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24 avril 2011

Génocide arménien

 

 

 

Le 24 avril 1915, il y a quatre-vingt seize ans, commençait le génocide arménien ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, la deuxième (ou la troisième) phase de ce génocide, après celle de 1894-96 et celle des années 1908-1913 et avant l'ultime phase, puisque, entre 1920 et 1923, l’armée turque a mené une guerre sans merci pour empêcher les Arméniens d’établir un Etat en Anatolie orientale, territoire qui avait toujours été leur, mais dont les Turcs s’étaient emparés, et que les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, avec l’accord des autorités ottomanes, leur ont re-concédé dans le traité international signé à Sèvres.

Les Arméniens vivent une tragédie sans fin. Non seulement les Turcs ont exterminé à peu près la moitié du peuple arménien entre 1894 et 1923, mais encore ils refusent de reconnaitre ce génocide, s’indignant quand quelques voix timides osent évoquer des réparations (de droit au retour, il n’est pas question) ; pis même ils approuvent et justifient de tout l’enthousiasme dont ils sont capables l’extermination d’un peuple – femmes, enfants, vieillards compris – au nom de la supériorité absolue de leur race et de leur religion. Aussi bien les dirigeants politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, que le peuple turc, même les Turcs établis en Europe, tiennent ce génocide pour la plus belle et la plus nécessaire action accomplie au XXe siècle. C’est sans doute pour cette raison que depuis près de quarante ans, les dirigeants de l’UE ont pris langue avec les autorités turques pour faire entrer le pays qu’elles représentent dans l’Union européenne.

 

Pour la première fois depuis x années, une chaîne de télévision - en l'occurrence Arte - a diffusé en "prime time", le mercredi 20 avril, un documentaire, assez rigoureux, à peu près impartial et fondé sur des faits historiquement avérés, sur le génocide (ou tentative d'extermination de tout un peuple) dont les Arméniens ont été les victimes de 1894 à 1923, et cela - ce qui n'est jamais rappelé par les auteurs du documentaire - sur leur propre territoire, l'Anatolie. De ce point de vue, c'est un cas d'école pour illustrer le concept (Deleuze et Guattari) de déterritorialisation, lequel, en dehors des tragédies subies par les Acadiens, Arméniens, Indiens d'Amérique, est spécieux et vain. Bien entendu, on peut regretter que les auteurs du documentaire aient seulement signalé les premiers massacres de 1894 à 1896 (près de 200000 morts tout de même), de même que les pogroms survenus entre 1908 et 1913. Ces faits auraient pu être analysés comme des prodromes ou comme des invariants, car ils infirment la justification (état de guerre et alliance supposée des Arméniens avec les ennemis de la Turquie) que les Turcs ont donnée à l'extermination des années 1915-16. De même, les auteurs du documentaire passent très vite sur la guerre de 1920 à 1923 menée par l'armée turque et Mustapha Kemal pour ne pas appliquer le traité de Sèvres - guerre qui s'est achevée par la victoire de la Turquie, cinq ans après la défaite de 1918 et par un traité, celui de Lausanne, aux termes duquel toutes les revendications turques ont été satisfaites et le traité de paix antérieur, celui de Sèvres, annulé, ce qui a eu pour effet d'anéantir tout retour des survivants arméniens en Anatolie orientale, le retour des Grecs en Asie mineure et l'établissement d'un Etat kurde. On peut regretter aussi que le facteur religieux qui interdit, sous peine de mort, à tout infidèle de s'affranchir de son statut de dhimmi ait à peine été signalé (très timidement, comme pour s'excuser) et que les versets du Coran au nom desquels le génocide a eu lieu n'aient pas été cités.

 

Les auteurs de ce documentaire qui sont Allemands ont eu le mérite ou le courage (n'exagérons rien : c'est peut-être l'effet de l'habitude prise par les intellos allemands de se flageller) de faire porter une partie de la responsabilité politique du génocide de 1915-16 sur les autorités du deuxième Reich et sur les officiers généraux de l'armée allemande, dont l'Empire ottoman et les Jeunes Turcs étaient les alliés, et de montrer, par des images saisissantes, en particulier celles de ces wagons de bestiaux, dans lesquels étaient entassés des Arméniens des provinces de l'Ouest pour être déportés vers les déserts de Mésopotamie (c'est la ligne Berlin Istanbul Bagdad, dont la construction a rendu si fiers les Allemands), que ce génocide est en quelque sorte matriciel et qu'il annonce celui dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 : même volonté politique, même utilisation des forces de l'Etat (gendarmerie, administration), même organisation systématique, même volonté de piller les biens de ceux qui ont été exterminés, même soutien d'une partie importante de la population turque, kurde et arabe, même situation de guerre.

 

Comme Arte est aussi une chaîne politique et que rien de ce qui y est montré n'est diffusé au hasard ou que tout obéit à des intentions politiques et idéologiques (dans une certaine mesure, ce documentaire reste fidèle à la reductio ad hitlerum dont Arte est spécialiste - surtout le mercredi soir, dans les émissions "historiques"), on peut se demander, en analysant la "conjoncture", ce qui a poussé cette chaîne, qui est généralement turcophile, c'est-à-dire qui prend parti depuis trente ans pour les Turcs, qu'ils soient établis en Allemagne ou en Europe, qu'ils soient au pouvoir en Turquie ou qu'ils veuillent intégrer l'Union européenne, à diffuser un documentaire aussi ouvertement hostile, non pas au pouvoir du DKP, mais aux positions négationnistes de ce pouvoir et de l'Etat turc, des rues ou des écoles portant le nom des trois principaux concepteurs du génocide et de fiers monuments ont été érigés à leur mémoire, pour les célébrer.

La raison principale est la mort du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné ou exécuté en 2007 - journaliste de "gauche" et de réconciliation, fier d'être turc et persuadé que la Turquie peut redevenir "multiculturelle", ce qu'elle a cessé d'être en 1923. A la mort de Hrant Dink, plus de cent mille personnes ont défilé dans les rues d'Istanbul pour protester contre cette exécution. Les auteurs du documentaire ont cru voir dans ces manifestations les signes annonciateurs d'un frémissement de l'opinion turque. En fait, ils prennent leurs désirs pour des réalités : la Turquie compte plus de 70 millions d'habitants; la manifestation a eu lieu à Istanbul, où habitent des survivants des anciennes "communautés" de l'Empire ottoman, c'est-à-dire des autochtones, quelques milliers de chrétiens, arméniens ou autres, et de juifs, ainsi que des alévis. De toute évidence, ce sont ces minorités qui ont manifesté, et non  le peuple turc, musulman et fier de l'être, et qui tient le génocide dont leurs arrière grands-parents se sont rendus coupables pour un haut fait de leur histoire. De la part des auteurs du documentaire, c’est regarder l’histoire par le petit bout de la lorgnette – ce qui vaut mieux que de se bander pieusement les yeux pour ne rien voir.

 

              

 

 

 

22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

19 avril 2011

Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau

 

 

Comme beaucoup de Chiliens ou de jeunes gens d'origine chilienne, Calimero a cru que la France était la patrie des droits de l'homme où la liberté - dont la liberté d'expression - était sacrée. Mal lui en a pris. Ou, plus exactement, il a fait l'expérience de la vérité à ses dépens. Quel crime a-t-il commis ou, pour dire les choses plus justement, quel crime n'a-t-il pas commis pour être condamné à trois mois de prison avec sursis et à x milliers d'euros d'amende ? Car, en France, on peut aller en prison pour ne pas avoir commis ni crime, ni délit. Il a acheté un Coran, en a détaché deux pages, dont il a fait des avions en papier, qu'il a lancés, comme ceux du 11 septembre 2001, non pas contre deux tours, mais dans une cuvette, à laquelle il a mis le feu (un petit feu de rien du tout), et, pour éteindre ce feu, il a pissé dans la cuvette. Pour son malheur, il a filmé cette "performance", car Calimero se prend pour un artiste - pas n'importe quel artiste, un vidéaste -, et il a diffusé sa vidéo sur une web télé amateur. 

Chaque jour, des milliers de Français brûlent des papiers dans leur jardin ou de vieux journaux ou des livres dont ils ne savent que faire et qui ne valent rien. Personne ne fait d'eux des criminels. Pourtant, le vidéaste Calimero a été poursuivi pour incitation à la haine raciale. Oui, il s'est trouvé un procureur qui, pour tromper son ennui, a décidé de poursuivre l'artiste, ce qui implique flics, auditions, garde à vue, défèrement, procès, instructions, pièces à conviction, jugement, travail des huissiers.... C'est qu'on est en France, ex-patrie des droits de l'homme et feue la patrie de la liberté d'expression. Désormais les vidéastes savent qu'ils sont des criminels en puissance et qu'ils s'exposent aux pires avanies - au minimum à la Bastille.

 

Pendant une semaine, les chaînes de télévision, qui défendent toutes, mordicus, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, la liberté d'expression et l'art moderne, ont montré une photographie représentant un crucifix dans l'urine, signée de Serrano. On aurait aimé voir sur les écrans l'oeuvre de l'artiste vidéaste Calimero. Censure, aucun des vigilants de la liberté n'a osé la montrer. Le dénommé Lambert se targue partout de défendre l'art moderne et il a acheté très cher la photographie de Serrano. Mais, à aucun moment, il n'a proposé à Calimero de lui acheter sa vidéo. Tiendrait-il les vidéastes pour des sous-artistes ou pour des non-artistes ? Croirait-il encore à cette notion fasciste de hiérarchie des arts ? Le Musée d'Art moderne d'Avignon a exposé la photographie de Serrano. Pourquoi n'a-t-il pas exposé la vidéo de Calimero.

 

Oui, les deux artistes que sont Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau. Serrano ne monte que sur des yachts de luxe, Calimero sur des barquasses près de couler. A moins que ce qui les sépare sur l'échelle des valeurs artistiques ne soit tout autre chose, non pas leur art ou prétendu art, mais les sujets qu'ils traitent. De cela, il faut sans doute conclure que l'islam est tabou et le christianisme de boue ou que l'islam bénéficie de la clause de la religion la plus favorisée, alors que le christianisme ne mérite que les décharges publiques ou les fosses septiques. Cela veut-il dire que la France n'est plus laïque ? A quoi bon des débats sur la laïcité ? Les temps sont venus aussi de changer la Constitution de la Ve République pour y faire apparaître le nouveau statut de l'islam et l'interdiction de toute image d'avion en papier.

 

 

 

 

 

21:08 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, culture, société

18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

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15 avril 2011

Humanisme

 

 

 

Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.

Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités. 

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent   clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

12 avril 2011

Pacifier, pacification

 

 

 

Pour ce qui est de ce verbe et du nom qui en dérive, ce n’est ni le sens (« établir la paix »), ni l’origine (en latin, c’est facere pacem, « faire la paix »), ni l’histoire (le verbe est attesté au XIIIe siècle et le nom au XIVe siècle et en sept siècles, le sens n’a guère évolué), qui soulèvent des difficultés, mais l’emploi qui en est fait dans la novlangue des médias à propos des banlieues, dites « sensibles », et autres quartiers ou « cités », dits ou dites « populaires » ou « en difficulté » ou « défavorisés (es) », banlieues et quartiers ou cités que l’on souhaite voir enfin pacifiés (es) ou dans lesquels (les) il est demandé aux « communautés » d’entretenir entre elles des relations « pacifiées »…

Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien ce seul emploi qui est relevé par les auteurs de dictionnaires, et cela depuis le XIIIe siècle, le processus de pacification s’appliquant, non pas entre deux ou plus de deux Etats en guerre, mais à l’intérieur d’un même Etat : pacifier les différends, un Etat, les troubles, les esprits, quand il eut pacifié toutes choses, Henri IV pacifia le royaume, une province pacifiée (exemples du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication) ; « édits de pacification, édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion » (DAF, neuvième édition, le mérite des académiciens étant de rappeler que l’Edit, dit « de Nantes » (1598), a pour dénomination exacte « édit de pacification »). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il en va de même : pacifier, c’est « rétablir la paix » dans un espace politique donné, mais c’est aussi faire cesser des différends ou des troubles et « rétablir le calme » (pacifier les esprits) dans une région ou dans une ville. Tout cela est dit avec beaucoup de fermeté dans l’article pacification du DAF (quatrième édition, 1762) : « le rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines » (édit de pacification ; travailler à la pacification des troubles) et « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques ou des différends entre des particuliers ; et c’est dans ce sens qu’on dit c’est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends ». Ces sens sont aussi relevés à l’article pacifier de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) de ce même dictionnaire : « rétablir la paix, l’ordre dans un pays, une région » et « apaiser, ramener au calme ». La seule guerre qui puisse être interrompue (ou continuée) par un processus de pacification est la guerre civile ; les autres guerres, celles qui opposent des Etats, s’achèvent par la défaite d’un camp ou sa capitulation ou par un armistice. En 1945, il n’a pas été nécessaire de pacifier l’Allemagne ; il a suffi de la menacer d’une destruction totale pour empêcher toute nouvelle guerre.   

Ainsi, l’emploi de pacifier et de pacification dans la novlangue des médias est conforme à l’histoire de la langue française. La raison d’être de l’Etat français, ce n’est pas de rétablir la paix en Libye ou en Côte d’Ivoire, mais de la rétablir là où elle est menacée, dans les cités, les quartiers, les banlieues. Il est un emploi éloquent de pacification que relèvent les académiciens et dont ils notent qu’il est un euphémisme : c’est celui qui a été en usage dans l’ancien empire colonial. En Algérie, entre 1954 et 1959, il n’y a pas eu de guerre, mais une campagne de pacification ; de même dans le Maroc, alors sous mandat français : « (pacification) est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (la pacification du Rif). C’est au sujet de l’Algérie que De Gaulle a employé en 1959 ce terme, mais sans euphémisme : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». En Algérie, l’ironie de l’histoire a voulu que tous ces progrès (pacification, démocratie, progrès social), voulus par la France, s’interrompent brutalement en 1962 et que, par un effet de vases communicants et à mesure que les populations du Maghreb se déversaient en France, l’ardente nécessité de la pacification traverse la Méditerranée pour devenir la seule urgence de la France. Les emplois médiatiques de pacifier et de pacification sont un moyen de dire les « non-dits » ou de briser les tabous : c’est une façon détournée ou indirecte de dire que la guerre civile menace ou mine la France.

07 avril 2011

Beautés du monde réel

 

 

 

France

On apprend que huit ou neuf jeunes gens ont lynché un jeune noir, parce que ce jeune noir, âgé de 18 ans, draguait une jeune fille qui n'était ni de sa race, ni de sa "cité", mais qui était de la "race" et de la "cité" des lyncheurs, lesquels, n'étant pas français, n'ont même pas été soupçonnés de racisme. Tout cela se passe, non pas en Tunisie, Libye, Algérie, Maroc, etc. , mais en France, pays raciste, comme chacun sait. Les lyncheurs sont au collège ou au lycée, et pendant, dix ans ou plus, ils ont suivi des enseignements sur la grandeur incomparable de la culture arabo-islamique, par rapport à laquelle la culture française n'est que de la m...; ils ont eu droit aussi aux semaines d'éducation contre le racisme, aux conférences d'assoces subventionnées sur la différence, la France raciste, le multiculturel, les richesses venues d'ailleurs. En lynchant un noir qui n'était pas de leur communauté, ils ont appliqué les leçons qui leur ont été dispensées à l'école primaire, au collège, au lycée, à la mosquée, à la MJC du coin.  D'où les jeunes femmes incendiées, les lynchages racistes, la haine à fleur de peau. Ces lyncheurs n'ont peut-être pas appris à lire, mais ils ont appris à être ce qu'ils sont. Jamais un enseignement n'a été plus efficace. 

 

 

Les lumières de Lampedusa

Les journalistes qui "couvrent" les événements de Tunisie ont tous noté que les clandestins qui débarquent à Lampedusa sont des hommes, jeunes et dans la force de l'âge, et qu'il n'y a pas, parmi eux, de filles ou de jeunes femmes, sans jamais s'étonner de ce phénomène, ni essayer d'en comprendre les raisons. Les Tunisiens refusent-ils d'exposer inutilement la vie des jeunes femmes et font-ils preuve de courtoisie ? Ou bien sont-ils misogynes, au point de juger que la place des "nissa" (des  femmes) est "fil matbakh" (dans la cuisine), et pas dans un bateau, même si dans tout bateau, il y a un emplacement pour faire la cuisine ? Les journalistes sont par nature peu curieux - sauf s'il s'agit de fouiller les finances de tel ou tel homme politique - français évidemment, jamais tunisien ou égyptien. Pourtant, un début de vérité commence à poindre. Un journaliste du Figaro a fait parler des clandestins. L'un d'eux, Tarek, 20 ans, est parti de Kairouan, la ville de la grande mosquée et des écoles coraniques de Tunisie. Voici ce qu'il dit : "Nous étions entassés à 150 dans un bateau prévu pour 60. Au cours du trajet pour Lampedusa, douze filles ont été jetées à la mer". Autrement dit, pour alléger le bateau, les jeunes mâles n'ont pas hésité à sacrifier les filles ou les jeunes femmes - ce qui est un crime (contre l'humanité, peut être ?). On peut être sûr d'une chose : les auteurs de ces crimes, s'ils sont avérés, ne seront jamais poursuivis, ni déférés devant quelque TPI. A eux impunité et immunité. Ben Ali, le président renversé, était sans doute un autocrate corrompu. Mais, lui au moins, il n'a jamais sacrifié en les jetant à la mer des filles ou des jeunes femmes. Voilà qui augure bien et de la "révolution" tunisienne et du fonds de commerce qu'est le clandestinat.On peut prévoir dans les années à venir en France une forte croissance des lynchages racistes et des filles incendiées - peut-être même jetées à la mer.

 

 

Les lumières afghanes

Depuis dix ans, 55 jeunes Français sont morts en Afghanistan pour protéger, dit-on, les Afghans de la barbarie et leur apprendre la démocratie.

Dans une grande ville du nord de l'Afghanistan, le fief du commandant Massoud, 12 malheureux, membres d'une délégation de l'ONU chargée d'appliquer des programmes alimentaires ou d'éducation ont été, qui décapités, qui égorgés, qui brûlés. Ces martyrs sont ressortissants de divers pays ou continents du monde : Népal, Europe, Asie. Pourquoi ont-ils été tués par une foule en colère ? Parce qu'un pasteur américain a ou aurait brûlé un Coran. Innocents, ils sont condamnés à une mort infâme par des hordes de nazis racistes, xénophobes, fanatisés à mort, hordes de nazis pour la protection desquels la France sacrifie ses enfants. Les mêmes faits se sont produits dans une grande ville du sud de l'Afghanistan : 20 morts, décapités, égorgés, brûlés, tous étrangers et venus du monde entier pour aider les Afghans.

 

Quand la France cessera-t-elle enfin de protéger et de soutenir les nazis ? Quand cessera-t-elle enfin de sacrifier ses enfants innocents pour le confort de fous furieux racistes ? La collaboration entre 1940 et 1945 n'a pas suffi : il faut en remettre une couche, bien épaisse, bien grasse, une énième couche qui fera office de coup de grâce rendant vaine l'existence même de la France.   

 


04 avril 2011

Laïcité

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « la proposition de laïcité » qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : « caractère laïque », écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait rien : du moins aucune notion.

L’adjectif a deux orthographes, laïc ou laïque, auxquelles s’en ajoute une troisième, lai, féminin laie, attesté dès 1150 au sens de « illettré » et qui survit, bien qu’il soit vieux , dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux. Lai, laïc, laïque ont pour étymon laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos (« peuple »). Lai continue le latin laicus ; laïc, emprunté au latin laicus, est plus tardif (1487). Ils ont le même sens (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994, « synonyme de laïque »). Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les académiciens que laïc est une variante de laïque. Le sens est identique : c’est « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » (DAF, 1762), et chez Littré, « 1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et « 2° qui est propre aux personnes laïques ». Le sens est illustré par cet extrait de Chateaubriand : « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé » (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs, ou « instruits », entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Le sens de ces mots chrétiens a été scindé en deux : l’ancien, celui que l’histoire a légué, « qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier », et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité, « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse » (DAF, 1935 et neuvième édition, en cours de publication). Même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : « Les membres laïques du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïque » (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : « les membres laïcs du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïc ») ; et « morale laïque », « un État laïque » (« qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État »), « les lois laïques de Jules Ferry », « l’enseignement laïque » (« conforme aux principes de la laïcité »), « l’école laïque ». Les académiciens notent : « on écrit quelquefois laïc au masculin », mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité, Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc. Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : « depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, « ensemble des laïcs ») ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions ».

Ainsi, il est exigé que la loi de 1905 se manifeste jusque dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes. L’usage, pourtant, ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu’ils l’ignorent, soit qu’ils ne veuillent pas qu’on leur impose un diktat. De fait, les académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi ils ne plient pas la langue à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

Les académiciens enregistrent laïcité pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis que Littré et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui désignent le champ d’application de la loi. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la laïcité est un « caractère » et un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre, ou tenter de l’étendre, à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit et qu’elle ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français ». Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du « caractère laïque » fait l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est étendue à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Littré définit la laïcité en deux mots (« caractère laïque »), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

01 avril 2011

Harcèlement

 

 

Ah que voilà, comme dirait un grand penseur des médias, un mot moderne qu’on croirait sorti directement d’un manuel de survie destinés à des socialistes et gauchistes égarés ne sachant plus à quel saint se vouer.

Il est attesté en 1632, mais il est enregistré pour la première fois en 1842 dans le Complément au DAF de Barré : « action de harceler ; résultat de cette action », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « action de harceler », qu’il illustre de cet exemple éloquent : « ce n’est pas nous qui contesterions.... à M. Périer l’esprit d’opposition et de harcèlement le plus varié, le plus ardent, le plus fécond qui ait paru sur nos bancs de gauche depuis 1815 », faisant de la « gauche » la matrice des harcèlements de tout type et de toute sorte qui prolifèrent depuis trente ans.

Le mot est moderne, mais la racine est ancienne : c’est le verbe harceler (« tourmenter, inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui-même dérivé du verbe herser ayant au XIIe siècle le sens de « malmener ». La preuve que le mot est du dernier moderne : il n’est le Dictionnaire de l’Académie française que depuis quelques années (neuvième édition, en cours de publication). La définition est fruste : « dérivé de harceler ; action de harceler », mais les exemples cités illustrent l’origine martial des emplois : une guerre de harcèlement ; tir de harcèlement. Car les emplois les plus courants relèvent, comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), de « l’art militaire » : harcèlement de l’ennemi ;  tactique de harcèlement ; guerre de harcèlement  guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques », le synonyme étant guérilla), tir de harcèlement (« tir incessant destiné à ne laisser aucun répit à l’ennemi »).

C’est à partir de ces emplois propres à l’art de la guerre, ou plus exactement de la guérilla, que se sont développés les emplois que l’on qualifier de « sociétaux » : subir le harcèlement sexuel d’un supérieur » ou « d’une supérieure », évidemment (in DAF, neuvième édition). De guerrier, le harcèlement est devenu social, sexuel, scolaire. Il est – ou il serait - partout : dans les entreprises, dans les associations, dans les partis, à la télé, au tribunal, à l’école : 10% des élèves de l’école primaire estiment qu’ils sont victimes de harcèlement – dans les écoles de la « République », sans que les fonctionnaires exerçant dans ces écoles s’en émeuvent, comme si le harcèlement était la règle d’une France malade (et la fraternité, qu’en fait-on ? Aurait-on jeté ce froc aux orties ?) ou le prétexte choisi par des hypocondriaques mal embouchés pour accéder au statut enviable de victimes (être victime des méchants : voilà qui vaut mieux qu’une Légion d’honneur et qui peut rapporter gros avec de bons avocats) ou le nouveau et énième fonds de commerce des sciencieux du social.

Muray pensait que l’envie du pénal avait remplacé dans l’inconscient collectif l’envie du pénis ; il aurait pu ajouter que le harcèlement est la guerre continuée par d’autres moyens – que ce soit de la part des harceleurs ou de celle des harcelés. Tout cela donne à la France un air haïssable, celui de cette guerre de tous contre tous, une guerre sans merci, sans compassion, sans pitié, qui couve et germe dans la chaleur des consciences silencieuses.

  

 

30 mars 2011

Retour sur "martyr"

 

            La presse n’informe guère, car informer demande du temps, de la culture, du travail. Elle se fait chantre et propagandiste qui d’un dictateur, qui d’un autre dictateur, à condition qu’ils fussent musulmans, qui d’un régime politique, à condition qu’il n’émanât pas de la volonté d’un peuple souverain, qui d’émeutes baptisées pour l’occasion révolutions.

Le Nouvel Observateur, hebdomadaire de l’opinion « gauche caviar » et « bobo », consacre sous la plume de ses journaleux de longs péans aux « dix mots » de la cosidetta « révolution tunisienne ». Le cinquième de ces dix mots est martyr. Les Tunisiens n’emploient pas ce mot ; ils ne parlent ni grec, ni chrétien, mais arabe. Ils disent donc chahid. C’est le journaleux Lussato (ou la journaleuse ?) qui traduit chahid par martyr, qu’il (ou elle) définit ainsi : « un mot à connotation si religieuse dans un pays plutôt laïc ». Il (ou elle) voulait sans doute écrire laïque. Quoi qu’il en soit de laïc ou de laïque, la Tunisie n’est pas un pays laïque – ce qui n’aurait aucun sens -, mais musulman. La France non plus n’est pas un pays laïque : ce qui est laïque en France, ce sont les institutions publiques, du moins en théorie, car elles sont elles aussi de moins en moins laïques, mais là, c’est une autre histoire qui dépasse, et de beaucoup, le simple emploi de martyr. Voici ce qui en est dit dans ce support publicitaire de la gauche bobo : « un mot employé au plus près de sa signification première. Car si, dans l’histoire, le martyr est celui qui accepte d’aller jusqu’à se laisser tuer pour sa foi, dans la révolution tunisienne il désigne ceux qui ont été tués pour avoir cru dans l’avènement d'un nouveau régime ».

Le martyr, en effet, est celui (ou celle) qui préfère la mort au reniement : il accepte d’être tué plutôt que de renoncer à ce qu’il croit. Mais cette conception du martyr est celle des chrétiens – et en aucun cas celle des musulmans. Il est quand même étrange et même étonnamment étrange ou totalement anachronique qu’un journaleux (ou une journaleuse) et le Nouvel Obs, hebdo glacé qui fait manger du caviar aux bobos, tiennent les musulmans pour des chrétiens et plaquent sur le monde arabo-musulman, qui n’en peut mais et n’a rien à cirer de la conception chrétienne du martyr, conception qu’il juge bonne pour des femelles alanguies ou pour des pédés efféminés, l’imaginaire et les mythes chrétiens. Le patron du Nouvel Obs a passé les vingt premières années de sa vie en Algérie – dans l’Algérie coloniale, évidemment. On comprend que son hebdo ait conservé un vernis de la très haïssable condescendance coloniale – ou néocoloniale en l’occurrence, et qui consiste à juger l’Autre à partir de ce que l’on est.  

En effet, chahid, ce prétendu martyr des musulmans, a un sens tout autre. Est chahid celui (jamais celle) qui meurt dans le djihad fi sabil Allah. Les chahids combattent pour une cause sacrée. Il leur incombe d’imposer la loi d’Allah dans une guerre sans fin. Ce n’est pas la mort qui fait d’eux des chahids, mais le fait qu’ils combattent des infidèles, des renégats ou de mauvais musulmans, qu’ils soient policiers ou politiciens. Et pour cela, ils sont récompensés : à eux les soixante-dix vierges du Paradis d’Allah, des vierges éternellement vierges, même après être passées sous des armées de chahids en rut.   

 

    

             

09:59 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : islam, religion, politique

28 mars 2011

Hommage à Vercors

 

 

Vercors, Le silence de la mer, achevé d’écrire en octobre 1941

 

Werner von Ebrennac, l’officier allemand, s’adresse aux deux personnes qui sont contraintes de le loger, le narrateur et sa nièce.

« Je dois vous adresser des paroles graves… Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu (…), il faut l’oublier ». (…)

« J’ai vu ces hommes victorieux (comprendre : les nazis) (…) Je leur ai parlé (…) Ils ont ri de moi…

- Ils ont dit : « Vous n’avez pas compris que nous les bernons (comprendre : nous bernons les Français) ». Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez que nous allons sottement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! » (…) Alors j’ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhémence (…) Ils ont dit : « La politique n’est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maréchal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasions de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante »

(…)

Ils m’ont blâmé, avec un peu de colère : « Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez (comprendre : combien vous aimez la France) ! Voilà le grand péril ! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste (la peste : comprendre « la France »). ! Nous la purgerons de ce poison ! » Ils m’ont tout expliqué, oh ! ils ne m’ont rien laissé ignorer. Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques, manuels de dioptriques ou formulaires de cémentation… Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien ! »

Son regard passa par-dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restèrent accrochés là et sa voix reprit, avec une violence gémissante :

« Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesuré l’énormité de la menace : « Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! »

Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pénombre, comme une caresse désespérée.

« Ils éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d’antan, comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu’une affreuse oppression… 

 

 

A votre avis, qui ou quelles associations politiques ont réalisé ce programme à partir de 1970 ? Les nazis ou Bourdieu ? Les Editions de Minuit ? Les sciencieux du social ? Le PS ? Les gauchistes ? Les maoïstes ? Le PCF ? Le NPA ?       

     

 

 

Vercors, Désespoir est mort, écrit en 1942, publié « en guise de préface » à l’édition du Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951.

 

En juin 1940, Vercors a 39 ans. Il est officier « de réserve ». L’armistice ne lui pas laissé le temps de se battre.

« Nous traînions nos gros souliers oisifs dans l’unique rue de ce village brûlé de soleil (sans doute dans le Sud-est de la France, puisqu’on y lit Le petit Dauphinois), où l’on nous avait cantonnés après l’armistice ». Alors, « il désirait la mort » : « nous étions quelques-uns à la désirer. Nous ne parvenions à voir devant nous rien qu’un abîme fétide. Comment y vivre ? »

Pendant les repas pris au mess des officiers, les discussions sont animées.

« Notre pauvre vieux brigand de commandant, conseiller général du Gard (et radical bon teint, soutien fidèle du Maréchal), présidait ces joutes », auxquelles trois officiers, dont Vercors, refusent de participer, préférant se taire, par décence ou désespoir. « Ce mess était à l’image de ce pays, où seuls les lâches, les malins et les méchants allaient continuer de pérorer ; où les autres n’auraient, pour protester, que leur silence ».

 

 

 

25 mars 2011

Frappe

 

 

Ce mot, dérivé du verbe frapper, est attesté au XIIe siècle, mais il n’entre dans les dictionnaires qu’à partir de 1690 (Furetière, Dictionnaire universel) : « terme des monnaies, qui se dit de la marque qu’on imprime sur les espèces avec un marteau » (exemple : « la fausseté des monnaies est souvent connue à la frappe ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1762, et dans le même sens singulier que celui que glose Furetière : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie », y ajoutant en 1798 et 1835 le sens en usage dans l’imprimerie : « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie ». Trois sens sont distingués par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et par les académiciens après lui : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie et sur les médailles » ; « la transformation d’une certaine quantité de métal en monnaie » ; « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d'imprimerie ».

Aucun de ces lexicographes ne recense les emplois qui font fureur actuellement dans les médias au sujet du bombardement à distance de sites militaires en Libye : « un week-end de frappes en Libye ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent les emplois de frappe en dactylographie (« fait ou manière de taper à la machine à écrire »), en informatique (frappe en lacet), en fonderie (« opération de fabrication des monnaies et médailles; empreinte du poinçon sur la matrice »), en imprimerie (« assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie »), en musique (« action de frapper un instrument de musique à percussion ou la touche d’un instrument de musique à clavier ; qualité du son produit par cette action »), en technologie (« pression de la platine ou du cylindre d’une presse à imprimer sur une forme »), dans les sports (football et boxe : « puissance du coup de poing que décoche le boxeur »).

 

Quel cheminement sémantique a conduit frappe de la fabrication des monnaies à la destruction à distance de chars ou de DCA ? Il semble que l’origine en soit l’emploi de frappe dans le vocabulaire de la boxe : « puissance du coup de poing ». Cette extension hors de la boxe et des sports a commencé lorsqu’il s’est agi de nommer la fabrication à des fins militaires de la bombe atomique. La force de dissuasion (elle ne doit pas servir, mais dissuader tout ennemi d’attaquer) a été nommée métaphoriquement force de frappe : « capacité d’intimidation et de défense que procure à un État la possession d’armes nucléaires à long rayon d’action, pouvant infliger à tout agresseur éventuel des destructions massives (on dit dans le même sens force de frappe ou force nucléaire stratégique) » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Les frappes aériennes, c’est-à-dire les missiles, qu’ils soient ou non de croisière, lancés d’avions volant à haute altitude ou de navires de guerres, s’apparentent à un violent coup de poing.

Il y a pourtant au moins deux différences entre les frappes aériennes et la force de frappe ou de dissuasion. Il était entendu que l’on ne se servirait pas de la seconde (et de fait, depuis soixante ans, elle n’a pas servi), alors que les premières sont utilisées à tout bout de champ : Serbie, Afghanistan, Libye. Qui sera la prochaine cible ? Un missile est censé mettre la Libye (et d’autres pays) K.O., comme un violent coup de poing. La seule incertitude porte sur le terme (quand surviendra le K.O. ?) et sur d’éventuels « dégâts collatéraux ». La force de frappe (nucléaire) est censée interdire toute riposte ; il n’en va pas de même des frappes aériennes, qui peuvent appeler des frappes en retour ou des vengeances aveugles.

 

22 mars 2011

Coalition

 

 

Un premier coalition dérive du participe passé du verbe latin coalescere au sens de « se lier, se développer » et au figuré, « se réunir, se fondre, se coaliser, se réconcilier » ; un second est emprunté à l’anglais coalition (emprunté lui-même au latin du Moyen Age) ayant le sens politique de « réunion de partis ». Le premier est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de « union de substances différentes » ; l’autre est attesté au XVIIIe siècle à propos de l’Angleterre au sens de « réunion de partis opposés », mélange de « whigs et de tories ».

Coalition est relevé dans les dictionnaires à compter de la fin du XVIIIe siècle (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Seul le sens anglais est défini : « confédération, réunion de deux partis opposés ». Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il relève les deux sens de coalition, que les académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : « il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances » et « il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances ».

Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens « physique » disparaît (relevé comme vieux dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994 : « agrégation de plusieurs substances »), remplacé par le sens social : « il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État », comme dans coalition d’ouvriers (« les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire », « punir les chefs ou moteurs d’une coalition »), sens que Littré expose à son tour (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : « dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange » ; de même les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : « il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange » (« entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages », Trésor de la langue française, 1971-94). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours en publication), le mentionnent comme vieilli (« entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange »). Il est vrai que « la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864 ».

Il est un autre sens, à la fois politique et « historique », apparu lors des guerres contre Napoléon, que les académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens « réunion de différents partis » : la « ligue de plusieurs puissances », comme dans cet exemple de la huitième édition (1935) : « la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon ». Littré relève ce sens, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens « réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun ». Il est illustré par «  la coalition des puissances contre la France » et « dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838 ». Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : « union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun » comme dans l’exemple : « la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France » (Bainville, 1924).

            Quand coalition est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, les revendications sociales ne sont que la guerre continuée par d’autres moyens. Pendant deux ou trois siècles, c’est contre la France que se liguaient (cf. la « Ligue d’Augsbourg »), puis se coalisaient les nations européennes. Aussi le nom coalition avait-il dans les dictionnaires un sens défavorable, qu’il s’appliquât à l’union de pays étrangers contre la France ou à l’union de corporations cupides contre l’intérêt général (« dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État »). Il semble que cette époque soit close. Désormais, la France se ligue avec d’autres Etats contre tel ou tel régime ou pays. Certes, objectera-t-on, c’est pour une bonne cause. Peut-être, mais seul l’avenir dira si la cause était bonne ou haïssable. Le fait est que quelque chose a changé et que, jadis cible de coalitions hétérogènes, la France est désormais à la tête ou tout près de la tête pensante de coalitions encore plus hétérogènes et plus divisées que celles qu’elle affrontait dans le passé.

 

 

19 mars 2011

Débats sur l'orthographe

 

 

Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. De ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.  

Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. La typographie et l’écriture de la langue n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.

L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.

            L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

 

 

16 mars 2011

Nucléaire

 

            Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif en botanique ou en physique (énergie, centrale nucléaire) ou comme nom commun (le nucléaire), est récent, bien qu’il soit formé à partir d’une base latine, nucleus « noyau », nucleus étant un diminutif de nux « noix ». Il est attesté pour la première fois en 1840 comme terme de botanique et en 1857 comme terme de biologie : « relatif au noyau de la cellule ». Il est enregistré en 1842 par Barré dans le Complément du DAF : « adjectif des deux genres (botanique), qui a rapport au noyau ou à son contenu », définition que Littré reprend textuellement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). .

            C’est en 1919 qu’il est employé comme terme de physique et de chimie après les découvertes du radium. Dès lors, les emplois sont en rapport avec les recherches sur l’atome et avec  les applications industrielles qui en sont faites, comme l’atteste l’assez long article du Trésor de la langue française (1971-94) : « relatif au noyau de l’atome » ; « énergie nucléaire, énergie dégagée par la fission du noyau d’atomes lourds ou la fusion de noyaux d’éléments légers » ; « emploi substantif masculin, le nucléaire : l’énergie nucléaire ; l’ensemble de ses utilisations » ; « qui se rapporte à l’énergie nucléaire, à sa production, à son utilisation » ; « qui concerne l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire » ; « médecine nucléaire, utilisation de produits radioactifs dans l’exploration du corps humain ».

            Le mot est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication depuis 1994. C’est la première fois qu’il apparaît dans ce dictionnaire. L’article est relativement long, ce qui témoigne du succès du mot. Trois acceptions sont distinguées : « (biologie) qui se rapporte au noyau d’une cellule » : « (physique) qui se rapporte au noyau de l’atome » (physique nucléaire, fission nucléaire, fusion nucléaire, énergie nucléaire, le nucléaire civil, le nucléaire stratégique, centrale nucléaire, arme nucléaire, guerre nucléaire, essai nucléaire, puissance nucléaire) ; « (sociologie) famille nucléaire, famille constituée autour du noyau parental et composée des parents et de leurs enfants ».

Qu'un mot aussi récent et la chose qu'il désigne suscitent autant de peurs incontrôlées et irrationnelles (l'extraction du charbon entraîne des milliers de morts chaque année sans que cette activité soit tenue pour diabolique) peut se comprendre, tout au moins chez les personnes qui habitent près des centrales nucléaires. Dans le cas d'individus qui se trouvent à des milliers de kilomètres de toute centrale et qui sont Bac + 5 ou + 15, "instruits", sciencieux "éclairés", diplômés en sociologie, ces peurs sont assez peu compréhensibles, à moins qu'elles ne soient destinées à attiser les angoisses millénaristes et à ressusciter les terreurs de l'an mil. C'est que ces toutes petites "réalités" que sont le noyau, la cellule, l'atome et que l'on ne voit pas à l'oeil nu sont, du moins dans l'esprit des terrifiés de l'an deux mil, les suppôts de Satan ou les inventions du Malin.   

 

            Face à la tragédie qui s’abat sur eux, les Japonais, qui sont conscients depuis toujours de vivre non pas under the volcano, comme dans ce roman surfait de Lowry, mais sur des volcans en activité, et qui s’en sont fait une raison, font preuve collectivement d’une dignité exemplaire. On aimerait qu’il en fût de même en France. Or, quarante-huit heures après le séisme de magnitude 9, alors que l’on apprenait que le raz de marée consécutif à ce séisme avait fait au moins dix mille morts et détruit toutes les villes de la côte Nord Est du pays, et que ce raz de marée avait endommagé les systèmes de refroidissement des réacteurs arrêtés d’une centrale nucléaire, ce qui pourrait entraîner une fusion du combustible, des politiciens français et allemands sans scrupules, les Mamère, Duflot, Cohn-Bendit, Joly (pas jolie la Joly), Lepage, Aubry, Villepin, etc. en ont profité pour faire leur propagande sur le dos des malheureux Japonais. Pourquoi pas un référendum contre les raz de marée ? Et contre les tremblements de la terre ? Ils seraient sûrs d’obtenir des résultats de tyranneaux africains. Pas de compassion, pas de solidarité, on surfe sur la tragédie d’un pays pour engranger le plus de suffrages possible. Il est vrai que ces politiciens sont des professeurs de vertuisme et des prescripteurs de moraline – en bref, de vrais tartuffes. Dans les années 1930, un Juif était-il mêlé à une escroquerie nationale, tous les Juifs étaient montrés du doigt. En 2011, rien n’a changé. Les vautours ont trouvé des charognes à ronger ; ils ont posé leurs dents dessus ; ils ne lâcheront rien, tant qu’ils n’auront pas nettoyé les carcasses.

13 mars 2011

Raz de marée

 

 

            Tsunami est un emprunt au japonais, langue dans laquelle il signifie « vague d’océan ». Il est attesté d’abord en anglais à la fin du XIXe siècle et en français en 1927. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Littré (DLF, 1863-77). En revanche, une entrée y est consacrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme terme propre aux « sciences de la terre », défini ainsi, en des termes encyclopédiques qui décrivent assez bien le phénomène, du moins tel que nous l’observons, quand il est filmé et montré sur les écrans de télévision ou de PC : « onde océanique solitaire, immense vague ayant pour origine un tremblement de terre, une éruption volcanique sous-marine ou la chute dans la mer de grands pans de falaises ou de glaciers, et provoquant de graves dégâts quand elle déferle sur une côte ». Le synonyme en est raz de marée, lequel a été écrit ras, sans doute à la suite de la confusion avec cet adjectif (table rase) et nom, qui est aussi adverbe (couper ras) et préposition (« au ras de »). Pour Littré, c’est un emprunt au bas breton raz, comme dans Pointe du Raz, au sens de « courant très violent, remous ». Pour les lexicographes du TLF, c’est un emprunt à l’ancienne langue de Scandinavie (« le vieux nordique »), ras, « courant », alors que le mot breton raz est emprunté au français. 

            Au sens de « courant violent », raz, écrit ras, est attesté à la fin du XIVe siècle. Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, fin du XIXe siècle) le définit ainsi : « courant violent dans un canal étroit qui fait communiquer deux mers », et il l’illustre de ces deux exemples éloquents : « ils connaissaient les entrées des havres étrangers, les raz, les détroits, les lieux qu'il fallait détourner » ; « de là je rencontrai les périlleux rochers, les ras et les détroits des Sirènes ». Ce sens est relevé par de nombreux auteurs de dictionnaires ou d’encyclopédies, les académiciens (DAF, 1835, 1879, 1932-35) : « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; Barré (1842, Complément du DAF) : « Courant de mer très violent dans un passage étroit » ; Littré (DLF, 1863-77) : « nom donné à deux courants très violents dans un passage très étroit, l’un à la pointe du Raz, l’autre dans la Manche, entre le cap La Hague et l’île d’Aurigny, et dit Raz Blanchard, et, par extension, à tout courant rapide qui se fait sentir dans un canal, entre deux terres rapprochées, dans un détroit où se fait le déversement d’une mer dans une autre » ; Larousse (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle) ; les lexicographes du TLF (1971-94) : « courant marin très violent qui se manifeste dans un passage resserré » et « par métonymie, passage étroit où ces courants se font sentir ».

            C’est en 1835, dans la sixième édition du DAF, que le mot composé raz de marée, aujourd’hui de plus en plus souvent concurrencé par tsunami, est enregistré pour la première fois. De toute évidence, les académiciens n’ont jamais vu de raz de marée, mot qu’ils écrivent ras de marée, qu’ils confondent avec le phénomène marin assez commun du « courant violent », comme l’atteste la définition : « bouillonnement occasionné, en quelque endroit de la mer, par la rencontre de deux marées, de deux courants opposés ». Seul l’exemple les ras de marée sont quelquefois très dangereux est à peu près exact, c’est-à-dire conforme à la réalité du phénomène. Il faut attendre Littré pour que le raz de marée soit nettement distingué des courants violents : « raz de marée, soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause est encore inexpliquée, mais qu’on attribue à des volcans sous-marins ; il porte en un instant les vagues sur la terre, à la hauteur de plusieurs mètres, tellement que des villes entières en ont été submergées ». Un extrait de La Revue des Deux-Mondes illustre cette définition (1854) : « de vraies cataractes qui couvrent la plaine à une immense distance, en engloutissant les hommes et les animaux et en rasant au niveau du sol toutes les habitations, tous les travaux agricoles ; ces raz de marées ont paru tellement étonnants, qu’on les a souvent attribués au mouvement que les tremblements de terre impriment au fond de la mer ». Dés lors, les choses sont relativement claires dans l’esprit des auteurs de dictionnaires, qui distinguent avec soin les simples raz des raz de marée : « soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause n’est pas connue et qui porte subitement les vagues sur la terre à une hauteur de plusieurs mètres » (DAF, 1879, 1932-35), les raz étant le « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; et « énorme vague isolée, généralement d’origine sismique, qui déferle violemment sur la côte » (TLF).

            Le fait est que les Européens, tout savants qu’ils aient été, ont mal compris les raz de marée et leurs causes, même Pierre Larousse, bien qu’il se fût entouré de nombreux savants pour rédiger son Grand Dictionnaire du XIXe siècle. Certes, il note que raz de marée est un terme impropre, « puisqu’il ne paraît avoir aucun rapport avec le mouvement du flux et du reflux » (la marée). Il les situe dans les « mers tropicales » - ce qui est inexact, puisque le dernier raz de marée s’est produit sur les côtes Nord Est du Japon qui n’ont rien de « tropical » ; il en attribue la cause à quelque « perturbation atmosphérique » ; et s’il en décrit assez justement les effets (une vague gigantesque qui détruit tout sur la côte), il en exagère la durée : une semaine, parfois davantage. Pierre Larousse, le positiviste arrogant et hautain, porte la science, la connaissance, les faits, le savoir en sautoir, en particulier dans la lutte qu’il mène contre le christianisme. Que dis-je, il est la science. Pourtant, sur un très grand nombre de questions, dont les raz de marée, sa science – toujours de seconde ou de tierce main – est bien inférieure à la connaissance que peut en avoir le téléspectateur lambda d’aujourd’hui.

10 mars 2011

Médias collabos ?

 

 

Au sujet de l'Egypte, les médias, quand, par hasard, ils évoquent les faits et ne s'abandonnent pas à leurs fantasmes de démocratisation par enchantement, parlent de "heurts" entre coptes et musulmans ou bien d'affrontements confessionnels. Les lecteurs ou les auditeurs qui ne croient pas aux contes de fées savent de quoi il retourne : églises incendiées, attentats devant les églises, chasse à l'homme (l'homme, celui de "ecce homo"), c'est-à-dire chasse au chrétien avec couteaux, gourdins, armes à feu, cocktail Molotov, incendie de biens et mort d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards - tous chrétiens bien entendu : en bref, ratonnades et pogroms. Mais il est interdit aux journaleux et journaleuses, même à ceux et à celles qui sont motivés et motivées, de raconter avec des mots justes ce qui se passe. Il est vrai qu'en Egypte, les chrétiens ont violé un interdit. Haram, ils ont manifesté dans les rues en montrant une croix - crime impardonnable et qui ne leur est pas pardonné, puisqu'ils ne sont tolérés dans leur propre pays et par les envahisseurs (aidés de collabos) qu'à la condition qu'ils se cachent, se terrent, se taisent, restent invisibles et silencieux. 

Pour donner une idée précise de l'esprit collabo des médias, voici une analyse de trois articles "de fond" publiés dans l'édition du 18 février 2006 du quotidien Libération et dans lesquels est "expliqué" d'une manière insensée et délirante le meurtre d'Ilan Halimi : "expliquer" dans Libération, c'est nier.   

 

 

 

Retour sur le meurtre d’Ilan Halimi

Un jeune homme a été séquestré pendant trois semaines et torturé à mort à Bagneux, dans la banlieue Est de Paris, à quelques pas de la « Ville Lumière », au tout début du XXIe siècle, soixante ans après les horreurs sans nom de la deuxième guerre mondiale. Ce jeune homme est juif ; ses tueurs, au nombre de dix ou plus, sont africains, arabes, musulmans. Les citoyens attendaient que, dans les journaux qui bénéficient des aides de l’Etat au titre du soutien à la liberté de la presse ou à la diversité d’opinion, les faits établis soient exposés le plus objectivement possible, tels qu’ils se sont produits ou sont censés s’être produits, sans parti pris, sans haine, sans retenue ni censure, et que, dans un second temps, ces faits soient replacés dans la ville ou la cité où ils ont été commis, puis mis en relation avec le milieu social d’où sont issus les criminels et avec le sinistre esprit du temps. Dans n’importe quel pays démocratique, les journalistes auraient cherché à établir qui étaient les locataires de l’appartement où les séances de torture ont eu lieu, qui étaient les voisins, pourquoi ils n’ont pas alerté la police quand ils ont entendu des cris, s’ils étaient ou non complices, etc. et pourquoi ce crime a été commis à Bagneux, ville communiste, plutôt qu’à Neuilly ou ailleurs. Depuis plus de vingt ans, les jeunes issus de l’immigration sont gavés au lait de l’antiracisme d’Etat libellé Mitterrand SOS Racisme, LDH et MRAP. Depuis x années, il est répété partout que les différences brassées enrichissent la France, que l’Autre est beau, bon, bien, que la société ouverte est multiculturelle ou métissée. A quoi ont servi ces sermons ? La mise à mort d’un Juif fournissait l’occasion de s’interroger sur l’antiracisme. Pacotille ? Ou bien antiracisme n’est-il que la haine vouée, non aux racistes, mais aux individus accusés d’appartenir à une sale race ou à une race inférieure ?

L’hypothèse du crime raciste est évoquée par la famille et les proches de la victime. La presse y fait allusion avec un tel luxe de précautions que l’hypothèse, à peine évoquée, est écartée. Le seul journal qui suive une autre voie est Libération. Dans l’édition du 18 février 2006, trois articles de fond sont consacrés à ce meurtre. Aucun n’évoque le racisme, ni le fait que la victime soit juif et que le chef du gang soit musulman. Ce qui sous-tend ces articles, c’est la mise en place d’une stratégie de dénégation qui se déroule en deux grandes étapes : d’abord disculper, ensuite accuser. Les auteurs de ce crime sont innocents, étant bons de nature ; les coupables sont l’école, la société, la misère, la police et, évidemment, l’abominable Ministre Sarkozy. Entrons dans les détails.  

 

 

Disculper les auteurs du crime

Un premier article est consacré aux bandes. L’auteur en est le sociologue de service, doctorant ès bandes. Quel rapport entre les bandes et la mise à mort d’un Juif ? Aucun. Le doctorant ès bandes se nomme Mohammed. Il a sans doute des lumières sur la haine que les musulmans vouent aux Juifs : il ne le montre pas. Etant doctorant ès bandes, il lit Le Coran, il feuillette la presse islamique, il écoute les media arabes. Il n’est ni sourd, ni aveugle. Il connaît son monde. Mais l’hypothèse de la haine islamique vouée aux Juifs ne lui vient pas à l’esprit. Il fait dans l’empathie. Il prend le parti des bandes. Il fut un temps où les sociologues se piquaient d’objectivité au point d’imposer que soit « objectivé le sujet de l’objectivation » (id est le sociologue). Rien dans l’article n’a de rapport avec le crime. Il est question de « quartiers populaires » (euphémisme pour quartiers islamisés), de « pôles de sociabilité » (torturer un jeune juif, c’est faire preuve de « sociabilité »), « d’une logique de contestation » (torturer à mort un Juif, c’est refaire mai 68), de la « pratique de la séquestration ancienne et fréquente » (en terre d’islam sans doute, mais en France ?), du ravisseur comme une victime (« ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »), « de personnes qui n’étaient pas fiables dans l’affaire de Bagneux » (mauvais tortionnaires sans doute). Si Libération avait voulu justifier le crime, il ne s’y serait pas pris autrement.

Le sommet de la dénégation est atteint dans le deuxième article, dont voici le titre : « C’est pas possible, c’est pas ici que ça s’est passé » (ça s’est donc passé sur la Lune) ; « les habitants de la cité du Tertre, habitués aux petits trafics, disent ne pas connaître la bande » ; « d’autres rigolent en entendant parler des barbares » (se réjouissent-ils qu’un Juif a été torturé à mort ?) ; « ici, il y a des petits trucs », dit une « petite sœur » à propos du shit, « mais pas ça » ; « elle sursaute en entendant l’identité du chef présumé » (la « petite sœur », nous l’avons compris, est une coreligionnaire) ; « une dame (sa religion ? son nom ?) dit avoir reconnu sa photo à la télé : « Je l’ai vu grandir ici, les jeunes, je les vois, je leur parle, ils sont adorables », explique-t-elle, incrédule » (cf. la phrase ci-dessus « ils disent ne pas connaître la bande ») ; « le nom du chef de bande présumé est un «  mélange d’africain et d’arabe qui fait chelou » (au lieu « d’arabe », il veut dire « musulman »), s’étonne Abdel, 20 ans, devant un ordinateur du centre social » (le « centre social » sert-il à former des négationnistes ?).

La « cité » où a eu lieu le meurtre est « métissée ». Il faut comprendre qu’elle est habitée par des arabes ou des noirs. Elle est donc belle, parfaite, conforme à l’idéal antiraciste. Le crime ne peut pas avoir eu lieu dans l’utopie. « Dans cette banlieue PC, on a multiplié les initiatives depuis vingt ans » ; « il y a eu des idées, des projets, mais il a manqué la volonté d’aller jusqu’au bout et l’argent pour le faire, raconte une ancienne élue » ; « c’est ici qu’on a inventé les médiateurs dans les bus RATP » (sont-ce ces médiateurs qui enseignent à mettre à mort les Juifs ?) ; « on a même fait la première liste dissidente aux municipales de 2001 avec des quotas colorés : un candidat sur six issu de l’étranger » ; « pour la jeune génération, il y a le barrage de la couleur de la peau, celui du nom ».  Partout où ils ont exercé le pouvoir, les communistes ont attisé les haines raciales, multiplié les massacres de peuples minoritaires, exterminé des populations entières. A Bagneux, ils sont blancs, innocents, sans tache. Progressistes, ils ne peuvent en rien être mêlés de près ou de loin à un crime raciste aussi sordide. Libération les exonère de toute responsabilité dans l’exacerbation des haines raciales qui mettent en péril la paix civile.

 

 

Désigner les vrais coupables

            Pourtant, puisque les jeunes sont innocents, que les bandes sont des instances de sociabilité, que la cité métissée est parfaite, que les communistes sont l’avant-garde du progrès social et que, malgré tout cela, la mise à mort d’un Juif a quand même eu lieu, il faut trouver les vrais coupables. Libération n’a pas eu besoin de les chercher, il les a trouvés dans la théorie léniniste : c’est la société.  

Pour le doctorant ès bandes, le coupable est tantôt les « difficultés d’insertion » (ce qui est une manière de nommer la société française), tantôt « les échecs scolaires » (c’est la faute de l’école), tantôt l’impossibilité de « se projeter dans l’avenir » (c’est la faute à la France), tantôt la victime (« les enlèvements, ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »).  A Bagneux, il n’y a « pas de tensions entre communautés (s’ils sont tous musulmans, la communauté est une), mais des difficultés sociales partagées » ; « au sud de Paris, Bagneux la communiste ­ entre Sceaux et Bourg-la-Reine les bourgeoises ­ est l’une des communes les moins bien loties des Hauts-de-Seine » (c’est de la faute des bourgeois, si, à Bagneux, un Juif est torturé à mort) ; « on est Zru et Zus (zone de rénovation urbaine et zone urbaine sensible), avec 12,5 % de chômage, à la cité du Tertre, le quotient familial est le plus bas du département », lâche Louis, un associatif (comprendre : il est membre du PC ou de la LCR) » ; « si les gens deviennent voyous, c’est qu’ils sont acculés à la misère, lance-t-elle » : autrement dit, si les nazis ont exterminé six millions de Juifs, c’est la misère qui les y a acculés. Parfois, la vérité nue sort de l’inconscient. Voici ce que dit la militante PC de service : « je leur dis « faut oser » mais il y a ce barrage qu’ils se construisent dans la tête ». Les tortionnaires ont mis en application ses conseils : ils ont osé et ils ont même fait sauter tout barrage.  

Le principal coupable est nommé. C’est Sarkozy. La preuve, c’est qu’il utilise ce crime pour se faire de la pub : « une stratégie policière à hauts risques » ; « la forte médiatisation des faits divers (alors que, dans les media, le martyre d’Ilan est gommé par un canard mort de la grippe aviaire ou le moustique de la Réunion) vient appuyer la politique sécuritaire du gouvernement » ; « la stratégie de communication mise en œuvre par la police et la justice frappe par son ampleur dans un fait divers certes effroyable mais ne mettant pas en jeu l’intérêt de l’Etat, comme par exemple des affaires de terrorisme » ; « depuis plusieurs semaines, les autorités ont sauté sur plusieurs faits divers pour stigmatiser ce profil de délinquants » ; « ce n’est pas un hasard, lancé depuis le premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau en 2003, le chantier de la prévention de la délinquance arrive à son terme » ; « le 20 janvier s’est tenu le premier Conseil interministériel de la prévention de la délinquance, et un projet de loi de 131 articles pourrait être présenté en Conseil des ministres fin février » ; « toute justification par le réel des mesures prévues par ce plan est donc bonne à rappeler » ; « alors, depuis la crise des banlieues, à l'automne, le ministre de l’Intérieur rabâche son souhait de voir réformée l'ordonnance du 2 février 1945 sur la délinquance des mineurs » ; « et, en début de semaine, il s’est déclaré favorable à ce que les statistiques de la police intègrent le critère ethnique »…

Sarkozy est d’autant plus coupable que, depuis trois ans, il est coupable des mêmes errements. Il ne cesse de récidiver : « en évoquant, dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, les deux adolescents de Clichy-sous-Bois, « une tentative de cambriolage » inexistante, et en niant toute « course-poursuite » entre les jeunes et les policiers, Nicolas Sarkozy a attisé la colère » ; « peu après, alors que le ministre martelait l’influence des « bandes mafieuses » dans les violences urbaines, un rapport des RG contredisait Sarkozy en démentant « la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé » ; « début janvier, nouvelle approximation de la place Beauvau à l’occasion des violences commises dans le TER Nice-Lyon » ; « dans l’urgence, Sarkozy évoque des « tentatives de viol » pour ce qui se révélera être un attouchement » ; « le ministre de l'Intérieur a ensuite admis avoir exagéré la portée de l'événement » ; « mais l’image d’une centaine de jeunes saccageant un train et détroussant ses voyageurs s’est imprimée dans les esprits ».

 

Nous avons bien compris le message de Libération : si un jeune Juif est torturé à mort en France, c’est ou bien une fausse nouvelle, ou bien un fait sans importance, ou bien c’est Sarkozy qui a fait le coup. Devant cet amas de saloperies, il ne faut pas hésiter à employer les mots qui fâchent : Libération ne signifie plus que « collaboration ».

 

 

07 mars 2011

Croisade

 

Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.

            Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.  

            Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes.  Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.

            Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».

 

01 mars 2011

Diplomatie

 

 

 

Diplomatie est un mot relativement récent dans l’histoire de la langue française. Dérivé du nom diplomatique, « science qui a pour objet l’étude des diplômes », c’est-à-dire des « pièces officielles émanant d’une autorité souveraine et établissant un droit » (Trésor de la langue française, 1971-94), il est attesté pour la première fois en 1790, pendant la Révolution, comme des centaines d’autres mots qui sont alors entrés dans la langue : vandalisme, terrorisme, terroriser, nationalisme, bureaucratie, etc. Ce mot sent fort la modernité. Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), il a un seul et unique sens : « science des rapports, des intérêts de puissance à puissance ». Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de ce même dictionnaire, l’entrée diplomatie, relativement longue, comprend, non pas une, mais six acceptions : « connaissance des règles, des traditions et des usages qui régissent les rapports entre les États ; art de concilier leurs intérêts respectifs » ; « pratique de ces rapports entre États ; représentation de ces intérêts dont les ministres, les ambassadeurs, etc., ont la charge » ; « le corps des diplomates » ; « la carrière diplomatique ; le métier, la profession de diplomate » ; « politique extérieure d’un pays » ; « figuré, adresse, finesse que l’on apporte dans la conduite d’une affaire » (user de diplomatie ; que de diplomatie dépensée en pure perte !).

L’histoire de ce mot, au cours des deux derniers siècles, est donc l’histoire de son extension graduelle à différentes réalités : en 1835 (DAF, sixième édition), à la « science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des États et des souverains entre eux », s’ajoutent ces deux autres sens : « il se dit aussi, collectivement, de ces rapports et de ces intérêts mêmes, ainsi que des ministres, des ambassadeurs, etc., qui les règlent, qui les traitent », auxquels Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77)  ajoute celui-ci : « figuré, manèges dans la vie privée comparés à ceux des diplomates » et les académiciens (DAF, 1932-35) cet autre : « il se dit aussi de la carrière diplomatique ».

Il semble que, du moins si l’on en croit les gazettes qui publient des points de vue de diplomates qui cachent leur identité derrière des noms collectifs plaisants « Marly », « Rostand » (lequel ? le biologiste ou l’auteur de l’Aiglon ?), « Albert Camus » (prendre le nom d’un professeur de vertu, ça vous pose des diplomates, dont on pensait naïvement qu’ils ne tenaient compte que des rapports de force ou des « intérêts de puissance à puissance »), la diplomatie de la France serait à l’agonie – non pas la science des relations internationales, ni la carrière ou la fonction de diplomate, ni le corps diplomatique (encore que…), mais sa « politique extérieure ». Faut-il s’en étonner ? Non, bien entendu. Depuis trois ou quatre ans, et sans doute plus, l’Union européenne a décidé d’assumer elle-même les politiques extérieures des pays membres et de confier la conception de cette politique à un super ministre qui se nomme en ce moment Mme Ashton. La diplomatie européenne étouffe peu à peu la diplomatie de la France. Les pétitionnaires des groupes Marly, Rostand, Camus le savent et, plutôt que de s’en prendre aux lampistes, ils devraient cibler les responsables de cet état de choses.  

 

25 février 2011

Directive

 

 

L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle.  Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».

Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !),  ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.

Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».

Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.

Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).

Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944,  un oukase du Reich pour une loi de la République.

 

 

23 février 2011

Dépendance

 

 

Il n’y a rien de moins étrange que le très récent succès de ce mot : que dis-je succès ? triomphe convient mieux. La France est, dit-on, indépendante (mais de quoi ?) ; les Français sont autonomes ; à peine âgés de quinze ans, ils rêvent de s’arracher à toute détermination ou contrainte ; etc. Et si le triomphe de dépendance disait exactement le contraire ? Et s’il éclairait ce que la France devient ou est devenue sans que les citoyens en aient conscience ? Et l’indépendance invoquée à tout instant et déclinée avec l’autonomie, l’autogestion, la liberté, etc. n’était qu’un leurre ou un mirage ?

Le mot, dérivé de dépendant, est attesté depuis la seconde moitié du XIVe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires depuis Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est un terme de droit féodal : « chose qui relève et qui dépend d’une autre » (Richelet), définition qui est illustrée de cet exemple : « la Bresse est des premières dépendances de la Couronne », tandis que la « matrice » de ce nom, à savoir le participe présent dépendant, a pour sens, selon Richelet, « qui relève d’un autre », comme dans ces deux emplois : « fief dépendant » et « être dépendant de quelqu’un ». C’est ainsi que le mot est glosé dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : (de 1694 à 1798) « subordination, sujétion » (les sujets sont dans la dépendance de leurs souverains), « il se dit aussi des terres qui relèvent d’une autre » (cette terre est de la dépendance de la mienne), « il veut dire aussi ce qui fait partie d’un bien, d’une terre, d’un héritage » (il lui a vendu sa terre avec toutes ses dépendances). La disparition de l’Ancien Régime fait du sens « féodal » le vestige d’un passé révolu : (DAF, sixième édition, 1835) « il se disait particulièrement, dans la jurisprudence féodale, en parlant des terres qui relevaient, qui dépendaient d’une autre terre, d’un seigneur ». Cette liberté nouvelle favorise l’emploi du mot dans un sens étendu se rapportant non plus au droit, mais à des réalités abstraites : (1835) « il se dit encore, par extension, des rapports qui lient certaines choses, certains êtres, et qui les rendent nécessaires les uns aux autres » (l’étroite dépendance qui unit toutes nos facultés ; la secrète dépendance que Dieu paraît avoir voulu établir entre tous les êtres), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « sorte de rapport qui fait qu’une chose dépend d’une autre ». Pendant plusieurs siècles, la définition de dépendance est restée stable, puisque l’on retrouve dans le Trésor de la langue française (1971-94) les sens établis par les lexicographes des siècles antérieurs : « Fait d’être sous l’autorité, sous l’influence de quelqu’un », « fait d’être lié organiquement ou fonctionnellement à un ensemble ou à un élément d'un ensemble », « installation dépendant d’une terre, d’une maison », et « avec l’idée dominante de causalité, fait d’être conditionné, d’être déterminé par quelque chose ».

En réalité, c’est au cours des trois ou quatre dernières décennies que dépendance s’est enrichi de nouveaux sens, enregistrés dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, et qui apparaissent, non dans la définition « fait pour une personne ou un groupe de personnes de dépendre de quelqu’un d’autre ou de quelque chose ; sujétion », mais dans les exemples qui l’illustrent : « l’état de dépendance d’un malade, d’un invalide, son incapacité à accomplir seul les actes de la vie quotidienne » ; et surtout dans le sens pathologique suivant : « asservissement à un produit nocif, à une drogue, dont l’absorption répétée a créé un besoin impérieux » (l’abus du tabac, de l’alcool finit par créer un état de dépendance ; l’état de manque révèle la dépendance du toxicomane). Jadis, les vieillards grabataires étaient à la charge de leur famille. Il est vrai qu’ils n’étaient pas très nombreux. Aujourd’hui, leur nombre croît à grande vitesse et la charge qu’ils représentent est de plus en plus lourde pour les ayants-droit, lesquels s’en débarrassent en les confiant aux autres, nommés pour l’occasion société. La dépendance relevait de la condition humaine et de la morale naturelle ; elle devient un problème sociétal, donc politique. Quant à l’emploi pathologique de dépendance, il dévoile encore plus crûment que la gérontologie, ce qu’est devenue la France : quelque chose de malade, qui a perdu son indépendance sociale, économique et politique et dont le destin pathétique est mimé par ceux qui s’assujettissent aux drogues, persuadés que la dépendance sans fin compensera l’indépendance envolée.

 

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21 février 2011

Joyeusetés de la "révolution arabe"




Tunisie.
Un malheureux a été retrouvé au petit matin la gorge tranchée. Cela ne s'est pas passé dans le bled, loin des villes, dans un village reculé, habité par des sauvages, mais tout à côté de Tunis, dans une banlieue chic. Tunis est une capitale. L'égorgé n'est plus. Il était Polonais. Il n'était pas musulman, sinon il serait toujours vivant, mais catholique, pour son malheur; et la loi d'Allah lui a été appliquée. Au même moment, semble-t-il, et tout à côté, dans cette même capitale, des immeubles qui sont censés abriter des "maisons closes" ont été vandalisés et incendiés... Un peu plus au sud, c'est une synagogue qui est visée et des Juifs, s'il en reste, qui sont menacés. C'est la "révolution arabe", dont les médias de France chantent les louanges sur tous les tons. On était en droit attendre que les "révolutionnaires" tunisiens protestassent contre cet égorgement en chantant l'hymne des islamogauchistes de France : "tous ensemble, tous ensemble, tous..." Une protestation a bien eu lieu devant l'Ambassade de France et contre l'Ambassadeur. L'Ambassadeur est étranger comme le prêtre polonais égorgé. Etranger, on lui hurle "dégage", "casse-toi pauvre boillon". Des menaces ? Un dernier avertissement ? La valise, sinon le cercueil ? 

 

Tunisie, toujours. Avec la prétendue "révolution arabe" a commencé, hurlent en choeur les médias "français", une ère nouvelle, faite de bonheur, de prospérité, de règne du droit, de justice, d'égalité, etc. Plus de cinq mille Tunisiens en ont profité pour faire leur révolution, en votant avec leurs pieds ou, mieux, à la rame, à cent ou deux cents ou plus par barquasse de pêche - chalutiers près de partir à la réforme. Ce qui se dit, c'est que le passage a coûté mille euros. Deux cents passagers payant mille euros chacun, voilà qui fait deux cent mille euros dans la poche d'une famille de "pauvres pêcheurs" (il faut verser des larmes sur leur sort), qui se sont, à la faveur de la Révolution, reconvertis dans la traite. La "traite", voilà un grand mot : disons dans l'invasion de territoires ennemis ou dans le Grand Débarquement. Tout cet argent, c'est un bon investissement. Un Tunisien, soi-disant malheureux, exploité, pauvre, investit deux mille euros dans un passage et un voyage en Italie, parce qu'il escompte par le pillage ou le détournement de fonds se faire rembourser cet investissement au décuple ou au centuple par l'Etat français.

 

Minya, Egypte. Minya est une grande ville qui se trouve à moins de deux cents kilomètres au sud du Caire. Ce n'est pas le désert, ni la forêt vierge, mais la verte et prospère Egypte. Pendant que les médias du monde entier diffusaient en boucle les mêmes images de révolutionnaires festoyant sur la place Tahrir, onze malheureux se faisaient qui égorger, qui tirer comme des lapins, qui fracasser le crâne, par les mêmes révolutionnaires. Ces malheureux n'étaient pas musulmans, sinon ils seraient en vie, mais chrétiens, donc bons à exterminer, suivant la loi d'Allah. Parmi les égorgés, il y a un enfant de trois enfants. Bien entendu, les médias n'ont rien dit de cette tuerie, laquelle aurait pu écorner la belle révolution arabe : pas de compte-rendu, pas d'image, pas de reportage. C'est la règle de l'omerta. Surtout ne couvrez pas (au sens médiatique de ce verbe) ce sang que je ne saurais voir, aurait dit Tartuffe. Il est vrai que, dans les médias, le seul révolutionnaire, c'est Tartuffe.

 

 

 

 

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19 février 2011

Indécence, indécent

 

Le nom indécence, emprunté au latin, est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que l’adjectif indécent est antérieur d’un siècle et demi (fin XIVe siècle). Dans un premier temps, ces deux mots se rapportent à des actes (1568 : « acte contraire à la bienséance, manque de convenance ») ; dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ils désignent aussi des propos obscènes ou contraires à la pudeur. Pendant un demi-siècle, les auteurs de dictionnaires définissent l’indécence comme « ce qui est contraire et opposé à la bienséance, à l’honnêteté et à la civilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ; « manquement contre la bienséance et l’honnêteté extérieure » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694) ; et à partir de 1762 (DAF), ils signalent comme marques d’indécence les actes ou les paroles : « action ou discours contraire à la décence, à l’honnêteté publique, aux bienséances » (1762, 1798) ; « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » (DAF, 1835 : dire, commettre une indécence, une grossière indécence ; faire des indécences ; il y a beaucoup d’indécences dans cet ouvrage).

Dès lors, le partage se fait entre la qualité ou le caractère et l’acte ou la parole qui résulte de cette qualité, comme l’attestent les articles de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « action, propos indécent »), du DAF (1879 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » ; 1932-35 et neuvième édition, en cours : « caractère de ce qui est indécent » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent »), du Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de ce qui est indécent, contraire aux règles de la bienséance ; avec une connotation sexuelle, caractère de ce qui est contraire à la morale, aux bonnes mœurs » et « par métonymie, acte, parole, chose contraire à la décence, à la bienséance ou à la morale »).

Voilà deux mots propres au vocabulaire des professeurs de vertu, sermonnaires, grands donneurs de leçons, rosières et chaisières, grenouilles de mosquées, de synagogues, de bénitiers, imams et ayatollahs, pasteurs, curés, évêques, inquisiteurs, rabbins, etc. On pensait naïvement qu’ils étaient réservés à aux belles âmes et surtout que les hommes politiques s’en exonéraient, parce que, croyait-on, la politique n’est pas de la morale à deux sous et encore moins de la moraline. « Rayez cela de vos papiers », comme on dit chez Molière. Désormais les hommes politiques, qu’ils soient de droite, de gauche, du centre, des extrêmes ou de nulle part, emploient indécence ou indécent à tout bout de champ, comme si, employant ces termes, ils se ralliaient à l’objurgation d’indignation que le sinistre Hessel intime aux Français, comme Goebbels l’intimait aux Allemands, Trotski aux Russes, Savonarole aux chrétiens d’Italie, etc. Rien de nouveau sous le soleil certes, mais l’inouï est que des hommes politiques, ministres, députés, sénateurs, maires, etc. d’une République, dite laïque, s’étouffent d’indignation, en toute bonne conscience, comme de vulgaires Savonarole de sous-préfecture, en proférant  ces accusations d’indécence.

 

 

16 février 2011

Juif

 

 

Ce mot, emprunté du latin (du latin au grec, du grec à l’hébreu), est attesté à la fin du Xe siècle sous diverses formes, entre autres, Judeu, Juef, Juiu. C’est donc l’un des plus anciens mots de la langue française. En hébreu, c’est le nom de la tribu de Juda et d’un des deux royaumes de l’antique Israël. Ce nom a été donné au peuple qui vivait dans le royaume de Juda, puis, comme la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité à Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l’ancien royaume de Juda, le mot désigna les habitants des deux anciens royaumes et les membres de toutes les tribus d’Israël.

Les emplois dans l’ancienne langue française, du IX au XVIe siècle, font référence à la mort du Christ et à la responsabilité, avérée ou controuvée, des Juifs dans cette mort : « Ou le condamnèrent li jeu » (les juifs) ; « que giui (les juifs) ont crucifié » ; « En non (au nom de) notre Seigneur que li gyuf (les juifs) crucifièrent » ; « Quand les faux Judeu (juifs) menérent crucifier Dieu » ; « Des félons Judeus » (des juifs félons) ; « Souffrir mort et passion par les mains des juifs », etc. L’hostilité latente dans ces emplois résulte d’un événement historique et elle est d’ordre religieux. C’est sans doute pour cette raison que La Curne de Sainte-Palaye dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage français (seconde moitié du XVIIIe siècle) relève à l’entrée juif le sens « mécréant ». Tous les emplois ne réfèrent pas nécessairement à la mort du Christ ; certains le font à la naissance du Christ dans une famille juive et au sein du peuple juif : « Or (que) chacun soit certain Que le grand Dieu hautain A fait cet enfant naître De son peuple juif » ; « En Bethleem il est prédit Qu’un fils est né de tel crédit Que sur les Juifs régnera ».

Cette hostilité religieuse ou théologique nourrit le long article que Thomas Corneille, en 1694, consacre à juif dans son Dictionnaires des arts et des sciences : « Peuple aveuglé, obstiné, qui se vante d’être la semence d’Abraham, et se glorifie du sceau de la circoncision qui lui a été donné, et qui ne voulant point reconnaître JESUS-CHRIST pour le Messie, l’attend toujours. Les Juifs sont dispersés à Rome, Venise, Worms, Mets, Francfort près du Main, Amsterdam, et en plusieurs places de Pologne, de Bohême etc. et ils y ont leurs synagogues, où ils ont accoutumé de prier ensemble, et d’entendre la lecture de la loi », etc. L’article du Dictionnaire universel (Furetière, 1690) est relativement neutre et plutôt objectif : « qui est de la nation de Judée en Syrie, ou descendu de ses anciens habitants, ou qui suit l’ancienne Loi de Moïse et ses cérémonies ». Il relève aussi de nombreux emplois qui ne réfèrent pas à la crucifixion, mais qui attestent une hostilité qui déborde du cadre strictement religieux : « de ce mot, écrit Furetière, sont venus plusieurs proverbes », qu’il cite et explique. Ce sont : « j’aimerais autant être entre les mains des Juifs, pour dire entre les mains de gens cruels, barbares, et impitoyables » : « c’est un homme riche comme un Juif, pour dire fort riche » ; « on appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs » ; « on appelle aussi le Juif errant, un fantôme qu’on croit avoir vu, d’un Juif qui court le monde sans se reposer, en punition de ce que l’on dit qu’il empêcha JESUS-CHRIST de se reposer, lorsqu’il était fatigué de porter sa croix ; et par allusion on le dit des hommes qui sont toujours par voie et par chemin, qu’on ne trouve jamais chez eux ». Le choix des académiciens est de ne retenir que les emplois figurés du mot : « on ne met pas ici ce mot comme le nom d’une nation (le DAF n’est pas un dictionnaire de choses, mais de mots ; il exclut donc les noms propres) ; mais parce qu’il s’emploie figurément en quelques phrases de la langue. Ainsi on appelle Juif un homme qui prête à usure. On dit proverbialement qu’un homme est riche comme un Juif pour dire qu’il est fort riche. Et cela ne se dit guère que d’un gros marchand, d’un banquier, etc. On dit aussi proverbialement d’un homme qui va et vient sans cesse çà et la que c’est le Juif errant » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835). En 1694, un usurier prêtant à dix pour cent méritait le qualificatif de juif, même s’il ne l’était pas ; en 1762, les taux d’usure augmentant (« exorbitamment cher »), c’est à partir de 15% d’intérêt que se mérite le qualificatif de juif, de sorte que le mot « se dit dans le style familier de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent et d’ardeur pour en gagner » (1762, 1798) « et en général de quiconque cherche à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides » (1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait pas les mêmes choix que les académiciens pour ce qui est du « nom de nations ». Il relève donc les deux sens objectifs de ce mot, le premier : « celui, celle qui appartient au peuple hébreu, au peuple qui habita jadis la Palestine » (la fondation d’Israël en 1948 a rendu caduc l’emploi du verbe « habita » au passé simple et il faudrait écrire aujourd’hui : « peuple qui habite la Palestine ») ; le second : « celui, celle qui professe la religion judaïque (avec un j minuscule) » (exemple de Littré : « un juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc. professant la religion juive » et du DAF, en 1932-35 : Les juifs de Pologne, d’Allemagne, de France ; une juive). Il semble aussi que l’hostilité qui vise les Juifs s’atténue. Littré relève l’emploi figuré « celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté » certes, mais c’est un emploi figuré qui se rapporte à n’importe quel individu, qu’il soit juif ou non ; et surtout il le relègue parmi les emplois familiers. C’est aussi le choix des académiciens en 1932-35 : « il se dit aussi, figurément et familièrement, de celui qui prête à usure et qui se conduit, en affaires, avec avidité et âpreté », l’individu en question pouvant être aryen, noir ou indien. Ce n’est donc une qualification raciale, encore moins raciste.

Les auteurs des grands dictionnaires actuels relèvent encore ces sens figurés et familiers, mais, de toute évidence, ces sens occupent une place restreinte dans les articles, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Péjoratif, à cause des métiers d’argent interdits aux chrétiens et réservés aux juifs au Moyen Age, synonyme de avare, usurier ») et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), où le sens figuré et familier est relégué, contre toute vérité, dans l’histoire - et une histoire révolue depuis des siècles : « Au Moyen Âge, nom donné aux prêteurs à usure, parce que seuls les Juifs étaient autorisés, avec les Lombards, à pratiquer ce métier ». Ce qui domine dans ces articles, c’est le sens objectif ou neutre : « (histoire ancienne), celui, celle qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire » ; « celui, celle qui appartient au peuple issu d’Abraham et dont l’histoire est relatée dans la Bible » ; « celui, celle qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d’Abraham et de Moïse » (TLF) ; « Personne descendant de l’ancien peuple d’Israël ; personne qui professe le judaïsme (dans les emplois où ce deuxième sens est prédominant, on ne met pas la majuscule) » (DAF, neuvième édition).

 Quoi qu’il en soit, la consultation des dictionnaires fait apparaître qu’il existe dans la langue une hostilité évidente à l’encontre des Juifs, hostilité close aujourd’hui, mais que cette hostilité, qu’elle soit fondée sur des réalités ou des fantasmes, n’est pas de nature raciale, mais sociale, due au mépris (hypocrite ?) pour l’argent et la richesse, mépris qui prend pour cible aujourd’hui les bourgeois, les financiers, les capitalistes…

 

 

13 février 2011

Lumière des livres 36

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

 

 

 

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges, tels Soljenitsyne, Kravchenko, Rossi. Ils ont coupé les ponts ou brûlé les vaisseaux. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. Page 21, à propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne ; pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet, le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr, dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le prétendu saint sur lequel ses thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure un mythe. Au bout de deux cents pages, le mythe n’est plus que l’icône marchandisée d’un psychopathe dissimulateur et assoiffé de sang, d’un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, d’un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Les convictions incertaines et fragiles de Guevara adolescent ont trouvé de la consistance, à partir du moment où il les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. De cette icône de foire, il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus subtil, plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

            Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

 

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

 

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 février 2011

Racines

 

 

Ce mot est employé dès le début du XIIe siècle aussi bien dans ses sens propres (« la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes jusqu’en 1935) que dans son sens figuré principal, attesté en 1155 : « principe, source, cause », comme dans cet exemple : « convoitise [...] est racine de péché ». Entendu dans ce sens-là, il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française dès 1694 : « Racine se dit aussi figurément des principes, des commencements d’une chose », comme dans ces exemples : La vertu a jeté de profondes racines dans son cœur ; il faut couper la racine de ce mal avant qu’il augmente ; ce remède pallie le mal, mais il faut aller à la racine ; couper la racine à l’hérésie ». En 1694, les académiciens  précisent que, dans ce sens figuré, « il se dit plus souvent en mal », remarque qui n’est guère pertinente, puisqu’elle disparaît des éditions suivantes. Mais la définition reste inchangée, à quelques détails près : « il se dit figurément des principes, des commencements de certaines choses, ou morales ou physiques » (1762, 1798, 1835) ; « il se dit figurément du principe, du commencement de certaines choses » (1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) la reprend, avec quelques modifications : « Figuré, principe, origine de certaines choses », illustrant de sens de nombreux extraits de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, lesquels se rapportent tous ou quasiment à des « choses » morales ou intellectuelles, le doute (« Comme si l’on pouvait couper la racine des doutes d’où naissent les procès », Pascal), le mensonge (« toutes ces dispositions au mensonge et au déguisement, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans le cœur de l’homme », Pascal), le bien, l’esprit, la modération, les passions, la postérité, les abus… Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens figuré « origine, principe » est relevé à l’entrée racine.

Au vu de cela, on est en droit de se demander si les hommes politiques qui sont intarissables sur les racines de la France connaissent le sens de ce mot ou ont jamais ouvert, ne serait-ce que par curiosité, un dictionnaire. En tout cas, un fait est sûr : ils ne comprennent pas ce qu’ils disent ou ce que leur font dire leurs conseillers, et surtout ceux qui rédigent leurs discours. Pour M. Chirac, il y a quelques années, l’Europe a ou aurait (avec les déclarations de ces gens, il vaut mieux employer le conditionnel) des racines islamiques ou musulmanes ; la France aussi, a-t-il renchéri dans un autre discours. Récemment, ce fut au tour de M. Sarkozy de se prononcer sur les « racines de la France » ; elles sont « juives », a-t-il déclaré. Certes, il s’adressait à des juifs et l’on comprend qu’il ait voulu se concilier les bonnes grâces des électeurs présents dans la salle, en disant que le judaïsme était à l’origine de la France, un principe de la France, au commencement de la France. C’est vrai d'Israël, mais, historiquement, pour ce qui de la France, c’est totalement faux. Ce n’est qu’un pur fantasme pour attraper des suffrages. Mais si les électeurs à qui sont assénés de si pieux mensonges ont un sens aigu de leur propre dignité, ils tiendront pour mépris à leur encontre de telles momeries. Il en va de même des racines islamiques de la France ou de l’Europe. A l’origine, il n’y a pas l’islam, ni d’islam. L’islam n’est pas au commencement de l’Europe ou de la France. Il n’est pas le principe qui les régit - heureusement pour nous. Ces assertions sur les racines islamiques ou juives de la France n’ont aucune validité, ni morale, ni intellectuelle, ni historique. C’est du mensonge cynique ou de la basse flatterie.

Cela signifie-t-il que les mensonges sont les racines de la politique, action et discours confondus ? ALJ n’est pas loin de le penser.

 

14:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, politique, france

10 février 2011

Heidegger, penseur français ?

 

A propos de Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 vol., « récit » et « entretiens », Albin Michel, 2001. 

 

Voilà un ouvrage savant. L’auteur a lu tout ce qui est consacré à Heidegger de 1930 à aujourd’hui, tous les écrits de ce philosophe, toutes les traductions qui en ont été faites, pour établir l’histoire de la réception de Heidegger en France. De cet ouvrage, on était en droit d’attendre le pire. On a le meilleur. Pour notre bonheur, Janicaud n’écrit pas comme Heidegger. L’Allemand est obscur, le Français, clair et limpide, met la pensée de Heidegger à la portée des lecteurs non spécialistes.   

La France est le théâtre d’un étrange événement. Dès 1930, Heidegger est devenu un philosophe français. Les Français l’ont annexé et se réfèrent avec admiration à son oeuvre, alors que les Allemands l’ignorent ou essaient de l’oublier, à la fois à cause de son obscurité et des engagements de son auteur, membre du Parti Socialiste National des Travailleurs Allemands de 1933 à 1945 et qui, en 1945, a perdu sa chaire, quand l’Université allemande a été dénazifiée. De ce fait, des intellectuels ressortissants d’un des pays vainqueurs de la guerre de 1939-45 se prosternent devant une pensée ambiguë, inquiétante, confuse (laquelle ne manque pas de fulgurances, en particulier quand Heidegger critique le délire technicien), mais une pensée totalitaire, au sens où, comme celle de Hegel et de Marx, elle prétend refonder toute la philosophie, et venue d’un pays qui a envahi et occupé la France à trois reprises, de 1870 à 1945, pour y causer des destructions majeures. Cette pensée est située à l’opposé exact de tous les principes et valeurs que la France incarne, défend, propage depuis des siècles : la clarté de l’expression, la confiance dans l’homme, la volonté d’assumer le processus de civilisation, la défense du droit, etc. Or, ce ne sont pas des intellectuels de droite négateurs, rescapés de la collaboration ou antisémites, confits dans le ressentiment, qui béent d’admiration devant Heidegger, mais des intellectuels prétendument progressistes, vigilants, sourcilleux, prêts à pétitionner contre tout projet de loi, opinion, discours, etc. que, des hauteurs éthérées où ils trônent, ils jugeraient répressifs, attentatoires au droit, etc. De la même manière, ces mêmes intellectuels vénèrent, à un degré moindre certes, Nietzsche, un Nietzsche gauchi ou gauchiste, dit « de gauche » certes, mais qui fut le théoricien du « surhomme », de l’énergie qui prime sur tout, de la volonté de puissance, de l’homme qui prend la place de Dieu et qui s’autorise des actes que Dieu n’aurait sans doute jamais osé accomplir.

Ce que révèlent cette très étrange réception et la béatitude nigaude avec laquelle elle s’est manifestée et se manifeste toujours, en particulier dans les traductions hilarantes qui ont été faites des œuvres de Heidegger, traductions si obscures qu’il faudrait les retraduire en français, c’est la nature véritable de notre « intelligentsia ». Elle se proclame « éclairée », elle se prétend « progressiste », elle se dit mue par la seule « justice » ou par le « droit », elle déclare qu’elle prend le parti des opprimés. En réalité, elle est surtout hantée par la négation, fascinée par le nihilisme, minée par la haine de soi, obsédée par le néant. Voilà pourquoi elle a trouvé en Heidegger un maître et a fait de cet Allemand si profondément allemand un docteur ès baumes de l’âme. 

08 février 2011

Transparence

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ». L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il a été composé en latin du Moyen Age de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : « état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance », et un emploi figuré : « la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau ». 

            L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est non seulement la « qualité de ce qui est transparent » (exemples : la transparence de l’eau, du verre), c’est aussi un emploi figuré de l’adjectif : « les hommes étaient transparents à ses yeux » et surtout « ce qui doit inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers ». Ces deux exemples annoncent les emplois modernes du nom et de l’adjectif.

            Au XXe siècle, le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste le  Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne. Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la « propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière » et par analogie, le « caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme », mais aussi la « luminosité, la clarté de l’atmosphère » et le sens technique en peinture (« couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n'est pas la technique, c'est la morale : ce sont les emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs  les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Leur « terreur », comme l’écrit ci-dessus Féraud à propos des Anglais, « est de voir leur administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Ils ne se laissent pas abuser par les mots d’ordre qu’ils lancent à l’encontre des élus et se gardent prudemment d’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres, exigeant que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence ressemble à l’ample manteau de Dom Juan qui couvre tous les vices.

 

06 février 2011

Associateur

 

 

Depuis 1408, date de sa première attestation, le nom association a un sens clair et sans ambiguïté. C’est le « fait d’être associé, d’être uni à quelqu’un ». Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), le définit comme la « réunion de plusieurs personnes pour un but commun ». Il existe des associations religieuses, commerciales, littéraires ; les ouvriers forment des associations pour se secourir ou pour améliorer leur sort ; même les malfaiteurs se réunissent pour réaliser des objectifs communs. Bien entendu, le mot s’est étendu aux mots et aux idées. Le verbe associer sert de base à association, associatif, associationnisme, associé. Depuis quelques années, il est entré dans la langue française un nouveau dérivé, qui n’est pas encore relevé dans les dictionnaires : associateur. En même temps, association et associer, dont associateur dérive, se sont chargés d’un nouveau sens.

Ce nouveau sens et ce nouveau mot viennent du Coran, plus exactement des traductions françaises de ce livre. Associateurs désigne les disciples du Christ. Les chrétiens sont dits ainsi, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu, qui, dans le monothéisme pur et dur, est unique, d’autres entités, qui, selon Mahomet (mais il est le seul à en décider ainsi), ne méritent pas d’être « associées » à Allah, à savoir un homme : le Christ, et un principe dont on ne sait s’il est un être humain ou s’il est un simple souffle : le Saint Esprit. Ainsi, il est dit dans le verset 73 de la sourate V : « Ce sont certes des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah est le troisième de trois ». Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique ! » ; ou dans le verset 72 : « Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah, c’est le Messie, fils de Marie ». Alors que le Messie (le Christ) a dit : « O enfants d’Israël, adorez Allah (non pas Allah, mais Dieu), mon Seigneur et votre Seigneur ». Quiconque associe à Allah (d’autres divinités) Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs!»

Le sort promis aux associateurs est la mort : ainsi, entre autres versets, dans le verset 73 de la sourate V : « Et s’ils ne cessent de le dire (associer à Allah d’autres dieux ou qu’Allah, c’est le fils de Marie), certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux » ; ou dans le verset 77 de la même sourate : « Dis : « ô gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, s’opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit ». Le verset 39 de la sourate VIII est explicite : « Et combattez-les (les mécréants) jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association, et que la religion soit entièrement à Allah ». Le début de la sourate IX est catégorique. Verset 1 : « Désaveu de la part d’Allah et de Son messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte ». Verset 3 : « Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs. Si vous vous repentez, ce sera mieux pour vous. Mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez pas Allah à l'impuissance. Et annonce un châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas ». Verset 4 : « A l’exception des associateurs avec lesquels vous avez conclu un pacte, puis ils ne vous ont manqué en rien, et n’ont soutenu personne (à lutter) contre vous : respectez pleinement le pacte conclu avec eux jusqu’au terme convenu. Allah aime les pieux ». Verset 5 : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre ». Verset 14 : « Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux ».

            C’est ainsi, comme disent les bien pensants et les experts en manipulations verbales, que la langue française s’enrichit de « différences » « brassées » « ailleurs », même si c’est pour inciter au crime ou promettre à autrui les pires avanies.

05 février 2011

Dictateur

 

Le mot est emprunté au latin et, pendant plusieurs siècles, du XIIIe au XVIIIe siècle, il n’a été qu’un terme d’Antiquité romaine, désignant le magistrat qui exerçait, conformément aux lois, une fonction provisoire : « Magistrat unique et souverain qu’on nommait extraordinairement à Rome, du temps de la République, en certaines occasions importantes, et seulement pour un certain temps » (Dictionnaire de l’Académie française de la  première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). Le fait que ce terme soit propre à l’Antiquité, c’est-à-dire à une période révolue de l’histoire, plus exactement à la République romaine qui a duré un peu plus de quatre siècles, explique son exceptionnelle stabilité sémantique et de désignation. Les exemples cités se rapportent d’ailleurs à cette époque-là : Fabius fut fait dictateur dans la guerre contre Hannibal ; Jules César fut fait dictateur perpétuel. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est un peu plus complète (« magistrat souverain qu’on nommait à Rome, en certaines circonstances critiques ; son pouvoir était absolu, et fixé à une durée légale de six mois ; mais d’ordinaire le dictateur abdiquait avant ce terme quand le danger était passé ») et illustrée de cet bel exemple de Saint-Evremond : « Les dictateurs se tiraient quelquefois de la charrue, qu’ils reprenaient quand l’expédition était achevée ».

Il est possible mutatis mutandis de rapprocher cette fonction – qui s’inscrit dans un cadre légal et démocratique, au sens où il est voulu par le peuple -, et uniquement dans un but pédagogique, de l’article 16 de la Constitution de la Ve République : « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier Ministre, des Présidents des assemblées ainsi que du Conseil Constitutionnel. Il en informe la Nation par un message. Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil Constitutionnel est consulté à leur sujet. Le Parlement se réunit de plein droit. L’Assemblée Nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des pouvoirs exceptionnels ». Les pleins pouvoirs sont conférés à ce magistrat français qu’est le Président de la République dans des circonstances exceptionnelles et pendant un temps limité. 

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, pendant la tourmente révolutionnaire, qu’est enregistré, pour la première fois, un emploi de dictateur en dehors du contexte de la République romaine : « On dit figurément et familièrement d’un homme qui a un ton tranchant, absolu, qu’il prend un ton de dictateur ». Entre 1792 et 1795, les Français qui ont été coupés en deux ou emprisonnés pour un oui ou pour un non ou obligés de se réfugier dans des pays accueillants ont fait l’amère expérience de ce « ton de dictateur ». Cet emploi marque le début de l’extension de ce mot hors de quelque contexte romain : « il se dit, par extension, dans le style élevé, de tout magistrat investi, temporairement ou à perpétuité, d’une autorité souveraine et absolue » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « dans les temps modernes, nom donné à quelques chefs qui réunissent temporairement tous les pouvoirs en leurs mains » (Littré, DLF, 1863-77).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ce mot, c’est son extension croissante. On en comprend les raisons. Les dictateurs sont de plus en plus antipathiques, surtout à notre époque hypermoderne, où tout le monde, il est sympa, gentil, ouvert, tolérant, accueillant. Le mot se charge d’un sens désagréable, si bien que, par réflexe, tout chef d’Etat, un peu autoritaire ou qui ne plaisante pas avec quelques principes constitutionnels, est aussitôt taxé d’infâme dictateur, surtout dans les médias, lesquels sont, comme chaque sait, aussi purs que l’agneau qui vient de naître et n’exercent bien entendu aucune dictature, de quelque nature qu’elle soit, sur les esprits : « Par extension, courant, celui qui, investi légalement ou non du pouvoir politique, l’exerce de façon autoritaire, voire tyrannique, sans avoir officiellement, en général, le titre correspondant » (TLF, 1971-94) et surtout « par extension, aujourd’hui, chef d’État ou de gouvernement qui, parvenu au pouvoir légalement ou par la force, jouit d’une autorité s’exerçant sans contrôle, ni opposition exprimée » (DAF, neuvième édition, en cours).

En bref, il y a un demi-siècle ou plus, il ne serait jamais venu à l’esprit des journalistes et experts ou commentateurs avisés d’alors de qualifier Ben Ali et Moubarak de dictateurs. L’Egypte est un pays bordélique, d’anarchie militante, de joyeuse pagaille : les dirigeants d’un tel pays méritent sans doute d’innombrables qualificatifs, tels que peu compétents, bravaches, tartarins, irresponsables, etc., mais pas celui de dictateurs, sauf à donner à ce terme un sens si étendu qu’il ne veut plus rien dire. C'est l'habituelle reduction ad Hitlerum. Tout le monde est Hitler, comme si Hitler avait gagné la guerre. Ben Ali est l’héritier de Bourguiba, homme de gauche, socialisant, proche de FO et qui a établi une république laïque. Quand les journaleux et commentateurs de gauche le traitent de dictateur, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Moubarak est l’héritier de Sadate, Sadate celui de Nasser, l’homme de gauche vénéré par l’intelloterie française : le traiter de « dictateur », c’est faire remonter jusqu’à Nasser, le fondateur du régime, l’accusation. Ainsi donc Daniel et ses potes belles âmes auraient léché les bottes d’un dictateur ? De ces deux généraux, pour lesquels, mais cela va mieux en le disant, ALJ n’éprouve aucune sympathie, on ne peut rien attendre, sinon qu’ils exigent de leurs subordonnés un ordre apparent (l’ordre avant la justice), une discipline individuelle et collective de montre, une obéissance formelle. Dans les années 1930-60, ont sévi ici ou là de vrais dictateurs, dont Staline et Mao, qui avaient un pouvoir de vie ou de mort sur leurs sujets, et cela au nom de la si bien dite « dictature du prolétariat ». Si, par hasard, des Soviétiques et des Chinois avaient été assez fous pour se regrouper sur la Place Rouge ou la Place Tien An Men pour exiger le départ des dictateurs et la démocratie, ils auraient été immédiatement écrasés par les chars et les survivants fusillés sur le champ. En comparaison (mais comparaison n'est pas raison), Ben Ali et Moubarak sont des toutous. Or, les deux premiers n’ont jamais été accusés d’être des dictateurs ; seuls les seconds le sont, et par des intellos de tout niveau qui, il y a un demi-siècle ou plus, se prosternaient aux babouches des deux Staline et Mao susdits.

 

 

03 février 2011

Récidive

 

C’est en médecine et dans le domaine de la morale que ce mot, emprunté du latin médiéval recidiva (du verbe latin recidere « retomber »), est employé à compter du XVIe siècle : par exemple chez le chirurgien Paré (« autrement la plaie ne se pourrait jamais reprendre, mais récidiverait ») ou dans une chronique des Médicis (« plusieurs récidiveront au dit mal par deux et trois fois ») et dans une Ordonnance de 1517 : « s’ils étaient incorrigibles et obstinés et récidivaient ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est enregistré dès 1694, c’est un terme de morale à fortes connotations religieuses (« rechute dans une faute ») et aussi, semble-t-il, de droit, ce qui apparaît surtout dans les exemples : On ne pardonne guère les récidives ; à la première récidive il sera puni (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) ; La récidive entraîne une peine plus forte que celle à laquelle on a été condamné précédemment (1835, même définition, mêmes exemples). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe, semble-t-il, qui le définisse comme un terme de médecine : « réapparition d’une maladie après le rétablissement complet de la santé, au bout d’un laps de temps indéfini qui quelquefois se compte par années » et comme terme de morale (faute) et de droit (délit et crime), les deux domaines étant étroitement mêlés : « action de retomber en la même faute, le même délit, le même crime », définition que l’on peut lire quelques années plus tard dans l’édition de 1879 du DAF et dans celle de 1932-35 : « il signifie, en termes de médecine, réapparition d’une maladie après une guérison en apparence complète, et au bout d’un laps de temps quelquefois fort long ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux domaines sémantiques, celui de la morale et celui du droit, sont nettement distingués : « courant, fait de retomber dans la même faute, la même erreur » ; « par extension, fait de faire de nouveau ce qu’on a déjà fait » ; et « droit pénal, fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction ; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » ; « récidive criminelle qui consiste, pour un individu ayant encouru déjà une condamnation à une peine criminelle, à commettre une nouvelle infraction pour laquelle il encourt encore une peine criminelle ».

Les extraits cités dans le TLF pour illustrer le sens de récidive et surtout celui de récidivisme (« tendance à la récidive ») montrent que les policiers, les juristes, les magistrats, même les philosophes sont conscients du danger que font courir aux innocents les criminels pervers et les potentiels récidivistes : le récidivisme (...) pose le problème de la persistance dans l’adoption d’un comportement antisocial (...) et celui de l'inefficacité des mesures prises lors de la première infraction et les perversions rayonnent toujours autour de l'inadaptabilité sociale, greffée sur l’anarchie des instincts. L’irréductibilité des tendances perverses se traduit par le récidivisme incessant de la faute, l’incorrigibilité en apparence absolue. Le premier extrait date de 1970, le second de 1946. De ce point de vue, ils expriment un jugement qui est en germe dans le DAF, de 1694 à 1935 : on ne pardonne guère les récidives. Autrement dit, longtemps, personne ne s’est bercé d’illusions sur les récidivistes et certains criminels qui sont de potentiels récidivistes et jusqu’au milieu du XXe siècle, la récidive était impitoyablement sanctionnée et tout était fait pour qu’elle ne se produise pas, quitte à ôter la vie aux pervers. Tout a changé aujourd’hui. Depuis quand ? 1981 ? Qui est à l’origine de cette complaisance extrême vis-à-vis de la récidive et qui fait que les élus et les bien pensants ferment pieusement les yeux sur le phénomène ou qu’ils s’en accommodent sans état d’âme, du moins tant que ce ne sont leurs propres enfants qui en sont les victimes ? Foucault ? Les théoriciens de l’antipsychiatrie ? Les rédacteurs en 1980 du programme du Parti socialiste ? Les trotskistes et les maos ? Peu importe d’ailleurs. Longtemps les progressistes ont été prométhéens, hostiles à la prédestination, aux Dieux qui persécutent les hommes. Il semble qu’ils ne le soient plus et que leur complaisance vis-à-vis des délinquants et des criminels ait eu pour effet de réintroduire la hideuse tragédie, l’aveugle destin, la noire fatalité dans la vie des enfants, femmes, jeunes filles, vieillards, qui sont sacrifiés, comme chez les Incas, parce que, désormais, les récidivistes ont le champ libre ou sont assurés d’une quasi-impunité.

31 janvier 2011

"Révolution arabe" : l'hénaurme blague

 

 

 

 

Une même et unique rumeur bruit dans les media depuis trois semaines et met en transe les journaleux : la Révolution. Nihil novi sub sole. Il y a trente-deux ans déjà, en 1979, les mêmes journaleux, dans les mêmes media, saluaient le fait que l’ayatollah Khomeiny avait posé ses grosses fesses sur le trône de Perse comme un grand bond en avant, celui de l’humanité se libérant de ses chaînes. En fait de chaînes brisées, c’est dans un cul de basse fosse que Khomeiny et ses séides laissent croupir les Iraniens. L’histoire n’échaude même pas les media. De cela, on peut tirer deux maximes : il n’y a pas d’eau assez bouillante qui puisse échauder un journaleux ou tout journaleux échaudé en redemande. Ils concluent leurs « papiers » d’un « vive la Révolution arabe » martial, mais ce n’est pas par prudence, car ils ignorent que le subjonctif « vive » signifie le souhait et relève de l’exorcisme. On souhaite que cette révolution vive, parce qu’elle ne va pas durer ou qu’elle est tout ce que l’on veut, sauf une révolution, à moins d’entendre révolution dans son vrai sens, le sens que le mot a en astronomie, à savoir « retour à son point de départ ».

En effet, depuis quatorze siècles, l’histoire (ou la prétendue histoire) de ce que l’on nomme les pays arabes, et qui sont, à l’exception des pays de la péninsule arabique, des pays arabisés de force et par la terreur, est une non-histoire. A partir de 642-643, ces pays qui, tels la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Egypte, étaient les berceaux et les phares de la civilisation ont été envahis, conquis, colonisés, razziés, exploités, régis par des soudards arabes islamisés qui se sont « ouvert » ces pays riches et prospères pour les soumettre au sabre d’Allah, liquidant toutes les élites qui leur résistaient.

Le résultat est qu’il n’y a que deux forces politiques dans ces pays : l’armée ou l’islam ou l’armée et l’islam, l’armée secondée par l’islam ou l’islam appuyé par l’armée. C’est ce qui se passe au Soudan, en Egypte, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, en Libye, en Turquie, etc. C’est un invariant, qui n’a pas changé d’un kasra depuis quatorze siècles. Parfois, l’armée essaie de mener une politique autonome en y soumettant l’islam, comme l’a fait Mustapha Kemal en Turquie pendant trente ans ; aujourd’hui, c’est Erdogan qui soumet l’armée turque à la loi de l’islam. Ben Ali et Moubarak étaient l’un et l’autre généraux ; Sadate était militaire, comme Nasser, les mamelouks, Salah el din, les Soliman et autres Mehmet, sultans ottomans, etc.

Deux pays ont échappé à ce destin : le Liban, qui n’en a plus pour longtemps, et l’Egypte, de 1860 à 1950, mais le colonel Nasser et ses soudards, admirateurs du cheikh Abdou, ont remis l’Egypte dans le droit chemin en chassant les élites juives et chrétiennes qui constituaient un embryon de société civile et avaient contribué à faire de l’Egypte un Etat de droit. Bien entendu, en 1952, l’intelloterie française, en transe, a applaudi ce coup d’Etat, qui a été tenu alors pour une révolution arabe – en fait, une simple « révolution de palais » qui a remis l’Egypte sur la juste voie, tracée en 643.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut attendre de ces révolutions qu’un rappel de la règle millénaire : l’islam ou l’armée, ou l’armée et l’islam. Tant que ces pays arabisés n’auront pas brisé le sabre d’Allah pour se libérer enfin de la double occupation qu’il impose depuis quatorze siècles, ils resteront ce qu’ils sont, conformes à ce qui leur a été imposé par la force et la terreur.  

 

 

 

29 janvier 2011

De la mondialisation à la globalisation

De la mondialisation à la globalisation

 

 

Globalisation et mondialisation, ainsi que les verbes globaliser et mondialiser dont ils dérivent sont modernes – et même hypermodernes, de la modernité dernier cri, de la nouvelle NLF, la langue française deux fois nouvelle et toute fraîche. Alors que les académiciens consacrent dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication) une timide entrée à mondialiser (« étendre à l’ensemble du monde ») et à mondialisation (« le fait de se répandre dans le monde entier, de concerner toute l’humanité ; et absolument, la mondialisation, nouveau concept désignant la généralisation des relations internationales dans les domaines politique, économique et culturel »), ils ignorent globaliser et globalisation. Quant aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils citent les deux noms globalisation (« philosophie, psychologie, fait de percevoir, de concevoir quelque chose ou quelqu’un comme un tout ») et mondialisation (« action, fait de donner une dimension mondiale à quelque chose ») certes, attestés le premier en 1946, le second en 1964, mais dans les entrées consacrées aux deux verbes.

Les mots sont récents, mais les phénomènes qu’ils désignent – et surtout l’intensification des échanges entre les continents – sont anciens. Si, au cours des siècles passés, il n’y avait pas eu une ou plusieurs mondialisation(s) des échanges, nous ne boirions pas de thé, ni de café, nous ne fumerions pas de tabac, ni d’opium ou de ses dérivés, nous ne mangerions pas de chocolat, de pommes de terre, de tomates, nous ne relèverions pas nos plats de poivre ou de coriandre, etc. etc. etc., les Chinois ou les Argentins ne boiraient pas de vin français, personne d’autre que les Français ne mangerait de baguette à la française et les Polynésiens ne parleraient pas français. Ces échanges existent depuis que le monde est organisé en Etats et en villes : l’empire romain, la Méditerranée au XVIe siècle, la ligue hanséatique, etc. Un des agents méconnus de la mondialisation aux XIVe et XVe siècles a été la dynastie Ming sous l’égide de laquelle un des plus célèbres navigateurs qui soient au monde, Zheng He, a mené ses flottes de plusieurs dizaines de grands navires dans tout l’Océan indien et jusqu’à la pointe extrême de l’Afrique. Les historiens ont eu conscience de la réalité de ces phénomènes, bien avant qu’ils n’émergent dans l’opinion publique et qu’ils ne fassent l’actualité des médias. Ainsi, Fernand Braudel, l’historien de la Méditerranée au XVIe siècle, a forgé, pour en rendre compte dans les années 1960, le concept d’économie-monde et, aujourd’hui, des historiens traitent de ce qu’ils nomment « l’histoire-monde » (cf. Histoire du Monde au XVe siècle, Fayard, 2009).

Du XVIIe à la première moitié du XXe siècle, pendant quatre siècles, le monde a été façonné par l’expansion des pays d’Europe, expansion à laquelle notre pays a contribué autant, sinon plus, que le Royaume-Uni ou l’Espagne. De cette longue mondialisation, la France a conservé quelques vestiges : une ZEE ou zone d’exclusivité économique (une bande de mer large d’un peu plus de 350 Km au-delà des rivages) qui est, après celle des Etats-Unis d’Amérique, la plus vaste au monde : plus de onze millions de Km2, soit 20 fois la superficie de la métropole ; un réseau d’écoles, d’instituts et de centres culturels qui fait de la France et de son Etat la première multinationale culturelle et linguistique au monde. Cette  mondialisation a été du ressort des Etats, tel l’Etat chinois au XVe siècle ou l’Etat portugais aux XVe et XVIe siècles, ou de « compagnies » qui étaient contrôlées par les Etats européens, telles les diverses Compagnies des Indes, orientales ou occidentales, française, anglaise, néerlandaise. Le commerce des épices qui a été pendant deux ou trois siècles la pointe émergée d’une vaste mondialisation était contrôlée par les mamelouks circassiens d’Egypte qui tiraient l’essentiel de leurs ressources des taxes prélevées sur ces épices et par la République de Venise qui disposait du quasi monopole de la distribution en Europe, ce qui a incité le Portugal et la République de Gênes à chercher une autre route vers l’Inde, en contournant l’Afrique par le Sud ou en se dirigeant vers l’Ouest. La mondialisation par les Etats a eu ses inconvénients. Celle dont la France a été l’agent entre 1830 et 1962 a coûté très cher aux contribuables français qui ont financé les infrastructures (routes, ports, barrages, écoles, aéroports, etc.) rendues nécessaires par la multiplication des échanges.

Dans les années 1980, la mondialisation a changé de degré et de nature : de degré, parce que les échanges se sont intensifiés et ont été multipliés quasiment à l’infini, touchant les marchandises, même les plus fragiles, les symboles culturels et la vie de l’esprit, les personnes (jamais les flux migratoires n’ont été aussi forts dans l’histoire du monde) ; de nature, parce que la mondialisation n’est plus l’affaire des Etats et qu’elle se fait, sauf cas exceptionnels (Chine, Inde, Arabie saoudite et quelques émirats pétroliers), contre les Etats et même contre la politique. En bref, c’est à une mondialisation d’un nouveau type et d’un type inédit et même inouï que nous sommes confrontés. Elle est l’affaire de grands groupes multinationaux, dont certains sont d’origine française, de banques d’affaires, dont certaines sont d’origine française, de puissances financières. On connaît quelques noms ou quelques visages, dans lesquels elle s’incarne : Soros, Gates, Jobs, Koons… Les intérêts privés font la mondialisation, parce que, d’après ces intérêts ou ceux qui les représentent, la politique, les Etats, le Bien public n’offrent plus ou n’offriraient plus de perspective à l’humanité pour ce qui est de la production de biens et de services et pour ce qui est de son bonheur. Ces intérêts se sont substitués aux Etats, tout en les reléguant ceux-ci dans des tâches subalternes, telles la solidarité sociale. Les revendications en faveur d’une meilleure « gouvernance » (et non d’un gouvernement) « mondiale » (évidemment) ou d’une « gouvernance » « effective » sont l’expression de ces changements qui affectent le pouvoir des Etats et la souveraineté des peuples.

 

La mondialisation actuelle n’est plus à proprement parler une mondialisation, mais une globalisation, comme disent les Américains. C’est le mot qu’employait Giscard d’Estaing dans les années 1970, alors que l’on commençait à prendre conscience de ce phénomène. En français, global a pour sens « en bloc ». La globalisation, c’est la constitution d’un seul bloc, dont la formation a été rendue possible par la disparition des blocs et la fin de leur affrontement. Ce bloc uniforme, massif, uni est fait d’un seul et même marché, d’un marché unique, qui est aussi un unique marché, ce qui signifie qu’il n’existe rien d’autre en dehors du marché et que cet unique marché non seulement s’étend à tous les biens et tous les services, mais encore régit toutes les décisions politiques, sociales ou économiques. Il faut prendre conscience de l’ampleur des bouleversements, non seulement dans la marche du monde et dans l’ordre des choses, mais même dans notre rapport, à nous êtres humains, au monde et aux choses. Le marché, nous savons par expérience que c’est un lieu et un moment. Le lieu, c’est la place, du marché ou de l’église, ou la grand-rue de la ville ou du quartier où nous demeurons ; le moment, c’est le mercredi ou le samedi ou tout autre jour, de sept heures du matin à une heure de l’après-midi. Le lieu est délimité, borné, circonscrit ; il a des limites et des « frontières ». Le temps, lui aussi, est limité. C’est dans ce lieu et pendant ce temps que s’échangent biens, nourriture, services. Aujourd’hui, dans la nouvelle mondialisation, le marché est partout et il dure 24 heures sur 24. Ce marché n’a plus de lieu propre grâce à la numérisation, l’automatisation des fonctions et la connexion généralisée. Il est sur l’écran de ces ordinateurs reliés à tous les ordinateurs du monde et allumés sans arrêt. Il est vrai aussi que la dématérialisation des titres et la titrisation des valeurs, c’est-à-dire la valeur affranchie de tout ancrage dans un lieu et un moment, vont de pair avec ce marché unique et global, qu’elles renforcent et étendent à tout. Il faudrait adopter un autre mot pour désigner ce marché d’un nouveau type : par exemple hyper-market ou pan-market.

Dans cette globalisation d’un type inédit, ce n’est même pas l’économie qui prime sur le reste. En grec, le mot oikos ou eikos sur lequel est formé économie signifie « maison » : l’économie, c’est la gestion de la maison ou le ménage, comme on disait dans la vieille langue française, c’est-à-dire la gestion de la maisnie (le manoir), des terres, du domaine. L’économie suppose l’existence d’un lieu ou d’un territoire sur lequel elle peut s’exercer. Le pan-market n’a plus de territoire. Il est hors-sol et hors du temps. Dans ce cadre, le politique devient caduc, puisque ce terme, grec lui aussi, a pour sens gestion de la « cité » ; il y est substitué la gouvernance du bloc global par ces organes financiers qui en sont les créateurs. L’Etat et la nation ont besoin d’un lieu et d’un temps pour être : le pan-market les abolit ou les rend caducs. Quand le politique est maintenu, comme en France depuis plus de vingt ans, c’est comme un vestige ou un oripeau à la remorque de la gouvernance mondiale, c’est-à-dire des organes de direction de la nouvelle mondialisation, et de ces suppôts que sont l’UE et l’OMC. La globalisation a aussi sa langue, le globish, une langue en grande partie factice et artificielle, mais qui est parfaitement adaptée pour régler la communication dans le pan-market. Certes, elle n’a aucune des autres fonctions d’une langue, telles que dire l’être, s’inscrire dans l’histoire, exprimer une symbolique qui lie les hommes, permettre une vie de l’esprit, faire s’épanouir la culture, etc. Cette langue n’est même pas l’anglais, même si elle est mâtinée d’anglais ou d’anglo-américain, et elle a ses propres codes (en dire le moins possible), ses agents, le moins de règles possible et que parlent tous les « acteurs » du marché global ou du monde « bloc » unique, qu’ils soient Chinois, Indiens, Français, Suédois, Brésiliens.

On comprend que la globalisation soit plébiscitée par les puissants, les élites, les dirigeants, qui n’y trouvent que des avantages, et par les médias, qui en chantent l’éloge sur tous les tons. Elle est plébiscitée, mais sans le suffrage des peuples, lesquels sont condamnés au néant.

 

28 janvier 2011

Euthanasie

 

 

Le mot a été fabriqué à partir de deux mots grecs (« doux, agréable » et « mort ») en 1605 par un écrivain, philosophe et homme politique anglais, Francis Bacon. L’objectif de la médecine, explique-t-il, n’est pas seulement de rétablir la santé des malades, mais de leur offrir, lorsqu’il n’y a plus d’espoir de guérison, une « mort douce et paisible »… Les moyens par lesquels cette mort douce pourrait survenir ne sont pas dévoilés, Francis Bacon ne se prononçant que sur la nécessité et la justesse d’une mort sans souffrance. Les auteurs, tous ou quasiment tous jésuites, du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux, enregistrent euthanasie dans l’édition de 1771 (volume 5) en y donnant le sens de « mort paisible », sans autre commentaire.

Le mot appartient à la philosophie et aussi à la médecine. Barré le fait entrer comme « terme de philosophie » dans le Complément de 1842 au Dictionnaire de l’Académie française : « art de rendre la mort douce » et en commente ainsi l’origine : « nom par lequel François Bacon désigne une science qui lui paraissait à créer », et aussi comme terme de médecine signifiant « mort douce, sans douleur, sans agonie », définition que reprennent Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (médecine : « mort douce, sans souffrance » ; philosophie : « art de rendre la mort douce selon F. Bacon ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « bonne mort, mort douce et sans souffrance ». Au XIXe siècle, Renan a essayé de développer cet art ou cette science qu’est l’euthanasie : « les recherches que j’ai commencées, écrit-il en 1878, sur une science qui s’appellera euthanasie mettront l’homme au-dessus de la plus triste servitude, la servitude de la mort. L’homme ne sera jamais immortel ; mais finir n’est rien, quand on est sûr que l’œuvre à laquelle on s’est dévoué sera continuée ; ce qui est honteux, c’est la souffrance, la laideur, l’affaiblissement successif, la lâcheté qui fait disputer à la mort des bouts de chandelle quand on a été flambeau. Je trouverai un moyen pour que la mort soit accompagnée de volupté ». Il semble que les recherches de Renan n’aient pas abouti, puisque euthanasie, terme de philosophe entendu dans le sens de « science de rendre la mort douce », est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) : sur ce terrain, la philosophie a été supplantée par la médecine et par la pharmacologie qui connaissent les molécules qui tuent un homme en quelques instants, sans qu’il en ait conscience et sans qu’il souffre.

Apparemment, aussi bien chez Littré que chez Barré, l’euthanasie est une mort naturelle et elle ne résulte pas d’une prescription médicale. Du moins, ces deux lexicographes se gardent bien de poser le dilemme qui touche les consciences, lesquelles, pour nombre d’entre elles, refusent que la mort soit donnée par un médecin ou qu’elle résulte de l’absorption d’un médicament prescrit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des modernes, n’ont pas ces scrupules. Ils envisagent les deux sortes de mort douce, naturelle et artificielle : « mort douce, de laquelle la souffrance est absente, soit naturellement, soit par l'effet d'une thérapeutique dans un sommeil provoqué ».

 

De toute évidence, l’euthanasie est sortie de la langue ; elle est devenue depuis la fin du XXe siècle une question dite de « société » ou « sociétale », c’est-à-dire une image ou un miroir de la modernité, comme son condensé, là où la modernité apparaît dans sa nature véritable, avec sa haine de la mort, son obsession d’utiliser toutes les ressources de la médecine pour dominer la nature, sa volonté de pureté en cachant tout ce que la condition humaine a de vil ou de tragique. Les académiciens ont ignoré euthanasie dans les huit éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935 ; en revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, ils y consacrent un article relativement long et distinguent trois sens : « mort, douce et sans douleur, survenant de façon spontanée, sans autre intervention éventuelle que l’administration d’analgésiques » ; « action destinée à donner la mort à un malade incurable qui demande ou a demandé que l’on abrège ses souffrances ou sa déchéance physiologique » (« euthanasie active, administration de substances hâtant par elles-mêmes le décès ; euthanasie passive, suspension du traitement ou de la réanimation ») ; et enfin, « abusivement », indiquent prudemment les académiciens, en « politique », « élimination des individus ou groupes humains considérés comme tarés » (Platon préconisait l’euthanasie pour l’équilibre de sa République). Ce qui est déterminant, c’est que le mot euthanasie n’est plus seulement un terme de médecine ou de philosophie : il est entré dans le vocabulaire courant : « usuel », écrivent les auteurs du TLF, et, dans ces emplois-là, il désigne le « fait de donner délibérément la mort à un malade (généralement incurable ou qui souffre atrocement) ». De fait, le mot s’est chargé de sens divers et situés à l’opposé l’un de l’autre : le refus de maintenir en vie par tous les moyens un mourant, les soins intensifs et le fait de donner délibérément la mort à un malade, sans parler de l’usage qu’en ont fait les partisans de l’eugénisme pour « supprimer les sujets tarés afin de satisfaire des exigences de nature collective » et qu’elle a été sociale et eugénique, le mot étant contaminé par l’analogie fâcheuse que les deux dernières syllabes (nazi) établissent avec un régime qui a usé et abusé de l’euthanasie à l’encontre, non pas des mourants, mais d’hommes, de femmes, d’enfants en excellente santé.

 

25 janvier 2011

Dogmatique

 

 

 

Dans la langue actuelle, l’adjectif dogmatique est péjoratif quand il qualifie une personne ou son comportement : « qui affirme avec autorité, à la manière du magistère ecclésiastique » (Trésor de la langue française, 1971-94 ; dans ces emplois, il a pour synonymes doctoral, impérieux, tranchant, péremptoire) ; « par extension, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Dans la langue classique, cet adjectif, employé parfois comme nom, n’était pas l’objet de jugements méprisants.

Emprunté du latin dogmaticus, « relatif aux dogmes » et chez les chrétiens, « qui concerne la foi », il est attesté chez le médecin de la Renaissance Jean Canappe (1537). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le sens « d’instructif », sens que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) glose ainsi : « qui appartient à quelque opinion ou à quelque science », précisant qu’on « le dit dans toutes les sciences ». Les académiciens, dans les trois premières éditions du DAF (1694, 1718, 1740), font de dogmatique un terme de science : « qui regarde les dogmes de quelque science » et « on appelle philosophe dogmatique celui qui établit des dogmes dans une science » (les philosophes dogmatiques sont opposés aux sceptiques). Certes, Richelet (1680) note que le verbe dogmatiser ou le nom dérivé dogmatiseur « se prend en mauvaise part ou se dit en riant », mais dogmatique fait l’objet d’appréciations flatteuses, les dogmes étant des « maxime, axiome ou principe ou propositions en quoi consistent les sciences » (DAF, première version, 1687).

C’est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) que dogmatique est exclu de la science pour être relégué dans la religion, plus exactement dans la Grammaire et la Théologie. C’est « ce qui appartient au dogme, ce qui concerne le dogme… On dit fait dogmatique pour dire un fait qui a rapport au dogme : par exemple, de savoir quel est le véritable sens de tel ou tel auteur ecclésiastique ». Cependant, dogmatique survit en médecine, où il désigne « la méthode d’enseigner et d’exercer l’art de guérir les maladies du corps humain, fondée sur la raison et l’expérience ». Les encyclopédistes poursuivent en ces termes : « Hippocrate est regardé comme l’auteur de la médecine dogmatique ou rationnelle, parce qu’il a le premier réuni ces deux fondements, dont il a fait une doctrine particulière qui n’était point connue avant lui ; car parmi les médecins de son temps, les uns s’arrêtaient à la seule expérience, sans raisonner, et c’était le plus grand nombre, et les autres au seul raisonnement sans aucune expérience ».

A partir de 1762, les académiciens suivent les leçons des encyclopédistes et bornent dogmatique à la seule religion : « qui regarde les dogmes de la religion », séparant de fait et nettement la science de la religion. Dès lors, ce qui est dogmatique est considéré comme peu scientifique ou pas du tout scientifique, souvent en rapport avec l’école et les enseignements qui y sont dispensés (« plus ordinairement, par extension, qui est consacré, usité dans l’école », DAF 1835, 1879, 1932-35), tandis que dogmatique commence à être pris en mauvaise part : « il signifie aussi qui dogmatise, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (DAF, 1835, 1879), prélude à une lente descente vers l’enfer de la péjoration, dans laquelle s’abîment peu à peu les mots qui, de près ou de loin, se rapportent à la religion ou à la théologie, péjoration qui affecte au XIXe siècle toute philosophie idéaliste, même celle de Platon : « qui attache de la certitude à un certain nombre d’opinions, particulièrement d’opinions philosophiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, illustre ce sens de cet exemple : « Platon est un philosophe dogmatique »), Littré traitant dans la même rubrique la « théologie dogmatique » ou « exposition des croyances chrétiennes » et « la philosophie dogmatique », qui « se dit, par opposition à philosophie sceptique, de celle qui établit des dogmes ». Le discrédit de la religion chrétienne (la seule qui ait perdu tout crédit) a affecté le sens de dogmatique certes, mais la religion et la théologie ont entraîné dans leur descente aux Enfers la philosophie idéaliste et tous les systèmes qu’elle a conçus.  

 

24 janvier 2011

Immolation

 

 

Emprunté au latin, immolatio et le verbe immolare étant dérivés de mola, cette farine sacrée dont était couverte la tête d’une victime avant qu’elle ne soit sacrifiée, ce mot est attesté au XIIe siècle et il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit comme le « sacrifice sanglant d’une victime », l’illustrant de l’exemple d’Iphigénie, immolée pour que les armées grecques, près de combattre Troie, bénéficient de vents favorables. Il est le seul lexicographe qui qualifie de sanglant le sacrifice, les académiciens de 1694 à l’actuelle édition, en cours de publication, limitant l’immolation à la seule « action d’immoler », c’est-à-dire de « sacrifier » ou « offrir une chose vivante (animal ou personne) en sacrifice ». Dans aucun dictionnaire, il n’est établi que l’immolation puisse se faire par le feu ; auquel cas, elle serait un holocauste.

En revanche, les lexicographes citent le sacrifice volontaire qu’a fait le Christ de sa vie, pour le salut des hommes, dit-on. L’exemple « l’immolation de Christ » qui apparaît dès le XVe siècle est dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy (1880-1902) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF (« l’immolation du Christ, son sacrifice consenti pour le salut des hommes »), ainsi que, sous une forme légèrement différente, à l’entrée immoler (DAF, 1694 : l’hostie qui a été immolée pour le salut des hommes) ou dans ces extraits de Saci (« le commencement de la bonne vie est de faire Justice ; et elle est plus agréable à Dieu que l’immolation des hosties ») et de Bossuet (« le propre corps et le propre sang, dont l’immolation et l’effusion nous ont sauvés sur la croix », in Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les sacrifices humains ayant disparu d’Occident assez tôt, le mot immolation s’est donc spécialisé dans des emplois étendus ou dans des emplois figurés, comme l’indiquent les académiciens dans la huitième édition du DAF (1932-35 : « il se dit aussi, en termes de théologie, de l’action de s’immoler soi-même, de consentir au sacrifice de soi-même ; l’immolation de Jésus ») et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Théologie, sacrifice du Christ sur la croix ou sur l’autel »). Certes, les académiciens, dans les cinquième et sixième éditions du DAF (1798 et 1835), ont cru bon d’indiquer, mais à tort, que immolation « ne se dit qu’au propre ». En 1872, Littré relève un sens étendu : « par extension, mise à mort des hommes » (« l’immolation des hommes sur les champs de bataille ») ; et à partir de 1879, les académiciens l’imitent : « il se dit, par extension, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes ; les immolations de la Terreur ; les vastes immolations de la guerre » et « il se dit, par analogie, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes » (1932-35, la guerre de 1914-18 est encore dans tous les esprits : les grandes immolations de la guerre »), de même que les auteurs du TLF : « par extension, littéraire, synonymes carnage, hécatombe, massacre, tuerie », comme dans cet extrait des Mémoires de Mauriac (« Le grand Meaulnes, tournant le dos à tout ce qui est sordide, bruyant, souillé, s’en est allé vers l’immolation de 1914, à travers un laborieux enchantement », 1959).

Ce nom des religions de l’Antiquité et de la théologie chrétienne a connu au cours des dernières semaines un beau succès dans les media et dans la bouche d’experts, de commentateurs et de consciencieux du social, à propos des événements de Tunisie et ailleurs dans le monde musulman, dit « arabe ». Des jeunes gens (une dizaine) se sont suicidés en dépit du « tabou anthropologique » : euphémisme pour désigner l’interdiction par l’islam du suicide. La vie appartenant à Allah, c’est à lui seul de disposer à son gré de ce qu’il a donné. Les meurtres, assassinats, massacres de masse sont prescrits, pour exterminer infidèles, mécréants, associateurs, juifs, etc., mais le suicide est proscrit. Va comprendre, Charles. En réalité, le mot immolation n’est guère adéquat pour désigner ces suicides, qui tiennent plus de l’holocauste que du sacrifice sanglant à la manière de celui d’Iphigénie ou que, horresco referens, celui du Christ. Les commentateurs ont beau être très savants, ils n’ont pas conscience qu’ils parlent des pays musulmans avec les mots du christianisme - réduction dont les musulmans ont horreur et qui doit les indigner, à juste titre. Il est vrai que, les commentateurs ne comprenant plus le sens de ces mots, il leur est aisé de faire des Bouaziz suicidés des messies annonçant un ordre nouveau.

20 janvier 2011

Sécessions

 

Soudan et Côte d'Ivoire

 

 

Il n’est nul besoin d’être devin pour affirmer que, de toute évidence, Ouattara a remporté l'élection présidentielle. Il suffit de faire un peu d’arithmétique. En Côte d'Ivoire, le vote est et a été ethnique; autrement dit, les électeurs ont accordé leur suffrage à celui des candidats qui représentait leur ethnie ou leur "race". Au premier tour, trois groupes ethniques ont obtenu plus de 10% des suffrages : celui du Sud (Bétés, Krus et autres lagunaires) 37%; celui du Nord (Dioulas, Malinkés, Sénoufos, Lobis) 32 %; celui du centre (Baoulés et Agnis) 25 %. Les deux derniers groupes ethniques, Nord et Centre, étant alliés contre celui du Sud, arithmétiquement le candidat de l'alliance dioulas-malinkés-sénoufous-baoulés dépassait, en capital de voix potentielles, la majorité absolue : de fait, il a obtenu 54 ou 55 % des voix et 100 % des voix dans de nombreux bureaux de vote du Nord.

L'arithmétique a donc désigné Ouattara comme président de la République de Côte d'Ivoire, mais l'arithmétique ne fait pas la démocratie. Pour qu’il y ait démocratie, il faut qu’il y ait un « démos », c’est-à-dire un peuple. Or, en Côte d’Ivoire, il y a au moins trois peuples. Même si Ouattara accède au pouvoir, il n’administrera que son peuple…

Ouattara est un nom célèbre dans l'histoire, non pas de la Côte d'Ivoire, mais des peuples dioulas ou malinkés et de leurs alliés de Haute-Volta et du Nord de la Côte d'Ivoire. Le candidat actuel descend d'une dynastie qui a établi un empire autour de la ville de Kong située dans le nord de la Côte d'Ivoire actuelle, connu sous le nom d'Empire Kong ou d'Empire Ouattara. Cet empire religieux fanatique, qui a duré jusqu'à la fin du XIXe siècle, avait pour ressources principales, entre autres, l'esclavage et le commerce des esclaves. En effet, pendant plus de trois siècles, les Ouattaras du Nord ont razzié dans la région forestière du Sud de la Côte d'Ivoire un grand nombre d'esclaves, qu'ils ont fait travailler à leur service ou qu'ils ont vendus aux marchands arabes venus du Nord : entre musulmans, on s'est vendu de la chair de non-musulmans.

Mettez-vous à la place des hommes et des femmes du Sud, dont les ancêtres ont survécu difficilement, et dans la forêt, aux razzias organisées par l'Empire Ouattara et qui seraient obligés soudain un siècle et demi plus tard de revivre le cauchemar de leurs ancêtres, lequel, même atténué, même symbolique, reste à leurs yeux un cauchemar. Bien entendu, aucun des bien pensants qui contrôlent les médias n'a osé expliquer sereinement, sans haine, objectivement, cette situation, préférant faire passer Ouattara pour un "libéral" et Gbagbo pour un nationaliste haineux et raciste.

 

La situation de la Côte d'Ivoire n’est pas différente de celle du Sud Soudan. Pendant le dernier demi-siècle, les habitants de cette région ont dû subir les exactions, les massacres, l'esclavage des gens du Nord, arabes et musulmans. Pour faire cesser ce martyre, la communauté internationale a opté pour un référendum au terme duquel le peuple du Sud Soudan a choisi l'indépendance : pour lui, c'en est fini de la menace que les esclavagistes du Nord ont fait peser sur le Sud du Soudan et sur les pays d’Afrique noire pendant quatorze siècles. Il s'en suivra la partition de ce pays, dont les frontières ont été tracées par les puissances coloniales.

Pourquoi ce qui est bon pour le Soudan ne le serait-il pas pour la Côte d'Ivoire ? Que vaut-il mieux ? Un Etat issu de la colonisation qui rassemble des peuples que tout oppose ou que rien ne réunit et qui va ou peut sombrer dans une guerre sans fin ou dans une ruine totale ou être livré à l'anarchie ? Ou bien deux Etats aux frontières reconnues internationalement et dont les peuples vivent chacun leur destin, indépendamment l'un de l'autre ? Ce n'est sans doute pas l'idéal, mais c'est préférable à l'apocalypse qui se prépare et dont les prodromes ont déjà fait des milliers de morts.

 

19 janvier 2011

Acculturation et déculturation

 

 

 

Dans la langue anglaise en usage en Amérique du Nord, acculturation, attesté en 1880, a pour sens « adoption et assimilation d’une culture étrangère ». C'est ce mot que les consciencieux du social, ethnologues, sociologues et autres ont emprunté dans la seconde moitié du XXe siècle. Il ne figure ni dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ni dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il a deux sens qui varient suivant la « science sociale » dans laquelle il est en usage : en ethnologie, il désigne les « modifications qui se produisent dans un groupe culturel, concernant la manière d’agir, de percevoir, de juger, de travailler, de penser, de parler, par suite du (sans doute pour « à la suite du ») contact permanent avec un groupe (généralement plus large) appartenant à une autre culture » ; en sociologie, c’est le « processus par lequel un individu apprend les modes de comportements, les modèles et les normes d’un groupe de façon à être accepté dans ce groupe et à y participer sans conflit ».

Lire les consciencieux du social, toujours en très grande diagonale, bien entendu, occasionne de franches rigolades. Les rédacteurs du Traité de sociologie publié en 1968, l’année de tous les délires, écrivent, comme s’ils étaient les Bouvard et Pécuchet de la grande ère de la Bêtise, à propos de l’acculturation, ceci : c’est « l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact, continu et direct, avec les changements qui surviennent dans les patrons culturels originaux de l’un ou des deux groupes... Selon cette définition, l’acculturation doit être distinguée du changement culturel, dont elle n’est qu’un des aspects, et de l'assimilation, qui n’en est qu’une des phases. Elle doit être également différenciée de la diffusion qui, bien que se produisant dans tous les cas d’acculturation, peut non seulement se produire sans qu’il y ait contact de groupes, mais encore qui ne constitue qu’un des aspects du processus de l’acculturation». Conclusion : « l’acculturation résulte donc d’une multiplicité de microprocessus, d’invention, d’imitation, d’apprentissage ou d’adaptation chez des milliers d’individus et des groupes en interaction, dont l’anthropologie ne fait que constater les effets statistiques ».

Heureusement, la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins imprégnée de jargon socialo-socialisant que celle du Trésor de la langue française : plus humble et moins arrogante donc. C’est, très prosaïquement, « l’adoption progressive par un groupe humain de la culture et des valeurs d’un autre groupe humain qui se trouve, relativement à lui, en position dominante » et « par extension, l’adaptation d’un individu à une culture étrangère ». Il a été écrit, ci-dessus, « moins imprégnée de jargon ». Hélas, il en reste, serait-ce cette « position dominante » qu’occuperait un groupe humain. De cela, on peut soupçonner que le groupe humain que forment les académiciens n’est plus, en matière de langue, dans une « position dominante », puisque ses membres empruntent à un groupe supérieur, plus puissant, plus nombreux, celui que forment les consciencieux du social, une partie de leur vocabulaire.

Les consciencieux du social ne se contentent pas de distinguer l’acculturation du changement culturel, de l’assimilation ou de la diffusion ; ils sont persuadés que l’acculturation se fait suivant des processus variés, de sorte qu’il convient de distinguer l’acculturation de l’enculturation (ne riez pas : c’est « l’apprentissage par un individu de connaissances possédées par son propre groupe »), de « l’endoculturation (transmission du savoir par les anciens ou la famille), de la transculturation (les changements se produisent sous l’effet de facteurs internes), de la contre-acculturation (sentiment de rejet, voire d’hostilité, envers la culture qui cherche à dominer), de la reculturation (mouvement de retour aux sources, de recherche et de reconstruction d’un patrimoine perdu).

 

Le nom déculturation et le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages dits de « sciences humaines et sociales ». Ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les consciencieux du social accusent-ils la France d’avoir commis un génocide culturel, en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elle, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc. Or, de tous ces mots de consciencieux, déculturation est le seul qui pourrait désigner avec justesse des phénomènes propres à la France actuelle. C’est, comme l’exprime le préfixe , « la perte de toutes les valeurs de référence, sans assimilation en contrepartie de celles des autres ». Que l’on lise de Renaud Camus La grande déculturation (Fayard, 2008). Les Français, que les anthropologues accusent d’avoir déculturé au cours des deux ou trois derniers siècles les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et même d’Amérique, processus auquel seuls les Luniens et les Soleilins ont échappé, sont désormais les victimes innocentes de la déculturation, pour expier sur on ne sait quel autel des péchés originels, dont le principal est de ne pas être noirs ou arabe. Le processus ne touche pas les sociétés qui sont « en contact brutal avec la culture occidentale », mais les pays occidentaux, vulnérables, submergés par des vagues de colons cupides. Désormais, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique seulement et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de valeurs qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Ils ne labourent plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, ferment les yeux pour ne pas voir tout ça et surtout se cousent les lèvres de peur que le juste mot de déculturation sorte de leur bouche.

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13 janvier 2011

Elémentaire, mon cher BHL

 

 

Dans le journal Le Point, Monsieur Lévy, plus connu par ses initiales BHL, se pose la question, Comment sauver les chrétiens d'Orient ?, mais dans des termes si angoissés, presque métaphysiques, et avec tant de contorsions de vocabulaire imposées par sa soumission à la bien pensance que les seules réponses qui lui viennent à l'esprit sont s'indigner (ça, c'est bon pour l'intelloterie) ou prier (ça, c'est pour ceux qui croient dans la charité du Christ). 

Imagine-t-on dans quel discrédit a posteriori serait tombé l'intello qui par hasard se serait demandé en 1943 "Comment sauver les juifs allemands ?" (mais, pas de panique, aucun d'eux ne s'est posé la question alors) et répondre "par l'indignation" et "par la prière" ?   

Pourtant, à cette question, il existe une réponse élémentaire - c'est celle qu'ont donnée les Alliés et la France libre, puis la France combattante, à partir de 1940. D'abord nommer les bourreaux, tueurs, massacreurs par le nom qu'eux-mêmes ils se donnent. Ensuite désigner par son nom l'idéologie, fût-elle religieuse, qui les inspire et le texte où cette idéologie est consignée. Enfin rappeler qu'entre 1940 et 1944, si quelques dizaines de milliers de juifs ont échappé à la mort promise, c'est parce qu'une guerre à outrance et sans merci a été menée sans compromis, sans répit, jusqu'à la capitulation de l'Allemagne, par les Alliés.

En 1995, Monsieur Lévy appelait à la guerre sainte pour sauver quelques milliers de musulmans bosniaques. Quinze ans plus tard, le va-t-en guerre s'est mué en petit toutou docile.

 

 

11 janvier 2011

Epuration

 

 

 

Dérivé du verbe épurer, ce nom est attesté au début du XVIIe siècle, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle. Il signifie « action d’épurer » et longtemps il ne s’est appliqué qu’en médecine (l’épuration du sang, in Dictionnaire de l’Académie française, 1835 ; « épuration extra-rénale, extra-hépatique, élimination des déchets toxiques d’un organe défectueux selon une technique, à l’aide d’un appareil approprié », Trésor de la langue française, 1971-94) ou dans des domaines techniques : « l’épuration des métaux » (DAF, 1835), « l’épuration des huiles » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les produits d’épuration du gaz d’éclairage ; une station d’épuration des eaux usées » (TLF, 1971-94). Dans la langue moderne, ce nom est souvent employé dans des sens figurés. « Il se dit aussi au sens moral », écrivent les académiciens en 1835, citant comme cibles de l’épuration « les mœurs, la langue, le théâtre », auxquels Littré (DLF, 1863-77) ajoute le « goût » et un « texte fautif », ce que les auteurs du TLF définissent ainsi : « domaine moral,  élimination des éléments trop libres ou choquants dans les mœurs ou dans une production littéraire » (1971-94).

C’est en 1791 que les Jacobins étendent ce nom à la politique. L’épuration, entendue ainsi, est glosée par Littré : « épuration d’une compagnie ou un corps, exclusion donnée à quelques-uns de ses membres jugés indignes d’en faire partie », qui couronne ce sens de cet exemple : « épurations politiques, exclusions dictées par des motifs politiques » ; et par les auteurs du TLF : « domaine sociopolitique, élimination d’un corps social des membres jugés indignes d’en faire partie ou considérés comme indésirables » (épuration d’un corps politique, d’un personnel administratif, des cadres) et « en particulier, mesures prises en France, après la Libération, contre des personnes ayant collaboré avec les autorités d’occupation ». De toute évidence, c’est ce sens politique qui prédomine dans la langue du XXe siècle, comme l’atteste l’article épuration de la neuvième édition du DAF (en cours de publication), dans lequel le sens politique occupe près des deux-tiers de l’espace consacré à ce mot : « action d’expulser d’une organisation, d’une administration, d’une entreprise, d’une profession, etc., une catégorie d’adhérents ou d’agents jugés indésirables ou indignes ; résultat de cette action. L’Épuration, en France et dans d’autres pays d’Europe, nom donné, au terme de la Seconde Guerre mondiale, à l’ensemble des mesures prises pour sanctionner des actes de collaboration avec l’ennemi, commis pendant la période de l’occupation allemande » (un comité d’épuration ; les tribunaux d’épuration).

Récemment, M. Sarkozy, président de la République, a qualifié les attentats dont sont victimes les Coptes en Egypte d’épuration religieuse : « Nous ne pouvons pas non plus admettre et donc faciliter ce qui ressemble de plus en plus à un plan particulièrement pervers d’épuration religieuse du Moyen-Orient ». Personne ne se fait d’illusion sur ces déclarations. La France admet cette « épuration » depuis au moins trente ans ; pis même, elle ne cesse de faire des courbettes à ceux qui inspirent ces meurtres, attentats, assassinats, massacres… D’ailleurs, même si elle ne les admettait pas, que ferait-elle pour les empêcher ? La guerre ? Elle est incapable de désigner de façon claire les auteurs de ces attentats et l’idéologie qui les inspire ; elle n’est donc pas près d’empêcher les criminels de nuire et leur idéologie de prospérer. La vraie question est ailleurs : de toute évidence, ce qui se passe en Egypte, en Irak, au Nigéria, aux Philippines, etc. et ce qui s’est passé pendant un demi-siècle au Sud-Soudan et ailleurs dans le monde n’est pas une épuration, ni ne ressemble de près ou de loin à un plan d’épuration religieuse. L’épuration est une exclusion, pas une extermination ; même en 1944-45, elle s’est faite dans les tribunaux, et non par des égorgements de masse. C’est que le terme épuration, appliqué à ce que subissent les Coptes et tous les chrétiens d’Orient, est un euphémisme, c’est-à-dire un mot au sens adouci, qui sert à masquer la réalité : l’extermination lente de populations entières. Il ne viendrait pas à l’idée d’un homme politique français responsable de qualifier la Shoah d’épuration.  

10 janvier 2011

Déverrouiller

 

Verrou, verrouiller, déverrouiller : hommage à M. Valls, député

 

Dérivé du verbe verrouiller (le préfixe dé – inversant le procès du verbe), lui-même dérivé du nom verrou (pièce de fer fixée sur une porte et qui, poussée dans une gâchette, empêche de l’ouvrir), le verbe déverrouiller est ancien : il est attesté à la fin du XIIe siècle, presque à l’origine de notre langue, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle, à la différence de verrouiller qui est dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 avec le sens de « fermer au verrou » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « fermer au verrou » et « par extension, verrouiller quelqu’un, l’enfermer en prison ou ailleurs » ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « fermer au moyen d’un verrou » ; « au figuré ou par métaphore, fermer, bloquer, rendre impénétrable » ; « emprisonner, enfermer »). Déverrouiller apparaît d’abord chez Littré avec le sens « ôter les verrous » et dans la huitième édition du DAF (1932-35, où il est enregistré pour la première fois) : « faire qu’une porte, une clôture, etc., ne soit plus verrouillée ».

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, les emplois de ce verbe relèvent des domaines de la technique : « par extension, le complément d’objet désigne un mécanisme, enlever le dispositif qui en maintenait les parties immobiles » (déverrouiller les manettes, un aiguillage, le train d'atterrissage d’un avion.) ; « spécialement, le complément d’objet désigne une arme à feu,  dégager la culasse » (déverrouiller une arme à feu). Seuls les auteurs du TLF relèvent des emplois métaphoriques de déverrouiller chez Saint-Exupéry (cette âme n’était point de celles qu’un vent de paroles déverrouille) et Jankélévitch (si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus). Il semble donc que les emplois de ce verbe en dehors de la technique soient rares. De fait, on est en droit de tenir l’exhortation lancée par M. Valls à « déverrouiller les 35 heures » pour une formulation assez neuve et presque inventive – « poétique », diraient d’autres – sur le plan verbal du moins, car, pour ce qui est de la réalité des choses, les 35 heures, ayant été « détricotées » (la belle métaphore !), n’existent plus, sinon comme un fardeau pour le budget en ruine de l’Etat français.

            Alors que la métaphore de M. Valls n’a pas de pertinence pour ce qui est de sa conformité au réel, en revanche, elle est éloquente pour ce qu’elle désigne indirectement, à savoir les membres du parti de M. Valls qui semblent tous, mal gré qu’ils en aient (déjà résonnent au loin les cris d’orfraie des indignés), enfermés à double tour de verrou (évidemment) dans leurs cellules moisies de certitudes mortes qui leur tiennent lieu de pensée et de réel à la fois. A condition de la rapporter à ce qu’elle désigne vraiment, la métaphore de M. Valls est lumineuse. Non seulement elle est inventive, mais encore elle fait voir les choses en acte, comme dirait Aristote, ou elle est le levier, comme dirait Hegel, grâce auquel le sarcophage pourra être ouvert et la pensée libérée, si tant est qu’il y ait encore à l’intérieur un peu de pensée.

 

09 janvier 2011

Comment le journal Le Monde relatait en avril 2006 les exactions que subissent les Coptes en Egypte

 

 

            Staline, dit-on, crevait les yeux des popes, afin qu’ils fussent moins distraits en lisant leur bréviaire. C’est ainsi que l’idéologie en use, si bien que presque tout le monde est aveugle là où ce monstre règne. On a deux yeux depuis quinze ans en Pologne, en Hongrie, en Russie ; les Français ne sont pas près d’ouvrir un œil, car en France, il est des gens en place au Monde et ailleurs qui ne veulent même pas que l’on soit borgne.

 

En Egypte, depuis trente ans ou plus, il ne se passe pas de semaine sans que des coptes soient agressés, pas de mois sans que des coptes soient assassinés, pas d’année sans qu’une église soit vandalisée ou incendiée. Le Monde, daté du 18 avril 2006, en rend compte lumineusement.

Première règle : ne pas appeler les choses par leur nom. Les crimes ne sont jamais nommés crimes, mais « heurts entre coptes et musulmans » ; les pogroms ne sont pas des pogroms, mais des « tensions interconfessionnelles » ; les incendies volontaires d’églises sont le résultat de la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». On ne sait pas qui est agressé, sinon qu’il y a eu un copte assassiné et cinq coptes blessés, mais on ne sait pas non plus qui agresse. Victimes et bourreaux sont renvoyés dos à dos, bien que, au cours des trente dernières années, jamais un seul copte n’ait tué un étranger, ni même des musulmans.

Deuxième règle : expliquer tout par des causes fictives. Le Monde ne dit pas qui sont les criminels ; en revanche, il va tout droit aux causes. La cause première est abstraite, très éloignée, presque épurée, mais elle est double : c’est la « structure » et c’est la « crise ». La « structure » incriminée » est la « structure politique du pays » ; la « crise » qui cause tous ces maux est la « crise économique et sociale ». Le Monde tient cette révélation d’une revue littéraire éditée par un parti marxiste. Que vient faire la littérature là-dedans ? Elle est là sans doute pour révéler, mais au deuxième ou au troisième degré, le caractère fictif des causes. En Egypte, il y avait quelques marxistes, quand il y avait des Juifs, c’est-à-dire avant 1952. Ceux qui ne se sont pas réfugiés à l’étranger, comme Curiel, ont rejoint les partis extrémistes de l’islam, comme Mahmoud Hussein. Mais c’est aux marxistes qu’il est fait appel pour piocher, ce qu’ils font depuis un siècle et demi, dans le même éternel réservoir à causes : le pouvoir asservi au capitalisme (la « structure politique ») et le capitalisme lui-même, dont on sait qu’il est entré dans la phase terminale de son existence et que la « crise » qu’il connaît va déboucher sur le Grand Soir.

Troisième règle : faire porter sur les victimes la responsabilité des crimes qu’ils subissent. Un homme est montré du doigt : il vit aux Etats-Unis. Ce n’est pas Bush, c’est un prêtre copte dénommé le « père Zakaria » qui prêcherait la haine de l’islam « sur une télévision satellitaire copte ». Il existe des sites internet coptes, il n’existe pas de télévision copte par satellite. Au Monde, on doit avoir abusé de cocaïne ou de whisky pour prendre les chaînes de télévision islamiques appelant à tuer les chrétiens pour des chaînes de télévision coptes appelant à tuer des musulmans.

Quatrième règle : regretter les temps anciens. Le Monde est un journal de référence, puisqu’il a des références historiques. Les temps anciens évoqués avec nostalgie sont les années 1920, quand le parti Wafd avait pour mot d’ordre « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous » et avait dessiné sur ses bannières le croissant et la croix.

Cinquième règle : désigner les vraies victimes. Ce ne sont pas les coptes, mais les artistes. Dans un pays où « la Constitution affirme que l’islam est la religion de l’Etat et la charia la source principale de la législation », « les cheikhs de la mosquée Al-Azhar multiplient les fatwas sur le côté licite du point de vue religieux ou non de toute production intellectuelle, culturelle et artistique ».

Sixième règle : ne jamais replacer les crimes dans la situation ou le contexte où ils sont commis. Depuis plus de trente ans, en Egypte, les coptes sont victimes au mieux de discriminations ouvertes et éhontées, au pis de pogroms et de ratonnades. En juin 1981, pendant trois jours, des groupes armés islamiques ont tué, souvent au hasard, des dizaines de malheureux dans un quartier chrétien du Caire : pendant la décennie qui avait précédé, il ne se passait pas de semaine sans que soit incendiée ou vandalisée une église, agressés des coptes, par ailleurs soumis à la jiziya, tués des malheureux. Pendant près de vingt ans, la Ligue égyptienne des droits de l’homme a protesté contre les émissions de télévision qui, chaque vendredi, présentaient les chrétiens comme des sous-hommes qui ne méritaient pas de vivre. Les pogroms d’Alexandrie en novembre 2005 (églises attaquées, une religieuse assassinée, etc.) et de ce mois-ci (« attaque à l’arme blanche, vendredi 14 avril, de trois églises coptes de la ville », écrit Le Monde daté du 18 avril : les églises ont été attaquées au couteau ?) s’inscrivent dans une longue série de pogroms, de ratonnades, de meurtres gratuits, de crimes racistes. Dans ce journal de référence et incontournable, il n’est fait aucune référence aux événements antérieurs, ni même au rapport de force (favorable à l’islam : neuf musulmans pour un chrétien), ni même aux chartes de l’ONU qui sont censées défendre les minorités, ni même à l’existence en Egypte depuis plus de 80 ans de partis musulmans qui prônent l’islamisation totale de l’Egypte par la violence, ni même aux versets du Coran qui appellent à « tuer » les infidèles. Aucun de ces faits n’existe. La réalité que les lecteurs du Monde sont invités à retenir est exprimée dans le titre en gros caractères : c’est la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». Etre une référence signifie aujourd’hui faire la révérence – toujours aux mêmes puissants.

 

 

 

08 janvier 2011

Copte

 

 

Le christianisme se développe en Egypte dès le premier siècle de notre ère, et pourtant, il faut attendre la fin du XVIe siècle pour que copte, le nom qui désigne ces chrétiens d’Egypte, soit enfin attesté en français, comme il faudra attendre la fin du troisième millénaire, ca l’an 2999, pour que l’intelloterie française s’inquiète enfin – pardon s’indigne à la Hessel ou à la BHL – des discriminations, exactions, avanies, mauvais traitements, massacres, etc. dont ces malheureux sont victimes depuis le VIIe siècle au vu et au su de tous.

Pour ce qui est de l’origine du nom, deux hypothèses sont ou ont été avancées concurremment : une adaptation du latin coptita, au sens de relatif à la ville de Coptos où était honorée Isis ou un emprunt à l’arabe qibt ou qubt, nom donné par les conquérants arabes islamisés aux indigènes d’Egypte, ceux-ci se nommant eux-mêmes dans leur langue (le copte) kuptios, mot emprunté au grec aigyptios (« égyptien »). Les Coptes sont-ils les Egyptiens, les vrais et authentiques Egyptiens, ou bien seulement les (derniers) fidèles d’un culte rendu à Isis dans la ville de Coptos ? Cette question, on l’a compris, n’est pas neutre, comme toute question se rapportant à l’origine d’un peuple. Les ennemis des Coptes (et ils sont nombreux) font d’eux les desservants d’un culte à l’agonie ou disparu ; ceux qui, par compassion ou par justice, essaient de leur rendre la dignité dont l’islam les a dépouillés les tiennent pour les descendants et successeurs des Egyptiens de l’Antiquité.

Ce que révèle une consultation des dictionnaires, c’est ou bien l’indifférence et l’ignorance dans laquelle les Coptes sont tenus, ou bien le mépris hargneux et haineux dont ils sont accablés, surtout dans l’intelloterie. Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la quatrième édition, alors qu’il est absent de la huitième édition (1932-35), sous deux formes et deux prononciations, du moins jusqu’en 1835, copte et cophte (prononcé coft) : « copte ou cophte, nom qu’on donne aux chrétiens originaires d’Égypte et qui sont la secte des jacobites ou eutichéens » (1762, 1798, 1835, 1879 : « on nomme aussi cophte l’ancienne langue égyptienne »). On ne peut pas dire que la définition soit claire ou même précise : jacobites ? Eutychès ? Ce peuple est même ramené à une simple « secte » sans importance. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente en vain de rétablir un peu de vérité sur les Coptes : « Le Père Sicard et plusieurs autres missionnaires qui ont écrit sur les lieux de l’Égypte écrivent Copte. Les différentes étymologies qu’ils attribuent à ce mot prouvent toutes qu’il faut écrire et prononcer copte ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se démarque pas des académiciens (« nom des chrétiens d’Égypte ; les coptes sont de la secte des Jacobites ou Eutychéens. Adjectif, un moine copte »), mais ce qui l’intéresse, c’est la langue copte : « l’idiome de transition qui s’est parlé en Égypte depuis l’introduction du christianisme, qui est éteint maintenant et qui a les plus grandes ressemblances avec l’ancien égyptien », car, grâce à la connaissance de cette langue, Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes : « c’est cette ressemblance qui a permis de pénétrer dans l’interprétation des textes hiéroglyphiques », écrit Littré, qui cite Champollion : « l’application du principe que le système graphique égyptien employa simultanément des signes d’idées et des signes de sons a pu me conduire à la lecture proprement dite des portions phonétiques, formant en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique ; de là résulte la pleine conviction que la langue égyptienne antique ne différait en rien d’essentiel de la langue vulgairement appelée copte ou cophte ; que les mots égyptiens écrits en caractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes et en caractères grecs dans les livres coptes ont une valeur identique et ne diffèrent en général que par l’absence de certaines voyelles médianes, omises, selon la méthode orientale, dans l’orthographe primitive ».

Quant au mépris, il est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) : « ils persistent dans l’erreur qu’il n’y a qu’une nature en Jésus-Christ (…) Le clergé est très méprisable ; il ignore même la langue dans laquelle il prie, ce qui n’empêche pas qu’il ne soit très honoré. L’autorité des évêques est grande. Le patriarche est une espèce de despote. Quoiqu’ils n’entendent pas leur bréviaire, il n’en est pas moins long ». Voilà pour la religion ; voici pour ce qui est de la « société » et de l’immense pauvreté dans laquelle vivent les coptes dans leur propre pays, alors que les envahisseurs et occupants mènent belle vie : « Les Mahométans ont confié la recette des droits publics (comprendre la collecte de l’impôt) en Egypte à des chrétiens cophtes. Excepté ces receveurs, le reste est pauvre et vit durement, n’ayant pour toute consolation que la facilité de changer de femmes par le divorce, qui est fréquent, et par un nouveau mariage dont il peut être suivi ».

Pierre Larousse (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) va sans doute plus loin que les encyclopédistes dans le mépris des Coptes et la désinformation propre à l’intelloterie. Il rend responsable les Coptes de la conquête de l’Egypte par les arabes : oui, les Coptes auraient été les complices de leurs propres bourreaux ou les collabos de leur servitude ! L’indigné professionnel Hessel ne s’est jamais indigné, ni des accusations infondées portées contre les Coptes, ni des mauvais traitements qui leur sont infligées depuis la seconde moitié du VIIe siècle, depuis 641, quand les arabes ont fait main basse sur l’Egypte. L’ignorance et l’indifférence n’ont pas disparu du Trésor de la langue française (1971-94) : « chrétien d’Égypte et d’Éthiopie, généralement de confession monophysite » et « adjectif, qui concerne la langue, la religion ou la civilisation des coptes ». Seuls les académiciens tentent d’en finir avec l’ignorance dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « adjectif, relatif aux Coptes » et « nom, un, une Copte, une personne appartenant à la communauté chrétienne d’Égypte, qui a conservé comme langue liturgique la langue de l’ancienne Égypte ». Il est vrai que ces académiciens ne sont pas, à l’exception de quelques-uns, de l’intelloterie.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne s’étonnera plus que les discriminations, massacres, avanies, exactions, etc. que subissent les Coptes depuis le VIIe siècle ne suscitent chez les intellos qu’indifférence ou mépris.

 

07 janvier 2011

Altérophile

 

 

L'altérophile ne soulève pas des haltères; il ne gonfle pas ses muscles, il ne fait pas dans le culturisme, mais dans la culture. Chercheur dans une des innombrables universités du monde, il a choisi comme objet d'étude le même objet d'étude que tout le monde : l'Autre (écrit de préférence avec un A majuscule), l'altérité, la rencontre, la connaissance, la découverte de l'Autre, mais pas "des autres", qui sont l'Enfer comme chacun sait, ni d'autrui, qui fait morale d'école communale ou universel catégorique. Il ne se passe de mois sans que soit annoncée la tenue d'un colloque, d'un symposium, d'une journée d'études, d'un séminaire, etc. sur l'Autre. L'Autre est décliné (ou conjugué) à tous les temps, modes, voix, genres, nombres, personnes, etc. de ce mot : la rencontre de l'Autre dans l'Antiquité méditerranéenne (de dix à quinze siècles d'histoire), dans l'Empire britannique, au XVIe siècle, pendant la colonisation, dans la littérature moderne, pendant le Moyen Age, dans la Méditerranée islamique (cf. le livre de Mme Dakhlia, Lingua franca, Actes Sud, 2009 : lingua franca étant la langue de l'échange, de l'altérité, de la reconnaissance de l'Autre), etc. Historiens des idées, anthropologues, littéraires, linguistes, hispanisants, anglicistes, arabisants, spécialistes de l'Andalousie, tous s'assoient à la même table et mangent la même soupe depuis dix ou quinze ans.

Le sujet est-il si neuf ou si nouveau pour mériter autant de travaux, communications, publications, etc. et faire se réunir autant de savants ? Non, absolument pas. Le livre de M. Ricoeur sur le sujet (Soi-même comme un autre) date du début des années 1990; l'article de Benveniste sur je et tu (moi et l'autre) dans les discours, de 1970; le livre de Jaulin sur le culte rendu à l'Autre (La Mort Sara), du début des années 1960; Tristes Tropiques, où la question de la découverte de l'altérité est posée avec lucidité, du milieu des années 1950; la thèse de Carré (Jean-Marie ?) sur les Voyageurs occidentaux en Orient, du milieu des années 1930; les thèses de littérature comparée sur ce sujet ou des sujets voisins, du début du siècle dernier. Depuis la fin des années 1960, il n'est pas d'éditeur qui ne publie pas de volumineuses anthologies de récits de voyageurs (en Orient, en Amérique, en Asie) ou des collections de récits de voyageurs : même le très savant Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire, qui forme des chercheurs en égyptologie, a publié, pendant près de vingt ans, la quasi totalité des récits écrits par des occidentaux ayant voyagé en Egypte entre le XIVe siècle et la fin du XVIIIe siècle. Sans parler des ouvrages d'anthropologie (Mead, Fraser, Malinovski, Leiris, Mauss, etc.) publiés dans presque toutes les langues du monde depuis un siècle ou plus. Il n'est donc pas de sujet mieux connu, plus rebattu, plus profondément labouré que celui de la connaissance, rencontre, découverte de l'autre (variante : étranger, sauvage, primitif, indigène, etc.), à quelque époque de l'histoire (toujours celle de l'Occident) que ce soit, dans quelque lieu du monde que ce soit.

Que signifie le ressassement, depuis vingt ans ou plus, de ce même sujet de recherche ? Que la recherche et la singularité critique ne font pas bon ménage ? Certes. Les habiles s'en doutent quelque peu. Que la recherche dans les sciences humaines et sociales se caractérise surtout par des formes moutonnières et qu'elle n'emprunte (quasiment) jamais les chemins de traverse ? Certes aussi. Que, comme l'écrit Muray, les chercheurs tiennent plus des mutins de Panurge que des découvreurs de continents ? Certes. Que, comme l'écrit Montaigne, nous ne faisons que nous entregloser ? Certes aussi. Or, cet unisson des chercheurs, que l'on entend depuis une ou deux décennies, n'est pas nouveau. Il a été l'hymne officiel d'autres climats, dans les pays de l'Est, en Chine et dans l'ancienne URSS, pendant un demi-siècle, quand le Parti (toujours le même) ou son Comité central décidait d'un thème de propagande ou d'agit prop et obligeait tous les fonctionnaires du Parti et de l'Etat, tous les universitaires, tous les chercheurs, etc. à dévider jusqu'à plus soif (souvent contre leur gré) le même fil, pendant dix ou quinze ans, sans s'écarter d'un iota de la ligne ni franchir les bornes imposées. Le problème est que les chercheurs d'Occident ne sont pas placés sous le coupe d'un Parti unique qui impose, menace, censure, décrète, assène, etc. Ils ne sont pas aux ordres, et pourtant ils entonnent le même hymne ou ils jouent le même air usé de serinette, comme s'ils avaient fait leurs, de leur plein gré, en toute connaissance de cause, les mots d'ordre, slogans, objectifs de la propagande ou de l'idéologie dominante, celle des médias, des associations culturelles sans autre but que lucratif, des maîtres à penser... Dans les pays de l'Est, la servitude jadis était la loi d'airain dont on ne se libérait que dans les fors intérieurs; dans les universités d'Occident, devenue volontaire, elle est sur le forum.

 

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04 janvier 2011

Mythe

 

 

Le mot grec muthos (« discours, fiction ») a été emprunté sous la forme mythos en latin, langue dans laquelle il signifie « fable ». C’est donc un mot très ancien qui s’enracine profondément dans l’Antiquité. Pourtant, en français, il est relativement récent et même « moderne », de la première modernité « postchrétienne », n’étant attesté qu’à compter de 1803, où il remplace peu à peu, pour désigner les récits des religions païennes, le nom fable, lequel a pour sens « chose feinte et inventée pour instruire et pour divertir » et « se prend aussi dans un sens collectif pour signifier toutes les fables de l’Antiquité païenne » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835). Pour les chrétiens, pendant près de deux millénaires, ces récits étaient des fables destinées au divertissement ou à la littérature, mais contraires à l’enseignement de la vérité.

C’est Barré, dans le Complément du DAF de 1842, qui dévoile la signification de cette substitution : « (mythe) s’entend surtout d’un fait, d’une tradition, qui, au premier coup d’œil, ne renferme que des particularités plus ou moins fabuleuses, mais qui, examinée de plus près, laisse voir, sous l’enveloppe de l’allégorie, une grande généralité historique, physique ou philosophique », comme dans les mythes d’Oedipe, des Atrides, de la Tunique de Nessus, de la Caverne, de Prométhée, de Sisyphe, etc. Autrement dit, le mythe, à la différence de la fable, qui n’est que mensonges, est source de vérité ou contient des vérités, qui sont sinon éternelles, du moins inusables et, sans doute, plus fortes que les vérités du christianisme. Barré ajoute, après avoir illustré ce sens de l’exemple la conquête de la Toison d’or est un mythe, que « l’on a beaucoup abusé depuis quelque temps de cette expression et du genre d’interprétation qu’elle exprime », révélant ainsi que dans l’ère postchrétienne qui commence à la fin du XVIIIe siècle et continue jusqu’à ce jour, du moins dans les pays d’Europe, les Européens cherchent des vérités dans ces récits fabuleux que le christianisme, qui peu à peu s’effondre, tenait et tient toujours pour des mensonges.

L’explication de Barré a beau être lumineuse, les autres lexicographes ne la reprennent pas ou, s’ils la reprennent, c’est sur un mode mineur ou atténué, qui consiste à faire coexister le vieux sens de fable (« trait, particularité de la fable, de l’histoire héroïque ou des temps fabuleux ; c’est un mythe commun à toutes les religions de l’Orient ; plusieurs des mythes de l’ancien paganisme se retrouvent dans la religion des Indous », Dictionnaire de l’Académie française, 1835, 1879 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; Pierre Larousse, Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) avec le sens « moderne » et postchrétien : « particulièrement, récit relatif à des temps ou à des faits que l’histoire n’éclaire pas, et contenant soit un fait réel transformé en notion religieuse, soit l’invention d’un fait à l’aide d’une idée » (Littré, DLF) ou « Tradition qui, sous la figure de l’allégorie, laisse voir une grande généralité historique, physique ou philosophique », selon Pierre Larousse (GDU XIXe siècle), qui cite cet exemple « l’histoire de Prométhée est un mythe », ce que, n’étant plus une fable, elle est devenue, parce que ce récit du héros condamné par les dieux à un sort épouvantable pour avoir enseigné aux hommes l’art du feu, a alimenté toutes les idéologies progressistes des XIXe et XXe siècles. Quant aux lexicographes du XXe siècle, ils tentent de mêler en une seule et même définition les deux sens, « tissu de mensonges » et « fondement d’une vérité », de mythe ; les académiciens en 1932-35 et dans l’édition actuelle du DAF (« récit fabuleux contenant en général un sens allégorique », mélange de fable et de vérité) et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « récit relatant des faits imaginaires non consignés par l’histoire, transmis par la tradition et mettant en scène des êtres représentant symboliquement des forces physiques, des généralités d’ordre philosophique, métaphysique ou social »).

Le succès de mythe s’accroît au fur et à mesure que l’on avance dans l’ère postchrétienne et ce terme, qui, jusqu’à la fin du XIXe siècle, se limitait aux vérités philosophiques ou morales contenues dans les fables de l’Antiquité, conquiert ou colonise cette grande religion immanente sociale et humanitaire, laquelle s’est substituée à la transcendance judéo-chrétienne. Mythe s’applique à (quasiment) toute réalité sociale et politique, à « des faits ou (…) des personnages ayant une réalité historique, mais transformés par la légende » (TLF, mythe napoléonien, de Don Juan, de Pétain), à une « représentation traditionnelle, idéalisée et parfois fausse, concernant un fait, un homme, une idée, et à laquelle des individus isolés ou des groupes conforment leur manière de penser, leur comportement » (mythe du chef, du héros, de l'argent, du confort, de la minceur, de la vitesse, de la galanterie française, de la grève générale), à une « construction de l’esprit, fruit de l’imagination, n’ayant aucun lien avec la réalité, mais qui donne confiance et incite à l’action » (« l’économie sans rareté et (...) la société sans contrainte, mythes qui exaltent la pensée et l’action de l’Occident ») et même à « une aspiration fondamentale de l’homme » ou à « un besoin métaphysique » (mythe du progrès, de la puissance). La « modernité » produit plus de mythes et des mythes de tout type et de toute espèce que n’en produisait l’Antiquité gréco-romaine et des mythes dans lesquels elle se mire comme Narcisse à la surface d’une eau pure.

Revenons à la substitution de mythe à fable. Celle-ci  fait mieux comprendre l’audace de René Girard et le double renversement qu’il opère dans le rapport entre le mythe et la fable et entre le christianisme et les mythologies. Il prend au sérieux les mythes archaïques, en particulier celui du Bouc émissaire, qui est non seulement dans la Bible mais dans tous les mythes, de quelque continent qu’ils viennent, mythes que les chrétiens tiennent ou tenaient pour des fables mensongères dépourvues d’enseignement et seulement propres au divertissement ; et surtout il étudie le christianisme comme un grand mythe chargé de significations éternelles et universelles (cf. entre autres Je vois Satan tomber comme l’éclair, 1999 ; La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes, Grasset, 2002 ; Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004), celui de l’homme qui s’offre lui-même comme bouc émissaire pour arrêter le cycle infernal des rivalités mimétiques.

 

 

 

 

 

 

 

03 janvier 2011

De vérités qui ne sont pas bonnes à dire, même après les assassinats de chrétiens partout où sont établis des musulmans

 

 

 

 

Nos bribes de savoir sur l’islam sont assénées par des orientalistes complaisants (Berque), par les gauchistes Kepel et Etienne, qui voient avec plaisir l’islam radical continuer l’entreprise criminelle de Pol Pot, Lénine, Mao, Trotski, Staline, Castro, à laquelle ils ont adhéré, par les turcologues Lewis et Veinstein, experts en négation du double génocide dont les Arméniens ont été les victimes en 1894-96 et 1915-1916, par le mage Roy qui prédit le vendredi au moment de la grande prière l’échec de l’islam politique, ou par des musulmans modérés, Arkoun, Ben Cheikh, Meddeb, etc. L’objectif de ces savants n’est pas d’éclairer, mais de nous laisser mariner dans le jus noir de l’ignorance. Comme de bons compagnons de route, intellos communistes ou partisans du national socialisme, ces savants engagés, dans les livres que publient des éditeurs réputés (Gallimard, Seuil, Minuit), colmatent l’épaisse chape de béton que fissurent parfois des historiens et penseurs, Bat Ye’or (Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; « Comment j’ai découvert la dhimmitude », Les Cahiers de l’Orient, 4e trimestre 1997, n° 48 ; « Juifs et chrétiens sous l’islam », Commentaire, n° 97, printemps 2002), Taslima Nasreen, JP Valognes (Vie et mort des chrétiens d’Orient, 1994, Fayard), les animateurs des sites internet coptes, maronites, assyriens. La connaissance ne peut plus se réduire à un aveuglement volontaire.

 

1. Méthode

Soyons mécréants, comme tout intellectuel digne de ce nom. Quand on a voulu comprendre le socialisme national, on a commencé par les idées. En vain, jusqu’à ce qu’on regardât les corps. Ce n’est ni le nationalisme, ni le socialisme, ni le mélange, qui disent ce qu’est ce nazisme, ce sont les corps décharnés, hâves, suppliciés, ce sont les cadavres entassés, c’est la chair blessée, brûlée, torturée, souffrante, réduite en cendres. Ce n’est pas ce que disent les hommes qui importe, mais ce qu’ils font. Le communisme n’est pas dans les textes sacrés de Marx, Lénine, Engels, Mao, Trotski, Pol Pot, etc. mais dans les corps décharnés, affamés, suppliciés, relégués derrière des fils de fer barbelés, dans les entassements de cadavres et les chairs congelées de Sibérie. La vérité surgit des prisons, des salles de torture, des goulags et des laogaïs, des camps de la mort, pas de Mein Kampf, ni dans Le Manifeste du Parti Communiste.

Il en va ainsi de l’islam. Ce sont les gorges tranchées de Tibhirine, les corps génocidés de Timor ou du Sud Soudan, les enfants de cette région vendus et réduits à l’esclavage, les débris de chair humaine ramassés à la petite cuillère dans les débris du DC 10 d’UTA ou des wagons du RER, ou des tours de New York ou de Bali ou de Londres ou de Madrid, etc. qui définissent l’islam. Le réel, ce sont les corps suppliciés. Les pays musulmans sont des pays purs, comme le Pakistan, au sens où tous les habitants sont fidèles à l’islam, mais aussi parce que ces pays, sauf, paradoxe, l’Arabie saoudite et les émirats du Golfe persique, ont été purifiés : les impurs, les infidèles, les étrangers ou prétendus tels ont été éliminés ou chassés de ces pays. En 1940, vivaient dans les pays musulmans des juifs, un million environ. Aujourd’hui, ils sont quelques milliers à y survivre. En mai 1948, plusieurs centaines de juifs vivant dans le ghetto du Caire ont été tués lors de pogroms. En janvier 1952, lors de l’incendie du Caire, les immeubles et les magasins qui appartenaient à des familles juives ont été incendiés. Dans les pays musulmans, vivaient des infidèles, qu’ils soient autochtones ou d’origine étrangère ou ressortissants de puissances européennes ou travailleurs immigrés italiens, maltais, grecs. S’il y en a encore, ils se terrent, ils évitent de se faire voir ou de s’exprimer. Les crimes rythment l’islam depuis des siècles. 1860 : massacre des grecs catholiques de Damas à la suite d’un djihad lancé par des autorités musulmanes. 1861 : massacre de chrétiens au Liban sauvés par les armées de Napoléon III. 1894-96, au moment de l’affaire Dreyfus : massacre d’Arméniens dans l’empire ottoman. 1915-16 : génocide des Arméniens de toute la Turquie, conversion forcée des enfants, femmes et fillettes engrossées comme butin de guerre pour fabriquer de vrais musulmans. 1923 : expulsion de tous les Grecs de Turquie (1 million d’expulsés). 1948 : pogroms du Caire. 1952 : incendie des biens juifs du Caire. 1952-1961 : purification de l’Egypte, départ de tous les « étrangers ». 1956 : départ des « étrangers » et des juifs de Tunisie. 1954-1962 : départ des étrangers d’Algérie : la guerre a été un djihad (un moudjahid est un « combattant du djihad »). Années 1960-90 : exode massif des chrétiens du Proche Orient (Liban, Turquie, Syrie, Irak). Fin des années 60 : départ organisé des juifs du Maroc. 1970-80 : la population des étrangers (Italiens, Français, Grecs, Maltais, Espagnols) vivant au Maroc a été divisée par 4 : elle est passée de 400000 à moins de 100000 à la suite de la marocanisation des emplois, des biens et des entreprises. 1978 à aujourd’hui : coptes massacrés dans leur propre pays. 1980-2010 : génocide des chrétiens et des animistes du Soudan (1 million de morts) ; réduction des prisonniers à l’esclavage. 1976-96 : le quart de la population de Timor éliminé par les musulmans. Années 1980-90 à aujourd’hui : massacres de chrétiens en Indonésie, dans le sud des Philippines, au Nigéria. Années 1990 : meurtres d’étrangers, touristes ou résidents, en Algérie, en Egypte, etc.  1990 et années suivantes : pogroms des Chinois, christianisés pour la plupart d’entre eux, d’Indonésie. Etc. etc. etc. Une fois les faits établis, on peut les rapporter à Mein Kampf, au Manifeste, au Coran, pour isoler ce qui, dans ces textes fondateurs, incite les croyants à tuer ceux qui ne partagent pas leur foi. Mein Kampf affirme la supériorité fantasmée d’un peuple. Le Coran est explicite. Il affirme la supériorité de la race élue des vrais croyants, lesquels, au nom de cette supériorité, sont incités à tuer, à égorger, à assassiner, à brutaliser les infidèles, à piller leurs biens, à leur faire payer la jiziya. Les musulmans déclarent : « il y a, dans ce Livre, 123 versets qui appellent à tuer et à faire la guerre », le plus célèbre étant « Tuez les associateurs partout où vous les trouverez ».

 

2. La civilisation islamique

Les musulmans et leurs affidés nous rebattent les oreilles des beautés de l’architecture islamique, des apports sociaux et intellectuels de l’islam à l’occident ou de la grandeur de la civilisation dont l’islam a été ou aurait été le moteur, etc. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié au Caire en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé des experts arabes. Dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays), plus 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois que la seule Grèce. « En mille ans, les arabes ont traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année ». Et ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire auraient créé une civilisation ! Soyons sérieux. Les habitants de la péninsule arabique d’où l’islam s’est propagé par la violence étaient des nomades analphabètes regroupés en tribus vivant de razzia. La génération spontanée (dont Pasteur nous a guéris) a expliqué pendant des siècles l’apparition de la vie. En matière de civilisation, c’est-à-dire de textes ou de lois à portée universelle, de morales, d’institutions que les hommes ont établies, de monuments qu’ils ont bâtis et autres faits tangibles de civilisation, les affidés de l’islam veulent tout expliquer par la génération spontanée. Personne n’a jamais appris les mathématiques, l’algèbre, les principes de l’architecture monumentale, la philosophie, la médecine d’un coup de baguette magique. Il faut du temps pour créer cela. Les analphabètes vivant de razzias ne civilisent pas d’un coup des peuples entiers. C’est cette farce que l’on nous sert dans le fast food hallal de la civilisation islamique.

Au Proche Orient, en Irak (l’ancienne Mésopotamie), en Syrie, en Palestine (dans le Croissant fertile de nos vieux livres d’histoire), en Egypte, a existé une civilisation brillante, mais elle ne fut pas islamique. Même inspirés par Allah, les arabes du désert n’auraient rien créé, s’ils ne s’étaient pas emparés par la force d’immenses territoires dans lesquels s’est épanouie la très brillante civilisation des Byzantins, des premiers chrétiens, des Assyriens (qui ne sont pas arabes et n’étaient pas musulmans), des anciens Egyptiens. Les arabes ont plaqué l’adjectif islamique sur ce qu’ils ont accaparé et en partie pillé et que d’autres avaient créé, ou d’employer à leur service les architectes, les savants, les philosophes, les médecins de Byzance, de Damas, d’Alexandrie, de Babylone, de Thèbes. L’algèbre, le calcul, les mathématiques, l’astronomie sont la création des Assyriens, les chiffres dits arabes, dont le zéro, des Hindous, la géométrie et l’architecture des Egyptiens et des Grecs, la science des Grecs et des Byzantins. D’ailleurs, cinq ou six siècles de pillage, de table rase, de destructions opérés par l’islam ont détruit ces civilisations et rendu le Proche Orient dévasté et miséreux semblable à la péninsule arabique des VIIe-VIIIe siècles, d’où les arabes islamisés sont partis à la conquête du monde. Si les armées nationales socialistes n’avaient pas été défaites en 1945 et qu’elles eussent maintenu leur féroce domination sur l’Europe, nos lointains descendants auraient évoqué en l’an 3000 la brillante civilisation nazie, dans laquelle ils auraient englobé le Château de Versailles, la Tour Eiffel, Racine, Hugo, le cinéma, Diderot, l’esprit des Lumières, Pasteur, l’automobile et la découverte de la radioactivité.

Islamique est impropre pour qualifier les apports du Proche Orient à l’histoire de l’humanité.

 

3. La posture de victimes.

Les musulmans et leurs affidés ressassent que l’islam a été la victime de l’Europe du XIe au XIIIe s (Croisades) et aux XIXe et XXe s. (colonisation). Il n’est pas question de nier la nature perverse de toute colonisation, mais de rappeler que la colonisation des pays musulmans par l’Europe a duré moins longtemps que la colonisation de l’Europe par l’islam et que, de toute évidence, elle a été moins destructrice et moins cruelle. La France a colonisé (à tort) l’Algérie pendant 132 ans ; elle a protégé la Tunisie (à tort) pendant 70 ans et le Maroc pendant moins de 50 ans ; elle a assumé le mandat de la SDN pendant 20 ans en Syrie et au Liban. Que sont ces décennies rapportées aux huit siècles pendant lesquels l’islam a imposé son joug sur l’Espagne, aux trois siècles de colonisation islamique de la Sicile, aux quatre siècles de tyrannie ottomane et islamique qui ont failli rayer de la surface de la terre les Grecs, Albanais, Serbes, Roumains, Bulgares et autres Slaves du Sud. La puissance qui a abusé de la colonisation est l’islam. En ce domaine, l’Europe a été un apprenti.  

Il reste la question des croisades. Les marxistes ont fait des croisades l’expression de la cupidité impérialiste des Occidentaux. Bien entendu, il n’en est rien. Aux Xe et XIe siècles, le Proche Orient est tombé sous la coupe des colons seldjoukides, des turcs venus des lointains hauts plateaux d’Asie centrale, pour piller, au bénéfice de l’islam, des régions encore prospères que les arabes conquérants n’étaient plus capables de gérer et pour soumettre des populations encore chrétiennes à un joug plus tyrannique encore. Les croisés ont secouru ces peuples menacés et ont tenté en vain de les libérer d’une occupation étrangère. Ils ont échoué là où les Américains ont réussi, en 1917 et en 1943-45, pour nous rendre nos libertés.

Seuls les mensonges expliquent la faveur dont jouit en Occident le parallèle entre le djihad et la croisade. Les deux phénomènes n’ont rien en commun. Le djihad est consubstantiel de l’islam. Il apparaît dès 622. Sans djihad ou guerre à outrance, l’islam serait resté confiné dans la péninsule arabique. La vision du monde, partagé en eux zones, dar el islam et dar el harb, est commune aux militants musulmans, où qu’ils vivent. La popularité dont jouissent Ben Laden et ses tueurs en est l’expression. A l’opposé, la croisade n’apparaît dans aucun texte fondateur du christianisme ou du judaïsme. Ce phénomène historique a été il y a dix siècles une défense contre le djihad.

 

4. L’humiliation

            Les musulmans et leurs affidés justifient ces crimes et ces violences par l’humiliation. Ils se sentent humiliés dans leur être et dans leur fierté de musulmans par la prospérité (fragile) de l’Occident et par tout ce que les Occidentaux ont créé, conçu, inventé, fabriqué depuis des siècles. Nous serions responsables des arriérations dont ils s’exonèrent. Il est vrai que quand, en un millénaire, on traduit moins de livres que l’Espagne en un an, il y a des raisons objectives pour se sentir honteux. Si tant est que les musulmans ressentent ce sentiment, l’humiliation est volontaire. Outre la haine des femmes, des étrangers, des infidèles, etc. cette religion méprise l’homme, qui n’est rien, et adore Allah à qui il se soumet (islam signifie « soumission ») qui est tout. Qu’il y ait humiliation est possible, mais elle est d’islam. De plus, l’humiliation est une force psychique inépuisable et terrible. A des hommes que l’on humilie du berceau au tombeau et dont l’humiliation devient ainsi la nature, on peut faire commettre des meurtres en série et accomplir des prodiges de cruauté, ne serait-ce que pour leur donner l’impression d’être quelqu’un. L’humilié se venge d’abord sur sa femme et ses filles, puis s’il est armé, sur ceux qui n’ont pas d’armes et refusent la guerre qui leur est faite : c’est ainsi qu’au Proche Orient, des peuples qui avaient atteint un haut degré de civilisation ont sombré dans le néant.

 

5. La guerre

L’islam serait une religion de paix. Les musulmans et leurs affidés arguent qu’en arabe, le nom salam qui signifie « paix » est dérivé d’islam (id est « soumission » à Allah). Ils sont formés sur la même racine SLM. En fait, pour l’islam, il n’y a de paix qu’entre les musulmans si bien que, hors des pays d’islam, les musulmans doivent faire la guerre aux non musulmans et à ceux qui refusent de se soumettre à Allah. C’est la thèse de l’obligation absente (le sixième pilier de l’islam) que soutiennent des théologiens admirés, dont l’Egyptien Qotb, mort il y a deux ou trois décennies. En effet, depuis le VIIIe s., le monde est divisé en deux zones, dar el islam (« maison de l’islam ») et dar el harb (ou « maison de la guerre »). Les « gens du Livre », juifs ou chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam et acceptent la domination de l’islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve est provisoire et qu’elle ne peut pas durer plus de dix ans. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est façonné par le djihad : cet « effort » que doivent d’imposer les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer tous les pays dans le dar el islam et soumettre l’humanité à la loi d’Allah.

En arabe, harbi dérive du nom harb (« guerre »). Il est employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui sont définis par la guerre qu’on leur fait. Il n’existe pas en français d’équivalent de harbi. Le concept est étranger à notre pensée. Pour nous, il n’est pas concevable que des hommes soient réduits à l’être de harbi. Seule l’injonction « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards lors de la guerre contre les Albigeois, peut illustrer le statut de harbis. Le mot ennemi traduit mal harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas une qualité provisoire ou éphémère, mais un être, une nature qui ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est assignée. Le harbi est à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux nationaux socialistes de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées nationales socialistes ont occupés de 1939 à 1945. Seule l’expression à exterminer donne une idée satisfaisante de ce qu’est un harbi. Pour l’islam, les peuples qui ne sont pas musulmans sont à exterminer. La férocité des attentats aveugles n’a pas d’autre justification.   

 

6. La tolérance.

L’islam est tolérant, disent encore les musulmans et leurs affidés. Bien entendu, tout dément cette affirmation. En arabe, dhimmi équivaut à toléré. Un dhimmi est un juif ou un chrétien, dont l’islam est censé tolérer la présence dans les territoires conquis. « Les lois édictées par la charia concernant les dhimmis sont nombreuses, écrit Bat Ye’or ». Ils sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir ou restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit rester discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils font du prosélytisme ; ils ne peuvent pas accéder à des postes honorifiques ; il leur est fait obligation de pourvoir au djihad pour conquérir de nouveaux territoires. Leur terre est dite fey ; c’est un butin de guerre. C’est l’islam victorieux qui décide des « droits » qu’il abandonne aux dhimmis : la négociation est impossible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le partage du butin. De la protection, les affidés ont inféré la tolérance de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe et se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

La dhimmitude - la soumission à l’ordre le plus injuste qui ait jamais existé dans le monde - se répand partout en Occident, chez les lettrés, dans les milieux dirigeants, chez ceux qui conseillent les princes du monde, dans les rappels de la tolérance islamique, dans la tentation des chrétiens de rompre avec le judaïsme, dans leur ralliement aux thèses du  Hamas, du Djihad, du Fattah qui n’expriment rien d’autre que les thèses islamiques millénaires, et dans leur aveuglement à faire du rabbin Ieschoua de Nazareth, non un juif hétérodoxe, mais un Palestinien ou « Philistin » (les deux mots sont identiques) ou le premier des militants palestiniens. Déjà, au IIe siècle de notre ère, un évêque du Proche Orient dénommé Marcion avait incité les chrétiens à rejeter l’Ancien Testament, à rompre la continuité entre le judaïsme et le christianisme, à enlever le trait d’union entre juif et chrétien. Sa doctrine, dite « marcionisme », a connu une grande faveur parmi les chrétiens d’Allemagne aux XIXe et XXe siècles, préparant de fait les esprits à accepter que cette rupture théologique se transforme peu à peu en une négation ethnique.

 

7. L’échange inégal

L’islam, disent les musulmans et leurs affidés, pâtit de l’échange inégal avec l’Occident. Examinons cette fable. L’islam dispose de ressources naturelles, dont l’Occident est dépourvu, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est d’environ 3 $ US le baril, de 5 $ au maximum, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 80 à 100 $ US, à un prix qui est le vingtuple du coût réel. L’Occident ne vend pas le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. aux musulmans à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires.    

L’Occident commerce avec l’islam, accueille des dizaines de millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que les Occidentaux n’accueillent de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, l’Occident est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie. Cette politique réelle, tangible, vérifiable est à l’opposé de l’hostilité que l’islam et les musulmans manifestent à l’endroit des chrétiens, des Européens et des harbis.

 

            Les mensonges dont la fonction est de nous tromper sur la nature de l’islam, les inégalités de traitement dont les musulmans jouissent dans tous les domaines (culture, idées, commerce, histoire, production et échanges) et à tous les niveaux, du plus bas au plus élevé, sont les signes tangibles de l’état d’ignorance aveugle dans lequel on nous relègue et des périls qui menacent l’Europe, sa civilisation, ses libertés.

 

 

02 janvier 2011

Défavoriser

 

De défavoriser et des défavorisés

 

Ce verbe, dérivé de favoriser, est attesté à la fin du XVe siècle. Dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, il est enregistré au sens de « ne pas favoriser, ôter sa faveur à » (Frédéric Godefroy, 1880-1902 : « le roi François premier le défavorisa fort de ses bonnes grâces »), « nuire », « être hostile à » (Godefroy, Huguet), « disgracier, nuire, ôter ou faire perdre les bonnes grâces » (La Curne de Sainte Palaye, qui cite Brantôme : « C’est le naturel d’un défavorisé de dire toujours mal des favoris » - ce qui définit les défavorisés, c’est qu’ils médisent de ceux qui ne sont pas comme eux), « priver de faveur, refuser sa faveur à » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle : « Que le ciel défavorise / Le fainéant qui en fêtardise / Traîne oisif son âge aux tisons », Baïf ; « Ainsi la fortune joue son jeu avec aucuns bien, avec d’autres mal, comme il lui plaît favoriser et défavoriser ses gens », Brantôme), Huguet relevant à défavorisé le sens prémonitoire de « réussissant mal ».

A partir du XVIIe siècle et pendant plusieurs siècles, ce verbe, qui semble peu à peu sorti de l’usage, puisqu’il n’est enregistré dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, n’a plus pour sens que « mettre en défaveur » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou « priver de sa faveur » (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse), la « faveur » dont il est question dans ces définitions étant celle du souverain, de sa Cour ou de ses ministres dispensateurs de prébendes, avantages, positions, offices…  Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) jugent que ce sens-là, qu’ils glosent ainsi : « cesser d’accorder sa faveur à quelqu’un » et qu’ils illustrent de l’exemple forgé par Larousse : Un roi, un prince favorise et défavorise ses courtisans au gré de ses caprices, est désormais, la France étant une République une, indivisible et laïque, « vieilli » ; mais le mot ne disparaît pas pourtant. Au contraire. La société, ses « injustices », vraies ou imaginaires, et tous les ressentiments qu’elle nourrit, lui offrent une seconde carrière, plus brillante que la première. Les privilèges abolis, il aborde au social, nouvel eldorado, comme l’atteste ce premier sens étendu : « priver quelqu’un d’un avantage matériel ou moral auquel il pouvait s’attendre » (défavoriser qqn dans un partage), le sens important étant « auquel il pouvait s’attendre ». Autrement dit, le défavorisé estime que tout lui est dû ou qu’il ne lui est pas revenu la grosse part du gâteau à laquelle il prétendait : « emploi adjectival, en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, qui est privé d’un avantage matériel ou moral auquel, par comparaison avec le niveau considéré comme normal, il pouvait s’attendre » (être défavorisé par rapport à quelqu’un ; milieu culturellement défavorisé ; groupes économiquement défavorisés) et « spécialement dans le domaine économique, classes, catégories sociales défavorisées ; régions, nations défavorisées ; département défavorisé, synonymes, pauvre, sous-développé) et « emploi substantif, un défavorisé, défense des défavorisés, mécontentement des défavorisés », ces exemples extraits de l’ineffable Traité de sociologie publié en 1968 constituant le fondement du grand catéchisme humanitaire.

Plusieurs études démentent ce catéchisme, ne serait-ce que les données fournies par le Ministère des Finances relatives au revenu fiscal moyen des foyers suivant les communes et les départements. Les 10 à 15 % de foyers français qui sont les moins bien lotis et qui devraient être dits défavorisés, dans le sens social et moderne de ce terme, vivent dans des départements ruraux, Ardèche, Ardennes, Ariège, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Cantal, Aveyron, Lozère, Haute-Loire, Creuse, etc. et, dans ces départements, dans des zones à l’agonie, dans lesquelles le revenu fiscal par foyer est de l’ordre de 6000 à 7000 euros par an. Or, ces foyers français ne sont pas tenus officiellement pour défavorisées, les communes dans lesquelles ils vivent ne recevant quasiment pas d’aides, de crédits, de subventions. Non seulement ils sont défavorisés, mais encore ils sont délaissés ou abandonnés à une mort lente dans le silence et la misère.

C’est que, dans la France actuelle, les défavorisés n’existent en tant que tels que s’ils sont adoubés par les sciencieux du social, sociologues, psychosociologues, militants LCR, NPA, SFIC, PS, PC, LO, CNT, en bref par le clergé socialo-humanitaire, etc. lequel, comme les duchesses du XVIIIe siècle, a ses prétendus défavorisés, à qui l’Etat doit faire la charité, quel que soit l’état de leur fortune, et même s’ils possèdent des biens à ne pas savoir qu’en faire sous un prête-nom ou « au pays ». Baptisés défavorisés, ils le restent jusqu’à la mort et transmettent ce privilège à leurs enfants, à leurs petits-enfants, et même à toute la parentèle restée au pays. En fait, le sens moderne de défavoriser est attesté au XVIe siècle : c’est « nuire » ou « être hostile ». Ce qui définit les prétendus défavorisés, c’est leur aptitude à nuire à autrui, surtout si cet autrui n’est pas de leur communauté. Ils se reconnaissent aux voitures (qu’ils brûlent), aux écoles, gymnases et bibliothèques (qu’ils incendient), aux pompiers (qu’ils lapident), aux policiers (qu’ils interdisent de séjour dans leur territoire), aux professeurs (qu’ils insultent), aux citoyens (qu’ils agressent et tuent gratuitement), etc. etc. etc. La destruction du bien d’autrui ou de tout ce qui appartient à tous est, comme chez les barbares à Fofana, le signe de la défaveur dans laquelle ils se guindent et le moteur du chantage auquel ils soumettent les pouvoirs publics : de nouveaux privilèges, sinon c’est le quartier d’en face qui est mis à feu et à sac.

 

 

 

01 janvier 2011

Voeux

 

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

En 2007, ce "blog" a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

En 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418, 

En 2009, de 91444 et de 235194;

En 2010, de 105081 et de 288658.

 

Au cours des trois derniers mois de 2010, les visites ont été supérieures à 10000 : soit 10788, 12878 et 12147; et les pages lues supérieures à 30000, 37116 en décembre.

11:58 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, société, france

30 décembre 2010

Ne vous indignez jamais, laissez cela aux vertuistes, genre Hessel ou BHL

 

Ou de l'indignation et des indignés

 

            En latin comme en français, dès le XIIe siècle, ce mot (indignatio en latin) a le même sens, lequel n’a guère changé en huit siècles, comme en témoignent les articles du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition en 1694 (« colère que donne une chose injuste et indigne ») à la sixième en 1835 (« sentiment de colère et de mépris, qu’excite un outrage, une injustice criante, une action honteuse, etc. ») et à la neuvième (en cours de publication depuis 1994 : « sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos révoltant ») ; du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « l’ indignation est une colère que donne une chose indigne, injuste, contraire à la raison, à la vertu ») ; du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « sentiment de colère et de mépris qu’excite une personne ou une chose indigne ») ; du Trésor de la langue française (1971-94 : « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme »), dans lequel apparaît une nouvelle notion, « dignité de l’homme », aussi vague qu’indigne ou indignité mais chargée de plus de moraline bonne nuit les petits suintant le progressisme progressiste.

C’est dans les anciens dictionnaires qu’est dévoilée la véritable nature de l’indignation. Qu’est-ce qu’une chose ou une personne indigne, sinon la chose ou la personne que l’indigné juge indigne, c’est-à-dire différente de lui ou de sa caste ou de sa classe sociale ou de sa race ? Pour qu’il y ait de l’indignation, il faut d’abord que soit distinguée une chose ou une personne, qu’elle soit isolée d’un ensemble, parce qu’elle est contraire ou hostile à tout ce que croit l’indigné ; ensuite celui-ci peut dénier à ce qu’il a étiqueté comme indigne le droit d’être ou d’exister ou de continuer à vivre ; en bref, le moteur de l’indignation ou ce qui en est le préalable, c’est, comme disent les consciencieux du social, gros ou petits, la stigmatisation. Le barrage ayant cédé, les flots d’indignation peuvent alors s’écouler.

Ce que fait l’indigné, c’est un départ entre le Mal (la chose ou la personne qu’il étiquette comme indigne) et le Bien, c’est-à-dire lui-même, ses valeurs ou ce qu’il croit être des valeurs, son clan, sa caste, sa race. L’indigné par excellence, c’est Savonarole, Khomeiny, Goebbels, Trotski, Lénine, Souslov, Mao, Pol Pot, Buffet, Besancenot, Royal… Il définit le Bien, il est le Bien, il commande l’armée du Bien. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) dit explicitement que l’indignation est l’affaire des « gens de bien », mot qu’il écrit sans majuscule à l’initiale : « colère qu’ont les gens de bien contre l’injustice et les méchantes actions ». Mais de tous les anciens lexicographes, le plus lucide est Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « déplaisir qu’on ressent lorsqu’il arrive du bonheur à celui qui ne le mérite point ». Autrement dit, la source de l’indignation, c’est l’envie, le désir non satisfait, la jalousie ; en bref, les pires des sentiments humains.

Les spécialistes de rhétorique, qui connaissent les ressorts cachés du cœur humain, comme on disait au XVIIe siècle, et qui étaient spécialistes de la « posture », du masque, des vices cachés, de l’hypocrisie, etc. l’ont compris, qui ont isolé une « figure » du « discours », qu’ils nomment indignation et qu’ils définissent ainsi : « figure de rhétorique, par laquelle un orateur invective et s’écrie contre quelque action ou quelque personne indigne » (Furetière, op. cit.) et surtout : « les rhétoriciens appellent indignation une figure de rhétorique par laquelle l’orateur témoigne la colère qu’il a de quelque chose, exagère l’indignité de quelque chose » (Académie française, 1694), comme un cabotin de théâtre de boulevard, ajouterai-je.

 

 

 

29 décembre 2010

Phimosis

 

 

C’est l’actualité - plus particulièrement les vicissitudes qui accablent la Sécurité sociale et la font se rapprocher chaque jour un peu plus de la faillite complète - qui a récemment offert à d’innombrables Français l’occasion de découvrir ce mot, lequel est pourtant relativement ancien (il est attesté en 1570) et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la quatrième édition (1762). Phimosis, en grec (il s’écrit sans u grec), est le « rétrécissement du prépuce ». Ambroise Paré l’emploie en 1575, l’écrivant (à tort) avec un y, et le définit ainsi : « quand le gland est couvert du prépuce, et qu’on ne le peut retirer contremont et découvrir ». Thomas Corneille est le premier lexicographe à le relever (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694) : « on le dit d’une maladie du prépuce quand il est si fort serré que l’on ne peut découvrir le gland sans faire une incision ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), un assez long article est consacré à ce terme de « chirurgie » : « maladie de la verge, dans laquelle le prépuce est collé et fortement resserré sur le gland, de manière qu’on ne peut pas le tirer en arrière pour découvrir le gland ». Suit une longue description des deux espèces de phimosis, naturel et accidentel, et des opérations pour y remédier, dont celle-ci : « La perfection de l’opération du phimosis consiste à couper également la peau et la membrane interne du prépuce ».

La définition du Dictionnaire de l’Académie française est assez réaliste dans les éditions de 1762 et 1798 : « Maladie du prépuce, qui est si resserré qu’il ne peut se renverser pour découvrir le gland » ; puis, dans les éditions de 1835, 1879, 1932-35, elle se fait vague, presque pudique, réduite à « terme de médecine, maladie du prépuce », alors que dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens reviennent à une définition moins allusive : « pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce, qui empêche de découvrir le gland », à la suite de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme de chirurgie, étroitesse naturelle ou resserrement accidentel qui empêche le prépuce d’être retiré en arrière ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « Pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce empêchant de découvrir le gland »), dictionnaire dans lequel est relevée une autre forme de phimosis, la phimosis des paupières ou blépharo-phimosis : « étroitesse de la fente palpébrale, congénitale ou consécutive à des lésions traumatiques ou inflammatoires des paupières », que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit ainsi : « quand les paupières tiennent tellement ensemble que l’œil ne se puisse ouvrir, on l’appelle phimosis, c’est-à-dire clôture des choses qui doivent être naturellement ouvertes ».

Un exemple cité dans le Trésor de la langue française explique le succès de ce terme de chirurgie. C’est : il convient d'intervenir chirurgicalement, en cas de phimosis serré, pour éviter l'étranglement éventuel du gland. Le phimosis donne lieu à une opération, qui coûte, selon les spécialistes, près de mille euros, mais qui est remboursée à 100% par la Sécurité sociale. Allah yebarek fih ! Soit, en français, qu’Allah la bénisse (sous-entendu, bien qu’elle soit une invention d’infidèles). La France est le pays où est enregistré le plus grand nombre de phimosis au monde - en chiffres absolus, plus que les Etats-Unis dont la population est cinq fois supérieure à celle de notre pays, plus que l’Inde (population vingt fois supérieure) et plus que le Chine (vingt-deux ou vingt-trois fois supérieure). Les Français seraient-ils les champions du monde des malformations génitales ? Que nenni. L’opération du phimosis, acte médical ou acte chirurgical, cache en réalité, grâce à des chirurgiens complices ou irresponsables, des actes religieux, à savoir des circoncisions. Les mahométans se font circoncire à l’hôpital gratos sous couvert de phimosis. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque les infidèles paient ? Les employés de la Sécurité sociale sont alors subitement atteints de phimosis (provisoire) des paupières (ils ferment pieusement les yeux) pour imputer aux assurés sociaux et aux contribuables ces actes religieux. Quant aux politiciens, c’est à qui se coudra le plus hermétiquement les lèvres : phimosis volontaire ou infibulation ou omerta, comme on voudra les nommer. Tout le monde sait, personne ne dit rien. Un médecin de la 5, Michel Cymes, a révélé l’ampleur des dépenses occasionnées par cette complaisance religieuse. La France est laïque, on ne le répète pas assez : c’est là le hic.