, choc écrasant(e) est tenu pour « rare » dans le TLF. Les seuls emplois qui s’étendent à toutes les réalités sont figurés : les impôts, la chaleur, la lumière, le sommeil, le soleil peuvent être qualifiés d’écrasants ; le mépris aussi, ainsi que l’amour, le poids des mots, la hauteur des montagnes, un spectacle grandiose, un gratte-ciel, le score, la supériorité, le succès, la victoire, la majorité, les dépenses, les fonctions exercées, les arguments, etc. A la fin du XVIIIe siècle, écrasant était un mot nouveau à l’emploi très restreint ; depuis le milieu du XXe siècle, il n’est rien qui ne puisse être écrasant.

M. Ayrault de Saint-Herblain, ce génial logothète, a étendu à de nouvelles réalités l’emploi d’écrasant. Au sujet de la réforme des retraites, il a solennellement déclaré, de ce ton suffisant qu’affectionnent tous les Monsieur Prudhomme de la politique, ceux qui enfoncent des portes ouvertes et enfilent les perles, les clichés et les évidences avec la componction des pénitents qui portent le Saint Sacrement, que les efforts à faire ne seront pas écrasants. C’est un emploi étrange. Ce ne sont pas les efforts qui peuvent être qualifiés d’écrasants, sauf à penser que M. le Premier Ministre de l’An II de la Restauration socialiste entend ce mot au sens de « charges ». D’ailleurs, comme tout cela sera couronné par une diminution des revenus, sauf pour les nantis, les politiciens et leurs clients, c’est un allègement que constateront les Français, à l’exception de la clientèle, qui est, comme la smala d’Abdel Kader, avide et innombrable. Le fardeau prétendument écrasant sera d’abord une réduction ou une soustraction.

Quant à M. Ayrault de Saint-Herblain, parlant pour lui et de son cas personnel, cette réforme sera moins qu’une charge très légère. Agé de 63 ans, il jouit de sa pension d’enseignant que l’on imagine élevée, à force de promotions hors-classe dont il a bénéficié grâce à ses relations, de celle de son épouse ; il jouit de sa pension de député, l’une des plus scandaleusement avantageuses qui soient (député pendant 26 ans, voilà qui rapporte gros, plus qu’au loto) et qu’il n’entend surtout pas ramener à la loi commune ; il jouit aussi de sa pension d’élu local. En plus de cela, il y a le traitement de ministre, sans parler de la vie qu’il mène depuis près de trois décennies « tous frais payés », même une partie des frais de bouche. Autrement dit, il ne court pas le risque de voir ses revenus diminuer, fût-ce d’un euro : même pas de quelques centimes. L’écrasement, ce sera pour les autres. C’est d’ailleurs ce à quoi sert une carrière politique : on préserve ses intérêts personnels et ceux de la famille, on les fait prospérer, on les multiplie et on en multiplie les bénéficiaires, on case ses enfants dans des sinécures, et pour payer tout ça, on demande aux autres, les pauvres, les ploucs, ceux qui travaillent ou qui ont beaucoup travaillé, de nouvelles charges qui, elles, vont être écrasantes au point de finir par les écraser.

 

 

28 mai 2013

Suppression du mot "race"


 

            Selon les anciens ethnographes, les peuples « primitifs », comme étaient nommés alors les sauvages, refusent de dire les mots désignant des réalités désagréables ou des entités hostiles, de peur que le seul prononcé du mot tabou ou interdit (en novlangue métissée, on dit désormais « haram ») ne fît advenir l’entité menaçante ou ne produisît les réalités que l’on s’efforçait d’éviter à tout prix.

            C’est ainsi qu’en usent les députés actuels (pas tous, les seuls socialos, écolos, cocos) qui non seulement s’indignent que les citoyens ne soient pas aveugles et voient ce qu’ils ne devraient pas voir, mais exigent aussi qu’ils soient muets. Voilà pourquoi ils ont décidé de biffer le vieux nom français race, fort bénin pourtant, puisqu’il désigne une lignée de femmes et d’hommes, du texte de la Constitution, et cela parce qu’ils sont persuadés, les bougres, qu’en supprimant race, ils feront disparaître le racisme. Vaste programme, mais ils ne sont pas près de s’attaquer au racisme primaire de l’islam qui sévit partout en France. Sous peu, ils vont interdire chômage, crimes, meurtre, guerre (mais surtout pas djihad) pour faire disparaître les réalités détestables que désignent ces mots.

On pensait naïvement que les peuples primitifs vivaient dans des forêts reculées, impénétrables, à l’écart de la civilisation honnie ; eh bien non, ils sont installés au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg, au cœur de Paris et au cœur du cœur de la France. Et ce sont ces primitifs qui font les lois ! Pas de panique, ils se contentent d’avaliser les lois des commissaires européens ou celles que leur transmet, pour aval, le gouvernement.

 

            Le mot race étant tabou ou « interdit de séjour » dans la langue française (ce qui doit faire une belle jambe à cette langue, déjà fort méprisée et maltraitée par les « primitifs » de l’Assemblée nationale et par leurs affidés), comment désigner des peuples ou des groupes d’individus, « différents » et qui se définissent eux-mêmes par des traits singuliers relatifs aux costumes, aux coutumes, aux manières de faire, au langage, aux croyances, traits dont ils sont fiers et auxquels ils ne veulent en aucun cas renoncer ? Le mot le plus proche de race est ethnie, calqué du grec. Le remplacement ne saurait tarder, d’autant que surfer sur la mode « ethnique » est commercialement très rentable : ça fait vendre des disques, des coiffures, des tissus, de la mangeaille immangeable, des films, des documentaires, des émissions de télévision, des hommes et des femmes politiques, etc.

Ethnie, emprunté au grec ethnos, est attesté en français depuis la toute fin du XIXe siècle. Il n’est pas dans la huitième édition du DAF (1932-35), mais dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « Ensemble d’individus que rapprochent des traits communs, notamment une relative unité d’histoire, de langue, de culture et, le plus souvent, la référence à une occupation actuelle ou ancienne d’un territoire » (exemple : « les Québécois constituent une ethnie en même temps qu’ils appartiennent à la nation canadienne »). C’est aussi la définition qu’en proposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « groupe d’êtres humains qui possède, en plus ou moins grande part, un héritage socioculturel commun, en particulier la langue ».

L’adjectif ethnique, emprunté au latin, lequel l’a emprunté au grec, est plus ancien que le nom, étant attesté dès le XIIIe siècle. Il figure donc dans les anciens dictionnaires : « Les auteurs ecclésiastiques emploient le mot ethnique pour dire gentil, païen, idolâtre » et « les grammairiens appellent mot ethnique celui qui désigne l’habitant d'un certain pays ou d’une certaine ville ; français, parisien sont des mots ethniques » (DAF, 1762, 1798, 1835, Littré, DLF, 1863-77). En 1932-35, les académiciens établissent un lien entre race et ethnique, faisant de l’adjectif un synonyme de racial : « qui tient à la race » (exemples : « caractères, différences ethniques »).

            Autrement dit, la race, chassée par la porte, revient par la fenêtre ethnique. Faudra-il interdire aussi ethnie et ethnique, en dépit de la hausse des ventes et des recettes de l’Etat, grâce à la TVA et aux différents impôts sur les sociétés, que produit la mode ethnique ?  En 1956, dans un ouvrage au titre messianique, Tiers monde, l’ethnie était distinguée de la race en ces termes : « La plus répandue des confusions est celle qui substitue la race à l’ethnie et réciproquement. (...) L’ethnie (est) le groupement naturel pour la détermination duquel entrent en ligne de compte surtout la culture et la langue, tandis que la race est un groupement déterminé par les savants ». Et pan sur le bec de la science (la sociale, évidemment) : la voilà accusée de justifier l’existence des races qu’elle est la seule à distinguer.

            Le plus divertissant dans le remplacement d’un mot jugé nauséabond (on a du flair au Palais Bourbon !) par un autre tenu pour bénin est l’aveuglement des marteleurs de mots. Le mot nauséabond n’est pas celui qui est accusé de l’être. Race en effet est un mot anodin, fort bénin et dont la signification est clairement expliquée dans les dictionnaires qu’apparemment les députés ne consultent pas. Savent-ils seulement lire, ces néo-primitifs ? Ethnie en revanche n’est pas anodin. C’est un des théoriciens du racisme, Vacher de Lapouge, qui, en 1896, l’a introduit en français dans Les sélections sociales, cours libre de science politique professé à l’université de Montpellier. Autrement dit, le racisme que l’on prétend combattre le matin est glorifié l’après-midi. Vacher de Lapouge, qui était comte, ne se contentait pas d’être aussi un pédago, car, comme tout pédago qui se respecte, il était athée et socialiste. Il a fondé avec Jules Guesde le Parti ouvrier français avant de rejoindre la SFIO, ou Section française de l’Internationale ouvrière, la deuxième, celle de Marx, et ancêtre du parti socialiste. Dès lors les choses sont claires. Les primitifs du Palais Bourbon connaissent les textes fondateurs. En supprimant le très quelconque race, ils laissent le champ libre au très raciste ethnie, invention d’un camarade théoricien du racisme. Comme eux ?

 

 

27 avril 2013

Alignement

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe aligner, lequel est dérivé de ligne, ne soulève pas de véritables difficultés sémantiques dans les emplois qui en sont faits actuellement. Il s’est dit dès le début du XVe siècle des maisons, bâtiments, rues et de la voierie en général. C’est ainsi que Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit alignement : « action par laquelle on met les choses en ligne droite, soit avec la règle ou le cordeau, soit en se servant de points marqués par des rayons visuels ». Il précise que le mot « se dit aussi du plan que donnent les voyers et architectes pour construire la face (comprendre la « façade ») des maisons qui sont sur la rue, pour en marquer les longueurs, les angles, et autres dispositions suivant lesquelles on est obligé de bâtir à peine de démolition ». Comme l’alignement relève de la loi ou de règlements d’urbanisme, un alignement défectueux ou non conforme peut être sanctionné. C’est pourquoi, ajoute Furetière, « les officiers de Justice assistent les voyers dans les alignements qu’ils donnent pour les maisons des coins des rues ».

Des choses aux hommes, plus particulièrement aux soldats. Alignement s’est employé pour désigner les lignes droites que doivent former les soldats lorsqu’ils défilent ou qu’ils présentent les armes. Signifiant « action d’aligner ou de s’aligner », il « s’emploie surtout en parlant d’une troupe », indiquent les académiciens (DAF, 1835). Littré (DLF, 1863-77) décrit alignement dans des termes semblables : « l’action d'aligner, en parlant de soldats », qu’il illustre de cet exemple « après chaque mouvement, on rectifie l’alignement » et de cet emploi « alignement ! Terme de commandement militaire pour régulariser l’alignement ».

 

Le sens figuré, à savoir « adhésion, volontaire ou forcée, aux idées, à la conduite d’une personne, d’une collectivité, d’un État » (DAF, neuvième édition, en cours de publication ; exemple : l’alignement sur les positions d’un parti politique) est tout récent et tout à fait conforme aux oukases de la modernité. Les académiciens l’ignorent dans la huitième édition (1932-35) du DAF et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) y consacrent une courte entrée. Par analogie avec l’emploi en urbanisme (la ligne droite) et dans les armées (former une seule ligne), alignement prend le sens de « conformité à une règle rigide » dans le domaine de la morale, de l’esthétique, des finances publiques (ah bon ?) et de la politique.

Ce sens figuré est l’oriflamme de la modernité triomphante. Mais qu’est-ce que la modernité ? Question presque aussi vaste que le programme « mort aux cons », remis au goût du jour par Sa Majesté le SM.

Pour ce qui est de l’essence de la modernité, la langue, elle, « ne ment pas ». Le sens originel d’alignement n’est pas celui des voyers (ou « officiers préposés pour avoir soin de raccommoder les chemins à la campagne et faire garder les alignements dans les villes », DAF, 1694), mais celui des généalogistes. C’est La Curne de Sainte-Palaye qui évente la mèche dans le dictionnaire historique de la langue française qu’il a commencé à établir au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Pour lui, alignement signifie non seulement « lignage », mais « par extension, vertu héréditaire, et qui indique le lignage d'un homme, la ligne dont il descend ». Pour cela, il se fonde sur cet emploi : « On disait figurément en parlant de ceux qui n’avoient pas hérité de cette vertu qu'ils étaient lignée délignée, qu'ils n'avoient point d'alignement ». Il illustre ce sens de ce poème du début du XIVe siècle : « Elle est trop en mœurs déparée / Et de ces devanciers sevrée / Qui se menèrent noblement. / Ils sont lignée délignée / Contrefaite et mal alignée / En eux n’a (il n’y a) point d’alignement ».

En somme, l’alignement, entendu dans le sens figuré qu’il a en politique ou dans la morale, c’est la volonté de s’accrocher ou se raccrocher à un lignage ou de se fondre dans une lignée - une « race », aurait-on dit au XIXe siècle, c’est-à-dire de se chercher des ancêtres, non pas ceux dont on a tout hérité et que l’on a reniés, mais de nouveaux ancêtres, tout purs, parfaits, sans tache ni souillure, auxquels on s’empresse de jurer fidélité. La modernité célébrée des partis communistes, écolos, gauchistes ou socialistes ou de la « morale laïque » à Payons ou de son vivre-ensemble ou du pourtoussisme de M. de Hollande a tout des archaïques mœurs féodales, suivant lesquelles chaque vassal devait s’agenouiller pour baiser l’anneau du suzerain.

 

 

 

13 avril 2013

Transparence

      

 

      Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la définition de transparence est expédiée en une courte phrase : « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce nom dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ».

L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il est composé, en latin du Moyen-âge, de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques.

            Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot devient moderne. Les sens techniques sont plus nombreux. Le mot est en usage en peinture (« couleur,  motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « l’impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n’est pas la technique, mais la morale ; ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté sans prétention, jusqu’à ce que la Restauration socialiste se l’approprie pour en faire une exigence de morale publique. D’un coup, il s’est opacifié et est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Le baron Bartolone juge que la transparence n’est bonne que pour les adversaires, pas pour les siens. Sa « terreur », comme l’écrit Féraud en 1788 à propos des Anglais, « est de voir son administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Il ne se laisse pas abuser par les mots d’ordre qu’il lance aux citoyens et se garde prudemment d’appliquer à lui-même et aux siens ce qu’il exige des citoyens normaux. Les journaleux font de même : ils veulent tout savoir des autres, mais ils tiennent à ce que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence n’est rien d’autre que l’ample et archaïque manteau qui couvre tous les vices.

 

08 avril 2013

Choc et chocs en séries

 

 

Le nom choc, dérivé du verbe choquer, est attesté au XVIe siècle comme terme militaire. Un choc, c’est la rencontre de deux armées.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui caractérise les emplois de ce nom, c’est la stabilité sémantique. En 1762, les académiciens distinguent quatre sens : « heurt d’un corps contre un autre corps », « rencontre et combat de deux troupes de gens de guerre » et « figurément (…) malheur, disgrâce qui arrive dans la fortune d’un homme » et « quelque attaque fâcheuse (de) santé » (DAF, 1762). En trois siècles, rien ne change vraiment, puisque ces sens se retrouvent quasiment tels quels, avec quelques extensions, dans la neuvième édition du même DAF, en cours de publication depuis 1994. Un choc, c’est la « rencontre brusque d’un corps avec un autre », la « rencontre et le combat de deux troupes qui s’affrontent ou qui se chargent », un « conflit, une opposition plus ou moins violente », un « état aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine », un « (figuré) évènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » et une « (familier) émotion violente causée par un fait inopiné ».

M. de Hollande, l’homme du socialisme restauré, n’a que le mot choc à la bouche. Il ne promet plus monts et merveilles (les promesses, c’était « avant »), il ne promet plus que des chocs (le choc, c’est maintenant) : choc de compétitivité, choc de simplification, choc de moralisation. Bientôt ce sera le choc de remaniement, le choc de dissolution, le choc de démission, etc. Tous les chocs sont possibles.

Soit les chocs des derniers jours : compétitivité, simplification, moralisation. Dans quel sens faut-il entendre choc ? « Etat aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine » ? « Evènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » ? « Emotion violente causée par un fait inopiné » ? M. de Hollande promettrait-il des événements malheureux ? Sans doute. Annoncerait-il un « état aigu et préoccupant » ? C’est fort possible. Voudrait-il ébranler les citoyens en leur causant des émotions violentes ? C’est probable. Ou bien il ne sait pas le français, ce dont les habiles ont pris conscience, à moins qu’il n’emploie choc dans un sens que Littré (1863-77) glose ainsi : « atteinte, revers subit » et qu’il illustre de cet exemple, inutilement insolent si l’on pense aux malheurs de M. de Hollande et de ses ministres : « ce choc ébranla sa fortune ». Oui, tout ce que dit (ou ne dit pas), décide (ou ne décide pas), pense (ou ne pense pas) M. de Hollande se retourne contre lui. Quand il traitait son prédécesseur de sale mec, de salopard, de l’Autre, il a lancé dans les airs, comme un personnage du Dîner de cons, un boomerang qui, quelques mois plus tard, lui revient au visage : c’est ça, le vrai choc.

 

02 avril 2013

Stigmatiser

 

 

Stigmate, stigmatiser, stigmatisation

 

En latin, stigmata, ce sont des « marques au fer rouge » et des « marques d’infamie ». Le nom stigmate qui en est emprunté est attesté au milieu du XVe siècle pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est parfois uniquement un terme « de piété ». Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) le définit ainsi : « marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François ». Il en va de même chez les autres lexicographes, tels Furetière (1690, Dictionnaire universel : « terme que les cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur séraphique père saint François »), Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences : « aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes »), les académiciens (1694 et 1762, DAF : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ », Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française : « en français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé »).

Au XIXe siècle, la nouvelle religion commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

            Ce serait une insolence que de penser que les consciencieux du social, petits et gros ou autres sociologueux, scienceux de l’homme, politiqueux, médieux, cultureux et sociaux cultureux, associateux, etc. qui emploient à tout instant le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

            En réalité, ce à quoi se réfèrent les sciencieux du social, c’est au sens judiciaire et moral de stigmates qui se développe à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835) ; « marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « figuré, imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant aussi  le nom stigmatisation : « (histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

            Ce que cherchent les consciencieux du social et les politiqueux à la Wieviorka, Liogier, Mucchielli, Dubet, Aubry, Duflot, Besancenot, et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est faire accroire que les musulmans, les clandestins, les Roms, les noirs, und so weiter, sont marqués au fer rouge par ces garde-chiourmes cruels et inhumains que sont les Français. Ces accusations sont tellement grotesques qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social, les cultureux de toute sauce et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

30 mars 2013

Crispations, peurs et autres fantasmes

 

Crispations

 

Le mot, attesté au milieu du XVIIIe siècle, est relativement récent et, comme la plupart des mots apparus au cours de ce siècle, c’est un mot savant et de savants, chirurgiens et médecins. Jean-François Féraud (1788) note que c’est un « terme de médecine, fort à la mode ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1762, il est défini ainsi : « resserrement qui arrive aux parties extérieures des choses qui se replient sur elles-mêmes par l’approche du feu » et « il se dit encore en médecine d’un effet à peu près pareil qui arrive dans les entrailles, dans les nerfs, etc. ». Ces deux sens « physiques » sont glosés ainsi dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du DAF : « rétraction qui plisse ou ride la surface d’un objet sous l’action d’un agent physique ou chimique (la crispation du cuir sous l’effet de la chaleur) » et « contraction involontaire, parfois à peine perceptible, de certains muscles, notamment sous l’effet d’une émotion ou d’un état de nervosité » (crispation des muscles de la main, du visage, d’un membre).

C’est en 1835 qu’est relevé pour la première fois l’emploi figuré de ce nom, celui-là même dont il est fait usage, dans des formes quasiment obligées ou attendues ou contenues, dès qu’il est question d’islam ou d’hostilité à l’islam. Ce sont les « organes », c’est-à-dire l’appareil idéologico-politique bien pensant (Le Monde, NO, Libération, service public « d’information » (comprendre : de propagande), Marianne), qui opposent à cette hostilité croissante le nom crispations, toujours employé au pluriel et souvent coordonné aux noms peurs et fantasmes. De cet emploi, les académiciens précisent en 1835 que crispation « se dit quelquefois (aujourd’hui, c’est « toujours »), par exagération et familièrement, en parlant de ce qui cause une vive impatience ou un grand déplaisir », comme dans ces exemples banals : « sa lenteur me donne des crispations » et « la seule vue de cet homme lui cause des crispations ». Selon Littré (1863-77), au figuré, causer des crispations, donner des crispations, c’est « causer une vive impatience, une vive irritation », les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, op. cit.) se contentant de faire suivre cet emploi du seul synonyme : « vif agacement ».

Le mot est condescendant, non pas le mot en lui-même, mais l’emploi qui en est fait par les organes, quand ils s’évertuent à discréditer, puisque telle est leur obsession, les Français, dès que ceux-ci osent porter un jugement retenu ou non dithyrambique sur l’islam, les musulmans, la grande civilisation islamique, qui est, comme chacun sait, supérieure à tout ce qui existe, a existé ou existera dans l’univers. La raison d’être de ce crispations méprisant est de disqualifier tout Français audacieux ou assez audacieux pour faire usage de la liberté d’expression et de pensée qui est pourtant garantie par les Constitutions et autres textes fondateurs de la France, de la République, de l’Europe, etc. Comme il n’est pas possible de faire taire ceux qui pensent ou ceux qui ont une connaissance raisonnée du monde, ce qui serait imiter les nazis ou les communistes, leur jugement est tenu pour nul et les lecteurs, auditeurs et autres téléspectateurs sont incités à tenir ces « crispations » pour de simples réflexes conditionnés de vieillards bornés, etc.       

 

22 mars 2013

Extrémiste, extrémisme

 

Avec ces deux mots, attestés en 1915 (extrémiste) et en 1918 (extrémisme), en pleine guerre à outrance, laquelle s’est imprimée, dans ce qu’elle a pire, dans les significations et emplois de l’un et l’autre de ces deux mots dérivés de l’adjectif extrême, emprunté au latin extremus, qui a un sens « superlatif », maintenu en français, nous sommes en plein Modernistan. Ils sont même « emblématiques », comme on dit dans le charabia des media, de la modernité : ils en sont l’étendard et ils en ont les ingrédients : violence, imbécilité, politique, social, etc.

Ils ont fini par supplanter dans les emplois politiques l’adjectif et nom extrême qui leur sert de base. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relevait les divers sens ou emplois d’extrême : « porté au dernier point, au plus haut degré », « parti extrême (on dirait aujourd’hui extrémiste) parti violent, hasardeux », « qui est éloigné de l’état modéré », « qui outre, qui n’a point de mesure, en parlant des personnes ». Selon Littré, le contraire d’extrême est modéré, à moins que modéré n’en soit le cache-sexe ou la version présentable, comme dans ces célèbres musulmans soi-disant ou prétendument modérés, modérés en public, mais extrêmes en pensée, ou dans ces oxymores, dont la seule raison d’être est d’anesthésier les citoyens : islam modéré ou islamisme modéré. Ils sont modérés dans l’islamisme ou ils sont modérément islamistes : ce sont des extrémistes qui montrent patte blanche.  

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il est indiqué qu’extrémiste s'emploie surtout dans la langue politique pour caractériser ou désigner « celui ou celle qui est partisan des idées et des résolutions extrêmes », Mme de Beauvoir par exemple, qui fait cette confidence éloquent : « j’étais extrémiste : je voulais tout ou rien » (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Elle n’était pas rangée, mais dérangée. Aussi a-t-elle fait des risettes aux autorités « françaises » sous l’Occupation et à tous les camarades extrémistes de Chine, d’URSS, de Cuba, d’Egypte, etc. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extrémisme est « la tendance à adopter des opinions, des conduites extrêmes ». C’est ce petit lait qui nourrira les jeunes gens dans les années 1930-90, et aujourd’hui les fanatiques des banlieues islamisées.

Les académiciens sont manichéens dans le choix des exemples qui sont censés illustrer extrémiste dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire : « un extrémiste de droite ». Pour eux, il n’existe pas d’extrémiste de gauche, ni même d’extrême gauche, la gauche étant exonérée de tout ce dont la « droite » est accablée. A moins que leur manichéisme ne soit l’expression d’une prudence de Sioux, car ils savent que la « gauche », extrémiste par nature, est vindicative, hargneuse, coupeuse de têtes et peuplée de purificateurs ethniques, sociaux, intellectuels, etc.

 

    

 

26 janvier 2013

Otage

 

 

Dans la langue française, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le mot otage n’a jamais désigné les actes barbares que sont aujourd’hui les prises d’otage ou le sort indigne qui est réservé aux otages. Il est dérivé du nom « hôte » et il a désigné d’abord une maison ou une demeure où était accueilli un hôte. Au XIesiècle, prendre en ostage quelqu’un, c’était l’héberger. L’otage n’était donc pas chez lui, mais chez autrui, celui qui lui offrait l’hospitalité et l’accueillait pour garantir l’exécution d’une promesse ou d’un engagement ou d’un traité. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : « Gage qu’on donne pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (exemple : « on a donné six seigneurs en otage ») et le mot « se prend aussi pour les personnes qu’on met en otage ». Dans l’édition de 1762, la définition est plus claire. Un otage est « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l’exécution d’un traité, d’une convention ». Les académiciens ajoutent : « il ne se dit proprement qu’en parlant d’affaires d’État ». Autrement dit un otage n’est jamais retenu contre son gré ; il est toujours volontaire ; il atteste par sa bonne volonté que les engagements pris par son camp seront tenus au iota près. Il sert donc de garantie au respect de la parole donnée ou des engagements pris.  Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), le terme otage relève du « droit politique » et le sens qui y est donné est celui que l’on peut lire dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « un otage est un gage de la sureté d’une convention ; l’on joint quelquefois aux traités de paix, pour sureté de leur exécution, des otages, des gages ou des garants. Les otages sont de plusieurs sortes, car ou ils se donnent eux-mêmes volontairement, ou c’est par ordre de leur souverain, ou bien ils sont pris de force par l’ennemi… »

Le sens moderne, à savoir « personne que l’on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l’on exige », commence à être attesté dans un mélodrame de La Martelière qui a été joué pendant la Terreur. Les événements politiques d’alors (massacres dans les prisons, génocide en Vendée, exécutions pour simple divergence d’opinion, etc.) ont sans doute favorisé l’apparition de ces actes immondes, comme l’atteste cet emploi, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-72) : « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Pourtant, les auteurs de dictionnaires, pendant tout le XIXe siècle, n’ont pas jugé bon d’enregistrer ce sens. Ils ont préféré s’en tenir à la définition « chevaleresque » de l’otage : « la personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc., remet à ceux avec qui il traite ou qu’il exige qu’on lui remette, pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention » (DAF, 1835) et « sûreté qu’on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l’exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

 Il faut attendre le XXe siècle, ce sinistre siècle des ténèbres, pour que soit glosé le sens moderne : dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « il se dit encore de personnes que l’on arrête et que l’on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l’on exige », dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne dont on s’est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ».

Il suffit de comparer la définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication depuis 1994) : « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences », laquelle décrit parfaitement ce que font musulmans, islamistes, djihadistes, etc. partout où ils sévissent, à celle de la quatrième édition de 1762 : « personne qu’un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sûreté de l’exécution d’un traité, d’une convention », pour prendre conscience que, dans ces affaires-là comme dans tant d’autres, la civilisation, dont les modernes sont si fiers, a surtout régressé et que le progrès s’est fait sans doute, mais vers la barbarie.

 

02 janvier 2013

Métèque

 

 

Ce nom est attesté en français à compter du milieu du XVIIIe siècle et avec le sens que metoikos (en latin metoecus) avait en grec : « étranger domicilié à Athènes ». Les académiciens, qui l’enregistrent à compter de la septième édition (1879) du DAF, le présentent comme un « terme d’antiquité » : « nom à Athènes des étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1879), « nom donné en Grèce aux étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1932-35) et, propre à l’antiquité grecque, « nom donné, sans valeur péjorative, aux étrangers établis dans une cité, qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en fait un terme propre à l’antiquité grecque : « à Athènes, étranger domicilié », formé, écrit-il, d’un mot indiquant changement » (meta) et « d’un autre signifiant maison, demeure » (oikos – c’est donc quelqu’un qui a changé de résidence et qui, de chez lui, s’est établi à Athènes) – ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Histoire grecque) étranger domicilié dans la cité, protégé par la loi et soumis, d’une façon générale, aux mêmes obligations militaires et fiscales que les citoyens, sans être admis, toutefois, à la citoyenneté ».

C’est à quelques détails près le statut juridique des étrangers qui aujourd’hui résident légalement en France, mais qui ne sont pas soumis à des « obligations militaires » - les Français non plus d’ailleurs. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de désigner ces étrangers du nom de métèques. La prudence a rendu ce mot tabou ; il est désormais banni du vocabulaire, bien qu’il n’ait rien d’infamant. Ce qui en rend l’emploi impossible, c’est sa valeur péjorative. Au début du XXe siècle, métèque, utilisé hors de ce contexte de l’antiquité grecque, a désigné péjorativement des étrangers : « il se dit, en mauvaise part, d’étrangers séjournant dans un pays » (DAF, 1935) : « par extension, péjorativement, personne, souvent étrangère, dont l’aspect exotique, l’allure, le comportement n’inspirent pas confiance » (TLF, 1971-94 ; ou encore : « par extension (métèque) s’emploie parfois, dans une intention insultante, pour désigner un étranger ou une personne d’origine étrangère » (DAF, neuvième édition).

Voilà comment un nom qui désignait objectivement des personnes sans porter sur elles le moindre jugement est devenu inemployable. Il n’est pas le seul de ces mots parfaitement honorables qu’un usage abusif a relégués dans les culs de basse fosse de la langue : les bien pensants et dominants actuels en éliminent ainsi des dizaines chaque mois.

 

 

30 décembre 2012

Retoquer et toquer

 

 

Le verbe toquer, attesté au début du XVIe siècle, est, selon les académiciens (DAF, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) un « vieux mot, qui signifiait autrefois « toucher, frapper » : il ne se dit plus que dans cette phrase au figuré qui toque l’un, toque l’autre pour dire qui offense l’un, offense l’autre ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), il est ajouté ceci : « le participe passé toqué s’emploie très familièrement comme adjectif et signifie « qui a le cerveau fêlé, qui est un peu fou » (il est toqué) : il s’emploie aussi substantivement : un toqué, une vieille toquée ».

De ce verbe toquer est dérivé le verbe retoquer, attesté en 1807, dans un dialecte de l’Est de la France, avec le sens de « être refusé » (au baccalauréat, à un examen, à un concours). Les académiciens ignorent ce mot, mais Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y consacre une entrée, dans laquelle il donne à ce « terme familier », qui est surtout employé au passif (« être retoqué ») le sens de « refuser à un examen », comme dans l’exemple : « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». Il s’emploie aussi au sujet des candidats à la députation qui ne sont pas élus. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent retoquer comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe) et ils y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Retoquer est dérivé de toquer, comme refaire de faire ou représenter de présenter. En théorie, entre un verbe et un autre verbe qui en est dérivé avec adjonction du préfixe re -, il existe des rapports de sens. Il semble qu’il n’y ait pas de lien sémantique entre « toucher » ou « frapper » et « échouer à un examen » ou « refuser (quelqu’un) », à moins que retoquer ne soit lié au sens figuré de toquer (« avoir l’esprit dérangé ») et que les personnes retoquées l’aient été parce que les examinateurs ou les électeurs les avaient tenues au préalable pour des toquées. Ce lien sémantique éclaire la décision récente du Conseil Constitutionnel qui a retoqué trois articles de la loi budgétaire qui semblaient avoir été rédigés par des toqués et sous la pression de toqués.

Le Trésor de la langue française est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n’enregistre pas l’emploi politique de retoquer, en parlant non pas d’une personne, mais d’un projet de loi, et plus particulièrement d’un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (c’était fort rare il y a vingt ans) ou d’un projet de loi repoussé par l’Assemblée nationale ou le Sénat. Il est vrai que les membres du Conseil Constitutionnel sont, pour beaucoup d’entre eux, des retoqués du suffrage universel : Sarkozy, Giscard, Chirac (deux fois) et qu’en matière de retoquer, ils y entendent beaucoup. Quoi qu’il en soit, un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf ou dix individus que personne n’a élus ou qui ont été retoqués à plusieurs reprises, comme si ces individus tenaient les élus du peuple pour des potaches que l’on peut faire échouer pour une virgule mal placée à un examen auquel personne n’échoue.

11 décembre 2012

Décrocher

 

Décrocher, décrochage, décrocheur

 

 

Le verbe décrocher, dérivé du nom croc, est attesté en français à compter du milieu du XIIIe siècle. Pendant de longs siècles, le sens de ce verbe transitif est resté stable : c’est « détacher une chose qui était accrochée » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-35). On décroche une tapisserie, un tableau, un rideau, un vêtement et même la timbale (« atteindre le prix au jeu du mât de Cocagne » ; « obtenir un succès dans une lutte, dans un concours »), mais aussi la lune, les étoiles, une bonne note, le récepteur, le combiné, le baccalauréat, le téléphone, l’appareil.

Pour des chefs d’escadrille qui, faute de savoir voler, sont devenus ministres de la République, décrocher est désormais un verbe intransitif. On ne décroche plus les vêtements, ce sont les élèves qui décrochent. L’origine de cet emploi, c’est l’armée, non pas l’armée qui lance un assaut, mais l’armée qui se replie ou qui refuse le combat : elle décroche. D’une retraite militaire ou d’un refus de combat, le verbe intransitif décrocher passe dans le vocabulaire pédagogique. Décrocher, c’est abandonner une activité et s’en désintéresser et dans le domaine de l’aéronautique, c’est « commencer à ne plus pouvoir voler ».

Ce sont donc les élèves qui décrochent. Ils ont douze ou treize ans, mais ils ne vont plus au collège ou même à l’école élémentaire. Il y a un demi-siècle, on aurait dit qu’ils font l’école buissonnière. Aujourd’hui, les buissons se sont éloignés des cités et des quartiers. Plus de nature, plus d’école buissonnière. Les décrocheurs sont choufeurs à 100 € par jour. Ou bien ils font du bizness ; ils décrochent les marchandises du camion ou les sacs à main des vieilles dames. Payons le ministre verse des torrents de larmes, non pas sur les vieilles dames, mais sur leurs bourreaux. Il est pour le mariage gay, c’est dans l’ordre de son monde à lui, où tout est inverti. Le mal, c’est le bien ; la crapulerie, c’est l’avenir de la France. Les enfants ont décroché depuis longtemps, mais les parents continuent à percevoir des allocations pour leurs enfants qui gagnent en choufant ou en trafiquant des milliers d’euros par mois.

 

 

12 novembre 2012

Musulman

 

           

Ce mot, nom ou adjectif, est relativement récent dans l’histoire de la langue française. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et les académiciens l’enregistrent dans la quatrième édition de leur dictionnaire en 1762. L’islam commence au début du VIIe siècle, le mot qui désigne ses sectateurs apparaît en français neuf siècles plus tard. Ce long silence n’en est pas un. Jusqu’au XVIe siècle, et même jusqu’à une date récente, les musulmans n’étant pas désignés par le nom musulmans ou qualifiés de musulmans, mais ils étaient des mahométans, c’est-à-dire des sectateurs de Mahomet, ou des macommetistes, machommetistes, mahometicques, mahumetiques, macometicques, mahumediques. Le mot est emprunté au turc, lequel l’a emprunté du persan (c’est en persan qu’il prend le suffixe –an), lequel l’a emprunté de l’arabe ou, plus dire les choses plus exactement, c’est l’arabe, langue impériale et impérialiste, qui l’a imposé aux peuples non arabes que les arabes ont soumis. En arabe, musulman, c’est muslim.

Pour les auteurs de dictionnaires anciens, le mot n’est pas un nom, mais un titre : « titre que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », non pas en Dieu, mais en Allah (DAF, 1762) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » (DAF, 1835). Un titre n’est pas un nom. Un nom désigne une réalité du monde, personne ou chose ; un titre est une dignité : « qualité honorable, nom de dignité » (DAF, 1762). Les académiciens, en 1762, illustre ce sens de titre des exemples suivants : « ce Seigneur a le titre de Duc, de Marquis ; cette terre porte titre de Comté ; il se dit héritier d’une telle Maison, Duc d’un tel lieu, mais ce n’est qu’un vain titre, il n’en a que le titre ». Autrement dit, en français, il faut les désigner par le nom de mahométans, musulmans étant le titre (de noblesse) qu’ils se donnent eux-mêmes ou la dignité qu’ils s’attribuent. Mahométan est neutre, musulman est mélioratif. Il y a de l’objectivité dans le premier de ces deux noms, de l’arrogance dans le second.

Apparemment, au terme objectif, les Français préfèrent le mot frelaté pour passer de la pommade dans le dos de ceux qu’ils courtisent ou devant lesquels ils s’aplatissent. Tous les Français ? Non, bien sûr, mais les seuls instruits (de la veille), les docteurs Diafoirus, les sciencieux du social, les prêts-à-tout et surtout au pire. Comme ils sont partout, ils ont imposé leur propre vocabulaire à un peuple, qui n’en peut mais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877) fait la différence entre mahométan et musulman, lequel est le « nom que les mahométans se donnent » ; de même les académiciens en 1932-1935 : « nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants ».

Cette distinction a fini par s’effacer dans les dictionnaires actuels. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-1994) ne la font plus : « (adjectif) qui se réclame de la religion islamique, qui professe cette religion » et « (emploi substantif) adepte de l’Islam », mot qui aurait dû être écrit sans majuscule, la majuscule distinguant la civilisation (Islam) de la religion (islam). Mais ce Trésor étant l’organe du progressisme bien pensant, ses contributeurs ne s’embarrassent pas de distinctions, du moins quand elles les gênent ou pourraient aller contre leurs engagements, même s’ils citent un extrait « islamophobe » (comme on dit aujourd’hui, quand on exerce le pouvoir) de Guizot, « islamophobe » peut-être, mais objectif et juste : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c’est (...) dans la confusion de l’autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance... ». En 1935, les académiciens distinguaient encore le nom du titre ; dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire, ils renoncent à cette salutaire distinction : « qui professe la religion islamique » (substantif : un musulman, une musulmane ; les musulmans des républiques anciennement soviétiques de l’Asie centrale sont en majorité sunnites).

Il n’en allait pas ainsi au temps où les écrivains, philosophes, savants de France pensaient que le devoir de tout « intellectuel » (pardon pour cet anachronisme) était de dire les choses telles qu’elles sont, sans les enrober de miel ou sans essayer d’en faire des villages Potemkine. C’était à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Elles brillaient alors ; elles sont bien éteintes aujourd’hui. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), musulman est « le titre que les mahométans prennent abusivement, qui veut dire en leur langue vrai croyant. Un Turc se fait grand honneur d’être appelé musulman ». Pour Thomas Corneille (Dictionnaire des sciences et des arts, 1694), c’est le « nom qu’on tient avoir été donné premièrement aux sarrasins et que les Turcs se font un grand honneur de porter ; il veut dire en leur langue vrai croyant ». Gilles Ménage (Dictionnaire étymologique, 1694) écrit : « nous appelons ainsi un mahométan. C’est un mot turc, qui signifie un homme qui croit ce qu'il faut croire ». L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (mazette !) est sans doute l’un des ouvrages les plus « islamophobes » (pardon pour cet anachronisme) qui soient. Alors, elle combattait l’obscurantisme, les ténèbres, l’ignorance. Pour les auteurs de L’Encyclopédie (1751-1772), musulman est le « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes ». En d’autres termes, ils chantent Islam über alles. « Les mahométans, ayant établi leur religion par le fer et le feu, massacrant ceux qui ne voulaient pas l’embrasser, et accordant la vie à tous ceux qui l’embrassaient, les appelaient musulmans, c’est-à-dire exempti è periculo (ou soustraits au danger ou arrachés du danger) ; de là il est arrivé par la suite des temps que ce mot est devenu le titre et la marque distinctive de cette secte et a été attaché par eux à ce qu’ils appellent vrais croyants ».

            On peut gager qu’aucun écrivain actuel n’osera mettre dans ses écrits sur les mahométans et le mahométanisme le millième de la vérité et le centième de l’insolence des philosophes des Lumières.

 

 

01 novembre 2012

Couac et couacs

 

 

Ce mot est une onomatopée, c’est-à-dire que les sons dont il est formé imitent un bruit, un cri ou un son discordant. Il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle chez Marot et Palissy : « Le renard d’une vitesse soudaine empoigne la grolle (le corbeau ou la corneille), laquelle ne sut tenir aucune contenance que de faire coua ».

Il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1872. Littré le relève dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), en indiquant que le pluriel est couac : « Onomatopée burlesque qui se dit pour exprimer les fautes que font avec les instruments à anche ou à bocal les débutants qui n’ont pas l’embouchure ; on le dit aussi des chanteurs ». Le couac était un cri d’animal ; il devient une fausse note. C’est ce que confirment les académiciens (1932-35) : « onomatopée qui s’emploie pour désigner une fausse note rendue par une voix ou par un instrument de musique », et dans la neuvième édition (en cours de publication) : « son discordant et désagréable émis fortuitement par un chanteur ou par un instrument à vent (on dit aussi canard) ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens, cri d’un animal et fausse note, sont exposés : « Onomatopée du cri du corbeau et, par analogie, d’autres oiseaux » et « note fausse, discordante, produite par un instrument à vent ou un chanteur ». Comme couac est le cri du corbeau, cette onomatopée est aussi employée comme un nom pour désigner un « cri de moquerie dont on poursuit les ecclésiastiques en raison de leurs vêtements noirs comme le plumage du corbeau » et, par métonymie, en argot, un « prêtre » : enfin, ce peut être «un « calembour de mauvais goût ».

Dans aucun de ces dictionnaires, n’est enregistré le sens « figuré » qui obtient un vaste succès chez les mondains et les journaleux au sujet des chefs d’escadrille qui nous gouvernent : « nous », pas d’exagération, ils sont seulement membres d’un gouvernement de la République. Ces gouvernants ne sont ni des corbeaux (encore que quelques-uns d’entre eux croassent quand ils parlent), ni des prêtres (essayez de croasser au passage de Peillon Payez), ni des musiciens, ni des chanteurs, et pourtant ils font couacs sur couacs (au pluriel, couacs prend un s, quoi qu’en ait dit Littré) et vice versa couacs sur couacs, sur tout sujet, à tout moment, à tout propos, comme des chefs d’escadrille apprenant à jouer du pipeau. Certes, M. de Hollande est célèbre par les blagues stupides qu’il raconte à tout moment. Pour lui, un couac est sans doute un calembour « de mauvais goût ».

Si le sens dans lequel est entendu couac dans les médias n’apparaît pas dans les dictionnaires, c’est qu’il est tout moderne : il est juste de la veille. Les académiciens le signalent, mais dans la neuvième édition du DAF : « figuré et familièrement : dans cette alliance, on percevait déjà quelques couacs, quelques dissonances ». Chacun au gouvernement tire à hue et à dia et dissone à la diable.

Il est un autre couac, emprunté aux langues des Caraïbes, qui a pris la même forme que le cri du corbeau. Littré le relève dans le sens de « terre argileuse dont les nègres sont très avides ». Littré, qui est un vrai progressiste, emploie sans retenue le mot nègre et prête aux noirs, qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, des habitudes alimentaires étranges : ils mangeraient de la terre. Il faut vraiment être progressiste, autant que les ministres à couacs, pour croire que les noirs mangent de la terre. Et pourquoi pas des pierres ? Les auteurs du TLF (1971-94) lèvent le mystère. Cette « terre argileuse » est de la « fécule de la racine des maniocs amers, légèrement torréfiés ». Les auteurs de couacs produisent donc de la terre argileuse dans laquelle, par temps de pluie, ils pataugent, s’enfoncent ou glissent. Voilà qui ravit sans doute les rieurs, mais qui désespère ceux qui se font une idée de la France qui ne se réduit pas aux couacs, quelque sens que l’on donne à cette onomatopée.   

 

 

07 octobre 2012

Compétitivité

 

 

            Voilà un mot de la dernière modernité, et si moderne qu’il a fini par entrer au gouvernement de la France. On aurait pu croire les ministres de la Restauration socialiste ringards, sortis d’un bocal de formol ou préservés de la pourriture par la naphtaline, que nenni ! Ils sont vivants et branchés ; la dernière langue à la mode leur est aussi familière qu’elle ne l’est à Rey.

L’adjectif compétitif, dérivé de la base nominale compétition, est attesté depuis un peu plus d’un siècle. Il a été fabriqué, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, plus ancien, en 1907 pour signifier ce qui « se rapporte à la compétition » (sportive, évidemment) et, en 1954, il a été étendu à l’économie avec le sens de « qui est susceptible d’affronter la compétition » (Trésor de la langue française, 1971-94). Sa modernité explique qu’il ne soit relevé que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Encore est-ce dans le seul emploi propre à l’économie : « qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ».

C’est de cet emploi que dérive le nom compétitivité, attesté au début des années 1960 et qui est tenu pour un néologisme par les lexicographes du TLF (1971-94) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence » et « le fait de pouvoir soutenir la concurrence » (DAF, neuvième édition). Le mérite de compétitif et de compétitivité est leur clarté ; ils ne sont pas polysémiques ; leur sens ne présente aucune ambiguïté ; l’emploi qui en est fait est à la portée d’un enfant de dix ans, mais apparemment il pose des problèmes insurmontables à un ministre de la Restauration socialiste.

M. le Baron de l’Economie socialiste, ministre placé sous les ordres de M. Pigasse, banquier chez Lazard, grand maître des fusions et acquisitions, et rédacteur en chef du Monde et des Incorruptibles (c’est un éloge ironique !), est le seul qui pourrait dire, s’il parlait latin, « j’ai vaincu à Moscou » ou « j’ai vaincu Moscou » (c’est ironique !). Devant des centaines de micros et de caméras ébahis, il s’est lancé il y a deux ou trois jours dans une longue explication alambiquée de compétitivité. La France a, depuis x années, un déficit commercial de plusieurs dizaines (ou même centaines) de milliards d’euros ; elle importe de plus en plus de biens et en exporte de moins en moins. A n’importe quel citoyen prenant connaissance de ces données, il apparait que la France a un déficit de compétitivité ou qu’elle est moins compétitive que ses concurrents ou encore qu’elle est faible dans la concurrence internationale. Certes, il y a toujours la possibilité de supprimer cette concurrence; pour le moment, celle-ci existe. Mais quand on est ministre du gouvernement de la Restauration socialiste et que l’on est le pantin que fait parler M. Pigasse de Lazard, il est impossible de reconnaître la réalité de cette perte de compétitivité. Alors on louvoie, on hésite, on trébuche, on cache la vérité, on nie le réel, on refuse d’employer tel ou tel mot et on s’installe dans le charabia, qui est le dernier refuge des crétins. Donc, il n’y aura pas de « choc de compétitivité », s’exclame le vainqueur de Moscou, près de s’indigner, parce que choc n’est pas le mot adéquat et que lui, il condamne ce mot. Non, il y aura un « accompagnement de compétitivité », sans doute comme il y a un accompagnement pour les malades à l’agonie, ou mieux, comme l’a déclaré doctement M. Ayrault de Saint-Herblain à la bannière socialiste gouvernementale, une « trajectoire de compétitivité » – oui, une « trajectoire de compétitivité ».

Ce dont on est sûr avec les chefs d’escadrille, c’est qu’ils ne toucheront jamais le fond ou que, s’ils le touchent, ils sont capables de creuser encore pendant des siècles pour éviter des milliers d’autres fonds. En bref, on n’a pas fini de rigoler.

 

12 septembre 2012

Parasite

 

           

C’est un mot qui appartient à la vieille civilisation de l’Antiquité. Il a été emprunté au tout début du XVIe siècle du latin parasitus (« invité », « convive », mais aussi « écornifleur » ou « pique-assiette» »), mot qui est emprunté au grec, langue dans laquelle il a pour sens « qui mange avec quelqu’un d’autre », « commensal » et même « parasite payant son repas de flatteries et de bouffonneries ». C’est dans ce sens latin et grec de « pique-assiette » qu’il est employé en français : « écornifleur, qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835, Féraud 1788, Littré 1872-77). « Il désigne simplement aujourd’hui celui qui cherche à se nourrir, à vivre aux dépens d’autrui » (DAF, 1932-35), une « personne qui vit aux dépens d’autrui » (DAF, neuvième édition, en cours de publication).

Quelques auteurs de dictionnaires tentent de distinguer l’emploi « moderne » de parasite des emplois que l’étymon latin ou grec avait dans l’Antiquité, comme le fait Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Le sens moderne (« aujourd’hui celui qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui ») est distingué des sens historiques : « chez les anciens, sorte d’écornifleur qui faisait métier de manger à la table de quelque riche en l’amusant par des flatteries et par des plaisanteries » ou « nom officiel des hommes qui, dans certaines républiques de la Grèce, étaient admis à partager les victimes avec les prêtres et à s'asseoir à la table des magistrats ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94). Dans l’Antiquité, c’était « l’assistant d’un prêtre, qui prenait soin des provisions des dieux et qui était invité à prendre part aux repas communs » ou, dans un sens péjoratif, une « personne qui recherchait les repas publics au Prytanée et, par la suite, les tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses » et, au théâtre, un « type de personnage de la comédie gréco-latine ». Dans la France moderne, c’est ou bien une insulte ou bien une « personne qui vit prospère aux dépens d’une autre personne ou d’un groupe de personnes » ou encore, quand il est employé adjectivement (industrie parasite), quelque chose « qui coûte plus qu’il ne rapporte, qui exploite, tire profit sans rien rapporter, qui se pratique au détriment de la société ». Dans ces deux sens modernes, les emplois sont innombrables, comme si la France n’était peuplée que de parasites (sociaux, économiques, du budget, du pouvoir, etc.), ce succès expliquant peut-être les innombrables emplois métaphoriques de ce terme en biologie, parasitologie, minéralogie et dans les télécommunications, etc.

            Les politiciens et les journaleux en raffolent aussi. Ils ont l’injure facile. En conséquence de quoi ils tiennent tous ceux qui leur déplaisent – soit x % des Français – pour des parasites et ils les accusent de parasitisme. C’est sur cette pente glissante que se sont hasardés récemment M. Mélenchon et les journaleux de Libé. Pour eux, M. Arnaud est un parasite. Pourquoi pas dans l’absolu ? Mais en décider est impossible. En revanche, il est possible de dresser un parallèle entre M. Arnaud et M. Mélenchon et entre M. Arnaud et les journaleux de Libé. M. Arnaud a, semble-t-il, toujours travaillé ; M. Mélenchon n’a jamais travaillé, sinon maître (d’école) auxiliaire pendant deux ou trois ans. M. Arnaud emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes à qui il donne chaque mois un salaire correct ; M. Mélenchon n’emploie personne et il a toujours vécu avec l’argent des autres – en particulier celui des pauvres. M. Arnaud est peut-être un parasite, mais M. Mélenchon est un parasite à la puissance mille. Il en va de même des journaleux de Libé dont le salaire, très confortable, vient des aides et subventions de l’Etat. Autrement dit, ils vivent aux crochets des travailleurs – c’est sans doute pour cette raison qu’ils les haïssent.

 

09 août 2012

Terrorisme


 

 

Le mot terrorisme est attesté en 1794 et il désigne la « doctrine des partisans de la Terreur » en 1793 et 1794. Le phénomène est spécifique de la prétendue Révolution – « française », hélas, car si l’on peut contester que ce qui s’est passé entre 1792 et 1815 ait été une révolution, puisque les révolutionnaires n’ont fait qu’achever le processus de centralisation administrative commencé par la monarchie de droit divin au XVIIe siècle, on ne peut pas contester que ces événements aient été « français ». Ce n’est pas seulement une « doctrine », c’est aussi un mode de gouvernement, fait de « mesures d'exception pour maintenir un gouvernement, s'emparer du pouvoir, atteindre un but politique ».            

C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent le mot terrorisme, et cela dès 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « système, régime de la terreur ») chez Barré (Complément au DAF, 1842) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « système de la terreur, pendant la Révolution française ». C’est aussi la définition qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », lesquels font de cette définition une définition historique, donc close. Hors de cette période de l’histoire, c’est « l’emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique » et surtout, c’est, entendu dans un sens atténué ou dégradé « l’ensemble des actes de violence qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d'insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible ». De fait, le terrorisme n’étant plus spécifique de la France ou n’étant plus propre à une période de l’histoire, il peut désigner un peu n’importe quoi, même le prétendu terrorisme intellectuel, celui dont Sartre aurait été la victime.

En fait, c’est au XIXe siècle que les progressistes (prétendus, vrais ou faux), les révolutionnaires (en herbe ou de pacotille) et, plus généralement, tous les républicains se sont évertués à effacer le lien consubstantiel entre terrorisme et Révolution française. Il fallait nettoyer cette Révolution des taches qui la souillaient. C’est l’entreprise à laquelle s’adonne l’instituteur et lexicographe Pierre Larousse dans son Grand (et très engagé) Dictionnaire du 19e siècle. Pour lui, le terrorisme est un « régime de terreur politique » certes, mais qui n’a ni racine, ni origine, et qui n’est pas propre à la France. D’ailleurs dans l’exemple qui illustre cette définition, objectivement très sommaire, surtout dans un dictionnaire qui tient d’une encyclopédie, le terrorisme est renvoyé à un parti polonais dont les militants luttaient pour l’indépendance de leur pays, celui-ci ayant été dépecé et partagé entre les grandes puissances impériales du XIXe siècle, Russie, Prusse, Autriche. « Le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Le terrorisme n’est plus une affaire française ; ce n’est même plus l’affaire d’un Etat, mais de citoyens qui s’assemblent pour arracher à un Etat étranger leur liberté. Ou encore, dans cet exemple qui illustre le sens du verbe terroriser (« tenir sous un régime de terreur »), la terreur n’émane pas de l’Etat, ni d’un gouvernement, mais de l’Eglise (évidemment) qui fait un excellent bouc émissaire : « L’Inquisition terrorisait le pays » (le pays des chimères, sans doute).  

La manipulation de l’histoire est plus flagrante encore dans l’article consacré à terroriste, au sens de « partisan ou agent du terrorisme », sens illustré par cet exemple qui tient de la plaisanterie de potache ou de l’hagiographie : « les terroristes de 93 étaient d’une bénignité de mœurs extraordinaire ». Ils ont fait tuer et massacrer des dizaines de milliers (et même des centaines de milliers, en incluant les paysans de l’Ouest de la France) de citoyens innocents, et ils auraient eu des « mœurs » extraordinairement « bénignes ». Ils tuent plus férocement que des loups et ce sont des agneaux. Comprenne qui pourra. Cet article sinistre est suivi d’un bref exposé à prétentions « encyclopédiques », dans lequel les terroristes ne sont plus ceux qui ont « gouverné » la France par la terreur en 1793 et 1794, mais ceux qui, quelques mois après le 9 thermidor, c’est-à-dire après la chute de Robespierre, ont été emprisonnés et égorgés dans les prisons par des hordes de royalistes ivres de vengeance. Libérés bientôt pour ne pas mettre la « République » en danger, ces survivants se sont illustrés ensuite par leur patriotisme. La conclusion de M. Larousse, qui tient l’histoire pour un tour de passe-passe ou de l’escamotage magique, est lumineuse : « Là finit la dénomination de terroriste, qui fut remplacée, sous le Directoire, par celle d’anarchiste ». Le terroriste a imposé la République par la terreur ; il est désormais l’ennemi de la République. Voilà pourquoi la République est muette.

 

 

31 juillet 2012

Jeûne et ramadan

Jeûne

 

Ce nom, qui dérive du verbe jeûner, est attesté au début du XIIe siècle comme propre à la religion chrétienne. C’est une « abstinence commandée par l’Eglise » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), qui ne se rapporte pas à tous les aliments, mais à la viande. C’est « un espace de temps pendant lequel la Religion nous défend de manger de certaines choses et à certaines heures » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel). « Le vrai jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour en vingt-quatre heures » (Ibid.). Les auteurs de dictionnaires anciens confirment cette définition : « abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798). A partir de la sixième édition du DAF (1835), ce qui prime, c’est le sens « général » du mot jeûne qui n’est plus spécifique de la religion chrétienne : « pratique religieuse, acte de dévotion, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification ». Dès lors, le mot peut s’appliquer à toute sorte de pratique alimentaire, médicale, diététique ou autre, le sens propre aux chrétiens et aux catholiques (« le jeûne des catholiques (…) consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ») n’étant cité qu’en second et même, chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en troisième et dernière position dans l’article consacré à ce mot : « Abstinence d’aliments » (un trop long jeûne est nuisible à l’estomac) ; « Particulièrement, pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification » (sont cités en exemple tous les jeûnes possibles) ; « Le jeûne des catholiques, qui consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ». En 1879, 1932-35 et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens reprennent cet ordre, faisant de fait du jeûne chrétien, le premier qui ait été désigné par le mot jeûne et longtemps le seul, un sens particulier, inclus avec le sens général d’abstinence d’aliments dans une relation de partie à tout et même de sous-partie à partie et à tout, si l’on tient de l’extension de l’abstinence d’aliments (pour quelque raison que ce soit : diététique, médicale ou autre) à la dévotion : « Abstention totale d’aliments » ; « Pratique religieuse, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification » ; « Jeûne des catholiques, qui consiste à s’abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1832-35). Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Privation partielle ou totale (à l’exception, le plus souvent, d’eau), forcée ou non, de toute alimentation pendant un certain temps » ; « Acte de dévotion consistant à s’abstenir d’aliments dans un esprit de mortification et de pénitence » ; « (Religion catholique) Pratique religieuse consistant à ne faire qu’un seul repas important par jour dans lequel on s’abstient le plus souvent de viande, à certaines périodes fixées par le calendrier liturgique » ; « Au figuré, abstinence ou privation physique, morale ou intellectuelle ».

Il est légitime, au vu de ces définitions, de s’interroger sur le prétendu jeûne du mois lunaire de ramadan. D’abstinence de nourriture ou de viande, il n’y a pas ; de modération, encore moins. Pendant ce mois-là, les musulmans mangent plus que pendant les autres mois ; mangent, que dis-je ? bâfrent. C’est digne de La Grande Bouffe, ce film totalement oublié aujourd’hui qui a fait ricaner grassement les soi-disant rebelles des années 1970 - c’est-à-dire les bien pensants d’aujourd’hui. Tout l’atteste, ne serait-ce que l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces implantés dans les quartiers islamiques et la croissance colossale des importations de nourritures (viandes, miel, sucre, blé, farine, etc.) dans les pays arabes et musulmans. Dans les années 1960 et au début des années 1970, le quotidien très bien pensant Le Monde avait parmi ses marronniers préférés la préparation des festivités du ramadan en Algérie : c’était (et ça l’est toujours) le pays chéri des tiers-mondistes. L’approche de ce mois de festivités donnait des sueurs froides aux autorités de ce pays. Aux difficultés d’approvisionnement, qui étaient alors la règle, s’ajoutaient celles qui sont propres à ce mois, pendant lequel la consommation de sucre, de miel, de semoule, de légumes, de fruits, de viande, etc. augmentait dans d’importantes proportions (elle doublait parfois, disaient les experts). Comme la distribution était de la responsabilité de l’Etat, les autorités achetaient sur les marchés internationaux ce que les coopératives agricoles ne produisaient pas. Ces achats étaient sources d’inflation conjoncturelle et de spéculation : les boutiquiers qui disposaient de ces aliments les retenaient en stock le plus longtemps possible pour faire augmenter les prix. Dans le milieu des années 1980, les médecins et les dentistes établis au Maroc faisaient état d’une forte augmentation d’occlusions intestinales pendant le mois de ramadan et de caries après le mois de ramadan. Autrement dit, jeûne désigne de façon inadéquate, donc fausse ou inexacte, les deux ou trois repas copieux pris la nuit, l’atmosphère de fête, les dépenses importantes de nourriture, toutes réalités avérées du mois de ramadan, où que ce soit dans le monde. Il n’y a pas de jeûne, simplement une inversion des repas. Pendant un mois, ils ne sont plus pris le jour, mais la nuit. Le beau jeûne que voilà, la belle épreuve aussi ! Le résultat est que ce beau mot des chrétiens et catholiques sert, à force de manipulations sémantiques, à désigner le contraire de ce qu’il signifie : non plus la modération de nourriture, mais les grandes bâfreries.

La grande bouffe de Noël en Europe ou ailleurs n’est pas nommée jeûne. Dans la langue française (populaire, précisent les auteurs du Trésor de la Langue française), il existe le nom ramdam, déformation de ramadan, qui désigne un grand bruit et du vacarme et dont les synonymes sont barouf, boucan, chambard, raffut. Ce que disent les mots français, c’est que le mois lunaire est l’occasion la nuit de bruyantes festivités qui n’ont que de lointains rapports avec le jeûne ou la spiritualités. Tous ces faits montrent que jeûne est un mot impropre ou inadéquat quand il est appliqué à la pratique rituelle de l’islam de l’inversion entre le jour et la nuit.

 

 

 

16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

12 juillet 2012

Défiscaliser

 

Fiscaliser, fiscalisation, défiscaliser, défiscalisation

 

 

Voilà quatre mots, deux verbes et deux noms, dérivés les uns des autres, sauf le premier dont dérivent les autres et qui lui-même dérive de l’adjectif fiscal auquel est ajouté le suffixe – iser indiquant un processus.

De ces quatre mots récents, s’exhalent les miasmes du Léviathan moderne, dans ce que ce Léviathan a de pire : l’envie, la cupidité, la rapacité. Fiscaliser est attesté en 1919, chez Claudel, juste après qu’a commencé, avec l’établissement de l’IRPP, le grand processus de fiscalisation générale. Avant cet IRPP, la contribution personnelle que payait chaque Français correspondait à peu près à trois journées de travail – aujourd’hui ce serait plutôt de cinq à six mois de travail.

La formation de fiscaliser date de cette rupture : il fallait un verbe qui signifiât « soumettre à l’impôt » (fiscaliser les revenus) ou « financer par un impôt » (la Sécurité sociale, jadis assurance sociale, est désormais fiscalisée). Le nom fiscalisation est plus moderne encore : il est attesté dans les années 60 du siècle passé. Il a donc moins d’un demi-siècle. Ces deux mots n’apparaissent dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française – et pour cause, mais ils sont enregistrés dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994. Le verbe a deux sens : « soumettre à l’impôt », lequel sens est illustré de cet exemple intempestif fiscaliser les bas revenus, ce qui n’est pas près d’arriver dans une France socialiste ; et « financer par l’impôt une dépense publique couverte auparavant par l’emprunt ou par des cotisations », sens qui est illustré de cet exemple qui résume les dérives du Léviathan moderne : « fiscaliser un déficit budgétaire, la Sécurité sociale ». Quant à fiscalisation, il est ainsi défini : « action de soumettre à l’impôt, de financer par l’impôt » (exemples : « la fiscalisation de l’ensemble des revenus » (ce qui n’est pas près de se produire) et « la fiscalisation des grands travaux d’intérêt public ».

Depuis que Monsieur de Hollande a nommé comme chef du gouvernement Monsieur Ayrault de Saint-Herblain (*les prénoms n’ont pas été indiqués de peur que les Français qui portent ces prénoms ne se sentissent stigmatisés), il n’est question que de défiscalisation ou de défiscaliser ou plus exactement de supprimer la défiscalisation ou de stopper le processus ainsi nommé, afin justement de soumettre à l’impôt de nouveaux revenus ou des revenus qui y échappaient en partie. Ceux qui sont dans le collimateur des chefs des Bannières socialistes, ce sont les travailleurs, les prolétaires, les ouvriers, tous ceux qui triment et qui bossent – en bref, ceux qui faisaient des heures supplémentaires (de 35 heures à 39 heures ou au-delà par semaine), jusque-là défiscalisées et exonérées de charges sociales, pour jouir d’un salaire supérieur à 1200 euros par mois et pour gagner trois ou quatre cents euros de plus que le SMIC. Les revenus que ces prolétaires tirent de leur surplus de travail vont être fiscalisés – plein pot sans doute – et vont baisser de trois ou quatre cents euros par mois, ce qui les contraindra à réduire la nourriture et les loisirs de leurs enfants.

Très bien, pourquoi pas ? Mais à condition que le processus de fiscalisation s’applique à tous les revenus, quels qu’ils soient, sans distinction. Après tout, c’est cela l’égalité des citoyens devant la loi. Or, il existe en France des individus qui bénéficient de véritables privilèges en matière de défiscalisation des revenus : 6400 euros par mois, soit près de 75000 euros par an, qui échappent au fisc, sans compter les innombrables abattements dont ils bénéficient sur leurs revenus déclarés et qui constituent autant de défiscalisations. Les membres de cette caste sont les députés, les sénateurs et tous les politiciens en général, à quelque niveau qu’ils exercent leur mandat. Et ce sont ces privilégiés de la défiscalisation presque totale qui vont voter la suppression de ce minuscule avantage fiscal qui profite aux prolétaires ! Les riches, les nantis, les dominants, les puissants interdisent aux pauvres ce qu’ils s’accordent à foison. Comme il est beau et juste et noble et grand et généreux ce socialisme-là.  

 

03 juillet 2012

Concertation

 

 

 

            Voilà un mot moderne et même hypermoderne, étant spécifique des discours syndicaux et politiques, d’où il a contaminé la langue. Il est attesté en 1963 au sens de « discussion en vue d’aboutir à un accord » : accord syndical, et non accord musical. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), il est relevé au sens de « action de se concerter » et au sens de « mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences ». Le premier sens est illustré de cet exemple « la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités » ; le second de « une politique de concertation », « la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements » (1967). Les académiciens l’ignorent dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1935, et pour cause : il était dans les limbes. Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, concertation est défini ainsi : « action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique ». Ce qui fait le succès de ce mot, c’est l’air du temps. L’époque est aux équipes (tous ensemble, tous ensemble), aux communautés, au et aux collectif(s) et autres collectivités, collectivismes, collégialités.  Elle a donc fait de concertation son oriflamme, dans laquelle son essence se cristallise.

Pour comprendre comment ce mot moderne en est venu à signifier la modernité actuelle, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie « projeter quelque chose en commun » ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. C’est l’embryon des emplois modernes de concertation. Dans un second emploi, attesté en 1623, il a pour sens « faire de la musique ». Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94).  Pourtant, les académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 « étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps » et « faire concert » (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble). Ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : « il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire ». Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : « en ce sens, il est aussi réciproque », comme dans la phrase « ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose »). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical d’abord, puis le sens ancien tenu pour figuré. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est « projeter de concert avec un ou plusieurs » ; le second sens est le sens musical : « faire un concert ». Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien « préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes » (« concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire », « ils avaient bien concerté leurs mesures », « un plan concerté », « des mesures bien concertées »), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : « se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc. » Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre « juste » choisi par Littré : « 1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes » ; et « 2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert ». C’est l’ordre adopté par les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « 1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes » ; « 2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre ».

            Dans le premier emploi, concerter est emprunté au latin concertare, signifiant « combattre, rivaliser, se quereller » en latin classique (Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé. Ce n’est pas « combattre », mais « agir ensemble, agir dans un but commun ». La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure, non pas « se quereller », mais « agir » de concert. Dans le second emploi (« faire de la musique »), concerter est un verbe de formation française, dérivé du nom concert. Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique « histoire » de l’article concerter, c’est le sens chrétien de ce verbe, « agir ensemble », « agir dans un but commun ». C’était le sens chrétien ; c’est devenu le sens syndical et socialiste, et le seul horizon du nouveau régime, celui de Monsieur Mohammed* de H. (*le prénom, comme dans le journal Le Monde, a été changé, afin de ne pas stigmatiser la communauté des sous-chiens) que le gouvernement de M. Abdallah* A. de St-H (* le prénom a été changé : ALJ aurait pu opter pour Vladimir, mais il aurait été indécent de stigmatiser la communauté orthodoxe russe) est chargé de mettre en musique – de « concerter » donc. Une seule solution, la concertation !

Le triomphe de concertation dans les discours syndicaux et politiques, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots chrétiens par les fanatiques du socialisme et de sa restauration. La musique elle-même à laquelle réfèrent concerter et concertation est touchée par ce grand dérangement des mots. Entendue dans un sens moderne, elle n’est plus qu’accords syndicaux, concertations préalables, mise en sons de l’idéologie.

 

29 juin 2012

Récépissé

 

 

Voilà un bon et vrai mot latin qui, employé dans la langue du droit puis de l’administration, a été francisé à force d’accents aigus sur les trois e. En latin, c’est un infinitif – plus exactement l’infinitif parfait (en français, il correspond à la forme composée de l’infinitif) du verbe recipere, « recevoir » : donc recepisse, c’est « avoir reçu ». Si le mot est devenu français, c’est à la suite de son emploi dans la formule cognosco me recepisse en usage dans la langue du droit : « je reconnais avoir reçu ». C’est ce qu’indiquent clairement les académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire : « ce terme est purement latin, ainsi que plusieurs autres qui sont demeurés dans la pratique (celle des tribunaux), parce qu’autrefois les expéditions (c’est-à-dire les dépêches, les ordres, les instructions) se faisaient en latin ». Le sens est défini ainsi : « écrit par lequel nous confessons qu’une personne nous a remis entre les mains quelques papiers qu’il faut lui rendre ». Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, le verbe confesser, dont on a jugé qu’il sentait trop fort la religion sans doute, a été remplacé par le verbe reconnaître, plus neutre et moins connoté : « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu des papiers, des pièces, etc. » (1762, Féraud 1788, 1798, 1835, 1932-35, où sont ajoutés : « des titres, une somme d’argent »), définition illustrée de ces exemples, banals à dire vrai : « je lui donnerai, je lui communiquerai ces pièces sous ou sur un bon récépissé », « je vous en donnerai mon récépissé », « quand vous me rendrez mes récépissés, je vous rendrai tous vos papiers ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se contente pas du seul « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu en communication ou en dépôt des papiers, des pièces, etc. » ; il ajoute à la définition un emploi propre aux finances : « reçu par lequel les employés des caisses publiques reconnaissent que des sommes ou objets leur ont été versés » (« récépissés de marchandises »). C’est cet emploi « financier » sur lequel insistent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « document constatant qu'un papier, un objet, une somme d'argent a été reçu en communication ou en dépôt » (synonymes : accusé de réception, quittance, reçu), sens qui est illustré de ces exemples : « les récépissés de la banque ; délivrer, donner, exiger, rendre un récépissé ; être muni d'un récépissé ; communiquer des pièces sous/sur un bon récépissé ; récépissé de déclaration ; « va déposer ton prix à la caisse d’amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme » (Balzac, 1846).

            Le gouvernement de M. Ayrault de Saint-Herblain, qui entend restaurer en France le socialisme, la justice, le vivre-ensemble, la diversité (ethnique, mais pas celle des opinions), et tout ce que l’on voudra d’autre, l’Ancien Régime de Mitterrand, de Blum, de Jaurès, de Ferry, de Robespierre, la misère pour tous, la gabelle, les champarts, la dîme, le contrôle des changes, l’abolition de la prostitution, etc. veut contraindre par la loi les policiers à remplir un récépissé et à le communiquer à toute personne dont l’identité aura été contrôlée, en particulier dans les lieux publics que contrôlent les délinquants, les voyous, les dealers, les voleurs à la tire, les agresseurs de vieilles dames… Vu que les affaires de ces voyous sont juteuses et rapportent gros, le gouvernement Ayrault de Saint-Herblain a très naturellement et très judicieusement (dans la perspective qui est la sienne) exhumé de la vieille langue latine du droit ce terme qui fleure bon l’Ancien Régime et qui ne doit sa survie qu’à ses emplois dans la banque, la finance, les affaires louches. Ce n’est pas la première fois qu’un simple mot, en apparence anodin ou insignifiant, dévoile la véritable nature d’un Régime qui se met en place pour restaurer ce qui a été naguère source de cauchemars et va l’être à nouveau. Le verbe confesser de la définition de 1694 est un véritable papier tournesol qui inverse les rôles : les fautifs, ceux qui ont à se repentir des péchés qu’ils commettraient à chaque instant, ce sont les policiers, pas les voyous. Cela n’épuise pas le ridicule de cette affaire de récépissé. En théorie, l’Etat est le seul détenteur de la force ou de la violence, laquelle, exercée par l’Etat, au nom de l’intérêt public ou général, devient légitime. La police ne fait qu’appliquer cette violence légitime pour protéger les citoyens et surtout les plus faibles des citoyens français, ceux qui, à la différence de Monsieur de Hollande et de ses ministres, ne sont pas protégés par des armées de gardes du corps, entraînés à tuer et surarmés. Or, c’est à ces policiers qu’il est demandé, non pas de protéger les citoyens, mais de passer sous les fourches caudines des voyous, afin que ceux-ci vaquent en toute impunité à leurs activités criminelles et que, munis de leur récépissé, c’est-à-dire de ce « sésame protecteur », ils puissent parader et échapper à toute arrestation, en cas de délit constaté. Ce récépissé imbécile est le signal que l’Etat adresse aux voyous pour leur signifier qu’il leur incombe désormais de contrôler les lieux publics mal famés et les citoyens qui ont l’inconscience de s’y aventurer.

 

 

 

 

 

 

 

06 juin 2012

Faciès

 

 

Voilà un mot doublement savant et tout récent, étant employé en français pour la première fois en 1823.

Il est savant parce que c’est un mot latin, qui a pour sens « ce qui apparaît, aspect, apparence, air, forme », mais aussi « figure, face, visage, mine, physionomie » ou encore « éclat, beauté, grâce » et « genre, espèce, sorte ». Aucun de ces sens n’est « nauséabond », contrairement à ce que prétendent à cor et à cri les justes pensants de la gauche odoriférante. Facies se dit d’une montagne (in faciem montis, « en forme de montagne »), d’une apparence (liberalis facies, « air distingué »), de l’aspect d’une ville (haec facies Trojae erat, « tel était l’aspect de Troie »), du visage ou de la tête d’un être humain (facies homini tantum, « l’homme seul a un visage » ou recta facie loqui, « parler la tête haute »), de la beauté d’une femme (facies Briseidos, « la beauté de Briséis » ou virgo ipsa facie egregia, « la jeune fille est elle-même d’une beauté remarquable »).

C’est surtout un mot de savants. En latin, il se rapporte à la (belle) apparence des êtres et des choses ; en français, c’est un terme « d’histoire naturelle » et de « médecine », les deux sciences qui ont produit au XIXe et au XXe siècle les élucubrations les plus sinistres. Comme c’est un mot de savant, Littré le relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme d’histoire naturelle, l’aspect, le port, la physionomie d’un corps, tel qu’il se présente à première vue et avant un examen ultérieur ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-5) : « terme de médecine, aspect du visage dans les maladies (son facies est mauvais) ; « il se dit aussi, dans le langage ordinaire, d’une conformation plus ou moins caractéristique du visage » (le facies mongol). Les exemples cités pour illustrer les emplois possibles de faciès mettent ce mot en relation avec la maladie ou avec la race. Cela est confirmé dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, où le faciès n’est pas seulement l’aspect ou l’expression du visage, mais la « conformation du visage considérée comme caractéristique d’un groupe humain » (faciès mongol) et en médecine « l’aspect du visage évocateur de certains états physiologiques ou pathologiques » (faciès éthylique).

C’est ce sens savant des spécialistes d’anthropologie qui sous-tend l’emploi qu’en font les journaleux, associateux, idéologiqueux, cultureux, quand ils éructent cinq fois par jour leur prière quotidienne, les yeux fixant leur Mecque : « contrôles au faciès ! », « contrôles au faciès ! », contrôles au faciès ! », les contrôles en question étant ceux qu’effectuent la police française en France ; ou encore « délit de faciès ! », « délit de faciès ! », « délit de faciès » - délit imaginaire, qui n’a jamais eu d’existence ni dans le droit, ni dans la réalité. On ne sait quels sont les faciès recherchés par la police ou appelant des contrôles d’identité, lesquels ne s’effectuent que dans des lieux réputés pour être le terrain de jeu ou de chasse des gangs de voyous. Cela n’empêche pas que ce faciès soit répété dans tous les médias, sans que les répéteurs de faciès indiquent les faciès (mongols, sous-chiens, bretons, etc. ?) qui sont ou seraient la cible de contrôles. La répétition jusqu’à plus soif de faciès, qui contamine aussi les politiciens (que ne feraient-ils pas pour complaire à leurs maîtres des médias ?), dévoile ce qu’est devenue la France, où l’obsession de la race – et surtout l’affirmation de la supériorité raciale de l’islam - a effacé la culture, la distinction, le savoir-vivre, la courtoisie, qui jadis ont fait la France. C’est devenu le fonds de commerce des (prétendus) antiracistes à qui les citoyens paient patentes, dîmes, gabelles, champarts, décimes, etc. L’antiracisme a son propre vocabulaire, lequel est justement celui des racistes d’avant 1914. Comme les racistes de jadis, les antiracistes d’aujourd’hui n’éructent que métis, métisser, métissage, faciès, racial, ethnie, etc. avec lesquels ils stigmatisent les gens de peu, les pauvres, les sans le sou, les dominés et exploités, agents de police, pompiers ou autres, qui ignorent le sens du mot faciès, la seule chose qu'ils en connaissent étant que le mot, par lequel ils sont indirectement désignés, est nauséabond, sale, mal. Comme il y a dans la police de plus en plus de policiers arabes, métis, noirs ou asiatiques, surtout parmi ceux qui exercent des fonctions subalternes et qui procèdent aux contrôles d’identité, on ne sait quels faciès sont « ciblés » par ces issus de la diversité ou multiculturels : des « blancs », « sous-chiens » ou « bas-bretons » ? Ceux-ci sont-ils victimes de l’obsession raciale des nouveaux policiers ?

Les mots des racistes sont devenus ceux des antiracistes. Voilà une passation de langue qui en dit long sur la nature de l’antiracisme. En latin, facies signifie aussi « image, spectre, spectacle ». Chez Virgile, les dirae facies sont « d’horribles fantômes » ; dans la nouvelle langue française aussi. Les faciès, les métissés et métissées, le métissage, les ethnies, la musique dans le sang, etc. sont le retour des spectres d’autrefois, comme si les antiracistes subventionnés étaient mus par la haine des racistes de naguère.

 

 

25 mai 2012

Déontologie (chroniques de la restauration, an I)

 

 

Le mot n’est ni grec, ni ancien, mais il est sinon anglais, du moins emprunté à l’anglais, et récent, donc moderne. Ce sont les philosophes utilitaristes qui l’ont formé à partir de mots qu’ils ont empruntés au grec : « ce qu’il convient de faire » et « le discours, la doctrine ». Il est attesté en français en 1825 dans la traduction d’un ouvrage de Bentham (1748-1832), grand pourvoyeur en moraline et vertuisme pour les rosières de la presse et les bedeaux de la politique. Le mot est si moderne qu’il n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans la sixième (1835), ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35). Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour trouver sous la plume des académiciens une entrée « déontologie » : « ensemble de règles de bonne conduite, de morale appliquée », écrivent-ils. Tout cela sent fort le pragmatisme, l’utilité sociale, la petitesse morale, les mœurs rabougries et étriquées, le hallal islamique. C’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui accordent à la chose ainsi nommée beaucoup trop de hauteur ou trop d’ambitions de pensée, « la théorie des devoirs », du moins dans la seule philosophie morale.

La déontologie est destinée d’abord aux boutiquiers dans le but irraisonné de réduire la concurrence féroce et destructrice qui les oppose. C’est, par extension et employé de façon courante, « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres » (TLF, op. cit.). Les académiciens précisent que le mot « s’emploie généralement à propos de morale professionnelle » (celle des avocats, des arracheurs de dents, des apothicaires, des brasseurs de bière, des brocanteurs, des pilleurs de tombe, des mafieux ou des voleurs à la tire). Tout cela ne sent pas bon. Du temps de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le mot était nouveau et le sens assez obscur : « science des devoirs » - pas les devoirs d’école primaire faits à maison, mais les devoirs sociaux. Pour Littré, c’est un « terme didactique ». S’il y a de la didactique dans la déontologie, alors il faut s’en défier.

Il ne semble pas que s’en défient Monsieur de Hollande, qui restaure le socialisme en France, et son ministre Ayrault de Saint-Herblain, qui a obligé chacun des titulaires d’un maroquin à signer une « charte de déontologie ». On sait ce que deviennent ces bouts de papier : oubliés une fois paraphés et détruits dès qu’ils gênent. Un des articles de cette déontologie oblige les ministres à refuser tout cadeau dont la valeur serait supérieure à 150 euros. Mais, l’encre qui avait servi à écrire cette déontologie n’était même pas sèche que Monsieur de Hollande et sa favorite ont décidé d’offrir à la First Lady des Etats-Unis d’Amérique un sac de couturier de luxe et un nécessaire de toilette de grand parfumeur, le tout d’une valeur de dix à vingt fois supérieure à la limite déontologique. On interdit aux ministres de recevoir des cadeaux, mais on couvre de cadeaux l’épouse d’un chef d’Etat étranger. Oh, la belle déontologie que voilà, qui laisse augurer d’énormes accrocs, mais moins gros que ceux qui échancrent ou trouent la bannière que brandissait Monsieur de Hollande quand il briguait la charge suprême. « Je n’aurai pas autour de moi à l’Élysée des personnes jugées et condamnées », a-t-il déclaré le 14 avril. Un mois plus tard, il en avait trois dans son ministère, et d’abord le premier d’entre eux, Ayrault de Saint-Herblain, chef de la Bannière de la Foi socialiste dans le duché de Nantes. Quinze ans auparavant, la justice, dont le laxisme est connu, l’a condamné à six mois de prison avec sursis et à une forte amende pour avoir confié, sans passer d’appel d’offres, la propagande de sa Bannière à un aigrefin de ses camarades, à charge pour ce dernier de financer la Bannière de son Maître. Le deuxième repris de justice du ministère de Monsieur de Hollande est une reprise de justice : la Baronne Taubira du Moroni, qui représente dans ce ministère les richissimes planteurs de Guyane et qui en 2005 a été condamnée par le tribunal des Prudhommes à payer un an de salaire à une de ses employées, qu’elle faisait travailler gratuitement. Aurait-elle rétabli le hideux esclavage ? On est en droit de se le demander. Le troisième est Monsieur le Marquis de Montebourg, Chevalier de la Foi socialiste et chef de la Bannière de cette même Foi dans le département de Saône-et-Loire. A peine nommé ministre du Redressement, il a été condamné pour insultes publiques. Il y a un siècle, il aurait été envoyé, puisqu’il exalte le redressement, dans une maison de redressement et de correction pour y apprendre la courtoisie et la politesse.

Ayant appris cela, le baron Guerrini, chef des Bannières des départements des Bouches-du-Rhône et de la Corse, le général d’Empire Kucheida, qui commande le département du Pas-de-Calais, et le vicomte Navarro, de la Bannière de l’Hérault, se frottent les mains. Ces chevaliers de la Foi socialiste sont inculpés de détournement de fonds et autres abus de biens sociaux. Désormais, ils savent que la déontologie, la moralité et surtout l’exemplarité, qui sont la devise du nouveau régime, les propulseront sous peu, une fois les condamnations prononcées, au ministère Ayrault de Saint-Herblain. Bon vent !     

18 mai 2012

Exemplaire, exemplarité

 

 

            Les Français veulent des exemples. Plus exactement, ils en voudraient, car il est facile de leur prêter une volonté qu’ils n’expriment pas : non pas faire des exemples, encore que cela puisse arriver un jour, plus tôt que l’on ne pense, mais disposer d’exemples à suivre.

En haut lieu, le mot d’ordre n’est plus au changement (il attendra sans doute longtemps encore), mais à l’exemplarité. A chaque ministre et à chaque conseiller de ministre, il est fait obligation d’être exemplaire. Tout cela est bel et bon, dirait le fabuliste, le point difficile étant exemplaire. Le sens le plus ancien de cet adjectif attesté à la fin du XIIIe siècle est défini par les académiciens en 1762 (DAF, quatrième édition) : « qui donne exemple, qui peut être proposé pour exemple, qui peut servir d'exemple ». Un ministre qui donne l’exemple et qui peut être proposé en exemple est l’injonction la plus ancienne de la morale. C’est le fondement de l’ordre puritain du monde. Les Pères de l’Eglise, plutôt que d’énumérer les vertus innombrables des ministres du Christ ou du culte, se contentent souvent de les résumer par l’exemplarité : à eux de donner l’exemple ou de montrer ce qu’est une existence vouée au Christ, afin que les fidèles soient incités ainsi à suivre l’exemple de vie chrétienne qui leur est prodigué. Mais l’adjectif a un autre sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « qui doit effrayer comme exemple », citant les emplois punition, supplice, vengeance, châtiment, opprobre… exemplaire. Tout cela fait frissonner. Le Père Fouettard se dissimule derrière la morale, fût-elle exemplaire, comme cela est noté dans le Trésor de la langue française (1971-94), où exemplaire signifie « qui peut être cité en exemple, en modèle à imiter », mais aussi « qui donne une leçon, un avertissement par sa rigueur ». Viennent alors les menaces, les sanctions, les punitions, les coups de fouet ou de knout.

Cette ambivalence sous-tend de même les significations du nom commun exemplaire. Pour Littré (op. cit.), c’est un « modèle à suivre » et c’est aussi un « archétype » et une « idée divine ». De nombreux écrivains ont employé le nom exemplaire dans ce sens. « Ce qui est dit dans la Genèse de l'approbation que Dieu donna d'abord à chacun de ses ouvrages, à mesure qu'ils sortaient de ses mains, puis à tous en général quand il les eut finis, pourrait bien avoir fourni à Platon cette sublime idée des exemplaires éternels sur lesquels le monde a été formé » (Rollin). « Par rapport au monde sensible, les idées sont l'exemplaire que Dieu a consulté lorsqu'il l'a voulu produire ; elles sont un monde intelligible » (Condillac). « L'univers, selon Platon, est un exemplaire de la divinité : le temps, l'espace, le mouvement, la matière sont des images de ses attributs » (Buffon)… Quand elle se fourvoie dans l’exemplarité, la politique est loin. Désormais, on patauge dans la morale et, évidemment, dans la vénération de ces exemplaires ou idoles que doivent être les ministres. L’insolence d’ailleurs s’est tarie. Les amuseurs publics font allégeance. Très bientôt, la critique sera assimilée à un crime de lèse-majesté.

            Exemplarité, mot savant dérivé d’exemplaire, est attesté au XVIe siècle. Il est plus récent que l’adjectif. Pendant quatre siècles, il a été assez peu employé, les académiciens ne jugeant pas nécessaire de le relever dans les huit premières éditions de leur dictionnaire de 1694 à 1935. Il est enregistré dans le Dictionnaire de la langue française (op. cit.) de Littré et « défini » de façon rudimentaire : « qualité de ce qui est exemplaire ». L’emploi qui, dans un ouvrage de droit pénal, illustre ce « sens » en dit long sur ce qu’est, dans la pensée commune, l’exemplarité – ce fondement de l’action du ministère Ayrault de Saint-Herblain : « la loi de 1832 a conservé un barbare et inutile appareil (un voile noir pour le parricide) qui prolonge et redouble l’agonie du supplicié (comprendre celui que le couteau de la guillotine partage en deux parties inégales), sans rien ajouter à l’exemplarité de la peine ». La définition qu’en donnent les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, a de quoi donner des frissons : c’est le « caractère de ce qui peut ou doit servir de leçon ou d’avertissement ». Quand la rigueur s’abattra impitoyablement sur les nantis et privilégiés des fonctions publiques, nationale et territoriales, et assimilés, et qui ont porté au pouvoir Monsieur de Hollande (48% des votants, 32 ou 33% des citoyens âgés de plus de dix-huit ans), il ne faudra pas qu’ils s’en étonnent. Le mot d’ordre d’exemplarité est aussi une mise en garde. Les contextes dans lesquels ce mot est employé dans la langue actuelle sont ceux du droit pénal et de la sanction judiciaire : exemplarité de la peine, de la sanction, du verdict, du châtiment ; et quand il s’applique à la morale ou à la politique réduite à la seule morale (quand on ne veut ou ne peut pas faire de politique, on se rabat sur la morale – c’est un ersatz et un leurre), il ne cache rien de ses origines judiciaires. Du verdict ou du châtiment, l’exemplarité passe aux décisions, mesures, lois, votes, etc. qui valent sanctions ou punitions. A bon entendeur…, dit le fabuliste.    

 

 

 

 

09 mai 2012

L'Autre

 

 

L’Autre avec un A majuscule

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit avec un A majuscule à l’initiale, il désignait le diable, Satan, le démon, le Mal. Ainsi chez Mérimée : « Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix ». Pendant les années de la Restauration - en fait, pendant la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime de 1814 à 1830, Louis XVIII puis Charles X étant rois de France, l’Autre, avec un A majuscule, désignait Napoléon. Cette désignation était méprisante, Napoléon étant assimilé au diable, mais elle était surtout le fait, non des républicains, mais des partisans de ces seuls souverains légitimes qu’ont été Louis XVIII et Charles X : « M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur ».

Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) jugent que cet emploi nominal de l’Autre avec un A majuscule est vieux. Il est ou il serait sorti de l’usage, ou bien il serait en passe de sortir de l’usage. Mais ce Trésor a près de vingt ans et en vingt ans, il se produit de grands bouleversements. On croyait le socialisme mort, Monsieur de Hollande l’a ressuscité ; on pensait qu’il était enfoui pour toujours dans les poubelles de l’Histoire. Que nenni. Monsieur de Hollande l’a restauré, et en le restaurant, il a ressuscité aussi L’Autre dans cet emploi nominal de mépris, puisque, dans un des discours qu’il a prononcés à la fin du mois d’avril 2012, il a désigné d’un L’Autre cinglant le Président de la République en exercice, que certains appelaient justement le petit Napoléon ou Sarkoléon. On savait que Monsieur de Hollande était ringard. Il en a donné la preuve, en ouvrant l’ère de la Nouvelle Restauration an I et en ressuscitant Satan dans le discours politique, mais aussi en exhumant des culs de basse fosse de la langue ce L’Autre de mépris que l’on pensait à jamais oublié.

 

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, l’Autre est ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan (ça, c’est l’œuvre de Monsieur de Hollande), mais dans un sens positif, comme si désormais ce pronom référait à une entité sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce avait été retourné de méprisant en élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les discours qui enjoignent les Français à se métisser ou à devenir des Autres, sauf si ces Français sont déjà autres, qu’ils soient noirs, arabes ou musulmans – auquel cas l’injonction est au non métissage. Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, mais l’Autre avec un A majuscule. « (En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais » (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot est un nom propre. Celui qui n’est pas soi relève d’une humanité autre, différente et évidemment supérieure. Chez les Sara, Robert Jaulin vit sa nuit de la destinée : « Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde ». La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin participe, non en observateur, mais en « acteur », à cet « ordre collectif » : il se fait initier. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas.

Ainsi défini, l’Autre s’écrit avec un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il est aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la destitution. « Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la « science » et « ailleurs » !…) allait peut-être avec une difficulté à être « blanc » - non de peau, mais de civilisation » (La Mort Sara).

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait ». Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’être l’horizon de la morale. Monsieur de Hollande à peine élu, ses électeurs se sont tous posés comme Autres en brandissant les drapeaux de leur nation et en exaltant leur race ou leur religion. Satan vaincu, l’Autre parade. Monsieur de Hollande fera bientôt le paon dans sa nouvelle cour…     

 

 

22 avril 2012

Multiculturalisme

 

 

            Du nom culture, sont dérivés cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (in Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture, au sens spirituel du terme. En anglais, il existe un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme, c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé.

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ». Le culturalisme est donc une hypothèse de sociologue ou d’anthropologue qui explique ou est destinée à expliquer ou est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait, ni une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui croient au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements d’une population donnée, appliquer à tous ceux qui composent cette population, surtout si cette population n’est pas homogène, les critères, concepts et méthodes élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus qui partagent la culture de ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transportée dans la politique où elle est devenue un horizon politique ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour refaçonner une société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société en gestation. Ce qui expliquait des faits est devenu obligatoire pour tous, et cela au nom de la (prétendue) supériorité de la science sur tout le reste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse. C’est ainsi qu’il en va avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse délirante mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme comme sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les Européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces Indiens spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Les partisans du multiculturalisme tiennent à leurs privilèges, fussent-ils indus et dus à des crimes de masse. Le culturalisme leur a servi de bouclier et d’écran. De la « science », il a basculé dans la politique. On fait donc vivre côte à côte, mais séparées par d’invisibles barrières infranchissables, des communautés ou des cultures inconciliables et que tout oppose, c’est-à-dire des dominants et des dominés. Ce fut la ruse des dominants ou des exploiteurs. Ainsi ils ont conservé leurs privilèges et leurs pouvoirs, après les avoir enrobés de bonnes intentions.

En France, la « culture » n’est pas le fait de WASP, mais d’Indiens. Le multiculturalisme, s’il y était introduit, nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux colons et aux envahisseurs.

13 avril 2012

Radicalisation et auto-radicalisation

 

            Dans les mots se radicaliser et radicalisation se cristallise la modernité idéologique et morale. La formation en est claire : à l’adjectif radical est ajouté le suffixe iser qui exprime un processus, cela pour former le verbe ; et au verbe radicaliser est ajouté le suffixe - tion ou - ation qui exprime une « action » ou un procès. La radicalisation est le processus qui consiste à rendre radical un être humain ou des idées ou un parti ou des positions politiques. Ces mots sont attestés en anglais qui, avant le français, a été la langue de la modernité absolue.

Le verbe est attesté en 1845, mais l’attestation est ou serait isolée ; en fait, le verbe devient courant après la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi chez Sartre : « Les marxistes purs comptent sur les militants, c’est-à-dire sur une action consciente et concertée, pour radicaliser les masses et susciter en elles une conscience de classe » (Situations III, 1949). Cette radicalisation a ceci de cocasse que Sartre s’est gardé de toute pensée ou idée radicale entre 1933 et 1944, bien qu’il connût la réalité du socialisme national allemand, et qu’il ne s’est radicalisé ou a défendu des positions radicales qu’une fois la France libérée et libre, et justement en faveur de ceux qui avaient été entre 1939 et 1941 les alliés des socialistes nationaux allemands, comme si la radicalité qu’il a affichée ou la radicalisation qu’il a affectée était une grimace destinée à faire oublier ses timidités et complaisances (très récemment) passées.

Le nom radicalisation est attesté pour la première fois en 1933, mais il fait florès après la guerre, quand la France a été libérée ou s’est libérée du joug nazi. De ce point de vue, les emplois révèlent éloquemment l’ambiguïté du phénomène, qui n’existe que pour dissimuler ou faire oublier des prises de position ou des comportements de complaisance envers l’occupant. On retrouve sur ce terrain l’inévitable Sartre et le camarade Merleau-Ponty (« on a raison de remarquer que ce n’est pas la plus grande misère qui fait les révolutionnaires les plus conscients, mais on oublie de se demander pourquoi un retour de prospérité entraîne souvent une radicalisation des masses » - ce qui s’est produit à la Libération, Phénoménologie de la perception, 1945). Le Nouvel Observateur y est allé de ce même petit air de serinette en 1968 : « La lutte contre la structure autoritaire de l’Université est et doit être une lutte radicale : elle peut provoquer une radicalisation du climat social général » (Le Nouvel Observateur, 27 mai 1968). L’Université n’a jamais eu de « structure » à proprement parler, et encore moins de « structure autoritaire », la seule « autorité » dont elle se prévalait était celle, très fragile et toujours contestée, des savoirs. Si elle a été ainsi caractérisée, c’est qu’il fallait, comme dans les cérémonies de l’Afrique animiste, charger la barque – c’est-à-dire diaboliser l’Université - pour légitimer la « radicalisation » des (prétendues) « luttes ».     

Ce qui est nouveau du verbe et du nom qui en est dérivé, c’est leur emploi au sujet de l’islam et des supposés « islamistes ». Cet emploi est répété, récurrent et comme obligé : c’est une sorte de scie du langage qui évite de penser à ce que l’on récite. Se radicaliser et la radicalisation prennent un sens dans un grand récit (ou une grande fable) historique, la fable que se racontent les Occidentaux depuis plus d’un siècle ; ils supposent un progrès, une avancée, une marche en avant, un dépassement de ce qui est. Il faut croire dans l’Histoire, que l’Histoire n’est pas close et qu’elle peut accoucher de lendemains merveilleux pour se radicaliser. Or, l’islam est a-historique. La Révélation, entre 611 et 632, a aboli l’Histoire et cela fait plus de quatorze siècles qu’elle est close. Un musulman revient aux sources ou aux fondements, il n’essaie pas de les dépasser : ce serait haram. Tout a été dit et il est impossible de sortir du cercle tracé. L’emploi le plus comique est celui « d’auto-radicalisation » des jeunes musulmans : ils se radicalisent eux-mêmes, comme ça, par magie ou en faisant tourner les tables ; ils ne lisent pas le Coran, ils n’écoutent pas des prêches enflammés, ils n’essaient pas d’imiter les grands ancêtres et de répéter ce qui se fait en terre d’islam depuis quatorze siècles. Non, ils se radicalisent tout seuls, comme s’ils étaient visités par l’Esprit Saint…

  

27 mars 2012

Présumé

 

Un tueur présumé ?  

 

           

            Dès que se produisent des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est opposé aux citoyens désireux de connaître la réalité l’adjectif présumé. Les policiers n’arrêtent pas un tueur, mais un tueur présumé ; ils ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un voleur, mais un assassin ou un voleur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc. La « gauche » (présumée, évidemment) a mis cet adjectif furieusement à la mode.

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tueur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité : ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, de Monsieur Z. qu’il est le mari présumé de Mme Z…, de Madame Z. qu’elle est l’épouse présumée de Monsieur Z., d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont donc de la french novlangue frelatée, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore. Mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

L’amusant de l’affaire est que le relativisme qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à la deuxième acception, plutôt morale, de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, présumé résulte du doute généralisé ou de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. En réalité, il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue. Il lève le voile sur la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en sciences sociales et, comme dans une armée d’opérette, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

Présumé ne porte que sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, la seconde est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Les faire se recouvrir est source d’abus innombrables. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini. L’usage abusif du faux présumé confirme que la France se transforme en un tribunal permanent. Peu à peu, elle s’abîme dans l’ère judiciaire forcenée, où elle perd son âme : elle n’est plus la terre de la liberté, mais le tribunal permanent des procès en cascade.  

Présumé est à géométrie variable. Un tueur est un tueur présumé quand il est musulman ; un islamiste est toujours présumé. Ce relativisme borné, au sens de « stupide », s’arrête à fasciste, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français, quand ce mot désigne des musulmans partis au Pakistan apprendre le djihad et assassiner à leur retour de malheureux autochtones : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus des Français présumés, mais des Français tout court. Du tueur d’enfants juifs, on ne présume pas qu’il soit autre que français, bien qu’il soit né de parents algériens.

Ces manipulations ont été illustrées il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les tueurs étaient effectivement des tueurs (et pas de gentils jeunes égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les islamistes des musulmans, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que la République est censée avoir établie ?

 

22 mars 2012

Amalgame

 

Pas d’amalgame entre l’islam et l’islam

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans le traité Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe, où il est composé des mots amal, « travail, œuvre », al gamaa, « l’union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie étant aussi emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Littré est le premier à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, « alliage de mercure avec un métal ». Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : « amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent ». Du français, le mot passe dans les langues européennes ; en anglais, amalgam ; en allemand, Amalgam (Mischung) ; en italien amalgama (miscuglio) ; en espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) avec le seul sens des alchimistes : « terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent ». Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on « dit aussi amalgamation », mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994, est défini comme « l’action d’amalgamer et le résultat de cette action ».

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : « un des plus grands secrets de la chimie », c’est de trouver « une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer ». Des orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : « l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine ».

 

Le sens figuré « moderne » est attesté en 1431 : « mélange d’éléments hétérogènes », mais l’attestation reste isolée jusqu’à ce que Voltaire emploie amalgame dans ce sens figuré en 1744 : « le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre » (grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré apparaît dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : « amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (« cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions » et « son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence »). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : « mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » et illustré de ces exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs » et « cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités ». Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes (« ensemble hétérogène » : « Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau », 1842) ou à des choses : « mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires » et, en parlant de la création artistique, « mélange, combinaison ».

 

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne – en un mot : dernier cri -, est, selon les académiciens (édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est « employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus malhonnête encore, c’est l’imputation d’amalgame, laquelle consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : « pas d’amalgame entre les musulmans et les musulmans, entre le pareil et le pareil, entre le même et le même, entre l’islam et l’islam, entre les barbus et les barbus, entre les niqabs et les niqabs, entre les assassins d’enfants et les assassins d’enfants, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ». Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le soleil brille, quand il brille (« pas d’amalgame entre le soleil et le soleil ») est dans l’ordre de leur monde : le mot est arabe, l’amalgame est leur être.

 

10 mars 2012

Musique

 

 

 

Emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, musique est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est nommé alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante. La musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire). Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les Muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des mœurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions de la poésie ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Selon Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis), il est possible de « juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ».

Dans les autres dictionnaires, musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française,1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1835) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique », mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, ce qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

20 février 2012

Autisme

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos « soi-même », pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : « Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt », ce qui, vu l’état de nos connaissances, relève du pur délire obscurantiste – mais ce délire est bien peu de chose, comparé à l’obscurantisme dans lequel se complaisent depuis plus d’un siècle « sciences » humaines et sociales. De l’allemand, le mot passe en français en 1923, où cette maladie – car c’en est une - devient un thème de la philosophie morale et un argument de dissertation de potaches, comme dans cette définition du Traité du caractère (Emmanuel Mounier, 1946, Le Seuil) : « psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés ».  

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas une maladie, mais une « attitude mentale spéciale aux schizophrènes », qui se caractérise « par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure » (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants, attitude (de l’esprit) est anodin. Les mots ne servent qu’à nier la maladie, comme dans cet autre extrait du Traité du caractère : « Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées ».

L’autisme est une maladie grave qui est due à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Les dernières hypothèses cliniques – en voie de confirmation – portent sur des bactéries qui passent dans le sang et affectent le cerveau, ce qui entrouvre la voie d’une guérison possible. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste ne distingue pas la voix humaine d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique et psychanalytique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. L’obscurantisme a triomphé grâce, entre autres « penseurs », à Bettelheim, qui a usé de son aura pour abuser son monde. Pour lui, c’était la famille, et la seule famille, qui provoquait l’autisme : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé chez les enfants la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants, comme jadis on brûlait pour sorcellerie (imaginaire, cela va sans dire) des femmes après les avoir soumises à la question. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

L’obscurantisme n’a pas touché le seul autisme, mais toute une série d’activités humaines : la lecture par exemple. Les mêmes charlatans (« mêmes » parce qu’ils illustrent les mêmes sciences humaines) ont convaincu des milliers de maîtres que la lecture, cette si belle activité et toute récente dans l’histoire de l’humanité, était affaire de globalité et que l’on pouvait lire un texte en se contentant de le parcourir des yeux, sans même reconnaître les traits, les points, les boucles dont il était fait. Il a fallu attendre Stanislas Dehaene (cf. Les Neurones de la lecture, 2007, Odile Jacob) pour que soit enfin démontré que la lecture dite globale, infligée pendant près de quarante ans à des millions d’élèves, n’était qu’une illusion et que tout le fonctionnement réel des aires du cerveau infirmait ces billevesées, que l’Education nationale a érigées en vérité absolue pendant près d’un demi-siècle. Dans l’enseignement de l’histoire, le même obscurantisme sévit, quand les « problèmes » (qui ne sont que de l’idéologie) se substituent à la chronologie disparue, laquelle a été pendant des siècles le pilier de l’histoire.

 

Le XXe siècle serait, dit-on ou croit-on, celui du progrès : tout aurait progressé, affirme-t-on. Ce qui a progressé surtout, c’est ce que les Lumières pensaient avoir terrassé, à savoir les ténèbres, comme si les éclairés des sciences humaines et sociales d’aujourd’hui n’étaient plus que des illuminés qui ramènent la connaissance à quelques formules magiques.  

17 février 2012

Désintégration

 

 

Ce nom, dérivé du verbe désintégrer, est récent. C’est donc un mot moderne, attesté en 1871 et que Littré enregistre dans le Supplément publié en 1877 de son Dictionnaire de la langue française (1863-72). C’est un « néologisme », écrit-il, qu’il définit comme « l’action qui détruit l’intégrité d’un tout ». Les exemples qui en illustrent le sens sont extraits d’ouvrages de géologues et d’anatomistes. Moderne et savant, les spécialistes de sciences politiques en font aussitôt leur miel. L’un d’eux écrit en 1875 : « les théoriciens politiques, depuis plusieurs années, annoncent comme imminente la désintégration de l’empire turc », laquelle survient en 1920, avec quatre ou cinq siècles de retard pour le malheur des peuples que cet empire a soumis.

Les académiciens ignorent désintégration dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35) de leur Dictionnaire. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a pour synonymes désagrégation et destruction, en particulier quand il est employé par les atomistes : « réaction nucléaire spontanée ou provoquée (...) aboutissant à la transformation d’un noyau atomique en un ou plusieurs noyaux ou particules et s’accompagnant d’une émission d’énergie ». Ce sens est exposé ainsi par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « destruction spontanée ou provoquée du noyau d’un élément chimique, qui se transforme en d’autres éléments de masse atomique plus faible, avec libération d’énergie sous forme de radiations ».

L’atome étant ce qu’il est, surtout la fission, à la fois fascinante et terrifiante, le mot désintégration est passé dans les sciences sociales : pas de panique, non pas sciences, mais des idéologies psycho et socialisantes, pour désigner (tenez-vous bien !) la « perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde » (TLF) ou une « destruction » psychologique. Ce sens figuré est illustré dans le DAF par la désintégration de la personnalité sous l’effet de la torture, exemple qui est aussi cité dans le TLF et qui est extrait de L’Homme révolté de Camus. Oui, là est le cœur de la modernité. Moderne et savant, barbouillé de sciences psycho sociales, désintégration a tout pour plaire aux modernes modernissimes et aux modernes modernisant à l’envi et dernier cri. On comprend qu’il ait été choisi comme titre par un cinéaste qui, si son nom commençait par vrai, serait à coup sûr chef d’escadrille de bombardiers nucléaires et qui, pendant qu’il ne vole pas, touille les chaudrons bouillonnants de haine des officines idéologiques du gauchisme pleurnichard. Son film, qui traite du djihad, se résume à cette grande leçon de moraline assénée dans tous les médias : si des musulmans vivant dans des colonies islamiques établies en France s’engagent dans un djihad sans fin pour aller égorger ici ou là des chrétiens ou des juifs ou faire exploser des bombes au milieu d’infidèles, de femmes, d’enfants, de vieillards ou de prétendus koufars, c’est la faute de la France ou de la République ou des Français ou de la laïcité. Oui, si Mahomet a commencé à prêcher ses messages de haine en 611 et a lancé en 622 ses fidèles sur l’éternel sentier de la guerre, c’est la faute de la France. Oui, si le mouvement prétendument piétiste ou de réislamisation, dit tabligh, a été fondé en Inde dans les années 1920 et s’est diffusé dans le monde entier, c’est évidemment la faute de Hortefeux ou de Guéant, qui n’étaient pas encore nés. Oui, si la confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 en Egypte par le grand-père à Ramadan, c’est évidemment la faute de pas de chance ou de Voltaire ou de Sarkozy.

Voilà comment des filmeurs de musulmans écrivent l’histoire du monde. C’est du délire, mais ce délire s’explique parfaitement, car le carburant qui fait avancer ces filmeurs est un mélange de H et d’alcool à 90°.