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28 décembre 2010

Peine et double peine

 

 

 

            Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) relèvent à l’article peine, au sens de « sanction » infligée par un tribunal à un individu ayant contrevenu aux lois, les « syntagmes » peine sévère, correctionnelle, criminelle, accessoire, complémentaire, principale, afflictive, infamante, capitale, d’emprisonnement, mort, de travaux forcés, commutation, exécution, prescription d’une peine, remise de peine, durée d'une peine, peine légère, lourde, rigoureuse, juste. Il existe même un juge d’application des peines. Il faut que le « système » judiciaire soit délabré pour que le législateur ait cru bon d’ajouter au juge qui sanctionne un juge qui applique les peines prononcées, comme si l’application de la peine n’allait plus de soi ou qu’elle dût être modulée, atténuée, interrompue par un juge. En revanche, dans ce dictionnaire en seize volumes que l’on présente comme un thesaurus, il n’est pas mentionné de double peine. De toute évidence, c’est un mot de la modernité la plus moderne qui soit, c’est-à-dire un produit de la plus grossière des propagandes.  

Un Français qui commet un crime peut, dans telle ou telle circonstance, être sanctionné d’une peine de prison et d’une déchéance de ses droits civiques. Si un élu du peuple est condamné à deux ans de prison avec sursis ou non, il peut être déclaré inéligible pendant deux ou trois ans ou plus. Tout le monde juge normal qu’un homme politique qui a détourné de l’argent public soit enfermé en prison et qu’à sa sortie, il soit déclaré inéligible. Il n’est plus digne d’être citoyen. Des Français sont donc condamnés pour un même délit ou crime à deux peines. Personne ne conteste le bien fondé de la loi. Même les spécialistes de l’indignation ne s’en indignent pas. Si le condamné est étranger, comme, n’étant pas citoyen, il ne peut pas être déchu de ses droits civiques, il est renvoyé dans son pays, qui a ainsi la chance de bénéficier de ses talents ou de tirer profit, s’il est en voie de développement et manque de cadres, de ce que ce ressortissant a appris en France, pays qui, comme chacun sait, a le meilleur système scolaire du monde. Cet étranger est placé sur le même pied d’égalité qu’un Français, ce qui est conforme aux principes qui régissent la République. Ainsi la loi est la même pour tous. Français ou étrangers, tous sont égaux devant elle.

La déchéance des droits civiques prononcée contre un Français en sus d’une peine de prison n’est pas nommée double peine. Il n’y a donc pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que le terme double peine s’applique aux seuls étrangers criminels. Si ce terme a été inventé, c’est pour criminaliser les innocents ou les victimes : la France, les lois de la République, les Français. Grâce à ce tour de passe-passe, les étrangers criminels passent pour les victimes innocentes d’un système barbare qui condamnerait deux fois un individu, uniquement parce qu’il est étranger.

 

En effet, le mot peine est riche de sens ambigus. Le mot latin poena, emprunté au grec poine, a deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre : un premier sens juridique, poena signifiant « réparation, expiation, punition, châtiment », et, dans le latin de l’empire romain, un sens victimaire de « souffrance, tourment, affliction ». Autrement dit, au sens juridique, s’est ajouté un sens visant à susciter la pitié. Le subjectif vient recouvrir l’objectif. Dans l’histoire de la langue française, le premier sens attesté de peine est le sens subjectif ou victimaire : dans la seconde moitié du Xe siècle, le nom est employé au sens de « souffrances infligées à quelqu’un », puis, au XIe siècle, de « mal que l’on se donne pour atteindre un but » ; et au XVe siècle de « travail, tâche ». Ce n’est qu’au XIIe siècle que se développe le sens objectif de « sanction » : d’abord dans un contexte religieux, ce sont les « souffrances infligées en enfer en châtiment du péché » ; puis dans un cadre judiciaire, c’est la « punition infligée par la justice humaine ». Le sens de « souffrance morale » et de « profonde affliction » est à peu près contemporain du sens judiciaire, de même que celui de « difficulté, souffrances ou obstacles s’opposant à la réalisation de quelque chose ». De fait, ce qui est nommé improprement double peine par les propagandistes du sans (sans papiers, sans frontières, sans domicile, sans devoirs, etc.) n’est qu’une fiction de cyniques. Ce n’est pas seulement une sanction prononcée en vertu de lois démocratiquement adoptées, ce serait aussi un tourment, une affliction, une souffrance infligés à des étrangers par un Etat sadique ou intolérant qui ne serait animé que par la volonté de nuire à autrui.

Ce qui est nommé double peine est le renvoi dans leur propre pays d’étrangers qui ont commis de multiples délits et crimes en France et contre des Français. On ne voit pas en quoi retourner dans son propre pays est un tourment. Viure al païs, hurlaient les gauchistes il y a trente ans. Pour eux, c’était le bonheur suprême. En apparence, ils ne jugent pas que les étrangers soient dignes de connaître ce bonheur. L’Algérie, le Maroc, le Mali, la Turquie, etc. ne sont pas des enfers habités par des monstres ou des sous-hommes. Ce sont de beaux et grands pays, où vivent des hommes et des femmes à la fois dignes et honorables et qui méritent toute notre estime et qui ont besoin, pour se développer, de citoyens instruits et bien formés, comme le sont ceux que l’école de la République a généreusement éduqués. Si retourner en Algérie, quand on est algérien et fier de l’être, est un tourment, une affliction, une peine, alors cela signifie que l’Algérie est un pays inférieur et méprisable habités par des sous-hommes sans valeur. Ce que dissimule l’invention de double peine et son application aux seuls étrangers, c’est le mépris sans bornes pour tous les pays de la terre autres que la France et l’arrogance des franchouillards du « sans » qui croient que leur propre pays est supérieur à tous les autres. Pour eux, c’est Frankreich über alles. De fait, ce qu’introduit dans le droit la suppression de la dite double peine pour les seuls étrangers, alors qu’elle est maintenue pour les Français, c’est le rétablissement de privilèges dont ne jouit qu’une fraction de la population et c’est la réintroduction dans la loi de la discrimination ou de l’inégalité devant la loi, et cela au seul profit d’étrangers ou, comme on voudra, au détriment des Français.

27 décembre 2010

La célébration de la mort

 

 

Récemment, le dénommé Negri, prénommé Toni comme un vulgaire mafieux, ancien maître à "penser" des Brigades rouges italiennes et "réfugié" en France, a lancé un appel aux Barbares, qu'il a exhortés à détruire la civilisation dont la France est le coeur.

Au début de l'année 2002, était organisée, à Beaubourg, sous l'égide du Ministre de la Culture du gouvernement Jospin, une exposition à la gloire de la revue La Révolution surréaliste. ALJ a lu les douze numéros de cette revue, ainsi que ceux de la revue qui l'a continuée : Le Suréalisme au service de la Révolution. 

 

 

L’état de la culture, l’idée que l’on s’en fait, le rôle que l’on entend y faire jouer dans l’Etat, la France elle-même, puisque, d’une certaine façon, la France est une culture, se jugent moins à ce qui y est créé qu’à ce qui y est commémoré. Création et commémoration ne se situent pas sur le même plan. La création relève de la seule responsabilité des individus, pas de l’Etat ni des institutions de la France. Commémorer est de la responsabilité des institutions publiques. Les commémorations, hommages, éloges, expositions nationales, etc. sont décidés par des élus et mis en oeuvre par des fonctionnaires. Chaque année, on pourrait rendre hommage à des dizaines de milliers d’écrivains, de peintres, de penseurs, tant le patrimoine de la France est riche, foisonnant et encore vivant (du moins, nous l’espérons). Il en va des commémorations comme des béatifications ou des canonisations. Des choix sont faits, qui enfoncent des milliers d’écrivains dans un quasi oubli définitif. Seuls quelques bienheureux échappent à la mort. De ce fait, il n’y a pas de commémoration neutre, innocente, blanche : tout choix suppose une prise de position, engage une responsabilité, révèle une vision du monde, implique une certaine idée de la France.

L’idée que nos élites se font de la France est effrayante, surtout si l’on se fonde sur ce qu’elles décident de commémorer. Ainsi, le Centre Pompidou organise une exposition à la gloire de la « Révolution surréaliste ». Les media applaudissent frénétiquement. Télérama y consacre un numéro spécial, tout ça sans examen ni retenue, sur le seul mode du dithyrambe aveugle.

Puisque l’esprit d’examen a déserté les media et que l’esprit critique est devenu le zombie des séances spirites, lisons ce qui est écrit dans La Révolution surréaliste, revue littéraire, dont 12 numéros ont été publiés de 1924 (le n° 1 en décembre 1924) à 1929 (le n° 12 en décembre 1929) et qui s’est transformée dans les années 1930 en Le Surréalisme au service de la révolution (comprendre « au service de la révolution  communiste »). Les n° 1 et 2 ont pour directeurs Pierre Naville et Benjamin Péret. A partir du n° 3, c’est André Breton qui dirige la revue. Elle contient des récits anodins de rêves (dont on se demande en quoi ils sont « révolutionnaires »), des « textes surréalistes » absurdes, sans queue ni tête, des photos floues et mal cadrées, des dessins qui tiennent plus du gribouillis que du dessin, des apologies de la voyance et de toute superstition, dont les « succubes », des faits divers racontant des suicides ou des tentatives de suicide, des « poèmes » dont beaucoup font pouffer de rire les poètes, des « chroniques », dont certaines sont de simples appels au meurtre, des aphorismes dérisoires, du type « l’espace ne conspire plus » ou « la pourpre est à l’aube de l’homme ». Si la Révolution surréaliste n’avait publié que ces textes sans pensée ni style, dignes de rosières, de chaisières ou de grenouilles de bénitier, elle n’aurait pas plus d’importance que le bulletin aléatoire d’un diocèse de France dans les années 1860.

Pourquoi donc des « élus du peuple français » et des fonctionnaires au service de l’Etat ont-ils décidé de rendre hommage à cette revue ? Outre ces textes benêts, la Révolution surréaliste contient des écrits que Naville, Péret, Breton, etc. tenaient pour des « brûlots », parce que les auteurs appellent au meurtre massif de populations innocentes, qu’ils diffusent dans chaque ligne la haine de soi et la détestation universelle du genre humain, qu’ils souhaitent ouvertement la disparition de la France et de « l’Occident », qu’ils incitent à la guerre civile et à la terreur, qu’ils préfèrent la barbarie à la civilisation. Aujourd’hui non seulement les cendres de ces brûlots sont froides, mais encore réfrigérantes, glaciales, glaçantes. Seuls des gauchistes convaincus de l’inutilité de la France peuvent songer à rendre hommage à ce qui a été écrit entre 1924 et 1929 et dont, si nous étions des Allemands convaincus de la supériorité de la démocratie sur la tyrannie, nous aurions éternellement honte.

La couverture du n° 2 illustre cela. On voit, planté dans un champ, un épouvantail fait de deux bâtons croisés, un manteau en loques enfilé sur la croix, un vieux chapeau fiché au sommet. Le titre en est « Art français début du XXe siècle ». La couverture du n° 6 a pour titre « La France ». Sur un fond noir, elle représente des draps blancs sous lesquels se cachent ou évoluent des fantômes. C’est une façon de dire que notre pays n’a plus d’existence. Une enquête intitulée « le suicide est-il une solution ? » diffuse une « morale » de désespérés. On se réjouit du suicide des humbles, des anonymes, mais on se garde, bien entendu, de passer à l’acte. Le suicide n’est bon que pour les autres. Dans les prises de position du type « Ouvrez les prisons Licenciez l’armée », on justifie les meurtres : « ne redoutons pas d’avouer que nous attendons, que nous appelons la catastrophe » ; « il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Nous ne serons pas les complices des geôliers » ; « la liberté maintenant se nomme la Révolution perpétuelle » ;  « Il n’y a pas de crimes de droit commun ». Une « Lettre aux médecins chefs des asiles de fous » occulte les souffrances effrayantes de la folie pour ne célébrer que le « caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous » et transformer « les fous » en « victimes individuelles de la dictature sociale ». Une « Lettre aux recteurs des universités européennes » en appelle à la mort des savoirs.  « Vous êtes la plaie d’un monde, messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité ». En regard d’une « adresse » injurieuse « au Pape » est disposée une « adresse » élogieuse « au Dalaï-lama ».

De certains textes émanent des remugles nauséabonds. Dans « Un pamphlet contre Jérusalem », Desnos écrit : « Parmi les races d’Orient, la race juive semble avoir reçu mission spéciale. Déléguée chez les ennemis, ne sont-ils pas, consciemment ou non, les serviteurs de l’esprit primitif. Race étrange. C’est un de ses individus que la chrétienté adore, crucifiés par ses compatriotes »... Ou encore : « Il faut que les Israélites restent en exil tant que la cause occidentale ne sera pas perdue, tant que ne sera pas écrasé cet esprit latin, grec, anglo-saxon, allemand, qui est la plus terrible menace contre l’esprit ». Dans un autre texte faisant l’apologie de « la révolution, c’est-à-dire la terreur », le même Desnos rêve de procéder ou de faire procéder à « l’épuration méthodique de la population » par l’élimination de catégories sociales entières (ce qu’ont réalisé tous les tyrans du sinistre XXe siècle, cette « justice » que Lénine nommait « extermination sociale »), après avoir réduit « le matériel des musées et des bibliothèques, mesure accessoire où le plus radical sera le mieux ». On élimine le plus d’hommes possible et, pour qu’il ne reste plus de traces d’eux, on détruit la mémoire de leur pays. Le génocide réalisé en 1975 par Pol Pot est programmé dès 1925. Aragon est sans doute celui qui exprime le plus clairement les objectifs de La Révolution surréaliste quand, s’adressant aux Français, il s’écrie : « Riez bien. Nous sommes ceux-là qui donneront toujours la main à l’ennemi » et qu’il souhaite « affamer le peuple » pour qu’il se révolte ou encore ceci, qui est devenu notre réalité : « Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique croule de ses buildings blancs... ». Une pétition « La révolution d’abord et toujours ! » résume la logique de guerre civile qui sous-tend l’entreprise : « Nous sommes certainement des Barbares puisqu’une certaine forme de civilisation nous écoeure » ; « Nous sommes la révolte de l’esprit ; nous considérons la Révolution sanglante comme la vengeance inéluctable de l’esprit humilié par vos oeuvres ».

Aujourd’hui, alors qu’ont été dénombrés plus de cent millions d’innocents sacrifiés sur l’autel des « révolutions », qu’elles soient socialistes nationales, communistes, islamiques, etc., commémorer ces appels aux massacres, à la guerre civile, à la mort, c’est justifier les bilans effrayants du XXe siècle. L’hommage rendu à la Bête immonde par les autorités en dit plus long que n’importe quelle analyse savante sur ce qui tient lieu de politique culturelle en France.

 

26 décembre 2010

Le tabou de Noël

 

 

 

            Noël, le mot, pas la chose (encore que…), tend à disparaître, non pas de la langue française (le mot est toujours dans les dictionnaires), mais des usages publics qui en sont faits, surtout de la part des autorités.

La sinistre Education Nationale, sinistre parce qu’elle est l’éducastration de la Nation, a imposé le tabou il y a une vingtaine d’années ou plus, socialistibus regnantibus. Ce qui a toujours été nommé vacances de Noël (par toujours, il faut comprendre depuis l’origine de la langue ou depuis que des écoles sont établies en Gaule romaine) est désigné désormais par « vacances d’hiver », comme si le début d’une saison pouvait justifier des vacances. Il est vrai que Big Mother, la Grosse Bureaucratie Enseignante, nomme aussi vacances de printemps les anciennes vacances de Pâques et vacances d’été, celles qui étaient naguère dites vacances tout simplement et qui ont effectivement lieu en été, alors que, dans les siècles classiques, XVIIe, XVIIIe siècles et une grande partie du XIXe siècle, elles étaient fixées en septembre et en octobre, c’est-à-dire à l’automne.

Le tabou a fini par se généraliser, sous l’influence des innombrables élus locaux, qui sont souvent des fonctionnaires de Big Mother. Il n’est plus aucun maire, député, sénateur, ministre, plus aucun président de Conseils général ou régional, ou de comité des fêtes ou d’office de tourisme ou d’université qui ose souhaiter aux administrés ou aux citoyens un Joyeux Noël ou de joyeuses ou bonnes fêtes de Noël. Ces « élus » se contentent de « joyeuses fêtes », retranchant volontairement, et non par paresse ou économie d’encre, de leurs formules de souhait le mot Noël, comme si ce mot, qui est pourtant bien français, trop français sans doute, faisait tache et qu’il dût ne plus franchir la barrière des lèvres ou celle des doigts et ne plus être prononcé ou écrit nulle part.

            Bien entendu, les imbéciles, qui sont légion, invoquent la laïcité, mais justement la laïcité n’a rien à voir là-dedans. Souhaiter Joyeux Noël à des citoyens, libres, souverains, autonomes, ce n’est en rien confondre l’Eglise et l’Etat, ni même tenter de rétablir ou d’établir (si tant est qu’il l’ait jamais été) le catholicisme comme religion officielle de la France. D’ailleurs, ces scrupules n’empêchent pas ces élus qui ont rayé Noël de leur langue française de souhaiter, le moment venu, et avec une componction de dévots, un bon ramadan ou un joyeux aïd ou un gai mouloud aux musulmans, comme si la laïcité était à géométrie variable et devait être imposée, mais à contretemps et de façon tout arbitraire, aux seuls Français.

            Nos ancêtres ne connaissaient pas ce tabou. Noël était non seulement le « cri de réjouissance » qu’ils poussaient pour saluer « la naissance du Sauveur », mais encore, par extension, le cri qu’ils poussaient « à l’occasion d’un événement qu’il considéraient comme heureux, à la naissance d’un prince, au mariage ou à l’arrivée d’un souverain, etc. » (Littré et DAF). Pour les anciens lexicographes, Noël est la « fête de la nativité de Notre Seigneur » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935 ; Féraud, 1788 : oui, ils osent employer Notre devant Seigneur, bravant les interdits des bien pensants d’aujourd’hui), nativité étant le synonyme noble de naissance, ou la « fête de la nativité de Jésus-Christ » (Littré, 1863-77, et DAF neuvième édition, en cours de publication). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), monument engagé de la lexicographie bureaucratique, CNRS et Educ Nat, sont les premiers (sans doute) à atténuer l’universalité de cette fête, en faisant suivre le nom fête de l’adjectif chrétienne, prédication assez peu pertinente d’un point de vue lexicographique, puisque, dans la seconde moitié du XXe siècle, Noël se transforme en fête des enfants, que leur famille comble de cadeaux et à qui elle passe tous les caprices, cessant de fait d’être une fête spécifiquement religieuse pour devenir une foire du commerce – ce qui explique sans doute, outre le prétexte laïque, que ce moment ne soit plus désigné que par fêtes, étant l’acmé de la festivisation généralisée de la France et du triomphe d’Homo Festivus.  

 

 

21 décembre 2010

L'école n'est pas un service public

 

 

 

            Et revoilà trente ans après Savary, surgie des profondeurs de l’échec et des renonciations à tout, la thèse du « service public d’éducation ». Cette résurrection serait risible, si l’école publique n’en était pas la vraie cible. En écho, les syndicats de la dite « gauche » et leurs satellites parendélèvistes exigent, eux aussi, une école qui soit un « grand service public ». Il est même des crétins qui rêvent de transformer l’université dans laquelle ils exercent en « service public de proximité », comme si elle était un bureau de La Poste.  

            L’école a été instituée pour instruire des élèves et former des citoyens libres. Institution, l’école publique, c’est-à-dire ouverte à tous sans exclusive, n’est pas un service, non plus que le suffrage universel, la justice, l’armée, les droits de l’homme ne sont des services. 

            Elle a été pensée comme une institution entre 1789 et 1880. Alors, ce que l’on appelle aujourd’hui services publics n’existait pas. Il n’y avait ni SNCF, ni EDF, ni France-télécoms, lesquels services publics ne peuvent pas servir de modèles à l’école. Les services, même quand ils sont publics, relèvent de l’économie. Des collectivités, des entreprises ou des individus les proposent à des usagers ou à des consommateurs. Aucun service n’est gratuit, fût-il ou non public. Consommateurs et usagers paient le service qui leur est fourni. L’école de la République est gratuite. Ce n’est pas une activité de service, ni une activité marchande. Elle relève de la politique, et non de l’économie. La loi n’oblige personne à prendre le train, ni à s’abonner au téléphone. Un consommateur peut préférer s’éclairer à la bougie ou à la lampe à pétrole plutôt qu’à l’électricité, et de ce fait, refuser le service que lui offre l’EDF. Inversement, la loi interdit aux services publics d’établir des discriminations entre les usagers. Chacun peut prendre le train, quel que soit son âge. Il suffit d’acheter un billet. Même un enfant de trois ans peut faire acheminer une lettre par la Poste, à condition que celle-ci soit affranchie. A l’opposé, l’école, qui n’est pas un service, est à la fois obligatoire et discriminatoire. Aucun enfant n’échappe à l’école ou à  l’instruction. C’est une contrainte qui s’impose à tous et qui a été décidée par le peuple souverain. L’école discrimine. Elle n’est obligatoire que pour les enfants âgés de cinq à seize ans. En-deçà et au-delà, l’obligation scolaire est abolie.

            Réduire l’école (et toute institution) au rang d’un service n’est pas innocent. Si l’école est un service, elle n’est pas différente des autres activités de service : restauration, assurances, banque, tourisme. Elle devient un gisement de profits, encore inexploité, mais pas pour longtemps. Dès lors, l’institution est pervertie. Y sont introduites des finalités qui y sont étrangères et qui excluent la liberté de l’esprit qui est la seule fin de l’école. Service, l’école est transformée en libre-service, souq, marché ou supermarché. C’est un lieu où se vendent des savoir-faire, des recettes, des diplômes, des options, des modules. Les enfants ne sont plus des élèves : des petits d’hommes que des maîtres aident à s’élever au-dessus d’eux-mêmes et de leur condition. Ils vont au souq choisir des matières à option. Diverses, ils ont le choix, celui d’un consommateur devant les étals qui regorgent de marchandises dans les supermarchés. Puis, ils en sortent, repus, saouls, la tête vide, mais l’estomac plein. Ils seront de bons consommateurs. L’école a pour fin la connaissance. Si elle est un service, elle transforme les élèves en consommateurs ou en usagers. Elle se nie elle-même.

 

20 décembre 2010

laïcisation

 

Laïcité et laïcisation

 

Le nom laïcité est vieux d’à peine plus d’un siècle. Il est quelque peu étonnant qu’un mot aussi récent et désignant un concept politique aussi nouveau ait pu s’acclimater aussi rapidement et connaître de tels succès, à moins que – et c’est l’hypothèse pour laquelle penche ALJ – les innombrables accrocs au principe de laïcité que l’on constate tous les jours, accrocs qui s’élargissent chaque jour au point qu’il ne reste presque plus rien du tissu initial, n’attestent le caractère illusoire et fantasmatique de la laïcité.

Dérivé de l’adjectif laïc, lui-même emprunté au latin laïcus, lequel est emprunté du grec, laïcité est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « une proposition de laïcité » qui lui était soumise. Pierre Larousse l’enregistre dans le tome X, publié en 1873, de son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, dans lequel il le définit sommairement : « caractère de ce qui est laïque, d’une personne laïque », illustrant ce sens des deux exemples suivants, le premier relativement « neutre » : « la laïcité de l’enseignement » (laquelle, faut-il le préciser, n’était pas acquise alors et ne le sera qu’après les lois, dites lois Ferry, de 1881 et 1882, qui rendent laïque, non pas « l’enseignement », mais « l’instruction publique », ce qui n’est pas la même chose, une instruction publique laïque pouvant être dispensée dans des écoles confessionnelles) ; le second, engagé et partial : « il fut un temps où la laïcité était comme un note d’infamie », ce qu’elle est devenue aujourd’hui dans les quartiers « populaires » (comprendre : islamisés) de notre « belle » République une, indivisible, laïque, c’est-à-dire multiple, divisible, islamisée ou islamisable. Dans ce même tome X, Larousse, militant laïque et républicain, très éclairé et même un peu illuminé, relève les mots laïcisme (en 1873, c’est la « doctrine de certains théologiens anglais du XVIe siècle qui attribuaient aux laïques (il aurait fallu écrire laïcs, mais Larousse ne fait pas de différence entre laïc et laïque) le gouvernement de l’Eglise ») et laïque, adjectif et nom auquel il donne le sens de laïc ; et dans le tome XVII (c’est le Supplément 2 du Grand Dictionnaire), publié en 1890 (Larousse est mort depuis plus de quinze ans et les lois Jules Ferry sont appliquées), laïcité, dont le sens ne change pas par rapport à la définition du tome X, est complété par le verbe laïciser (« remplacer un personnel religieux par un personnel laïque ») et le nom laïcisation ou « remplacement d’un personnel religieux par un personnel laïque », les activités dans lesquelles s’effectue la laïcisation étant les écoles communales (pas les collèges jésuites), les hôpitaux, l’Assistance publique). Ce processus est illustré de cet extrait : « on vient de créer un mot nouveau, peu euphonique : laïcisation. Quant à la chose, elle a, selon les cas, des avantages qu’on ne saurait nier (lesquels ? Cela n’est pas dit, et pour cause) ; mais encore faudrait-il appliquer sagement cette laïcisation, et non en user à tort et à travers ». En 1890, la laïcisation n’en est qu’à ses débuts et déjà, elle suscite autant de rejets que d’adhésions. Plus d’un siècle plus tard, les descendants de ces républicains qui ont tout laïcisé pactisent désormais avec les musulmans qui ont entrepris de tout islamiser. La laïcisation parvenue à son terme, c’est l’islamisation qui la continue. On ne remplace plus de personnel religieux par du personnel laïque, on remplace les lois laïques par les lois de l’islam, sans que les autorités de la « république » s’en inquiètent.                      

    Après Larousse, Littré relève laïcité dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, comme Larousse d’ailleurs, se contentant de « caractère laïque », sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’écrit pas caractère laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civil. Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience (mais de laquelle garantie il ne reste pas aujourd’hui grand-chose), assure le libre exercice des cultes (liberté qui en théorie devrait être suspendue en cas de troubles à l’ordre public, mais ne l’est pas quand, lors de l’exercice d’un culte, il est lancé des appels, inscrits dans le Livre Saint, au meurtre, des incitations à la haine et du racisme pur jus – tous facteurs de désordres publics gravissimes) et interdit que l’argent public finance quelque culte que ce soit (sauf quant il s’agit de « mosquées » - pardon d’annexes culturelles de lieux cultuels islamiques) ou rémunère les ministres d’un culte quel qu’il soit (sauf si ces ministres sont des imams, comme c’est le cas à Toulouse et à Avignon).

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la laïcité qui était un principe de droit devient une arme idéologique. Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité caractérise les seuls écoles, hôpitaux, lois, institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un « caractère » et un « principe » et elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est un « caractère » ou un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre ou tenter de le faire à des domaines qui en étaient préservés. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison que ceux-ci n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français » (1972). Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Si un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’idéologie a perverti la laïcité. Ce principe, vague et flou, peut être opposé par les idéologues à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », et il peut disparaître des écoles, des hôpitaux, des institutions publiques, tout laïques qu’ils sont.

Dans le Trésor de la langue française, la laïcité est l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition ou celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est chargée d’intentions militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, de faux enseignants qui sont de vrais inquisiteurs, etc., qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale, humanitaire et vaguement occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes, s’autodétruisant de fait.

 

19 décembre 2010

Chromosome

 

Le mot a à peine plus d’un siècle. Il n’est pas « grec » à proprement parler, bien que les deux éléments qui le composent le soient, mais allemand, du fait de la nationalité de son inventeur, qui était professeur d’Université à la fin du XIXe siècle, à une époque où l’Université allemande était tenue pour un modèle dans de nombreux pays, dont les Etats-Unis, mais aussi, en dépit de la nécessité de la revanche, en France. Il a été fabriqué, à partir du terme grec chromo (« couleur ») et du suffixe some (« corpuscule », de soma « corps ») en 1888 par un anatomiste allemand, Waldeyer, qui a aussi fabriqué le terme de neurone. Il est attesté en français trois ans plus tard, comme cela est établi dans un article de l’Année biologique de 1897, et il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994). La définition se présente ainsi : « (biologie) élément présent dans le noyau des cellules, formé d’acide désoxyribonucléique », ce qui n’est guère explicite. Heureusement, les exemples éclairent la définition et expliquent sans doute l’immense succès de ce terme si neuf : les chromosomes renferment les gènes, support essentiel de l’hérédité ; l’être humain a vingt-trois paires de chromosomes.

La définition du Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus ample : « (biologie) élément du noyau cellulaire, de forme caractéristique et en nombre constant pour une espèce donnée, et considéré comme le support des facteurs héréditaires ». Témoignent du succès de ce terme les emplois variés qui en sont faits et qui l’ont fait sortir du domaine de la biologie : chromosome géant, surnuméraire ; la réduction du nombre des chromosomes ; des mutations de chromosomes ; chromosome sexuel (x, y) ; etc., ainsi que les nombreux adjectifs qui en sont dérivés : chromosomial, chromosomien, chromosomique, chromoclasique, extrachromosomique.

18 décembre 2010

Paradis

 

 

Ce mot, emprunté au latin chrétien, lequel l’a emprunté au grec, lequel l’a emprunté à la langue des Chaldéens, est attesté à partir de la fin du Xe siècle dans deux sens : (Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, 10 vol., 1880-1902) « jardin délicieux où Dieu plaça le premier homme » et « séjour de la béatitude céleste ». Lacurne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à partir de 1769) glose le mot dans ces termes : « jardin où Dieu plaça Adam, dès qu’il l’eut créé » et « lieu où résident les âmes des justes et les anges, jouissant d’un bonheur éternel ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) et les académiciens (1694) le définissent de la même manière, mais plus succinctement : « lieu où sont les bien heureux » et « paradis terrestre, lieu délicieux où Moïse raconte que Dieu avait mis Adam et Eve » (Richelet) ; « jardin délicieux » et « séjour des Bienheureux qui jouissent de la vision de Dieu » (Académie de 1694 à 1798).

Le paradis a subi deux épreuves : celle de la géographie et plus particulièrement de l’exploration de la Terre et celle de l’astronomie ou exploration du Ciel. Les conséquences de ces deux épreuves sont exposées dès la fin du XVIIe siècle par Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) et par les auteurs de L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs). Ce « jardin de délices » était censé se trouver « à l’orient d’Eden en Mésopotamie » : à l’Est d’Eden en somme, comme au cinéma, ou « dans l’Arménie aux sources du Tigre, de l’Euphrate, de l’Araxe et du Phani, que (les savants) croient être les quatre fleuves désignés par Moïse » (L’Encyclopédie). Mais les voyageurs n’ont rien vu de tel en Mésopotamie (l’Irak actuel). De fait, le paradis a été déplacé. La liste des lieux où il a été situé est interminable : « il n’y a presque aucune partie du monde, dit dom Calmet, où l’on ne l’ait été chercher, dans l’Asie, dans l’Afrique, dans l’Europe, dans l’Amérique, sur les bords du Gange, dans les Indes, dans la Chine, dans l’île de Ceylan, dans l’Ethiopie où sont les montagnes de la lune, etc. » (L’Encyclopédie, op. cit.) et même sous le pôle arctique.

Quant au « séjour des anges et des saints qui jouissent de la présence de Dieu » (Furetière) ou « lieu de délices, où les âmes des justes voient Dieu et jouissent d’un bonheur éternel » (L’Encyclopédie) et que l’on situait dans le Ciel, il est devenu source de doutes après les observations de Copernic et de Galilée, comme l’expliquent les encyclopédistes : « Le système de Copernic et de Descartes a non seulement renversé l’ancienne hypothèse de Ptolémée sur l’ordre et sur la structure de ce monde ; mais il a encore mis dans la nécessité de proposer ailleurs un endroit propre à placer le séjour des bienheureux, qu’on nomme vulgairement paradis (…) Car enfin depuis que les cieux sont fluides, que la terre et les planètes roulent dans les airs autour du soleil, et que les étoiles que nous voyons sont autant de soleils qui sont chacune le centre d’un tourbillon, il a fallu que l’empyrée disparût, ou du moins qu’il s’en allât bien loin d’où il était ». De fait, c’est le concept de paradis qui a changé : « ce n’est pas le lieu qui fait le paradis, mais le bonheur dont on jouit par la vue de Dieu, qui étant partout, peut aussi se montrer et faire partout des bienheureux ». La conclusion des encyclopédistes est ferme : « le paradis n’est pas un lieu, mais un changement d’état ».

            La délocalisation du paradis (que les lecteurs pardonnent cette métaphore hardie) n’a pas tué l’idée de paradis, au contraire ; elle favorisé la prolifération des paradis terrestres de substitution – des ersatz donc -, soit, à partir de Thomas More, sous la forme d’utopies, soit sous la forme de grandes théodicées sans Dieu qui se sont réalisées hic et nunc à Moscou, à Cuba, à Berlin (le paradis nazi), à Pékin, à La Havane, au Caire, à Alger, à Bucarest, à Varsovie, etc. Jamais il n’y a eu autant de paradis terrestres qu’au XXe siècle ou, pour dire les choses plus exactement, tout ce qui tombait sous l’emprise communiste devenait ipso facto paradis et, en conséquence, lieu de pèlerinage pour penseurs définitifs, intellectuels critiques, philosophes fumeux, écrivains engagés, artistes au service du peuple, etc. Au Xe siècle, de malheureux paysans analphabètes croyaient dur comme fer à l’existence d’un jardin de délices quelque part dans le monde. Au XXe siècle, cette même croyance un peu crétine a nourri des millions de Bac + 4 ou + 5, de philosophes, de diplômés en histoire ou en sociologie, de docteurs de l’université, etc. et leur a fait pondre des tonnes et des tonnes d’ouvrages, qui, si on devait les lire aujourd’hui, feraient s’esclaffer même les Abyssins, qui sont pourtant réputés sérieux. Tout cela confirme l’aphorisme de Gomez Davila : « l’intelligence n’aspire pas à se libérer, mais à se soumettre ».

            Les mahométans sont moins bêtes ou plus bestiaux, comme on voudra. Ils se font du paradis une idée qu’expriment sans ambages les auteurs de dictionnaires. En un mot, c’est un gigantesque bordel régi par la loi soixante-huitarde « aimez-vous les uns sur les autres ». « Le paradis de Mahomet est un lieu qu’il a feint et imaginé à sa mode, où il fait espérer tous les plaisirs sensuels et brutaux à ceux qui suivront sa loi » (Furetière) ; « les mahométans admettent aussi un paradis, dont toute la félicité ne consiste que dans les voluptés corporelles » (L’Encyclopédie) ; « le paradis de Mahomet » est le « lieu où Mahomet a fait espérer aux sectateurs de sa loi qu’après leur mort ils jouiront de tous les plaisirs des sens » (Académie, 1835) et « paradis de Mahomet, du prophète, d’Allah, lieu de délices promis aux musulmans après leur mort en récompense de leurs mérites, et où ils jouiront de tous les plaisirs des sens » avec « les houris du paradis » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Codicille (à occupation)

 

 

La mosquée qui, chaque vendredi qu'Allah fait, organise l'occupation de la rue Myrha à Paris a pour nom "AL FATH" - écrit en capitales, vertes évidemment, au-dessus de l'entrée. En arabe, al fatah (au sens propre "ouverture") désigne à partir de 635, quand les armées arabes, vindicatives et furieuses, ont envahi tout le Proche Orient, puis l'Afrique du Nord et une partie de l'Europe du Sud, la conquête de très vastes territoires qui s'en est suivie. C'est LE moment glorieux de l'histoire arabe et une catastrophe pour les peuples vivant dans les territoires conquis et soumis par la force à la loi islamique.

Les musulmans disent ce qu'ils font et ils font ce qu'ils disent, mais en arabe seulement. Quand ils s'expriment en français, c'est dans le seul registre de la takya ou du double ou même triple langage. Ecoutons-les en arabe. Pour eux, l'occupation des rues n'est pas l'Occupation que les Français ont subies de 1940 à 1944, mais une fatah, rien d'autre. L'analogie de l'islam avec le national-socialisme obscurcit, sur ce point précis, plus qu'elle n'éclaire. C'est dans l'histoire de l'islam qu'il faut chercher la lumière, pas dans celle de la France, fût-elle tragique.  

Les médias, l'université, l'administration, la télévision, le CNRS, etc. rémunèrent des docteurs, tous très savantasses, qui n'ignorent rien de la fatah, non plus que de l'histoire tragique des peuples vaincus. Pourtant, sur ce point, ces doctes docteurs se terrent dans l'omerta. 

 

 

 

15 décembre 2010

Occupation

 

            Les auteurs de dictionnaires latin-français traduisent le mot occupatio (dont occupation est emprunté) par « action de prendre possession, action de s’emparer, prise de possession », « affaire, embarras, soin, préoccupation ». Ce nom est dérivé du verbe occupare, traduit dans ces mêmes dictionnaires par « s’emparer, prendre possession, se saisir de », « occuper (un espace), tenir, remplir », « occuper (l’esprit), employer (le temps), placer (de l’argent) », « prendre le premier, prévenir, devancer, prendre les devants, prendre l'initiative, faire le premier, dire le premier ».

            C’est dans deux de ces sens latins que, à partir du XIIe siècle, le nom occupation est attesté : « ce à quoi on consacre son activité, son temps » (1175) et « action de s’emparer d’un bien » (1360), comme chez Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1880-1902) : « action d’occuper un lieu, de s’y établir » et « affaire, pratique, emploi qui prend, qui occupe le temps » ou comme chez Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « occupation se dit de l’action de s’emparer, de se saisir de quelques postes avantageux » (« l’occupation des passages, des avenues, des cols de montagnes est une chose très importante à la guerre ») et « il signifie plus ordinaire ce à quoi on s’applique, à quoi on passe, on emploie son temps » (« La plupart des hommes n’ont d’autre occupation que le jeu, le divertissement ; un homme qui s’applique à l’étude ne manque jamais d’occupation ; ce commis a tant d’occupation qu’il n’a pas le loisir de se moucher »). A l’opposé de Furetière, les académiciens ne relèvent qu’un seul sens, non pas le sens militaire, mais le sens civil et paisible : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798). Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1835, qu’ils y ajoutent le sens militaire, glosé ainsi : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement » et illustré, entre autres emplois, par celui-ci : « armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

            Le la est donné, occupation est un terme de droit (c’est l’action de s’emparer d’un lieu illégalement), mais aussi un terme de guerre. Les lexicographes postérieurs le confirment, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1. Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien (exemple : « l’occupation a précédé la propriété »). 2. Terme de guerre. Action de se rendre maître d’un pays, d’une place. Armée d’occupation, armée destinée à contenir un pays vaincu. On nomme aussi armée d’occupation, celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ») ; les académiciens (1932-35 : « Action d’occuper militairement un pays, une région » (armée d’occupation) » ; « il désigne aussi l’action de s’établir, de se saisir de » (l’occupation a précédé la propriété) ; le Trésor de la langue française (1971-94 : « Action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) ; résultat de cette action ; action d’occuper (un lieu, un espace) sans autorisation ou par la force ; résultat de cette action » et « dans un contexte militaire, action pour un État belligérant vainqueur d’installer une force armée, souvent une administration sur le territoire d’un État vaincu ; résultat de cette action ; temps que dure cet état de fait ») ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « action d’occuper un lieu, de s’y installer » et « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement », les académiciens et les lexicographes du TLF distinguant avec soin et par l’orthographe l’occupation (avec un o minuscule) dans ce dernier sens (à savoir « action de s’emparer, de se rendre maître d’une ville, d’un territoire, d’un pays, d’en prendre possession militairement ») de l’Occupation, avec un O majuscule, à savoir « la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée ».

            Les rues qui sont barrées et interdites à toute circulation chaque vendredi à midi dans certaines villes de France, comme cela est de règle en Egypte, en Algérie, au Maroc, etc. en dépit des mosquées construites à la pelle dans ces pays, sont bien au sens propre de ce terme, mais dans le premier sens, juridique, et non pas militaire, une occupation illégale de lieux publics, à savoir une « action d’occuper (un lieu, un espace, une surface) sans autorisation ou par la force » et le « résultat de cette action ». La difficulté n’est pas là, on l’a bien compris, mais dans le saut du premier sens juridique au second, lequel est militaire : terme de droit ou terme de guerre ? Tout dépend de l’analyse qui est faite de l’islam. Est-ce une simple religion ou une religion simple, pour ne pas dire simpliste ? Ou bien une idéologie politico-juridique, totalitaire, haineuse, raciste, qui se répand dans le monde par le djihad, lequel peut être ouvert et violent ou caché et s’attaquant d’abord à des symboles avant de s’en prendre aux personnes ? De toute évidence, les journaleux, les associateux, les politiciens ne sont pas en mesure de trancher.

 

13 décembre 2010

Caillasser, caillasseur, caillassage

 

 

            Aucun de ces trois mots n’est enregistré dans les grands dictionnaires : Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et en cours de publication), Trésor de la langue française (1971-94) ; seul y figure caillasse. Comme caillasser, caillasseur et caillassage sont d’un emploi courant, leur présence massive et entêtante dans la NLF des media et de leur âme damnée, les sciences du social, soulève une difficulté.

            Caillasse est un mot récent, formé du suffixe asse qui a été substitué à la terminaison ou de caillou. Attesté en 1846, il est vieux d’à peine un siècle et demi, ce qui est fort jeune pour un mot. C’est un terme de géologie : « Couche fragile dans une carrière ; marne caillouteuse », écrit Littré ; « Couche de marne caillouteuse que l’on trouve dans les carrières de pierres » (Académie, 1932-35) ; « Formation de calcaire grossier mêlé de marne, d’argile ou de sable » (Académie, en cours) ; « Bancs discontinus de calcaire grossier des environs de Paris, intercalés dans les marnes du Lutétien supérieur » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ce n’est que dans ce dernier dictionnaire qu’est relevé un autre sens que celui de la géologie, sens que l’on pourrait rapporter aux travaux publics : « Pierre concassée pour l’empierrement des chaussées » (TLF, op. cit.) et « (Collectif) pierres concassées employées pour l’empierrement des chemins » (DAF, neuvième édition), édition dans laquelle est relevé aussi ce sens : « Gros cailloux, pierraille » (exemple : se tordre les pieds dans la caillasse).

            Caillasser, qui est dérivé de caillasse, devrait avoir pour sens « empierrer un chemin avec des pierres concassées » ou, dans quelques emplois très modernes, « marcher difficilement dans de gros cailloux » ; le caillassage devrait être l’empierrement des chemins et les caillasseurs ceux qui empierrent les chemins. Or, chacun sait qu’il n’en est rien et que ce qui devrait être n’est pas. C’est que la NLF est aussi la propriété privée et bien close des faiseurs d’euphémismes et autres policiers de la pensée, bref de tous ces puissants qui refusent que les faits les plus déplaisants soient nommés de termes justes et adéquats, afin que, justement, grâce à cette mal-nomination, personne ne prenne connaissance de ces faits. Ce qui est dit avec des mots impropres est vite oublié ou n’est même pas perçu. Ces faits déplaisants se résument en un mot : lapidation. Celle-ci est la forme supérieure et évoluée de la justice en terre d’islam, que cette justice soit d’institution, ou qu’elle soit l’expression de la colère des masses islamiques, lesquelles attaquent à coups de pierres ceux ou celles qui ne se plient pas aux lois de l’islam. Ainsi des « jeunes » - comprendre des musulmans – constituent régulièrement des réserves de grosses pierres dans tel ou tel endroit de « leur » cité, pour, le moment venu, apprendre aux infidèles ou autres mécréants – comprendre les pompiers ou les policiers – ce qu’est la loi de l’islam. Lapider, lapidation, lapidateurs étant des mots tabous, ils ne doivent jamais franchir la barrière des lèvres, mais leur interdiction laisse le champ libre à caillasser, caillassage, caillasseurs, qui trouvent là, en leur qualité d’euphémismes, de quoi faire une belle carrière. Le tour est joué : il n’y a de lapidation qu’en Iran ou en Arabie. Surtout pas en France, où les victimes des lapidateurs attendent en vain que se constitue pour les défendre un comité anti-lapidation.

 

 

 

12 décembre 2010

Emigrer et immigrer

 

 

L’immigration, disent les sciencieux du social, qui tous pensent très bien et même mieux que très bien, est consubstantielle de la France. Ah bon ! La France existe depuis quinze siècles ; l’immigration a à peine un siècle. Si elle est consubstantielle de la France, c’est que le temps des sciences sociales est celui des ères géologiques, dont l’unité est le million ou la dizaine de millions d’années. De toute façon, il y a un million d’années, la France n’existait pas et rien n'en était donc consubstantiel.

La consultation des dictionnaires, comme cela a été montré à propos d’immigration, confirme que l’immigration n’est pas consubstantielle de la France, ce qui n’est pas bien difficile à démontrer, évidemment, le contraire étant plus facile encore à démontrer, puisqu’il suffit de l’énoncer sans le moindre début d’esquisse de preuve pour qu’il soit définitivement établi dans le cerveau malade des ressentimentaineux. Emigrer est attesté à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, Turgot l’emploie au sens de « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre », tandis que le participe présent émigrant, attesté comme nom en 1770, désigne en 1791 ceux qui quittaient la France alors, de peur de se faire couper en deux, comme émigré, attesté comme nom la même année. Le nom est emprunté du latin emigrare, qui ne se rapporte pas au changement de pays, mais au changement de « demeure », lequel pouvait se faire dans la même ville ou la même région. Immigrer date à peu près à la même époque : en 1769 sous la forme du nom immigré, puis en 1787 sous celle d’immigrant, tandis qu’immigrer n’est attesté qu’en 1840, alors que la France existe depuis la fin du Ve siècle. Il y a donc entre la France et l’immigration au moins treize siècles d’écart.

Emigrer est enregistré dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française ; immigrer dans la septième édition, près d’un siècle plus tard, en 1879. La définition en est toute sommaire. Emigrer, c’est « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre » (1798, 1835, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94), tandis que, pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « quitter sa patrie pour aller ailleurs, soit résider momentanément, soit s’établir ». Immigrer, c’est « venir dans un pays pour s’y établir » (Barré, 1842 ; Littré, op. cit.) ; « venir dans un pays étranger pour s’y établir » (Académie, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94). Dans les exemples qui illustrent ces définitions, ce sont les Irlandais ou les Polonais qui immigrent, les premiers en Amérique, les seconds dans le nord de la France.

            Dans ces deux concepts, il n’y a rien, aucun sème, aucun germe de sens, aucun fragment sémantique, qui puisse justifier que l’on tienne les immigrés, dits aussi immigrants ou, mieux encore, migrants, pour les messies d’un ordre nouveau ou, si ordre nouveau il doit y avoir, cet ordre nouveau tient plus de l’ordine nuovo fasciste, raciste, totalitaire, etc. que de tout autre utopie, sansfrontiériste, avecculotiste et sans papiériste, et dont le fondement est l’endophobie – la haine sans limites vouée aux autochtones. Bien que émigrer et immigrer soient neutres et ne soient pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien (l’immigration) et le Mal (la non-immigration), ils sont jugés suspects par les sciencieux du sansfrontiérisme, qui y préfèrent migrants, migrants tout court, sans in, ni ex. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin « partir, changer de séjour », auquel ont été ajoutés les préfixes - in (« dans ») et – ex (« hors de »), émigrer et immigrer désignent des actions à la fois inverses et réciproques. Ils impliquent un franchissement de frontières, ce qui est contraire à l’idéologie sanspapiériste.

Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigrés en terre d’islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés immigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, immigrer, ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

11 décembre 2010

Ecrivain mis à l'index

 

 

 

En un demi siècle, Daniel-Rops (1901-1965) a écrit une oeuvre ample, de qualité, qui lui a valu d’être élu à l’Académie française en 1955. Après avoir connu une célébrité relative grâce à un essai, Notre Inquiétude (Perrin, 1926), il exprime son angoisse dans un roman L’Ame obscure (Plon, 1929) et analyse la crise de la civilisation dans Le Monde sans âme (Plon, 1931). Revenu à la foi catholique, il se fait dans Mort, où est ta victoire ? (Plon) le romancier du mal et dans L’Epée de feu (Plon, 1939), il raconte le désarroi de la grande bourgeoisie républicaine et dreyfusarde qui hésite entre le communisme, le surréalisme et le catholicisme. Après la guerre, Daniel-Rops se consacre à l’histoire religieuse, publiant chez Fayard en 1945 et 1946 une Histoire sainte en deux volumes (Le Peuple de la Bible et Jésus en son Temps), puis, toujours chez Fayard, une Histoire de l’Eglise de France en neuf volumes.

Dans cette œuvre, je retiendrai le roman publié en 1939, L’Epée de feu et le volume V de l’Histoire de l’Eglise de France qui porte comme sous-titre Le Grand siècle des âmes.

 

L’Epée de feu (530 pages, écrit d’avril 1934 à février 1939) porte en exergue ce verset de la Genèse (III, 24) : « Il chassa donc l’homme et, à l’Orient du jardin d’Eden, il mit un chérubin, tenant l’épée de feu, pour garder le chemin qui mène à l’arbre de vie ». Ce roman, ne nous le cachons pas, présente beaucoup de défauts : trop long, les analyses psychologiques y sont trop nombreuses, le narrateur se croyant obligé de représenter la vie intérieure de chaque personnage (il y en a une dizaine) à tout moment de la journée. Il fouille les âmes. Bref, L’Epée de feu a vieilli, comme une partie de la littérature romanesque de la première moitié du XXe siècle. On ne lit guère volontiers ces romans-là. Pourtant, les lecteurs qui iront jusqu’au bout seront récompensés de leur patience, car ils liront, malgré les longueurs, d’admirables choses. En effet, L’Epée de feu est le témoignage le plus juste, le plus précis, le plus complet, le plus intelligent, le plus pertinent que l’on puisse lire sur la crise morale et intellectuelle qui a touché la France dans les années 1930 et qui aurait débouché sur sa disparition programmée, sans les hommes et les femmes qui, entre le 17 juin et le 11 novembre 1940, ont refusé cet inéluctable. A qui lit L’Epée de feu en 2010, il apparaît évident a posteriori que la gangrène minait une France à bout de souffle et préparait l’effondrement de juin 1940 et la politique de collaboration imposée en juillet 1940 par des élites épuisées. En effet, Daniel-Rops montre et analyse la crise morale qui touche les élites de la IIIe République,  banquiers, industriels, grands bourgeois (la famille du héros vit dans un hôtel particulier sis rue Vaneau), républicains ratiocineurs, de gauche donc, dreyfusards, qui continuent l’œuvre de Jules Ferry, froids, efficaces, sans âme. C’est ce défaut que Charles Péguy percevait dans la gauche du début du siècle (cf. Notre jeunesse). La crise se manifeste par une inquiétude sans raison, une angoisse profonde : chacun est désorienté, les besoins spirituels sont niés, etc. L’âme de la France se délite. Les familles éclatent. Les épouses insatisfaites et oisives délaissent leur mari avec qui elles s’ennuient à en mourir et quittent leur confort. Les enfants généreux ou idéalistes fuient la vie dorée et dérogent en se faisant travailleurs ou en adhérant, soit au surréalisme nihiliste, soit au communisme, dont ils connaissent dès 1934 la nature policière et criminelle. Comme chez Péguy, les humbles, les pauvres, les petits, les croyants tiennent debout et ne s’abandonnent pas au courant qui conduit la France à l’abîme. 

 

Dans l’Histoire de l’Eglise de France, Daniel-Rops montre que, pendant des siècles, l’histoire de l’Eglise s’est confondue avec l’histoire de la France. Je laisse de côté la dimension de foi religieuse, bien que je sache - et Daniel Rops le fait comprendre de façon lumineuse - qu’un pays ne se ramène pas aux seuls PIB, PNB, taux d’épargne, budget de l’Etat, démographie, mais qu’il est aussi une « idée » et qu’il a ce qu’on peut appeler, faute d’un terme meilleur, une « âme ». L'intérêt de ce Grand Siècle des âmes, admirablement bien écrit (prose claire, aisée, dans la grande tradition française, de Saint Simon à Chateaubriand) est d’analyser comment la France - son âme - s'est forgée et façonnée, et comment elle est devenue ce qu'elle est encore partiellement (et de moins en moins) aujourd'hui. L’action de quelques Saints a été déterminante, dont celle de Vincent de Paul, fils de paysans pauvres des Landes, qui a lui-même conduit les porcs de son père à la glandée et qui, entré dans l’église, a créé des écoles, des petits séminaires et des grands séminaires, participé à la formation intellectuelle et spirituelle de la petite bourgeoisie urbaine (on dirait aujourd’hui les « classes moyennes »), créé des institutions sociales : les dames de la Charité, les Filles de la Charité, les Enfants trouvés. Autrement dit, Vincent a instruit, formé, secouru (les filles de la Charité se sont engagées dans l'aide humanitaire aux forçats, aux soldats blessés au front, aux mendiants, aux malades, aux galériens...). Pour forger à la France une âme, a aussi été déterminante l’action d’écrivains et d’intellectuels mystiques : Bérulle, Grignon de Montfort, Bossuet, Fénelon entre autres, sans parler des Jansénistes ou des Jésuites. Bien entendu, les apparences de la France contemporaine ont changé, mais pas totalement cette âme-là. De nos jours, d'autres hommes, avec les religieux ou les laïcs croyants, se chargent de ces missions. Au XVIIe s, les catholiques ont assumé avec ferveur le destin de la France et lui ont donné sa force, parce qu’ils éprouvaient une foi patriotique dans leur pays. Ayant compris que la France ne s’appartenait pas totalement, ils ont créé les fameuses Missions, afin de diffuser la langue et la culture françaises à l'étranger. Leur France n’est ni moisie ni rassise. Elle prenait en charge le destin du monde. Elle était généreuse, charitable, secourable aux siens et au monde entier et elle apprenait à ses enfants à répondre à la question : à quoi bon vivre sur cette terre, si on ne fait rien pour les autres ?

Outre ce souci du monde, l’âme de la France éternelle a été forgée par le gallicanisme, c’est-à-dire la volonté de l’Eglise de ne plus être dépendante des décisions d’un pouvoir temporel étranger (celui du Pape). Mais cette volonté marque une étape décisive dans soumission de l’Eglise au pouvoir politique, Louis XIV, après 1680, nommant certains évêques, tranchant dans les conflits de dîmes, s’arrogeant les régales, bref soumettant au pouvoir temporel l’institution qui exerçait encore une réelle influence sur les esprits. L’analyse que Daniel-Rops fait du jansénisme est lumineuse. Le jansénisme ne se réduit pas à la querelle entre les partisans de la grâce efficace et ceux de la grâce suffisante, c’est aussi la lutte contre les Jésuites, liés au pape. Après 1680,  les jansénistes ont milité pour l’autonomie des chrétiens de France et, au XVIIIe siècle, en accroissant leur influence dans les Parlements, ils ont été les principaux contestataires du pouvoir absolu de droit divin. Par leur rationalisme critique, ils ont ouvert la voie à d’autres questions, politiques celles-là, et, de la cause de Dieu, ils ont basculé dans la cause de la nation.  

Enfin, dans cet ouvrage, Daniel-Rops expose en termes clairs l’origine de l’Europe géopolitique moderne, qui naît avec le traité de Westphalie (1648). Ce traité a mis fin à l’ancienne chrétienté et fragmenté l’Europe en divers Etats, avec pour conséquences, le développement du sentiment national dans chacun de ces Etats et l’apparition d’une question qui sera récurrente jusqu’en 1960 et au-delà, celle de l’équilibre entre les grandes puissances et de la nécessité de nouer des alliances.  

 

En dépit de ses limites, de ses faiblesses ou de ses manques, Daniel-Rops nous apprend plus de choses sur la France, son être, son âme, son essence, ce qu’elle s’obstine à être malgré le temps qui passe, que les écrivains chéris et honorés de l’intelligentsia, tels Sollers, le chantre de la France moisie, le formaliste Simon, prix Nobel, le prix Goncourt Duras, laquelle, avant de se mettre au service du communisme en 1945, travailla pour la propagande de l’Allemagne nazie, etc. Or, son œuvre, admirable pour quelques-unes des raisons que j’ai indiquées ci-dessus, a sombré dans un oubli total. Son nom ne figure plus dans les pages noms propres de l’édition récente du Petit Larousse Illustré. Ce n’est pas pour des raisons objectives. Daniel-Rops aime sa langue, qu’il manie avec aisance. Il possède un vrai talent, formé par les modèles fournis par les grands écrivains, Chateaubriand, Bossuet, Mauriac. Il a le sens du portrait et une maîtrise parfaite de la narration, avec une prose à la fois souple et nerveuse. S’il est oublié, ce n’est pas seulement parce que, après avoir été incroyant et proche des Surréalistes, il est revenu au catholicisme romain, c’est à cause de l’amour qu’il voue à la France. En effet, depuis un demi siècle, notre mémoire collective est façonnée par la pensée dominante, marxiste et sociologique, eurolâtre et favorable à la disparition de la France soit par haine de la nation, soit par intérêt. Car, comme il existe de nouveaux philosophes, un nouveau roman, une nouvelle cuisine, il existe aussi pour les livres un nouvel enfer, régenté par de nouveaux inquisiteurs à l’âme moisie à la Sollers,  qui exercent le pouvoir effectif dans les domaines du goût, de la sensibilité, des arts, de l’édition, de la culture et qui ont fait de la haine de la France leur fonds de commerce. Ils haïssent plus que tout leurs propres compatriotes, surtout si ces compatriotes sont pauvres ou qu’ils sont le peuple, et tous ceux qui ont fait la France. Restés fidèles au marxisme et à ses variantes - en dépit des catastrophes avérées produites par ces idéologies de mort -, ces nouveaux inquisiteurs qui font notre mémoire littéraire envoient finir dans les chaudrons de l’oubli tous les écrivains qui, à l’instar de ce malheureux Daniel-Rops, se font de la France « une certaine idée ». L’index est rétabli.

 

07 décembre 2010

Lumière des livres 35

 

 

A propos de Michel de Saint Pierre, Les Nouveaux Prêtres, 1964, La Table ronde.

 

 

            A qui s’interroge sur la France, sur ce qu’elle devient peu à peu, mal gré que nous en ayons, à savoir une simple province rabougrie, sans âme, ni visage, honteuse de son passé, se repentant d’avoir été la lumière des nations, désireuse de se fondre le plus vite possible pour s’y dissoudre dans un vaste territoire sans frontières, marchand, multiculturel, bigarré, qui ne soit plus qu’un espace dépourvu d’histoire et où la culture serait réduite au folklore, à qui veut comprendre pourquoi la France a été ainsi bouleversée au point de ne plus ressembler à rien, qui a voulu qu’elle ne soit plus elle-même après mai 1968, je conseille de lire Les nouveaux prêtres de Michel de Saint Pierre, roman qui a été achevé en mai 1964, et publié à l’automne de la même année aux éditions de la Table ronde, à Paris. Ce n’est pas de la grande littérature au sens où, dans ce roman, la précision du document prime sur l’humanité de la fiction et où les idées que l’auteur prête aux personnages sont plus importantes que les personnages eux-mêmes, réduits au statut de « porte-parole » chargés d’exprimer des thèses ou des idéologies opposées. Mais le document témoigne d’une admirable lucidité de la part de Michel de Saint Pierre, qui annonce au tout début des années 1960, alors que De Gaulle semble avoir rendu la France à elle-même, les quarante années noires que connaît notre pays depuis 1968. Il est vrai que cet auteur, injustement oublié aujourd’hui, dont les romans et les essais ont connu un succès d’estime dans les années 1950-60, né en 1916, a vécu « six années de prolétariat » avant de combattre courageusement dans les rangs de la Résistance. C’est un intellectuel qui a partagé les deux expériences fondatrices du monde ouvrier de l’entre-deux guerres et du combat pour la liberté de la France. Rares sont les intellectuels du XXe s. qui peuvent parler en connaissance de cause du peuple de France et de la liberté de la France. A la différence de Michel de Saint Pierre, ils étaient quasiment tous de bons bourgeois, « de gauche » peut-être, mais « gauche caviar » déjà, qui se sont résignés à la collaboration, comme si collaborer était un tropisme naturel dans leur milieu.     

            Comme le titre l’indique, les personnages du roman sont des « nouveaux » prêtres, dont la plupart  sont « progressistes » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes à cette époque), exerçant dans la paroisse Saint Marc d’une ville importante de la banlieue ouvrière et rouge de Paris, nommée ironiquement Villedieu (en fait, elle est la Ville sans Dieu), 80000 habitants, gérée par les communistes et où les chrétiens forment une minorité. Dans ce contexte, les prêtres progressistes, dont quelques PO (prêtres ouvriers), au lieu d’évangéliser leur troupeau et d’annoncer le message d’amour du Christ, se contentent d’abonder dans l’amertume et dans le ressentiment haineux des communistes, répétant le message ouvriériste des syndicats marxistes, message de pure démagogie hostile aux patrons, aux bourgeois, à l’Eglise, à la nation, à la France, au catholicisme, aux malheureux pieds-noirs et favorable à l’URSS, à la « paix » qu’imposait l’URSS dans les pays qu’elle colonisait, aux immigrés, aux « combattants » du tiers monde qui préparaient, selon ces syndicats, un ordre nouveau juste et pur. Bien entendu, les croyants se détournent de cette église et les banlieues ouvrières se muent peu à peu en vaste désert spirituel, où la seule raison d’être des hommes et des femmes est la bouffe, la bagnole, la consommation de sexe, de biens et de pseudo services « publics ».

            Michel de Saint Pierre cite en exergue l’archevêque de Milan, Mgr Montini, le futur Paul VI, qui, en 1956, analysait ainsi la démission des catholiques et leur refus d’assumer l’histoire des différents pays où ils vivent : « Au lieu d’affirmer ses idées en face de celles des autres, on prend celles des autres. On ne convertit pas, on se laisse convertir. Nous avons le phénomène inverse de l’apostolat. On ne conquiert pas, on se rend. La capitulation est voilée par tout un langage, par toute une phraséologie. Les vieux amis qui sont restés sur la voie droite sont regardés comme des réactionnaires, des traîtres. On ne considère comme vrais catholiques que ceux qui sont capables de toutes les faiblesses et de toutes les compromissions ».

            C’est ainsi que la France se vide de sa substance, de ce qu’elle a été pendant des siècles, et que l’histoire qui l’a faite est chassée peu à peu de son territoire. Elle n’est plus qu’un alignement d’HLM ou de sinistres HBM ou « habitations bon marché », de bidonvilles, de caves obscures, d’avenues Karl Marx ou de maisons de la « culture » où la propagande et l’agit-prop tiennent lieu de vie avec la pensée et avec l’esprit. Tout notre sinistre présent est décrit dans ce roman. Après mai 1968, l’inépuisable réservoir de haine de soi qu’étaient les banlieues rouges s’est étendu à presque toute la France, avec l’assentiment et la complicité des nouveaux prêtres.

            Paul Delance, un jeune prêtre, dont le père était ouvrier dans une cimenterie et la mère femme de ménage, qui a été lui-même ouvrier pendant deux ans dans la cimenterie de son père, refuse de collaborer à l’entreprise destructrice que mettent en œuvre les communistes et les nouveaux prêtres. Il résiste. Il s’en tient à la charité, à l’amour du prochain, à la foi, au message de l’Eglise éternelle. Il sait, comme Charles Péguy avant lui, que le message de haine sociale du marxisme n’a pour finalité que de transformer en esclaves les pauvres. Lui, il annonce que le communisme est destiné à périr, que, sous peu, il ne restera rien des croyances mortifères qu’il a répandues en France et que l’Eglise, en se rangeant derrière la bannière de la lutte des classes, risque de sombrer avec ceux qu’elle idolâtre. C’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins ébahis, pétrifiés, silencieux et stupéfaits.

            La lecture de ce document romancé fait comprendre pourquoi les anciennes banlieues rouges, désertées par les usines, ruinées par les délocalisations, fuies par les ouvriers (ceux qui sont restés sont condamnés au chômage, parce que, dans les usines qui subsistent, les machines ont remplacé les hommes), se sont islamisées au cours des trente dernières années et pourquoi, face à la démission de l’Eglise, l’islam a rempli le vide abyssal creusé par les communistes haineux. De ce point de vue, la littérature française, même quand elle de qualité moyenne, a le pouvoir de dire ce qu’est le monde réel et d’assumer le double rôle, qu’elle a hélas abandonné aujourd’hui, de Cassandre et de vigie – c’est-à-dire d’éveilleur des esprits et d’aiguillon à l’action.  

 

05 décembre 2010

Maraude

 

 

 

Ce nom, déverbal du verbe marauder, dérivé de maraud, est différent de la forme féminine de cet adjectif et nom. Maraud, maraude, écrit Furetière (Dictionnaire universel, 1690), sont des « termes injurieux » qui se disent « des gueux, des coquins qui n’ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés ». Le nom féminin maraude, désignant l’action de marauder, comme drague de draguer, décharge de décharger, tchatche de tchatcher, frime de frimer, etc. est attesté en 1679 et il est enregistré par Furetière (op. cit.) : « On appelle à la guerre maraude la petite guerre qui se fait par des soldats qui se dérobent du camp, et qui vont sans ordre et sans chef piller le paysan », Furetière ajoutant, sans doute pour ne pas donner le sentiment qu’il approuve ces actes de « guerre » contre les populations civiles, que « l’on punit les soldats qui vont à la maraude ». Puisque il l'écrit, il faut le croire. Cette définition est reprise dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835 : « Terme de guerre, qui n’est guère en usage que dans cette phrase aller en maraude, ce qui se dit des soldats qui vont en parti sans la permission de leur commandant » (1694) et « Terme de guerre, vol commis par les gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1798) ou « Terme de guerre, vol commis par des gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1835, exemples : Il va en maraude, à la maraude ; la maraude est défendue »). Thomas Corneille, en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) tient aussi maraude pour un « terme de guerre » qui se rapporte à des soldats : « On dit des soldats qu'ils vont à la maraude pour dire qu’ils se dérobent du camp, pour aller à la petite guerre, c’est-à-dire pour aller piller le paysan sans ordre et sans chef, ce qui ne se fait que par des misérables ». C’est dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) que l’on peut lire la définition la plus complète de la maraude, ainsi que la condamnation la plus ferme de l’ancienne habitude prise par des armées de vivre sur le pays où elles cantonnent ou font étape : « (Art militaire – la précision est délicieuse) c’est à la guerre le pillage que les soldats qui sortent du camp sans ordre vont faire dans les villages des environs. La maraude est entièrement préjudiciable dans les armées, elle empêche les paysans des environs du camp d’apporter leurs denrées par la crainte d’être pillés en y allant ; elle fait aussi périr beaucoup de braves soldats qui sont assommés par les paysans. Lorsque les maraudeurs sont pris par le prévôt de l’armée, il les fait pendre sur le champ ». Les encyclopédistes, eux, savent comment s’y prendre pour empêcher la maraude : « On pourrait apporter quelque remède à la maraude, si on chargeait les colonels des désordres de leurs soldats et si on punissait l’officier particulier, quand on trouverait son soldat hors du camp. En établissant cette police, on ne serait pas longtemps à s’apercevoir du changement qu’un tel ordre apporterait dans une armée. Mais de faire pendre simplement un malheureux qui a été pris sur le fait, comme il est d’usage de le faire, c’est un faible remède. Le prévôt n’attrape ordinairement que les sots, cela ne va pas à la source du mal, et c’est ne rien faire d’important pour l’arrêter ».

Pour ce qui est de la France, les impôts grâce auxquels les armées peuvent se nourrir et s’habiller sans avoir besoin de piller les bourgs ou villages voisins ont rendu la maraude caduque, si bien que le terme s’est appliqué à des écoliers qui vont voler des pommes dans le verger des voisins : « il se dit, par extension, en parlant des écoliers qui vont à la picorée ». Ainsi les académiciens (huitième édition, 1932-35) mettent en parallèle les deux emplois : « Larcin commis par des soldats, de fruits, de légumes, de volailles, etc., dans les environs d’un campement ou en s’écartant de l’armée » et « Il se dit, par extension, en parlant de larcins analogues commis dans les jardins et les champs par d’autres personnes que des soldats » (cet écolier a été pris en maraude).

Pourtant, le plus étonnant dans l’extension de ce nom est celui qui s’observe dans la langue humanitaire de tous ceux qui viennent en aide ou cherchent à venir en aide, dès que les grands froids commencent, aux clochards et aux vagabonds – ces malheureux Français, dits SDF, que les innombrables préférences dont ils sont exclus ont jetés dans les rues des villes. Partir en maraude aujourd’hui, quand on milite à la Croix Rouge ou au Secours Catholique ou à l’Armée du Salut, ce n’est pas faire la petite guerre contre des civils, c’est, le soir venu et quand il fait – 5 degrés au-dessous de zéro, parcourir une ville pour venir en aide aux sans abri et leur proposer couvertures, soupe chaude et éventuellement un hébergement.

Ce sens, en fait, n’est que l’extension de l’extension d’un sens de maraude, lequel, à la fin du XIXe siècle, s’est dit des cochers : « Fiacre en maraude, fiacre qui cherche à charger un client en revenant d’une course pour éviter le contrôle de stationnement » et, plus tard, des taxis : « Taxi en maraude, taxi qui circule lentement à vide à la recherche d’un éventuel client » (in TLF, op. cit.). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) citent ces emplois étendus : « Par analogie, être en maraude, rôder en quête d’un profit, d’une occasion favorable. Un fiacre, un taxi en maraude, qui, contrevenant au règlement, circule à vide à la recherche d’un client ». A la différence de ces cochers de fiacre ou de ces conducteurs de taxi, les humanitaires qui, par temps froid, partent en maraude, ne sont à la recherche d’aucun profit – sinon moral ou qui atténuerait leur mauvaise conscience. Ils font cela gratuitement. God bless them, diraient les Anglais.

 

04 décembre 2010

Immigration

 

 

On connaît le petit air de serinette qu’entonnent chaque jour les gros consciencieux du social et autres compagnons de route : la France pays d’immigration, c’est l’immigration qui a fait la France, sans immigration la France ne serait rien, la population de la France est formée d’immigrés depuis vingt ou trente ou cinquante générations, etc. De dénégations identiques, nous fûmes abreuvés jadis. La France pays d’immigration depuis la nuit des temps, ce slogan est de la même farine sale qu’il n’y a pas de camp de concentration en Union soviétique, Chine, Cuba, Corée, etc. ou que dans les chambres à gaz n’ont été tués que des poux, ou qu’islam signifie paix.

Si la France avait été façonnée par l’immigration, alors les mots immigration, immigrer, immigrés auraient été en usage depuis la nuit des temps. Bien entendu, il n’en est rien. Immigration est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), il est formé à partir du verbe latin immigrare sur le modèle du nom émigration, attesté antérieurement (en 1752). Il est enregistré un siècle plus tard dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est défini ainsi : « Action de venir s’établir dans un pays étranger ». Si l’immigration avait été un phénomène de masse alors, les académiciens auraient sans aucun doute illustré cette définition d’un exemple référant à l’installation de peuples entiers ou de fragments de peuples entiers, Africains du Nord, Russes, Noirs d’Afrique, Turcs, Tamouls, etc. dans tel ou tel département français. Bien entendu, il n’en est rien. Et s’il n’en est rien, c’est que le phénomène n’existait pas ou ne touchait que quelques centaines de personnes. L’exemple qui en 1879 illustre l’immigration, c’est « l’immigration des Européens en Amérique », c’est-à-dire en fait leur émigration : « l’immigration des Européens est une des principales causes de l’accroissement de la population en Amérique ».

Le premier lexicographe qui ait enregistré ce mot est Barré, en 1842, dans le Complément (au Dictionnaire de la l’Académie française) : « Établissement d’étrangers dans un pays », définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à toute invasion ou toute colonisation, si bien que, pour éviter ce recouvrement de sens, les académiciens, dans la huitième édition du DAF (1932-35), se contentent d’un prudent « action d’immigrer ». Barré ajoute que c’est « l’opposé d’émigration » et que « le mot a été employé par Destutt de Tracy », célèbre idéologue, mot qu’il a justement inventé en même temps qu’idéologie. Littré ne s’embarrasse pas, il reprend la définition de Barré : « Établissement d’étrangers dans un pays, l’opposé d’émigration » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En revanche, dans les dictionnaires publiés dans le dernier tiers du XXe siècle, comme il fallait s’y attendre, non seulement la définition du mot immigration s’amplifie, de toute évidence en relation avec la croissance du phénomène que le mot désigne, mais encore elle se fait plus précise. Ce n’est pas seulement « l’action de venir s’établir dans un pays étranger » ou « l’établissement d’étrangers dans un pays », c’est « l’action de venir s’installer et travailler dans un pays étranger, définitivement ou pour une longue durée » (TLF, op. cit.). Le phénomène prend une telle ampleur que le mot ne désigne pas seulement une « action » ou un phénomène, mais aussi « par métonymie » l’ensemble des immigrés qui se sont établis dans telle ville ou dans tel pays (TLF) ou, selon les académiciens, « la population immigrée » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994), mais sans que ces emplois soient illustrés d’un exemple éloquent. Car, les auteurs de ces dictionnaires sont très prudents. Ils font référence aux Polonais (l’immigration polonaise dans le Nord de la France), aux Chinois (l’immigration chinoise est regroupée dans ce quartier de la ville), aux Irlandais (l’immigration des Irlandais aux États-Unis), aux provinciaux (« l’immigration provinciale », « l’immigration interne ou régionale »), aux populations sibériennes venues de très loin pour s’établir en Mandchourie ou en Mongolie, à la main d’œuvre ou aux travailleurs de force, mais jamais aux villages ou aux bourgs entiers du Rif ou de l’Atlas ou de la brousse sahélienne ou des plateaux d’Anatolie ou des montagnes kurdes qui viennent s’établir en France, avec femmes, enfants, vieillards, moutons, imams, viande et commerces hallal, mosquées, racisme, voiles, niqabs, etc. etc. etc. De cette immigration-là, les dictionnaires, même ceux qui ont été récemment publiés, même les plus savants, même les plus au fait des sciences du social, ne disent mot : c’est motus et bouche cousue. On s’infibule les lèvres. C’est qu’il ne faut pas que l'air de serinette « France terre d’immigration » soit retourné, tant il est faux, en sa vérité « France terre d’invasion ».

Il est dans le Trésor de la langue française quelques perles, non pas dans les définitions, mais dans les exemples, en particulier cet extrait daté de 1970, d’un dénommé Georges, sans doute l’un des innombrables géographes du PCF, extrait censé donner un peu de réalité à l’expression politique d’immigration, au sens de « lois restreignant et contrôlant l’immigration ». Le voici : « La plupart des grands pays d’immigration (…) pratiquent aujourd’hui (en 1970) une politique restrictive (...) et en tout cas sélective, au bénéfice des immigrants pourvus d’une instruction élevée apportant au pays d’accueil le concours d’une compétence professionnelle. Exceptionnellement, les États industriels de l’Europe occidentale font appel, à titre temporaire plus qu’à titre définitif, à des travailleurs de force pour l’exécution des travaux ingrats ou dangereux qui sont délaissés par leurs nationaux (Nord-Africains...). Toutefois les menaces de récession rendent ces pays très prudents dans leur politique d’immigration ». Tout dans cet extrait est écrit à l’encre rouge de l’idéologie : « politique restrictive » (plus de deux cent mille immigrés par an, sans compter les clandestins), « politique sélective » (la plupart des immigrés sont analphabètes ou quasiment analphabètes et n’ont aucune compétence professionnelle), « les travaux ingrats ou dangereux » sont effectués par des machines ou des robots, la récession et le chômage de masse n’ont pas arrêté l’immigration de masse.

La consultation des anciens dictionnaires est source de lumière pour ce qui est de la réalité, purement fantasmatique, de l’immigration. En revanche, le phénomène devenant massif depuis une trentaine d’années, au point de s’apparenter à ce que la Gaule romanisée a subi du Ve au Xe siècle, il n’a plus qu’une réalité ombreuse, conforme à ce que les bien pensants exigent que l’on en sache.  

 

 

 

 

 

02 décembre 2010

Pitié pour la France

 

 

 

Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera est un écrivain qui, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant  elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant. 

République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.  

La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, ils les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.

Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.

Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours de Lang et des socialos gauchistes, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays. Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou.     

Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi et ils y attribueront un indice très bas. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment, dans tous les domaines de la vie sociale. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition de ce qu’est la France, de son être, de son passé, des significations dont elle est porteuse, et pas seulement un manque de confiance dans son avenir. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

 

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord,  génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. 

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

 

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre,  était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications « détruire la prison », « à bas les murs de l’asile », « fermons les casernes », « ouvrir les écoles », etc.

Ces thèses nourrissent l’art contemporain. Le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune » n’est que la mise en images des thèses de Foucault. Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.  

 

 De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ?

La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

 

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement.

S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France. Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour dire ces mots trash.  

 

 

 

29 novembre 2010

Du syndrome de Stockholm dans les arts et lettres

 

 

A propos de l'Encyclopédie thématique, Les Essentiels, 22 volumes, diffusée par Le Figaro, 2005

 

 

Dans les dix volumes de cette encyclopédie, oeuvre des rédacteurs de l'Universalis, traitant de la culture, des connaissances nouvelles sont exposées. Les arts trouvent enfin une place de choix dans le patrimoine culturel de la France. Le parallèle avec l’Italie, la patrie supposée des arts plastiques, ou avec l’Allemagne, la patrie supposée de la musique, qui jusque-là tournait toujours en faveur de l’Italie ou de l’Allemagne et au détriment de la France, n’a plus de raison d’être. La France est aussi la patrie de la peinture, de la musique, de l’urbanisme, de l’architecture.

En dépit de cela, c’est un savoir d’époque et partial qui est exposé. De nombreux articles sont consacrés aux arts mineurs. Que signifient aujourd’hui Arletty, Lancaster, Dean ? Peu de chose. Ils ont connu le succès, des spectateurs se sont identifiés à eux, ils n’ont pas changé le jeu d’acteurs. Un article est consacré à Bécaud et à d’autres chanteurs, mais aucun à Etienne Dolet. Depuis un demi siècle, il est de bon ton de guinder les « arts mineurs », la bande dessinée, la décoration, la chanson, au même niveau que les plus belles inventions de l’esprit humain. Vingt pages sont consacrées au « jazz ». Que le savoir relatif au jazz soit exposé va de soi. En revanche, rien ne justifie l’ampleur de l’article : vingt pages, soit environ cent mille signes. Seule l’origine ethnique de cette musique explique qu’elle soit ainsi célébrée. Le jazz est la musique des Noirs d’Amérique qui sont ou étaient victimes de discrimination. L’Encyclopédie leur rend hommage, non pas parce que leur musique est inoubliable, mais parce qu’ils sont ou ont été méprisés par l’arrogance yankee. Il suffit de comparer ces vingt pages à la page et demie consacrée à la réforme grégorienne ou à l’articulet sur le plain-chant pour mesurer que la culture dans cette Encyclopédie repose sur des valeurs étrangères à la France universelle.

Pourtant, la surévaluation des « arts mineurs » n’est qu’un minuscule îlot dans l’océan de désinformation, comme en témoigne la complaisance en faveur des intellectuels « engagés ». Ainsi, de Simone de Beauvoir (1908-1986), il est dit qu’elle « a découvert l’engagement politique avec la Résistance des intellectuels ». Résistance est écrit avec un R majuscule, comme Dieu ou Etat ou France. Si résistance intellectuelle il y a eu, elle a été en grande partie imaginaire. C’est de la pure rhétorique hâbleuse. Les intellectuels qui ont résisté se comptent sur les doigts des deux mains : Aron, Jacob, Guéhenno et quelques autres. Surtout pas Madame de Beauvoir qui s’est résignée à l’inéluctable entre 1940 et 1944 et a signé en sa qualité de fonctionnaire l’allégeance à la personne du maréchal Pétain, et qui écrivait qu’elle préférait vivre dans « une France nazifiée » plutôt que dans « une France en guerre ». La suite de l’article est de la même farine. « Son évolution politique est inséparable de celle de Sartre : socialiste ou progressiste jusqu’en 1952, compagne de route des communistes jusqu’en 1956 (et même au-delà), engagée avec passion pour l’indépendance de l’Algérie (en s’alignant sur les positions xénophobes du FLN) et vivement hostile au gaullisme (c’est-à-dire hostile aux résistants de 1940), proche des mouvements gauchistes après 1968 (qui sont plus staliniens que les communistes), elle cautionnera de manière plus spécifique les mouvements féministes à partir de 1970 ». Aucune réserve n’est exprimée. Les faits ne sont soumis à aucun examen critique. C’est tout ce que l’on veut, de l’hagiographie, du mensonge, du mythe, sauf de la connaissance. Trois colonnes et demie (dix mille signes) louent la vie de Paul-Louis Courier (1772-1825), homme peu estimable, dont le seul talent est d’avoir écrit des pamphlets féroces contre tout, dans le style des hurluberlus de Hara-Kiri. A l’opposé, Henri de Lubac qui a été un des premiers résistants de France, en fondant avec les pères jésuites de Lyon Témoignage chrétien, et a écrit une centaine d’ouvrages, dont une analyse lucide du Drame de l’humanisme athée et une somme en cinq volumes traitant de L’Exégèse médiévale, est oublié. A ce géant de la culture, aucun article n’est consacré. En revanche, deux colonnes et demie (à peu près sept mille cinq cents signes) font l’apologie de Deleuze (1925-1995), dont le seul mérite est d’avoir contaminé la philosophie par la déconstruction. Voici un monument de bêtise : « A la figure en arbre de la rationalité (comme si la raison se figurait dans des arbres), Deleuze oppose la figure « en rhizome » des « agencements » d’intensités, travaillant le milieu social et travaillés par lui. Mais, en même temps, les singularités ne valent que dans la mesure de leur extension, de leur action, dans le champ social et la réalité physique tout entière ». La supposée pensée de Deleuze tient peut-être d’une « cosmologie politique » (qui le vérifiera ?), l’article qui lui est consacré tient de l’embaumement narcissique. 

Ce qui est vrai des arts mineurs l’est aussi de la littérature. Cette Encyclopédie manifeste une complaisance aveugle vis-à-vis des écrivains de troisième ordre, dont le seul mérite est d’avoir été sanctifiés par l’intelligentsia, c’est-à-dire par eux-mêmes. Ainsi, l’article consacré à Barthes (1915-1980) s’étend sur dix colonnes. C’est beaucoup pour un professeur qui a hésité entre la grammaire et la littérature, s’est fourvoyé dans la sémiologie, la photographie, le marxisme, le théâtre engagé, la Chine de Mao, le journalisme, la communication, qui n’a été spécialiste de rien, mais qui a touché à tout, qui a commenté de grands auteurs avec une lourde science linguistique, laquelle, les résultats étant nuls, s’est muée en ressentiment. Discret de 1940 à 1944, quand la France gémissait sous la botte fasciste, il a pourfendu le « fascisme français », dans les années 1960, désignant par ces termes les résistants de 1940. Quinze mille signes environ chantent la gloire d’Eluard, 1895-1952, un poète communiste, qui a soutenu l’instauration dans le monde d’un système tyrannique. Comble de l’ironie, le vers le plus célèbre de ce poète est un hymne à la liberté : « (sur mes cahiers d’écolier, etc.), j’écris ton nom, Liberté ». Quel crédit accorderait-on à un nazi qui prétendrait établir partout le respect d’autrui ? Quand cette Encyclopédie a été conçue il y a une vingtaine d’années, le communisme était mort à l’Est, où même ses thuriféraires ne croyaient plus un seul mot des slogans qu’ils étaient contraints d’ânonner, mais il fleurissait à l’Ouest, surtout en France. La faveur dont jouit Eluard n’est que l’effet de la prégnance de cette idéologie dans la France des années 1950-90.

Pourtant, le pire est atteint par la place démesurée accordée à Bourdieu. C’est Bourdieu qui a été chargé de rédiger quatre pages et demie (plus de vingt cinq mille signes) sur l’art et, plus particulièrement, sur « l’économie des biens culturels », pages qui sont un condensé de bouffonnerie sinistre. La thèse est exprimée dès la première phrase. « Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…) ». Le seul à parler de « consommation culturelle » est Bourdieu. Jamais ces mots ne sont définis. Je fais le plein d’essence. Au bout de 800 km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. La lecture n’est pas une ingestion. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, reste à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. L’œuvre lue, regardée, écoutée n’est pas détruite. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où il faut du travail et du capital pour payer le papier, les salaires, louer les salles. Mais les œuvres, en tant que réalités culturelles - « Le Misanthrope » ou « Les Leçons de ténèbres » de Couperin ou « La Joconde » – ne sont pas des biens économiques. « Le Misanthrope » - l’œuvre, pas le livre - ne se vend pas, pas plus les « Leçons de ténèbres » ou que « La Joconde ». Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. N’appartenant à personne, ils sont à la libre disposition de tous. Dire d’œuvres d’art qu’elles sont des « biens », c’est parler pour ne rien dire. Certes, l’économie en question a une « logique spécifique ». Autrement dit, elle n’a rien à voir avec l’économie. Si Bourdieu parle d’économie, c’est qu’il se prend pour Marx. Marchant sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son « Capital ». Pour singer Marx jusqu’au bout des ongles, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, tout ça pour disqualifier la « culture » ou l’art, en les rabaissant à la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

            L’article « intellectuels » va dans le même sens : cinq pages, trente mille signes environ, chantent sans retenue la gloire des intellectuels. Ce mot, on le sait, a été forgé à la fin du XIXe pour désigner ceux qui ont pris le parti de Dreyfus. Or, au moment où celui-ci était injustement accusé de trahison, près de deux cent mille Arméniens étaient égorgés dans l’Empire ottoman. Les intellectuels ont défendu Dreyfus, ils n’ont pas protesté contre le massacre des Arméniens, sous le prétexte que ces martyrs étaient « commerçants ». Pendant tout le XXe siècle, les intellectuels se sont aveuglés par mauvaise foi ou lâcheté, mais l’Encyclopédie du Figaro présente leurs erreurs comme des éclairs d’intelligence. Cet article se termine sur une pleine page à la gloire de Bourdieu, écrite dans une telle enflure que la seule réaction digne d’un Français est un éclat de rire. « Un siècle après l’affaire Dreyfus, c’est encore un intellectuel français, Pierre Bourdieu (1930-2002) qui, toujours à contre-courant (en réalité, il est LE courant dominant), propose une nouvelle figure du « grand intellectuel » (lisons à haute voix ce charabia : « Bourdieu propose une nouvelle figure ») et de l’engagement, au moment où toute pensée critique est identifiée au marxisme et discréditée ». Le problème avec Bourdieu est qu’il n’y a pas de critique dans sa pensée, toute confite en dévotion marxiste, et qu’il n’y a même pas de pensée dans son œuvre, étant toute récitation des dogmes de l’ultra-gauche marxiste léniniste.

Pourtant, il faut lire l’article « djihad » pour toucher le fond. L’article « djihad » est court. Il est signé de Gardet, célèbre pour sa vénération de l’islam. D’abord, il refuse de traduire djihad par « guerre sainte », parce que ce mot signifie « effort ». Dans l’expression consacrée, le « djihad fi sabil Allah » est « l’effort sur le chemin d’Allah ». « Le djihad n’est pas une « guerre sainte » d’exécration et d’extermination, tel le herem biblique ». La « guerre sainte » est la spécialité, non pas des musulmans, mais des Juifs ou des judéo-chrétiens, puisque « extermination » est un mot biblique ! Tout l’effort, pardon le « djihad », de Gardet consiste à multiplier les euphémismes dans le but d’atténuer l’horreur absolue du djihad ou de cacher que le djihad révèle la nature vraie de l’islam. Ainsi, le but du « djihad » est « de propager et / ou de défendre l’islam ». Comme l’islam s’est étendu par la guerre, toute résistance à la conquête est une agression. Si l’on transposait cette théorie à la France, on finirait par dire que les Français qui ont lutté pour libérer leur pays ont agressé les nazis ! « L’obligation du djihad, écrit Gardet, est une obligation religieuse qui ne cesse jamais », puisque, « pour la communauté musulmane », « il s’agit d’élargir toujours plus, jusqu’à la dimension du monde, la superficie des terres où seront reconnus les droits d’Allah et les droits des musulmans prescrits par Allah ». Cela se fait par la prédication ou, si les infidèles sont rétifs, par la guerre. Dans les territoires conquis, les non-croyants doivent « ou se convertir ou être réduits en esclavage » ou être tués. Quant aux chrétiens et aux juifs, ils sont soumis à la « dhimma », c’est-à-dire aux pires discriminations qui aient jamais germé dans une cervelle humaine. Tout cela est dit sur le ton de la componction dévote.

Le « syndrome de Stockholm » est la complaisance, voire la complicité, que des otages, martyrs, prisonniers manifestent pour leurs bourreaux. Une nouvelle fois, ce syndrome a frappé dans l’art, la pensée, les formes, les idées, le symbolique. Depuis un demi-siècle, la « gauche » a fait main basse sur la culture, allant jusqu’à dénier à ses « ennemis de classe » le droit de penser, inventer, commenter. Elle s’est approprié les symboles communs et, autour de ce qui désormais lui appartient, elle a érigé une muraille. C’est à cela que « Le Figaro » souscrit en proposant à ses lecteurs, pour un prix qui n’est pas modique, cette Encyclopédie. Les citoyens lucides savent que toute encyclopédie suppose que les connaissances sont un agrégat de faits tangibles, durables, fixés impartialement. Illusions que tout cela ! Ce qui a été proposé en 2005 comme la connaissance en matière de culture n’a jamais été aussi nettement daté et aussi fortement empreint d’idéologie fossilisée. En bref, il n’y a rien de plus faux que cette croyance dans l’éternité dépassionnée de la connaissance. Or, s’il est aisé de faire main basse sur la culture, il est plus difficile d’entretenir les richesses culturelles, de les faire prospérer, de leur donner sens, de les transmettre. A quoi sert-il de mettre sous séquestre Versailles ou Notre Dame, si c’est pour les transformer en étable ou en grenier ? La « culture » de « gauche » ou selon la « gauche » est morte. Les thèses les plus éculées de l’intelligentsia ont beau être sanctifiées par l’Université et le CNRS ou le Collège de France, elles n’en sont pas moins momifiées.

 

 

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26 novembre 2010

Prolégomènes

 

Ce mot, emprunté d’une forme, dite participe passé, d’un verbe grec qui signifie « déclarer d’avance », est d’une stabilité sémantique et formelle digne d’être notée, car elle est relativement exceptionnelle dans l’histoire de la langue française, où tout est vite chamboulé, tourneboulé, mis sens dessus dessous, et qui a sans doute été favorisée par le fait que le domaine d’emploi en est limité à la philosophie ou à la théologie et à l’enseignement qui en est dispensé. Il a été introduit en français en 1600 par d’Aubigné.

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière le définit ainsi : « Discours ou traités préparatifs qui contiennent les choses dont il faut instruire un lecteur, afin qu’il puisse entendre quelque livre ou quelque science pour en faire bien son profit » (exemple : « la plupart des sciences demandent quelques introductions ou prolégomènes ». Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition est différente, mais sur le plan des seuls mots : « Longue et ample préface qu’on met à la tête d’un livre et qui contient les notions les plus nécessaires à l’intelligence des matières qui y sont traitées » (même définition en 1718, 1740, 1762, 1798, 1835), les académiciens ajoutant qu’il « n’est en usage que dans le dogmatique » (comprendre le vocabulaire de l’école ou que c’est un terme didactique). Il en est de même dans le Dictionnaire des arts et des sciences (1694) de Thomas Corneille : « Terme dogmatique, discours préparatif et fort ample qu’on met au devant d’un traité, pour instruire le lecteur des choses qu’il doit savoir pour tirer de l’utilité de ce qu’il va lire » ; Corneille ajoutant que « ce mot est grec ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le mot se serait dit d’abord de la Bible (« c’est, en parlant de la Bible, une longue et ample préface ») et se serait en ensuite à la philosophie et à la théologie : « Quelques-uns le disent aussi des traités de philosophie, de théologie » (exemples : « Les prolégomènes de la Bible » et « notre professeur n’a encore dicté que les prolégomènes », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne juge pas bon de préciser de quel domaine de connaissance relèvent les prolégomènes, ce qui est une façon d’élargir à tout domaine, ce qui était propre à la théologie ou à la philosophie, de sorte que toute préface ou avant-propos à quelque ouvrage que ce soit peut être dit prolégomènes : « longue et ample préface, avant-propos ».

L’élargissement de ce mot à tout domaine de connaissance rend nécessaire la distinction en germe dans la définition de deux sens : celui de longue préface et celui d’exposé de principes, distinction qu’opèrent les académiciens dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « longue et ample préface qu’on met à la tête d’un livre pour donner les notions nécessaires à l’intelligence des matières qui y sont traitées » et « il se dit aussi de l’exposé des principes dont on ne peut dorénavant faire abstraction en abordant l’étude de telle ou telle science », comme dans l’exemple cité Un des ouvrages de Kant est intitulé : Prolégomènes à toute métaphysique future, ou comme dans le titre d’un ouvrage de Breton : Prolégomènes à un troisième Manifeste (1946) où ce mot a pour sens « longue préface » ou « avant-propos ». C’est aussi la leçon que suivent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) : « longue introduction placée en tête d’un ouvrage, contenant les notions préliminaires nécessaires à sa compréhension » et « ensemble de notions préliminaires nécessaires à l’étude d’une science, d’une question particulière ».

 

25 novembre 2010

Activiste, activisme

 

 

 

Activiste, adjectif et nom, et activisme, tous deux dérivés de l’adjectif actif, sont deux mots récents : le second est attesté en 1906, d’abord en géologie, le premier en 1916. Commençons donc par le plus ancien. L’activisme en géologie est une théorie qui explique l’état actuel des roches par l’activité des molécules chimiques dont elles sont faites. Le mot s’est étendu à la philosophie et à la psychologie, où il désigne « diverses doctrines philosophiques, morales ou spirituelles mettant en relief le rôle primordial de l’action concrète dans la conception de la vérité ou la conduite de la vie » (in Trésor de la langue française, 1971-94) ou une « sorte de pragmatisme donnant la primauté aux exigences de la vie et de l’action » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). De là, le mot a débordé sur la politique : « Attitude de ceux qui préconisent l’action directe et la violence pour faire aboutir leurs revendications et imposer leurs idées » (DAF) et « Doctrine ou méthode d’action d’un mouvement politique ou syndicaliste préconisant l’action directe » (TLF). Quant à activiste, il a pour sens, quand il est adjectif, « relatif à l’activisme philosophique ou politique » et « partisan de l’activisme », quand il est substantif.

Dans la Nouvelle Langue Française (ou nova gallica lingua), activiste est surtout employé comme un euphémisme : l’activisme en philosophie s’est effacé et en politique, ce n’est plus qu’un mauvais souvenir laissé en Belgique par les flamingants. Ceux qui en font un usage immodéré, ce sont les spécialistes de l’Islam et de l’islam quand, plutôt que de désigner par les mots criminels ou tueurs les auteurs d’attentats, leurs complices, leurs inspirateurs, ils les qualifient d’activistes ou les nomment ainsi. En 1916, les Flamands ou « flamingants » militaient pour que leur langue ne soit plus tenue pour un patois sans intérêt. Il n’y a rien de commun entre un individu généreux qui défend une langue méprisée et un autre, plein de haine, qui pose des bombes dans le métro pour faire le plus de morts possible. Ils sont aussi différents l’un de l’autre et incompatibles que l’eau et le feu, ce qui n’empêche pas certains de les désigner du même nom.     

Dans le Trésor de la Langue française, le nom activiste reçoit trois acceptions. C’est ou un partisan de l’action directe ou le propagandiste d’un mouvement politique ou syndical ou un extrémiste, notamment en parlant de membres d’organisations d’extrême droite. Aucun de ces sens n’est propre à l’islam ou aux musulmans. L’abîme qui sépare l’adhésion à une doctrine politique et des crimes de masse, de guerre ou contre l’humanité a beau être profond, cela ne dissuade pas certains islamologues de le franchir allègrement. Ainsi ils inscrivent les crimes commis par les musulmans dans l’histoire de l’Europe. Il semble qu’ils soient animés de la volonté d’en faire des crimes spécifiquement européens ou occidentaux et d’en exonérer ainsi l’islam. Ces faits de langue sont récurrents (cf. born again, martyr, jeunes occidentalisés, islamiste, intégrisme, fondamentalisme), ils ne peuvent pas être dus au hasard. Ces manipulations de sens n’ont pas d’autre but que de faire porter la responsabilité de crimes de masse sur les victimes.

 

23 novembre 2010

Apartheid

 

 

Il n’y a pas d’entrée apartheid dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire en seize volumes et monument de la science lexicographique française, non plus que dans la neuvième édition, en cours de publication (depuis 1994), du Dictionnaire de l’Académie française, et cela, bien que ce mot soit l’un des plus communs qui soient dans les discours modernes, non seulement quand ces discours se rapportent à l’Afrique du Sud, celle d’avant 1991, et celle d’après le démantèlement des lois qui régissaient l’apartheid, mais encore quand il est traité de n’importe quel pays. Selon la horde sociologique et la harde des diversités, il y a de l’apartheid partout en France où il y a des noirs, des musulmans, de l’islam, des arabes, des étrangers.

Le mot est hollandais, langue dans laquelle il a pour sens « système qui sépare les hommes » et qui les fait vivre « à part » les uns des autres. La « racine » est la locution française « à part » : plus exactement la locution empruntée à la langue française et à laquelle a été ajouté le suffixe heid. Cela ne signifie pas que l’apartheid soit français ou qu’il trouve ses racines, comme dirait BHL, dans l’idéologie française. La France n’a rien à voir avec le système que les Hollandais ou leurs descendants (tous protestants, ce qu’il ne faut surtout pas rappeler, les protestants étant par nature le camp du Bien, quoi qu’ils fassent ou aient fait ou pensé) ont établi dans leurs colonies d’Afrique du Sud, là où ils étaient autochtones ou immédiatement autochtones après les Bushmen ou les Hottentots. En Afrique du Sud, les lois d’apartheid avaient beau être inhumaines, elles n’en étaient pas moins rédigées, débattues, votées, appliquées. Ce qui fondait l’apartheid, c’était l’interdiction des mariages mixtes ; la criminalisation des relations sexuelles entre blanc et non blanc ; le classement de la population suivant la race, le Group Areas Act de 1950 assignant aux races des zones d’habitation ; l’obligation pour les noirs âgés de plus de seize ans d’avoir un laissez-passer pour aller dans certains zones ; les toilettes et les fontaines publiques séparées ; les programmes scolaires spécifiques pour les noirs ; l’interdiction du droit de grève aux noirs ; l’interdiction de la résistance passive,  le Native resettlement Act de 1954 chassant les populations noires des zones déclarées blanches ; la légalisation de la discrimination raciale dans le monde du travail ; la loi créant les bantoustans administrés par des non blancs ; la loi retirant la citoyenneté sud-africaine aux noirs relevant de bantoustans ; l’afrikaans obligatoire dans l’enseignement des mathématiques, des sciences sociales, de l’histoire et de la géographie du niveau secondaire; etc. Ce système séparant les hommes en fonction de la race à laquelle ils sont assignés à résidence a été démantelé. Il n’existe plus en Afrique du Sud.

En France, aucune loi de ce type n’est en vigueur, ni n’a jamais été en vigueur. L’idée même que ces lois puissent être conçues fait horreur aux Français. Jamais l’esquisse d’un apartheid n’a existé même dans les territoires coloniaux que possédait la France.

En dépit de cela, il est des savants qui prétendent mordicus que l’apartheid existe en France, que la France pratique la discrimination ethnique et qu'elle est gangrenée par le système d’apartheid qu’elle a mis en place ou qu’elle laisse prospérer sous le masque de « liberté, égalité, fraternité ». C’est ce qui est affirmé dans L’Apartheid scolaire, enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges. Ce livre a été publié en 2005 par une maison de commerce, qui a pour raison sociale les Editions du Seuil et qui est sise à Paris, France, qui fut jadis la ville lumière. Vous allez objecter que les auteurs sont fous ou débiles légers ? Eh bien non, ils sont professeurs, ils enseignent la sociologie à l'Université. Le trio qu’ils forment compte un mâle et deux femelles. Les mots du titre n’ont pas de sens clair. Il semble qu’ils signifient « l’apartheid à l’école » ; en réalité, ils veulent dire qu’a été institué dans les collèges un apartheid de fait et en droit. Comme ces collèges sont publics, cela signifie que les pouvoirs publics, sachant ce qui s’y passe, approuvent que soient séparés les élèves en fonction de leur race : dans tel ou tel collège, les noirs et les arabes ; ailleurs, à l’écart, loin de ces damnés, les blancs. Le trio étaye son accusation sur la démographie. Il a compté dans des collèges les élèves noirs, les élèves arabes, les élèves blancs. Il a dénombré dans les quartiers où ces collèges sont établis les populations noires, arabes, blanches. Les résultats ont été comparés. Il y aurait, en pourcentage, plus d’élèves noirs et arabes dans les collèges qu’il n’y a de noirs et d’arabes dans les quartiers où les collèges sont établis. Peut-être ces élèves en surnombre viennent-ils des quartiers voisins ; à moins que le nombre de noirs et d’arabes ne soit sous-évalué dans ces quartiers, où les clandestins, par définition indénombrables, sont nombreux. Ces hypothèses ne sont même pas examinées. Le trio désigne les coupables à la vindicte raciste : c’est l’école, la France ou la République, qui n’ont même pas droit à la présomption d’innocence, que la loi pourtant garantit à tous, Français ou étrangers. Tous racistes et Allah seul reconnaîtra les siens.

Au moment où cette enquête est publiée, on apprend incidemment que sont inscrits dans ces écoles d’apartheid des dizaines de milliers de clandestins venus de tous les continents et établis en France illégalement. Si un début d’apartheid existait, ces clandestins n’auraient pas été scolarisés. On aimerait savoir combien le trio sociologique a dénombré d’élèves clandestins dans les écoles d’Algérie, du Maroc, d’Arabie saoudite, d’Iran, du Mali, de Côte d’Ivoire, de Corée du Nord, de Cuba, tous pays racistes, dans lesquels notre trio n’a même pas commencé l’ombre d’une enquête pour dénoncer la ségrégation ethnique qui y est la règle. On aimerait savoir dans quels collèges sont inscrits les enfants ou les petits-enfants du trio et quand ce même trio enseignera enfin dans ces collèges maudits, ne serait-ce que pour compenser par sa présence la discrimination ethnique qu’il dénonce.

En latin, enquête se disait inquisition. Le trio a enquêté. La loi interdit à juste titre (car distinguer les hommes en fonction de la couleur de leur peau est du racisme) les recensements ethniques. Notre trio de fonctionnaires n’en a cure : il est au-dessus des lois. Les lois, c’est bon pour les autres – surtout les lois qui répriment le racisme. On est sûr que la HALDE n’enquêtera jamais sur les présupposés racistes de ces dénombrements. Jadis, à l’école primaire, on apprenait que les oignons et les chèvres ne s’additionnaient pas. On y apprenait aussi que soustraire huit oignons à deux chèvres était absurde, sauf si les chèvres mangeaient les oignons. C’est à cette magie arithmétique que recourt le trio. Il lui a fallu 233 pages pour arriver à ce résultat. Il est vrai que ce trio enseigne la sociologie et qu’en sociologie, on peut faire copuler des ânes et du papier pour produire un livre. S’il retournait à l’école primaire, peut-être il y apprendrait quelque chose de sensé qu’il pourrait répéter aux étudiants de son université. Le titre Que faire ? de la conclusion est une citation de Lénine. Les intentions du trio s’y révèlent à livre ouvert. L’apartheid n’est ressuscité que pour alimenter la Révolution. Lénine a utilisé les tueurs, les criminels, les prisonniers de droit commun pour trouer la peau des bourgeois ou des prétendus bourgeois et se maintenir au pouvoir – grâce à quoi il a pu instituer le système le plus criminel qui ait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Lénine appartenait par hérédité à la classe nobiliaire russe, le trio appartient par la bêtise qui lui est consubstantielle à la caste cléricale qui réclame sans cesse aux pauvres, aux travailleurs, aux déshérités de nouvelles dîmes pour payer les enquêtes qui la légitiment. Lénine a rétabli en Russie la tyrannie tsariste d’avant Pierre le Grand. En France, les progressistes sont si imbus d’eux-mêmes qu’ils nous font revenir à l’Ancien Régime.

 

 

21 novembre 2010

Lumière des livres : Michéa

 

 

Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007

 

Jean-Claude Michéa est un admirateur de George Orwell (1903-1950), ce trotskiste qui a milité en vain pour instaurer un socialisme démocratique. C’est tout à son crédit. Il est moins déshonorant d’approfondir la notion de decency chère à Orwell plutôt que de composer des péans à la gloire de Lénine, Staline, Mao, Castro, Boumedienne, etc. comme l’ont fait tant d’intellectuels français. Il semble donc que Michéa se soit éloigné de la grande croyance marxiste léniniste. Ainsi, pour expliquer les origines du libéralisme, il ne met pas en marche la machine déterministe du marxisme, pour lequel l’idéologie, quelle qu’elle soit, et en conséquence le libéralisme, qui en serait une aussi, sont des superstructures produites par les modes et les rapports de production. Le libéralisme est interprété comme une réaction aux horreurs de la guerre civile religieuse qui a déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles, et comme une volonté d’en empêcher tout retour. Il est donc indépendant des modes et rapports de production et même, ce qui serait une hérésie aux yeux des marxistes, s’il en restait, il est antérieur à ces modes et rapports, puisque l’économie de marché est un de ses enfants.

Pourtant, Jean-Claude Michéa reste fidèle aux dogmes du marxisme léninisme trotskisme, etc. Le constat qu’il fait, dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), du désastre dans lequel a sombré le « système éducatif » français, est conforme à la réalité des choses ; mais l’interprétation qu’il en donne tient encore du délire idéologique. Ce n’est pas le capitalisme libéral mondialisé qui a détruit l’instruction publique et exigé que l’école soit transformée en un temple obscurantiste, mais hélas les camarades ou les anciens camarades, qui se nomment Bourdieu, Jospin, Savary, Meyrieu, etc. tous bons léninistes, et non Gates, Arnaud, Willot, Pinault, etc. On a envie de lui crier « encore un effort, camarade » pour que, les œillères ôtées, il regarde enfin le réel. Hélas, tout porte à croire, si on lit attentivement son dernier essai, L’empire du moindre mal, qu’il lui reste des milliers de kilomètres à faire avant de s’affranchir de ses anciennes croyances. En bref, même s’il est tiède ou refroidi, c’est toujours un croyant.

En apparence, la thèse du « moindre mal » ne nie pas la réalité. Il vaut mieux vivre au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne plutôt qu’en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam, en Chine. Les sociétés, dites libérales ou capitalistes, ne sont pas des paradis ; mais au moins, elles ne sont pas l’enfer. Ce suffrage universel qu’est « le vote avec les pieds » l’atteste. S’il était aisé de s’établir en France ou aux Etats-Unis ou au Japon, ces pays seraient littéralement envahis par des masses innombrables de réfugiés économiques. On vit et on respire dans les sociétés actuelles d’Occident ; on mourait et on agonisait sous la coupe des deux socialismes, national (nazisme) et international (communisme) ; on meurt et on agonise encore en Corée du Nord ou à Cuba.

Chassez le naturel, il revient avec le stylo. Le titre L’empire du moindre mal est une parodie de la formule polémique, « l’empire du mal », par laquelle Reagan désignait l’URSS, ce « meilleur des mondes » des grandes fables communistes. Mais alors que l’URSS était effectivement un empire qui écrasait sous ses chars des peuples soumis, les différents pays qui ont opté pour l’économie de marché ne sont pas des empires et l’ensemble hétérogène qu’ils pourraient éventuellement former, mais dans une pure spéculation intellectuelle, n’est pas un empire. A moins que le nom empire ne soit employé pour faire entendre pire, ce qui, dans le discours de l’inconscient, annulerait le sens relativement positif de moindre mal. Le sous-titre porte « essai sur la civilisation libérale ». Alors que le nom essai est juste, civilisation libérale ne l’est pas. Le droit et l’économie de marché ne façonnent pas de civilisation. L’Arabie saoudite est fondée sur le droit (islamique certes, mais c’est du droit) et sur l’économie de marché, mais il serait aberrant de la ranger, comme le Qatar, le Koweït, la Malaisie, l’Indonésie, etc. dans la même aire de civilisation que les Etats-Unis ou la France. D’ailleurs, on peut légitimement douter que la France, l’Allemagne, l’Italie, etc. soient façonnées par des idées libérales. Vu l’importance du secteur public et la lourdeur des prélèvements obligatoires, il n’est pas faux de dire que ces pays tiennent autant du socialisme que du libéralisme.

Les analyses de Michéa sont assises sur de nombreuses inexactitudes. Adam Smith, ce philosophe des Lumières qui a isolé les « causes de la richesse des nations » (Smith écrit nations, et non sociétés ou civilisations), possédait une manufacture d’épingles où il employait dix ouvriers. Selon Michéa, si Adam Smith voyait ce qu’est devenue l’économie de marché, il n’y retrouverait pas le libéralisme dont il a posé les fondements. Rien n’est plus arbitraire que cette affirmation. Le tissu industriel de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Europe de l’ouest (du moins ce qui en reste) est fait de centaines de milliers de petites et moyennes entreprises, qui emploient de cinq à cinquante salariés, et dont les propriétaires ont exactement les mêmes préoccupations ou les mêmes ambitions que l’industriel Adam Smith deux siècles et demi plus tôt. Soit cette autre affirmation : « le monde sans âme du capitalisme contemporain ». Il est plaisant qu’un athée reproche aux capitalistes de ne pas avoir ce dont il nie l’existence. Le système socialiste avait-il une âme ? Le capitalisme, contrairement au socialisme, multiplie les suppléments d’âme. Il y a des besoins à satisfaire ; un marché existe ; les entrepreneurs s’y engouffrent et vendent du tourisme, des voyages dans le tiers monde, du trekking au Népal, des CD à foison, des milliers de films chaque année, des adhésions à des sectes, etc. Le marché étant colossal, le capitalisme est capable de produire de l’âme pour tous les goûts.

 

Il est indéniable que Michéa a rompu avec la logorrhée marxiste, mais la rupture porte sur des points obsolètes, tel le déterminisme mécaniciste, qu’un philosophe ne peut pas ressusciter sans se ridiculiser. En fait, Michéa n’a pas quitté la maison du Seigneur. Ainsi, il traite du libéralisme comme s’il s’agissait du léninisme ou d’une quelconque idéocratie : des thèses premières appliquées à la société, la société façonnée par ces thèses, une longue chaîne de fabrication, et les sociétés actuelles d’Occident sont le produit logique de ces thèses. Michéa expose les fondements du libéralisme (ou de ce qu’il croit être ses fondements), qu’il tient pour une idéologie ayant une forte cohérence (le droit et l’économie, pas de morale ; l’administration des choses, et non le gouvernement des hommes) et qui, comme le marxisme, a façonné des sociétés nouvelles et inédites – en bref, une civilisation -, comme le marxisme, à partir du moment où l’URSS, la Chine, les pays de l’Est, etc. sont passés sous sa coupe, a toujours produit les mêmes effets : des modes et des rapports de production qui n’étaient pas aussi singuliers qu’on l’a cru (en fait, une resucée de l’esclavage), la surveillance de tous par quelques-uns, homo sovieticus, la fin de toutes les libertés, la dignité humaine bafouée. Autrement dit, Michéa transfère à l’étude des sociétés libérales la bonne vieille méthode marxiste avec laquelle les experts ont rendu compte pendant un demi-siècle des sociétés régies par le marxisme. Or, le « libéralisme » n’est pas le pendant du marxisme, il n’est pas non plus l’avers du communisme. Les mettre en parallèle est une ruse rhétorique, spécieuse certes, mais éculée. Comme le disait sans cesse Revel, le libéralisme n’est pas idéologie. C’est un mot apparu au XIXe siècle, près d’un siècle après que les penseurs des Lumières aient énoncé quelques-unes de leurs propositions, qui n’étaient pas dogmatiques, mais pragmatiques, et qui n’étaient pas éternelles ou universelles, mais provisoires et variables. Il existe le communisme et des communistes ; le fascisme et des fascistes ; le socialisme et des socialistes ; le national-socialisme et des nationaux-socialistes. Il n’y a pas de libéralistes ; des libéraux tout simplement. Les libéraux n’ont pas de système. Ils constatent les réalités, ils isolent des faits. Rien ne leur est plus étranger que l’esprit de système. Les marxistes croient au tout, à la totalité, aux grandes organisations suscitées par la pensée. Les libéraux tiennent tout cela pour des billevesées. En fait, Michéa est un intellectuel français typique des années 1950. Il fait tourner la grosse machine à produire des discours, que l’on croit être de la « philosophie », parce que c’est ainsi qu’elle se baptise, et qui n’est fondée que sur des idées réunies artificiellement en un système pour cacher le réel.

 

20 novembre 2010

Cuba

 

 

Les journalistes ont annoncé ce matin que le régime castriste avait décidé, après de longues négociations avec l'Eglise catholique, de libérer les (ou des ?) prisonniers politiques qui croupissent depuis x années dans les geôles et les culs de basse-fosse de Cuba. 

C'est ainsi que les citoyens ont appris qu'il y avait des prisonniers politiques à Cuba, donc des bagnes politiques ou même peut-être des camps de concentration ou de travail forcé. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers sans doute. Combien sont morts dans ce goulag tropical qui mettait en transe Sartre, Beauvoir, Bourdieu, usw ? Des dizaines de milliers sans doute.  

Voilà 50 ans que ce régime emprisonne, torture, réprime, condamne au silence, tue, interdit, enferme, espionne, surveille, etc. - mélange de socialisme national ou de communisme international et de dictature sud-américaine; et les Français n'en savaient rien, en dépit des milliers de vigilants et vigilantes et vigilantissimes (des deux et même trois sexes) des "droits de l'homme" et autres droits, qui bâfrent au grand râtelier des subventions publiques. Ces vigilants vivent aux crochets des contribuables, qu'ils condamnent à ne jamais rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Pis, ils en font même la promotion : que sont les millions de ticheurtes à la gloire du tueur Guevara, sinon l'apologie du crime de masse ? La LDH, la femme Mitterrand, BHL, Sauce raciste, RESF, RUSF, etc. seraient-ils stipendiés par les Cubains, les Chinois, les Coréens du Nord, les Saoudiens, les Algériens, etc. pour qu'ils se taisent sur ce qui se passe dans le monde, hors de France et d'Europe ? Les sans frontiéristes respecteraient-ils une frontière, celle qui protège Castro and brother, Cuba et autres paradis socialo gauchistes, l'Arabie saoudite, l'islam et l'Islam ?

 

 

19 novembre 2010

Circulation

 

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne « l’orbite » ou « le circuit que décrit un astre », circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de « révolution » : « mouvement de ce qui revient à son point de départ ». Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : « mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace », qu’il illustre de deux extraits : « les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain » (Fénelon) et « Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure » (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire », comme dans cet extrait de Comte : « notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle » (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au « mouvement de ce qui circule », puisqu’on « a depuis quelque temps découvert la circulation du sang » ; ou « on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : « en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées », sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : « il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique » (« la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air ») ; « par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc. » ; « au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public ».

            Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : « la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays », « le fait de se mouvoir ; le transport » (« circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route ») ; « droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons » ; « billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer » ; « mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre » (« la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles »), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : « on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées » (1841) ; « on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide » (1840) ; « toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer » (1841) ; « tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation ». C’est aussi « le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public » et « le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos ».

            Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi (« ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique »). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent (« la clameur de la circulation sur la route nationale », Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : « disparaître de la circulation » (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes (« la libre circulation des spécialistes »). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

            En quatre siècles, le nom circulation a « voyagé » - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens « mouvement » et ce qui est en accord avec l’injonction « bougez » ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pas trop aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

16 novembre 2010

Lumière des livres 34 : Zola

 

 

 

Oublions ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir de Zola. Oublions le disciple zélé de Taine qui créait des personnages, uniques par définition, en analysant dans le détail la « race » à laquelle il les assignait, en décrivant exhaustivement le milieu où il les faisait naître et travailler, en racontant par le menu le moment où il les faisait vivre. Oublions le scientiste qui a introduit en littérature les croyances du positivisme, prenant naïvement des préventions pour des propositions scientifiques. Oublions l’admirateur des thèses que le Dr Lucas a exprimées sur « l’hérédité naturelle ». Oublions que, pour cet homme dit de gauche, les hommes sont déterminés par leurs gènes, leur sang ou leurs ancêtres, donc qu’ils ne sont ni libres ni maîtres de leur destin, et que les tares, transmises naturellement de père en fils ou de mère en fille, les emprisonnent. Oublions que les biens pensants n’invoquent le journaliste engagé que pour l’enterrer et qu’ils ne le citent que pour se garder de l’imiter. Oublions le théoricien borné du naturalisme qui réduit l’homme à ses pulsions, à sa physiologie, à sa nature animale ou biologique, etc.

Le vrai Zola, le Zola le plus intéressant, le Zola admirable, n’est pas dans ces images d’Epinal sottes et jaunies ni dans ces vieilleries ni dans ces naïvetés qui prêtent à sourire. Les grands écrivains ont des faiblesses, des marottes, des manies, des obsessions. On ne peut pas réduire l’œuvre de Voltaire aux écrasons l’infâme qui terminaient certaines de ses lettres. Lisons les romans, articles, essais de Zola, sans préjugé, sans prévention, sans oeillères, en toute liberté, 

Ce dont parle Zola, ce qui est au centre de son oeuvre, ce qu’il décrit, raconte, fait exister, c’est la France du Second Empire et celle des commencements de la République, troisième du nom, à savoir les années 1850-1880. On a glosé des Trente glorieuses (1945-1975) au cours desquelles la France a effacé les effets des années noires, 1920-1940, qui ont suivi la Victoire de 1918 et débouché sur la défaite et l’Occupation. On oublie que la France a connu un siècle plus tôt ses Trente glorieuses de 1850 à 1880, que l’on peut muer en Cinquante ou même en Quatre-vingts glorieuses, de 1840 à 1920. Comme entre 1945 et 1975, pendant plus longtemps, plus profondément aussi, la France de la seconde moitié du XIXe siècle s’est transformée. Une croissance forte, un exode rural incessant, un enrichissement rapide, des investissements colossaux, un développement culturel sans précédent l’ont fait passer de la féodalité agonisante à une modernité triomphante. L’instruction publique a été mise en place, la peinture recréée, le moteur à explosion, l’automobile, l’aviation inventés. L’expansion a produit une projection de la France hors de ses frontières. Les trois quarts des missionnaires qui partaient dans le monde instruire, éduquer, former, étaient français.

La littérature des Trente glorieuses de Sauvy, 1945-1975, est triste, dépressive, sombre, désespérée. Elle se complaît dans l’expérimentation et la recherche formelle (Nouveau Roman et théâtre de l’Absurde) ou elle perd son âme dans les récits engagés (id est après avoir collaboré, on continue, toujours plus à l’Est), ou bien, comme dans les récits de Beckett, elle célèbre la prosternation, les borborygmes, la communication impossible : les personnages ne savent pas parler, ne se parlent plus ou, quand ils parlent, ils éructent. Aucun des écrivains de la seconde  moitié du XXe siècle n’a saisi dans son œuvre l’histoire qui se faisait et les transformations qui affectaient en profondeur la France. Pendant les Cinquante glorieuses du XIXe siècle, il en est allé autrement, grâce à Zola. Alors que la France de Flaubert et de Maupassant est rurale ou bourgeoise, stable, fixe, en partie immobile, que celle de Huysmans et des décadents est pâle, blême, blafarde, éthérée, fatiguée, malade, tuberculeuse, la France de Zola est travaillée en profondeur par les forces de l’histoire et du progrès économique, culturel, social. Elle se modernise sous l’effet des industries minières - du charbon surtout (Germinal). Son territoire se rétrécit avec la multiplication des chemins de fer (La Bête humaine) et des machines à vapeur. L’agriculture aussi change, surtout dans les grandes plaines du Bassin parisien (La Terre), de sorte que, chaque nuit, des tonnes de produits de la terre sont apportées dans la capitale pour nourrir une population croissante qui a grand faim (Le Ventre de Paris). Le commerce est touché. L’offre croît pour satisfaire une demande vive et toujours plus forte (Au Bonheur des dames). On construit, on fait du neuf, on aménage, on consomme, on creuse, on perce, on accumule du capital, on veut toujours plus d’énergie, on épargne. Une énergie qui semble inépuisable alimente ces transformations. Zola est l’écrivain de cette énergie, celle que brûlent les machines à vapeur certes, mais aussi celle qui fait vivre les Français. La force qui est en eux et les pousse au bonheur ne se ramène pas aux seules pulsions sexuelles ou physiologiques. Elle est mentale. Grâce à elle, les déshérités et les laissés pour compte, malgré la pauvreté, survivent. Dans tous ses romans, une énergie débordante et foisonnante s’empare des hommes et des femmes (Nana), les a fait aller de l’avant dans le bien comme dans le mal, les pousse à agir pour préserver leur vie ou pour se détruire (L’Assommoir). En bref, le peuple avance, il prend des initiatives, il entreprend, il investit, il travaille. Quand il n’a pas d’argent, il emprunte. Toute la famille se met à la tâche pour produire des biens. Ce peuple travailleur fait l’histoire et comme il se forge un destin, il fait des enfants, de nombreux enfants, qu’il aime.

Surtout, ce en quoi Zola est un grand écrivain, il met toute son énergie créatrice, son énergie d’artiste ou d’écrivain ou de poète, pour représenter l’énergie qui agite la France des Cinquante glorieuses. Aucun romancier ne montre une maîtrise aussi parfaite de la narration. Jamais l’art du récit n’avait atteint ces sommets. Zola mêle la description et la narration. Plus exactement, il fait fusionner narration et description. Il décrit en racontant ou il raconte en décrivant. Il invente une « machine narrative » alimentée par une énergie analogue à celle qui transforme le pays ou qui fait avancer les locomotives. Les rails posés, la machine fait progresser le récit, donne une existence aux personnages, fait surgir l’espace, montre l’histoire en train de se faire. Relisons le début de La Terre : en quelques pages, montrant Jean le paysan parcourant une pièce de terre située dans un paysage d’open field et décrivant le geste auguste du semeur, Zola met en place tous les thèmes qui sont développés dans les quelque quatre cents pages qui suivent.

Ce qui fait la grandeur et la réussite du cycle des Rougon-Macquart n’est pas l’histoire d’une famille dégénérée, mais, sur un mode qui atteint au lyrisme (celui de la chair, de la matière, de l’énergie), et dans le cadre historique de la révolution industrielle, l’épopée de la France qui se fait. Le peuple français, qui sait lire, et les autres peuples du monde ne s’y sont pas trompés : depuis un siècle, ils font un triomphe continu aux romans de Zola. Lire Zola sans prévention permet de comprendre la fascination qu’il a exercée sur les romanciers du XXe siècle, aussi bien en France que dans le monde, où il a été, entre autres écrivains, pour le Brésilien Jorge Amado ou l’Egyptien Naguib Mahfouz, un modèle.

 

 

14 novembre 2010

Vitriol

 

 

Il est emprunté dès la fin du XIe siècle, comme pétrole de petroleum (cf. la note « pétrole ») au latin vitriolum en usage dans les sciences du Moyen Age, vitriolum signifiant « huile de verre ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), en donne une définition assez claire : « Nom vulgaire de divers sels métalliques, qui ont aujourd'hui le nom chimique de sulfates », « particulièrement, le vitriol, le sulfate de cuivre, le vitriol ammoniacal, le sulfate d’ammoniaque, le vitriol blanc ou vitriol de Goulard ou vitriol de zinc, le sulfate de zinc, le vitriol bleu ou vitriol de Chypre ou vitriol de Vénus, le sulfate de cuivre, le vitriol calcaire, le sulfate de chaux, le vitriol de fer, de plomb, etc. sulfate de fer, de plomb, etc., le vitriol vert, vitriol martial, les sulfates de fer » et « l’huile de vitriol, l’acide sulfurique concentré », alors que les académiciens semblent n’avoir aucune idée de ce qu’étaient l’alchimie et la chimie, comme en témoignent les définitions de vitriol : « Espèce de minéral qui est acide » (1694) ou « sel austère et astringent, formé par l’union d’un métal et d'un acide qu’on nomme vitriolique » (1762, Féraud 1788, 1798 : le vitriol blanc est celui qui est fait avec du zinc ; le vitriol bleu est fait avec le cuivre et Le vitriol vert est celui où il entre du fer et que l’on nomme aussi vitriol martial, ou couperose »).

C’est le développement de la chimie, sous l’impulsion de Guyton de Morveau et de Lavoisier, cet homme des Lumières qui a été coupé en deux par les terroristes, qui a rendu caduques ces anciennes dénominations, comme le notent les académiciens (DAF, 1835) : « Nom donné, dans l’ancienne chimie (comprendre l’alchimie), aux sulfates ou sels composés d’oxydes métalliques et d’acide sulfurique ou vitriolique » (« On appelait vitriol blanc celui qui est fait avec du zinc (sulfate de zinc) ; vitriol bleu celui qui est fait avec du cuivre (sulfate de cuivre) ; vitriol vert, vitriol martial celui où il entre du fer et qu’on nomme aussi couperose (sulfate de fer) ; etc. ; huile de vitriol l’acide sulfurique concentré »). Les alchimistes usaient du syntagme « faire le vitriol » pour désigner le processus qui consiste ou consisterait « à séparer le pur et l’impur de la matière philosophale » (in Littré, op. cit.). La quasi-totalité de ces emplois pour désigner des sulfates sont tenus pour vieillis dans la langue française actuelle (cf. Trésor de la langue française, 1971-94, dictionnaire dans lequel sont établis, comme chez Littré, des équivalences entre les termes de l’ancienne chimie et ceux qui sont en usage aujourd’hui dans les sciences).

            Littré est le premier lexicographe qui ait noté l’emploi figuré de vitriol, commun dans la langue des critiques, que Littré ne glose pas mais qu’il illustre d’un extrait de Voltaire (in Candide) : « C’est du vitriol, c’est du feu qui coulent dans leurs veines », les académiciens l’ignorant ou ne jugeant pas opportun de le relever dans leur dictionnaire. En revanche, les auteurs du TLF (1971-94) l’enregistrent : « Par métaphore : « la calomnie est un acide qui défigure, c’est un vitriol de l’âme » (La Varende, 1955) et « Locution figurée au vitriol : « en parlant d’un écrit, d’un propos, d’un dessin, etc., caustique, virulent » (synonymes corrosif, mordant). Cette locution a sans doute perdu de sa force en même temps que s’effaçait l’ancienne chimie et que plus personne ne sait ce qu’est le vitriol. En revanche, si, dans « au vitriol », le nom était remplacé par acide sulfurique, peut-être la locution retrouverait de sa vigueur perdue, chacun connaissant par expérience la force du principe corrosif que renferme cet acide.

 

 

12 novembre 2010

Racisme

 

 

            Racisme et raciste sont des mots récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits, par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le racisme est une idée récente ou moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais une des sciences sociales qui a pour nom anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, 6e ou 1e, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et que 2 + 2 = 5 vaut 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions quant aux élèves : du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure, abusant des milliers de braves gens. Ce faisant, ils ont discrédité les « sciences » de « l’homme » et de la « société ».

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s’étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu’il ne signifie plus rien que « Satan » et que celui qui l’énonce est comme le négatif du Mal, c’est-à-dire le Bien.

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories et de croyances ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme ou le métissage, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les sciences sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées par ces sorciers et sorcières.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.  

10 novembre 2010

Race

 

 

Race n’a jamais eu de sens infâme, mais l’emploi de ce mot anodin est aujourd’hui impossible ou interdit en France.

Emprunté à l’italien, il est attesté depuis la fin du XVe siècle et il a été employé, au sujet des hommes, comme un nom collectif désignant une lignée. Au tout début du XVIe siècle, il se dit aussi des animaux : « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus ». Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle (10 tomes, 1881-1902), Frédéric Godefroy relève les deux sens, humain et animal : « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple » (« Il est d’une race où il y a eu de gentils chevaliers ») et « groupe d’une espèce animale ou végétale dont les caractères sont constants et transmis par la reproduction » (« Voilà de la race du cheval qui parlait », Des Périers, 1538). Ce sont les deux sens qu’enregistre Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses) : « Lignée, extraction, descendants ; famille » et « Ce mot se dit aussi en parlant des chevaux et des chiens ». L’article qu’y consacre Furetière (Dictionnaire universel, 1690), plus ample que celui de Richelet, rassemble tous les sens que le mot a dans la langue du XVIIe siècle : « Lignée, génération continuée de père en fils : ce qui se dit tant des ascendants que des descendants ». Les exemples attestent que le mot s’emploie dans des contextes (très) positifs et qu’il est chargé de valeurs nobles : « Les Rois d'Ethiopie se vantent d’être de la race de Salomon par la Reine de Saba ; Jésus-Christ était de la race de David ; Dieu promit à Abraham de multiplier sa race comme les étoiles du ciel, c'est-à-dire de lui donner une longue et ample postérité ». Le mot est chargé de valeurs si honorables qu’il se dit aussi « d’une longue suite de Rois de même lignée » (exemples : « En France on compte les Rois de la première, de la deuxième, de la troisième race ») et qu’il « se dit aussi des anciennes familles illustres » (les Héraclides, les Scipion, les Fabiens). Le mot appartient à des registres si élevés qu’il entre dans la langue de la poésie : « en termes poétiques, il se dit de la postérité du genre humain » (exemples : « Le déluge fit périr toute la race mortelle » ; « Que direz-vous, races futures », etc. c’est le commencement d’une ode de Malherbe »). Les emplois de race à propos des animaux sont moins larges et moins fréquents : « il se dit aussi des espèces particulières de quelques animaux » (« Les lévriers, les épagneuls sont des races particulières de chiens »). Ce que note aussi Furetière, ce sont les emplois péjoratifs ou condescendants de ce mot : « il se dit aussi ironiquement et en mauvaise part des gens et des conditions qui s’adonnent ordinairement à faire du mal », comme dans ces exemples : « les laquais sont une chienne de race ; Jésus-Christ appela les Pharisiens race de vipères ; c’est une maudite race que les filous, on ne la peut exterminer ; on appelle race patibulaire, une famille dans laquelle il y a eu quelques gens suppliciés ». On sait que le nom racaille, attesté au XIIe siècle, trois siècles avant race, est dérivé du verbe rasquer, aujourd’hui disparu. Furetière, après Ménage, fait de ce terme de mépris un dérivé de race, sans doute à cause de quelques-uns des emplois péjoratifs de race : « Terme de mépris, qui se dit de ce qui est de moindre valeur en chaque chose » (exemple : « Les séditions ne se font que par la racaille, par les gens de la lie du peuple ») et qui « vient de race, comme canaille de canis (« chien ») ».

La définition de race dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas différente de celle de Furetière : « (Nom) collectif, lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d’une même famille » ; « On dit poétiquement la race future, les races futures, les races à venir pour dire tous les hommes à venir, et la race mortelle pour dire le genre humain » ; « Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes à cornes » ; « On dit par injure et par mépris race maudite, méchante race » (en fait, le mépris est dans les adjectifs, pas dans le nom) (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud 1788, 1798).

            C’est à partir de sixième édition du DAF que l’article race s’enrichit de nouveaux sens, dont l’apparition dans la langue est consécutive au développement des sciences de la nature. La race n’est plus seulement une affaire de lignée ou de générations ; c’est aussi un critère de distinction et de classement entre des groupes humains qui vivent en même temps sur la planète : « Race se dit, par extension, d’une multitude d’hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure » (La race caucasienne, mongole, malaise). Le mot prend aussi un sens social, en se disant d’hommes qui exercent la même profession ou jouissent d’un même statut : « classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part » (Les usuriers sont une race maudite, une méchante race ; la race des pédants est insupportable ; la race des fripons est fort nombreuse). C’est, de toute évidence, le sens numéroté 6 par Littré (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui a mis le nom race à l’index dans la langue d’aujourd’hui ou qui l’a relégué dans l’enfer du lexique : « 6. Terme de zoologie. Réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération, ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce ». Race est donc, quand il est employé dans ce sens-là, un terme de docteurs en zoologie, donc de savants bardés de diplômes et de grades, jadis honoris causa, aujourd’hui opprobrii causa. Littré ajoute : « En ce sens, il se dit des hommes », sens qu’il illustre d’exemples de son crû (« Les populations de race germanique ; la race caucasienne ; la race juive ») ou d’extraits d’écrivains, tels Voltaire : « Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu'on ne pense ; celle des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent », « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers », « N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation ? Et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes, dans laquelle il y a eu quelques hommes ? » ; ou Buffon : « On trouve en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie une race d’hommes de petite stature, d’une figure bizarre ».

            Le développement de l’emploi scientifique de race amène Littré à séparer les deux sens de lignée et de groupe humain, en les distinguant de synonymes éventuels, famille et espèce : « La race est la famille considérée dans la durée ; de plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral » et « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race ; l’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse », ajoutant : « c’est une faute où l’on tombe souvent, de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce ; il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, en particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. »

 

            Si l’on prend l’article race de la huitième édition du DAF, publiée en 1932-35, dix ans avant le génocide dont les juifs ont été les victimes, on est obligé de constater qu’aujourd’hui, le contenu, pourtant anodin en soi, serait tenu pour infâme, sinon criminel : « race se dit aussi d’un groupe d’individus qui se distingue d’autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance, non pas à l’action du milieu, mais à une lointaine hérédité » (la race caucasienne, mongole, juive ; une race pure, métissée) ; « il se dit également d’une variété constante dans l’espèce humaine » (la race blanche, noire, jaune, mortelle, humaine) ; « il se dit aussi d’une classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part ».

            Ces sens et emplois sont interdits dans la Nouvelle Langue Française : ils se rapportent au Mal ou, pour dire les choses plus exactement, l’emploi qui en a été fait par les socialistes nationaux et autres les a définitivement jetés dans les culs de basse-fosse de la langue. Le seul sens qui ne soit pas aujourd’hui frappé d’anathème est celui qui se rapporte aux animaux : « Race se dit, en termes de zoologie, de la division des animaux qui vient immédiatement au-dessous de l’espèce » (la race chevaline, bovine, etc.) et « il se dit aussi, dans le langage courant, des espèces particulières de quelques animaux domestiques, comme chiens, chevaux, etc. » (les diverses races de chiens).

            Pour obvier aux anathèmes, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), parfaitement conscients de s’aventurer sur un terrain miné, ont trouvé un biais pour exposer les divers sens du nom (interdit) race, sans risquer l’excommunication. Ils ont illustré ces sens de phrases qui les condamnent. Ainsi le sens biologique de « subdivision de l’espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population » est illustré de cet extrait d’Alain qui, en 1933, écarte la race de l’humanité : « La race, c’est l’animalité. L’homme a fait des races animales, par un choix, par un massacre, par un parfait mépris des préférences (...). Nul homme n’a de race que l’adoration même de sa race, c’est-à-dire de son propre animal. Quand on dit que la race parle, on veut dire que l’inférieur parle, et que la force est considérée comme première valeur ». Ou encore l’emploi de race en anthropologie (« Groupement naturel d’êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités » ; race blanche, jaune, noire, pure, métissée, primitive, etc.) est illustré par cet assez long extrait d’un ouvrage d’histoire des sciences (1957) : « En Europe, la doctrine de l’inégalité des races prit un regain d’actualité au XIXe siècle avec le livre du Comte Joseph de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-54). Procédant par affirmations, sans souci d’apporter aucune preuve, Gobineau soutint la supériorité de la race blanche et, à l’intérieur de celle-ci, d’une famille privilégiée, les aryens, possédant originellement le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force ». Le seul sens qui trouve grâce aux yeux de ces lexicographes est celui de la zoologie : « Division de l’espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires ».

            Ce que disent à leur manière ces interdits, c’est que Gobineau, Rosenberg et tous les théoriciens du racisme, défaits en 1945, ont fini par gagner la guerre des mots, puisque, à cause d’eux, a disparu de l’usage un mot anodin et qui a été longtemps fort utile.

 

09 novembre 2010

Silence, on tue

Ecrit en 2003

 

 

Contrairement à ce que disent les Arabes et leurs thuriféraires en France, l’Orient n’est pas arabe et islamique, ou, s’il l’est, il ne l’est que partiellement. Dans le vocabulaire mystique, l’Orient, c’est le Christ. En Orient, il y a des chrétiens : il y en a encore - peut-être plus pour longtemps. Dans quelques décennies, il n’y aura pas plus de chrétiens en Egypte, en Irak, en Syrie, en Palestine qu’il n’y a aujourd’hui de juifs en Pologne, en Ukraine, en Hongrie. En Orient, le premier génocide du XXe siècle a fait oeuvre de purification ethnique d’abord contre les Arméniens (il n’y en a plus en Turquie), préfigurant ce que devient l’Orient et ce qu’il sera dans quelques décennies. Comme les Arméniens l'étaient dans l’Est de la Turquie actuelle, les Chrétiens sont les autochtones de cette région du monde et pas de ces mouhajiroun, si chers à la « gauche », qui se seraient installés dans les années 1960 en terre d’islam. Ils sont là, chrétiens depuis le début de notre ère, vivant depuis des siècles en Orient, dans des pays qui sont aujourd’hui l’Egypte, le Soudan, la Palestine, Israël et les territoires d’Arafat, la Jordanie, l’Irak, la Syrie, la Turquie, le Liban. Ils portent des noms étranges : ils sont araméens, chaldéens, coptes orthodoxes ou coptes catholiques, melkites, maronites, nestoriens, grecs-catholiques, latins, grecs orthodoxes, syriaques, jacobites, etc. Ils ont des papes, des patriarches, des béatitudes, des éminences, des métropolites, des Athanase, Cyrille, Maximos, Chenouda, Stephanos, Ignace, Boutros, etc.

Le lot de ces chrétiens est une vie sans destin. Ils n’ont pas d’avenir. Pour vivre, ils doivent rester ce qu’ils sont, dans leur « niche » parce que, chiens, ils sont traités comme tels. Ils n’ont droit à rien d’autre qu’à une gamelle et à ne pas être tués, étant dhimmis, c’est-à-dire tolérés par leurs vainqueurs et oppresseurs - et encore, puisque, de plus en plus souvent, verser du sang chrétien permet à des fous furieux, de plus en plus nombreux, d’apaiser la colère de leur Allah, comme les païens, jadis ou ici et là, égorgeaient un boeuf, un taureau, un poulet, une femme, un homme, pour faire plaisir à je ne sais quelle transcendance. Ce lot quotidien, outre le devenir qui leur est refusé et les massacres par intermittence dont ils sont les victimes, est fait d’humiliations, de discriminations, de vexations, de pogroms, de mépris, de crachats, de haine inexpiable, de ratonnades. Ces pogroms, précisons-le de peur de ne pas être compris, ce n’est pas les chrétiens qui les organisent, mais ils en sont les cibles de sorte qu’ils ont le choix entre vivre tête baissée ou l’exil ou la conversion. En Bosnie ou au Kossovo, un musulman (ou prétendu tel) se fait tirer comme un lapin. Aussitôt, dix mille belles âmes hurlent sur toutes les chaînes de radio ou de télé au génocide, au crime contre l’humanité, à la honte de l’Occident qui fermerait les yeux sur ça, et appellent à la guerre sainte pour étriper quelques Serbes, des vieillards, des femmes ou des enfants de préférence : c’est moins dangereux que d’attaquer des hommes dans la force de l’âge. Tous les jours, des chrétiens d’Orient sont victimes de pogroms ou de ratonnades, humiliés, ou assassinés ou discriminés. S’ils étaient musulmans, il y a belle lurette que BHL, Kouchner, Femme Mitterrand, etc. seraient partis en guerre. Mais ils ne sont que chrétiens : le martyre est dans leur nature. C’est leur voie. Qu’ils le vivent donc. Personne ne proteste, tout le monde se tait. Silence, on tue.

La seule question qui se pose ne porte pas sur la réalité des faits, mais sur notre indifférence. Pourquoi ces hommes meurent-ils sans que les belles âmes s’en émeuvent plus que de la mort d’un cafard écrasé d’un coup de talon. A cela, je vois trois séries d’explications, que je distingue en fonction de l’identité de ceux qui se taisent : les hiérarchies religieuses d’Orient, l’église catholique universelle, les universitaires et les intellectuels français.

Les chrétiens d’Orient sont réunis en églises dont les hiérarchies en Syrie, en Irak, en Egypte, ont fait allégeance aux pouvoirs en place. Les hiérarchies ont sans doute leurs raisons. Bonnes ou mauvaises, peu importe. Depuis longtemps, ces églises ont chacune ses spécificités, dont elles sont fières. Parfois, un simple détail de doctrine, qui nous paraît dérisoire, les sépare depuis des siècles et suscite entre elles des querelles que l'on qualifie à juste titre de byzantines. Elles sont nationales. Les régimes auxquels elles font allégeance sont nationaux. Ils le disent fort, ils le répètent, ils se prétendent tels. Apparemment, églises et régimes vont dans la même direction. Là justement est l'ambiguïté. Au Proche Orient, le nationalisme a changé de nature. Jusqu'en 1920, combattant les Turcs oppresseurs, le nationalisme était national ; depuis 1950, l'ennemi a changé. Ce n'est plus le Turc que l'on combat, c'est l'Occident chrétien. Le régime égyptien créé par le parti Wafd, fondé par Zaghloul en 1919, était nationaliste. Les chrétiens dits coptes, c'est-à-dire aegyptos, sont Egyptiens, et même les premiers et les plus anciens. De la part du Wafd, ils n'ont subi aucune exaction, leurs droits étaient respectés. Le régime créé par Nasser n'a rien en commun avec celui de Zaghloul. Ce n'est pas un régime nationaliste, mais un régime arabo-islamique. Dans ce cadre, l'Egypte est définie par des caractères ethniques (ou raciaux) et religieux. Pour être Egyptien, il faut être arabe et musulman. En conséquence, les chrétiens d'Egypte qui ne sont pas arabes ni musulmans ne sont plus égyptiens. Beaucoup en tirent les conséquences qui tuent les coptes comme les étrangers. En effet, ces chrétiens, même s'ils se disent arabes, par prudence ou parce qu'ils ont adopté par facilité ou inconscience la langue de leurs vainqueurs, oubliant le copte, l'araméen, le syriaque, ne sont pas arabes. Il en va de même des chrétiens de Syrie et d'Irak. Les Arabes sont les envahisseurs, eux sont les autochtones vaincus et soumis. Ils adhèrent à une idéologie qui les exclut de la vie publique et fait d'eux des non citoyens, étrangers à eux-mêmes dans leur propre pays. Les Eglises d'Orient essaient de sauver ce qui peut l'être et d'éviter que les régimes arabo-islamiques n'organisent des massacres de chrétiens comme les nazis et les Turcs l'ont fait à l'encontre des juifs et des Arméniens. Ces régimes sont totalitaires, fascistes et policiers. Une protestation serait interprétée comme une critique et vaudrait aux chrétiens de la part de ces régimes qui ont les armes et la force pour eux ou la mort ou la prison ou la déportation dans les déserts proches. La situation est tragique et en plus elle est source de folie paranoïaque. Le peuple que forment les chrétiens d'Orient est démocrate, foncièrement attaché à la différence des musulmans aux grands principes universels de la tolérance. Ils sont les seuls à accepter et accueillir l'Autre, ils ne haïssent pas les étrangers, ils savent dialoguer, ils ont pris l'habitude de la libre discussion. Ils sont en porte-à-faux avec tout. Démocrates, ils vivent dans des pays totalitaires. Professant une religion d'amour, ils sont victimes de la haine, du mépris et des exactions des musulmans. Chrétiens fervents, ils sont incompris de leurs hiérarchies. Ne nous leurrons pas. Les régimes en Syrie, en Irak, en Egypte, sont honnis en particulier par les militants de l’islam, non pas parce qu'ils professent une idéologie arabo-islamique (au contraire, c'est la même que celle des islamistes), mais parce que ce sont des tièdes vis-à-vis de l'étranger, parce qu'ils ne font pas le djihad obligatoire, parce qu'ils n'ont pas éliminé d'Orient tous les chrétiens, etc. Or, les hiérarchies chrétiennes se sont faites les suppôts de ces régimes. Un jour, inéluctablement, ces régimes disparaîtront : le Syrien Assad est mort, Saddam Hussein a perdu le pouvoir, Moubarak est mortel. Les militants de l’islam les remplaceront et mettront en oeuvre leur programme génocidaire. Que deviendront les chrétiens quand ces régimes, auxquels leurs hiérarchies se sont ralliés, se seront effondrés ? De la chair à égorger; de l'aliment à génocide. Pour eux, ce sera la mort.

Les hiérarchies chrétiennes d'Occident, elles aussi, font tout pour ne pas alerter l'opinion. Partout, évêques, cardinaux, laïcs puissants vont répétant que les chrétiens d'Orient ne sont pas persécutés, en dépit de la réalité, que l'islam ne veut pas purifier l'Orient, en en éliminant ceux qui ne sont pas musulmans, que les musulmans seraient eux aussi tolérants, etc. Pourquoi ces mensonges ? Je n'ai pas le coeur à rappeler les conflits qui ont opposé pendant tout le millénaire les églises d'Occident et celles d'Orient, Rome et Byzance. Souvent les conflits furent acharnés et mortels. Il est inutile de rappeler la quatrième Croisade au terme de laquelle Constantinople fut prise et pillée. Et bien souvent, les chrétiens d'Occident, par haine de ceux d'Orient, ont fait cause commune avec l'islam, et cela en fonction de l'ancien adage : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Cela explique que François 1er ait passé des accords avec l'islam contre l'Autriche que l'islam menaçait et qui était en guerre larvée contre la France. La haine des églises d'Occident à l'encontre des Serbes explique qu'elles aient pris le parti, sans aucune réticence, pour les musulmans. Ce facteur historique n'est pas le seul qui explique l'indifférence. L'église, devenue tiers-mondiste, sans même s'interroger sur ce qu'est le tiers monde, poursuit un objectif, qu'elle nomme le dialogue entre les religions. Cela l'honore et montre à quel point le christianisme est porteur d'un vrai universel. Parfois, elle cherche des points communs et même des convergences, allant jusqu'à affirmer, en de toute réalité, sans lire les textes et sans tenir compte des histoires divergentes, que les trois religions monothéistes, parce qu'elles auraient pour ancêtre Abraham, qu'elles sont des religions du Livre, adorent le même Dieu. On connaît ce symptôme : c'est celui de Stockholm ou celui que la cinéaste italienne Liliana Cavani montrait dans son film Portier de Nuit, à savoir la fascination qui lie la victime à son bourreau, le vaincu au vainqueur, l'occupé à l'occupant. Au nom du dialogue (même s'il est impossible), les Eglises d'Occident ne défendent plus leurs frères d'Orient, sinon en leur versant un peu d'argent.

Enfin, les clercs de « gauche » - ou soi-disant tels -, qu'ils soient universitaires ou journaleux, participent aussi au silence général. Ils ne disent rien, ils occultent tout et même s'ils savent, ils se taisent, bien qu'ils feignent de déclarer que les droits de l'homme sont vrais partout et universels et de promettre que le fascisme ne passera pas, etc. Pour eux, tout est bon pour que ne soient pas mis en cause les musulmans, quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, et qui sont leurs seuls frères. Cela tient à leur formation et aux choix idéologiques qui sont les leurs. Les intellos ont été formés à la belle école du communisme pro-FLN. Les communistes ont tué des millions de chrétiens en URSS, Pologne, Hongrie, Roumanie, Tchéquie. Les intellos n'ont pas protesté. D'ailleurs, les nazis ont tué des millions de juifs sans qu'ils protestent. Les quatre génocides de ce siècle, celui des Arméniens par les musulmans turcs et kurdes, celui des paysans ukrainiens par les communistes russes, celui des juifs par les nazis, celui des Tibétains par les Chinois, n'ont pas fait réagir les intellos. Bien qu'ils soient pétitionnaires de profession, ils n'ont pas émis le moindre début d'esquisse de protestation. Alors, ils ne vont pas se mobiliser pour sauver des chrétiens qui sont les ennemis à abattre et à éliminer partout sans pitié. Ils sont ou ont été pro-FLN, pro-Nasser, pro-Assad, pro-Hussein, pro-Arafat. Lors de la guerre du Liban, ils ont pris le parti des armées dites palestino-progressistes, qui occupaient le Liban, et l'occupent toujours, contre les chrétiens, qui, eux, avaient le tort et le seul tort, de défendre leur pays. Les intellos jugent que les musulmans sont pauvres, prolétaires et même exploités, et cela, en dépit de toute réalité. En Egypte, en Syrie, en Irak, en Jordanie, les musulmans possèdent tout, ils ont l'Etat, l'économie, l'armée, les revenus pétroliers ; et ils ne partagent rien. Jamais ils ne donnent la moindre miette de aux chrétiens, lesquels survivent grâce à des expédients. De plus, les intellos sont devenus immigrationnistes. Partout ils prennent parti pour les immigrés, même si, comme en France, ces immigrés islamisent des territoires qu'ils purifient. En Orient aussi, les arabes et musulmans sont des immigrés. Bien que ces immigrés soient des conquérants qui ont génocidé culturellement l'Orient, nos intellos prennent leur parti, oubliant les victimes, se prosternant devant les puissants. Ils l'ont fait en 1940, ils l'ont toujours fait, ils continuent à le faire. Enfin, nos intellos sont différentialistes. Toutes les religions sont bonnes, excepté la chrétienne. Les différences doivent être respectées partout, sauf au Proche Orient, où la différence est chrétienne. De plus en plus, ces intellos ressemblent à leurs devanciers des années 1930 et 1940, lesquels, au nom de la haine des juifs, ont collaboré avec les nazis ou se sont tus pieusement sur ce qu'ils savaient. On tue un Kossovar, c'est un génocide. On tue mille Chrétiens en Orient : ce sont des chiens qu'un conducteur maladroit écrase. Cela en dit long sur la définition implicite de l'homme que suppose leur attitude. Pour eux, de toute évidence, ne sont hommes que des mâles musulmans, noirs et arabes. Quant aux chrétiens, qu'ils soient d'Orient ou d'Occident, ils sont exclus de l'humanité.

Désormais vous savez pourquoi, en dépit des droits de l’homme, de l’ingérence obligatoire, de la solidarité larmoyante, l'islam extermine en tout impunité les chrétiens.

 

 

 

 

 

07 novembre 2010

Négationnisme

 

 

 

Le mot négationnisme a beau être employé des milliers de fois chaque jour dans les media et autres lieux où l’on parle, il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française. Les lexicographes du TLF n’en signalent même pas l’existence dans une remarque, comme ils le font pour un grand nombre de néologismes. Il est vrai que la première attestation écrite de négationnisme date de 1987, in Le syndrome de Vichy, Seuil. Le mot a été fabriqué par Rousso, historien du génocide dont les juifs ont été victimes de 1942 à 1945. L’intention de cet historien quand il a fabriqué ce néologisme était de distinguer l’activité normale d’un historien qui consiste à revoir, réviser, réexaminer des faits du passé pour mieux les éclairer ou y donner une interprétation plus pertinente, activité qui est nommée parfois révisionnisme historique, de la simple falsification des faits entre 1942 et 1945. Cette falsification n’est pas une révision, mais une négation.

Ce néologisme a connu un immense succès et il s’est immédiatement acclimaté dans la langue française, au point qu’il est devenu familier à chacun de nous.

Il reste cependant deux points obscurs dans le succès de négationnisme. Cette attitude d’historiens amateurs qui prétendent que des événements, pourtant établis, n’ont pas eu lieu aurait pu être nommée falsification (historique), puisque le terme de révisionnisme était impropre. Elle ne relève pas du scepticisme, mais de l’esprit négateur – c’est-à-dire de Satan. C’est que négation n’est pas qu’un terme de grammairien et qu’il ne consiste pas seulement à ne pas reconnaître la vérité, mais c’est aussi un terme de métaphysique et même de théologie, défini ainsi dans le TLF : « Raisonnement qui consiste à nier que l’on puisse concevoir Dieu en termes de qualités ou de notions tirées de l’expérience humaine et qui aboutit à affirmer que l’existence de Dieu ne peut être prouvée qu’à l’aide de preuves négatives ». Le négationnisme pose donc l’existence d’un sacré, dont la simple contestation confine à l’hérésie. Comme tout sacré, il produit des tabous ; et comme tout sacré, il incite à la profanation.

La vraie difficulté que suscite ce terme tient en réalité à la restriction de son champ d’application. Il ne se dit que de la négation des événements de 1942 à 1945, et jamais de la falsification des épouvantables massacres, tueries, exterminations qui font l’histoire de l’humanité : massacres de grecs-catholiques et de chrétiens à Damas en 1860, massacres de maronites au Liban en 1861, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’en 1923, massacres d’orthodoxes en Serbie, Moldo-Valachie, Grèce, Macédoine, Bulgarie, Asie Mineure, premier génocide des Arméniens en 1894, le second en 1915-1916, purification ethnique et religieuse de la Turquie en 1923, pogroms contre les juifs en Egypte en 1948, incendie du Caire en 1952, expulsion des immigrés d’Egypte entre 1952 et 1963, purification ethnico-professionnelle du Maroc entre 1970 et 1990. Ces crimes de masse sont niés ; les textes qui inspirent leurs auteurs sont occultés. Jamais les historiens ne mettent en relation les appels au meurtre dont le Coran est parsemé et les massacres auxquels se livrent les vrais croyants depuis des siècles.

Et que dire des 85 à 90 millions de morts dont les communistes se sont rendus coupables partout dans le monde ? Il ne se passe pas de jour sans que ces crimes soient atténués ou même justifiés par des docteurs de l’Université qui tiennent le haut du pavé historique.

En bref, les crimes sont la chose au monde la mieux partagée ; mais comme de tous ces massacres, crimes, génocides, il y en a un seul qui soit sacré, le terme négationnisme s’arrête à lui et ne va pas au-delà. Les innombrables autres crimes, massacres, génocides, etc. pourtant avérés, établis, confirmés, ont beau être occultés et niés, parfois même justifiés et approuvés : ce n’est pas du négationnisme que d'en nier l'existence ou de n'en jamais parler. C’est que le négationnisme s’impute au seul Satan.

 

 

05 novembre 2010

culturalisme et multiculturalisme

 

 

            Ces deux mots ont été introduits assez récemment en français. Jadis, des mots de ce type, on disait qu’ils sentent l’école ou qu’ils sont de la dogmatique. Aujourd’hui, il faut dire qu’ils sentent, et très fort, les sciences sociales des éminents docteurs de l’université et même les sciences sociales qui parlent globish, c’est-à-dire la langue des maîtres du monde. Examinons cela.

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Le plus ancien est cultural, attesté depuis 1853. Il est lié à la culture, au sens agricole de ce terme, le seul sens qui, longtemps, ait été en usage en français : « Qui est relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole ; à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la langue française, 1971-94). Culturel est plus récent. Il a à peine un siècle. C’est donc un mot jeune. Il est attesté depuis 1907, d’abord au sens de « relatif à la culture religieuse » chez Claudel, puis de « relatif à la culture de l’esprit », enfin à compter de 1927, quand culture et société commencent à se confondre, au sens de « relatif à la société ». Le célèbre socioculturel de tous les centres, instituts, activités, organisations, etc. dont le but est de formater les individus et de les faire fusionner dans les masses, est l’enfant naturel de ce sens-là de culturel. A la différence du français, l’anglais dispose d’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural.

De fait, le nom culturalisme n’est pas dérivé de l’adjectif français cultural, sinon il aurait désigné les techniques de mise en valeur des terres ; et s’il avait été dérivé de culturel, il aurait pris la forme de culturellisme (avec deux l sans doute, à cause du timbre de la voyelle e). Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), culturalisme est enregistré, non dans une entrée propre, mais dans l’article culturel – surtout pas dans l’article cultural, tandis qu’il est absent de la neuvième édition en cours de publication (depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens ont tort de mépriser ces mots de docteurs ; ils devraient s’y intéresser davantage, serait-ce pour s’en gausser. Les lexicographes du TLF définissent le culturalisme comme une « doctrine sociologique d’origine américaine (on s’en doutait un peu) consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Ouais, ça sent très fort la (mauvaise) doctrine de l’excuse ou de la repentance, du type : s’ils sont … (tout adjectif faisant l’affaire), ce n’est pas de leur faute, c’est dans leur culture ; ou c’est de notre faute ; nous n’avons qu’à adopter leur culture, etc. etc. etc. Chacun connaît cet air de serinette. Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Quant à multiculturalisme, il n’est enregistré ni dans le TLF, ni dans le DAF. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de « having many of ». L’exemple qui illustre cet emploi est tout à fait en phase avec ce qu’est le multiculturalisme : a multi-racial country, dont le sens est « with many races of people ».

Le culturalisme est donc une hypothèse de docteurs qui explique ou est censée le faire des faits sociaux. Ce n’est pas un ensemble de faits ou des réalités, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est valide que pour une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transférée dans la politique où elle est devenue un dogme, un horizon politique indépassable ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et souvent très mal, des faits est devenue l’utopie imposée à tous. La transformation en normes sociales de ces facteurs d’explication n’est que de l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait tout par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, les différences observables entre les hommes par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques », sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes faisaient de l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens, le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient la belle vie qu’ils menaient de la négation des premiers occupants du pays. Une solution aurait été de restituer tout ce qui avait été spolié. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur.

 

02 novembre 2010

Le silence de la mer

 

 

Un processus est engagé depuis une trentaine d’années, dont l’objectif est de faire sortir la France de l’histoire – c’est-à-dire de faire en sorte que la France ne dise plus rien de neuf ou de vrai au monde et que les valeurs dont elle est porteuse depuis des siècles s’abîment dans le silence. Participent à ce processus des citoyens cyniques qui savent ce qu’ils font, ou des naïfs qui ignorent ce à quoi ils s’engagent, et qui, ou cyniques ou naïfs, composent l’élite. Ce processus trouve dans l’Union européenne, telle qu’elle se construit, et dans le monde sans frontières, un cadre idéal, parfaitement adapté à son développement. Il se lit, comme à livre ouvert, dans la culture ou dans la littérature, dans les arts, dans la pensée, transformés en champs de bataille.

Ce processus n’est pas inédit. Il s’est déjà produit entre 1940 et 1944. Dans le premier récit de résistance, imprimé et diffusé clandestinement en 1942, Le silence de la mer, Vercors fait exposer par l’officier allemand, Von Ebrennac, le projet que le Troisième Reich nourrit pour la France : la démanteler et, pour cela, en détruire l’âme, parce que, pour que l’Allemagne soit, il faut que la France ne soit plus. L’officier, qui se trouve dans la bibliothèque de ses logeurs, explique comment procède le nouveau pouvoir : amadouer les écrivains, leur offrir des hochets pour qu’ils se taisent, ne plus diffuser leurs œuvres, non seulement les écrivains modernes, Proust ou Bergson, mais aussi les classiques, Ronsard, Corneille, Racine, Voltaire, Hugo, etc. Nevermore : « plus jamais ça ». C’est alors que le narrateur prend conscience que la France risque de sombrer dans le silence des abysses marins. Parce qu’ils avaient compris que la littérature française est liée à une nation consciente d’elle-même, les premiers combattants de la France libre ont voulu, dès juillet 1940, allier la plume à l’épée, la réflexion à l’action, la pensée à la politique, afin que le lien entre la littérature et la nation ne se dénoue pas ; et parce qu’ils savaient qu’il est vain de risquer sa vie pour rendre à un peuple ses libertés publiques et nationales, si ce peuple n’a plus d’existence. C’est pourquoi aussi la France libre a été une école de pensée et qu’un auteur comme Raymond Aron y a donné sa pleine puissance. Dans L’homme contre les tyrans, recueil d’articles et de textes publiés dans la revue de la France libre, les analyses d’Aron sur la menace que représente le Reich, autrement dit l’Empire, pour les vieilles nations européennes et pour les libertés de leurs peuples, sont plus bien lumineuses, bien plus justes, plus d’actualité aussi que les ratiocinations que l’on nous assène depuis une trentaine d’années sur le nationalisme allemand ou sur l’idéologie nazie qui menacerait à nouveau l’Europe et la France.

 

Pour comprendre la situation réelle de la culture en France et en Europe, il convient de regarder en arrière. Il y a deux  siècles et demi, au milieu de ce XVIIIe siècle, dont on dit souvent qu’il est la matrice de notre modernité, parce que, pendant ce siècle, ont été élaborés les principes de la politique actuelle (droits de l’homme, démocratie, séparation des pouvoirs, laïcité, etc.), deux encyclopédies, opposées l’une à l’autre, ont défini l’Europe : le Dictionnaire universel, dit dictionnaire de Trévoux, œuvre des jésuites (plusieurs éditions publiées entre 1704 et 1771) et L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, le monument des Lumières, publiée entre 1751 et 1765. L’Europe, pour eux, est un continent, nettement délimité, et dont les limites, de l’Atlantique à l’Oural, du Bosphore aux terres glacées du Nord, sont reconnues par tous. Ce continent se caractérise par la grande diversité de langues qui y sont parlées (langues latines, anglo-germaniques, slaves), par la grande variété des peuples qui y cohabitent à peu près paisiblement, par des coutumes innombrables, des façons de faire qui varient d’une région à une autre. Les auteurs qui décrivent cela s’en réjouissent : pour eux, cette diversité culturelle et linguistique fait le « génie » de l’Europe. Il existe pourtant trois caractères communs à tous les peuples, nations, pays, hommes : l’Europe est « blanche » (c’est le sens même du nom propre Europe, fille d’Agénor, enlevée par Zeus, princesse d’Asie mineure : en araméen, le mot signifie « blanche de visage »), elle est chrétienne, elle a fondé la civilisation la plus avancée qui soit. Il n’y a pas de place pour une identité européenne, sinon une identité minimale, renfermée dans ces trois caractères communs. Au XVIIIe siècle, les choses étaient ce qu’elles étaient et non pas ce que les hommes voulaient qu’elles soient.

En deux siècles et demi, les réalités n’ont guère changé : l’Europe ne s’est pas déplacée ; ses limites sont toujours les mêmes ; elle se caractérise par la même diversité de peuples, de langues, de nations, de coutumes, de mœurs ; elle est blanche, en dépit de quelques changements dans la population ; encore chrétienne, non plus à 95%, mais à 60 ou 70%, puisque la pratique religieuse n’est plus ce qu’elle a été  ; et encore à la tête d’une grande civilisation. Pourtant, il est impossible aujourd’hui d’énoncer ces réalités ou de vouloir les préserver. Ce serait devenir la cible des inquisiteurs. L’Europe n’existe plus comme réalité ; elle n’existe plus que comme « idée ». C’est une réalité idéelle, une réalité repeinte aux couleurs de l’idéal, une entité forgée par l’intellect. Elle tient de « l’idéologie » et produit une « idéocratie », malgré la volonté des peuples ou sans que les peuples en aient une claire conscience, avec un Etat nouveau, supranational et fédéral, qui absorbe et affaiblit les Etats existants, une constitution, des normes, des règles, des directives, des finances inépuisables, et dont l’objectif est de fabriquer un homme nouveau, homo europaeus ou homo europensis. De ce point de vue, elle est partiellement analogue à feue l’Union soviétique, une union et des conseils, commissions, organes, normes, directives, cherchant à effacer les nations, les arts, les pensées, les littératures. Dans cet ordre nouveau, ce qui est menacé, c’est la liberté de l’esprit, la vie intellectuelle, les arts, la culture, qui se sont épanouis jusque-là en France dans le cadre d’une vieille nation. 

Ce qui fait la littérature, ce sont les liens qu’elle entretient avec une nation ou un peuple. Il en va de même de la peinture et des autres arts. Soyons très attentifs au vocabulaire. Il existe une peinture hollandaise des XVIe et XVIIe siècles, comme il existe une peinture anglaise du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, comme une peinture italienne du Quattrocento, toutes différentes les unes des autres et différentes de la peinture française du XVIe siècle (les portraits de Clouet, par exemple) ou de celle du XVIIe siècle (Poussin, Le Lorrain, La Tour, les frères Le Nain) ou du XIXe siècle : même si celle-ci est d’une grande diversité (néoclassique, pompier, réaliste, impressionniste, etc.), elle tient de la France ou de son âme ; elle est liée à une histoire ; elle véhicule une vision du monde propre aux Français. Or, aujourd’hui, il est impossible de parler de « peinture française » de la fin du XXe siècle, comme si l’adjectif était désormais proscrit et que la peinture n’eût plus de frontières, ni de lien avec la France. Il en va de même de la musique. Il a existé une grande musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, illustrée par Sainte-Colombe, Marais, Couperin, Charpentier, Rameau, ou de la fin du XIXe siècle (Fauré, Ravel) ; il n’est plus possible de qualifier de « française » la musique que l’on entend aujourd’hui en France : world music, oui ; la qualifier de française, ce qu’elle ne veut plus être, serait tout aussi incongru que de qualifier de blanche, chrétienne et civilisatrice l’Europe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, littérature signifiait « érudition » ou « doctrine ». Ce que l’on nomme littérature était alors belles lettres, lettres ou poésie. C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française que littérature prend son sens moderne : « l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays », sens qui tombe peu à peu en désuétude. L’heure est à la littérature-monde ou à la littérature européenne, sans frontières, métissée ou multiculturelle. Les idéologues ont réussi à convaincre des générations de potaches qu’il n’y avait de pensée digne de ce nom qu’allemande ou grecque. Or, il a suffi que l’éditeur Fayard publie les œuvres des philosophes de langue française, pour que l’on prenne conscience que penser n’était pas réservé aux seuls Allemands ou Grecs.

La littérature, l’art, la pensée ne sortent pas du néant, ils ne descendent pas du Ciel non plus.  L’homme pense dans un héritage ; la langue dans laquelle il écrit lui est transmise. Il a besoin de lecteurs qui partagent ses références pour être compris, lu, écouté. C’est un « animal politique » : sans cadre, il s’étiole. Les nazis qui ambitionnaient de détruire l’âme de la France en détruisant sa culture l’avaient compris. Les œuvres de l’esprit, tout ce par quoi nous les hommes, nous exprimons ce que nous sommes, ce que nous pensons, nous voulons, ce à quoi nous aspirons, etc. dépendent d’un cadre politique, dans lequel chacun de nous trouve à la fois sa liberté et des semblables ou des interlocuteurs.

Or, ce cadre politique est en train de changer ou, plus exactement le cadre millénaire est remplacé par un ordre nouveau, ou ordine nuovo, disent les Italiens, celui de l’Union européenne, qui exige de nouveaux arts, de nouvelles formes, de nouvelles idées, qui soient en harmonie avec cet ordre nouveau. Il est attendu des Français qu’ils se conforment à une identité européenne, qu’ils écrivent une littérature européenne, qu’ils parlent une langue européenne, qu’ils élaborent un art européen, etc., et que, pour cela, ils renoncent à ce qu’ils sont : français. C’est cela sortir de l’histoire. Pour que l’Union européenne soit ou qu’elle ait une existence, il faut que la France ne soit plus ou que son âme soit détruite. Cela prend des formes variées. Ou bien, tout est fait pour que la France n’ait plus conscience d’elle-même, que les élites ne prononcent plus son nom, que plus personne ne dise France, mais ce pays ou la République. C’est ce que l’écrivain Richard Millet nomme dans L’Opprobre (Gallimard, 2008) « apartheid mental », quand il est interdit aux écrivains de saisir l’essence d’un pays qui n’existe plus ou qui est menacé de disparaître. Ou bien, ce qui est publié comme de la littérature, c’est l’insignifiance. Ainsi les Editions de Minuit, fondées en 1942 par Vercors pour imprimer Le Silence de la mer, se sont spécialisées dans la publication de romans minimalistes. La peinture minimaliste aux Etats-Unis, c’est un carré jaune : le tableau est de forme carrée et il est couvert d’une couche de peinture jaune. La littérature minimaliste, c’est une phrase faite d’un mot ou de deux mots, suivie d’une autre phrase tout aussi sommaire, puis d’une troisième, d’une quatrième, etc. toutes traitant de choses banales, de salle de bain ou de travaux ménagers. Ou bien, les romans publiés n’ont pas d’autre objet qu’eux-mêmes : ce qui est raconté ou représenté, c’est l’écriture du roman. La littérature se borne à sa propre fabrique. Ou bien, c’est de « l’autofiction » : la seule réalité du monde dont elle parle, à la première personne évidemment, c’est le je qui écrit. Il n’y a pas d’autre réalité que « et moi, et moi, et moi ». Ou bien, la littérature se soumet aux oukases du multiculturalisme, que les idéologues d’Amérique du Nord ont inventé pour faire oublier que leur pays est fondé sur une injustice faite aux peuples premiers et qui perdure. Eux, les Français doivent se sentir coupables de ne pas être des immigrés dans leur propre pays. Ces idéologues auraient tort de se gêner, puisque, en France, d’autres idéologues leur prêtent main forte et vont plus loin dans la haine de soi. Plus la littérature est insignifiante ou anodine, meilleure elle est ; portée aux nues, elle est le modèle que les jeunes gens sont incités à suivre, même si elle conduit au néant ou parce qu’elle est le grand silence de la mer. Il n’est plus question de critique du réel, encore moins question de la France, cette vieille chose qui est près d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. La France s’est construite autour de ses écrivains, de ses légistes, de ses érudits, de ses historiens, dans la littérature, par la littérature. Les écrivains qui regimbent contre cet ordre sont « stigmatisés ». Les chiens de garde des media instruisent leur « cas » pour les obliger à se taire. Nevermore. C’est la fin de l’espace littéraire français. Les maîtres d’école sommés de participer à ce processus n’enseignent plus rien aux élèves. Il faut faire table rase du passé, rabaisser la langue française en persuadant les élèves ou leurs parents qu’elle n’a plus d’avenir ou que son avenir est d’être un patois ethnique ou racial, parlé dans des fragments de territoire en concurrence avec d’autres patois ethniques et raciaux, l’avenir étant à l’anglo-américain ou à l’arabe ou au chinois.

Pendant des siècles, il allait de soi qu’un pays, quel qu’il soit, ait une littérature, des arts, une pensée qui lui soient propres. C’était une marque de la diversité de l’humanité : l’humanité est une, mais elle n’est pas uniforme ; elle se réalise de différentes façons sous divers modes suivant les climats. Il semble que ce droit soit concédé aux Français de plus en plus chichement, à contre cœur, comme une tolérance des maîtres de l’ordre nouveau, et provisoirement, en attendant que ce droit s’éteigne un jour, faute d’ayants droit. Alors que, dans l’ordre nouveau européen, la seule revendication qui soit légitime est celle du « droit à » ou des « droits à » (droits à tout, droits devant, tous droits dehors, des droits pour tout le monde, droit au logement, etc.), il est une réalité qui échappe à cette légitimité absolue : c’est la France. Le grand silence de la mer est le terme du processus qui l’affecte et où elle sombre peu à peu, sans même penser à se défendre.

 

01 novembre 2010

Chronologie

 

 

            Dans la langue moderne, le nom chronologie, attesté à la fin du XVIe siècle et emprunté à la langue latine de ce même siècle, et l’adjectif chronologique ont un sens anodin. C’est la « date et la succession dans le temps des événements historiques » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou encore « l’ensemble de faits historiques présentés dans l’ordre de leur succession » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Ce sens est en relation avec ce rien qu’est devenu à l’école, au collège, au lycée, l’enseignement de l’histoire ou ce qui en tient lieu et qui se caractérise désormais par le mépris des dates, l’ignorance volontaire dans laquelle sont maintenus les élèves de la succession des faits, la seule règle en vigueur étant l’anachronisme. Que Clovis ait vécu avant ou après Clemenceau, quelle importance, puisque ni l’un ni l’autre ne font l’objet du moindre enseignement ou de la moindre mention, ayant disparu de la mémoire collective au seul profit du Monomotapa, de Mahomet ou des empires islamiques successifs.

            Dans l’ancienne langue française, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la chronologie était une science, une vraie science, une science dure et exacte, sans la maîtrise de laquelle il était impossible de faire de l’histoire ou de dire l’histoire : « Science qui a pour objet d’établir les dates des événements » (Scaliger, 1584, cité dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy, 1881-1902) ; « La science des temps, livre contenant la science des temps » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses : « la chronologie est très nécessaire à un homme de lettres ») ; « Doctrine des temps, des époques et, entre autres, des supputations qui regardent le comput ecclésiastique » (1690, Furetière, Dictionnaire universel, « La chronologie a soin de marquer les jours et les années où les plus grands événements sont arrivés ») ; « Doctrine des temps » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762) ; « Science des temps, connaissance des époques » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « Connaissance de l’ordre des temps et des dates historiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’importance de la chronologie est ironiquement mise en valeur par Anatole France en 1918 : « La chronologie et la géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de l’histoire. Si la chose est vraie, tout porte à croire qu’en dépit des Bénédictins (...) qui ont inventé l’art de vérifier les dates, l’histoire est pour le moins borgne ». On n’a jamais aussi bien caractérisé l’enseignement actuel de l’histoire.

            Certes, les lexicographes de la seconde moitié du XXe siècle continuent à relever ce sens ancien et historique (« Science rattachée à l’histoire, qui a pour but la connaissance et l’ordonnance des dates des événements dans le déroulement de l’histoire de l’humanité », TLF, op. cit. ; « Science qui a pour objet la datation des évènements historiques », DAF, neuvième édition), mais il est de plus en plus souvent concurrencé par le sens moderne. Pour en saisir les enjeux, il faut se reporter au très long article que L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) ont consacré à la chronologie, « science des temps passés, art de mesurer ces temps, de fixer des époques, etc. » : « Plus les temps sont reculés, plus la mesure en est incertaine : aussi est-ce principalement à la chronologie des premiers temps que les plus savants hommes se sont appliqués » : la création du monde, Adam et Eve, le Déluge, la naissance et la Passion du Christ, les conversions de dates exprimées dans un calendrier donné (lunaire, solaire, etc.) en dates exprimées dans un autre calendrier, etc. Autrement dit, il apert de cet effondrement de la chronologie la perte d’un immense savoir, dont les modernes s’éloignent à grande vitesse, n’attachant pas plus d’importance à Ramsès qu’au ciron de Pascal. Il est vrai aussi que les grandes chronologies sont aujourd’hui établies à partir des datations au carbone 14 ou en millions d’années à partir du paléomagnétisme, ce qui a eu pour conséquence d’effacer les grandes ères de jadis (primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire) et de les reconfigurer en périodes de plusieurs millions d’années, nommées pliocène, miocène, oligocène, éocène, paléocène, crétacé, jurassique, trias, permien, carbonifère, dévonien, silurien, ordovicien, cambrien, etc. Les quelque mille ou mille cinq cents ans d’histoire de la France et de l’ancienne chronologie ne pèsent rien par rapport aux millions d’années du jurassique. Autant les jeter aux oubliettes.  

 

29 octobre 2010

Nègre, négresse

 

 

 

Ce mot, attesté au XVIe siècle, est emprunté à l’espagnol, langue dans laquelle negro désigne une personne de race noire, ce mot espagnol continuant le mot latin niger, « noir ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), soucieux de distinguer nègre de noir, explique ainsi l’origine de nègre : « Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro qui signifie « noir ». De là vient notre mot nègre » et il ajoute : « L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique que les noirs ». Cette distinction, qui n’est en rien infamante, est caduque en français moderne, pour des raisons qu’il convient d’exposer.

Nègre n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762, et uniquement parce que nègre est en usage dans des expressions figées ou en voie de figement : « Ce mot ne se met point ici (dans ce dictionnaire) comme un nom de nation, mais seulement parce qu’il entre dans cette façon de parler traiter quelqu’un comme un nègre pour dire traiter quelqu’un comme un esclave » (DAF, 1762). C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui révèle l’ignominie attachée à ce mot : « On appelle mores les peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée et nègres, ceux qui sont du côté de l'Océan, et surtout, ceux qu’on transporte dans les colonies européennes et qui y servent comme esclaves » (exemples : « Il a dans son habitation deux cens nègres et cinquante négresses ; nègrerie, lieu où l’on enferme les nègres dont on fait commerce ; on dit (style familier) traiter quelqu’un comme un nègre pour le traiter fort mal, comme un esclave ». Les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, ont exprimé en 1704, sans doute parce que ce sont des Pères jésuites, une vaste confiance dans l’homme, en situant le statut infamant des nègres dans un passé révolu : « noir employé autrefois dans certains pays chauds comme esclave ». Quant aux académiciens, à partir de la cinquième édition (1798), ils reprennent la définition de Féraud : « (nègre, négresse) est le nom qu’on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies » (1798, 1835, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Esclave noir »), tout en rappelant que nègre est aussi le nom donné aux habitants d’Afrique dont la peau est de couleur noire : « Nom qu’on donne en général à la race des noirs, et spécialement aux habitants de certaines contrées de l’Afrique » (DAF, 1835 : la traite des nègres est abolie) : « (ethnographie) il se dit des hommes à peau noire ; race nègre ou éthiopique, la troisième des trois races humaines de Link, et des cinq races de Blumenbach. La race nègre peuple non seulement presque toute l'Afrique, mais encore une grande partie de l'Océanie centrale » (Barré, 1842, Complément au DAF) ; « Nom qu’on donne en général aux habitants noirs de l’Afrique » (Littré, 1863-77).

L’esclavage ayant été aboli en 1848, quelques décennies après que la traite, c’est-à-dire le commerce d’esclaves, l’a été (cf. ci-dessus l’exemple du DAF en 1835), les académiciens en prennent acte dans la septième édition du DAF (1879), employant l’imparfait, comme les lexicographes de Trévoux en 1704 : « Il se disait, particulièrement, des esclaves noirs employés aux travaux des colonies » et, pour la première fois, est citée en exemple la comparaison dont a usé récemment M. Guerlain et qui a suscité dans les médias beaucoup d’émotion. Ce n’est pas « travailler comme un nègre », mais (« familièrement », précisent les académiciens) faire travailler quelqu'un comme un nègre, c’est-à-dire « exiger de lui un travail pénible, le faire travailler sans relâche », comme cela était exigé jadis des esclaves. Les professeurs de vertu auraient dû en fait reprocher à M. Guerlain, non pas d’avoir employé et commenté cette comparaison, mais de l’avoir cité imparfaitement. A ma connaissance, personne n’a jamais fait travailler M. Guerlain, ni qui que ce soit, comme un nègre. Si M. Guerlain a beaucoup travaillé, c’est de son propre chef et sans autre contrainte que sa propre volonté : c’est aussi ce que fait chaque jour Mme Pulvar, la journaliste quota indignée, que personne ne fait ni n’a jamais travailler comme une négresse.

Au XXe siècle, le sens ancien, « esclave noir employé dans les colonies », disparaît des dictionnaires, et à juste titre, puisque la réalité désignée a été abolie. Dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition (en cours) du DAF, il n’est plus mentionné : « Homme ou femme de la race noire », « Traiter quelqu’un comme un nègre, le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », « travailler comme un nègre, travailler sans relâche ». Il est enregistré comme un sens historique, donc « clos », et particulier, dans le Trésor de la langue française (1971-94) « En particulier, par référence à la traite des Noirs et à leur situation d’esclaves dans le Nouveau Monde jusqu’au XIXe siècle, synonyme bois d'ébène : esclavage, traite des nègres ».

De ce fait, le sens et les connotations de ce mot changent du tout au tout. De péjoratives, elles deviennent mélioratives, en particulier dans le domaine des arts. Le premier de ces changements est signalé par les académiciens en 1932-35 : « ce mot est employé aussi comme adjectif, qui a alors pour féminin nègre : art nègre, danse nègre, musique nègre ». Ce fait d’importance est signalé dans une remarque du TLF (1971-94) : « Nègre, employé en parlant des personnes, a eu des connotations péjoratives et, à ce titre, il s’est trouvé concurrencé par noir qui est moins marqué. Actuellement nègre semble en voie de perdre ce caractère péjoratif, probablement en raison de la valorisation des cultures du monde noir (v. négritude) ». Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens prennent acte de ce changement : « Terme dont on usait autrefois pour désigner un homme noir, une femme noire (ce terme, souvent jugé dépréciatif, a été parfois revendiqué au XXe siècle par les Noirs pour affirmer leur identité) ».

Les lexicographes décrivent des usages, mais l’expérience que nous faisons du monde montre que ces usages tardent à s’implanter dans les consciences. Les mots nègre et même négresse ont beau être brandis comme des oriflammes de fierté raciale ou ethnique par les noirs eux-mêmes (Mme Pulvar a tutoyé fièrement et avec beaucoup de mépris M. Guerlain, un vieil homme, qu’elle ne connaît pas : « la négresse, elle t’emmerde »), ils demeurent des terrains minés et de vrais pièges : attention, ne pas s’en approcher, du moins quand on est blanc, ces deux mots étant réservés aux seuls noirs.

27 octobre 2010

Hottentot

 

 

Terme de géographe, attesté en 1685, hottentot est le nom que les Hollandais ont donné à un peuple de l’Afrique du Sud, parce que, quand les gens ainsi nommés dansaient et chantaient, les Hollandais n’entendaient que la syllabe hot, hot, hot. Les académiciens (neuvième édition, en cours depuis 1994) sont plus précis pour ce qui est de l’étymologie : « Mot néerlandais signifiant proprement « bégayeur », la langue hottentote contenant beaucoup de sons à clics ».

Le mot n’est pas enregistré par les académiciens avant la neuvième édition, en cours de publication. En 1842, Barré dans le Complément au DAF, y consacre un article assez long et presque complet. C’est un peuple (« nom d’un peuple de l’Afrique méridionale », réparti en tribus, les Namaquas, les Coranas, les Damaras, les Bosjemans et les Griquas, « que les missionnaires sont parvenus à civiliser et qui ont quelques villes »), un pays (« pays des Hottentots, contrée qui s’étend depuis la Cimbébasie et le pays des Betjouanas jusqu’à la colonie du Cap », dont une partie « appartient à la colonie du cap de Bonne-Espérance et le reste est indépendant »), et une langue : « (linguistique) langue parlée par les Hottentots et qui est remarquable par une grande quantité d’articulations (id est de consonnes) ayant à peu près la valeur de notre T ». Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne répète de ce savoir que ce qui se rapporte à la langue : « Langue des Hottentots, remarquable par une grande quantité d’articulations singulières plus ou moins voisines de notre T ».

Les auteurs de dictionnaires modernes reprennent pour l’essentiel ce que Barré a établi, mais en des termes moins grossiers et plus conformes aux savoirs « modernes » : « Qui est relatif ou qui est propre à un peuple pasteur et nomade de l’Afrique du Sud Ouest » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Adjectif relatif à une population de pasteurs nomades de l’Afrique du Sud Ouest », « Substantif, un Hottentot, une Hottentote ; le hottentot, langue à clics parlée par les Hottentots » (DAF, neuvième édition, en cours), tandis que les auteurs du TLF reproduisent une définition à peu près rigoureuse de la langue hottentote : « Langue du groupe Khoisan, parlée par les Hottentots, caractérisée par la présence de clics ».

 

Il n’y a rien dans ce mot ou dans son histoire et rien dans la langue qui mérite le pilori, le lynchage ou le bûcher. Tout juste un peu de pittoresque, en tout cas pas de mépris. Si le mot charrie autant de connotations défavorables, du moins dans les limites étroites des organisations prétendument antiracistes, c’est à cause de la science – la science pure et dure, celle des spécialistes de paléontologie du début du XIXe siècle – et de l’utilisation qu’elle a faite de la Vénus hottentote : « Femme supposée hottentote, fortement stéatopyge, et dont le moulage et le squelette sont conservés au musée de l’Homme » (TLF, ils ont été rapatriés en Afrique du Sud en 2002), qui est le temple de l’antiracisme scientifique, les savants du célèbre Muséum d’histoire naturelle de Paris tenant, en 1816 et 1817, cette femme aux fesses rebondies qui venait de décéder pour le chaînon manquant entre les animaux et les hommes et « le représentant d’une race aux traits archaïques qui sont comparés fréquemment à ceux des singes » (Histoire des sciences, 1957). Entre le TLF et la neuvième édition du DAF (en cours), trente ans environ se sont écoulés. Cela se sent dans les articles consacrés à Vénus hottentote. Dans le DAF, c’est un terme d’ethnologie qui non seulement est vieilli, mais qui en plus est erroné : « Nom donné, à tort, à un type de femme stéatopyge, qui se rencontre chez les Bochimans et non chez les Hottentots » et « par extension, figurine préhistorique dont l’aspect rappelle ce type de femme ».

En réalité, ce sont les progressistes qui ont fabriqué ce mythe : Cuvier et Saint-Hilaire, mais aussi Hugo, ce prince de la bonne conscience, qui écrit dans Les Misérables : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » ; et surtout les encyclopédistes, d’Alembert, Diderot, Jaucourt, etc. Voici ce qui est écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) au sujet des Hottentots : « Peuple dans la Cafrerie, près du cap de Bonne Espérance. Ils sont fort connus parce qu’ils touchent l’habitation des Hollandais (en réalité, c’est l’inverse qui est vrai) et parce que tous les voyageurs en ont parlé (…) Les Hottentots ne sont pas des nègres (…), ce sont des cafres, qui ne seraient que basanés, s’ils ne se noircissaient pas la peau avec de la graisse et du suif, qu’ils mêlent pour se barbouiller. Ils sont couleur d’olive et jamais noirs, quelque peine qu’ils se donnent pour le devenir ; leurs cheveux collés ensemble par leur affreuse malpropreté ressemblent à la toison d’un mouton noir remplie de crotte. Ces peuples sont errants, indépendants et jaloux de leur liberté (…) ; leur langage est étrange, ils gloussent comme des coqs d’Inde »…

Ce sont les encyclopédistes qui diffusent les premiers, en se fondant sur les récits de voyageurs, le mythe d’un appareil génital monstrueux des femmes hottentotes : « les femmes ont la plupart une espèce d’excroissance, ou de peau dure qui leur croît au-dessus de l’os pubis, et qui descend jusqu’au milieu des cuisses en forme de tablier ». Des voyageurs « disent que les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu’elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d’intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes de leur côté, sont tous, à ce qu’assurent les mêmes voyageurs, à demi eunuques, non qu’ils naissent tels, mais parce qu’on leur ôte un testicule ordinairement à l’âge de huit ans et quelquefois plus tard (…) ».

L’article s’achève sur l’origine du nom hottentot, qui « a été donné par les Européens à ces peuples sauvages, parce que c’est un mot qu’ils se répètent sans cesse les uns aux autres lorsqu’ils dansent ».

On peut donc être savant, éclairé et même illuminé, favorable au progrès en tout et partout et répéter sur ce qui n’est pas soi des âneries qui auraient fait rougir de honte les théologiens catholiques, dont chacun sait qu’ils vivent dans les ténèbres éternelles, s’ils les avaient dites. Apparemment, quand on est éclairé, on peut tout dire et même dire n’importe quoi sans que les donneurs de leçon y trouvent à redire.

 

Le cocasse est que cette affaire hottentote est relancée par un filmeur, arabe et musulman, fier de son arabité et encore plus fier de son islamité, fier de ce qu’il est pour toujours, fier de ses racines, fier de son identité millénaire, fier de ses ancêtres, et qui a trouvé dans cette affaire assez minable l’occasion, la énième ou la ixième, d’accuser la France et les Français de racisme, parce que les encyclopédistes, Cuvier, Saint-Hilaire et l’écrivain Hugo, etc. qui ont donné leur nom à l’innombrables rues de France, ont médit des Hottentots ou tenu celle qu’ils nommaient la Vénus hottentote pour le chaînon manquant entre les grands singes et les hommes. L’antienne est connue ; c’est le même petit air de serinette dont l’antiracisme officiel et subventionné nous accable les oreilles depuis trente ou quarante ans. Le filmeur est arabe et musulman. Plutôt que de chanter la chanson éculée de « l’Autre raciste », il devrait gratter un tout petit peu sa culture, l’histoire des siens, la généalogie de son islam. Il montrerait alors, non pas une, mais des millions de Vénus hottentotes, qui n’étaient pas exhibées dans des amphithéâtres d’université et des musées, mais réduites à l’esclavage, tenues pour du bétail, condamnées au travail forcé, martyrisées, sans parler des délires haineux et prétendument scientifiques (la science de l’islam, bien entendu) que les arabes et les musulmans tiennent depuis quatorze siècles sur les noirs, les jaunes, les sauvages, les idolâtres, les païens, etc. Ou même, ces nombreuses jeunes femmes indigènes de France qui sont autant de Vénus hottentotes pour les coreligionnaires du filmeur. Mais pour montrer cela, il faut un peu de courage et c’est ce qui manque le plus quand on est confit en dévotion islamique.  

 

 

25 octobre 2010

Enyo, déesse des batailles

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit en français, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent et font les musulmans. Le djihad peut être fait les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... La guerre est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et organisant les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

 

 

18 octobre 2010

Global, globaliser, globalisation

 

   

            L’adjectif, dérivé de globe, date de 1864. Il est donc, au regard de l’ancienneté de la langue française, relativement récent. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens de « en bloc », qu’il illustre de deux exemples : « accorder une somme globale » (en parlant d’un tribunal) et « les chiffres globaux des recettes et des dépenses ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-35) et font suivre l’entrée d’une définition un peu plus ample que celle de Littré : « Qui s’applique en bloc à l’ensemble d’un certain nombre de choses matérielles ou morales » (impôt global sur les revenus, somme globale), définition qui est reprise, mais dans des termes différents, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Qui est considéré en bloc, dans sa totalité, qui s’applique à un ensemble sans considérer le détail » (budget, déficit, revenu, consommation, production, mouvement, sens, caractère, etc. global) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « se dit d’un ensemble que l’on considère sans faire cas des détails ou des variations » (somme, revenu, appréciation, etc. global), les auteurs de ces deux dictionnaires citant l’inévitable méthode ou lecture globale, ceux du TLF avec une certaine complaisance pour la chose désignée : « méthode d’apprentissage de la lecture dans laquelle la perception des phrases précède celle des syllabes et des lettres » ; les académiciens avec des réserves : « méthode qui prétend faciliter l’apprentissage de la lecture en faisant reconnaître les mots ou les groupes de mots avant d’en distinguer les éléments » (en gros, elle met la charrue avant les bœufs).

            Si un article est consacré à global dans ce dictionnaire critique de la Nouvelle Langue Française, ce n’est pas pour cet adjectif, au demeurant assez commun, mais à cause de deux dérivés, le verbe globaliser et surtout le nom globalisation, qui, eux, sont « hypermodernes », l’un et l’autre étant postérieurs à la seconde guerre mondiale. Ils sont absents de la neuvième édition du DAF, mais ils sont enregistrés et définis dans le TLF : globaliser, au sens de « réunir (plusieurs éléments) en un tout » (deux exemples l’illustrent : globaliser les prêts et « il est si tentant de globaliser, si ardu de distinguer »), et globalisation, comme terme de psychologie et de philosophie ayant le sens de « fait de percevoir, de concevoir quelque chose ou quelqu’un comme un tout », sens illustré par cet extrait de Mounier : « le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale ».

            Ces emplois-là n’appellent, à dire vrai, guère de commentaires. Ce qui fait entrer ces deux mots dans la NLF, c’est leur emploi en économie et dans les discours médiatiques, sous l’influence de l’anglais ou, plus exactement dans ce cas précis, de l’anglo-américain, c’est-à-dire de la langue anglaise des flux financiers, du business, de la « gouvernance » mondiale, et cela en lieu et place des mots français mondialiser et mondialisation. Il est vrai que globaliser et globalisation sont mieux à même de rendre compte de ce qui se produit d’inédit aujourd’hui, à savoir la connexion généralisée de tous les marchés qui forment ainsi un unique marché et un marché unique ou uniforme, qui est partout et nulle part, sinon sur les écrans des PC, qui est sans limites dans le temps et dure vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an, un marché qui s’affranchit de l’espace et du temps, qui est hors-sol ou sans territoire, donc sans législation, ni autorité de régulation : un bloc, une masse, un tout, et sans la grande diversité des paysages, des terroirs et des hommes qui définit le monde.

 

 

 

 

16 octobre 2010

Populisme

 

 

Ce matin, au cours de l'émission d'Alain Finkielkraut, des intellos de Sciences Po ou des media ont débattu du populisme sans jamais définir le mot, sinon en façonnant une sorte de monstre répugnant.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot et autres emploient aujourd’hui quartiers populaires (là où se sont établies les colonies de l'islam). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française, 1971-94) : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C’est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. 

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis. Ils les ont donc éliminés, décidant que les thèses de Satan étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l’emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu’ils désignent, soient chez les intellos des termes de mépris.

 

 

15 octobre 2010

Une sociologie insolente est-elle possible ?

 

 

Pendant un siècle, les sociologues se sont donné pour but de porter à la lumière ce qui, dans les pays d’Europe, était pieusement caché, à savoir ce sur quoi reposaient ces pays : en général, un pur rapport de forces ou une injustice ou la relégation de quelques-uns de leurs membres dans les zones grises de non-droit ; en bref, ils ont révélé tout ce que l’idéologie et la morale bien pensante avaient pour raison d’être de dissimuler. Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville, le premier de nos sociologues, révèle que, contrairement à ce qui était généralement admis, la façon dont les hommes vivent dans tel ou tel pays, en Amérique ou en Europe, les mœurs qu’ils ont adoptées, les comportements qu’ils ont faits leurs, les règles qu’ils suivent, ne tiennent pas au climat, encore moins à une nature humaine qui n’a d’existence nulle part, sauf dans l’idéologie, mais à l’état social, à l’égalité ou à l’inégalité des conditions ou des hommes devant la loi, et que les mœurs sont douces et honnêtes quand l’égalité est la règle. Hélas, l’insolence de Tocqueville n’est plus de saison. « Insolent » a signifié « inhabituel » avant de prendre pour sens « offensant » ou « insultant ». Longtemps, les sociologues ont été insolents, au sens où, après avoir soumis les habitudes et les croyances à un examen critique, libre et sans préjugé, ils ont montré que les réalités du monde n’étaient pas conformes à ce que les hommes croyaient qu’elles étaient ou aux représentations qu’ils s’en faisaient.  

 

Il y a un demi siècle, en URSS et dans ses pays satellites, Chine, Vietnam, Cuba, Corée, où le marxisme servait de cache-sexe à des régimes tyranniques et inhumains, plus personne de sensé ne croyait que ce même marxisme, qui mettait les hommes aux fers, pût expliquer quoi que ce soit ou apporter quoi que ce soit à qui que ce soit et où que ce soit, si bien que les intellectuels de ces pays, désabusés ou enfin éclairés, avaient jeté aux orties la défroque marxiste. Ce fut une révolution, car, de tous les hommes, les intellectuels sont ceux qui, par nature ou par tropisme, se complaisent dans l’aveuglement volontaire et se plient aux oukases de l’obscurantisme idéologique le plus archaïque qui soit. C’est alors, à contretemps et malgré le désastre avéré à l’Est, qu’en France, naguère « pays des lumières » et « patrie des droits de l’homme », la sociologie s’est marxisée. Auparavant, elle ne s’alignait sur rien, bien qu’elle fût vaguement libérale, comme l’étaient les philosophes des Lumières ; alors, elle s’est mise au garde-à-vous devant le marxisme et a aliéné son insolence originelle à la folie furieuse du couple diabolique Lénine Trotski. Elle s’est faite marxiste, les doigts sur la couture du pantalon. Elle a prétendu, blague énorme, libérer le monde entier de l’oppression bourgeoise, au moment où les opprimés du marxisme brisaient leurs chaînes et ont cessé de croire au moindre article du dogme qui les jugulait.

Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale (Plon, 1958, p 114), écrit, à propos des représentations sociologiques, au sens de « collectives », des indigènes d’Afrique ou d’Amérique, qu’elles « ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais qu’elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments ». Il ne va ainsi des représentations diffusées par les sociologues et que l’on est en droit de qualifier de sociologiques. Elles sont en contradiction avec l’organisation sociale, ou plus exactement, c’est l’image de la société, mais déformée ou renversée. Ce n’est plus de la science, mais de la pure idéologie. En revêtant l’uniforme de l’idéologie, les sciences sociales ont choisi l’archaïsme le plus sot et elles ont perdu, en même temps que l’insolence, toute validité. De fait, leur raison d’être n’est plus que d’illustrer les thèses absurdes d’une idéologie momifiée. Bref, elles maintiennent en vie un cadavre putréfié. L’acharnement thérapeutique est condamné partout, parce qu’il porte atteinte à la dignité de la personne humaine. En France, dans l’ordre de l’épistémologie, il est de règle à l’Université et au CNRS. Le visage que nous offrent les sciences sociales est si hideusement sinistre qu’on se prend à souhaiter que l’euthanasie leur soit prescrite et appliquée. Que le cadavre soit enfoui le plus profondément possible, l’odeur est insupportable.

 

Tout n’est pas désespéré. La sociologie peut éviter que la putréfaction se poursuive, si elle renoue avec son insolence passée, quand elle révélait ce que l’idéologie dominante cachait. Cela ne peut se faire qu’à condition 1° qu’elle rompe tout rapport, lien, relation, cousinage, copinage, etc. avec le marxisme et ses succédanés maoïstes, trotskistes, léninistes, 2° qu’elle opère une nouvelle coupure épistémologie, analogue à celle qui l’a fondée au XIXe siècle,  3° qu’elle jette aux orties son froc de « savoir » ancillaire de l’idéologie dominante, 4° qu’elle renverse toutes les hypothèses éculées, les thèses surannées, les idées sclérosées dont elle se fait le héraut mal embouché depuis un demi siècle.

 

Ces conditions ne sont pas près d’être remplies. En attendant, il est possible de tracer les chemins de la liberté à propos de « faits de société » ayant trait aux populations étrangères ou d’origine étrangère vivant en France. Dans leur catéchisme, les sociologues en font les messies d’un ordre nouveau, juste et parfait, de sorte que, si ces immigrés n’assument pas le rôle éminent qui leur est assigné arbitrairement, c’est qu’ils en sont empêchés par des méchants, des salauds, des sous-hommes infects. Pour que le catéchisme ne soit pas invalidé par les faits, il faut donc qu’ils soient des victimes, qu’il soit prouvé qu’ils subissent d’immondes discriminations et qu’ils vivent sous le même joug raciste que les esclaves de « La Case de l’oncle Tom », autrement dit que l’exploitation de l’homme par l’homme se soit muée en exploitation éhontée de l’immigré (variantes, l’étranger ou le musulman) par le Français (variantes, l’Européen, l’Occidental, le Chrétien, le Laïque, etc.) et que cette exploitation justifie l’urgente nécessité, non plus de la lutte des classes, mais d’une lutte des races, celle de tous contre tous, qui donnera enfin aux immigrés (variantes, aux musulmans, aux Africains, aux étrangers) la place éminente qui leur revient ou dont la sociologie nous assure qu’elle leur échoit « naturellement ».

En fait, tout cela n’est qu’idéologie. La sociologie a beau se dire « science » (sociale), à l’instar du marxisme qui était baptisé « science des sciences » ou « science totale », elle ne démontre rien. Elle ne conclut qu’à ce qu’elle présuppose. Et si les conclusions auxquelles elle parvient sont conformes au iota près aux hypothèses de départ, c’est que la méthode n’a pas d’autre fonction que d’illustrer l’idéologie. Elle consiste à comparer les revenus et, en conséquence, le niveau de vie moyen des immigrés aux revenus et au niveau de vie moyen des Français. Bien entendu, comme les familles françaises disposent d’un petit patrimoine, accumulé pendant des siècles, que ce patrimoine cache l’appauvrissement croissant de la France et de ses habitants, comme, en plus, la sociologie n’intègre pas dans ses calculs les revenus occultes que ces immigrés tirent du trafic de drogues et excitants illicites, du vol, du recel, etc., et qu’il n’est jamais tenu compte du patrimoine immobilier, souvent considérable, accumulé dans les pays d’origine et dont ils tirent des revenus importants, il est aisé, après avoir ainsi tordu la réalité, de conclure superbement que le revenu moyen des Français et, en conséquence leur niveau de vie, est supérieur à celui des immigrés. Cette science est composée de la même farine mensongère que les enquêtes que publiaient les sociologues d’URSS pour prouver que les Soviétiques et les colonisés des pays frères jouissaient d’un niveau de vie supérieur à celui de tous les Occidentaux, qu’ils soient américains ou français. En URSS, seuls les fous ou les dérangés mentaux accordaient du crédit à ces conclusions. C’est aussi de la même science que les enquêtes et travaux savants par lesquels les maoïstes français s’évertuaient à prouver que l’immonde joug tyrannique chinois rendait plus heureux les hommes que la démocratie de l’Occident.

 

Pourtant, des faits que cachent nos pieux sociologues, tout confits de dévotion, démentent que les immigrés soient plus mal traités en France que les Français et qu’ils subiraient des discriminations, sources d’un racisme débridé. Mais le racisme de qui ? Celui des étrangers ? Cela n’est jamais précisé. Le racisme est imputé aux seuls autochtones, et sans preuve.

Ainsi, la revue de l’Institut National des Etudes Démographiques a publié, il y a quelques années, une étude sur l’espérance moyenne de vie des Marocains résidant en France. Bien entendu, cette espérance est largement supérieure à celle qui prévaut au Maroc, et elle est supérieure à celle de Français de souche, appartenant aux mêmes catégories sociales, ouvriers, ouvriers agricoles, petits employés, que ces Marocains. A l’intérieur de ce groupe que forment les Marocains de France, la règle est l’inégalité, dont les Français, de toute évidence, sont totalement innocents. En effet, dans ce groupe social et ethnique, les hommes, contrairement à ce que l’on observe partout ailleurs, vivent plus longtemps que leurs épouses ou leurs filles - ce qui signifie que celles-ci ne bénéficient pas des soins et des facilités de vie que les mâles se réservent, sans doute au nom de la supériorité islamique du mâle sur ses femelles. A quels gogos la sociologie espère-t-elle faire accroire que ces mâles sont victimes de discriminations ? Et quelles discriminations ? A elle-même ? Aux étudiants qu’elle déforme ? Aux journalistes qui se font les petits télégraphistes des fabricants de mensonges ? Bien entendu, personne ne s’illusionne sur la déontologie de la sociologie. Elle est marxiste, avant d’être autre chose, c’est-à-dire qu’elle n’est rien. Un jour, une enquête au petit pied prouvera que si, dans ce groupe des Marocains de France, les hommes vivent plus longtemps que les femmes, la faute en incombe aux seuls Français. La sociologie se contente de prouver les erreurs dont elle se nourrit. Partant de a) elle aboutit à a) et elle démontre savamment que a) est bien conforme à a). Ce n’est même pas de la tautologie, c’est du psittacisme. Couper des arbres pour fabriquer le papier sur lequel sont imprimées ces balivernes est un double crime : contre la nature et contre l’esprit.   

 

En revanche, sur ce sujet, elle pourrait renouer avec son insolence perdue qu’elle a aliénée au marxisme. Elle pourrait révéler ce qu’elle cache, si elle comparait les revenus, le niveau de vie, le taux de chômage de ces populations immigrées ou d’origine étrangère aux revenus, au niveau de vie, au taux de chômage de ces mêmes populations, quand elles vivent dans leur pays. Un Marocain, chômeur en France, a un niveau de vie et des revenus supérieurs à un Marocain, même fonctionnaire, qui n’a pas émigré. Un Marocain qui perçoit le seul RMI jouit d’un niveau de vie supérieur à celui de ses congénères qui travaillent dur au pays pour un salaire inférieur de moitié à un RMI. De fait, en France, ces populations jouissent d’une situation enviable et qui, à bien des égards, peut être considérée comme privilégiée. Si les sociologues abusent les Français qui, par masochisme ou imbécillité, acceptent de se laisser berner, ils ne trompent pas les Marocains qui aspirent au paradis sur terre qu’ils trouvent chez les infidèles. Tous savent qu’il vaut mieux percevoir des allocations en France sans travailler plutôt que de suer sang et eau au Maroc sous la schlague cruelle de coreligionnaires sans pitié. Ce qui est vrai du Maroc et des Marocains l’est aussi de l’Algérie et des Algériens, du Mali et des Maliens, de la Guinée et des Guinéens, des Comores et des Comoriens, de l’Iran et des Iraniens, etc. Le scandale le plus effrayant est celui de l’Algérie. Au Maroc, il est toujours possible, pour expliquer la condition des opprimés, d’invoquer la pauvreté du pays, lequel, bien entendu, est moins pauvre que ne le disent les sociologues de France, surtout s’ils sont d’origine étrangère. Pour ce qui est de l’Algérie, il serait obscène d’exciper de la pauvreté : l’Algérie est l’un des pays les plus riches au monde par les ressources de son sous-sol (pétrole, gaz, minerais divers) et par la fertilité de ses terres. Que, dans ces conditions, le chômage frappe 50% de la population est inconcevable, du moins pour un esprit ouvert et dénué de préventions ! Bien entendu, jamais les sociologues ne s’interrogent sur cette réalité. Ils ne la remarquent même pas. C’est que, s’ils la constataient, ils devraient l’expliquer et, pour cela, mettre en cause le pouvoir mafieux du FLN chéri qui détourne à son seul profit et à celui des clans ou familles alliés les richesses nationales et qui impose aux Algériens des discriminations qui relèvent du racisme. Or, quand on est sociologue marxiste, on ne s’en prend qu’à ses ennemis de classe, pas aux potes, encore moins aux camarades. Le pouvoir du FLN est tabou, sacré, haram. On n’y touche pas.

 

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé, non pas des sociologues français (on frémit à l’idée des sornettes qu’ils auraient pu écrire), mais des experts arabes. De toute évidence, ces experts n’ont été formés ni à Paris VIII ni à Nanterre. Les bienheureux sont trop insolents pour avoir suivi un cursus de sociologie en France. Ils établissent que, dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays, et dans vingt ans, 500 millions d’habitants), plus de 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois qu’en Grèce. En mille ans, les Arabes auraient traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année. Or, ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire, qui s’enferment de leur plein gré dans un mutisme culturel suicidaire, sûrs d’eux et arrogants, exigent, à peine débarqués à Roissy ou à Londres, qu’on leur prodigue des responsabilités, des emplois, des revenus supérieurs à ceux d’hommes et de femmes qui ont fait l’effort de lire des livres autres que Le Coran, de connaître le monde, de s’ouvrir aux autres, d’apprendre des rudiments de savoir, qui savent faire quelque chose de leurs dix doigts et pas seulement se prosterner devant une idole cinq fois par jour !

 

Puisque le robinet a été ouvert, que l’insolence coule à flots. Bien entendu, le parallèle ne saurait s’arrêter à ces broutilles. Ce que montre la sociologie, en répétant ce que tous les imbéciles disent, c’est que les Français sont racistes et que la France se blinde derrière des décisions, mesures, lois, etc. afin d’empêcher les immigrés ou les populations d’origine étrangère d’accomplir leur mission prophétique de sauveurs et de régénérateurs de la France. Examinons cette accusation. Toute imputation raciste, quelle qu’elle soit, n’est recevable que prouvée. Les hommes éclairés, les honnêtes gens, les philosophes, les vrais intellectuels se fondent sur les faits, les textes, les lois, les réalités pour établir le racisme. Ils n’ont pas d’autre horizon que ce qui est attesté, vérifiable et mesurable. Les faits, les textes, les lois, les réalités, les chiffres existent. Il suffit de les chercher où ils sont consignés, de lire les textes, d’additionner les chiffres, de consulter les lois et les règlements, de saisir les réalités, de prendre connaissance des statistiques, des journaux officiels, des constitutions, de les sortir de l’ombre, de les porter à la lumière, de les communiquer à autrui. Ces faits n’ont même pas besoin d’être interprétés, ils parlent d’eux-mêmes. C’est l’éloquence pure, qu’aucun parasite ne brouille. L’arithmétique n’est ni hâbleuse ni verbeuse. Elle élude les ruses, les détours, les ornements de la rhétorique.

Appelons « indicateurs » ces faits. Il y en a plusieurs. Il n’est pas utile de les énumérer tous. Laissons l’obsession de la nomenclature aux maîtres bourdivins. Les citoyens sont en mesure, avec un peu de patience et à condition qu’ils soient honnêtes, de compléter la brève liste que voici. Il est aisé d’isoler deux indicateurs. C’est à la portée du premier venu. Il est inutile d’avoir suivi des formations diplomantes. Etre Bac + 8 en sociologie de l’EHESS n’est pas nécessaire, le niveau CM 2 suffit. Si on sait compter, on pose les chiffres à la craie sur une ardoise d’écolier, on additionne, on n’oublie pas les retenues, on divise. Si on a vraiment le niveau CM2, on fait la règle de 3 et on confirme ses calculs en recourant à la preuve par 9. L’arithmétique d’école primaire est à l’opposé des aristocratiques Bac + 8 en sociologie. Elle est égalitaire, ouverte à tous, populaire. Elle est la démocratie en acte. Si l’on dispose d’une calculette, on n’a pas besoin de poser les chiffres. On est sûr de ne pas se tromper. Ce sont a) le nombre d'étrangers vivant dans un pays donné et b) le pourcentage de ces étrangers dans la population du pays. Autrement dit, ce sont des chiffres, absolus ou relatifs.

Une fois ces indicateurs établis, la loi que l’on en tire est un théorème. C’est le (a+b)² = a²+2ab+b² des potaches. La voici : plus le nombre d’étrangers vivant dans un pays donné est élevé, plus leur proportion dans la population est forte, moins le pays est raciste. Inversement, moins il y a d’étrangers dans un pays, plus leur proportion dans la population est faible, plus le pays est raciste. Un pays peut être peuplé d’individus que l’on accuse d’être racistes et ne pas être raciste : l’accusation, dans ce cas, est sans fondement. C’est une insulte, raciste évidemment. Inversement, il peut être habité par des individus qui se disent « purs » et croient appartenir à une race ou à une religion supérieure à toutes les autres et être raciste. Dans l’ordre raciste du monde, il est normal qu’une race supérieure n’accepte pas que vivent à ses côtés des inférieurs.

Eclairée par ces indicateurs, surgit une mappemonde qui redessine le monde. Les pays se répartissent, non pas en cinq ou six continents, mais en deux : les racistes et les autres. C’est binaire certes, mais le tableau a le mérite d’être clair. Les pays racistes sont ceux où il n’y a pas d’étrangers, parfois pas un seul. Les autres, pays normaux, sont ceux où les étrangers sont autorisés à vivre. Le Luxembourg, qui compte 30% d’étrangers dans sa population, n’est pas raciste. L’Algérie, où les étrangers sont menacés de mort et d’où ils ont été quasiment tous chassés, est raciste : c’est même un des centres du continent raciste. La France n’est pas raciste. Les chiffres l’attestent. Le Maroc, qui s’est purifié en trois décennies des trois-quarts des étrangers qui vivaient sur son territoire au début de la décennie 1960, est raciste. La Suisse ne l’est pas, l’Egypte l’est. L’Allemagne n’est plus raciste, la Turquie l’est. La Grande-Bretagne ne l’est pas, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran le sont, etc. L’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Iran sont cinq pays, où l’islam a force de loi. Qu’ils soient au cœur du continent raciste n’étonne pas les citoyens qui savent comment va le monde.

 

Les autres indicateurs relèvent de la même arithmétique. Les immigrés sont des étrangers qui s’installent dans un pays, qui y cherchent du travail ou qui en ont trouvé, qui exercent une activité libérale, qui acquièrent ou ont acquis des biens, qu’ils peuvent vendre sans contrainte. Parfois, les immigrés cessent d’être des étrangers, quand, à leur demande, ils demandent la nationalité du pays où ils travaillent : de même, les réfugiés ont aussi la possibilité de devenir des naturels. Là encore, pour établir le racisme, il est inutile d’avoir obtenu un doctorat ès sciences sociales sous la direction d’un crétin sublime. Il suffit de s’être assis quelque temps sur les bancs de l’école primaire. On compte, on additionne, on divise ou, si on est fatigué de poser les chiffres, on se contente d’appuyer sur les touches de sa calculette. Plus il y a d’immigrés et plus leur proportion dans la population est forte, moins il est raciste. Inversement, le pays raciste par excellence est celui qui ferme ses frontières, qui interdit l’immigration ou fait tout pour dissuader les immigrés de s’installer sur son territoire, qui refuse d’accueillir des réfugiés. Qui est assez fou pour demander l’asile à l’Algérie, au Maroc, à l’Egypte, à l’Iran ? Ces pays ne comptent pas d’immigrés dans leur population, soit qu’ils les aient chassés comme l’Egypte, le Maroc, l’Iran, l’Algérie, soit qu’ils aient interdit l’accès de leur territoire aux immigrés. Ces pays qui sont dotés de lois racistes et où pullulent les racistes sont les mêmes que ceux où les étrangers sont indésirables, à savoir l’Algérie, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, l’Afghanistan, la Birmanie, l’Iran, etc.

 

Aux chiffres, s’ajoutent les lois, les pratiques, les règlements, qui sont aussi éloquents que les chiffres. En voici quelques-uns. Les immigrés et les réfugiés ont-ils la possibilité, s’ils le désirent, d’obtenir la nationalité du pays où ils vivent, à certaines conditions fixées par la loi et admises par l’ensemble des nations ? Si oui, le pays n’est pas raciste. Il ne se rêve pas comme pur. Il accepte l’Autre ou autrui, il est ouvert, il respecte les différences, etc. Des pays, comme l’Algérie, le Maroc, l’Arabie, réservent la nationalité à ceux qui sont de sang algérien, marocain, saoudien, et qui, bien entendu, professent l’islam. Ils interdisent à leurs ressortissantes d’épouser des infidèles, qui pourraient leur injecter dans le sang - pur, comme il se doit - le sida de l’incroyance. Au regard de ces indicateurs, la France n’est pas raciste. L’Algérie, le Maroc, l’Arabie le sont.

Des droits sont-ils accordés aux étrangers, immigrés ou réfugiés ? Lesquels ? Combien ? Jouissent-ils des mêmes droits que les autochtones ? Leur attribue-t-on des logements sociaux ? Peuvent-ils acheter des terres ? Peuvent-ils posséder des biens, mobiliers ou immobiliers ? Ont-ils le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? Dans les pays islamiques, la discrimination est la règle. Elle touche les infidèles ou dhimmis, considérés comme inférieurs et dont les droits sont limités à celui de respirer sans avoir à en demander l’autorisation. En Egypte et au Maroc, les logements sociaux sont réservés aux nationaux. Ici ou là, dans les pays islamiques, les écoles publiques sont interdites aux étrangers ou aux infidèles.

Y a-t-il des juifs et des tziganes ? Combien ? Sinon, y en a-t-il eu ? Quand sont-ils partis ? Sont-ils partis librement ou en ont-ils été chassés ? Quel est leur statut ? Il n’y a pas de juifs dans les pays racistes. En Turquie, en Algérie, en Egypte, au Maroc, en Iran, en Arabie, ou bien ils ont disparu, chassés, pourchassés, persécutés, expulsés, ou bien ils sont interdits de séjour. En l’espace de quelques années, le Maroc a divisé par 10 le nombre de ses juifs. Tous partis, comme les autres immigrés.

L’islam, prétend encore la sociologie, pâtit de l’échange inégal. Examinons cela. L’islam dispose de ressources naturelles, dont la France est dépourvue, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est de 3 à 5 $ US le baril, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 20 à 50 $ US, à un prix qui est le décuple du coût réel. La France ne vend pas aux pays d’islam le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires. Elle accueille des millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que la France n’accueille de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, c’est la France qui est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie.

 

De cet examen, on peut conclure que la sociologie est bien pensante, dévote, soumise, qu’elle fait ses ablutions rituelles, qu’elle ne pense pas le réel, mais qu’elle le cache et qu’enfin, elle se fait inquisiteur, délateur ou commissaire politique, dès qu’elle parle de racisme. L’accusation raciste dont elle a fait sa spécialité a une réalité, mais elle n’a pas de fondement. Elle est vraie, au sens où elle est énoncée, non pas au sens où elle est juste. Ce que ce mot désigne, à savoir la certitude que nourrissent des hommes d’être d’une race, religion, classe, pays, nation, civilisation supérieurs aux autres, existe aussi, à n’en pas douter, mais pas en France. Il n’a pas de réalité chez les Français. Socrate aurait dit que le nom s’est éloigné de la règle de justesse qui régit le langage. Ce qui est faux dans cette affaire, c’est l’objet sur lequel porte l’accusation, c’est-à-dire ce sur quoi elle porte, entité - la France - ou êtres humains - les Français. Pour que les sociologues retrouvent leur insolence passée (mais en ont-ils le désir ?), il leur faut abandonner le marxisme dont ils se gavent. Cette libération, si elle se produit un jour, n’est pas pour demain.

 

 

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12 octobre 2010

Anecdote

 

 

            Emprunté à un mot grec ayant le sens de « non publié », « inédit », et attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme adjectif d’abord, puis comme nom, le mot anecdote ne désigne pas aux XVIIe et XVIIIe siècles des récits d’événements insignifiants ou secondaires, mais des faits tenus secrets ou cachés par le pouvoir politique – alors despotique.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui l’emploie au pluriel, le définit ainsi : « Terme dont se servent quelques historiens pour intituler les histoires qu’ils font des affaires secrètes et cachées des princes, c’est-à-dire des mémoires qui n’ont point paru au jour et qui n’y devraient point paraître. Ils ont imité en cela Procope, historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora ». Une anecdote, c’est une affaire qui touche le pouvoir et que le pouvoir a décidé de garder secrète. Elle est donc inédite et la publier ou en faire état témoigne d’un vrai courage. A compter de 1718 (deuxième édition), le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à peu près dans le sens qu’y donne Furetière : « Particularité secrète d’histoire, qui avait été omise ou supprimée par les historiens précédents ». C’est ainsi qu’il est défini dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot) : « (Histoire ancienne et moderne) nom que les Grecs donnaient aux choses qu’on faisait connaître pour la première fois au public… Ce mot est en usage dans la littérature pour signifier des histoires secrètes de faits qui se sont passés dans l’intérieur du cabinet ou des cours des princes et dans les mystères de leur politique ». Pourtant, à la différence des autres lexicographes, les encyclopédistes émettent des doutes sur l’intérêt de ces anecdotes : « Outre ces histoires secrètes prétendues vraies, la plupart du temps fausses ou du moins suspectes, les critiques donnent le nom d’anecdotes à tout écrit de quelque genre qu’il soit, qui n’a pas encore été publié » ; en somme les manuscrits sont des anecdotes au sens étymologique du mot.

            La suspicion qui touche, dans la vision progressiste du monde, ces histoires secrètes rejaillit sur le sens du mot anecdote, lequel, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, commence à prendre le sens qu’il a dans la langue actuelle et que les académiciens relèvent à compter de la sixième édition de leur dictionnaire (1835) : « Il se dit en général du récit, ordinairement court, de quelque trait ou fait particulier, plus ou moins remarquable » (recueil d’anecdotes), tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expédie la définition ainsi : « particularité historique » (« il sait beaucoup d’anecdotes »), ce à quoi les académiciens ajoutent en 1932-35 : « Il se dit aussi du récit d’un petit fait curieux ». La déchéance sémantique d’anecdote est confirmée par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui distinguent deux sens dans l’article consacré à ce mot : « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu » et « par extension, petite aventure vécue qu’on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant » ou « péjorativement, relation qui se contente du détail des circonstances, sans dégager la portée de ce qui est relaté »…

Les histoires secrètes et cachées des princes et de leur règne se sont transformées en moins de deux siècles en petits faits ou en petites aventures ou en récit insignifiant. Ce qui avait du sens n’en a plus.

 

 

 

11 octobre 2010

Histoire politique des intellectuels

 

La thèse de M. Alain Minc, dans Histoire politique des intellectuels, peut être résumée, cavalièrement sans doute, par cette interrogation qui parodie le titre d’un film de Comencini : « Mon Dieu, comment sommes-nous tombés si bas ? »

Au XVIIIe siècle, les intellectuels défendaient ou auraient défendu la liberté de conscience, de pensée, d’expression, le libre examen, aussi bien Bayle que Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, etc. : ils étaient tous ou ils auraient tous été dans le bon camp, celui de la Justice, du Droit, de la Vérité. Au XIXe siècle, ils ont pris parti, tous ou quasiment tous (Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Vallès, Sand, Zola, etc.), en faveur de la liberté des peuples, de la République, de l’émancipation des travailleurs, tous, à l’exception de quelques « intellectuels » d’extrême-droite, qui relèvent la tête à la fin du XIXe siècle et se prononcent pour la monarchie, la loi de Dieu, l’ordre social. Au XXe siècle, ils ont choisi le camp du totalitarisme, sauf quelques-uns d’entre eux, très rares, Mauriac par exemple.

Telle est la thèse ou le constat qui est fait. Alain Minc reconnaît qu’il ne sait pas ou ne comprend pas pourquoi, du juste, des droits, de la liberté, les intellectuels ont basculé dans l’injuste, le soutien aux tyrannies, l’asservissement des peuples, niant ce qu’ils ont longtemps été. Il se contente de constater des faits et d’énoncer ces constats, sans se demander si les constats qu’il fait sont exacts. Et si les intellectuels des XVIIIe et XIXe siècles étaient à l’image de ceux du XXe siècle ? Très étrangement, ils ont admiré Catherine de Russie et Frédéric II de Prusse, ou d’autres despotes, comme au XXe siècle, ils ont admiré Castro, Lénine, Staline, Nasser, Mao, Pol Pot, Boumediene et autres despotes, cherchant dans des tyrans étrangers des modèles pour leur pays. Si Voltaire avait été sujet du roi de Prusse, il n’aurait jamais été Voltaire, mais serait sans doute devenu un quelconque chambellan obséquieux, tout entier voué à la grandeur de son roi. Comparés à la grande Catherine, tsarine cynique, cruelle et impitoyable, Louis XV et Louis XVI étaient des parangons d’humanité et de modestie. Certes, elle parlait et écrivait le français, comme Frédéric II ; certes, elle a très généreusement comblé Diderot de dons sonnants et trébuchants, mais cela ne suffit pas à faire d’elle un modèle. Combien de tyrans au XXe siècle ont financé en sous-main des entreprises intellectuelles en France ? Il n’y aurait pas eu de Lettres françaises sans l’argent que les dirigeants soviétiques volaient à leur peuple. D’Alembert, ayant obtenu l’autorisation de publier L’Encyclopédie, a exigé de son « protecteur », M. de Malesherbes (à qui les révolutionnaires ont fait payer son libéralisme en le coupant en deux), qu’il interdise ceux qui avaient le front de critiquer son entreprise. Si on lisait vraiment Zola (les trois villes et les quatre évangiles), on serait horrifié des thèses qui sont développées dans ces ouvrages; et encore plus horrifié si on s’efforçait de comprendre les thèses sur la transmission héréditaire des tares dont il s’inspire dans les Rougon-Macquart. Un inventaire exhaustif de toutes les idées ou thèses énoncées par Hugo, Lamartine, Nerval, Stendhal, Proudhon, Marx, Engels (cf. la littérature oubliée du socialisme), Vallès, etc. avec références et citations à l’appui, montrerait, sans qu’il soit nécessaire de longues dissertations, que les intellectuels du XXe siècle ne détonnent pas dans la galerie de leurs ancêtres, qu’ils y sont à leur place, qu’ils n’ont jamais rompu avec quoi que ce soit...; et que si ces intellectuels modernes se sont trompés d'abondance sur le bien, le mal, le juste, le vrai, le faux, etc., ils sont restés fidèles à ce que leurs prédécesseurs ont toujours dit, fait, pensé ; ou pour dire les choses avec plus d’exactitude, que ces prédécesseurs des XVIIIe et XIXe siècles, tout confits en dévotion libertaire, préfigurent et annoncent Sartre, Bourdieu, Badiou, Beauvoir, Vailland, Merlot, Sollers, etc.

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10 octobre 2010

Francophobie






Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant.
République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.
La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, il les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.
Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.
Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays.

Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou. Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi. Elle sera faible. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord, génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre, était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications : détruire la prison, à bas les murs de l’asile, fermons les casernes, etc. Ces thèses nourrissent le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune ». Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.

De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ? La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonnait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement. S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France.
Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour employer encore ces mots trash.


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08 octobre 2010

Lumière des livres 33

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Collection « l’esprit de la cité, Fayard, 2001, 346 pages

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style « familier » et très agréable à lire, Pierre Manent expose les principales thèses que les philosophes ou les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont avancées en matière de politique : nation, droit, Europe, liberté, égalité, morale, etc. Pour l’auteur, ces thèses ne sont pas à elles-mêmes leur propre et seule fin : elles sont toujours articulées les unes aux autres et mises « en situation », au sens où elles ne sont exposées qu’à propos d’une question : la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant une question problématique - la construction de l’Europe par exemple ou la barbarie nazie -, que cette question est traversée et sous-tendue (de fait, elle est problématique) par des enjeux anciens et profonds de philosophie politique : qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?          

         Pourtant, le véritable intérêt de ce Cours n’est pas dans les exposés pédagogiques qu’il contient, mais dans les thèses « à contre-courant », que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur libéral qui est généralement considéré comme proche de l’excellente revue (europhile hélas) Commentaire. Je retiendrai deux de ces thèses. Pierre Manent est convaincu que l’homme est un « animal politique » et que sa « nature » est plus d’ordre « politique » que « biologique » ou autre. Autrement dit, il ne peut vivre qu’en société et, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même et pour être libre, il doit créer lui-même les conditions de sa liberté. Alors que nos lointains ancêtres obéissaient à la loi religieuse, familiale, politique, qui leur était imposée (dans de nombreux pays au monde, c’est encore le cas), nous voulons être aujourd’hui les seuls auteurs de notre destin. Voilà pourquoi « l’empire de la morale » que certains mettent en place (droit d’ingérence, droits à, droits nouveaux revendiqués par les homosexuels, etc.) menace la nature politique de l’homme et donc les conditions de notre liberté.

C’est sans doute à propos de la nation que les thèses de Pierre Manent présentent le plus grand intérêt. Dans le chapitre V, consacré à « la forme-nation », il établit un parallèle entre la cité antique et la nation moderne, la seconde offrant à des dizaines millions d’hommes les conditions de la liberté que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens, et surtout c’est dans le seul cadre de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, c’est mettre en péril la démocratie. La nation, selon Pierre Manent, n’est jamais monolithique. Elle peut être fondée sur la naissance (la langue, le sang, un même peuple) ou le droit, la liberté, le plébiscite de chaque jour. Les Français préfèrent le second fondement, les Allemands le premier, mais dans la forme nation, les deux fondements ne s’excluent pas l’un l’autre. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, parce qu’elle se fait de façon artificielle et souterraine, sans que les citoyens soient jamais vraiment consultés sur leur avenir.

 

05 octobre 2010

Infidèle

 

 

L’adjectif infidelis, qui signifie « inconstant » en latin classique, prend le sens de « mécréant, païen », c’est-à-dire infidèle à la loi de Dieu, dans la langue de l’Eglise. C’est dans ce sens qu’infidèle est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « qui ne croit pas en Dieu, païen ». Dans les anciens dictionnaires, ce sens-là est relevé, et dans la plupart des exemples, ce sont les mahométans qui sont qualifiés d’infidèles. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), infidélité « se dit aussi d’une fausse religion ou croyance », sens illustré de cet exemple (« il y a bien des peuples qui languissent dans l’infidélité, faute de gens qui leur annoncent l’Evangile ») qui devrait inspirer l’Eglise catholique. Quant aux infidèles, ce sont « les peuples qui ne sont pas dans la vraie religion, et particulièrement les mahométans » (exemples : « ce vaisseau a été pris par les infidèles ; on a fait plusieurs croisades pour délivrer les Lieux saints de l’oppression des infidèles » - en 1690, on tenait les croisades pour des guerres de libération). Pour les académiciens (DAF, 1694), la foi étant « la première des trois vertus théologales (avec la charité et l’espérance), celle par laquelle on croit fermement les vérités que Dieu a révélées » et l’infidélité « l’état de ceux qui ne sont pas dans la vraie religion », les infidèles se reconnaissent à ce qu’ils n’ont pas « la vraie foi » et qu’ils ne sont pas « dans la religion chrétienne » ; quant à infidèle, substantif, « il s’emploie ordinairement au pluriel », comme dans ces exemples militants : convertir les infidèles ; combattre les infidèles ; aller contre les infidèles. L’article infidèle des éditions suivantes relève de la même et inébranlable confiance en soi : l’infidèle n’a point de part au royaume de Dieu ; être pire qu’un infidèle ; convertir les infidèles ; combattre les infidèles ; aller contre les infidèles (DAF, 1718, 1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition (1835), les exemples qui illustrent l’article sont identiques, mais la définition ne fait plus explicitement référence à la religion chrétienne. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon des académiciens (« qui n’a pas la vraie foi » et « celui n’a pas la vraie foi »), tout en exposant une distinction faite par les théologiens : « infidèle négatif, celui qui n’a jamais connu l’Évangile ; infidèle positif, celui qui, connaissant l’Évangile, a refusé de le recevoir ». Dans la huitième édition (DAF, 1932-35), des exemples des éditions antérieures sont conservés : les peuples infidèles ; l’infidèle n’aura point de part au royaume de Dieu (le futur remplace le présent) ; prêcher, convertir les infidèles, mais les exemples avec combattre ou aller contre ou les références aux croisades sont supprimés.

Dans les dictionnaires actuels, c’est le sens profane qui prime (« qui trahit son engagement » à l’égard d’une personne dans la vie amoureuse ou conjugale ou « par référence à une parole donnée »), alors que l’exposé du sens religieux est relégué à la fin de l’article, et toute référence à une religion donnée est supprimée : « qui est rebelle à Dieu » et, dans un emploi de substantif, « qui est étranger à la religion considérée comme vraie ». L’effacement de la référence au christianisme est concomitant du déclassement du sens religieux. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), ce sens est défini en dernier, après « qui ne remplit pas ses engagements », « qui n’est pas constant dans ses affections et, spécialement, qui trahit la foi promise en amour », « qui manque à la vérité, inexact » : « qui n’a pas la foi tenue pour vraie ».

L’époque où les chrétiens tenaient les mahométans pour des infidèles est close depuis la seconde moitié du XIXe siècle, du moins dans les dictionnaires, de sorte que, peu à peu, le sens historique finit par s’affaiblir. C’est la vigueur retrouvée de l’islam qui y redonne une nouvelle jeunesse. On se croyait immunisés contre les guerres de religion : il a suffi de trois ou quatre décennies d’immigration de peuplement en Europe, immigration de masse et incontrôlée, pour que l’adjectif et le nom infidèle retrouve son sens historique. Jadis, c’était les chrétiens qui tenaient, non sans de bonnes raisons historiques, les mahométans pour des infidèles ; aujourd’hui, ce sont les mahométans qui tiennent les Français, qu’ils soient chrétiens ou non, juifs ou animistes, pour des infidèles et qui psalmodient constamment dans leurs mosquées et autres salles de prières ce verset : « donne-nous (Allah, à nous mahométans) la victoire sur les peuples infidèles » (id est : nous). L’histoire va-t-elle être ce cauchemar annoncé ?  

03 octobre 2010

Lumière des livres 32

 

 

Attention, chef d’oeuvre

 

A propos de Jean Clair, Malaise dans les musées, Café Voltaire, Flammarion, 2007.



 

Disons-le tout net : ce petit livre est un chef d’œuvre de lucidité, d’intelligence critique, de savoir maîtrisé, même d’érudition en matière d’art et d’histoire de l’art, et enfin, ce qui ne gâte rien, de bonheur d’écriture. Qui veut comprendre quelque chose a) à la crise de l’art en Occident, b) aux inquiétudes que l’on peut avoir pour ce qui est de la préservation du patrimoine de la France, c) aux dérives qui affectent les musées dans leur raison d’être et leurs missions, doit lire, relire et méditer ce livre de 140 pages, quitte à en faire un livre de chevet. 

La première des trois parties, dont il est composé, a pour titre la simonie. Jean Clair cite en note la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « convention illicite par laquelle on reçoit une récompense temporelle, une rétribution pécuniaire pour quelque chose de saint ou de spirituel ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694 : « vente ou achat des choses saintes et sacrées, comme, sacrements, bénéfices, etc. » et œuvres d’art appartenant à la Nation, a-t-on envie d’ajouter) aurait été plus éclairante et elle convient mieux à ce qui fait l’objet de Malaise dans les musées que la définition, quelque peu alambiquée, de Littré. Cette première partie est une admirable réflexion sur l’art et sur les liens étroits que l’art entretient avec le christianisme, le sacré, le culte. Les Européens ont eu longtemps « le culte des images », ce qui ne signifie pas qu’ils aient idolâtré les images, comme les en accusent les iconoclastes ou les musulmans,  mais qu’ils ont célébré le culte à l’aide d’images ou qu’ils ont intégré l’art au culte, comme l’atteste le fait que, pendant de longs siècles, l’Eglise, non seulement ses princes, mais aussi ses plus humbles fidèles, a été le grand (et parfois le seul) commanditaire de ces œuvres d’art qui ornent encore les lieux de culte et qui sont conservées dans les musées. Le culte s’est longtemps confondu avec la culture, mais peu à peu, dans le monde moderne, cette culture ancienne est effacée par et sous le culturel et même le socioculturel, d’autant plus facilement que le « culte des images » est quasiment mort, que n’importe qui peut faire n’importe quoi en matière d’art, que la signification des images anciennes s’est dissipée et que les visiteurs de musée ne voient plus dans ces chefs d’œuvre qu’un réservoir à émotions immédiates et faciles. 

Cet effondrement nourrit la simonie : la transformation des musées où s’exposent les collections qui appartiennent à la Nation en zone touristique génératrice de recettes sans fin ; la gestion à l’intérieur des musées des flux de visiteurs qui sont d’abord des consommateurs ; la multiplication des musées (presque un par semaine) ; et surtout le projet puéril, et tout à fait dans l’air de nos temps post-modernes, qui consiste à vendre (à louer l’exploitation marchande) pendant trente ans et pour quelques centaines de millions d’euros (une bouchée de pain pour les émirs pétrolifères du lieu) à un émirat musulman, désert humain immensément riche certes, mais marqué par le wahhabisme, le nom Louvre, devenu pour les besoins de la cause un logo de marque commerciale, et cela afin que les programmes immobiliers des émirs pétrolifères (de luxueuses marinas en plein Golfe persique) soient fourgués plus facilement aux nantis du show-biz, de la jet-set, de la spéculation sur les marchés financiers et aux trafiquants à l’affût d’une lessiveuse qui blanchisse leur argent sale. Le modèle que le gouvernement français a copié, dans cette affaire, est le système Guggenheim, un système qui fait de l’art une marchandise à vendre et qui est à l’agonie dans le monde, sauf dans deux villes, où il prospère. Ce choix a été fait au détriment du modèle français, envié, admiré partout, des Musées nationaux et de la formation reçue, dans un pays où l’histoire de l’art n’est pas enseignée véritablement, par les conservateurs de ces mêmes musées.

Pour Jean Clair, la débâcle de l’art et de la conservation de l’art, la fin de tout culte, la mort du sacré, l’effondrement de la fonction muséale sont des symptômes de cette acédie (ou affaiblissement ou trouble qui conduit les malades qui en sont atteints à ne plus prendre soin d’eux-mêmes et à s’abandonner à la mort) ou de cette torpeur dans laquelle la France, la Nation, la culture, l’Europe, l’Eglise sombrent peu à peu avant, peut-être, de disparaître complètement.

 

 

 

01 octobre 2010

Pétrole

 

Le mot est emprunté au latin petroleum en usage au Moyen Age et il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est défini conformément à sa composition en latin, de petra, « roche, rocher », et oleum, « huile » (mot à mot, huile de pierre) dans un texte du XIVe siècle : « une huile que l’on fait de pierre » et chez Palissy (XVIe siècle) : « l’huile de pétrole, qui sort des rochers ». Il est en concurrence avec bitume, emprunté au latin bitumen et attesté au XIIe siècle au sens de « combustible liquide », et avec naphte, emprunté au latin naphta (lui-même emprunté au grec et ce dernier à l’araméen) et attesté au début du XIIIe siècle au sens « sorte de bitume liquide ».

Pétrole entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « bitume liquide et noir qui se trouve dans le sein de la terre » (huile de pétrole ; même définition en 1798 et en 1835), alors que, dans les deux éditions précédentes (1718 et 1740), le mot est cité dans un exemple à l’entrée huile : « On appelle huile de pétrole une sorte d'huile qui coule naturellement de certaines pierres dans le Levant » (comprendre le Proche-Orient). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition tout aussi sommaire, mais en indiquant des provenances différentes : non plus le Levant, mais l’empire des Birmans (en Asie du Sud Est) et aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où les premiers forages ont été effectués dans les années 1840-50 : « huile minérale fournie par des sources naturelles qui se trouvent surtout dans l’empire des Birmans et en Pennsylvanie ; c’est une sorte de bitume moins liquide que le naphte, et plus que le malthe » (« substance molle et glutineuse en été, se durcissant par le froid, d’une odeur de goudron, qu’on trouve en France (à Orthez, etc.), à Neufchâtel en Suisse, en Bavière, en Transylvanie, etc. dite aussi bitume glutineux, poix minérale, goudron minéral, pissasphalte » : « la malthe est moins liquide que le pétrole »). L’exemple qui illustre le sens de pétrole indique les lieux où se trouvent d’importants gisements : « En Perse, depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, le peuple ne s’éclaire qu’avec du pétrole extrait de Kirkuk ».

Pour nous, le pétrole est une matière première et une source d’énergie dont la principale utilisation est l’automobile. En 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’utilisation du pétrole est limitée au chauffage et à l’éclairage : « Huile minérale servant à l’éclairage et au chauffage » (exemples : le pétrole est un mélange de carbures d’hydrogène naturels, s’enflammant à des températures variées ; puits de pétrole ; une nappe de pétrole).

En revanche, les auteurs des dictionnaires actuels prennent acte des changements intervenus au cours du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « huile minérale naturelle combustible, d’une odeur caractéristique, d’une densité variant de 0,8 à 0,95, formée d’hydrocarbures et utilisée surtout comme source d’énergie » (pétrole brut, gazéifié ; gisement, mine, nappe, puits, sources de pétrole ; cracking, distillation, exploitation, extraction, importation, industrie, production du pétrole ; pays producteur de pétrole ; dérivé du pétrole; baril, tonneau de pétrole) ; et « par métonymie », c’est « le produit de distillation de cette huile » (fourneau, lampe, réchaud à pétrole ; chauffage, éclairage au pétrole ; pétrole lampant). Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens ont apparemment mis à jour leurs connaissances fragiles de 1932-35 : « Huile minérale d’origine naturelle, issue de l’accumulation et de la transformation de matière organique, et qui est composée d’un mélange complexe d’hydrocarbures » (le pétrole est utilisé principalement comme source d’énergie ; le kérosène, les essences, le gazole, les paraffines sont des produits obtenus par distillation des pétroles).

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est que les Français (et même tous les hommes) s’en sont passés sans difficulté pendant des millénaires. Il reste que les recettes de l’Etat sont, pour une large partie d’entre elles, fournies par les taxes sur les carburants (TIPP, TVA et autres) et que se passer de pétrole condamnerait l’Etat et les collectivités locales à la faillite totale. Longtemps encore, le pétrole va rester une arme brandie contre les malheureux peuples d’Europe ; et les Etats ne sont pas près de neutraliser cette menace.

 

29 septembre 2010

Investigation

 

 

 

En latin, investigatio a pour sens « recherche attentive, enquête » ; c’est à peu près dans ce sens qu’investigation est attesté en français au tout début du Xe siècle (« recherche, enquête »). Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), comme un « terme didactique » signifiant « recherche suivie sur quelque objet » (l’investigation de la vérité ; autres exemples en 1835 : cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigation) et comme un terme de « grammaire », « l’investigation du thème » servant à dire « la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » dans les langues à flexion interne ou dans les langues, comme l’arabe, à « racines trilittères », employé glosé ainsi par Barré (1842, Complément au DAF) : « Investigation de la racine (grammaire) se dit, dans les langues orientales, des recherches que l’on fait sur chaque mot d’un passage donné, pour remonter à leur origine étymologique » ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Investigation du thème, manière de trouver dans les verbes le temps et le mode primitif » (« l’investigation du thème ne présente de difficultés en français que pour quelques verbes »).

En 1750, J-J Rousseau se targue d’avoir employé ce mot « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! », qui n’était pas encore dans le DAF : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ( ?) ». Il en va de la douceur des mots comme des goûts et des couleurs : ALJ ne se prononce pas. Il est vrai que dans la langue du XVIIIe siècle, le mot s’emploie surtout à propos des sciences, comme chez Rousseau (cf. ci-dessus) ou chez Diderot : « Investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé ».

Des sciences, le mot passe à la justice, où il n’a plus rien de doux, ni d’harmonieux, comme l’atteste la définition de Littré : « Action de suivre à la trace, de rechercher attentivement », illustrée de ces exemples : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi » (et, ajoutera-t-on, il a été coupé en deux) et « (aux) habitudes du commandement militaire », Napoléon empruntait « cette investigation qu’il portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition ».

L’investigation peut prendre le « caractère de l’inquisition » : c’est dit au début du XIXe siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le célèbre « journalisme d’investigation » prôné par le dénommé Plenel, trotskiste de formation : on fouille, on scrute, on épie, on poursuit, on persécute ; on suit à la trace ; quand on a flairé une piste, on y va, on saisit dans sa gueule, on ne lâche rien, jusqu’à ce que le présumé coupable ait été dénoncé, montré du doigt, cloué au pilori et que tous les journaleux investigateurs aient craché leur venin sur le malheureux, avant de le donner à dévorer à leurs chiens.        

 

 

27 septembre 2010

Des sept moines et de Dieu

 

Le film, Des Hommes et des Dieux, dure deux heures. De quoi traite-t-il ? De la vie d’une communauté trappiste : « orare et laborare », suivant la règle établie par saint Benoît au VIe siècle, et dans le silence. Des moines sont filmés en train de prier, de chanter dans la chapelle, de communier, d’écouter un de leurs frères lire un texte d’un Père de l’Eglise, ou en train de travailler : consultations au dispensaire, labours, semailles, vente de miel et autres produits au marché de la ville (Médéa ?), ménage, cuisine, moutons conduits au pâturage, réparation de deux vitres brisées des serres, courrier... Ces plans occupent une petite partie du film. Il est des séquences plus longues : celles des réunions du chapitre, au cours desquelles les moines débattent : faut-il partir ? Faut-il rester ? En gros, un tiers du film est consacré à la vie, laborieuse, spirituelle, démocratique, de la communauté. Les deux tiers restants ont pour objet les relations, plus ou moins lâches, parfois amicales, qu’entretiennent ces moines avec les villageois, les autorités, les musulmans, l’islam. Là est justement la source de doutes justifiés.

 

Frère Luc, joué par Michael Lonsdale, est âgé de 80 ans ou plus. Epuisé, il se plaint d’avoir 150 consultations par jour. Les spectateurs ont-ils mal entendu ? Ou bien était-ce 50 seulement ? Il semble bien qu’il ait dit 150 consultations. A voir comment se déroulent les consultations (écoute du patient, examen, auscultation, diagnostic, ordonnance, médicaments donnés à l’unité, posologie indiquée par des dessins sur une poche, etc.), il est impossible qu’elles durent moins de 10 minutes, ce qui ferait 25 heures de consultation par jour... Tout cela gratuitement, médicaments compris. Au même moment, le wali (ou préfet) reçoit deux moines, dont le prieur, qu’il tente de convaincre de rentrer en France, ne pouvant plus assurer leur sécurité. On est à Médéa, ville de 160000 habitants, à 80 km d’Alger. La wilaya (« département ») de Médéa compte près de 900000 habitants. Le wali est un homme responsable ; il veut assurer la sécurité de tous ; il n’est pas fanfaron ; il est conscient de la gravité de la situation. Pourtant, devant ses deux interlocuteurs français, il rend responsable la colonisation française du retard que connaît l’Algérie et de la tragédie qui risque de l’emporter. Imaginons un préfet recevant une délégation d’immigrés et faisant porter sur l’immigration la responsabilité des malheurs, de l’insécurité, de l’appauvrissement, etc. de la France ! Or, à quelques km de son bureau, des habitants de Tibérine et même des gens de toute la région se font soigner par un vieux moine qui a choisi de vivre à l’écart du monde. L’Algérie est indépendante depuis 34 ans (la scène se passe en 1994 ou 1995 ou 1996) et, à 80 km de la capitale, à 5 ou 6 km d’une grande ville, il n’y a ni médecin, ni infirmier, ni pharmacien. C’est un Français qui supplée un Etat riche, mais défaillant, en dépit de son « socialisme » affiché. Si responsabilité de la France il y a, c’est d’avoir accepté, et de continuer à accepter, que s’installent en France des médecins algériens, qui seraient bien plus utiles à leur pays et à leurs compatriotes s’ils étaient établis à Tibérine ou dans les communes de la wilaya de Médéa, au lieu de contribuer par les dépenses qu’ils prescrivent au déficit abyssal de la Sécurité sociale en France.

Le film montre à deux reprises les moines qui s’entretiennent avec le « chef » du village. Une jeune fille a été égorgée en ville, à Médéa sans doute, parce qu’elle ne portait pas le voile. Chacun de s’indigner. Le chef du village s’exclame (disons que le scénariste et les dialoguistes lui font dire cela, à propos des tueurs, nommés « terroristes ») : « ils n’ont pas lu le Coran ». Eh bien si, ils l’ont lu, ils le connaissent par coeur, ils le récitent, ils appliquent la loi qui y est énoncée. Mais après l’égorgement des Croates tout à côté du village, le film ne montre pas de villageois qui s’indigne.

Les moines sont invités à une fête de circoncision : nombreux plans, longues séquences, youyous, tambourins, mains qui claquent en cadence, boissons, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, sourires, joie collective. Ce que montre le film, c’est l’intégration des moines : ceux-ci sont bien accueillis ou tolérés et invités à « partager » les joies d’une famille, ce qu’ils font sans retenue. Dans le salamlek, ou grand salon des hommes, de la maison en fête, l’imam récite des versets du Coran, dont celui-ci : « donne-nous la victoire (prière adressée à Allah) sur les peuples infidèles ». Cela est dit à haute voix devant des infidèles dont la vie est menacée, les Croates du chantier d’à côté ayant été égorgés peu de temps auparavant, sans que les villageois présents, pourtant si accueillants, si ouverts, si généreux (en apparence) interrompent l’imam et exigent de lui qu’il s’excuse d’avoir prononcé des menaces discourtoises contre leurs invités infidèles. Imaginons en France un prêtre lançant, devant des invités musulmans, des appels à la « croisade » ou à tuer de l’infidèle…

Un plan assez long montre le prieur écrivant du courrier. On ne sait qui est le destinataire de la lettre. On voit la plume qui court sur le papier, on distingue quelques mots, dont « s’il plaît à... », puis on lit, tracés un peu maladroitement, à la fin de la lettre, trois mots arabes (la caméra s’attarde sur ces mots) : « in chaa allah ». Cette invocation d’Allah est souvent interprétée comme l’expression de la résignation ou du fatalisme islamique. Je ne sache pas qu’elle soit conforme au christianisme, d’un point de vue théologique s’entend. Or, c’est la seule phrase écrite par le prieur qui soit lisible dans le film.

Lors de la nuit de Noël, une altercation oppose le prieur au chef des musulmans de la montagne qui ont égorgé les Croates et qui sont venus au monastère pour enlever le « toubib » et l’obliger à soigner leurs blessés, ce que frère Luc veut bien faire, mais au dispensaire (il est trop fatigué pour crapahuter dans la montagne sous la pluie froide). En manque d’arguments, le prieur cite à l’adresse des égorgeurs un verset du Coran où il est question de Jésus. Il y a 2 ou 3 versets dans le Coran où le nom de Aissa ou Issa, c’est-à-dire « Iechoua » (de Nazareth) est cité. Son intention est de représenter l’importance que la nuit de Noël, « une nuit de paix », revêt pour les moines (pour un chrétien, la grande fête est Pâques, et non pas Noël - bon, n'insistons pas là-dessus) et leur désir de célébrer la naissance de leur Seigneur. Dans ce verset, « sidna aïssa », « notre maître » ou « notre seigneur » (mais avec une minuscule) est désigné comme « le prince de la paix ». Frère Christian, récitant ce verset, reprend à son compte cette désignation, laquelle est clairement antichrétienne. Pour les chrétiens, Jésus est l'Oint du Seigneur, il est le fils de Dieu et Dieu lui-même. Or, c’est cette nature-là  que nient le Coran et l'islam. Pour eux, Jésus est un prophète, basta, et rien d’autre... Ce qu’il y a de consternant, c’est que le metteur en scène, le dialoguiste, le scénariste d’un hommage à une communauté de moines aient pu faire dire par le comédien qui joue leur prieur un verset coranique qui nie le christianisme.

 

De toute évidence, le metteur en scène et le scénariste ont choisi de célébrer le « dialogue islamo-chrétien ». C’est un parti pris. Il est vrai que c’est le choix du prieur, Frère Christian : dans l’état civil, Christian de Chergé, joué dans le film par Lambert Wilson. Or, ce dialogue est un dialogue de sourds. Plus exactement, il y en a qui sont à l’écoute des autres ou de l’Autre (les moines), et il y en a d’autres qui sont sourds à l’Autre (les villageois, l’islam, les autorités, l’imam, etc.). Les moines s’intéressent à l’islam, le prieur lit le Coran et le cite ; mais les villageois qui vivent à côté du monastère ne manifestent aucun intérêt, même pas un intérêt suscité par la courtoisie ou la politesse, pour le christianisme, pour la foi de ces moines, pour les Evangiles. Certes, ces partis pris, parfaitement recevables bien entendu, donnent un sens au film, mais risquent d’abuser tous les spectateurs de bonne volonté. On parle beaucoup dans et hors de ce monastère, ce qui est paradoxal pour des trappistes, dont la règle impose le silence. A l’intérieur, on débat d’un départ possible ; à l’extérieur, on dialogue d’abondance, mais jamais du Christ, ni des Evangiles, ni du christianisme. Le dialogue est à sens unique ou asymétrique. De ce point de vue, le titre aurait dû être : De Moines et de Dieu, le seul Dieu dont la présence se fait sentir est le Dieu que célèbrent, prient, adorent ces moines.

 

 

24 septembre 2010

Les sociétés multiculturelles et pluriethniques caractérisent-elles les colonies ou les empires coloniaux ?

 

 

En 1845, Théophile Gautier part en voyage en Algérie dans ce qu’il appelle « l’Afrique française ». Il décrit ce qu'il a vu dans le Voyage pittoresque en Algérie, publié dans la Revue de Paris en 1853.

 

« Quand nous arrivâmes dans Alger la Guerrière (c’est ainsi que les musulmans la surnomment), il était environ cinq heures (…), la place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous ; on est toujours sûr d’y rencontrer la personne qu’on cherche ; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger passe forcément par là trois ou quatre fois par jour. Pour les Français, c’est Tortoni, le boulevard des Italienns, l’allée des Tuileries ; pour les Marseillais, la Canebière ; pour les Espagnols, la Puerta del Sol et le Prado ; pour les Italiens, le Corso ; pour les indigènes, le fondouck et le caravansérail. Il y a là des gens de tous les états et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie ? de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre ; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des juifs ; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes. Un tohu-bohu ! un capharnaüm ! Le mantelet noir de la Parisienne effleure en passant le voile blanc de la Moresque ; la manche chamarrée de l’officier égratigne le bras nu du nègre frotté d’huile ; les haillons du Bédouin coudoient le frac de l’élégant français. Le bruit qui surnage sur cette foule est tout aussi varié : c’est une confusion d’idiomes à dérouter le plus habile polyglotte ; on se croirait au pied de la tour de Babel le jour de la dispersion des travailleurs. L’accent n’est pas moins divers : les Français nasillent, les Italiens chantent, les Anglais sifflent, les Maltais glapissent, les Allemands croassent, les nègres gazouillent, les Espagnols et les Arabes râlent. Les Européens affairés circulent activent à travers des îlots flegmatiques de naturels du pays qui ne semblent jamais pressés. Le long des murailles, de pauvres diables en guenilles dorment roulés dans un morceau de couverture, ou tiennent en laisse les chevaux des promeneurs venus des environs d’Alger ; d’autres traversent les groupes d’oisifs portant des paquets sur la tête ou des fardeaux suspendus à un bâton qui fait palanquin ; rien n’est plus gai, plus varié, plus vivant que ce spectacle. Les endroits les plus fréquentés de Paris sont loin d’avoir cette animation ».

 

 

23 septembre 2010

Protectionnisme

 

 

 

Il est aisé d’établir la façon dont ce nom a été formé. A la « base » protection a été ajouté le suffixe – isme, dont le « signifié » est « doctrine » ou « théorie » ou « ensemble de propositions constituant un paradigme ». Relativement récent, le mot date en fait de l’époque où l’économie commence à jouer un rôle de plus en plus important dans le gouvernement ou l’administration d’un pays, au point de menacer la politique dans cette position « dominante ». Il est attesté pour la première fois en 1845 dans le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le mot anglais qui correspond à protectionnisme est postérieur : il est attesté en 1852.

Voici de quelle façon sommaire, mais objective Littré (Dictionnaire de la languie française, 1863-77) définit ce mot : «  Terme d’économie politique, système de protection commerciale ». Pour lui, la chose va de soi, ou elle est dans l'ordre naturel des choses à soné poque. Protectionnisme est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35 ; et, par rapport à Littré, la définition gagne en ampleur et en précision : « (Terme d’économie politique) Système ayant pour objet de protéger le travail national et les productions nationales par des tarifs appliqués aux produits étrangers ». En une courte phrase, qui constitue une belle synthèse de grandes théories, les académiciens réussissent à rendre compte de ce qu’est le protectionnisme : les objectifs sont indiqués (protéger le travail national et les productions nationales), les moyens aussi (par des tarifs particuliers – des taxes parfois élevées – appliqués aux produits étrangers).

Il est difficile de dire, au vu de cette définition, si les académiciens, en 1932-35, étaient ou non hostiles au protectionnisme. Il semble, si l’on se rappelle le prestige que l’on accordait alors, à gauche ou à droite, chez les riches comme chez les autres, à la « nation », même dans les milieux internationalistes (dans ce mot, il y a nation et l’internationalisme se fait entre des nations, et non contre les nations), que, sur cette « doctrine », ils ne portent pas de jugement de mépris , alors qu’il est de bon ton aujourd’hui d’y être viscéralement hostile, comme si le protectionnisme était une forme larvée de racisme dont serait la cible tout ce que font les étrangers. 

En revanche, la définition du Trésor de la langue française (1971-94), temple du progressisme engagé, est de toute évidence malveillante. Il est vrai que les lexicographes du TLF s’abritent prudemment derrière l’autorité d’un économiste, dont ils s’inspirent pour dire que c’est une « doctrine préconisant, ou un système mettant en pratique, un ensemble de mesures restrictives ou prohibitives pénalisant l’introduction dans un pays de produits étrangers, afin de favoriser les activités nationales et de les préserver de la concurrence étrangère ». Ce qui sous-tend cette doctrine, ce serait des formes inquiétantes de chauvinisme, la volonté d’interdire (cf. prohibitive, pénaliser), la paranoïa, l’enfermement. Ils auraient pu citer des économistes arguant que les mesures, lois, taxes protectionnistes ne servent à rien, qu’elles n’atteignent jamais leur objectif et qu’elles ne font qu’accorder des rentes de situation à des entreprises mal gérées ou obsolètes. Ce n’est pas le cas. Ce pour quoi il a été opté, c’est la suspicion : le mot n’est plus défini objectivement ; il devient suspect et la chose qu’il désigne est « diabolisée » ou « stigmatisée ».

 

 

22 septembre 2010

Savent-ils compter ?

 

 

            En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité. Dans l’histoire de France, Louis XIV et Mme de Maintenon sont honnis, parce que la révocation de l’Edit de Nantes a provoqué l’exil de deux cent à trois cent mille Protestants. Que diront nos descendants de Mitterrand, Mauroy, Jospin, Fabius, etc. qui ont condamné à l’exil dix fois plus de Français ?

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Cela n’est pas terminé. Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. c’est qu’ils ne savent pas compter. Entendons-nous bien : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à 76 ans ou plus ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS.

Mais, quand l’argent est public, les comptes justes soudain se dissipent. Avec Aubry, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt.

 

La politique des socialistes et autres gauchistes se ramène au slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous et prospérez », à condition d’y ajouter « sur le dos des salariés français » ou encore « faites ce que je vous dis de faire, ne faites surtout pas ce que je fais ». Se tiendraient-ils pour de très mauvais exemples ?

 

11:21 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, société, france