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16 octobre 2011

Essor

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe essorer, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle pour désigner l’air libre (cf. Furetière, Dictionnaire universel, 1690 « Air découvert et libre qui cause de la sécheresse. Mettre du linge à l’essor ») ; puis il s’applique aux oiseaux : « Action de l’oiseau qui s’élève librement dans l’étendue de l’air ; il se dit particulièrement des oiseaux de proie, qui prennent l’essor, quand ils volent fort haut ». C’est la définition du Dictionnaire de l’Académie française de 1694, « vol qu’un oiseau de proie prend en montant fort haut en l’air et s’abandonnant au vent », à aujourd’hui, « élan, mouvement d’un oiseau qui part librement pour s’élever dans les airs » (DAF, neuvième édition).

Ce qui fait l’intérêt de ce mot, ce sont les emplois figurés, d’abord ceux de la langue classique : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales, quand son génie prend l’essor, il fait la plus belle poésie du monde » (Furetière) ou : « il se dit figurément d’un jeune homme qui tout d’un coup se tire de la sujétion de ses parents pour être en liberté » et « on dit aussi figurément donner l'essor à son esprit, à sa plume, pour dire parler ou écrire avec quelque sorte d’élévation et de liberté » (DAF, 1694).

C’est à compter du début du XIXe siècle que la métaphore idéaliste de l’essor s’étend à des réalités matérielles, qui, grâce à cette onction, sont guindées au niveau des activités de l’esprit humain : « il se dit figurément de l’action de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté ; les arts, l'industrie, prirent bientôt leur essor » (DAF, 1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi cet emploi : « développement qui a quelque chose de rapide comme le vol de l’oiseau ; essor des sciences, des arts, de l’industrie ». Avec la « révolution industrielle », la science économique se forge un vocabulaire valorisant, ce qu’elle fait en recourant cyniquement aux métaphores idéalistes. Dès lors, le succès du sens métaphorique d’essor est assuré, comme en témoigne l’entrée essor du Trésor de la langue française (1971-94) : « mouvement par lequel quelque chose se développe rapidement et progresse de façon soutenue ; l’essor démographique, économique, industriel, du commerce et des techniques, d’une ville, d’un pays », ou comme en témoignent ces citations, la première de J-B Say, le fondateur de la science économique moderne (« les entraves compriment l’essor de la production ; le défaut de sûreté la supprime tout à fait », Économie politique, 1832), la seconde d’un spécialiste de l’histoire économique (« l’essor du capitalisme libéral et l’énorme accroissement du volume du commerce international au XIXe siècle coïncident avec la stabilité de la monnaie », 1968). Cette trompeuse génération sémantique entre idéalisme et matérialisme est dévoilée par les auteurs du Trésor de la langue française qui exposent le sens d’essor dans la langue de l’économie après avoir exposé le premier sens qui se rapporte au développement personnel : « en parlant d’une chose ou d’une personne envisagée dans son développement, son évolution, de l’homme, de ses facultés, de ses idées, etc., fait de se donner libre cours, de commencer à donner sa mesure et de s’acheminer vers un épanouissement ». Il n’est pas certain que ces deux sens soient aussi étroitement liés que cela n’est dit, sauf à se référer à une conception toute matérielle du monde et de l’homme. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), eux, prennent soin de distinguer le sens idéaliste (« figuré, favoriser l’essor d’un talent ; donner libre essor à son imagination, à sa fantaisie ») du sens étendu de l’économie : « par extension, progrès, développement, expansion, l’essor d’une entreprise, u ne industrie en plein essor, l’essor de la recherche médicale, l’essor démographique d’un pays).

 

12 octobre 2011

Emplettes

 

            Dans la NLF, ce mot au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante » est tenu pour vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94) et pour littéraire par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication). On en comprend les raisons : c’est le nom anglais shopping, employé dans la locution franglaise « faire du shopping », et très en vogue dans les milieux bourgeois ou chez ceux qui succombent aux mirages de la consommation (ou de la consumation ?), qui, en concurrençant inutilement, pour les seules paillettes de la frime, emplettes, faire des emplettes, faire une emplette, a rendu caducs ces mots et expressions, lesquels vont finir dans les oubliettes de la langue. Il a existé le verbe empletter, dérivé d’emplette et employé naguère dans quelques régions de France, qui a suivi le nom emplettes dans la voie de l’opprobre et de l’oubli. Voilà qui est fort dommage ! Les Français retrouveraient un peu de dignité s’ils décidaient de renoncer à shopping et à faire du shopping pour renouer avec emplettes, faire des emplettes et même empletter.

            Emplette est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme emploite et dans le sens d’usage ou d’emploi. Il est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition en 1694 et avec le sens « d’achat de marchandise ». C’est à compter de la sixième édition (1835) que les académiciens relèvent le sens figuré ou métonymique d’emplette, non plus l’action d’acheter, mais le résultat de cette action, à savoir « la chose achetée » ou la « marchandise ». Ces deux sens sont relevés par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Aujourd’hui en un sens plus restreint, achat de marchandises, d’objets de peu de conséquence ou d’usage et de service ordinaire » et « l’objet acheté ».

            Ce dont ce mot a pâti sans doute, c’est la concurrence avec acquisition et achat. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787-88), Féraud tente de les distinguer : « Emplette, acquisition, achat (synonymes) : ces trois mots ne sont synonymes que par l’idée générale qui leur est commune, mais ils n’ont pas le même emploi. On dit emplette, des petits meubles et des marchandises prises en détail ; acquisition, des meubles ; achat, de toute sorte de choses. Plusieurs confondent ces mots, surtout le premier avec le deuxième. Ils disent à un homme qui a acheté une terre : vous avez fait une bonne emplette ; et à celui qui a acheté une montre : vous avez fait une jolie acquisition. En transposant les mots, tout ira bien. L’Académie définit emplette « achat de marchandises ». Le dirait-elle des marchandises en gros ? Je ne le crois pas ». C’est à peu de chose près l’opinion qu’exprime Littré : « Achat est plus général qu’emplette ; il peut se dire non seulement des objets considérables, mais aussi des menus objets, au lieu que emplette ne peut se dire que de ceux-ci. J’ai fait l’achat ou l’emplette d’un chapeau ; mais j’ai fait l’achat et non l’emplette d’une maison, d’un domaine ». De fait, à force de désigner l’achat de petites choses, sans grande importance, le mot emplette a fini par devenir une de ces petites choses sans importance, franchissant ainsi le seuil d’où il a basculé dans l’oubli.

Pourtant, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française, tout n’est pas vieilli dans emplette. Certes au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante », le mot est en train de sortir de l’usage ; mais au sens métonymique « d’objet acheté », il n’a pas ou il n’aurait pas encore sombré dans l’oubli. C’est peut-être le moment de ressusciter emplette dans tous ses emplois et dans ses deux sens, propre et figuré.  

 

 

09 octobre 2011

« Primaires : le scrutin inédit qui va changer la gauche », dixit Le Monde, le journal le plus bête du monde.

 

 

            Non, ce scrutin ne change pas la gauche, il en révèle l’essence. Primaire est emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est attesté en 1789 : c’est donc un mot « révolutionnaire » qui, en deux siècles, s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans le Dictionnaire de l’Académie française comprend une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Primaire est d’un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité : le social, l’administratif, le politique, l’économique, le juridique. Il y a des assemblées, élections, écoles, enseignements, délinquants, etc. primaires ; une caisse primaire de sécurité sociale ; un secteur primaire de l’économie, etc. Les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire. La botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière, couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière, divisions primaires, narcissisme primaire, etc.) en usent.

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations innombrables. Ainsi, les auteurs du Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, écrivent ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, que voilà de la propagande digne de la sociologie ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont cent ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Les primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires des socialistes n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens écrivaient de primaire « qu’il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Il a connu un succès si vif que, employé par ironie à partir du sens premier (« qui est du premier degré en commençant »), il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). C’est « péjorativement » « une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » ou « une idéologie, une doctrine, un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94), ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que montrent aujourd’hui les faits, c’est que les « primaires » cuisinées par les socialistes depuis près d’un an et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, chaque jour, les journaleux ne nous faisant grâce ni des embûches, ni des peaux de banane et autres subterfuges, magouilles, tricheries, etc. méritent l’épithète de primaires dans le sens péjoratif des dictionnaires.

 

 

 

05 octobre 2011

Titulaire

 

 

Ce nom et adjectif, attesté au début du XVIe siècle et dérivé savant de titulus « titre », ne soulève aucune difficulté pour ce qui est de son sens. C’est « qui a le titre et le droit d’une dignité sans en avoir la possession ou sans en faire la fonction » et « celui qui est revêtu d’un titre, d’une charge, d’un office, qu’il en fasse ou non la fonction » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes éditions, de 1694 à 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux mêmes sens : « qui a rapport à un titre, à une inscription » et « qui a le titre et le droit d’une dignité, d’une fonction, sans la possession et l’exercice ».

Ce qui est nouveau, moderne, inouï, c’est l’emploi de ce mot. Jusqu’au début du XIXe siècle, il est réservé à des dignitaires de l’Eglise ou à des princes : « les princes de cette maison ont été longtemps empereurs titulaires de Constantinople ; ce prélat est archevêque titulaire de Corinthe » sont les exemples avec lesquels les académiciens, de 1694 à 1935, illustrent le sens du mot. « Les princes de la maison de Savoie ont été longtemps rois titulaires de Jérusalem », écrit Littré. L’exemple cité dans le DAF en 1935 est encore plus éloquent : « archevêchés, évêchés titulaires, sièges épiscopaux qui existèrent jadis dans les pays conquis par l’Islam et dont on donne le titre à des prélats ; il s’oppose à archevêchés et évêchés résidentiels ».

Or, au début du XIXe siècle, quand commencent la grande assomption de l’Etat, des administrations, des bureaucraties, le mot, jusque-là réservé au (haut) clergé et à la noblesse princière, s’étend, naturellement pourrait-on dire, si la nature avait quelque cause à cela, aux fonctionnaires, et l’Eglise s’affaiblissant, aux seuls fonctionnaires, comme si ces derniers devaient suppléer le clergé agonisant. Les dictionnaires attestent ce changement dès 1835 (DAF, sixième, septième et huitième éditions) : « il se dit aussi de quiconque est revêtu d'un titre, soit qu’il en remplisse, soit qu’il n’en remplisse pas la fonction : professeur titulaire, les membres titulaires d’une société savante ; il s’emploie souvent comme substantif, dans le même sens : cette chaire d'anatomie a été supprimée depuis la mort du dernier titulaire ». Littré, quant à lui, sans doute conscient de cette proximité entre le clergé et la fonction publique, juxtapose les deux mots professeur et chanoine, qu’il sépare d’une virgule, pour illustrer les emplois modernes de titulaire. En 1835, les académiciens suggèrent même une analyse plus fine encore en écrivant, après avoir cité les professeurs titulaires, que ce mot « se disait de même autrefois en parlant de charges, d’offices, de bénéfices », comme si les fonctionnaires continuaient les anciens officiers et bénéficiers de l’Ancien Régime – ce qui n’est pas faux, d’un strict point de vue historique. L’Etat prétendant tout régir des existences humaines, le mot titulaire s’étend à tout individu qui possède un droit reconnu par l’Etat : « qui possède juridiquement un droit, qui a droit d’avoir, qui a titre à avoir quelque chose » : titulaire du baccalauréat, du permis de conduire, d’une rente, d’une médaille, du doctorat, etc.

Les deux mamelles de la France d’avant étaient le clergé et la noblesse ; celles de la France d’aujourd’hui sont l’Etat et le sport. L’Etat tient lieu du clergé et le sport est notre nouvelle noblesse – non pas de sang, ni de robe (sinon de maillot), mais d’argent. Comme il y avait des princes titulaires, il y a donc naturellement des titulaires dans toutes les équipes et dans tous les sports, chaque titulaire ayant son remplaçant, lequel peut devenir titulaire à la place du titulaire. Le titre, c’est peut-être ce qui exprime la permanence de la France par delà évolutions, changements, bouleversements, et autres phénomènes pompeusement nommés révolutions…  

 

 

 

02 octobre 2011

Variole

 

 

Ce nom, emprunté au latin variola ayant le sens de « maladie infectieuse », est attesté en 1811 pour désigner la « maladie infectieuse, contagieuse, caractérisée par une éruption de taches rouges devenant des pustules, qui, après guérison, laissent des cicatrices indélébiles ». Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), il est pourvu de cette définition quelque peu sommaire, « nom que les médecins donnent à la petite vérole », laquelle, dans la huitième édition (1932-35), est plus consistante et moins fruste : « (terme de médecine) maladie générale, infectieuse et contagieuse, caractérisée par une éruption de boutons pustuleux, qui laissent ordinairement de petits creux dans la peau après la guérison ; on la nomme aussi petite vérole ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en avait donné une définition assez juste : « (terme de médecine) genre de maladie générale fébrile, avec éruption pustuleuse à la peau, qu’on n’a ordinairement qu’une fois, qui est quelquefois sporadique, et souvent épidémique ; elle est contagieuse et miasmatique ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent en scientificité : « maladie infectieuse et épidémique, très contagieuse, due à un ultravirus, caractérisée par des symptômes généraux plus ou moins graves (malaise, fièvre, vomissements, douleurs), par une éruption de pustules formant des croûtes qui, en tombant, laissent des cicatrices déprimées, notamment sur le visage, et ayant à peu près disparu de nos jours grâce à la vaccination ».

Il n’y a rien à dire de ce mot, dont l’histoire est établie et dont le sens s’est affiné à mesure que la connaissance de la maladie progressait, si ce n’est son étymon, latin évidemment, à savoir l’adjectif varius, dont dérive variola : « du latin varius, « varié », à cause des taches et boutons que cette maladie produit sur la peau », écrit Littré. A l’entrée varius, les auteurs de dictionnaires latin-français (Lebaigue, Gaffiot) indiquent les traductions suivantes : « qui est de différentes couleurs, varié, tacheté, bigarré, moucheté », « varié, divers, différent », « mobile, changeant, inconstant, capricieux ». C’est donc d’un adjectif de couleur ou indiquant des couleurs diverses ou des variations d’une même couleur qu’a été dérivé le nom de cette maladie, en vertu d’une ressemblance entre les symptômes de la variole et cet effet esthétique que produit la variation de couleurs. Voilà une dénomination propre à l’Europe classique, celle qui s’attachait aux apparences des choses et à l’expérience sensible du monde.

26 septembre 2011

Hantise

 

 

Le mot est ancien. Dérivé du verbe hanter signifiant « fréquenter un lieu », il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de « action de fréquenter un lieu » ou de celui de « compagnie, société, accointance » (« La hantise fait l’amour », Froissart ; « Messire Jacques de Harcourt, qui se tenait au Crotoy et faisait guerre aux Anglais, s’abstint fort d’avoir hantise de communication avec le duc de Bourgogne »). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694 : « fréquentation, commerce familier avec quelqu’un », « il se prend ordinairement en mauvaise part », ajoutent les académiciens) à la huitième édition (1932-35 : « fréquentation, commerce familier chez quelqu’un ; il ne se dit guère qu’en mauvaise part ; la  hantise d’un tel ne vaut rien », « il a vieilli » selon les académiciens). Les lexicographes actuels confirment la désuétude du mot, aussi bien les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli, fréquentation, commerce familier chez quelqu’un, lieu que l’on hante ») que les académiciens dans l’édition en cours du DAF : « Très vieilli, action de hanter un lieu, des personnes ; fréquentation habituelle ; la hantise des courtisans ne lui a guère été profitable ».

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le mot a pris le sens figuré et psychologique moderne « d’obsession », sens attesté en 1860 chez Baudelaire, sinon le premier « moderne » du XIXe siècle, du moins celui qui a donné à moderne le sens qu’il a dans l’art et dans l’esthétique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’était pas assez moderne pour relever ce nouveau sens. Il s’en tient donc à « action de hanter ; commerce familier ». En revanche, dans la huitième édition (1932-35) du DAF, ce sens moderne est glosé ainsi : « il se dit surtout aujourd’hui, au sens figuré, pour obsession, souvenir involontaire ou obstiné » et illustré de ces exemples : la hantise d’un souvenir, d’un air, d’une idée, d’un projet. Dans la neuvième édition, la définition est légèrement différente : ce n’est plus seulement un souvenir qui hante les esprits modernes, mais des idées, des craintes, des préoccupations, des fantasmes, en bref ce qui fait la vie de l’esprit : « préoccupation constante que l’on a d’une chose que l’on redoute (ce départ était chez elle une hantise ; la hantise de la guerre, de la maladie, de la mort, de l'échec), ce à quoi les académiciens ajoutent : « lorsque l’idée de crainte est moins nette, on dit plutôt obsession », faisant apparaître ce qui définit la modernité, non pas dans les réalités matérielles, techniques, tangibles, mais dans l’esprit même des hommes, à savoir des existences humaines qui se réduisent à des entrelacs de craintes, de peurs, d’échecs, de désirs non satisfaits, de mécontentements, d’obsessions. Et si l’homme moderne n’était fait que de hantises ou « d’idées, d’images, de mots qui occupent de façon obsédante » (TLF) son esprit ?

 

 

22 septembre 2011

Subalterne

 

 

Emprunté au latin, cet adjectif et nom est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Le sens en est clair et les lexicographes n’ont aucune difficulté à le gloser, que ce soit l’adjectif : « subordonné, qui est sous un autre », en parlant de choses ou de personnes (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : il y a des arts et des sciences subalternes aux autres ; officiers subalternes dans la milice ou dans la justice), ou le nom : « on dit quelquefois absolument les subalternes, et alors on sous-entend le mot de juges ou d’officiers ». D’une édition à l’autre, la définition ne change guère. En 1762 et en 1798), c’est « qui est subordonné à quelqu’un, qui est sous quelqu’un, et c’est dans cette acception qu’on dit dans l’ordre de la justice juge subalterne, juridiction subalterne pour dire un juge, une juridiction qui est au-dessous d’une autre » ; « il se dit aussi en parlant des arts, des sciences et des professions qui dépendent de quelque autre art et de quelque autre science ». Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « qui est dans un rang inférieur, dans une position subordonnée ; qui appartient à celui qui est dans un rang subordonné ; substantivement, personne placée en un rang subordonné ».

Certes, le mot est parfois employé avec des valeurs péjoratives ou condescendantes, ce que notent les académiciens de 1832 à 1935 (« figuré, c’est un esprit subalterne, se dit d’un homme dont l’esprit est médiocre, borné, incapable de grandes choses »), Littré (op. cit.) : « figuré, un esprit, un homme subalterne, un homme d’une capacité médiocre », ou les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Péjoratif, qui est médiocre, inférieur ; esprit subalterne ». Ces derniers insistent dans la définition de l’adjectif ou du nom sur la position « inférieure » occupée dans une hiérarchie par celui ou celle qui est dit subalterne : « (en parlant d’une personne) de rang inférieur dans la hiérarchie ; qui se trouve dans une position subordonnée » ou « (en parlant d’une chose) : qui appartient à un rang inférieur ».

Autrement dit, ce mot est anodin. Il n’y a rien en lui qui soit une tache, une honte, une souillure, comme aiment à dire les chiens de garde de l’Empire du Bien. Or, c’est ce mot qui, employé comme nom, est devenu l’oriflamme des « penseurs » postcoloniaux (ou post-colonialistes : des colonialistes qui ont survécu à la fin des colonies), en particulier de l’inénarrable Gayatri Chakravorty Spivak, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, traductrice de Derrida, dont elle répète les thèses, se contentant de les appliquer aux colonies disparues, ou plus exactement les utilisant pour faire, en Occident même, elle qui n’est pas occidentale, le procès de l’Occident. Imagine-t-on un Anglais, établi aux Indes et grassement rémunéré, faire le procès de l’Orient ou des Indes ou de la religion hindouiste ? Oui, peut-être il y a un siècle, mais cet Anglais, si jamais il a existé, serait tenu aujourd’hui pour raciste, impérialiste, négationniste. Mme Spivak, l’homologue de cet Anglais, elle, est tenue pour quelqu’un d’honorable ou de respectable et qui pense (faut-il écrire panse ou pense ?). Son livre manifeste, à dire vrai insipide, illisible, bavard, confus, a pour titre Les subalternes peuvent-elles parler ?, subalternes y étant entendu dans le sens péjoratif qui est parfois le sien. De fait, elle s’inclut, elle qui dirige the Institute for Comparative Literature and Society, dans le troupeau de ceux qui, tenus pour inférieurs, seraient condamnés au silence !!!!! Ce n’est pas du Foucault ou du Derrida au curry, mais du Delly à faire pleurer les chaumières. En français, Foucault et Derrida sont de la mode des années 1960, une mode morte, bréhaigne, archaïque. Imaginez ce que peut donner en français langue étrangère le mélange de féminisme et d’hindouisme, de relativisme et de haine absolue visant les gens parmi lesquels vivent les (post-)colonialistes. Non seulement Mme Spivak peut parler, mais elle parle d’abondance, non comme une subalterne qu’elle n’a jamais été, mais comme une supérieure qui se place tout au sommet de la hiérarchie des races.

   

18 septembre 2011

Spirite et spiritisme

 

 

Ces deux mots sont empruntés à l’anglais ou à l’anglo-américain, langues de pays dont les habitants lassés des ingénieurs, des rationalistes, des techniciens, des ratiocineurs de toute sorte, etc. se sont enivrés, au XIXe siècle, en « pleine révolution industrielle », de communications avec les esprits frappeurs ou hurleurs ou dérangés, en faisant tourner les tables, annonçant en même temps Hugo et Breton. Ils sont attestés en 1857 dans Le Livre des esprits contenant les principes de la doctrine spirite de Kardec, espèce de druide et de barde mi prophète, mi poète voyant. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient un spirite pour une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l'intermédiaire d’un médium » et le spiritisme pour la « superstition des spirites », laissant entendre par le mot superstition qu’il ne croyait guère que les vivants communiquent avec les morts ou avec les esprits. Il est l’un des rares lexicographes de la modernité qui exprime des réserves sur le spiritisme.     

            Les autres lexicographes modernes sont moins insolents ou moins audacieux, ou bien parce qu’ils entendent rester objectifs et ne pas prendre parti pour ou contre ces doctrines, ou bien parce qu’ils sont relativistes et que, pour eux, tout se vaut. Pour les académiciens (DAF, 1932-35), un ou une spirite est un « partisan (e) du spiritisme » qui « en admet les principes et en pratique les méthodes et les procédés », le spiritisme étant une « doctrine dont les partisans prétendent communiquer avec les esprits des morts, par le moyen d’un intermédiaire appelé médium ». Il en va de même des auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Adjectif, relatif au spiritisme et à ses adeptes » ; « substantif, adepte du spiritisme ; personne qui a la faculté d’entrer en communication avec les esprits », le spiritisme étant une « science occulte qui a pour objet de provoquer la manifestation des esprits par l’intermédiaire d’un médium » et « l’ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts ; l’évocation des esprits ».

            Cette relative complaisance envers les spirites et leurs croyances s’explique aisément par le fait que le XIXe et le XXe siècles sont façonnés par l’idéologie ou par les croyances socialistes et occultistes, le socialisme, science des sciences, subsumant toutes les sciences, allant de pair avec le spiritiste, la nécromancie, l’occultisme, les tables tournantes, la descente dans l’Enfer du Panthéon, c’est-à-dire son exact contraire ou son véritable jumeau. Pourtant, ce qu’il y a de plus éloquent dans cette affaire, ce n’est pas l’alliage entre le socialisme et l’occultisme, mais le fait que le spiritisme ait émergé dans des pays marqués par la révolution industrielle, comme si la communication avec les esprits était censée compenser l’arraisonnement du monde naturel et des êtres vivants par la technique et que les modernes préféraient parler aux esprits plutôt qu’aux machines.

 

 

13 septembre 2011

Gender Studies ? Etudes de genre ou de gendres, id est de beaufs qui ont fait des études

 

 

            Chacun sait que les « gender studies » sont désormais inscrites au programme des Sciences de la Vie et de la Terre ou SVT (dites naguère « sciences naturelles ») des classes de première des lycées français et que le mot gender se traduit ou est transposé dans la NLF des médias et des cultureux par genre. Les « études de genre », dit-on avec genre sans déterminant, et non « étude du genre » des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui aurait fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, conservé dans le formol, passéiste, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère au Dictionnaire Oxford (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English) : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Là, pourtant, n’est pas le problème, mais l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais de gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération et le sexe. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre : ainsi au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien française d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie que pour quelques animaux : alouette est de genre féminin, même quand ce nom désigne un mâle. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque finale de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait : « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre sinon une étude de genre, du moins un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762).  

            Le genre, c’est de la discrimination et des classements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le confirme : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces », surtout dans les exemples qui illustrent ce sens : « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Les classements apparaissent dans le deuxième sens distingué par Littré : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Cette citation, extraite d’une Histoire des sciences (1957), illustre ces emplois : « c’est à Charles de Linné, savant suédois, que l’on doit d’avoir mis de l’ordre dans l’énorme matériel zoologique et botanique que l’on possédait à son époque » ou « répartissant le monde animé en classes, ordres, genres et espèces, il aboutit à un rangement plutôt qu’à une véritable classification, mais qui rendait les recherches plus faciles ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en pantoufles et robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois propositions assez banales (banales par rapport au corpus théorique du progressisme), du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou le choix sexuel d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts et qui se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques (pas des sciencieux comme Latour), Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat est dans l’ordre des choses. Le comique de l’affaire est le nombre infini de gogos qui se sont laissés prendre : des « inspecteurs » de SVT, des profs de sciences nat, des sciencieux et des cultureux, mais aussi quelques chercheurs, pas très nombreux, que l’on croyait vaccinés contre l’idéologie, Kahn et Picq, par exemple, dont la réputation de Tartarin des SVT est désormais bien établie. Ils sont les gendres de la grande famille idéologique - c'est-à-dire des beaufs, mais des beaufs instruits. 

 

 

09 septembre 2011

Spectre

 

 

Emprunté au latin spectrum, ce mot est attesté dans le premier quart du XVIe siècle pour désigner, comme c’était le cas en latin, une apparition : « imagination d’une substance sans corps qui se présente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature et leur donne frayeur » (1586).

C’est la définition de spectre dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « figure étrange et surprenante, qui apparaît quand on veille » (1694) ; « fantôme, figure surprenante que l’on voit ou que l’on croit voir » (1762) ; « fantôme, apparition d’un mort » (1932-35). C’est aussi celle de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « figure fantastique d’un mort, d’un esprit que l’on croit voir ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit »). Par figure, le mot s’étend à des personnes qui ressemblent physiquement à des spectres : « il se prend quelquefois pour toute sorte de fantôme » (DAF, 1694), « on dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre que c’est un spectre » (DAF, 1762), « figuré et par exagération, c’est un spectre se dit d’une personne maigre, pâle » (Littré, DLF), « personne très pâle et très maigre, évoquant une apparition par son apparence » (TLF). Il s’étend aussi à des choses : « spectre signifie figurément évocation, apparition effrayante, le spectre de la famine, de la guerre civile » (DAF, 1932-35), « image effrayante, peur obsessionnelle » (TLF).

            En 1671, Newton emploie le mot latin spectrum, non plus dans le sens de « fantôme, apparition, vision », mais pour désigner les « rayons colorés résultant de la décomposition de la lumière » (attesté en français en 1720 dans la traduction d’Opticks de Newton sous le titre Traité d’optique), l’audace verbale et conceptuelle ayant consisté à employer un terme qui n’a désigné que les fantômes ou des illusions des sens pour désigner des réalités physiques. Les académiciens relèvent ce nouveau sens à partir de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) : « en physique, on appelle spectre l’image colorée et oblongue que forment sur la muraille d’une chambre obscure les rayons de lumière rompus et écartés par le prisme ». Littré ne pouvait être en reste : « terme de physique ; spectre solaire ou, simplement, spectre, image oblongue, teinte des plus vives couleurs de l’arc-en-ciel et résultant de la décomposition de la lumière blanche qui traverse un prisme de verre ; cette image est formée de bandes parallèles diversement colorées et disposées dans l’ordre suivant, en allant de haut en bas : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet » (1863-77). Ce qui caractérise ce mot dans la langue du XXe siècle, c’est l’explosion de ses emplois dans la langue des sciences : « Spectre (solaire, visible), spectre (de la lumière blanche), image colorée comportant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, produite par la décomposition soit de la lumière émise par le soleil, soit de la lumière blanche (…, TLF). Le spectre peut être aussi atomique, cannelé, continu, discontinu, électrique, électromagnétique, magnétique, normal, éclair, d’absorption, d’arc, de bandes, de diffusion, d’émission, d’étincelle, de flamme, de fuite, de lignes, de masse, de raies, de réflexion, acoustique, biologique, de fréquence(s), (d'un antibiotique), d’activité (d’un bactériophage).

En deux siècles, spectre a basculé de l’imagination vaine, où il est resté confiné pendant deux millénaires ou plus, vers les sciences dures. Serait-ce une manière élégante de dire de la science (la science dure des chercheurs scientifiques) qu’elle est illusion ? Ce basculement abonderait-il dans le sens des thèses de la revue Social Texts et la théorie du gender (le gendre ou le beauf ?) ? Le débat a de quoi faire parler les épistémologues pendant des décennies.  

 

 

 

06 septembre 2011

Hanter

 

Pendant deux ou trois siècles, hanter a fait l’objet d’études, de remarques, de recherches, qui ont porté, non pas sur le ou les sens (Furetière, Dictionnaire universel, 1690 : « être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes (…) Il se dit aussi des lieux où on va ordinairement »), mais sur l’origine. Diverses étymologies ont été suggérées, versari, ventare, habitare, hantieren, verbes latins ou allemand qui ont un sens proche de celui de « fréquenter » (des personnes ou un lieu). Attesté au début du XIIe siècle, ce verbe, semble-t-il, est un emprunt à un verbe de l’ancien scandinave (la langue des Vikings) qui signifie « conduire à la maison », dérivé de heim « maison », fréquent en Normandie.

Quoi qu’il en soit, il a conservé le même sens, celui que Furetière définit, jusqu’au début du XIXe siècle. C’est « fréquenter » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ou encore « fréquenter, visiter souvent et familièrement ; il se dit des lieux aussi bien que des personnes (hanter le barreau, le Palais, les foires, les cabarets, les mauvais lieux) ; on dit proverbialement dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, pour dire qu’on juge aisément des mœurs d’un homme par les personnes qu’il fréquente ; on dit proverbialement qu’un homme a hanté les foires pour dire qu’à force de courir le monde, il est devenu fin et rusé » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35).

Au tout début du XIXe siècle apparait le sens « moderne », sous l’influence de l’anglais to haunt (emprunté au français) et à la suite du succès des traductions des romans de Mme Radcliffe. C’est toujours « fréquenter » un lieu, mais l’identité de celui ou de ceux qui fréquentent ce lieu a changé : ce ne sont plus des êtres humains, mais des spectres, des revenants, des spirites, des fantômes, des zombies, des esprits et toutes les autres forces occultes possibles et imaginables. Le lieu aussi a changé : ce n’est plus le Barreau, le Palais, les estaminets, les bordels, etc., mais les châteaux isolés, les maisons abandonnées, les cimetières, les manoirs construits à l’orée des forêts. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas ce sens, qui est enregistré dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1879) : « hanter se dit particulièrement en parlant des esprits qu’on suppose revenir de l’autre monde ou des êtres fabuleux qui, suivant les fictions populaires, fréquentent de préférence les endroits retirés, sombres (château, maison, bois, etc. hantés) » (même définition en 1932-35).

Il se dit partout que le XIXe siècle a (ou aurait) été le siècle de la « science », à cause du positivisme, des chemins de fer, du scientisme, de l’hélice, des progrès de l’hygiène, de la fin des croyances dans la génération spontanée, de la découverte des microbes ou des bactéries, du vaccin contre la rage, etc. Flaubert qui a tourné en dérision cette croyance dans Bouvard et Pécuchet n’était pas dupe ; Musset non plus. En réalité, ce prétendu siècle de la science a été celui des maisons hantées, des tables tournantes, des spirites, du retour des esprits, des elfes et des kobolds, des sorciers, des fantômes, des nécromanciens, de la poésie comme voyance, des magiciens du verbe et des choses – en bref, ce qui fait l’essence du XIXe siècle, c’est l’occultisme, mêlé d’ailleurs au socialisme. Le verbe hanter est emporté par ce maelstrom : lui aussi, il s’acoquine aux esprits frappeurs et aux tables tournantes. C’est « occuper de sa présence un lieu fréquenté ou désert, en particulier en parlant de fantômes, d’esprits » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « spécialement, en parlant des esprits, des spectres, des fantômes, apparaître habituellement dans un lieu » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Le siècle de l’occultisme est aussi celui de la psychologie, ce qui est dans l’ordre des choses, l’âme (la psyché) étant aussi bien cachée que les fantômes ou les esprits frappeurs : « occuper de façon obsédante la pensée, l’esprit, l’imagination, un moment de la vie de quelqu’un » (TLF, op. cit.) et « il se dit de ce qui occupe la pensée, tourmente l’esprit sans répit » (DAF, neuvième édition, op. cit.).

Il n’est pas rare que la langue condense en elle l’esprit du temps ou qu’en elle se cristallisent les croyances les plus bêtasses des hommes.

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.

 

 

31 août 2011

Niche

 

Niches de toute sorte et niches fiscales

 

 

            Le mot, qui est ou bien un emprunt à l’italien, ou bien un dérivé du verbe nicher, est attesté à la toute fin du XIVe siècle ; et pendant trois siècles environ, il a été employé comme un terme d’architecture ou de décoration intérieure : « enfoncement pratiqué dans l’épaisseur d’un mur pour y placer une statue » (Dictionnaires de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication). Dans la niche peuvent être disposés une statue (de saint ou de grand homme), un vase, un buste ou tout autre objet décoratif. Par extension, niche s’est dit dès la seconde moitié du XVIIe siècle « d’un petit réduit pratiqué dans un appartement pour y mettre un lit, ou dans un jardin pour s’y retirer en particulier ». C’est à la fin du XVIIe siècle qu’apparaît le sens qui est familier à beaucoup de Français aujourd’hui, celui de « petite cabane où couche un chien » et qui est relevé à compter de la sixième édition du DAF (1835) : « petit meuble portatif dans lequel se retire et couche un chien d’appartement, un chat favori ».

 

La métaphore de la « niche fiscale » est récente. Elle n’est pas enregistrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) et la première mention qui en est faite dans le Dictionnaire de l’Académie française est celle de la neuvième édition, en cours de publication : « spécialement, dans le vocabulaire de l’économie et des finances, régime avantageux résultant d’une disposition particulière en matière fiscale, budgétaire, etc. ». Récente, d’elle suinte aussi la modernité, qui multiplie les dénominations impropres (le fisc serait une statue ou un objet décoratif !), car si « avantage » il y a, il ne revient pas au  fisc, auquel les niches suppriment d’innombrables recettes. C’est pourquoi elles devraient être dites niches a-fiscales ou niches non-fiscales, c’est-à-dire enfoncement dans lequel se réfugient ceux qui veulent réduire leurs impôts, au point que l’on se demande si le sens de niche, dans niche fiscale, n’est pas plutôt « tour facétieux et sans malice que l’on fait à quelqu’un » (DAF, neuvième édition), au fisc en l’occurrence.  Il est un emploi relevé dans le Trésor de la langue française qui peut éclairer la métaphore de la « niche fiscale ». C’est celui de l’écologie. Une niche écologique est la « place qu’occupe une espèce vivante à l’intérieur d’un écosystème ». Il en va ainsi de la niche fiscale : c’est la place qu’occupe l’espèce singulière des privilégiés dans un « système » inégalitaire.  

 

 

29 août 2011

Hommage à Céline

 

 

 

 

Tout ou presque tout a été dit sur Louis-Ferdinand Céline, dont l’œuvre est étudiée dans les universités depuis des décennies par des spécialistes reconnus et qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathie avec - ou de complaisance envers - l’antisémitisme. Combattant courageux de la première guerre mondiale, son courage lui ayant même valu de figurer sur la couverture d’un numéro de L’Illustration en 1914, Céline serait sans doute aujourd’hui un grand homme, s’il n’y avait pas eu, dans les années 1930, une montée des périls, des menaces de nouvelle guerre et enfin l’explosion d’un second conflit entre 1939 et 1945, périls, menaces, conflit auxquels il s’est opposé de toute sa rage d’écrivain libertaire ou, sinon anarchiste, du moins anarchisant et anticonformiste, à jamais marqué par les horreurs de la première guerre, faisant porter la responsabilité du second conflit sur les juifs, c’est-à-dire non pas sur les bourreaux, mais sur les victimes, en fonction de la règle suivante laquelle il n’y a pas de bourreaux sans victimes. Pour lui, qui était pacifiste à tout crin et à tout prix, la guerre était le mal absolu. L’histoire lui a donné tort, comme elle a donné tort à tous les pacifistes des années 1920-30 qui ânonnaient dans les rues « plutôt la servitude que la guerre ». Ils ont eu la guerre, la servitude et le déshonneur. Ces pacifistes ont été absous, même ceux qui ont rallié Vichy, Tasca père, Védrine père, Jospin père, etc., même ceux qui depuis des décennies portent haut l’oriflamme du pacifisme : les Verts, les cocos, les socialistes, les plutôt rouges que morts, les opposants à la force de dissuasion, etc. Or, pour Céline, le déshonneur se poursuit et l’absolution ne sera jamais prononcée. Il est vrai qu’en 1945, il n’a pas fait repentance ou ne s’est pas vêtu des oripeaux du progressisme, comme tant d’autres, Cioran, Blanchot, Mitterrand, Grass, Mme Donnadieu, etc. qui sont célébrés, nonobstant leurs engagements « nauséabonds » du passé. Pourtant avant qu’il ne décharge sa rage sur les juifs, la « gauche » le reconnaissait comme un des siens. Il est vrai que ce qui fait l’essence de la « gauche », c’est qu’elle brûle très vite les idoles qu’elle a adorées, et inversement. Céline était médecin des pauvres, à une époque où aucun des pauvres qu’il soignait n’était assuré social, ce qui signifiait qu’ils consultaient le médecin à la dernière extrémité et que celui-ci n’était pas toujours payé. Il a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sur Semmelweiss, ce médecin progressiste qui, le premier avant Pasteur, a montré que la fièvre puerpérale qui, dans les hôpitaux, tuait les femmes en couches leur était communiquée par les chirurgiens eux-mêmes qui allaient d’une autopsie à un accouchement sans même se laver les mains…

Enfin, Céline est un grand écrivain « de gauche », au sens où il s’inscrit dans la volonté des avant-gardes de trouver du nouveau, d’être modernes, de révolutionner les formes littéraires et ainsi de modifier notre perception du monde. Vu par Céline, le monde réel ne ressemble plus à celui des écrivains de son temps. Comment procède-t-il ? D’abord en adoptant à l’écrit une langue qui tient, par quelques traits, du français parlé, mais qui, contrairement à la langue de l’oral, est d’une extrême rigueur. Ainsi l’adverbe de négation ne … pas ou ne … point est souvent réduit à pas, point, guère, ne étant omis, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des phrases orales, le procédé n’étant pas systématique : ainsi, dans ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit : « j’aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu’on m’entende pas du tout rentrer chez moi », mais « il n’y avait vraiment personne à rencontrer » ; ou encore, l’impersonnel il est souvent supprimé devant les verbes impersonnels : « faut faire tout le tour pour y arriver » ou « y a qu’à suivre », mais « tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière » ; ou encore les alliances hardies de mots (« marcher de temps et des pas »), l’emploi fréquent de ça à la place de cela ou l’omission, en plus du il impersonnel, du verbe impersonnel : « rien qu’en moi que ça se passait ». Ce n’est pas une langue fautive ou relâchée, mais une langue pensée, réfléchie, travaillée, dans laquelle, à ces faits qui miment l’oralité, se mêlent des constructions de la langue des siècles classiques, comme cet emploi des deux formes négatives placées de part et d’autre de l’infinitif, par exemple dans « fatigué de ne trouver rien », alors que la syntaxe du français moderne impose « de ne rien trouver ». L’intention de Céline, quand il forge cette langue littéraire inouïe, faite de reprises, de ruptures de construction, d’emphase, de clivages (« il en sortait encore quelques-uns des visiteurs, de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu’hier, les visiteurs »), est de faire art, en imitant, non pas la nature, comme le demandaient les écrivains classiques, ni des hommes en train d’agir, comme chez Aristote, ni le réel, comme dans le roman du XIXe siècle, mais le phrasé de la voix, le flux de l’oral, la parole vive. Cette intention est aussi celle des romanciers réalistes du XIXe siècle, mais uniquement quand ils rapportent au style direct les paroles d’un personnage - Balzac, l’accent alsacien ou germanique du cousin Pons ou du baron de Nucingen ou Maupassant, le patois des paysans normands. Chez Céline, ce ne sont pas les personnages dont les paroles sont rapportées dans une langue pittoresque, mais l’énonciation du narrateur, c’est-à-dire la source même du texte « littéraire », comme dans les premières lignes du Voyage au bout de la nuit : « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade »…

On comprend que, lisant ces lignes, de nombreux écrivains et de nombreux romanciers, en particulier ceux de l’école populiste (« école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires »), aient été fascinés par Céline, d’autant plus que, chez lui, la condition humaine des années 1910-1930 est exprimée dans les plus anciens mythes littéraires. Ainsi, le retour de Bardamu dans la banlieue où il loge, Rancy, est décrit comme une descente aux enfers, avec tous les éléments qui caractérisent une descente aux enfers, la nuit, le cimetière, les morts, le lac à traverser, le nocher des Enfers, l’obole à donner, les cerbères qui aboient : « Quand on arrive, vers ces heures-là, en haut du Pont Caulaincourt, on aperçoit, au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière, les premières lueurs de Rancy. C’est sur l'autre bord, Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications… Et puis, ayant atteint la porte, à l’octroi, on passe encore devant le bureau moisi, où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont à leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte ». Mais à la différence des descentes aux enfers de la littérature, qui sont source chez Homère, Virgile ou Dante, de lumières ou de dévoilement, il n’y a chez Céline que le désespoir ou la mort d’un enfant : « j’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien ». Pour toutes ces bonnes raisons, et d’autres encore, Céline figure dans le panthéon imaginaire des lettres, que ce soit celles de la France ou même du monde entier.  

 

            Il reste que, en cette année du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, la République a décidé de ne pas inscrire, comme cela était, semble-t-il, envisagé ou même recommandé, le nom de Céline dans la liste des écrivains à « célébrer » en 2011 – plus exactement d’ôter de cette liste le nom de Céline, ce qui est une autre façon de ressusciter la damnatio memoriae de l’Antiquité. Non seulement le mort est mort, mais encore il est effacé de la mémoire des hommes. La question des commémorations n’est pas simple, d’autant plus que, de toute évidence, la République hésite entre deux mots (et maux ?) : célébration, qui est le terme officiel, puisqu’il existe une Direction des célébrations nationales aux Archives de France, et commémoration, mot utilisé par le Ministre de la Culture. Certes, les deux termes ont un sens assez proche, ne serait-ce que parce que l’un et l’autre appartiennent aussi (et surtout) à la langue de la religion catholique et à la liturgie : « la commémoration de tous les fidèles défunts est la fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et la « mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que la célébration est une « action liturgique » : la célébration (par un prêtre) de la messe, de l’office divin, d’un mariage (édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française). La République, en dépit de la laïcité qui la définit, a emprunté à la religion catholique des pompes, des cérémonies, des rituels, attestant que, même dans un ordre politique « sans transcendance », le sacré n’a pas été totalement disparu, non plus que toute vie de l’esprit. Commémorer, c’est se rappeler, ramener à la mémoire, ne pas oublier ; célébrer, c’est fêter. La commémoration n’implique pas une communion entre ceux qui commémorent et ce ou celui ou celle qui est commémoré ; la célébration, si. Pour ce qui est de Céline, ses lecteurs ou ses admirateurs ne demandaient pas une célébration, mais une commémoration – ne serait que pour rappeler qu’un très grand écrivain et un excellent homme peut devenir, dans des circonstances singulières, un affreux salaud – du moins dans ses délires. De ce point de vue, Céline n’est pas, pour ce qui est de sa paranoïa antisémite, un modèle à suivre, mais sa lente descente aux enfers, un peu comme celle du narrateur du Voyage au bout de la nuit (« dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien »), est pleine d’enseignements qui pourraient être opposés, sans trop se faire d’illusions sur leur efficacité, à tous ceux qui, dans quelque pays que ce soit, éructent leur haine des juifs, des sionistes, des chrétiens, des mécréants, avant de mettre leurs menaces à exécution. Mme Klarsfeld s’est rendue célèbre en giflant un chancelier de son pays, qui avait été nazi dans sa jeunesse. On ne sache pas que son époux l’ait imitée : et pourtant plusieurs hommes politiques français, et non des moindres (suivez mon regard), qui se sont illustrés dans la collaboration, auraient mérité un semblable déshonneur public, qui aurait sans doute mis un terme à leur carrière. La damnatio memoriae infligée à Céline est une purification : ainsi certains aimeraient que De Gaulle fût ôté du programme littéraire des classes terminales. Dans ces conditions, qui ou qu’est-ce qui pourra être célébré ou commémoré par la République ? Austerlitz ? C’est fini. Corneille ? Cela se fait en douce. Combien d’écrivains vont-ils passer à la trappe ? Qui va-t-on pouvoir célébrer ? BHL, parce qu’il pense bien en toute occasion ? L’Opinion est changeante ; chez elle, la Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole et aux idoles renversées peuvent succéder les maudits célébrés.

 

 

 

26 août 2011

Ecologie

 

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n’est pas un mot grec, mais un mot allemand. Les Allemands l’ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l’Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur de l’évolution des espèces et surtout de la sélection naturelle, propagandiste du pangermanisme, d’une classification hiérarchisée des races humaines, de l’eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c’est l’hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l’ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l’inquisition et que l’écologie qu’il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.    

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n’est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d’existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l’équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c’est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l’étude des relations réciproques entre l’homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l’ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, etc. On peut s’étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l’indignation convenue de tous ceux qui pensent bien.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n’est pas fait état de l’emploi d’écologie en politique, ni de l’existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s’ils accédaient au pouvoir, d’appliquer dans l’ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu’alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l’environnement) était d’un usage plus courant et plus largement répandu qu’écologie. C’est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu’a été créé le premier Ministère de l’Environnement. Les hommes politiques d’alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu’ils avaient constaté les horreurs qu’ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n’en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l’emploi politique du mot écologie. L’écologie ne se cantonne pas à « l’étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l’élimination des facteurs qui menacent l’équilibre biologique, etc. » (les tenants de l’écologie estiment que le progrès technique provoquera, s’il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l’homme et son milieu). C’est l’emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d’Haeckel, est au fondement de l’écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l’âne dans les associations d’idées dévoile le discours de l’inconscient. 

 

23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

16 août 2011

Economie

 

 

 

En latin, oeconomia est attesté dans le De institutione oratoria de Quintilien au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Alors que la forme est empruntée du latin, le sens en français est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite. La noblesse d’Ancien Régime se démarque de cette vertu, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie, pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve; faire des économies ;. proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin, relevé par Quintillien, n’a pas disparu. Les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle « l’économie » de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’unité sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le grand économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ces propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer définitivement les deux sens en distinguant deux homonymes : économie au sens « d’art de gérer » et économie au sens « d’art de réduire la dépense ». Certes, le mot art sert à gloser les deux sens : longtemps, l’économie a été un savoir faire, une habileté, un acquis de l’expérience. Ces temps sont accomplis : elle est aujourd’hui une science et même la science des sciences. Il est naturel qu’elle soit séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien »), est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute. A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques, ce dont les économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux des hommes politiques qu’ils ont formés à cet « art de gérer ».

11 août 2011

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (les innombrables « plans de relance » de Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Rocard, Jospin, Raffarin, Sarkozy et autres), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde, évidemment, qui dissertait alors aussi doctement qu’il le fait aujourd’hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle n’arrête plus d’être relancée dans des plans de relance. Quand s’arrêtera-t-elle enfin ?  

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il en est relevé quatre. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom, extrait des machines, fleurit le vocabulaire des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2011 ne subisse pas d’aussi tragiques aléas que celle de 1982.

 

 

04 août 2011

Unanimité

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens en français est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie. Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes (des « journalistes ») contre nos hommes d’État politiques (les « écrivains » ou les « dissidents ») ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent les transforme en seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

31 juillet 2011

Voyage en Indignistan

 

 

 

Orimont Bolacre, J’y crois pas ! Une réponse à Stéphane Hessel à la demande de Renaud Camus, David Reinharc et Parti de l’In-nocence, 2011, 32 pages, 3 € 90.

 

 

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et des indignés socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

 

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

25 juillet 2011

Terrorisme, terroriste, terroriser

 

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Dérivés du nom terreur, plus exactement de la base savante de ce nom, ils ont été fabriqués en France en 1794  et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde, puisqu’ils sont en usage dans presque toutes les langues. Pendant près d’un siècle, ils désignent sans ambiguïté aucune, non pas des poseurs de bombe ou des illuminés qui tirent dans une foule désarmée, mais le « système de la terreur, pendant la Révolution française » (Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, article terrorisme) et un « partisan ou un agent du système de la terreur » (id, article terroriste). Quant au verbe terroriser, il est enregistré par Littré avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans Le XIXe siècle du 3 novembre 1872 : « La mort de l’ouvrier a été causée par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière ». Littré précise : « Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur ». Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur, comme l’attestent les académiciens dès 1798 (DAF, cinquième édition : « terrorisme, système, régime de la terreur » ; « terroriste, agent ou partisan du régime de la Terreur qui avait lieu par l’abus des mesures révolutionnaires »), Barré (Complément au DAF, 1842 : « (histoire) système de la terreur, pendant la révolution française »), Littré (cité ci-dessus). La consultation du Trésor de la langue française (1971-94, volume 16) confirme que le mot terrorisme désigne la « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », qu’un terroriste est quelqu’un qui « a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur » et que terroriser, c’est « soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire ».  

 

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, ils l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards. 

            C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que ces mots, extrêmement déplaisants aux yeux des nostalgiques de la Révolution, ont été le champ de bataille d’une véritable « guerre sémantique » et ont fait l’objet de manipulations. Un de ceux qui contribué, avec ardeur et sans doute efficacité, à effacer le sens historique, premier, originel, véritable, etc. de terrorisme et de ses dérivés est Pierre Larousse. Dans le Grand Larousse du XIXe siècle, le mot est correctement défini : « régime de terreur politique », mais il est illustré d’un exemple lointain, qui n’a aucun rapport avec le terreau révolutionnaire où il a poussé : « le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Autrement dit, ce n’est plus du pouvoir qu’émane le régime de la terreur, mais c’est le pouvoir, impérial ou colonial, qui en est la cible et de la part de mouvements de résistance ou de libération. Ainsi est justifié l’emploi de ces mots par lesquels les puissances d’occupation (Allemagne nazie en France et dans toute l’Europe ; République française en Algérie ; etc.) désignent ceux qui veulent se libérer du joug imposé. Larousse pousse encore plus loin la manipulation sémantique dans la rubrique « encyclopédie » de l’article terroriste. Il prétend que cette dénomination n’a été appliquée aux révolutionnaires qu’après la chute de Robespierre et pour justifier que les royalistes (ou ceux qui avaient survécu aux Massacres de Septembre, puis à la politique de la terreur imposée à la France en 1793-94) égorgent dans les prisons où ils avaient été enfermés les derniers partisans de Robespierre. Autrement dit, ces « révolutionnaires » n’auraient été déclarés terroristes que pour légitimer des vengeances. 

 

C’est aussi par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe ou l’illuminé d’Oslo. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué des innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes.

Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. C’est de l’ethnocentrisme culturel. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils opprimaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.  

 

24 juillet 2011

Réhabiliter la peinture "pompier"

 

 

 

            Rien n’est définitif en histoire, même quand l’histoire traite de l’art, matière dans laquelle ce qui nous est et a été enseigné n’est pas écrit pour l’éternité, de sorte qu’il est probable que d’éminentes célébrités actuelles seront oubliées dans quelques décennies comme des inconnus d’aujourd’hui seront tenus après-demain pour des maîtres. Pendant trois siècles, les Italiens et les Français ont rejeté l’art gothique ou dit gothique par mépris et polémiquement, parce que cet art était supposé être propre aux Goths, autrement dit aux barbares, alors qu’il est une des formes les plus réussies de l’art français, y préférant l’art antique ou l’art classique inspiré de l’Antiquité. C’est Chateaubriand et les romantiques qui ont heureusement réhabilité cet art. Pendant près de trois siècles, un des plus grands peintres français (en réalité il était lorrain), Georges de La Tour, a été totalement oublié et ses tableaux attribués à d’autres, avant qu’il ne soit redécouvert dans la première moitié du XXe siècle.

De même, les peintres du XIXe siècle qui n’étaient pas impressionnistes ou qui ne tablaient pas sur la seule couleur pour faire surgir sur une toile des formes, restant fidèles au dessin, à la composition, au sujet, et qui maîtrisaient parfaitement leur métier appris à l’Académie, dans des Ecoles des Beaux Arts ou dans des ateliers de peintres expérimentés, ont connu le même sort que La Tour. A la fin du XIXe siècle, ils ont été nommés pompiers, à la fois pompeux, admirateurs de l’art antique, d’archéologie et de Pompéi, et soucieux de représenter tous les détails des casques et des costumes des soldats de l’Antiquité ou des siècles classiques, casques ressemblant à ceux des sapeurs pompiers de la seconde moitié du XIXe siècle : « L’artiste pompier n’est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants, c’est l’artiste prétentieux et vain qui use d’un style ampoulé, d’un style pompeux », écrit en 1984, dans Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, Jacques Thuillier qui a été l’un des premiers en France à protester contre l’injustice faite à ces peintres dits aussi académiques. De fait, leurs tableaux n’ont plus été exposés nulle part, sauf aux Etats-Unis d’Amérique, et ils ont été relégués dans les caves des musées, n’étant même pas mentionnés dans les ouvrages d’histoire de l’art écrits dans les années 1920-1970, toute la peinture du XIXe siècle se ramenant aux impressionnistes et à ceux des peintres antérieurs, comme Delacroix ou Turner ou Corot, qui pouvaient être tenus pour des précurseurs de l’impressionnisme. Les auteurs de dictionnaires valident cette ignorance méprisante quand ils définissent le sens de l’adjectif pompier : « Beaux Arts, adjectif et substantif, peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » ; et par extension « adjectif, qui est à la fois démodé, banal et ridiculement emphatique ».

Il faut rendre ici hommage au grand historien de l’art, Jacques Thuillier, né en 1928, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la peinture française, de Georges de La Tour, de Nicolas Poussin, qui a réhabilité en 1984, quelque vingt ans après les Américains, l’art, dit pompier, dans un ouvrage admirable, assez bref, publié en 1984 aux P.U.F. sous le titre Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, ainsi qu’aux concepteurs du Musée d’Orsay qui ont eu le courage d’aller à contre-courant et l’audace, ou l’insolence, de sortir des caves des musées quelques-uns des tableaux de Thomas Couture, William Bouguereau, Alexandre Cabanel et Jean-Léon Gérôme, pour les exposer dans les salles du rez-de-chaussée, à droite, en face de ceux qui sont tenus pour faire ou avoir fait l’histoire de la peinture, Courbet, Corot, Cézanne, Manet, etc. Ces faits montrent que l’histoire de l’art, telle qu’elle est établie depuis un siècle environ, est hémiplégique, partiale et assez scandaleusement injuste à l’encontre des peintres taxés d’académisme, mais qui s’inscrivent dans l’histoire de l’art français ou de l’art le plus spécifique de notre pays, l’Académie ayant été fondée en 1648 sous le titre d’Académie royale de peinture et de sculpture, entre autres raisons, pour libérer les peintres de chaînes des métiers du Moyen Age et de l’Ancien Régime, corporations, jurandes et maîtrises, un des premiers directeurs de cette Académie ayant été le peintre Charles Lebrun. 

 

Les amateurs d’art qui ont visité le Musée d’Orsay entre le 19 octobre 2010 et le 23 janvier 2011 ont eu l’occasion et la chance, mais quarante ans après les Américains (exposition de Dayton, Minneapolis et Baltimore en 1972 et 1973), de voir enfin réunies dans un même lieu et admirablement bien présentées les principales œuvres de Jean-Léon Gerôme (1824-1904), le peintre, dit pompier, le plus haï, le plus méprisé, le plus méconnu de France, mais l’un des grands maîtres avec David et Ingres de la peinture dite académique, c’est-à-dire de la peinture la plus spécifiquement française qui soit ; et ils ont pu éprouver, devant des tableaux époustouflants de métier, de savoir faire technique, de maîtrise du langage de l’image, de culture, de sens du théâtre, une des émotions esthétiques les plus vives de leur existence, émotion exacerbée par le fait que les sources de cette émotion leur ont été longtemps cachées. Il n’est pas dans notre intention de rabaisser les impressionnistes, mais quand on voit les grandes compositions de Gérôme, on comprend que d’innombrables amateurs leur aient préféré des tableaux de Gauguin ou Cézanne ou Sisley ou Signac, qui leur ont paru moins difficiles à réaliser, plus à leur portée, plus simples, leur donnant le sentiment, sans doute faux, qu’eux, les amateurs, pourraient en faire autant, alors que la perfection du dessin chez Gérôme et son sens des volumes leur étaient inaccessibles, et surtout qu’il n’était nécessaire d’avoir suivi une longue formation en atelier pour étaler des taches de couleur vive sur une toile ; en bref, qu’avec Gérôme, l’art serait toujours une affaire de travail, de maîtrise, de long apprentissage, alors qu’avec les modernes, tout le monde pourrait être artiste, même l’homme de la rue.

Les principales qualités de sa peinture sont, comme chez tous les peintres de l’Académie et les professeurs à l’Ecole des Beaux Arts d’alors, la sûreté et la souplesse du trait, qui n’est jamais dur, le sens des volumes, le réalisme dans la représentation des corps (mains, pieds, bras, visage, coiffure, regard, etc.) toujours idéalisés, la volonté de traiter un sujet historique, mythologique, religieux ou social, comme le faisaient les écrivains ou les musiciens de leur époque, et surtout la précision archéologique avec laquelle sont restitués les costumes, les coutumes, les monuments, les décors de l’Antiquité ou ceux de l’Orient – toutes qualités qui sont déconsidérées chez les modernes.

 

 

 

 

Combat de coqs.jpg

 

 

Jeunes grecs faisant battre des coqs, 1847

 

 

Ce pour quoi Gérôme mérite d’être réintégré dans le panthéon des peintres français, c’est son sens de l’image, c’est-à-dire son talent à mettre dans une toile de quelques mètres carrés un condensé de vérité et d’humanité, loin de la pompe qui lui est injustement reprochée, et de reproduire par la lithographie les images, afin qu’elles soient achetées par un large public, lequel, grâce à ces reproductions, a eu accès à quelques-unes des toiles les plus connues de Gérôme. De ce point de vue, il est un précurseur d’Andy Warhol, mais à la différence de Warhol, Gérôme ne se définit pas comme un « artiste financier ». Il n’a pas un goût du lucre ; il a seulement voulu réconcilier, grâce à son beau-père Goupil qui a diffusé ses lithographies, l’image et l’art : l’image qui a été pendant de longs siècles, en particulier sous l’espèce de l’icône ou de l’image pieuse, le seul contact que des millions de Français ont eu avec la peinture ou les arts plastiques et l’art proprement dit, traitant dans des compositions réfléchies des sujets à forte signification historique ou humaine, l’image et l’art ayant été longtemps pensés comme antinomiques.

 

Comme de nombreux peintres, écrivains, musiciens de son temps, Gérôme a effectué plusieurs voyages en Orient (Egypte, Syrie, Jordanie, Jérusalem, Liban, Turquie actuelle), d’où il a rapporté d’innombrables vues et tableaux, ce qui lui a valu a posteriori et lui vaut aujourd’hui encore l’accusation non fondée et purement fantasmatique de complicité avec l’impérialisme et le colonialisme. Rappelons qu’entre 1862 et 1881, et jusqu’en 1920, l’Orient qu’il visite est placé, l’Egypte en particulier, sous la coupe d’une grande puissance impériale et coloniale et soumis à l’ordre le plus injuste qui soit, mais que cette puissance impériale n’est ni la France, laquelle fait même figure de puissance libératrice potentielle, ni la Grande-Bretagne, mais l’Empire ottoman, et que Gérôme n’a jamais fait allégeance à cet Empire, à la différence de quelques autres écrivains orientalistes, lesquels, eux, échappent à la vindicte anticolonialiste ou postcoloniale. Les accusateurs de Gérôme reprennent à leur compte les thèses exprimées par l’Américain Edward Saïd (1935-2003), professeur à l’Université de Columbia et auteur en 1978 de De l’orientalisme ou l’Orient créé par l’Occident (traduit en français en 1980). La volonté de Saïd et de ceux qu’il inspire est de discréditer le point de vue et le regard des Occidentaux sur l’Orient, afin d’y ôter toute légitimité ; bref d’imposer un tabou symbolique qui pose que seul un musulman a le droit de parler de l’islam et un Oriental de l’Orient.

 

 

 

 

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Gérôme, Marché aux esclaves du Caire

 

 

Cette thèse totalitaire est source d’interdits ou de censure. On comprend qu’elle soit opposée à Gérôme, car ce dernier a peint dans les années 1860, lors de son premier voyage en Egypte, un chef d’œuvre de peinture, mais aussi de vérité dévoilée et « d’engagement », qu’il a intitulé Le marché aux esclaves. La scène, située au Caire, montre des marchands et des clients tâtant la dentition d’une femme nue à la peau claire, de type européen, serbe ou sans doute circassienne, puisque ces provinces de l’Empire ottoman étaient les lieux où étaient razziés des hommes, des femmes, des enfants qui étaient ensuite vendus sur les marchés d’Istanbul ou du Caire. Ce que montre Gérôme, et dans la vérité nue et horrible des faits, c’est que l’islam a légitimé et encouragé l’esclavage, non seulement la vente d’êtres humains, mais la razzias d’êtres humains, que l’esclavage a longtemps prospéré dans les pays d’islam, qu’il n’y est pas totalement éradiqué, et qu’il a pris des proportions inconcevables partout ailleurs, lesquelles, s’il avait touché la France pendant la même durée et avec la même amplitude, auraient condamné notre pays à l’enfer des nations maudites. Et si la femme en vente est nue, ce n’est pas, comme le prétendent les accusateurs de Gérôme, pour émoustiller le spectateur occidental ou exciter sa libido malade (d’ailleurs ce tableau n’a quasiment jamais été montré avant cette exposition), mais pour exprimer l’avidité pornographique avec laquelle les marchands d’esclaves et leurs clients s’approprient un corps, tenant la femme pour du ventre à mettre bas de la progéniture, comme ils s’approprieraient une chose avec laquelle ils espèrent gagner de l’argent. C’est le tableau le plus insolent, le plus fort, le plus vrai qu’ait peint Gérôme ; et ce n’est pas un islam pittoresque ou de pacotille qui est montré, mais un islam dans sa brutalité à nu. On comprend pourquoi, pendant un siècle, il nous a été interdit de voir les tableaux de Gérôme.

  

 

11:56 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, culture, france

18 juillet 2011

Multiculturel et multiculturalisme

            Il existe deux adjectifs dérivés du nom culture : cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Quant au préfixe multi, au sens de « having many of » (Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English,, 1973), il est illustré par « a multi-racial country » : « with many races of people ».

            Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, inclus dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique ou qui est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent à l’hypothèse culturaliste, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence d’individus, quels qu’ils soient, noirs, asiatiques, arabes, etc. à partir de questionnaires élaborés par des savants appartenant à une culture donnée, caucasiens par exemple, et qui seraient destinés, selon les mêmes sociologues, aux seuls individus de type (race, ethnie, culture, origine, etc.) caucasien et inadaptés aux individus d’autres cultures. Le QI d’un noir mesuré à partir de critères caucasiens sera toujours inférieur à celui d’un caucasien. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ou encore on ne mélange pas les torchons aux serviettes. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures », assènent avec leur arrogance coutumière les auteurs du Traité de sociologie (1968).

L’hypothèse culturaliste, souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker), n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a d’existence qu’hypothétique, est transportée dans la politique où elle devient un dogme, un horizon politique indépassable, un nouveau mode d’organisation des sociétés - en bref un « ordre nouveau ». Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, bascule de l’explication (partielle, dogmatique, courte, attendue, convenue, un peu stupide) dans la prescription obligatoire et hautaine. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre auquel les citoyens doivent se plier, l’échine bien courbe. 

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un concept dont la validité (faible, courte, aléatoire, supposée, etc.) se limite à quelques cantons extrémistes des sciences sociales investit la société pour la réorganiser. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, mal instruits à coup sûr, bornés, à œillères, etc. ont fait d’une hypothèse instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue une règle pour tous. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler tous les problèmes moraux, sociaux, religieux, scientifiques, etc. à grands coups de positivisme, c’est-à-dire en appliquant à la société les lumières des sciences de la nature, comme si les hommes étaient des cafards ou des pissenlits. Le marxisme, ou prétendue science des sciences, censée subsumer toutes les sciences, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, l’art, la littérature, etc. par la lutte des classes. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère absolue. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, le racisme était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race, comme aujourd’hui on le fait (toujours) par la culture. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme et sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la race expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par les cultures. Le vide laissé par la disparition du racisme est comblé par le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les sectateurs du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination des populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de l’extermination de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et du travail des esclaves importés d’Afrique. Pour mettre fin à cette blessure historique, la solution aurait été de restituer aux victimes leurs terres et leur pouvoir. C’était trop demander aux WASP. Pour préserver leurs privilèges, ils ont préféré faire du culturalisme le principe de l’ordre nouveau. La France est fondée sur un principe autre : c’est l’indifférence aux différences. En quinze siècles, la culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de colons ou d’envahisseurs, mais d’indiens. Si le multiculturalisme y est introduit, c’est pour nier ces autochtones dans leur être et leur retirer les libertés et les droits naturels qu’ils ont défendus jadis contre les conquérants, les tyrans ou les envahisseurs.

 


 

14 juillet 2011

Musique

 

 

 

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Or, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles semblent. Une consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté. Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique », « autre » que ce qui est donné aujourd’hui pour de la musique.

04 juillet 2011

Procédure inquisitoire et inquisition

 

            Les démêlés de M. Strauss-Kahn avec la justice américaine, quelque cours qu’ils suivent, auront eu le mérite de montrer aux Français qu’il existe, en matière d’enquête criminelle, deux procédures distinctes : une procédure accusatoire et une procédure inquisitoire (« procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l’initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès »). La première est en vigueur aux Etats-Unis et dans les pays dits « anglo-saxons » ; la seconde en France. Aux Etats-Unis, un procureur (« élu » au suffrage universel) et les services de police cherchent des preuves qui accusent tel ou tel criminel ; les avocats font l’inverse ; le juge (« élu » aussi) arbitre ; les jurés, lorsque le procès a lieu, tranchent seuls, sans l’assistance de magistrats professionnels. En France, c’est à un juge, dit « d’instruction », qu’il incombe de constituer un dossier en réunissant des preuves à charge ou à décharge – quitte à ce que la procédure, toujours secrète, s’étale sur plusieurs années. Les Français, peut-être pas tous les Français, du moins les seuls autorisés à parler, célèbrent l’indépendance du juge d’instruction. La procédure, dite inquisitoire et qui devrait être dite inquisitoriale, dont ils chantent les vertus, leur semble être la quintessence de la justice, alors qu’elle a pour origine l’inquisition honnie.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), le premier sens d’inquisition est, comme en latin, « recherche » et « enquête », même si les académiciens ajoutent que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève inquisition avec ce même sens de « recherche » et « enquête » et il cite une phrase (extraite du Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet, 1680), dans laquelle inquisition signifie enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Une inquisition est donc une enquête : étant donné l’état de la justice dans la France médiévale où l’on pouvait être exécuté sans preuve et sans enquête, « idéal » que Mitterrand, garde des sceaux en 1956 et 1957, rêvait de réintroduire en France sous le nom de « flagrant crime », l’inquisition a été un progrès. Au moins, les apparences étaient sauves ; une enquête était ordonnée. C’est au début du XIXe siècle que les juges chargés d’instruire un procès (à charge ou à décharge) ont été nommés juges d’instruction, alors qu’ils sont chargés de l’inquisition, au sens propre de ce terme. Déjà sévissait le « politiquement correct ». L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis « d’enquête » pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé. Il en va de même du journalisme d’investigation, dont Le Monde et Plenel se sont faits les spécialistes : ce n’est rien d’autre que de l’inquisition.  

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’inquisition est la « juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ». Dans les exemples cités, une majuscule est mise à Inquisition : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est nommé Saint Office. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion. Elle est (DAF, 1762) un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ».

Littré rappelle aussi qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète, et qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a condamné au bûcher. Elle disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, l’inquisition est l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

De cela, on peut tirer une conclusion. La procédure inquisitoire « à la française » n’est pas aussi parfaite qu’on le dit : elle tient plus de l’inquisition que d’une procédure démocratique.

 

 

 

01 juillet 2011

La langue de l'E.N.A. est-elle le français ?

 

 

 

 

La Constitution de la Ve République porte dans l’article 2, depuis la révision de 1992, que « la langue de la République est le français ». A lire le rapport qu’a rédigé le président du jury du concours 2010 d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration, on peut légitimement en douter. Certes, nulle part dans le texte de la Constitution, le législateur n’a défini ou décrit ou caractérisé ce qu’il nomme le français. Mais cela n’autorise pas pour autant un haut fonctionnaire, chargé de recruter de futurs fonctionnaires, à s’affranchir aussi légèrement de la haute idée que les rédacteurs de la Constitution, écrite dans une langue admirable de rigueur et de précision, se font ou ont pu se faire de la langue de la République.

Les erreurs de langue, syntaxe ou vocabulaire, dont ce rapport fourmille, auraient fait tache, il y a un demi-siècle, sous la plume d’un haut fonctionnaire, au temps où De Gaulle n’hésitait pas à corriger le français incorrect de ses ministres ou à leur donner quelques leçons d’expression écrite. Certaines sont bénignes : les numéraux (trente) écrits en chiffres (« il y a plus de 30 ans ») ; l’emploi étendu et fréquent du verbe permettre, non plus au sens d’autoriser ou de donner la permission, mais de « rendre possible » ; l’emploi de la préposition en à la place de à (« en début d’année 2010 » pour « au début de l’année 2010 ») ; des tics de langage en vogue (« vivre une expérience » pour « faire une expérience » ou même « vivre le service public ») ; des métaphores absurdes (« mesurer la lourdeur d’une tâche ») ; les innombrables antécédents (« le professionnalisme de l’équipe du service du recrutement et des évaluations de l’Ecole qui organise ces épreuves ») qui rendent malaisée ou aléatoire l’identification de qui (qui organise ? L’Ecole ? Le service ? L’équipe ? Le professionnalisme ?) et que les grammairiens au XVIIe siècle recommandaient d’éviter ; le déterminant leur (« leur grande gentillesse ») qui représente un nom singulier (« l’équipe ») ; la construction ambivalente du nom en vogue respect (« un grand respect de chacun des candidats » : est-ce les candidats qui respectent les membres du jury, comme l’indique la construction, ou les membres du jury les candidats, comme semble vouloir le dire l’auteur du rapport ?), etc. Il est des erreurs de langue moins bénignes : l’emploi de surprise à la place d’étonnée (« j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question » : personne n’a surpris la présidente en train de chercher une réponse) ; les tropes aventurés, dont cette synecdoque de mauvaise poésie : « ces compétences rassemblées ont permis de choisir » ; l’emploi fautif du déterminant possessif (« améliorer les conditions du concours et de sa préparation » au lieu de « et de la préparation qui en est faite ») ; des pour de devant un adjectif et un nom (« recruter de futurs fonctionnaires » et non « des futurs… ») ; le pronom démonstratif suivi d’un participe passé (« ceux remis aux candidats » pour « ceux qui sont remis aux candidats ») ; l’emploi étrange de questionnement à la place de question (« à mon questionnement, on me répondait que… ») ; l’absence d’accord du participe passé (« les échanges que j’ai eu sur ce sujet ») ; l’emploi impropre ou aventuré d’au-delà et de formalisés (« au-delà de tous ces critères bien formalisés, nous avons également unanimement considéré que… ») ; l’emploi de nature au pluriel, ce qui atteste que l’auteur du rapport ne comprend pas le sens de ce mot (« regrets majeurs… qui sont de natures très différentes ») ; la confusion entre le verbe voir et l’adverbe voire (« certains ont une origine rurale, voir paysanne ») ; etc.  

 

L’essentiel, pourtant, n’est pas dans ces « broutilles », mais dans la répétition des mêmes faits de langue, dont certains relèvent d’une expression infantile qui détonne plus que les erreurs de langue, qu’elles soient ou non bénignes et tout à fait dans l’air du temps, dans un rapport de haut fonctionnaire destiné à être lu par des milliers de citoyens. Parmi ces faits de langue, il en est un qui semble mettre à nu l’imaginaire ou la sensibilité de l’auteur du rapport : l’emploi répété, systématique, obligé, attendu des adverbes et des constructions de sens intensif. L’auteur n’est pas « heureuse », mais « très heureuse » ; elle n’est pas « surprise », mais « très surprise » ; elle ne remercie pas ses collaborateurs, elle ne les remercie pas « vivement », elle les remercie « très vivement » ; un CV n’est pas « intéressant » (adjectif qui a un sens aléatoire), mais « très intéressant » ; il n’est pas « intéressant » de faire ceci ou cela, mais « très intéressant » ; le travail d’équipe n’est pas « riche », mais « très riche » ; une situation n’est pas « regrettable », mais « très regrettable » ; les critères ne sont pas « sélectifs », mais « très sélectifs » ; l’image que les candidats se font de l’ENA n’est pas « conformiste », mais « très conformiste » ; la marge de manœuvre n’est pas « grande », mais « trop grande » (auquel cas, ce n’est plus une « marge », mais un espace sans limite) ; etc. Ces très et trop répétés sans cesse (comme diraient les « jeunes », ce rapport est « trop ») sont couronnés d’autres formes qui disent à leur manière la force des sentiments, l’intensité de l’engagement et même la grande quantité de qualités. L’auteur du rapport ne se contente pas de constater la « gentillesse » des équipes ou « l’attention » dont elles font preuve à l’égard des candidats, elle se croit tenue de les qualifier de « grande » et d’« extrême ». De la même manière, le travail n’est pas agréable, il est rendu « le plus agréable possible » ; le respect est « grand », la curiosité et l’efficacité ne sont pas mesurées en intensité, mais en quantité (« beaucoup de curiosité », « autant d’efficacité ») ; la conscience n’est pas seulement de la conscience, elle est, comme le respect, « grande » et même plus grande encore (« si grande conscience ») ; etc. Les jugements sur les copies des candidats semblent parodier les appréciations portées par les professeurs de collège sur les bulletins trimestriels. Certes « l’orthographe et la grammaire sont satisfaisantes », mais il n’est pas indiqué le plus important, à savoir ce qui justifie, dans l’orthographe et la grammaire des copies, la satisfaction des correcteurs, dont les jugements, si ces correcteurs écrivent aussi bien que le président du jury, devraient sans doute être revus. De même, « les introductions et les conclusions (sont) souvent insuffisantes », sans qu’il soit précisé ce dont elles manquent. Ou encore, « le niveau des connaissances est globalement « moyen », souvent insuffisamment précis », sans que l’on sache à quoi réfèrent ces adjectifs et l’adverbe insuffisamment.

 

Ces faits de langue, qui semblent propres aux adolescents, valent-ils pour une « signature » de fraîcheur ? Naguère, il était entendu qu’un fonctionnaire a le devoir d’accepter la mission qui lui est confiée, surtout si cette mission est une marque d’honneur, comme présider le jury d’un des plus prestigieux concours de recrutement de la République ou de la Nation. Désormais, il semble qu’une telle mission puisse être refusée ou que, si elle est acceptée, c’est pour de tout autres raisons que le service de l’Etat ou l’intérêt général, par exemple des raisons « militantes », comme attirer dans sa chapelle, à dire vrai minuscule (« « ma spécialité », le développement durable »), quelques hauts fonctionnaires, ou des raisons de curiosité journalistique : « comparer le cursus et les motivations des futurs énarques avec ceux de mes camarades et de moi-même, il y a un peu plus de 30 ans ». La même naïveté sous-tend l’établissement du profil du « haut fonctionnaire idéal ». Celui-ci doit avoir « un grand sens du service public », « une capacité de raisonnement et d’argumentation », de « l’ouverture d’esprit », des « capacités d’adaptation », une « belle « force d’âme » » (« savoir prendre position et exprimer des avis, faire des propositions et vouloir les défendre, être capable de « s’engager » en parole »), « une grande capacité à « entraîner » et donc à être un bon « manager » à la fois par son écoute et son attention aux autres, etc. » ; en outre, il doit « être dépourvu d’arrogance et de fatuité » et faire preuve « d’originalité et de créativité »… Que penser alors de l’incongruité de cette conclusion qui annule cet inventaire de vertus ? « En résumé (…), la définition du candidat idéal pouvait se résumer à une définition simple « celui ou celle que nous serions prêt à prendre dans notre équipe et avec qui nous aurions envie de travailler dans les années à venir » ! » Ce n’est pas d’un point d’exclamation qu’il faudrait clore cette définition, mais d’une dizaine de ces points d’ironie que Voltaire aurait voulu que l’on introduisît dans la ponctuation du français. Une des conclusions, à savoir « comme les jurys précédents, nous avons regretté l’usage de phrases stéréotypées sur les souhaits des candidats… », s’applique au rapport lui-même. Il semble donc que l’Etat ne soit plus ce monstre froid que l’on accuse d’être, mais une Mère universelle ; qu’il ne soit plus le seul détenteur de la violence légitime, mais un copain ou une copine ; qu’il ne soit plus le principal ou seul producteur de normes collectives, mais un médiateur ou un entremetteur ou un accompagnateur de la mondialisation.

 

Ce qui, dans ce rapport, a attiré l’attention des commentateurs, ce n’est pas l’expression écrite, plate, naïve et souvent fautive, mais le conformisme imputé aux candidats. Leurs « tenues » sont ou seraient des « uniformes » (costume cravate, tailleur noir, anthracite ou bleu marine) et elles ne sont même pas à « la taille » des candidats. Seuls quatre candidats ont échappé à l’uniformité en se vêtant « d’un corsage », de « deux vestes et une cravate colorées », d’un « pantalon de velours ». De cette uniformité de couleurs et de formes, l’auteur du rapport en infère chez les candidats une conception conformiste de la fonction publique, qui est ou serait confirmée par leur volonté « de plaire au jury », leur « refus de prendre position », de « donner un avis ou de faire des propositions », etc. Il est impossible de se prononcer sur le conformisme imputé aux candidats : est-il avéré ? Fictif ? Est-ce chez un fonctionnaire, qui a pour mission d’appliquer la loi, une tare ? Et qu’est-ce que le conformisme ? Quand un mot n’est pas défini, il est possible de l’appliquer à tout et à son contraire, de sorte qu’on est toujours le conformiste de quelqu’un, conformiste pouvant être décliné à l’infini en idiot utile, béni oui-oui, larbin, idiot de service, rebelle, etc. En revanche, si l’on définit le conformisme comme la soumission à des mots d’ordre répétés partout et par tout le monde, surtout par les puissants et dans les médias, alors, on peut dire que, si les conformistes étaient aviateurs, le président du jury de ce concours serait chef d’escadrille. Tous les poncifs du jour sont invoqués comme dans une cérémonie rituelle, en particulier la fameuse diversité, urgente et nécessaire, qui, seule, pourrait sortir l’Etat, la République, la Nation, la France des abîmes dans lesquels ils s’enfoncent lentement. La diversité se rapporte au sexe : il n’y a pas ou il n’y aurait pas assez de femmes admises à l’ENA. Pourquoi s’arrêter aux seules femmes et ne pas prendre en compte, conformément à l’infinie diversité des pratiques sexuelles, les homos, les bis et les trans-, les pervers et les perverses, etc. La diversité est géographique (beaucoup de candidats ont obtenu le baccalauréat dans une académie de province) et sociale : « origine rurale, voire paysanne », « milieux modestes », mais la très sainte diversité est gommée par la formations reçue, souvent à l’IEP de Paris. Elle est aussi ethnique, mais insuffisamment ethnique. Parmi les énarques de 2010, il y a « quelques enfants d’immigrés de première ou de deuxième génération » (il manque la troisième génération, comme dans les slogans ânonnés dans les rues) « en provenance de pays méditerranéens mais aussi d’Europe de l’Est », « mais le pourcentage reste faible », regrette le président du jury. Pour établir la diversité dans les faits, la solution est d’ouvrir le concours de l’ENA à tous les hommes, de quelque pays qu’ils soient ressortissants, et de les autoriser à rédiger dans une autre langue que le français. Très rapidement, la haute fonction publique ressemblerait à celle de l’ONU, de l’UNESCO, du FMI, de l’OMC ou de la FAO : 2% de Français, mais 20% d’arabes, 30% de Chinois ou de noirs, etc. Elle serait à l’image du monde : un kaléidoscope de costumes, de langues, de sexes, de croyances, de cultes, etc. Voilà qui devrait ravir Madame le président du jury.  

La République, est-il dit dans la Constitution de la Ve République, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On ne distingue pas les citoyens suivant leur « origine ». Apparemment, à l’ENA et dans la haute fonction publique, on ne lit pas la Constitution.

 

29 juin 2011

Islamophobie

 

Islamophobie est un terme récent. Il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Il est dans Le Petit Robert depuis sept ou huit ans et défini comme le définissent les musulmans, les militants de l’islam politique, les salafistes et tous ceux qui se prosternent devant les barbus de Téhéran, et qui tentent, en usant de ce mot frelaté, d’imputer du racisme à tous ceux qui osent (mais ils ne sont pas nombreux) émettre la moindre critique à l'encontre de l’islam ou des musulmans. La présence d’islamophobie dans ce « dictionnaire » Robert est tout à fait dans l’ordre des choses qu’impose son éditeur, célèbre pour son esprit collabo.

La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie,  qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un « symptôme névrotique », qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée » (Trésor de la langue française). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qui doit rester tabou ou a l’audace de penser ce qu’il est interdit de dire, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la Déclaration des droits de l’homme (1789), il est accusé de maladie mentale. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est folie. La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, devient taboue à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie. Ce qui menace en France, c’est l’obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.

La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.

La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.

26 juin 2011

Conversion

 

 

En latin, conversio désignait un mouvement circulaire. Les conversiones astrorum étaient les « révolutions des astres », les Romains croyant au retour périodique de toute chose. Ce mot s’appliquait aussi comme en français aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a pris le sens de « conversion » (religieuse) ou de « retour à la vraie foi ».            

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens « d’action de se convertir à une religion ». Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : « action de tourner » (« ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil ») ; et au XIVe siècle, celui de « changement d’une chose en une autre », qui est d’usage parmi les alchimistes. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : « transmutation, changement ». Il est suivi du sens religieux : « il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien ». Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : mystique ou anagogique et morale, elle affecte les façons de vivre. D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le mot « se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut » ; « il se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes » (« conversion à droite, à gauche, quart de conversion »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire (« changement de croyance, de mœurs, de mal en bien ») la remarque judicieuse que voici : « dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs ».

Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : « en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse » ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie (« la conversion des écus en pièces de cinq francs ») et à la jurisprudence (« la conversion d'un procès civil en procès criminel ») et il s’étend à la médecine : « conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre ». Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens « d’action de tourner », à la mécanique (« centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner ») ; à la marine (« mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments évoluant »), aux unités de mesure (« conversion des toises en mètres »), à la politique (« la conversion du gouvernement en despotisme »), à la logique (« changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération »), à l’arithmétique (« proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer »), à l’algèbre (« conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue »), à l’astronomie (« conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés »). Le sens religieux est exposé en dernier, après tous ces sens relatifs aux sciences ou à la société. Littré, qui était agnostique et anticlérical, ne tient pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : « action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ». Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : « Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme » ou de l’islam : « la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique ». Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une « fête qui se célèbre le 25 janvier » et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : « retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait » ou étendu : « retour à une bonne conduite » ; ou même qu’il s’applique aux opinions : « changement d’avis sur quelque point important ».

            L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme le changement du mal en bien : c’est « en termes de religion », « le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses » ou même, dans un sens plus large, « le retour à une bonne conduite » ; le sens religieux est à peine plus important que le sens sociale : « il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques » (« conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique »). Il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité (« transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant »), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, (« conversion du plutonium 239 en uranium 238 »), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit (« conversion de saisie immobilière en vente volontaire »), de la chimie (« conversion du sucre en acide carbonique »), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire (« loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs »), de la psychanalyse (« mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique »). Le mot est d’usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou « consécration divine » de l’eucharistie : « opérée par les paroles mêmes du Christ », elle « change la nature » du pain et du vin et en fait « le sacrement du corps et du sang du sauveur ».

            Même le sens religieux attesté au XIIe siècle perd peu à peu de sa force (« retour à la pratique religieuse ») ou de son caractère religieux (« complète transformation spirituelle et morale ») pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : « fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées ». Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : « conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution ». Ce peut être aussi le « fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc. ». La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : « sa conversion à l’islam est récente ». Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, l’islam : la France subit tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

            Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’est vrai ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont « construit » ou le construisent.

 

24 juin 2011

Bactérie

 

 

Le mot, relativement récent, est attesté en 1842 sous la forme pseudo-latine bacterium, puis francisée en 1845. Bacterium a été fabriqué en 1838 à partir du grec baktêrion, diminutif de baktêria, qui signifie « bâton » et si les bactéries ont été nommées ainsi, c’est qu’elles apparaissaient au microscope sous la forme de bâtonnets. La définition qui en est donnée en 1842 est assez confuse : « le plus petit des infusoires (que) l’on doit le confondre souvent avec le premier degré de développement des autres bacteriums et des vibrions (...), le bactérium termo, le premier terme en quelque sorte de la série animale ». La confusion est sans doute aggravée par infusoire, emprunté au latin scientifique infusorius, où le mot désigne les animalcules qui se développent dans les infusions végétales (1764), c’est-à-dire des êtres vivants, dont la réalité était assez mal connue et comprise alors, mot que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « terme d’histoire naturelle ; classe comprenant les animalcules qui se développent dans les infusions végétales et animales, et qu'on n'aperçoit qu'à l'aide du microscope ; ils sont pourvus d'un épiderme, de cils, et, à défaut de cils, d'organes du mouvement de forme déterminée » et les lexicographes actuels (Trésor de la langue française, 1971-94) ainsi : « Animal unicellulaire le plus souvent microscopique, vivant dans les liquides et se développant dans les infusions végétales » et « au pluriel », « classe de protozoaires pourvus de cils vibratiles à la surface du corps et de deux noyaux dans le cytoplasme ».

            Le mot bactérie est relevé par Littré (DLF, 1863-77) qui le définit confusément : « infusoire végétal, possédant une faculté de locomotion qui se retrouve dans beaucoup de conserves. Les bactéries jouent dans les tissus et les humeurs des êtres organisés le rôle destructeur des principes immédiats que jouent les champignons microscopiques appelés ferments » ; la définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) n’est guère plus précise : « terme de biologie, microbe se reproduisant par segmentation. Il désigne aussi une sorte de bacille ».

            Grâce aux progrès accomplis au XXe siècle par les biologistes dans la compréhension du vivant, le mot bactérie va enfin trouver une définition à peu près stable, qui correspond assez bien à la réalité de ce que le mot désigne et qui isole assez bien la classe d’organismes à laquelle appartiennent les bactéries : « Biologie, micro-organisme unicellulaire le plus souvent dépourvu de chlorophylle, résistant selon son espèce à une chaleur inférieure à 100 ou à 120o, visible seulement au microscope, se reproduisant par scissiparité et dont les deux principales formes sont les microcoques et les bacilles » (TLF, 1971-94) et « (en microbiologie) microorganisme unicellulaire et procaryote, se multipliant habituellement par scission » (DAF, édition en cours). Heureusement, les exemples qui illustrent ces définitions permettent, à ceux qui n’ont pas vu d’images prises au microscope, de se représenter assez précisément ce que sont les bactéries : « la flore du sol est prodigieusement variée. Les Bactéries y causent de profondes modifications chimiques. Les plus importantes touchent les constituants organiques mais ne laissent pas indifférents les éléments minéraux. Les Bactéries pétrifiantes, les Actinomycètes filamenteux et saprophytes méritent une mention spéciale » (1963, Encyclopédie de la Pléiade) et « on applique le terme de bactéries, qui, étymologiquement évoque une forme de bâtonnet, à des micro-organismes qui sont aussi bien sous forme de coques (cocci), de spirilles, etc. Il est plus logique de parler de microbes; le terme micro-organismes est beaucoup plus général et ne caractérise pas essentiellement les microbes et les bactéries. Les bactéries sous forme de bâtonnet sont plus communément appelées bacilles » (1968) ; ou encore, ces exemples d’académiciens : « des bactéries non pathogènes existent chez l'homme sain et dans le milieu extérieur ; l’application du génie génétique aux bactéries a permis de fabriquer industriellement de nombreuses molécules ».

 

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21 juin 2011

Primaires

 

 

            Voilà encore un mot moderne, bien qu’il ait été emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est moderne, parce qu’il est récent, étant attesté en 1789 seulement (c’est donc un mot « révolutionnaire »), et qu’en deux siècles, le mot s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Il est moderne encore parce qu’il en est fait un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité (domaines social, administratif, politique, économique, juridique : assemblée, élection, école, enseignement, délinquant, etc. primaire ; caisse primaire de sécurité sociale ; secteur primaire, etc.) et que les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire : la botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière), couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière), divisions primaires, narcissisme primaire, etc.).

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations qui laissent pantois. Ainsi, dans le Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, il est écrit ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, encore de la propagande digne de la Grosse Bertha ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont vingt ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Si des primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle, c’était pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens définissaient primaire ainsi : « qui est au premier degré en commençant », et ils ajoutaient : « il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, que de chemin parcouru ! Le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Le mot a eu un succès si vif que, employé comme nom, par ironie et sans doute à partir du sens premier : « qui est du premier degré en commençant », il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) ou « péjorativement », « en parlant d’une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » et « en parlant d’une idéologie, d’une doctrine, d’un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que craignent aujourd’hui les mécréants, non pas pour eux, mais pour leur pays, c’est que les « primaires » cuisinées par les Verts et les socialistes depuis près d’un an (et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, des embûches, peaux de banane, subterfuges, magouilles, etc. grâce aux journaleux et médieux complaisants) ne méritent bientôt l’épithète de primaires dans le sens péjoratif qu’en indiquent les lexicographes.

 

 

 

20 juin 2011

Irréligion

 

 

 

On pourrait croire que ce nom, attesté en 1527 et emprunté au latin, irreligio, « impiété », est sorti de l’usage moderne tant il est d’un emploi rare. Pourtant, ni les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ne le mentionnent comme vieux ou vieilli. Il est vrai que, ce mot étant le contraire de religion et les religions ayant disparu (sauf une évidemment qui veut s’imposer au monde entier), la règle est l’absence de religion ou irréligion (auquel cas on dit athéisme ou indifférence ou agnosticisme), de sorte que la religion a pris la place de l’ancienne impiété des Romains ou des Français des siècles antérieurs.

La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du  préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Ce « siècle-là » est devenu le nôtre, comme si les académiciens avaient annoncé jadis la réalité d'aujourd’hui. Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : aujourd’hui, en Occident, l’irréligion est la religion de tout le monde.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses).

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment-colle, une glu super adhérente, tout idéologique, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité larmoyante avec les précaires et les intermittents, le Hamas et le Hezbollah, les RSAistes, les SDF, les sans-papiers, les femmes voilées, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, etc. manifestations qui émanent de la volonté d’aveugler les masses de peur qu’elles ne cherchent à s’émanciper.     

14 juin 2011

Sidération

 

 

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

            Pendant un peu plus de quinze jours, les malheurs, assez pitoyables, de M. Strauss-Kahn auraient plongé « l’opinion française » (comprendre les seuls journaleux, médieux, communicants, fils de pub., militants, mais pas le peuple) dans un état de profonde sidération. En apprenant l’affaire dans laquelle leur « champion » est impliqué, ils auraient été sidérés.   

Emprunté du latin sideratio, défini dans le Dictionnaire latin français, 1934, comme la « position des astres (pour interpréter la destinée) » et « l’action funeste des astres et surtout du soleil » (avant de sortir de la salle de bains du palace Sofitel de New-York, M. Strauss-Kahn aurait dû, par précaution, observer les astres : il y aurait vu ce qui allait lui arriver, à moins qu’il ne soit resté trop longtemps au soleil dans la matinée), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans deux sens : médical (1549 « nécrose, gangrène ») et astrologique (1560 « influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne » et « terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres », sans les illustrer de quelque exemple que ce soit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : « astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé » ; « médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc. ». Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : « fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines ».

            Les emplois modernes de sidération, au sens de « très grande surprise », « stupéfaction », qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent. Il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français Lexikon de Sachs et Villate au sens de « frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine ». En 1895, Paul Valéry l’emploie au sens « d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un », comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier « mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre » (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : « surprendre profondément quelqu’un » (synonymes : abasourdir, stupéfier). De même, le participe présent et adjectif sidérant a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de « qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur » (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : « c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles » (Journal, 1889). L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de « frappé d’un anéantissement subit des forces vitales » (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de « frappé brusquement d’une profonde stupeur ». Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : « comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse » (Raboliot, 1925) et de La Varende : « elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait » (1941).

 

            De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus, sideris, au sens « d’étoile, astres, ciel », le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point ». D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : « retour à la même étoile »), jour sidéral (1832 : « le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne »). 

           

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les journaleux qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité et qui sont frappés de « sidération » en apprenant, non pas les frasques sexuelles de leur champion (ce dont ils se doutaient), mais que ces frasques sexuelles puissent conduire en prison un homme aussi riche, aussi bien, aussi intelligent, aussi compatissant, aussi sympa, et cela aux Etats-Unis d’Amérique, pays de la liberté. C’est le monde réel, qu’ils ont pris l’habitude de regarder comme s’ils étaient sur la lune, qui les sidère, et non le silence éternel des espaces infinis.

09:49 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, dsk, société

11 juin 2011

Purifier, purification

 

 

Emprunté au latin purificare, ce verbe est attesté à la fin du XIIe siècle et, pendant huit siècles, il n’a pas eu, comme d’ailleurs le nom purification, le sens politique qui est le sien dans le Modernistan depuis quelques décennies, par exemple dans les emplois « purifier un pays » ou « purification ethnique ».

Ces deux mots ont appartenu d’abord au vocabulaire de la religion et à celui de la morale. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la purification est la « cérémonie que pratiquaient les Juifs par laquelle ils se purifiaient de leurs souillures » et « l’une des fêtes de la Vierge que l’Eglise célèbre en mémoire de l’ancienne purification prescrite par la loi des Juifs » et le verbe purifier s’emploie suivi de compléments tels que « âme » ou « cœurs » ou « soi-même » (« se purifier de ses taches »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), la purification « est une oblation que les femmes qui relèvent de couches offrent au prêtre avant que d’entrer à l’Eglise » et « c’est aussi une fête qu’on célèbre le 2 février en mémoire de la purification que fit la Sainte Vierge après ses couches au Temple de Jérusalem suivant les cérémonies observées dans la Loi de Moïse », tandis que « purifier se dit figurément en choses spirituelles » (exemples : « l’âme se purifie par les sacrements ; un cœur contrit et purifié est une agréable offrande à Dieu ; les Turcs et les Indiens croient qu’en se lavant et purifiant le corps, ils purifient aussi leurs âmes »). C’est aussi le sens que relèvent les académiciens dans les différentes éditions du DAF, par exemple dans la quatrième, en 1762 : « on dit aussi purifier le cœur, purifier les intentions pour dire en retrancher tout ce qu’il peut y avoir de contraire à la vertu, à l’innocence et à la droiture. Les orateurs chrétiens disent quelquefois, en s’adressant à Dieu, Seigneur, daignez purifier mes lèvres, pour dire faites en sorte que mes discours soient purs et salutaires ».

De ce point de vue, les emplois du verbe purifier suivi de compléments tels que langue ou style (DAF, 1762 : « on dit purifier la langue, purifier le style pour dire en ôter les défauts ») sont extrêmement valorisants pour la langue et le style qui, de ce fait, sont haussés au niveau de l’âme, du cœur, des intentions et exigent autant de soins et même de respect sacré de la part des usagers – c’est-à-dire des desservants – que le culte, les cérémonies, la liturgie, la religion. De cela, les modernes, évidemment, n’ont que faire, puisque, pour eux, le sacré, le culte, la culture n’ont pas plus d’importance qu’un ciron.

Ce sens moral et religieux, qui est historiquement premier et de toute évidence plus important que les autres, va finir par passer au second plan au fil des siècles, concurrencé qu’il est par le sens matériel et l’emploi en chimie : « opération chimique par laquelle on rend plus pur quelque métal » (Richelet, op. cit.) ; « nettoyer, ôter ce qu’il y a de sale et d’impur dans quelque corps » (Furetière, 1690) ; « rendre pur, nettoyer ce qu’il y a d’impur et de grossier ; purifier l’air, l’eau, les métaux, le sang ». Les modernes sont en quête d’air pur ou d’eau pure, mais ils se gaussent de la langue pure ou du style pur. L’air pur est synonyme de beauté et de plaisir ; la langue pure de laideur ou de fascisme. Ils abhorrent la seconde pureté, qui tient du culte et de la culture, pour mieux adorer la première, qui relève de la matière ou de la chimie. Cela ne les a pas retenus non plus de louer les peuples, arabes ou noirs ou turcs, etc. qui ont mis en œuvre la purification ethnique et raciale ou religieuse sur une grande échelle et qui continuent à la pratiquer.  

 

 

 

10 juin 2011

Saint : orthographe

 

à Amédée ou @@, lecteur assidu de la Nouvelle langue Française

 

 

Les académiciens se prononcent sur cette difficulté à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1835). En fait, ils n’émettent pas de règle ; ils constatent des usages :

« En général, écrivent-ils, le mot Saint prend une majuscule et se joint par un trait d’union au substantif qu’il modifie, lorsqu’il forme avec ce dernier un nom qui ne s’applique point à un saint, ou qui ne s’y rapporte plus que d’une manière indirecte : La ville de Saint-Germain en Laye; le village de Saint-Cloud ou absolument Saint-Germain en Laye, Saint-Cloud ; la rue Saint-Honoré ; le faubourg Saint-Jacques ; la porte Saint-Antoine ; l’hôpital Saint-Louis ; la prison de Sainte-Pélagie ou absolument Sainte-Pélagie ; l’ordre de Saint-Lazare ; une croix de Saint-André ; le poème des Saisons par Saint-Lambert ».

 

Les remarques de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) sont plus précises :

« Saint se joint par un trait d’union avec les noms de saint et signifie le jour où l’on célèbre la fête du saint ; il est féminin. La Saint-Jean, la Saint-Pierre, etc. L’église Saint-Germain, l’église Saint-Gervais, et, absolument, au masculin, Saint-Germain, Saint-Gervais, l’église qui est sous l’invocation de saint Germain, de saint Gervais. On remarquera qu’alors on écrit Saint avec une majuscule, la Saint-Jean, tandis que, quand on nomme le saint, on ne met ni majuscule ni trait d’union, saint Jean. Quand ces noms deviennent noms de localité ou autres, on les écrit comme pour la fête, c’est-à-dire avec un trait d’union et une majuscule à Saint : la ville de Saint-Germain, la prison de Sainte-Pélagie, la croix de Saint-André, l’ordre de Saint-Lazare, la rue Saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques, la porte Saint-Antoine ».

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les remarques sont plus complètes qu’en 1835 :

« En règle générale, le mot Saint placé devant un nom propre s’écrit avec une s minuscule quand il s’agit d'une personne mise au rang des bienheureux. Le roi saint Louis. Au contraire, il prend une majuscule et se joint par un trait d’union au nom qu’il modifie, dans tous les autres cas, où il forme avec ce dernier un nom nouveau qui ne se rapporte plus que d’une manière indirecte à un saint personnage. La ville de Saint-Germain-en-Laye ou absolument Saint-Germain-en-Laye. La rue Saint-Honoré. La porte Saint-Antoine. L'hôpital Saint-Louis. L'ordre de Saint-Lazare. Une croix de Saint- André. C'est aujourd'hui la Saint-Louis ».

 

Ce sont ces « règles » ou ces « usages » qui sont rappelés dans le Trésor de la langue française (1971-94) :

« Avec une minuscule et sans trait d’union devant le nom du personnage qu’il qualifie : saint Paul, saint Jacques; à cela, une seule exception: saint Louis ou Saint Louis (voir Larousse de la Langue française : « on écrit cependant Saint Louis avec une majuscule pour désigner Louis IX »).

Avec une majuscule et le trait d’union pour nommer la fête mise sous l’invocation du saint, une ville, une rue, une église, un ordre, etc. consacrés au saint : l’église Saint-Pierre, l'ordre de Saint-Louis, boulevard Saint-Germain ».

 

 

Selon les auteurs du Code typographique (édition de 1989), les mots saint, sainte, saints, saintes s’abrègent en St, Ste, Sts, Stes, avec t, te, ts, tes en exposant, « sur la demande de l’auteur  et seulement lorsque ces mots se rapportent à un monument, à un lieu-dit, à une rue… Lorsqu’ils désignent un nom de personne, ces mots doivent toujours se mettre au long ».

Pour ce qui est de l’usage ou non de la capitale à Saint, ces auteurs reprennent la règle énoncée dans le DAF en 1935 et dans le TLF.

  

07 juin 2011

Prolétaire

 

 

 

            Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».

D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.

 

            Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).

Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).

Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.

 

 

29 mai 2011

Innocence

 

 

 

            Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.

            Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».

            Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !  

            Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.

On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.

 

 

 

 

26 mai 2011

Oligarchie

 

 

Oligarchie est un emprunt au grec, langue dans laquelle il a pour sens « pouvoir exercé par un petit nombre de personnes » ou « gouvernement politique où l’autorité souveraine est entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Ce mot est attesté à la fin du XIVe siècle dans les traductions qu’a faites Oresme des grands écrivains de l’Antiquité : « Et de l’aristocratie on tourne par transgression ou corruption en oligarchie » ou « de peu de gens vient le prince pour le bien commun, et c’est aristocratie, ou pour leur propre profit et c’est oligarchie ». Autrement dit, selon Oresme, ce qui fait converger l’aristocratie et l’oligarchie, c’est le « petit nombre de ceux qui exercent le pouvoir » ; ce qui les distingue, c’est le bien commun, objectif à atteindre dans la première, absent dans la seconde, où il est remplacé par le seul « intérêt ».

Il est enregistré dans les anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680) : « mot qui vient du grec et qui veut dire le gouvernement de peu de personnes » ; Furetière (1690) : « empire, gouvernement de peu de personnes » (exemples : « les politiques de l’Ecole disputent si l’oligarchie est préférable à la démocratie ou à la monarchie » ; « les Républiques de Gênes, de Venise sont des Etats oligarchiques, qui sont gouvernés par les nobles seulement ») ; les académiciens (de 1694 à aujourd’hui : « forme de gouvernement où l’autorité souveraine est détenue par un petit nombre de personnes, de familles ; l’oligarchie de Sparte ; par métonymie, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce type de gouvernement, une oligarchie constituée de propriétaires terriens) ; Littré (1863-77 : « gouvernement politique où l’autorité est entre les mains de peu de personnes ».

Les anciens lexicographes tentent généralement de rester neutres et évitent d’exprimer la répulsion que leur inspire l’oligarchie. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), dictionnaire dans lequel la définition est aussi une condamnation : « la puissance usurpée d’un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d’un Etat devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu’un peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d’un petit nombre d’hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l’usurpation. Chez les Romains le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu’ils parvinrent à se rendre les seuls maîtres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur courage et éteint leur amour pour la liberté, préparèrent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs ». Il est vrai que cette répulsion est partagée trois siècles plus tard par les modernes que nous sommes, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) dans lequel se condensent quelques-uns des traits négatifs (petit nombre, classe sociale restreinte, privilégiés) prêtés au système oligarchique : « système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée », ce qui rend compte que ce terme, par analogie, ait pu s’étendre hors de la politique : « (dans une entreprise, un organisme, etc.) organisation dans laquelle le pouvoir de décider, de diriger appartient à un petit nombre d’individus » et « groupe restreint de personnes dominant l’activité d’un pays dans un secteur donné ». Ces traits négatifs se rencontrent aussi dans la définition du DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « par extension, dans une entreprise, un organisme, un secteur d’activité, mode de fonctionnement donnant le pouvoir de décision à un groupe restreint de personnes ».

Le succès de ce nom dans la langue actuelle tient, non pas à son sens propre ou premier, puisque de très nombreux pays au monde sont des démocraties et que les oligarchies, au sens politique de ce terme, ne se rencontrent que dans quelques pays, dont l’Arabie saoudite (chut, il n’est pas conseillé de le dire), mais à son sens étendu et au fait que les affaires, les médias, la production de richesses, les décisions qui engagent des milliards d’hommes, relèvent d’un petit groupe de quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes : la nouvelle oligarchie ou les nouveaux oligarques, lesquels ne sont pas nécessairement russes ou anciennement membres du PCUS, mais dirigent des groupes de pression, président l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, dirigent des banques et des sociétés de communication ou des chaînes de télévision, font dans le show biz ou dans le charity business.  

23 mai 2011

Présomption d'innocence et présumé innocent

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ?

Quand elle était garde des sceaux (des sots et des sottes), Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un violeur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de violeur, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle DSK devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

20 mai 2011

La Conquête n'aura pas pour suite La Quéquette

 

 

 

Les seuls à envier le sort, à dire vrai pitoyable, de Monsieur Strauss-Kahn sont les milliers de malheureux, innocents pour une bonne partie d’entre eux, qu’humilie chaque jour la belle justice de la Patrie des Droits de l’Homme et qui, pour certains d’entre eux, croupissent dans les geôles de la Mère des Arts, des Armes et des Lois, sans que quiconque, même pas Aisselle et les Hesseliens, s’en indigne, sans que les journaleux du monde entier prennent leur défense, sans que les politiciens leur expriment quelque solidarité que ce soit. M. Strauss-Kahn était près d’entrer triomphant et « traînant tous les cœurs après soi » au Capitole ; on l’a retrouvé gisant et à demi mort au pied de la Roche tarpéienne. Il n’y a rien de neuf dans ce bref séjour en prison, ni dans cette inculpation. Tout a été dit sur des millions de destins semblables depuis que l’homme est homme et tout ce qui en est dit n’est que redite, répétition nauséeuse, éternel ressassement, sauf ce qui est caché, à savoir la signification politique et sociale, sur laquelle pèse le couvercle noir et lourd de l’omerta.  

Monsieur Strauss-Kahn est l’un de ces idéologues immensément riches qui ont décidé il y a quinze ans environ que la gauche et le parti socialiste devaient abandonner le peuple français à sa déréliction. En bref, finis les pauvres, les ouvriers, les paysans, les prolétaires, les chômeurs, les exploités, les dominés, etc. (sauf si ces pauvres sont immigrés, noirs, arabes et musulmans, auquel cas ils restèrent des élus) et vivent les riches, les exploiteurs, les nantis, les dominants, la classe moyenne supérieure, les consultants, les communicants, les publicitaires, les manipulateurs de symboles, etc. Il est la nouvelle classe que « privilégie » la gauche : des millions de dollars, d’euros, de yens, de livres, etc., mais plus de francs, sauf s’ils sont suisses ; des appartements luxueux sur tous les continents ; des palais là où il faut en avoir pour être (Marrakech) ; plusieurs passeports ; des voitures de luxe ; des suites dans les palaces à 3000 $ la nuit ; des costumes à vingt ou trente mille dollars pièce ; des cautions de 5.000.000 de $ ou plus ; des dispositifs de protection et de surveillance à 200.000 $ par mois (dispositifs contre lesquels s’indignent habituellement tous les élus socialos, cocos, trotskos, maos, etc.) ; une existence de nabab, de pacha oriental, d’émir pétrolier, de grand financier international. Voilà ce qu’est la « gauche » nouvelle. « Nouvelle » ? Pas tant que ça : elle a près de trente ans.

Ce que s’autorise Monsieur Strauss-Kahn, c’est le droit de cuissage féodal - "droit" qui n’est qu’une fiction et n’a jamais eu d’existence, mais que la mythologie de gauche prêtait aux "seigneurs" du Moyen Age  et que les grands propriétaires latifundiaires d’Amérique et d’Afrique se sont approprié ; et grâce auquel ils s’autorisaient à sauter les femmes et les filles de leurs serfs, paysans, obligés, domestiques, etc. Que Monsieur Strauss-Kahn saute les militantes, les camarades, les filles et les femmes de militants, les femmes ministres, députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, les journalistes, les femmes et les filles de ministres, de députés, de sénateurs, etc., cela n’a pas de signification sociale ou politique. Après tout, quand on est député et que l’on a un mari vieux, rabougri, impuissant, mou, il vaut mieux s’envoyer en l’air avec un chaud lapin, un peu brutal, atteint de priapisme et ithyphallique, plutôt que passer de longues nuits blanches à mourir de désirs. Mais dans la suite du Sofitel, un grand seigneur de la finance internationale a sauté, agressé ou violé une femme de ménage, noire qui plus est et d'origine africaine. Pour lui, elle n’était que de la chair fraîche à consommer sans modération. Cette « baisade », comme dirait Flaubert, est une caricature de l’exploitation éhontée et sans scrupule des pauvresses par les millionnaires blancs, arrogants et immoraux, qui croient qu’ils vivent encore aux temps bénis des colonies. La stratégie de défense pour laquelle a opté Monsieur Strauss-Kahn est de la même farine de gauche que les rapports de force et même "de domination", comme on dit en sciences sociales, qui caractérisent le pire des impérialismes. La malheureuse femme de ménage va être livrée en pâture à des armées d’avocats et de détectives, qui vont l’accuser de tous les péchés imaginables pour disculper le millionnaire.

Devant ce mariage du cynisme et de l’argent qui coule à flots, la "gauche", si elle était "de gauche", devrait au mieux se taire, par décence ou par compassion pour son porte-drapeau, au pis exprimer sa solidarité envers la travailleuse africaine, immigrée (sans doute une ex-clandestine et sans papiers), qui fait un métier de pauvre pour élever dignement sa famille et la faire échapper à la misère. Or, ce qu’on entend, ce sont des indignations à s’en étouffer sur la présomption d’innocence bafouée, des lamentations de grenouilles de mosquée sur les menottes, la prison, la rudesse de la police, et même l’effroi devant l’égalitarisme de la justice américaine qui traite les délinquants et les criminels de la même manière, sans ménagement, qu’ils soient pauvres ou millionnaires, "sans distinction de sexe, de race, de statut social".

 

Oui, ce que montre ce fait divers, c’est que la "gauche" ne ressemble en rien au mythe, moral et généreux, qu’elle s’est forgé d’elle-même et qu'elle diffuse partout complaisamment. On peut être sûr que le film La Conquête n’aura pas la suite qu’il mérite et qui aurait eu pour titre La Quéquette.

 

14:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dsk, 2012, politique

17 mai 2011

Franc-maçon, franc-maçonnerie

    

 

        Le mot est attesté en 1735 sous la forme maçons-libres (Confrérie des Maçons-Libres) et deux ans plus tard sous les formes free-maçons et francs-massons. C’est un emprunt de l’anglais freemason (free « libre » et mason « maçon »), attesté depuis la fin du Moyen Age pour désigner des ouvriers itinérants et qualifiés qui utilisaient entre eux des signes conventionnels secrets et dont les confréries ont accepté d’intégrer des personnes qui n’exerçaient pas un métier du bâtiment.

            Le mot français entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1835 (sixième édition) et suivi d’une définition rudimentaire : « qui est initié à la franc-maçonnerie » (il a été reçu franc-maçon ; une loge de francs-maçons), laquelle est exprimée ainsi dans la huitième édition (1932-35) : « membre de la franc- maçonnerie », tout en étant illustrée des mêmes exemples qu’en 1835. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est tout à fait identique : « celui qui est initié à la franc-maçonnerie » (« une loge de francs-maçons »). C’est dans les articles consacrés dans ces mêmes dictionnaires à la franc-maçonnerie, articles sommaires, mais de type encyclopédique, que l’on peut prendre connaissance de ce qu’est la franc-maçonnerie et de ce que sont les francs-maçons : « Association secrète qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l'architecte et du maçon, et dont les membres se réunissent dans des lieux qu'ils appellent Loges » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) et « Association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges » (Littré, 1863-77). Ces définitions sont, comme l’exige la déontologie lexicographique, objectives, sans parti-pris, pleines de retenue. Il est impossible de trancher sur les sympathies ou les antipathies que pourraient nourrir leurs auteurs à l’encontre de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons. Il n’en va pas tout à fait de même dans les dictionnaires actuels, entre les lignes desquels perce une admiration discrète pour la chose décrite, admiration discrète qui est sans commune mesure avec les articles « militants », « engagés » et dithyrambiques que Pierre Larousse consacre aux francs-maçons et à la franc-maçonnerie dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1863-90). Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, une « association de caractère spiritualiste et d’inspiration philanthropique, visant au progrès moral, matériel et social de l’humanité, dont les structures sont apparentées aux corporations du Moyen Âge ; ses membres sont reçus par cooptation, dans des loges d’orientations philosophiques diverses et selon un rituel initiatique et secret », les termes à connotation méliorative (« société rationnelle », « fraternité », « philanthropique », « progrès moral, matériel et social de l’humanité »).

            C’est dans la définition des sens figurés et étendus que les lexicographes modernes laissent voir les faces sombres et obscures de la franc-maçonnerie : « Entente, complicité, solidarité qui règne entre personnes ayant entre elles quelque chose de commun : sexe, profession, idée, sentiment, idéal » (TLF) et surtout : « Par analogie et souvent péjoratif, solidarité agissante qui s’exerce entre les membres de certains groupements d’intérêts, de certaines professions » (DAF, neuvième édition), face sombre à laquelle Maistre fait allusion dans cet extrait de 1782 : « Souffrez, Monseigneur, qu’on vous exhorte, au nom de tous les maçons qui ne déshonorent pas ce titre, d’employer pour le bonheur de l’humanité l’influence impérieuse que vous aurez nécessairement sur l’assemblée projetée ».

14 mai 2011

Changer

 

 

 

            Voilà un des rares verbes qu’affectionnent les politiciens, ceux-ci préférant ordinairement les noms ou les adjectifs, qui n’engagent à rien, sinon à abuser les croyants, aux verbes, qui désignent des actions ou des actes, surtout quand ils sont employés à l’infinitif, forme verbale qui exprime une injonction. En 1981, c’était « changer la vie » ; en 2012, ce sera « changer de civilisation ». Bien entendu, personne ne se fait d’illusion sur les réalités que feront advenir ces verbes. En 1981, ce fut « changer de vie », et non pas « changer la vie ». Des petits bourgeois étriqués, habitués à compter, habillés de bric et de broc, économisant sur tout, même sur la nourriture, vivant en ladres, roulant en 2 CV ou en R 4, se sont retrouvés tout d’un coup (de baguette magique, évidemment, comme Cendrillon) sous les ors des palais, détenteurs des clefs des coffres-forts publics, passés de la R 4 à la R 25… En 2012, changer de civilisation donnera les mêmes résultats : la Porsche à la place de la R 25, les costumes happy few Cerruti ou Dior plutôt que les Brummel de 1981 et la barbarie mondialisée submergera la civilisation…

            Lire, dans les anciens dictionnaires, les articles consacrés à changer, c’est voir confirmé le caractère dérisoire et bouffon des injonctions de politiciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, changer, c’est « se défaire (d’une chose) pour en prendre une autre en la place » : changer sa vieille vaisselle pour de la neuve ; changer toute sa maison ; changer d’habit, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de place, de pays, de vie, de maître, de langage, de couleur, de visage. Dès 1694, l’exemple qui illustre ce sens est déjà changer de vie, ce qui montre que les injonctions politiques sont intemporelles et éternelles, mais changer de maître illustre bien ce que les politiciens tiennent pour du changement. Changer de civilisation n’est pas enregistré en 1694, pour la bonne raison que le mot civilisation n’existait pas alors. L’emploi le plus éloquent de changer est celui du proverbe : changer son cheval borgne contre un (cheval) aveugle, lequel a pour sens « changer une chose qui n’est pas bonne contre une plus mauvaise », c’est-à-dire tomber de Charybde en Scylla, expérience malheureuse qu’ont faite les Français en 1981, en passant de Giscard au pétainiste Mitterrand, et qu'ils feront peut-être en 2012 en passant d'un "néo-conservateur américain à passeport français" (dixit le Parti socialiste) à un milliardaire sans frontières à passeports multiples, mais toujours dans des palais luxueux, comme le suggèrent de plus en plus de journaleux.  

            Il est un emploi qui explique sans aucun doute le succès de l’injonction verbale changer dans le discours politicien. C’est celui qui est défini par « convertir, transmuer une chose en une autre » (DAF, de 1694 à 1935) et illustré par ces exemples : Dans le Sacrement de l’Eucharistie, le pain est changé au Corps de notre Seigneur ; aux noces de Cana Jésus-Christ changea l’eau en vin ; la femme de Lot fut changée en une statue de sel ; ce chimiste (comprendre alchimiste) se vante de pouvoir changer toutes sortes de métaux en or. On est là dans l’inconscient même des politiciens. Ils se prennent en même temps, quand ils répètent le verbe changer, pour le Christ ou pour les charlatans de l’alchimie. Pour l'un et pour l'autre, puisqu’ils sont les nouveaux croyants d’une religion sans transcendance (des Christ sans Dieu) et les desservants d’une liturgie occultiste et magique qui fait changer de vie et qui transforme la barbarie en horizon ultime de la civilisation.

 

12 mai 2011

La dernière des langues (suite)

 

 

La langue française selon Voltaire (L’Encyclopédie, article « français »

 

La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romane prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.

A la fin du dixième siècle le français se forma. On écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d'aujourd'hui. Le roman de Philomena écrit au dixième siècle en romain rustique n'est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, & qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, & plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands, marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; & les mots latins furent tous abrégés selon l'usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d'Auguste Août, de Junius Juin, d'unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque qu'on avait si longtems parlée à Marseille.

On commença au douzième siècle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d'Aristote; & vers le seizième on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, & tant d'autres. Quoique la langue s'enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l'italien déjà perfectionné, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance régulière. François premier abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin, usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble, ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très stérile en termes nobles & harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; & c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu'Amiot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'élévation & d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les Philosophes & les Médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, & acquit enfin dans le siècle de Louis XIV la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de cette langue est la clarté & l'ordre, car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Coesaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui allongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien & l'anglais; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées & de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits, qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La liberté & la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée.

Quelques changements que le temps & le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième & du dix-huitième siècles serviront toujours de modèle. On ne devait pas attendre que le français dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant près de douze cents ans; & des maitres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut - être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd'hui à celui des Anglais en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanité. 

 

Constitution

 

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines, votées en 1793 (An I) et 1795 (An III). 

            En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage »), mais faux, appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

 

09 mai 2011

Quota : il y a quota et quota

 

            Voilà un mot qui empeste la modernité. Il n’est ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77). Il est attesté la première fois en 1927 dans Les États-Unis d'aujourd'hui, ouvrage d’André Siegfried, qui était professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : « fraction d’une chose ou d’une masse indivise » et, au figuré, « part proportionnelle »). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne ; enfin dans les enquêtes d’opinion. 

            En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de « contingent » et de « pourcentage déterminé, imposé ou autorisé » (Trésor de la Langue française, 1971-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : « depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer ». Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné. Le nom quota est aussi employé par les sciencieux du social. Dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, à la manière de la belette de la fable, le temps se gâte comme chez Pierre Loti. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à « sonder » en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans l’échantillon, à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

            En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du « racisme », s’indignent les antiracistes, leurs affidés et leurs séides. On se demande ce que le racisme vient faire dans cette galère, sinon diaboliser ceux qui ont émis le vœu de fixer des quotas. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des « minorités visibles » à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est donc une idéologie de pacotille qui décide, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal. 

 

 

 

08 mai 2011

La dernière des langues

 

Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).   

 

Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)

« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.

L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.

Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.

(…)

Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…

05 mai 2011

Discrimination

 

 

            Ce nom est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle. Littré l’enregistre dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-77). C’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la « faculté de discerner, de distinguer », écrit Littré, qui cite Robot : « ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence ». Il entre dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de « action de distinguer avec précision ». Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : « faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées », « il y a là une discrimination difficile à opérer ».

            Le sens « idéologique » actuel se développe dans les années 1960, emprunté à l’anglais discrimination et au verbe to discriminate, lesquels ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (make a difference between good and bad books ; treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France, mais cela ne dissuade pas les académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. Le sens historique, « action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs » (« discrimination entre le vrai et le faux »), est complété par le sens idéologique : «  action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables ». Les exemples cités se rapportent, le premier, à la Constitution (« la loi s’applique à tous sans discrimination »), le second aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid : « la discrimination raciale ».

            Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce qui distingue les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un « traitement inégal ». S’il n’y a pas de « traitement inégal », le sens est positif, comme dans « il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale ». Sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : « souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables », comme dans les exemples « on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non » et « le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs ». Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans la loi d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats.

Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à la seule urgence idéologique et à la volonté mafieuse des consciencieux du social de diaboliser tout ce qui se rapporte à la France. Aussi on fabrique de toutes pièces des discriminations et la lutte contre les discriminations imaginaires est un fromage pour les associations lucratives sans autre but que le lucre. La preuve de ce caractère fictif des discriminations a été apportée par les études qui portent sur les CV anonymes qui sont obligatoires dans huit départements. Dans les départements où ces CV ne sont pas en usage, les personnes dont on prétend qu’elles sont victimes de discriminations, c’est-à-dire celles qui ont un nom et un prénom qui ne sont pas français et qui sont immigrées ou enfants d’immigrés, ont autant de chance d’obtenir un entretien d’embauche que celles qui ont un nom français et qui sont d’ascendance française. En revanche, avec des CV anonymes, les postulants à un emploi, dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont « issus de la diversité », ont trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que ceux qui sont français, mais dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont français. La raison en est simple : les CV anonymes sont mal rédigés, bourrés de fautes de syntaxe et d’orthographe, pleines de « trous », etc. et ils attestent un très faible niveau de formation de la part des postulants.

Donc, les imputations de discrimination portées contre la France et les Français et venant d’étrangers ou de « divers » sont des imputations injurieuses et ouvertement racistes, du même ordre que celles qui tiennent les Juifs pour des mangeurs d’enfants (musulmans), des buveurs de sang (arabe) ou qui les tenaient pour les membres d’un peuple déicide.  

 

02 mai 2011

Colonie

En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.

C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».

Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).

Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).

Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ? 

 

29 avril 2011

Gribouille

 

 

Ce nom, attesté au milieu du XVIe siècle, est dérivé du verbe gribouiller au sens de « tracer de façon maladroite et confuse des signes ».

C’est à la fois un nom commun que les lexicographes des siècles passés (Le Curne de Sainte-Palaye, Furetière, 1690, Thomas Corneille, 1694) relèvent au sens de « vendeur de petits meubles » et un nom propre désignant un personnage qui est le type même de la stupidité, de sorte qu’il est employé surtout dans le proverbe malin comme Gribouille, qui se jette à l’eau peur de la pluie. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge que les deux emplois ne sont pas liés : « on dit que gribouille signifiait autrefois marchand de bric-à-brac ; mais il est plus vraisemblable que Gribouille est un nom fictif tiré de gribouiller : celui qui gribouille, qui confond tout ».

C’est dans ce dernier sens qu’il apparaît dans les dictionnaires, à compter de 1842 (Barré, Complément au Dictionnaire de l’Académie française : « (vieille langue) marchand de bric-à-brac » ; « il s’est dit ensuite pour un homme sans intelligence, un niais » et « fin comme Gribouille qui se cache dans l’eau crainte de pluie, expression proverbiale, qui se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre »), puis chez Littré (1863-77, Dictionnaire de la langue française : « usité seulement dans cette locution Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, laquelle se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre » ; on dit aussi « faire comme Gribouille ») et chez les académiciens (DAF, 1879 : « mot populaire qui n’est usité que dans cette locution proverbiale : il est fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui par crainte d’un mal se jette dans un pire », définition qui est reprise dans les éditions suivantes, en 1932-35 : « Il ne se dit, par allusion à un personnage populaire, que dans la locution Fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui, par crainte d’un mal, se jette dans un pire » (« il est très familier », est-il ajouté) et dans la neuvième édition, en cours de publication : « par allusion à la formule Fin comme Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas se mouiller, il se dit d’un personnage naïf et malavisé qui, pour éviter un mal, se précipite dans un autre qui est pire ». Ce que notent les lexicographes actuels, c’est un emploi étendu du mot, non plus comme nom propre désignant un personnage singulier, fût-il un type social, mais un nom commun. Ainsi les académiciens dans les exemples qu’ils citent (neuvième édition) : « Dans cette affaire, il s’est conduit en gribouille ; c’est une politique de gribouille, une politique qui mène au contraire de ce qui était souhaité » ; et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Personne désordonnée, naïve et sotte, qui se précipite dans des difficultés plus grandes que celles qu’elle veut éviter » (gouvernement de gribouilles, les gribouilles de la littérature : « pour lui faire éviter l’écueil de la propagande, ils l’y jettent à coup sûr »).

C’est à partir de ce type populaire que la Comtesse de Ségur a imaginé un personnage de roman, Babylas Thibaut, borné et niais, dit Gribouille (in La Soeur de Gribouille, 1862), parce qu’il ne cesse de créer des embarras à sa famille, et qui se comporte comme le prévoit le proverbe, se jetant dans un ruisseau pour protéger de la pluie son costume neuf. Ces façons de faire devenues proverbiales, le nom propre a été employé comme nom commun pour désigner des politiques, des façons de gouverner, des théories. Ainsi, cette charge contre l’homéopathie : « se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure, c’est le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d’une théorie » (fin du XIXe siècle). De quasiment tous les hommes politiques ou notoires de l’oligarchie ou représentants de l’intelligentsia, on pourrait dire de cette manière que, depuis trente ans ou plus, ils sont des gribouilles, ils mènent des politiques de gribouille, ils énoncent des théories de gribouille : en bref, ce sont de véritables Babylas Thibaut. 

 

 

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28 avril 2011

Invasion du Maghreb

 

Dépêches d'agences

 

 

Plus de quarante mille Français, miséreux et affamés, ont tenté, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour trouver un refuge ou un asile au Maroc, en Algérie, en Tunisie.

Les gouvernants et les autochtones de ces pays condamnent cette invasion, dont ils sont une nouvelle fois de plus victimes et ne tolèrent pas la présence sur le sol sacré de leur patrie de ces "racistes",  "colons", "envahisseurs", "croisés", "impérialistes", "voleurs".

D'après une radio libre de Tunis, plus de dix mille d'entre eux se seraient noyés, leurs rafiots ayant été éperonnés par les vedettes des garde-côtes. Les survivants ont été immédiatement mis aux fers et parqués dans des camps de concentration, les gouvernants de ces pays enfin démocratiques exigeant de la France qu'elle verse d'importantes sommes pour faire face à l'entretien et au rapatriement de ses ressortissants.

Les imams ont appelé au djihad contre les infidèles et les candidats à la guerre sainte aiguisent leurs rasoirs à égorger, au cas où les réfugiés ne seraient pas immédiatement rejetés à la mer.

En France, les députés, les sénateurs, les journalistes, les responsables d'associations antiracistes ont condamné avec virulence cette invasion. Le premier secrétaire d'un grand parti humaniste a déclaré fièrement : "s'ils ont faim, qu'ils aillent crever sur la banquise, plutôt que de manger le pain de nos amis maghrébins ". Un maire, qui est un ami de la Tunisie éternelle, a menacé des foudres de l'enfer tous les morts-de-faim qui tenteraient de trouver un asile au Maghreb, arguant qu'il refusait de céder ses amis tunisiens à qui que ce soit, surtout pas à des individus louches.    

 

Ces dépêches d'agences sont purement imaginaires et n'ont évidemment aucun rapport avec quelque situation ou événement que ce soit. 

 

 

 

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26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.