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20 mars 2012

Dhimmis et harbis

 

 

Il est des faits occultés ou méprisés : c’est ceux qui touchent les dhimmis, à savoir ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes et les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont trouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Bat Ye’or, une femme née dans la communauté juive d’Egypte, est la seule spécialiste du monde arabe et musulman à prendre pour objet d’étude la condition de dhimmi. La condition de dhimmi ou dhimmitude, vieille de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays d’islam qui n’ont pas été totalement purifiés : l’Irak, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, le Soudan. Contrairement aux chercheurs estampillés qui se pressent dans les pays d’islam pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les justifie, elles militeraient pour que ces discriminations soient abolies. Elles ne le font pas. Pour Bat Ye’or, c’est « le négationnisme historique » consubstantiel à ces organisations qui explique leur très pieux silence ou leur ignorance crasse.  « Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres », écrit-elle. Elle les sort du double avilissement (islamique et occidental) dans lequel ils sont tombés.

Pour les législateurs de l’islam, et cela, depuis le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones : dar el islam ou maison de l’islam, et dar el harb ou « maison de la guerre ». Les gens du Livre, juifs et chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. La notion qui règle tout est celle de harb. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad : cet « effort » que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer les harbis dans le dar el islam et soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi résulte du djihad. « Les lois édictées par la charia touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit se faire discret ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir à l’effort de guerre qui pousse les musulmans à conquérir de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est en ce sens que l’islam entend la protection offerte aux dhimmis - ce dont les orientalistes déduisent une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui, définis par la guerre qu’on leur fait, sont réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivaille à harbi. Le concept est étranger à notre histoire ou à notre pensée. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être. Seule l’injonction « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’exterminer les Albigeois suppose un être qui correspondrait à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé pour signifier que cet être était « à tuer ». Le mot ennemi ne traduit pas harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas provisoire, mais permanent. Il ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. Harbi disparaît avec les harbis. Ils sont à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Même à exterminer ne donne pas une représentation exacte de ce qu’est un harbi.

Il faut comprendre l’islam en fonction de ce qu’il dit, de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère. Dhimmis et harbis rendent compte avec plus de pertinence de ce qui se passe dans le monde que les pauvres explications des spécialistes de sciences sociales.

 

15 mars 2012

Sans distinction de race est désormais tabou

 

 

            La Constitution de la Ve République, approuvée par le peuple français en 1958, porte dans son article 2 ceci : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est un des plus nobles principes politiques qui soient. Il émane du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cet article 2 invalide les discriminations, le racisme, les inégalités en droits, les injustices, les atteintes à la liberté de conscience : il est l’essence de la France.

Certains voudraient le biffer. Le mot race leur déplaît, ce qui éventuellement se conçoit ; mais ce mot honni est complément de « sans distinction de ». La France ne distingue pas les citoyens en fonction de leur origine, de leur race ou de leur religion – ce que tant de pays font à l’envi et sans que les indignés de la race s’en indignent. La raison tient sans doute à ce que ces indignés et les politiciens qui renchérissent sur ces indignations aiment la distinction de race ou sont des distingués de race, fiers de la race à laquelle ils s’assignent eux-mêmes. L’homme est capable de tout, surtout du pire. Il est donc prêt à alléguer les plus nobles raisons pour atteindre ce pire.

 

Emprunté au latin, distinction est attesté au XIIe siècle. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il a deux sens. C’est une division ou une séparation ou une différence (« écrire sans distinction de chapitres », « faire distinction de l’ami et de l’ennemi », « on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe ») ; c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : « aimer les distinctions », « traiter quelqu’un avec distinction, « les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres ». Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de « manières élégantes dans le langage ou la tenue ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ce nouveau sens social. C’est « ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton ». Littré note que « ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens ». De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac. Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : « action de séparer nettement une chose d’une autre », « séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir », « action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles », « prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard », « bon ton, élégance, dignité des manières ».

            Or, depuis que Bourdieu a purifié la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une marque de distinction, c’est-à-dire à des préjugés sociaux. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), ce nom a tout pour faire « gerber ». C’est la singularité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple « la distinction de la naissance » : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est « marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui ». Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère « antisocial » de la distinction. « La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance et des distinctions attachées à son rang ». La distinction, ce sont aussi des « manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres ». A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges et sont devenus des citoyens comme les autres. Il a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en a pas moins continué à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient.

             

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme. Alors racisme et raciste n’existaient pas. En se fondant sur l’usage des écrivains, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race le sens de « famille » et « d’espèce ». « La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral ». Le mot a un sens défavorable quand « il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux » dans « la race des poètes », « les philosophes, race crédule », « ô imitateurs, race servile ». A propos de race pris dans le sens « d’espèce », Littré précise : « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse ». Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : « C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. » Terme de zoologie, la race est « la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération ». L’infamie apparaît quand race « se dit des hommes ». Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans « les populations de race germanique », « la race caucasienne », « la race juive ».

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais l’anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et nous savons que 2 + 2 = 5 ne valent pas 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions, du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure. Ce faisant, ils ont discrédité à jamais l’anthropologie, laquelle s’évertue à effacer cette tache originelle. Mais l’anthropologie n’est pas Omo ; elle ne sait pas laver blanc.

La suppression d’un ou de deux mots d’un article de la Constitution donnera bonne conscience à quelques politiciens honteux, dont la famille était Algérie française, d’extrême-droite et sans doute raciste ; mais elle ne changera rien ni à distinction, ni à race.

 

12 mars 2012

Eloge de la science

 

 

 

            Population, la revue de l’Institut National d’Etudes Démographiques ou INED, a publié dans sa livraison de janvier et février 1995 (50e année, numéro 1) une étude portant sur la mortalité et les causes de décès des Marocains en France de 1979 à 1991. Les deux auteurs, au vu de leur prénom, Youssef et Myriam, ne peuvent pas être soupçonnés a priori d’hostilité à l’encontre des femmes et des hommes dont ils étudient le destin. Certes, ils reconnaissent que les chiffres dont ils disposent et qui leur sont fournis par les services de l’état-civil français sont peut-être incomplets, des Marocains gravement malades préférant rentrer au pays pour y mourir et être enterrés avec leurs ancêtres. De fait, leur décès n’est pas enregistré en France.

Cela dit, la « démographie » des Marocains ayant émigré en France est à la fois singulière et éclairante pour trois raisons de fond.

1) L’espérance moyenne de vie des Marocains établis en France est largement supérieure à celle des Marocains restés au pays. En moyenne, l’émigration fait gagner de dix à quinze ans de vie. La France apparaît donc comme un eldorado et les ritournelles que chantent les Marocains établis en France (la France est une terre de racisme, les Français sont racistes, etc.) n’ont aucun fondement.

2) L’espérance moyenne de vie des Marocains en France est supérieure à celle des Français « de souche » qui appartiennent aux mêmes classes sociales que ces Marocains : employés de ferme, manœuvres et ouvriers d’usine. Il n’y a donc pas de discrimination ou, s’il y en a, ce sont les Français qui en sont les victimes. Cette différence est expliquée par l’hygiène. Les Marocains établis en France sont censés ne pas boire d’alcool, ne pas fumer, ne pas manger gras (ils s’abstiennent de viande de porc). Il est possible que ce soit une explication valide. Mais pourquoi cette raison, d’ordre culturel ou religieux, n’explique-t-elle pas le troisième fait, que voici ?

3) En France, les femmes, quelle que soit leur origine, ont une espérance moyenne de vie supérieure à celle des hommes, sauf dans les familles marocaines émigrées, où les hommes ont une espérance de vie supérieure à celle des femmes. Interdiraient-ils à leur(s) épouse(s) de se faire soigner ?

            La démographie établit les faits ou elle met en pleine lumière des faits cachés ou qu’il est interdit de voir. Devant les faits, les préjugés, les slogans politiciens, les idéologies haineuses s’effondrent. 

10 mars 2012

Musique

 

 

 

Emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, musique est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est nommé alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante. La musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire). Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les Muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des mœurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions de la poésie ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Selon Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis), il est possible de « juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ».

Dans les autres dictionnaires, musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française,1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1835) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique », mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, ce qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

06 mars 2012

Versatile

 

 

 

En latin, versatilis signifie au sens propre « mobile, qui tourne aisément » et au sens figuré « flexible, qui se plie à tout ». Versatile, qui en est emprunté, est attesté au début du XIVe siècle et se dit d’une épée à deux tranchants, comme dans ces deux exemples dont l’orthographe a été « actualisée » : « une grande épée toute nue et bien émoulue à deux taillants, laquelle était aussi comme pointue et versatille, c’est-à-dire bien maniable » et « ce glaive est versatile, c’est-à-dire taillant des deux côtés ». A ce sens premier, s’en ajoute un second, toujours « au propre » : « qui tourne », comme dans cet exemple pris chez un auteur du XVIe siècle : « les cénacles étaient parés de tables liées faites d’ivoire, versatiles, c’est à noter qui se tournaient subtilement en la forme des mouvements des horloges ».

C’est Montaigne qui, le premier (Essais, III, 1590), emploie versatile dans un sens figuré : « l’esprit humain traite et soi et tout ce qu’il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile » ; et c’est dans ce sens « figuré » que cet adjectif est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1762 : « (quatrième, cinquième, sixième éditions du DAF) qui est sujet à tourner, à changer » (« il ne se dit guère qu’au moral, un esprit versatile ») ; « sujet à tourner, à changer » (Féraud, 1788 : « l’adjectif se prend en mauvaise part. Esprit souple est souvent un éloge ; esprit versatile est un blâme ») ; « (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui change » et « figuré, qui ne sait pas se fixer », comme dans ces deux extraits, de Voltaire (« Alcibiade était un simple citoyen, riche, ambitieux, vain, débauché, insolent, d'un caractère versatile ») et de Rousseau (« un tempérament versatile qu’un vent impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l’instant que le vent ne souffle plus »). Ce sens figuré est exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, de son caractère), qui change souvent et aisément de parti, d’opinion ; qui est sujet à de brusques revirements ». Les synonymes en sont capricieux, changeant, fantasque, inconstant, instable, lunatique, velléitaire, et les antonymes constant, égal, ferme, obstiné, résolu.

C’est l’adjectif qui, par son sens, convient le mieux pour qualifier l’opinion ou la presse ou les hommes politiques. Edgar Faure, à qui il était reproché d’être une girouette, avait l’habitude de répondre que ce n’était pas lui qui changeait (ou qui tournait), mais le vent.

 

En français, l’empan sémantique de versatile s’est resserré en quelques siècles et tout ce qui se rapporte dans le sens de l’adjectif à quelque chose de matériel ou de physique a disparu, la langue ne conservant que le sens figuré de « changeant ». Le mot ne se dit plus d’une épée, mais seulement d’un esprit, d’un tempérament, d’une personne ou de ses opinions… En anglais, il en est allé tout autrement. L’adjectif, emprunté au français et au latin, se dit d’une personne qui « a des talents variés », d’un esprit « souple », d’un outil (comme le couteau suisse) ou d’un appareil, même d’un avion,  « polyvalent » ou « à usages multiples ». L'anglais n’hésite pas à faire coexister les sens techniques et matériels, se rapportant à des choses, et les sens moraux, se rapportant aux êtres humains. Il semble que le français ait renoncé, en partie, à cela.   

 

 

03 mars 2012

Terroirs

 

 

A propos de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001

 

 

Que dit Pierre Bergounioux dans Un peu de bleu dans le paysage ? Rien d’autre que la fin des terroirs de France. La France a cessé d’être un pays de paysans et ne sera plus jamais un pays de paysans. On ne ressuscitera pas les labours à la charrue, les bœufs que l’on lie au joug, les charrettes de foin, les tombereaux de pommes de terre, les bergères, les femmes menant les vaches au pré, la traite à la main, etc. toutes choses que le Corrézien Pierre Bergounioux a vues dans sa jeunesse, avant 1960, avant que tout cela ait disparu. Les campagnes se transforment en déserts, on peut parcourir des kilomètres sans rencontrer âme qui vive, les bûcherons que l’on croise dans les forêts ne parlent plus patois, mais des langues étranges que personne ne comprend, le turc ou le kurde, les étables des fermes sont vides, les volets sont clos, les terres ne sont plus labourées, les friches gagnent sur les champs, la forêt gagne sur les friches. Dans la forêt, les vieilles essences (chênes, hêtres, châtaigniers) sont remplacées par des sapins américains à croissance rapide que recherchent  les industriels du bois. Richard Millet décrit le même phénomène dans Lauve le pur (POL, 2000). En bref, dit Pierre Bergounioux, en Corrèze, en Limousin et dans tous les terroirs profonds de France (il cite la Vendée, la Creuse, le Berry), vingt-cinq siècles d’histoire des hommes se closent, en même temps que les étables des dernières fermes. Les Corréziens des hautes terres se sont longtemps nourris de châtaignes. Ils ne le feront plus jamais, les sapins ayant remplacé les châtaigniers. Limousin vient du nom d’une vieille peuplade gauloise, les Lemovices, ou  « guerriers de l’orme ». L’orme, comme le châtaignier, a disparu des forêts. La rupture sur laquelle Bergounioux médite dans Un peu de bleu dans le paysage est intervenue dans les années 1960. Il ne reste de cette Corrèze sans paysans, de ce terroir sans champs, ni terres cultivées et tout de friches fait, que la nostalgie d’un passé enfui qui ne reviendra jamais. Témoigne de ce passé un survivant. C’est un vieux paysan célibataire qui parcourt le pays désert à mobylette (d’où le titre : « un peu de bleu dans le paysage »), le dernier d’une lignée de Bordas ou de Coste ou de Monteil, noms corréziens, en voie d’effacement, et à propos de qui Bergounioux écrit : « je le tiens, lui, solitaire, vivant dans la Corrèze haute, pour le sel de la terre et le meilleur de ses enfants »

Dans les années 1960, le sociologue Henri Mendras avait analysé dans La fin des paysans, un admirable ouvrage qui fait date et toujours autorité, à la fois la lente disparition, à la suite des vagues successives d’exode rural, de ceux qui, par leur travail acharné depuis des millénaires, ont fait la France et lui ont donné le visage que nous aimons, et la métamorphose des survivants en agriculteurs ou en industriels de la terre. Non seulement les paysans sont de moins en moins nombreux, mais encore ceux qui restent au pays ont changé de métier. Pierre Bergounioux et d’autres écrivains, tel Richard Millet, autre Corrézien, complètent et achèvent à leur manière, littéraire ou poétique, La fin des paysans. Ils montrent les conséquences de la fuite des hommes et de la métamorphose de leurs activités. Plus de pays sans paysans. Quand les champs deviennent des friches et les friches des forêts, quand les paysages sont ainsi transformés, la terre perd son sens. Qu’est-ce qu’une terre que les hommes ne labourent plus, ni n’ensemencent plus ? Une surface seulement. Pour nous, la France est un agrégat de petits pays, ayant chacun leurs spécificités, et de terroirs divers, variés, changeants. La fin des paysans abolit les terroirs : voilà ce dont nous convainc l’auteur des huit textes recueillis dans Un peu de bleu dans le paysage.

Attardons-nous sur ce sujet.   

Etrange destin que celui de la Corrèze. Ce département est dépourvu de vraie tradition littéraire. Il nous est impossible de citer le nom d’un seul Corrézien qui, avant 1950, aurait composé une œuvre littéraire digne de ce nom. Ce n’est pas le cas du Périgord proche, qui compte, parmi les grands hommes qu’il revendique comme périgourdins, des écrivains universalistes, tels Brantôme, Montaigne, Fénelon, Joubert, ou bien des écrivains du terroir, comme Eugène Le Roy, auteur de romans du terroir, dont le très célèbre Jacquou le Croquant, et encore des écrivains patoisants et des félibres. La Corrèze n’a pas d’identité forte à la différence de la Dordogne, de l’Indre ou du Puy de Dôme proches. Ce département est un entre-deux. Il s’étend entre deux régions géographiques, le Massif central et l’Aquitaine, entre deux provinces, l’Auvergne et la Guyenne. Il ne correspond à aucune province ancienne à forte identité, comme le Quercy voisin par exemple, pays de causse. 

Pourtant, en Corrèze, depuis près de trente ans au moins, fleurissent deux littératures, que l’on peut situer à l’opposé l’une de l’autre : une littérature de terroir, qui raconte les histoires vécues par des femmes et des hommes enracinés dans leur pays, et une littérature, moins particularisante, qui refuse de chanter les beautés éternelles du terroir. De ce point de vue, c’est un département paradoxal. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Ainsi, les écrivains réunis sous l’étiquette commerciale « école de Brive » tentent de renouer avec l’ancienne littérature française de terroir, au moment où les paysans ont disparu et où les terroirs s’effacent. Ce sont par exemple Claude Michelet, Christian Signol et Michel Peyramaure. Or, cette littérature paradoxale, parce qu’elle peut nous sembler artificielle, n’est pas la seule littérature corrézienne. A côté d’elle, tout contre elle (contre exprimant à la fois la proximité et l’opposition), se développe une littérature qui évoque, mais secondairement, le même terroir, dans des termes différents et  pour en signaler la disparition. Ce sont ou des écrivains qui interviennent dans les débats publics de France, tel Tilliniac, ou des écrivains savants, qui ont choisi une « écriture » moderne, soucieux non seulement de dire ou de raconter le monde (et pas seulement la Corrèze), mais aussi de bien écrire et de raconter poétiquement des destins humains qui peuvent émouvoir n’importe quel homme, où qu’il vive, quelle que soit sa culture, et dont les livres publiés sont de belles oeuvres exigeantes et ambitieuses, visant « à la littérature ». Pierre Bergounioux, auteur de très nombreux romans depuis le milieu des années 1980, dont 12 ont été publiés chez Gallimard, est de ceux-là. De même Richard Millet et Pierre Michon, le voisin creusois.

Entendons-nous sur le terme de terroir. Dans le Trésor de la langue française, terroir est défini, entre autres acceptions, ainsi : « région, province, pays considéré(e) dans ses particularités rurales, ses traditions, sa culture, ses productions et du point de vue du caractère des personnes qui y vivent ou en sont originaires ». Le Berry, le Périgord, la Bourgogne, l’Auvergne, etc. sont des terroirs. Au cours des siècles, ces terroirs ont été chantés en français par des écrivains du cru, sensibles à la beauté et à la variété des paysages, au rude travail des hommes, à leurs moeurs sombres et âpres, à l’accord harmonieux entre ces hommes et leur terre, car le terroir, c’est aussi la terre, un sol, des techniques agricoles et des produits spécifiques. Pendant deux siècles au moins, la France a vu fleurir une belle et foisonnante littérature de terroir. Chaque province, chaque petit pays, chaque canton avaient son ou ses écrivain(s). Nous avons retenu quelques noms : George Sand, Eugène Le Roy, Henri Vincenot, Henri Pourrat, Louis Pergault, Jean Anglade, Paul Arène, Henri Queffélec, Henri Bosco. Que devient la littérature de terroir, quand les terroirs, où elle trouve son origine et sa raison d’être, se meurent ? En bonne logique, elle n’a plus de raison d’être. C’est ce que disent aussi les deux Corréziens, Pierre Bergounioux et Richard Millet, contre leurs amis corréziens de « l’école de Brive ».

 

 

01 mars 2012

Capitulation

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle. Ainsi chez Pasquier : « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »). Ce sens se maintient en français dans un emploi qui est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre ». Cet exemple de l’édition de 1835, à savoir les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par des capitulations, illustre clairement ce sens. Ce n’est que, dans la huitième édition (1932-35), qu’il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale). Ce sens est tenu pour « historique » ou désuet depuis la disparition de l’Empire ottoman en 1920 : il est vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française (1971-94).  

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est désormais le sien et que définissent Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde », et les académiciens (DAF, 1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

 

28 février 2012

Le diable au cerveau

 

 

En 1685, quand Louis XIV a décidé par l’Edit de Fontainebleau de « révoquer », c’est-à-dire d’annuler, l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, ont quitté la France et cherché un refuge sous des cieux moins hostiles. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques de « gauche » ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe.

Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, leur a fait comprendre que, comme aux protestants en 1685, leur présence n’était plus souhaitée en France et ils ont préféré exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. Entre 1679 et 1685, l’Edit de Fontainebleau a été précédé de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique annoncée par Hollande, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels qui font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. sont remplacés par des ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible.

Apparemment Hollande n’a rien compris à l’Histoire. Peut-être ne sait-il pas lire ou n’a-t-il lu dans sa vie que les Aventures de Bécassine ; ou bien, il a le diable, non pas au corps, mais à la cervelle et dans les pois chiches dont elle est composée. Ou bien il se prend pour Louvois et Mme de Maintenon. Il annonce que le fisc va piquer aux « riches » 75% de leur revenu. Un vrai racket. Voilà une bonne nouvelle qui va inciter les quelques riches qui n'ont pas fui la France à faire dare-dare leurs valises pour se réfugier en Suisse, en Belgique, à Londres, dans des pays qui ne sont pas gouvernés par des fous ou par des débiles. Dans deux ou trois ans, Hollande, s'il est élu, annoncera qu’il n’y a plus de riches en France, sauf lui et ses potes, et qu’il pourra donc révoquer la richesse, la prospérité, le bien être, la France aussi évidemment.

 

On objectera qu’un peuple n’a que ce qu’il mérite et que s’il aspire à l’esclavage, cela le regarde. En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité.

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. ce n’est pas qu’ils délirent, c’est qu’ils comptent. Entendons-nous : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à près de 80 ans ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a plus de 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS. Mais, quand l’argent est public, les comptes justes se dissipent.

Avec Hollande et Aubry cachée dans la sacoche de sa bicyclette, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt en même temps que cette nouvelle Révocation de l’Edit de Nantes qu’est la moderne Révocation des Riches.

 

27 février 2012

Ville Lumière

 

 

Naguère Paris était encore qualifiée de "Ville Lumière" - lumière des nations et des civilisations. Tout cela appartient à l'histoire ancienne, comme l'apprend le journal Le Parisien de ce jour, lundi 27 février 2012 (mais l'an 1430 ou 40 de l'hégire). Un musulman, dénommé Ali, âgé de près de 50 ans, de nationalité tunisienne - pote à Delanoë, Maire (ou mairesse) de Paris, le protecteur des Tunisiens - a aspergé d'essence sa fille de 23 ans et a tenté d'y mettre le feu, comme si cette jeune femme n'était qu'un vieux torchon ou un Coran en mauvais état.

Paris n'est plus la ville lumière, mais celle des brasiers (humains) ou celle des bûchers - brasiers et bûchers qui agréent évidemment aux bobos qui y vivent.

Justification des sciencieux du social : les musulmans, dont tous sont victimes de l'oppression française, n'ont pas d'autre moyen que le bûcher, à cause de la France, pour se réchauffer un peu quand il fait froid. 

 

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26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

20 février 2012

Autisme

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos « soi-même », pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : « Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt », ce qui, vu l’état de nos connaissances, relève du pur délire obscurantiste – mais ce délire est bien peu de chose, comparé à l’obscurantisme dans lequel se complaisent depuis plus d’un siècle « sciences » humaines et sociales. De l’allemand, le mot passe en français en 1923, où cette maladie – car c’en est une - devient un thème de la philosophie morale et un argument de dissertation de potaches, comme dans cette définition du Traité du caractère (Emmanuel Mounier, 1946, Le Seuil) : « psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés ».  

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas une maladie, mais une « attitude mentale spéciale aux schizophrènes », qui se caractérise « par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure » (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants, attitude (de l’esprit) est anodin. Les mots ne servent qu’à nier la maladie, comme dans cet autre extrait du Traité du caractère : « Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées ».

L’autisme est une maladie grave qui est due à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Les dernières hypothèses cliniques – en voie de confirmation – portent sur des bactéries qui passent dans le sang et affectent le cerveau, ce qui entrouvre la voie d’une guérison possible. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste ne distingue pas la voix humaine d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique et psychanalytique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. L’obscurantisme a triomphé grâce, entre autres « penseurs », à Bettelheim, qui a usé de son aura pour abuser son monde. Pour lui, c’était la famille, et la seule famille, qui provoquait l’autisme : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé chez les enfants la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants, comme jadis on brûlait pour sorcellerie (imaginaire, cela va sans dire) des femmes après les avoir soumises à la question. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

L’obscurantisme n’a pas touché le seul autisme, mais toute une série d’activités humaines : la lecture par exemple. Les mêmes charlatans (« mêmes » parce qu’ils illustrent les mêmes sciences humaines) ont convaincu des milliers de maîtres que la lecture, cette si belle activité et toute récente dans l’histoire de l’humanité, était affaire de globalité et que l’on pouvait lire un texte en se contentant de le parcourir des yeux, sans même reconnaître les traits, les points, les boucles dont il était fait. Il a fallu attendre Stanislas Dehaene (cf. Les Neurones de la lecture, 2007, Odile Jacob) pour que soit enfin démontré que la lecture dite globale, infligée pendant près de quarante ans à des millions d’élèves, n’était qu’une illusion et que tout le fonctionnement réel des aires du cerveau infirmait ces billevesées, que l’Education nationale a érigées en vérité absolue pendant près d’un demi-siècle. Dans l’enseignement de l’histoire, le même obscurantisme sévit, quand les « problèmes » (qui ne sont que de l’idéologie) se substituent à la chronologie disparue, laquelle a été pendant des siècles le pilier de l’histoire.

 

Le XXe siècle serait, dit-on ou croit-on, celui du progrès : tout aurait progressé, affirme-t-on. Ce qui a progressé surtout, c’est ce que les Lumières pensaient avoir terrassé, à savoir les ténèbres, comme si les éclairés des sciences humaines et sociales d’aujourd’hui n’étaient plus que des illuminés qui ramènent la connaissance à quelques formules magiques.  

17 février 2012

Désintégration

 

 

Ce nom, dérivé du verbe désintégrer, est récent. C’est donc un mot moderne, attesté en 1871 et que Littré enregistre dans le Supplément publié en 1877 de son Dictionnaire de la langue française (1863-72). C’est un « néologisme », écrit-il, qu’il définit comme « l’action qui détruit l’intégrité d’un tout ». Les exemples qui en illustrent le sens sont extraits d’ouvrages de géologues et d’anatomistes. Moderne et savant, les spécialistes de sciences politiques en font aussitôt leur miel. L’un d’eux écrit en 1875 : « les théoriciens politiques, depuis plusieurs années, annoncent comme imminente la désintégration de l’empire turc », laquelle survient en 1920, avec quatre ou cinq siècles de retard pour le malheur des peuples que cet empire a soumis.

Les académiciens ignorent désintégration dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35) de leur Dictionnaire. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a pour synonymes désagrégation et destruction, en particulier quand il est employé par les atomistes : « réaction nucléaire spontanée ou provoquée (...) aboutissant à la transformation d’un noyau atomique en un ou plusieurs noyaux ou particules et s’accompagnant d’une émission d’énergie ». Ce sens est exposé ainsi par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « destruction spontanée ou provoquée du noyau d’un élément chimique, qui se transforme en d’autres éléments de masse atomique plus faible, avec libération d’énergie sous forme de radiations ».

L’atome étant ce qu’il est, surtout la fission, à la fois fascinante et terrifiante, le mot désintégration est passé dans les sciences sociales : pas de panique, non pas sciences, mais des idéologies psycho et socialisantes, pour désigner (tenez-vous bien !) la « perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde » (TLF) ou une « destruction » psychologique. Ce sens figuré est illustré dans le DAF par la désintégration de la personnalité sous l’effet de la torture, exemple qui est aussi cité dans le TLF et qui est extrait de L’Homme révolté de Camus. Oui, là est le cœur de la modernité. Moderne et savant, barbouillé de sciences psycho sociales, désintégration a tout pour plaire aux modernes modernissimes et aux modernes modernisant à l’envi et dernier cri. On comprend qu’il ait été choisi comme titre par un cinéaste qui, si son nom commençait par vrai, serait à coup sûr chef d’escadrille de bombardiers nucléaires et qui, pendant qu’il ne vole pas, touille les chaudrons bouillonnants de haine des officines idéologiques du gauchisme pleurnichard. Son film, qui traite du djihad, se résume à cette grande leçon de moraline assénée dans tous les médias : si des musulmans vivant dans des colonies islamiques établies en France s’engagent dans un djihad sans fin pour aller égorger ici ou là des chrétiens ou des juifs ou faire exploser des bombes au milieu d’infidèles, de femmes, d’enfants, de vieillards ou de prétendus koufars, c’est la faute de la France ou de la République ou des Français ou de la laïcité. Oui, si Mahomet a commencé à prêcher ses messages de haine en 611 et a lancé en 622 ses fidèles sur l’éternel sentier de la guerre, c’est la faute de la France. Oui, si le mouvement prétendument piétiste ou de réislamisation, dit tabligh, a été fondé en Inde dans les années 1920 et s’est diffusé dans le monde entier, c’est évidemment la faute de Hortefeux ou de Guéant, qui n’étaient pas encore nés. Oui, si la confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 en Egypte par le grand-père à Ramadan, c’est évidemment la faute de pas de chance ou de Voltaire ou de Sarkozy.

Voilà comment des filmeurs de musulmans écrivent l’histoire du monde. C’est du délire, mais ce délire s’explique parfaitement, car le carburant qui fait avancer ces filmeurs est un mélange de H et d’alcool à 90°.

 

 

14 février 2012

Lumière des livres : Richard Millet

 

 

 

Richard Millet, Fatigue du sens, essai, Pierre Guillaume de Roux, 2011, 155 pages, 16 €.

 

Dans cet essai, Richard Millet reste fidèle à l’esthétique « moderne » du fragment qu’il a illustrée dans quelques-uns de ses ouvrages, essentiellement des « essais », publiés depuis plus de vingt ans, Le Sentiment de la langue, L’Opprobre ou L’Enfer du roman, pour ne citer que les plus connus. Cette esthétique est « moderne » parce que, fondée sur le discontinu, le provisoire, le non définitif, le non architecturé, elle offre aux lecteurs d’innombrables ouvertures et qu’elle se défie de l’idéologie, du ce qui va sans dire et des discours lourdement convaincants assénés comme des coups de massue. Fatigue du sens est fait de plusieurs centaines de fragments d’une dizaine de lignes, parfois moins, lesquels, à la différence de ceux de l’Enfer du roman (Gallimard, 2010), ne sont pas numérotés. Ce dont il est question dans ces cent cinquante-cinq pages, c’est un sujet que Richard Millet a abordé à plusieurs reprises aussi bien dans ses romans que dans ses essais, à savoir, comme il l’écrit lui-même dans le chapitre intitulé « Liminaire » (p 9), le « post-démocratique », lequel est le pendant, dans l’ordre de la cité, de la « post-littérature » analysée dans l’Enfer du roman, ou de ce « postmoderne », dont les gazettes raffolent depuis deux ou trois décennies : « Nous sommes entrés dans un monde post-démocratique, que j’appelle aussi monde horizontal, lequel se caractérise par le renoncement à toutes les valeurs de la verticalité », transcendance, idéal, culture, littérature, art. Et ce que Richard Millet nomme fatigue du sens « est un des attributs de l’horizontalité », c’est-à-dire de l’immanence généralisée, du relativisme absolu (« tout se vaut »), du triomphe des valeurs marchandes sur la vie de l’esprit, du dégoût de soi…    

Pourtant, même si la question est éminemment idéologique, au sens où elle est la proie facile de tous les vautours et requins des médias, des partis politiques, des professionnels de l’indignation, des autorisés de la parole, des puissants et des notoires, etc., Richard Millet ne l’aborde pas par l’idéologie, dont il a horreur, quelque forme qu’elle prenne (« à la différence de la plupart des Français, je ne fais pas de politique, ne croyant pas que la situation actuelle puisse être changée par les urnes ni par les hommes », écrit-il, page 44), mais par l’art, les sens, le regard, la prise en compte des choses telles qu’elles sont, exposant la douleur que cette horizontalité triomphante suscite en lui : « Je ne cherche même pas une morale à opposer à l’éthique du Bien ; je cultive le sain désespoir de ceux qui savent que tout est perdu » (p 44).

La fatigue du sens, c’est certes la lassitude causée en nous par le sens qui a trop servi ou auquel on a eu trop souvent recours. C’est encore l’épuisement de ce même sens, qui, à force d’être ressassé, se ramène à des slogans creux. Mais la « fatigue » est aussi une réalité que connaissent les peintres, du moins les peintres de jadis, lorsqu’ils disaient d’un tableau qu’il était « fatigué », pour dire qu’à force d’être nettoyé, « il avait perdu quelque chose de ses demi-teintes » ou des couleurs qu’elles étaient « fatiguées », lorsqu’à force d’être retouchées, elles avaient « perdu leur fraîcheur ». Richard Millet traite de cela à partir de « l’exil intérieur » dans lequel il se réfugie ou de « l’apartheid volontaire » auquel il a été condamné ou il s’est condamné, n’ayant plus aucun goût pour les réalités de la France horizontale ou « couchée », dont le relief a été aplani et les beautés ou les spécificités niées et en conséquence arasées, vandalisées ou nivelées : « Ainsi me sentant français par le sang, le sol, l’histoire, la culture, la religion, je ne pourrais désormais en jouir que dans la dérision, la mauvaise conscience, le reniement, l’amnésie volontaire » (page 66). Etre français allait naguère encore de soi ; désormais cette qualité-là semble impossible sinon à revendiquer, du moins à vivre : « Il y a donc, ou il y avait, une évidence française : elle relève autant d’une identité culturelle donnée par naissance que d’un consensus sur un ensemble de qualités définissant cette culture, cette civilisation » (p 66). Alors que l’évidence française s’efface lentement ou pour disparaître dans les oubliettes de l’histoire, ou pour survivre dans les marges, les franges, les forêts épaisses, les nuits profondes et sans lune, la clandestinité, les autres évidences ou les évidences de l’Autre, de l’immigré, du musulman, de l’étranger, du néo-Français, des racines exotiques, des nations lointaines ou périphériques, etc. ont seules droit à la fierté glorieuse, à l’exhibition obscène, aux éloges assourdissants. La nuit glaciale pour l’une dans son propre pays ; les lumières de la rampe, même en plein soleil, pour toutes les autres, à condition qu’elles soient anti-françaises ou qu’elles écrasent de leur morgue la malédiction d’être autochtone, c’est-à-dire rien : « (…) l’autre (l’étranger aux valeurs d’origine préservées, à l’altérité souveraine, à la religion conquérante) me main(tient) soit dans le secret de mon identité, soit dans l’opprobre du refus que j’oppose à ce mouvement qui tend à me nier » (p 66). Etre français, c’est « être coupable d’être » ce que l’on est ; c’est devenu une malédiction, LA malédiction. Il y avait les poètes maudits, les artistes maudits, les Juifs maudits. Toutes ces malédictions ont disparu pour faire place à la seule qui compte et qui pèse : non pas « ces maudits Français » de la légende noire britannique ou nord-américaine, mais les Français maudits, et d’abord par les derniers arrivés et leur Allah.

La situation de la France est désespérante, mais il n’est pas possible de tomber plus bas, sauf à disparaître complètement. C’est pourquoi le chant que fait entendre Richard Millet est l’un des plus beaux et des plus purs qui soient : « Il est possible que je n’aie fait que dire une douleur : celle de voir que tout ce qui m’a fait ce que je suis est aujourd’hui la chose du monde la mieux méprisée » (p 11). 

 

 

10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

08 février 2012

Encore un effort, camarades, vous n'avez pas touché le fond des abîmes

 

 

 

 

            Il était entendu, du moins jusqu’à la fin des années 1970, que la liberté de parole, de pensée, d’expression était un des fondements de la France et qu’en conséquence, tout citoyen, et a fortiori si ce citoyen était un homme public, avait le droit inaliénable de s’exprimer librement sans encourir le risque du déshonneur, de procès à répétition, de la prison, etc. et sans que quiconque, fût-il flic, inquisiteur, commissaire politique aux armées, puisse lui imposer quelque omerta que ce soit.

 

Il semble que cet âge d’or soit clos.

Au cours d’une réunion de travail à huis clos, donc interdite aux journaleux, organisée par une association d’étudiants, un ministre de la République, prenant la parole à la tribune pendant une vingtaine de minutes, a déclaré ceci :

« Les civilisations (….) qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

En un mot, il a ânonné le catéchisme qui a cours en France depuis plus de deux siècles et qui était en germe aux origines mêmes de la France chez Clovis ou Hugues Capet, et même en Gaule. Ministre de la République française, s’adressant à des citoyens français, à Paris, au cœur même de leur pays, il leur a rappelé ce qui faisait l’essence et l’histoire de la France. Rien d’autre…

A peine cette déclaration fut-elle connue qu’elle a déclenché chez les flics, les inquisiteurs, les commissaires politiques aux armées, etc. une tempête d’accusations indignées et d’indignations accusatoires, de condamnations éructées et d’éructations condamnatoires, tout cela mêlé à des réprobations en boucle et à des suspicions en cascade, faisant de ce ministre, qui s’est contenté de rappeler ce qu’est la France, le suppôt de Satan, la nouvelle Bête immonde, la ça rampant, la vipère lubrique, Iblis, le Mal, le Démon, Chitan, l’Antéchrist, Hitler, Béria, Pol Pot, Khomeiny, Assad, Kadhafi, Lénine, Staline, etc.

Autrement dit, si on a bien compris ce qui a causé leurs éructations, les écolos tiennent la tyrannie pour supérieure à la liberté. On savait que l’écologie était le dernier vestige idéologique du nazisme, mais on ignorait que les écologistes étaient des nostalgiques de l’ordre hitlérien.

La femme Royale, Dame Aubry, la gendarmette Duflot préfèrent des femmes enfermées à double tour dans leur cuisine aux femmes libres. Que ne vont-elles pas se réfugier en Arabie saoudite pour y jouir des raffinements de la civilisation islamique ?

Pour Désir et ses potes, le racisme est supérieur à l’amour de l’humanité. On se doutait que les antiracistes étaient des racistes travestis : ils nous en donnent la preuve. Merci à eux.       

 

 

06 février 2012

Changement

 

 

Ce nom, dérivé du verbe changer, est attesté au début du XIIe siècle et en un peu plus de neuf siècles, rien en lui n’a changé, ni la forme, ni le sens. Aux premiers balbutiements de la langue française, c’était « l’action de changer » ou la « mutation » ; en 1694, pour les académiciens, c’était « la mutation », « le change d’une chose pour une autre » ; en 1762, 1798, 1835, « la mutation, la conversion, l’action de changer » ; en 1932-35, « l’action de changer ou le résultat de cette action » ; aujourd’hui (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en cours de publication), c’est la même chose : « action de changer, résultat de cette action ». Rien ne change, rien n’a changé, rien ne changera à changement. Le mot est identique à lui-même, malgré les aléas, les vicissitudes, les bouleversements, les révolutions ; et il persévère dans son être. Il a été, il est et il sera, tel que l’humanité bien pensante ne le changera jamais. Même au CNRS, sur le trottoir d’en face, en face du Quai Conti, non pas du point de vue de l’emplacement (les lieux sont très éloignés l’un de l’autre), mais d’un point de vue « idéologique » et moral, le changement est « l’action », le « fait de changer » et le « résultat de cette action ». Le changement ne change pas en changeant de boutique et en passant de Tocqueville à Marx ou de Vaugelas à Rey, il reste ce qu’il est et a été.

Quelque chose – oh, pas grand-chose à peine plus gros qu’un ciron, dirait Pascal, mais c’est à ces minuscules ruisseaux que l’on peut juger des fleuves – a cependant changé : ce sont les compléments qui suivent habituellement le nom changement ; autrement dit, ce sur quoi porte l’action ou le fait de changer. Dans les siècles classiques, c’était, et ça l’est encore parfois aujourd’hui (il ne faut quand même exagérer l’amplitude de ces changements minuscules), la vie, la conduite, l’état, la condition, le théâtre, la scène, la saison… A ces changements, le XIXe siècle, quand commence la modernité, ajoute la décoration, les vues, le système et toutes les choses possibles et imaginables (costume, chemise, idées, parti, nom, prénom, etc.). Il est vrai que les académiciens indiquent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) que « tout est sujet au changement », ce qu’ils résument par cet emploi, « aimer le changement », comme s’ils anticipaient de plus d’un siècle sur la grande loi qu’énonce le prince Salinas dans le Guépard, « tout changer pour que rien ne change ». S’il avait rédigé cette note, Proust aurait précisé ironiquement « Le Guépard est de Lampedusa » et reprécisé « Lampedusa n’est pas seulement une île dont les Tunisiens ont fait leur havre, c’est aussi un écrivain italien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse de ces changements, avant l’heure, presque anachroniquement pourrait-on dire, un inventaire à la Prévert : « (terme de chemin de fer) changement de voie » ; « (terme de manège) changement de main » ; « (terme de danse) changement de jambe » ; « (terme militaire) changement de direction » (inventaire que complètent les académiciens en 1932-35 par changement de vitesse dans les autos et les vélos et les auteurs du Trésor de la langue française, en 1971-94, par changement de fréquence, de sens, de projet, de voiture, de ton, etc.) ; et ces délicieuses expressions, dont l’une fut proverbiale, changement de temps : « entretien de sot, c’est-à-dire mettre la conversation sur le beau ou vilain temps est d’une personne qui ne sait que dire » et changement de propos réjouit l’homme : « il est bon de parler de choses diverses ».

Littré essaie même de rendre compte des emplois de trois noms concurrents : changement, mutation, variation, « qui s’appliquent à tout ce qui altère et modifie ». « Le premier et le second marquent le passage d’un état à un autre (…) ; le troisième marque le passage rapide par plusieurs états », écrit-il, et il poursuit : « quant à changement et à mutation, ils ne diffèrent que parce qu’ils ne sont pas du même style ; changement est du langage général ; mutation est d’un langage plus didactique. L’histoire nous fait assister aux changements des empires ; elle nous enseigne les lois des mutations que subissent progressivement les sociétés ».

Ce que les hommes politiques contemporains ont infligé à la France et veulent à nouveau lui infliger, comme si une première catastrophe n’avait pas suffi, c’est une mutation de société ou « de civilisation », comme l’a écrit récemment Dame Aubry fille Delors épouse Brochen, changement qu’elle ne s’est pourtant pas appliqué à elle-même, puisqu’elle se veut trine, reste trine ou se présente ainsi, comme l’est le Dieu des chrétiens. En 1981, c’était « changer la vie ». Dans les faits, ça a été « changer de vie » : les militants et les apparatchiks roulaient en Renault 4 L, ils se sont convertis à la R 30 ; ils habitaient des HLM de banlieue ou de province, ils se sont installés, noblesse oblige, dans les VIe et VIIe arrondissements de Paris – poussant le cynisme à faire du XVIe leur quartier ; ils avaient des livrets d’épargne étiques, ils ont des portefeuilles boursiers sans doute épais, mais gonflés à l’éthique…

En 1981, le changement était transitif ; trente ans plus tard, il est intransitif. Il avait un complément, il n’en a plus. Il devait s’appliquer à une réalité du monde – la « vie » -, il ne s’applique plus à rien. Il annonçait un avenir radieux, qui n’est pas survenu, il doit se produire « maintenant », c’est-à-dire jamais, puisque maintenant, à peine énoncé, bascule dans le passé. A peine a-t-on dit le mot qu’il réfère à quelque chose qui n’est plus. Le changement est à lui-même sa propre fin, l’alpha et l’oméga : c’est le changement pour le changement. Changement de quoi ? On ne doit rien en dire. L’essentiel est que tout change, sans doute pour que rien ne change et que les privilèges entassés sous Mitterrand soient conservés et même, pourquoi pas ?, étendus, amplifiés, accrus, consolidés sous Hollande, Aubry, Joly, Moscovici et tous les autres, dont chacun connaît les noms.

 

03 février 2012

Frantz Fanon ressuscité à Londres

 



A lire ces extraits des (Nouveaux) Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Le style en est lourdaud et massif, très sciences sociales, assez peu élégant, verbeux, mais c'est la pensée d'un rebelle, d'un insoumis, d'un révolté, d'un enragé, d'un anticonformiste, d'un révolutionnaire qui ne vit pas dans les boudoirs parfumés des duchesses, marquises et autres comtesses du Faubourg Saint-Germain. 

 


 

L’*** colonial impose la répétition de l'identique culturel comme un destin, fonctionnel à sa propre stabilité. Comme conséquence la culture de la France, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, pillée, razziée, écrasée par le racisme économique et symbolique de l’***, se ferme, prise dans le carcan de l'oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres.

 

L’*** se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image méprisante qu’il a du Français et l’image dépréciée que le Français a de lui-même.

 

Le peuple français est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, pour le peuple français, l’humanisation aurait commencé avec l’arrivée des colons de l’***.

 

Le langage du colon ***, quand il parle des Français, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du sous-chien, aux émanations nauséeuses des villes françaises, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.

 

Chaque fois qu'il est question de valeurs françaises, il se produit, chez le colon, une sorte de raidissement. [...] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture ***, il lui est fait interdiction de réagir. La violence avec laquelle s'est affirmée la suprématie des valeurs ***, l'agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensée des Français font que le colon ricane quand on évoque devant lui ce peuple.

 

L’*** fait l'histoire. Son histoire est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette France, c'est nous qui l'avons faite ». Il est la cause continuée : « Nous ne partirons jamais de chez nous ». En face, des êtres engourdis, travaillés de l'intérieur par les fièvres du mépris, constituent un cadre quasi minéral au mercantilisme ***.

 

Les nations *** se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire. Cette opulence est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur la razzia, le vol, le pillage, elle se nourrit de la lâcheté des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde européen. Le bien-être et le progrès de l'*** ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Français, des Indiens, des Serbes, des Européens, des Noirs et des Jaunes.

 

Si la colonisation n’est pas interrompue, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces ***.

 

Le colonialisme *** ne sera pas quitte avec nous quand il aura retiré de France ses oriflammes et ses moudjahidin. Pendant des siècles, il s’est comporté dans le monde en criminel de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavage ont été les principaux moyens utilisés par l’*** pour augmenter ses réserves d'or et de $, ses richesses et pour établir sa puissance. Jadis, le nazisme a transformé la totalité de l'Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que l’*** commettrait une grave erreur s'il se contentait de retirer du sol de France ses cohortes militaires et ses masses de mouhajiroun dont la fonction est de piller les richesses et de les expédier vers la terre d’***. La richesse des pays d’*** est nôtre. Qu’elle nous soit restituée.

 

Politiser le peuple, ce n'est pas, ce ne peut pas être « faire un discours politique ». C'est s'acharner avec rage à faire comprendre au peuple que tout dépend de lui, que si nous stagnons c’est de sa faute et que si nous avançons c'est aussi de sa faute, qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple.

 

Au bout d'un ou deux siècles d'exploitation se produit une véritable émaciation du panorama culturel national. La culture nationale devient un stock d'habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d'institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n'y a pas de créativité vraie, pas d'effervescence. Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un demi-siècle de domination ***, on trouve une culture rigidifiée à l'extrême, sédimentée, minéralisée.

 

L’*** n'est pas une machine à penser. C'est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence.

 

 

31 janvier 2012

Rébellion

 

 

La rébellion est devenue l’horizon indépassable de la modernité, avec l’anticonformisme, le multiculturel, la diversité, les variétés (rock and roll ou rap), la prosternation devant l’islam, les installations. Pourtant, le mot n’a rien de moderne. Emprunté au latin, il est attesté depuis le milieu du XIIIe siècle et en huit siècles, il n’a pas changé de sens : c’était l’action de se révolter contre une autorité, c’est toujours l’action de se révolter contre une autorité. Il y a donc beaucoup de conservatisme dans la rébellion. Se rebeller, c’est faire ce qui a été fait de tout temps ; c’est s’inscrire dans une longue tradition ; c’est ressasser et faire preuve de peu d’originalité ; c’est se condamner au formol ou à l’antimites. Dit en des termes modernes, c’est être « ringard ». Tout ce fatras de choses convenues qui font la rébellion devrait normalement inciter les esprits rebelles, si tant est qu’il y en eût et de véritables, à se rebeller contre la rébellion attendue et obligée. Or, rien ne se produit ; la rébellion n’est la cible d’aucun rebelle. Si tel est le cas, c’est que les rebelles déclarés sont de la basboussa luisante de miel et que la rébellion n’est qu’une posture de dominant.

Pourtant, quelque chose a changé en huit siècles : c’est ce contre quoi se dressent les rebelles. Dans les éditions anciennes (de 1694 à 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, les cibles possibles sont au nombre de trois : le souverain (« révolte, soulèvement, résistance ouverte aux ordres de son souverain »), la justice (faire rébellion à justice : « empêcher par violence et par voie de fait l’exécution des ordres de la Justice »), la raison (« on dit figurément la rébellion des sens contre la raison pour exprimer le dérèglement des sens lorsqu’ils ne sont pas entièrement soumis à la raison »). Après 1798, le souverain ayant été coupé en deux, il n’est plus la cible des rebelles. Dans les dictionnaires, souverain est remplacé par autorité légitime (DAF, 1835, 1935).

Ce qui change aussi à compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’extension des emplois de ce nom, indice d’un succès indéniable de ce qu’il désigne et qui devient une posture obligée, mais propre à des gens qui sont d’une condition sociale supérieure. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877), rébellion et révolte « ont pris une signification très voisine. La seule nuance qu’on y trouve, c’est que révolte est de tous les styles et que rébellion appartient surtout au style élevé ». La rébellion est à la révolte ce que les dominants sont aux dominés ; elle est la révolte des dominants, non pas contre-eux-mêmes, mais contre les dominés. Ce qui les distingue, c’est la distinction, entendue dans un sens bourdivin – nulle dans la révolte, omniprésente dans la rébellion, laquelle est de la révolte en bas de soie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la rébellion est « l’action de se révolter contre l’autorité de l’État, contre le pouvoir ou l’ordre établi ». Ils ne précisent pas que cette révolte émane des dominants eux-mêmes et des piliers de l’ordre établi, ce que Sartre le reconnaît lui-même dans Les Mots : « docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l’extrême ». Ce qui manque aux lexicographes modernes, c’est de garder les yeux grands ouverts quand ils regardent le monde.

 

28 janvier 2012

Investiture

 

 

            Décembre et janvier sont les mois au cours desquels sont décidées les investitures, lesquelles se résument pour les impétrants à une course aux places et sinécures, les plus avides étant les écolos et, chez les écolos, les femmes, et pour les sujets de France, qui n’en peuvent mais, l’obligation de subvenir aux caprices de luxe et autres de tous ces investis.

            Il suffit d’étudier le mot, son histoire, les sens qu’il a eus et qu’il a encore, pour comprendre ce qu’est réellement, et aussi symboliquement, le « champ » politique, le mot champ n’étant pas entendu dans le sens que la bourdieuserie y donne, mais dans le sens de champ clos ou de lieu d’affrontement – la lice où les féodaux s’affrontent pour avoir le droit sacré d'ouvrir en grand, et surtout de détourner, le robinet de l’argent public.

            Emprunté du latin médiéval, il est attesté à la fin du XVe siècle. La définition qu’en donne Furetière (1690, Dictionnaire universel) n’est pas très claire (« droit d’investir un fief »), mais les exemples qui l’illustrent sont lumineux : « Un tel prince donne l’investiture d’un tel duché » et « il a pris son investiture de l’Empereur ». En revanche, les définitions des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française sont lumineuses. En 1694, c’est « l’acte par lequel on est investi d’un fief par le Seigneur dominant » ; en 1762 et 1798, « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ; en 1835, « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un fief ou d’une dignité ecclésiastique » (même définition chez Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; en 1932-35, c’est « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un titre ou d’une dignité ». Dans ces emplois, les compléments du nom investiture sont fief (électoral), bénéfice (toujours lié au fief), évêché (ce qui est destiné aux seuls hommes), dignité ecclésiastique.

Racontons avec les mots de l’ancienne France ce à quoi les sujets de France assistent bouche bée : le Seigneur (pardon la Seigneuresse) Aubry (« seigneur dominant », évidemment) a donné à son vassal Duflot le fief bobo (le boboland) du XVIIIe arrondissement.

 

Selon les auteurs très bien pensants du Trésor de la langue française (1971-94), les investitures (« mise en possession officielle d’un fief, d’un apanage, se déroulant le plus souvent par une cérémonie symbolique ») sont ou seraient propres à une histoire révolue ou au droit canon. Mais ces lexicographes s’abusent. Ils ne regardent pas le monde réel et ne le voient pas tel qu’il est, dans sa réalité atroce. « L’acte par lequel un parti politique ou un syndicat désigne un candidat à une fonction élective » (sens moderne d’investiture en politique selon les auteurs du TLF) est-il si différent en nature (il doit bien y avoir de minimes différences de degré) de « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ? Rien n’est moins sûr. Ces deux actes se répondent l’un l’autre. Ils sont l’un à l’autre les deux faces d’une même pièce de monnaie. Ce sont les seigneurs dominants eux-mêmes qui parlent d’investitures depuis un moins d’un siècle et s’ils le font, ils le font en toute connaissance de ce qu’ils sont, tenant les circonscriptions électorales pour des fiefs, qu’ils concèdent pendant une durée limitée à leurs vassaux les plus fidèles.

La seule différence entre la féodalité et la politique actuelle est dans la durée de jouissance des fiefs : à perpétuité au XVe siècle, pour cinq ans aujourd’hui. Un emploi est souvent cité, pour rappeler l’emploi d’investiture dans le sens de « cadeau d’un fief à un vassal par son suzerain », est caduc : c’est la querelle des investitures ou « conflit d’autorité qui opposa l’Église aux souverains temporels, notamment à l’empereur germanique, aux XI et XIIe siècles à propos de l’investiture des abbés et des évêques » (TLF). Mais cette querelle perdure entre Copé et Dati au sujet du fief juteux et très rentable du VIIe arrondissement ou entre Aubry et Lang au sujet d’un fief assez pauvre, mais sûr.

 

24 janvier 2012

Bourdieuseries

 

 

Réponse aux bourdivins de la sous-culture et de l'apensée qui encensent encore le cadavre de leur maître Bourdieu une décennie après sa mort

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens vous échappe ? Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux était professeur au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du « Chasseur français ». Illusions que tout cela ! Il suffit d’un rien pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été « commises » dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article « art », « Economie des biens culturels », Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

 La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts.

Par sociologie, il faut entendre « les sociologues ». Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne improprement ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres. Travailler est un fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique.  La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à « établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels ». Un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : « Voilà les conditions dans lesquelles… ». Ce qui est malaisé, ce n’est pas « d’établir les conditions », c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot « conditions ». Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française), c’est « la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession ». Monsieur Bourdieu patauge dans la mare marxiste.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est cocasse, c’est ce qu’ils découvrent dans les conditions établies. Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, « les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions », ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir. Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle. Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de « consommateurs de biens culturels ». On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les « goûts ». Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni, comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent « les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales (encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire) ». A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un « moment donné de l’espace » ? Moment donné du temps est une tautologie. Autre tératologie, les « biens culturels » sont considérés comme des « œuvres d’art » à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. « Le moment donné » du « temps », pour Bourdieu, est une éternité. Autre fétiche : s’approprier et appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les « biens » culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont « appropriés » par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc.

Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres. 

Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires.

Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les « goûts ». Ces dispositions forment un système. Si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. « L’unité », dans le « système des dispositions », ne doit pas être entendue comme « l’unité » du système métrique (le mètre étalon) ou « l’unité » d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire « les réinsérer dans l’unité du système », puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître.

Dans « la culture au sens normatif et restreint », normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que « culture » a un sens « normatif » et « restreint », il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au « sens de l’ethnologie », il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la magie. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être « structuré » en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens « normatif » et « restreint ». Le verbe réinsérer signifie « introduire à nouveau ». La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la « culture » au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant le FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel. C’est l’action de l’Esprit Saint sur un croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit « de relation » et il signifie « relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint ». Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme « qui n’a pas de valeur », sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait « satanique » ou « luciférien ». 

 L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature.

Personne en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. « L’idéologie charismatique » n’existe pas, ni n’a jamais existé. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de son esprit comme il cultive sa terre.

L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation.

L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la « science » que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. Elles sont charismatiques, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans « les besoins culturels » et dans « le produit de l’éducation ». Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un et l’autre. 

L’enquête établit

Le mot est employé au singulier et avec l’article « la », et non « une », et sans compléments qui le déterminent, du type « l’enquête menée par le CNRS en 1965 ». Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit « le Parti » ou ses disciples d’Algérie « Allah » ou ses potes d’ex-URSS « l’Etat ».

Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après « économie », « conditions », « biens », « appropriation », « mode », « production », etc., voici « pratiques ». Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les « pratiques » (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, « à un moment donné du temps » où le marxisme est mort, enterré, momifié.

 

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu résonne par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il « travaille à établir » les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les « dispositions », les dons de la nature, les « goûts » sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les « installations » subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites « nuisibles », il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes contre l’humanité et les génocides. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés et massacrés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré. Comment la France est-elle tombée aussi bas ?   

 

22 janvier 2012

Arroseuse arrosée

 

 

Pendant quarante ans, Mme Sinclair a fouillé dans la vie la plus intime qui soit - la pensée, les idées, les croyances - des hommes publics; pendant quarante ans, elle leur a labouré la conscience; pendant quarante ans, elle a critiqué, dénoncé, épinglé, tous ceux qui n'étaient pas dans la ligne, mais se gardant bien de mettre en danger par une question fielleuse le chef d'Etat qui employait son mari. Il a suffi qu'à son tour, à cause de ce mari, sa vie intime soit fouillée, sa conscience labourée, ses décisions critiquées, uniquement parce qu'elle s'était mise dans la situation de ceux que naguère elle persécutait, pour qu'elle fasse connaître dans la presse ses indignations, ses écoeurement, ses réprobations. Mais, Madame, qu'avez-vous fait pendant quarante ans ? Que n'avez-vous pas protesté vous-même plus tôt et contre vos propres agissements ?

Il faut croire que l'inquisition lui agrée, à condition qu'elle n'en soit pas la cible, puisque, à peine l'encre de ses indignations sèche, elle annonce qu'elle va remettre ça et continuer à fouiller, scruter, pénétrer dans la conscience et dans la vie d'autrui.

 

16:39 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique, société, france

20 janvier 2012

Plagiaire

 

 

Se faire traiter de plagiaire, c’est pour un écrivain, bon ou mauvais peu importe, une infamie. Il en va différemment dans ce que l’on appelle la « culture » arabe, du moins si l’on en croit Abdelfattah Kilito, qui, dans L’Auteur et ses doubles : essai sur la culture arabe classique (Le Seuil, 2005), montre qu’il suffit de déclamer des vers, eussent-ils avoir été dits ou écrits par un autre, pour en être l’auteur présumé et reconnu. Il n’y a donc pas de plagiaire parmi les Arabes : bienheureux ces peuples qui jugent naturel de s’approprier des biens d’autrui et d’étendre la razzia aux œuvres de l’esprit.

En français, plagiaire, emprunté au latin, langue dans laquelle plagiarius désigne celui qui s’empare des esclaves d’autrui, est attesté au milieu du XVIe siècle, où il a le sens moderne et un sens qui s’est éteint au XVIIe siècle, celui de « voleur d’enfants », comme dans cet extrait de Du Bartas (« Ivrogne, plagiaire, infâme et parricide / Tu veux m’ôter mon fils, mais tu ne l’auras pas ») ou dans cet autre extrait d’un historien (« les plagiaires ou ceux qui dérobaient les enfants de libre condition leur présentaient de la fouace, de la dragée ou quelque autre friandise »). Il est vrai qu’un poème, roman, tragédie, oeuvre littéraire quelconque, est souvent assimilé par métaphore à un enfant : la femme enfante, l’homme crée, dit la doxa. Ce sens est encore exposé par quelques lexicographes du XVIIe siècle, mais il est rapporté à une période révolue de l’histoire, que ce soit Furetière (1690, Dictionnaire universel : ce mot chez les Romains signifiait celui qui achetait, vendait ou retenait un homme libre pour un esclave. On le nommait ainsi parce que, par la loi Flavia, ceux qui étaient convaincus de ce crime étaient condamnés au fouet ad plagas ») ou Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) qui reprend textuellement cette remarque de Furetière et, en conséquence, fait le « plagiaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle aussi ce sens historique : « au sens propre, celui qui détourne les enfants d’autrui, qui débauche et vole les esclaves d’autrui », de même que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Histoire, à Rome, celui qui était accusé de détourner pour les vendre des esclaves appartenant à autrui, ou de vendre comme esclaves des personnes libres ».

Dans la langue classique, le mot et la personne que désigne le mot font l’objet de jugements hostiles, aussi bien de la part de Richelet (1680, « auteur qui s’attribue les ouvrages d’autrui », Dictionnaire français des mots et des choses) que de Furetière (1690, « épithète qu’on donne aux auteurs qui prennent effrontément les ouvrages d’autrui pour se les appliquer et s’en attribuer la gloire »). Dans son Dictionnaire universel, Furetière illustre les activités du plagiaire par quelques exemples : « Martial s’est servi du mot de plagiarius en latin et Molière de plagiaire en français, en parlant de ces larrons de pensées et de livres. Thomasius a fait un livre De Plagio litterario, dont il est parlé dans le Journal de Hollande (le pays, pas le candidat « à la magistrature suprême » évidemment) du mois de Juin 1684, où on voit la licence de s’emparer du bien d’autrui en fait d’ouvrages d’esprit ».

Le même mépris voué aux plagiaires imprègne la définition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1879 : « qui s’approprie ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui » ; en 1694 : « qui fait un ouvrage de ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui ». Autrement dit, un plagiaire ne se contente pas de piller les ouvrages d’autrui, mais il se déclare l'auteur ou le propriétaire de ce qu’il a pillé. Dans les pays arabes, il fait la même chose, mais, à la différence de ce qui se passe partout ailleurs dans le monde, où les plagiaires sont condamnés ou couverts de honte, dans le monde arabe, les plagiaires paradent. C’est que la razzia est consubstantielle à cette aire de civilisation – comme son essence. Les Arabes qui sont essentialistes par essence étaient donc destinés à produire du pétrole.

 

17 janvier 2012

Canceller

 

Ce verbe, emprunté au latin et connu de tous ceux qui fréquentent les aéroports où s’affiche parfois le mot anglais cancelled (« annulé »), est attesté à la fin du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires des XIXe et XXe siècle, sauf dans la huitième et la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 et en cours de publication). Ce n’est donc pas un mot anglais, mais un motfrançais que les Anglais ont emprunté au français, grâce à quoi il a survécu, alors qu’en français, où il est resté vivant quelques siècles, il est sorti de l’usage : « les dictionnaires modernes donnent canceller comme un terme de jurisprudence vieilli », écrit Frédéric Godefroy dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française… (10 tomes, 1881-1902), ouvrage dans lequel canceller est défini ainsi : « disposer en forme de treillis, barrer transversalement, croiser ; casser un acte en le barrant ou croisant à traits de plume, biffer, annuler ; par extension, annuler, détruire ». De très nombreux exemples illustrent ce sens que La Curne de Sainte-Palaye confirme : « barrer, annuler ; chanceler un acte était en ébranler la validité, le rendre caduc » ; de même Edmond Huguet (Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle) : « rayer, raturer, annuler ». 

Le mot est dans les dictionnaires classiques, chez Furetière : « barrer une obligation, un acte, pour les rendre nuls, en passant la plume de haut en bas ou de travers sur les signatures, ce qui fait une espèce de châssis que les Latins nomment cancelli » (1690, Dictionnaire universel), chez Ménage : « canceller qui vient de l’italien cancellare, « effacer », pour dire, annuler un contrat, comme qui dirait y faire une grille d’encre ou passer des lignes en croix sur l’écriture » (Dictionnaire étymologique, 1694). Les académiciens (DAF, 1694) le définissent ainsi : « Annuler une écriture en la barrant ou croisant à traits de plume ou en passant le canif dedans » (1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879) et ils ajoutent : « ce mot ne s’emploie qu’en pratique » (1694), « ce mot n’a d’usage qu’en style de palais » (1762), « terme de jurisprudence » (1798, 1835, 1879) « il est maintenant peu usité » (1835, 1879). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise : « terme de jurisprudence qui a vieilli ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consentent à l’enregistrer (verbe transitif, vieux, annuler un document, un écrit par des ratures en forme de croix ou par des lacérations »), sans doute parce qu’il est relevé dans les éditions du DAF publiées au XIXe siècle, de 1798 à 1879, et que le TLF est un dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles. Cela dit, rien n’empêche désormais, sauf peut-être le défaut d’indépendance d’esprit ou le manque d’insolence, les responsables de l’affichage dans les aéroports de France de signaler un vol annulé par le très français et très anciennement français « cancellé ».

13 janvier 2012

Guerre sainte

 

Comme la plupart des mots qui se rapportent à l’islam, tels, et pour n’en citer que quelques-uns, Allah, islamiste, islam, islamisme, mahométan, matraque, séide, algèbre, protégé, etc., l’expression guerre sainte, qui traduit souvent le nom arabe djihad du moins dans les dictionnaires modernes ou dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française, est un terrain miné, dangereux, truffé de traquenards et de tabous.

Il n’en était pas ainsi dans les éditions anciennes du DAF. L’expression guerre sainte est enregistrée et définie dès la première édition de ce dictionnaire en 1694 : « on appelle ainsi la guerre qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte ». La guerre sainte est un phénomène historique, clos et fini depuis longtemps et relégué dans les temps révolus de l’Histoire (« elle s’est faite autrefois »). C’est ce que les historiens modernes nomment croisades. Les académiciens prennent acte de la nature historique de la guerre sainte sans porter de jugement défavorable sur ce qu’elle a été : une guerre qui fut défensive, au sens où elle avait pour but de rendre aux fidèles des territoires conquis et soumis par la force. Cette même définition est répétée, sans modification aucune, dans les éditions suivantes : 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1897, 1932-35 ; et dans chacune de ces éditions, la guerre sainte est soigneusement distinguée de la ou des guerres de religion (« celles que les dissensions religieuses allument dans un pays », 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction entre les guerres de religion (le mot est toujours au pluriel dans les dictionnaires) et la guerre sainte (toujours au singulier, elle), laquelle est propre à un passé lointain et révolu (« elle se faisait autrefois contre les infidèles »), mais à la différence des académiciens, le verbe reconquérir des définitions du DAF est remplacé par le verbe conquérir : « guerre qui se faisait autrefois contre les infidèles pour conquérir la terre sainte ». La différence entre conquérir et reconquérir a beau être infime, elle n’est pas mince. L’absence du préfixe re – est une prise de position ou un engagement. De toute évidence, Littré ne croit pas que la guerre sainte soit une guerre défensive, à moins qu’il n’ait supprimé le préfixe pour que l’expression guerre sainte puisse être appliquée aux guerres saintes menées dès le Xe siècle par les musulmans, arabes, seldjoukides, ottomans, circassiens, etc. pour conquérir au profit du seul islam la terre du Christ et des juifs.

Ce sont les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ce chef d’œuvre du progressisme aveugle, qui vont le plus loin dans la négation de toute différence entre les diverses guerres ou types de guerre. Pour eux, guerres de religion, guerre(s) religieuse(s), guerre sainte sont synonymes. Ces mots et expressions désignent un seul et même phénomène, à savoir une « lutte armée entre partisans de religions différentes ».  

Il est une édition du DAF dans laquelle le tabou relatif à la guerre sainte est levé, mais éphémèrement : c’est la huitième édition, celle qui a été publiée en 1932-35. L’expression, précisent les académiciens, a deux sens ou désigne deux phénomènes historiques distincts : une guerre défensive ou de reconquête, mais révolue, celle « qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte », et une guerre offensive, de haine ou d’extermination, propre à l’islam : « guerre sainte désigne aussi le soulèvement religieux ordonné contre les chrétiens par les chefs de l’Islam » (proclamer la guerre sainte).

Cette lucidité a sans doute été jugée inutilement ou imprudemment insolente, puisque, dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, cette distinction, éclairante et pertinente, est supprimée. Il n’est plus fait référence aux croisades de l’Europe historique, mais au seul présent. Ce qui définit la guerre sainte, c’est que l’on y appelle « les peuples à la défense de leur religion, des lieux, des personnes, des symboles qui lui sont attachés ». Autrement dit, quand les musulmans d’Afrique ou d’Asie déclarent la guerre à la France et aux Français sur leur propre sol, à l’Espagne et aux Espagnols dans leur pays, au Royaume-Uni et aux Britanniques sur leur territoire, etc. ils défendraient leur religion, leurs mosquées, leur Coran. Mais que ne le font-ils pas chez eux…     

 

10 janvier 2012

Spicilège

 

Le mot, attesté à la fin du XVIIe siècle dans le Journal des Savants, est emprunté au latin, spicilegium, terme agricole signifiant « action de glaner » (composé de spica « épi » et de legere « ramasser, recueillir »). Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme « terme didactique » ayant le sens de « recueil, collection de pièces, d’actes, etc. » (1798, 1835, 1879, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens latin de « recueil ou glane d’épis », précisant que c’est le « titre de quelques collections de pièces, d’actes et autres monuments qui n’avaient jamais été imprimés », comme le Spicilège de Dom Luc d’Achéry, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur. 

Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est rare et il a pour synonyme anthologie. Un extrait de 1842 (« Ce spicilège raisonné de tout ce qu’on a pensé sur l’éducation comme but et sur les écoles normales comme moyen, fait par un homme compétent, éclairé par l'expérience et doué d’un esprit sage, est très utile ») illustre ce sens.

 

Le synonyme anthologie (en grec : « action de cueillir des fleurs » et « recueil de pièces de vers choisis ») est, comme spicilège, un mot d’agriculture ou de botanique. C’est au sens propre une « collection de fleurs choisies ». Il en va de même de florilège : en latin florilegus a pour sens « qui choisit les fleurs ».  

 

Voilà donc trois beaux mots français, poétiques et éloquents, auxquels on peut ajouter chrestomathie, et qui semblent avoir été bannis de l’univers du fric, de la culture et des médias. Les puissants et les dominants de la médiasphère y préfèrent en toute occasion best of, le mot disposant de plus de deux milliards de pages sur Google. Spicilège, combien de divisions ? Peu, trop peu. Il compte moins de 50000 pages. Tout est dit : best of se vend, spicilège rebute les chalands. Mais faut-il que la haine de soi qui anime les marchands soit forte pour qu’ils refusent de nommer florilège ou anthologie, ou même, par apocope, flori ou antho, ce qu’ils nomment best of ?

 

 

07 janvier 2012

nauséabond

 

En latin nauseabundus, dérivé du verbe nauseare (« avoir le mal de mer »), est un adjectif qui qualifie ceux qui n’ont pas le pied marin et qui, dès qu’ils montent sur une barque, ont le mal de mer.

Du mal de mer, l’adjectif, en latin, s’est étendu aux nausées (« qui éprouve des nausées ») ou au dégoût (« dégoûté »). Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le sens propre de « qui cause des nausées », mais assez rapidement, il se rapporte aux idées, propos, discours, paroles, thèses, etc., toujours celles de ces parias que sont les ennemis « de classe » (et de classe, ils ne manquent pas !).

 

A en juger par les innombrables emplois de cet adjectif en français « moderne », si nombreux que cet adjectif pourrait dire, s’il parlait, « je suis partout », on peut légitimement penser que nombre de nos contemporains qui n’ont à la bouche que nauséabond, comme s’ils le vomissaient,surtout s’ils font dans la science du social, dans la sous-culture de médias, dans l’idéologie de bas étage, celle de Libé, NO, Le Monde, Médiapart, etc. sont sujets au mal de mer, même quand ils font de la bicyclette ou qu’ils sont allongés sur une chaise longue ou que le mal de mer est endémique chez eux, même en pleine terre.

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), où il a deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et un sens figuré : « il se dit des ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût » (discours, ouvrage nauséabond). A partir de là, tous les lexicographes distinguent deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (Littré, 1863-77), « qui provoque des nausées, qui écoeure ou qui incommode » (Trésor de la langue française, 1971-94), « qui cause des nausées, et, par extension, qui inspire de la répugnance » (DAF, neuvième édition, en cours de publication), et un sens « figuré » : « qui déplaît en excitant le dégoût » (Littré), « qui inspire une profonde répugnance (dans l’ordre intellectuel ou moral) » (TLF, synonymes dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant), « qui est vil, bas, excite le dégoût » (DAF, neuvième édition).

 

Cet adjectif trace les limites entre le camp du Bien, le camp de ceux qui abondent dans le nauséabond, et le camp du Mal, celui de l’enfer et du Diable, d’où s’exhale une odeur qui déplaît au Bien. Il définit un ordre moral, celui des bien pensants, des puissants, des dominants et il relègue dans les culs de basse-fosse tous ceux qui regimbent à cet ordre nouveau. En 1835, les académiciens avaient comme « ennemis de classe » les jeunes écrivains, les ouvriers, les paysans – en bref, le peuple. Ils qualifiaient donc de nauséabond tout ce qui venait des classes inférieures et dont l’infériorité était sociale et raciale. En 2012,  rien n’a changé : les nauséabondeurs, qui sentent partout, sont les mêmes nantis, vaniteux et arrogants, pleins de morgue et de bêtise, à l’odorat trop habitué aux parfums délicats de chez YSL ou JP Gaultier ou Kenzo ou Chanel, etc. ou au marbre, à l’or, à la soie, au santal, etc. qui vomissent ce qui ne pue pas le luxe, le fric facile, la corruption élitaire, le porno chic sur papier glacé, l’islam de l’or et des dollars, le m² à 20000 €, etc.

05 janvier 2012

Lumières des livres : Vincent Courtillot

 

Vincent Courtillot, Nouveau Voyage au centre de la terre, Odile Jacob, « sciences », décembre 2009, 350 p.

 

 

            Il est rare que d’éminents savants publient des livres clairs, précis, bien écrits, qui ne soient pas des thèses ou des articles ardus, des livres à contenu scientifique riche qui ont des répercussions sur la pensée ou la culture d’un pays ou sur celle de l’humanité. Un des derniers grands livres de science publié en France est peut-être celui de François Jacob, La Logique du vivant, une histoire de l’hérédité (Gallimard, 1970). On peut parier que ce livre de Vincent Courtillot aura le même impact, d’abord parce que son auteur ne cherche pas seulement à faire comprendre, mais aussi qu’il est animé d’ambitions littéraires, qui sont manifestes dans le titre même du livre. En 1864, Jules Verne a publié un roman d’anticipation qu’il a intitulé Voyage au centre de la terre et dans lequel il raconte justement ce qu’annonce le titre : le voyage de savants au centre de la terre, à partir du cratère d’un volcan islandais. En 2009, près d’un siècle et demi plus tard, Vincent Courtillot réécrit ce voyage, ce qu’il souligne dans son livre même, puisque chacun des vingt chapitres dont il est formé commence par un extrait, placé en exergue, du roman de Jules Verne, extrait en relation avec le sujet traité dans le chapitre. C’est donc à un exercice éminemment littéraire de reprise ou de réécriture qu’il s’adonne, exercice illustré par les innombrables reprises ou réécritures de l’Iliade (dont La Guerre de Trois n’aura pas lieu), de l’Odyssée (dont L’Enéide et Ulysse), de L’Avare, de Don Juan, etc. A la différence de ces reprises, celle de Vincent Courtillot opère un changement de domaine ou de niveau : à Jules Verne, le roman, la fiction, la littérature ; à Vincent Courtillot, la science, la connaissance, le savoir accumulé par l’humanité depuis plus de vingt siècles (Archimède, Eratosthène, Galilée, Humboldt, Montredon, etc.) ; au premier, l’imaginaire ; au second, des images du réel, parfois aussi belles que celles de l’espace, reconstituées grâce aux techniques de la tomographie par conversion des ondes sismiques en signaux colorés. Outre le patronage de Jules Verne, Vincent Courtillot place son livre sous le patronage de Tocqueville, pour demander à ses lecteurs une bienveillance libérale, et sous celui Fontenelle, auteur de l’Histoire des oracles (1686), dont le chapitre IV commence ainsi : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point », avertissement adressé à tous les prophètes du climat, qui vaticinent sur les causes et les conséquences dramatiques d’un phénomène dont la réalité n’est pas établie.

Les connaissances de Jules Verne en matière de géologie, de volcanisme, de tectonique des plaques, d’histoire de la Terre, de géochimie, de magnétisme, etc. étaient faibles, au mieux flottantes. Il en va tout différemment de Vincent Courtillot. Il expose non seulement les connaissances qu’il maîtrise, lui et les équipes qu’il a dirigées, et celles qui sont accumulées depuis un siècle par la « communauté » internationale des géologues, géophysiciens, sismologues, volcanologues, géochimistes, etc., mais aussi la genèse de ces connaissances : à la suite de quelles observations sur le terrain et de quels raisonnements elles ont été établies, en quoi elles ont été critiquées, comment elles ont contribué à éclairer l’histoire géologique de la Terre. Ainsi, la découverte du magnétisme a une histoire passionnante, qu’il résume par cette phrase latine magnus magnes ipse est globus terrestris : « le grand aimant est le globe terrestre  lui-même », et non le ciel, comme on le croyait dans l’Antiquité. Cette découverte s’est faite par étapes : d’abord les variations incessantes du champ magnétique ; puis les inversions de ce même champ, inversions complètes, au point qu’à des époques lointaines, le pôle nord magnétique s’est retrouvé sous l’équateur ; enfin l’origine de ce champ, qui se trouve au centre de la Terre, dans la graine solide et le noyau liquide faits de fer en fusion, porté à de très hautes températures et subissant des pressions quatre millions de fois plus élevées que la pression terrestre, une des fonctions de ce champ magnétique étant d’écarter les rayons cosmiques qui rendraient la vie sur terre impossible. Ou encore, Vincent Courtillot nous expose l’histoire de sciences telles la géophysique (la physique de la terre) ou la géochimie ou le magnétisme, et les grandes étapes à la fois conceptuelles et factuelles de la constitution de ces sciences, mais aussi la structure de la terre (le noyau, le manteau, la croûte), les matériaux dont elle est composée (beaucoup de fer en fusion dans le noyau liquide), mais surtout les grands épisodes qui ont façonné la Terre pendant 4,5 milliards d’années, et plus particulièrement les 500 derniers millions d’années de son histoire. La terre est une planète vivante : c’est une grosse machine thermique, dont le noyau atteint près de 6000° et qui se refroidit par convection, c’est-à-dire par la mise en mouvement d’énormes quantités de matières, les plaques de la croûte terrestre (tectonique des plaques et dérive des continents) et le magma (points chauds, éruptions volcaniques, traps, panache).

            Ce livre aborde aussi deux questions cruciales, le climat et l’extinction d’espèces vivantes. Vincent Courtillot montre que trois facteurs influent sur le climat : le Soleil, dont la chaleur varie dans des proportions importantes, ce qui explique les variations de température dans l’atmosphère depuis 4 milliards d’années, le quaternaire dans lequel nous vivons étant plutôt froid ; les changements légers de l’orbite de la Terre (elle peut se trouver plus ou moins loin du Soleil) ; enfin le refroidissement par convection de cette machine thermique qu’est notre planète. On a compris, au vu de cet exposé, que M. Courtillot compte parmi les « climato-sceptiques » qui sont interdits de participer au débat sur les causes du réchauffement : phénomène qui, selon lui, n’est pas avéré et qui, s’il était avéré, serait bien moindre que ce que la Terre a connu dans le passé ou la ramènerait au niveau de « l’optimum climatique du Moyen Age » autour de l’an mil, et dont les causes peuvent être innombrables, l’industrie et les transports n’intervenant que pour une petite part dans ces phénomènes. Quant à l’extinction avérée et datée d’espèces vivantes, dont celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, Vincent Courtillot observe qu’elle est concomitante de gigantesques éruptions ayant donné naissance aux « traps » du Deccan, dans l’Inde du Nord-Ouest (des millions de Km² de basaltes volcaniques sur plusieurs centaines de mètres), ces éruptions ayant projeté dans l’atmosphère des milliers de gigatonnes de soufre et de CO² qui ont rendu impossible la survie des énormes sauriens de l’époque, les extinctions d’espèces plus anciennes (ordovicien : - 440 millions d’années ; dévonien, - 360 millions d’années ; permien, - 250 millions d’années) ayant toutes coïncidé avec de gigantesques éruptions, qui ont tué d’innombrables espèces.

Depuis deux siècles seulement, le concept de climat est lié à l’atmosphère, aux nuages, aux températures, etc. Auparavant, il se rapportait à l’inclinaison de la terre, c’est-à-dire à de grandes questions de physique et de géologie. Le grand mérite de Vincent Courtillot est de nous le rappeler par une démonstration rigoureuse qui est aussi un enchantement de l’intelligence.

 

 

01 janvier 2012

Voeux

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658.

 

En 2011, la NLF a eu 147.154 visiteurs qui ont lu 439.229 pages.

 

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Blasphème

 

 

            Ce qui caractérise la prétendue modernité et ce en quoi elle est plus archaïque ou ringarde qu’elle ne le pense, c’est le retour du blasphème, non pas le blasphème comme fait, mais le blasphème comme crime.

            Le mot, emprunté au latin d’Eglise, lui-même emprunté du grec, langue dans laquelle il signifie « injure » ou « diffamation », est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « parole qui outrage la divinité ». Dans les dictionnaires, c’est la « parole impie, discours tenu contre l’honneur de Dieu, ou contre les choses divines et sacrées » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), la « parole impie, discours tenu contre le respect dû à Dieu et aux choses sacrées » (1762), la « parole ou discours qui outrage la Divinité ou qui insulte à la Religion » (1798, 1835, 1935, neuvième édition en cours de publication). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce sont les « paroles qui outragent la Divinité, la religion » ; pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) la « parole, discours outrageant à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré ».

            En huit siècles, le sens est resté stable. Ce n’est donc pas le sens du mot qui « fait problème », comme on dit dans le Modernistan, non plus que la chose nommée blasphème : les hommes ont toujours blasphémé, ils blasphèmeront toujours, car il vaut mieux blasphémer que de sacrifier à on ne sait quelle divinité dix, cent, mille, cent mille, etc. innocents, comme cela est la règle dans le monde moderne. Blasphémer est la chose au monde la mieux partagée : c’est ce qu’il y a de plus traditionnel, de plus ringard, de plus conformiste, et même si le blasphème « moderne » et antichrétien se pare d’objectifs « révolutionnaires » (mais la révolution dans ce cas, c’est revenir au point de départ, comme les astres, et s’inscrire dans un cycle sans fin), c’est faire ce que les hommes ont toujours fait, c’est imiter, répéter, réitérer, ressasser.

            Le problème est ailleurs. Il est dans l’extension du sens de ce mot, ce qui se comprend, vu que Dieu est mort. Dieu et sa religion étant à l’agonie, il faut que le blasphème, pour qu’il continue sur son erre, s’applique à autre chose ou à une autre divinité ou à la religion qui s’est substituée en France au christianisme, à savoir le social, le socialisme, la morale sociale, le vivre ensemble, la sacralisation de certains « droits » accordés à certains hommes et à eux seuls, etc. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication depuis 1994, ont conscience de ce phénomène, qu’ils décrivent ainsi : « par extension, discours ou propos injuste, déplacé, qui outrage une personne ou une valeur unanimement respectée et tenue pour sacrée ». En fait cet unanimement est quelque peu aventuré et devrait être remplacé par quelque chose comme « valeur qu’il est obligatoire de respecter, même si elle n’est pas respectable, parce que quelques importants et notoires la tiennent pour sacrée et aimeraient que tous les citoyens les imitassent ».

Non seulement le blasphème est étendu à d’innombrables réalités, autres que le Christ, la Vierge et la religion chrétienne, mais encore, dans sa nouvelle version, la version moderne, il est sanctionné. N’importe qui peut outrager le Christ autant que cela est possible, il ne court aucun risque. En revanche, le droit de blasphémer s’arrête aux nouveaux sacrés : homosexualité, gitans, islam, Mahomet ou des faits historiques épouvantables en soi certes, mais dont la seule évocation peut valoir aux imprudents un séjour prolongé en prison, peut-être même aux oubliettes. Dans ces cas et dans d’autres, le blasphème devient un crime, et même le plus abominable des crimes qui entraîne procès à répétition, ruine, déshonneur. Que les blasphémateurs modernes ne se plaignent pas : jadis ils auraient été soumis à la question.

De tous ces sacrés, le sacré le moins saint, le plus terre à terre, celui qui est couvert de dollars et d’or, mais qui est, en dépit de cela, le sacré le plus sacré, donc intouchable et si intouchable qu’il est conseillé de baisser les yeux et de courber l’échine à son approche, c’est, surtout en France « patrie des libertés et des droits de l’homme » (enfin n’exagérons rien – supposée patrie…), l’islam, le fait musulman, la religion mahométane, Mahomet, les fidèles de cette religion. Eux, ils sont le sacré du sacré et toute parole, qui ne serait pas pure flatterie, est tenue pour un blasphème et donc punie de mort, conformément aux lois islamiques. Robert Redeker, qui est pourtant français, est condamné à mort pour avoir dit deux ou trois mots jugés peu amènes sur l’islam. Il a commis le blasphème des blasphèmes et il n’est vivant que parce qu’il est protégé par la police.

            Au XIIe siècle, Pierre Abélard, théologien et homme de cœur, a fait avancer le droit d’un pas de géant, quand il a distingué le péché du crime et qu’il a démontré que seul le crime, avéré, prouvé et prouvable, c’est-à-dire les atteintes aux personnes et aux biens, relevait de la justice humaine et devait être sanctionné, tandis que le péché relevait du « for » (ou tribunal) « intérieur », c’est-à-dire de la foi qui lie le pécheur à son Dieu. Huit siècles plus tard, toute la construction d’Abélard, celle qui est à l’origine de la civilisation française, a été démantelée par les lois Pleven, Gayssot, Perben, Boyer, etc. La civilisation a tellement progressé qu’elle a été projetée d’un coup dans les temps obscurs qui ont précédé le XIIe siècle.

 

 

29 décembre 2011

Guerre de religion

 

De l’abus du terme guerre de religion pour désigner les massacres de masse dont les chrétiens sont les victimes dans le monde

 

 

            Le mardi 27 décembre, à « C’est dans l’air », France 5, de 17 h 49 à 18 h 50, le débat entre quatre docteurs, prétendus ou avérés, ou experts, labellisés ou non, ès religions, Keymayou, Dumont, Colosimo, Vallet, portait sur les guerres de religion.

 

            A l’article guerre, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent la guerre de religion comme la « lutte armée entre partisans de religions différentes ». Cette définition est pertinente. Il en va de même de celle que l’on peut lire dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : la guerre de religion « oppose des adversaires guidés par les passions religieuses ou les dissensions confessionnelles ». Pour qu’il y ait « guerre de religion », il faut, comme dirait le Sapeur Camembert, 1° qu’il y ait une guerre et 2° que la religion soit la cause et le but de la guerre. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle cette vérité élémentaire, se contentant de déployer le syntagme « guerre de religion » en « guerre qui se fait à cause de la religion ».

Au XVIe siècle, les Français ont fait l’expérience tragique des guerres de religion, lesquelles, écrit Littré, « désolèrent la France sous François II, Charles IX et Henri III ». Ils savent donc ce qu’est une guerre dite « de religion ». « En France, écrivent les auteurs du TLF (op. cit.), guerres de religion s’applique aux guerres qui ont opposé les catholiques aux protestants durant le XVIe siècle ». On s’entretue parce qu’on n’est pas d’accord sur la foi ou la croyance ou la messe, on tue son voisin, lequel a tué un autre de ses voisins, chacun est armé, celui qui est tué aurait pu tuer son assassin, etc.

 

Au cours de l’émission de France 5, il n’a pas été question de guerre, bien que le vocable « guerre de religion » ait été utilisé, mais de tueries. On peut tuer des hommes sans leur faire la guerre. Dans les événements qui déchirent certains pays, Nigéria, Egypte, Tunisie, Irak, Turquie, Philippines, Indonésie, etc., et qui ont fait l’objet d’un débat entre « experts » ou « spécialistes » (experts en religion peut-être, mais pas en langue française), il n’y a pas deux armées qui se font ou se feraient face, ou deux groupes également armés. Les tueurs tuent, ils ne courent pas le risque d’être tués à leur tour par les membres de la famille de ceux qu’ils ont assassinés. Il y a des meurtres, des massacres, de pogroms, des attentats, des bombes qui explosent dans des églises ou près d’églises, des tueries, mais pas de guerre, et à chaque événement, quasiment quotidien, le bilan s’élève à 20, 30, 40, 50, 100, 200 morts et mille ou deux mille blessés, des enfants, des femmes, des vieillards, des hommes aussi, tous désarmés et paisibles, dont certains conserveront jusqu’à leur mort des séquelles douloureuses. Dans le site internet de cette émission, le débat, tel qu’il est présenté, n’est pas supposé consécutif à des guerres, mais à des pogroms et des massacres visant des chrétiens : « Après une série d’attentats meurtriers le jour de Noël et d’attaques visant la communauté chrétienne, des centaines de personnes ont fui le nord du Nigeria. Exprimant « sa profonde tristesse », le pape a déploré les persécutions auxquelles sont exposés les chrétiens dans divers endroits du monde... ». Là tout est dit. Pourtant, dans le titre du débat et pendant la bonne heure qu’il a duré, il n’a été question que de « guerres de religion » et aucun des haut-parleurs présents n’a jugé bon de critiquer ce « guerres de religion », pourtant impropre et même contraire à toute réalité.

La question qui se pose est la suivante : pourquoi, quand on pense bien, on nomme « guerres de religion » ces tueries et massacres d’innocents ? Il ne viendrait à l’esprit d’aucun de nos journaleux, experts, spécialistes, etc. de qualifier de « guerre de religion » le génocide par les Allemands de six millions de juifs, qui ne professaient pas la même foi qu’eux. Pourquoi le négationnisme se porte-t-il aussi bien quand les victimes sont des chrétiens ? La véritable raison est l’excessive complaisance des « haut-parleurs » envers l’islam et les musulmans. Ce serait les stigmatiser que de leur attribuer, conformément à la vérité des choses, les massacres dont ils sont responsables. Ne nous leurrons pas. Si l’Allemagne n’avait pas perdu la guerre ou s’il n’y avait pas eu de tribunal de Nuremberg, à la télévision française, soixante ans ou soixante-dix ans plus tard, on qualifierait le génocide de « guerre de religion » et on laisserait accroire que, si responsabilité il y a eu, elle était également partagée entre les deux camps. Le négationnisme est la seule mamelle des médias.    

 

 

 

 

26 décembre 2011

Modéré et islamistes modérés

 

 

Il est fait de cet adjectif un usage immodéré, comme si la réalité devait nécessairement infirmer ou contredire le sens que les hommes donnent ou croient donner aux mots qu’ils emploient. Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694) à la neuvième (en cours de publication depuis 1994), il signifie, quand il est adjectif, « qui est sage et retenu, qui n’est point emporté » en parlant des personnes et « éloigné de toute sorte d’excès », en parlant de choses (1694 et 1762). La définition en quatre siècles ne change guère : aujourd’hui, c’est « qui est éloigné de l’excès, qui est contenu dans une juste mesure » (au sujet de chaleur, vents, prix, loyer) et « qui s’abstient de tout excès, se tient dans une juste mesure », en parlant de personnes.

C’est en 1798 dans l’édition dite « révolutionnaire » du DAF qu’est enregistré l’emploi de modéré comme nom et dans un contexte politique : « terme pour désigner ceux qui, en Révolution, professaient des principes modérés ». Ils n’étaient guère nombreux, ces révolutionnaires modérés, qui n’étaient décidés qu’à couper une tête sur deux, alors que les autres, les révolutionnaires immodérés, en coupaient deux sur deux et étaient prêts à en couper trois sur deux. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), être modéré, en parlant des personnes, c’est « se tenir dans une juste mesure » (mais qu’est-ce que la « mesure » et qu’est-ce qu’une « juste » mesure ?), tandis que les « modérés » (en politique) sont « ceux qui ont la prétention d’appartenir au parti ennemi des extrêmes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font de modéré, entendu dans ce sens politique (« qui professe des opinions éloignées des extrêmes (et souvent conservatrices)) », l’antonyme d’extrémiste ou d’intransigeant.

Un extrait de Jean-Christophe, roman oublié aujourd’hui de Romain Rolland, illustre ironiquement l’ambiguïté de cet adjectif ou nom, quand il s’applique à la politique et qu’il sert de masque social ou socialement correct à l’extrémisme : « comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré, libéral avec intolérance, patriote, et, à l’exemple de son père, extrêmement anticlérical ».

Il en est ainsi dans « islamistes modérés », ce syntagme figé qu’affectionnent les sciencieux du social, les sociologues, les islamologues et bien entendu, à leur suite, journaleux et politiciens, et dont les deux mots qui le composent sont de la fausse monnaie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, volume 10, 1983) n’enregistrent ni l’adjectif islamiste, ni le nom islamiste qui qualifient ou désignent les musulmans cherchant à instaurer la loi de l’islam partout dans le monde. Et pour cause, il n’existe pas dans la langue arabe. C’est une pure création verbale française ou occidentale, récente, contingente et conjoncturelle. Jusqu’à une date récente, ce mot était absent des dictionnaires. Le correcteur orthographique fourni avec les logiciels Word de 1997 soulignait en rouge sur l’écran islamiste. En français, il se substitue aux noms et adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique, au sens de « relatif à l’islam », qui correspond à l’adjectif arabe islamiyya, qui est dérivé d’islam. Islamique signifie « relatif à l’islam », aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste semble signifier « relatif à l’islamisme », réalité dont les spécialistes essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam, alors que islamisme a été forgé en 1697 par l’orientaliste Herbelot pour désigner la religion des mahométans et servir de synonyme à islam, mot arabe que ce même Herbelot a introduit à la place du mot français courant alors mahométisme ou mahométanisme. Les musulmans qui ambitionnent d’imposer partout la charia sont dits islamistes ; eux, ils se disent musulmans. Les désigner par des noms fabriqués par on ne sait qui ou pour on ne sait quelle raison, qui n’existent pas dans leur langue et qu’ils récusent à juste titre, c’est effacer ce qu’ils sont. Quant à les qualifier de « modérés », c’est ajouter un cache-sexe à un masque.

 

 

 

 

 

23 décembre 2011

localiser, délocaliser, relocaliser

 

 

Le verbe localiser, dérivé par suffixation de l’adjectif local, fait partie de ces innombrables néologismes qui ont fleuri à la fin du XVIIIe siècle, pendant et après la Révolution. C’est l’inventeur de l’idéologie, au sens de « science des idées », Destutt de Tracy, qui y a donné en 1801 son sens, qui a été longtemps le seul et en usage en médecine, à savoir « placer, par la pensée, dans un lieu déterminé » (localiser les maladies). Ce sens est glosé ainsi par Littré : « placer, par la pensée, dans un siège déterminé » (« les facultés localisées par la phrénologie dans des parties déterminées du cerveau ; « on a essayé de localiser les fièvres dans le tube intestinal, dans les nerfs, dans le sang », Dictionnaire de la langue française, 1863-77), alors que les académiciens, qui enregistrent ce « terme didactique » dans la septième édition (1879) de leur dictionnaire, s’efforcent dans la huitième édition (1932-35) de distinguer le sens « général » (« placer par la pensée dans un endroit déterminé, rapporter à une date », localiser un fait, une légende, un souvenir dans le temps) du sens médical : « en termes de médecine, il signifie désigner l’endroit où réside une cause morbide et, par extension, délimiter une chose pour en réduire les effets » (localiser un incendie, localiser une affection morbide). Le nom localisation, attesté en 1816, a les sens du verbe dont il dérive : « terme didactique, action de localiser ; la localisation des facultés intellectuelles et morales qui, d’après Gall, appartiennent chacune à une partie distincte du cerveau ; terme de médecine, production, en un lieu déterminé du corps, d’une lésion consécutive à un état général morbide, dit diathésique ; la localisation, à la peau, de l'infection variolique » (Littré, op. cit.).

Le sens moderne du verbe et de ses dérivés localisation, délocaliser, délocalisation, relocaliser, relocalisation, qui sont dans toutes les bouches journaleuses, médieuses et cultureuses, comme l’étaient naguère Dieu, Sainte Trinité, Immaculée Conception, etc. dans les bouches des fidèles, est celui de l’économie. Le phénomène peut être daté. Il se produit dans le courant des années 1950-60, quand l’économie devient la science des sciences, comme dans cet extrait d’un économiste (1963) : « l’industrie française est actuellement très mal localisée ; malgré les efforts de décentralisation, malgré des abattements de zone excessifs, la plupart des usines se sont construites, depuis 1945, à proximité des grandes villes, et spécialement de Paris ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce processus est défini ainsi : « implantation d’une industrie dans un emplacement choisi pour des raisons géographiques ou économiques » et illustré de cet extrait (1963) : « surtout à partir de 1950, on reconnaît la nécessité d’une planification et d’un aménagement du territoire, et le mot localisation prend la premier sens : attribution de l’espace aux installations industrielles ».
            Quant au verbe délocaliser, attesté en 1863, il est défini ainsi par Littré en 1877 dans le Supplément à son Dictionnaire de la langue française : « ôter le caractère local », mais l’emploi qui en est fait est limité à la politique : « l’expédient monarchique, nationalisant le clergé et délocalisant les grands vassaux, après avoir eu, au début de la crise, qualité pour.... ». C’est en 1964 qu’il est employé dans un ouvrage sur l’économie du XXe siècle : « telle firme est localisée par la matière première ou la source d’énergie ; elle se délocalise par les réseaux de l’échange ». De ce verbe est dérivé le nom délocalisation, qui est employé pour la première fois en 1964 dans ce même ouvrage d’économie et dans un contexte dans lequel se lit, comme à livre ouvert, la tragédie que subit l’économie de la France : « Seul, le libéralisme, dans la vigueur de ses origines, a compris la fécondité de la délocalisation des activités économiques ». La délocalisation des activités féconde sans doute d’énormes profits pour quelques-uns, mais elle féconde surtout des malheurs sans nom pour les autres.  

On souhaite un peu moins de cynisme à tous les politiciens qui promettent (mais les promesses n’engagent que ceux qui les croient) de relocaliser (en France) les activités économiques dont ils ont accepté en toute connaissance de cause et le cœur léger que, dans les années 1980-1990-2000, elles soient délocalisées vers leurs pays chéris du tiers-monde.   

 

19 décembre 2011

Hormone

 

 

            Ce mot, devenu usuel, nous paraît aujourd’hui aller de soi, comme s’il était dans la langue depuis des siècles. Il n’est rien de plus faux ou trompeur. Le mot a cent ans, ce qui est jeune pour un mot. Il est attesté en français depuis 1911, emprunté à l’anglais, où il a été forgé en 1904, à partir d’un verbe grec (ormao, orman) signifiant « mettre en mouvement », « exciter », « diriger ». C’est à cause de ce sens là, impliquant des restrictions importantes à la liberté des individus quand ils sont « agis » par leurs hormones, que ce verbe grec a été choisi pour former un mot du vocabulaire médical et de la physiologie désignant, comme l’exposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), une « substance chimique élaborée par une glande endocrine (ou un groupe de cellules à fonction endocrine), déversée dans le sang circulant qui la transporte vers un appareil récepteur où elle déclenche une réponse spécifique, intervenant ainsi dans l’équilibre physiologique et psychologique de l’individu ». Les connaissances en biologie progressant, on a distingué d’innombrables hormones : femelle, folliculinique, génitale, gonadotrope, hypophysaire, lactogène, lutéinique, masculinisante, œstrogène, ovarienne, parathyroïdienne, sexuelle, somatotrope, surrénale, testiculaire; hormone de croissance; carence, déficit, excès, (hyper)sécrétion d'hormone; synthèse d'une hormone; doser, sécréter une hormone.

Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, et avec un sens voisin de celui qu’y donnent les auteurs du TLF : « substance sécrétée à faibles doses par une glande endocrine, et apportée par le sang jusqu’aux cellules d’un autre organe dont elle assure la régulation ». Les exemples du poulet et du veau aux hormones, dont les médias ont amplement parlé au cours des trois dernières décennies, contribuant au succès du mot, illustrent assez bien ce que sont les hormones, à savoir des substances qui agissent sur les êtres vivants, à leur insu ou contre leur volonté, peut-être l'avatar moderne du fatum antique.   

 

13 décembre 2011

Ecrire l'histoire

 

 

Peut-on encore écrire l'histoire de France ? Un extrait du témoignage de l'historien Reynald Secher, publié dans le site internet du mensuel La NEF.  




En 1986, vous avez publié Le génocide franco-français, la Vendée-Vengé : comment ce livre a-t-il été perçu ?


Je tiens à préciser d’abord que lorsque j’ai commencé ma recherche, je ne pensais le sujet qu’en termes de guerre civile. Ce n’est qu’en découvrant les lois d’extermination et d’anéantissement, les écrits des contemporains républicains et vendéens, que je me suis posé la question de la nature de la répression et que je suis arrivé à la conclusion du génocide. Le contexte à l’époque était très passionnel car la France de Mitterrand se préparait à commémorer le bicentenaire de la Révolution. Cependant, contrairement à ce que certains ont écrit, je n’ai eu aucune difficulté dans le cadre de mes recherches. Bien au contraire, les conservateurs des Archives et les détenteurs privés de documents m’ont ouvert toutes grandes les portes.

Les problèmes ont commencé une semaine avant la soutenance : on a cambriolé mon appartement pour me voler ma thèse, puis le lundi suivant un homme prétendant agir au nom du gouvernement m’a proposé mon silence moyennant 500 000 francs et un poste à l’Université. J’ai refusé. Là encore, contrairement à ce qui a été écrit, j’ai pu soutenir ma thèse sans problème. Ce n’est qu’une année plus tard, suite à sa publication aux PUF et à l’émission de Bernard Pivot, le 11 juillet 1986, que mes problèmes ont commencé. J’ai dû donner ma démission de l’Éducation nationale et ma vie est devenue un véritable calvaire. Je raconte très précisément les choses dans un ouvrage intitulé La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, édité par Fol’Fer. Quant aux médias, que dire, sinon que dans l’ensemble ils se sont déchaînés en me condamnant. Rares ont été les journalistes d’envergure courageux comme Georges Suffert, Louis Pauwels…


Quelle est la définition du génocide ? Pourquoi ce terme peut-il s’appliquer au massacre des Vendéens ?

Le génocide est l’acte qui consiste à arracher la vie à un groupe de personnes données non pas pour ce qu’elles ont fait, mais pour ce qu’elles sont. Un mot ou l’absence de mot n’est jamais innocent. Il a fallu attendre la Convention de Nuremberg pour qu’enfin ce crime contre l’humanité soit défini. Certains, comme Gracchus Babeuf, au nom des droits fondamentaux de l’homme, avaient en leur temps bien vu que ces crimes étaient anormaux, mais faute de vocabulaire, de référence et de jurisprudence ils n’avaient pas pu aller au-delà de ce constat et de la dénonciation des crimes qu’ils voyaient. Ce n’est que grâce au génie et à l’obstination d’un juriste polonais, Lemkim, qui a créé le néologisme génocide, que le droit international a pu définir ce crime et le sanctionner.

En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception, ou/et la réalisation ou/et la complicité tant dans la conception ou/et la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type politique ou/et ethnique ou/et racial ou/et religieux. Dans le cas de la Vendée, nous avons les crimes de génocide qui s’appliquent. Il y a bien eu conception, de surcroît collective car votée, réalisation collective car tant les politiques que les fonctionnaires, dont les militaires, ont œuvré sur le terrain pour « éradiquer du sol de la liberté cette race impure ». Quant aux sujets concernés, il s’agit bien d’un groupe humain de type politique et religieux. On tue le Vendéen car Vendéen, c’est-à-dire chrétien.

Vous avez beaucoup travaillé sur la question des responsabilités dans ce génocide. Quelle est la thèse officielle et quelle est la vérité ?

Officiellement, la Vendée n’est qu’une guerre civile avec des horreurs commises de part et d’autre. Certains universitaires, de nos jours, vont même jusqu’à dire et écrire que la Vendée avait été justement punie car traître à la nation. D’autres prétendent que, s’il y a eu des massacres, ils ne sont dus qu’à certains généraux, comme Turreau, qui ont agi sans ordres : ils n’hésitent pas à parler de dérapages. Si vous voulez vous faire votre propre opinion sur cette question, lisez les livres scolaires : c’est un véritable scandale qui dépasse l’entendement.

La réalité est tout autre. Ce sont les membres du Comité de Salut public qui ont conçu ce génocide et l’ont fait voter par la Convention. J’ai retrouvé l’écrit original de la loi du 1er octobre 1793 en date du 27 juillet. Ce sont les membres du Comité de Salut public, personnellement, qui décident et mettent en œuvre l’épuration de l’armée qui refuse ce génocide. Ce sont eux qui, sur le terrain, exécutent et font exécuter la loi d’extermination et d’anéantissement. Ce sont eux encore qui nomment Turreau général en chef de l’Armée de l’Ouest avec un programme précis ainsi que les officiers supérieurs. Ils sont si impliqués qu’ils vont même jusqu’à créer un plan, dit de masse, le 11 novembre, afin d’arriver plus rapidement aux objectifs qu’ils se sont fixés. J’ai retrouvé tous les écrits originaux signés par eux-mêmes. Les noms que nous retrouvons le plus souvent sont ceux de Carnot, Barère, Robespierre…

Ces documents se trouvent aux Archives nationales et militaires. J’ai mis scrupuleusement les références afin que les lecteurs puissent les consulter.

 

10 décembre 2011

Energie

 

 

            Tout journaleux, sciencieux de l’asocial, cultureux, politiqueux, etc. se croit obligé de célébrer sur tous les tons et dans tous les médias l’énergie qui pousserait les « jeunes » et les moins « jeunes » des banlieues (ou cités, quartiers, etc.) « sensibles », « en difficulté », « défavorisées », etc. à survivre ou à trouver des expédients innombrables pour s'enrichir le plus vite possible. Ces « jeunes » seraient des boules d’énergie, quoi qu’ils fassent, et même s’ils tiennent les murs : chercher du travail, remplir des dossiers, envoyer des CV, s’agiter dans les associations, dealer, voler, mentir, rapper, hurler, insulter, agresser les keufs et les non keufs, etc. Dans toutes ces actions, ils libèreraient le trop plein d’énergie qui est ou serait en eux. L’énergie serait la clé pour comprendre ce qui se passe dans les banlieues, quartiers, cités, etc. Qu'en est-il exactement ?

            C’est saint Jérôme (331-420), traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia au sens de « force en action » et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). En français, le mot est attesté pour la première fois au tout début du XVIe siècle dans le sens de « puissance d’action, d’efficacité, de pouvoir » - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « force d’un discours, d’une sentence, d’un mot », sens illustré de cet exemple : « toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie ». Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou dans celle des prophètes qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi : « efficace, vertu, force ; il se dit principalement du discours, de la parole » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Ce sens est illustré de ces phrases : « l’Ecriture sainte a une grande énergie », « il fit un discours plein d’énergie », « il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie ».

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Le mot énergie est comparée à force « en tant que ces deux mots s’appliquent au discours ». Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression. Selon Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788), les mots « énergie et énergique sont fort à la mode ». Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, « au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle », comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : « vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique » et « je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place ». Ce nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées ». Exemples : « une administration pleine d’énergie » et « il se comporte avec beaucoup d’énergie ». Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, « se dit particulièrement de la vigueur d’âme », comme dans « c’est un vieillard encore plein d’énergie » et « une âme, un caractère sans énergie ». Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : « il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole , alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir « fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique », est cité en dernier et illustré par les exemples « un ministre plein d’énergie », « il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures ». Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie n’a longtemps été qu’un « terme de théologie », signifiant « puissance de la Divinité », comme dans l’exemple « des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ». Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en « physique mathématique », comme dans l’exemple « énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie ». Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la « force agissante » d’un muscle ou d’un remède ; puis la « vigueur d’âme et la fermeté dans l’action ». Ensuite « le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole » (« s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie »). Enfin, quand il est un « terme de physique et de mécanique »,  « il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée » (« énergie électrique, mécanique », « le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale »). A partir de ces sens usuels, le mot devient une valeur politique : « ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale » (1928, cité dans le Trésor de la langue française, 1971-94). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour « éliminer les insectes nuisibles » de leurs terres.

L’énergie des banlieues a des références qui en disent long à la fois sur ce qui s’y passe et sur l’aveuglement des journaleux et autres médieux qui tiennent cette énergie pour l’alpha et l’oméga de la France en crise, ce qui la sauvera et la fera renaître. Les sauveurs ont des dégaines de bourreaux.

 

 

 

07 décembre 2011

Confrérie

 

 

            Les organisations politiques – surtout les Frères musulmans – sur lesquelles se portent partout dans les pays arabes les suffrages des musulmans sont dites, quand, dans les médias français, il est question d’elles, et cela se fait de plus en plus souvent, des « confréries ».

Ce mot est attesté depuis la fin du XIIe siècle sous la forme confrairie ou sous celle de confrérie. C’est une association de personnes qui se proposent « un but charitable ou de piété » : une « compagnie de personnes associées pour quelques exercices de piété » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) ou « association formée par des laïques en vue d’une œuvre de piété, de charité, de dévotion » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les confréries n’ont pas d’autre but que religieux, que ce soit celle du Saint Sacrement, du Rosaire ou de saint Joseph – plus exactement de dévotion ou de piété collective. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément ce qu’est une confrérie : « gens qui ont une dévotion à quelque saint, à quelque mystère ou à quelque autre chose que la religion révère, et qui moyennant quelque peu de chose qu’ils donnent se font écrire sur le registre où sont tous les noms des confrères. Ce registre se garde à la paroisse ou au lieu auquel on honore particulièrement le saint ou la chose sainte. Et à de certains jours de l’année les confrères vont visiter ce lieu ou cette paroisse et y faire leurs dévotions ».

Le mot a toujours ce même sens dans les dictionnaires actuels, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « association de laïques fondée sur des principes religieux dans un but charitable ou de piété ») ou dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « association de laïcs unis par des liens de dévotion, de charité ».

Certes, dans la vieille langue française, le mot désignait aussi des associations professionnelles ou marchandes. Lacurne de Sainte-Palaye, dans le dictionnaire de l’ancien français qu’il a commencé à rédiger dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, note que confrérie a vu son sens se restreindre à compter de la fin du XVe siècle : « ce mot, dont nous avons presque restreint la signification aux associations de piété, était autrefois d’un usage bien plus étendu » ; il était en usage pour désigner l’association des chevaliers de l’ordre de la Jarretière ou encore la corporation des drapiers. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) rappelle ces anciens usages dont il ne dit pas qu’ils sont désuets : « dans tous les corps d’artisans il y a des maîtres de confrérie qui s’élisent, comme les jurés ».

Or, il a suffi que l’islam et les choses de l’islam, même les plus étrangères à la civilisation européenne, investissent l’espace public en France pour que les belles âmes, les mêmes que celles qui béaient à l’Allemagne nouvelle entre 1940 et 1945, changent le sens de confrérie et utilisent ce vieux et noble mot, propre à la religion catholique, pour désigner des réalités toutes contraires à cette religion et à la civilisation qu’elle a fondée, avalisant de fait la main mise de la politique islamique sur la religion des Arabes ou celle de la religion islamique sur la politique arabe. Le mot confrérie était un beau mot ; il n’est pas sûr qu’il garde sa noblesse après avoir été souillé au contact des Frères musulmans et autres organisations idéologico-politiques qui régissent désormais les pays du Sud de la Méditerranée et les colonies issues de ces pays et établies en France.   

 

03 décembre 2011

Bardache

 

            Le mot, aujourd’hui « vieilli » selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) et dont l’existence est inconnue de la plupart d’entre nous, sauf peut-être de ceux qui ont la Correspondance de Flaubert comme livre de chevet, est emprunté à l’italien, lequel l’aurait emprunté sans doute à l’arabe (ou au turc ?) bardaj, « jeune esclave ». Cette origine est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « italien bardascia, « prostitué » ; lombard et piémontais, bardassa, « jeune garçon » ; on le tire de l’arabe bardaj, « esclave ». Elle est confirmée par les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et par les académiciens (DAF, neuvième édition : « XVIe siècle, bredaiche ; emprunté de l’italien bardassa, lui-même de l’arabe bardag, « jeune esclave » »). On peut faire confiance à ces étymologistes, bien que le mot bardaj soit ignoré des dictionnaires bilingues consultés.

            En français, il est attesté, tantôt sous la forme bredache, tantôt berdaiche, tantôt bardage, à la fin du XVe siècle et pendant deux siècles, il semble avait été fréquemment employé, comme le confirment les nombreux extraits qui illustrent le sens de bardache (« mignon », « giton », « celui que se prête à des actes contre nature », « sodomite ») dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, ceux de Frédéric Godefroy ou d’Edmond Huguet. Ce sont, entre autres, des extraits d’Aubigné (« on l’eût habillé (Henri III), comme l’étaient ses bardaches » (de Henri III), de Jean de La Taille (« pour plaire a l’eunuque bredache »), Henri Estienne («ça a été une subtile invention de se faire permettre de mener des novices, pour sous ce titre avoir toujours ou un bardache ou une garce »), Bonnivard (« un jouvenceau qui se testonnait n’était que un bardaze »), Thévet (« si c’est un mâle, ils le font bardache, ce qui leur est fort détestable et abominable, seulement de le penser »), Bodin (« Quintus Flaminius sénateur romain fit tuer l’un de ses esclaves, sans autre cause que pour gratifier et complaire à son bardache, qui disait n’avoir jamais vu tuer d’homme »), Du Vair (« Clodius menait toujours avec lui une batelée de putains et de bardaches »), etc.

            Il semble que le mot ait été oublié dans les siècles classiques. Il n’est relevé que dans la cinquième édition du DAF, celle de la « Révolution », publiée en 1798 : « terme obscène, jeune homme dont les pédérastes abusent », et par Littré : « terme obscène signifiant mignon, giton ». Ce n’est pas le mot qui est jugé obscène (ce qui n’aurait aucun sens), mais la réalité qu’il désigne. Les auteurs du Trésor de la langue française en font un terme argotique : « jeune garçon dont les gens de mœurs levantines abusent ; synonymes mignon, giton et par extension, personnage d’allures efféminées ». Ils font suivre cette définition de la remarque suivant laquelle Flaubert a employé souvent ce nom (quatorze attestations dans la Correspondance) dans le sens de « mignon » ou de « giton », ou bien pour désigner un individu obséquieux, qui n’était pas nécessairement un inverti, ou bien encore pour désigner des amis, comme dans cet exemple de 1868 : « le philosophe Baudry a publié le premier volume de sa Linguistique, qui doit lui ouvrir les portes de l’Institut. Je dîne chez ce brave homme mardi prochain avec Littré, Renan et Maury. Quelle réunion de bardaches ! ». Les académiciens affinent la définition (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : le bardache a perdu son « obscénité » et il n’est plus nécessairement un jeune homme, mais un « homosexuel passif ». Cet adjectif passif aurait mérité une définition ou une explication.

            Aujourd’hui, la vigilance idéologique étant ce qu’elle est, c’est-à-dire acrimonieuse, inquisitoriale, bornée à force de bêtise, ce serait sans doute tenu pour un « dérapage » (nauséabond) ou une « insolence » (inadmissible) que de redonner une nouvelle jeunesse à ce bardache désuet…  

 

 

 

28 novembre 2011

Humanité

 

 

 

Emprunté au latin humanitas, ce nom est attesté au début du XIIe siècle dans les sens qu’avait le nom latin : « nature humaine », « affabilité, bienveillance », « culture de l’esprit » et « politesse des mœurs, savoir-vivre »… Ces sens sont relevés dans les éditions classiques du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1798 : « nature humaine, les faiblesses, les imperfections de l'humanité », « douceur, honnêteté, bonté, sensibilité pour les malheurs d’autrui », « ce qu’on apprend dans les écoles jusques à la philosophie exclusivement » (1694, 1762, 1798). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces trois mêmes sens : « nature humaine », « sentiment actif de bienveillance pour tous les hommes », « au pluriel, classes, dans les collèges et lycées, comprenant l’enseignement au-dessus de la grammaire jusqu’à la philosophie exclusivement, et dites aujourd'hui classes des lettres ». Ceux-ci sont aussi relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble des caractères spécifiques de la nature humaine », « caractère d’une personne (ou de son comportement) qui manifeste pleinement son appartenance au genre humain », « bonté, bienveillance de l’homme pour ses semblables », « au pluriel, formation scolaire où l’étude des langues et littératures latines et grecques, considérées comme particulièrement formatrices, est prépondérante » et « contenu de cet enseignement »), ainsi que dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994 : « la nature propre de l’homme, ce qui caractérise l’espèce humaine ; la condition d’homme », « bonté, sensibilité, compassion pour les malheurs d’autrui » et « au pluriel, anciennement, cycle d’études fondé principalement sur l’enseignement littéraire classique (grec et latin), et qui allait des classes de grammaire à la classe de philosophie ». Certes, entendu dans ce sens scolaire et au pluriel, humanités est tombé en désuétude, mais, contrairement à ce que qu’affirment Littré et, à la suite de celui-ci, les lexicographes du Trésor de la langue française, les « classes de lettres » ou les « lettres » qui ont succédé aux « humanités » ne les continuent en rien, pour ce qui est du champ des savoirs et des contenus et méthodes d’enseignement. Il y a eu rupture que marque le changement de dénomination.

Pourtant, la véritable rupture dans le concept d’humanité ne tient pas à ce qui a bouleversé l’enseignement, mais à un élargissement conceptuel inédit, que Littré remarque en ces termes : humanité désigne « en un sens assez nouveau et qui n’est pas dans le latin, le genre humain, les hommes en général considérés comme formant un être collectif plus grand que la patrie ». De la nature humaine ou du sentiment spécifiquement humain ou tenu pour tel de bienveillance, le mot s’est élargi à l’ensemble des hommes, comme dans ces extraits du poète Béranger : « L’humanité manque de saints apôtres / Qui leur aient dit : enfants, suivez sa loi ; / Aimer, aimer, c’est être utile à soi ; / Se faire aimer, c’est être utile aux autres » ou encore : « Humanité, règne, voici ton âge, / Que nie en vain la voix des vieux échos ». Jusqu’alors, l’humanité se limitait au seul groupe proche. Ainsi ceux qui sont nommés « manouches » ou « gitans » se disent dans leur langue « roms », ce qui signifie « hommes ». Ils sont seuls hommes ou, pour eux, l’humanité se réduit à leur seule ethnie ou tribu. Ils ne sont pas les seuls peuples de la terre pour qui l’humanité a pour bornes les bornes mêmes de la race. Au-delà, ce ne sont plus des hommes, mais des animaux ou des sous-chiens. Les Français, rendons-leur cette grâce, ne procèdent pas ainsi : l’humanité, pour eux, ne s’arrête pas au Rhin ou à la Méditerranée.

Les académiciens en 1835 (DAF, sixième édition) ont défini ce nouveau sens ainsi : « le genre humain, les hommes en général » (idem en 1879 et en 1935). L’émergence dans les dictionnaires de ce nouveau sens, attesté à la fin du XVe siècle, mais rare jusqu’au XIXe siècle, coïncide avec le nouveau sens que prend universalité (qui s’étend à tous les hommes) et avec l’affaiblissement du catholicisme (catholicos en grec et en latin signifiant « universel », « bon pour tous les hommes », la religion de l’humanité se substituant à la religion du Christ), ces faits sémantiques traduisant dans la langue les séismes qui ont affecté, à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle qui a suivi, la pensée, la sensibilité, les croyances des Européens, leur façon de voir le monde, leurs idéologies et sans doute l’expansion mondiale de ce continent.

 

 

25 novembre 2011

Grands ensembles

 

 

 

            L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), cet emploi est relevé : “ ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout ”, comme dans ces phrases : “ il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien ”. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi (“ union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte ”) le terme de musique, le terme militaire (“ cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe ”) et l’emploi d’ensemble au sens de “ totalité ” : “ l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France ”.

            Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe (“ ensemble, tous ensemble, tous ” des supporteurs de l’OM ou “ ensemble, tout devient possible ”, slogan d’un candidat à l’élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : “ car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps ” (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement (“ ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie ”) et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de “ corps de monuments civils ” (“ ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde ”), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de “ corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents ”. Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : “ un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs ”.

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : “ un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble ”. Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des “ paradis ” ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, ils ont été sages : ils ont prudemment évité de s’installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces “ paradis ”.

 

22 novembre 2011

Vivre-ensemble

 

 

L'adverbe ensemble est l’un des plus anciens mots de la langue française, non seulement parce qu’il continue l’adverbe latin insimul ayant les deux mêmes acceptions que l’adverbe français, mais aussi parce qu’il est attesté dès le XIe siècle dans Saint Alexis et qu’en dix siècles ou plus, il n’a pas changé de sens. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer la définition de la première édition, en 1694, du Dictionnaire de l’Académie française, « l’un avec l’autre » et « tout à la fois, tout d’un temps », à celle de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » et « l’un en même temps que l’autre, les uns en même temps que les autres ». En plus de trois cents ans, le sens est resté stable : c’est ou bien la présence de deux êtres dans un même lieu ou bien la simultanéité de deux actions. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » (« sortir, chanter, danser ensemble ») et « à la fois, en même temps, simultanément » (« il fut convenu que les deux adversaires tireraient ensemble »).

Cette définition ramenée à « les uns avec les autres », même si elle explique assez bien le triomphe de l’intimation idéologique sous la forme d’un infinitif substantivé, infinitif qui exprime une injonction et non un constat, et de l’adverbe ensemble, le vivre-ensemble, répété par tous et partout et porté jusqu’aux quatre « coins » de l’univers par tous les vents du monde, comme un braiement d’âne en rut, est moins éloquente pour rendre compte de la bêtise idéologique de cette intimation que l’exégèse du Trésor de la langue française (1971-94) : « (l’accent est mis sur l’idée de coexistence dans l’espace suggéré ou postulé par le verbe), l’un avec l’autre, les uns avec les autres, de manière à former une unité enveloppante ou groupante, les éléments composants étant des personnes, des objets ou des valeurs ». Les synonymes en sont de compagnie, de concert, de conserve, en commun, conjointement, et les antonymes individuellement, isolément, séparément. Vivre ensemble, c’est ne pas vivre individuellement, isolément, séparément et c’est former un groupe, se grouper, se regrouper, « groupieren », comme disent les « schleus » d’opérette dans la série des films dont la 7e compagnie est le « héros ». Très prudemment ou très naturellement, les sciencieux du social, les notoires, les milliardaires du showbiz et les puissants de la télé et du PS qui enjoignent aux Français à vivre avec les immigrés de la première ou de la deuxième ou de la troisième génération, avec les clandestins, avec les burkas, les turbans, les djellabas, avec les imams, avec les égorgeurs de moutons, avec les dealers et avec les voleurs, avec les violeurs, avec les  musulmans, avec les haïsseurs, avec les nazis de l’islam, et à partager avec la lie riche et prospère de l’humanité ce qu’ils n’ont pas et ce dont ils sont privés, se gardent bien, eux, d’aller vivre dans « les grands ensembles » des quartiers islamisés pour appliquer à eux-mêmes les délires qu’ils imposent aux autres. Ces sciencieux et consciencieux du social et tous les puissants de l’heure ont peut-être lu (mais on en doute, tant ils sont bêtes et incultes) Montesquieu qui, dans De l’esprit des lois, met en garde contre l’idéologie ensembliste : « Plus il y a d’hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent naître en eux l’envie de se signaler par de petites choses ». On ne saurait mieux définir le vivre-ensemble. 

Il est un écrivain du XVIIIe siècle qui peut être tenu pour la matrice de cette idéologie monstrueuse. C’est l’inévitable Rousseau, celui de l’homme ah qu’il est bon, du « contrat » dit social, mais dont aucun sociétaire n’a eu connaissance, que même Jean-Jacques en personne n’a pas lu et que personne n’a signé, le Rousseau du larmoiement stupide, de l’éjaculation précoce, de la femme engrossée à la va vite et de la progéniture abandonnée. Les emplois qu’il fait d’ensemble sont prémonitoires : « Rien ne lie tant les cœurs que de pleurer ensemble » (Confessions) et « l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient parmi les hommes, l’amour conjugal et l’amour fraternel » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). Seuls les disciples de Rousseau peuvent devenir ces gogos modernes qui croient que le vivre-ensemble fera naître de « doux sentiments », à moins d’entendre ces « doux sentiments » comme une antiphrase et d’y donner le sens de guerre civile ou de guerre de tous contre tous. Entre Rousseau et Hobbes, il y a une large rue passante sans péage ni barrière.

Le bon peuple français, lui, n’est pas dupe. L’expérience lui a appris ce que cachait la moraline du vivre-ensemble, à savoir la valise ou le cercueil, le chômage, l’humiliation, la précarité, etc. Dans la langue qu’il s’est forgé au fil des siècles, vivre ensemble, jugé familier et vulgaire par les lexicographes du TLF, c’est se mettre ensemble, c’est-à-dire « vivre en concubinage, hors mariage » et « vivre maritalement, en concubinage » selon les académiciens (neuvième édition du DAF, en cours de publication).   

Dans la scène deuxième de l’Acte II du Tartuffe, Orgon, qui est tout confit en dévotion et ne jure que par Tartuffe, son directeur de conscience, décide de marier sa fille au nom prédestiné Marianne à ce même Tartuffe. Et bien entendu il légitime ce mariage par le verbe vivre et l’adverbe ensemble : « Ensemble vous vivrez dans vos ardeurs fidèles // Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ».

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, un personnage de théâtre, entièrement soumis à un ordre idéologique tyrannique, impose à Marianne de vivre avec un monstre d’hypocrisie, de ladrerie, de cupidité, d’inhumanité. Trois siècles plus tard, les sciencieux du social, les milliardaires des médias, les puissants du PS reprennent ce programme et l’étendent cyniquement à tous les Jacques, François, Marianne, Marie… de France. A la fin de la pièce de Molière, Tartuffe est démasqué et arrêté ; Orgon est désabusé. Mais au début de ce millénaire, il n’y a plus personne pour démasquer les tartuffes du vivre-ensemble.

 

 

18 novembre 2011

Respect

 

Dédié à l'instruction des crétins innombrables et puissants qui n'ont que le mot respect à la bouche. 

 

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants « Respect the African Race ». Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de « race africaine ». Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à la seule tribu de ses parents. Ce qui est vrai d’african race l’est aussi de respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient leur complaire en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est « considération, motif » ou « égard, relation, rapport ». Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est « vieilli ». Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : « déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose ». Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie « crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte ». Il semble que, dans ce sens, respect humain soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de « mauvaise honte » que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la « crainte qu’on a du jugement des hommes ».    

            Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect « signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité ». L’important est à cause de : le respect se mérite. Les phrases qui illustrent ce sens sont « avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion » ; « on doit porter honneur et respect à l’âge » ; « vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes » ; on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect. Les Églises sont des lieux de respect. Le Palais du Roi est un lieu de respect ». Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : « les églises », « les choses de la religion », « le Palais du Roi », « les personnes âgées ».

De cela, il ne faut pas conclure que ce qui fait le génie de la France soit la « déférence » ou la « condescendance mêlée d’égards » ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle, Montesquieu : « rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre » ; Voltaire : « j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences » ; « cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services » ; Buffon : « un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé » ; Duclos : « le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un ». Dans ces extraits, le respect est une « paralysie » (Voltaire), une « superstition » (Buffon), une « tyrannie » (Montesquieu), « l’aveu » d’une « supériorité » (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect. Ils expriment leur irrespect des « grandeurs » et des « puissances » (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est « pour les talents et les services » (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : « actif » et « passif ». Pris dans un sens « actif », le respect est le sentiment de déférence qui est ressenti par quelqu’un ; au sens « passif », c’est le respect ressenti « pour quelqu’un ou quelque chose ». Dans le graffiti « Respect the African Race », il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait « actif ». Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est « passif ». L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Le respect par la contrainte n’est qu’une imposture de tyran.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : « sa » religion, « sa » race, « son » Dieu, « son » prophète, « son » chef, « sa » famille », non pas parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie.  C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : « La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ? ». On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

 

 

15 novembre 2011

Partage et partageux

 

 

On ne compte plus les incitations au partage qu’assènent à chaque minute des responsables qui pensent bien, très ouverts et très compatissants, d’associations de tout type, religieuses ou humanitaires, généralement très bien dotées en argent public et qui pansent les maux d’autrui, par le partage justement – non pas de leur biens, à eux responsables, mais des biens des autres. Protestants, catholiques, athées, humanistes, humanitaristes, bienfaiteurs de l’humanité, philanthropes, tous invitent au partage, comme s'ils étaient les héritiers des partageux de jadis. Il n’y a que les musulmans qui ne partagent ce qu’ils ont acquis en France qu’avec les leurs restés au pays ou qu'ils font venir dans le patrie des droits en partage.

Cela méritait une étude de l’histoire de ce mot, attesté dans la langue française depuis le XIIIe siècle, mais jamais dans le sens qui y est donné depuis deux ou trois décennies.

Dans aucun dictionnaire des siècles classiques, le mot n’a le sens moralineux qui est le sien aujourd’hui. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui, comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), le partage est la « division de quelque chose entre plusieurs personnes », ce quelque chose étant une succession, un butin, des meubles achetés en communs. C’est aussi la portion d’une chose partagée qui revient à tel ou tel ou encore le fait que dans une assemblée, les voix se sont réparties également ou inégalement entre plusieurs candidats à élire, plusieurs avis à donner, plusieurs décisions à prendre. Les académiciens précisent que, pris dans un sens figuré, c’est la « distribution des biens et des maux que la nature et la fortune semblent avoir faite à tous les hommes » (partage inégal ou égal des dons, des faveurs, des misères, des maladies, etc.).  

Même le Trésor de la langue française (1971-94), pourtant enclin à faire de la moraline moderne le nec plus ultra de la langue, ne relève que des emplois juridiques (« opération qui met fin à une indivision, en substituant aux droits indivis sur l’ensemble des biens une pluralité de droits privatifs sur des biens déterminés ») ou des emplois techniques en chimie (coefficient de partage), en droit civil (partage des voix), en droit public, en géographie (ligne de partage des eaux), en informatique (partage de/du temps, des fichiers), en mathématiques (partage d'une longueur, d'une surface en parties égales). Le seul emploi recensé qui puisse être qualifié de « politiquement correct » apparaît dans deux exemples partage avec les plus pauvres, inciter au partage. Même l’emploi jugé littéraire, « part qui revient à quelqu’un », « ce qui est attribué à quelqu’un par la nature, le hasard, le sort » et qui est toujours inégalitaire, ne donne lieu à aucune indignation convenue ou attendue.

C’est dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, que perce, mais timidement, la moraline moderne : « par extension, le fait de prendre part avec d’autres à quelque entreprise, d’exercer conjointement avec une ou plusieurs personnes un droit, une jouissance, etc. ». Ce sens est illustré des exemples devenus sacrés et donc intouchables du partage du travail (entre chômeurs), du partage des tâches dans les familles, du partage du pouvoir, ce qui n’est pas près d’arriver : qui a le pouvoir le garde, du partage des responsabilités, partage qui n’est jamais invoqué par les moralineux quand ils essaient de vous apitoyer sur le sort (enviable de plus d’un point de vue) des bien plus heureux ou des bien mieux lotis que vous. Au moins, dans les dictionnaires anciens, langue et morale sont nettement séparées et cela pour le bien de tous et de chacun.

 

11 novembre 2011

Raboter

         

 

  Il y a de moins en moins d’artisans menuisiers qui rabotent le bois à la main. La plupart des huisseries sont en aluminium ou dans des matériaux synthétiques imitant la couleur du bois ou encore dans des bois exotiques rabotés à la machine. C’est peut-être cette lente désuétude du verbe raboter entendu dans son sens « propre », celui qui est le sien depuis le tout début du XVe siècle, qui explique la floraison de ses emplois figurés. Jamais des gens qui ne savent rien faire de leurs dix doigts et ont en horreur le travail manuel n’ont autant raboté qu’en ce début du XXIe siècle ; mais au lieu de raboter les planches, ils rabotent les niches, non celles de leur chien, mais celles que le fisc aménage pour rentiers ou investisseurs avisés.

            Dans tous les dictionnaires anciens, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, c’est le seul sens propre qui prévaut : « Polir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1694), sens illustré de ces deux exemples : « du bois noueux et malaisé à raboter ; on n’a pas bien raboté cela ». Ce sens se maintient dans les éditions suivantes : « rendre uni et poli avec le rabot » (DAF, 1762, 1798) ; « dresser, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1835) ; « dresser, aplanir avec le rabot » (Littré, 1863-77) ; « terme d’arts, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1932-35). La définition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample, tient compte des progrès techniques intervenus depuis le début du XXe siècle. On peut raboter du métal et le rabotage peut se faire avec des machines : « aplanir, amincir ou moulurer une pièce de bois ou de métal en se servant d’un rabot ou d’une machine-outil (raboteuse pour le bois, étau-limeur pour le métal) ».

            Ce verbe commence à être employé dans un sens figuré, « métaphorique », au XVIIIe siècle, comme l’atteste le DAF en 1762 : « raboter se dit figurément et familièrement, en parlant des ouvrages d’esprit où il y a beaucoup à retrancher, à réformer » et « en parlant d’un homme qui n’est pas encore formé, façonné pour le monde, on dit aussi, que c’est un jeune homme où il y a bien encore à raboter » (Ibid. en 1798, 1835, chez Littré). Dans l’édition du DAF de 1935, l’exemple du jeune homme mal raboté ou à raboter est supprimé, et le premier sens métaphorique tombe peu à peu en désuétude. Les rédacteurs du TLF le tiennent pour vieux et littéraire : « (le complément d’objet désigne une œuvre littéraire) supprimer ce qui dans le style est inégal, rude ». Il est vrai que l’on voit mal un écrivain passer son style ou ses phrases dans ces énormes machines à raboter qu’utilisent les industriels du bois. S’il le faisait, il n’en resterait rien.

            Aucun de ces lexicographes ne relève les délicieuses métaphores des journalistes, énarques et gouvernants : raboter les niches fiscales, raboter les avantages ou les privilèges fiscaux, raboter les tranches, etc. Pourtant, se représenter le M. le Ministre des Finances et du Budget à son établi, le rabot (ancien) dans la main, et essayer de réduire l’épaisseur des avantages fiscaux est une scène désopilante – ce qui n’empêche en rien ministres, énarques, journalistes, etc. d’employer à satiété la métaphore. On est là au coeur de ce qu'il y a de risible dans la modernité. 

 

06 novembre 2011

Crise : la réalité sous le mythe

 

 

A partir du milieu du XIXe siècle, quand l’économie est devenue la science majeure de la modernité, entre autres à l’initiative de Jean-Baptiste Say, le concept de crise s’est appliqué à toute réalité, quelle qu’elle soit, même la plus insignifiante, au point qu’il n’est rien au monde que la crise n’affecte pas : nerfs, poésie, foie, foi, vers, valeurs, théâtre, affaires, production, roman, démocratie, PS, IIIe et IVe Internationales, agriculture, finances, capitalisme, etc. et que, dans ces cas, le concept est accouplé à des événements graves, qu’il contribue à expliquer : « heures sombres » de l’Histoire, « tragédie », « malheur », « catastrophe », « désordre », suicides, « no future », chômage de masse, émeutes, pillages, « révolutions », délinquance, etc. Il n’en est pas toujours allé ainsi. Dans la France « classique », le concept de crise, limité à la santé, n’avait pas l’extension extravagante qu’il connaît depuis la seconde moitié du XIXe siècle et il n’avait pas non plus le sens négatif qui est le sien aujourd’hui. Ce pouvait être un phénomène positif, comme l’exprime clairement Richelet dans son Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». La positivité de la crise n’est pas propre à la médecine. Il est des économistes actuels, à dire vrai plutôt ou même très « libéraux », qui tiennent toute crise pour une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, laissant ainsi le champ libre aux entreprises viables et bien gérées. C’est pourquoi il est éclairant d’interpréter les événements actuels à la lumière de ce concept positif de crise, non pas pour le plaisir facile d’aller à contre-courant, mais pour essayer de savoir à qui profite la crise ou pour qui, institutions, organismes, ensemble de pays, elle est positive, d’en analyser les enjeux « géopolitiques » et de comprendre ce qui se passe.

            Un des symptômes, pour employer un terme médical, ou un des signes de la crise – les faits tangibles par lesquels elle se manifeste et en lesquels nous sommes incités à reconnaître la crise – est la baisse des valeurs mobilières. Cette baisse résulte du déséquilibre entre l’offre et la demande, l’offre d’actions à vendre étant supérieure à la demande d’actions à acheter. Cela annonce-t-il des malheurs futurs ? Rien n’est moins sûr, car les actions mises en vente, c’est-à-dire les parts de capital des entreprises cotées, trouvent preneurs. Il y a des acheteurs qui font de très bonnes affaires. Ils peuvent augmenter leur participation dans le capital de telle ou telle banque ou compagnie d’assurances et un jour, peut-être plus proche qu’on ne le croit, décider des stratégies à court, moyen et long terme et faire main basse sur les actifs de ces banques ou compagnies d’assurances, lesquelles, quand elles sont cotées à Paris, comptent parmi les plus belles affaires qui soient au monde. La baisse des cours est donc une aubaine pour des financiers avisés, dont il est interdit de dévoiler l’identité mais que l’on peut entrevoir si l’on se souvient qu’en une décennie de baisses des cours (2000, 2008, 2011) suivies d’une vive reprise, des fonds « souverains » (chinois, saoudiens, qataris, norvégiens, koweitis, etc.) ou des fonds de pension anglo-américains ou des groupes financiers internationaux sont entrés massivement, et à peu de frais, dans le capital de multinationales françaises, et cela sans que le peuple français en soit conscient.

            Le second symptôme est ce que certains nomment la « spéculation », terme qui désigne habituellement un exercice intellectuel, philosophique ou mathématique, ambitieux et de haute tenue. Quand les philosophes s’y adonnent, la spéculation est jugée « bonne » ; quand ce sont des « financiers », elle est prise pour Satan ou ses innombrables équivalents. « Spéculent » tous ceux qui sont susceptibles d’acheter des obligations qu’émettent les Etats pour financer leurs dépenses courantes (traitement des fonctionnaires, frais de fonctionnement, paiement des retraites et des déficits sociaux) ou leurs investissements. La dette grecque a été, semble-t-il, rentable. Avant la crise, l’Etat grec empruntait à 3% ; après la crise, ces taux d’intérêt sont montés à 12 ou 13%. Quand on a un milliard d’euros à placer, 10% de plus par an font gagner en moins de dix ans un nouveau milliard. C’est la réalisation du rêve dénoncé naguère par Mitterrand : s’enrichir en dormant. Au cours des derniers mois, ce gisement colossal de profits a été étendu au Portugal, à l’Eire, à l’Espagne, à l’Italie ; il le sera bientôt à la France, qui va être dans les années à venir le plus gros émetteur d’obligations d’Europe. Si les taux d’intérêt passaient de 3 à 6% en quelques mois, la dette française serait, pour les financiers, un eldorado pendant vingt ans ou plus – et avec un risque nul ou quasiment nul.

Appliqué à ces deux événements, à savoir la baisse des cours des actions et l’augmentation escomptée des taux d’intérêt, le concept de crise, entendu dans son sens catastrophique, obscurcit l’entendement. En revanche, s’il est entendu dans le sens qu’il a dans la médecine classique, il éclaire les événements. Les changements que l’on observe depuis une décennie sont les signes de la belle santé des « spéculateurs » ou des financiers du monde entier. Il est un « paradoxe », qui n’en est un que pour les esprits légers, qui montre que le concept de « crise », même en économie, n’est en rien synonyme de calamités ou de malheurs. Les deux derniers siècles, et surtout le XXe siècle, auraient été scandés, selon les historiens ou les économistes, par une succession de crises, toutes plus graves les unes que les autres, et dont certaines auraient débouché sur des guerres mondiales. Or, pour ne prendre que l’exemple de la France, en un peu plus d’un siècle, le revenu par habitant a été multiplié par 10, tandis que le patrimoine moyen des Français d’aujourd’hui équivaut en monnaie constante au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’enrichissement régulier des Français malgré – ou grâce à - ces crises répétées. Certes, en trente ans, la France en paix a accumulé plus de dettes qu’entre 1914 et 1944 ou 1962, si la période commençant en 1914 est continuée jusqu’en 1962, avec deux guerres mondiales et deux ou trois guerres coloniales ou de décolonisation. Ces montagnes de dettes n’ont pas empêché le patrimoine moyen des Français de croître depuis 1981 : elles ont maintenu la prospérité, dopé l’enrichissement collectif, accru les revenus, etc. En 1918 et en 1945, la reconstruction d’une grande partie de la France (ponts, villes, ports, usines, routes, hôpitaux, etc.) a englouti les emprunts, que les Français ont fini par rembourser en se « retroussant les manches » ou en se privant du superflu et en travaillant plus que d’habitude, par la « sueur » et par les « larmes ». Là est la grande différence avec les décennies actuelles. Au cours des trente dernières années, les Français, sinon tous les Français, du moins une grande partie d’entre eux, n’ont aspiré qu’à la retraite, aux congés payés, aux RTT, aux loisirs, au farniente, etc. – en bref, à sortir de l’histoire. Pendant deux siècles, ils se sont enrichis par le travail ; depuis trente ans, ils dilapident leur capital en faisant payer à leurs enfants ou leurs petits-enfants les avantages de toute sorte qu’ils s’accordent. Cela pourrait réussir éventuellement, si la part de la France et de l’Europe dans la population du globe et dans les richesses produites ne cessait pas de baisser depuis trente ans. L’axe du monde a basculé du Nord au Sud. Au début du XXe siècle, les Européens ou les Français qui voyageaient en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, en Océanie, constatant la pauvreté de ces continents, pauvreté relative comparée à la prospérité de l’Europe, en cherchaient les causes dans l’indolence ou dans l’émollience des climats tropicaux, quand ce n’était pas dans l’aspiration aux seules jouissances immédiates ; aujourd’hui, des Chinois ou des Indiens ou des Brésiliens, voyageant en France, attribuent la pauvreté croissante qu’ils constatent en France à la brièveté du temps de travail. C’est là un renversement total. Ce qui était nommé naguère le « tiers monde », les zones sous-développées, les pays émergents ou le « Sud » prend sa revanche sur le Nord – une revanche historique, qui sonne le glas, pour notre pays et pour les pays d’Europe, de l’Histoire. En l’espace de trente ans, la production de richesses s’est délocalisée : elle est à Shanghaï, Bombay, Brasilia, Singapour ; les capitaux ne sont plus à Paris, sinon pour contrôler les entreprises françaises ou souscrire aux obligations d’Etat, mais au Qatar, à Abu Dhabi, au Koweit, à Singapour, en Chine, en Inde, dans les paradis fiscaux. Au Sud, les populations sont jeunes ; au Nord, vieillissantes et fatiguées, elles attendent la fin de l’Histoire.

Les investissements industriels se faisant ailleurs, les Occidentaux, après quatre siècles de travail incessant, se contentent de gérer ou de faire gérer leur épargne : d’où la croissance délirante des marchés financiers, du MATIF, de la spéculation, de la spéculation sur les indices, l’argent n’étant plus investi dans la production de biens matériels, mais dans la spéculation immatérielle. C’est le seul gisement de richesses de l’Europe, et il attire naturellement les financiers du monde entier. Pour eux, ce que nous tenons pour une « crise », entendue dans un sens catastrophique, est une manne. Grâce à elle, sous peu, ils ne se contenteront plus des palaces, du PSG, des sacs Vuitton : ils feront main basse sur les richesses nationales, les vraies, les banques, les assurances, les contructeurs automobiles, les fabricants d’avions. Ils auraient tort de s’en priver. Dans le partage du monde qui s’opère sous nos yeux, comme dans tout échange inégal, il y a des gagnants et des perdants. On ne sait pas encore qui sont les gagnants, même si on peut deviner leur identité. En revanche, les perdants sont connus : ce sont les cigales d’Europe et leur descendance, si tant est que les cigales fassent encore des enfants.

 

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02 novembre 2011

Le massacre des Saints résistants

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage va marquer les décennies qui viennent.

 

 

 

 

 

30 octobre 2011

Post-littérature

 

 

De la post-littérature

 

 

George Steiner, Réelles présences, « les arts du sens », Gallimard, 1991 et Errata, récit d’une pensée, Gallimard, 1998 ; Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000 ; Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses, 2007 ; Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008 ; François Taillandier, La langue française au défi, Flammarion, 2009 ; Richard Millet, L’enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, nrf, Gallimard, 2010.

 

             Il est un sujet qui, depuis plus de vingt ans, est traité sous diverses dénominations, entre autres, « défaite de la pensée », « épilogue », « ère post-épistolaire » ou « post-littéraire » ou « post-humaniste », « grande déculturation » », « postmodernité », « post-littérature », par divers écrivains, Steiner, Sloterdijk, Renaud Camus, Finkielkraut, Taillandier, Millet, avec des modulations de l’un à l’autre. Ce sujet récurrent est celui de la post-littérature. Pour Steiner, l’épilogue, c’est ce qui vient « à la fin » (épi en grec) du « logos », c’est-à-dire la fin du langage et de ce Verbe qui était au commencement, et ce qui se caractérise par le langage devenu fou, qui est à lui-même sa propre fin et prolifère dans d’innombrables commentaires, ainsi que par la destruction de la culture et sa réduction au silence, commencée par les nationaux socialistes et les communistes et continuée en Occident par d’autres moyens, sous couvert de déconstruction, dans un cataclysme de commentaires et de délires verbaux. C’est aussi ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk nomme la « fin de la civilisation littéraire et postale » (Règles pour le parc humain, 2000). Les sociétés humanistes, celles qui placent l’homme au centre de leurs préoccupations et où les hommes sont éduqués par leurs semblables, tiennent la lettre, que l’on écrit, que l’on envoie et que l’on publie, comme l’ont fait Cicéron, Sénèque, Saint Paul, Mme de Sévigné, Montesquieu, Voltaire, etc., afin de communiquer avec leurs semblables, comme le modèle d’une société dont le centre est l’homme ; et il n’est pas insignifiant que cette ère nouvelle commence en même temps que la lente dégradation des services postaux et de l’abandon de la lettre, au profit du téléphone, du SMS, de la télévision, etc. comme mode de communication. Dans l’Enfer du roman, Richard Millet expose les raisons de fond pour lesquelles il se détourne de ce genre universel qu’est le roman, amplifiant les idées qu’il a exprimées dans Le dernier Ecrivain, dans le Désenchantement de la littérature et dans L’Opprobre. Une épigraphe résume ces idées : « La littérature, de tous les arts, apparue la dernière. Et un jour, sans doute, la première à s’éclipser » (Gracq). Le titre est expliqué dans le fragment 34, dans lequel Richard Millet rappelle que Borges, en 1957, tenait l’histoire du roman pour « achevée » et que celui-ci se perpétue dans un « mauvais infini » qui est « son enfer », à savoir « la production contemporaine elle-même, dans son nombre comme dans sa médiocrité mimétique ». Le roman, la narration, leur triomphe absolu, c’est ce en quoi s’absorbe la littérature et disparaît la langue littéraire. « La littérature, écrit Richard Millet, se retire du monde civilisé, comme la nature s’est définitivement éloignée de nous, ne nous laissant que des terres dévastées et des gens appliqués à jouer leur rôle d’humains », et si elle s’éteint, c’est « pour avoir noué avec le seul roman un pacte servile… la littérature ne pouvant plus rendre compte de sa propre disparition autrement que par l’inflation romanesque où s’achève l’immense songe qu’elle fut (et sinon le songe même, du moins une manière de s’y abandonner) ».

            Le triomphe du roman ouvre une nouvelle ère que Richard Millet désigne, dans le sous-titre de son livre, par post-littérature. Le préfixe post – est devenu d’un usage courant dans l’univers des idées, comme l’attestent postmoderne, post-épistolaire, post-humaniste, etc. Dans ces termes, il signifie certes « ce qui vient après » (le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature), mais aussi « ce qui nie » et renvoie au néant le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature : « Que nous soyons entrés dans l’ère post-littéraire se vérifie non seulement par l’inflation d’un genre hégémonique, le roman, mais aussi par la mort quasi clinique des autres genres, le théâtre, la poésie (eux-mêmes hantés par le roman comme celui-ci l’est pas le cinéma) et surtout ces textes dits inclassables dans lesquels réside souvent le meilleur de la littérature » (fragment 6) ; ou encore cette autre réflexion, plus insolente encore (fragment 211) :  « La disparition de la guerre en Europe (…) est concomitante de celle de la culture, donc de la littérature. La post-littérature est à l’expérience intérieure ce que l’humanitaire est à la guerre : un édulcorant éthique ». C’est aussi un édulcorant verbal ou langagier, la langue française, dans la post-littérature, perdant tout sacré et se transformant en mauvaises traductions de l’anglo-américain, langue dans laquelle triomphe la narration post-littéraire. « Ni Kafka ni Gracq ne pouvaient prévoir l’extraordinaire entreprise de désaffection des principes mêmes de la langue à l’œuvre dans la post-littérature et qui l’éloigne du sacré autant que de l’imaginaire » (fragment 257). A l’opposé de la narration mondialisée qui se développe à partir d’une matrice anglo-américaine, « le national », « contrairement aux idées reçues » (fragment 262), « garde ceci d’intéressant qu’il permet de s’interroger sur le sol, le sang, le natal, l’identité, autrement que selon la gnose antiraciste. Que la nation soit ruinée en tant qu’idée, ou idéalité politico-économique, ce n’est là qu’une suggestion du capitalisme mondialisé. En vérité, le national, dans la mesure où il n’épouse pas forcément la nation ou la patrie, suscite une rêverie des marges, des zones frontalières, des marches, des provinces oubliées, des confins plus ou moins perdus ou sensibles, et cette respiration entre le centre et la périphérie, le singulier et l’universel, par quoi la littérature trouve à se délocaliser, suffit à invalider la doxa éthique ». La nation évanouie, la langue rabaissée, la littérature reléguée dans les marges, il n’y a plus rien à opposer au triomphe du roman. 

L’Europe est entrée dans une ère nouvelle d’hyper-démocratie qui se caractérise par la lente disparition de la littérature ou par l’interminable discrédit dans lequel elle s’abîme. Notre univers mental n’est plus nourri de littérature. Quelle importance, objecterez-vous ? Sans doute.  Le problème ou le « hic », c’est que la France forme une nation façonnée par la littérature, où les lettres et la lettre, l’humanisme, les livres, le « commerce » entre semblables, c’est-à-dire le plaisir de la conversation, que cette conversation soit orale ou écrite, ont contribué à l’éducation de millions de Français depuis près de dix siècles. De fait, la France perd un de ses piliers. Dans la France libre, De Gaulle mettait sur le même plan l’épée et la plume : pour rendre aux Français leur liberté, il fallait une force armée (l’épée) et une pensée (la plume). La plume disparaît, l’épée est émoussée depuis longtemps. Il n’est pas étonnant que l’ère post-littéraire soit concomitante du lent effacement de notre pays de la scène internationale et du concert des nations, mais aussi du mépris dont il est accablé aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur.

 

 

27 octobre 2011

Allah akbar

 

 

 

Le mot arabe Allah est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers lexicographes qui l’ont enregistré sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « C’est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu’ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l’attention et qui serait tenu sans doute aujourd’hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l’intellocratie, c’est l’emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n’est pas seulement l’équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c’est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont par cet Allah crié bénis ou sanctifiés.

De tous les auteurs de dictionnaires, les plus imprudents sont les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n’est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c’est-à-dire comme un cri qui n’a pas d’autre sens que l’action qu’il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d’après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d’appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l’emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d’Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l’emploi d’Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l’Isle :

Allah ! Dans la rumeur d’une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix, ils font de l’ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu’ils sussent lire.

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie « grand », akbar « plus grand ». Dans la phrase « ana akbar menak » (en français : « je suis plus grand que toi »), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (« tu »). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par « Dieu est grand », ni « Allah est grand », mais par « Allah est le plus grand ». Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus « grand » de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.

 

 

25 octobre 2011

Piqûre de rappel

 

 

 Note du 1 février 2011: révolution arabe : l’hénaurme blague

 

 

Une même et unique rumeur bruit dans les media depuis trois semaines et met en transe les journaleux : la Révolution. Nihil novi sub sole. Il y a trente-deux ans déjà, en 1979, les mêmes journaleux, dans les mêmes media, saluaient le fait que l’ayatollah Khomeiny avait posé ses grosses fesses sur le trône de Perse comme un grand bond en avant, celui de l’humanité se libérant de ses chaînes. En fait de chaînes brisées, c’est dans un cul de basse fosse que Khomeiny et ses séides laissent croupir les Iraniens. L’histoire n’échaude même pas les media. De cela, on peut tirer deux maximes : il n’y a pas d’eau assez bouillante qui puisse échauder un journaleux ou tout journaleux échaudé en redemande. Ils concluent leurs « papiers » d’un « vive la Révolution arabe » martial, mais ce n’est pas par prudence, car ils ignorent que le subjonctif « vive » signifie le souhait et relève de l’exorcisme. On souhaite que cette révolution vive, parce qu’elle ne va pas durer ou qu’elle est tout ce que l’on veut, sauf une révolution, à moins d’entendre révolution dans son vrai sens, le sens que le mot a en astronomie, à savoir « retour à son point de départ ».

En effet, depuis quatorze siècles, l’histoire (ou la prétendue histoire) de ce que l’on nomme les pays arabes, et qui sont, à l’exception des pays de la péninsule arabique, des pays arabisés de force et par la terreur, est une non-histoire. A partir de 642-643, ces pays qui, tels la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Egypte, étaient les berceaux et les phares de la civilisation ont été envahis, conquis, colonisés, razziés, exploités, régis par des soudards arabes islamisés qui se sont « ouvert » ces pays riches et prospères pour les soumettre au sabre d’Allah, liquidant toutes les élites qui leur résistaient.

Le résultat est qu’il n’y a que deux forces politiques dans ces pays : l’armée ou l’islam ou l’armée et l’islam, l’armée secondée par l’islam ou l’islam appuyé par l’armée. C’est ce qui se passe au Soudan, en Egypte, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, en Libye, en Turquie, etc. C’est un invariant, qui n’a pas changé d’un kasra depuis quatorze siècles. Parfois, l’armée essaie de mener une politique autonome en y soumettant l’islam, comme l’a fait Mustapha Kemal en Turquie pendant trente ans ; aujourd’hui, c’est Erdogan qui soumet l’armée turque à la loi de l’islam. Ben Ali et Moubarak étaient l’un et l’autre généraux ; Sadate était militaire, comme Nasser, les mamelouks, Salah el din, les Soliman et autres Mehmet, sultans ottomans, etc.

Deux pays ont échappé à ce destin : le Liban, qui n’en a plus pour longtemps, et l’Egypte, de 1860 à 1950, mais le colonel Nasser et ses soudards, admirateurs du cheikh Abdou, ont remis l’Egypte dans le droit chemin en chassant les élites juives et chrétiennes qui constituaient un embryon de société civile et avaient contribué à faire de l’Egypte un Etat de droit. Bien entendu, en 1952, l’intelloterie française, en transe, a applaudi ce coup d’Etat, qui a été tenu alors pour une révolution arabe – en fait, une simple « révolution de palais » qui a remis l’Egypte sur la juste voie, tracée en 643.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut attendre de ces révolutions qu’un rappel de la règle millénaire : l’islam ou l’armée, ou l’armée et l’islam. Tant que ces pays arabisés n’auront pas brisé le sabre d’Allah pour se libérer enfin de la double occupation qu’il impose depuis quatorze siècles, ils resteront ce qu’ils sont, conformes à ce qui leur a été imposé par la force et la terreur.  

 

 

 

Les Tunisiens résidant en France ou les Français ayant la double nationalité ont voté à près de 40% pour un parti fasciste, raciste, xénophobe, misogyne... : ça en fait des mecs et des meufs racistes, xénophobes, fascistes en France. Mais que font les antiracistes ? Béats, ils applaudissent évidemment. C'est que ces Tunisiens qui ont la double nationalité votent en France pour Jospin, Royal, Mélenchon, Joly. Ils sont donc intouchables, leurs maîtres aussi. 

 

 

 

18:09 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique, société, france

20 octobre 2011

Aliénation

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens "d’éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte. Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs de dictionnaires, un sens social. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouvel ordre social. Selon les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) à tous les hommes et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore, la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions (ou plus) de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.