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11 mai 2010

Polygamie

 

Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».

Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».

L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.

 

 

 

10 mai 2010

Mosquée

 

 

Le mot est attesté dès le XIVe siècle sous diverses formes, musquette, muscat, musquete, mesquite ou mesquitte, mousquaie, moscat, muscait, musquia, mosquette, empruntées pour certaines à l'italien moscheta ou meschita ; pour d'autres, à l'époque de la première Croisade et par l'intermédiaire du grec byzantin ou de l'arménien à l'arabe masgid. Ménage (1694, Dictionnaire étymologique de la langue française) en donne une origine presque exacte : « dans toutes les langues orientales, sagada signifie adorer. Et de là, l'arabe mesgid, qui signifie lieu d'adoration. Et c'est ainsi que les Arabes nomment leur temple. C'est aussi de ce mot que les Espagnols ont fait leur meschita, les Italiens, leur moscheta, et que nous avons fait mosquée ». Dans d'autres contextes, le lieu de culte des mahométans se nomme mahomie ou mahommie ou mahonnie.

Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) en fait, comme de nombreux lexicographes des siècles classiques, un édifice religieux des Turcs : « lieu où les Turcs s'assemblent pour prier Dieu et invoquer Mahomet, et qui est pour l'ordinaire superbement bâti et bien fondé » (exemples : « il y a des mosquées royales et des mosquées qui sont fondées par des particuliers. Les mosquées royales sont les plus magnifiques et les plus riches de toutes. Voyez Ricaut, Histoire de l'Empire ottoman, livre 2 »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c'est un « terme de relations », relation, explique Furetière à l'article homonyme, « se disant plus particulièrement des aventures des voyageurs, des observations qu'ils font dans leurs voyages. Il y a un très grand nombre de livres de relations. On a inséré dans le présent ouvrage (id est dans le Dictionnaire universel) plusieurs termes de relations pour en faciliter l'intelligence aux lecteurs » ; on dirait aujourd'hui « terme de récit de voyage » ou « terme de voyageurs ». En 1690, le mot est exotique. Du moins, il apparaît ainsi aux meilleurs lexicographes. Furetière poursuit en ces termes : « c'est un temple des mahométans où ils vont faire leurs prières ». Les deux exemples cités illustrent, pour ce qui est du premier, la nature politique de l'islam (« la plupart des sultans ont fait bâtir des mosquées ») et, pour ce qui est du second, sa nature conquérante : « on a converti en mosquée l'Eglise de Sainte Sophie de Constantinople ».

Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) décrit en ces termes le plan d'une mosquée type : « les mosquées, qui sont bâties ordinairement comme de grandes salles avec ailes, galeries et dômes, sont par dedans ornées de compartiments mêlés d'arabesques et de quelques passages de l'Alcoran qui sont peints contre les murs, avec un lavoir à côté qui a plusieurs robinets. Il y en a de royales, fondées par des empereurs, et d'autres par des muphtis et des grands vizirs ».

Les académiciens se contentent d'une définition sommaire : « lieu où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud 1788). En revanche, dans l'exemple qui l'illustre, ils n'hésitent pas à énoncer les vérités historiques les plus cruelles, lesquelles sont prudemment occultées de nos jours (si elles ne l'étaient pas, il arriverait malheur aux imprudents) : les Turcs ont profané les plus belles églises de l'Asie et les ont converties en mosquées. A partir de la sixième édition (1835, 1879), la définition est légèrement amplifiée et les exemples adoucis : « temple du culte mahométan, édifice où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (exemples : les mosquées de Constantinople, du Caire, etc., sont de vastes et beaux édifices ; cette mosquée a six minarets ; les Turcs ont changé plusieurs églises en mosquées ; il y a, dans l'enceinte de cette mosquée, des écoles, des plantations, etc.) Les profanations ont disparu et les transformations des églises d'Asie en mosquées se sont raréfiées.  Dans les deux dernières éditions (1932-35 et neuvième, en cours de publication), il n'est plus fait allusion à ces transformations d'églises en mosquées. L'Empire ottoman, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, est « l'homme malade de l'Europe », comme on disait alors, et, près de se disloquer, il n'est plus une menace pour personne, sauf pour les malheureux peuples qui vont vivre jusqu'en 1923 sous sa férule. Les lexicographes ne jugent plus nécessaire de rappeler les crimes passés.

Le point de vue de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) exprime la fin de la menace que les Turcs et l'islam ont longtemps fait peser sur les libertés des Européens de l'Ouest. Il complète la définition « temple des mahométans » d'une remarque d'ordre esthétique ou pittoresque : « on n'y voit ni autel, ni décoration, ni image ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, la définition est réduite au minimum, « temple consacré au culte musulman » et « édifice sacré où les musulmans s'assemblent pour faire leurs prières », et elle n'est suivie d'aucun exemple ou citation qui attesterait la nature agressive ou conquérante de l'islam. Dans le DAF, mosquée est illustré de cet exemple : la mosquée de Paris.

En un peu plus d'un siècle, l'islam a perdu sa nature conquérante, guerrière, agressive et menaçante, mais dans les seuls articles de dictionnaires. La réalité est hélas bien différente.

 

07 mai 2010

Infibulation (note déconseillée aux âmes sensibles)

 

 

Le verbe est attesté en 1798 ; le nom en 1578 dans l'ouvrage de Joubert, Erreurs populaires au fait de la médecine (« ainsi faisait-on anciennement l'infibulation ou bouclure, comme Celse le récite »). En latin, infibulare a pour sens « attacher avec une agrafe (ou fibule) ». Cette action est décrite ainsi en 1817 : « Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix, et même aussi plusieurs autres histrions et danseurs, et jusqu'à des gladiateurs ». Il faut comprendre que le sexe de ces chanteurs était attaché avec une agrafe. L'opération est horrible, évidemment, mais elle a disparu depuis près de deux millénaires de nos climats. Il est vrai qu'elle ne touchait que peu d'individus : chanteurs, histrions, danseurs. Ce n'est qu'un vestige d'époques barbares. Le nom entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la cinquième édition (1798) ; le verbe en 1835 (sixième édition), où il est défini ainsi, en des termes vagues : « faire l'opération de l'infibulation » (Littré, 1863-77, de même ; DAF, 1932-35 : « pratiquer l'infibulation »).

Pour comprendre ce que désigne le verbe infibuler, il faut se reporter à l'entrée infibulation. La définition d'infibulation est un peu plus claire. Dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), c'est une « opération de chirurgie, que les anciens pratiquaient sur les jeunes hommes, pour les empêcher d'avoir commerce avec les femmes » ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798), une « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération ». C'est ainsi que, « venue d'Asie », selon Pierre Larousse, l'infibulation se pratiquait dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains : « Cette opération, que Celse a décrite, consistait à passer dans le prépuce, ramené au-devant du gland, un anneau qui, scellé sur le champ, ne devait être rompu qu'à l'âge où le développement du corps était complet et la puberté parfaitement caractérisée » (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1863-90).

L'infibulation des garçons appartient à une histoire révolue ; celle des filles à notre « modernité ». Les académiciens en prennent conscience en 1835 quand ils ajoutent, dans la définition, à l'anneau qui sert à agrafer le prépuce, la « suture », qui coud les lèvres du sexe féminin : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, ou même d'une suture, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne désigne que l'infibulation masculine : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à la génération », ce que ldécrit d'ailleurs Buffon (cité par Littré) : « l'infibulation se fait en tirant le prépuce en avant ; on le perce et on le traverse par un gros fil que l'on y laisse jusqu'à ce que les cicatrices des trous soient faites ; alors on substitue au fil un anneau qui doit rester en place »... Pierre Larousse (op. cit.) ne prend pas de gants. Il décrit l'opération, telle qu'elle se pratiquait de son temps et telle qu'elle se pratique encore dans certains pays d'Afrique : « cette opération, chez les jeunes filles, consistait à réunir les grandes lèvres de la vulve au moyen d'un anneau qui, passé dans ces parties, vis-à-vis du vagin, permettait l'issue facile de l'urine et du sang menstruel, en même temps qu'il s'opposait à l'introduction de tout corps étranger dans le canal vulvo-utérin. Cette opération, modifiée de cent manières, s'est perpétuée chez tous les peuples qui unissent à des passions brûlantes une jalousie effrénée, et où l'éducation morale des filles étant nulle, aucun frein, si ce n'est un obstacle mécanique et une continuelle surveillance, ne peut mettre leur chasteté à l'abri de toute atteinte ».

Au début du XXe siècle, les académiciens (DAF, huitième édition, 1932-35) ont conscience de la perpétuation de cette opération « pratiquée chez certaines peuplades sauvages et qui consiste à empêcher l'accouplement en garnissant d'un anneau le prépuce d'un homme ou le vagin d'une femme ». De toute évidence, la chose indigne ces braves gens. En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) s'abstiennent de formuler, à la différence des académiciens et de Pierre Larousse, tout jugement sur cette opération, qu'ils décrivent élégamment et froidement ainsi, tout en notant que l'infibulation se pratique aussi « sur l'animal » : « opération pratiquée sur l'être humain ou sur l'animal et qui consiste à fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d'empêcher les rapports sexuels ». Il est vrai que dans les années 1960, les Occidentaux sont obligés de croire que « tout se vaut » et, s'ils n'en sont pas persuadés, ils sont obligés de feindre de le croire, prudence étant mère de sûreté. Ils ne font donc pas allusion à la disparition sous nos climats de l'infibulation masculine, non plus qu'à la perpétuation de l'infibulation féminine sous d'autres climats. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le tabou relativiste est évidemment de rigueur : « opération destinée à empêcher les rapports sexuels et qui consiste le plus souvent à fixer un anneau en travers du prépuce chez l'homme ou des grandes lèvres chez la femme », mais l'exemple qui illustre la chose laisse supposer que, peut-être, les académiciens aimeraient se libérer ou être libérés du tabou qui leur est imposé : « l'infibulation est encore pratiquée dans certaines ethnies en raison de tabous sexuels ou religieux », attribuant la persistance de la chose à d'autres tabous, qu'ils qualifient sans les nommer (prudence, là encore, est mère de sûreté).

 

 

06 mai 2010

Gastronomie

 

 

 

Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.

Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).

Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).

 

Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.

 

03 mai 2010

Imam

 

 

Imam est un nom arabe, dérivé d'un verbe qui signifie « marcher en tête, présider ». Il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle sous la forme iman pour désigner un « ministre » de la « religion mahométane », comme on disait alors. C'est d'Herbelot (1697) qui corrige la forme iman en imam, ce dont Littré se fait l'écho (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « les orientalistes reprochent à l'Académie d'écrire iman et veulent qu'on écrive imam, iman étant un mot arabe d'un tout autre sens ; c'est pour cela qu'ils disent imamat et non imanat »), correction qui n'est adoptée par les académiciens que dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) : « le m final se fait entendre », alors que, de la quatrième édition, en 1762, où il est enregistré pour la première fois, à la huitième édition, en 1935, il figure sous la forme ancienne iman : « ministre de la religion mahométane ; iman signifie dans son acception primitive celui qui préside, qui a autorité ; un iman est une espèce de curé de mosquée » (1762 et 1798) ; « ministre de la religion mahométane, un iman est une espèce de curé de mosquée » (1835) ; « ministre de la religion mahométane attaché au service d'une mosquée » (1879, 1932-35, l'exemple délicieusement ethnocentriste du « curé de mosquée » disparait dans ces éditions) ; « titre donné à différents dignitaires de la religion musulmane ; Mahomet fut le premier imam ; le rôle essentiel de l'imam est de présider à la prière ; (on a dit aussi iman) » (édition en cours). D'une édition à l'autre, la définition ne change guère, sauf dans la dernière (la neuvième, en cours de publication), où l'exemple « présider la prière » indique la fonction essentielle de l'imam.

Littré (op. cit.), au sens de « ministre de la religion mahométane », ajoute celui-ci, qui fleure bon l'anticléricalisme des Lumières : « figuré et par dénigrement, tout ministre d'une religion », comme dans cet extrait de d'Alembert (1771, « les imans et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre ; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine »), et cet autre : « titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen (l'iman de Mascate) ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l'article est le condensé d'une encyclopédie, puisqu'il y est fait allusion à des distinctions propres à la religion de Mahomet et à la civilisation que celle-ci a établie, distinctions qu'il faudrait expliquer ou commenter : « titre donné en Islam sunnite au calife choisi non forcément parmi les descendants du Prophète, mais parmi les membres de sa tribu, alors qu'en Islam chiite la lignée des Imams ne peut être que celle des descendants d'Ali » ; « musulman capable de diriger la prière communautaire dans une mosquée » (« l'iman n'est point un prêtre, c'est simplement le plus savant et le plus vénéré taleb de l'assistance ; tout homme lettré peut servir d'iman : il doit simplement réciter la prière », Barrès, 1907) ; et « par extension, chef d'une secte musulmane ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, l'article « imam ou iman » est relativement long et savant : « histoire moderne) ministres de la religion mahométane, qui répond à un curé parmi nous... ; les musulmans le disent en particulier de celui qui a le soin, l'intendance d'une mosquée, qui s'y trouve toujours le premier, et qui fait la prière au peuple, qui la répète après lui... Iman se dit aussi absolument par excellence des chefs, des instituteurs ou des fondateurs des quatre principales sectes de la religion mahométane, qui sont permises... Les mahométans ne sont point d'accord entre eux sur l'imanat ou dignité d'iman. Quelques-uns la croient de droit divin, et attachée à une seule famille, comme le pontificat d'Aaron ; les autres soutiennent d'un côté qu'elle est de droit divin, mais de l'autre, ils ne la croient pas tellement attachée à une famille qu'elle ne puisse passer dans une autre... Quoi qu'il en soit de cette question, il est constant qu'un iman ayant été reconnu pour tel par les musulmans, celui qui nie que son autorité vient immédiatement de Dieu, est un impie ; celui qui ne lui obéit pas, un rebelle, et celui qui s'ingère de le contredire, un ignorant : c'est partout de même... Leur principale fonction, outre la prière, est la prédication, qui roule ordinairement sur la vie de Mahomet, sa prétendue mission, ses miracles et les fables dont fourmille la tradition musulmane. Ils tâchent au reste de s'attirer la vénération de leurs auditeurs par la longueur de leurs manches et de leurs barbes, la largeur de leurs turbans et leur démarche grave & composée... ». Barré, en 1842, dans le Complément du DAF, tente de résumer le savoir accumulé par les orientalistes de son temps : « (histoire et religion ottomane) nom des docteurs et des pères de la religion mahométane. Tous les imams, qui sont en grand nombre, sont rangés en sept classes distinctes... Imam est aussi le titre que porte le sultan, en qualité de chef suprême et canonique du peuple mahométan. Les souverains musulmans portent trois titres consacrés par la loi aux divers caractères de leur souveraineté : celui d'émir, synonyme de melik et de sultan, indique l'autorité temporelle ; celui d'imam, l'autorité spirituelle, et celui de khaliphe, la réunion des deux pouvoirs... Aujourd'hui, imam des musulmans est le plus beau titre dont se décorent les monarques ottomans. Imam, titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen ».

Depuis le XVIe siècle, le mot arabe imam est tenu pour propre à l'histoire ottomane ou à l'aire mahométane de civilisation. Aux académiciens, l'exemple de "curé de mosquée" est vite apparu incongru et faux. Ce qu'il y a d'inouï, c'est que l'on puisse entendre parler dans les médias actuels de l'imam de La Courneuve (ou des imams de La Courneuve), de l'imam (ou des imams) de Drancy, Bondy, Mantes la Jolie, Saint-Denis, Toulouse, Roubaix, Marseille, du XIXe arrondissement, du XVIIIe arrondissement, de la rue Myrha, de la rue Poulet, du boulevard Barbès, etc; etc. etc. Bientôt, il n'y aura plus un seul immeuble de France qui n'ait pas son ou ses imam(s).

 

01 mai 2010

Se suicider

 

Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».

Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».

La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.

 

28 avril 2010

Harem

 

 

 

La République étant bonne fille - une vraie gourde ! -, elle subventionne, finance, encourage la polygamie, c'est-à-dire la traite d'êtres humains, en l'occurrence de jeunes filles et même de fillettes. Cet entêtement dans le Bien fait d'elle la complice de crimes, dont elle répondra un jour, comme elle a à répondre de la colonisation, de l'esclavage, de la collaboration, etc. Les choses étant ainsi, il ne faut pas s'étonner que les harems se multiplient non seulement dans les villes et les banlieues, mais même dans les villages. C'est dans l'ordre des choses, tel que le façonnent nos belles lois.

Harem est un mot arabe. On s'en serait douté, vu la beauté de la chose. C'est une de ces innombrables réalisations glorieuses qui attestent la grandeur de la civilisation islamique. En arabe, il signifie « chose interdite et sacrée », « enceinte sacrée », « épouse », « femme ». Cette langue, où les êtres humains prennent le nom de choses, est vraiment merveilleuse. Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer pour la montrer en exemple à l'humanité tout entière. C'est un peu comme si la noblesse de jadis avait nommé ses épouses donjons ou tours imprenables ou herses ou échauguettes, etc.

Le mot est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « grand péché » ; puis au siècle suivant, il désigne l'appartement des femmes chez les musulmans, ainsi que les femmes qui y vivent, des lieux et des personnes. Littré est le premier grand lexicographe à le relever et à la définir ainsi : « l'appartement des femmes chez les musulmans » ; « la réunion des femmes qui habitent un harem » ; « au figuré, maison de débauche » - en somme un bordel ou une maison close (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il met en garde les lecteurs qui confondent harem et sérail : « C'est une erreur passée dans l'usage ; le sérail est le palais du sultan, tandis que le harem est l'appartement des femmes ». En 1932-35, deux des trois sens glosés par Littré sont exposés dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (« terme emprunté de l'arabe ; l'appartement des femmes chez les mahométans ; il se dit également de la réunion des femmes qui habitent un harem »), mais le troisième sens de Littré (casino ou bordel ou maison de débauche) n'apparaît plus, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « En pays musulman (il faudra ajouter : « et en France »), lieu réservé, interdit aux hommes, où habitent les femmes et les concubines » ; « par métonymie, ensemble des femmes qui habitent ce lieu »). En revanche, les rédacteurs de ce dictionnaire signalent un emploi étendu, signe sans doute d'une meilleure connaissance par les Français, voyages aidant, de la grande civilisation islamique : « par extension, familier, femmes entourant un homme » (sens repris dans la neuvième édition du DAF, en cours : « par analogie, familier, ensemble des femmes qui entourent un même homme »). Dans le DAF, neuvième édition, l'origine du sens est soigneusement exposée : « emprunté de l'arabe haram, « ce qui est interdit », terme appliqué aux femmes qu'un étranger à la famille n'a pas le droit de voir ». Elles sont donc enfermées. Il faut éviter qu'elles ne s'envolent. Ce serait peut-être plus humain de leur mettre un carcan ou de les enchaîner. Les animaux autrefois étaient bien entravés. Pourquoi pas les mahométanes ? Toute la grandeur de l'islam est là.

 

 

27 avril 2010

Patois

 

Les problèmes que soulève ce mot sont de deux ordres : les premiers se rapportent à l'étymologie, les seconds aux valeurs de mépris que charrie patois.

Le mot est ancien. Il est attesté à la fin du XIIIe siècle pour désigner une langue que l'on ne comprend pas, langue qui n'était pas nécessairement régionale ou de paysans. Selon les spécialistes actuels d'étymologie, il serait dérivé du verbe patoier, lui-même dérivé du nom patte. Patoier, dans l'ancienne langue française, c'était « agiter les mains (les pattes antérieures) » ou « gesticuler » comme le font les sourds-muets quand ils tentent de se faire comprendre. Patois a donc signifié d'abord « gesticulation », puis « langage particulier » (babil des enfants, chant des oiseaux, langue rustique ou grossière). Or, longtemps, les philologues et érudits se sont accordés sur une autre étymologie. Selon Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 et 1694), un patois « est proprement sermo patrius », mot à mot « le discours ancestral », c'est-à-dire la langue nationale. En vertu de cela, le patois de la France est le français. C'est l'hypothèse de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l'ancien langage français, premier volume publié en 1769) : « il dérive de patriensis, comme le prouvent les variantes du Trésor de Latini : selon le patrois des Français ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) accrédite la thèse de Ménage, qui regarde patois « comme dit pour patrois », c'est-à-dire « de la patrie », « patrois représentant le bas-latin patriensis, qui s'est dit pour homme du pays, indigène »... « On remarquera, dans la Chronique scandaleuse, patois avec le sens de « localité », « pays » ; ce qui concorde avec l'explication de patois par patrois. Le provençal a pati, pays. Dans le Midi on dit un patois, une patoise, pour un compatriote, une compatriote. Tout cela emporte la balance ; et il faut admettre que l'r (de patrois) a disparu ».

Cette étymologie est sans doute inexacte, mais elle s'accorde avec le sens plutôt positif qu'a eu longtemps patois, alors que l'étymologie moderne (de patoier et de patte, « gesticuler ») est en harmonie avec les sens négatifs qu'a acquis patois depuis quelques siècles.

 

En effet, longtemps patois a eu un sens neutre, comme le relève Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l'ancienne langue française... du IXe au XVe siècle, 1881-1902) : « pathoys, patrois, langage propre à un pays, à une race d'hommes, à une espèce d'animaux », lequel cite le philologue Bruneto Latini : « et si aucun demandait pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois des Français, puisque nos sommes italiens, je dirais que c'est pour deux raisons » et un extrait du Roman de la Rose : « Lais d'amours et sonnets courtois / Chantait chacun en son patois, / Li uns en haut, li autre en bas ».

Pourtant, en dépit de ces emplois valorisants, pendant deux siècles et demi environ, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans les anciens dictionnaires, le mot patois a été relevé avec un seul sens péjoratif : « sorte de langage grossier d'un lieu particulier et qui est différent de celui dont parlent les honnêtes gens » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « les provinciaux qui aiment la langue viennent à Paris pour se défaire de leur patois ») ; « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple, des paysans, et des enfants qui ne savent pas encore bien prononcer » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui rappelle le sens ancien de langue nationale, mais à propos des étrangers : « on le dit aussi des étrangers dont on n'entend point la langue ») ; « langage rustique, grossier, comme est celui d'un paysan ou du bas peuple » (DAF, 1694, 1718, 1740 : « on donne aussi quelquefois, par extension, le nom de patois à certaines façons de parler qui échappent aux gens de province souvent même quelque soin qu'ils prennent pour s'en défaire » ; 1762, 1798, 1835, 1879). Le sommet du mépris est atteint dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, la Bible du progressisme et des Lumières (progressisme à rebours et Lumières blafardes, évidemment) : « (grammaire) langage corrompu tel qu'il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute point qu'il n'en soit ainsi de toutes les langues vivantes et qu'il n'en fût ainsi de toutes les langues mortes. Qu'est-ce que les différents dialectes de la langue grecque, sinon les patois des différentes contrées de la Grèce ? » ; et, dans une moindre mesure, chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « le premier degré de corruption dans les langues, dit l'Abbé Girard, vient du défaut d'éducation ou d'un manque d'attention au bon usage. Le second, du mélange de l'ancienne avec la nouvelle façon de parler, qui a formé divers langages particuliers, qu'on nomme patois dont la connaissance peut servir à pénétrer dans l'origine des langues et des peuples. Tels sont le bas-breton, l'auvergnant, le provençal, etc. »

Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour lire des définitions un peu moins malveillantes, par exemple chez Littré (op. cit.) : « parler provincial qui, étant jadis un dialecte, a cessé d'être littérairement cultivé et qui n'est plus en usage que pour la conversation parmi les gens de la province, et particulièrement parmi les paysans et les ouvriers » et « par dénigrement, langue pauvre et grossière », comme dans cet extrait de Voltaire : « un reste de l'ancien patois (la langue gauloise) s'est encore conservé chez quelques rustres dans cette province de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans quelques villages de France ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), le mépris pour ceux qui parlent le patois, évident dans les éditions des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, s'atténue, comme si la relative bienveillance de Littré avait déteint sur les académiciens : « variété d'un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales » et « par analogie, dans un sens péjoratif, langue pauvre et grossière, empreinte de rusticité ou de vulgarité ». Le premier sens est exposé objectivement et avec neutralité, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « parfois péjoratif, parler essentiellement oral, pratiqué dans une localité ou un groupe de localités, principalement rurales ».

On comprend que les militants régionalistes, en Occitanie surtout, aient protesté contre le mépris dont a longtemps été accablée la langue des paysans. Mais ce mépris a disparu au XXe siècle, au moment justement où il a commencé à être dénoncé. Les militants ne sont pas en retard d'une guerre, mais de deux ou trois guerres : autant dire d'un siècle. De fait, il n'y a pas de raison objective (idéologique sans doute, mais idéologie n'est pas raison) pour que patois soit jeté aux oubliettes au profit de « langue », « dialecte », « parler », etc. Le mot est ancien. N'a-t-il pas signifié longtemps « langue de la patrie » ? Même si c'était la petite « patrie », le simple pays des pères, le sens dont le mot est porteur est admirable, d'autant plus que les paysans qui parlaient le patois, il y a quelques décennies encore, nommaient leur langue patois, sans jamais trouver à redire quoi que ce soit et sans éprouver le moindre ressentiment à l'égard de ce beau mot français. Les paysans n'ont peut-être pas toujours raison. Dans ce cas-ci, ils montrent la voie.

 

26 avril 2010

Momerie

 

Ce nom, qui est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1694 (première édition), est attesté au milieu du XVe siècle. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le définit ainsi : « bouffonneries, railleries, bons mots » et Furetière en 1690 (Dictionnaire universel) de cette manière : « mascarade, déguisement des gens masqués pour aller danser, jouer, ou autrement se réjouir ». Il ajoute que ce mot « se dit aussi figurément de l'hypocrisie, des déguisements qui font paraître les choses autrement qu'elles ne sont », comme dans ces exemples de son cru : « voilà un scélérat qui tient toujours des heures et des chapelets, mais c'est une pure momerie ; ces plaideurs sont d'intelligence; et quand ils invectivent l'un contre l'autre, c'est par une pure momerie, par une illusion à justice ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française, en 1694, le sens de « mascarade » est noté comme « vieux », le mot s'employant ordinairement au figuré, où « il se prend pour un déguisement de sentiments, qui fait faire au dehors un personnage tout différent de ce qu'on a dans le cœur », comme dans cet exemple : « cette femme paraît fort affligée de la mort de son mary, mais c'est une pure momerie ». Le mot, ajoutent les académiciens, « se dit aussi des choses concertées pour faire rire ou d'un jeu joué pour tromper quelqu'un agréablement », comme la momerie du mamamouchi dans Le Bourgeois gentilhomme (même définition en 1762, 1798, chez Féraud 1788, 1835 et 1879 : « ce mot est familier dans ses diverses acceptions » ; 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les sens suivants : « mascarade » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour faire rire quelqu'un » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour tromper quelqu'un, mais avec teinte de ridicule » ; « cérémonie bizarre, ridicule » ; « figuré, affectation ridicule d'un sentiment qu'on n'a pas ». Dans l'article momerie du Trésor de la langue française (1971-94), ce que désigne ce mot est en relation avec la religion : « affectation outrée et hypocrite de sentiments que l'on n'éprouve pas » ; « pratique religieuse ridicule ou feinte » et « bigoterie qui s'attache à des pratiques outrées, superstitieuses ».

Ce n'est pas le sens de momerie qui soulève des difficultés, mais l'origine, jugée « incertaine » par les rédacteurs du TLF (op. cit.) : ou bien il est dérivé du verbe d'ancien français momer, qui avait pour sens « se masquer, faire des mascarades » ; ou bien il continue l'ancien mot mahumerie ou mahomerie, dérivé de Mahomet et qui est attesté dans l'ancienne langue française au sens de « mosquée », puis de « pratique religieuse des musulmans » et par extension de « pratique superstitieuse, idolâtrie ». Cette seconde étymologie, exposée par le philologue Charles du Cange (1610-88), est rapportée par Furetière (op. cit.) : « Du Cange croit que ce mot vient de mahomerie qu'on trouve dans le Sire de Joinville, qui signifie un temple de Mahomet et que les chrétiens ont dit par dérision des cris et cérémonies qui se font dans ces temples et qu'ils regardent comme ridicules ». Pourtant, Furetière n'est pas convaincu de la justesse de cette étymologie, bien qu'il ait conscience que momerie désigne aussi l'hypocrisie religieuse ou la fausse bigoterie : « il y a plus d'apparence (ce n'est qu'une apparence) qu'il vient de Momus, le bouffon des dieux du paganisme ». Littré ne prend pas parti. Il note que « Du Cange tire momerie de l'ancien français mahomerie, qui signifiait « mosquée », « pratique musulmane », et, par suite, pour des chrétiens, « chose ridicule », mais que le philologue allemand Diez (1794-1876) « le tire du germanique » (évidemment), puisqu'en allemand, mummen signifie « masquer ».

Les rédacteurs du TLF (op. cit.), on l'a vu ci-dessus, exposent les deux hypothèses sans prendre parti. C'est tout à leur honneur. En revanche, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) tranchent : ils écartent la seconde étymologie, blasphématoire depuis que l'installation d'innombrables colonies mahométanes a fait de l'islam la deuxième religion de France, en nombre de sectateurs : « probablement dérivé de l'ancien français mom(m)er, « se masquer, faire des mascarades », à rapprocher du nom du dieu grec Momos (Momus chez les Latins), divinité personnifiant la raillerie, qu'on représentait portant un masque ».

On espère seulement que le fait de momer (c'est-à-dire de « masquer ») la mahomerie de momerie n'est pas l'expression d'une lâche soumission aux lois de l'islam.

 

24 avril 2010

Topinambour

 

« On les fait nommer toupinambaux aux crieurs de Paris ; les sauvages les nomment chiqueli », écrit dans son Histoire de la Nouvelle-France Marc Lescarbot, qui a participé avec Champlain à la découverte du Canada. Il en a rapporté cette plante, nommée chikli ou chiqueli dans la langue des naturels du Canada, et que, par erreur, des Parisiens, au moment de la venue en France de naturels du Brésil, les tupinambas, ont baptisée du nom de ce peuple. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) la confond avec la pomme de terre : « racine ronde qui vient par nœud, qu'on fait cuire, qu'on pèle, qu'on mange et qu'on accommode avec du beurre, du sel et du vinaigre en carême » et il ajoute : « les taupinambours ne sont pas fort bons ».

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « sorte de pomme de terre, qui vient aux racines d'une plante du même nom ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), plusieurs articles sont consacrés au topinambour, soit à l'entrée homonyme (« Histoire naturelle, botanique, les topinambours sont des tubercules de la plante que plusieurs botanistes appellent helianthemum tuberosum esculentum... ; chaque tige jette diverses petites racines, rampantes, garnies de fibres capillaires, qui s'étendent au long et au large, entre lesquelles croissent à la distance d'un pied de cette racine-mère plusieurs tubercules ou excroissances compactes qui soulèvent la terre ; une seule de ces racines produit 30, 40, 50 et quelquefois un plus grand nombre de ces tubercules... »), soit à l'entrée batate (« batate, topinambour ou pomme de terre : on en distingue de trois espèces, celle d'Espagne, celle de la Virginie et celle du Canada »), soit à l'entrée pomme de terre (« pomme de terre, topinambour, batate, truffe blanche, truffe rouge : cette plante qui nous a été apportée de la Virginie est cultivée en beaucoup de contrées de l'Europe, et notamment dans plusieurs provinces du royaume »).

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition s'amplifie : « plante qui porte une tige haute de quatre ou cinq pieds et dont les racines sont garnies d'une multitude de tubercules, dont la peau est brune et la chair blanche ; on les nomme aussi topinambours, du nom de la plante. Ils sont bons à manger » (1798, 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) adopte la terminologie des botanistes : « plante de la famille des composées, genre hélianthe, helianthus tuberosus ; tubercules que produit cette plante, alimentaires pour l'homme et les animaux, et dont le goût est analogue à celui des fonds d'artichaut, mais plus sucré ». Il cite une lettre de Guy Patin, datée de 1658 : « pour les topinambours, c'est une plante qui vient de l'Amérique, de laquelle il n'y a nul usage à Paris, ni ailleurs que j'aie ouï dire ; autrefois les jardiniers en vendaient la racine, qui est bulbeuse et tuberculeuse ; mais on n'en a pas tenu compte ; il y fallait beaucoup de sel, de poivre et de beurre, qui sont trois méchantes choses.... feu M. Moreau appelait cette plante tubera canadensia ; les capucins et autres moines qui avoient voyagé et qui autrefois les ont cultivés les appelaient artichauts du Canada ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française enchérissent sur Littré pour ce qui est de la terminologie botanique : « plante vivace de la famille des composées, caractérisée par des racines formant des tubercules, par une haute tige droite, par des feuilles lancéolées, dentées, rugueuses, par des fleurs terminales, radiées, jaunes et brunes » (synonyme scientifique hélianthe tubéreux) et « par métonymie, tubercule de cette plante, utilisé pour l'alimentation animale et parfois humaine ».

Longtemps, les paysans ont cultivé les topinambours pour en nourrir leurs cochons. Entre 1940 et 1945, sous l'occupation, les meilleures récoltes de France nourrissaient les Allemands. Il ne restait plus aux Français que ce qu'ils pouvaient disputer aux cochons. Mme de Beauvoir, dans ses Mémoires, s'en souvient : « l'ère des restrictions avait commencé (...). Ma mère confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où la saccharine remplaçait le sucre ; elle nous servait (...) de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes, artichauts de Jérusalem ». Ce souvenir de Mme de Beauvoir, c'est sans doute ce que cette dame a écrit de meilleur.

 

 

23 avril 2010

Prescience

 

 

 

Dans le latin de l'Eglise, praescientia est un terme de théologie qui a pour sens « prescience » ou « connaissance anticipée », en parlant de Dieu. Ce nom est dérivé du participe du verbe praescire, que l'on traduit, conformément à la formation, par « savoir d'avance, deviner, prévoir, pressentir », le participe passé praescitus signifiant « connu d'avance » et l'adjectif praescĭus « instruit par avance, qui pressent, qui prédit, qui prévoit ».

Prescience est attesté à la fin du XIIe siècle avec le sens qu'il a dans le latin de l'Eglise : « connaissance par Dieu des choses futures ». Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, écrit : « Que la prescience divine / Ne met point de nécessité / Sur les œuvres d'humanité ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au XVIe siècle, prescience est en concurrence avec presavoir, verbe « savoir d'avance » (« Mais pourtant je n'en doute point / Que Dieu presçavoit de certain / En son entendement hautain »), et nom, « prescience » : « Que l'homme y a trop plus péché / Contre le divin presavoir / Quand autant a voulu savoir / Que son Dieu ». Furetière, en 1690, le définit ainsi : « Connaissance qui est en Dieu seul de toutes les choses futures » (Dictionnaire universel), qui ajoute, pour donner une idée de l'importance théologique de la notion : « la prédestination (chère à Calvin et aux Calvinistes) est fondée sur la prescience de Dieu, sur ce que tout l'avenir lui est présent, et qu'il sait si on coopèrera à sa grâce ». Dans les éditions publiées entre 1695 et 1932-35 du Dictionnaire de l'Académie française, ce sens théologique est le seul qui soit exposé : « connaissance de ce qui doit arriver, ne se dit que de Dieu » (DAF, première édition, 1694 : Dieu a connu par sa prescience que, etc. ; la prescience de Dieu n'ôte pas la liberté à l'homme - de toute évidence, les académiciens ne sont pas calvinistes) ; « terme dogmatique, connaissance de ce qui doit arriver ; il ne se dit que de Dieu » (1762, 1798, 1835, 1935, Féraud 1788) ; sens que Littré (op. cit.) glose ainsi : « terme de théologie, connaissance particulière que Dieu a des choses qui ne sont pas encore arrivées et qui ne laissent pas de lui être déjà présentes », et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (religion) connaissance que Dieu a, de toute éternité, de tout l'avenir ».

Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64), du moins ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à diable (et ils étaient, semble-t-il, assez nombreux dans l'équipe rassemblée autour de d'Alembert et Diderot) ne croient pas à la prescience de Dieu, car, pensent-ils, et contrairement à ce qui est affirmé dans un exemple du DAF (première édition, 1694, cf. ci-dessus), elle est contraire à la liberté de l'homme, laquelle est au fondement du catholicisme : « Ou Dieu forme les volitions de l'homme, et en ce cas l'homme n'est pas libre : ou Dieu ne peut connaître dans une volonté étrangère une détermination qu'il n'a point faite ; en ce cas-là l'homme est libre, mais la prescience de Dieu se détruit des deux côtés. Difficulté insurmontable ! » Comme il fallait s'y attendre, Voltaire ne trouve que des embarras dans la prescience, qu'il réduit à peu de chose : « la simple prescience d'une action, avant qu'elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle a été faite », même si, contrairement aux Encyclopédistes, il ne juge pas que la prescience de Dieu rend impossible la liberté de l'homme : « Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir la manière dont la prescience de Dieu s'accorde avec la liberté, comme cette prescience ne renferme qu'une certitude d'événements qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues, il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté ».

Au XVIIe siècle, prescience prend pour sens « connaissance innée » (d'une personne), « intuition ». Il est employé dans ce sens par Mme de Staël dans Corinne : « Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme sur cette terre ». Certes, l'éventuel blasphème, qui consiste à attribuer à l'homme un attribut de Dieu, est atténué par les mots « une sorte de » qui précèdent prescience : ce n'est pas tout à fait de la prescience, même si c'est comme de la prescience. Ce sens n'est pas enregistré avant la seconde moitié du XIXe siècle d'abord dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77, cite Mme de Staël, sans gloser le sens figuré), puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « il se dit, par extension, dans le langage courant, de la prévision de l'avenir chez les hommes » (il eut, par une sorte de prescience, le sentiment de ce qui allait arriver).

Peu à peu dans la langue actuelle, le sens théologique s'efface. Il est toujours exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94), mais ce n'est qu'un des quatre sens que prend le mot, les trois autres étant profanes : « Don de prédire l'avenir ; prophétie » (synonyme divination) ; « intuition » (Pour moi, l'homme n'est complet que s'il réunit ces trois conditions, science, prescience, conscience, Hugo, 1876) ; « faculté de deviner de façon intuitive ce qui est encore inconnu ; connaissance intuitive d'une chose inconnue ou à venir » (avoir la prescience d'un danger ; la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, Balzac, 1836 ; Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela ? Daudet, 1895. Cette évolution confirme, s'il en était besoin, ce qu'a montré l'évolution de dizaines d'autres mots, à savoir le lent effacement de Dieu depuis le XIXe siècle et l'appropriation par l'homme occidental des attributs de ce qui fut jadis son Dieu.

 

 

 

 

 

22 avril 2010

Récit

 

 

Voici en téléchargement le récit de mon ami Barroso traduit du portugais par Personne

ALJ

 

Récit de Barroso.rtf

 

19 avril 2010

Islam

 

Les familiers du Dictionnaire critique de la NLF, à qui Arouet le Jeune ouvre les yeux depuis près de cinq ans, ne seront sans doute pas étonnés d'apprendre que ce mot est récent. La religion fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam, emprunté à l'arabe et par lequel elle est désignée en français, a été introduit en 1697 seulement par d'Herbelot, orientaliste brillant et professeur au Collège de France (in Bibliothèque orientale). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française d'abord dans le Complément de Barré en 1842 (terme d'« histoire mahométane » : « le musulmanisme ; le mot désigne à la fois la religion et le pays des mahométans »), puis dans la septième édition de 1879 : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Avant ces lexicographes, Jaucourt, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), y consacre un bref article, plutôt hostile, du moins pour ce qui est du Coran, « le livre par excellence » (...) « qui fourmille de contradictions, d'absurdités et d'anachronismes » et « renferme presque tous les préceptes de l'islamisme ou de la religion musulmane ».

De cela, il serait aventuré d'inférer, ce que ne manqueront pas de faire, bien entendu, et au grand galop les consciencieux du social et les intellos de la médiacratie, que les Français ont longtemps ignoré jusqu'à l'existence de cette religion et de ses dogmes. Au contraire. Même dans les siècles obscurs du Moyen Age, ils en étaient assez bien informés, mieux peut-être qu'aujourd'hui, où l'information dont on les assène tient de la propagande prosélyte. Tout simplement, les mots qu'ils utilisaient sont peu à peu tombés en désuétude ; ou bien, tout a été fait pour qu'ils sombrent dans les oubliettes de la mémoire, d'où il incombe aux insolents de les sortir. Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion islamique était nommée, entre autres (la liste n'est pas complète) false lei, alcoranisme, mahométisme, mahumétisme, religion alfurcaniste, turcisme et surtout mahomerie, mot qui est attesté dans l'ancienne langue française (du IXe au XVIe siècle) sous des formes diverses : mahumerie, mahoumerie, mahunerie, mahonnerie meomerie, ces mots désignant les temples mahométans, la foi mahométane, les pays des mahométans, les idoles. Momerie, « mascarade » et « hypocrisie », en serait une altération (cf. Furetière, Littré, Trésor de la langue française).

Jaucourt, dans l'article islam (qu'il met au féminin !) de L'Encyclopédie (op. cit.), dévoile dans quelles circonstances ce mot, qu'il tient propre à l'histoire turque, a été introduit en français : « (Histoire turque) islam ou islamisme est la même chose que le musulmanisme ou le mahométisme ; car moslemin veut dire les musulmans. C'est M. d'Herbelot qui a introduit ces mots dans notre langue, et ils méritaient d'être adoptés (Arouet ne partage pas ce jugement). Islam vient du verbe salama, « se résigner à la volonté de Dieu » (en fait d'Allah, ce qui n'est la même chose) et à ce que Mahomet a révélé de sa part, dont le contenu se trouve dans le livre nommé Coran, c'est-à-dire, le livre par excellence » (etc. cf. ci-dessus), que « nous appelons alcoran ». Autrement dit, islam et islamisme entrent dans la langue française en même temps et comme synonymes. Entre les deux, il existe pourtant une différence qui n'est pas mince. Le premier à entrer dans le Dictionnaire de la langue française n'est pas islam (cf. ci-dessus), mais islamisme, qui y est enregistré à compter de la quatrième édition, celle de 1762, soit plus d'un siècle avant islam, et dans le sens suivant : « nom que prend le mahométisme ; il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que Chrétienté par rapport aux chrétiens » (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35). Ce n'est que dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, qu'un nouveau sens est ajouté à islamisme, dont islam, plus tardif, était le synonyme, et cela dans le seul but, idéologique ou politique, de distinguer le vrai islam (nommé islam) d'un islam dévoyé ou faux, nommé islamisme : « mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée ». Les académiciens ajoutent que ce mot, « aujourd'hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l'islam et qui peut prendre un caractère extrémiste », comme si ces traits définitoires n'étaient pas dans l'islam ou dans les anciennes désignations de cette religion, mahométisme ou mahomerie, pour ne citer que les plus fréquentes jadis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est conscient, serait-ce parce qu'il a consulté, pour faire son dictionnaire, toutes les éditions publiées du DAF, du statut néologique du nom islam ( « la religion des mahométans ; les pays musulmans »), en indique l'étymologie : « (du mot arabe) islam (avec un a long), soumission, résignation à la volonté de Dieu ».

Le dernier avatar de ce mot est orthographique. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l'islam (avec une minuscule) de l'Islam (avec une majuscule ». Le premier désigne la « religion des musulmans, prêchée par Mahomet et fondée sur le Coran » ; le second « l'ensemble des peuples qui professent cette religion ; la civilisation qui les caractérise ». Dans la septième édition de leur Dictionnaire, en 1879, les académiciens se contentaient de la définition suivante : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Certes, elle est sommaire, mais elle est neutre, comme devrait l'être toute entreprise lexicographique. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la définition est ornée d'un vernis encyclopédique, lequel, si on le compare à ce qu'écrit Jaucourt de l'Alcoran (cf. ci-dessus), tient plus de la complaisance forcée (les académiciens auraient-ils peur que les mahométans ne brûlassent la Coupole ?) que de l'objectivité lexicographique : « religion instituée au VIIe siècle par le prophète Mahomet et dont le livre sacré, le Coran, est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu ; ensemble des dogmes et des préceptes de cette religion » et « par extension, généralement avec une majuscule, ensemble des peuples musulmans ; leur civilisation », avec cet exemple très bienpensant, l'apport de l'Islam à la civilisation du Moyen Âge, lequel confirme, s'il en était besoin, que ceux qui sont censés défendre et illustrer la langue française, jadis insolents, se croient obligés de montrer patte blanche en renchérissant sur les bigots et autres organisateurs de momeries savantasses.

 

 

 

17 avril 2010

Mahométan (note blasplématoire)

 

 

Le moins que l'on puisse dire est que, si l'on se fonde sur une étude de leur langue, les Français au cours des siècles n'ont eu que faire (« rien à cirer ! ») du politiquement correct et sont toujours restés sourds aux oukases et intimations des inquisiteurs et autres « dominants », comme disent les scienceux du social. Il se pourrait que les choses soient en train de changer et que, leur insolence ou leur impertinence mise au placard, ils rentrent dans le rang. S'il n'est pas sûr que la soumission soit leur futur proche, des signes avant-coureurs et des prodromes de la fin d'une longue histoire existent bel et bien.

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication depuis 1994), mahométan, adjectif et nom, n'est pas défini. L'entrée est suivie de ces seules remarques : « XVIe siècle, mahumétan (il est montré ci-dessous que le mot est largement antérieur au XVIe siècle), dérivé du nom de Mahomet et synonyme vieilli de musulman (voir aussi islamique) ». En 2004 ou en 2005, le mot est déclaré « vieilli », alors que, vingt ans auparavant, il était bien vivant, comme l'atteste l'article mahométan du Trésor de la langue française (1971-94 ; le tome 11, où se trouve cet article, ayant été publié en 1985), dans lequel il n'est nulle part fait référence à un quelconque vieillissement du mot, encore moins à sa désuétude : « (substantif) celui, celle qui professe la religion de Mahomet » (synonyme musulman » et « (adjectif) qui professe la religion de Mahomet ou religion musulmane » ou « qui est relatif à cette religion ou aux adeptes de celle-ci » (synonyme islamique). En 1985, le mot est jeune ; vingt ans plus tard, il est près de sortir de l'usage. La langue évolue vite certes, mais pas au point de rendre caduc en quelques mois un mot français, formé conformément aux plus anciennes règles de la langue (au nom Mahomet est ajouté le suffixe an, servant à former des adjectifs et des noms, comme de Perse est dérivé persan, de Padoue padouan, de Castille castillan, etc.) et qui est dans tous les dictionnaires depuis plus de trois siècles.

Voilà donc un mystère à élucider.

La première « erreur » des académiciens porte sur la date. Certes mahométan est attesté en 1538 sous la forme mahumetan, mais pendant les siècles antérieurs, il existait sous d'autres formes. Citons-en quelques-unes : « macommetiste (la secte macommetiste), machommetiste, mahommetois (« Un sarrazin mahommetois »), mahometique (« loy mahometique »), mahommeticien (« les mahommeticiens, sous leur amiral ou capitaine assiégèrent la cité de Constantinople »), mahumetiste (« ne tuerons-nous pas tous ces chiens turcs et mahumetistes ? », Rabelais), alcoraniste (« les Arabes et Mores du pays alcoraniste », Thévet), furcaniste (de furcan, nom donné au Coran par les Turcs : « ceux qui sont leurs frères en la religion furcaniste ou alcoraniste », Thévet), mahometiste (« les Sarrazins ou mahumetistes occupaient grands peuples, royaumes et villes »), mehemetiste (« les mehemetistes ont affranchi tous les esclaves de leur religion », Bodin). Le verbe mahometiser (« agir ou parler en mahométan ») et se mahometiser (« se faire mahométan ») a même été en usage, ainsi que le nom, dérivé de mahométan, mahométanisme (synonymes islam, islamisme, mahométisme), attesté chez Voltaire.

Cette longue liste, qui n'est peut-être pas complète, de formes anciennes ou de synonymes de mahométan, formes dont on peut supposer à leur emploi qu'elles sont insolentes et au sens peu amènes pour l'islam, serait aujourd'hui censurée et si les Français historiques revenaient parmi nous et continuassent à dire ce qu'ils ont toujours dit, ils seraient éternellement cloués au pilori de la honte bienpensante par les organes racistes de l'inquisition islamique. Aujourd'hui, Pascal ne pourrait pas écrire ce qu'il dit dans ses Pensées des mahométans : « ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans, qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? » et « la religion mahométane a pour fondement l'alcoran et Mahomet ; mais le prophète qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? » En un instant, il serait redekerisé ou vangoghisé et l'Etat s'en laverait les mains.

Comparés aux académiciens actuels, qui pourtant ont montré parfois, sur d'autres questions, qu'ils pouvaient mordre la ligne jaune, même devant les flics, timidement, pas beaucoup, d'un quart de pneu, les académiciens des siècles antérieurs sont des rebelles. Ils restituent la langue telle qu'elle est, sans prendre de gants. Un mahométan est « celui, celle qui professe la religion de Mahomet » et le mot « est aussi adjectif », comme dans la religion mahométane. Telle est la définition de ce mot de 1718 à 1932-35. D'une édition à l'autre, les exemples se multiplient : en 1835, c'est un dévot mahométan, épouser une mahométane, les mahométans font de fréquentes ablutions et les peuples mahométans, des tribus mahométanes, le culte mahométan, la religion mahométane, mais la définition reste inchangée pendant trois siècles. Barré (1842, Complément au DAF) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoutent à l'emploi comme adjectif l'exemple année mahométane : « (chronologie) année lunaire qui commence à l'anniversaire de l'hégire et qui est tantôt de 354 jours et tantôt de 355 » (Barré et Littré), Barré ajoutant ce supplément encyclopédique : « les années mahométanes forment un cycle de trente ans, dont 19 caves et 11 pleines. Les pleines sont les 2e, 5e, 7e, 10e, 13e, 16e, 18e, 21e, 24e, 26e et 29e. L'an de l'hégire 1255 commence le 18 mars 1839 et finit le 4 mars 1840. L'année 1256 est la 19e du cycle  mahométan ».

Pourquoi les organes ont-ils décrété que mahométan serait vieilli et devait être remplacé par musulman, qui est moins ancien ? La raison est simple. Mahométan est un mot français, formé à partir du nom Mehmet donné par les Turcs à l'envoyé d'Allah ; musulman est le nom arabe muslim auquel a été ajoutée la terminaison « an » de la langue persane. Autrement dit, entre un mot français et un mot arabe, nous sommes sommés d'opter dorénavant pour le mot arabe. Il nous est fait obligation d'employer les mots des musulmans et non les nôtres pour désigner les sectateurs de la religion islamique. La pureté islamique de musulman est clairement exprimée par les lexicographes jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle. En effet, musulman est « le titre (et non le nom) que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », pardon en Allah ; et, adjectivement, « dénomination qui s'étend à tout ce qui concerne leur religion » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762, 1798) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » et « il est aussi adjectif et se dit surtout de ce qui concerne la religion des mahométans » (DAF, 1832-35). Littré (op. cit.) renonce à employer titre dans la définition, mais il tient bien musulman pour un mot musulman : « nom que les mahométans se donnent » (« nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants », DAF, huitième édition, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94, op. cit.), la conformité islamique de musulman est effacée, ce qui rend possible qu'il puisse être rapidement substitué à mahométan. Un musulman est « un adepte de l'islam » et, quand ce nom est adjectif, il a pour sens « relatif ou conforme aux règles, aux coutumes, à la culture de l'Islam ou de la religion islamique ». Certes, le vernis bienpensant de la nouvelle définition est quelque peu écorné par cet extrait : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c'est (...) dans la confusion de l'autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance » (Guizot, 1828). C'est la seule tache. Il en va de même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), où musulman n'est plus un « titre », ni un « nom » que se donnent les mahométans. Il a été naturalisé : « qui est relatif à l'islam, propre à l'islam, religion de Mahomet » et « qui professe la religion islamique ». La boucle est bouclée. Tout a été fait pour que mahométan puisse sortir de la langue, sans que quiconque s'en émeuve.

 

 

 

16 avril 2010

Pygmée

 

 

 

 

Ce mot est emprunté au latin, lequel l'a emprunté au grec. En grec, il signifie au sens propre « grand d'une coudée », la coudée ou en grec « poing » étant égale à 18 doigts et valant 33 centimètres, précise Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), du coude à la naissance des doigts. Dans l'antiquité, l'existence des pygmaei tient du mythe : ces peuples étaient censés vivre dans diverses régions du monde. Dans L'Encyclopédie (1751-64), Jaucourt démystifie ces croyances : « peuples fabuleux à qui les anciens ne donnaient qu'une coudée de hauteur ; ils ont mis de tels peuples dans l'Inde, dans l'Ethiopie et à l'extrémité de la Scythie. Des voyageurs modernes mettent à leur tour des Pygmées dans les parties les plus septentrionales de l'univers. Il est vrai que quelques nations qui habitent les terres arctiques, comme les Lapons et les Samoyèdes, sont d'une petite taille ; mais quelque petite que soit leur taille, ils ont plus de deux coudées ; les Pygmées d'une coudée n'existent que dans les fables des poètes, dont les anciens écrivains s'amusaient, sans en croire un mot. Strabon regarde absolument les Pygmées comme un peuple imaginaire, car il ajoute qu'aucune personne digne de foi ne soutenait en avoir vu... » Le seul géographe ou naturaliste de l'antiquité qui ait évalué à peu près correctement (à plusieurs centaines de kilomètres près) le lieu où vivent des pygmées est Pline, qui « dit simplement que quelques-uns avaient rapporté que les nations des Pygmées habitaient dans les marais où le Nil prenait sa source ».

En français, le nom pygmée est attesté à partir du milieu du XIIIe siècle sous la forme pigmain ou pigman ou pigmeon ou sous celle du diminutif pigmeau : « Ces gens ont pour nom pigmains /Et sont tout petits comme nains » ; « Et en maint lieu, la où nous fûmes / Géants horribles de grandeur /Pimains et gens de grande laideur / Vîmes » ; « Pour ce sont li pigmeons petits parce qu'ils sont engendrés de petites mères ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), mais la connaissance sur laquelle repose la définition (« petit homme qui n'a qu'une coudée de hauteur ») tient encore des mythes antiques et même, dans l'exemple « les Anciens ont dit que les Pygmées combattaient avec les grues », des mythes bibliques : « il est souvent fait mention des Pygmées dans l'Ecriture... Il semble... que les Pygmées obligés de céder à la guerre continuelle que leur faisaient les grues s'étaient retirés sur les côtes de Phénicie pour se mettre au service des habitants de Tyr, qui les placèrent sur leurs tours, comme si de pareils soldats avaient pu faire l'ornement d'une ville, qui, selon le prophète Ezéchiel, avait dans ses troupes des soldats de presque toutes les nations ». Jaucourt, dans L'Encyclopédie, ne croit pas à ces fables ; les académiciens, à compter de la quatrième édition (1762), non plus : « petit homme que l'Antiquité a feint n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1762, 1798) ; « nom que l'antiquité donnait à de petits hommes qu'elle supposait n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1832-35) ; « nom que l'antiquité donnait à un peuple légendaire d'Afrique ou d'Asie, que l'on disait composé d'hommes d'une coudée de haut », non plus que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, et selon la Fable, petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut »), Littré (op. cit. : « nom d'une nation fabuleuse dont le peuple n'avait, suivant les poètes, que la hauteur d'une coudée, et qui guerroyait contre les grues ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « (antiquité) individu appartenant à une population légendaire de très petite taille localisée aux sources du Nil ou en Éthiopie »).

Ce que notent les lexicographes, c'est l'extension de ce nom aux nains : « on appelle aussi pygmée un nain ou un fort petit homme » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35), Féraud (op. cit.) précisant que, employé dans ce sens, le terme est plaisant : « parmi nous, on donne ce nom, en style plaisant ou critique, à un nain, à un fort petit homme ». De là, le nom s'étend à des personnes qui sont « petites » par l'absence de talent : « pygmée se dit aussi, figurément et par mépris, de tout homme sans talent, sans mérite ou sans crédit, qui s'efforce vainement de nuire à quelqu'un d'illustre ou de puissant ; il méprisa les attaques de ces pygmées littéraires » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35) ; « figuré, homme sans mérite ou sans crédit qui attaque, comme les Pygmées attaquent les grues, quelqu'un d'illustre ou de puissant » (Littré, op. cit.) ; « par analogie, individu insignifiant, sans talent ou sans crédit ; les pygmées de la littérature » (TLF, op. cit.).

En fait, il faut attendre le XXe siècle pour que, la connaissance des peuples du monde progressant, la définition de ce nom sorte de la fable poétique ou des mythes. Littré, qui faisait de la science et était un positiviste convaincu, répand encore ces mythes : « par extension, nom donné à quelques races d'hommes très petits », illustrant ce sens d'un extrait de l'Essai sur les mœurs, dans lequel Voltaire reprend à son compte des supputations de Strabon : « ce vaste pays (id est la Laponie, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), une  connaissance à peu près rigoureuse commence à se mettre en place : « par extension, nom donné par les explorateurs modernes à quelques tribus d'hommes de très petite taille, qui sont presque des nains ; les pygmées du Congo, de la Patagonie ». Les rédacteurs du TLF (1971-94, op. cit.) se fondent sur les connaissances établies, non plus par les explorateurs, mais par les ethnographes, pour définir à peu près correctement le nom, c'est-à-dire pour établir les peuples ainsi désignés, sans préjugés, parmi les peuples du monde : « individu appartenant à certaines populations naines d'Afrique centrale et méridionale ou d'Insulinde ». Ils ajoutent certes, ce qui affaiblit leur science,  que pygmée, entendu dans ce sens, a pour synonyme négrille, sans préciser que ce dernier terme a été forgé à la fin du XIXe siècle par les spécialistes d'anthropologie physique, dont AC Haddon, Les Races humaines et leur répartition géographique, ou Hamy.

 

 

15 avril 2010

Sabir et langue franque

 

Sabir est une forme altérée du verbe espagnol saber « savoir ». Quand Monsieur Jourdain est fait « mamamouchi » lors d'une cérémonie bouffonne du Bourgeois gentilhomme, il lui est dit en « sabir » de l'époque : si ti sabir, ti respondir. Ce mot est attesté comme nom ou adjectif en 1852 dans le titre d'un article, « la langue sabir », du Journal des intérêts de l'Algérie, les intérêts en question étant ceux des colons. Il n'est ni dans la septième édition, ni dans la huitième édition (1835 et 1879) du Dictionnaire de l'Académie française, mais Littré l'enregistre (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nom donné, dans le Levant et en Algérie, à ce qu'on nomme aussi langue franque, c'est-à-dire à un jargon mêlé d'italien, d'espagnol et à l'usage des Francs », Francs étant « le nom générique des Européens dans les ports du Levant » (DAF, sixième édition ; Littré). Dans le Supplément de 1877, Littré cite la Revue des Deux-Mondes du 1 août 1876, où est expliquée l'origine du mot : « sabir est le verbe savoir ; et, comme à beaucoup de questions les Levantins et Algériens répondaient « mi no sabir » (je ne sais pas), on en a fait la langue sabir. Le mot sabir, « savoir », est déjà dans Molière : « Si ti sabir, Ti respondir ; Si non sabir, Tazir, tazir » (Bourgeois gentilhomme, IV, 10) ».

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus complet, puisqu'il intègre le sens étendu, apparu à la fin du XIXe siècle : « langue formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible (synonyme familier charabia) ». Cet emploi étendu est illustré d'un extrait de l'Esthétique de la langue française (Gourmont, 1899) : « ou bien l'enseignement du latin sera maintenu (...), ou bien notre langue deviendra une sorte de sabir formé, en proportions inégales, de français, d'anglais, de grec, d'allemand, et toutes sortes d'autres langues », sabir qui est en train de devenir la langue officielle des zones de France placées sous souveraineté islamique ou étrangère (cf. la note consacrée au Lexik des cités), l'erreur de cette prédiction tenant aux causes du phénomène. Ce n'est pas l'abandon du latin qui a transformé dans ces zones le français en sabir, mais la disparition des Français.

La définition qui en est donné par les rédacteurs de ce Trésor n'est pas différente de celle de Littré : « parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant ». Il est vrai que l'Afrique du Nord et le Levant ayant été purifiés ce sabir y est aujourd'hui en voie de lente extinction. Cendrars en 1948 le décrivait ainsi : « ce sabir fait de turc, d'arabe, d'espagnol, d'italianismes (...) plutôt que de paroles françaises que parlent tous les marins du Levant ». Aujourd'hui, ces mêmes marins parlent l'anglais ou un sabir mondialisé d'anglais des Etats-Unis d'Amérique. Les linguistes distinguent les sabirs des pidgins et des créoles « dont le système est plus homogène et plus complet », les créoles étant même devenus « les langues maternelles de communautés culturelles » : « les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au vocabulaire d'un champ lexical déterminé ; ce sont des langues composites, nées du contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques différentes qui n'ont aucun autre moyen de ses comprendre, notamment dans les transactions commerciales. Les sabirs sont des langues d'appoint, ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre, limité aux besoins qui les ont fait naître et qui assurent leur survie » (Dictionnaire de linguistique, Larousse, 1974).

Ces gens très savants que sont les linguistes précisent aussi, car ils sont friands d'histoire, que « le nom de sabir a été d'abord celui de la lingua franca » ou « langue franque » : « on donne le nom de lingua franca au sabir parlé jusqu'au XIXe siècle dans les ports méditerranéens. Il est à base d'italien central et comprend divers éléments des langues romanes » (Dictionnaire de linguistique, op. cit.). Cendrars dans l'extrait cité ci-dessus (Bourlinguer, 1948) infirme en partie ces savants : la lingua franca était parlée encore en 1948 par les marins du Levant. Elle ne s'est donc pas éteinte à la fin du XIXe siècle. Mais cela n'est qu'un détail. L'essentiel porte sur la genèse de ce sabir. Notons que les lexicographes, qui commencent à enregistrer langue franque au XIXe siècle, sont tout autant timorés et aussi éloignés de la vérité historique que les linguistes modernes : « langue franque, sorte de jargon mêlé de français, d'italien, d'espagnol, etc., qui est en usage parmi les Francs (comprendre les Européens du Levant et de Barbarie) de la basse classe » (Dictionnaire de l'Académie française, sixième édition, 1835) ; « langue franque, jargon mêlé d'italien, d'espagnol, etc. à l'usage des Francs d'Orient » (Littré, op. cit.) ; « langue franque, jargon mêlé de turc, d'arabe et de langues romanes (français, italien, espagnol...) en usage parmi les marins, les négociants des ports du Levant » (Trésor de la langue française, op. cit.). Aucun ne rappelle, ne fût-ce que dans une brève remarque, que ce sabir ou langue franque ou lingua franca ou petit mauresque ou franco (le fait qu'il soit désigné de noms variables atteste qu'il est fait de mots de plusieurs langues) était la langue qu'utilisaient les riches musulmans du levant et d'Afrique du Nord pour s'adresser à leurs esclaves chrétien(ne)s, parlant le provençal, un des nombreux dialectes italiens, le français, le castillan, le catalan ou le portugais, que ces riches musulmans aient été de bons bourgeois, des pirates barbaresques avides de rançons ou des gardiens de « bagne » (cf. note consacrée à bagne) et que cette langue, attestée dès le XIVe siècle et même avant, a été en usage tant qu'a perduré en Méditerranée la razzia d'esclaves chrétiens au bénéfice de l'islam et des musulmans. Cette réalité, qui est épouvantable, n'est pas conforme à celles que les notables, notoires, puissants, bienpensants d'Occident et d'Islam appellent de leurs vœux ; elle est donc cachée, même dans les articles de dictionnaires, où, pourtant, elle a sa place « naturelle ». Oui, il y a des savants qui se targuent de l'objectivité de leur science, en public évidemment, qui se prêtent à ces momeries de mamamouchis. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose !

 

 

 

14 avril 2010

Allah (note réservée à ceux que les blasphèmes n'effraient pas)

 

 

Ce mot, emprunté à l'arabe allah, nom de Dieu chez les musulmans, est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94).

Les premiers lexicographes à l'enregistrer sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « Allah pour Alelah. C'est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu'ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l'attention et qui serait tenu sans doute aujourd'hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l'intellocratie, c'est l'emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n'est pas seulement l'équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c'est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont ainsi bénis ou sanctifiés.

De tous les dictionnaires, le plus imprudent sur le sujet est le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n'est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c'est-à-dire comme un cri qui n'a pas d'autre sens que l'action qu'il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d'après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d'appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l'emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d'Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l'emploi d'Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l'Isle :

Allah ! Dans la rumeur d'une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, ils font de l'ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu'ils sussent lire.

 

12 avril 2010

Installation

 

 

 

Ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ne mentionnent le sens qu'a pris installation dans l'art postmoderne ou contemporain. Seuls quelques dictionnaires « en ligne » glosent ce sens. Dans l'un, c'est, en peinture contemporaine, un « espace organisé à la manière d'un environnement » (sic) ; dans un autre, des « œuvres conçues pour un lieu donné ou adaptées à ce lieu » et dont les « divers éléments constituent un environnement qui sollicite la participation du spectateur » (sic). La chose est postmoderne et même contemporaine ; les définitions sont à son image, écrites dans une langue confuse, brouillonne, pleine d'impropriétés, etc. Tout compte fait, cette sous-langue postmoderne est plus fidèle à l'essence de cet art que la grande langue classique. Dans un troisième de ces dictionnaires en ligne, une installation est une « œuvre combinant différents médias en vue de modifier l'expérience que peut faire le spectateur d'un espace singulier (une usine désaffectée, une crypte, un sanctuaire, une église, etc.) ou de circonstances déterminées ». Les installations qui se sont développées à partir des années 1960 « mettent en scène des médias » comme la peinture, la sculpture, la photographie, le film, la vidéo, le son, l'éclairage, l'informatique, et l'emploi d'installation dans l'art est concomitant de son emploi en informatique.

La chose étant ce qu'il y a de plus postmoderne, il n'est pas indifférent d'étudier le mot qui la désigne. Il éclairera peut-être d'un nouveau jour la chose.

Dans le latin en usage au Moyen Age, installatio, terme de droit canonique, désigne « l'action d'installer solennellement quelqu'un dans une charge ecclésiastique et dans le lieu où il doit l'exercer, suivant les formes prescrites » (in Trésor de la langue française, 1971-94 : synonymes intronisation, établissement). Ce sens est illustré de ces exemples : installation canonique d'un curé, d'un évêque résidentiel. Le nom installation qui en est emprunté est attesté dans ce seul sens à compter de la seconde moitié du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle, le mot s'étendant pendant cette période à des fonctions civiles, comme cela est expliqué dans L'Encyclopédie (1751-64) : « (jurisprudence) acte par lequel un officier est mis en possession publique de la place en laquelle il doit siéger. Avant de parvenir à l'exercice d'un office, il y a trois actes différents à remplir, à savoir la provision qui rend propriétaire de l'office ; la prestation de serment et réception qui rend titulaire, et du jour de laquelle on jouit de tous les privilèges attachés au titre de l'office ; et l'installation par laquelle seule on entre en exercice et l'on participe aux émoluments qui sont dus à cause de l'exercice ». Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, installation se rapporte aussi bien au clergé qu'aux titulaires de charges et d'offices : « action par laquelle on est installé, installation d'un chanoine, d'un curé dans son siège ;  il se dit aussi figurément de l'établissement dans une charge, dans un bénéfice » (quatrième édition, 1762), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « acte par lequel un évêque, ou tout autre bénéficier, est mis en possession de sa dignité et de ses droits ; par extension, il se dit de toute autre installation : l'installation du président d'un tribunal ».

Au XIXe siècle, et d'abord chez Balzac, le mot se dit d'une personne, quelle qu'elle soit, qui emménage dans un appartement ou une maison : « action de s'installer en un lieu ou dans un local d'habitation ; manière dont on est installé » (1829) ou d'un objet qui est placé dans un lieu quelconque : « action d'installer, de mettre en place (un objet en vue d'un usage déterminé) » (Balzac, 1831, « installation de la statue impériale »), prodrome du sens postmoderne. Ces sens entrent dans les dictionnaires à partir de 1872, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, op. cit.) : « terme de marine, action de mettre dans une disposition convenable tous les objets qui se trouvent à bord d'un bâtiment ; il se dit, par extension, de l'arrangement intérieur dans un logement, dans une maison », et dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il se dit aussi de l'arrangement intérieur d'un appartement, d'une maison ».

Le XXe siècle est, comme chacun sait, celui des conquêtes, des invasions, des occupations et celui du triomphe de la bourgeoise ; il contamine installation. Camus l'emploie en 1937 dans le sens « d'état d'une personne qui jouit d'une situation matérielle stable et aisée ». Ces sens sont exposés dans le TLF (1971-94, op. cit.) : « (à propos d'une puissance) fait d'asseoir sa domination dans un pays, une région » et « situation matérielle et sociale stable et aisée » (Camus, 1937 : une vérité qui m'a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur). Le sens apparu chez Balzac en 1831 est glosé ainsi dans le TLF : « action d'installer (des objets, certains appareils) en vue d'un usage déterminé ; mise en place » et « action d'aménager un local ou un ensemble en vue d'un usage déterminé », et dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « action ou manière d'installer, de mettre en place des appareils en vue d'un usage déterminé » (installation du téléphone, d'un atelier d'imprimerie) et « par métonymie, ensemble de ces appareils, de ces éléments » (installation électrique défectueuse, frigorifique, installations portuaires).

 

Autrement dit, un terme de droit canon est devenu un terme d'art qui désigne même ce qui se fait de mieux en art. L'Eglise avait jadis ses installations qu'elle organisait avec pompe et concours de foule. Elle le faisait avec un sens aigu du spectacle. Elle y a peu à peu renoncé, préférant le simple, le commun, la liturgie zéro. Les « artistes » ont fini par récupérer ce qu'elle a abandonné et en ont fait le nec plus ultra contemporain. S'approprier ce qui, du passé, est mort ou à l'agonie, en disposer à sa guise, tout récupérer, voilà ce qu'est l'art contemporain. C'est aussi le mot d'ordre de l'écologie : ne rien jeter, réutiliser, valoriser déchets et ordures. Les installations du droit canon connaissent le même destin. .

 

 

 

07 avril 2010

Sensible

 

 

Quand sensible s'applique à une personne - un enfant sensible par exemple -, il signifie « qui est doué de sensibilité ». Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l'intérêt pour autrui, de l'altruisme. Dans réalité sensible ou dans signes sensibles à l'oreille, il signifie « qui peut être perçu par la sensibilité ». Le sens est passif : la sensibilité n'est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu'ils peuvent être perçus par la vue ou l'ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d'ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l'adjectif sensible cache un interdit. Il est illicite ou haram de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou, s'ils sont soumis à la loi de l'islam, des quartiers islamiques ou islamisés. Comme il faut les désigner, ils sont qualifiés par euphémisme de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas « doués de sensibilité ». Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n'est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d'autrefois, « ne pas se pencher au-dehors » ou, en italien, « è pericoloso sporghersi », que l'on pourrait traduire librement par « ne pas parler au dehors » ou par « il y a péril en la parole ». Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les dogues du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï, à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française, mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de « qui est doué de sensibilité », en parlant d'une chose, sensible signifie par métaphore « qui est susceptible de réaction », comme dans papier, pellicule, plaque, surface sensible ou dans réactif sensible, et en parlant d'un mécanisme ou d'un appareil « dont le fonctionnement peut être troublé ou perturbé par des parasites ». Il en va ainsi des affaires judiciaires et politiques quand elles sont dites sensibles : il faut s'entourer d'un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais d'ouvrir le dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d'une ambulance ou d'un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l'islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d'une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée « se paient sur la bête », comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d'être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait sans doute inutilement insolent d'écrire sans cibles : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n'y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d'innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

 

04 avril 2010

Bouclier

 

 

Quand bouclier est attesté pour la première fois en français, au tout début du XIIe siècle, c'est un adjectif qui signifie « pourvu d'une bosse » ou d'une « boucle » et qui qualifie le nom écu. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'adjectif est devenu un nom. Roland se protégeait avec un écu bouclier des cimeterres sarrasins. Si le nom désignant cette « arme défensive » était resté écu, il n'est pas sûr qu'il ait suscité autant de métaphores que bouclier. Un écu fiscal ? Un écu thermique ? Un écu de missiles ? De Gaulle était l'épée, Pétain l'écu ? Car, pour ce qui est de bouclier, ce qui fait problème, ce n'est pas le sens propre, qui n'a pas évolué pendant huit siècles (« arme défensive, faite anciennement de plusieurs cuirs de bœuf, mais aujourd'hui elle est de métal, et on s'en couvre pour empêcher les coups de l'ennemi lorsqu'on se bat de près », Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 ; « arme défensive qui se porte sur le bras, et dont on se couvre une partie du corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1694 ; et « arme défensive que l'on tient devant soi pour se protéger », Trésor de la langue française, 1971-94), bien que les lexicographes anciens aient conscience que cette arme défensive n'est plus en usage dans les armées de leur époque (« arme défensive dont les anciens se servaient pour se couvrir le corps contre les coups de leurs ennemis ; les boucliers d'Achille et d'Enée sont décrits dans l'Iliade et dans l'Enéide ; celui d'Ajax était couvert de sept peaux de bœuf ; les écus ont succédé aux boucliers ; les Espagnols qui vont la nuit portent encore l'épée et le bouclier ; on met encore dans des trophées des casques et des boucliers », Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; « arme défensive qu'autrefois les gens de guerre portaient au bras gauche, et dont ils se servaient pour se couvrir le corps », Dictionnaire de l'Académie française, 1762 ; « partie de l'armure défensive des anciens ; le bouclier se portait au bras gauche », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; etc.), même si elle est utilisée aujourd'hui par la police dans les opérations de maintien de l'ordre public (« arme défensive que les gens de guerre portaient au bras et qu'utilisent, dans certaines circonstances, les forces de police », DAF, neuvième édition, en cours de publication), ce qui fait problème, écrivais-je, ce sont les emplois étendus et figurés de bouclier, attestés au XVe siècle (levée de boucliers, « vive opposition ») et au XVIe siècle (« soutien », chez Du Bellay, et faire bouclier de, « s'appuyer sur », chez Calvin).

Ces deux derniers emplois sont relevés dans les dictionnaires anciens. Ainsi levée de boucliers : « (Furetière, op. cit., 1690) on dit proverbialement faire une grande levée de boucliers, lorsqu'on fait de grands préparatifs pour quelque entreprise, qu'on en fait grand bruit, et qu'on ne l'exécute pas, ou qu'on y réussit mal, qu'elle aboutit à rien » ; « (DAF, 1694) on dit faire une levée de bouclier pour dire faire une grande entreprise mal à propos et sans effet » ; « (Littré, 1863-77) dans les affaires politiques, démonstration d'attaque ou d'opposition » ; « (DAF, neuvième édition) levée de boucliers, démonstration par laquelle les soldats romains manifestaient leur opposition aux volontés de leur chef et, figurément, opposition collective, soudaine et bruyante ». Quant à bouclier, au sens figuré, il s'est dit d'abord de personnes avec le sens de « protecteur » : « (Richelet, 1680) protecteur ; le Seigneur est mon bouclier ; celui qui a été le bouclier de la France n'a pu se mettre à couvert de leurs coups » ; « (Furetière, 1690) il  se dit figurément de toute sorte de défense ou de protection ; il y a plusieurs livres intitulés le Bouclier de la foi ; Hector fut longtemps le bouclier de Troie » ; « (DAF, 1762) bouclier se dit aussi figurément des personnes : par exemple, d'un général d'armée, c'est le bouclier de l'État ; d'un grand évêque, d'un grand théologien, c'est le bouclier de la foi, le bouclier de la religion ». Les emplois figurés s'étendent à toutes sortes de réalités : « (DAF, 1832-35) par extension, faire un bouclier de son corps à quelqu'un, se mettre au devant de quelqu'un, pour le préserver des coups qui lui sont portés » ; « (DAF, 1932-35) il se dit figurément, au sens moral, de ce que l'on considère comme une sauvegarde, une protection, une défense ; son âge, sa faiblesse lui sert de bouclier. Il se fait un bouclier de la faveur dont il jouit ».

Au XXe siècle, bouclier s'emploie dans diverses techniques : « il se dit encore, en termes de Ponts et Chaussées ou de Mines, d'un appareil qui sert à étayer les terrains et à empêcher les éboulements dans les travaux d'excavation ; par analogie, il se dit de tout ce qui rappelle la forme d'un bouclier ; en particulier, en termes d'entomologie, il désigne l'élytre de certains insectes, convexe et relevé sur les bords, et, en termes d'automobilisme, une sorte de pare-brise » (DAF, 1932-35) ; « dispositifs de protection divers » (Trésor de la langue française, 1971-94) en artillerie, en physique nucléaire et en géomorphologie (« partie de l'écorce terrestre formée de terrains anciens et restée en dehors des plissements ; le bouclier africain, DAF, neuvième édition, en cours de publication).

L'invention du cosidetto bouclier fiscal s'inscrit dans le sillage de ces différentes techniques de protection. Protéger et prendre des précautions sont le seul horizon d'une société timorée, prudente, toujours sur ses gardes, peu encline aux risques, redoutant tout. On a beau célébrer l'aventure, on n'en est pas moins bobo, c'est-à-dire petit bourgeois bourgeoisement borné. Plus qu'à la prunelle de ses yeux, on tient à toutes les formes possibles de protection sociale, aux innombrables dispositifs de protection, contre les accidents du travail, contre les avalanches, contre les glissements de terrain, etc. On invente donc le bouclier fiscal, croyant que ce dispositif fiscal aurait autant de succès que les autres dispositifs de protection. Or, il n'est pas reçu avec les acclamations attendues, mais par une levée de boucliers. C'est que, objectivement, bouclier est impropre. Les contribuables qui en profitent et qui ne sont pas nombreux versent toujours au fisc, en dépit de ce bouclier, 50% de leurs revenus. Le bouclier n'est pas en métal, mais en soie. On comprend les protestations journaleuses et politiciennes : 50% des revenus au fisc, c'est du racket, de la spoliation, du vol. Ce qu'attendent les protestataires, c'est que le bouclier en soit vraiment un et que le niveau des prélèvements soit abaissé à 10%, peut-être à 20%, mais pas davantage. Au fait, ces politiciens indignés, leur bouclier fiscal, il est de combien ? 20% de leurs revenus ? Qu'ils montrent leurs feuilles d'impôt et qu'on leur prélève 50% de leurs revenus. Rien que pour le fun et voir leur tronche furibarde.

 

 

03 avril 2010

Sage et Sages

 

 

N'est pas nécessairement Sage qui est baptisé Sage dans les médias

 

 

Les journaleux prennent parti sur tout et n'importe quoi, même sur des sujets insignifiants qui n'intéressent qu'eux. Ce sont les curés du XXIe siècle. Du haut de leur chaire, ils disent le Bien et ils pointent du doigt le Mal. Le Bien, c'est ce qui est conforme à leurs croyances ; le Mal, ce qui n'est pas conforme à leurs analyses. Les membres du Conseil d'Etat sont des fonctionnaires. Rien de plus. Certains sont entrés au Conseil d'Etat par piston, protection servilité, complaisance. Ils auraient pu tout aussi bien être adoubés dans une confrérie quelconque ou une mafia de financiers véreux. Il a suffi qu'ils émettent, sur un déguisement de femme, un simple avis, qui n'a pas plus de valeur qu'une opinion de Radio Trottoir, pour qu'ils soient honorés dans les media du titre de « Sages » : c'est que leur avis contredit celui d'un grand nombre d'élus du peuple français. Désormais, ils sont les Sages du Conseil d'Etat, comme il y avait déjà les (neuf, en fait onze) « Sages » du Conseil constitutionnel. Charasse est un Sage, comme Solon ou Thalès. Barrot aussi. Chirac aussi. Giscard aussi. Debré aussi. Joxe, celui qui parle arabe, aussi, etc.  Ce sont nos nouveaux Salomon. On a les Sages qu'on peut. La France ne peut donc plus grand-chose.

L'emploi de l'adjectif sage (qui continue le latin sapidus, « qui a du goût, de la saveur » : savoir, étymologiquement, c'est « avoir de la saveur ») comme nom est très ancien. Il est attesté au tout début du XIIe siècle, pour désigner d'abord « celui qui a sa raison, son bon sens », puis « celui qui a une connaissance juste des choses et qui est le représentant de la sagesse », ensuite « ceux qui se sont distingués chez les Anciens Grecs par leur connaissance de la philosophie et de la science », enfin, chez Montaigne, « celui qui, par un art de vivre, se met à l'abri de ce qui tourmente les autres hommes ». Aucun de ces emplois ne justifie que les fonctionnaires du Conseil d'Etat, fussent-ils « hauts » (« hauts » dans la hiérarchie, pas nécessairement par leur jugement) soient baptisés Sages, en plus avec une S majuscule, la majuscule étant la révérence qui leur est prodiguée dans les media. Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie française, comme chez Littré (Dictionnaire de la lange française, 1863-77 : « celui qui est sage »), la définition est des plus sommaires : « sage se prend aussi substantivement » (le sage est maître de ses passions, ne s'enorgueillit point dans la prospérité, etc. 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), en dépit de la variante : « sage s'emploie aussi comme substantif masculin » (1832-35, 1879). Il faut attendre la huitième édition (1932-35) pour lire une définition qui explicite le sens : « sage s'emploie aussi comme nom masculin pour désigner celui qui est prudent, circonspect, judicieux ». Dans ces emplois, le nom ne prend pas la majuscule, à la différence de deux autres emplois comme nom propre. Alors, sage s'écrit Sage. Ces deux emplois sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, par Littré (op. cit.), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Citons le DAF (1762) : « On appelle Salomon Le Sage, pour marquer qu'il a mérité le nom de sage par excellence » et « Sage est aussi un nom qu'on donne à ceux qui se sont distingués autrefois par une profonde connaissance de la morale ou des sciences » (les sept Sages de la Grèce sont Thalès, Solon, Bias, Chilon, Pistacus, Périandre et Cléobule). Une proposition du type « les Sages de la France sont » (suivent les noms des dizaines de milliers de membres du Conseil d'Etat, depuis sa création ; Théodule, Machin, Truc, Bidule, Dupond, Dupont, etc. etc. etc.) relèverait de la pure bouffonnerie. Les media (Allah yebarek fikom) n'en sont pas loin.

Heureusement, les anciens dictionnaires contiennent quelques pépites qui éclairent a posteriori le baptême médiatique en sagesse des membres du Conseil d'Etat et celui, plus ancien, des membres du Conseil constitutionnel. C'est d'abord dans les quatrième et cinquième éditions cet emploi, qui disparaît des éditions suivantes : « les cabalistes et les alchimistes ont conservé ce mot. Ils donnent le nom de Sages à ceux qui ont fait de grands progrès dans leur art ». Les Sages du Conseil d'Etat tiendraient-ils des anciens alchimistes qui avaient découvert le moyen de transformer le plomb en or et qui guindaient leur bêtise au sommet du savoir ? Dans quelques exemples qui illustrent l'emploi du nom sage (« Où trouver un vrai sage ? Un vrai Chrétien est le seul vrai sage »), Féraud (op. cit.) cite celui-ci : « Les Sages, nos Sages, les Sages modernes », et il ajoute, entre parenthèses : « (souvent ironique) ». Les media, quand ils baptisent Sages des fonctionnaires, ne font pas d'ironie. Arouet le Jeune, quand il cite les media, ne fait que de l'ironie.

 

 

 

01 avril 2010

Codifier

 

Ce verbe, dérivé du nom code, exprime l'essence de la modernité. Il n'est pas le seul. D'autres mots, tels norme, cadre, normatif, format, élément, normaliser, filière, etc. réfèrent à la même grande entreprise, très égalitaire et même égalitariste, de dressage, rabotage, formatage, nivelage, lissage, clonage des mœurs, des singularités, des particularités, des individus. Tous égaux, tous pareils, tous le même.

C'est Michelet, un des chantres du rabotage niveleur, qui fabrique ce mot en 1831 pour l'employer dans un ouvrage au titre éloquent : Introduction à l'histoire universelle. La modernité fait dans la réduction : réduire (les peuples), raccourcir (les têtes), émonder (tout ce qui dépasse). Elle codifie donc. En 1842, le verbe entre dans le Complément de Barré (comprendre le complément à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1832-35) où il est défini ainsi : « (didactique : comprendre « terme savant », en usage dans l'université) réduire des lois en un seul corps ; en former un code », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme didactique, réduire des lois en un seul code ou corps ») et que les académiciens essaient de justifier par la « dispersion » et la « confusion » premières : « (terme didactique) réunir des lois éparses en un corps de législation » (DAF, septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35).

Pour que ce verbe devienne une oriflamme de la modernité, il fallait qu''il ne restât pas confiné dans le vocabulaire du droit et qu'il colonisât de nouvelles terres. C'est ce qui est attesté dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française (1971-94 : « (droit) réunir des lois en un code ; rédiger un code » et « (par extension) organiser quelque chose en système selon des règles cohérentes ») et la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (droit) réunir des lois ou des règlements épars en un corps unique et cohérent ; codifier la législation du travail, les règlements touchant la circulation routière » et « (par extension) mettre en ordre de façon systématique ; codifier les règles typographiques ». C'est, comme (presque) toujours l'emploi de codifier par les sociologues qui a fait basculer ce terme de droit dans le social, le système, l'ordre, la mise en ordre, le règlement, les règles. La définition du Trésor de la langue française, à savoir « réunir des lois en un code », est extraite du Traité de sociologie (1968) et elle est illustrée d'un extrait de l'inévitable Durkheim : « quand un droit coutumier passe à l'état de droit écrit et se codifie, c'est que des questions litigieuses réclament une solution plus définie » (De la Division du travail social, 1893). Les mots de Durkheim, questions litigieuses, réclamer, solution (elle sera finale un demi-siècle plus tard), comme ceux des lexicographes « modernes », système, mis en ordre, règles, cohérent, etc. sont des niches de modernité.

 

 

 

31 mars 2010

Hommage à Jean Texcier

 

 

Jean Texcier (1888-1957) a été journaliste et, à ses heures perdues, peintre et illustrateur. Membre du Parti ouvrier français, puis de la SFIO, c'est un des rares hommes de gauche qui ne se soit pas résigné, par pacifisme ou par conviction, à la collaboration. Aux alentours du 14 juillet 1940, il rédige ce qu'il nomme un « manuel de dignité », qu'il intitule Conseils à l'Occupé. Ce manuel est imprimé, sous la forme d'une brochure, par quelques-uns de ses amis typographes et il est diffusé en août de cette année-là « sous le manteau », c'est-à-dire clandestinement, hors des circuits commerciaux et sans l'aval de la censure. En septembre 1940, il fait imprimer par ses mêmes amis une nouvelle brochure qu'il intitule Notre combat. En janvier 1941, il publie, toujours sous le manteau, deux séries de Propos de l'Occupé ; en avril les Lettres à François ; puis en mai 1941 La France livrée, préface à la brochure Documents. A partir de 1942, il écrit sous le pseudonyme de Boze de nombreux articles dans Libération.

Ces textes de résistance ont été réunis à la Libération dans un recueil publié en 1945 à La Nouvelle Edition sous le titre Ecrit dans la nuit (239 pages). L'ouvrage est dédié « aux morts, aux martyrs et aux survivants de Libération-Nord ». Il n'a pas été réédité.

 

 

Quelques Conseils à l'Occupé

 

2. Ils sont vainqueurs. Sois correct avec eux. Mais ne va pas pour te faire bien voir au devant de leurs désirs. Pas de précipitation. Ils ne t'en sauraient au surplus aucun gré.

 

3. Si l'un d'eux t'adresse la parole en allemand, fais un signe d'impuissance, et sans remords, poursuis ton chemin.

 

21. Etale une belle indifférence, mais entretiens secrètement ta colère. Elle pourra servir.

 

30. Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise.

 

 

30 mars 2010

En guise d'hommage à Taguieff

 

 

En hommage à P-A Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, à paraître aux P.U.F., ce texte de 2007

 

 

D'Israël, ils font table rase

 

Tous les Etats du monde sont nés aux forceps. Il n'en est pas un seul qui ne soit pas sorti d'une guerre, d'un conflit meurtrier, de massacres de masse. L'histoire accouche des Etats dans le sang des innocents. Ces monstres n'en sont pas moins légitimes. On peut le regretter et juger que l'Histoire aurait été différente, meilleure, plus morale, « plus bien », si elle avait eu recours à la douceur plutôt qu'à la violence, à la paix plutôt qu'à la guerre, à la transaction plutôt qu'au crime, etc. Ainsi va le monde. Or il est un Etat à qui cette loi commune est reprochée ; il est le seul : c'est Israël. De tous les Etats du monde, le seul dont l'existence soit contestée est Israël. Tous les autres sont légitimes, sauf Israël. Pourtant, de tous les Etats du monde, Israël est le seul dont la création résulte d'un consensus international et qui, en théorie, n'est pas né d'une violence. Certes, en 1948, l'ONU, dont émane la décision, ne regroupait pas tous les pays du monde, mais elle en regroupait suffisamment pour que les décisions qui y étaient prises eussent une validité universelle. Que les voisins d'Israël jugent que cet Etat s'est établi à leurs dépens et qu'ils en souhaitent la destruction peut se comprendre. Mais que des Européens le jugent également et qu'ils souhaitent la fin d'Israël, en termes feutrés ou à demi mots bien sûr, dépasse l'entendement. Il ne viendrait à l'idée de personne de contester la légitimité de la France, sous le prétexte qu'au XVIIe siècle, Louis XIV a annexé l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, etc. Qu'un Etat européen, se fondant sur ces réalités, exige de la France qu'elle revienne à ses frontières de 1600, et c'est une guerre  qui se déclare.

Israël n'est pas une exception dans le monde, il est L'EXCEPTION.

De 1894 à 1923, les Turcs ont massacré près de deux millions d'Arméniens, de chrétiens chaldéens, de Grecs. Ni les Français, ni l'Union européenne, ni les autres Etats, ni les organisations internationales, qu'elles soient ONG ou OG, ne demandent aux Turcs de réparer les crimes passés. L'Union européenne est réputée ne pas badiner avec les crimes, les génocides, le racisme, les meurtres de masse, l'épuration ethnique, mais elle est près d'accueillir en son sein la Turquie, nonobstant tout cela. Entre 1920 et 1923, les Turcs ont mené une guerre totale pour empêcher que soit appliqué le traité de Sèvres, qui prévoyait la création d'Etats arménien, kurde, grec dans un territoire dont les Turcs se sont emparés. Il y vivait des Grecs, des chrétiens, des Juifs, des Arméniens, aussi nombreux que les Turcs ; il n'y vit plus que des Turcs, fiers d'eux et de leur histoire. En quelques années, leur pays a été purifié. Il n'est pas exigé d'eux qu'ils appliquent enfin le traité de Sèvres, ni même qu'ils accordent un « droit au retour » aux descendants des populations qu'ils ont chassées. De même il n'est rien exigé des Chinois, ni des Russes, ni de l'Algérie, etc. En 1948, 800000 musulmans ont quitté volontairement ou sous la menace le territoire attribué à Israël. Le seul Etat du monde dont il est exigé qu'il accorde un « droit au retour », universel et général, aux quelque quatre millions de descendants des réfugiés de 1948 est Israël.

Tout faisait ventre chez Rabelais ; tout est à raser chez les gauchistes et autres progressistes. Rien n'échappe à leur ire vengeresse. Après le passé, l'école, la langue française, etc. voilà que la tabula rasa touche Israël. Cette folie nihiliste tient en partie au franco-centrisme, forme que l'ethnocentrisme prend en France et qui consiste à juger une situation, des faits, une histoire, comme si cette situation, ces faits, cette histoire étaient propres à la France ou à l'Europe, et n'avaient pas d'autre source que la France ou l'Europe. Il en va ainsi de l'analyse française des événements, récents ou anciens, du Proche Orient, dans laquelle l'Orient analysé est un Orient imaginaire, fantasmé, de pacotille évidemment, spécifiquement occidental, mais dont le simulacre brandi non seulement empêche de comprendre la situation, mais aussi amène de plus en plus d'essayistes, d'intellectuels, de militants, de commentateurs, à faire d'Israël table rase ou, pour parodier Ionesco, à jouer la pièce absurde « Israël, ou comment s'en débarrasser ».

Deux exemples illustrent cette vision franco-centrée. Il est incontestable que le génocide dont les Allemands se sont rendus coupables à l'encontre des Juifs, entre 1942 et 1945, aussi bien en Allemagne que dans les territoires qu'ils contrôlaient, a hâté en 1947 la décision de l'ONU, mais elle n'en est pas le facteur essentiel. Sinon, la création d'Israël serait contingente. Israël serait un accident en quelque sorte, visant à réparer des crimes sans nom. Les revendications que l'en entend parfois « donner un Etat aux Juifs en Europe ou en Bavière » sont justifiées par cette thèse. Il est vrai encore que les accords signés en 1917 par deux diplomates, anglais, Sykes, et français, Picot, prévoyaient l'établissement d'un foyer national juif dans une partie de l'empire ottoman, dont la SDN a confié la gestion provisoire à la Grande Bretagne, avec le mandat de l'amener à l'indépendance. Le principe de la création d'un foyer national juif n'a pas été octroyé, comme cela se répète souvent, en échange de la contribution massive des financiers juifs du monde entier à l'effort de guerre des alliés, mais ces accords ont eu pour but d'éviter que ne se renouvelle au Proche Orient la tragédie arménienne, dont les minorités de l'ancien empire ottoman auraient pu être les victimes.

La légitimité d'Israël tient à d'autres raisons, qui sont propres à l'histoire du Proche Orient. A la fin du XIXe siècle, l'empire ottoman était à l'agonie. Sous l'ordre artificiel et objectivement inhumain qu'il imposait, bouillonnaient des peuples soumis, réduits au silence et qui n'aspiraient qu'à revivre. Dans l'Europe du Sud-Est, ces peuples ont retrouvé une existence : Grecs, Croates, Serbes, Roumains, Albanais, Bulgares, Macédoniens. Certains ont disparu : les Thraces du Sud. Au Proche-Orient, d'autres peuples soumis, arabes ou non, chrétiens ou musulmans, juifs aussi, attendaient que cet empire se disloque totalement pour exister, se constituer en nations et disposer enfin, après de longs siècles de silence, d'un Etat, libre, souverain et indépendant. Les Egyptiens l'ont fait en 1914, puis en 1923 ; les Libanais en 1920, puis, en 1943, à la fin du mandat français. Il en est allé de même des Saoudiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens. Entre 1920 et 1940, des peuples n'ont pas eu cette chance : les chaldéens d'Irak, les grecs catholiques ou les melkites de Syrie, les kurdes. Ces peuples esclaves, suivant la dénomination de Mme Bat Ye'or, n'ont pas eu d'Etat : ou bien ils ont disparu ou bien ils continuent à vivre sous la férule d'un Etat qui n'est pas le leur. Eux, ils sont deux fois soumis : politiquement en tant que peuples et juridiquement ou religieusement, en tant que chrétiens, à qui la charia est imposée. Le seul peuple qui ait échappé à ce triste sort est le peuple juif.

Les Juifs du Proche-Orient, mais aussi les Kurdes et les minorités chrétiennes, avaient, à la fin du XIXe siècle, autant de légitimité que les Egyptiens, les Syriens, les Irakiens, à revivre enfin en tant que peuple et nation dans un fragment qui aurait pu leur être concédé du territoire de l'empire ottoman. C'est ce à quoi les Juifs aspiraient, plus que les Juifs d'Europe, et c'est ce qu'ils ont obtenu en 1947. Il est un fait généralement passé sous silence : la fondation en 1860 de l'Alliance israélite universelle, qui a ouvert de nombreuses écoles dans les communautés juives du Proche Orient. Le succès de ces écoles atteste qu'elles satisfaisaient un besoin de reconnaissance, une volonté d'existence, une conscience aiguë de l'identité, une aspiration à la connaissance chez les Juifs de cette région du monde : réalités qui ont débouché sur une revendication de souveraineté. Replacé dans le cadre de l'empire ottoman, Israël a autant de légitimité que le Liban, l'Irak, la Syrie, l'Arabie saoudite.

Ce qui est incompréhensible, du point de vue du droit des peuples à se déterminer librement, c'est que, en 1948, des peuples qui avaient joui de ce droit entre 1918 et 1944 l'ont dénié aux Juifs, en même temps qu'ils ont chassé de leur territoire, par la violence ou la menace, comme les Turcs l'ont fait des Arméniens, les Juifs qui y vivaient encore : l'Egypte entre 1948 et 1956, le Maroc à la fin des années 1960, etc. Ces peuples ont refusé aux autres ce qu'ils revendiquaient comme « naturel » pour eux-mêmes. D'une part, il a été refusé aux Juifs de vivre dans les Etats arabes nouvellement constitués ; de l'autre, l'Etat où ils se sont réfugiés ou pouvaient se réfugier a été frappé d'interdit et menacé de destruction. La monstruosité, puisqu'il y en a une, est là. On peut en rendre compte par la haine vouée aux Juifs, qui est un effet de la vieille loi islamique : une terre dite d'islam, parce qu'elle a été conquise par les arabes islamisés au VIIe siècle, doit être éternellement islamique et être régie par des musulmans. Pour cacher cette monstruosité, la rhétorique arabe (qui est aussi devenue celle des gauchistes) a fait d'Israël un Etat colonial sans légitimité au Proche Orient ou une annexe de l'infidélité en terre d'islam ou un surgeon de l'impérialisme occidental dans un territoire arabe. Que des arabes recourent à cette rhétorique spécieuse est de bonne guerre. Le sidérant est que des Français, prétendument progressistes, antiracistes et tout le tintouin, la fassent leur. Que cache ce simulacre ? De la pure imbécillité ou du racisme ? A moins que ce ne soit les deux ?

 

 

 

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29 mars 2010

Quartier

 

Dans la NLF, quartier est au pluriel : ce n'est pas le quartier, mais les quartiers. Ou bien il est employé sans adjectif et désigne une réalité qui n'a d'existence que dans l'idéologie de celui qui, toujours un puissant, parle : pardon qui assène la pravda LCR, LO, PCF, PS des divers et métissés, OCI ou Nouveau Parti d'Allah, du type « ça bouge dans les quartiers », « la colère des quartiers », etc. Ou bien, il est suivi de cinq ou six adjectifs : sensibles, populaires, défavorisés, en difficulté, pauvres, stigmatisés. Ces qualifications sont tout aussi fausses qu'une épithète valorisante comme démocratique prédiquée à nazisme, racisme, fascisme, socialisme. On les dit populaires, ils sont islamiques ; sensibles, ils sont de pierre ; défavorisés, ils sont privilégiés ; en difficulté, ils jouissent de toutes les facilités ; pauvres, ils sont riches à millions de trafics et escroqueries...

Dans l'histoire de la langue française, quartier n'a jamais eu le sens qu'il a pris dans l'idéologie LCR, journaleuse ou NPA. Le mot, dérivé de quart, est attesté à la fin du XIe siècle au sens de « quatrième partie d'une chose » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694), la chose en question pouvant être un « écu » (en héraldique), une aune, une année, un territoire, une ville, un animal, une pomme, etc. Pour ce qui est de l'emploi qui nous occupe, il est glosé ainsi par les académiciens : « en parlant d'une ville, on appelle quartier un endroit de la ville dans lequel on comprend une certaine quantité de maisons » (DAF, de 1762 à 1932-35 : on a commandé de faire des feux de joie dans tous les quartiers de la ville). Les sens qui construisent le concept sont ceux de (bon) voisinage et de sociabilité (sens qui ont disparu des quartiers de la NLF) : « il se dit encore d'une certaine étendue de voisinage » (il y a bonne compagnie dans mon quartier, alors que dans les quartiers du NPA, il n'y a que des « grandes compagnies »). « (Il se dit) aussi de tous ceux qui demeurent dans un quartier » (tout le quartier était en rumeur). Dans l'ancienne langue française, « on dit faire les visites du quartier pour dire aller rendre visite à toutes les personnes un peu considérables qui demeurent dans le quartier où l'on vient s'établir » - phrase qui a eu un sens de 1762 à 1962, mais qui n'en a plus guère dans les quartiers. Le sens martial actuel doit beaucoup au « terme de guerre », « lequel a plusieurs significations » (DAF, 1762) : « campement d'un corps de troupes, et le corps de troupes lui-même » ; « dans un siège, campement sur quelqu'une des principales avenues d'une place, pour empêcher les convois et les secours » ; « lieu où des troupes fatiguées vont se remettre et se rétablir pendant que la campagne dure encore ». Pour le NPA et alliés, PCF, Front de Gauche, OCI, LO, PS métissé, etc. les quartiers sont leurs troupes et les lieux où elles cantonnent et où « convois » et « secours » sont empêchés d'entrer.

Pendant de longs siècles, le mot a eu un sens stable, dans lequel se cristallisent quelques-unes des valeurs de la France, telles que la civilité, la politesse, la courtoisie, le plaisir de vivre en bonne société avec des voisins. Ces temps-là sont révolus. Désormais, dans les quartiers, le mot d'ordre est « pas de quartier ». Il faut comprendre (ceux à qui la NLF est familière décryptent tout cela sans mal) : « pas de quartier pour les indigènes ». Ce sens nouveau a été préparé par l'inflexion vers le spécifique qui touche quartier au XXe siècle et dont témoignent les auteurs de dictionnaires : académiciens (DAF, 1932-35, « certaines parties d'une ville qui ne correspondent pas exactement à des divisions administratives, mais qui ont leur vie et leur physionomie propres ») ; rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « partie d'une ville ayant une physionomie propre, une certaine unité », quartier excentrique, extérieur, perdu, animé, désert, paisible, bourgeois, pauvre, populaire, populeux, résidentiel, riche, juif, noir, occidental, indigène, commerçant, des affaires, du centre, de la gare, latin, réservé, de plaisir, des femmes). A partir de là, s'est développé, contaminé sans doute par le terme de guerre, l'emploi NLF, quand quartiers a quitté la ville et renoncé à ses valeurs (urbanité, citoyenneté, civisme, sociabilité) pour désigner des concrétions de béton aux limites des champs et des bois, dans une sorte de no man's land qui définit les quartiers NLF.

 

 

28 mars 2010

Cités

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l'origine de la France, est l'un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n'est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu'il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c'est « l'ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n'apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l'antiquité, qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l'un laïque : « ville » ; l'autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l'évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l'Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s'appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l'évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ; il y a un livre de saint Augustin qu'on appelle la Cité de Dieu ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens, avec d'autres, dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd'hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu'en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu'il « ne s'emploie guère qu'en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d'une certaine autonomie ».

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu'a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d'élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d'une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l'ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d'un État libre » (exemple tiré de l'antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l'intellectuel à la moderne, renverse l'ordre dans lequel les sens de cité sont exposés. L'article cité du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s'achève sur le sens ecclésiastique de « partie d'une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l'antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l'ancienne Grèce, les membres d'une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

Du droit, de l'église et de la politique, cité s'étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédits, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d'habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d'un pays ; les florissantes cités de l'Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d'écrivains qu'il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d'Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l'enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L'Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l'illustre Littré par l'exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l'Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d'association ») l'extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d'une usine, qu'a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu'on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), le sens politique est cité d'abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d'une ville ; l'ensemble des citoyens qui la composent » (« s'occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l'État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l'importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l'extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s'entend quelquefois d'un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

Cette extension s'amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d'agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu'à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d'agglomérations de pavillons ou d'immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d'urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l'homme, « d'animal politique » qu'il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l'un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l'Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d'un pays à l'agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d'immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d'Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d'émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu'il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l'évolution récente de cité, c'est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est à l'antonyme de la civilisation qu'elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

 

26 mars 2010

Imbroglio

 

Imbroglio, embroglie, imbroille, embrouillement, embrouille

 

 

Il n'y a rien de tel qu'un peu d'ancienne langue française (ALF) pour embrouiller les lecteurs.

Imbroglio est un mot italien qui dérive du verbe imbrogliare, « embrouiller ». Il est attesté en français à la fin du XVIIe siècle chez Bossuet dans un contexte de mépris (Bossuet écrit sur le quiétisme, dont, adversaire résolu, il obtiendra la condamnation et la fin), où imbroglio a pour sens « confusion », « embrouillement », c'est-à-dire le sens qu'il a en italien. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Diderot l'emploie non plus pour désigner l'action d'embrouiller ou de s'embrouiller, mais, par métonymie, pour désigner une situation embrouillée.

Ce n'est pas le sens de ce mot qui a posé des problèmes aux lexicographes, mais sa forme. La règle, dans l'ancienne langue française, est la francisation des mots étrangers : riding-coat devient redingote, bowling green bouligrin, Firenze Florence, etc. Il en est ainsi d'imbroglio, du moins dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), où il entre sous la forme imbroille (« mot tiré de l'italien imbroglio, embrouillement, confusion » ; il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), où il est enregistré sous la forme embroglie : « (anbro-glie, mouillez le gli), mot italien habillé à la française : embroglio (néologisme), embrouillement » (exemple : « ces droits forment un embroglie pour l'administration »). Féraud cite Necker qui se prononce très prudemment sur ce mot : « il faut attendre ce que l'usage décidera sur ce mot ». La forme française a disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) cite encore la forme francisée imbroille (« imbroglio ou, à la française, imbroille »), mais il est l'un des derniers à le faire. La forme italienne, en revanche, s'est maintenue dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française à partir de 1798 (« mot italien qui se prononce imbroillo a l'italienne ou imbroille à la française, sans faire sentir l'i et en mouillant les L : embrouillement, confusion ; il y a de l'imbroglio dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre). La définition de 1832-35 s'enrichit de ce sens : « il se dit aussi d'une pièce de théâtre dont l'intrigue est fort compliquée » (cette comédie est un imbroglio à l'espagnole) (deux sens chez Littré aussi), tandis que, dans la huitième édition (1932-35), apparaît un troisième sens : « figurément, il signifie situation embrouillée » (un imbroglio politique). Ces trois sens sont dans l'article imbroglio du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (g ne se fait pas entendre) embrouillement, confusion ; par métonymie, situation embrouillée, enchevêtrée ; se dit également de l'intrigue compliquée d'une pièce de théâtre, d'un roman ».

Les choses seraient fort simples si elles en restaient là. Or, rien n'est simple dans l'ALF. Il suffit de consulter de Féraud le Dictionnaire critique de la langue française (1788) pour en comprendre les raisons. A l'entrée embrouillage, mot d'un emploi très rare, attesté au milieu du XVIe siècle, et qu'il est le seul parmi les grands lexicographes à enregistrer, il écrit : « embrouillement (gasconisme) ; il y a dans cette affaire de l'embrouillage, de l'embrouille, de l'embrouilli », précisant que ces trois termes sont des « barbarismes en usage sur les bords de la Garonne ». D'ailleurs, en 1768, un professeur de Toulouse, désireux de corriger ses compatriotes du Midi (in Les Gasconismes corrigés) cite embrouillage et embrouille, au sens « d'embrouillement », comme des exemples de gasconismes à proscrire de la langue française. Autrement dit, la langue française ou ceux qui l'ont régie ont préféré le mot italien imbroglio, même en y conservant une forme étrangère, à deux ou trois mots gascons équivalents, qui, eux, étaient bien français. C'est que le premier était aussi un terme d'art (« une pièce de théâtre » ou un « roman »), alors que les trois autres sentaient (et sentent encore) fort les provinces un peu rustres et mal dégrossies qu'étaient censées être alors le Midi, la Guyenne, la Gascogne et le Languedoc. Au sujet d'embrouille, les rédacteurs du TLF (op. cit.) jugent, en se fondant sur Féraud, qu'il est difficile au XVIIIe siècle de distinguer embrouille des formes francisées d'embroglio, imbroglio. Il ne semble pas que ce jugement soit fondé, car aucun lexicographe du XVIIIe, du XIXe et de première moitié du XXe siècle ne cite embrouille, Féraud ne le citant que dans l'exemple qui illustre embrouillage. Embrouille entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie française après 1994 (neuvième édition, en cours de publication). De son origine gasconne, il conserve le mépris ancien attaché aux termes de la rustrerie provinciale : « (déverbal d'embrouiller), populaire, situation intentionnellement embrouillée et obscurcie dans le but de tromper quelqu'un » (« un sac d'embrouilles, une affaire douteuse, compliquée à dessein »), alors qu'il aurait pu se substituer à imbroglio.

Il n'est pas impossible que la prééminence de l'étranger sur la paysannerie française, qui explique qu'embrouille et embrouillage aient été écartés de la langue française, se vérifie dans d'autres domaines que la langue et à d'autres époques qu'au XVIIIe siècle.

 

24 mars 2010

Elément

 

 

Jacques Rossi (in Le Manuel du Goulag, Le cherche midi éditeur, 1997) consacre un court article au nom élément (en russe, element), plus exactement à l'emploi de ce nom dans la TFT ou toufta, la novlangue de l'URSS et du communisme. En latin, comme en français, ce nom désigne des réalités du monde. Dans la TFT, l'idéologie l'utilise pour désigner des personnes, mais pas n'importe quelles personnes, uniquement les « ennemis » du régime, du socialisme, de l'Etat des Travailleurs, de l'URSS, de la Révolution, de classe, etc. : « Dans la langue du Parti, ce terme est généralement associé aux épithètes contre-révolutionnaires, antisoviétiques, socialement dangereux, etc. ». C'est un classique des discours de haine que de dévaluer une personne en la désignant d'un nom de chose ou d'un nom d'animal. Jacques Rossi illustre cet emploi de cette règle d'hygiène : « avant chaque fête, les services de sécurité débarrassent les villes des éléments ».

 

Le mot élément, emprunté au latin, est attesté à la fin du IXe siècle : c'est l'un des mots les plus anciens de notre langue. En latin, il désigne des principes, des rudiments et les quatre éléments de l'univers. En français aussi. La définition la plus claire se trouve dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35) : « dans l'ancienne physique, ce mot était employé pour désigner principalement quatre substances, l'air, le feu, la terre et l'eau, que l'on croyait simples, parce qu'on ne savait pas les décomposer, et que l'on supposait être les principes constituants de tous les corps » (les cartésiens n'admettaient que trois éléments). Les académiciens notent aussi « qu'on dit souvent encore, par allusion à ce sens, surtout dans le style poétique : la mer est un élément infidèle ; le feu est un élément destructeur ; etc. ». Ces corps que l'on a crus « simples » pendant plus de deux millénaires ne le sont pas. Un enfant de dix ans qui a suivi une « leçon de choses » a appris que l'eau était formée de molécules d'oxygène et d'hydrogène. En 1798 (DAF, cinquième édition), c'est la conception de l'ancienne physique qui prévaut encore : « corps simple qui entre dans la composition des corps mixtes » (les quatre éléments : feu, eau, air, terre). En 1832-35 (DAF, sixième édition), cette erreur est corrigée : « dans la physique et la chimie modernes, on appelle en général éléments d'un corps les substances, composées ou simples, qui constituent ce corps, en se combinant les unes avec les autres sans se décomposer » (le soufre et l'oxygène sont les éléments de l'acide sulfurique). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) signale aussi le déplacement de sens causé par l'évolution des connaissances : « (terme des doctrines physiques des anciens) nom donné à la terre, à l'eau, à l'air et au feu, considérés comme constituant l'univers, et appelés les quatre éléments » et « (terme de chimie) corps simple, substance indécomposée et regardée provisoirement comme indécomposable ; on comptait il y a peu de temps cinquante-six éléments ; mais depuis on en a découvert quelques autres ; et le compte n'en est jamais définitivement arrêté ».

Le mot s'étend à d'autres réalités qu'à celles de l'ancienne physique ou celles de la chimie moderne : « (il) se dit, par extension, de toute chose qui entre dans la composition d'une autre, qui contribue à la former » (DAF, 1832-35 : les éléments du langage ; les éléments d'un bon ouvrage ; des éléments de prospérité) et « (il) signifie encore le milieu dans lequel vit et se meut un animal » (ibid. : l'élément du poisson est l'eau ; figuré, être dans son élément, être dans un lieu, dans une société où l'on se plaît, qui convient aux goûts, au caractère que l'on a ; c'est son élément se dit d'une occupation à laquelle une personne s'adonne et se plaît le plus ». Avant le XIXe siècle, l'alchimie abusait des éléments, qui étaient répartis en chauds et en froids. A partir du XIXe siècle, le terme s'acclimate dans les sciences, dures ou molles. Selon Littré, ces sciences sont la physique, l'anatomie, la chimie, la pathologie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie, le musique, le système métrique ; au XXe siècle, à ces sciences, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ajoutent la géographie, la linguistique, le droit, la psychanalyse, la psychologie et bien sûr « l'incontournable » sociologie, la didactique, la pédagogie, l'ameublement, l'architecture, la cuisine, l'électricité, la mécanique. Il n'est pas de science ou de technique ou de pseudoscience qui n'en fasse pas usage, car élément est un indice de scientificité. Un indice, que dis-je : l'emblème, l'oriflamme, la bannière de toutes les sciences.

Comme les Modernes osent tout (c'est à cela qu'on les reconnaît), ils étendent le terme élément aux personnes, sans même prendre modèle sur la TFT soviétique. Le fait est noté dans le Trésor de la langue française (op. cit.), sans ironie, ni distance, avec beaucoup de sérieux, comme le veut la « science » linguistique : « l'ensemble unitaire est de nature sociale ; l'élément est une personne ou un groupe de personnes : toute fraction d'un ensemble constitué par l'association naturelle ou conventionnelle d'êtres humains » ; « membre de tel ensemble donné, en particulier dans les armées (homme qui fait partie d'une unité ou groupe d'hommes) et dans l'enseignement (élève d'une classe) ». Ce que révèle cette définition et que confirme celle de la neuvième édition (en cours) du DAF (« individu considéré par rapport au groupe auquel il appartient »), c'est le socle épistémique grâce auquel a été effectué le transport de ce nom de chose à la désignation de personnes. Ce socle (« nature sociale », « ensemble unitaire », « groupe de personnes », « association d'êtres humains », « appartenir à un groupe », etc.) est celui de ces « sciences sociales » qui réduisent les hommes, les personnes, les êtres humains, les individus, etc. à des corps simples qui entrent dans la composition d'ensembles, l'essentiel étant l'ensemble, évidemment. Au fondement de cette réduction, se trouve la même conception que celle qui a façonné les pays communistes. Il n'est pas étonnant que, dans la langue des sciences sociales comme dans la TFT soviétique, le mot élément désigne des personnes. Il n'est pas sûr non plus que la langue du Parti charrie plus de mépris pour ces éléments que celle des sciences sociales.

 

23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

22 mars 2010

Le grand délaissement

 

 

 

Une université de France a eu l'heureuse idée de décerner un doctorat honoris causa (« pour l'honneur ») en 2001 au Péruvien Mario Vargas Llosa et en 2004, à la Mexicaine Elena Poniatowska. Le livre, dont il est question ici (Roland Forgues, Mario Vargas Llosa et Elena Poniatowska, Le cri de la révolte, portraits, textes, entretiens, Editions mare & martin, 185 pages), en est le fruit. Il comprend, outre un entretien de Roland Forgues, le maître d'œuvre de l'entreprise, avec ces deux écrivains, le discours qu'ils ont prononcé lors de réception du doctorat (« la littérature et la vie », M. Vargas Llosa, « Ma famille et la France », Mme Poniatowska Amor), ainsi que le texte « La littérature qui monte de la rue » qu'a écrit Mme Poniatowska à l'occasion lors de la « rencontre internationale » sur « l'écriture féminine et la revendication de genre en Amérique latine ».

Les textes réunis dans ce recueil sont centrés, pour une bonne partie de chacun d'eux, sur les relations que ces écrivains sud-américains entretiennent avec la France et sa littérature, sa pensée ou culture. Ce qui est remarquable, c'est que ces relations sont saisies à partir de catégories élaborées par l'intelligentsia des années 1960-70 - années pendant lesquelles M. Vargas Llosa, alors progressiste déclaré, fait de longs séjours en France et en Europe, et où Mme Poniatowska, Française d'origine, commence sa carrière d'écrivain : ce sont l'engagement, les « pouvoirs » de la littérature, les relations entre les écrivains et le pouvoir, la question politique, le féminisme. Certes, ce point de vue progressiste se justifie : M. Vargas Llosa et Mme Poniatowska sont attachés au progrès social ; le responsable de l'ouvrage est un spécialiste reconnu de littérature, en particulier de la littérature sociale et féministe en Amérique latine. Les entretiens ont pour sujet « l'intellectuel, le pouvoir et la politique » (Vargas Llosa) et « être femme aujourd'hui en Amérique latine, et ailleurs » (Mme Poniatowska).

De ce volume, il apparaît clairement que Mme Poniatowska et M. Vargas Llosa, l'un et l'autre francophiles et écrivant parfaitement le français, se sont dépris, comme d'autres écrivains sud-américains, jadis fascinés par la France, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, tous ou quasiment tous nourris de culture française, de cette matrice. Certes, on conçoit que la littérature et la pensée de ce continent vaste et peuplé, où on parle espagnol, portugais, américain (et, sans doute, mais de moins en moins souvent, français), aient senti le besoin de prendre leur autonomie et de couper le cordon qui les reliait à la France, serait-ce pour se tourner vers les pays d'origine, Portugal ou Espagne, et surtout vers le grand voisin du Nord. Ce n'est plus du désamour (au contraire même, l'amour reste très fort), ni de l'indifférence, mais la France a cessé d'être la source de leur art ou de leur pensée. M. Vargas Llosa (né en 1936), quand il a séjourné en France dans les années 1960, alors qu'il avait écrit son roman La Ciudad y los Perros (1962) qui lui a valu immédiatement une reconnaissance internationale, admirait Sartre, Aragon, Breton, Eluard. Il croyait dans l'urgence vertueuse de « l'engagement » et il se passionnait par les solutions politiques progressistes. « Oui, dit Vargas Llosa, Sartre a été très important pour moi dès que je l'ai lu ». Or, très vite, prenant conscience que les thèses de Sartre revenaient à soutenir des despotes qui n'étaient pas éclairés et même à nier que la littérature ait une raison d'être, il se démarque de ses modèles : « je crois que - et je le dis avec un peu de tristesse - si on fait le bilan de l'influence politique de Sartre sur plusieurs générations de jeunes écrivains, de jeunes intellectuels, cette influence a été plus négative que positive (...) Il nous a fait croire des erreurs monumentales sur le plan politique. Et nous les avons crues parce qu'il était tellement intelligent, il était le pouvoir de démontrer tout ce qu'il croyait ». La principale de ces erreurs est formulée par Vargas Llosa ainsi : « L'important, d'après lui, était de savoir qu'entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, c'est l'Union Soviétique qui représentait le progrès et la justice. Il l'a soutenu et je crois qu'il n'a jamais changé d'avis ». La fascination qu'il éprouvait pour Sartre était si forte qu'elle l'a retenu de lire Aron : « je ne voulais pas m'approcher de Raymond Aron quand je lisais Sartre et pourtant Raymond Aron a était d'une grande lucidité quand il parlait de l'importance des valeurs démocratiques, de ces valeurs formelles qui rendent la vie vivable, possible. Il a été très lucide en critiquant justement cette espèce d'hypnose des intellectuels à l'égard du marxisme. Je crois que ce qui m'est arrivé est arrivé à beaucoup d'écrivains en France ». La saisie et la compréhension du réel par le biais de catégories « progressistes » sont mortes. Seuls y échappent Camus, Malraux (grâce à la politique qu'il a menée en faveur de la culture), Aron. Les vrais maîtres de M. Vargas Llosa ne sont plus, depuis ce désamour, les idéologues français, mais les grands romanciers Tolstoï, Proust, Borges, Flaubert, Cervantès, Paz et la littérature universelle, pour la survie de laquelle, désormais, il milite, la défendant dans un monde dominé par la technique et la science.

Cette fascination frelatée pour les idéologues français a donné les mêmes résultats que la stratégie de la terre brûlée. Elle a occulté ce qu'il y avait de meilleur dans la pensée en France et qui est resté méconnu. Les grands écrivains ou penseurs français du XXe siècle n'ont pas été lus hors de France, ni Henri de Lubac, ni Péguy, ni René Girard, ni Claudel, ni même Philippe Muray, sans parler de De Gaulle. Ces penseurs et écrivains auraient sans doute davantage enrichi la littérature sud-américaine que Sartre, ou auraient ouvert les yeux de M. Vargas Llosa, avant que ne le fassent sa malheureuse expérience de candidat libéral à la présidence du Pérou ou les attentats de New York.

L'exemple de Mme Poniatowska illustre clairement ce recul de l'influence de la culture française en Amérique latine. Elle est née en 1932, en France, d'un père français, Jean Evremont Poniatowski, combattant de la France libre, et descendant de la grande famille aristocratique et royale de Pologne, les Princes Poniatowski, d'une mère née en France, Paulette Amor, d'origine mexicaine. En 1942, alors que Jean Poniatowski traverse l'Espagne pour rejoindre la France libre, sa famille se réfugie au Mexique. En 1969, Elena, qui a commencé une carrière de journaliste et d'écrivain et écrit en espagnol, prend la nationalité mexicaine. Alors que Vargas Llosa est pétri et même façonné par la littérature française, Elena, née Française, très attachée à la « douce France », le pays de son enfance, auquel elle rend un bel et émouvant hommage, elle, est façonnée par les catégories sociales ou politiques de la culture mexicaine ou latino-américaine, hantée par les problèmes de son pays et marquée par les événements qui s'y sont produits : massacre des étudiants de Mexico en 1968, tremblement de terre de 1985, révolte du Chiapas, sous-commandant Marcos, faim, corruption, violence. Certes, Mme Poniatowska cite des écrivains français femmes, mais en appendice, parce qu'elles sont célèbres et qu'elle les a sans doute lues : Marguerite Yourcenar, Christine Rochefort, Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris, mais sans que leurs œuvres ou leurs pensées l'aient vraiment marquée ou inspirée.

Ce que confirme ce recueil, c'est le reflux de la langue, la littérature, la pensée française en Amérique latine. Pendant près d'un siècle, elles ont nourri et fasciné les écrivains d'Amérique latine. Aujourd'hui, elles sont devenues pour ces écrivains, non pas étrangères, ni même indifférentes, mais comme stériles.

 

 

 

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20 mars 2010

Historique

 

 

Cet adjectif, quand il est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, a déjà son sens actuel : « relatif à l'histoire » ou « qui appartient à l'histoire » ou « qui a rapport à l'histoire » (Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). La forme est empruntée au latin historicus, lequel est emprunté au grec istorikos ; le sens aussi. Autrement dit, pendant plus de vingt-cinq siècles, que ce soit en grec, en latin, en français, cet adjectif a conservé le sens de « relatif à l'histoire ». Ce qui a changé, c'est la conception que les hommes se font depuis vingt-cinq siècles de l'histoire et surtout l'importance qu'ils y accordent ou la place qu'ils y donnent. Dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, l'adjectif est employé comme un nom commun pour désigner une exposé chronologique de faits : « il se prend aussi substantivement pour dire le détail des faits dans leur ordre et leurs circonstances » (DAF, cinquième édition, 1798).

Longtemps, l'histoire a été incluse dans les Belles Lettres, comme l'attestent les exemples du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « style, narration, recueil historique ; narrer historiquement; ce qui se dit par opposition à oratoirement et à fabuleusement ; dans le dramatique, personnages historiques, qui sont tirés de l'histoire, par opposition à ceux qui ne doivent leur existence qu'à l'imagination du poète ; les personnages de Cinna, Britannicus, sont des personnages historiques ; ceux de Zaïre, d'Alzire ne le sont pas ») et dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798 : style historique ; narration historique ; recueil historique ; mémoires historiques ; dictionnaire historique ; on dit les temps historiques par opposition aux temps fabuleux ; dans le poème dramatique, on appelle personnages historiques des personnages qui sont tirés de l'histoire »).

Il semble que ce temps-là soit révolu et que l'histoire ait abandonné les Belles Lettres pour basculer, dès le XIXe siècle, dans les sciences, humaines et sociales. Il n'est pas sûr qu'elle ait gagné quoi que ce soit à ce déménagement. Certes, elle s'est guindée au sommet de la hiérarchie des humanités et y a acquis un immense prestige, en partie idéologique. L'article historique de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est dix fois plus long et plus ample que le même article de la première édition (1694). Le sens de l'adjectif change alors et porte les stigmates de ce transfert. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré le relève. Est historique, non plus ce qui est relatif à l'histoire, mais ce « qui est digne de l'histoire », ce qui mérite d'entrer dans l'histoire et de s'inscrire dans la mémoire des peuples. Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui est conservé ou digne d'être conservé par l'histoire ; qui est marquant, célèbre dans l'histoire » (erreur, événement, figure, mission, mot, nom, parole, période, rôle historique). L'adjectif devient subjectif. N'importe qui, surtout s'il est journaleux, peut décider de son propre chef qu'un fait, un événement, une œuvre, une pensée, un bon mot, etc. sont historiques. Comme tout est digne de l'histoire, rien ne l'est plus. Cette profusion d'historique a un effet paradoxal : elle discrédite l'histoire, en tant que discipline prétendument « scientifique ».

 

19 mars 2010

Tontine

 

 

A en croire les journalistes qui pondent des papiers sur la façon singulière dont les membres de « communautés » asiatiques et africaines établies en France (Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens, etc.) financent les commerces qu'ils achètent (le capital est fourni par les familles déjà établies et celui qui en bénéfice le rembourse chaque année sous la forme de dividendes), la tontine (puisque tel est le nom donné à ces formes relativement primaires de financement) serait exotique et propre à un capitalisme asiatique ou africain familial qui émerge des ruines d'anciens systèmes au mieux féodaux, au pis archaïques. Il est vrai que ce mot est en usage dans le français d'Afrique où il désigne une « association de personnes qui versent régulièrement de l'argent à une caisse commune dont le montant est versé à chacun de ses membres à tour de rôle ; par métonymie, ce montant » (Trésor de la langue française, 1971-944) et que cet emploi a pu abuser les journalistes, lesquels n'existent que pour ça.

Bien entendu, il n'en est rien. Rien n'est plus français que la tontine. Tous les lexicographes anciens en conviennent. Ménage est le premier à dévoiler cette origine, dans la seconde édition (1694, posthume) de son Dictionnaire étymologique de la langue française : « on appelle ainsi l'édit du roi, donné à Versailles au mois de Novembre 1689, enregistré au Parlement de Paris le premier Décembre suivant, pour la création de quatorze cents mille livres de rentes viagères sur l'Hôtel de Ville de Paris, qui seront acquises suivant les différents âges des acquéreurs, avec accroissement de l'intérêt des mourants au profit des survivants ». Après avoir tenté d'expliquer la chose en des termes très obscurs, il explique lumineusement - ce qui est, il est vrai, fort simple - l'origine du mot : « on l'appelle de la sorte, à cause que Laurens Tonti, napolitain, en a été l'inventeur; comme il paraît par l'édit du roi pour la création de la Société de la Tontine Royale, donné à Chalons au mois de Novembre 1653 ». En réalité, Tonti se prénommait Léonardo et c'est Mazarin (et non Louis XIV, trop jeune) qui a introduit en France ce moyen simple de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat.

Le mot entre en 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française (deuxième édition). Le sens se rapporte à l'édit de 1653, et non à celui de 1689 : « sorte de bien à vie sur le roi, ainsi appelé de celui qui en avait donné avis, et qui s'appelait Tonti » (exemples : chaque action sur la Tontine est de cent écus ; la Tontine est divisée en quatorze classes ; tout le revenu de chaque classe de la Tontine accroît aux derniers vivants de la même classe ; avoir plusieurs actions à la Tontine). Dans la rubrique « étymologie et histoire » du Trésor de la langue française (1971-94), est cité un extrait de L'Encyclopédie méthodique (1787, tome 3, Finances) qui a le mérite d'expliquer en peu de mots en quoi consiste le principe de ce système de financement : « association mutuelle dans laquelle chaque associé verse une certaine somme pour en constituer une rente viagère ».

L'article de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éditeurs) est signé Jaucourt : « (Finances) le privilège qu'ont les acquéreurs d'hériter de la portion de ceux qui décèdent était très propre à engager les particuliers à y employer quelques sommes, et à procurer très promptement au gouvernement les fonds dont il avait besoin. C'est en effet ce qu'on vit arriver : la tontine dont nous parlons fut d'un million 25 mille livres de rente, et coûta cher à Louis XIV ». Jaucourt qui avait le sens de l'intérêt général et peu d'inclination pour les dépenses inutiles condamne la tontine : « les rentes viagères font un tort irréparable aux familles, dont le prince devient insensiblement l'héritier ; mais de tous les expédients de finance, les tontines sont peut être les plus onéreuses à l'Etat, puisqu'il faut environ un siècle pour éteindre une tontine, dont en même temps les intérêts sont d'ordinaire à un très fort denier ». Il préfère d'autres moyens : « il semble donc qu'un Etat qui n'est pas absolument dépourvu de ressources devrait recourir à de toutes autres voies. Il pourrait, par exemple, se procurer avec promptitude une grande somme d'argent, en établissant des annuités viagères, c'est-à-dire un emprunt dont le capital serait remboursé certainement par égales portions dans un nombre d'années, soit que les prêteurs vécussent ou non ; mais on y attacherait un intérêt qui ne cesserait qu'à la mort du prêteur. Il est évident que le remboursement annuel d'une partie du capital mettrait les familles en état de replacer à intérêt les sommes, à fur et mesure de ce remboursement. Ainsi lorsque le capital entier serait rentré, le prêteur jouirait en sus de son intérêt ordinaire, de la rente viagère sur l'Etat. Si le prêteur venait à mourir dès la première année du prêt, la famille n'aurait jamais perdu que partie des intérêts, et recouvrerait en entier le capital aux termes fixés. Ainsi 1° l'intérêt de cet emprunt devrait être fort bas ; 2° il n'est pas néanmoins de chef de famille qui n'eût à cœur de placer quelque somme de cette manière sur la tête de ses enfants : car s'ils vivent, c'est augmenter leurs revenus ; s'ils ne vivent pas, il n'y a qu'une partie des intérêts de perdue. On croit donc qu'en fixant cet intérêt à deux et demi pour cent, l'Etat trouverait des prêteurs en abondance, en revêtant son emprunt de toutes les sûretés suffisantes pour le rendre solide, et l'accréditer invariablement ».

La Révolution a rendu caduque la tontine royale. Dans les dictionnaires d'Ancien Régime, c'est ce sens qui est relevé : « sorte de rentes viagères sur le roi, avec droit d'accroissement pour les survivants (DAF 1762, 1798, Féraud 1788) ; dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, c'est : « sorte de rentes viagères avec droit d'accroissement pour les survivants » (DAF 1832-35, 1879) ou « réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes » (Littré 1863-77, DAF 1932-35), Littré notant même que le nom tontine est étendu « à toute opération financière fondée sur la durée de la vie humaine ». Le terme est toujours en usage dans le droit civil : « groupe d'épargnants d'âges différents au sein duquel les parts des associés qui meurent sont réparties entre les survivants, soit qu'ils se partagent le capital accumulé, soit qu'ils bénéficient d'une rente viagère constituée à partir de ce capital » (in Trésor de la langue française, op. cit.). La fin de l'Ancien Régime a sonné le glas des tontines royales et même, comme le suggérait Jaucourt, du recours à la tontine par l'Etat. Deux écrivains en témoignent, Balzac en 1834 : « nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses », et Morand en 1944 : « quant aux républiques, vertueuses par principe, elles condamnèrent volontiers les tontines, peut-être par esprit de concurrence, le suffrage universel étant, comme dit Proudhon, la loterie suprême » et elles y préfèrent les loteries, les lotos, les paris sportifs, les jeux de hasard, les casinos.

Ce qu'il y a d'admirable dans cette affaire, c'est de constater qu'un moyen royal d'accumuler de l'argent est réintroduit en France, deux siècles après en avoir été banni, par des immigrés venus d'Afrique et d'Asie et dont la seule raison d'être est de tontiner. Mazarin et Tonti ne leur ont-ils pas montré la voie en 1653 ? Tout cela se fait au détriment de l'Etat, tout cet argent venu d'on ne sait quels souterrains échappant à la TVA, à l'impôt de solidarité sur la fortune, à l'impôt sur les bénéfices, etc. C'est sans doute cela l'ironie de l'histoire.

 

17 mars 2010

Otages

 

Otage est dérivé d'hôte. Etait otage dans l'ancienne langue française et dans la langue classique celui qui était accueilli par un hôte dans sa propre demeure : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. Le mot n'avait pas alors le sens sinistre qu'il a pris et devinez depuis quand ? C'est 1793, la Révolution, la Terreur qui en ont fait une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? C'est le terrorisme qui lui a donné le sens de « personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige ». Antérieurement, les otages étaient des hôtes et accueillis par un hôte. C'est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu'on donne pour la sûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention » (DAF, première édition, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu'un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d'otage des villes qu'on donne pour gage de l'exécution d'un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu'on met en otage ». D'une édition à l'autre du DAF, la définition se précise. En 1762, 1798, 1835 (quatrième, cinquième, sixième éditions), c'est « la personne qu'un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l'exécution d'un traité, d'une convention » et ce mot « ne se dit proprement qu'en parlant d'affaires d'État » (la ville a capitulé et a donné des otages ; on a donné des otages de part et d'autre ; pour sûreté du paiement de la contribution, on a emmené des otages ; si les ennemis violent le traité, les otages courent risque de la vie ; Les otages ont été renvoyés de part et d'autre). La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu'on remet à un général avec qui l'on traite pour assurer l'exécution d'un traité ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l'image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d'autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C'est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les deux sens sont exposés dans le même article : « personne qu'une armée ou qu'un parti se fait livrer ou, au contraire, livre en garantie » et « il se dit encore de personnes que l'on arrête et que l'on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l'on exige ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s'efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s'affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d'un accord, d'un traité » et « personne dont on s'est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : François Ier accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage; hold-up avec prise d'otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s'ils avaient été les rebelles qu'ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l'usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d'otages par les régimes totalitaires d'URSS, de Corée, de Bochie, etc. et par les organisations islamiques, où qu'elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française : « personne qu'une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l'exécution d'un traité, d'une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d'ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu'il ne s'est pas éteint avec la Terreur.

 

 

16 mars 2010

Région

 

 

Les électeurs qui, dimanche dernier, ont glissé dans une urne un bulletin de vote et ceux qui répèteront ce geste dans cinq jours savent sans doute que les régions, définies comme des « territoires formant une unité administrative regroupant plusieurs départements », n'ont d'existence en France que depuis 1972 (« établissement public, créé par la loi du 5 juillet 1972, remplaçant la circonscription d'action régionale et la région de programme, et dont la mission est de promouvoir le développement économique et social de la région (on en compte 22) ») et que le renforcement de leurs pouvoirs date des lois de « décentralisation » de juillet 1983.

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), les régions sont tout autre chose et n'ont rien d'administratif : « certaine étendue sur la terre, dans l'air ou dans le ciel. Sur la terre, c'est la même chose que contrée. Les astronomes divisent le ciel en régions ; l'air a trois régions, la moyenne, la haute et la basse ; les diverses régions de la terre (tempérées, méridionales, septentrionales, d'Afrique, d'Asie, etc. On dit aussi la région du feu pour dire la sphère du feu. Les médecins disent aussi la région du foie, de la rate, du cœur pour dire l'endroit du corps où est le foie et les parties voisines, l'endroit où est le cœur, etc. ». Ces sens, qui peuvent paraître étranges, viennent du latin, où regio a pour sens « direction, ligne droite », « ligne (dans la science des augures), zone (du ciel), horizon, limite », « au pluriel, limites, bornes, frontières », « région (de l'air ou de la terre), division, section », « pays, contrée, parage, endroit, territoire », « région, quartier (une des divisions municipales de Rome) », « au figuré, sphère, domaine, champ, carrière ». Région, attesté au début du XIIe siècle, conserve une partie des sens latins : « pays », « espace du ciel correspondant à chacun des signes du zodiaque », « chacune des différentes parties du ciel », « chacune des couches différentes de l'atmosphère », « champ où s'exerce une autorité », « partie du corps plus ou moins délimitée ».

L'article de la quatrième édition (1762) du DAF est plus précis que celui de la première, en particulier sur l'emploi du mot en philosophie : « à l'égard de l'air, les philosophes le divisent en trois régions, haute, moyenne et basse. La basse région est celle qui touche la terre et qui l'environne immédiatement. La moyenne région est celle qu'on suppose commencer au-dessus des plus hautes montagnes. Et La haute région est celle qu'on prétend qui va jusqu'au ciel de la Lune. A l'égard du ciel, les augures romains le divisaient en quatre régions, lorsqu'ils voulaient tirer des présages. Les anciens philosophes disaient la région du feu, pour dire la partie de l'air la plus élevée ». A ces belles choses, les académiciens ajoutent cette perle (DAF, 1835, sixième édition) : « région se dit figurément en parlant de la philosophie, des sciences, etc., et sert à désigner le degré qu'on y occupe, le point où l'on s'y élève » (il s'élance dans les hautes régions de la philosophie ; il se perd dans la région des hypothèses ; c'est un esprit spéculatif qui ne se plaît que dans les plus hautes régions ; la faiblesse ou la paresse de son esprit le retient dans les moyennes régions de la science, l'empêche de s'élever au-dessus de la moyenne région).

D'un dictionnaire à l'autre, les définitions s'amplifient. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue neuf sens : « grande étendue de pays », « espace que présente le ciel », « terme de physique ancienne, hauteurs, couches différentes de l'atmosphère », « en parlant de la philosophie, des sciences, etc. degré, point où l'on s'élève », « régions élevées, hautes régions, se dit quelquefois, par une autre figure, des hauts rangs, rois, princes, etc. », « au figuré, il se dit de ce que l'on compare à une région », « il se dit des différentes parties de la surface visible de la lune », « terme d'anatomie, nom donné à des étendues circonscrites de la masse du corps ou de la surface des organes », « terme de musique, région du chalumeau se dit de l'octave basse de la clarinette ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nombre des sens relevés est multiplié par 3. Dans la langue moderne, tout fait région, comme chez Rabelais tout faisait ventre.

Pour ce qui est du sens politique de région, il tient beaucoup de l'emploi du mot dans les bureaucraties militaires : région militaire, région maritime, région aérienne et dans les bureaucraties commerciales et d'affaires : région économique. Il est digne de ses ascendants.

 

 

15 mars 2010

Elimination

 

 

Une comparaison permettra aux lecteurs de se représenter la modernité d'élimination. La définition qui en est donnée dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), où il entre pour la première fois, est si sommaire que l'on est en droit de penser que ce nom était d'un d'emploi rare : c'est « action d'éliminer ou état de ce qui est éliminé ». Dans la neuvième édition (en cours de publication), un siècle et demi plus tard, quatre sens sont distingués et dans chaque sens, des emplois différents. L'article qui y est consacré, rédigé à la fin des années 1990, est même plus long (ce qui n'arrive quasiment jamais dans ce dictionnaire) que le même article du Trésor de la langue française (1971-94), rédigé quelque vingt ans plus tôt. De cela, on peut inférer que l'élimination des déchets, des concurrents faibles, des animaux nuisibles, des hommes et même de peuples entiers, etc. fait une des essences de la modernité.

Dérivé du verbe éliminer, élimination est attesté en 1765 comme terme d'algèbre et défini ainsi dans cet emploi, un siècle plus tard : « terme d'algèbre, opération qui consiste, étant donné plusieurs inconnues et autant d'équations, à faire disparaître successivement ces inconnues, en les ramenant toutes à une dernière, laquelle, se déterminant par la dernière équation, conduit à la connaissance de toutes les autres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C'est au milieu du XIXe siècle qu'est attesté le sens « action d'écarter une personne » et que le mot est employé en physiologie, deux sens que Littré (op. cit.) relève : « procédé qu'on emploie dans les concours pour écarter les plus faibles des concurrents et concentrer le débat entre les plus forts » et « élimination des poisons, l'expulsion des poisons introduits dans le corps ».

Les dictionnaires modernes enregistrent ces emplois. Ainsi le Trésor de la langue française (op. cit.) distingue le sens physiologique ou médical (élimination des déchets, des substances toxiques, élimination rénale, etc.) de l'emploi usuel : « le fait d'éliminer, de faire disparaître », « en parlant d'une chose » (élimination de la souffrance, des ornements, des causes de guerre, de l'esclavage de l'homme, des inconnues en algèbre), et « en parlant d'une personne », en particulier dans l'enseignement : « trois modes d'élimination marquent donc les générations d'élèves : l'examen et le concours, l'inégalité sociale des niveaux culturels et l'orientation, l'auto-élimination ». Les académiciens sont plus exhaustifs que les lexicographes du TLF dans l'inventaire des horreurs nommées élimination. Les trois sens du TLF, dont celui-ci : « action de retrancher d'un ensemble, d'écarter d'un groupe » (élimination de pièces défectueuses, de dossiers incomplets ; élimination d'un tiers des candidats à l'issue d'une épreuve, d'un concours ; élimination d'un concurrent pour cause de retard, de tricherie), sont couronnés de l'emploi dans le vocabulaire des sports : « le fait d'être écarté d'une série d'épreuves, d'une compétition » (élimination d'une équipe par l'équipe adverse ; élimination en demi-finale), d'un emploi « au figuré » (raisonner, procéder par élimination, en écartant successivement diverses données ou hypothèses pour n'en garder qu'une, considérée comme la plus vraisemblable ou la plus rationnelle) et de ce sens « action de faire disparaître, de supprimer », éminemment moderne, surtout dans les exemples : « élimination de la corruption ; élimination d'une espèce animale ou végétale par sélection naturelle ; élimination de la presse d'opposition, et spécialement, élimination physique ou, elliptiquement, élimination, mise à mort, assassinat », comme dans l'exemple « l'élimination d'un chef de bande par son rival ».

A ces tableaux de chasse modernes, il manque quelques beaux trophées, tels l'élimination des nuisibles (êtres humains, pas insectes), l'élimination des « tarés » et des « fous », l'élimination (comprendre la liquidation) d'opposants politiques, l'élimination (massacre ou extermination) de peuples.

 

 

14 mars 2010

Sondages

 

Ce nom, dérivé du verbe sonder, est attesté à la fin du XVIIIe siècle. Il est relativement récent et il est moderne, parce que, pendant plus d'un siècle, il est en usage dans le vocabulaire des techniques et de l'industrie houillère naissante. C'est, en 1773, « l'examen de couches de terrain au moyen d'une sonde » (in L'Art d'exploiter les mines de charbon de terre). Le mot entre en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie française (sixième édition) : « action de sonder ; il se dit surtout en parlant des terrains » (exemple : les opérations du sondage ont occasionné de grandes dépenses). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le même sens (« action de percer le sol avec une sonde ») tout en énumérant de nouvelles fonctions, qui excèdent la seule recherche de charbon : « le sondage est employé pour reconnaître la nature du sous-sol, provoquer la formation d'une source, ou procurer à l'eau superficielle une issue ». On sonde aussi les mers et les océans. En 1857, sondage est attesté dans le sens « d'action de jeter la sonde au fond de l'eau pour mesurer la profondeur ou examiner la nature des fonds », ce que Littré relève : « sondage à la corde, sondage chinois, celui qui se fait au moyen d'un mouton fixé à une corde, à l'aide de laquelle on le soulève, et qu'on laisse retomber ». Au XXe siècle, les réalités à sonder s'accroissent : l'atmosphère (en 1904), puis le corps humain, ensuite toute autre réalité tangible et enfin, à compter de 1949, l'opinion publique et l'état d'un marché. La huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) est en retard sur ces avancées, puisque le sens défini un siècle plus tôt (« action de sonder ; il se dit particulièrement en parlant des terrains ») n'est complété que de l'emploi médical : « il se dit aussi en termes de médecine » (exemple : il a fallu pratiquer un douloureux sondage).

En 1872, les emplois de sondage se limitent (in Littré, op. cit.) aux terrains et aux océans ou autres étendues d'eau. Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), il y a plus de dix emplois et sens différents recensés. La technique des sondages a fait un grand bond et elle s'applique à de plus en plus de réalités, réalités tangibles et idéelles ou même idéologiques, comme l'opinion. C'est la « mesure des profondeurs aquatiques » et une « méthode d'étude des fonds », la « mesure de l'atmosphère en altitude », « l'action de creuser un terrain pour pratiquer des analyses, des mesures, des forages », « les trous, excavations produits(es) par cette action », « l'action d'examiner une paroi, un sol pour y découvrir une cache » ; en médecine, « l'action d'introduire une sonde dans un canal, dans une cavité naturelle ou accidentelle afin d'en évacuer le contenu ou d'y introduire un médicament liquide ou un gaz » ; une « enquête, une investigation rapide » (par la police par exemple), « l'action de chercher à pénétrer le secret, le mystère de quelqu'un ou de quelque chose ». Les emplois les plus modernes sont ceux de la statistique, science moderne s'il en fut, au même titre que la physiologie sociale et la psychologie. C'est une « enquête par questionnaire sur un sujet précis, réalisée sur un échantillon ou une fraction de population déterminé(e) par des techniques rigoureuses pour être représentative d'un ensemble » (sondage par grappes, par quotas, enquêtes par sondages, théorie des sondages, sondage aléatoire, sondage empirique). De la statistique, les sondages colonisent naturellement la sociologie et la politique, ne serait-ce que pour donner un vernis technique ou scientifique à ces deux entités, dont les partisans ne rêvent pour elles et pour eux aussi que d'un couronnement scientifique. Les sondages d'opinion (publique) sont des « enquêtes par sondage servant à connaître le point de vue ou les convictions d'une population sur une question idéologique » ou « servant à déterminer le pourcentage d'opinions positives que recueille un parti ou un homme politique, à estimer le pourcentage de votes positifs à la veille d'une consultation électorale ». Jadis, les sondages servaient à trouver du charbon ou de l'eau ; aujourd'hui, ils ont pour fonction de trouver des gisements de suffrages. La belle avancée démocratique, disent d'une seule et même voix politologues et sociologues. Cette activité moderne est d'une immense utilité sociale, puisqu'elle fait germer partout des instituts de sondages (IFOP, SOFRES, Louis Harris, Publimétrie, etc.) et emploie d'innombrables gratte-papiers en lignes, colonnes, camemberts, graphiques, etc.

 

12 mars 2010

Ecologie

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n'est pas un mot grec, mais un mot allemand. Certes les Allemands l'ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l'Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur certes de la théorie de l'évolution des espèces, mais aussi propagandiste du pangermanisme, d'une classification hiérarchisée des races humaines, de l'eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c'est l'hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l'ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l'inquisition et que l'écologie qu'il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.

De l'allemand, où il a d'innombrables succès, ce discours de la maison passe en français en 1910 où il est assumé par quelques botanistes, dont Jaccard et Flahault : « le terme écologie comprend l'ensemble des relations existantes entre les individus végétaux ou les associations végétales d'une part et la station d'autre part (oikos = demeure = station = milieu). L'écologie comprend l'étude des conditions de milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément - autécologie -, soit réunies en associations - synécologie -, ou étude des formations ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n'est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c'est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l'ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l'eugénisme, etc. On peut s'étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l'indignation convenue des bien pensants.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n'est pas fait état de l'emploi d'écologie en politique, ni de l'existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s'ils accédaient au pouvoir, d'appliquer dans l'ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu'alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l'environnement) était d'un usage plus courant et plus largement répandu qu'écologie. C'est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu'a été créé le premier Ministère de l'Environnement. Les hommes politiques d'alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu'ils avaient constaté les horreurs qu'ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n'en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l'emploi politique du mot écologie. L'écologie ne se cantonne pas à « l'étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l'élimination des facteurs qui menacent l'équilibre biologique, etc. » (les tenants de l'écologie estiment que le progrès technique provoquera, s'il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l'homme et son milieu). C'est l'emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d'Haeckel, est au fondement de l'écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l'âne dans les associations d'idées dévoile le discours de l'inconscient.

 

11 mars 2010

Nuisible

 

 

Il n'y a pas de meilleur ouvrage que Le Manuel du Goulag (Jacques Rossi, Cherche-Midi, 1997) pour comprendre les langues qui émanent de la « modernité » ou qui l'expriment, dont la LNF : « jusqu'au milieu des années 1920, écrit Rossi, le terme « nuisible » désigne exclusivement les insectes et autres animaux portant préjudice à l'agriculture. Puis la propagande soviétique accole cet adjectif aux individus que le Parti (communiste, évidemment) rend responsables de la misère causée par sa propre incompétence économique ». Le nuisible est un saboteur et les activités nuisibles du sabotage. A partir de 1928, ce terme de propagande est en usage dans l'Etat soviétique et devient la dénomination de crimes sanctionnés par une exécution ou par 20 ans de travaux forcés dans les glaces de Sibérie. Rossi aurait pu préciser que le premier à avoir ainsi dénommé des êtres humains est Lénine, dans ce fameux manifeste « De l'émulation », publié par la Pravda en janvier 1918, Lénine encourageant tous les membres du Parti, tous les militaires, tous les policiers, tous les fonctionnaires « à nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles » qui la polluent.

La France n'est pas l'Union soviétique, sinon dans quelques abcès où le Parti communiste et ses dépendances, syndicales et gauchistes, se sont incrustés. Dans la langue des siècles classiques et jusqu'au XXe siècle, nuisible n'est jamais un nom et, comme adjectif, il est employé pour qualifier des choses - ou éventuellement des animaux, jamais des êtres humains. Nuisible, dérivé de nuire, est défini ainsi au XVIIe siècle : « qui peut nuire » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), l'exemple qui illustre ce sens limitant l'emploi de cet adjectif à des choses : « il n'y a point de vent qui ne soit nuisible ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 : « adjectif de tout genre, dommageable, qui nuit » (exemples : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé ; nuisible à la vue). Le seul lexicographe classique qui cite un exemple où nuisible se rapporte à des animaux est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « incommode, dommageable » (exemples : « tous excès sont nuisibles à la santé ; l'élévation de ce mur est fort nuisible à ma maison, me bouche mes vues ; il est permis de tuer tous les animaux nuisibles au genre humain), ce dernier exemple étant repris par les académiciens en 1835 : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé, à la vue ; tout excès est nuisible ; détruire les animaux nuisibles, ainsi que par Buffon (« En général, on trouve les animaux nuisibles des continents dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont fort éloignées ») cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C'est dans la langue moderne que nuisible s'emploie comme nom : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « en particulier, le plus souvent au pluriel,  animal nuisible, animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d'ouverture, en vue de la régulation des populations » et « par ellipse, les nuisibles, substantif masculin pluriel ». Dans cet extrait (1976) d'un journal écologiste, la mise de nuisibles entre guillemets prouve que la notion, même quand elle se rapporte aux animaux, est source de doutes justifiés : « si vous possédez ces vastes propriétés, vous devrez en outre obligatoirement y assurer la destruction des « nuisibles », vous offrir un ou plusieurs gardes-chasses et payer diverses taxes (Le Sauvage, 1976). Cet emploi est signalé dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « spécialement, les animaux nuisibles, qui attaquent les animaux utiles à l'homme et le gibier, causent des dégâts aux récoltes, et que la loi autorise à détruire à tout moment. Le renard, le blaireau, la belette, le ragondin sont déclarés animaux nuisibles. Substantivement, faire la chasse aux nuisibles.

Aucun de ces lexicographes ne signale l'emploi de nuisibles pour désigner des êtres humains, emploi qui est pourtant attesté, ne serait-ce que dans cette maxime de Gorki (le cher camarade de Lénine) : « il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles » ou, ironiquement, chez Desproges : « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Pourtant, c'est ce sens-là qui sous-tend le titre de la célèbre et sartrienne et maoïste Cause du Peuple en 1972, au sujet du crime de Bruay-en-Artois : « seul un bourgeois a pu commettre ce crime » (le bourgeois est un nuisible) ou encore cet extrait du Lys rouge (Anatole France, 1894) : « toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité » et même de vrais crimes, de masse ou contre l'humanité, comme le prouve le bilan de « l'utopie communiste ».

 

 

 

 

10 mars 2010

Alertes

 

Alerte renferme dans son sens et dans ses emplois l'essence de notre époque. Depuis une ou deux décennies, les autorités, de quelque niveau qu'elles soient, multiplient les alertes météo, les alertes neige et avalanches, les alertes de différentes couleurs (orange, rouge, vert, bleu), les alertes enlèvement, les alertes environnement, les alertes incendie, les alertes épidémie ou grippe ou virus, les alertes coup de chaleur ou canicule, les alertes accident ou bouchon, etc. La précaution est l'avers et l'alerte le revers du même principe : « gouverner, c'est prévoir » ou mieux « gouverner, c'est prévenir ».

C'est un terme de guerre emprunté de l'italien. Le groupe de mots préposition + article + nom, all'erta, signifiant « sur la hauteur », est employé, en cas de danger, pour avertir la population menacée d'une ville ou d'un village d'aller se réfugier dans des endroits difficiles d'accès. La locution all'erta a pris le sens de « sur ses gardes » en italien et, attesté à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le calque français être à l'erte a signifié « être sur le qui-vive », « être sur ses gardes ». Les trois mots de cette locution se sont soudés pour former à la fin du XVIe siècle l'adjectif alerte, « vigilant, qui se tient sur ses gardes », puis (fin du XVIIe siècle) « prompt à agir », et, au XVIIIe siècle, le nom alerte (Buffon : « La souris ne sort de son trou que pour chercher à vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte.... »). Ces trois emplois sont exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française : « adverbe, debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous » ; « adjectif de tout genre, qui est vigilant et qui se tient sur ses gardes ; et aussi gai, vif ; et il se dit d'un jeune garçon et d'une jeune fille » ; « il se prend aussi substantivement, et alors il est féminin : donner une vive alerte ; nous avons eu cette nuit trois ou quatre alertes ». A partir de 1762, les lexicographes distinguent ces trois emplois, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « locution interjective, debout, garde à vous » ; « substantif féminin, appel à la vigilance » ; « adjectif, qui est vigilant, qui se tient sur ses gardes ; prompt à voir et à saisir ; vif, agile ».

Dans le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) consacrent à alerte, se lisent, comme à livre ouvert, les raisons du triomphe moderne de ce terme de défense civile et militaire. C'est un « signal, généralement sonore, ou appel avertissant d'un danger imminent et engageant à prendre les dispositions nécessaires pour l'éviter » (sonnerie d'alerte (plus usuel sonnerie d'alarme), cri d'alerte, à la première alerte, en cas d'alerte, fausse alerte, donner l'alerte (donner l'alarme, alerter) » ; « (en cas de maladie, de sinistre) appel à l'aide, doublé d'une demande d'intervention et d'assistance immédiates, adressé à la personne ou à l'organisme compétents (médecin, pompiers etc.) » ; « (en cas de guerre), signal prévenant une force militaire d'une attaque ennemie, lui imposant de prendre les mesures de sécurité voulues et de se tenir prête à intervenir » (alerte de sentinelle ou de poste, alerte du bon Dieu ou du Saint-Sacrement, alerte d'incendie ou de feu, alerte de service, alerte de caporal chef de poste) » ou « signal avertissant la population d'une attaque ennemie (bombardement aérien, approche de blindés...) et l'invitant à prendre les dispositions de défense passive prévues » (signal d'alerte, système d'alerte, alerte aérienne, alerte aux gaz, aux blindés) ; « état de défense face à un danger, à une situation critique ; durée de cet état » (en alerte, état d'alerte) ; « menace précise et soudaine d'une situation critique et alarmante ; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace » (Trésor de la langue française).

La neuvième édition du DAF a commencé à être publiée en 1994 ; l'article alerte a donc été rédigé il y a près de vingt ans. Vingt années de langue française, pour une langue qui a plus d'un millénaire, c'est peu. Pourtant, les innombrables emplois actuels - alerte neige, rouge, tempête, incendies de forêts, canicule, enlèvement, etc. - n'y sont pas encore recensés, pas plus qu'ils ne le sont dans le TLF (1971-94). En revanche, l'emploi militaire est exposé : « avertissement d'être sur ses gardes ; signal prévenant d'une attaque de l'ennemi » et « état de défense consécutif à l'annonce d'un danger », ainsi qu'une esquisse timide des emplois civils actuels : « signe qui indique un danger éventuel et provoque l'inquiétude ; une alerte sans gravité ; l'alerte a été chaude, le danger est passé, mais il a été sérieux ; à la première alerte, appelez le médecin ; réagir à la moindre alerte ». Lors la seconde guerre mondiale, il a été tué plus de civils (innocents par définition, puisqu'ils ne participaient pas aux combats, sauf exception) que de soldats en uniforme ; et les villes ont été les cibles des bombardiers. Dans ces conditions, l'alerte a été un moyen de défense passive.

La guerre est morte. Les Occidentaux aspirent si fort à la paix universelle qu'ils se sont persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre (encore que...), mais ils ont maintenu l'usage de l'alerte en temps de paix. On ne sait jamais. Ce qui reste des guerres passées, c'est la certitude que le danger a besoin de fonctionnaires et assimilés pour l'exorciser - pardon l'administrer ou le « gérer » - et qu'il convient de s'organiser pour y faire face ; et comme la France ne manque pas d'administrations, ni d'administrateurs, elle a imaginé des alertes de tout. Le danger n'est plus une armée ennemie, mais la nature, les réalités du monde ou des événements, tempête, canicule, incendies de forêts, etc. qui étaient tenus il y a un siècle pour des aléas.

 

09 mars 2010

Ecran

 

Emprunté à l'ancien néerlandais scherm, « paravent », « écran », écran est attesté à la fin du XIIIe siècle sous la forme escren et aussi escran, escrain. Le mot désigne un petit meuble ou un simple panneau qui garantit de la chaleur du feu. En 1389, dans un inventaire, est inscrit un « écran d'osier à feu, prisé XVI deniers ». Au milieu du XVIe siècle, c'est aussi un objet placé entre une personne et un autre objet ou une autre personne pour le ou la dissimuler ou le ou la protéger. Ces deux sens définissent écran dans les anciens dictionnaires : Nicot (1606, Trésor de la langue française : « écran contre le vent » et « un écran à mettre derrière pour obvier à la chaleur du feu »), Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « ce qu'on tient à la main et qu'on se met devant le visage pour le garantir de l'ardeur d'un grand feu », « ce qu'on pose devant soi pour empêcher que le feu ne nous fasse mal »). L'Académie française ne retient que le meuble (1694, 1762, 1798, 1832-35 : « sorte de meuble dont on se sert l'hiver pour se parer de la chaleur du feu »). Ce n'est que dans la septième édition (1879) que le sens relevé par Richelet en 1680 est exposé : « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'ardeur du feu » ; « sorte d'éventail que l'on tient à la main pour le même objet ». Barré, dans le Complément au DAF (1842), rappelle que « ce meuble était orné autrefois d'armoiries et d'inscriptions » et que cette singularité explique les maximes ironiques, désuètes depuis fort longtemps : c'est un homme qui n'a jamais appris le blason que sur les écrans ; il n'a jamais fait de vers que pour les écrans.

A partir du XIXe siècle, le mot désigne de nouvelles réalités : un « châssis tendu de toile dont se servent les peintres pour voiler un excès de lumière » et un « tableau blanc sur lequel on fait projeter l'image d'un objet », qui prépare l'intégration de ce terme dans le vocabulaire du cinéma, ce qui se fait en 1895. L'article que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) consacre à écran prend de l'ampleur. C'est une « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'action directe du feu » et une « sorte d'éventail qu'on tient à la main pour le même objet » ; mais le mot s'emploie aussi figurément : « il se mit devant moi pour me servir d'écran », tandis que les emplois techniques se multiplient : « plaque suspendue devant le foyer d'une forge », « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête », « toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « terme de physique, tableau blanc sur lequel on fait tomber l'image d'un objet » - ce dont les académiciens en 1879 tiennent compte : « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête pour garantir leurs yeux de l'ardeur du feu », « toile blanche ou papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « en optique, tout tableau sur lequel on fait projeter l'image d'un objet ».

Dans les six premières éditions (1694-1835) du Dictionnaire de l'Académie française, écran a un seul sens ; dans la neuvième édition (en cours de publication), il en a quatorze ou quinze, presque tous techniques ou liés à une technique (optique, photographie, cinéma, télévision, etc.). L'extension à toutes sortes de réalités visuelles ou optiques fait d'écran un terme contradictoire, au sens où le sens est construit sur deux concepts situés à l'opposé l'un de l'autre et que l'on pourrait tenir pour contraires : protéger, dissimuler, cacher et montrer, faire, exhiber. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le paradoxe est évident, même si les rédacteurs de ce dictionnaire n'en ont pas peut-être une claire conscience : A « avec une idée d'arrêt empêchant la manifestation ou la propagation d'un phénomène », « tout ce qui fait arrêt, dissimule, souvent pour protéger de quelque chose » et B « surface faisant arrêt, sur laquelle peut apparaître l'image d'un objet ». L'écran cache ou bien il montre. Témoignent du premier concept les expressions faire écran, écran de fumée, en écran, écran de la parole ou des préjugés ; du second, porter à l'écran, crever l'écran et l'emploi métonymique d'écran pour désigner le cinéma, l'art cinématographique et même la télévision. Ou bien c'est un obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière ; ou bien c'est une surface réfléchissante ou translucide sur laquelle sont projetées des images ou sur laquelle apparaît dans les techniques d'imagerie médicale, telles que radiographie, échographie, etc., l'image d'un organe caché.

Ecran est-il un de ces mots à sens contraires dont Freud cherchait des vestiges dans les langues archaïques ou primitives et qui auraient été à l'image de l'inconscient, qui dit toujours oui et non en même temps et se contredit sans cesse ? En fait, il n'est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n'y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d'écran - ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L'antonymie n'est pas au cœur de l'écran. Le mot n'a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu'on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c'est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées pour être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu'elles représentent sont ainsi montrés. Mais « ce n'est qu'une image », comme dit ou disait Godard à tout instant. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l'essentiel, n'est pas montré. Le fragment montré occulte le reste. Autrement dit, l'écran de projection est aussi un écran (de fumée).

 

 

 

08 mars 2010

Fétiche

 

 

 

Fétiche est la forme portugaise de l'adjectif latin factitius, « factice ». Un fétiche est ou serait, d'après l'étymon latin, un objet factice. Le mot est attesté en français au début du XVIIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres. Dans la Nigritie, chaque tribu, chaque lieu, chaque particulier se choisit une divinité tutélaire, parmi les arbres, les pierres, les animaux, etc. Ces espèces d'idoles s'appellent des fétiches ».

La définition qu'en donnent les encyclopédistes (1751-64), supposés progressistes ou éclairés, ne témoigne pas d'une ignorance moindre. Ils tiennent même le mot pour féminin : « (histoire moderne) nom que les peuples de Guinée en Afrique donnent à leurs divinités. Ils ont une fétiche pour toute une province, et des fétiches particulières pour chaque famille. Cette idole est un arbre, une tête de singe, un oiseau, ou quelque chose de semblable, suivant leur fantaisie ». D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, la définition reste la même : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres » (1798) ; « nom qu'on donne aux objets du culte superstitieux des nègres » (1832-35, 1879), en dépit d'une meilleure connaissance des peuples d'Afrique. Même Littré l'éclairé partage l'obscurantisme des Lumières (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « objet naturel, animal divinisé, bois, pierre, idole grossière qu'adorent les nègres des côtes occidentales de l'Afrique et même de l'intérieur des terres jusqu'en Nubie ».

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition se dégage peu à peu de l'obscurantisme des origines : « nom qu'on donne aux objets chers aux peuples primitifs ou aux choses qui sont chez eux un objet de culte » (porter un fétiche au cou ; le culte des fétiches ; adjectivement, les arbres fétiches ; les pierres fétiches). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renoncent enfin, du moins pour ce qui est de fétiche, aux préjugés des Lumières : « objet, naturel ou façonné, considéré comme le support ou l'incarnation de puissances supra-humaines et, en tant que tel, doué de pouvoirs magiques dans certaines religions primitives » ; de même les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « nom donné à des objets naturels ou façonnés par l'homme, dans lesquels, selon certaines religions animistes, des esprits viennent temporairement résider et qui sont alors revêtus de pouvoirs magiques » (vénérer un fétiche).

Il est vrai que, au XXe siècle, les éclairés et les illuminés ont constaté qu'eux-mêmes ou leurs compatriotes civilisés aimaient les amulettes, porte-bonheur, gris-gris, etc. La définition de fétiche s'humanise : « objet auquel, même chez les peuples civilisés, certaines personnes attribuent une influence capable d'attirer la fortune ou de conjurer le mauvais sort » et « tout objet auquel on attribue avec superstition la propriété de porter bonheur » (DAF, 1932-35) ; « objet, animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice par des personnes superstitieuses » et « personne, chose à laquelle on attribue des pouvoirs extraordinaires et/ou à laquelle on voue une admiration ou un respect exagéré » (Trésor de la langue française) ; « objet ou animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice ; mascotte » (DAF, neuvième édition, en cours). Dans ces conditions, les choses étant ce qu'elles sont, il n'était plus possible de considérer les fétiches comme propres aux peuples primitifs vivant dans l'ignorance. De Gaulle, stupéfait, en fait le constat chez Roosevelt dont la table était « encombrée d'une multitude d'objets surprenants : souvenirs, insignes, fétiches-porte-bonheur » (1956). Il est vrai aussi qu'au XXe siècle, l'inconscient exploré se peuple de fétiches divers. Pour les psychanalystes, le fétiche est un « objet provoquant et satisfaisant les désirs sexuels chez le fétichiste ».

 

06 mars 2010

Septembriseur

 

 

Septembriseur / septembrisades / septembriser

 

 

Les massacres qui ont eu lieu en septembre 1792, du 2 au 7 à Paris, un peu plus tard en province, sont une de ces innombrables taches de sang dont la Révolution a souillé la France. Des fous furieux armés ont pénétré dans les prisons et là, ils ont égorgé des hommes sans défense, mais aussi des vieillards, des femmes, des enfants : ce fut un sommet de la barbarie volontaire, que seuls les nazis ont dépassé (de peu), encore que ceux-ci ne soient pas entrés dans les prisons pour y égorger des innocents.

Ces massacres ont laissé quelques traces dans la langue sous la forme du verbe septembriser, du nom masculin septembriseur, du nom féminin pluriel septembrisades, qu'enregistrent quelques dictionnaires. Ces massacres ont dû horrifier les académiciens, pourtant vaccinés par le terrorisme, le nationalisme, le vandalisme, etc. puisqu'ils enregistrent ces trois mots dans la cinquième édition de leur Dictionnaire en 1798 : septembriser, « massacrer » (exemples : un tel septembrisait aux Carmes ; et passivement, une telle fut septembrisée à la Force) ; septembriseur, « nom donné à ceux qui firent ces massacres, et par extension, à ceux qui furent soupçonnés de les avoir approuvés » (on nommait proprement ces derniers septembristes) ; septembrisade, « nom donné à un massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

De ces trois mots, septembriser disparaît et seul septembriseur est dans les dictionnaires du XIXe siècle : pas dans la sixième (1832-35), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l'Académie française, mais dans la seule septième et à un temps, le passé composé, qui exprime un processus révolu (1879 : « il s'est dit des auteurs des massacres de septembre 1792 » ; dans le Complément de Barré (1842) au Dictionnaire de l'Académie française : « il se dit de ceux qui assassinèrent les prisonniers à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes, etc., le 2 et le 3 septembre I792 » (et même dans la définition d'égorgeur de ce même Complément : « il se dit des assassins qui massacrent, publiquement, un grand nombre de victimes : ce terme s'emploie particulièrement quand il s'agit de crimes qui ont pour cause des animosités politiques » : Les égorgeurs de la Saint-Barthélemy, de Nîmes et d'Avignon ; les égorgeurs du deux septembre. Voyez septembriseur) ; dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « s'est dit des auteurs des massacres de septembre »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, en faisant précéder la définition (« auteur des massacres de septembre, participant à ces massacres ») de la mention histoire, afin de signaler que ce terme appartient à l'histoire (de France) et qu'il a disparu de la langue moderne, dont il était pourtant un des fleurons.

Septembrisades a un destin à peu près semblable à celui du verbe. Il disparaît des dictionnaires du XIXe et d'une partie de ceux du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (op. cit.), il est suivi, comme septembriseur, de la mention histoire et défini dans des termes si vagues et volontairement si ambigus que l'on pourrait croire que c'est le mois de septembre qui a été la victime de ces massacres : « massacres de septembre », laissant sans réponse les questions : Qui a massacré ? Qui a été massacré ? En septembre de quelle année ? En l'an 1 ? Pourquoi ces massacres ? Qui les a ordonnés ? Où ont-ils eu lieu ? La définition du DAF de 1798 citée ci-dessus est moins lâchement élusive : « massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

 

05 mars 2010

Connexion

 

 

Connexion, déconnexion ; connexité

 

 

Le deuxième de ces trois mots est attesté dans les années 1970 ; le premier, en revanche, est fort ancien. Emprunté du latin conexio, « lien, enchaînement », il est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fait d'être lié par un rapport avec une chose de même nature ». Nicole Oresme (1325-82) l'emploie, suivi du complément « des vertus ». Au XVe siècle, un nouveau venu : connexité, dérivé de l'adjectif connexe, attesté en 1414, entre en concurrence avec connexion, au point qu'ils sont parfois définis de la même manière. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) les tient pour équivalents et il ne retient qu'une seule entrée : connexité (« on dit aussi connexion : dépendance d'une chose de l'autre, ou la liaison qu'elles ont ensemble » ; il y a beaucoup de connexité entre la physique et la médecine ; les propositions d'Euclide ont tant de connexité ensemble que les dernières ne sauraient subsister sans les premières »). Connexité entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), alors que connexion n'est enregistré qu'à compter de la deuxième édition (1718) ; et la définition de l'un vaut aussi pour l'autre. En 1694, la connexité est la « liaison, la dépendance, par laquelle une chose a de la relation avec une autre » (il y a grande connexité entre la morale et la jurisprudence ; quelle connexité y a-t-il entre ces choses-là, entre ces affaires-là ?) ; en 1781, la connexion est la « liaison, la dépendance que de certaines choses ont les unes avec les autres » (la connexion que ces choses-là ont entre elles). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) les définit dans une même entrée : la connexion est une « liaison » ou un « rapport » (« ces matières n'ont ensemble aucune connexion »), alors que la connexité est « ce par quoi une chose a rapport à une autre ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64), Diderot tente de distinguer les deux mots. La connexion est dans l'esprit des sujets, la connexité est dans les choses mêmes : « (grammaire) le premier désigne la liaison intellectuelle des objets de notre méditation ; la connexité, la liaison que les qualités existantes dans les objets, indépendamment de nos réflexions, constituent entre ces objets. Ainsi il y aura connexion entre des abstraits et connexité entre des concrets ; et les qualités et les rapports qui font la connexité seront les fondements de la connexion ; sans quoi notre entendement mettrait dans les choses ce qui n'y est pas : vice opposé à la bonne dialectique ». Bof ! Pourquoi pas ? Diderot aurait pu rappeler que le nom connexion désigne un processus, tandis que connexité désigne une qualité qui est dans des réalités du monde. C'est l'explication qu'avance Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « ces deux termes, si voisins, se distinguent en ce que connexion, dérivant directement du radical qui est dans connectere, exprime l'action de lier et le résultat de cette action, et que connexité, dérivant de connexus, exprime la qualité d'être connexe ». Les académiciens ne relèvent pas d'autre sens de connexion que l'emploi « intellectuel » : « liaison que de certaines choses ont les unes avec les autres » (1798, cinquième édition : on ne voit pas la connexion de ces deux idées, de ces deux propositions ; il n'existe aucune connexion entre ces principes, ni entre les conséquences qu'on en tire), à la différence de Littré (DLF, 1863-77) qui ajoute au sens « intellectuel » l'emploi de connexion en anatomie, attesté dès 1546 (connexion des vertèbres) chez Estienne et, un peu plus tard, chez Paré : « La santé des parties organiques consiste en figure, magnitude, nombre, situation et connexion convenable de chacune partie » et « quant à leur connexion, il faut entendre que toutes les vertèbres ont chacune six connexions ». Selon Littré, connexion est un « terme d'anatomie comparée », qu'il définit ainsi : « principe des connexions, première règle de la méthode des analogues, qui consiste en ceci : que d'un animal à l'autre, l'organe analogue, s'il existe, rudimentaire ou complet, se trouvera partout avec les mêmes connexions et jamais transposé ».

Le sens moderne, celui de l'informatique et du réseau de réseaux ou toile, a eu un succès si vif qu'il en a occulté le sens anatomique et le sens intellectuel. Il apparaît dans la première moitié du XXe siècle quand la fée électricité est entrée dans toutes les maisons : « (électricité) liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » (Trésor de la langue française, 1971-94), avec cette remarque (1973) « Mettre en connexion peut signifier : soit relier entre eux physiquement par câbles (les) deux appareils, soit, si cette liaison existe en permanence, envoyer d'un appareil sur l'autre, les tensions d'alimentation et/ou les signaux logiques qui en assurent le fonctionnement », le contraire étant déconnexion. La définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) détonne par sa modestie, comparée à l'extension universelle des connexions : « liaison entre des conducteurs, des organes ou des machines » (mettre un récepteur en connexion avec un générateur), qui font de la Terre un village - un village, que dis-je ? : un hameau.

 

03 mars 2010

Climatique

 

 

Climatique : l'imposture ?

 

 

Depuis un peu plus d'un siècle que cet adjectif a une existence attestée (fin du XIXe siècle), il est au cœur de polémiques sans fin. Aujourd'hui, c'est quand il se rapporte à des noms comme changement, bouleversement, réchauffement ou son contraire refroidissement, catastrophe(s), imposture, etc. que se déchaînent les bretteurs en furie : c'est modernes contre modernes, écolos vrais, mais tièdes contre écolos faux, mais chauds, climatologues contre géophysiciens ou géochimistes, sciences spéculatives contre sciences naturelles, démocratie associative contre associations démocratiques, médiatiques contre médiatiques, vigilants contre vigilants, lucides contre lucides, ceux qui savent contre ceux qui savent, savants contre savants, chercheurs contre chercheurs, scientifiques contre scientifiques, GIEC contre GIEC, etc. On s'en donne à cœur joie. C'est Montjoie que l'on crie en montant à l'assaut de la citadelle des ignorances...

Climatique est moderne en tout : par la science qu'il sue, par le peu de siècle qu'il compte (à peine cent vingt ans), par les polémiques dans lesquelles il est pris. De fait, la polémique y est consubstantielle ; elle commence dès que le besoin de dériver un adjectif du nom climat s'est fait sentir, c'est-à-dire dès que climat, qui signifiait jusque là, comme en grec, « inclinaison de la terre », puis « espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), a pris d'abord le sens de « région, pays, principalement eu égard à la température de l'air » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798), puis le sens « d'ensemble des conditions atmosphériques » (Littré, op. cit. : « étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ») et « ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays » (1932-35, huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française).

Un des premiers adjectifs dérivés de climat a été climatorial, que relève Littré (op. cit.) : « qui a rapport aux climats », ajoutant : « Ce mot est un barbarisme ; il n'y a rien dans climat qui puisse amener la terminaison orial, mise ici par imitation d'équatorial. Si l'on veut former un adjectif, il faut le tirer de climature qui existe et dire climatural, comme conjectural de conjecture ». Ni climatorial, ni climatural ne se sont acclimatés en français. D'autres linguistes et lexicographes ont essayé climatérique, attesté dès le XVIe siècle et signifiant (Littré, op. cit.) « qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques » (les époques climatériques, an ou année climatérique, maladie climatérique). Littré met en garde ses lecteurs contre cet adjectif : « il ne faut pas, comme font quelques-uns, faire dériver ce mot de climat, ni dire influence climatérique pour influence de climat ». Pourtant, il est attesté dans ce sens dès 1812 et relevé, malgré Littré, dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35) suivi de cette définition : « climatérique ou plus rarement climatique, adjectif des deux genres, qui a rapport au climat » (les conditions climatériques d'un pays). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux adjectifs ont chacun une entrée, dans laquelle ils sont définis ainsi : « relatif au climat », et illustrés, climatérique d'un extrait de Proudhon (1840 : « il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc. »), climatique d'un extrait d'Audiberti (1937 : « certaines circonstances climatiques, certaines conjonctures, morales, politiques, historiques, peuvent fort bien engendrer des sauterelles rouges ou des bêtes noires... »).

L'Académie française a décidé de publier une nouvelle édition de son dictionnaire, la neuvième, en 1992. Le premier fascicule est sorti en 1994. L'entrée consacrée à climatique a été rédigée dans ces années-là. Le sens « relatif au climat » est illustré de deux exemples : « des conditions climatiques favorables, et spécialement, une station climatique, dont le climat est réputé bénéfique pour la guérison de certaines maladies ». Dans les années 1990, il n'était pas encore question de bouleversement, réchauffement, imposture, catastrophes climatiques, mais seulement de météo parfois folle ou de spoutniks qui perturbaient le retour immuable des saisons. La polémique sur le bon adjectif à dériver de climat s'éteignait lentement faute de carburant, puisque climatique a triomphé de ses rivaux, et la polémique opposant savants modernes à modernes savants n'était pas encore allumée. Personne n'imaginait alors (c'était il y a vingt ans) qu'elle allait embraser les esprits.

 

 

 

 

01 mars 2010

Récit

 

 

 

Ce récit, aux éditions Transhumances, 05 Val-des-Prés, 12 €

www.transhumances.com

 

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28 février 2010

Proximité, mot magique

 

 

C'est un des mots magiques de la modernité bien-pensante, mais aussi la panacée, celle qui soigne tous les maux et résout tous les problèmes, réels ou imaginaires. On est donc (presque) tous pour les services publics de proximité (peu importe qu'ils rendent ou non un service), les hôpitaux et maternité de proximité (peu importe que l'on y meure plus souvent qu'ailleurs), les commerces de proximité, les élus de proximité, la police de proximité (peu importe qu'elle passe son temps à jouer au foute avec les délinquants), la gestion de proximité, les transports de proximité, etc.

Le mot, attesté à la fin du XVe siècle, est emprunté du latin proximitas, signifiant « voisinage » au sens propre et « affinité » ou « ressemblance » au sens figuré et qui dérive de proximus (« le plus proche », « très proche »), la forme superlative de l'adjectif propis (propior au comparatif) et de l'adverbe prope. Le fait que ce nom latin dérive d'un superlatif explique peut-être qu'il ait pris le sens figuré de « ressemblance » et « d'affinité ». En français, il est employé d'abord dans le sens de « proche parenté », puis dans celui d'affinité spirituelle (1495, spirituelle proximité), ensuite au milieu du XVIe siècle dans le sens propre ou locatif de « caractère de ce qui est proche de quelque chose (dans l'espace) », enfin, au début du XVIIe siècle, dans le sens figuré de « ressemblance ».

Dans les dictionnaires de l'époque classique, deux sens sont relevés : le sens propre, indiquant la position d'une chose ou d'un être dans l'espace (ou même dans le temps) par rapport à une autre chose ou un autre être et le sens figuré de « parenté ». Il en est ainsi dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) : « lieu proche, voisinage » (« la proximité du lieu favorisait leur dessein ») et « degré de parenté fort proche », sens illustré par un exemple étrange : « cela marque sa révérence que les hommes doivent à la proximité que le sang établit entre eux » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « voisinage, petite distance » (exemples : « il a acheté cette terre qui est à sa bienséance, attendu la  proximité du lieu » ; « ce conseiller ne peut pas être juge, attendu la proximité de l'alliance, de la parenté qu'il a avec ma partie » ; « on n'a pu avoir dispense pour ce mariage, attendu la proximité du degré ») ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « consanguinité qui est entre deux personnes » (c'est la proximité du sang plutôt que l'amitié qui les a unis dans un même intérêt ; il y a quelque proximité de sang entre eux).

Ces deux sens sont les seuls à être relevés dans les dictionnaires des XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « 1. Voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « 2. Parenté », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « parenté qui est entre deux personnes ». Pour les Français de la première moitié du XXe siècle, nos grands ou arrière-grands-parents, des notions telles que « police de proximité » ou « services publics de proximité » auraient été, s'ils avaient eu alors une réalité, du chinois, à moins de les tenir pour une police de même sang que les citoyens ou des services dispensés par des fonctionnaires ou des employés de même sang que leurs clients.

Le sens moderne, glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de rapprochement, d'affinité entre deux choses abstraites, deux entités » ; synonymes contact, contiguïté, rapprochement), apparaît pourtant dans la première moitié du XXe siècle. Victor Klemperer, auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, a été le témoin du premier usage politique de la proximité, au sens « d'affinité », comme il le raconte dans le chapitre 8 « dix ans de fascisme », les dix années, de 1922 à 1932, pendant lesquelles le fascisme italien a inventé des formes ou des manières d'être ou des actions qu'ont reprises les nazis - et parmi ces formes, dans la propagande, la proximité : montrer dans les images de cinéma, à la radio, dans les grands meetings, le Duce et le Führer proches du peuple, faire d'eux des leaders ou des élus de proximité, marteler leur affinité avec le peuple... Dix ans de fascisme est aussi le titre d'un film de propagande à la projection duquel Klemperer a été invité à Dresde, la ville où il était professeur,  en 1932 : « film d'une grande qualité artistique », précise-t-il (à vérifier, bien entendu ; nous ne sommes pas obligés de croire Klemperer sur parole), dans lequel alternent les plans de masse et les gros plans sur le visage de Mussolini. Cette technique, qui consiste à rapprocher le plus possible le Chef de ses sujets, a été reprise à satiété par la propagande du Führer, mais aussi par la propagande soviétique et par celle de Vichy, qui a sans cesse célébré, dans les images et à la radio, la proximité, de sang et spirituelle, du Maréchal avec les Français, cette propagande étant conçue par Paul Marion, qui a dirigé la propagande du Parti communiste de 1920 à 1935, puis celle du PPF de Doriot, le communiste admirateur d'Hitler, enfin celle de Vichy.

Cette revendication répétée, insatiable, inextinguible de proximité, toujours plus de proximité, de la proximité de plus en plus proche, jusqu'à se confondre avec soi, qui est devenue l'horizon indépassable des bien-pensants gauchistes et écolos, donne la nausée, et pas seulement à cause de sa proximité avec les totalitarismes imbéciles. Ce à quoi on aspire, c'est à « loin », « le plus loin possible (des élus) », « de la séparation », « des services publics de distance », « une police d'éloignement » (et qui ne se contente pas d'éloigner les délinquants et les criminels) : en bref, vade retro proximitas.

 

 

 

26 février 2010

Evolution

 

 

Dans la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1718), évolution a un seul sens : « mouvement que font des troupes pour prendre une nouvelle disposition ». Un peu moins de trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, en cours de publication, du même dictionnaire, l'entrée évolution comprend cinq sens distincts et plus d'emplois encore suivant les domaines (marine, blindés, cavalerie, etc.) dans lesquels ce nom est en usage. Son succès est dû à deux grandes fractures qui ont ébranlé la pensée occidentale : l'assomption de l'histoire au XIXe siècle comme facteur explicatif majeur et la biologie, dont les théories de Darwin.

Pourtant, rien, à part ces deux faits extérieurs à la langue, ne prédisposait évolution à un tel triomphe. Emprunté au latin evolutio, il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle comme terme d'art militaire. C'est l'action de manœuvrer ou de faire manœuvrer les troupes. C'est ce seul sens que relèvent les lexicographes des siècles classiques, que ce soit Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Terme militaire, qui se dit des changements qui se font, lorsqu'on range des soldats en bataille ou qu'on leur fait faire l'exercice... ; elles se font par conversions, contremarches, doublements de rangs ou de files, etc. »), que ce soit les académiciens (op. cit., le seul sens relevé jusqu'à la sixième édition incluse, 1832-35, est le sens militaire) ou les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) qui consacrent des dizaines de pages aux évolutions de troupes, distinguées suivant qu'elles sont de l'infanterie ou de la cavalerie ou de la marine et  « qu'on appelle aussi motions » et qui « sont, dans l'art militaire, les différents mouvements qu'on fait exécuter aux troupes pour les former ou mettre en bataille, pour les faire marcher de différents côtés, les rompre ou partager en plusieurs parties, les réunir ensuite, et enfin pour leur donner la disposition la plus avantageuse pour combattre, suivant les circonstances dans lesquelles elles peuvent se trouver ».

Selon Elme-Marie Caro (1826-1887), philosophe et critique littéraire, dans « Le progrès social » (in La Revue des Deux-mondes, 1873), cité par Littré, dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la langue française (1863-72), le sens moderne, « changement, transformation, développement », apparaît dans une traduction publiée en 1776 du roman « moderne » de Sterne, Tristram Shandy. Il vient donc de l'anglais : « J'ai trouvé du mot évolution l'origine inattendue et comme l'annonce prophétique au chapitre 161e de Tristram Shandy ; ce mot naquit d'un hasard, un jour que le père de Shandy était particulièrement en veine d'éloquence : « Les royaumes et les nations, disait-il, n'ont-ils pas leurs périodes et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs qui au commencement les formèrent ont achevé leur évolution ? - Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, quittant sa pipe, évolution, qu'est-ce ce mot ? - Révolution, j'ai voulu dire, reprit mon père, par le ciel ! J'ai voulu dire révolution ; évolution n'a pas de sens. - Il a plus de sens que vous ne croyez, repartit mon oncle Tobie.... » Cette fois encore l'oncle Tobie eut raison contre son frère ; il avait deviné le mot magique et l'idée maîtresse de la philosophie de ses compatriotes au siècle suivant ». En effet, évolution est bien devenu, comme l'annonce Caro, un « mot magique » dans lequel se cristallisent toutes les utopies, idéologies, nouvelles religions, humanitaireries, etc. de la modernité.

Littré (op. cit.) en cite quelques sens nouveaux : « Terme de physiologie, cction de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles, des bourgeons) ; « évolution organique, système physiologique dont les partisans supposent, à tort, que le nouvel être qui résulte de l'acte de la génération préexistait à cet acte ; ce système est opposé à l'épigenèse » ; « au figuré, développement d'une idée, d'un système, d'une science, d'un art » ; « l'évolution historique, le développement des sociétés et de leur civilisation suivant un ordre déterminé » ; « mouvements du corps dans les exercices » ; « terme de guerre, mouvement de troupes qui changent leur position pour en prendre une nouvelle » ; « terme de musique, subversion du dessus à la basse et réciproquement, sans qu'il en résulte aucune dissonance dans l'harmonie » ; « synonyme de transformisme (cette synonymie est trompeuse : l'évolution selon Darwin est différente du transformisme de Lamarck), valeur et concordance des preuves sur lesquelles repose la théorie de l'évolution en histoire naturelle ».

Les succès idéologiques de l'évolution amplifient l'article qui y est consacré dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « terme d'art militaire, de marine ou d'aéronautique... » ; « en termes d'histoire naturelle, action de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles hors des bourgeons) ; « en termes de biologie, changement continu et profond des êtres et des choses, par lequel ils se transforment progressivement » (c'est la théorie de l'évolution qui est ainsi définie !) ; « en termes de médecine, modification du cours d'une maladie » ; « en termes de philosophie, développement successif, intérieur et spontané de l'être » ; « en termes de littérature ou d'art, changements graduels qui modifient les conceptions ou les procédés » (l'évolution du langage, d'un genre) ; « en termes de politique » (l'évolution de la doctrine démocratique) ; «  il se dit également des changements d'idées ou de conduite des personnes ou des collectivités » (l'évolution politique de cet homme a été rapide ; il a fait faire à son parti une complète évolution). Il n'est quasiment aucun domaine, aucune activité, aucune réalité, aucune idée, aucune entité, etc. qui ne soit pas soumis à l'évolution : les armées, la marine, n'importe qui « se déplace par une succession de mouvements variés » (un prêtre, des diacres, les fils d'un métier Jacquard, un squale, un avion, un danseur, les oiseaux, etc.), toute chose qui change dans le temps (la vie, un clan, une conception, une personne, un pays, le capitalisme, le socialisme, une société, les animaux, la terre, les salaires, une maladie, une épidémie, les prix, l'humanité, la pensée, la médecine, etc. etc. etc.).

Evolution est l'un de ces mots de la NLF dans le sens et l'évolution (évidemment) duquel se condense l'essence de la modernité. En ce sens, c'est un mot magique, un sésame ouvre-toi, une clé qui ouvre toutes les portes, même celles qui sont hermétiquement closes, grâce auquel on dévoile les (faux) mystères du présent.

 

25 février 2010

Vigilance

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a pour sens « habitude de veiller » et « attention ». Est vigilant celui qui veille, c'est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d'abord attesté dans le sens « d'insomnie » - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de « surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler ».

C'est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « attention sur quelque chose ou sur quelqu'un, accompagnée de diligence et d'activité ». Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type « grande vigilance », « extrême vigilance », « vigilance pastorale ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose « qualité de qui est vigilant ». En revanche, les extraits d'écrivains qu'il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : « redoublez votre vigilance à l'égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu'elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l'occasion » ou : « la vigilance était telle en lui [l'empereur Julien] qu'il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu'il donnait au sommeil » (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : « attention que l'on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu'un ». Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l'Académie française : c'est « l'attention soutenue à veiller sur quelqu'un ou quelque chose », « la surveillance attentive, sans défaillance ». Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d'un jugement n'a été poussée aussi loin, jusqu'à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L'article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l'héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie (« état du système nerveux permettant à l'organisme de s'adapter et d'échanger avec le milieu ») de la psychologie (« état de la conscience éveillée et attentive ») et de la technologie (« bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité »). L'emploi le plus éclairant est celui de la politique : « comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques ». Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : « Qu'était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l'homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes ». Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s'exonérer d'avoir été très discrète sous l'Occupation ? Sa vigilance est a posteriori - quand le fascisme a été vaincu, par d'autres qu'elles. Comité de vigilance est l'un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C'est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l'humanité - jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une « commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l'intégrité de la doctrine ». En reprenant le mot, les intellectuels dévoilent pour ce qu'ils sont, simples hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s'applique à tout et partout. La censure n'existe plus - ou quasiment plus - en France. On conçoit que l'Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d'une Eglise et de la censure d'organismes d'Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n'ont pas d'autre raison d'être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l'article 7 de la Déclaration des Droits de l'Homme qui pose comme un absolu la « libre communication des pensées et des opinions ». Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l'opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s'érigent en censeurs d'autrui.

 

24 février 2010

Tartufe

 

 

 

Le féminin de tartufe est Aubry

 

 

Le nom tartufe, que Molière écrit Tartuffe, est emprunté de l'italien tartufo, « truffe », attesté dans le sens « d'imposteur ». En français, il est en usage dès 1609, comme terme de mépris. A la suite du succès de la comédie de Molière, il signifie « hypocrite » : « Mot nouvellement introduit, pour dire un faux dévot, un hypocrite » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694). Le grammairien du XVIIIe siècle, César Du Marsais, explique ainsi le succès de ce nom : « Molière a si bien peint ce caractère de l'hypocrite dans la personne de Tartufe, et a rendu ce caractère tellement propre à Tartufe que notre langue s'est trouvée enrichie de ce mot, et que Tartufe, nom propre, est devenu par figure un nom commun ; de sorte que l'on dit aujourd'hui d'un hypocrite et d'un faux dévot, c'est un tartufe », à la différence près que tartufe a d'abord été un nom commun (en 1609) et que Molière en a fait un nom propre.

Certes, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tartufe, entendu au sens de « faux dévot », sort ou sortirait de l'usage : « Vieilli, familier, par référence au personnage qui donne son nom à la comédie de Molière, personnage qui, sous couvert de religion, affecte une dévotion et une vertu profondes, dans le but de séduire son entourage et d'en tirer profit ». Comme les dévots n'existent plus - et depuis longtemps -, il n'y a pas de raison que les faux dévots survivent à la disparition de leur modèle. En revanche, le sens « personnage pétri d'hypocrisie » et « hypocrite » reste très vivant.

Quoi qu'il en soit de cette antonomase, dans tous les dictionnaires, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, tartufe est relevé comme un nom de genre masculin : C'est un dangereux Tartufe, un vrai Tartufe. C'est un nom qui ne se met pas au féminin. Il n'y a même pas de tartufesse, ni de tartufiasse. Tartufe, donc, n'avait pas de féminin - ce qui est, objectivement, discriminatoire. Aujourd'hui, ce privilège est aboli. Tartufe désormais a un féminin : c'est Aubry. Voici pourquoi.

En latin, exclusio, du verbe excludere, « ne pas laisser entrer », « ne pas admettre », « faire sortir », « éloigner », « chasser », a pour sens « action d'éloigner ». Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu'au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l'emploie dans le sens de « action de tenir quelqu'un à l'écart, de le repousser ». Longtemps, le mot n'a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l'Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : « déclaration par laquelle on exclut quelqu'un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc. ». A un lecteur moderne formaté à socialiser tout, cette exclusion semble sociale. Pourtant, ce n'est qu'un anachronisme dû à l'illusion rétrospective. L'exemple « il ne saurait être pape, car il a l'exclusion des couronnes » (les souverains s'opposent à ce qu'il soit élu pape) prouve que l'exclusion, au XVIIIe s, n'avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens « action d'exclure » par une phrase de Voltaire « je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l'exclusion des sots et une bonne santé » ou « Louis le Jeune ayant donné l'exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges ». Les autres emplois appartient au domaine intellectuel, où exclusion signifie « incompatibilité » (entre deux hypothèses), « caractère exclusif » (de telle ou telle méthode) ou « mode de solution des problèmes fondé sur ce qu'on exclut successivement les inconnues ».

C'est au XXe siècle que le nom exclusion s'emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme « l'action d'exclure » ou « le fait d'être exclu » : la définition, bénigne, peut s'appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l'emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi « exclusion injuste » et « cette exclusion ne s'appliqua d'abord qu'à quelques personnes, mais on l'étendit ensuite à beaucoup d'autres ». Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n'a plus qu'un sens social, sauf dans la locution à l'exclusion de. C'est « l'action de renvoyer, de chasser quelqu'un d'un lieu, d'un corps, d'un groupe, d'une organisation » (« engager une procédure d'exclusion », « un élève menacé d'exclusion ») et, par extension, une « mise à l'écart » (« être victime d'une exclusion injustifiée »). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l'assomption du social. L'exclusion y est définie comme « l'éviction de quelqu'un ou de quelque chose, d'un lieu où il avait primitivement accès, d'un groupe ou d'un ensemble auquel il appartenait » et aussi comme « l'interdiction à quelqu'un d'accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l'écart quelqu'un ou quelque chose ».

 

Enfin, Aubry vint. Aubry, Ministre du Travail et x autres belles choses dans le gouvernement Jospin (1997-2002), a fait voter, outre la loi dite des 35 heures, une loi pour exclure l'exclusion, pour rendre l'exclusion hors-la-loi, pour la bannir définitivement et éternellement de France, pour la mettre à l'écart de la société - ce en quoi, on s'en doute, la loi n'a eu aucun effet, sinon de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout, il n'était plus toléré que des individus n'y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont forcé plus de deux millions de malheureux Français à quitter la France et à chercher refuge dans des pays plus accueillants, les envolées contre l'exclusion sont ce qu'il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années. La preuve en a été donnée par la Tartuffe en personne - pardon par l'Aubry. A peine investie d'une responsabilité de chef au PS (autant dire chef de pas grand-chose), elle a violé la loi contre l'exclusion qu'elle a formée et fait voter en l'an 2000, en excluant du PS (autrement dit, de pas grand-chose) 59 militants ou élus qui se sont rendus coupables du délit de tronche pas socialiste.

 

 

 

23 février 2010

Violence scolaire

 

 

Dans violence scolaire, expression hélas convenue, l'adjectif scolaire n'attribue pas de qualité à la chose que désigne le nom violence, mais il établit une relation entre ces deux « réalités » que sont la violence et l'école. Il équivaut à un complément du nom introduit par la préposition de. Scolaire est un adjectif dit « de relation » ou un « pseudo adjectif », comme dans représentation nationale, bibliothèque universitaire ou élection présidentielle. La représentation nationale est celle de la nation, la bibliothèque universitaire celle de l'université, l'élection présidentielle celle du président. Violence scolaire signifie donc « violence de l'école ». L'école, parce qu'elle est normative ou réputée telle, qu'elle impose une discipline ou est censée le faire, qu'elle corrige ou redresse la nature ou en est accusée, agresse des enfants faibles, innocents, naturellement bons et sans défense. Ces deux mots réfèrent à la thèse, rousseauiste ou libertaire, qui sous-tend depuis trente ans au moins les prétendues réformes de l'école, prétendues parce qu'elles tiennent d'une mise à mort.

Violence scolaire était dans les années 1960 la violence de l'école. Aujourd'hui, elle désigne les crimes et les délits commis à l'intérieur de l'école : non les coups de poing, les bousculades, les crêpages de chignon de cours de récréation, mais les viols, le vandalisme, les incendies, les vols en bande avec violence, le racket, les injures racistes, l'apologie de crimes contre l'humanité. Ces faits étant le pire acte d'accusation qui ait jamais été dressé contre l'école et contre l'Etat, dont l'école est le territoire, ils sont tabous. Ils ne sont plus appelés par leur nom juste, crimes, délits, vols en bande avec violence, etc. Ils sont nommés par euphémisme violence scolaire, expression dont le sens a changé. En effet, si les mots crimes et délits étaient d'usage courant, comme ils devraient l'être si la France était un pays libre, ils révèleraient que l'Etat n'est pas capable de garantir les droits naturels dans des lieux qui dépendent de sa seule autorité. Le très anodin violence scolaire a supplanté crimes et délits, quitte à ce que la syntaxe soit forcée : l'adjectif scolaire n'est plus un adjectif de relation, mais il équivaut à un complément de lieu. Ce n'est plus la violence de l'école, mais la violence à l'école.

Violence est un nom abstrait, au sens où il désigne une catégorie ou une qualité, non des actes, encore moins des crimes : « qualité de ce qui est violent », écrivent les académiciens (DAF de 1694 à 1879) et « qualité de ce qui agit avec force », écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Personne ne voit, ni n'a vu la violence. Dans la réalité, ce dont témoignent les victimes, ce sont des délits et des crimes graves qui ne se commettent pas tout seuls, par magie, enchantement ou tour de passe-passe, mais qui ont des auteurs. Or, la fausse abstraction de violence scolaire escamote les criminels et les délinquants. De même, camps de travail, de rééducation ou de liberté cache des camps de la mort, lutte contre les parasites sociaux ou conquête de terres vierges transforme la déportation massive de peuples tout entiers en épopée nationale, justice sociale oint des saintes huiles du progrès l'extermination des classes nuisibles, luttes de libération nationale cache les purifications ethniques réussies. Violence exonère les criminels et les délinquants de leurs responsabilités. Inhérente à l'homme, le définissant depuis la nuit des temps, la violence est un fait de nature. Il est dans l'ordre des choses qu'elle s'exprime, quitte à ce que soient sacrifiés quelques malheureux. Les fabricants de NLF ne se rendent pas compte que, pour cacher ce qui ne leur agrée pas, ils recourent aux explications « naturelles » les plus réactionnaires qui aient jamais été avancées dans l'histoire de notre pays.