06 juillet 2010
Quand vous entendez le mot "culture", ouvrez vos dictionnaires
Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.
En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.
C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.
Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».
Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.
Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes.
II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;
A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;
- Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;
- Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;
- Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.
B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;
- Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :
- Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…
Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.
Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.
Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme.
Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).
Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.
Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.
Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.
Les deux adjectifs cultuel et culturel dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.
L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.
Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.
09:55 Publié dans Mythologies intellotes | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, france
05 juillet 2010
Munition
Emprunté au latin munitio, lequel signifie « travail de terrassement, fortification, rempart » et, dans le latin du Moyen Age, « provisions de bouche », munition est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fortification, ouvrage de défense », comme dans ces exemples : « Chastel si est munition / Pour ce qu’on ait deffension » (il y a des fortifications au château pour qu’il soit défendu) ; « Ils dressent de grandes munitions, qui circuissent (entourent) et contiennent grand espace de lieu » ; « La cause pourquoi ceste ville apparaît si grande, c’est qu’elle n’est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition ».
Au XVIe siècle, de nouveaux sens apparaissent, qui, peu à peu, éliminent le premier sens emprunté au latin : c’est « provisions de bouche » (munition de gueule, de pain, de jambon de Bayonne, vin de munition, pain de munition) et « projectiles, poudre, cartouches » (« un chevalier gascon résolu et déterminé.... prit un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition, et mit le feu dans les poudres, si bien qu’en se perdant, il perdit, et la galère, et tout ce qui était dedans »). Ces deux sens sont exposés par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « On appelle munitions en terme de guerre la poudre, le plomb, les boulets, les fourrages, le bois, le blé, le vin, le pain et la chair »), alors que Furetière (1690, Dictionnaire universel) ne relève que le sens de « provisions de bouche » qu’il place dans un contexte de guerre : « Provisions qu’on met dans une place, pour se défendre, ou dans des vaisseaux pour courir les mers ; ou qui suivent un camp pour le faire subsister ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35) éludent la difficulté en usant de termes généraux qui peuvent désigner les provisions et les munitions, au sens moderne de ce terme : « Provision des choses nécessaires dans une armée, ou dans une place de guerre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux emplois : « Au pluriel, chose dont on munit ; munitions de guerre et de bouche ; munitions de gueule, provisions pour faire bonne chère » et « spécialement, poudres et projectiles » ou « au singulier, pain de munition, pain que l’on distribue aux soldats pour leur nourriture ».
Au XXe siècle, le sens de « provisions de bouche » sort de l’usage. Entendu ainsi, munitions est remplacé par provisions, ce qu’établit le Trésor de la langue française (1971-94) : « vieilli, approvisionnement en vivres et en armes d’une place forte, d’une armée » et « provisions ». Le sens usuel est celui qui est apparu le dernier dans l’histoire de la langue : « explosifs et projectiles, en particulier ceux qui sont nécessaires au chargement des armes à feu », alors que, à ce sens, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ajoutent un emploi « figuré et plaisant », dans ces deux exemples : « cet orateur est à court de munitions, d’arguments, d’idées ; ce journaliste n’a pas tout dit, il conserve des munitions, il garde en réserve d’autres révélations ». Il est vrai que l’éventualité d’une guerre ayant disparu de l’horizon français, les anciens termes de guerre, et munition en est un, devenus sans emploi, ou d’emploi rare, s’étendent à la politique et au journalisme, qui sont, dans la France pacifiste actuelle, un ersatz de guerre ou une guerre continuée par d’autres moyens : les mots et les phrases.
14:50 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, histoire, langue française
04 juillet 2010
Complot
Au milieu du XVIIe siècle, le grammairien Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) pensait que complot continuait le mot latin completum, mis pour complexum (complexus, us : « étreinte, embrassement; affection », « engagement, combat », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un mot composé de com et du mot anglais plot, « morceau de terre, champ, plan, menée, intrigue » : « Au sens de morceau de terre, il se rapporte peut-être à complai, « terre détrempée »… D’où vient plot ? Y a-t-il deux mots différents, l’un signifiant morceau de terre, l’autre complot, ou bien un seul mot avec une transition de sens qui nous échappe ? ».
Aujourd’hui, les historiens de la langue s’accordent pour dire que l’origine est inconnue et que ce mot, attesté à la fin du XIIe siècle, a subi de profonds changements de sens. Il a eu d’abord le sens de « foule, presse, réunion, compagnie », comme dans cet extrait : « Quant Sarrazin voient mourir Margot, / Plus de vingt mille viennent plus que le trot ; / Chacun portait ou lance ou javelot / Entor (Autour de) Guillaume vissiez (vous auriez vu) grand complot (grande foule) ». Puis il a signifié « accord commun, intelligence entre des personnes ». La Curne de Sainte-Palaye glose ainsi ce sens : « Nous le prenons toujours en mauvaise part pour dessein formé dans la vue de nuire. Autrefois, sa signification n’était déterminée que par le sens de la phrase ». C’est le sens de prendre le complot au XVIe siècle : « prendre la résolution » (« Les Gaulois... prirent complot de passer en Asie » ; « Tamerlan... prit complot de se retirer, voyant toute l’Asie assujettie sous sa puissance »). La Curne ajoute : « On employait quelquefois ce mot, dans un sens obscène », comme dans cet exemple : « Bras à bras jurent (tombent) en la couche (sur le lit) : La bourgeoise aima le complot, Si fit du clerc ce qui lui plut ».
Dans la langue du XVIIe siècle, complot prend un sens défavorable, chez Richelet (Dictionnaire française des mots et des choses, 1680 : « Dessein noir et malin qu’on a imaginé afin de nuire à une personne, de la perdre, de la détruire ou de la ruiner ») ou Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Espèce de conspiration, dessein de nuire à quelqu’un concerté secrètement entre quelques personnes ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694 : « Secret et mauvais dessein forme entre deux ou plusieurs personnes » ; 1762 : « Mauvais dessein formé entre deux ou plusieurs personnes ») ou chez Littré : « Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable ».
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), apparaît l’emploi de complot dans un contexte politique : « Entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État ou contre quelqu’un », sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté ». Dans toute l’histoire de la langue, c’est le sens moral ou social qui prédomine jusqu’à la fin du XIXe siècle, où le mot est employé dans des contextes politiques, à la suite des luttes sans merci entre royalistes et républicains. En dépit de cela, les rédacteurs de ce dictionnaire font de ce sens ancien (« Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes », et contre toute vérité, une extension du sens politique. Dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication), à savoir « entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État, contre quelqu’un ou contre une institution », ce qui prédomine, c’est l’emploi en politique, comme si l’essence de la lutte politique était le complot ou ce que l’on appelait naguère la conspiration. Il ne faut donc pas s’étonner qu’éclosent des « théories du complot », plus absurdes les unes que les autres (exemple : le Mossad a organisé les attentats du 11 septembre 2001), et que fleurissent partout des dénonciations de complots imaginaires. Tout cela atteste que la politique est, comme la sexualité, les femmes, les sorcières, les boucs émissaires de jadis, le champ où se déploient les ressorts retors et morbides et où est mise à nu l’âme humaine.
09:57 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, histoire
02 juillet 2010
Simon Epstein
Simon Epstein, né à Paris en 1947, docteur en sciences politiques, ayant soutenu une thèse sur les « Institutions israélites françaises de 1919 à 1939 », établi à Jérusalem depuis 1974, où il est Professeur des Universités, a publié de nombreux ouvrages, dont deux livres majeurs, Dreyfusards sous l’Occupation (Bibliothèque histoire, Albin Michel, 2001) et Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration et antisémites dans la Résistance (Albin Michel, Bibliothèque histoire, 2008). En dépit de leur importance, en particulier dans l’établissement d’une vérité, dissimulée sous d’épaisses couches d’idéologie et de bonne conscience replète, ou parce que, justement, Simon Epstein établit les faits, l’intelligentsia, collabo par nature, a eu tôt fait d’imposer l’omerta sur ces livres. Les voilà recouverts d’une chape de béton ou enfermés dans un sarcophage de plomb.
Il ne tient qu’aux Français libres de dire « non » à ces oukases et de lire ces livres.
Dreyfusards sous l’Occupation, extrait :
Les dreyfusards, sous l'Occupation, verseront majoritairement dans le pétainisme ou d'autres formes de collaboration, au point qu'on peut dire [...] que la collaboration, pour beaucoup d'entre eux, fut bien plus la continuation du dreyfusisme qu'elle n'en fut la négation. Cette vérité est indicible, elle porterait durement atteinte au message éducatif porté par l'Affaire et elle heurterait de front l'un des acquis les plus sacrés de l'idéologie franco-républicaine. Préserver l'aura du dreyfusisme et la pureté des dreyfusards est d'une simplicité déconcertante : il suffit de ne pas prolonger les biographies au-delà, mettons, de la Première Guerre mondiale. Les années ultérieures se perdent dans un épais brouillard que les historiens, dans leur quasi-totalité, ne chercheront pas à dissiper.
08:13 Publié dans La lumière des livres | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, littérature, politique
01 juillet 2010
Nomenclature
Nomenclature
Ce mot, emprunté du latin (de nomen, « nom », et calare, « appeler ») est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 (quatrième édition), où il est défini comme un terme « d’histoire naturelle ». En fait, pour en exposer le sens, les anciens lexicographes hésitent entre deux partis : ou bien s’attacher à décrire le ou les sens latin(s), ou bien saisir le sens que prend ce mot dans les sciences naturelles du XVIIIe siècle, à compter de 1758, date à laquelle Linné impose le système de la nomenclature binominale pour nommer, de façon précise, sans confusion possible, les réalités de la nature : « art d’établir et de classer les objets d’une science et de leur attribuer méthodiquement des noms ». C’est le parti que prennent, avec beaucoup d’audace et en avance sur leur temps, les académiciens en 1762 : « Terme d’histoire naturelle (qui) se dit des différentes méthodes suivant lesquelles on distribue en classes, ordres, genres et espèces, tout ce qui appartient à l’histoire naturelle, comme animaux, plantes, minéraux, pierres, coquilles, etc. La nomenclature assigne à chacune de ces choses les noms qui peuvent servir à les différencier » (définition illustrée de cet exemple : une des plus grandes difficultés de la botanique consiste dans la nomenclature). Il est vrai que c’est aussi dans ce sens que Pline, le naturaliste latin, emploie nomenclatura. Quant aux encyclopédistes, qui sont réputés plus éclairés que les académiciens, ils ignorent nomenclature, mais ils relèvent nomenclateur, dont ils décrivent ainsi les deux sens : « (Histoire naturelle) les nomenclateurs (…) sont les savants qui ont employé leurs veilles à établir les vrais noms des plantes, des poissons, des oiseaux, des quadrupèdes, des fossiles, leurs synonymes et leurs étymologies. C’est un travail sec et pénible, mais qui est très utile pour servir de concordance dans la lecture des naturalistes anciens et modernes » (L’Encyclopédie, 1751-64) ; et : « (Usages des Romains) en latin nomenclator, « diseur de noms ». Le nomenclateur était celui qui disait le nom de chaque citoyen au candidat, lorsqu’il venait solliciter les suffrages du peuple pour la charge qu’il désirait d’obtenir. Il faut savoir que dès que le magistrat avait permis à un candidat de se mettre sur les rangs pour quelque emploi, alors le candidat se rendait sur la place en robe blanche lustrée, pour se faire voir et flatter le peuple (…). Le jour des comices arrivé, il faisait sa demande dans les formes ; et conduit par ses amis, il se plaçait sur un monticule, vis-à-vis le champ de Mars, afin d’être vu de toute l'assemblée. Comme c’était une marque d’estime de nommer chacun par son nom en le saluant et que les candidats ne pouvaient pas eux-mêmes savoir le nom de tous les Romains qui donnaient leurs suffrages, ils menaient avec eux des esclaves, qui, n’ayant eu d’autre occupation toute leur vie que d’apprendre les noms des citoyens, les savaient parfaitement et les disaient à voix basse aux candidats. Ces esclaves étaient appelés nomenclateurs ». Ce dernier sens, propre à la civilisation romaine, est ainsi glosé par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « Parmi les anciens Romains, celui qui faisait profession de connaître tous les citoyens afin qu’on les pût appeler par leur nom en les saluant », tandis que le nom nomenclature, avant que Linné ne compose son œuvre, était « une liste ou un dénombrement de plusieurs noms », sens attesté en 1559 : « Et si j’eusse en chaque article voulu alléguer mon témoin, la nomenclature seule des auteurs eût plus monté que la narration entière ».
Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève ce même sens de liste de mots, qu’il borne au seul apprentissage des langues : « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue, pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne. On a fait plusieurs nomenclatures italiennes, espagnoles, ou des abrégés de dictionnaires ». Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) reprend cette définition : « Liste ou catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux qui l’apprennent », ainsi que les académiciens (DAF, 6e édition, 1832-35 : « Il se dit aussi de l’ensemble des mots qui composent un dictionnaire ; la nomenclature de ce dictionnaire n’est pas exacte, n’est pas complète »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Ensemble des mots d’un dictionnaire » ; « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne »). Ces nomenclatures n’ont pas totalement disparu dans l’enseignement des langues : elles survivent dans les « petits vocabulaires » ou les « vocabulaires » qu’utilisaient jadis les potaches. C’est sur ce seul sens scolaire ou didactique de nomenclature que se fonde Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916) pour critiquer les méthodes d’enseignement des langues et nier que la langue soit une nomenclature (la langue n’en est pas une, mais un dictionnaire en est une), en dépit de l’usage qu’en font les savants, quelle que soit leur discipline, convaincus qu’on ne peut pas avoir d’activité scientifique digne de ce nom sans se fonder sur une nomenclature. Atteste la place prépondérante des nomenclatures dans les sciences le long article consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans une science, une technique, un art, ensemble de termes classés méthodiquement » ; « nomenclature (binaire, binominale, système consistant à désigner les êtres vivants ou fossiles par un nom latin ou latinisé formé de deux mots, désignant respectivement le genre et l’espèce » ; « nomenclature (botanique), ensemble systématique des noms scientifiques donnés aux plantes » ; « nomenclature (zoologique), système des noms scientifiques appliqué aux unités taxonomiques des animaux ou ayant existé dans la nature » ; (en chimie) « ensemble des règles, des symboles, des vocables, destinés à représenter et à prononcer les noms des corps étudiés » ; (en géographie et en toponymie) « ensemble des noms de lieux d’un pays, d’une région, d’une agglomération » ; (en linguistique) « art de dénommer méthodiquement, adéquation d’un nom donné à une chose » et « ensemble des adresses figurant dans un dictionnaire et constituant la liste des unités de signification définies dans ce dictionnaire » ; (en documentologie) « liste énumérative dressée par une administration, une société, un syndicat, etc., présentant un caractère qualificatif et permettant soit un classement, soit une recherche, soit une référence » ; « nomenclature des douanes, nomenclature douanière, liste des produits et marchandises soumis aux droits de douane » ; « nomenclature budgétaire, liste détaillée des recettes et dépenses figurant dans le budget » ; « nomenclature des actes de biologie, des actes professionnels, document sur lequel chaque acte professionnel du praticien (médecin, chirurgien dentiste, auxiliaire médical) est désigné par une lettre stipulant la nature de l’acte et comportant un coefficient indiquant la valeur de chaque acte professionnel ».
Comparée à ces emplois, la condescendance exprimée par Saussure à l’encontre des nomenclatures semble incongrue. Il est vrai que la mauvaise réputation de ce terme et de ce qu’il désigne vient surtout de l’usage qui en a été fait en Union soviétique et dans ses satellites et organisations qui en dépendaient : la nomenklatura ou système hiérarchisé de bureaucrates du Parti qui a transformé ces Etats en resucées des Etats archaïques (ou satrapies) de l’Antiquité asiatique.
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27 juin 2010
Rutabaga
Ce mot, emprunté au suédois rotabagge ou rotabaggar, désignant un « chou-navet », est attesté à compter de 1803.
Chou-navet est dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35) : « Plante dont la racine est une espèce de gros navet chargé de quelques fibres chevelues. De ce navet part une tige qui porte des feuilles comme le chou commun. On coupe sa racine par tranches, et on la mange dans les potages, et de plusieurs autres manières ».
Rutabaga est d’abord enregistré par Barré (1842, Complément au DAF) : « (botanique) Variété de la rave » et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Plante alimentaire du genre chou, provenant du Nord ; c’est une variété de chou-navet, le brassica campestris, napo-brassica, cultivée à peu près exclusivement pour la nourriture des ruminants domestiques ; on le nomme aussi navet de Suède, chou de Suède, chou de Laponie » (exemple : « Le rutabaga exige un sol riche et un climat humide pour réussir »), avant d’entrer dans le DAF en 1879 (septième édition) : « Plante alimentaire du genre chou, originaire des pays du Nord, et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques » (1879) et « Plante du genre chou, originaire des pays du Nord et cultivée à peu près uniquement pour la nourriture des ruminants domestiques. On l’appelle encore Navet de Suède » (1932-35).
La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tend à la rigueur encyclopédique : « Plante crucifère bisannuelle des climats froids et tempérés, cultivée principalement pour sa racine comestible » et « par métonymie, racine à chair jaune de cette plante, servant principalement à l’alimentation animale et accessoirement à l’alimentation humaine ». La célébrité du rutabaga tient aux événements qui ont plongé la France dans l’abîme entre 1940 et 1945 et obligé les autorités d’alors à livrer au Troisième Reich en guise de tribut d’énormes quantités de denrées alimentaires, de matières premières et de travailleurs, les Français devant se rabattre sur les aliments destinés au bétail, dont les topinambours et les rutabagas, comme le rappelle Mme de Beauvoir dans Les Mandarins (1954) : « Il s'était nourri joyeusement pendant deux ans de choucroute aux navets et de rutabagas ».
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24 juin 2010
Magma
Magma est un mot latin qui désigne le résidu d’un parfum et qui est emprunté au grec, où il a pour sens « pâte pétrie » ou « onguent ». Il est attesté en 1694 dans le Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille comme un « terme de pharmacie » : « Marc, lie des onguents et oignements » (du verbe oindre) ». Corneille ajoute que « ce mot est grec » et qu’il vient d’un verbe signifiant « exprimer, comme quand on exprime le suc d’une plante ». Les parfumeurs et pharmaciens y préfèrent les mots français fondrilles ou fondrée : « Les Grecs appellent magma la fondrée des compositions odorantes » (Du Pinet, 1566). Ce mot n’est dans aucune des huit éditions publiées (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, mais Littré l’enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dans le sens qu’y a donné Corneille : « Terme de pharmacie et de chimie, marc ou matière épaisse qui reste après l’expression des parties les plus fluides d’une substance quelconque » (« terme dérivé d’un verbe grec traduit par pétrir »).
C’est en 1879 qu’il est employé comme terme de géologie : « masse originellement fondue, qui s’épanche grâce aux éruptions volcaniques et qui donne naissance aux roches cristallines » (Minéralogie micrographique, roches éruptives françaises) et c’est en 1883 qu’il est attesté dans le sens figuré de « mélange confus » chez Pierre Loti (Mon frère Yves).
Ces divers sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Chimie), vieilli, rare au pluriel, résidu solide, pâteux ou visqueux, subsistant après l’expression, l’évaporation ou la centrifugation des parties fluides d’une substance » et « par extension, masse épaisse, agglomérat pâteux » ; « par analogie, ensemble confus d’éléments (personnes, animaux, objets) » (magma humain, de voitures, de ferraille) ; « au figuré, masse confuse, assemblage composite et inextricable d’idées, de sentiments » ; « (géologie) masse minérale pâteuse en fusion située à une très grande profondeur sous l’écorce terrestre et qui est à l’origine des roches éruptives selon certaines hypothèses » ; « (en volcanologie) masse silicatée en fusion, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre, dont les mouvements sont à l’origine en particulier des phénomènes volcaniques ».
Dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, les académiciens distinguent, dans l’assez long article qu’ils consacrent à magma, comme pour se faire pardonner d’avoir méconnu ce mot pendant trois siècles, trois sens : en chimie, « substance épaisse et pâteuse qui reste après l’élimination des parties fluides d’un mélange quelconque » ; en géologie, « masse silicatée en fusion, de température très élevée, saturée d’éléments gazeux, qui se forme dans les zones profondes de l’écorce terrestre » ; « mélange confus d’éléments divers » (magma de pierres et de boue et au figuré magma d’idées incohérentes).
Jamais un mot n’aura été mieux à même de décrire les phénomènes que l’on observe dans la France contemporaine. Dans la réalité, tout est magma : le gouvernement, la politique, les partis, les idées, les 23 Bleus, Domenech, peut-être le président soi-même, etc. Mais le mot magma, banni de la langue actuelle, ne peut donc pas désigner ce qui est réellement magma.
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19 juin 2010
Délires politichiens
Dès le lendemain de la victoire de l'équipe d'Allemagne au premier tour de la Coupe du monde (4 à 0 contre l'Australie), le pape du soixante-huitardisme, Cohn-Bendit, député de ceci, sous-ministre de cela, chef et sous-chef de tout et de rien, ancien zélote de l'amour des enfants, etc. s'est répandu dans les médias français, pas dans ceux de Bochie, en éloges vibrants de la "Mannschaft" (faire sonner très fort les S et les Sch en prononçant ce mot).
Un amateur de football aurait excipé de la faiblesse légendaire de l'adversaire, habitué à vaincre Vanuatu, Les Marquises, la Papouasie, le Sri Lanka, le Bangla-Desh, l'Inde, etc. et à prendre des râclées contre "les nations majeures du football" (pour parler la novlangue des journaleux sportifs), ou bien de l'avantage donné par la nationalité allemande du ballon Jabulani aux trajectoires capricieuses, et, s'il avait été cultivé, il aurait ajouté : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire".
La gloire, le pape du soixante-huitardisme se l'est attribuée, à lui (bien sûr, n'est-il pas boche comme les vainqueurs?), mais aussi aux siens, les écolos (tudesques évidemment) et les socialos (tudesques aussi). Pourquoi cette gloire sur ces politichiens ? C'est qu'ils auraient décidé de renoncer au jus sanguinis (celui de tous les pays du monde) pour faire accéder les immigrés et leurs enfants à la nationalité tudesque. Plus prosaïquement, ils ont fait comme les Français : le jus soli plutôt que le jus sanguinis. C'est ainsi que cette Mannschaft (n'oubliez pas de prononcer les S et Sch du fond de la gorge, comme s'ils sortaient des cavernes) est devenue ou serait devenue "multiculturelle", 11 joueurs sur 23, dixit le pape du soixante-huitardisme, étant nés de parents non-allemands, ce qui leur fait sans doute une belle jambe pour taper dans un ballon.
Gloire aux écolos et aux socialos tudesques "in excelsis des hauts" qui ont vaincu les nains d'Australie 4 à 0.
Les Allemands ont dû déchanter quand ils ont vu leur Mannschaft (S et Sch) se faire battre par la modeste équipe de Serbie. Le Boche du soixante-huitardisme va-t-il se répandre à nouveau dans les médias pour accuser de cette défaite les écolos et les socialos tudesques, surtout pas les joueurs, qui sont multiculturels ? Va-t-il prendre pour exemple la Serbie qui reste fidèle au jus sanguinis, n'ayant pas assez de milliards d'euros pour renforcer son équipe avec des mercenaires de toutes les couleurs importés de tous les pays du monde ? Ou bien va-t-il chanter les mérites du peuple serbe, le seul qui, à 1 contre 10, ait résisté à l'Allemagne de 1941 à 1945 et se soit libéré, seul, du joug nazi, malgré plus d'un million de martyrs, près de 1/10e de sa population ? On attend son péan. On risque d'attendre longtemps cet autre péan de la revanche d'un peuple dont le pays a été bombardé par les avions de l'OTAN, dont ceux des Boches, et qui, dans l'ancien pays de l'apartheid, fait la nique à ceux qui l'ont dévasté. Juste retour de bâton pour la Mannschaft. Les arrogants, tous "über alles", n'ont que ce qu'ils méritent. Une bonne râclée contre le Ghana et le racisme boche va en prendre un sacré coup !
Cohn-Bendit est député français au Parlement européen. Il nous donne la preuve que cette institution fourmille de crétins, d'imbéciles au QI d'huîtres, de zozos et de zigotos pleins aux as et qui se la coulent douce aux crochets des peuples d'Europe.
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16 juin 2010
Pédagogie
Le mot, emprunté du grec paidagogia, « direction ou éducation des enfants », puis « éducation », est attesté à la toute fin du XVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762). La définition, sommaire, se ramène à une simple traduction du grec : « Instruction, éducation des enfants » ; et il ne semble pas que le mot soit d'un emploi courant, puisque les rédacteurs de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) n'y consacrent pas d'entrée et que, dans la cinquième édition du DAF (1798), il est précisé que « l'on ne se sert (de ce mot) qu'en style didactique ». Il est un auteur du XVIe siècle qui l'emploie assez fréquemment. Ce n'est ni Rabelais, ni Montaigne, qui ont pourtant écrit l'un et l'autre sur l'institution des enfants, mais Calvin, qui y donne le sens d'enseignement, c'est-à-dire de contenu à transmettre : « Il y a eu une même Eglise entre Juifs que la nôtre, mais elle était encore comme en âge puéril; pourtant le Seigneur les a entretenues en cette pédagogie : c'est de ne leur donner point clairement les promesses spirituelles » ; « Le Seigneur a ordonné un jour: par lequel le peuple fut exercité sous la pédagogie de la Loi à méditer le repos spirituel, qui est sans fin » ; « La loi cérémoniale a été une pédagogie des Juifs, c'est-à-dire doctrine puérile ». Les contextes dans lesquels ce mot est employé par Calvin sont imprégnés d'un rigorisme religieux et idéologique, quelque peu rébarbatif, qui fonde le culte voué à la pédagogie (Sainte ou Déesse ?) à l'époque moderne. Ainsi s'explique peut-être la défiance des anciens lexicographes envers ce terme.
Les rédacteurs de L'Encyclopédie ignorent pédagogie, mais ils consacrent à pédagogue un article substantiel. Le mot est en usage en « littérature » (c'est-à-dire dans l'érudition) et dans la « critique sacrée » (dans l'exégèse). « En (littérature), les Grecs et les Romains appelaient pédagogues les esclaves à qui ils donnaient le soin de leurs enfants pour les conduire partout, les garder et les ramener à la maison... On trouve plusieurs inscriptions antiques de ces pédagogues, dont la fonction ne consistait guère que dans ce genre de surveillance ». Pour ce qui est de la « critique sacrée », la métaphore « la loi était un pédagogue » (cf. ci-dessus Calvin) « signifie que la loi a donné aux Juifs les premières connaissances du vrai Dieu, et les a conduit à Jésus-Christ, en sorte qu'à présent, nous ne sommes plus comme des enfants sous l'empire de la loi ». Ces emplois expliquent, selon le chevalier de Jaucourt, auteur de l'article pédagogue de L'Encyclopédie, que ce mot ne soit pas reçu « favorablement » en français, même si la signification a été étendue à « un maître chargé d'instruire, de gouverner un écolier et de veiller sur sa conduite » : « par le peu de cas que nous faisons de l'instruction de la jeunesse (...), on est obligé d'ajouter quelque épithète à ce mot pour le faire recevoir favorablement ».
A partir de 1798, les académiciens relèvent l'emploi, « rare » ou « peu usité », qui est fait de pédagogie pour désigner dans « certains pays » un « établissement public d'éducation » (1798, 1835, 1879 : instituer, fonder une pédagogie ; chef de la pédagogie ; entrer à la pédagogie), sens qui est exposé clairement dans le Complément (1842) de Barré : « Paedagogium (antiquité romaine), lieu d'une maison où l'on élevait les enfants des esclaves, quand on les destinait à des emplois libéraux » et « (didactique) se dit de quelques établissements d'instruction publique en Allemagne », sens qui disparaît de la huitième édition (DAF, 1932-35).
C'est au cours du XIXe siècle, grand siècle de l'instruction publique obligatoire, que le terme de pédagogie commence à être reçu favorablement, d'abord dans les exemples du DAF : La pédagogie est un art fort important, qui exige beaucoup de raison, de lumières et d'expérience (1835, 1879), puis dans la définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « Éducation morale des enfants » et dans l'exemple qui l'illustre, où la pédagogie est hissée au niveau d'un art : « L'art de la pédagogie ». Le couronnement ou le triomphe de cet « art » survient au XXe siècle, dans la huitième édition du DAF (1932-35), où le mot désigne, en plus d'un art, une science pratique : « Il désigne aussi la théorie des méthodes et des procédés d'instruction et d'éducation », et surtout dans le Trésor de la langue française (1971-94). Ce triomphe a pour conséquences de rendre caduc (« vieux ») le sens historique ou étymologique « Instruction, éducation des enfants, de la jeunesse », qui est pourtant tenu par les académiciens en 1932-35 (huitième édition) pour le sens courant du mot, et de transformer la pédagogie en science : « Science de l'éducation des jeunes, qui étudie les problèmes concernant le développement complet (physique, intellectuel, moral, spirituel) de l'enfant et de l'adolescent », c'est-à-dire en bon français ou en français politiquement incorrect leur formatage ou leur usinage. A partir de là, fleurissent les métastases sémantiques : « par extension, ensemble des méthodes dont l'objet est d'assurer l'adaptation réciproque d'un contenu de formation et des individus à former » (pédagogie active (non-)directive, expérimentale, fonctionnelle, institutionnelle, artistique, audiovisuelle, catéchétique, cybernétique, scientifique, sexuelle, spéciale ; laboratoire de pédagogie ; pédagogie des adultes, des langues vivantes, des mathématiques, etc.) ; « Pédagogie curative, traitement d'enfants ou adolescents inadaptés, ayant des difficultés scolaires à la suite de troubles d'ordre affectif ou caractériels, sans rapport avec un manque d'intelligence » ; « Pédagogie spéciale, science de l'éducation et de l'instruction des inadaptés visant à développer au maximum les possibilités d'action de l'enfant » ; « Pédagogie de groupe, méthode pédagogique utilisée notamment pour la rééducation, l'éducation spécialisée, l'éducation des adultes, qui est fondée sur les apports de la psychologie sociale et de la psychothérapie, considérant le groupe comme l'occasion et le lieu de processus influençant et altérant les réactions individuelles, facilitant ou parfois entravant l'apprentissage, l'acquisition des connaissances et la maturation personnelle » (ce charabia donne envie de se déclarer anarchiste). L'ultime métastase est « qualité du bon pédagogue ; sens pédagogique », le bon pédagogue étant sans doute diplômé en dressage.
L'article de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est sans doute moins ambitieux et moins exhaustif que celui du TLF, mais il a le mérite de présenter une synthèse claire des sens que pédagogie a pris dans le Modernistan : « Discipline théorique visant à définir des méthodes d'enseignement, à déterminer de nouvelles pratiques éducatives » et « Qualité d'une personne qui sait intéresser et former les esprits, qui est apte à transmettre son savoir, à faire acquérir des connaissances », à partir du sens modeste et humble du XVIIIe siècle : « Instruction, éducation des enfants ». Cette évolution, qui signe la défaite de la pensée, du savoir, de la connaissance et tient plus d'une régression que d'un progrès, est surtout à l'image du socialo-occultisme qui façonne la France et les Français depuis un siècle et demi.
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13 juin 2010
Si vous ne savez pas écrire, devenez prof de lettres et rédigez des pétitions pour faire se gausser les habiles
Des enseignants communistes ou proches du PCF ou autres partis extrémistes et membres du syndicat communiste SNES ont rédigé une pétition dans laquelle ils protestent contre le nouveau programme de littérature des classes terminales L, parce que, dans ce programme, figure le tome III des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle. Cette pétition a ou aurait été signée par mille cinq cents « profs de lettres ». C'est sans doute faire beaucoup d'honneur à ces profs que de consacrer une minute à lire leur charabia ; à plus forte raison, y consacrer une analyse de deux ou trois pages. ALJ y a lu l'acte d'accusation le plus cruel qui soit contre ce qu'est devenu l'enseignement des lettres ou de la langue ou de la littérature et contre les pétitionnaires qui dispensent cet enseignement. Le plus éclairant est d'analyser cette pétition, une phrase après l'autre.
Le programme de Littérature en classe de Terminale L fait, depuis la création de cette spécialité, l'objet d'un vaste consensus.
a) Littérature n'est ni un nom propre, ni un concept : il fallait écrire « le programme de littérature ». Il en va de même de l'adjectif et nom terminale : « classe de terminale », ou mieux « classe terminale » et non « classe de Terminale » ; et plus bas « champ des lettres » et non « champ des Lettres ».
b) Dans « depuis la création de cette spécialité », cette ne peut référer qu'à littérature. Or, la spécialité en question existe depuis au moins vingt-cinq siècles, puisque dans les écoles d'Athènes était enseigné Homère. Quand a-t-elle été créée ? Il y a 30 ou 40 siècles ? Plus encore ? Depuis que les hommes racontent des histoires ou inventent des mythes ? Depuis qu'ils parlent ? Deux millions d'années ? Il aurait fallu écrire plus humblement : « depuis qu'un enseignement de littérature a été inscrit au programme des classes terminales littéraires ».
c) On apprend que ce programme est établi par cinq ou six inspecteurs généraux. S'il y a « consensus », il n'existe qu'entre eux. Il ne saurait donc être « vaste ». De plus, on ne peut se prononcer sur la réalité de ce consensus que si l'on dispose des comptes-rendus des réunions au cours desquelles le programme a été établi - ce qui n'est pas le cas.
d) La préposition en est employée improprement. Il aurait fallu écrire le programme de littérature des classes terminales.
Il a permis à des milliers de futurs étudiants en sciences humaines de découvrir d'indiscutables chefs-d'œuvre, qui ont tous marqué l'histoire des lettres françaises et européennes - qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées : Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot...
a) (Le programme) « a permis » : le programme ne donne aucune autorisation. Il aurait fallu écrire : « ainsi, des milliers de futurs étudiants ont découvert... », ou « grâce à ce programme, des milliers d'étudiants ont découvert... ».
b) Les « chefs-d'œuvre » sont cités : ce sont « Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot... » Il est plaisant d'apprendre qu'un « professeur de lettres » tient Sophocle pour un livre.
c) « Qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées... » Ce que ce professeur de lettres glane, ce n'est pas une liste, ce qui n'aurait aucun sens, compte tenu évidemment de ce que signifie le verbe « glaner », mais des noms. La liste n'est pas glanée, elle n'est pas non plus glanée « au hasard », mais les noms cités se trouvent à côté d'autres noms dans les programmes des années antérieures.
Et cette année, donc ! Homère, Pascal, Laclos, Beckett : quatre heures hebdomadaires ne sont pas de trop pour servir et faire savourer à nos élèves un tel festin. Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature !
a) Un éminent linguiste, un peu allumé à dire vrai, tient le point d'exclamation pour le marqueur qui caractérise l'idéologie d'extrême-droite. Peu importe l'extrême-droite ou l'extrême-gauche, l'emploi qui en est fait dans cette phrase est abusif, comme il est abusif dans ces phrases : « Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! »
b) « Ces heures seront réduites à deux heures ». Ce ne sont pas les heures qui sont réduites : dans les nouveaux programmes, elles comptent 60 minutes. Mais c'est l'horaire hebdomadaire consacré à la littérature qui est ramené de quatre heures à deux heures : il fallait écrire « l'horaire hebdomadaire est ramené de quatre à deux heures ».
c) Les métaphores aventurées. Le festin étant un repas de fête, on ne savoure pas un repas, mais les plats qui sont servis au cours de ce repas.
d) « La réforme du lycée prétend revaloriser la filière L ». La réforme ne prétend rien ; ce sont les concepteurs de cette réforme qui ont ou avaient ou auraient l'intention de revaloriser la « filière L », laquelle, faut-il le préciser, commence en classe de seconde.
e) « Quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! ». On peut se demander sur quoi porte cette exclamation indignée, sur le texte de la pétition qui donne une piètre image des « profs de lettres » ou sur l'enseignement qu'ils dispensent dans leurs classes.
Quant au programme de l'an prochain... la simple juxtaposition des noms d'auteurs fait déjà croire à un canular.
a) En bonne syntaxe, la proposition après « quant au programme » aurait dû commencer par « il » ou par « celui-ci », « quant à » indiquant le sujet ou le thème que le rédacteur a choisi d'aborder ou de traiter.
b) Ce n'est pas la juxtaposition des noms, c'est-à-dire le fait que ces noms soient placés les uns à la suite des autres, qui peut faire croire à un canular, mais l'hétérogénéité dont ces noms sont porteurs ou le fait que trois des quatre œuvres datent du XXe siècle et qu'elles ne constituent pas un programme équilibré.
c) On peut se demander quel est le sens de « déjà ».
d) En effet, la pétition est un canular.
Les élèves auront à étudier, pour remplacer les Pensées de Pascal sous l'entrée « Littérature et débat d'idées », le tome III des Mémoires de guerre du général de Gaulle, et, pour se substituer aux Liaisons dangereuses dans la thématique « Langage verbal et image », Tous les matins du monde le roman de Pascal Quignard et son adaptation par Alain Corneau. Au total donc : de Gaulle, Beckett, Homère, Quignard.
a) Dans les classes de cours moyen d'autrefois, on (les maîtres et les élèves) apprenait que le sujet d'un verbe à l'infinitif (dans la phrase ci-dessus : « pour remplacer ») doit être le même que celui du verbe dont dépend l'infinitif. Ceux qui « ont à étudier » seraient donc ceux « qui remplacent » ou ceux « qui substituent ». Bien entendu, comprise ainsi (mais c'est ce qu'exprime la syntaxe), la phrase est absurde. Il aurait fallu écrire : « les élèves auront à étudier, à la place des Pensées..., le tome III des Mémoires de guerre » ; ou « les élèves auront à étudier les Mémoires, œuvre qui remplace les Pensées de Pascal »
b) « Au total donc » : il n'y a pas de « total » là-dedans.
Que dire d'abord du déséquilibre qui consisterait à étudier trois œuvres du second XXe siècle la même année, assortie d'une Odyssée distante de vingt-cinq siècles ? Cette sorte de trou de mémoire pédagogique serait déjà, en soi, un motif d'inquiétude, quand bien même on aurait choisi Proust et Soljenitsyne pour côtoyer Beckett. Or c'est Charles de Gaulle qui est choisi.
a) Le conditionnel est inutile : le déséquilibre consiste, et non pas consisterait.
b) Il y a une faute d'accord au participe passé employé comme adjectif assortie, qu'il fallait mettre au pluriel : « trois œuvres assorties ».
c) On ne connaît pas la date de composition de l'Odyssée, mais il y a une certitude : cette œuvre est largement antérieure au Ve siècle avant notre ère ; elle date, semble-t-il, du VIIIe siècle - sans doute de la fin du VIIIe siècle. Elle est donc « distante », comme il est écrit dans le charabia de la pétition (les profs de lettres expriment la distance en siècles), de vingt-huit siècles. On objectera que 25 ou 28, c'est kif kif bourricot et que, comme l'Odyssée est étudiée dans une traduction en français moderne, on peut estimer qu'elle est contemporaine a vista de naz des élèves actuels.
d) « Cette sorte de trou de mémoire ». Les rédacteurs de la pétition ne croyaient pas si bien dire. Ce « trou de mémoire » réfère sûrement aux vingt-cinq siècles confondus avec les vingt-huit siècles de la chronologie.
On ne peut imaginer que dans le champ des Lettres, quiconque, quel que soit son statut, d'inspecteur à professeur, ait pu cautionner un tel choix. D'où vient donc une telle décision ?
a) L'emploi de l'article un suivi du déterminant tel et d'un nom relève de la syntaxe anglaise : « Such a decision, such a choice ». En français, on emploie le démonstratif : « cautionner ce choix » et « d'où vient cette décision ».
b) Les lettres ne forment pas un « champ », sauf éventuellement, par métaphore, un « champ de recherche ». Mais ce n'est pas le cas dans la pétition.
c) Une des deux occurrences de l'auxiliaire de modalité pouvoir est de trop ; quiconque est mis improprement pour quelqu'un. Il aurait fallu écrire : « on ne peut pas imaginer que quelqu'un, quel que soit son statut, ait cautionné ce choix » ; ou « on n'imagine pas que quelqu'un ait pu cautionner ce choix ».
d) Des quatre occurrences de donc dans cette pétition, il n'y en a pas une qui soit justifiée, sinon par la volonté de la pétitionnaire de courir à la conclusion avant même d'avoir établi les faits.
Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline.
a) Ou bien le rédacteur de la pétition n'a pas relu ce qu'il écrit, ou bien il est trop sot pour comprendre la stupidité de ce qu'il écrit : De Gaulle n'est pas proposé aux élèves, c'est l'étude d'une de ses œuvres qui leur est imposée.
b) On ne sait ce que signifie « discipline » : ou bien la discipline qu'un maître impose aux élèves de sa classe, ou bien les connaissances qu'il enseigne. « Proposer aux élèves quelque chose », c'est effectivement une négation de l'autorité du maître, qui ne propose pas, mais impose.
c) Pendant des siècles, des milliers de maîtres ont fait étudier La Guerre des Gaules et Histoire de la guerre du Péloponnèse, sans qu'ils aient eu le sentiment de déroger ou de nier les humanités ou de déconstruire les lettres antiques.
Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin.
a) Entre 1940 et 1945, Sartre et Beauvoir ont peut-être été des témoins prudents et discrets, De Gaulle non. Il n'a pas assisté aux événements, il a fait l'histoire. Les Mémoires de guerre ne sont pas un témoignage, mais des actes, des décisions, des discours, un engagement.
b) C'est évidemment de la littérature, mais c'est surtout un des rares exemples dans la littérature mondiale où la parole est action, où le discours non seulement coïncide avec l'histoire en marche, mais encore est la source de cette histoire.
Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d'histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? d'en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ?
a) Ce à quoi sont formés ou sont supposés être formés les professeurs de lettres, c'est aux concepts et aux méthodes de l'histoire littéraire, laquelle enseigne justement à confronter le texte à ses sources, à établir la genèse d'un texte, à faire œuvre d'historien.
b) Dans les Mémoires de guerre, De Gaulle ne fait pas œuvre de « propagande », il fait une critique des idéologies, dont le socialisme national du Reich allemand. Pour les pétitionnaires, rejeter toute concession et toute compromission avec le IIIe Reich et son führer serait faire œuvre de propagande. Voilà de belles « valeurs républicaines ».
c) Pour écrire ses Mémoires de guerre, De Gaulle s'est retiré de la vie publique ; il n'a que faire des manœuvres politiciennes de la IVe République.
Car il s'agit bien de cela : aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court ? Allons donc.
a) On se demande ce qu'est la « portée » d'un mémorialiste : la même chose que la « portée » d'une chatte ?
b) Il n'est pas obligé d'être « thuriféraire » du général (j'espère que les pétitionnaires comprennent le sens de ce mot) pour juger objectivement et sereinement de la qualité de son œuvre. On peut détester Chateaubriand ou Céline et reconnaître en eux de grands écrivains.
c) A quelle œuvre comparer Les Mémoires de guerre ? Aux Mémoires d'Outre-tombe sans doute, mais avec plus de force chez De Gaulle que chez Chateaubriand.
Ce choix pose un autre problème : on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L'Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l'essai sur le mariage de Léon Blum ? Nous transmettons des valeurs républicaines ; pas des opinions politiques. Est-ce donc cela, l'enseignement de la littérature ? Ou ne serait-ce pas plutôt sa mort programmée?
a) Les professeurs de lettres, en théorie, sont rémunérés, non pas pour transmettre des « valeurs », fussent-elles républicaines, mais pour former des élèves à la dure liberté de l'esprit et les émanciper.
b) Quant aux « valeurs républicaines », elles valent mieux que celles qui pourraient être transmises par le biais des œuvres d'Homère, de Pascal, de Chrétien de Troyes, de Sophocle, de Breton (il faut ne jamais avoir lu la moindre ligne de Breton pour croire qu'à partir de ses œuvres, il est possible de transmettre des valeurs républicaines).
La mort des enseignements littéraires n'est pas programmée, mais effective. Qui s'est donné la peine de lire cette pétition comprendra que la mort est donnée par ceux-là même qui pétitionnent. De fait, les revendications finales (« que soit modifié le choix d'œuvres pour les années 2010 à 2012 et que soit conservée l'intégralité du temps imparti aux lettres ») sont excellentes, à condition de prendre le parti contraire de celui qu'elles expriment.
15:01 Publié dans Mythologies intellotes | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, france
09 juin 2010
Infiltration
Il est facile d'établir l'histoire de ce mot. C'est après la défaite de 1870 qu'infiltration est employé dans un de ses sens modernes : « pénétration d'hommes par petits groupes dans un pays, une ville ».
Dérivé du verbe infiltrer, il est attesté à fin du XIVe siècle comme un terme de médecine signifiant « épanchement qui se fait peu à peu », comme dans cet exemple de la fin du XVIe siècle : « Les plaies du coude et de toutes jointures sont suspectes de douleur (...) à cause de l'infiltration des os et ligaments ». C'est dans ce sens qu'il entre dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762) : « Action d'une chose qui s'insinue dans les pores des parties solides », définition qui est illustrée de cet exemple qui ne se rapporte pas à la médecine : l'infiltration de l'eau dans le bois (1762, 1798), alors que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) l'illustre de deux exemples médicaux : « Action d'un liquide qui passe dans les pores d'un solide, comme par un filtre ; l'eau s'infiltre dans le bois ; l'infiltration des humeurs ; hydropisie par infiltration ».
Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1835), comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), deux sens sont distingués : « Action d'un fluide qui s'insinue dans les pores des parties solides » (l'infiltration de l'eau dans le bois) et « il se dit particulièrement, en médecine, d'un liquide qui pénètre et s'amasse dans un tissu quelconque » (infiltration de sérosités, de bile, de sang, d'urine ; hydropisie par infiltration).
Le sens politique moderne est enregistré dans la huitième édition du DAF (1932-35), non dans la définition (« Action de s'infiltrer » ; « En termes de médecine, pénétration progressive d'un liquide dans un tissu quelconque »), mais dans un exemple : « Figuré, l'infiltration des mauvaises doctrines ». Ce sens est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Figuré, en parlant d'une opinion, etc. pénétration lente » (infiltrations chrétiennes, littéraires ; de vices, du crime, de la modernité). Dans ce même dictionnaire, est relevé le sens dit étendu, qui est attesté en 1871 chez Renan : « Par extension (en parlant de personnes), pénétration furtive, dans un pays ou une communauté, d'éléments étrangers » (infiltration militaire, forcée, perfide ; infiltration de la cavalerie allemande), illustré de cet extrait de Durkheim, sociologue progressiste, s'il en fut : « Il y aura toujours d'un pays à l'autre des mouvements de population, soit par suite de conquêtes violentes, soit par suite d'infiltrations lentes et silencieuses ». Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le sens étendu est glosé ainsi : « Pénétration d'éléments étrangers dans un lieu, dans un groupe, qui se fait généralement de manière clandestine » (l'infiltration de groupes d'hommes armés en arrière des lignes ennemies ; l'infiltration d'un parti).
Il est une « émission » de la télévision d'Etat - le fameux service public - qui a pour titre « les infiltrés ». Il y est donné une image très positive de l'infiltration, les « infiltrés » étant toujours des journalistes courageux, consciencieux (du social évidemment), honnêtes, bardés de déontologie. Mais dans quel sens les concepteurs de l'émission entendent-ils ce mot ? L'infiltration télévisuelle est-elle la même chose que l'infiltration de la cavalerie allemande (TLF) ou l'infiltration de groupes d'hommes armés (DAF) ? La télévision d'Etat est-elle en guerre ? Contre qui ?
Voilà un mot moderne qui ne dissimule rien de ce que sont les médias : qu'ils soient publics ou privés ne change rien.
09:54 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, histoire, société
06 juin 2010
hôte, hôtesse, hospitalité
En latin, hospes (génitif hospitis, accusatif hospitem, avec un i bref), a deux sens, qu'on pourrait dire « opposés » ou « contraires » et qui, en fait, sont « réciproques » : le mot désigne celui qui reçoit l'hospitalité et celui qui la donne. L'hospitalité est une obligation, comme celle du don dans la théorie du grand ethnologue français Marcel Mauss : la recevoir et la rendre aussi. Tout don oblige à un contre-don. On est hôte parce qu'on sait qu'en retour, et dans d'autres circonstances, on sera l'hôte de son hôte.
Le nom français hôte qui continue hos(pi)te(m) est attesté au XIIe siècle dans les deux sens réciproques du latin : « celui qui donne l'hospitalité » (au début du XIIe siècle) et « celui qui reçoit l'hospitalité » (1165). L'hospitalité peut se faire gratuitement et, dans ce cas, ce qui est implicite est qu'elle sera rendue ; ou bien elle peut être payante, dans une auberge par exemple, avec de l'argent en contrepartie. Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition en 1694 sous la forme hoste (1694 et 1718) et avec les deux sens latins, comme un don ou comme un service rendu : « Celui ou celle (hôtesse) qui reçoit et loge dans sa maison ses amis, les étrangers, les passants, etc. soit gratuitement, soit pour de l'argent » et « Hoste se dit aussi de celui qui est reçu et logé dans la maison d'un autre, soit gratuitement, soit en payant ».
Très étrangement, en 1762 et en 1798 (quatrième et cinquième éditions), ainsi que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788, lequel sur ce point n'est pas très « critique »), le sens de « don gratuit » disparaît du DAF, non pas qu'il soit sorti de l'usage, mais parce que, semble-t-il, du moins aux yeux des académiciens, le service est devenu plus commun que le don : « Celui ou celle qui tient cabaret et qui donne à manger et à loger pour de l'argent » et « Hôte est un terme réciproque, qui se dit aussi de ceux qui viennent manger dans un cabaret ou loger dans une hôtellerie ou maison garnie ; il se dit pareillement, tant de celui qui loue à quelqu'un une portion de sa maison que de celui qui la tient à loyer ».
En revanche, le don est heureusement rétabli dans la sixième édition (1835) et dans les éditions ultérieures (1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication), les académiciens redonnant à l'hospitalité son sens gratuit : « Hôte se dit aussi de toute personne qui donne l'hospitalité, qui héberge, qui traite quelqu'un sans rétribution et par humanité, par amitié, par bienveillance ; et aussi de celui qui est reçu, traité de cette manière ». Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où ce sens est exposé en premier : « Celui, celle qui reçoit et traite quelqu'un sans rétribution, qui lui donne l'hospitalité, par humanité, par amitié, par bienveillance », tandis que les sens qui étaient tenus dans le DAF au XVIIIe siècle pour les seuls sens d'hôte sont glosés à la fin de l'article : « Celui, celle qui tient une auberge, une hôtellerie » ; « Celui qui vient manger ou loger dans une hôtellerie, une auberge » ; « Celui qui donne à loyer une portion de sa maison ».
Les lexicographes actuels suivent cette leçon : « Personne qui reçoit (quelqu'un) dans sa demeure ou invite au restaurant, qui offre l'hospitalité » et « Personne qui est accueillie (chez quelqu'un), qui reçoit l'hospitalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « Personne qui accueille quelqu'un sous son toit, qui offre l'hospitalité » et « Dans la forme masculine seulement, personne à qui l'on offre l'hospitalité » (DAF, neuvième édition), mais aucun ne s'interroge sur la raison pour laquelle ce mot a, comme le disent les académiciens (neuvième édition) à tort, semble-t-il, « deux sens opposés : celui qui accueille et celui qui est accueilli ». L'expression juste serait « deux sens réciproques », car c'est bien de réciprocité qu'il s'agit, comme en rend compte lumineusement la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss. L'hospitalité oblige les bénéficiaires à en faire bénéficier leurs généreux hôtes.
Pourtant, dans la réalité du monde, réalité fort cruelle hélas, la réciprocité n'est presque jamais la règle. La France accueille généreusement sur son sol et en son sein des millions d'Algériens, de Marocains, d'Ivoiriens, de Turcs, etc. mais sans réciprocité. Dans ces pays d'où viennent ses hôtes, la France est personna non grata : les Français y sont menacés, parfois simplement égorgés, leurs biens mis sous séquestre ou détruits dans de honteux pogroms. La France donne l'hospitalité à près de 70000 Ivoiriens, alors que sont établis en Côte d'Ivoire moins de 10000 Français, et lorsque ces Français, au début du troisième millénaire, ont été victimes de ratonnades et leurs biens pillés au cours de pogroms meurtriers, il ne s'est pas trouvé un seul Ivoirien généreusement accueilli en France pour protester contre ces actes de barbarie. La réciprocité, comme l'ont montré les égorgements de Français en Algérie dans les années 1990, est à sens unique. Le don n'est jamais suivi du moindre contre-don. De fait, l'hospitalité à sens unique n'est plus de l'hospitalité, mais de l'aveuglement de gogos.
Un fait de langue, en apparence insignifiant, exprime cela. Alors que le nom masculin hôte a les deux sens réciproques, son équivalent féminin, hôtesse, n'a d'emploi qu'actif : c'est celle qui donne l'hospitalité. L'hôtesse ne reçoit jamais l'hospitalité. Ainsi, la France (il en va de même des Français) est hôtesse, jamais hôte. Elle a une hospitalité amputée - un don sans contrepartie, de la générosité payée d'ingratitude, de ressentiment, de haine, de pillages.
10:20 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : france, politique, société
04 juin 2010
Classique
Le peuple romain était divisé en cinq classes et les citoyens de la « première classe » étaient dits classici : « classiques ». Cet adjectif et nom, emprunté du latin, est attesté en 1548 comme adjectif au sens latin de « qui est dans les meilleurs ».
L'adjectif latin est dérivé d'un nom qui désigne une réalité sociale ; en français, les lexicographes le font dériver du nom classe ayant le sens de « lieu, dans un collège, où, à une certaine heure, se trouve un régent qui enseigne des écoliers durant un certain temps prescrit » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses). L'article que l'admirable latiniste qu'était Du Marsais consacre à classique dans L'Encyclopédie (1751-64) est ample : « (Grammaire) ce mot ne se dit que des auteurs que l'on explique dans les collèges ; les mots et les façons de parler de ces auteurs servent de modèle aux jeunes gens (...) Tels sont Térence, César, Cornélius Nepos, Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, Phèdre, Tite - Live, Ovide, Valère Maxime, Velleius Paterculus, Quinte-Curce, Juvénal, Martial et Frontin, auxquels on ajoute Corneille Tacite, qui vivait dans le second siècle, aussi bien que Pline le jeune, Florus, Suétone et Justin ».
Du Marsais rappelle que « l'adjectif classicus n'a pas la même acception qu'en Français », que « les classici cives étaient les citoyens de la première classe », que, le roi Servius ayant « partagé tous les citoyens romains en cinq classes », « ceux qui avaient mille deux cent cinquante livres de revenu, au moins, ou qui en avoient davantage (...) étaient appelés classiques ». Voilà pourquoi, explique-t-il, les « autores classici d'Aulu-Gelle ne veut pas dire les auteurs classiques, dans le sens que nous donnons parmi nous à ce mot » (c'est-à-dire expliqués dans les classe), « mais les auteurs du premier ordre, tels que Cicéron, Virgile, Horace, etc. ».
Autrement dit, le mot classique oscille entre deux pôles sémantiques : un pôle peu reluisant et guère élogieux, « auteurs de collège », et, à l'opposé, un pôle prestigieux et valorisant, « auteurs de premier ordre ». Les anciens lexicographes hésitent entre les deux pôles. Pour Richelet (op. cit.), est classique « l'auteur qu'on enseigne dans les classes », définition qu'il corrige en quelque sorte par « l'auteur qui est dans le rang des plus considérables, qui mérite le plus d'être pris pour modèle ». Richelet (op. cit.) illustre ce sens de l'exemple « Cicéron, Térence, Horace et Virgile sont des auteurs classiques latins ». Furetière renvoie classique aux collèges : « (Cet adjectif) ne se dit guère que des auteurs qu'on lit dans les classes, dans les écoles, ou qui y ont grande autorité » (Dictionnaire universel, 1690 : « Saint Thomas, le Maître des Sentences, sont des auteurs classiques qu'on cite dans les écoles de théologie ; Aristote en philosophie, Cicéron et Virgile dans les humanités, sont des Auteurs classiques »). Dans les autres exemples, Furetière penche pour un sens plus prestigieux : « Aulu-Gelle dans ses Nuits Attiques met au rang des auteurs classiques ou choisis Cicéron, César, Salluste, Virgile, Horace, etc. » et l'emploi de ce mot est restreint « aux auteurs qui ont vécu du temps de la République et sur la fin d'Auguste où régnait la bonne latinité, qui a commencé à se corrompre du temps des Antonins ». Les académiciens optent pour le prestige au détriment des collèges : « Cet adjectif) n'est en usage qu'en cette phrase auteur classique, c'est-à-dire un auteur ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il traite » (Aristote, Platon, Tite-Live, etc. sont auteurs classiques). « Ancien », « approuvé », « faisant autorité », c'est mieux que « destiné aux collégiens », surtout quand on sait quels sont aujourd'hui les auteurs de collégiens.
Dans les éditions ultérieures (1798 et suivantes), les académiciens, à la suite de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « On appelle auteurs classiques les auteurs anciens, généralement approuvés, et qui font autorité dans une certaine matière, comme Homère, Démosthène, Platon, Aristote, Virgile, Cicéron, Tite-Live, etc. » et « l'abbé Desfontaines donne à ce mot un autre sens, qui n'est pas autorisé par l'usage : des vers classiques, c'est-à-dire des vers de collège, qui doivent mourir dans les lieux où ils sont faits »), notent les deux sens de classique : « Auteur approuvé et qui fait autorité dans une certaine matière » et « (Il) se dit aussi quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, 1798), et dans la sixième édition (1835) : « Il se dit des auteurs du premier rang, qui sont devenus modèles dans une langue quelconque » et « Il se dit quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, études classiques, livres classiques).
C'est dans L'Encyclopédie (1751-64) qu'est noté pour la première fois dans un dictionnaire et par Du Marsais l'emploi moderne de classique : « On peut dans ce dernier sens (id est « de premier ordre ») donner le nom d'auteurs classiques français aux bons auteurs du siècle de Louis XIV ; mais on doit plus particulièrement appliquer le nom de classiques aux auteurs qui ont écrit tout à la fois élégamment et correctement, tels que Boileau, Racine, etc. » Il semble qu'il ait pris conscience que la langue qu'il parle et écrit n'est plus tout à fait la même que celle de ces auteurs. C'est pourquoi il souhaite disposer d'une édition critique : « Il serait à souhaiter, comme le remarque M. de Voltaire, que l'Académie française donnât une édition correcte des auteurs classiques avec des remarques de grammaire ».
Ce sens entre dans la sixième édition du DAF (1835) : « Platon, Aristote, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, Tite-Live, etc., sont des auteurs classiques ; les auteurs, les écrivains classiques français, anglais, etc. On l'emploie aussi substantivement : les classiques français, anglais, etc. Recueil des classiques. Boileau est un de nos premiers classiques ». On peut donc considérer qu'à partir du XIXe siècle, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles sont tenus pour des classiques, ou bien parce qu'ils sont des auteurs de « premier ordre », ou bien parce qu'ils font l'objet d'un enseignement dans les collèges et lycées, ce qui est aussi un bel enterrement, ou bien encore parce qu'ils ne correspondent plus à l'esthétique nouvelle, dite romantique, comme l'expose Mme de Staël en 1810 dans De l'Allemagne (tome II : « de la poésie classique et de la poésie romantique »). C'est d'ailleurs ce sur quoi insistent en 1835 les académiciens, qui sur ce point font preuve de lucidité : « Classique se dit aussi, par opposition à romantique, des écrivains qui suivent les règles de composition et de style établies par les auteurs classiques ; il se dit également des ouvrages de ces écrivains. Auteur, écrivain, poète classique, poésie classique, poème classique, le genre classique ou, simplement, le classique, le genre des écrivains classiques ; on dit aussi, substantivement, les classiques et les romantiques, les partisans du genre classique et ceux du genre romantique ».
A partir du début du XIXe siècle, l'enjeu change. Il ne porte plus sur la distinction entre « auteur pour collégien » et « auteur de premier ordre », mais sur le contenu et les formes mêmes de la littérature, de la poésie, du théâtre, de l'art, et aussi sur les valeurs morales de la tradition et de la nouveauté. L'article classique du DAF, de la première à la quatrième et même à la cinquième édition, tient en deux lignes et ne traite que de l'emploi de cet adjectif comme épithète d'auteur ; à partir de 1835, il compte sept ou huit acceptions et emplois, comme adjectif et comme nom, et il traite de grands conflits esthétiques et moraux. Habituellement, les articles du Dictionnaire de l'Académie française (1835, 1879) sont plus courts, plus succincts, moins développés que ceux du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). Or, ce n'est pas le cas de classique. L'article qu'y consacre Littré est moins précis, comme si le romantisme avait moins ébranlé le positiviste Littré que les académiciens : « 1. Qui est à l'usage des classes. Qui appartient aux classes. 2. Auteur, poète, ouvrage classique, celui qui est regardé comme un modèle. 3. Qui appartient à l'antiquité grecque ou latine. 4. Classique, par opposition à romantique, qui est conforme ou qui se conforme aux règles de composition et de style établies soit par les auteurs de l'antiquité grecque et latine, soit par les auteurs classiques du XVIIe siècle ». A la suite de Du Marsais, Littré revient sur les deux pôles sémantiques de classique : « Les grammairiens anciens appelaient écrivains ou poètes classiques ceux qu'ils mettaient dans la première classe ; les modernes ont donné le même nom à ceux qu'on étudie dans les classes ; d'où la série des sens : qui est donné comme modèle et qui, à ce titre, appartient à l'antiquité, et enfin qui est opposé à romantique ».
Les innombrables enjeux dont classique est porteur expliquent sans doute l'extension presque à l'infini des emplois de ce mot, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Appliqué à un enseignement), qui comporte l'étude des langues grecques et latines (ou l'une de ces deux langues) » ; « (par opposition à baroque), qui s'inspire de l'antiquité par les thèmes développés, la pureté de la langue et le respect de certaines règles établies » ; « (Souvent opposé à romantique), fidèle à la tradition de l'antiquité ou des écrivains qui s'en réclament » ; « (Appliqué à tout écrivain consacré), qui est digne d'accéder, par la qualité littéraire de ses écrits, au patrimoine culturel de son pays » ; « Groupe d'économistes anglais et français que l'on considère comme les fondateurs de l'économie politique » ; « (Appliqué à un monument), qui s'inspire des édifices de l'antiquité et plus spécialement de la Grèce » ; « Danse classique, ensemble de pas et de mouvements servant de base à la danse enseignée dans les écoles de danse » ; « Musique classique, qui est conforme aux principes enseignés dans les écoles de musique » ; « Beauté classique, qui est conforme aux canons de la beauté antique » ; « (Appliqué à une personne), qui ne s'écarte pas du bon usage, des règles établies » ; etc. Ou encore, ces emplois étendus que relèvent les académiciens dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « Dans un emploi plus général, conforme aux méthodes habituelles, aux comportements usuels » (un procédé, un remède classique, moyens classiques, vêtement de coupe classique, armes classiques, une classique, course cycliste qui se dispute traditionnellement chaque année) et « Figuré et familier, une erreur, une faute classique, très répandue ».
Si l'on se rappelle un instant que la matrice de classique est classe, division de collège ou division de la société, cette prolifération sémantique s'explique aisément par la nature même de la modernité en France, celle qui commence justement, en même temps que cette prolifération, à la fin du XVIIIe siècle : à la fois sociale ou social-occultiste ou militante et enseignante. Dans ce cadre-là, classique qui touche aux deux môles de la modernité, que ce soit pour y adhérer (les collèges généralisés) ou pour s'y opposer (« de premier ordre »), devient un des concepts les plus riches de sens de la modernité, fût-ce comme repoussoir.
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02 juin 2010
Culture bourgeoise
La culture bourgeoise est la matrice idéologique élaborée par Bourdieu, du Collège de France, et les idéologues qui se réclament du très haut patronage de cet éminent docteur. Homère, Virgile, Racine, le latin, le grec, La Fontaine, Hugo, Gide, etc. seraient donc des bourgeois, dont des oppresseurs imposent indûment l'étude à des enfants de prolétaires et cela, dans le cadre d'institutions dont la seule raison d'être est de maintenir les prolétaires dans leur état quasiment naturel d'exploitation.
Pour atteindre cet Himalaya, Bourdieu a fait procéder à des sondages d'opinion. Les philosophes des Lumières se défiaient de l'opinion, versatile, légère, fluctuante, et sur laquelle on ne peut rien fonder, ni de vrai, ni de solide. Fi de leurs leçons. Bourdieu a envoyé ses étudiants dans la rue, là où se dit, dans sa vulgate, la Vérité. Des quidams ont été interrogés sur leurs « goûts » ou sur leurs « préférences ». En corrélant les réponses (aux questions du type : quelle musique préférez-vous, celle de Bach ou celle d'Aimable ?) et les professions exercées ou le niveau des études des sondés, Bourdieu en a conclu que Bach, Rubens, Racine étaient bourgeois, puisque leurs noms étaient cités par des bourgeois ou par des gens suspectés de l'être, et il s'est fendu, en parodiant Kant, d'une jolie dissertation, rédigée dans une belle écriture, bien bourgeoise, sur le jugement esthétique, pour montrer que ce jugement n'a rien de naturel, mais qu'il est tout entier formé ou préformé par les préjugés sociaux de la classe dominante. Si Bach avait été le musicien préféré des fourmis, il aurait conclu, à n'en pas douter, en l'existence d'une culture fourmi.
Aujourd'hui, qui sont les bourgeois ? Les rares professeurs qui enseignent encore le latin et le grec dans les lycées pour un salaire cent fois inférieur aux gains d'un amuseur de la télé privée ? Soyons sérieux. Ces professeurs ne possèdent rien, même pas de « capital culturel ». Les bourgeois se nomment Bouygues, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Meissier, Lescure, Depardieu, Canal +, TF1, Zidane, etc. Ils possèdent des sociétés de communication, des chaînes de télévision, des agences de publicité, des holdings. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils pressent des CD. Ils diffusent de la culture. Leur culture, c'est la pub, la communication, la télé, les media, l'audiovisuel, le multimédia. Ils méprisent la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne font pas gagner d'argent. Publiez Racine ! La vente des livres ne paiera même le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de production de feuilletons, de documentaires ou de films TV ou de pub, vous gagnerez des millions ; peut-être des milliards. Bouygues l'a compris. La culture bourgeoise rapporte gros.
Fini Homère, Virgile, La Fontaine, Hugo. La littérature, la langue, les formes élaborées d'art et d'expression sont remplacées par la communication, la pub, la BD, les media, l'audiovisuel, ce qui revient à initier les élèves aux « langages » dans lesquels les vrais bourgeois, ceux qui contrôlent les moyens de production et d'échange, investissent des milliards de francs et à former des consommateurs de cette culture nouvelle, sans doute pour assurer aux entrepreneurs un public captif et des rentes éternelles. Autrement dit, depuis 1975 et surtout depuis 1981, l'école, qui résistait jadis aux forces du fric, est devenue la forteresse de cette vraie culture bourgeoise qu'elle honnissait jadis, de la pire des cultures : celle du fric et de la frime, celle du vide et de la poudre aux yeux, celle de l'image facile et du son bruyant. La culture littéraire est gratuite et désintéressée, sa seule fin est la liberté de l'esprit. La culture bourgeoise dont se nourrit désormais l'école est cupide, elle abaisse, elle asservit, elle enchaîne, elle fait du fric, elle produit des barbares.
Pendant tout le XVIIe siècle, les notables qui contrôlaient les villes portuaires ou celles qui avaient de nombreuses fabriques refusaient que soient établis dans leur ville des collèges jésuites, parce que, estimaient-ils, « le commerce des lettres entrave le commerce des marchandises ». Ironie de l'histoire : il a fallu que les léninistes - qui nous assurent depuis un siècle qu'ils rétabliront la valeur d'usage contre la valeur marchande, dès qu'ils exerceront le pouvoir - accèdent au pouvoir pour que ce qui entrave le commerce des marchandises soit chassé de l'école.
Comment Bourdieu en est-il venu à accuser la littérature d'être bourgeoise, en dépit de toute réalité ? Pour cela, il faut replacer ses thèses dans le milieu et le moment où elles ont été formulées. Dans les années 1950, les clercs léninistes sont désespérés. L'idée de Révolution (ou prétendue telle) est morte. Staline l'a tuée. Les massacres massifs de ceux à qui elle était destinée - à savoir les ouvriers et les paysans - l'ont discréditée, du moins dans l'esprit des prolétaires. Seuls y croient encore les bourgeois, les petits bourgeois, les enfants de nantis, qui essayèrent de sauver la Révolution du naufrage dans lequel elle s'était à jamais abîmée. Dinosaures pathétiques, les clercs léninistes se demandèrent doctement pourquoi les exploités ne se révoltaient pas, pourquoi ils refusaient d'adhérer en masse au léninisme, qui devait leur prodiguer liberté, égalité, fraternité réelles et leur assurer - la théorie que rien ne démentait le prédisait à coup sûr - une vie meilleure, pourquoi les exploités défendaient avec hargne les privilèges de leurs exploiteurs.
La réponse donnée fut celle-ci : les exploités n'étaient plus eux-mêmes et, n'étant plus eux, mais autres, ils ne pouvaient pas prendre conscience des injustices qui leur étaient faites. Bref, ils étaient aliénés. Dressés à répéter les grimaces des exploiteurs, ils adoptaient leur mode de vie et singeaient leurs maîtres en tout. En priorité, il convenait de désaliéner les aliénés, pour faire en sorte qu'ils ne soient plus Autres. C'est la tâche à laquelle les clercs léninistes s'attelèrent dare-dare. Ils mirent au jour les mécanismes d'aliénation, à la fois pour les connaître et pour les clouer au pilori. Le principal mécanisme fut découvert. C'était la culture, non pas la culture savoir-faire et identitaire qui enchaîne les hommes à leurs prétendues racines, mais la culture littéraire, dite légitime, afin que, grâce à cet adjectif péjoratif, elle fût disqualifiée. Par culture légitime, il fallait entendre « ce qui était enseigné à l'école ». La société capitaliste étant régie par les seuls rapports de force, le fort imposait sa volonté aux faibles, en particulier pour tout ce qui se rapportait aux comportements, aux façons d'être, à la sensibilité, aux habitus, à l'ethos, à la morale, aux savoirs, à la culture. La littérature enseignée à l'école n'était rien d'autre que les préjugés de la bourgeoisie dominante. Parce qu'ils détenaient le capital, les nantis imposaient leurs préjugés aux prolétaires et exploités. Ils leur faisaient désirer les signes de leur « capital culturel ».
Alors commença la suspicion, dont pâtissent les humanités, les belles-lettres, la littérature, au point d'être chassées de l'école, qui cesse d'être scholé ou loisir, ce lieu où les maîtres ont pour seul objectif d'apprendre aux élèves (ceux qu'ils élèvent au-dessus de ce qui les détermine à être), à se passer de maître, où le « magister » critique le « dominus » et où la fin de tout enseignement, quel qu'il fût, est la liberté de l'esprit. L'école étant le lieu privilégié de la (honteuse) reproduction sociale, où se répètent ad vitam aeternam les rapports d'exploitation et où des maîtres, transformés en nervis, apprennent aux enfants des exploités et eux-mêmes futurs exploités la soumission, la docilité, le respect, la culture légitime, il faut la changer ou la détruire.
Telles sont les bourdivines thèses de la reproduction et de la distinction, honnies et mauvaises (la reproduction et la distinction), ressassées (les thèses) ad nauseam - et colorées de ce fait d'un vernis de vérité - pendant les années 70 et 80 par de beaux esprits, ayant réussi, nantis, honorés, établis, décorés, à qui un Etat aveugle prodiguait crédits et subventions.
Au moment où ce corpus idéologique - sauver la Révolution en accusant la culture, dite bourgeoise, d'en être le principal obstacle - a été constitué, s'est répandue en Occident, à la suite du succès de quelques ouvrages d'anthropologie, une autre conception de la culture. Les deux notions de révolution (à sauver) et de culture (redéfinie) vont alors pouvoir converger et se fondre dans la « révolution culturelle ».
A la fin du XIXe s, les anthropologues étudiaient les races. Ils pesaient les crânes, ils mesuraient les angles sphénoïdaux. A chacun de nous, ils assignaient une race. Nous étions classés. A un millimètre près, le génie pouvait être étiqueté crétin. Au XXe s, les anthropologues ont changé : ils étudient les cultures. Ils pèsent les spécificités et ils évaluent les identités. A chacun de nous, ils assignent une culture, celle du père, du sang, du sperme ou de la tribu, et qui, nous déterminant, nous stigmatise aussi. En un siècle, les adjectifs ont changé. De raciale, l'identité est devenue culturelle; les noms aussi : la hiérarchie des races est dite « creuset de différences ». Pourtant, tout n'est pas identique. Il y a du nouveau. La race entravait les carrières dans l'Université; la culture les accélère. On ne crie plus « vive la culture », mais « vive les cultures, toutes les cultures du monde ».
Les dominus qui contrôlent le Ministère de l'Education nationale jugent qu'il est inutile ou dangereux ou impérialiste (et tout ce qu'on voudra d'autre) d'enseigner à des enfants d'immigrés originaires du tiers monde la littérature (et la culture) française, qui, selon eux, présente trois tares : elle est bourgeoise, littéraire, occidentale ; elle est censée exprimer le génie d'un peuple (spécifique) ; elle en incarne les vertus ou les traditions. Et si elle prétend à l'universel, c'est par ruse. C'est pourquoi les sociologues qui inspirent les dominus accusent les professeurs (parce qu'ils sont français) nommés dans les quartiers « difficiles » d'être des colons et d'imposer par la force ou la violence à des enfants sans défense une culture qui n'est pas la leur.
D'où vient ce délire ? Tandis que la littérature dite « bourgeoise » ou « légitime » était, dans les années 1950-60, vouée aux gémonies, en attendant qu'elle disparaisse, le tiers monde se transforma en utopie. Là fleurissaient les cultures, là s'épanouissaient les différences, là vivait l'Autre, le seul à mériter d'être désigné « Autre » avec un A majuscule (en fait, où il était réputé y fleurir, s'y épanouir, y vivre). Le tiers monde devint le paradis, l'île de Bernardin de Saint-Pierre, les Charmilles de Rousseau, le royaume de l'innocence, de la pureté de sang et sans tâche, celui du refus de la civilisation. Là était engendrée l'humanité nouvelle.
Le terme tiers monde fut forgé, après la deuxième guerre mondiale. La seconde guerre mondiale eut pour conséquence de diviser le monde en trois blocs : l'Ouest, l'Est et le reste ; soit le monde libre, dit capitaliste, démocratique, libéral, occidental, l'Ouest ; le monde communiste ou socialiste qui comprenait les satellites de l'URSS et que l'on nommait l'Est (et non pas l'Orient). Les autres pays, qui n'étaient inclus ni dans le premier ni dans le deuxième monde, étaient regroupés dans un ensemble dit « tiers monde », et réunissant la plupart des pays non alignés, ni capitalistes, ni communistes, parce qu'ils refusaient en apparence de choisir entre l'Ouest et l'Est, même s'ils étaient des alliés de l'URSS. Je ne me prononcerai pas sur la justesse de cette tripartition, qui paraît bien dérisoire aujourd'hui, quand on observe le monde, ni même sur ce que cette tripartition doit à la culture judéo-chrétienne, étant à la fois trinité (le Père, le Fils, le Saint-Esprit) et calque de l'organisation d'ancien régime (noblesse, clergé, tiers état), elle-même dérivant de la tripartition fonctionnelle que Dumézil a cru déceler dans l'idéologie indo-européenne et a décrétée matricielle : les guerriers, les prêtres, les producteurs. Chez les maîtres de l'EHESS et du Collège de France, le tiers monde fut à l'Ouest et, éventuellement, à l'Est ce que, dans l'ancien régime, le tiers état était à la noblesse et au clergé. Les paysans, les artisans, les marchands regroupés dans le tiers état produisaient les biens, nourrissaient les deux autres ordres, payaient les impôts. Ils représentaient à peu près 90% de la population de la France ; mais, réputés pauvres ou exploités, dominés politiquement, ils étaient déchus de leurs droits naturels. De même, le tiers monde fut réputé pauvre, exploité, dominé, aliéné, déchu de ses droits. Ses richesses étaient pillées au seul profit de l'Ouest et de l'Est, ses habitants humiliés, leurs droits naturels niés. Ils étaient victimes de la même injustice que les serfs d'Europe ou les esclaves de l'Antiquité.
A la culture - littéraire, bourgeoise, légitime, occidentale - furent opposées les cultures venant du tiers monde ; la première une et uniforme, les secondes, multiples, diverses, variées, plurielles. La culture fut assimilée au rouleau compresseur qui nivelle tout, puis elle fut diabolisée et satanisée ; les cultures, embellies, angélisées, idéalisées, du tiers monde, la supplantèrent. La culture ne fut plus un arrachement, une élévation, une émancipation. Ce ne fut plus l'esprit qui se libère de ses chaînes, mais le contraire, à savoir l'esprit qui se complaît dans ses chaînes, qui reste fidèle aux traditions, aux tatouages, aux marques, aux racines, qui fait de la répétition des mêmes gestes, des mêmes croyances, des mêmes comportements, des mêmes façons de faire, transmis par le père à ses fils et par la mère à ses filles, de la nuit des temps à la parousie finale, au iota près, sans mutation, sans changement, sans transformation, l'horizon indépassable de l'humanité. Aucun clerc, sauf Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, ne s'interrogea sur les origines de cette acception nouvelle de la culture, aucun ne s'aventura à en faire l'archéologie. Foucault faisait archéologie de tout, ses disciples se gardèrent bien de fouiller ces cultures-là. Pourtant, c'eût été instructif. L'audacieux qui l'eût tenté aurait été un bienfaiteur : il aurait prévenu les illusions, les délires, les impasses, auxquels se sont abandonnés trop de clercs. A l'origine des « cultures », il y a Herder, le Volksgeist, le Kulturkampf bismarckien, la pensée conservatrice, réactionnaire, contre-révolutionnaire, qui a nourri le pangermanisme, a exalté le peuple et le sang allemands, a cru dans la supériorité des aryens sur tous les autres. Le sang, les gènes, la soumission à l'autorité, l'obéissance du fils au père, la loi des pères, tout cela fait les cultures, seules dignes d'être enseignées dans l'école du XXIe s, en lieu et place de la littérature.
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31 mai 2010
Attitude
Attitude est un de ces mots de peintre, de sculpteur ou d'artiste qui, comme site, paysage, groupe, couleur locale, etc. se sont étendus, surtout au XIXe siècle, à d'autres domaines que l'art et ont été accaparés par les spécialistes en sciences de l'homme et de la société et par le show-biz (positive attitude).
Le mot est emprunté en 1637 de l'italien attitudine, attesté pour la première fois dans les Scritti scelti de Léonard de Vinci, et employé en français d'abord comme un terme de Beaux-arts au sens de « situation, position du corps » dans une lettre de Poussin. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), il est défini ainsi : « Terme de peinture, l'action et la posture où l'on met les figures qu'on représente. Terme de dance, sorte de posture ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) reprend cette définition : « Terme de peinture et de sculpture, certaine disposition de figures d'un tableau ou l'action et la posture d'une statue » (exemple : « Ce peintre a un beau coloris, mais il n'est pas heureux à donner de belles attitudes à ses ouvrages »). Furetière ajoute : « Ce mot vient de l'italien attitudine ». Les autres lexicographes suivent cette voie : Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1694 : « Terme de peinture et de sculpture, disposition de figure. De l'italien attitudine »), les académiciens (DAF, 1694 : « Action, posture des figures, soit dans la sculpture, soit dans la peinture » ; 1762 : « Situation, position du corps ; il se dit ordinairement en parlant de sculpture et de peinture » ; belle attitude, toutes les attitudes de ce tableau sont admirables, mettre un modèle dans une certaine attitude, le peindre dans une certaine attitude), les encyclopédistes (L'Encyclopédie, 1751-64 : « En terme de peinture et de sculpture, position ou action de figures en général : néanmoins il semble convenir particulièrement à celles qu'on a mises dans une position tranquille »).
A compter de la cinquième édition du DAF (1798), un sens figuré, qui n'a plus de lien avec la peinture, est glosé ainsi : « On dit figurément l'attitude du respect, de la crainte, de la menace, pour dire l'attitude qui exprime ces sentiments ou ces passions. On dit en ce sens que quelqu'un prend une certaine attitude imposante dans les occasions pour dire qu'il sait s'y faire respecter » ; la définition de la sixième édition (1835) est un peu plus ample : « Attitude se dit figurément de la situation dans laquelle on se trouve, on se maintient à l'égard de quelqu'un, des résolutions, des dispositions où l'on paraît être » (Il a gardé dans toute cette affaire une attitude ferme ; le gouvernement prit une attitude qui rassura les amis de la paix publique ; l'attitude calme de la nation déconcerta les agitateurs ; ce corps vénéré conserva la noble attitude dans laquelle il s'était placé ; la Russie prit une attitude fort inquiétante pour ses voisins ; l'attitude hostile, l'attitude menaçante de telle puissance, fait appréhender une prochaine rupture). Quelques années plus tard, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le sens propre ou premier (« manière de tenir le corps ; cet acteur a de belles attitudes ; l'attitude du respect, de la soumission ») n'est plus mentionné comme propre à la peinture ou aux arts plastiques, tandis que le sens figuré est glosé par le seul synonyme disposition (« le gouvernement par son attitude a rassuré les amis de la paix »).
Au XXe siècle, le sens social ou psycho-social occupe de plus en plus de place dans les articles de dictionnaires, reléguant le sens premier, propre aux Beaux-arts dans des remarques ou dans un ou deux exemples. Les rédacteurs du TLF ont beau distinguer l'attitude de la posture, rien n'y fait. Sociologues et psycho-sociologues infligent de nouvelles blessures à la langue : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « Disposition d'esprit, déterminée par l'expérience à l'égard d'une personne, d'un groupe social ou d'une chose abstraite (problème, idée, doctrine, etc.) et qui porte à agir de telle ou telle manière ». Pour les sociologues, c'est la « position de tel individu, membre de tel groupe, en face de tel problème collectif ». Les attitudes se « mesurent » à l'aide de questionnaires, échelles de notations, interviews, tests projectifs, etc. « L'enquête d'attitudes cherche à saisir les façons de réagir des individus vis-à-vis de tel problème alors que le sondage d'opinion ou Gallup s'efforce de percevoir ce que pensent les individus » (1968).
Rideau.
18:48 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, france, culture
29 mai 2010
Edredon
La chose que désigne édredon est fort commune, sans doute depuis deux siècles, puisque le mot est attesté en 1700 au sens (aujourd'hui vieilli) de « duvet fourni par l'eider » et en 1830 au sens de « couvre-pied de duvet ». Il semble que Montaigne en ait connu l'usage au cours de ses voyages, comme il le raconte lui-même dans son Journal de voyage : « M. de Montaigne essaya à se faire couvrir au lit d'une coite, comme c'est leur coutume en Allemagne et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère ». Cette coite ou, en français moderne couette, n'est pas garnie de laine ; elle n'est pas en peau ou en fourrure ; mais elle est remplie de duvet d'eider. C'est le « couvre-pied de duvet », nommé aujourd'hui édredon, lequel n'est plus que très rarement garni de duvet d'eider.
La chose est commune, mais le mot, lui, bien qu'il ait été ajusté en quelque sorte aux habitudes phoniques et graphiques du français ou que ses aspérités aient été rabotées, est fort exotique. Certes, cet exotisme-là est de l'extrême-nord de l'Europe, mais longtemps, il a nourri l'imaginaire des Français. Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est emprunté au suédois ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il vient du danois ederdun ; enfin, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), il est emprunté, par l'intermédiaire du danois ou de l'allemand, de l'islandais aethardunn, « duvet de l'eider ». C'est l'étymologie qu'indiquent MM Bloch et Wartburg dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F., première édition en 1932) : « Emprunté de l'islandais aeder-dun « duvet de l'oiseau aedar » par l'intermédiaire de l'allemand Eiderdaun ou du danois ederduun » (sixième édition, 1975).
Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « Quelques-uns (les encyclopédistes, cf. ci-dessous) écrivent éderdon. Duvet de certains oiseaux du Nord qui sert à faire des couvertures. Un couvre-pied d'Edredon » (même définition en 1762, 1788 (Dictionnaire critique de la langue française de Féraud), 1798). Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64) y consacrent un assez long article : « (Ornithologie) duvet que l'on tire d'un canard de mer appelé eider. Worm l'a désigné par ces mots, anas plumis mollissimis, canard à plumes très douces. Le mâle ressemble beaucoup à un canard ordinaire, pour la figure ; il a le bec noir et aplati, plus ressemblant au bec de l'oie qu'à celui du canard (...) Ces oiseaux font leurs nids dans les rochers, leurs œufs sont très bons. Les habitants du pays ne parviennent à ces nids qu'avec beaucoup de risque ; ils y descendent sur des cordes, et ramassent les plumes dont ces oiseaux se dépouillent tous les ans, et que nous appelons l'éderdon. On le préfère à toute autre sorte de plumes pour faire des lits, parce qu'il se renfle beaucoup, et qu'il est fort léger et très chaud ».
C'est dans la sixième édition du DAF (1835), qu'est noté l'emploi métonymique (le nom désignant la matière sert à désigner l'objet qui est fait de la matière en question) : « Il se dit aussi d'un couvre-pied d'édredon » (acheter un édredon). Littré (op. cit.) expose les deux sens : « Petites plumes à tige grêle, à barbules longues et fines, appelées aussi duvet, fournies par des oiseaux palmipèdes et surtout par l'eider, qui vit principalement en Islande » (« On en fait des couvre-pieds ») et « un édredon, un couvre-pieds fait d'édredon » (« Mettez cet édredon sur votre lit »), ainsi que les académiciens (DAF, 1879, 1932-35).
Dans la langue moderne, le premier sens, celui qui est attesté en 1700, à savoir « duvet de l'eider », est tenu pour vieux, comme dans ces emplois : Couvre-pied, lit, oreiller d'édredon, dérober à l'eider l'édredon de son nid, voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit (Trésor de la langue française, op. cit., et DAF, neuvième édition, op. cit.), le seul emploi courant étant celui qui est attesté depuis 1830 : « Couvre-pied rempli de ce duvet ou d'un duvet quelconque ou de plume » (TLF) et « Couvre-pied rempli de ce duvet ou de toute autre matière isolante (plume, laine, fibres synthétiques, etc.) » (DAF). L'exotisme est quotidien en France, dès que l'on se glisser sous l'édredon, mais cet exotisme-là (islandais, danois, nordique) est effacé par d'autres exotismes, ceux de l'industrie touristique à la chaîne, et il n'est plus perçu par personne.
08:56 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : france, histoire, société
27 mai 2010
Bon sang ne saurait mentir
Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.
Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.
Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.
En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.
70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.
Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.
18:16 Publié dans Mythologies intellotes | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, culture
25 mai 2010
Sérail
Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).
Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».
Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »
Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.
17:03 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, politique, islam
23 mai 2010
Phobie
Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d'abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l'esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s'ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d'innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd'hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes..., les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en - phobie.
C'est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l'instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n'est pas contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d'angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définition qui est illustrée de cet extrait psy d'un psy : « Parmi les anomalies mentales, l'une des plus curieuses est celle qu'on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l'hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d'aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l'incendie). Le même phénomène d'extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d'angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».
La liste des phobies est interminable, qu'elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l'automobile, le complément de phobie pouvant être n'importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, adverbes, fougères, insectes, adjectifs, éléphants, dinosaures, mammouths, libertés, rêves, cauchemars, etc. Voilà qui donne à cette énumération l'apparence d'un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d'un « principe de précaution », qu'ils sont même allés jusqu'à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ?
C'est au cœur de ces momeries bouffonnes qu'ont été inventées ou fabriquées de toutes pièces deux nouvelles phobies, qui n'ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l'homophobie et l'islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.
Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D'un individu ou d'un groupe d'individus, d'une pensée, d'un pays, d'une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s'y sont opposés, on dit qu'ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d'œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu'elle faisait en collaborant avec les armées d'occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s'y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu'elle était source d'abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d'un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.
Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu'horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n'y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. C'est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Or, les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d'être taxés d'homophobie. S'il est question d'islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu'elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l'Homme, 1789), est islamophobie.
Phobie n'est pas neutre. En effet, la phobie n'est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c'est une « anomalie mentale » ou un « symptôme névrotique ». Chaque fois qu'un citoyen ose dire ce qu'il est interdit de dire ou ose penser ce qu'il est interdit de penser, c'est-à-dire chaque fois qu'il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l'homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Se livrer à un examen critique de l'islam et de l'Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles ou qui n'a jamais existé), est ramené à une folie. La critique de l'islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l'Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d'islamophobie, devient taboue. Si, malgré l'interdit, elle se fait entendre, celui qui l'exprime est étiqueté "dérangé mental". Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n'est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d'examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu'elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d'examen est impossible. En France aussi, il est fait obligation de renoncer à l'exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.
11:20 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, religion
21 mai 2010
Minaret
Le mot est attesté en 1606 dans un récit de voyage en Orient (auteur, Palerne Forézien). Corneille l'enregistre (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « Espèce de tourelle ronde, ou à pans, fort haute, et qui est menue comme une colonne. Elle s'élève par étages avec balcons en saillie et retraites, et c'est chez les mahométans comme un clocher mis près des mosquées, pour les appeler de là dans le temps qu'il faut prier »), mais il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la quatrième édition (1762, 1798) : « Tour faite en forme de clocher, d'où l'on appelle chez les Turcs le peuple à la prière et d'où l'on annonce les heures » (comprendre : les heures des prières).
Comme beaucoup d'autres termes relatifs à la religion mahométane, minaret est tenu pour propre aux Turcs, parce que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette religion était illustrée par les Turcs qui occupaient une partie de l'Europe et menaçaient l'autre partie, encore libre. A partir de la sixième édition (1835), la référence aux Turcs disparaît : « Tour élevée auprès d'une mosquée et faite en forme de clocher, du haut de laquelle on appelle le peuple à la prière, et d'où l'on annonce les heures » (1835, 1879) et « Tour d'une mosquée, du haut de laquelle on invite le peuple à la prière, dans la religion musulmane, et d'où l'on annonce les heures » (1932-35). La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est encore plus précise : « Tour d'une mosquée, d'une médersa du haut de laquelle les musulmans sont appelés à la prière par le muezzin », les académiciens ayant enfin compris la fonction réelle du minaret.
Deux siècles auparavant, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot) ont tenté de décrire assez précisément les minarets et d'en indiquer la fonction : « (Histoire moderne) tour ou clocher des mosquées chez les mahométans. Ces tours ont 3 ou 4 toises de diamètre dans leur base ; elles sont à plusieurs étages avec des balcons en saillie, sont couvertes de plomb avec une aiguille surmontée d'un croissant. Avant l'heure de la prière, les muezzins ou crieurs des mosquées montent dans ces minarets, et de dessus les balcons appellent le peuple à la prière en se tournant vers les quatre parties du monde, et finissant leur invitation par ces paroles : Venez, peuples, à la place de tranquillité & d'intégrité; venez à l'asile du salut. Ce signal, qu'ils nomment ezzan, se répète cinq fois le jour pour les prières qui demandent la présence du peuple dans les mosquées, et le vendredi on ajoute un sixième ezzan ». Barré (1842, Complément au DAF) s'attarde sur l'architecture et oublie la fonction ou la symbolique des minarets : « On ne doit entendre par le mot minaret que ces flèches élancées qui s'élèvent auprès des mosquées mahométanes et qui sont ceintes à différentes hauteurs de balcons, orientés selon les quatre points cardinaux », fonction religieuse qui paraît à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) mieux définir le minaret que la seule architecture : « Nom des tours des mosquées, d'où les imans avertissent le peuple du temps de la prière ». Cet équilibre entre architecture et fonction religieuse est assez bien respecté dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Tour généralement élancée, pourvue de galeries ou de balcons en saillie orientés selon les quatre points cardinaux, s'élevant à côté du dôme d'une mosquée, et du haut de laquelle le muezzin appelle les fidèles à la prière cinq fois par jour ».
Lors des débats, à la fois désordonnés et houleux, qu'a suscité la construction de minarets (ou l'interdiction de construire des minarets), il a rarement été fait état de la fonction des minarets. Les bien pensants ont glosé d'abondance sur l'architecture effilée de ces tours, sur les paysages urbains qui en seraient pittoresquement embellis, sur la diversité des cultures, etc. mais ils ont tu ou occulté soigneusement la nature des minarets, ce à quoi ils servent, quelle symbolique conquérante y donne sens, la volonté de leurs promoteurs de placer les appels à la prière au cœur des bruits urbains de l'Europe. Dans ce cas précis, les dictionnaires ont le mérite d'extraire le réel brut des gangues de mensonges dans lesquelles il est caché.
17:26 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, islam, religion
20 mai 2010
Pédagogisme
Ce sont les Instituts de Formation des Maîtres, créés par le sinistre Jospin sur le modèle des Instituts de Formation Professionnelle (1941) du non moins sinistre Carcopino, ministre de Vichy, qui a banalisé l'emploi de pédagogisme, car ces Instituts sont des temples voués à Sainte Pédagogie. En bref, le pédagogisme est une plongée au cœur de la grande religion illuministe et socialo-occultiste moderne. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la plupart des volumes ont été publiés alors que les monuments jospinistes à la gloire du pédagogisme n'étaient pas sortis de terre (la loi qui les établit date du 14 juillet 1989), le mot est tenu pour « rare » (le 15 juillet 1989, il est sauvé de la pénurie) et « plutôt péjoratif ». A partir du 15 juillet 1989, il va devenir ouvertement péjoratif, polémique, militant pour désigner les gros consciencieux de la social-pédagogie.
La définition « système des pédagogues » est prudente. Elle ne laisse rien percer du combat mené par le savoir et la connaissance contre l'hydre. Pourtant, pédagogisme, dérivé de pédagogie, n'est ni récent, ni nouveau. George Sand, qui aurait mis le feu aux Instituts à la Jospin et à la Carcopino, si elle était née un siècle plus tard, l'emploie : « Comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie » (1832) ; les Goncourt aussi : « la jeunesse actuelle semble cesser d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogisme » (1884). Le sens en est, de toute évidence, défavorable.
En fait, le nom est attesté pour la première fois dans l'édition de 1595 des Essais de Montaigne (Livre I), sous la forme hellénisante paidagogisme et dans deux contextes différents : « notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l'action » et « prenant l'instruction à son progrès des paidagogismes de Platon ». Les anciens lexicographes (La Curne de Sainte-Palaye, XVIIIe siècle, Littré et Godefroy, XIXe siècle) ne citent que le premier extrait, dont ils tirent la définition « système des pédagogues », qui est reproduite par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et dans le Trésor de la langue française (op. cit.). La seconde citation (« paidagogismes de Platon ») figure dans le Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle d'Edmond Huguet, qui en extrait la définition « méthode d'enseignement ». C'est sur cette seconde citation de Montaigne que se fonde Barré (1842, Complément au DAF) pour définir ainsi, plutôt positivement, pédagogisme : « (vieille langue) il s'est dit de l'enseignement sous forme de dialogue, et particulièrement des dialogues de Platon. Montaigne l'a employé dans ce dernier sens : les paidagogismes de Platon ». Certes, ce pédagogisme-là est propre à l'Antiquité, mais pas à n'importe quelle antiquité : Socrate, Platon, le lycée, l'académie, Athènes, le Ve siècle avant notre ère ; en 1842, il est caduc depuis plus de vingt siècles et appartient à une époque révolue de l'histoire. Et il n'a jamais été dans l'intention, secrète ou avouée, de Jospin, Carcopino et autres gros consciencieux du social exerçant dans les Instituts de Formation créés par ces deux maîtres penseurs, de ressusciter Socrate. Imaginez Meyrieu se prenant pour Socrate : c'est la limace qui se met à penser.
10:25 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, france, politique
19 mai 2010
Tectonique
Ce mot savant, nom et adjectif, attesté en 1895 (La Tectonique des Alpes), est emprunté de l'allemand Tektonik (attesté en 1875), lequel est emprunté du grec (« propre au charpentier »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35), la définition en est vague et très générale : « science de la structure ; il se dit spécialement, en termes de géologie, en parlant de la structure de la terre », mais à peu près conforme au savoir géologique de la fin du XIXe siècle. Or, ce savoir s'est accru dans d'importantes proportions, en particulier grâce à Wagener, qui a avancé (et démontré) l'hypothèse de la tectonique des plaques et des effets, dont la dérive des continents. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tiennent heureusement compte de ces connaissances nouvelles pour établir le sens de tectonique, terme de géologie : « étude des déformations de l'écorce terrestre dues à des forces internes, et de la structure des roches qui en résulte » ; « ensemble des mouvements, des déformations de l'écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation » (tectonique des plaques ; les tectoniciens du XXe siècle ont déjà distingué une tectonique profonde, de type cassant, concernant les socles anciens, cristallins, métamorphiques et rigides et une tectonique de couverture, concernant les terrains sédimentaires post-hercyniens, plus ou moins vivement plissés, et déplacés) ; « structure, disposition de terrains résultant de ces déformations » (tectonique de failles, de plissements, alpine).
Ce mot savant est moins récent qu'on ne pourrait le croire. Dans l'ancienne langue française, le mot tectonique emprunté du grec était en usage dans le mot composé hercotectonique (avec ou sans tiret entre les deux mots), formé de herko, « clôture », et de tektonikos, « de charpentier », pour désigner « l'art de fortifier les places, de retrancher un camp, un poste, etc. » selon les académiciens (DAF, 1762, 1798, 1835, 1879) ou « art de fortifier les places, de faire des retranchements, etc. », selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans ces emplois, l'emploi de tectonique, au sens grec de propre au travail du charpentier, se justifie, pour la simple raison que les fortifications ont longtemps été faites de bois, alors que l'emploi de tectonique en géologie est tout métaphorique : que viennent faire les charpentiers dans les mouvements de l'écorce terrestre ?
Le premier lexicographe à enregistrer ce mot est Thomas Corneille en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) : « partie de l'architecture militaire, qui travaille à la munition » (ou à la « provision des choses nécessaires dans une armée ou dans une place de guerre », DAF, 1694). Le mot disparaît dans la huitième édition du DAF (1932-35) et il est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs se contentent de reproduire la définition du DAF de 1762 à 1879.
09:25 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, société, culture
18 mai 2010
Aménagement
Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.
Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».
C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).
Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».
Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.
L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.
Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.
Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.
Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.
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15 mai 2010
Mahométisme
Sans commentaire
Thomas Corneille, article « mahométisme », Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694
Religion venue de Mahomet, qui naquit à la Mecque, Ville de l'Arabie heureuse l'an 591 sous le règne de l'Empereur Maurice. Il avait une vivacité d'esprit merveilleuse, qui lui ayant fait apprendre le vieil et le nouveau Testament, lui donna lieu d'imaginer une Religion dont il dressa des Mémoires, qu'il divisa en cent vingt-quatre chapitres remplis de fables, de calomnies, et d'un pur mélange de folie et d'impiétés sans aucun ordre. Ce Livre promet à celui qui le lira mille fois, une Femme dans le Paradis, laquelle aura les sourcils aussi larges que l'arc en Ciel. Mahomet fut secondé dans ce travail par un Moine Italien, nommé Sergius, qui n'ayant pu obtenir à Constantinople la dignité à laquelle il aspirait, apostasia, et se retira prés de Mahomet, avec un nommé Jean, qui était d'Antioche et Nestorien, comme Sergius était Arrien ; de sorte que la principale fin de cette Loi fut de renverser la Divinité de JESUS-CHRIST, que combattaient les Juifs et les Arriens. Mahomet trouva tant de crédulité parmi les Peuples, qu'il vint à bout de leur faire croire, que Dieu l'avait choisi pour son Prophète, et que l'Ange Gabriel lui révélait de sa part ce qu'il devait enseigner aux hommes. Il attira contre lui les plus puissants de la Mecque, où il avait dit qu'il fallait abolir les sacrifices et abattre les idoles; et comme il fut obligé de fuir à Médine, pour éviter l'orage qui le menaçait, ce qui arriva un Vendredi, c'est de cette fuite que les Mahométans commencent à compter leurs années, l'appelant Hégire en leur langage. Cela les engage à avoir la même vénération pour le Vendredi, que les Chrétiens ont pour le Dimanche. Ce faux Prophète mourut en la soixante-troisième année de son âge, ordonnant par son testament que Mortis Ali lui succèderait. On enterra son corps dans une Mosquée, qui se voit encore dans la Ville de Médine, appelée depuis Medina Talnaby, c'est à dire Cité des Prophètes. Il n'est point vrai que son corps soit suspendu en l'air dans un coffre de fer par la vertu de deux pierres d'aimant, comme le vulgaire a voulu le croire. Quinze ans après qu'il fut mort, Odoman ou Osman compila ensemble tous les Mémoires qu'il avait écrits de sa Religion, et qui lui furent donnés par sa principale femme, appelée Aïcha. Il en fit un Livre qu'ils nommèrent Alcoran, qui en Arabe signifie, Recueil de préceptes. Osman étant mort lui-même, plusieurs travaillèrent à expliquer cette nouvelle doctrine, de sorte qu'il se trouva plus de trois cens Alcorans, et un nombre infini de différents Commentaires, ce qui mit de la confusion parmi ceux qui étaient de cette secte. Un Prince Arabe voulant y remédier fit une Assemblée générale, où tous les Docteurs de leur Loi firent choix de six d'entre eux, pour examiner ces divers Mémoires, et en recueillir tout ce qui pouvait donner de l'éclaircissement à l'Alcoran qu'Osman avait composé. On brûla tous les autres Livres et Commentaires, avec une défense très rigoureuse de se servir que de ceux que ces six Docteurs auraient composés. La contrariété qui se trouva dans ces Livres, donna lieu ensuite à quatre diverses sectes, qui ne diffèrent qu'en cérémonies. Ils ne laissent pas de se tenir pour Hérétiques les uns les autres et de se haïr plus qu'ils ne font les Chrétiens. La première de ces quatre Religions est celle des Mores et des Arabes, qui sont les plus superstitieux et les plus zélés. La seconde est celle des Persans qui sont les plus raisonnables. La troisième, celle des Turcs qui ont pris la plus libre, et la quatrième celle des Tartares. Ces derniers sont les plus simples et les plus grossiers de tous. Les Arabes suivent les traditions d'Abuleker; les Persans celles d'Ali; les Turcs, les traditions d'Omar, et les Tartares, celles d'Osman. La créance générale de ces différentes Nations est que Dieu, depuis le commencement du monde, a envoyé sur la terre six-vingt mille Prophètes, qui ont tous annoncé sa parole, et en différents endroits et en divers temps, entre lesquels il y en a eu trois que Dieu a chéris particulièrement. Moïse est le premier, qui apporta une Loi sévère que le temps anéantit; ce qui obligea Dieu, qui voulait sauver les hommes, d'envoyer JESUS-CHRIST, appelé par eux Issa. Ils disent qu'il le fit naître de son souffle et d'une Vierge, afin que cette voie extraordinaire de venir au monde, l'empêchât d'être méprisé, comme l'avait été Moïse; à quoi ils ajoutent, qu'il trouva les hommes si fort endurcis, que non seulement il y en eut peu qui crurent en lui, mais que sa parole fut aussitôt falsifiée par ses principaux Ministres, et que ce qui irrita Dieu davantage, ce fut que ceux de Jérusalem le traitèrent avec de grandes indignités jusqu'à vouloir le faire mourir, ce qu'ils eussent fait sans un fantôme que Dieu mit en sa place, et qu'ils attachèrent à une Croix, persuadés qu'ils y attachaient JESUS-CHRIST. Ils prétendent que pour dernier Prophète Dieu a envoyé Mahomet, qui d'une main a apporté une Loi pleine de liberté, et de l'autre une épée pour exterminer tous ceux qui ne voudront pas la recevoir. L'entrée de cette Religion est de se faire circoncire, ce qui n'est pas d'une nécessité si absolue qu'ils ne puissent être sauvés sans cela. Ils sont obligés à observer particulièrement cinq commandements, dont le premier est de ne reconnaître qu'un Dieu et Mahomet son Prophète, et cela fait qu'ils accoutument leurs enfants à dire sans cesse, La hilla heilla alla. Mehemut resul alla. Ils croient ces paroles si agréables à Dieu qu'ils sont persuadés qu'en les prononçant à l'article de la mort, on est sauvé, quelques crimes énormes que l'on ait commis. Le second commandement est de faire leurs prières cinq fois chaque jour; la première au lever du Soleil, la seconde, à midi; la troisième, à trois heures; la quatrième, au Soleil couchant; et la cinquième, à trois heures de nuit. Les plus zélés les font tout au moins trois fois dans la Mosquée, mais la plupart prient dans leurs maisons à la réserve du Vendredi qu'ils sont obligés d'aller à midi dans la Mosquée. Ceux qui se trouvent dans cette heure là à la campagne mettent leur mouchoir à terre devant eux, et se tournent vers le midi, à cause de Medina où est la sépulture de Mahomet. Ils ne souffrent point les femmes dans leurs Mosquées, croyant qu'il n'y a pour elles ni enfer ni paradis, ce qui rend leurs prières inutiles. Ils doivent jeûner un Carême chaque année, et c'est leur troisième commandement. Ce Carême qu'ils appellent Ramadan est une Lune entière, qui change tous les ans; de sorte que si elle vient une année au mois de Mai, elle sera au mois d'Avril l'année suivante, à cause que ne faisant leurs années que de douze Lunes, elles sont plus courtes de douze jours que les Solaires. Ils ont grand soin de saluer la nouvelle Lune, et portent la figure de son Croissant, comme nous portons celle de la Croix. Leur quatrième commandement est l'aumône. Ils sont si exacts à l'observer que l'on ne voit point de pauvres en Turquie demander leurs nécessités publiquement. C'est par un effet de cette charité Mahométane que les Voyageurs, au défaut des hostelleries, trouvent des bâtiments magnifiques, où l'on est reçu de quelque Religion qu'on soit, sans qu'il en coûte aucune chose. Ceux qui ne sont pas assez riches pour fonder ces sortes de bâtiments, font des fontaines sur les grands chemins, où ils laissent un homme pour verser à boire à tous les passants. Ils donnent aussi à de pauvres gens qui se veulent bien charger de ce soin, de quoi nourrir les chiens et les chats, et même il y en a qui vont au marché pour acheter des oiseaux, auxquels ils rendent la liberté. Par le cinquième commandement, ils sont obligés d'aller une fois en leur vie visiter le sépulcre de Mahomet. Plusieurs ne laissent pas de se contenter d'y envoyer quelqu'un en leur place. Le chemin est long et fâcheux pour ceux de la Grèce, et très dangereux à cause des voleurs d'Arabie, des montagnes de sable où plusieurs sont engloutis, et du manque d'eau dans ces déserts. Ils commencent leur voyage du Caire trois semaines après Pâques. La première station qu'ils font est à une journée de la Mecque, bourg situé sur une montagne, où ils croient que Mahomet vit l'Ange la première fois. Ils y passent la nuit en prières, et arrivent le jour suivant à la Mecque, où l'on a bâti une Mosquée toute revêtue par dedans de pierreries, et de lingots d'or qui ont été envoyés par les Princes de cette créance, et particulièrement par les Rois Indiens. Le Prince Arabe qui en est Seigneur, et Tributaire du grand Turc, est obligé de venir avec cinq cens chevaux au devant des Caravanes. Quand les Pèlerins sont arrivés à la Mecque, la Maison d'Abraham, qu'ils disent avoir été miraculeusement bâtie, reçoit un toit neuf et une porte neuve. Ils vont sept fois autour de cette Maison d'Abraham, et alors ils baisent une pierre noire, qu'ils croient être tombée là du Ciel. Au commencement elle était blanche, mais la quantité des baisers des pêcheurs lui a fait acquérir cette noirceur. Après avoir séjourné cinq jours à la Mecque, ils vont à la montagne de rémission qui est à quinze lieues de là, et y ayant entendu une prédication et présenté des offrandes, ils croient y laisser tous leurs péchés, ce qui fait qu'ils ne tournent pas le dos à la montagne en s'en retournant, afin d'empêcher que leurs péchés ne les suivent. Pour en être entièrement délivrés, ils courent en chemin jusqu'à la sueur, sur une certaine montagne, qu'ils nomment Montagne de santé, et vont ensuite à Médine, petite ville habitée par des Santons et des Dervis Turcs, et éloignée de huit journées de la Mecque. Au milieu de la Ville est la Mosquée, dans laquelle est le tombeau de Mahomet qui est de marbre et par terre, entouré de grands balustres d'argent, et orné de trois cents lampes qui ne s'éteignent jamais. Le Grand Seigneur envoie tous les ans un pavillon de velours vert en broderie, du prix de vingt mille écus. On le met autour de ce tombeau, et les Pèlerins lorsqu'ils arrivent, coupent le vieux pavillon par pièces, et en prennent chacun un petit morceau qu'ils gardent comme une sainte relique. On voit quantité d'argenterie et de pierreries dans cette Mosquée, et le tombeau en est tout couvert. Il est défendu aux Chrétiens sur peine de la vie, d'approcher de trois journées de Médine. Mahomet promet le Paradis à ceux qui observeront ces commandements, et ils y doivent trouver des tapis de tables de soie, des rivières agréables, des arbres fruitiers, de belles femmes, de la musique, bonne chère, du vin exquis, et une grande quantité d'assiettes d'or et d'argent avec des pierres précieuses, au lieu que l'Enfer est préparé à ceux qui négligeront d'obéir à cette Loi, et qu'ils y mangeront et boiront du feu, et seront liés de chaines, et tourmentés par des eaux bouillantes. Outre ces commandements, qui sont les fondements de la Religion Mahométane, il leur est encore défendu de boire du vin et de manger du pourceau, et de la chair des bêtes étouffées dans leur sang. Ils confessent un seul Dieu qui a tout créé de rien, et disent que JESUS-CHRIST est vrai Prophète, conçu de sa parole, né de la bien heureuse Vierge Marie, non Dieu, ni Fils de Dieu, mais homme suprême et saint, qui fut dérobé à la vue des assistants par une nuée qui l'enleva au Ciel, tandis que les Juifs crucifièrent un autre en sa place, ce qui fait qu'ils se moquent de la Croix. Ils tiennent qu'il est encore vivant dans le Ciel, d'où il descendra en terre pour détruire les méchancetés de l'Antéchrist, et règnera quarante années à Damas; que pendant ce temps il n'y aura qu'une seule foi, un pasteur, une confession, et grande tranquillité; qu'après cela il n'y aura point d'autre règne, mais que ce sera la fin des siècles.
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14 mai 2010
Mammouth
Le mot est russe. Dans un récit de voyage en Moscovie, publié au début du XVIIIe siècle, il est attesté sous la forme mammut, puis dans L'Encyclopédie (1751-64) sous les formes mammon et mammut dans l'article Ivoire fossile et mammoth dans l'article Os de mammoth. L'orthographe mammouth s'impose au XIXe siècle. C'est le « nom que l'on donne en Russie et en Sibérie à des ossements d'une grandeur très considérable que l'on trouve en grande quantité dans la Sibérie... et que quelques-uns ont regardé comme des ossements d'éléphants » (Encyclopédie, article os de mammoth) ; et « les Iakoutes (...), qui habitent ce pays, croient que ces dents (l'ivoire fossile) appartiennent à un animal énorme qu'ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n'en ont jamais vu de vivants, ils s'imaginent qu'il habite sous terre et meurt aussitôt qu'il voit le jour (...) Quant aux éléphants, ce serait vainement qu'on en chercherait aujourd'hui de vivants en Sibérie ; on ne les trouve que dans les pays chauds et ils ne pourraient vivre sous un climat aussi rigoureux que celui où l'on rencontre les restes de leurs semblables. A quoi donc attribuer la grande quantité d'ivoire fossile qui se trouve dans une région si septentrionale ? (...) Il faudra donc conclure que dans des temps dont l'histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d'un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et que cette même révolution a entièrement changé la température de cette région » (Encyclopédie, article « ivoire fossile »).
Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 (sixième édition) : « animal du genre de l'éléphant, dont l'espèce a disparu, et dont on retrouve les ossements en terre, surtout près des grandes rivières de Sibérie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : « animal du genre de l'éléphant dont l'espèce a disparu et dont on retrouve en terre, surtout en Sibérie, les ossements quelquefois encore revêtus de la chair et de la peau... On a dit aussi mammont ». Il l'illustre de cet extrait de Cuvier : « parmi ces animaux, se montre surtout l'éléphant, appelé mammouth par les Russes, haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine grossière et rousse, et de longs poils noirs et raides qui lui formaient une crinière le long du dos ». Alors que les académiciens étendent ce terme aux mastodontes : « il se dit souvent aussi d'un autre genre d'animal fossile, à dents mamelonnées, autrement nommé mastodonte », Littré condamne cette extension : « le nom du mammouth, qui est l'elephas primigenius, ne doit pas s'appliquer aux espèces du genre mastodonte, que plusieurs caractères distinguent de celles du genre éléphant » - ce dont les académiciens prennent acte dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « éléphant gigantesque dont l'espèce a disparu et qu'on retrouve à l'état fossile ».
Les auteurs de dictionnaires actuels tiennent compte des progrès accomplis dans la connaissance des espèces disparues et de la découverte de restes de ces animaux en France : « gigantesque éléphant fossile de l'ère quaternaire caractérisé par une toison à longs poils et de longues défenses recourbées, et dont on a retrouvé de nombreux restes en France (en Dordogne) et surtout en Sibérie » (Trésor de la langue française, 1971-94).
Dans ce dernier dictionnaire, sont relevés aussi les emplois métaphoriques de mammouth pour désigner une personne qui a joué un rôle déterminant dans la vie politique, comme dans cet extrait de Mauriac (1961) : « les personnages consulaires de la IIIe République, dont Herriot fut le dernier mammouth vivant, ne feront pas trop mince figure dans l'Histoire. C'est que leurs successeurs furent très petits pour la plupart ». Les amateurs de rugby ont sans doute entendu les journalistes sportifs parler de « coup de pied de mammouth » et les consommateurs du Sud Ouest, au temps où existaient des supermarchés nommés Mammouth, se souviennent peut-être de ces bons mots dignes du Hérisson ou de l'Almanach Vermot : « les paysans (du coin) amènent leur vache au taureau et leur femme au Mammouth ».
11:52 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, france, culture
12 mai 2010
Rigueur, mot interdit
Il semblerait que désormais rigueur soit un mot tabou, c'est-à-dire, si on le traduit dans la novlangue bobo (pas celle de Bobo-Dioulasso), haram.
Emprunté au latin rigor, au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité », il est attesté à la fin du XIIe siècle. En passant du latin au français, il perd son sens propre et n'a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d'appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l'hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour se persuader que la rigueur a de quoi effrayer les âmes sensibles, les belles âmes, les bobos et les journaleux, les médiacrates, les sociocrates et en conséquence, les « élus » du « peuple » qui se font de plus en plus souvent leurs laquais. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la rigueur a pour sens « sévérité » et elle est illustrée de cet exemple : « cette rigueur est excessive » (l'excès est ce qui effraye les bien pensants). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), c'est de la « dureté », de la « sévérité ». Les exemples ont de quoi faire frémir dans les media, dans les cours de récréation et à l'université : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n'a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l'austérité de la règle ». Le mot s'emploie aussi à propos du temps « rude et fâcheux » (« la rigueur du froid chez les lapons est insupportable aux étrangers ; tout le monde se plaint de la rigueur du temps »). Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l'emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c'est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, la rigueur, telle qu'elle est définie, a de quoi faire se voiler les grenouilles de mosquée : c'est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (exemple : les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois, la rigueur des canons ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l'exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu'on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).
L'article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd'hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n'apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « dureté, âpreté de la température » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l'application des règles » ; « insensibilité, indifférence de la part d'une femme » ; « caractère d'un raisonnement auquel l'esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo dont s'est dotée la France « postmoderne », soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l'expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd'hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l'opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l'acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s'il n'y a pas d'autre solution ». C'est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu'à la rigueur, c'est-à-dire « s'il n'y a pas d'autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n'y a pas d'autre solution. Pourtant, l'heure de la rigueur est repoussée aux calendes grecques. Le haram est de règle en mahométanie. En France, pays des femmes libres, il est détestable. Pourtant rarement un tabou a mis dans une lumière aussi crue l'état réel d'un pays.
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11 mai 2010
Polygamie
Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».
Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».
Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».
L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.
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10 mai 2010
Mosquée
Le mot est attesté dès le XIVe siècle sous diverses formes, musquette, muscat, musquete, mesquite ou mesquitte, mousquaie, moscat, muscait, musquia, mosquette, empruntées pour certaines à l'italien moscheta ou meschita ; pour d'autres, à l'époque de la première Croisade et par l'intermédiaire du grec byzantin ou de l'arménien à l'arabe masgid. Ménage (1694, Dictionnaire étymologique de la langue française) en donne une origine presque exacte : « dans toutes les langues orientales, sagada signifie adorer. Et de là, l'arabe mesgid, qui signifie lieu d'adoration. Et c'est ainsi que les Arabes nomment leur temple. C'est aussi de ce mot que les Espagnols ont fait leur meschita, les Italiens, leur moscheta, et que nous avons fait mosquée ». Dans d'autres contextes, le lieu de culte des mahométans se nomme mahomie ou mahommie ou mahonnie.
Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) en fait, comme de nombreux lexicographes des siècles classiques, un édifice religieux des Turcs : « lieu où les Turcs s'assemblent pour prier Dieu et invoquer Mahomet, et qui est pour l'ordinaire superbement bâti et bien fondé » (exemples : « il y a des mosquées royales et des mosquées qui sont fondées par des particuliers. Les mosquées royales sont les plus magnifiques et les plus riches de toutes. Voyez Ricaut, Histoire de l'Empire ottoman, livre 2 »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c'est un « terme de relations », relation, explique Furetière à l'article homonyme, « se disant plus particulièrement des aventures des voyageurs, des observations qu'ils font dans leurs voyages. Il y a un très grand nombre de livres de relations. On a inséré dans le présent ouvrage (id est dans le Dictionnaire universel) plusieurs termes de relations pour en faciliter l'intelligence aux lecteurs » ; on dirait aujourd'hui « terme de récit de voyage » ou « terme de voyageurs ». En 1690, le mot est exotique. Du moins, il apparaît ainsi aux meilleurs lexicographes. Furetière poursuit en ces termes : « c'est un temple des mahométans où ils vont faire leurs prières ». Les deux exemples cités illustrent, pour ce qui est du premier, la nature politique de l'islam (« la plupart des sultans ont fait bâtir des mosquées ») et, pour ce qui est du second, sa nature conquérante : « on a converti en mosquée l'Eglise de Sainte Sophie de Constantinople ».
Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) décrit en ces termes le plan d'une mosquée type : « les mosquées, qui sont bâties ordinairement comme de grandes salles avec ailes, galeries et dômes, sont par dedans ornées de compartiments mêlés d'arabesques et de quelques passages de l'Alcoran qui sont peints contre les murs, avec un lavoir à côté qui a plusieurs robinets. Il y en a de royales, fondées par des empereurs, et d'autres par des muphtis et des grands vizirs ».
Les académiciens se contentent d'une définition sommaire : « lieu où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud 1788). En revanche, dans l'exemple qui l'illustre, ils n'hésitent pas à énoncer les vérités historiques les plus cruelles, lesquelles sont prudemment occultées de nos jours (si elles ne l'étaient pas, il arriverait malheur aux imprudents) : les Turcs ont profané les plus belles églises de l'Asie et les ont converties en mosquées. A partir de la sixième édition (1835, 1879), la définition est légèrement amplifiée et les exemples adoucis : « temple du culte mahométan, édifice où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (exemples : les mosquées de Constantinople, du Caire, etc., sont de vastes et beaux édifices ; cette mosquée a six minarets ; les Turcs ont changé plusieurs églises en mosquées ; il y a, dans l'enceinte de cette mosquée, des écoles, des plantations, etc.) Les profanations ont disparu et les transformations des églises d'Asie en mosquées se sont raréfiées. Dans les deux dernières éditions (1932-35 et neuvième, en cours de publication), il n'est plus fait allusion à ces transformations d'églises en mosquées. L'Empire ottoman, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, est « l'homme malade de l'Europe », comme on disait alors, et, près de se disloquer, il n'est plus une menace pour personne, sauf pour les malheureux peuples qui vont vivre jusqu'en 1923 sous sa férule. Les lexicographes ne jugent plus nécessaire de rappeler les crimes passés.
Le point de vue de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) exprime la fin de la menace que les Turcs et l'islam ont longtemps fait peser sur les libertés des Européens de l'Ouest. Il complète la définition « temple des mahométans » d'une remarque d'ordre esthétique ou pittoresque : « on n'y voit ni autel, ni décoration, ni image ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, la définition est réduite au minimum, « temple consacré au culte musulman » et « édifice sacré où les musulmans s'assemblent pour faire leurs prières », et elle n'est suivie d'aucun exemple ou citation qui attesterait la nature agressive ou conquérante de l'islam. Dans le DAF, mosquée est illustré de cet exemple : la mosquée de Paris.
En un peu plus d'un siècle, l'islam a perdu sa nature conquérante, guerrière, agressive et menaçante, mais dans les seuls articles de dictionnaires. La réalité est hélas bien différente.
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07 mai 2010
Infibulation (note déconseillée aux âmes sensibles)
Le verbe est attesté en 1798 ; le nom en 1578 dans l'ouvrage de Joubert, Erreurs populaires au fait de la médecine (« ainsi faisait-on anciennement l'infibulation ou bouclure, comme Celse le récite »). En latin, infibulare a pour sens « attacher avec une agrafe (ou fibule) ». Cette action est décrite ainsi en 1817 : « Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix, et même aussi plusieurs autres histrions et danseurs, et jusqu'à des gladiateurs ». Il faut comprendre que le sexe de ces chanteurs était attaché avec une agrafe. L'opération est horrible, évidemment, mais elle a disparu depuis près de deux millénaires de nos climats. Il est vrai qu'elle ne touchait que peu d'individus : chanteurs, histrions, danseurs. Ce n'est qu'un vestige d'époques barbares. Le nom entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la cinquième édition (1798) ; le verbe en 1835 (sixième édition), où il est défini ainsi, en des termes vagues : « faire l'opération de l'infibulation » (Littré, 1863-77, de même ; DAF, 1932-35 : « pratiquer l'infibulation »).
Pour comprendre ce que désigne le verbe infibuler, il faut se reporter à l'entrée infibulation. La définition d'infibulation est un peu plus claire. Dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), c'est une « opération de chirurgie, que les anciens pratiquaient sur les jeunes hommes, pour les empêcher d'avoir commerce avec les femmes » ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798), une « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération ». C'est ainsi que, « venue d'Asie », selon Pierre Larousse, l'infibulation se pratiquait dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains : « Cette opération, que Celse a décrite, consistait à passer dans le prépuce, ramené au-devant du gland, un anneau qui, scellé sur le champ, ne devait être rompu qu'à l'âge où le développement du corps était complet et la puberté parfaitement caractérisée » (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1863-90).
L'infibulation des garçons appartient à une histoire révolue ; celle des filles à notre « modernité ». Les académiciens en prennent conscience en 1835 quand ils ajoutent, dans la définition, à l'anneau qui sert à agrafer le prépuce, la « suture », qui coud les lèvres du sexe féminin : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, ou même d'une suture, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne désigne que l'infibulation masculine : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à la génération », ce que ldécrit d'ailleurs Buffon (cité par Littré) : « l'infibulation se fait en tirant le prépuce en avant ; on le perce et on le traverse par un gros fil que l'on y laisse jusqu'à ce que les cicatrices des trous soient faites ; alors on substitue au fil un anneau qui doit rester en place »... Pierre Larousse (op. cit.) ne prend pas de gants. Il décrit l'opération, telle qu'elle se pratiquait de son temps et telle qu'elle se pratique encore dans certains pays d'Afrique : « cette opération, chez les jeunes filles, consistait à réunir les grandes lèvres de la vulve au moyen d'un anneau qui, passé dans ces parties, vis-à-vis du vagin, permettait l'issue facile de l'urine et du sang menstruel, en même temps qu'il s'opposait à l'introduction de tout corps étranger dans le canal vulvo-utérin. Cette opération, modifiée de cent manières, s'est perpétuée chez tous les peuples qui unissent à des passions brûlantes une jalousie effrénée, et où l'éducation morale des filles étant nulle, aucun frein, si ce n'est un obstacle mécanique et une continuelle surveillance, ne peut mettre leur chasteté à l'abri de toute atteinte ».
Au début du XXe siècle, les académiciens (DAF, huitième édition, 1932-35) ont conscience de la perpétuation de cette opération « pratiquée chez certaines peuplades sauvages et qui consiste à empêcher l'accouplement en garnissant d'un anneau le prépuce d'un homme ou le vagin d'une femme ». De toute évidence, la chose indigne ces braves gens. En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) s'abstiennent de formuler, à la différence des académiciens et de Pierre Larousse, tout jugement sur cette opération, qu'ils décrivent élégamment et froidement ainsi, tout en notant que l'infibulation se pratique aussi « sur l'animal » : « opération pratiquée sur l'être humain ou sur l'animal et qui consiste à fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d'empêcher les rapports sexuels ». Il est vrai que dans les années 1960, les Occidentaux sont obligés de croire que « tout se vaut » et, s'ils n'en sont pas persuadés, ils sont obligés de feindre de le croire, prudence étant mère de sûreté. Ils ne font donc pas allusion à la disparition sous nos climats de l'infibulation masculine, non plus qu'à la perpétuation de l'infibulation féminine sous d'autres climats. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le tabou relativiste est évidemment de rigueur : « opération destinée à empêcher les rapports sexuels et qui consiste le plus souvent à fixer un anneau en travers du prépuce chez l'homme ou des grandes lèvres chez la femme », mais l'exemple qui illustre la chose laisse supposer que, peut-être, les académiciens aimeraient se libérer ou être libérés du tabou qui leur est imposé : « l'infibulation est encore pratiquée dans certaines ethnies en raison de tabous sexuels ou religieux », attribuant la persistance de la chose à d'autres tabous, qu'ils qualifient sans les nommer (prudence, là encore, est mère de sûreté).
15:10 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, religion
06 mai 2010
Gastronomie
Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.
Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).
Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).
Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.
11:46 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, culture, histoire
03 mai 2010
Imam
Imam est un nom arabe, dérivé d'un verbe qui signifie « marcher en tête, présider ». Il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle sous la forme iman pour désigner un « ministre » de la « religion mahométane », comme on disait alors. C'est d'Herbelot (1697) qui corrige la forme iman en imam, ce dont Littré se fait l'écho (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « les orientalistes reprochent à l'Académie d'écrire iman et veulent qu'on écrive imam, iman étant un mot arabe d'un tout autre sens ; c'est pour cela qu'ils disent imamat et non imanat »), correction qui n'est adoptée par les académiciens que dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) : « le m final se fait entendre », alors que, de la quatrième édition, en 1762, où il est enregistré pour la première fois, à la huitième édition, en 1935, il figure sous la forme ancienne iman : « ministre de la religion mahométane ; iman signifie dans son acception primitive celui qui préside, qui a autorité ; un iman est une espèce de curé de mosquée » (1762 et 1798) ; « ministre de la religion mahométane, un iman est une espèce de curé de mosquée » (1835) ; « ministre de la religion mahométane attaché au service d'une mosquée » (1879, 1932-35, l'exemple délicieusement ethnocentriste du « curé de mosquée » disparait dans ces éditions) ; « titre donné à différents dignitaires de la religion musulmane ; Mahomet fut le premier imam ; le rôle essentiel de l'imam est de présider à la prière ; (on a dit aussi iman) » (édition en cours). D'une édition à l'autre, la définition ne change guère, sauf dans la dernière (la neuvième, en cours de publication), où l'exemple « présider la prière » indique la fonction essentielle de l'imam.
Littré (op. cit.), au sens de « ministre de la religion mahométane », ajoute celui-ci, qui fleure bon l'anticléricalisme des Lumières : « figuré et par dénigrement, tout ministre d'une religion », comme dans cet extrait de d'Alembert (1771, « les imans et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre ; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine »), et cet autre : « titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen (l'iman de Mascate) ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l'article est le condensé d'une encyclopédie, puisqu'il y est fait allusion à des distinctions propres à la religion de Mahomet et à la civilisation que celle-ci a établie, distinctions qu'il faudrait expliquer ou commenter : « titre donné en Islam sunnite au calife choisi non forcément parmi les descendants du Prophète, mais parmi les membres de sa tribu, alors qu'en Islam chiite la lignée des Imams ne peut être que celle des descendants d'Ali » ; « musulman capable de diriger la prière communautaire dans une mosquée » (« l'iman n'est point un prêtre, c'est simplement le plus savant et le plus vénéré taleb de l'assistance ; tout homme lettré peut servir d'iman : il doit simplement réciter la prière », Barrès, 1907) ; et « par extension, chef d'une secte musulmane ».
Dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, l'article « imam ou iman » est relativement long et savant : « histoire moderne) ministres de la religion mahométane, qui répond à un curé parmi nous... ; les musulmans le disent en particulier de celui qui a le soin, l'intendance d'une mosquée, qui s'y trouve toujours le premier, et qui fait la prière au peuple, qui la répète après lui... Iman se dit aussi absolument par excellence des chefs, des instituteurs ou des fondateurs des quatre principales sectes de la religion mahométane, qui sont permises... Les mahométans ne sont point d'accord entre eux sur l'imanat ou dignité d'iman. Quelques-uns la croient de droit divin, et attachée à une seule famille, comme le pontificat d'Aaron ; les autres soutiennent d'un côté qu'elle est de droit divin, mais de l'autre, ils ne la croient pas tellement attachée à une famille qu'elle ne puisse passer dans une autre... Quoi qu'il en soit de cette question, il est constant qu'un iman ayant été reconnu pour tel par les musulmans, celui qui nie que son autorité vient immédiatement de Dieu, est un impie ; celui qui ne lui obéit pas, un rebelle, et celui qui s'ingère de le contredire, un ignorant : c'est partout de même... Leur principale fonction, outre la prière, est la prédication, qui roule ordinairement sur la vie de Mahomet, sa prétendue mission, ses miracles et les fables dont fourmille la tradition musulmane. Ils tâchent au reste de s'attirer la vénération de leurs auditeurs par la longueur de leurs manches et de leurs barbes, la largeur de leurs turbans et leur démarche grave & composée... ». Barré, en 1842, dans le Complément du DAF, tente de résumer le savoir accumulé par les orientalistes de son temps : « (histoire et religion ottomane) nom des docteurs et des pères de la religion mahométane. Tous les imams, qui sont en grand nombre, sont rangés en sept classes distinctes... Imam est aussi le titre que porte le sultan, en qualité de chef suprême et canonique du peuple mahométan. Les souverains musulmans portent trois titres consacrés par la loi aux divers caractères de leur souveraineté : celui d'émir, synonyme de melik et de sultan, indique l'autorité temporelle ; celui d'imam, l'autorité spirituelle, et celui de khaliphe, la réunion des deux pouvoirs... Aujourd'hui, imam des musulmans est le plus beau titre dont se décorent les monarques ottomans. Imam, titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen ».
Depuis le XVIe siècle, le mot arabe imam est tenu pour propre à l'histoire ottomane ou à l'aire mahométane de civilisation. Aux académiciens, l'exemple de "curé de mosquée" est vite apparu incongru et faux. Ce qu'il y a d'inouï, c'est que l'on puisse entendre parler dans les médias actuels de l'imam de La Courneuve (ou des imams de La Courneuve), de l'imam (ou des imams) de Drancy, Bondy, Mantes la Jolie, Saint-Denis, Toulouse, Roubaix, Marseille, du XIXe arrondissement, du XVIIIe arrondissement, de la rue Myrha, de la rue Poulet, du boulevard Barbès, etc; etc. etc. Bientôt, il n'y aura plus un seul immeuble de France qui n'ait pas son ou ses imam(s).
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01 mai 2010
Se suicider
Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».
Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».
La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.
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28 avril 2010
Harem
La République étant bonne fille - une vraie gourde ! -, elle subventionne, finance, encourage la polygamie, c'est-à-dire la traite d'êtres humains, en l'occurrence de jeunes filles et même de fillettes. Cet entêtement dans le Bien fait d'elle la complice de crimes, dont elle répondra un jour, comme elle a à répondre de la colonisation, de l'esclavage, de la collaboration, etc. Les choses étant ainsi, il ne faut pas s'étonner que les harems se multiplient non seulement dans les villes et les banlieues, mais même dans les villages. C'est dans l'ordre des choses, tel que le façonnent nos belles lois.
Harem est un mot arabe. On s'en serait douté, vu la beauté de la chose. C'est une de ces innombrables réalisations glorieuses qui attestent la grandeur de la civilisation islamique. En arabe, il signifie « chose interdite et sacrée », « enceinte sacrée », « épouse », « femme ». Cette langue, où les êtres humains prennent le nom de choses, est vraiment merveilleuse. Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer pour la montrer en exemple à l'humanité tout entière. C'est un peu comme si la noblesse de jadis avait nommé ses épouses donjons ou tours imprenables ou herses ou échauguettes, etc.
Le mot est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « grand péché » ; puis au siècle suivant, il désigne l'appartement des femmes chez les musulmans, ainsi que les femmes qui y vivent, des lieux et des personnes. Littré est le premier grand lexicographe à le relever et à la définir ainsi : « l'appartement des femmes chez les musulmans » ; « la réunion des femmes qui habitent un harem » ; « au figuré, maison de débauche » - en somme un bordel ou une maison close (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il met en garde les lecteurs qui confondent harem et sérail : « C'est une erreur passée dans l'usage ; le sérail est le palais du sultan, tandis que le harem est l'appartement des femmes ». En 1932-35, deux des trois sens glosés par Littré sont exposés dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (« terme emprunté de l'arabe ; l'appartement des femmes chez les mahométans ; il se dit également de la réunion des femmes qui habitent un harem »), mais le troisième sens de Littré (casino ou bordel ou maison de débauche) n'apparaît plus, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « En pays musulman (il faudra ajouter : « et en France »), lieu réservé, interdit aux hommes, où habitent les femmes et les concubines » ; « par métonymie, ensemble des femmes qui habitent ce lieu »). En revanche, les rédacteurs de ce dictionnaire signalent un emploi étendu, signe sans doute d'une meilleure connaissance par les Français, voyages aidant, de la grande civilisation islamique : « par extension, familier, femmes entourant un homme » (sens repris dans la neuvième édition du DAF, en cours : « par analogie, familier, ensemble des femmes qui entourent un même homme »). Dans le DAF, neuvième édition, l'origine du sens est soigneusement exposée : « emprunté de l'arabe haram, « ce qui est interdit », terme appliqué aux femmes qu'un étranger à la famille n'a pas le droit de voir ». Elles sont donc enfermées. Il faut éviter qu'elles ne s'envolent. Ce serait peut-être plus humain de leur mettre un carcan ou de les enchaîner. Les animaux autrefois étaient bien entravés. Pourquoi pas les mahométanes ? Toute la grandeur de l'islam est là.
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27 avril 2010
Patois
Les problèmes que soulève ce mot sont de deux ordres : les premiers se rapportent à l'étymologie, les seconds aux valeurs de mépris que charrie patois.
Le mot est ancien. Il est attesté à la fin du XIIIe siècle pour désigner une langue que l'on ne comprend pas, langue qui n'était pas nécessairement régionale ou de paysans. Selon les spécialistes actuels d'étymologie, il serait dérivé du verbe patoier, lui-même dérivé du nom patte. Patoier, dans l'ancienne langue française, c'était « agiter les mains (les pattes antérieures) » ou « gesticuler » comme le font les sourds-muets quand ils tentent de se faire comprendre. Patois a donc signifié d'abord « gesticulation », puis « langage particulier » (babil des enfants, chant des oiseaux, langue rustique ou grossière). Or, longtemps, les philologues et érudits se sont accordés sur une autre étymologie. Selon Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 et 1694), un patois « est proprement sermo patrius », mot à mot « le discours ancestral », c'est-à-dire la langue nationale. En vertu de cela, le patois de la France est le français. C'est l'hypothèse de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l'ancien langage français, premier volume publié en 1769) : « il dérive de patriensis, comme le prouvent les variantes du Trésor de Latini : selon le patrois des Français ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) accrédite la thèse de Ménage, qui regarde patois « comme dit pour patrois », c'est-à-dire « de la patrie », « patrois représentant le bas-latin patriensis, qui s'est dit pour homme du pays, indigène »... « On remarquera, dans la Chronique scandaleuse, patois avec le sens de « localité », « pays » ; ce qui concorde avec l'explication de patois par patrois. Le provençal a pati, pays. Dans le Midi on dit un patois, une patoise, pour un compatriote, une compatriote. Tout cela emporte la balance ; et il faut admettre que l'r (de patrois) a disparu ».
Cette étymologie est sans doute inexacte, mais elle s'accorde avec le sens plutôt positif qu'a eu longtemps patois, alors que l'étymologie moderne (de patoier et de patte, « gesticuler ») est en harmonie avec les sens négatifs qu'a acquis patois depuis quelques siècles.
En effet, longtemps patois a eu un sens neutre, comme le relève Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l'ancienne langue française... du IXe au XVe siècle, 1881-1902) : « pathoys, patrois, langage propre à un pays, à une race d'hommes, à une espèce d'animaux », lequel cite le philologue Bruneto Latini : « et si aucun demandait pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois des Français, puisque nos sommes italiens, je dirais que c'est pour deux raisons » et un extrait du Roman de la Rose : « Lais d'amours et sonnets courtois / Chantait chacun en son patois, / Li uns en haut, li autre en bas ».
Pourtant, en dépit de ces emplois valorisants, pendant deux siècles et demi environ, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans les anciens dictionnaires, le mot patois a été relevé avec un seul sens péjoratif : « sorte de langage grossier d'un lieu particulier et qui est différent de celui dont parlent les honnêtes gens » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois ») ; « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple, des paysans, et des enfants qui ne savent pas encore bien prononcer » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui rappelle le sens ancien de langue nationale, mais à propos des étrangers : « on le dit aussi des étrangers dont on n'entend point la langue ») ; « langage rustique, grossier, comme est celui d'un paysan ou du bas peuple » (DAF, 1694, 1718, 1740 : « on donne aussi quelquefois, par extension, le nom de patois à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province souvent même quelque soin qu'ils prennent pour s'en défaire » ; 1762, 1798, 1835, 1879). Le sommet du mépris est atteint dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, la Bible du progressisme et des Lumières (progressisme à rebours et Lumières blafardes, évidemment) : « (grammaire) langage corrompu tel qu'il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute point qu'il n'en soit ainsi de toutes les langues vivantes et qu'il n'en fût ainsi de toutes les langues mortes. Qu'est-ce que les différents dialectes de la langue grecque, sinon les patois des différentes contrées de la Grèce ? » ; et, dans une moindre mesure, chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « le premier degré de corruption dans les langues, dit l'Abbé Girard, vient du défaut d'éducation ou d'un manque d'attention au bon usage. Le second, du mélange de l'ancienne avec la nouvelle façon de parler, qui a formé divers langages particuliers, qu'on nomme patois dont la connaissance peut servir à pénétrer dans l'origine des langues et des peuples. Tels sont le bas-breton, l'auvergnant, le provençal, etc. »
Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour lire des définitions un peu moins malveillantes, par exemple chez Littré (op. cit.) : « parler provincial qui, étant jadis un dialecte, a cessé d'être littérairement cultivé et qui n'est plus en usage que pour la conversation parmi les gens de la province, et particulièrement parmi les paysans et les ouvriers » et « par dénigrement, langue pauvre et grossière », comme dans cet extrait de Voltaire : « un reste de l'ancien patois (la langue gauloise) s'est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), le mépris pour ceux qui parlent le patois, évident dans les éditions des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, s'atténue, comme si la relative bienveillance de Littré avait déteint sur les académiciens : « variété d'un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales » et « par analogie, dans un sens péjoratif, langue pauvre et grossière, empreinte de rusticité ou de vulgarité ». Le premier sens est exposé objectivement et avec neutralité, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « parfois péjoratif, parler essentiellement oral, pratiqué dans une localité ou un groupe de localités, principalement rurales ».
On comprend que les militants régionalistes, en Occitanie surtout, aient protesté contre le mépris dont a longtemps été accablée la langue des paysans. Mais ce mépris a disparu au XXe siècle, au moment justement où il a commencé à être dénoncé. Les militants ne sont pas en retard d'une guerre, mais de deux ou trois guerres : autant dire d'un siècle. De fait, il n'y a pas de raison objective (idéologique sans doute, mais idéologie n'est pas raison) pour que patois soit jeté aux oubliettes au profit de « langue », « dialecte », « parler », etc. Le mot est ancien. N'a-t-il pas signifié longtemps « langue de la patrie » ? Même si c'était la petite « patrie », le simple pays des pères, le sens dont le mot est porteur est admirable, d'autant plus que les paysans qui parlaient le patois, il y a quelques décennies encore, nommaient leur langue patois, sans jamais trouver à redire quoi que ce soit et sans éprouver le moindre ressentiment à l'égard de ce beau mot français. Les paysans n'ont peut-être pas toujours raison. Dans ce cas-ci, ils montrent la voie.
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26 avril 2010
Momerie
Ce nom, qui est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1694 (première édition), est attesté au milieu du XVe siècle. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le définit ainsi : « bouffonneries, railleries, bons mots » et Furetière en 1690 (Dictionnaire universel) de cette manière : « mascarade, déguisement des gens masqués pour aller danser, jouer, ou autrement se réjouir ». Il ajoute que ce mot « se dit aussi figurément de l'hypocrisie, des déguisements qui font paraître les choses autrement qu'elles ne sont », comme dans ces exemples de son cru : « voilà un scélérat qui tient toujours des heures et des chapelets, mais c'est une pure momerie ; ces plaideurs sont d'intelligence; et quand ils invectivent l'un contre l'autre, c'est par une pure momerie, par une illusion à justice ».
Dans le Dictionnaire de l'Académie française, en 1694, le sens de « mascarade » est noté comme « vieux », le mot s'employant ordinairement au figuré, où « il se prend pour un déguisement de sentiments, qui fait faire au dehors un personnage tout différent de ce qu'on a dans le cœur », comme dans cet exemple : « cette femme paraît fort affligée de la mort de son mary, mais c'est une pure momerie ». Le mot, ajoutent les académiciens, « se dit aussi des choses concertées pour faire rire ou d'un jeu joué pour tromper quelqu'un agréablement », comme la momerie du mamamouchi dans Le Bourgeois gentilhomme (même définition en 1762, 1798, chez Féraud 1788, 1835 et 1879 : « ce mot est familier dans ses diverses acceptions » ; 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les sens suivants : « mascarade » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour faire rire quelqu'un » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour tromper quelqu'un, mais avec teinte de ridicule » ; « cérémonie bizarre, ridicule » ; « figuré, affectation ridicule d'un sentiment qu'on n'a pas ». Dans l'article momerie du Trésor de la langue française (1971-94), ce que désigne ce mot est en relation avec la religion : « affectation outrée et hypocrite de sentiments que l'on n'éprouve pas » ; « pratique religieuse ridicule ou feinte » et « bigoterie qui s'attache à des pratiques outrées, superstitieuses ».
Ce n'est pas le sens de momerie qui soulève des difficultés, mais l'origine, jugée « incertaine » par les rédacteurs du TLF (op. cit.) : ou bien il est dérivé du verbe d'ancien français momer, qui avait pour sens « se masquer, faire des mascarades » ; ou bien il continue l'ancien mot mahumerie ou mahomerie, dérivé de Mahomet et qui est attesté dans l'ancienne langue française au sens de « mosquée », puis de « pratique religieuse des musulmans » et par extension de « pratique superstitieuse, idolâtrie ». Cette seconde étymologie, exposée par le philologue Charles du Cange (1610-88), est rapportée par Furetière (op. cit.) : « Du Cange croit que ce mot vient de mahomerie qu'on trouve dans le Sire de Joinville, qui signifie un temple de Mahomet et que les chrétiens ont dit par dérision des cris et cérémonies qui se font dans ces temples et qu'ils regardent comme ridicules ». Pourtant, Furetière n'est pas convaincu de la justesse de cette étymologie, bien qu'il ait conscience que momerie désigne aussi l'hypocrisie religieuse ou la fausse bigoterie : « il y a plus d'apparence (ce n'est qu'une apparence) qu'il vient de Momus, le bouffon des dieux du paganisme ». Littré ne prend pas parti. Il note que « Du Cange tire momerie de l'ancien français mahomerie, qui signifiait « mosquée », « pratique musulmane », et, par suite, pour des chrétiens, « chose ridicule », mais que le philologue allemand Diez (1794-1876) « le tire du germanique » (évidemment), puisqu'en allemand, mummen signifie « masquer ».
Les rédacteurs du TLF (op. cit.), on l'a vu ci-dessus, exposent les deux hypothèses sans prendre parti. C'est tout à leur honneur. En revanche, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) tranchent : ils écartent la seconde étymologie, blasphématoire depuis que l'installation d'innombrables colonies mahométanes a fait de l'islam la deuxième religion de France, en nombre de sectateurs : « probablement dérivé de l'ancien français mom(m)er, « se masquer, faire des mascarades », à rapprocher du nom du dieu grec Momos (Momus chez les Latins), divinité personnifiant la raillerie, qu'on représentait portant un masque ».
On espère seulement que le fait de momer (c'est-à-dire de « masquer ») la mahomerie de momerie n'est pas l'expression d'une lâche soumission aux lois de l'islam.
13:16 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : islam, christianisme, religion
24 avril 2010
Topinambour
« On les fait nommer toupinambaux aux crieurs de Paris ; les sauvages les nomment chiqueli », écrit dans son Histoire de la Nouvelle-France Marc Lescarbot, qui a participé avec Champlain à la découverte du Canada. Il en a rapporté cette plante, nommée chikli ou chiqueli dans la langue des naturels du Canada, et que, par erreur, des Parisiens, au moment de la venue en France de naturels du Brésil, les tupinambas, ont baptisée du nom de ce peuple. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) la confond avec la pomme de terre : « racine ronde qui vient par nœud, qu'on fait cuire, qu'on pèle, qu'on mange et qu'on accommode avec du beurre, du sel et du vinaigre en carême » et il ajoute : « les taupinambours ne sont pas fort bons ».
Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « sorte de pomme de terre, qui vient aux racines d'une plante du même nom ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), plusieurs articles sont consacrés au topinambour, soit à l'entrée homonyme (« Histoire naturelle, botanique, les topinambours sont des tubercules de la plante que plusieurs botanistes appellent helianthemum tuberosum esculentum... ; chaque tige jette diverses petites racines, rampantes, garnies de fibres capillaires, qui s'étendent au long et au large, entre lesquelles croissent à la distance d'un pied de cette racine-mère plusieurs tubercules ou excroissances compactes qui soulèvent la terre ; une seule de ces racines produit 30, 40, 50 et quelquefois un plus grand nombre de ces tubercules... »), soit à l'entrée batate (« batate, topinambour ou pomme de terre : on en distingue de trois espèces, celle d'Espagne, celle de la Virginie et celle du Canada »), soit à l'entrée pomme de terre (« pomme de terre, topinambour, batate, truffe blanche, truffe rouge : cette plante qui nous a été apportée de la Virginie est cultivée en beaucoup de contrées de l'Europe, et notamment dans plusieurs provinces du royaume »).
Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition s'amplifie : « plante qui porte une tige haute de quatre ou cinq pieds et dont les racines sont garnies d'une multitude de tubercules, dont la peau est brune et la chair blanche ; on les nomme aussi topinambours, du nom de la plante. Ils sont bons à manger » (1798, 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) adopte la terminologie des botanistes : « plante de la famille des composées, genre hélianthe, helianthus tuberosus ; tubercules que produit cette plante, alimentaires pour l'homme et les animaux, et dont le goût est analogue à celui des fonds d'artichaut, mais plus sucré ». Il cite une lettre de Guy Patin, datée de 1658 : « pour les topinambours, c'est une plante qui vient de l'Amérique, de laquelle il n'y a nul usage à Paris, ni ailleurs que j'aie ouï dire ; autrefois les jardiniers en vendaient la racine, qui est bulbeuse et tuberculeuse ; mais on n'en a pas tenu compte ; il y fallait beaucoup de sel, de poivre et de beurre, qui sont trois méchantes choses.... feu M. Moreau appelait cette plante tubera canadensia ; les capucins et autres moines qui avoient voyagé et qui autrefois les ont cultivés les appelaient artichauts du Canada ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française enchérissent sur Littré pour ce qui est de la terminologie botanique : « plante vivace de la famille des composées, caractérisée par des racines formant des tubercules, par une haute tige droite, par des feuilles lancéolées, dentées, rugueuses, par des fleurs terminales, radiées, jaunes et brunes » (synonyme scientifique hélianthe tubéreux) et « par métonymie, tubercule de cette plante, utilisé pour l'alimentation animale et parfois humaine ».
Longtemps, les paysans ont cultivé les topinambours pour en nourrir leurs cochons. Entre 1940 et 1945, sous l'occupation, les meilleures récoltes de France nourrissaient les Allemands. Il ne restait plus aux Français que ce qu'ils pouvaient disputer aux cochons. Mme de Beauvoir, dans ses Mémoires, s'en souvient : « l'ère des restrictions avait commencé (...). Ma mère confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où la saccharine remplaçait le sucre ; elle nous servait (...) de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes, artichauts de Jérusalem ». Ce souvenir de Mme de Beauvoir, c'est sans doute ce que cette dame a écrit de meilleur.
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23 avril 2010
Prescience
Dans le latin de l'Eglise, praescientia est un terme de théologie qui a pour sens « prescience » ou « connaissance anticipée », en parlant de Dieu. Ce nom est dérivé du participe du verbe praescire, que l'on traduit, conformément à la formation, par « savoir d'avance, deviner, prévoir, pressentir », le participe passé praescitus signifiant « connu d'avance » et l'adjectif praescĭus « instruit par avance, qui pressent, qui prédit, qui prévoit ».
Prescience est attesté à la fin du XIIe siècle avec le sens qu'il a dans le latin de l'Eglise : « connaissance par Dieu des choses futures ». Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, écrit : « Que la prescience divine / Ne met point de nécessité / Sur les œuvres d'humanité ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au XVIe siècle, prescience est en concurrence avec presavoir, verbe « savoir d'avance » (« Mais pourtant je n'en doute point / Que Dieu presçavoit de certain / En son entendement hautain »), et nom, « prescience » : « Que l'homme y a trop plus péché / Contre le divin presavoir / Quand autant a voulu savoir / Que son Dieu ». Furetière, en 1690, le définit ainsi : « Connaissance qui est en Dieu seul de toutes les choses futures » (Dictionnaire universel), qui ajoute, pour donner une idée de l'importance théologique de la notion : « la prédestination (chère à Calvin et aux Calvinistes) est fondée sur la prescience de Dieu, sur ce que tout l'avenir lui est présent, et qu'il sait si on coopèrera à sa grâce ». Dans les éditions publiées entre 1695 et 1932-35 du Dictionnaire de l'Académie française, ce sens théologique est le seul qui soit exposé : « connaissance de ce qui doit arriver, ne se dit que de Dieu » (DAF, première édition, 1694 : Dieu a connu par sa prescience que, etc. ; la prescience de Dieu n'ôte pas la liberté à l'homme - de toute évidence, les académiciens ne sont pas calvinistes) ; « terme dogmatique, connaissance de ce qui doit arriver ; il ne se dit que de Dieu » (1762, 1798, 1835, 1935, Féraud 1788) ; sens que Littré (op. cit.) glose ainsi : « terme de théologie, connaissance particulière que Dieu a des choses qui ne sont pas encore arrivées et qui ne laissent pas de lui être déjà présentes », et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (religion) connaissance que Dieu a, de toute éternité, de tout l'avenir ».
Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64), du moins ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à diable (et ils étaient, semble-t-il, assez nombreux dans l'équipe rassemblée autour de d'Alembert et Diderot) ne croient pas à la prescience de Dieu, car, pensent-ils, et contrairement à ce qui est affirmé dans un exemple du DAF (première édition, 1694, cf. ci-dessus), elle est contraire à la liberté de l'homme, laquelle est au fondement du catholicisme : « Ou Dieu forme les volitions de l'homme, et en ce cas l'homme n'est pas libre : ou Dieu ne peut connaître dans une volonté étrangère une détermination qu'il n'a point faite ; en ce cas-là l'homme est libre, mais la prescience de Dieu se détruit des deux côtés. Difficulté insurmontable ! » Comme il fallait s'y attendre, Voltaire ne trouve que des embarras dans la prescience, qu'il réduit à peu de chose : « la simple prescience d'une action, avant qu'elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle a été faite », même si, contrairement aux Encyclopédistes, il ne juge pas que la prescience de Dieu rend impossible la liberté de l'homme : « Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir la manière dont la prescience de Dieu s'accorde avec la liberté, comme cette prescience ne renferme qu'une certitude d'événements qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues, il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté ».
Au XVIIe siècle, prescience prend pour sens « connaissance innée » (d'une personne), « intuition ». Il est employé dans ce sens par Mme de Staël dans Corinne : « Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme sur cette terre ». Certes, l'éventuel blasphème, qui consiste à attribuer à l'homme un attribut de Dieu, est atténué par les mots « une sorte de » qui précèdent prescience : ce n'est pas tout à fait de la prescience, même si c'est comme de la prescience. Ce sens n'est pas enregistré avant la seconde moitié du XIXe siècle d'abord dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77, cite Mme de Staël, sans gloser le sens figuré), puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « il se dit, par extension, dans le langage courant, de la prévision de l'avenir chez les hommes » (il eut, par une sorte de prescience, le sentiment de ce qui allait arriver).
Peu à peu dans la langue actuelle, le sens théologique s'efface. Il est toujours exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94), mais ce n'est qu'un des quatre sens que prend le mot, les trois autres étant profanes : « Don de prédire l'avenir ; prophétie » (synonyme divination) ; « intuition » (Pour moi, l'homme n'est complet que s'il réunit ces trois conditions, science, prescience, conscience, Hugo, 1876) ; « faculté de deviner de façon intuitive ce qui est encore inconnu ; connaissance intuitive d'une chose inconnue ou à venir » (avoir la prescience d'un danger ; la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, Balzac, 1836 ; Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela ? Daudet, 1895. Cette évolution confirme, s'il en était besoin, ce qu'a montré l'évolution de dizaines d'autres mots, à savoir le lent effacement de Dieu depuis le XIXe siècle et l'appropriation par l'homme occidental des attributs de ce qui fut jadis son Dieu.
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22 avril 2010
Récit
Voici en téléchargement le récit de mon ami Barroso traduit du portugais par Personne
ALJ
09:37 | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, culture, société
19 avril 2010
Islam
Les familiers du Dictionnaire critique de la NLF, à qui Arouet le Jeune ouvre les yeux depuis près de cinq ans, ne seront sans doute pas étonnés d'apprendre que ce mot est récent. La religion fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam, emprunté à l'arabe et par lequel elle est désignée en français, a été introduit en 1697 seulement par d'Herbelot, orientaliste brillant et professeur au Collège de France (in Bibliothèque orientale). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française d'abord dans le Complément de Barré en 1842 (terme d'« histoire mahométane » : « le musulmanisme ; le mot désigne à la fois la religion et le pays des mahométans »), puis dans la septième édition de 1879 : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Avant ces lexicographes, Jaucourt, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), y consacre un bref article, plutôt hostile, du moins pour ce qui est du Coran, « le livre par excellence » (...) « qui fourmille de contradictions, d'absurdités et d'anachronismes » et « renferme presque tous les préceptes de l'islamisme ou de la religion musulmane ».
De cela, il serait aventuré d'inférer, ce que ne manqueront pas de faire, bien entendu, et au grand galop les consciencieux du social et les intellos de la médiacratie, que les Français ont longtemps ignoré jusqu'à l'existence de cette religion et de ses dogmes. Au contraire. Même dans les siècles obscurs du Moyen Age, ils en étaient assez bien informés, mieux peut-être qu'aujourd'hui, où l'information dont on les assène tient de la propagande prosélyte. Tout simplement, les mots qu'ils utilisaient sont peu à peu tombés en désuétude ; ou bien, tout a été fait pour qu'ils sombrent dans les oubliettes de la mémoire, d'où il incombe aux insolents de les sortir. Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion islamique était nommée, entre autres (la liste n'est pas complète) false lei, alcoranisme, mahométisme, mahumétisme, religion alfurcaniste, turcisme et surtout mahomerie, mot qui est attesté dans l'ancienne langue française (du IXe au XVIe siècle) sous des formes diverses : mahumerie, mahoumerie, mahunerie, mahonnerie meomerie, ces mots désignant les temples mahométans, la foi mahométane, les pays des mahométans, les idoles. Momerie, « mascarade » et « hypocrisie », en serait une altération (cf. Furetière, Littré, Trésor de la langue française).
Jaucourt, dans l'article islam (qu'il met au féminin !) de L'Encyclopédie (op. cit.), dévoile dans quelles circonstances ce mot, qu'il tient propre à l'histoire turque, a été introduit en français : « (Histoire turque) islam ou islamisme est la même chose que le musulmanisme ou le mahométisme ; car moslemin veut dire les musulmans. C'est M. d'Herbelot qui a introduit ces mots dans notre langue, et ils méritaient d'être adoptés (Arouet ne partage pas ce jugement). Islam vient du verbe salama, « se résigner à la volonté de Dieu » (en fait d'Allah, ce qui n'est la même chose) et à ce que Mahomet a révélé de sa part, dont le contenu se trouve dans le livre nommé Coran, c'est-à-dire, le livre par excellence » (etc. cf. ci-dessus), que « nous appelons alcoran ». Autrement dit, islam et islamisme entrent dans la langue française en même temps et comme synonymes. Entre les deux, il existe pourtant une différence qui n'est pas mince. Le premier à entrer dans le Dictionnaire de la langue française n'est pas islam (cf. ci-dessus), mais islamisme, qui y est enregistré à compter de la quatrième édition, celle de 1762, soit plus d'un siècle avant islam, et dans le sens suivant : « nom que prend le mahométisme ; il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que Chrétienté par rapport aux chrétiens » (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35). Ce n'est que dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, qu'un nouveau sens est ajouté à islamisme, dont islam, plus tardif, était le synonyme, et cela dans le seul but, idéologique ou politique, de distinguer le vrai islam (nommé islam) d'un islam dévoyé ou faux, nommé islamisme : « mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée ». Les académiciens ajoutent que ce mot, « aujourd'hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l'islam et qui peut prendre un caractère extrémiste », comme si ces traits définitoires n'étaient pas dans l'islam ou dans les anciennes désignations de cette religion, mahométisme ou mahomerie, pour ne citer que les plus fréquentes jadis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est conscient, serait-ce parce qu'il a consulté, pour faire son dictionnaire, toutes les éditions publiées du DAF, du statut néologique du nom islam ( « la religion des mahométans ; les pays musulmans »), en indique l'étymologie : « (du mot arabe) islam (avec un a long), soumission, résignation à la volonté de Dieu ».
Le dernier avatar de ce mot est orthographique. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l'islam (avec une minuscule) de l'Islam (avec une majuscule ». Le premier désigne la « religion des musulmans, prêchée par Mahomet et fondée sur le Coran » ; le second « l'ensemble des peuples qui professent cette religion ; la civilisation qui les caractérise ». Dans la septième édition de leur Dictionnaire, en 1879, les académiciens se contentaient de la définition suivante : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Certes, elle est sommaire, mais elle est neutre, comme devrait l'être toute entreprise lexicographique. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la définition est ornée d'un vernis encyclopédique, lequel, si on le compare à ce qu'écrit Jaucourt de l'Alcoran (cf. ci-dessus), tient plus de la complaisance forcée (les académiciens auraient-ils peur que les mahométans ne brûlassent la Coupole ?) que de l'objectivité lexicographique : « religion instituée au VIIe siècle par le prophète Mahomet et dont le livre sacré, le Coran, est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu ; ensemble des dogmes et des préceptes de cette religion » et « par extension, généralement avec une majuscule, ensemble des peuples musulmans ; leur civilisation », avec cet exemple très bienpensant, l'apport de l'Islam à la civilisation du Moyen Âge, lequel confirme, s'il en était besoin, que ceux qui sont censés défendre et illustrer la langue française, jadis insolents, se croient obligés de montrer patte blanche en renchérissant sur les bigots et autres organisateurs de momeries savantasses.
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17 avril 2010
Mahométan (note blasplématoire)
Le moins que l'on puisse dire est que, si l'on se fonde sur une étude de leur langue, les Français au cours des siècles n'ont eu que faire (« rien à cirer ! ») du politiquement correct et sont toujours restés sourds aux oukases et intimations des inquisiteurs et autres « dominants », comme disent les scienceux du social. Il se pourrait que les choses soient en train de changer et que, leur insolence ou leur impertinence mise au placard, ils rentrent dans le rang. S'il n'est pas sûr que la soumission soit leur futur proche, des signes avant-coureurs et des prodromes de la fin d'une longue histoire existent bel et bien.
Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication depuis 1994), mahométan, adjectif et nom, n'est pas défini. L'entrée est suivie de ces seules remarques : « XVIe siècle, mahumétan (il est montré ci-dessous que le mot est largement antérieur au XVIe siècle), dérivé du nom de Mahomet et synonyme vieilli de musulman (voir aussi islamique) ». En 2004 ou en 2005, le mot est déclaré « vieilli », alors que, vingt ans auparavant, il était bien vivant, comme l'atteste l'article mahométan du Trésor de la langue française (1971-94 ; le tome 11, où se trouve cet article, ayant été publié en 1985), dans lequel il n'est nulle part fait référence à un quelconque vieillissement du mot, encore moins à sa désuétude : « (substantif) celui, celle qui professe la religion de Mahomet » (synonyme musulman » et « (adjectif) qui professe la religion de Mahomet ou religion musulmane » ou « qui est relatif à cette religion ou aux adeptes de celle-ci » (synonyme islamique). En 1985, le mot est jeune ; vingt ans plus tard, il est près de sortir de l'usage. La langue évolue vite certes, mais pas au point de rendre caduc en quelques mois un mot français, formé conformément aux plus anciennes règles de la langue (au nom Mahomet est ajouté le suffixe an, servant à former des adjectifs et des noms, comme de Perse est dérivé persan, de Padoue padouan, de Castille castillan, etc.) et qui est dans tous les dictionnaires depuis plus de trois siècles.
Voilà donc un mystère à élucider.
La première « erreur » des académiciens porte sur la date. Certes mahométan est attesté en 1538 sous la forme mahumetan, mais pendant les siècles antérieurs, il existait sous d'autres formes. Citons-en quelques-unes : « macommetiste (la secte macommetiste), machommetiste, mahommetois (« Un sarrazin mahommetois »), mahometique (« loy mahometique »), mahommeticien (« les mahommeticiens, sous leur amiral ou capitaine assiégèrent la cité de Constantinople »), mahumetiste (« ne tuerons-nous pas tous ces chiens turcs et mahumetistes ? », Rabelais), alcoraniste (« les Arabes et Mores du pays alcoraniste », Thévet), furcaniste (de furcan, nom donné au Coran par les Turcs : « ceux qui sont leurs frères en la religion furcaniste ou alcoraniste », Thévet), mahometiste (« les Sarrazins ou mahumetistes occupaient grands peuples, royaumes et villes »), mehemetiste (« les mehemetistes ont affranchi tous les esclaves de leur religion », Bodin). Le verbe mahometiser (« agir ou parler en mahométan ») et se mahometiser (« se faire mahométan ») a même été en usage, ainsi que le nom, dérivé de mahométan, mahométanisme (synonymes islam, islamisme, mahométisme), attesté chez Voltaire.
Cette longue liste, qui n'est peut-être pas complète, de formes anciennes ou de synonymes de mahométan, formes dont on peut supposer à leur emploi qu'elles sont insolentes et au sens peu amènes pour l'islam, serait aujourd'hui censurée et si les Français historiques revenaient parmi nous et continuassent à dire ce qu'ils ont toujours dit, ils seraient éternellement cloués au pilori de la honte bienpensante par les organes racistes de l'inquisition islamique. Aujourd'hui, Pascal ne pourrait pas écrire ce qu'il dit dans ses Pensées des mahométans : « ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans, qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? » et « la religion mahométane a pour fondement l'alcoran et Mahomet ; mais le prophète qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? » En un instant, il serait redekerisé ou vangoghisé et l'Etat s'en laverait les mains.
Comparés aux académiciens actuels, qui pourtant ont montré parfois, sur d'autres questions, qu'ils pouvaient mordre la ligne jaune, même devant les flics, timidement, pas beaucoup, d'un quart de pneu, les académiciens des siècles antérieurs sont des rebelles. Ils restituent la langue telle qu'elle est, sans prendre de gants. Un mahométan est « celui, celle qui professe la religion de Mahomet » et le mot « est aussi adjectif », comme dans la religion mahométane. Telle est la définition de ce mot de 1718 à 1932-35. D'une édition à l'autre, les exemples se multiplient : en 1835, c'est un dévot mahométan, épouser une mahométane, les mahométans font de fréquentes ablutions et les peuples mahométans, des tribus mahométanes, le culte mahométan, la religion mahométane, mais la définition reste inchangée pendant trois siècles. Barré (1842, Complément au DAF) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoutent à l'emploi comme adjectif l'exemple année mahométane : « (chronologie) année lunaire qui commence à l'anniversaire de l'hégire et qui est tantôt de 354 jours et tantôt de 355 » (Barré et Littré), Barré ajoutant ce supplément encyclopédique : « les années mahométanes forment un cycle de trente ans, dont 19 caves et 11 pleines. Les pleines sont les 2e, 5e, 7e, 10e, 13e, 16e, 18e, 21e, 24e, 26e et 29e. L'an de l'hégire 1255 commence le 18 mars 1839 et finit le 4 mars 1840. L'année 1256 est la 19e du cycle mahométan ».
Pourquoi les organes ont-ils décrété que mahométan serait vieilli et devait être remplacé par musulman, qui est moins ancien ? La raison est simple. Mahométan est un mot français, formé à partir du nom Mehmet donné par les Turcs à l'envoyé d'Allah ; musulman est le nom arabe muslim auquel a été ajoutée la terminaison « an » de la langue persane. Autrement dit, entre un mot français et un mot arabe, nous sommes sommés d'opter dorénavant pour le mot arabe. Il nous est fait obligation d'employer les mots des musulmans et non les nôtres pour désigner les sectateurs de la religion islamique. La pureté islamique de musulman est clairement exprimée par les lexicographes jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle. En effet, musulman est « le titre (et non le nom) que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », pardon en Allah ; et, adjectivement, « dénomination qui s'étend à tout ce qui concerne leur religion » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1798) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » et « il est aussi adjectif et se dit surtout de ce qui concerne la religion des mahométans » (DAF, 1832-35). Littré (op. cit.) renonce à employer titre dans la définition, mais il tient bien musulman pour un mot musulman : « nom que les mahométans se donnent » (« nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants », DAF, huitième édition, 1932-35).
Dans le Trésor de la langue française (1971-94, op. cit.), la conformité islamique de musulman est effacée, ce qui rend possible qu'il puisse être rapidement substitué à mahométan. Un musulman est « un adepte de l'islam » et, quand ce nom est adjectif, il a pour sens « relatif ou conforme aux règles, aux coutumes, à la culture de l'Islam ou de la religion islamique ». Certes, le vernis bienpensant de la nouvelle définition est quelque peu écorné par cet extrait : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c'est (...) dans la confusion de l'autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance » (Guizot, 1828). C'est la seule tache. Il en va de même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), où musulman n'est plus un « titre », ni un « nom » que se donnent les mahométans. Il a été naturalisé : « qui est relatif à l'islam, propre à l'islam, religion de Mahomet » et « qui professe la religion islamique ». La boucle est bouclée. Tout a été fait pour que mahométan puisse sortir de la langue, sans que quiconque s'en émeuve.
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16 avril 2010
Pygmée
Ce mot est emprunté au latin, lequel l'a emprunté au grec. En grec, il signifie au sens propre « grand d'une coudée », la coudée ou en grec « poing » étant égale à 18 doigts et valant 33 centimètres, précise Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), du coude à la naissance des doigts. Dans l'antiquité, l'existence des pygmaei tient du mythe : ces peuples étaient censés vivre dans diverses régions du monde. Dans L'Encyclopédie (1751-64), Jaucourt démystifie ces croyances : « peuples fabuleux à qui les anciens ne donnaient qu'une coudée de hauteur ; ils ont mis de tels peuples dans l'Inde, dans l'Ethiopie et à l'extrémité de la Scythie. Des voyageurs modernes mettent à leur tour des Pygmées dans les parties les plus septentrionales de l'univers. Il est vrai que quelques nations qui habitent les terres arctiques, comme les Lapons et les Samoyèdes, sont d'une petite taille ; mais quelque petite que soit leur taille, ils ont plus de deux coudées ; les Pygmées d'une coudée n'existent que dans les fables des poètes, dont les anciens écrivains s'amusaient, sans en croire un mot. Strabon regarde absolument les Pygmées comme un peuple imaginaire, car il ajoute qu'aucune personne digne de foi ne soutenait en avoir vu... » Le seul géographe ou naturaliste de l'antiquité qui ait évalué à peu près correctement (à plusieurs centaines de kilomètres près) le lieu où vivent des pygmées est Pline, qui « dit simplement que quelques-uns avaient rapporté que les nations des Pygmées habitaient dans les marais où le Nil prenait sa source ».
En français, le nom pygmée est attesté à partir du milieu du XIIIe siècle sous la forme pigmain ou pigman ou pigmeon ou sous celle du diminutif pigmeau : « Ces gens ont pour nom pigmains /Et sont tout petits comme nains » ; « Et en maint lieu, la où nous fûmes / Géants horribles de grandeur /Pimains et gens de grande laideur / Vîmes » ; « Pour ce sont li pigmeons petits parce qu'ils sont engendrés de petites mères ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), mais la connaissance sur laquelle repose la définition (« petit homme qui n'a qu'une coudée de hauteur ») tient encore des mythes antiques et même, dans l'exemple « les Anciens ont dit que les Pygmées combattaient avec les grues », des mythes bibliques : « il est souvent fait mention des Pygmées dans l'Ecriture... Il semble... que les Pygmées obligés de céder à la guerre continuelle que leur faisaient les grues s'étaient retirés sur les côtes de Phénicie pour se mettre au service des habitants de Tyr, qui les placèrent sur leurs tours, comme si de pareils soldats avaient pu faire l'ornement d'une ville, qui, selon le prophète Ezéchiel, avait dans ses troupes des soldats de presque toutes les nations ». Jaucourt, dans L'Encyclopédie, ne croit pas à ces fables ; les académiciens, à compter de la quatrième édition (1762), non plus : « petit homme que l'Antiquité a feint n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1762, 1798) ; « nom que l'antiquité donnait à de petits hommes qu'elle supposait n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1832-35) ; « nom que l'antiquité donnait à un peuple légendaire d'Afrique ou d'Asie, que l'on disait composé d'hommes d'une coudée de haut », non plus que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, et selon la Fable, petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut »), Littré (op. cit. : « nom d'une nation fabuleuse dont le peuple n'avait, suivant les poètes, que la hauteur d'une coudée, et qui guerroyait contre les grues ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « (antiquité) individu appartenant à une population légendaire de très petite taille localisée aux sources du Nil ou en Éthiopie »).
Ce que notent les lexicographes, c'est l'extension de ce nom aux nains : « on appelle aussi pygmée un nain ou un fort petit homme » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35), Féraud (op. cit.) précisant que, employé dans ce sens, le terme est plaisant : « parmi nous, on donne ce nom, en style plaisant ou critique, à un nain, à un fort petit homme ». De là, le nom s'étend à des personnes qui sont « petites » par l'absence de talent : « pygmée se dit aussi, figurément et par mépris, de tout homme sans talent, sans mérite ou sans crédit, qui s'efforce vainement de nuire à quelqu'un d'illustre ou de puissant ; il méprisa les attaques de ces pygmées littéraires » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35) ; « figuré, homme sans mérite ou sans crédit qui attaque, comme les Pygmées attaquent les grues, quelqu'un d'illustre ou de puissant » (Littré, op. cit.) ; « par analogie, individu insignifiant, sans talent ou sans crédit ; les pygmées de la littérature » (TLF, op. cit.).
En fait, il faut attendre le XXe siècle pour que, la connaissance des peuples du monde progressant, la définition de ce nom sorte de la fable poétique ou des mythes. Littré, qui faisait de la science et était un positiviste convaincu, répand encore ces mythes : « par extension, nom donné à quelques races d'hommes très petits », illustrant ce sens d'un extrait de l'Essai sur les mœurs, dans lequel Voltaire reprend à son compte des supputations de Strabon : « ce vaste pays (id est la Laponie, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), une connaissance à peu près rigoureuse commence à se mettre en place : « par extension, nom donné par les explorateurs modernes à quelques tribus d'hommes de très petite taille, qui sont presque des nains ; les pygmées du Congo, de la Patagonie ». Les rédacteurs du TLF (1971-94, op. cit.) se fondent sur les connaissances établies, non plus par les explorateurs, mais par les ethnographes, pour définir à peu près correctement le nom, c'est-à-dire pour établir les peuples ainsi désignés, sans préjugés, parmi les peuples du monde : « individu appartenant à certaines populations naines d'Afrique centrale et méridionale ou d'Insulinde ». Ils ajoutent certes, ce qui affaiblit leur science, que pygmée, entendu dans ce sens, a pour synonyme négrille, sans préciser que ce dernier terme a été forgé à la fin du XIXe siècle par les spécialistes d'anthropologie physique, dont AC Haddon, Les Races humaines et leur répartition géographique, ou Hamy.
10:34 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, société, culture
15 avril 2010
Sabir et langue franque
Sabir est une forme altérée du verbe espagnol saber « savoir ». Quand Monsieur Jourdain est fait « mamamouchi » lors d'une cérémonie bouffonne du Bourgeois gentilhomme, il lui est dit en « sabir » de l'époque : si ti sabir, ti respondir. Ce mot est attesté comme nom ou adjectif en 1852 dans le titre d'un article, « la langue sabir », du Journal des intérêts de l'Algérie, les intérêts en question étant ceux des colons. Il n'est ni dans la septième édition, ni dans la huitième édition (1835 et 1879) du Dictionnaire de l'Académie française, mais Littré l'enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nom donné, dans le Levant et en Algérie, à ce qu'on nomme aussi langue franque, c'est-à-dire à un jargon mêlé d'italien, d'espagnol et à l'usage des Francs », Francs étant « le nom générique des Européens dans les ports du Levant » (DAF, sixième édition ; Littré). Dans le Supplément de 1877, Littré cite la Revue des Deux-Mondes du 1 août 1876, où est expliquée l'origine du mot : « sabir est le verbe savoir ; et, comme à beaucoup de questions les Levantins et Algériens répondaient « mi no sabir » (je ne sais pas), on en a fait la langue sabir. Le mot sabir, « savoir », est déjà dans Molière : « Si ti sabir, Ti respondir ; Si non sabir, Tazir, tazir » (Bourgeois gentilhomme, IV, 10) ».
L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus complet, puisqu'il intègre le sens étendu, apparu à la fin du XIXe siècle : « langue formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible (synonyme familier charabia) ». Cet emploi étendu est illustré d'un extrait de l'Esthétique de la langue française (Gourmont, 1899) : « ou bien l'enseignement du latin sera maintenu (...), ou bien notre langue deviendra une sorte de sabir formé, en proportions inégales, de français, d'anglais, de grec, d'allemand, et toutes sortes d'autres langues », sabir qui est en train de devenir la langue officielle des zones de France placées sous souveraineté islamique ou étrangère (cf. la note consacrée au Lexik des cités), l'erreur de cette prédiction tenant aux causes du phénomène. Ce n'est pas l'abandon du latin qui a transformé dans ces zones le français en sabir, mais la disparition des Français.
La définition qui en est donné par les rédacteurs de ce Trésor n'est pas différente de celle de Littré : « parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». Il est vrai que l'Afrique du Nord et le Levant ayant été purifiés ce sabir y est aujourd'hui en voie de lente extinction. Cendrars en 1948 le décrivait ainsi : « ce sabir fait de turc, d'arabe, d'espagnol, d'italianismes (...) plutôt que de paroles françaises que parlent tous les marins du Levant ». Aujourd'hui, ces mêmes marins parlent l'anglais ou un sabir mondialisé d'anglais des Etats-Unis d'Amérique. Les linguistes distinguent les sabirs des pidgins et des créoles « dont le système est plus homogène et plus complet », les créoles étant même devenus « les langues maternelles de communautés culturelles » : « les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au vocabulaire d'un champ lexical déterminé ; ce sont des langues composites, nées du contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques différentes qui n'ont aucun autre moyen de ses comprendre, notamment dans les transactions commerciales. Les sabirs sont des langues d'appoint, ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre, limité aux besoins qui les ont fait naître et qui assurent leur survie » (Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1974).
Ces gens très savants que sont les linguistes précisent aussi, car ils sont friands d'histoire, que « le nom de sabir a été d'abord celui de la lingua franca » ou « langue franque » : « on donne le nom de lingua franca au sabir parlé jusqu'au XIXe siècle dans les ports méditerranéens. Il est à base d'italien central et comprend divers éléments des langues romanes » (Dictionnaire de linguistique, op. cit.). Cendrars dans l'extrait cité ci-dessus (Bourlinguer, 1948) infirme en partie ces savants : la lingua franca était parlée encore en 1948 par les marins du Levant. Elle ne s'est donc pas éteinte à la fin du XIXe siècle. Mais cela n'est qu'un détail. L'essentiel porte sur la genèse de ce sabir. Notons que les lexicographes, qui commencent à enregistrer langue franque au XIXe siècle, sont tout autant timorés et aussi éloignés de la vérité historique que les linguistes modernes : « langue franque, sorte de jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol, etc., qui est en usage parmi les Francs (comprendre les Européens du Levant et de Barbarie) de la basse classe » (Dictionnaire de l'Académie française, sixième édition, 1835) ; « langue franque, jargon mêlé d'italien, d'espagnol, etc. à l'usage des Francs d'Orient » (Littré, op. cit.) ; « langue franque, jargon mêlé de turc, d'arabe et de langues romanes (français, italien, espagnol...) en usage parmi les marins, les négociants des ports du Levant » (Trésor de la langue française, op. cit.). Aucun ne rappelle, ne fût-ce que dans une brève remarque, que ce sabir ou langue franque ou lingua franca ou petit mauresque ou franco (le fait qu'il soit désigné de noms variables atteste qu'il est fait de mots de plusieurs langues) était la langue qu'utilisaient les riches musulmans du levant et d'Afrique du Nord pour s'adresser à leurs esclaves chrétien(ne)s, parlant le provençal, un des nombreux dialectes italiens, le français, le castillan, le catalan ou le portugais, que ces riches musulmans aient été de bons bourgeois, des pirates barbaresques avides de rançons ou des gardiens de « bagne » (cf. note consacrée à bagne) et que cette langue, attestée dès le XIVe siècle et même avant, a été en usage tant qu'a perduré en Méditerranée la razzia d'esclaves chrétiens au bénéfice de l'islam et des musulmans. Cette réalité, qui est épouvantable, n'est pas conforme à celles que les notables, notoires, puissants, bienpensants d'Occident et d'Islam appellent de leurs vœux ; elle est donc cachée, même dans les articles de dictionnaires, où, pourtant, elle a sa place « naturelle ». Oui, il y a des savants qui se targuent de l'objectivité de leur science, en public évidemment, qui se prêtent à ces momeries de mamamouchis. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose !
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14 avril 2010
Allah (note réservée à ceux que les blasphèmes n'effraient pas)
Ce mot, emprunté à l'arabe allah, nom de Dieu chez les musulmans, est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94).
Les premiers lexicographes à l'enregistrer sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « Allah pour Alelah. C'est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu'ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l'attention et qui serait tenu sans doute aujourd'hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l'intellocratie, c'est l'emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n'est pas seulement l'équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c'est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont ainsi bénis ou sanctifiés.
De tous les dictionnaires, le plus imprudent sur le sujet est le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n'est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c'est-à-dire comme un cri qui n'a pas d'autre sens que l'action qu'il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d'après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d'appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l'emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d'Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l'emploi d'Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l'Isle :
Allah ! Dans la rumeur d'une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.
Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, ils font de l'ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu'ils sussent lire.
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12 avril 2010
Installation
Ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ne mentionnent le sens qu'a pris installation dans l'art postmoderne ou contemporain. Seuls quelques dictionnaires « en ligne » glosent ce sens. Dans l'un, c'est, en peinture contemporaine, un « espace organisé à la manière d'un environnement » (sic) ; dans un autre, des « œuvres conçues pour un lieu donné ou adaptées à ce lieu » et dont les « divers éléments constituent un environnement qui sollicite la participation du spectateur » (sic). La chose est postmoderne et même contemporaine ; les définitions sont à son image, écrites dans une langue confuse, brouillonne, pleine d'impropriétés, etc. Tout compte fait, cette sous-langue postmoderne est plus fidèle à l'essence de cet art que la grande langue classique. Dans un troisième de ces dictionnaires en ligne, une installation est une « œuvre combinant différents médias en vue de modifier l'expérience que peut faire le spectateur d'un espace singulier (une usine désaffectée, une crypte, un sanctuaire, une église, etc.) ou de circonstances déterminées ». Les installations qui se sont développées à partir des années 1960 « mettent en scène des médias » comme la peinture, la sculpture, la photographie, le film, la vidéo, le son, l'éclairage, l'informatique, et l'emploi d'installation dans l'art est concomitant de son emploi en informatique.
La chose étant ce qu'il y a de plus postmoderne, il n'est pas indifférent d'étudier le mot qui la désigne. Il éclairera peut-être d'un nouveau jour la chose.
Dans le latin en usage au Moyen Age, installatio, terme de droit canonique, désigne « l'action d'installer solennellement quelqu'un dans une charge ecclésiastique et dans le lieu où il doit l'exercer, suivant les formes prescrites » (in Trésor de la langue française, 1971-94 : synonymes intronisation, établissement). Ce sens est illustré de ces exemples : installation canonique d'un curé, d'un évêque résidentiel. Le nom installation qui en est emprunté est attesté dans ce seul sens à compter de la seconde moitié du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle, le mot s'étendant pendant cette période à des fonctions civiles, comme cela est expliqué dans L'Encyclopédie (1751-64) : « (jurisprudence) acte par lequel un officier est mis en possession publique de la place en laquelle il doit siéger. Avant de parvenir à l'exercice d'un office, il y a trois actes différents à remplir, à savoir la provision qui rend propriétaire de l'office ; la prestation de serment et réception qui rend titulaire, et du jour de laquelle on jouit de tous les privilèges attachés au titre de l'office ; et l'installation par laquelle seule on entre en exercice et l'on participe aux émoluments qui sont dus à cause de l'exercice ». Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, installation se rapporte aussi bien au clergé qu'aux titulaires de charges et d'offices : « action par laquelle on est installé, installation d'un chanoine, d'un curé dans son siège ; il se dit aussi figurément de l'établissement dans une charge, dans un bénéfice » (quatrième édition, 1762), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « acte par lequel un évêque, ou tout autre bénéficier, est mis en possession de sa dignité et de ses droits ; par extension, il se dit de toute autre installation : l'installation du président d'un tribunal ».
Au XIXe siècle, et d'abord chez Balzac, le mot se dit d'une personne, quelle qu'elle soit, qui emménage dans un appartement ou une maison : « action de s'installer en un lieu ou dans un local d'habitation ; manière dont on est installé » (1829) ou d'un objet qui est placé dans un lieu quelconque : « action d'installer, de mettre en place (un objet en vue d'un usage déterminé) » (Balzac, 1831, « installation de la statue impériale »), prodrome du sens postmoderne. Ces sens entrent dans les dictionnaires à partir de 1872, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, op. cit.) : « terme de marine, action de mettre dans une disposition convenable tous les objets qui se trouvent à bord d'un bâtiment ; il se dit, par extension, de l'arrangement intérieur dans un logement, dans une maison », et dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il se dit aussi de l'arrangement intérieur d'un appartement, d'une maison ».
Le XXe siècle est, comme chacun sait, celui des conquêtes, des invasions, des occupations et celui du triomphe de la bourgeoise ; il contamine installation. Camus l'emploie en 1937 dans le sens « d'état d'une personne qui jouit d'une situation matérielle stable et aisée ». Ces sens sont exposés dans le TLF (1971-94, op. cit.) : « (à propos d'une puissance) fait d'asseoir sa domination dans un pays, une région » et « situation matérielle et sociale stable et aisée » (Camus, 1937 : une vérité qui m'a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur). Le sens apparu chez Balzac en 1831 est glosé ainsi dans le TLF : « action d'installer (des objets, certains appareils) en vue d'un usage déterminé ; mise en place » et « action d'aménager un local ou un ensemble en vue d'un usage déterminé », et dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « action ou manière d'installer, de mettre en place des appareils en vue d'un usage déterminé » (installation du téléphone, d'un atelier d'imprimerie) et « par métonymie, ensemble de ces appareils, de ces éléments » (installation électrique défectueuse, frigorifique, installations portuaires).
Autrement dit, un terme de droit canon est devenu un terme d'art qui désigne même ce qui se fait de mieux en art. L'Eglise avait jadis ses installations qu'elle organisait avec pompe et concours de foule. Elle le faisait avec un sens aigu du spectacle. Elle y a peu à peu renoncé, préférant le simple, le commun, la liturgie zéro. Les « artistes » ont fini par récupérer ce qu'elle a abandonné et en ont fait le nec plus ultra contemporain. S'approprier ce qui, du passé, est mort ou à l'agonie, en disposer à sa guise, tout récupérer, voilà ce qu'est l'art contemporain. C'est aussi le mot d'ordre de l'écologie : ne rien jeter, réutiliser, valoriser déchets et ordures. Les installations du droit canon connaissent le même destin. .
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07 avril 2010
Sensible
Quand sensible s'applique à une personne - un enfant sensible par exemple -, il signifie « qui est doué de sensibilité ». Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l'intérêt pour autrui, de l'altruisme. Dans réalité sensible ou dans signes sensibles à l'oreille, il signifie « qui peut être perçu par la sensibilité ». Le sens est passif : la sensibilité n'est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu'ils peuvent être perçus par la vue ou l'ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d'ailleurs.
Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l'adjectif sensible cache un interdit. Il est illicite ou haram de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou, s'ils sont soumis à la loi de l'islam, des quartiers islamiques ou islamisés. Comme il faut les désigner, ils sont qualifiés par euphémisme de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas « doués de sensibilité ». Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n'est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d'autrefois, « ne pas se pencher au-dehors » ou, en italien, « è pericoloso sporghersi », que l'on pourrait traduire librement par « ne pas parler au dehors » ou par « il y a péril en la parole ». Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les dogues du parler bien pensant.
Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï, à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française, mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de « qui est doué de sensibilité », en parlant d'une chose, sensible signifie par métaphore « qui est susceptible de réaction », comme dans papier, pellicule, plaque, surface sensible ou dans réactif sensible, et en parlant d'un mécanisme ou d'un appareil « dont le fonctionnement peut être troublé ou perturbé par des parasites ». Il en va ainsi des affaires judiciaires et politiques quand elles sont dites sensibles : il faut s'entourer d'un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais d'ouvrir le dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d'une ambulance ou d'un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l'islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d'une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée « se paient sur la bête », comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d'être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait sans doute inutilement insolent d'écrire sans cibles : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n'y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d'innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.
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04 avril 2010
Bouclier
Quand bouclier est attesté pour la première fois en français, au tout début du XIIe siècle, c'est un adjectif qui signifie « pourvu d'une bosse » ou d'une « boucle » et qui qualifie le nom écu. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'adjectif est devenu un nom. Roland se protégeait avec un écu bouclier des cimeterres sarrasins. Si le nom désignant cette « arme défensive » était resté écu, il n'est pas sûr qu'il ait suscité autant de métaphores que bouclier. Un écu fiscal ? Un écu thermique ? Un écu de missiles ? De Gaulle était l'épée, Pétain l'écu ? Car, pour ce qui est de bouclier, ce qui fait problème, ce n'est pas le sens propre, qui n'a pas évolué pendant huit siècles (« arme défensive, faite anciennement de plusieurs cuirs de bœuf, mais aujourd'hui elle est de métal, et on s'en couvre pour empêcher les coups de l'ennemi lorsqu'on se bat de près », Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 ; « arme défensive qui se porte sur le bras, et dont on se couvre une partie du corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1694 ; et « arme défensive que l'on tient devant soi pour se protéger », Trésor de la langue française, 1971-94), bien que les lexicographes anciens aient conscience que cette arme défensive n'est plus en usage dans les armées de leur époque (« arme défensive dont les anciens se servaient pour se couvrir le corps contre les coups de leurs ennemis ; les boucliers d'Achille et d'Enée sont décrits dans l'Iliade et dans l'Enéide ; celui d'Ajax était couvert de sept peaux de bœuf ; les écus ont succédé aux boucliers ; les Espagnols qui vont la nuit portent encore l'épée et le bouclier ; on met encore dans des trophées des casques et des boucliers », Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; « arme défensive qu'autrefois les gens de guerre portaient au bras gauche, et dont ils se servaient pour se couvrir le corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1762 ; « partie de l'armure défensive des anciens ; le bouclier se portait au bras gauche », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; etc.), même si elle est utilisée aujourd'hui par la police dans les opérations de maintien de l'ordre public (« arme défensive que les gens de guerre portaient au bras et qu'utilisent, dans certaines circonstances, les forces de police », DAF, neuvième édition, en cours de publication), ce qui fait problème, écrivais-je, ce sont les emplois étendus et figurés de bouclier, attestés au XVe siècle (levée de boucliers, « vive opposition ») et au XVIe siècle (« soutien », chez Du Bellay, et faire bouclier de, « s'appuyer sur », chez Calvin).
Ces deux derniers emplois sont relevés dans les dictionnaires anciens. Ainsi levée de boucliers : « (Furetière, op. cit., 1690) on dit proverbialement faire une grande levée de boucliers, lorsqu'on fait de grands préparatifs pour quelque entreprise, qu'on en fait grand bruit, et qu'on ne l'exécute pas, ou qu'on y réussit mal, qu'elle aboutit à rien » ; « (DAF, 1694) on dit faire une levée de bouclier pour dire faire une grande entreprise mal à propos et sans effet » ; « (Littré, 1863-77) dans les affaires politiques, démonstration d'attaque ou d'opposition » ; « (DAF, neuvième édition) levée de boucliers, démonstration par laquelle les soldats romains manifestaient leur opposition aux volontés de leur chef et, figurément, opposition collective, soudaine et bruyante ». Quant à bouclier, au sens figuré, il s'est dit d'abord de personnes avec le sens de « protecteur » : « (Richelet, 1680) protecteur ; le Seigneur est mon bouclier ; celui qui a été le bouclier de la France n'a pu se mettre à couvert de leurs coups » ; « (Furetière, 1690) il se dit figurément de toute sorte de défense ou de protection ; il y a plusieurs livres intitulés le Bouclier de la foi ; Hector fut longtemps le bouclier de Troie » ; « (DAF, 1762) bouclier se dit aussi figurément des personnes : par exemple, d'un général d'armée, c'est le bouclier de l'État ; d'un grand évêque, d'un grand théologien, c'est le bouclier de la foi, le bouclier de la religion ». Les emplois figurés s'étendent à toutes sortes de réalités : « (DAF, 1832-35) par extension, faire un bouclier de son corps à quelqu'un, se mettre au devant de quelqu'un, pour le préserver des coups qui lui sont portés » ; « (DAF, 1932-35) il se dit figurément, au sens moral, de ce que l'on considère comme une sauvegarde, une protection, une défense ; son âge, sa faiblesse lui sert de bouclier. Il se fait un bouclier de la faveur dont il jouit ».
Au XXe siècle, bouclier s'emploie dans diverses techniques : « il se dit encore, en termes de Ponts et Chaussées ou de Mines, d'un appareil qui sert à étayer les terrains et à empêcher les éboulements dans les travaux d'excavation ; par analogie, il se dit de tout ce qui rappelle la forme d'un bouclier ; en particulier, en termes d'entomologie, il désigne l'élytre de certains insectes, convexe et relevé sur les bords, et, en termes d'automobilisme, une sorte de pare-brise » (DAF, 1932-35) ; « dispositifs de protection divers » (Trésor de la langue française, 1971-94) en artillerie, en physique nucléaire et en géomorphologie (« partie de l'écorce terrestre formée de terrains anciens et restée en dehors des plissements ; le bouclier africain, DAF, neuvième édition, en cours de publication).
L'invention du cosidetto bouclier fiscal s'inscrit dans le sillage de ces différentes techniques de protection. Protéger et prendre des précautions sont le seul horizon d'une société timorée, prudente, toujours sur ses gardes, peu encline aux risques, redoutant tout. On a beau célébrer l'aventure, on n'en est pas moins bobo, c'est-à-dire petit bourgeois bourgeoisement borné. Plus qu'à la prunelle de ses yeux, on tient à toutes les formes possibles de protection sociale, aux innombrables dispositifs de protection, contre les accidents du travail, contre les avalanches, contre les glissements de terrain, etc. On invente donc le bouclier fiscal, croyant que ce dispositif fiscal aurait autant de succès que les autres dispositifs de protection. Or, il n'est pas reçu avec les acclamations attendues, mais par une levée de boucliers. C'est que, objectivement, bouclier est impropre. Les contribuables qui en profitent et qui ne sont pas nombreux versent toujours au fisc, en dépit de ce bouclier, 50% de leurs revenus. Le bouclier n'est pas en métal, mais en soie. On comprend les protestations journaleuses et politiciennes : 50% des revenus au fisc, c'est du racket, de la spoliation, du vol. Ce qu'attendent les protestataires, c'est que le bouclier en soit vraiment un et que le niveau des prélèvements soit abaissé à 10%, peut-être à 20%, mais pas davantage. Au fait, ces politiciens indignés, leur bouclier fiscal, il est de combien ? 20% de leurs revenus ? Qu'ils montrent leurs feuilles d'impôt et qu'on leur prélève 50% de leurs revenus. Rien que pour le fun et voir leur tronche furibarde.
10:27 Publié dans Vieille langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, politique, france
03 avril 2010
Sage et Sages
N'est pas nécessairement Sage qui est baptisé Sage dans les médias
Les journaleux prennent parti sur tout et n'importe quoi, même sur des sujets insignifiants qui n'intéressent qu'eux. Ce sont les curés du XXIe siècle. Du haut de leur chaire, ils disent le Bien et ils pointent du doigt le Mal. Le Bien, c'est ce qui est conforme à leurs croyances ; le Mal, ce qui n'est pas conforme à leurs analyses. Les membres du Conseil d'Etat sont des fonctionnaires. Rien de plus. Certains sont entrés au Conseil d'Etat par piston, protection servilité, complaisance. Ils auraient pu tout aussi bien être adoubés dans une confrérie quelconque ou une mafia de financiers véreux. Il a suffi qu'ils émettent, sur un déguisement de femme, un simple avis, qui n'a pas plus de valeur qu'une opinion de Radio Trottoir, pour qu'ils soient honorés dans les media du titre de « Sages » : c'est que leur avis contredit celui d'un grand nombre d'élus du peuple français. Désormais, ils sont les Sages du Conseil d'Etat, comme il y avait déjà les (neuf, en fait onze) « Sages » du Conseil constitutionnel. Charasse est un Sage, comme Solon ou Thalès. Barrot aussi. Chirac aussi. Giscard aussi. Debré aussi. Joxe, celui qui parle arabe, aussi, etc. Ce sont nos nouveaux Salomon. On a les Sages qu'on peut. La France ne peut donc plus grand-chose.
L'emploi de l'adjectif sage (qui continue le latin sapidus, « qui a du goût, de la saveur » : savoir, étymologiquement, c'est « avoir de la saveur ») comme nom est très ancien. Il est attesté au tout début du XIIe siècle, pour désigner d'abord « celui qui a sa raison, son bon sens », puis « celui qui a une connaissance juste des choses et qui est le représentant de la sagesse », ensuite « ceux qui se sont distingués chez les Anciens Grecs par leur connaissance de la philosophie et de la science », enfin, chez Montaigne, « celui qui, par un art de vivre, se met à l'abri de ce qui tourmente les autres hommes ». Aucun de ces emplois ne justifie que les fonctionnaires du Conseil d'Etat, fussent-ils « hauts » (« hauts » dans la hiérarchie, pas nécessairement par leur jugement) soient baptisés Sages, en plus avec une S majuscule, la majuscule étant la révérence qui leur est prodiguée dans les media. Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie française, comme chez Littré (Dictionnaire de la lange française, 1863-77 : « celui qui est sage »), la définition est des plus sommaires : « sage se prend aussi substantivement » (le sage est maître de ses passions, ne s'enorgueillit point dans la prospérité, etc. 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), en dépit de la variante : « sage s'emploie aussi comme substantif masculin » (1832-35, 1879). Il faut attendre la huitième édition (1932-35) pour lire une définition qui explicite le sens : « sage s'emploie aussi comme nom masculin pour désigner celui qui est prudent, circonspect, judicieux ». Dans ces emplois, le nom ne prend pas la majuscule, à la différence de deux autres emplois comme nom propre. Alors, sage s'écrit Sage. Ces deux emplois sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, par Littré (op. cit.), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Citons le DAF (1762) : « On appelle Salomon Le Sage, pour marquer qu'il a mérité le nom de sage par excellence » et « Sage est aussi un nom qu'on donne à ceux qui se sont distingués autrefois par une profonde connaissance de la morale ou des sciences » (les sept Sages de la Grèce sont Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pistacus, Périandre et Cléobule). Une proposition du type « les Sages de la France sont » (suivent les noms des dizaines de milliers de membres du Conseil d'Etat, depuis sa création ; Théodule, Machin, Truc, Bidule, Dupond, Dupont, etc. etc. etc.) relèverait de la pure bouffonnerie. Les media (Allah yebarek fikom) n'en sont pas loin.
Heureusement, les anciens dictionnaires contiennent quelques pépites qui éclairent a posteriori le baptême médiatique en sagesse des membres du Conseil d'Etat et celui, plus ancien, des membres du Conseil constitutionnel. C'est d'abord dans les quatrième et cinquième éditions cet emploi, qui disparaît des éditions suivantes : « les cabalistes et les alchimistes ont conservé ce mot. Ils donnent le nom de Sages à ceux qui ont fait de grands progrès dans leur art ». Les Sages du Conseil d'Etat tiendraient-ils des anciens alchimistes qui avaient découvert le moyen de transformer le plomb en or et qui guindaient leur bêtise au sommet du savoir ? Dans quelques exemples qui illustrent l'emploi du nom sage (« Où trouver un vrai sage ? Un vrai Chrétien est le seul vrai sage »), Féraud (op. cit.) cite celui-ci : « Les Sages, nos Sages, les Sages modernes », et il ajoute, entre parenthèses : « (souvent ironique) ». Les media, quand ils baptisent Sages des fonctionnaires, ne font pas d'ironie. Arouet le Jeune, quand il cite les media, ne fait que de l'ironie.
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01 avril 2010
Codifier
Ce verbe, dérivé du nom code, exprime l'essence de la modernité. Il n'est pas le seul. D'autres mots, tels norme, cadre, normatif, format, élément, normaliser, filière, etc. réfèrent à la même grande entreprise, très égalitaire et même égalitariste, de dressage, rabotage, formatage, nivelage, lissage, clonage des mœurs, des singularités, des particularités, des individus. Tous égaux, tous pareils, tous le même.
C'est Michelet, un des chantres du rabotage niveleur, qui fabrique ce mot en 1831 pour l'employer dans un ouvrage au titre éloquent : Introduction à l'histoire universelle. La modernité fait dans la réduction : réduire (les peuples), raccourcir (les têtes), émonder (tout ce qui dépasse). Elle codifie donc. En 1842, le verbe entre dans le Complément de Barré (comprendre le complément à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1832-35) où il est défini ainsi : « (didactique : comprendre « terme savant », en usage dans l'université) réduire des lois en un seul corps ; en former un code », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme didactique, réduire des lois en un seul code ou corps ») et que les académiciens essaient de justifier par la « dispersion » et la « confusion » premières : « (terme didactique) réunir des lois éparses en un corps de législation » (DAF, septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35).
Pour que ce verbe devienne une oriflamme de la modernité, il fallait qu''il ne restât pas confiné dans le vocabulaire du droit et qu'il colonisât de nouvelles terres. C'est ce qui est attesté dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française (1971-94 : « (droit) réunir des lois en un code ; rédiger un code » et « (par extension) organiser quelque chose en système selon des règles cohérentes ») et la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (droit) réunir des lois ou des règlements épars en un corps unique et cohérent ; codifier la législation du travail, les règlements touchant la circulation routière » et « (par extension) mettre en ordre de façon systématique ; codifier les règles typographiques ». C'est, comme (presque) toujours l'emploi de codifier par les sociologues qui a fait basculer ce terme de droit dans le social, le système, l'ordre, la mise en ordre, le règlement, les règles. La définition du Trésor de la langue française, à savoir « réunir des lois en un code », est extraite du Traité de sociologie (1968) et elle est illustrée d'un extrait de l'inévitable Durkheim : « quand un droit coutumier passe à l'état de droit écrit et se codifie, c'est que des questions litigieuses réclament une solution plus définie » (De la Division du travail social, 1893). Les mots de Durkheim, questions litigieuses, réclamer, solution (elle sera finale un demi-siècle plus tard), comme ceux des lexicographes « modernes », système, mis en ordre, règles, cohérent, etc. sont des niches de modernité.
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31 mars 2010
Hommage à Jean Texcier
Jean Texcier (1888-1957) a été journaliste et, à ses heures perdues, peintre et illustrateur. Membre du Parti ouvrier français, puis de la SFIO, c'est un des rares hommes de gauche qui ne se soit pas résigné, par pacifisme ou par conviction, à la collaboration. Aux alentours du 14 juillet 1940, il rédige ce qu'il nomme un « manuel de dignité », qu'il intitule Conseils à l'Occupé. Ce manuel est imprimé, sous la forme d'une brochure, par quelques-uns de ses amis typographes et il est diffusé en août de cette année-là « sous le manteau », c'est-à-dire clandestinement, hors des circuits commerciaux et sans l'aval de la censure. En septembre 1940, il fait imprimer par ses mêmes amis une nouvelle brochure qu'il intitule Notre combat. En janvier 1941, il publie, toujours sous le manteau, deux séries de Propos de l'Occupé ; en avril les Lettres à François ; puis en mai 1941 La France livrée, préface à la brochure Documents. A partir de 1942, il écrit sous le pseudonyme de Boze de nombreux articles dans Libération.
Ces textes de résistance ont été réunis à la Libération dans un recueil publié en 1945 à La Nouvelle Edition sous le titre Ecrit dans la nuit (239 pages). L'ouvrage est dédié « aux morts, aux martyrs et aux survivants de Libération-Nord ». Il n'a pas été réédité.
Quelques Conseils à l'Occupé
2. Ils sont vainqueurs. Sois correct avec eux. Mais ne va pas pour te faire bien voir au devant de leurs désirs. Pas de précipitation. Ils ne t'en sauraient au surplus aucun gré.
3. Si l'un d'eux t'adresse la parole en allemand, fais un signe d'impuissance, et sans remords, poursuis ton chemin.
21. Etale une belle indifférence, mais entretiens secrètement ta colère. Elle pourra servir.
30. Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise.
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30 mars 2010
En guise d'hommage à Taguieff
En hommage à P-A Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, à paraître aux P.U.F., ce texte de 2007
D'Israël, ils font table rase
Tous les Etats du monde sont nés aux forceps. Il n'en est pas un seul qui ne soit pas sorti d'une guerre, d'un conflit meurtrier, de massacres de masse. L'histoire accouche des Etats dans le sang des innocents. Ces monstres n'en sont pas moins légitimes. On peut le regretter et juger que l'Histoire aurait été différente, meilleure, plus morale, « plus bien », si elle avait eu recours à la douceur plutôt qu'à la violence, à la paix plutôt qu'à la guerre, à la transaction plutôt qu'au crime, etc. Ainsi va le monde. Or il est un Etat à qui cette loi commune est reprochée ; il est le seul : c'est Israël. De tous les Etats du monde, le seul dont l'existence soit contestée est Israël. Tous les autres sont légitimes, sauf Israël. Pourtant, de tous les Etats du monde, Israël est le seul dont la création résulte d'un consensus international et qui, en théorie, n'est pas né d'une violence. Certes, en 1948, l'ONU, dont émane la décision, ne regroupait pas tous les pays du monde, mais elle en regroupait suffisamment pour que les décisions qui y étaient prises eussent une validité universelle. Que les voisins d'Israël jugent que cet Etat s'est établi à leurs dépens et qu'ils en souhaitent la destruction peut se comprendre. Mais que des Européens le jugent également et qu'ils souhaitent la fin d'Israël, en termes feutrés ou à demi mots bien sûr, dépasse l'entendement. Il ne viendrait à l'idée de personne de contester la légitimité de la France, sous le prétexte qu'au XVIIe siècle, Louis XIV a annexé l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, etc. Qu'un Etat européen, se fondant sur ces réalités, exige de la France qu'elle revienne à ses frontières de 1600, et c'est une guerre qui se déclare.
Israël n'est pas une exception dans le monde, il est L'EXCEPTION.
De 1894 à 1923, les Turcs ont massacré près de deux millions d'Arméniens, de chrétiens chaldéens, de Grecs. Ni les Français, ni l'Union européenne, ni les autres Etats, ni les organisations internationales, qu'elles soient ONG ou OG, ne demandent aux Turcs de réparer les crimes passés. L'Union européenne est réputée ne pas badiner avec les crimes, les génocides, le racisme, les meurtres de masse, l'épuration ethnique, mais elle est près d'accueillir en son sein la Turquie, nonobstant tout cela. Entre 1920 et 1923, les Turcs ont mené une guerre totale pour empêcher que soit appliqué le traité de Sèvres, qui prévoyait la création d'Etats arménien, kurde, grec dans un territoire dont les Turcs se sont emparés. Il y vivait des Grecs, des chrétiens, des Juifs, des Arméniens, aussi nombreux que les Turcs ; il n'y vit plus que des Turcs, fiers d'eux et de leur histoire. En quelques années, leur pays a été purifié. Il n'est pas exigé d'eux qu'ils appliquent enfin le traité de Sèvres, ni même qu'ils accordent un « droit au retour » aux descendants des populations qu'ils ont chassées. De même il n'est rien exigé des Chinois, ni des Russes, ni de l'Algérie, etc. En 1948, 800000 musulmans ont quitté volontairement ou sous la menace le territoire attribué à Israël. Le seul Etat du monde dont il est exigé qu'il accorde un « droit au retour », universel et général, aux quelque quatre millions de descendants des réfugiés de 1948 est Israël.
Tout faisait ventre chez Rabelais ; tout est à raser chez les gauchistes et autres progressistes. Rien n'échappe à leur ire vengeresse. Après le passé, l'école, la langue française, etc. voilà que la tabula rasa touche Israël. Cette folie nihiliste tient en partie au franco-centrisme, forme que l'ethnocentrisme prend en France et qui consiste à juger une situation, des faits, une histoire, comme si cette situation, ces faits, cette histoire étaient propres à la France ou à l'Europe, et n'avaient pas d'autre source que la France ou l'Europe. Il en va ainsi de l'analyse française des événements, récents ou anciens, du Proche Orient, dans laquelle l'Orient analysé est un Orient imaginaire, fantasmé, de pacotille évidemment, spécifiquement occidental, mais dont le simulacre brandi non seulement empêche de comprendre la situation, mais aussi amène de plus en plus d'essayistes, d'intellectuels, de militants, de commentateurs, à faire d'Israël table rase ou, pour parodier Ionesco, à jouer la pièce absurde « Israël, ou comment s'en débarrasser ».
Deux exemples illustrent cette vision franco-centrée. Il est incontestable que le génocide dont les Allemands se sont rendus coupables à l'encontre des Juifs, entre 1942 et 1945, aussi bien en Allemagne que dans les territoires qu'ils contrôlaient, a hâté en 1947 la décision de l'ONU, mais elle n'en est pas le facteur essentiel. Sinon, la création d'Israël serait contingente. Israël serait un accident en quelque sorte, visant à réparer des crimes sans nom. Les revendications que l'en entend parfois « donner un Etat aux Juifs en Europe ou en Bavière » sont justifiées par cette thèse. Il est vrai encore que les accords signés en 1917 par deux diplomates, anglais, Sykes, et français, Picot, prévoyaient l'établissement d'un foyer national juif dans une partie de l'empire ottoman, dont la SDN a confié la gestion provisoire à la Grande Bretagne, avec le mandat de l'amener à l'indépendance. Le principe de la création d'un foyer national juif n'a pas été octroyé, comme cela se répète souvent, en échange de la contribution massive des financiers juifs du monde entier à l'effort de guerre des alliés, mais ces accords ont eu pour but d'éviter que ne se renouvelle au Proche Orient la tragédie arménienne, dont les minorités de l'ancien empire ottoman auraient pu être les victimes.
La légitimité d'Israël tient à d'autres raisons, qui sont propres à l'histoire du Proche Orient. A la fin du XIXe siècle, l'empire ottoman était à l'agonie. Sous l'ordre artificiel et objectivement inhumain qu'il imposait, bouillonnaient des peuples soumis, réduits au silence et qui n'aspiraient qu'à revivre. Dans l'Europe du Sud-Est, ces peuples ont retrouvé une existence : Grecs, Croates, Serbes, Roumains, Albanais, Bulgares, Macédoniens. Certains ont disparu : les Thraces du Sud. Au Proche-Orient, d'autres peuples soumis, arabes ou non, chrétiens ou musulmans, juifs aussi, attendaient que cet empire se disloque totalement pour exister, se constituer en nations et disposer enfin, après de longs siècles de silence, d'un Etat, libre, souverain et indépendant. Les Egyptiens l'ont fait en 1914, puis en 1923 ; les Libanais en 1920, puis, en 1943, à la fin du mandat français. Il en est allé de même des Saoudiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens. Entre 1920 et 1940, des peuples n'ont pas eu cette chance : les chaldéens d'Irak, les grecs catholiques ou les melkites de Syrie, les kurdes. Ces peuples esclaves, suivant la dénomination de Mme Bat Ye'or, n'ont pas eu d'Etat : ou bien ils ont disparu ou bien ils continuent à vivre sous la férule d'un Etat qui n'est pas le leur. Eux, ils sont deux fois soumis : politiquement en tant que peuples et juridiquement ou religieusement, en tant que chrétiens, à qui la charia est imposée. Le seul peuple qui ait échappé à ce triste sort est le peuple juif.
Les Juifs du Proche-Orient, mais aussi les Kurdes et les minorités chrétiennes, avaient, à la fin du XIXe siècle, autant de légitimité que les Egyptiens, les Syriens, les Irakiens, à revivre enfin en tant que peuple et nation dans un fragment qui aurait pu leur être concédé du territoire de l'empire ottoman. C'est ce à quoi les Juifs aspiraient, plus que les Juifs d'Europe, et c'est ce qu'ils ont obtenu en 1947. Il est un fait généralement passé sous silence : la fondation en 1860 de l'Alliance israélite universelle, qui a ouvert de nombreuses écoles dans les communautés juives du Proche Orient. Le succès de ces écoles atteste qu'elles satisfaisaient un besoin de reconnaissance, une volonté d'existence, une conscience aiguë de l'identité, une aspiration à la connaissance chez les Juifs de cette région du monde : réalités qui ont débouché sur une revendication de souveraineté. Replacé dans le cadre de l'empire ottoman, Israël a autant de légitimité que le Liban, l'Irak, la Syrie, l'Arabie saoudite.
Ce qui est incompréhensible, du point de vue du droit des peuples à se déterminer librement, c'est que, en 1948, des peuples qui avaient joui de ce droit entre 1918 et 1944 l'ont dénié aux Juifs, en même temps qu'ils ont chassé de leur territoire, par la violence ou la menace, comme les Turcs l'ont fait des Arméniens, les Juifs qui y vivaient encore : l'Egypte entre 1948 et 1956, le Maroc à la fin des années 1960, etc. Ces peuples ont refusé aux autres ce qu'ils revendiquaient comme « naturel » pour eux-mêmes. D'une part, il a été refusé aux Juifs de vivre dans les Etats arabes nouvellement constitués ; de l'autre, l'Etat où ils se sont réfugiés ou pouvaient se réfugier a été frappé d'interdit et menacé de destruction. La monstruosité, puisqu'il y en a une, est là. On peut en rendre compte par la haine vouée aux Juifs, qui est un effet de la vieille loi islamique : une terre dite d'islam, parce qu'elle a été conquise par les arabes islamisés au VIIe siècle, doit être éternellement islamique et être régie par des musulmans. Pour cacher cette monstruosité, la rhétorique arabe (qui est aussi devenue celle des gauchistes) a fait d'Israël un Etat colonial sans légitimité au Proche Orient ou une annexe de l'infidélité en terre d'islam ou un surgeon de l'impérialisme occidental dans un territoire arabe. Que des arabes recourent à cette rhétorique spécieuse est de bonne guerre. Le sidérant est que des Français, prétendument progressistes, antiracistes et tout le tintouin, la fassent leur. Que cache ce simulacre ? De la pure imbécillité ou du racisme ? A moins que ce ne soit les deux ?
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