04 juillet 2011
Procédure inquisitoire et inquisition
Les démêlés de M. Strauss-Kahn avec la justice américaine, quelque cours qu’ils suivent, auront eu le mérite de montrer aux Français qu’il existe, en matière d’enquête criminelle, deux procédures distinctes : une procédure accusatoire et une procédure inquisitoire (« procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l’initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès »). La première est en vigueur aux Etats-Unis et dans les pays dits « anglo-saxons » ; la seconde en France. Aux Etats-Unis, un procureur (« élu » au suffrage universel) et les services de police cherchent des preuves qui accusent tel ou tel criminel ; les avocats font l’inverse ; le juge (« élu » aussi) arbitre ; les jurés, lorsque le procès a lieu, tranchent seuls, sans l’assistance de magistrats professionnels. En France, c’est à un juge, dit « d’instruction », qu’il incombe de constituer un dossier en réunissant des preuves à charge ou à décharge – quitte à ce que la procédure, toujours secrète, s’étale sur plusieurs années. Les Français, peut-être pas tous les Français, du moins les seuls autorisés à parler, célèbrent l’indépendance du juge d’instruction. La procédure, dite inquisitoire et qui devrait être dite inquisitoriale, dont ils chantent les vertus, leur semble être la quintessence de la justice, alors qu’elle a pour origine l’inquisition honnie.
En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), le premier sens d’inquisition est, comme en latin, « recherche » et « enquête », même si les académiciens ajoutent que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève inquisition avec ce même sens de « recherche » et « enquête » et il cite une phrase (extraite du Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet, 1680), dans laquelle inquisition signifie enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Une inquisition est donc une enquête : étant donné l’état de la justice dans la France médiévale où l’on pouvait être exécuté sans preuve et sans enquête, « idéal » que Mitterrand, garde des sceaux en 1956 et 1957, rêvait de réintroduire en France sous le nom de « flagrant crime », l’inquisition a été un progrès. Au moins, les apparences étaient sauves ; une enquête était ordonnée. C’est au début du XIXe siècle que les juges chargés d’instruire un procès (à charge ou à décharge) ont été nommés juges d’instruction, alors qu’ils sont chargés de l’inquisition, au sens propre de ce terme. Déjà sévissait le « politiquement correct ». L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis « d’enquête » pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé. Il en va de même du journalisme d’investigation, dont Le Monde et Plenel se sont faits les spécialistes : ce n’est rien d’autre que de l’inquisition.
Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’inquisition est la « juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ». Dans les exemples cités, une majuscule est mise à Inquisition : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est nommé Saint Office. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion. Elle est (DAF, 1762) un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ».
Littré rappelle aussi qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète, et qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a condamné au bûcher. Elle disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, l’inquisition est l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.
De cela, on peut tirer une conclusion. La procédure inquisitoire « à la française » n’est pas aussi parfaite qu’on le dit : elle tient plus de l’inquisition que d’une procédure démocratique.
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01 juillet 2011
La langue de l'E.N.A. est-elle le français ?
La Constitution de la Ve République porte dans l’article 2, depuis la révision de 1992, que « la langue de la République est le français ». A lire le rapport qu’a rédigé le président du jury du concours 2010 d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration, on peut légitimement en douter. Certes, nulle part dans le texte de la Constitution, le législateur n’a défini ou décrit ou caractérisé ce qu’il nomme le français. Mais cela n’autorise pas pour autant un haut fonctionnaire, chargé de recruter de futurs fonctionnaires, à s’affranchir aussi légèrement de la haute idée que les rédacteurs de la Constitution, écrite dans une langue admirable de rigueur et de précision, se font ou ont pu se faire de la langue de la République.
Les erreurs de langue, syntaxe ou vocabulaire, dont ce rapport fourmille, auraient fait tache, il y a un demi-siècle, sous la plume d’un haut fonctionnaire, au temps où De Gaulle n’hésitait pas à corriger le français incorrect de ses ministres ou à leur donner quelques leçons d’expression écrite. Certaines sont bénignes : les numéraux (trente) écrits en chiffres (« il y a plus de 30 ans ») ; l’emploi étendu et fréquent du verbe permettre, non plus au sens d’autoriser ou de donner la permission, mais de « rendre possible » ; l’emploi de la préposition en à la place de à (« en début d’année 2010 » pour « au début de l’année 2010 ») ; des tics de langage en vogue (« vivre une expérience » pour « faire une expérience » ou même « vivre le service public ») ; des métaphores absurdes (« mesurer la lourdeur d’une tâche ») ; les innombrables antécédents (« le professionnalisme de l’équipe du service du recrutement et des évaluations de l’Ecole qui organise ces épreuves ») qui rendent malaisée ou aléatoire l’identification de qui (qui organise ? L’Ecole ? Le service ? L’équipe ? Le professionnalisme ?) et que les grammairiens au XVIIe siècle recommandaient d’éviter ; le déterminant leur (« leur grande gentillesse ») qui représente un nom singulier (« l’équipe ») ; la construction ambivalente du nom en vogue respect (« un grand respect de chacun des candidats » : est-ce les candidats qui respectent les membres du jury, comme l’indique la construction, ou les membres du jury les candidats, comme semble vouloir le dire l’auteur du rapport ?), etc. Il est des erreurs de langue moins bénignes : l’emploi de surprise à la place d’étonnée (« j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question » : personne n’a surpris la présidente en train de chercher une réponse) ; les tropes aventurés, dont cette synecdoque de mauvaise poésie : « ces compétences rassemblées ont permis de choisir » ; l’emploi fautif du déterminant possessif (« améliorer les conditions du concours et de sa préparation » au lieu de « et de la préparation qui en est faite ») ; des pour de devant un adjectif et un nom (« recruter de futurs fonctionnaires » et non « des futurs… ») ; le pronom démonstratif suivi d’un participe passé (« ceux remis aux candidats » pour « ceux qui sont remis aux candidats ») ; l’emploi étrange de questionnement à la place de question (« à mon questionnement, on me répondait que… ») ; l’absence d’accord du participe passé (« les échanges que j’ai eu sur ce sujet ») ; l’emploi impropre ou aventuré d’au-delà et de formalisés (« au-delà de tous ces critères bien formalisés, nous avons également unanimement considéré que… ») ; l’emploi de nature au pluriel, ce qui atteste que l’auteur du rapport ne comprend pas le sens de ce mot (« regrets majeurs… qui sont de natures très différentes ») ; la confusion entre le verbe voir et l’adverbe voire (« certains ont une origine rurale, voir paysanne ») ; etc.
L’essentiel, pourtant, n’est pas dans ces « broutilles », mais dans la répétition des mêmes faits de langue, dont certains relèvent d’une expression infantile qui détonne plus que les erreurs de langue, qu’elles soient ou non bénignes et tout à fait dans l’air du temps, dans un rapport de haut fonctionnaire destiné à être lu par des milliers de citoyens. Parmi ces faits de langue, il en est un qui semble mettre à nu l’imaginaire ou la sensibilité de l’auteur du rapport : l’emploi répété, systématique, obligé, attendu des adverbes et des constructions de sens intensif. L’auteur n’est pas « heureuse », mais « très heureuse » ; elle n’est pas « surprise », mais « très surprise » ; elle ne remercie pas ses collaborateurs, elle ne les remercie pas « vivement », elle les remercie « très vivement » ; un CV n’est pas « intéressant » (adjectif qui a un sens aléatoire), mais « très intéressant » ; il n’est pas « intéressant » de faire ceci ou cela, mais « très intéressant » ; le travail d’équipe n’est pas « riche », mais « très riche » ; une situation n’est pas « regrettable », mais « très regrettable » ; les critères ne sont pas « sélectifs », mais « très sélectifs » ; l’image que les candidats se font de l’ENA n’est pas « conformiste », mais « très conformiste » ; la marge de manœuvre n’est pas « grande », mais « trop grande » (auquel cas, ce n’est plus une « marge », mais un espace sans limite) ; etc. Ces très et trop répétés sans cesse (comme diraient les « jeunes », ce rapport est « trop ») sont couronnés d’autres formes qui disent à leur manière la force des sentiments, l’intensité de l’engagement et même la grande quantité de qualités. L’auteur du rapport ne se contente pas de constater la « gentillesse » des équipes ou « l’attention » dont elles font preuve à l’égard des candidats, elle se croit tenue de les qualifier de « grande » et d’« extrême ». De la même manière, le travail n’est pas agréable, il est rendu « le plus agréable possible » ; le respect est « grand », la curiosité et l’efficacité ne sont pas mesurées en intensité, mais en quantité (« beaucoup de curiosité », « autant d’efficacité ») ; la conscience n’est pas seulement de la conscience, elle est, comme le respect, « grande » et même plus grande encore (« si grande conscience ») ; etc. Les jugements sur les copies des candidats semblent parodier les appréciations portées par les professeurs de collège sur les bulletins trimestriels. Certes « l’orthographe et la grammaire sont satisfaisantes », mais il n’est pas indiqué le plus important, à savoir ce qui justifie, dans l’orthographe et la grammaire des copies, la satisfaction des correcteurs, dont les jugements, si ces correcteurs écrivent aussi bien que le président du jury, devraient sans doute être revus. De même, « les introductions et les conclusions (sont) souvent insuffisantes », sans qu’il soit précisé ce dont elles manquent. Ou encore, « le niveau des connaissances est globalement « moyen », souvent insuffisamment précis », sans que l’on sache à quoi réfèrent ces adjectifs et l’adverbe insuffisamment.
Ces faits de langue, qui semblent propres aux adolescents, valent-ils pour une « signature » de fraîcheur ? Naguère, il était entendu qu’un fonctionnaire a le devoir d’accepter la mission qui lui est confiée, surtout si cette mission est une marque d’honneur, comme présider le jury d’un des plus prestigieux concours de recrutement de la République ou de la Nation. Désormais, il semble qu’une telle mission puisse être refusée ou que, si elle est acceptée, c’est pour de tout autres raisons que le service de l’Etat ou l’intérêt général, par exemple des raisons « militantes », comme attirer dans sa chapelle, à dire vrai minuscule (« « ma spécialité », le développement durable »), quelques hauts fonctionnaires, ou des raisons de curiosité journalistique : « comparer le cursus et les motivations des futurs énarques avec ceux de mes camarades et de moi-même, il y a un peu plus de 30 ans ». La même naïveté sous-tend l’établissement du profil du « haut fonctionnaire idéal ». Celui-ci doit avoir « un grand sens du service public », « une capacité de raisonnement et d’argumentation », de « l’ouverture d’esprit », des « capacités d’adaptation », une « belle « force d’âme » » (« savoir prendre position et exprimer des avis, faire des propositions et vouloir les défendre, être capable de « s’engager » en parole »), « une grande capacité à « entraîner » et donc à être un bon « manager » à la fois par son écoute et son attention aux autres, etc. » ; en outre, il doit « être dépourvu d’arrogance et de fatuité » et faire preuve « d’originalité et de créativité »… Que penser alors de l’incongruité de cette conclusion qui annule cet inventaire de vertus ? « En résumé (…), la définition du candidat idéal pouvait se résumer à une définition simple « celui ou celle que nous serions prêt à prendre dans notre équipe et avec qui nous aurions envie de travailler dans les années à venir » ! » Ce n’est pas d’un point d’exclamation qu’il faudrait clore cette définition, mais d’une dizaine de ces points d’ironie que Voltaire aurait voulu que l’on introduisît dans la ponctuation du français. Une des conclusions, à savoir « comme les jurys précédents, nous avons regretté l’usage de phrases stéréotypées sur les souhaits des candidats… », s’applique au rapport lui-même. Il semble donc que l’Etat ne soit plus ce monstre froid que l’on accuse d’être, mais une Mère universelle ; qu’il ne soit plus le seul détenteur de la violence légitime, mais un copain ou une copine ; qu’il ne soit plus le principal ou seul producteur de normes collectives, mais un médiateur ou un entremetteur ou un accompagnateur de la mondialisation.
Ce qui, dans ce rapport, a attiré l’attention des commentateurs, ce n’est pas l’expression écrite, plate, naïve et souvent fautive, mais le conformisme imputé aux candidats. Leurs « tenues » sont ou seraient des « uniformes » (costume cravate, tailleur noir, anthracite ou bleu marine) et elles ne sont même pas à « la taille » des candidats. Seuls quatre candidats ont échappé à l’uniformité en se vêtant « d’un corsage », de « deux vestes et une cravate colorées », d’un « pantalon de velours ». De cette uniformité de couleurs et de formes, l’auteur du rapport en infère chez les candidats une conception conformiste de la fonction publique, qui est ou serait confirmée par leur volonté « de plaire au jury », leur « refus de prendre position », de « donner un avis ou de faire des propositions », etc. Il est impossible de se prononcer sur le conformisme imputé aux candidats : est-il avéré ? Fictif ? Est-ce chez un fonctionnaire, qui a pour mission d’appliquer la loi, une tare ? Et qu’est-ce que le conformisme ? Quand un mot n’est pas défini, il est possible de l’appliquer à tout et à son contraire, de sorte qu’on est toujours le conformiste de quelqu’un, conformiste pouvant être décliné à l’infini en idiot utile, béni oui-oui, larbin, idiot de service, rebelle, etc. En revanche, si l’on définit le conformisme comme la soumission à des mots d’ordre répétés partout et par tout le monde, surtout par les puissants et dans les médias, alors, on peut dire que, si les conformistes étaient aviateurs, le président du jury de ce concours serait chef d’escadrille. Tous les poncifs du jour sont invoqués comme dans une cérémonie rituelle, en particulier la fameuse diversité, urgente et nécessaire, qui, seule, pourrait sortir l’Etat, la République, la Nation, la France des abîmes dans lesquels ils s’enfoncent lentement. La diversité se rapporte au sexe : il n’y a pas ou il n’y aurait pas assez de femmes admises à l’ENA. Pourquoi s’arrêter aux seules femmes et ne pas prendre en compte, conformément à l’infinie diversité des pratiques sexuelles, les homos, les bis et les trans-, les pervers et les perverses, etc. La diversité est géographique (beaucoup de candidats ont obtenu le baccalauréat dans une académie de province) et sociale : « origine rurale, voire paysanne », « milieux modestes », mais la très sainte diversité est gommée par la formations reçue, souvent à l’IEP de Paris. Elle est aussi ethnique, mais insuffisamment ethnique. Parmi les énarques de 2010, il y a « quelques enfants d’immigrés de première ou de deuxième génération » (il manque la troisième génération, comme dans les slogans ânonnés dans les rues) « en provenance de pays méditerranéens mais aussi d’Europe de l’Est », « mais le pourcentage reste faible », regrette le président du jury. Pour établir la diversité dans les faits, la solution est d’ouvrir le concours de l’ENA à tous les hommes, de quelque pays qu’ils soient ressortissants, et de les autoriser à rédiger dans une autre langue que le français. Très rapidement, la haute fonction publique ressemblerait à celle de l’ONU, de l’UNESCO, du FMI, de l’OMC ou de la FAO : 2% de Français, mais 20% d’arabes, 30% de Chinois ou de noirs, etc. Elle serait à l’image du monde : un kaléidoscope de costumes, de langues, de sexes, de croyances, de cultes, etc. Voilà qui devrait ravir Madame le président du jury.
La République, est-il dit dans la Constitution de la Ve République, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On ne distingue pas les citoyens suivant leur « origine ». Apparemment, à l’ENA et dans la haute fonction publique, on ne lit pas la Constitution.
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29 juin 2011
Islamophobie
Islamophobie est un terme récent. Il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Il est dans Le Petit Robert depuis sept ou huit ans et défini comme le définissent les musulmans, les militants de l’islam politique, les salafistes et tous ceux qui se prosternent devant les barbus de Téhéran, et qui tentent, en usant de ce mot frelaté, d’imputer du racisme à tous ceux qui osent (mais ils ne sont pas nombreux) émettre la moindre critique à l'encontre de l’islam ou des musulmans. La présence d’islamophobie dans ce « dictionnaire » Robert est tout à fait dans l’ordre des choses qu’impose son éditeur, célèbre pour son esprit collabo.
La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie, qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un « symptôme névrotique », qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée » (Trésor de la langue française). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qui doit rester tabou ou a l’audace de penser ce qu’il est interdit de dire, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la Déclaration des droits de l’homme (1789), il est accusé de maladie mentale. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est folie. La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, devient taboue à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie. Ce qui menace en France, c’est l’obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.
Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.
La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.
La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.
07:15 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF, Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : islam, religion, christianisme
26 juin 2011
Conversion
En latin, conversio désignait un mouvement circulaire. Les conversiones astrorum étaient les « révolutions des astres », les Romains croyant au retour périodique de toute chose. Ce mot s’appliquait aussi comme en français aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a pris le sens de « conversion » (religieuse) ou de « retour à la vraie foi ».
En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens « d’action de se convertir à une religion ». Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : « action de tourner » (« ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil ») ; et au XIVe siècle, celui de « changement d’une chose en une autre », qui est d’usage parmi les alchimistes. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : « transmutation, changement ». Il est suivi du sens religieux : « il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien ». Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : mystique ou anagogique et morale, elle affecte les façons de vivre. D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le mot « se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut » ; « il se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes » (« conversion à droite, à gauche, quart de conversion »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire (« changement de croyance, de mœurs, de mal en bien ») la remarque judicieuse que voici : « dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs ».
Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : « en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse » ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie (« la conversion des écus en pièces de cinq francs ») et à la jurisprudence (« la conversion d'un procès civil en procès criminel ») et il s’étend à la médecine : « conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre ». Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens « d’action de tourner », à la mécanique (« centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner ») ; à la marine (« mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments évoluant »), aux unités de mesure (« conversion des toises en mètres »), à la politique (« la conversion du gouvernement en despotisme »), à la logique (« changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération »), à l’arithmétique (« proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer »), à l’algèbre (« conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue »), à l’astronomie (« conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés »). Le sens religieux est exposé en dernier, après tous ces sens relatifs aux sciences ou à la société. Littré, qui était agnostique et anticlérical, ne tient pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : « action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ». Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : « Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme » ou de l’islam : « la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique ». Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une « fête qui se célèbre le 25 janvier » et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : « retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait » ou étendu : « retour à une bonne conduite » ; ou même qu’il s’applique aux opinions : « changement d’avis sur quelque point important ».
L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme le changement du mal en bien : c’est « en termes de religion », « le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses » ou même, dans un sens plus large, « le retour à une bonne conduite » ; le sens religieux est à peine plus important que le sens sociale : « il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques » (« conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique »). Il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité (« transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant »), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, (« conversion du plutonium 239 en uranium 238 »), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit (« conversion de saisie immobilière en vente volontaire »), de la chimie (« conversion du sucre en acide carbonique »), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire (« loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs »), de la psychanalyse (« mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique »). Le mot est d’usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou « consécration divine » de l’eucharistie : « opérée par les paroles mêmes du Christ », elle « change la nature » du pain et du vin et en fait « le sacrement du corps et du sang du sauveur ».
Même le sens religieux attesté au XIIe siècle perd peu à peu de sa force (« retour à la pratique religieuse ») ou de son caractère religieux (« complète transformation spirituelle et morale ») pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : « fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées ». Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : « conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution ». Ce peut être aussi le « fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc. ». La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : « sa conversion à l’islam est récente ». Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, l’islam : la France subit tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).
Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’est vrai ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont « construit » ou le construisent.
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24 juin 2011
Bactérie
Le mot, relativement récent, est attesté en 1842 sous la forme pseudo-latine bacterium, puis francisée en 1845. Bacterium a été fabriqué en 1838 à partir du grec baktêrion, diminutif de baktêria, qui signifie « bâton » et si les bactéries ont été nommées ainsi, c’est qu’elles apparaissaient au microscope sous la forme de bâtonnets. La définition qui en est donnée en 1842 est assez confuse : « le plus petit des infusoires (que) l’on doit le confondre souvent avec le premier degré de développement des autres bacteriums et des vibrions (...), le bactérium termo, le premier terme en quelque sorte de la série animale ». La confusion est sans doute aggravée par infusoire, emprunté au latin scientifique infusorius, où le mot désigne les animalcules qui se développent dans les infusions végétales (1764), c’est-à-dire des êtres vivants, dont la réalité était assez mal connue et comprise alors, mot que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « terme d’histoire naturelle ; classe comprenant les animalcules qui se développent dans les infusions végétales et animales, et qu'on n'aperçoit qu'à l'aide du microscope ; ils sont pourvus d'un épiderme, de cils, et, à défaut de cils, d'organes du mouvement de forme déterminée » et les lexicographes actuels (Trésor de la langue française, 1971-94) ainsi : « Animal unicellulaire le plus souvent microscopique, vivant dans les liquides et se développant dans les infusions végétales » et « au pluriel », « classe de protozoaires pourvus de cils vibratiles à la surface du corps et de deux noyaux dans le cytoplasme ».
Le mot bactérie est relevé par Littré (DLF, 1863-77) qui le définit confusément : « infusoire végétal, possédant une faculté de locomotion qui se retrouve dans beaucoup de conserves. Les bactéries jouent dans les tissus et les humeurs des êtres organisés le rôle destructeur des principes immédiats que jouent les champignons microscopiques appelés ferments » ; la définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) n’est guère plus précise : « terme de biologie, microbe se reproduisant par segmentation. Il désigne aussi une sorte de bacille ».
Grâce aux progrès accomplis au XXe siècle par les biologistes dans la compréhension du vivant, le mot bactérie va enfin trouver une définition à peu près stable, qui correspond assez bien à la réalité de ce que le mot désigne et qui isole assez bien la classe d’organismes à laquelle appartiennent les bactéries : « Biologie, micro-organisme unicellulaire le plus souvent dépourvu de chlorophylle, résistant selon son espèce à une chaleur inférieure à 100 ou à 120o, visible seulement au microscope, se reproduisant par scissiparité et dont les deux principales formes sont les microcoques et les bacilles » (TLF, 1971-94) et « (en microbiologie) microorganisme unicellulaire et procaryote, se multipliant habituellement par scission » (DAF, édition en cours). Heureusement, les exemples qui illustrent ces définitions permettent, à ceux qui n’ont pas vu d’images prises au microscope, de se représenter assez précisément ce que sont les bactéries : « la flore du sol est prodigieusement variée. Les Bactéries y causent de profondes modifications chimiques. Les plus importantes touchent les constituants organiques mais ne laissent pas indifférents les éléments minéraux. Les Bactéries pétrifiantes, les Actinomycètes filamenteux et saprophytes méritent une mention spéciale » (1963, Encyclopédie de la Pléiade) et « on applique le terme de bactéries, qui, étymologiquement évoque une forme de bâtonnet, à des micro-organismes qui sont aussi bien sous forme de coques (cocci), de spirilles, etc. Il est plus logique de parler de microbes; le terme micro-organismes est beaucoup plus général et ne caractérise pas essentiellement les microbes et les bactéries. Les bactéries sous forme de bâtonnet sont plus communément appelées bacilles » (1968) ; ou encore, ces exemples d’académiciens : « des bactéries non pathogènes existent chez l'homme sain et dans le milieu extérieur ; l’application du génie génétique aux bactéries a permis de fabriquer industriellement de nombreuses molécules ».
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21 juin 2011
Primaires
Voilà encore un mot moderne, bien qu’il ait été emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est moderne, parce qu’il est récent, étant attesté en 1789 seulement (c’est donc un mot « révolutionnaire »), et qu’en deux siècles, le mot s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Il est moderne encore parce qu’il en est fait un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité (domaines social, administratif, politique, économique, juridique : assemblée, élection, école, enseignement, délinquant, etc. primaire ; caisse primaire de sécurité sociale ; secteur primaire, etc.) et que les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire : la botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière), couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière), divisions primaires, narcissisme primaire, etc.).
Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations qui laissent pantois. Ainsi, dans le Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, il est écrit ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, encore de la propagande digne de la Grosse Bertha ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française.
Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont vingt ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Si des primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle, c’était pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.
En 1835, les académiciens définissaient primaire ainsi : « qui est au premier degré en commençant », et ils ajoutaient : « il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, que de chemin parcouru ! Le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Le mot a eu un succès si vif que, employé comme nom, par ironie et sans doute à partir du sens premier : « qui est du premier degré en commençant », il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) ou « péjorativement », « en parlant d’une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » et « en parlant d’une idéologie, d’une doctrine, d’un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que craignent aujourd’hui les mécréants, non pas pour eux, mais pour leur pays, c’est que les « primaires » cuisinées par les Verts et les socialistes depuis près d’un an (et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, des embûches, peaux de banane, subterfuges, magouilles, etc. grâce aux journaleux et médieux complaisants) ne méritent bientôt l’épithète de primaires dans le sens péjoratif qu’en indiquent les lexicographes.
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20 juin 2011
Irréligion
On pourrait croire que ce nom, attesté en 1527 et emprunté au latin, irreligio, « impiété », est sorti de l’usage moderne tant il est d’un emploi rare. Pourtant, ni les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ne le mentionnent comme vieux ou vieilli. Il est vrai que, ce mot étant le contraire de religion et les religions ayant disparu (sauf une évidemment qui veut s’imposer au monde entier), la règle est l’absence de religion ou irréligion (auquel cas on dit athéisme ou indifférence ou agnosticisme), de sorte que la religion a pris la place de l’ancienne impiété des Romains ou des Français des siècles antérieurs.
La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.
Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Ce « siècle-là » est devenu le nôtre, comme si les académiciens avaient annoncé jadis la réalité d'aujourd’hui. Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : aujourd’hui, en Occident, l’irréligion est la religion de tout le monde.
Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses).
Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment-colle, une glu super adhérente, tout idéologique, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité larmoyante avec les précaires et les intermittents, le Hamas et le Hezbollah, les RSAistes, les SDF, les sans-papiers, les femmes voilées, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, etc. manifestations qui émanent de la volonté d’aveugler les masses de peur qu’elles ne cherchent à s’émanciper.
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14 juin 2011
Sidération
Sidération, sidérer, sidérant, sidéré
Pendant un peu plus de quinze jours, les malheurs, assez pitoyables, de M. Strauss-Kahn auraient plongé « l’opinion française » (comprendre les seuls journaleux, médieux, communicants, fils de pub., militants, mais pas le peuple) dans un état de profonde sidération. En apprenant l’affaire dans laquelle leur « champion » est impliqué, ils auraient été sidérés.
Emprunté du latin sideratio, défini dans le Dictionnaire latin français, 1934, comme la « position des astres (pour interpréter la destinée) » et « l’action funeste des astres et surtout du soleil » (avant de sortir de la salle de bains du palace Sofitel de New-York, M. Strauss-Kahn aurait dû, par précaution, observer les astres : il y aurait vu ce qui allait lui arriver, à moins qu’il ne soit resté trop longtemps au soleil dans la matinée), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans deux sens : médical (1549 « nécrose, gangrène ») et astrologique (1560 « influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne » et « terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres », sans les illustrer de quelque exemple que ce soit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : « astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé » ; « médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc. ». Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : « fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines ».
Les emplois modernes de sidération, au sens de « très grande surprise », « stupéfaction », qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent. Il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français Lexikon de Sachs et Villate au sens de « frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine ». En 1895, Paul Valéry l’emploie au sens « d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un », comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier « mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre » (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : « surprendre profondément quelqu’un » (synonymes : abasourdir, stupéfier). De même, le participe présent et adjectif sidérant a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de « qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur » (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : « c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles » (Journal, 1889). L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de « frappé d’un anéantissement subit des forces vitales » (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de « frappé brusquement d’une profonde stupeur ». Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : « comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse » (Raboliot, 1925) et de La Varende : « elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait » (1941).
De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus, sideris, au sens « d’étoile, astres, ciel », le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point ». D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : « retour à la même étoile »), jour sidéral (1832 : « le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne »).
Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les journaleux qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité et qui sont frappés de « sidération » en apprenant, non pas les frasques sexuelles de leur champion (ce dont ils se doutaient), mais que ces frasques sexuelles puissent conduire en prison un homme aussi riche, aussi bien, aussi intelligent, aussi compatissant, aussi sympa, et cela aux Etats-Unis d’Amérique, pays de la liberté. C’est le monde réel, qu’ils ont pris l’habitude de regarder comme s’ils étaient sur la lune, qui les sidère, et non le silence éternel des espaces infinis.
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11 juin 2011
Purifier, purification
Emprunté au latin purificare, ce verbe est attesté à la fin du XIIe siècle et, pendant huit siècles, il n’a pas eu, comme d’ailleurs le nom purification, le sens politique qui est le sien dans le Modernistan depuis quelques décennies, par exemple dans les emplois « purifier un pays » ou « purification ethnique ».
Ces deux mots ont appartenu d’abord au vocabulaire de la religion et à celui de la morale. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la purification est la « cérémonie que pratiquaient les Juifs par laquelle ils se purifiaient de leurs souillures » et « l’une des fêtes de la Vierge que l’Eglise célèbre en mémoire de l’ancienne purification prescrite par la loi des Juifs » et le verbe purifier s’emploie suivi de compléments tels que « âme » ou « cœurs » ou « soi-même » (« se purifier de ses taches »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), la purification « est une oblation que les femmes qui relèvent de couches offrent au prêtre avant que d’entrer à l’Eglise » et « c’est aussi une fête qu’on célèbre le 2 février en mémoire de la purification que fit la Sainte Vierge après ses couches au Temple de Jérusalem suivant les cérémonies observées dans la Loi de Moïse », tandis que « purifier se dit figurément en choses spirituelles » (exemples : « l’âme se purifie par les sacrements ; un cœur contrit et purifié est une agréable offrande à Dieu ; les Turcs et les Indiens croient qu’en se lavant et purifiant le corps, ils purifient aussi leurs âmes »). C’est aussi le sens que relèvent les académiciens dans les différentes éditions du DAF, par exemple dans la quatrième, en 1762 : « on dit aussi purifier le cœur, purifier les intentions pour dire en retrancher tout ce qu’il peut y avoir de contraire à la vertu, à l’innocence et à la droiture. Les orateurs chrétiens disent quelquefois, en s’adressant à Dieu, Seigneur, daignez purifier mes lèvres, pour dire faites en sorte que mes discours soient purs et salutaires ».
De ce point de vue, les emplois du verbe purifier suivi de compléments tels que langue ou style (DAF, 1762 : « on dit purifier la langue, purifier le style pour dire en ôter les défauts ») sont extrêmement valorisants pour la langue et le style qui, de ce fait, sont haussés au niveau de l’âme, du cœur, des intentions et exigent autant de soins et même de respect sacré de la part des usagers – c’est-à-dire des desservants – que le culte, les cérémonies, la liturgie, la religion. De cela, les modernes, évidemment, n’ont que faire, puisque, pour eux, le sacré, le culte, la culture n’ont pas plus d’importance qu’un ciron.
Ce sens moral et religieux, qui est historiquement premier et de toute évidence plus important que les autres, va finir par passer au second plan au fil des siècles, concurrencé qu’il est par le sens matériel et l’emploi en chimie : « opération chimique par laquelle on rend plus pur quelque métal » (Richelet, op. cit.) ; « nettoyer, ôter ce qu’il y a de sale et d’impur dans quelque corps » (Furetière, 1690) ; « rendre pur, nettoyer ce qu’il y a d’impur et de grossier ; purifier l’air, l’eau, les métaux, le sang ». Les modernes sont en quête d’air pur ou d’eau pure, mais ils se gaussent de la langue pure ou du style pur. L’air pur est synonyme de beauté et de plaisir ; la langue pure de laideur ou de fascisme. Ils abhorrent la seconde pureté, qui tient du culte et de la culture, pour mieux adorer la première, qui relève de la matière ou de la chimie. Cela ne les a pas retenus non plus de louer les peuples, arabes ou noirs ou turcs, etc. qui ont mis en œuvre la purification ethnique et raciale ou religieuse sur une grande échelle et qui continuent à la pratiquer.
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10 juin 2011
Saint : orthographe
à Amédée ou @@, lecteur assidu de la Nouvelle langue Française
Les académiciens se prononcent sur cette difficulté à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1835). En fait, ils n’émettent pas de règle ; ils constatent des usages :
« En général, écrivent-ils, le mot Saint prend une majuscule et se joint par un trait d’union au substantif qu’il modifie, lorsqu’il forme avec ce dernier un nom qui ne s’applique point à un saint, ou qui ne s’y rapporte plus que d’une manière indirecte : La ville de Saint-Germain en Laye; le village de Saint-Cloud ou absolument Saint-Germain en Laye, Saint-Cloud ; la rue Saint-Honoré ; le faubourg Saint-Jacques ; la porte Saint-Antoine ; l’hôpital Saint-Louis ; la prison de Sainte-Pélagie ou absolument Sainte-Pélagie ; l’ordre de Saint-Lazare ; une croix de Saint-André ; le poème des Saisons par Saint-Lambert ».
Les remarques de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) sont plus précises :
« Saint se joint par un trait d’union avec les noms de saint et signifie le jour où l’on célèbre la fête du saint ; il est féminin. La Saint-Jean, la Saint-Pierre, etc. L’église Saint-Germain, l’église Saint-Gervais, et, absolument, au masculin, Saint-Germain, Saint-Gervais, l’église qui est sous l’invocation de saint Germain, de saint Gervais. On remarquera qu’alors on écrit Saint avec une majuscule, la Saint-Jean, tandis que, quand on nomme le saint, on ne met ni majuscule ni trait d’union, saint Jean. Quand ces noms deviennent noms de localité ou autres, on les écrit comme pour la fête, c’est-à-dire avec un trait d’union et une majuscule à Saint : la ville de Saint-Germain, la prison de Sainte-Pélagie, la croix de Saint-André, l’ordre de Saint-Lazare, la rue Saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques, la porte Saint-Antoine ».
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les remarques sont plus complètes qu’en 1835 :
« En règle générale, le mot Saint placé devant un nom propre s’écrit avec une s minuscule quand il s’agit d'une personne mise au rang des bienheureux. Le roi saint Louis. Au contraire, il prend une majuscule et se joint par un trait d’union au nom qu’il modifie, dans tous les autres cas, où il forme avec ce dernier un nom nouveau qui ne se rapporte plus que d’une manière indirecte à un saint personnage. La ville de Saint-Germain-en-Laye ou absolument Saint-Germain-en-Laye. La rue Saint-Honoré. La porte Saint-Antoine. L'hôpital Saint-Louis. L'ordre de Saint-Lazare. Une croix de Saint- André. C'est aujourd'hui la Saint-Louis ».
Ce sont ces « règles » ou ces « usages » qui sont rappelés dans le Trésor de la langue française (1971-94) :
« Avec une minuscule et sans trait d’union devant le nom du personnage qu’il qualifie : saint Paul, saint Jacques; à cela, une seule exception: saint Louis ou Saint Louis (voir Larousse de la Langue française : « on écrit cependant Saint Louis avec une majuscule pour désigner Louis IX »).
Avec une majuscule et le trait d’union pour nommer la fête mise sous l’invocation du saint, une ville, une rue, une église, un ordre, etc. consacrés au saint : l’église Saint-Pierre, l'ordre de Saint-Louis, boulevard Saint-Germain ».
Selon les auteurs du Code typographique (édition de 1989), les mots saint, sainte, saints, saintes s’abrègent en St, Ste, Sts, Stes, avec t, te, ts, tes en exposant, « sur la demande de l’auteur et seulement lorsque ces mots se rapportent à un monument, à un lieu-dit, à une rue… Lorsqu’ils désignent un nom de personne, ces mots doivent toujours se mettre au long ».
Pour ce qui est de l’usage ou non de la capitale à Saint, ces auteurs reprennent la règle énoncée dans le DAF en 1935 et dans le TLF.
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07 juin 2011
Prolétaire
Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».
D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.
Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).
Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).
Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.
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29 mai 2011
Innocence
Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.
Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».
Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !
Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.
On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.
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26 mai 2011
Oligarchie
Oligarchie est un emprunt au grec, langue dans laquelle il a pour sens « pouvoir exercé par un petit nombre de personnes » ou « gouvernement politique où l’autorité souveraine est entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Ce mot est attesté à la fin du XIVe siècle dans les traductions qu’a faites Oresme des grands écrivains de l’Antiquité : « Et de l’aristocratie on tourne par transgression ou corruption en oligarchie » ou « de peu de gens vient le prince pour le bien commun, et c’est aristocratie, ou pour leur propre profit et c’est oligarchie ». Autrement dit, selon Oresme, ce qui fait converger l’aristocratie et l’oligarchie, c’est le « petit nombre de ceux qui exercent le pouvoir » ; ce qui les distingue, c’est le bien commun, objectif à atteindre dans la première, absent dans la seconde, où il est remplacé par le seul « intérêt ».
Il est enregistré dans les anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680) : « mot qui vient du grec et qui veut dire le gouvernement de peu de personnes » ; Furetière (1690) : « empire, gouvernement de peu de personnes » (exemples : « les politiques de l’Ecole disputent si l’oligarchie est préférable à la démocratie ou à la monarchie » ; « les Républiques de Gênes, de Venise sont des Etats oligarchiques, qui sont gouvernés par les nobles seulement ») ; les académiciens (de 1694 à aujourd’hui : « forme de gouvernement où l’autorité souveraine est détenue par un petit nombre de personnes, de familles ; l’oligarchie de Sparte ; par métonymie, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce type de gouvernement, une oligarchie constituée de propriétaires terriens) ; Littré (1863-77 : « gouvernement politique où l’autorité est entre les mains de peu de personnes ».
Les anciens lexicographes tentent généralement de rester neutres et évitent d’exprimer la répulsion que leur inspire l’oligarchie. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), dictionnaire dans lequel la définition est aussi une condamnation : « la puissance usurpée d’un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d’un Etat devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu’un peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d’un petit nombre d’hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l’usurpation. Chez les Romains le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu’ils parvinrent à se rendre les seuls maîtres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur courage et éteint leur amour pour la liberté, préparèrent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs ». Il est vrai que cette répulsion est partagée trois siècles plus tard par les modernes que nous sommes, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) dans lequel se condensent quelques-uns des traits négatifs (petit nombre, classe sociale restreinte, privilégiés) prêtés au système oligarchique : « système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée », ce qui rend compte que ce terme, par analogie, ait pu s’étendre hors de la politique : « (dans une entreprise, un organisme, etc.) organisation dans laquelle le pouvoir de décider, de diriger appartient à un petit nombre d’individus » et « groupe restreint de personnes dominant l’activité d’un pays dans un secteur donné ». Ces traits négatifs se rencontrent aussi dans la définition du DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « par extension, dans une entreprise, un organisme, un secteur d’activité, mode de fonctionnement donnant le pouvoir de décision à un groupe restreint de personnes ».
Le succès de ce nom dans la langue actuelle tient, non pas à son sens propre ou premier, puisque de très nombreux pays au monde sont des démocraties et que les oligarchies, au sens politique de ce terme, ne se rencontrent que dans quelques pays, dont l’Arabie saoudite (chut, il n’est pas conseillé de le dire), mais à son sens étendu et au fait que les affaires, les médias, la production de richesses, les décisions qui engagent des milliards d’hommes, relèvent d’un petit groupe de quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes : la nouvelle oligarchie ou les nouveaux oligarques, lesquels ne sont pas nécessairement russes ou anciennement membres du PCUS, mais dirigent des groupes de pression, président l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, dirigent des banques et des sociétés de communication ou des chaînes de télévision, font dans le show biz ou dans le charity business.
09:09 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france
23 mai 2011
Présomption d'innocence et présumé innocent
Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc.
Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ?
Quand elle était garde des sceaux (des sots et des sottes), Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.
Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un violeur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de violeur, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.
Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».
Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.
Dans la langue française, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.
Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle DSK devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?
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20 mai 2011
La Conquête n'aura pas pour suite La Quéquette
Les seuls à envier le sort, à dire vrai pitoyable, de Monsieur Strauss-Kahn sont les milliers de malheureux, innocents pour une bonne partie d’entre eux, qu’humilie chaque jour la belle justice de la Patrie des Droits de l’Homme et qui, pour certains d’entre eux, croupissent dans les geôles de la Mère des Arts, des Armes et des Lois, sans que quiconque, même pas Aisselle et les Hesseliens, s’en indigne, sans que les journaleux du monde entier prennent leur défense, sans que les politiciens leur expriment quelque solidarité que ce soit. M. Strauss-Kahn était près d’entrer triomphant et « traînant tous les cœurs après soi » au Capitole ; on l’a retrouvé gisant et à demi mort au pied de la Roche tarpéienne. Il n’y a rien de neuf dans ce bref séjour en prison, ni dans cette inculpation. Tout a été dit sur des millions de destins semblables depuis que l’homme est homme et tout ce qui en est dit n’est que redite, répétition nauséeuse, éternel ressassement, sauf ce qui est caché, à savoir la signification politique et sociale, sur laquelle pèse le couvercle noir et lourd de l’omerta.
Monsieur Strauss-Kahn est l’un de ces idéologues immensément riches qui ont décidé il y a quinze ans environ que la gauche et le parti socialiste devaient abandonner le peuple français à sa déréliction. En bref, finis les pauvres, les ouvriers, les paysans, les prolétaires, les chômeurs, les exploités, les dominés, etc. (sauf si ces pauvres sont immigrés, noirs, arabes et musulmans, auquel cas ils restèrent des élus) et vivent les riches, les exploiteurs, les nantis, les dominants, la classe moyenne supérieure, les consultants, les communicants, les publicitaires, les manipulateurs de symboles, etc. Il est la nouvelle classe que « privilégie » la gauche : des millions de dollars, d’euros, de yens, de livres, etc., mais plus de francs, sauf s’ils sont suisses ; des appartements luxueux sur tous les continents ; des palais là où il faut en avoir pour être (Marrakech) ; plusieurs passeports ; des voitures de luxe ; des suites dans les palaces à 3000 $ la nuit ; des costumes à vingt ou trente mille dollars pièce ; des cautions de 5.000.000 de $ ou plus ; des dispositifs de protection et de surveillance à 200.000 $ par mois (dispositifs contre lesquels s’indignent habituellement tous les élus socialos, cocos, trotskos, maos, etc.) ; une existence de nabab, de pacha oriental, d’émir pétrolier, de grand financier international. Voilà ce qu’est la « gauche » nouvelle. « Nouvelle » ? Pas tant que ça : elle a près de trente ans.
Ce que s’autorise Monsieur Strauss-Kahn, c’est le droit de cuissage féodal - "droit" qui n’est qu’une fiction et n’a jamais eu d’existence, mais que la mythologie de gauche prêtait aux "seigneurs" du Moyen Age et que les grands propriétaires latifundiaires d’Amérique et d’Afrique se sont approprié ; et grâce auquel ils s’autorisaient à sauter les femmes et les filles de leurs serfs, paysans, obligés, domestiques, etc. Que Monsieur Strauss-Kahn saute les militantes, les camarades, les filles et les femmes de militants, les femmes ministres, députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, les journalistes, les femmes et les filles de ministres, de députés, de sénateurs, etc., cela n’a pas de signification sociale ou politique. Après tout, quand on est député et que l’on a un mari vieux, rabougri, impuissant, mou, il vaut mieux s’envoyer en l’air avec un chaud lapin, un peu brutal, atteint de priapisme et ithyphallique, plutôt que passer de longues nuits blanches à mourir de désirs. Mais dans la suite du Sofitel, un grand seigneur de la finance internationale a sauté, agressé ou violé une femme de ménage, noire qui plus est et d'origine africaine. Pour lui, elle n’était que de la chair fraîche à consommer sans modération. Cette « baisade », comme dirait Flaubert, est une caricature de l’exploitation éhontée et sans scrupule des pauvresses par les millionnaires blancs, arrogants et immoraux, qui croient qu’ils vivent encore aux temps bénis des colonies. La stratégie de défense pour laquelle a opté Monsieur Strauss-Kahn est de la même farine de gauche que les rapports de force et même "de domination", comme on dit en sciences sociales, qui caractérisent le pire des impérialismes. La malheureuse femme de ménage va être livrée en pâture à des armées d’avocats et de détectives, qui vont l’accuser de tous les péchés imaginables pour disculper le millionnaire.
Devant ce mariage du cynisme et de l’argent qui coule à flots, la "gauche", si elle était "de gauche", devrait au mieux se taire, par décence ou par compassion pour son porte-drapeau, au pis exprimer sa solidarité envers la travailleuse africaine, immigrée (sans doute une ex-clandestine et sans papiers), qui fait un métier de pauvre pour élever dignement sa famille et la faire échapper à la misère. Or, ce qu’on entend, ce sont des indignations à s’en étouffer sur la présomption d’innocence bafouée, des lamentations de grenouilles de mosquée sur les menottes, la prison, la rudesse de la police, et même l’effroi devant l’égalitarisme de la justice américaine qui traite les délinquants et les criminels de la même manière, sans ménagement, qu’ils soient pauvres ou millionnaires, "sans distinction de sexe, de race, de statut social".
Oui, ce que montre ce fait divers, c’est que la "gauche" ne ressemble en rien au mythe, moral et généreux, qu’elle s’est forgé d’elle-même et qu'elle diffuse partout complaisamment. On peut être sûr que le film La Conquête n’aura pas la suite qu’il mérite et qui aurait eu pour titre La Quéquette.
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17 mai 2011
Franc-maçon, franc-maçonnerie
Le mot est attesté en 1735 sous la forme maçons-libres (Confrérie des Maçons-Libres) et deux ans plus tard sous les formes free-maçons et francs-massons. C’est un emprunt de l’anglais freemason (free « libre » et mason « maçon »), attesté depuis la fin du Moyen Age pour désigner des ouvriers itinérants et qualifiés qui utilisaient entre eux des signes conventionnels secrets et dont les confréries ont accepté d’intégrer des personnes qui n’exerçaient pas un métier du bâtiment.
Le mot français entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1835 (sixième édition) et suivi d’une définition rudimentaire : « qui est initié à la franc-maçonnerie » (il a été reçu franc-maçon ; une loge de francs-maçons), laquelle est exprimée ainsi dans la huitième édition (1932-35) : « membre de la franc- maçonnerie », tout en étant illustrée des mêmes exemples qu’en 1835. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est tout à fait identique : « celui qui est initié à la franc-maçonnerie » (« une loge de francs-maçons »). C’est dans les articles consacrés dans ces mêmes dictionnaires à la franc-maçonnerie, articles sommaires, mais de type encyclopédique, que l’on peut prendre connaissance de ce qu’est la franc-maçonnerie et de ce que sont les francs-maçons : « Association secrète qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l'architecte et du maçon, et dont les membres se réunissent dans des lieux qu'ils appellent Loges » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) et « Association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges » (Littré, 1863-77). Ces définitions sont, comme l’exige la déontologie lexicographique, objectives, sans parti-pris, pleines de retenue. Il est impossible de trancher sur les sympathies ou les antipathies que pourraient nourrir leurs auteurs à l’encontre de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons. Il n’en va pas tout à fait de même dans les dictionnaires actuels, entre les lignes desquels perce une admiration discrète pour la chose décrite, admiration discrète qui est sans commune mesure avec les articles « militants », « engagés » et dithyrambiques que Pierre Larousse consacre aux francs-maçons et à la franc-maçonnerie dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1863-90). Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, une « association de caractère spiritualiste et d’inspiration philanthropique, visant au progrès moral, matériel et social de l’humanité, dont les structures sont apparentées aux corporations du Moyen Âge ; ses membres sont reçus par cooptation, dans des loges d’orientations philosophiques diverses et selon un rituel initiatique et secret », les termes à connotation méliorative (« société rationnelle », « fraternité », « philanthropique », « progrès moral, matériel et social de l’humanité »).
C’est dans la définition des sens figurés et étendus que les lexicographes modernes laissent voir les faces sombres et obscures de la franc-maçonnerie : « Entente, complicité, solidarité qui règne entre personnes ayant entre elles quelque chose de commun : sexe, profession, idée, sentiment, idéal » (TLF) et surtout : « Par analogie et souvent péjoratif, solidarité agissante qui s’exerce entre les membres de certains groupements d’intérêts, de certaines professions » (DAF, neuvième édition), face sombre à laquelle Maistre fait allusion dans cet extrait de 1782 : « Souffrez, Monseigneur, qu’on vous exhorte, au nom de tous les maçons qui ne déshonorent pas ce titre, d’employer pour le bonheur de l’humanité l’influence impérieuse que vous aurez nécessairement sur l’assemblée projetée ».
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14 mai 2011
Changer
Voilà un des rares verbes qu’affectionnent les politiciens, ceux-ci préférant ordinairement les noms ou les adjectifs, qui n’engagent à rien, sinon à abuser les croyants, aux verbes, qui désignent des actions ou des actes, surtout quand ils sont employés à l’infinitif, forme verbale qui exprime une injonction. En 1981, c’était « changer la vie » ; en 2012, ce sera « changer de civilisation ». Bien entendu, personne ne se fait d’illusion sur les réalités que feront advenir ces verbes. En 1981, ce fut « changer de vie », et non pas « changer la vie ». Des petits bourgeois étriqués, habitués à compter, habillés de bric et de broc, économisant sur tout, même sur la nourriture, vivant en ladres, roulant en 2 CV ou en R 4, se sont retrouvés tout d’un coup (de baguette magique, évidemment, comme Cendrillon) sous les ors des palais, détenteurs des clefs des coffres-forts publics, passés de la R 4 à la R 25… En 2012, changer de civilisation donnera les mêmes résultats : la Porsche à la place de la R 25, les costumes happy few Cerruti ou Dior plutôt que les Brummel de 1981 et la barbarie mondialisée submergera la civilisation…
Lire, dans les anciens dictionnaires, les articles consacrés à changer, c’est voir confirmé le caractère dérisoire et bouffon des injonctions de politiciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, changer, c’est « se défaire (d’une chose) pour en prendre une autre en la place » : changer sa vieille vaisselle pour de la neuve ; changer toute sa maison ; changer d’habit, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de place, de pays, de vie, de maître, de langage, de couleur, de visage. Dès 1694, l’exemple qui illustre ce sens est déjà changer de vie, ce qui montre que les injonctions politiques sont intemporelles et éternelles, mais changer de maître illustre bien ce que les politiciens tiennent pour du changement. Changer de civilisation n’est pas enregistré en 1694, pour la bonne raison que le mot civilisation n’existait pas alors. L’emploi le plus éloquent de changer est celui du proverbe : changer son cheval borgne contre un (cheval) aveugle, lequel a pour sens « changer une chose qui n’est pas bonne contre une plus mauvaise », c’est-à-dire tomber de Charybde en Scylla, expérience malheureuse qu’ont faite les Français en 1981, en passant de Giscard au pétainiste Mitterrand, et qu'ils feront peut-être en 2012 en passant d'un "néo-conservateur américain à passeport français" (dixit le Parti socialiste) à un milliardaire sans frontières à passeports multiples, mais toujours dans des palais luxueux, comme le suggèrent de plus en plus de journaleux.
Il est un emploi qui explique sans aucun doute le succès de l’injonction verbale changer dans le discours politicien. C’est celui qui est défini par « convertir, transmuer une chose en une autre » (DAF, de 1694 à 1935) et illustré par ces exemples : Dans le Sacrement de l’Eucharistie, le pain est changé au Corps de notre Seigneur ; aux noces de Cana Jésus-Christ changea l’eau en vin ; la femme de Lot fut changée en une statue de sel ; ce chimiste (comprendre alchimiste) se vante de pouvoir changer toutes sortes de métaux en or. On est là dans l’inconscient même des politiciens. Ils se prennent en même temps, quand ils répètent le verbe changer, pour le Christ ou pour les charlatans de l’alchimie. Pour l'un et pour l'autre, puisqu’ils sont les nouveaux croyants d’une religion sans transcendance (des Christ sans Dieu) et les desservants d’une liturgie occultiste et magique qui fait changer de vie et qui transforme la barbarie en horizon ultime de la civilisation.
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12 mai 2011
La dernière des langues (suite)
La langue française selon Voltaire (L’Encyclopédie, article « français »
La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romane prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.
A la fin du dixième siècle le français se forma. On écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d'aujourd'hui. Le roman de Philomena écrit au dixième siècle en romain rustique n'est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, & qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, & plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands, marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; & les mots latins furent tous abrégés selon l'usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d'Auguste Août, de Junius Juin, d'unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque qu'on avait si longtems parlée à Marseille.
On commença au douzième siècle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d'Aristote; & vers le seizième on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, & tant d'autres. Quoique la langue s'enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l'italien déjà perfectionné, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance régulière. François premier abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin, usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble, ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très stérile en termes nobles & harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; & c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu'Amiot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.
Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'élévation & d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les Philosophes & les Médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, & acquit enfin dans le siècle de Louis XIV la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.
Le génie de cette langue est la clarté & l'ordre, car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Coesaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui allongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien & l'anglais; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées & de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits, qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.
La liberté & la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.
Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée.
Quelques changements que le temps & le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième & du dix-huitième siècles serviront toujours de modèle. On ne devait pas attendre que le français dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant près de douze cents ans; & des maitres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut - être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd'hui à celui des Anglais en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanité.
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Constitution
Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).
A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».
C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines, votées en 1793 (An I) et 1795 (An III).
En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».
Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage »), mais faux, appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.
Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.
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09 mai 2011
Quota : il y a quota et quota
Voilà un mot qui empeste la modernité. Il n’est ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77). Il est attesté la première fois en 1927 dans Les États-Unis d'aujourd'hui, ouvrage d’André Siegfried, qui était professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : « fraction d’une chose ou d’une masse indivise » et, au figuré, « part proportionnelle »). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne ; enfin dans les enquêtes d’opinion.
En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de « contingent » et de « pourcentage déterminé, imposé ou autorisé » (Trésor de la Langue française, 1971-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : « depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer ». Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné. Le nom quota est aussi employé par les sciencieux du social. Dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, à la manière de la belette de la fable, le temps se gâte comme chez Pierre Loti. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à « sonder » en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans l’échantillon, à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.
En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du « racisme », s’indignent les antiracistes, leurs affidés et leurs séides. On se demande ce que le racisme vient faire dans cette galère, sinon diaboliser ceux qui ont émis le vœu de fixer des quotas. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des « minorités visibles » à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est donc une idéologie de pacotille qui décide, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal.
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08 mai 2011
La dernière des langues
Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).
Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)
« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.
L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.
Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.
Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?
On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.
Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.
Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.
(…)
Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…
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05 mai 2011
Discrimination
Ce nom est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle. Littré l’enregistre dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-77). C’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la « faculté de discerner, de distinguer », écrit Littré, qui cite Robot : « ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence ». Il entre dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de « action de distinguer avec précision ». Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : « faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées », « il y a là une discrimination difficile à opérer ».
Le sens « idéologique » actuel se développe dans les années 1960, emprunté à l’anglais discrimination et au verbe to discriminate, lesquels ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (make a difference between good and bad books ; treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France, mais cela ne dissuade pas les académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. Le sens historique, « action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs » (« discrimination entre le vrai et le faux »), est complété par le sens idéologique : « action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables ». Les exemples cités se rapportent, le premier, à la Constitution (« la loi s’applique à tous sans discrimination »), le second aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid : « la discrimination raciale ».
Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce qui distingue les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un « traitement inégal ». S’il n’y a pas de « traitement inégal », le sens est positif, comme dans « il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale ». Sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : « souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables », comme dans les exemples « on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non » et « le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs ». Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans la loi d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats.
Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à la seule urgence idéologique et à la volonté mafieuse des consciencieux du social de diaboliser tout ce qui se rapporte à la France. Aussi on fabrique de toutes pièces des discriminations et la lutte contre les discriminations imaginaires est un fromage pour les associations lucratives sans autre but que le lucre. La preuve de ce caractère fictif des discriminations a été apportée par les études qui portent sur les CV anonymes qui sont obligatoires dans huit départements. Dans les départements où ces CV ne sont pas en usage, les personnes dont on prétend qu’elles sont victimes de discriminations, c’est-à-dire celles qui ont un nom et un prénom qui ne sont pas français et qui sont immigrées ou enfants d’immigrés, ont autant de chance d’obtenir un entretien d’embauche que celles qui ont un nom français et qui sont d’ascendance française. En revanche, avec des CV anonymes, les postulants à un emploi, dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont « issus de la diversité », ont trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que ceux qui sont français, mais dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont français. La raison en est simple : les CV anonymes sont mal rédigés, bourrés de fautes de syntaxe et d’orthographe, pleines de « trous », etc. et ils attestent un très faible niveau de formation de la part des postulants.
Donc, les imputations de discrimination portées contre la France et les Français et venant d’étrangers ou de « divers » sont des imputations injurieuses et ouvertement racistes, du même ordre que celles qui tiennent les Juifs pour des mangeurs d’enfants (musulmans), des buveurs de sang (arabe) ou qui les tenaient pour les membres d’un peuple déicide.
14:40 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france
02 mai 2011
Colonie
En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.
C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».
Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).
Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).
Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ?
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29 avril 2011
Gribouille
Ce nom, attesté au milieu du XVIe siècle, est dérivé du verbe gribouiller au sens de « tracer de façon maladroite et confuse des signes ».
C’est à la fois un nom commun que les lexicographes des siècles passés (Le Curne de Sainte-Palaye, Furetière, 1690, Thomas Corneille, 1694) relèvent au sens de « vendeur de petits meubles » et un nom propre désignant un personnage qui est le type même de la stupidité, de sorte qu’il est employé surtout dans le proverbe malin comme Gribouille, qui se jette à l’eau peur de la pluie. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge que les deux emplois ne sont pas liés : « on dit que gribouille signifiait autrefois marchand de bric-à-brac ; mais il est plus vraisemblable que Gribouille est un nom fictif tiré de gribouiller : celui qui gribouille, qui confond tout ».
C’est dans ce dernier sens qu’il apparaît dans les dictionnaires, à compter de 1842 (Barré, Complément au Dictionnaire de l’Académie française : « (vieille langue) marchand de bric-à-brac » ; « il s’est dit ensuite pour un homme sans intelligence, un niais » et « fin comme Gribouille qui se cache dans l’eau crainte de pluie, expression proverbiale, qui se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre »), puis chez Littré (1863-77, Dictionnaire de la langue française : « usité seulement dans cette locution Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, laquelle se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre » ; on dit aussi « faire comme Gribouille ») et chez les académiciens (DAF, 1879 : « mot populaire qui n’est usité que dans cette locution proverbiale : il est fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui par crainte d’un mal se jette dans un pire », définition qui est reprise dans les éditions suivantes, en 1932-35 : « Il ne se dit, par allusion à un personnage populaire, que dans la locution Fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui, par crainte d’un mal, se jette dans un pire » (« il est très familier », est-il ajouté) et dans la neuvième édition, en cours de publication : « par allusion à la formule Fin comme Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas se mouiller, il se dit d’un personnage naïf et malavisé qui, pour éviter un mal, se précipite dans un autre qui est pire ». Ce que notent les lexicographes actuels, c’est un emploi étendu du mot, non plus comme nom propre désignant un personnage singulier, fût-il un type social, mais un nom commun. Ainsi les académiciens dans les exemples qu’ils citent (neuvième édition) : « Dans cette affaire, il s’est conduit en gribouille ; c’est une politique de gribouille, une politique qui mène au contraire de ce qui était souhaité » ; et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Personne désordonnée, naïve et sotte, qui se précipite dans des difficultés plus grandes que celles qu’elle veut éviter » (gouvernement de gribouilles, les gribouilles de la littérature : « pour lui faire éviter l’écueil de la propagande, ils l’y jettent à coup sûr »).
C’est à partir de ce type populaire que la Comtesse de Ségur a imaginé un personnage de roman, Babylas Thibaut, borné et niais, dit Gribouille (in La Soeur de Gribouille, 1862), parce qu’il ne cesse de créer des embarras à sa famille, et qui se comporte comme le prévoit le proverbe, se jetant dans un ruisseau pour protéger de la pluie son costume neuf. Ces façons de faire devenues proverbiales, le nom propre a été employé comme nom commun pour désigner des politiques, des façons de gouverner, des théories. Ainsi, cette charge contre l’homéopathie : « se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure, c’est le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d’une théorie » (fin du XIXe siècle). De quasiment tous les hommes politiques ou notoires de l’oligarchie ou représentants de l’intelligentsia, on pourrait dire de cette manière que, depuis trente ans ou plus, ils sont des gribouilles, ils mènent des politiques de gribouille, ils énoncent des théories de gribouille : en bref, ce sont de véritables Babylas Thibaut.
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28 avril 2011
Invasion du Maghreb
Dépêches d'agences
Plus de quarante mille Français, miséreux et affamés, ont tenté, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour trouver un refuge ou un asile au Maroc, en Algérie, en Tunisie.
Les gouvernants et les autochtones de ces pays condamnent cette invasion, dont ils sont une nouvelle fois de plus victimes et ne tolèrent pas la présence sur le sol sacré de leur patrie de ces "racistes", "colons", "envahisseurs", "croisés", "impérialistes", "voleurs".
D'après une radio libre de Tunis, plus de dix mille d'entre eux se seraient noyés, leurs rafiots ayant été éperonnés par les vedettes des garde-côtes. Les survivants ont été immédiatement mis aux fers et parqués dans des camps de concentration, les gouvernants de ces pays enfin démocratiques exigeant de la France qu'elle verse d'importantes sommes pour faire face à l'entretien et au rapatriement de ses ressortissants.
Les imams ont appelé au djihad contre les infidèles et les candidats à la guerre sainte aiguisent leurs rasoirs à égorger, au cas où les réfugiés ne seraient pas immédiatement rejetés à la mer.
En France, les députés, les sénateurs, les journalistes, les responsables d'associations antiracistes ont condamné avec virulence cette invasion. Le premier secrétaire d'un grand parti humaniste a déclaré fièrement : "s'ils ont faim, qu'ils aillent crever sur la banquise, plutôt que de manger le pain de nos amis maghrébins ". Un maire, qui est un ami de la Tunisie éternelle, a menacé des foudres de l'enfer tous les morts-de-faim qui tenteraient de trouver un asile au Maghreb, arguant qu'il refusait de céder ses amis tunisiens à qui que ce soit, surtout pas à des individus louches.
Ces dépêches d'agences sont purement imaginaires et n'ont évidemment aucun rapport avec quelque situation ou événement que ce soit.
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26 avril 2011
Cathare
Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.
Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.
Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94), patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».
Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».
Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.
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24 avril 2011
Génocide arménien
Le 24 avril 1915, il y a quatre-vingt seize ans, commençait le génocide arménien ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, la deuxième (ou la troisième) phase de ce génocide, après celle de 1894-96 et celle des années 1908-1913 et avant l'ultime phase, puisque, entre 1920 et 1923, l’armée turque a mené une guerre sans merci pour empêcher les Arméniens d’établir un Etat en Anatolie orientale, territoire qui avait toujours été leur, mais dont les Turcs s’étaient emparés, et que les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, avec l’accord des autorités ottomanes, leur ont re-concédé dans le traité international signé à Sèvres.
Les Arméniens vivent une tragédie sans fin. Non seulement les Turcs ont exterminé à peu près la moitié du peuple arménien entre 1894 et 1923, mais encore ils refusent de reconnaitre ce génocide, s’indignant quand quelques voix timides osent évoquer des réparations (de droit au retour, il n’est pas question) ; pis même ils approuvent et justifient de tout l’enthousiasme dont ils sont capables l’extermination d’un peuple – femmes, enfants, vieillards compris – au nom de la supériorité absolue de leur race et de leur religion. Aussi bien les dirigeants politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, que le peuple turc, même les Turcs établis en Europe, tiennent ce génocide pour la plus belle et la plus nécessaire action accomplie au XXe siècle. C’est sans doute pour cette raison que depuis près de quarante ans, les dirigeants de l’UE ont pris langue avec les autorités turques pour faire entrer le pays qu’elles représentent dans l’Union européenne.
Pour la première fois depuis x années, une chaîne de télévision - en l'occurrence Arte - a diffusé en "prime time", le mercredi 20 avril, un documentaire, assez rigoureux, à peu près impartial et fondé sur des faits historiquement avérés, sur le génocide (ou tentative d'extermination de tout un peuple) dont les Arméniens ont été les victimes de 1894 à 1923, et cela - ce qui n'est jamais rappelé par les auteurs du documentaire - sur leur propre territoire, l'Anatolie. De ce point de vue, c'est un cas d'école pour illustrer le concept (Deleuze et Guattari) de déterritorialisation, lequel, en dehors des tragédies subies par les Acadiens, Arméniens, Indiens d'Amérique, est spécieux et vain. Bien entendu, on peut regretter que les auteurs du documentaire aient seulement signalé les premiers massacres de 1894 à 1896 (près de 200000 morts tout de même), de même que les pogroms survenus entre 1908 et 1913. Ces faits auraient pu être analysés comme des prodromes ou comme des invariants, car ils infirment la justification (état de guerre et alliance supposée des Arméniens avec les ennemis de la Turquie) que les Turcs ont donnée à l'extermination des années 1915-16. De même, les auteurs du documentaire passent très vite sur la guerre de 1920 à 1923 menée par l'armée turque et Mustapha Kemal pour ne pas appliquer le traité de Sèvres - guerre qui s'est achevée par la victoire de la Turquie, cinq ans après la défaite de 1918 et par un traité, celui de Lausanne, aux termes duquel toutes les revendications turques ont été satisfaites et le traité de paix antérieur, celui de Sèvres, annulé, ce qui a eu pour effet d'anéantir tout retour des survivants arméniens en Anatolie orientale, le retour des Grecs en Asie mineure et l'établissement d'un Etat kurde. On peut regretter aussi que le facteur religieux qui interdit, sous peine de mort, à tout infidèle de s'affranchir de son statut de dhimmi ait à peine été signalé (très timidement, comme pour s'excuser) et que les versets du Coran au nom desquels le génocide a eu lieu n'aient pas été cités.
Les auteurs de ce documentaire qui sont Allemands ont eu le mérite ou le courage (n'exagérons rien : c'est peut-être l'effet de l'habitude prise par les intellos allemands de se flageller) de faire porter une partie de la responsabilité politique du génocide de 1915-16 sur les autorités du deuxième Reich et sur les officiers généraux de l'armée allemande, dont l'Empire ottoman et les Jeunes Turcs étaient les alliés, et de montrer, par des images saisissantes, en particulier celles de ces wagons de bestiaux, dans lesquels étaient entassés des Arméniens des provinces de l'Ouest pour être déportés vers les déserts de Mésopotamie (c'est la ligne Berlin Istanbul Bagdad, dont la construction a rendu si fiers les Allemands), que ce génocide est en quelque sorte matriciel et qu'il annonce celui dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 : même volonté politique, même utilisation des forces de l'Etat (gendarmerie, administration), même organisation systématique, même volonté de piller les biens de ceux qui ont été exterminés, même soutien d'une partie importante de la population turque, kurde et arabe, même situation de guerre.
Comme Arte est aussi une chaîne politique et que rien de ce qui y est montré n'est diffusé au hasard ou que tout obéit à des intentions politiques et idéologiques (dans une certaine mesure, ce documentaire reste fidèle à la reductio ad hitlerum dont Arte est spécialiste - surtout le mercredi soir, dans les émissions "historiques"), on peut se demander, en analysant la "conjoncture", ce qui a poussé cette chaîne, qui est généralement turcophile, c'est-à-dire qui prend parti depuis trente ans pour les Turcs, qu'ils soient établis en Allemagne ou en Europe, qu'ils soient au pouvoir en Turquie ou qu'ils veuillent intégrer l'Union européenne, à diffuser un documentaire aussi ouvertement hostile, non pas au pouvoir du DKP, mais aux positions négationnistes de ce pouvoir et de l'Etat turc, des rues ou des écoles portant le nom des trois principaux concepteurs du génocide et de fiers monuments ont été érigés à leur mémoire, pour les célébrer.
La raison principale est la mort du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné ou exécuté en 2007 - journaliste de "gauche" et de réconciliation, fier d'être turc et persuadé que la Turquie peut redevenir "multiculturelle", ce qu'elle a cessé d'être en 1923. A la mort de Hrant Dink, plus de cent mille personnes ont défilé dans les rues d'Istanbul pour protester contre cette exécution. Les auteurs du documentaire ont cru voir dans ces manifestations les signes annonciateurs d'un frémissement de l'opinion turque. En fait, ils prennent leurs désirs pour des réalités : la Turquie compte plus de 70 millions d'habitants; la manifestation a eu lieu à Istanbul, où habitent des survivants des anciennes "communautés" de l'Empire ottoman, c'est-à-dire des autochtones, quelques milliers de chrétiens, arméniens ou autres, et de juifs, ainsi que des alévis. De toute évidence, ce sont ces minorités qui ont manifesté, et non le peuple turc, musulman et fier de l'être, et qui tient le génocide dont leurs arrière grands-parents se sont rendus coupables pour un haut fait de leur histoire. De la part des auteurs du documentaire, c’est regarder l’histoire par le petit bout de la lorgnette – ce qui vaut mieux que de se bander pieusement les yeux pour ne rien voir.
18:49 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, politique, christianisme
22 avril 2011
Célébrité et célébrités
Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».
Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).
Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités.
10:56 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, culture, france
19 avril 2011
Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau
Comme beaucoup de Chiliens ou de jeunes gens d'origine chilienne, Calimero a cru que la France était la patrie des droits de l'homme où la liberté - dont la liberté d'expression - était sacrée. Mal lui en a pris. Ou, plus exactement, il a fait l'expérience de la vérité à ses dépens. Quel crime a-t-il commis ou, pour dire les choses plus justement, quel crime n'a-t-il pas commis pour être condamné à trois mois de prison avec sursis et à x milliers d'euros d'amende ? Car, en France, on peut aller en prison pour ne pas avoir commis ni crime, ni délit. Il a acheté un Coran, en a détaché deux pages, dont il a fait des avions en papier, qu'il a lancés, comme ceux du 11 septembre 2001, non pas contre deux tours, mais dans une cuvette, à laquelle il a mis le feu (un petit feu de rien du tout), et, pour éteindre ce feu, il a pissé dans la cuvette. Pour son malheur, il a filmé cette "performance", car Calimero se prend pour un artiste - pas n'importe quel artiste, un vidéaste -, et il a diffusé sa vidéo sur une web télé amateur.
Chaque jour, des milliers de Français brûlent des papiers dans leur jardin ou de vieux journaux ou des livres dont ils ne savent que faire et qui ne valent rien. Personne ne fait d'eux des criminels. Pourtant, le vidéaste Calimero a été poursuivi pour incitation à la haine raciale. Oui, il s'est trouvé un procureur qui, pour tromper son ennui, a décidé de poursuivre l'artiste, ce qui implique flics, auditions, garde à vue, défèrement, procès, instructions, pièces à conviction, jugement, travail des huissiers.... C'est qu'on est en France, ex-patrie des droits de l'homme et feue la patrie de la liberté d'expression. Désormais les vidéastes savent qu'ils sont des criminels en puissance et qu'ils s'exposent aux pires avanies - au minimum à la Bastille.
Pendant une semaine, les chaînes de télévision, qui défendent toutes, mordicus, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, la liberté d'expression et l'art moderne, ont montré une photographie représentant un crucifix dans l'urine, signée de Serrano. On aurait aimé voir sur les écrans l'oeuvre de l'artiste vidéaste Calimero. Censure, aucun des vigilants de la liberté n'a osé la montrer. Le dénommé Lambert se targue partout de défendre l'art moderne et il a acheté très cher la photographie de Serrano. Mais, à aucun moment, il n'a proposé à Calimero de lui acheter sa vidéo. Tiendrait-il les vidéastes pour des sous-artistes ou pour des non-artistes ? Croirait-il encore à cette notion fasciste de hiérarchie des arts ? Le Musée d'Art moderne d'Avignon a exposé la photographie de Serrano. Pourquoi n'a-t-il pas exposé la vidéo de Calimero.
Oui, les deux artistes que sont Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau. Serrano ne monte que sur des yachts de luxe, Calimero sur des barquasses près de couler. A moins que ce qui les sépare sur l'échelle des valeurs artistiques ne soit tout autre chose, non pas leur art ou prétendu art, mais les sujets qu'ils traitent. De cela, il faut sans doute conclure que l'islam est tabou et le christianisme de boue ou que l'islam bénéficie de la clause de la religion la plus favorisée, alors que le christianisme ne mérite que les décharges publiques ou les fosses septiques. Cela veut-il dire que la France n'est plus laïque ? A quoi bon des débats sur la laïcité ? Les temps sont venus aussi de changer la Constitution de la Ve République pour y faire apparaître le nouveau statut de l'islam et l'interdiction de toute image d'avion en papier.
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18 avril 2011
Déterritorialisation
Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.
La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe dé -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.
De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».
C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.
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15 avril 2011
Humanisme
Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.
Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».
Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités.
Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.
La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.
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12 avril 2011
Pacifier, pacification
Pour ce qui est de ce verbe et du nom qui en dérive, ce n’est ni le sens (« établir la paix »), ni l’origine (en latin, c’est facere pacem, « faire la paix »), ni l’histoire (le verbe est attesté au XIIIe siècle et le nom au XIVe siècle et en sept siècles, le sens n’a guère évolué), qui soulèvent des difficultés, mais l’emploi qui en est fait dans la novlangue des médias à propos des banlieues, dites « sensibles », et autres quartiers ou « cités », dits ou dites « populaires » ou « en difficulté » ou « défavorisés (es) », banlieues et quartiers ou cités que l’on souhaite voir enfin pacifiés (es) ou dans lesquels (les) il est demandé aux « communautés » d’entretenir entre elles des relations « pacifiées »…
Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien ce seul emploi qui est relevé par les auteurs de dictionnaires, et cela depuis le XIIIe siècle, le processus de pacification s’appliquant, non pas entre deux ou plus de deux Etats en guerre, mais à l’intérieur d’un même Etat : pacifier les différends, un Etat, les troubles, les esprits, quand il eut pacifié toutes choses, Henri IV pacifia le royaume, une province pacifiée (exemples du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication) ; « édits de pacification, édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion » (DAF, neuvième édition, le mérite des académiciens étant de rappeler que l’Edit, dit « de Nantes » (1598), a pour dénomination exacte « édit de pacification »). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il en va de même : pacifier, c’est « rétablir la paix » dans un espace politique donné, mais c’est aussi faire cesser des différends ou des troubles et « rétablir le calme » (pacifier les esprits) dans une région ou dans une ville. Tout cela est dit avec beaucoup de fermeté dans l’article pacification du DAF (quatrième édition, 1762) : « le rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines » (édit de pacification ; travailler à la pacification des troubles) et « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques ou des différends entre des particuliers ; et c’est dans ce sens qu’on dit c’est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends ». Ces sens sont aussi relevés à l’article pacifier de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) de ce même dictionnaire : « rétablir la paix, l’ordre dans un pays, une région » et « apaiser, ramener au calme ». La seule guerre qui puisse être interrompue (ou continuée) par un processus de pacification est la guerre civile ; les autres guerres, celles qui opposent des Etats, s’achèvent par la défaite d’un camp ou sa capitulation ou par un armistice. En 1945, il n’a pas été nécessaire de pacifier l’Allemagne ; il a suffi de la menacer d’une destruction totale pour empêcher toute nouvelle guerre.
Ainsi, l’emploi de pacifier et de pacification dans la novlangue des médias est conforme à l’histoire de la langue française. La raison d’être de l’Etat français, ce n’est pas de rétablir la paix en Libye ou en Côte d’Ivoire, mais de la rétablir là où elle est menacée, dans les cités, les quartiers, les banlieues. Il est un emploi éloquent de pacification que relèvent les académiciens et dont ils notent qu’il est un euphémisme : c’est celui qui a été en usage dans l’ancien empire colonial. En Algérie, entre 1954 et 1959, il n’y a pas eu de guerre, mais une campagne de pacification ; de même dans le Maroc, alors sous mandat français : « (pacification) est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (la pacification du Rif). C’est au sujet de l’Algérie que De Gaulle a employé en 1959 ce terme, mais sans euphémisme : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». En Algérie, l’ironie de l’histoire a voulu que tous ces progrès (pacification, démocratie, progrès social), voulus par la France, s’interrompent brutalement en 1962 et que, par un effet de vases communicants et à mesure que les populations du Maghreb se déversaient en France, l’ardente nécessité de la pacification traverse la Méditerranée pour devenir la seule urgence de la France. Les emplois médiatiques de pacifier et de pacification sont un moyen de dire les « non-dits » ou de briser les tabous : c’est une façon détournée ou indirecte de dire que la guerre civile menace ou mine la France.
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07 avril 2011
Beautés du monde réel
France
On apprend que huit ou neuf jeunes gens ont lynché un jeune noir, parce que ce jeune noir, âgé de 18 ans, draguait une jeune fille qui n'était ni de sa race, ni de sa "cité", mais qui était de la "race" et de la "cité" des lyncheurs, lesquels, n'étant pas français, n'ont même pas été soupçonnés de racisme. Tout cela se passe, non pas en Tunisie, Libye, Algérie, Maroc, etc. , mais en France, pays raciste, comme chacun sait. Les lyncheurs sont au collège ou au lycée, et pendant, dix ans ou plus, ils ont suivi des enseignements sur la grandeur incomparable de la culture arabo-islamique, par rapport à laquelle la culture française n'est que de la m...; ils ont eu droit aussi aux semaines d'éducation contre le racisme, aux conférences d'assoces subventionnées sur la différence, la France raciste, le multiculturel, les richesses venues d'ailleurs. En lynchant un noir qui n'était pas de leur communauté, ils ont appliqué les leçons qui leur ont été dispensées à l'école primaire, au collège, au lycée, à la mosquée, à la MJC du coin. D'où les jeunes femmes incendiées, les lynchages racistes, la haine à fleur de peau. Ces lyncheurs n'ont peut-être pas appris à lire, mais ils ont appris à être ce qu'ils sont. Jamais un enseignement n'a été plus efficace.
Les lumières de Lampedusa
Les journalistes qui "couvrent" les événements de Tunisie ont tous noté que les clandestins qui débarquent à Lampedusa sont des hommes, jeunes et dans la force de l'âge, et qu'il n'y a pas, parmi eux, de filles ou de jeunes femmes, sans jamais s'étonner de ce phénomène, ni essayer d'en comprendre les raisons. Les Tunisiens refusent-ils d'exposer inutilement la vie des jeunes femmes et font-ils preuve de courtoisie ? Ou bien sont-ils misogynes, au point de juger que la place des "nissa" (des femmes) est "fil matbakh" (dans la cuisine), et pas dans un bateau, même si dans tout bateau, il y a un emplacement pour faire la cuisine ? Les journalistes sont par nature peu curieux - sauf s'il s'agit de fouiller les finances de tel ou tel homme politique - français évidemment, jamais tunisien ou égyptien. Pourtant, un début de vérité commence à poindre. Un journaliste du Figaro a fait parler des clandestins. L'un d'eux, Tarek, 20 ans, est parti de Kairouan, la ville de la grande mosquée et des écoles coraniques de Tunisie. Voici ce qu'il dit : "Nous étions entassés à 150 dans un bateau prévu pour 60. Au cours du trajet pour Lampedusa, douze filles ont été jetées à la mer". Autrement dit, pour alléger le bateau, les jeunes mâles n'ont pas hésité à sacrifier les filles ou les jeunes femmes - ce qui est un crime (contre l'humanité, peut être ?). On peut être sûr d'une chose : les auteurs de ces crimes, s'ils sont avérés, ne seront jamais poursuivis, ni déférés devant quelque TPI. A eux impunité et immunité. Ben Ali, le président renversé, était sans doute un autocrate corrompu. Mais, lui au moins, il n'a jamais sacrifié en les jetant à la mer des filles ou des jeunes femmes. Voilà qui augure bien et de la "révolution" tunisienne et du fonds de commerce qu'est le clandestinat.On peut prévoir dans les années à venir en France une forte croissance des lynchages racistes et des filles incendiées - peut-être même jetées à la mer.
Les lumières afghanes
Depuis dix ans, 55 jeunes Français sont morts en Afghanistan pour protéger, dit-on, les Afghans de la barbarie et leur apprendre la démocratie.
Dans une grande ville du nord de l'Afghanistan, le fief du commandant Massoud, 12 malheureux, membres d'une délégation de l'ONU chargée d'appliquer des programmes alimentaires ou d'éducation ont été, qui décapités, qui égorgés, qui brûlés. Ces martyrs sont ressortissants de divers pays ou continents du monde : Népal, Europe, Asie. Pourquoi ont-ils été tués par une foule en colère ? Parce qu'un pasteur américain a ou aurait brûlé un Coran. Innocents, ils sont condamnés à une mort infâme par des hordes de nazis racistes, xénophobes, fanatisés à mort, hordes de nazis pour la protection desquels la France sacrifie ses enfants. Les mêmes faits se sont produits dans une grande ville du sud de l'Afghanistan : 20 morts, décapités, égorgés, brûlés, tous étrangers et venus du monde entier pour aider les Afghans.
Quand la France cessera-t-elle enfin de protéger et de soutenir les nazis ? Quand cessera-t-elle enfin de sacrifier ses enfants innocents pour le confort de fous furieux racistes ? La collaboration entre 1940 et 1945 n'a pas suffi : il faut en remettre une couche, bien épaisse, bien grasse, une énième couche qui fera office de coup de grâce rendant vaine l'existence même de la France.
11:50 Publié dans Mythologies intellotes | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france
04 avril 2011
Laïcité
Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « la proposition de laïcité » qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : « caractère laïque », écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait rien : du moins aucune notion.
L’adjectif a deux orthographes, laïc ou laïque, auxquelles s’en ajoute une troisième, lai, féminin laie, attesté dès 1150 au sens de « illettré » et qui survit, bien qu’il soit vieux , dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux. Lai, laïc, laïque ont pour étymon laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos (« peuple »). Lai continue le latin laicus ; laïc, emprunté au latin laicus, est plus tardif (1487). Ils ont le même sens (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994, « synonyme de laïque »). Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les académiciens que laïc est une variante de laïque. Le sens est identique : c’est « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » (DAF, 1762), et chez Littré, « 1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et « 2° qui est propre aux personnes laïques ». Le sens est illustré par cet extrait de Chateaubriand : « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé » (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs, ou « instruits », entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.
Le sens de ces mots chrétiens a été scindé en deux : l’ancien, celui que l’histoire a légué, « qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier », et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité, « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse » (DAF, 1935 et neuvième édition, en cours de publication). Même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : « Les membres laïques du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïque » (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : « les membres laïcs du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïc ») ; et « morale laïque », « un État laïque » (« qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État »), « les lois laïques de Jules Ferry », « l’enseignement laïque » (« conforme aux principes de la laïcité »), « l’école laïque ». Les académiciens notent : « on écrit quelquefois laïc au masculin », mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité, Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc. Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : « depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, « ensemble des laïcs ») ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions ».
Ainsi, il est exigé que la loi de 1905 se manifeste jusque dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes. L’usage, pourtant, ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu’ils l’ignorent, soit qu’ils ne veuillent pas qu’on leur impose un diktat. De fait, les académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi ils ne plient pas la langue à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.
Les académiciens enregistrent laïcité pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis que Littré et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui désignent le champ d’application de la loi. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la laïcité est un « caractère » et un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre, ou tenter de l’étendre, à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit et qu’elle ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français ». Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.
Dans le Trésor de la langue française, même la définition du « caractère laïque » fait l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est étendue à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.
Littré définit la laïcité en deux mots (« caractère laïque »), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.
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01 avril 2011
Harcèlement
Ah que voilà, comme dirait un grand penseur des médias, un mot moderne qu’on croirait sorti directement d’un manuel de survie destinés à des socialistes et gauchistes égarés ne sachant plus à quel saint se vouer.
Il est attesté en 1632, mais il est enregistré pour la première fois en 1842 dans le Complément au DAF de Barré : « action de harceler ; résultat de cette action », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « action de harceler », qu’il illustre de cet exemple éloquent : « ce n’est pas nous qui contesterions.... à M. Périer l’esprit d’opposition et de harcèlement le plus varié, le plus ardent, le plus fécond qui ait paru sur nos bancs de gauche depuis 1815 », faisant de la « gauche » la matrice des harcèlements de tout type et de toute sorte qui prolifèrent depuis trente ans.
Le mot est moderne, mais la racine est ancienne : c’est le verbe harceler (« tourmenter, inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui-même dérivé du verbe herser ayant au XIIe siècle le sens de « malmener ». La preuve que le mot est du dernier moderne : il n’est le Dictionnaire de l’Académie française que depuis quelques années (neuvième édition, en cours de publication). La définition est fruste : « dérivé de harceler ; action de harceler », mais les exemples cités illustrent l’origine martial des emplois : une guerre de harcèlement ; tir de harcèlement. Car les emplois les plus courants relèvent, comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), de « l’art militaire » : harcèlement de l’ennemi ; tactique de harcèlement ; guerre de harcèlement (« guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques », le synonyme étant guérilla), tir de harcèlement (« tir incessant destiné à ne laisser aucun répit à l’ennemi »).
C’est à partir de ces emplois propres à l’art de la guerre, ou plus exactement de la guérilla, que se sont développés les emplois que l’on qualifier de « sociétaux » : subir le harcèlement sexuel d’un supérieur » ou « d’une supérieure », évidemment (in DAF, neuvième édition). De guerrier, le harcèlement est devenu social, sexuel, scolaire. Il est – ou il serait - partout : dans les entreprises, dans les associations, dans les partis, à la télé, au tribunal, à l’école : 10% des élèves de l’école primaire estiment qu’ils sont victimes de harcèlement – dans les écoles de la « République », sans que les fonctionnaires exerçant dans ces écoles s’en émeuvent, comme si le harcèlement était la règle d’une France malade (et la fraternité, qu’en fait-on ? Aurait-on jeté ce froc aux orties ?) ou le prétexte choisi par des hypocondriaques mal embouchés pour accéder au statut enviable de victimes (être victime des méchants : voilà qui vaut mieux qu’une Légion d’honneur et qui peut rapporter gros avec de bons avocats) ou le nouveau et énième fonds de commerce des sciencieux du social.
Muray pensait que l’envie du pénal avait remplacé dans l’inconscient collectif l’envie du pénis ; il aurait pu ajouter que le harcèlement est la guerre continuée par d’autres moyens – que ce soit de la part des harceleurs ou de celle des harcelés. Tout cela donne à la France un air haïssable, celui de cette guerre de tous contre tous, une guerre sans merci, sans compassion, sans pitié, qui couve et germe dans la chaleur des consciences silencieuses.
09:14 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, france
30 mars 2011
Retour sur "martyr"
La presse n’informe guère, car informer demande du temps, de la culture, du travail. Elle se fait chantre et propagandiste qui d’un dictateur, qui d’un autre dictateur, à condition qu’ils fussent musulmans, qui d’un régime politique, à condition qu’il n’émanât pas de la volonté d’un peuple souverain, qui d’émeutes baptisées pour l’occasion révolutions.
Le Nouvel Observateur, hebdomadaire de l’opinion « gauche caviar » et « bobo », consacre sous la plume de ses journaleux de longs péans aux « dix mots » de la cosidetta « révolution tunisienne ». Le cinquième de ces dix mots est martyr. Les Tunisiens n’emploient pas ce mot ; ils ne parlent ni grec, ni chrétien, mais arabe. Ils disent donc chahid. C’est le journaleux Lussato (ou la journaleuse ?) qui traduit chahid par martyr, qu’il (ou elle) définit ainsi : « un mot à connotation si religieuse dans un pays plutôt laïc ». Il (ou elle) voulait sans doute écrire laïque. Quoi qu’il en soit de laïc ou de laïque, la Tunisie n’est pas un pays laïque – ce qui n’aurait aucun sens -, mais musulman. La France non plus n’est pas un pays laïque : ce qui est laïque en France, ce sont les institutions publiques, du moins en théorie, car elles sont elles aussi de moins en moins laïques, mais là, c’est une autre histoire qui dépasse, et de beaucoup, le simple emploi de martyr. Voici ce qui en est dit dans ce support publicitaire de la gauche bobo : « un mot employé au plus près de sa signification première. Car si, dans l’histoire, le martyr est celui qui accepte d’aller jusqu’à se laisser tuer pour sa foi, dans la révolution tunisienne il désigne ceux qui ont été tués pour avoir cru dans l’avènement d'un nouveau régime ».
Le martyr, en effet, est celui (ou celle) qui préfère la mort au reniement : il accepte d’être tué plutôt que de renoncer à ce qu’il croit. Mais cette conception du martyr est celle des chrétiens – et en aucun cas celle des musulmans. Il est quand même étrange et même étonnamment étrange ou totalement anachronique qu’un journaleux (ou une journaleuse) et le Nouvel Obs, hebdo glacé qui fait manger du caviar aux bobos, tiennent les musulmans pour des chrétiens et plaquent sur le monde arabo-musulman, qui n’en peut mais et n’a rien à cirer de la conception chrétienne du martyr, conception qu’il juge bonne pour des femelles alanguies ou pour des pédés efféminés, l’imaginaire et les mythes chrétiens. Le patron du Nouvel Obs a passé les vingt premières années de sa vie en Algérie – dans l’Algérie coloniale, évidemment. On comprend que son hebdo ait conservé un vernis de la très haïssable condescendance coloniale – ou néocoloniale en l’occurrence, et qui consiste à juger l’Autre à partir de ce que l’on est.
En effet, chahid, ce prétendu martyr des musulmans, a un sens tout autre. Est chahid celui (jamais celle) qui meurt dans le djihad fi sabil Allah. Les chahids combattent pour une cause sacrée. Il leur incombe d’imposer la loi d’Allah dans une guerre sans fin. Ce n’est pas la mort qui fait d’eux des chahids, mais le fait qu’ils combattent des infidèles, des renégats ou de mauvais musulmans, qu’ils soient policiers ou politiciens. Et pour cela, ils sont récompensés : à eux les soixante-dix vierges du Paradis d’Allah, des vierges éternellement vierges, même après être passées sous des armées de chahids en rut.
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28 mars 2011
Hommage à Vercors
Vercors, Le silence de la mer, achevé d’écrire en octobre 1941
Werner von Ebrennac, l’officier allemand, s’adresse aux deux personnes qui sont contraintes de le loger, le narrateur et sa nièce.
« Je dois vous adresser des paroles graves… Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu (…), il faut l’oublier ». (…)
« J’ai vu ces hommes victorieux (comprendre : les nazis) (…) Je leur ai parlé (…) Ils ont ri de moi…
- Ils ont dit : « Vous n’avez pas compris que nous les bernons (comprendre : nous bernons les Français) ». Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez que nous allons sottement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! » (…) Alors j’ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhémence (…) Ils ont dit : « La politique n’est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maréchal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasions de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante »
(…)
Ils m’ont blâmé, avec un peu de colère : « Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez (comprendre : combien vous aimez la France) ! Voilà le grand péril ! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste (la peste : comprendre « la France »). ! Nous la purgerons de ce poison ! » Ils m’ont tout expliqué, oh ! ils ne m’ont rien laissé ignorer. Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques, manuels de dioptriques ou formulaires de cémentation… Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien ! »
Son regard passa par-dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restèrent accrochés là et sa voix reprit, avec une violence gémissante :
« Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesuré l’énormité de la menace : « Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! »
Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pénombre, comme une caresse désespérée.
« Ils éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »
Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d’antan, comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu’une affreuse oppression…
A votre avis, qui ou quelles associations politiques ont réalisé ce programme à partir de 1970 ? Les nazis ou Bourdieu ? Les Editions de Minuit ? Les sciencieux du social ? Le PS ? Les gauchistes ? Les maoïstes ? Le PCF ? Le NPA ?
Vercors, Désespoir est mort, écrit en 1942, publié « en guise de préface » à l’édition du Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951.
En juin 1940, Vercors a 39 ans. Il est officier « de réserve ». L’armistice ne lui pas laissé le temps de se battre.
« Nous traînions nos gros souliers oisifs dans l’unique rue de ce village brûlé de soleil (sans doute dans le Sud-est de la France, puisqu’on y lit Le petit Dauphinois), où l’on nous avait cantonnés après l’armistice ». Alors, « il désirait la mort » : « nous étions quelques-uns à la désirer. Nous ne parvenions à voir devant nous rien qu’un abîme fétide. Comment y vivre ? »
Pendant les repas pris au mess des officiers, les discussions sont animées.
« Notre pauvre vieux brigand de commandant, conseiller général du Gard (et radical bon teint, soutien fidèle du Maréchal), présidait ces joutes », auxquelles trois officiers, dont Vercors, refusent de participer, préférant se taire, par décence ou désespoir. « Ce mess était à l’image de ce pays, où seuls les lâches, les malins et les méchants allaient continuer de pérorer ; où les autres n’auraient, pour protester, que leur silence ».
14:11 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, politique
25 mars 2011
Frappe
Ce mot, dérivé du verbe frapper, est attesté au XIIe siècle, mais il n’entre dans les dictionnaires qu’à partir de 1690 (Furetière, Dictionnaire universel) : « terme des monnaies, qui se dit de la marque qu’on imprime sur les espèces avec un marteau » (exemple : « la fausseté des monnaies est souvent connue à la frappe ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1762, et dans le même sens singulier que celui que glose Furetière : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie », y ajoutant en 1798 et 1835 le sens en usage dans l’imprimerie : « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie ». Trois sens sont distingués par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et par les académiciens après lui : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie et sur les médailles » ; « la transformation d’une certaine quantité de métal en monnaie » ; « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d'imprimerie ».
Aucun de ces lexicographes ne recense les emplois qui font fureur actuellement dans les médias au sujet du bombardement à distance de sites militaires en Libye : « un week-end de frappes en Libye ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent les emplois de frappe en dactylographie (« fait ou manière de taper à la machine à écrire »), en informatique (frappe en lacet), en fonderie (« opération de fabrication des monnaies et médailles; empreinte du poinçon sur la matrice »), en imprimerie (« assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie »), en musique (« action de frapper un instrument de musique à percussion ou la touche d’un instrument de musique à clavier ; qualité du son produit par cette action »), en technologie (« pression de la platine ou du cylindre d’une presse à imprimer sur une forme »), dans les sports (football et boxe : « puissance du coup de poing que décoche le boxeur »).
Quel cheminement sémantique a conduit frappe de la fabrication des monnaies à la destruction à distance de chars ou de DCA ? Il semble que l’origine en soit l’emploi de frappe dans le vocabulaire de la boxe : « puissance du coup de poing ». Cette extension hors de la boxe et des sports a commencé lorsqu’il s’est agi de nommer la fabrication à des fins militaires de la bombe atomique. La force de dissuasion (elle ne doit pas servir, mais dissuader tout ennemi d’attaquer) a été nommée métaphoriquement force de frappe : « capacité d’intimidation et de défense que procure à un État la possession d’armes nucléaires à long rayon d’action, pouvant infliger à tout agresseur éventuel des destructions massives (on dit dans le même sens force de frappe ou force nucléaire stratégique) » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Les frappes aériennes, c’est-à-dire les missiles, qu’ils soient ou non de croisière, lancés d’avions volant à haute altitude ou de navires de guerres, s’apparentent à un violent coup de poing.
Il y a pourtant au moins deux différences entre les frappes aériennes et la force de frappe ou de dissuasion. Il était entendu que l’on ne se servirait pas de la seconde (et de fait, depuis soixante ans, elle n’a pas servi), alors que les premières sont utilisées à tout bout de champ : Serbie, Afghanistan, Libye. Qui sera la prochaine cible ? Un missile est censé mettre la Libye (et d’autres pays) K.O., comme un violent coup de poing. La seule incertitude porte sur le terme (quand surviendra le K.O. ?) et sur d’éventuels « dégâts collatéraux ». La force de frappe (nucléaire) est censée interdire toute riposte ; il n’en va pas de même des frappes aériennes, qui peuvent appeler des frappes en retour ou des vengeances aveugles.
08:54 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : libye, politique, actualité
22 mars 2011
Coalition
Un premier coalition dérive du participe passé du verbe latin coalescere au sens de « se lier, se développer » et au figuré, « se réunir, se fondre, se coaliser, se réconcilier » ; un second est emprunté à l’anglais coalition (emprunté lui-même au latin du Moyen Age) ayant le sens politique de « réunion de partis ». Le premier est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de « union de substances différentes » ; l’autre est attesté au XVIIIe siècle à propos de l’Angleterre au sens de « réunion de partis opposés », mélange de « whigs et de tories ».
Coalition est relevé dans les dictionnaires à compter de la fin du XVIIIe siècle (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Seul le sens anglais est défini : « confédération, réunion de deux partis opposés ». Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il relève les deux sens de coalition, que les académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : « il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances » et « il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances ».
Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens « physique » disparaît (relevé comme vieux dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994 : « agrégation de plusieurs substances »), remplacé par le sens social : « il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État », comme dans coalition d’ouvriers (« les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire », « punir les chefs ou moteurs d’une coalition »), sens que Littré expose à son tour (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : « dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange » ; de même les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : « il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange » (« entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages », Trésor de la langue française, 1971-94). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours en publication), le mentionnent comme vieilli (« entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange »). Il est vrai que « la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864 ».
Il est un autre sens, à la fois politique et « historique », apparu lors des guerres contre Napoléon, que les académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens « réunion de différents partis » : la « ligue de plusieurs puissances », comme dans cet exemple de la huitième édition (1935) : « la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon ». Littré relève ce sens, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens « réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun ». Il est illustré par « la coalition des puissances contre la France » et « dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838 ». Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : « union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun » comme dans l’exemple : « la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France » (Bainville, 1924).
Quand coalition est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, les revendications sociales ne sont que la guerre continuée par d’autres moyens. Pendant deux ou trois siècles, c’est contre la France que se liguaient (cf. la « Ligue d’Augsbourg »), puis se coalisaient les nations européennes. Aussi le nom coalition avait-il dans les dictionnaires un sens défavorable, qu’il s’appliquât à l’union de pays étrangers contre la France ou à l’union de corporations cupides contre l’intérêt général (« dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État »). Il semble que cette époque soit close. Désormais, la France se ligue avec d’autres Etats contre tel ou tel régime ou pays. Certes, objectera-t-on, c’est pour une bonne cause. Peut-être, mais seul l’avenir dira si la cause était bonne ou haïssable. Le fait est que quelque chose a changé et que, jadis cible de coalitions hétérogènes, la France est désormais à la tête ou tout près de la tête pensante de coalitions encore plus hétérogènes et plus divisées que celles qu’elle affrontait dans le passé.
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19 mars 2011
Débats sur l'orthographe
Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. De ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.
Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. La typographie et l’écriture de la langue n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.
L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.
L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.
14:16 Publié dans Mythologies intellotes | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, politique
16 mars 2011
Nucléaire
Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif en botanique ou en physique (énergie, centrale nucléaire) ou comme nom commun (le nucléaire), est récent, bien qu’il soit formé à partir d’une base latine, nucleus « noyau », nucleus étant un diminutif de nux « noix ». Il est attesté pour la première fois en 1840 comme terme de botanique et en 1857 comme terme de biologie : « relatif au noyau de la cellule ». Il est enregistré en 1842 par Barré dans le Complément du DAF : « adjectif des deux genres (botanique), qui a rapport au noyau ou à son contenu », définition que Littré reprend textuellement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). .
C’est en 1919 qu’il est employé comme terme de physique et de chimie après les découvertes du radium. Dès lors, les emplois sont en rapport avec les recherches sur l’atome et avec les applications industrielles qui en sont faites, comme l’atteste l’assez long article du Trésor de la langue française (1971-94) : « relatif au noyau de l’atome » ; « énergie nucléaire, énergie dégagée par la fission du noyau d’atomes lourds ou la fusion de noyaux d’éléments légers » ; « emploi substantif masculin, le nucléaire : l’énergie nucléaire ; l’ensemble de ses utilisations » ; « qui se rapporte à l’énergie nucléaire, à sa production, à son utilisation » ; « qui concerne l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire » ; « médecine nucléaire, utilisation de produits radioactifs dans l’exploration du corps humain ».
Le mot est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication depuis 1994. C’est la première fois qu’il apparaît dans ce dictionnaire. L’article est relativement long, ce qui témoigne du succès du mot. Trois acceptions sont distinguées : « (biologie) qui se rapporte au noyau d’une cellule » : « (physique) qui se rapporte au noyau de l’atome » (physique nucléaire, fission nucléaire, fusion nucléaire, énergie nucléaire, le nucléaire civil, le nucléaire stratégique, centrale nucléaire, arme nucléaire, guerre nucléaire, essai nucléaire, puissance nucléaire) ; « (sociologie) famille nucléaire, famille constituée autour du noyau parental et composée des parents et de leurs enfants ».
Qu'un mot aussi récent et la chose qu'il désigne suscitent autant de peurs incontrôlées et irrationnelles (l'extraction du charbon entraîne des milliers de morts chaque année sans que cette activité soit tenue pour diabolique) peut se comprendre, tout au moins chez les personnes qui habitent près des centrales nucléaires. Dans le cas d'individus qui se trouvent à des milliers de kilomètres de toute centrale et qui sont Bac + 5 ou + 15, "instruits", sciencieux "éclairés", diplômés en sociologie, ces peurs sont assez peu compréhensibles, à moins qu'elles ne soient destinées à attiser les angoisses millénaristes et à ressusciter les terreurs de l'an mil. C'est que ces toutes petites "réalités" que sont le noyau, la cellule, l'atome et que l'on ne voit pas à l'oeil nu sont, du moins dans l'esprit des terrifiés de l'an deux mil, les suppôts de Satan ou les inventions du Malin.
Face à la tragédie qui s’abat sur eux, les Japonais, qui sont conscients depuis toujours de vivre non pas under the volcano, comme dans ce roman surfait de Lowry, mais sur des volcans en activité, et qui s’en sont fait une raison, font preuve collectivement d’une dignité exemplaire. On aimerait qu’il en fût de même en France. Or, quarante-huit heures après le séisme de magnitude 9, alors que l’on apprenait que le raz de marée consécutif à ce séisme avait fait au moins dix mille morts et détruit toutes les villes de la côte Nord Est du pays, et que ce raz de marée avait endommagé les systèmes de refroidissement des réacteurs arrêtés d’une centrale nucléaire, ce qui pourrait entraîner une fusion du combustible, des politiciens français et allemands sans scrupules, les Mamère, Duflot, Cohn-Bendit, Joly (pas jolie la Joly), Lepage, Aubry, Villepin, etc. en ont profité pour faire leur propagande sur le dos des malheureux Japonais. Pourquoi pas un référendum contre les raz de marée ? Et contre les tremblements de la terre ? Ils seraient sûrs d’obtenir des résultats de tyranneaux africains. Pas de compassion, pas de solidarité, on surfe sur la tragédie d’un pays pour engranger le plus de suffrages possible. Il est vrai que ces politiciens sont des professeurs de vertuisme et des prescripteurs de moraline – en bref, de vrais tartuffes. Dans les années 1930, un Juif était-il mêlé à une escroquerie nationale, tous les Juifs étaient montrés du doigt. En 2011, rien n’a changé. Les vautours ont trouvé des charognes à ronger ; ils ont posé leurs dents dessus ; ils ne lâcheront rien, tant qu’ils n’auront pas nettoyé les carcasses.
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13 mars 2011
Raz de marée
Tsunami est un emprunt au japonais, langue dans laquelle il signifie « vague d’océan ». Il est attesté d’abord en anglais à la fin du XIXe siècle et en français en 1927. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Littré (DLF, 1863-77). En revanche, une entrée y est consacrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme terme propre aux « sciences de la terre », défini ainsi, en des termes encyclopédiques qui décrivent assez bien le phénomène, du moins tel que nous l’observons, quand il est filmé et montré sur les écrans de télévision ou de PC : « onde océanique solitaire, immense vague ayant pour origine un tremblement de terre, une éruption volcanique sous-marine ou la chute dans la mer de grands pans de falaises ou de glaciers, et provoquant de graves dégâts quand elle déferle sur une côte ». Le synonyme en est raz de marée, lequel a été écrit ras, sans doute à la suite de la confusion avec cet adjectif (table rase) et nom, qui est aussi adverbe (couper ras) et préposition (« au ras de »). Pour Littré, c’est un emprunt au bas breton raz, comme dans Pointe du Raz, au sens de « courant très violent, remous ». Pour les lexicographes du TLF, c’est un emprunt à l’ancienne langue de Scandinavie (« le vieux nordique »), ras, « courant », alors que le mot breton raz est emprunté au français.
Au sens de « courant violent », raz, écrit ras, est attesté à la fin du XIVe siècle. Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, fin du XIXe siècle) le définit ainsi : « courant violent dans un canal étroit qui fait communiquer deux mers », et il l’illustre de ces deux exemples éloquents : « ils connaissaient les entrées des havres étrangers, les raz, les détroits, les lieux qu'il fallait détourner » ; « de là je rencontrai les périlleux rochers, les ras et les détroits des Sirènes ». Ce sens est relevé par de nombreux auteurs de dictionnaires ou d’encyclopédies, les académiciens (DAF, 1835, 1879, 1932-35) : « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; Barré (1842, Complément du DAF) : « Courant de mer très violent dans un passage étroit » ; Littré (DLF, 1863-77) : « nom donné à deux courants très violents dans un passage très étroit, l’un à la pointe du Raz, l’autre dans la Manche, entre le cap La Hague et l’île d’Aurigny, et dit Raz Blanchard, et, par extension, à tout courant rapide qui se fait sentir dans un canal, entre deux terres rapprochées, dans un détroit où se fait le déversement d’une mer dans une autre » ; Larousse (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle) ; les lexicographes du TLF (1971-94) : « courant marin très violent qui se manifeste dans un passage resserré » et « par métonymie, passage étroit où ces courants se font sentir ».
C’est en 1835, dans la sixième édition du DAF, que le mot composé raz de marée, aujourd’hui de plus en plus souvent concurrencé par tsunami, est enregistré pour la première fois. De toute évidence, les académiciens n’ont jamais vu de raz de marée, mot qu’ils écrivent ras de marée, qu’ils confondent avec le phénomène marin assez commun du « courant violent », comme l’atteste la définition : « bouillonnement occasionné, en quelque endroit de la mer, par la rencontre de deux marées, de deux courants opposés ». Seul l’exemple les ras de marée sont quelquefois très dangereux est à peu près exact, c’est-à-dire conforme à la réalité du phénomène. Il faut attendre Littré pour que le raz de marée soit nettement distingué des courants violents : « raz de marée, soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause est encore inexpliquée, mais qu’on attribue à des volcans sous-marins ; il porte en un instant les vagues sur la terre, à la hauteur de plusieurs mètres, tellement que des villes entières en ont été submergées ». Un extrait de La Revue des Deux-Mondes illustre cette définition (1854) : « de vraies cataractes qui couvrent la plaine à une immense distance, en engloutissant les hommes et les animaux et en rasant au niveau du sol toutes les habitations, tous les travaux agricoles ; ces raz de marées ont paru tellement étonnants, qu’on les a souvent attribués au mouvement que les tremblements de terre impriment au fond de la mer ». Dés lors, les choses sont relativement claires dans l’esprit des auteurs de dictionnaires, qui distinguent avec soin les simples raz des raz de marée : « soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause n’est pas connue et qui porte subitement les vagues sur la terre à une hauteur de plusieurs mètres » (DAF, 1879, 1932-35), les raz étant le « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; et « énorme vague isolée, généralement d’origine sismique, qui déferle violemment sur la côte » (TLF).
Le fait est que les Européens, tout savants qu’ils aient été, ont mal compris les raz de marée et leurs causes, même Pierre Larousse, bien qu’il se fût entouré de nombreux savants pour rédiger son Grand Dictionnaire du XIXe siècle. Certes, il note que raz de marée est un terme impropre, « puisqu’il ne paraît avoir aucun rapport avec le mouvement du flux et du reflux » (la marée). Il les situe dans les « mers tropicales » - ce qui est inexact, puisque le dernier raz de marée s’est produit sur les côtes Nord Est du Japon qui n’ont rien de « tropical » ; il en attribue la cause à quelque « perturbation atmosphérique » ; et s’il en décrit assez justement les effets (une vague gigantesque qui détruit tout sur la côte), il en exagère la durée : une semaine, parfois davantage. Pierre Larousse, le positiviste arrogant et hautain, porte la science, la connaissance, les faits, le savoir en sautoir, en particulier dans la lutte qu’il mène contre le christianisme. Que dis-je, il est la science. Pourtant, sur un très grand nombre de questions, dont les raz de marée, sa science – toujours de seconde ou de tierce main – est bien inférieure à la connaissance que peut en avoir le téléspectateur lambda d’aujourd’hui.
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10 mars 2011
Médias collabos ?
Au sujet de l'Egypte, les médias, quand, par hasard, ils évoquent les faits et ne s'abandonnent pas à leurs fantasmes de démocratisation par enchantement, parlent de "heurts" entre coptes et musulmans ou bien d'affrontements confessionnels. Les lecteurs ou les auditeurs qui ne croient pas aux contes de fées savent de quoi il retourne : églises incendiées, attentats devant les églises, chasse à l'homme (l'homme, celui de "ecce homo"), c'est-à-dire chasse au chrétien avec couteaux, gourdins, armes à feu, cocktail Molotov, incendie de biens et mort d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards - tous chrétiens bien entendu : en bref, ratonnades et pogroms. Mais il est interdit aux journaleux et journaleuses, même à ceux et à celles qui sont motivés et motivées, de raconter avec des mots justes ce qui se passe. Il est vrai qu'en Egypte, les chrétiens ont violé un interdit. Haram, ils ont manifesté dans les rues en montrant une croix - crime impardonnable et qui ne leur est pas pardonné, puisqu'ils ne sont tolérés dans leur propre pays et par les envahisseurs (aidés de collabos) qu'à la condition qu'ils se cachent, se terrent, se taisent, restent invisibles et silencieux.
Pour donner une idée précise de l'esprit collabo des médias, voici une analyse de trois articles "de fond" publiés dans l'édition du 18 février 2006 du quotidien Libération et dans lesquels est "expliqué" d'une manière insensée et délirante le meurtre d'Ilan Halimi : "expliquer" dans Libération, c'est nier.
Retour sur le meurtre d’Ilan Halimi
Un jeune homme a été séquestré pendant trois semaines et torturé à mort à Bagneux, dans la banlieue Est de Paris, à quelques pas de la « Ville Lumière », au tout début du XXIe siècle, soixante ans après les horreurs sans nom de la deuxième guerre mondiale. Ce jeune homme est juif ; ses tueurs, au nombre de dix ou plus, sont africains, arabes, musulmans. Les citoyens attendaient que, dans les journaux qui bénéficient des aides de l’Etat au titre du soutien à la liberté de la presse ou à la diversité d’opinion, les faits établis soient exposés le plus objectivement possible, tels qu’ils se sont produits ou sont censés s’être produits, sans parti pris, sans haine, sans retenue ni censure, et que, dans un second temps, ces faits soient replacés dans la ville ou la cité où ils ont été commis, puis mis en relation avec le milieu social d’où sont issus les criminels et avec le sinistre esprit du temps. Dans n’importe quel pays démocratique, les journalistes auraient cherché à établir qui étaient les locataires de l’appartement où les séances de torture ont eu lieu, qui étaient les voisins, pourquoi ils n’ont pas alerté la police quand ils ont entendu des cris, s’ils étaient ou non complices, etc. et pourquoi ce crime a été commis à Bagneux, ville communiste, plutôt qu’à Neuilly ou ailleurs. Depuis plus de vingt ans, les jeunes issus de l’immigration sont gavés au lait de l’antiracisme d’Etat libellé Mitterrand SOS Racisme, LDH et MRAP. Depuis x années, il est répété partout que les différences brassées enrichissent la France, que l’Autre est beau, bon, bien, que la société ouverte est multiculturelle ou métissée. A quoi ont servi ces sermons ? La mise à mort d’un Juif fournissait l’occasion de s’interroger sur l’antiracisme. Pacotille ? Ou bien antiracisme n’est-il que la haine vouée, non aux racistes, mais aux individus accusés d’appartenir à une sale race ou à une race inférieure ?
L’hypothèse du crime raciste est évoquée par la famille et les proches de la victime. La presse y fait allusion avec un tel luxe de précautions que l’hypothèse, à peine évoquée, est écartée. Le seul journal qui suive une autre voie est Libération. Dans l’édition du 18 février 2006, trois articles de fond sont consacrés à ce meurtre. Aucun n’évoque le racisme, ni le fait que la victime soit juif et que le chef du gang soit musulman. Ce qui sous-tend ces articles, c’est la mise en place d’une stratégie de dénégation qui se déroule en deux grandes étapes : d’abord disculper, ensuite accuser. Les auteurs de ce crime sont innocents, étant bons de nature ; les coupables sont l’école, la société, la misère, la police et, évidemment, l’abominable Ministre Sarkozy. Entrons dans les détails.
Disculper les auteurs du crime
Un premier article est consacré aux bandes. L’auteur en est le sociologue de service, doctorant ès bandes. Quel rapport entre les bandes et la mise à mort d’un Juif ? Aucun. Le doctorant ès bandes se nomme Mohammed. Il a sans doute des lumières sur la haine que les musulmans vouent aux Juifs : il ne le montre pas. Etant doctorant ès bandes, il lit Le Coran, il feuillette la presse islamique, il écoute les media arabes. Il n’est ni sourd, ni aveugle. Il connaît son monde. Mais l’hypothèse de la haine islamique vouée aux Juifs ne lui vient pas à l’esprit. Il fait dans l’empathie. Il prend le parti des bandes. Il fut un temps où les sociologues se piquaient d’objectivité au point d’imposer que soit « objectivé le sujet de l’objectivation » (id est le sociologue). Rien dans l’article n’a de rapport avec le crime. Il est question de « quartiers populaires » (euphémisme pour quartiers islamisés), de « pôles de sociabilité » (torturer un jeune juif, c’est faire preuve de « sociabilité »), « d’une logique de contestation » (torturer à mort un Juif, c’est refaire mai 68), de la « pratique de la séquestration ancienne et fréquente » (en terre d’islam sans doute, mais en France ?), du ravisseur comme une victime (« ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »), « de personnes qui n’étaient pas fiables dans l’affaire de Bagneux » (mauvais tortionnaires sans doute). Si Libération avait voulu justifier le crime, il ne s’y serait pas pris autrement.
Le sommet de la dénégation est atteint dans le deuxième article, dont voici le titre : « C’est pas possible, c’est pas ici que ça s’est passé » (ça s’est donc passé sur la Lune) ; « les habitants de la cité du Tertre, habitués aux petits trafics, disent ne pas connaître la bande » ; « d’autres rigolent en entendant parler des barbares » (se réjouissent-ils qu’un Juif a été torturé à mort ?) ; « ici, il y a des petits trucs », dit une « petite sœur » à propos du shit, « mais pas ça » ; « elle sursaute en entendant l’identité du chef présumé » (la « petite sœur », nous l’avons compris, est une coreligionnaire) ; « une dame (sa religion ? son nom ?) dit avoir reconnu sa photo à la télé : « Je l’ai vu grandir ici, les jeunes, je les vois, je leur parle, ils sont adorables », explique-t-elle, incrédule » (cf. la phrase ci-dessus « ils disent ne pas connaître la bande ») ; « le nom du chef de bande présumé est un « mélange d’africain et d’arabe qui fait chelou » (au lieu « d’arabe », il veut dire « musulman »), s’étonne Abdel, 20 ans, devant un ordinateur du centre social » (le « centre social » sert-il à former des négationnistes ?).
La « cité » où a eu lieu le meurtre est « métissée ». Il faut comprendre qu’elle est habitée par des arabes ou des noirs. Elle est donc belle, parfaite, conforme à l’idéal antiraciste. Le crime ne peut pas avoir eu lieu dans l’utopie. « Dans cette banlieue PC, on a multiplié les initiatives depuis vingt ans » ; « il y a eu des idées, des projets, mais il a manqué la volonté d’aller jusqu’au bout et l’argent pour le faire, raconte une ancienne élue » ; « c’est ici qu’on a inventé les médiateurs dans les bus RATP » (sont-ce ces médiateurs qui enseignent à mettre à mort les Juifs ?) ; « on a même fait la première liste dissidente aux municipales de 2001 avec des quotas colorés : un candidat sur six issu de l’étranger » ; « pour la jeune génération, il y a le barrage de la couleur de la peau, celui du nom ». Partout où ils ont exercé le pouvoir, les communistes ont attisé les haines raciales, multiplié les massacres de peuples minoritaires, exterminé des populations entières. A Bagneux, ils sont blancs, innocents, sans tache. Progressistes, ils ne peuvent en rien être mêlés de près ou de loin à un crime raciste aussi sordide. Libération les exonère de toute responsabilité dans l’exacerbation des haines raciales qui mettent en péril la paix civile.
Désigner les vrais coupables
Pourtant, puisque les jeunes sont innocents, que les bandes sont des instances de sociabilité, que la cité métissée est parfaite, que les communistes sont l’avant-garde du progrès social et que, malgré tout cela, la mise à mort d’un Juif a quand même eu lieu, il faut trouver les vrais coupables. Libération n’a pas eu besoin de les chercher, il les a trouvés dans la théorie léniniste : c’est la société.
Pour le doctorant ès bandes, le coupable est tantôt les « difficultés d’insertion » (ce qui est une manière de nommer la société française), tantôt « les échecs scolaires » (c’est la faute de l’école), tantôt l’impossibilité de « se projeter dans l’avenir » (c’est la faute à la France), tantôt la victime (« les enlèvements, ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »). A Bagneux, il n’y a « pas de tensions entre communautés (s’ils sont tous musulmans, la communauté est une), mais des difficultés sociales partagées » ; « au sud de Paris, Bagneux la communiste entre Sceaux et Bourg-la-Reine les bourgeoises est l’une des communes les moins bien loties des Hauts-de-Seine » (c’est de la faute des bourgeois, si, à Bagneux, un Juif est torturé à mort) ; « on est Zru et Zus (zone de rénovation urbaine et zone urbaine sensible), avec 12,5 % de chômage, à la cité du Tertre, le quotient familial est le plus bas du département », lâche Louis, un associatif (comprendre : il est membre du PC ou de la LCR) » ; « si les gens deviennent voyous, c’est qu’ils sont acculés à la misère, lance-t-elle » : autrement dit, si les nazis ont exterminé six millions de Juifs, c’est la misère qui les y a acculés. Parfois, la vérité nue sort de l’inconscient. Voici ce que dit la militante PC de service : « je leur dis « faut oser » mais il y a ce barrage qu’ils se construisent dans la tête ». Les tortionnaires ont mis en application ses conseils : ils ont osé et ils ont même fait sauter tout barrage.
Le principal coupable est nommé. C’est Sarkozy. La preuve, c’est qu’il utilise ce crime pour se faire de la pub : « une stratégie policière à hauts risques » ; « la forte médiatisation des faits divers (alors que, dans les media, le martyre d’Ilan est gommé par un canard mort de la grippe aviaire ou le moustique de la Réunion) vient appuyer la politique sécuritaire du gouvernement » ; « la stratégie de communication mise en œuvre par la police et la justice frappe par son ampleur dans un fait divers certes effroyable mais ne mettant pas en jeu l’intérêt de l’Etat, comme par exemple des affaires de terrorisme » ; « depuis plusieurs semaines, les autorités ont sauté sur plusieurs faits divers pour stigmatiser ce profil de délinquants » ; « ce n’est pas un hasard, lancé depuis le premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau en 2003, le chantier de la prévention de la délinquance arrive à son terme » ; « le 20 janvier s’est tenu le premier Conseil interministériel de la prévention de la délinquance, et un projet de loi de 131 articles pourrait être présenté en Conseil des ministres fin février » ; « toute justification par le réel des mesures prévues par ce plan est donc bonne à rappeler » ; « alors, depuis la crise des banlieues, à l'automne, le ministre de l’Intérieur rabâche son souhait de voir réformée l'ordonnance du 2 février 1945 sur la délinquance des mineurs » ; « et, en début de semaine, il s’est déclaré favorable à ce que les statistiques de la police intègrent le critère ethnique »…
Sarkozy est d’autant plus coupable que, depuis trois ans, il est coupable des mêmes errements. Il ne cesse de récidiver : « en évoquant, dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, les deux adolescents de Clichy-sous-Bois, « une tentative de cambriolage » inexistante, et en niant toute « course-poursuite » entre les jeunes et les policiers, Nicolas Sarkozy a attisé la colère » ; « peu après, alors que le ministre martelait l’influence des « bandes mafieuses » dans les violences urbaines, un rapport des RG contredisait Sarkozy en démentant « la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé » ; « début janvier, nouvelle approximation de la place Beauvau à l’occasion des violences commises dans le TER Nice-Lyon » ; « dans l’urgence, Sarkozy évoque des « tentatives de viol » pour ce qui se révélera être un attouchement » ; « le ministre de l'Intérieur a ensuite admis avoir exagéré la portée de l'événement » ; « mais l’image d’une centaine de jeunes saccageant un train et détroussant ses voyageurs s’est imprimée dans les esprits ».
Nous avons bien compris le message de Libération : si un jeune Juif est torturé à mort en France, c’est ou bien une fausse nouvelle, ou bien un fait sans importance, ou bien c’est Sarkozy qui a fait le coup. Devant cet amas de saloperies, il ne faut pas hésiter à employer les mots qui fâchent : Libération ne signifie plus que « collaboration ».
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07 mars 2011
Croisade
Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.
Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.
Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes. Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.
Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».
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01 mars 2011
Diplomatie
Diplomatie est un mot relativement récent dans l’histoire de la langue française. Dérivé du nom diplomatique, « science qui a pour objet l’étude des diplômes », c’est-à-dire des « pièces officielles émanant d’une autorité souveraine et établissant un droit » (Trésor de la langue française, 1971-94), il est attesté pour la première fois en 1790, pendant la Révolution, comme des centaines d’autres mots qui sont alors entrés dans la langue : vandalisme, terrorisme, terroriser, nationalisme, bureaucratie, etc. Ce mot sent fort la modernité. Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), il a un seul et unique sens : « science des rapports, des intérêts de puissance à puissance ». Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de ce même dictionnaire, l’entrée diplomatie, relativement longue, comprend, non pas une, mais six acceptions : « connaissance des règles, des traditions et des usages qui régissent les rapports entre les États ; art de concilier leurs intérêts respectifs » ; « pratique de ces rapports entre États ; représentation de ces intérêts dont les ministres, les ambassadeurs, etc., ont la charge » ; « le corps des diplomates » ; « la carrière diplomatique ; le métier, la profession de diplomate » ; « politique extérieure d’un pays » ; « figuré, adresse, finesse que l’on apporte dans la conduite d’une affaire » (user de diplomatie ; que de diplomatie dépensée en pure perte !).
L’histoire de ce mot, au cours des deux derniers siècles, est donc l’histoire de son extension graduelle à différentes réalités : en 1835 (DAF, sixième édition), à la « science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des États et des souverains entre eux », s’ajoutent ces deux autres sens : « il se dit aussi, collectivement, de ces rapports et de ces intérêts mêmes, ainsi que des ministres, des ambassadeurs, etc., qui les règlent, qui les traitent », auxquels Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute celui-ci : « figuré, manèges dans la vie privée comparés à ceux des diplomates » et les académiciens (DAF, 1932-35) cet autre : « il se dit aussi de la carrière diplomatique ».
Il semble que, du moins si l’on en croit les gazettes qui publient des points de vue de diplomates qui cachent leur identité derrière des noms collectifs plaisants « Marly », « Rostand » (lequel ? le biologiste ou l’auteur de l’Aiglon ?), « Albert Camus » (prendre le nom d’un professeur de vertu, ça vous pose des diplomates, dont on pensait naïvement qu’ils ne tenaient compte que des rapports de force ou des « intérêts de puissance à puissance »), la diplomatie de la France serait à l’agonie – non pas la science des relations internationales, ni la carrière ou la fonction de diplomate, ni le corps diplomatique (encore que…), mais sa « politique extérieure ». Faut-il s’en étonner ? Non, bien entendu. Depuis trois ou quatre ans, et sans doute plus, l’Union européenne a décidé d’assumer elle-même les politiques extérieures des pays membres et de confier la conception de cette politique à un super ministre qui se nomme en ce moment Mme Ashton. La diplomatie européenne étouffe peu à peu la diplomatie de la France. Les pétitionnaires des groupes Marly, Rostand, Camus le savent et, plutôt que de s’en prendre aux lampistes, ils devraient cibler les responsables de cet état de choses.
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25 février 2011
Directive
L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle. Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».
Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !), ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.
Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».
Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.
Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).
Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944, un oukase du Reich pour une loi de la République.
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23 février 2011
Dépendance
Il n’y a rien de moins étrange que le très récent succès de ce mot : que dis-je succès ? triomphe convient mieux. La France est, dit-on, indépendante (mais de quoi ?) ; les Français sont autonomes ; à peine âgés de quinze ans, ils rêvent de s’arracher à toute détermination ou contrainte ; etc. Et si le triomphe de dépendance disait exactement le contraire ? Et s’il éclairait ce que la France devient ou est devenue sans que les citoyens en aient conscience ? Et l’indépendance invoquée à tout instant et déclinée avec l’autonomie, l’autogestion, la liberté, etc. n’était qu’un leurre ou un mirage ?
Le mot, dérivé de dépendant, est attesté depuis la seconde moitié du XIVe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires depuis Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est un terme de droit féodal : « chose qui relève et qui dépend d’une autre » (Richelet), définition qui est illustrée de cet exemple : « la Bresse est des premières dépendances de la Couronne », tandis que la « matrice » de ce nom, à savoir le participe présent dépendant, a pour sens, selon Richelet, « qui relève d’un autre », comme dans ces deux emplois : « fief dépendant » et « être dépendant de quelqu’un ». C’est ainsi que le mot est glosé dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : (de 1694 à 1798) « subordination, sujétion » (les sujets sont dans la dépendance de leurs souverains), « il se dit aussi des terres qui relèvent d’une autre » (cette terre est de la dépendance de la mienne), « il veut dire aussi ce qui fait partie d’un bien, d’une terre, d’un héritage » (il lui a vendu sa terre avec toutes ses dépendances). La disparition de l’Ancien Régime fait du sens « féodal » le vestige d’un passé révolu : (DAF, sixième édition, 1835) « il se disait particulièrement, dans la jurisprudence féodale, en parlant des terres qui relevaient, qui dépendaient d’une autre terre, d’un seigneur ». Cette liberté nouvelle favorise l’emploi du mot dans un sens étendu se rapportant non plus au droit, mais à des réalités abstraites : (1835) « il se dit encore, par extension, des rapports qui lient certaines choses, certains êtres, et qui les rendent nécessaires les uns aux autres » (l’étroite dépendance qui unit toutes nos facultés ; la secrète dépendance que Dieu paraît avoir voulu établir entre tous les êtres), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « sorte de rapport qui fait qu’une chose dépend d’une autre ». Pendant plusieurs siècles, la définition de dépendance est restée stable, puisque l’on retrouve dans le Trésor de la langue française (1971-94) les sens établis par les lexicographes des siècles antérieurs : « Fait d’être sous l’autorité, sous l’influence de quelqu’un », « fait d’être lié organiquement ou fonctionnellement à un ensemble ou à un élément d'un ensemble », « installation dépendant d’une terre, d’une maison », et « avec l’idée dominante de causalité, fait d’être conditionné, d’être déterminé par quelque chose ».
En réalité, c’est au cours des trois ou quatre dernières décennies que dépendance s’est enrichi de nouveaux sens, enregistrés dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, et qui apparaissent, non dans la définition « fait pour une personne ou un groupe de personnes de dépendre de quelqu’un d’autre ou de quelque chose ; sujétion », mais dans les exemples qui l’illustrent : « l’état de dépendance d’un malade, d’un invalide, son incapacité à accomplir seul les actes de la vie quotidienne » ; et surtout dans le sens pathologique suivant : « asservissement à un produit nocif, à une drogue, dont l’absorption répétée a créé un besoin impérieux » (l’abus du tabac, de l’alcool finit par créer un état de dépendance ; l’état de manque révèle la dépendance du toxicomane). Jadis, les vieillards grabataires étaient à la charge de leur famille. Il est vrai qu’ils n’étaient pas très nombreux. Aujourd’hui, leur nombre croît à grande vitesse et la charge qu’ils représentent est de plus en plus lourde pour les ayants-droit, lesquels s’en débarrassent en les confiant aux autres, nommés pour l’occasion société. La dépendance relevait de la condition humaine et de la morale naturelle ; elle devient un problème sociétal, donc politique. Quant à l’emploi pathologique de dépendance, il dévoile encore plus crûment que la gérontologie, ce qu’est devenue la France : quelque chose de malade, qui a perdu son indépendance sociale, économique et politique et dont le destin pathétique est mimé par ceux qui s’assujettissent aux drogues, persuadés que la dépendance sans fin compensera l’indépendance envolée.
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21 février 2011
Joyeusetés de la "révolution arabe"
Tunisie.
Un malheureux a été retrouvé au petit matin la gorge tranchée. Cela ne s'est pas passé dans le bled, loin des villes, dans un village reculé, habité par des sauvages, mais tout à côté de Tunis, dans une banlieue chic. Tunis est une capitale. L'égorgé n'est plus. Il était Polonais. Il n'était pas musulman, sinon il serait toujours vivant, mais catholique, pour son malheur; et la loi d'Allah lui a été appliquée. Au même moment, semble-t-il, et tout à côté, dans cette même capitale, des immeubles qui sont censés abriter des "maisons closes" ont été vandalisés et incendiés... Un peu plus au sud, c'est une synagogue qui est visée et des Juifs, s'il en reste, qui sont menacés. C'est la "révolution arabe", dont les médias de France chantent les louanges sur tous les tons. On était en droit attendre que les "révolutionnaires" tunisiens protestassent contre cet égorgement en chantant l'hymne des islamogauchistes de France : "tous ensemble, tous ensemble, tous..." Une protestation a bien eu lieu devant l'Ambassade de France et contre l'Ambassadeur. L'Ambassadeur est étranger comme le prêtre polonais égorgé. Etranger, on lui hurle "dégage", "casse-toi pauvre boillon". Des menaces ? Un dernier avertissement ? La valise, sinon le cercueil ?
Tunisie, toujours. Avec la prétendue "révolution arabe" a commencé, hurlent en choeur les médias "français", une ère nouvelle, faite de bonheur, de prospérité, de règne du droit, de justice, d'égalité, etc. Plus de cinq mille Tunisiens en ont profité pour faire leur révolution, en votant avec leurs pieds ou, mieux, à la rame, à cent ou deux cents ou plus par barquasse de pêche - chalutiers près de partir à la réforme. Ce qui se dit, c'est que le passage a coûté mille euros. Deux cents passagers payant mille euros chacun, voilà qui fait deux cent mille euros dans la poche d'une famille de "pauvres pêcheurs" (il faut verser des larmes sur leur sort), qui se sont, à la faveur de la Révolution, reconvertis dans la traite. La "traite", voilà un grand mot : disons dans l'invasion de territoires ennemis ou dans le Grand Débarquement. Tout cet argent, c'est un bon investissement. Un Tunisien, soi-disant malheureux, exploité, pauvre, investit deux mille euros dans un passage et un voyage en Italie, parce qu'il escompte par le pillage ou le détournement de fonds se faire rembourser cet investissement au décuple ou au centuple par l'Etat français.
Minya, Egypte. Minya est une grande ville qui se trouve à moins de deux cents kilomètres au sud du Caire. Ce n'est pas le désert, ni la forêt vierge, mais la verte et prospère Egypte. Pendant que les médias du monde entier diffusaient en boucle les mêmes images de révolutionnaires festoyant sur la place Tahrir, onze malheureux se faisaient qui égorger, qui tirer comme des lapins, qui fracasser le crâne, par les mêmes révolutionnaires. Ces malheureux n'étaient pas musulmans, sinon ils seraient en vie, mais chrétiens, donc bons à exterminer, suivant la loi d'Allah. Parmi les égorgés, il y a un enfant de trois enfants. Bien entendu, les médias n'ont rien dit de cette tuerie, laquelle aurait pu écorner la belle révolution arabe : pas de compte-rendu, pas d'image, pas de reportage. C'est la règle de l'omerta. Surtout ne couvrez pas (au sens médiatique de ce verbe) ce sang que je ne saurais voir, aurait dit Tartuffe. Il est vrai que, dans les médias, le seul révolutionnaire, c'est Tartuffe.
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19 février 2011
Indécence, indécent
Le nom indécence, emprunté au latin, est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que l’adjectif indécent est antérieur d’un siècle et demi (fin XIVe siècle). Dans un premier temps, ces deux mots se rapportent à des actes (1568 : « acte contraire à la bienséance, manque de convenance ») ; dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ils désignent aussi des propos obscènes ou contraires à la pudeur. Pendant un demi-siècle, les auteurs de dictionnaires définissent l’indécence comme « ce qui est contraire et opposé à la bienséance, à l’honnêteté et à la civilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ; « manquement contre la bienséance et l’honnêteté extérieure » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694) ; et à partir de 1762 (DAF), ils signalent comme marques d’indécence les actes ou les paroles : « action ou discours contraire à la décence, à l’honnêteté publique, aux bienséances » (1762, 1798) ; « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » (DAF, 1835 : dire, commettre une indécence, une grossière indécence ; faire des indécences ; il y a beaucoup d’indécences dans cet ouvrage).
Dès lors, le partage se fait entre la qualité ou le caractère et l’acte ou la parole qui résulte de cette qualité, comme l’attestent les articles de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « action, propos indécent »), du DAF (1879 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » ; 1932-35 et neuvième édition, en cours : « caractère de ce qui est indécent » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent »), du Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de ce qui est indécent, contraire aux règles de la bienséance ; avec une connotation sexuelle, caractère de ce qui est contraire à la morale, aux bonnes mœurs » et « par métonymie, acte, parole, chose contraire à la décence, à la bienséance ou à la morale »).
Voilà deux mots propres au vocabulaire des professeurs de vertu, sermonnaires, grands donneurs de leçons, rosières et chaisières, grenouilles de mosquées, de synagogues, de bénitiers, imams et ayatollahs, pasteurs, curés, évêques, inquisiteurs, rabbins, etc. On pensait naïvement qu’ils étaient réservés à aux belles âmes et surtout que les hommes politiques s’en exonéraient, parce que, croyait-on, la politique n’est pas de la morale à deux sous et encore moins de la moraline. « Rayez cela de vos papiers », comme on dit chez Molière. Désormais les hommes politiques, qu’ils soient de droite, de gauche, du centre, des extrêmes ou de nulle part, emploient indécence ou indécent à tout bout de champ, comme si, employant ces termes, ils se ralliaient à l’objurgation d’indignation que le sinistre Hessel intime aux Français, comme Goebbels l’intimait aux Allemands, Trotski aux Russes, Savonarole aux chrétiens d’Italie, etc. Rien de nouveau sous le soleil certes, mais l’inouï est que des hommes politiques, ministres, députés, sénateurs, maires, etc. d’une République, dite laïque, s’étouffent d’indignation, en toute bonne conscience, comme de vulgaires Savonarole de sous-préfecture, en proférant ces accusations d’indécence.
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16 février 2011
Juif
Ce mot, emprunté du latin (du latin au grec, du grec à l’hébreu), est attesté à la fin du Xe siècle sous diverses formes, entre autres, Judeu, Juef, Juiu. C’est donc l’un des plus anciens mots de la langue française. En hébreu, c’est le nom de la tribu de Juda et d’un des deux royaumes de l’antique Israël. Ce nom a été donné au peuple qui vivait dans le royaume de Juda, puis, comme la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité à Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l’ancien royaume de Juda, le mot désigna les habitants des deux anciens royaumes et les membres de toutes les tribus d’Israël.
Les emplois dans l’ancienne langue française, du IX au XVIe siècle, font référence à la mort du Christ et à la responsabilité, avérée ou controuvée, des Juifs dans cette mort : « Ou le condamnèrent li jeu » (les juifs) ; « que giui (les juifs) ont crucifié » ; « En non (au nom de) notre Seigneur que li gyuf (les juifs) crucifièrent » ; « Quand les faux Judeu (juifs) menérent crucifier Dieu » ; « Des félons Judeus » (des juifs félons) ; « Souffrir mort et passion par les mains des juifs », etc. L’hostilité latente dans ces emplois résulte d’un événement historique et elle est d’ordre religieux. C’est sans doute pour cette raison que La Curne de Sainte-Palaye dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage français (seconde moitié du XVIIIe siècle) relève à l’entrée juif le sens « mécréant ». Tous les emplois ne réfèrent pas nécessairement à la mort du Christ ; certains le font à la naissance du Christ dans une famille juive et au sein du peuple juif : « Or (que) chacun soit certain Que le grand Dieu hautain A fait cet enfant naître De son peuple juif » ; « En Bethleem il est prédit Qu’un fils est né de tel crédit Que sur les Juifs régnera ».
Cette hostilité religieuse ou théologique nourrit le long article que Thomas Corneille, en 1694, consacre à juif dans son Dictionnaires des arts et des sciences : « Peuple aveuglé, obstiné, qui se vante d’être la semence d’Abraham, et se glorifie du sceau de la circoncision qui lui a été donné, et qui ne voulant point reconnaître JESUS-CHRIST pour le Messie, l’attend toujours. Les Juifs sont dispersés à Rome, Venise, Worms, Mets, Francfort près du Main, Amsterdam, et en plusieurs places de Pologne, de Bohême etc. et ils y ont leurs synagogues, où ils ont accoutumé de prier ensemble, et d’entendre la lecture de la loi », etc. L’article du Dictionnaire universel (Furetière, 1690) est relativement neutre et plutôt objectif : « qui est de la nation de Judée en Syrie, ou descendu de ses anciens habitants, ou qui suit l’ancienne Loi de Moïse et ses cérémonies ». Il relève aussi de nombreux emplois qui ne réfèrent pas à la crucifixion, mais qui attestent une hostilité qui déborde du cadre strictement religieux : « de ce mot, écrit Furetière, sont venus plusieurs proverbes », qu’il cite et explique. Ce sont : « j’aimerais autant être entre les mains des Juifs, pour dire entre les mains de gens cruels, barbares, et impitoyables » : « c’est un homme riche comme un Juif, pour dire fort riche » ; « on appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs » ; « on appelle aussi le Juif errant, un fantôme qu’on croit avoir vu, d’un Juif qui court le monde sans se reposer, en punition de ce que l’on dit qu’il empêcha JESUS-CHRIST de se reposer, lorsqu’il était fatigué de porter sa croix ; et par allusion on le dit des hommes qui sont toujours par voie et par chemin, qu’on ne trouve jamais chez eux ». Le choix des académiciens est de ne retenir que les emplois figurés du mot : « on ne met pas ici ce mot comme le nom d’une nation (le DAF n’est pas un dictionnaire de choses, mais de mots ; il exclut donc les noms propres) ; mais parce qu’il s’emploie figurément en quelques phrases de la langue. Ainsi on appelle Juif un homme qui prête à usure. On dit proverbialement qu’un homme est riche comme un Juif pour dire qu’il est fort riche. Et cela ne se dit guère que d’un gros marchand, d’un banquier, etc. On dit aussi proverbialement d’un homme qui va et vient sans cesse çà et la que c’est le Juif errant » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835). En 1694, un usurier prêtant à dix pour cent méritait le qualificatif de juif, même s’il ne l’était pas ; en 1762, les taux d’usure augmentant (« exorbitamment cher »), c’est à partir de 15% d’intérêt que se mérite le qualificatif de juif, de sorte que le mot « se dit dans le style familier de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent et d’ardeur pour en gagner » (1762, 1798) « et en général de quiconque cherche à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides » (1835).
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait pas les mêmes choix que les académiciens pour ce qui est du « nom de nations ». Il relève donc les deux sens objectifs de ce mot, le premier : « celui, celle qui appartient au peuple hébreu, au peuple qui habita jadis la Palestine » (la fondation d’Israël en 1948 a rendu caduc l’emploi du verbe « habita » au passé simple et il faudrait écrire aujourd’hui : « peuple qui habite la Palestine ») ; le second : « celui, celle qui professe la religion judaïque (avec un j minuscule) » (exemple de Littré : « un juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc. professant la religion juive » et du DAF, en 1932-35 : Les juifs de Pologne, d’Allemagne, de France ; une juive). Il semble aussi que l’hostilité qui vise les Juifs s’atténue. Littré relève l’emploi figuré « celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté » certes, mais c’est un emploi figuré qui se rapporte à n’importe quel individu, qu’il soit juif ou non ; et surtout il le relègue parmi les emplois familiers. C’est aussi le choix des académiciens en 1932-35 : « il se dit aussi, figurément et familièrement, de celui qui prête à usure et qui se conduit, en affaires, avec avidité et âpreté », l’individu en question pouvant être aryen, noir ou indien. Ce n’est donc une qualification raciale, encore moins raciste.
Les auteurs des grands dictionnaires actuels relèvent encore ces sens figurés et familiers, mais, de toute évidence, ces sens occupent une place restreinte dans les articles, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Péjoratif, à cause des métiers d’argent interdits aux chrétiens et réservés aux juifs au Moyen Age, synonyme de avare, usurier ») et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), où le sens figuré et familier est relégué, contre toute vérité, dans l’histoire - et une histoire révolue depuis des siècles : « Au Moyen Âge, nom donné aux prêteurs à usure, parce que seuls les Juifs étaient autorisés, avec les Lombards, à pratiquer ce métier ». Ce qui domine dans ces articles, c’est le sens objectif ou neutre : « (histoire ancienne), celui, celle qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire » ; « celui, celle qui appartient au peuple issu d’Abraham et dont l’histoire est relatée dans la Bible » ; « celui, celle qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d’Abraham et de Moïse » (TLF) ; « Personne descendant de l’ancien peuple d’Israël ; personne qui professe le judaïsme (dans les emplois où ce deuxième sens est prédominant, on ne met pas la majuscule) » (DAF, neuvième édition).
Quoi qu’il en soit, la consultation des dictionnaires fait apparaître qu’il existe dans la langue une hostilité évidente à l’encontre des Juifs, hostilité close aujourd’hui, mais que cette hostilité, qu’elle soit fondée sur des réalités ou des fantasmes, n’est pas de nature raciale, mais sociale, due au mépris (hypocrite ?) pour l’argent et la richesse, mépris qui prend pour cible aujourd’hui les bourgeois, les financiers, les capitalistes…
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