Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 février 2010

Engagement

 

 

 

De l'engagement en littérature, philosophie, art ou dans le domaine des idées, chacun sait de quoi il retourne, les potaches étant abreuvés depuis un demi-siècle des mêmes vertueux exemples de Sartre, Camus, Nizan, Bourdieu, Picasso, etc. Entendu ainsi, engagement est défini, dans le Trésor de la langue française (1971-94), comme la « participation active, par une option conforme à ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française comme « l'action de prendre parti pour une cause, une doctrine » et « l'action de participer activement à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse de son temps » (l'engagement d'un écrivain, d'un artiste ; certains artistes jugent sévèrement le principe même de l'engagement de l'art). Selon les rédacteurs du TLF, ce sens moderne est le développement par figure (en fait, par métaphore) de l'emploi courant et ancien de ce nom dans le vocabulaire militaire : « action d'engager des troupes dans une opération », « combat de courte durée et localisé » et dans celui de l'escrime : « action de toucher le fer de son adversaire ». Il est assez plaisant de lire sous la plume de ces pacifistes à tout crin qu'étaient Mme de Beauvoir et M. Sartre des éloges délirants de ces engagements qui ont fait d'innombrables victimes parmi les gogos qui leur ont accordé du crédit.

Cela mérite une mise au point.

Ce nom dérivé du verbe engager, lequel est dérivé du nom gage, est attesté à la fin du XIIe siècle comme un terme de droit : c'est l'action de mettre un bien ou un objet de valeur en gage et de lier quelqu'un par contrat. Du droit, le nom passe au XVIe siècle, chez Montaigne, à la morale et signifie « état où on est lié par quelque obligation », puis, au XVIIIe siècle, au recrutement militaire. Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), il est défini ainsi : « action d'engager », de « mettre » ou de « donner en gage » ses meubles, sa vaisselle d'argent, son manteau » et « il signifie figurément promesse, attachement, obligation qui est cause que l'on n'est plus en liberté de faire ce que l'on veut » ; et, à compter de 1740, « il se prend aussi pour l'enrôlement d'un soldat et même pour l'argent qu'il en reçoit en s'enrôlant » (l'engagement de ce soldat n'est que pour six ans ; il a reçu trois louis d'engagement).

A cette notion, qu'elle soit juridique ou morale, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, éditeurs : d'Alembert et Diderot) consacrent plusieurs articles relativement longs. Il faut croire que, pour eux, l'engagement est chose importante ou grave, mais, en aucune manière, ils ne l'entendent dans le sens de Sartre et de ses acolytes. Terme de droit naturel et de morale, il désigne une « obligation que l'on contracte envers autrui ». Pourtant, Sartre et Beauvoir n'ont contracté aucune obligation envers qui que ce soit et s'ils ont cru avoir des obligés, ceux-ci ont été purement imaginaires. Dans la jurisprudence, « il y a des engagements fondés sur la nature, tels que les devoirs réciproques du mariage, ceux des pères et mères envers les enfants, ceux des enfants envers les pères et mères, et autres semblables qui résultent des liaisons de parenté ou alliance, et des sentiments d'humanité. D'autres sont fondés sur la religion, tels que l'obligation de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, le respect dû à ses ministres, la charité envers les pauvres. D'autres engagements encore sont fondés sur les lois civiles : tels sont ceux qui concernent les devoirs respectifs du souverain et des sujets, et généralement tout ce qui concerne différents intérêts des hommes, soit pour le bien public, soit pour le bien de quelqu'un en particulier... » Quant à l'engagement d'un bien, ce peut être « tout acte par lequel on oblige un bien envers une autre personne, comme à titre de gage ou d'hypothèque » ou « l'acte par lequel on en cède à quelqu'un la jouissance pour un temps ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1832-35) qu'est glosé pour la première fois le sens militaire, lequel, par métaphore, est à l'origine, après la seconde guerre mondiale, une fois la paix rétablie, du sens sartrien (pas folle, la guêpe Sartre ! elle ne s'engage pas en 1940, seulement en 1945, quand le Troisième Reich est détruit) : « (engagement) se dit encore d'un combat, et surtout d'un combat qui a lieu entre des corps détachés » (les avant-postes des deux armées ont eu un engagement ; il y a eu quelques engagements partiels ; il s'est détourné de l'ennemi, afin d'éviter un engagement), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ainsi : « terme de guerre, combat partiel entre des corps séparés ».

On voit maintenant ce qu'est l'engagement des « artistes » et littérateurs du show-biz. Ils ne mettent rien en gage, sinon leur parole qui ne vaut rien ou, plus grave, la liberté des autres, et tout cela pour percevoir les gages correspondant à leurs enrôlements dans l'Armée du Bien, de la Vertu et de la Bonne Conscience. Les engagés et les enragés attendent, comme Sganarelle, leurs gages. Ce sont des cultureux à gages. On se donne au plus offrant. Ainsi va le monde.

 

15 février 2010

Sioniste

 

Sionisme et sioniste sont modernes. Le premier est emprunté à l'allemand Zionismus, dérivé de Zion (en français, Sion, nom d'une colline de Jérusalem et par extension de la ville elle-même) et fabriqué en 1886 par l'écrivain juif Nathan Birnbaum dans sa revue Selbstemancipation ; le second est dérivé de sionisme par substitution du suffixe iste à isme.

Ces deux mots sont employés en français à peu près en même temps en 1897 et 1898 par Drumont, le journaliste et idéologue de l'antisémitisme (« la question du sionisme ou le rétablissement d'un État juif ») et dans son journal La Libre parole. Ils entrent dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « mouvement politique et religieux ayant pour objet de reconstituer une nation juive en Palestine » et « qui concerne le sionisme » (le mouvement sioniste) et « il s'emploie aussi comme nom et désigne un partisan, un adepte du sionisme ». La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tient plus d'une encyclopédie que d'un dictionnaire : « mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l'exil et la dispersion, provoqué au XIXe siècle par l'antisémitisme russe et polonais, activé par l'affaire Dreyfus, et qui, visant à l'instauration d'un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l'État d'Israël ».

Ce qu'établissent les auteurs de dictionnaires, c'est un lien incontestable entre sionisme et sioniste et juif. L'objectif des sionistes et du sionisme est de créer une nation juive ou un Etat juif ou un « foyer national juif » dans des territoires où les Juifs ont vécu ou vivent depuis au moins trois millénaires. Ce n'est pas seulement « vivre au pays », comme dit Bové (quand il parle de lui ou des siens), mais aussi vivre dans un pays libre et souverain, où les Juifs seraient tenus pour des hommes. Or, de tous les peuples du monde, Tibétains, Kurdes, Palestiniens, Cheyennes, Basques, Tchouvaches, Tatars, etc. les Juifs sont les seuls dont le droit légitime à un Etat est contesté. Tout cela soulève la question de l'antisionisme. Les rédacteurs du Trésor de la langue française citent, pour illustrer ce qu'est l'antisionisme, cet extrait de la revue philosémite L'Arche : « l'antisémitisme est l'expression consacrée pour désigner exclusivement la haine des juifs à travers les siècles. Les années 60 ont forgé un autre mot pour désigner une forme déguisée de cette haine gratuite : l'antisionisme » (1986). Dans ce même dictionnaire, il est fait état d'un « Comité soviétique antisioniste » qui a milité, avec les moyens de coercition de la superpuissance qu'était alors l'URSS, afin que le sionisme soit défini comme la forme exacerbée du racisme, ce qui a été fait à l'ONU en 1976 (ou circa) sous les applaudissements frénétiques des représentants béats des pays musulmans et arabes.

Cette haine des Juifs qui s'exprime dans l'antisionisme est-elle avérée ?  Jacques Rossi, qui a été un agent actif de l'Internationale communiste de 1926 à 1937, a été condamné en 1937 à vingt-cinq années de travail forcé dans les glaces de Norilsk, au-delà du cercle polaire, pour avoir espionné, prétendaient les commissaires politiques de Staline, l'URSS au profit de la France et de la Pologne. Relégué à Samarcande en 1957, il n'a pu quitter l'URSS pour la Pologne qu'en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un recueil de nouvelles, une biographie et surtout un admirable Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d'abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu'il présente sous la forme d'une encyclopédie, Jacques Rossi passe au crible les mots, les idées, les lois, les faits, les réalités tangibles du communisme. Il montre que la langue nouvelle ou TFT, prononcée « toufta », sert à dissimuler les réalités les plus atroces et qu'elle a pour seule raison d'être de nier les crimes commis. Aucun des mensonges dont la propagande nous rebat les oreilles depuis quatre-vingts ans ne résiste à l'examen. Ainsi, le Manuel du Goulag comprend une entrée sioniste, dans laquelle est révélé le sens que les communistes ont donné à ce mot à partir de 1947, quand l'ONU a décidé de créer au Proche Orient l'Etat d'Israël. Alors, les Juifs n'ont plus été des Juifs, mais des sionistes. Sioniste a remplacé juif dans la nouvelle langue russe. L'avantage qu'en ont tiré les communistes et leurs affidés a été important. Ils ont pu ainsi exprimer sans borne ni entrave la haine viscérale qu'ils vouent aux Juifs. En effet, précise Rossi, les mots sioniste et sionisme sont des insultes : « La propagande soviétique confère au nom sioniste une connotation insultante analogue à celle de youpin ». Youpin risquant d'être mal reçu, sioniste a servi de cache-sexe au racisme viscéral d'un régime qui a « nettoyé la terre russe de tous les insectes nuisibles » (Lénine, « L'émulation », in La Pravda, janvier 1918). On pense youpin, on dit sioniste. D'URSS, la TFT ou novlangue s'est répandue dans le monde entier et d'abord chez les thuriféraires de la Troisième et Quatrième Internationale. Quand gauchistes et musulmans d'un même élan déclarent qu'ils sont hostiles au sionisme, ils usent d'un mot écran qui cache le raciste youpin. Youpin vaudrait déshonneur, amende, prison à ceux qui, en France, le diraient en public. Les islamo-gauchistes le savent. Sioniste le remplace sans risque. « Nous sommes contre les sionistes » traduit le vieil et détestable « mort aux youpins ». On détourne la loi en usant de mots écran, tels sioniste. Les communistes, socialistes et gauchistes, docteurs ès fabrications de cache-sexe verbaux, sont assez prudents pour couvrir leurs réalités immondes des beaux fards de la tolérance universelle.

 

 

14 février 2010

Physiologie

 

 

 

 

Le nom latin physiologia, qui désigne les sciences naturelles et la physique de l'époque, est emprunté du nom grec composé de physis, « nature, manière d'être », et de logos, « discours, récit », et qui a pour sens « recherche ou dissertation sur les choses de la nature ». Physiologie est attesté au milieu du XVIe siècle dans une traduction de Vitruve : « la nature des choses, que les Grecs nomment physiologie ». Au début du XVIIe siècle (1611), la physiologie est définie par Cotgrave comme la « partie de la biologie qui a pour objet l'étude des fonctions et des propriétés des organes et des tissus des êtres vivants » (1799, physiologie végétale ; 1808, physiologie comparée ; physiologie générale ; 1833, physiologie humaine ; 1835, physiologie animale). Très vite les auteurs de dictionnaires transforment la physiologie en une science appliquée ou une technique médicale - Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « partie de la médecine, qui apprend à connaître la nature par rapport à la guérison de l'homme » ; Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des mots et des choses) : « partie de la médecine qui observe et considère la nature de l'homme par rapport à la guérison de toutes ses maladies » ; les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) : « partie de la médecine qui considère ce en quoi consiste la vie, ce que c'est que la santé et quels en sont les effets » ; les académiciens (DAF, 1762 et 1798) : « partie de la médecine qui traite des parties du corps humain dans l'état de santé » (1762) et « partie de la médecine qui traite des principes de 'économie animale, de l'usage et du jeu des différents organes » (1798).

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française), la physiologie redevient une science « qui traite des phénomènes de la vie, des fonctions des organes, soit dans les animaux, soit dans les végétaux » (exemples : physiologie animale, ou simplement, physiologie ; traité, cours de physiologie ; physiologie végétale). Littré adopte la conception nouvelle : « terme didactique ; science qui fait partie de la biologie et qui traite des fonctions des organes dans les êtres vivants, végétaux et animaux » (physiologie animale, physiologie végétale, physiologie comparée). Il distingue même la « physiologie générale » (« qui, sans faire d'application à aucune espèce vivante déterminée, traite d'une manière philosophique et abstraite des phénomènes de la vie ») de la « physiologie spéciale » (« qui, prenant pour sujet d'étude une espèce vivante distincte, décrit le mécanisme de la vie dans cette espèce seule »).

Terme doublement scientifique, par son étymon grec et parce qu'il désigne une science exacte, physiologie connaît un immense succès au XIXe siècle, siècle qui s'est désigné comme celui du triomphe de la science et qui ne fut que scientiste. Comme d'innombrables autres termes scientifiques, il s'étend à tout ce qui est social, pour former le vocabulaire des sciences sociales alors en gestation. A compter de 1825, il commence à désigner l'étude « d'un état moral ou intellectuel, d'une classe sociale ou d'une profession ... considérés comme typiques ». On écrit une Physiologie des passions, une Physiologie du mariage, une Physiologie des mœurs et du langage (des voleurs), une Physiologie de l'employé, une Physiologie du rentier de Paris. Le paupérisme, l'amour, l'argent, le député, l'écolier, le diable, etc. ont chacun sa physiologie. Les académiciens notent, au passé composé, dans la huitième édition (1932-35) de leur dictionnaire cet emploi déjà ancien : « par extension, ce mot s'est employé pour désigner des essais traitant de l'étude physique et morale de divers caractères, de diverses conditions, etc. ». Ce sens, qui fleure bon le scientisme des sciences sociales, à savoir « étude du fonctionnement d'un mécanisme politique, intellectuel, social » (notez les termes qui se rapportent à la mécanique : « fonctionnement », « mécanisme »), est tenu pour « vieilli » par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Il est vrai que l'extrait qui illustre ce sens pue la naphtaline ou le formol, s'il est pris au premier degré : « (Pour le socialisme), l'économie politique, regardée par plusieurs comme la physiologie de la richesse, n'est que la pratique organisée du vol et de la misère », ou est lucidement prémonitoire, s'il est entendu ironiquement, le socialisme ayant montré des aptitudes inégalées dans l'organisation du vol et dans la fabrication de la misère. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, l'extension à la société de la physiologie est considérée comme close, étant renvoyée au XIXe siècle : « par analogie, vieilli, type d'étude qui s'attachait à décrire le fonctionnement d'un groupe social, d'un type humain, d'une institution, etc., et qui fut particulièrement en vogue au début du XIXe siècle ».

Parmi ces études, il y a la très fameuse et célèbre physiologie sociale, terme formé par Saint-Simon (non pas le duc, mais le comte), fondateur de la secte des saint-simoniens. Sainte-Beuve présente ainsi cette physiologie sociale : « espèce de travail minutieux et attentif (...), qui consisterait à chercher, même à travers les moindres rameaux, la circulation souvent insaisissable de chaque idée, à démontrer le cours de ce chyle subtil et nutritif jusqu'à un système de vaisseaux évident (...) » (1833). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) dévoilent le pot aux roses : « l'expression « physiologie sociale », créée par Saint-Simon vers 1813, a été reprise par Émile Durkheim pour désigner la sociologie ». Le gros mot est lâché : sociologie. La physiologie sociale est l'ancien nom de la sociologie et cet ancien nom a été en usage pendant le XIXe siècle. Au XIXe siècle, puisque les voleurs, l'argent, l'amour, l'employé, etc. étaient des objets de science, la société l'était aussi. Pourquoi pas ? Quand toutes les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite. C'est de ce cloaca maxima qu'est sortie la sociologie, cette science des sciences, celle qui subsume toutes les sciences, la science de tout, la science sociale. Ce pedigree en dit plus sur la sociologie que tout traité savant.

 

 

 

 

13 février 2010

Métis, métisser, métissage


Du ça qui sort en reptations lentes...


Métissage est un terme de zoologiste - plus particulièrement de zoologiste de haras. Moderne, il désigne des techniques dont l'objectif est d'améliorer les races animales de peu de valeur par des expériences de laboratoire et par des croisements raisonnés. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal « engendré de deux espèces » et entendu au XIXe siècle au sens de « qui est engendré par deux êtres d'espèce différente, en parlant des animaux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l'emploie à propos des haras et au sens de « croisement des races ».

Littré est le premier à le faire entrer dans un dictionnaire : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ». Ce mot, précise-t-il, « est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l'espèce ovine » et « pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement ». Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d'Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot emploie d'abondance métissage : « en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races » ; « j'arrive au métissage, c'est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire » ; « à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s'améliore ». Métissage s'applique aux seuls animaux : c'est du moins ce qu'en jugent Littré et les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « croisement de races », qui illustrent ce seul sens de l'exemple suivant : « le métissage se pratique avec succès sur l'espèce ovine ».

C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que métissage, tout en continuant à s'appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : « croisement d'animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d'améliorer celles-ci », Trésor de la langue française, 1971-94), s'étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement raciste, puisqu'il pose une hiérarchie entre les races (cf. Littré : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur »). L'histoire tragique du XXe siècle a beau montrer dans quels abîmes de barbarie sombre l'humanité quand elle s'abandonne à la science des races humaines, laquelle a pour débouché naturel le racisme, rien n'arrête le raciste métissage. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « croisement entre individus appartenant à des races différentes » et illustré par cet extrait sinistre : « l'esclavage, la guerre, l'Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou » (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s'efforcent de distinguer les deux emplois. Il faut rendre acceptable l'idéologie du métissage, en masquant le racisme qui la sous-tend : « dans l'espèce humaine, croisement, mélange de races différentes » (exemples : « le métissage d'une population » et « par extension, métissage culturel ») ; et en biologie : « croisement entre deux races d'animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle ».

L'histoire ou la genèse et les emplois du terme de métissage étant établis sans doute possible, il est effarant de constater que ce terme de zoologie raciale a pu être transporté aux relations entre les hommes et même à l'organisation sociale, sans que quiconque s'en émeuve, au point d'aller de soi (mais le nazisme n'allait-il pas de soi ?), et que, objectivement racial à l'origine - et même raciste -, il est devenu l'oriflamme du prétendu antiracisme à subventions et même la panacée censée annihiler le racisme. Pour le soi-disant philosophe Onfray, le métissage fait l'identité de la France. Tient-il donc les Français pour des mérinos ou des moutons à tondre ? Lutter contre le racisme par le racisme, c'est ouvrir la boîte de Pandore. N'en sort que la Bête immonde.

 

09 février 2010

De la télé réalité

 

Eloge de la télé réalité

 

 

La télé, qu'elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, diffuse des images comme Buitoni fabrique ses macaronis : à la chaîne et tous pareils. Le petit écran est un filament répétitif et sans surprise. Les perles de cet ADN ne sont pas les pierres précieuses que fabrique la nature, mais elles ont tout à voir avec les grains de chapelets, que la télé égrène sous la forme d'images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n'est pas de l'académisme, ce n'est même pas de l'art pompier, c'est de la nullité sublime, c'est une fonction de x qui tangente zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe siècle. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu'est la télé, la télé réalité est de l'art rebelle. Dans l'armée des images, elle est l'avant-garde, toujours devant, en avance d'un siècle ou deux. Audacieuse et martiale, elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s'en délecter, car La Ferme en Afrique, pour ne citer que ce chef d'oeuvre, tient de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Becque. Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 pendaient au gibet le Pouvoir avant de prendre le pouvoir tout court, elles brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, elles faisaient sortir l'art de l'académie pour en saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur doit tout. Il ne se passe rien dans La Ferme célébrités en Afrique ? Mais croyez-vous qu'il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Grégory et d'Aldo, de Brigitte et de Kelly, de Pascal et de Pascaline sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir et Estragon, Hamm ou Clov : leur « dialogue » est de la même farine anodine que les bégaiements de nos trayeurs de chèvres. « Putaing de cong, les poules sont entrées dans l'enclos des lions » vaut largement le « c'est un arbre. - un arbrisseau. - un arbuste. Un arbrisseau » de Beckett, prix Nobel de littérature. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme en Afrique, on fait dans la pose silencieuse et méditation zen. C'est de la métaphysique de l'incommunicabilité. Et quand les filles s'engueulent, elles le font avec la même rancune amère que les femmes de Duras. Les fermiers improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la Papesse du théâtre engagé LCR, apprenait à ses comédiens dans 1789 ou 1793 ? La télé réalité étend à la télé, « art bourgeois » s'il en fut, l'écriture de la subversion dont se pâmaient les révolutionnaires dans les années 1960-1970. S'ils ne reconnaissent pas leur enfant, c'est sans doute qu'il leur renvoie une image fidèle de ce qu'ils furent et qu'ils en ont honte.

Bien sûr, les mots télé réalité sont mal traduits de l'anglais. Ils signifient « la réalité télévisée » ou « la réalité à la télé », et non « la télé est la seule réalité qui soit ». Bien sûr, c'est un jeu. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l'art dans la rue, les revues d'avant-garde et les installations, c'est fruste, bébête, simplet. L'imposture, si tant est qu'il y en ait une, tient au nom télé réalité, qui y est donné. Il n'y a guère de réalité dans ce jeu. Encore qu'il y en ait beaucoup plus que dans ce que montre chaque jour et à chaque heure la vraie télé en matière de fiction, de reportage ou d'informations, où la règle est le mensonge. Les séries policières Navarro, La Crim, Julie Lescaut, etc. ne veulent pas seulement divertir les citoyens, elles ont pour ambition de leur montrer la société française telle qu'elle est et éventuellement « ouvrir les yeux », faire « prendre conscience », sermonner. Dans ces séries, les criminels sont blancs, français de souche, parfois serbes ou slaves. Or, la population pénitentiaire est en majorité étrangère ou d'origine étrangère. Autrement dit, ces séries cachent la réalité, sans doute parce que la télé prend les citoyens pour des brutes ignares ou « fascistes » qui ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans leur propre pays. Les associations antiracistes se plaignent à juste titre que les populations d'origine étrangère sont absentes de la vraie télé. Il faut donc que l'origine des malfaiteurs de la vraie télé soit à l'image de ce qu'elle est dans la réalité. Il faut des quotas de malfaiteurs noirs, arabes, turcs, musulmans afin que le crime à la télé soit conforme à ce qui est observé dans les palais de justice et dans les prisons. Les séries ou films TV non policiers du samedi soir (la 3) ou du mercredi soir (la 2) mettent en images une idéologie de sacristie qui est encore plus convenue que les images. C'est du catéchisme de nido infantile ou de crèche autogérée. Comparée à cet Himalaya socialo-coco-gauchiste de mensonges, la télé réalité est vierge, innocente, pure. Elle ne crie pas la vérité, elle la hurle. La télé mensonge ressasse les thèmes de la société coupable, des salauds qui emploient des malheureux sans les payer, des fascistes qui pressurent les citoyens citron, du Mal qui dévore les proies innocents tombées entre leurs griffes acérées, etc. La télé réalité est citoyenne : elle n'égrène pas le chapelet de l'injustice sociale, elle ne manipule pas le réel, elle ne cherche pas à rendre les choses du monde conformes à l'idéologie socialo-coco-gauchiste. Enfin, elle montre la réalité ; enfin, les citoyens ne sont pas abusés ; enfin, ils accèdent à la nature des choses ; enfin, ils entendent des discours qui ne sont pas du semblant. Il ne reste qu'à énoncer ce slogan révolutionnaire : que toute la télé soit de la télé réalité ou qu'elle disparaisse.

 

 

13:23 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, culture, littérature

06 février 2010

Rapatrier

 

Emprunté au latin médiéval repatriare, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « renvoyer dans son pays », conformément d'ailleurs à sa formation sur le nom patria, « patrie ». Il est employé dans ce sens en 1493 : « De ce pays james ne partira / Et s'il s'en va pour soy repatrier / Je iray quant luy ». Ces trois vers peuvent être traduits par « de ce pays, il ne partira jamais. Et s'il revient dans sa patrie, j'irai avec lui ». Voilà une décision courageuse que des femmes amoureuses, à la différence de l'héroïne de ce poème ancien, sont incapables de prendre aujourd'hui en France.

Pourtant, à partir du XVIIe siècle, ce premier sens s'efface en partie au profit d'un autre sens : « se réconcilier » et « réconcilier quelqu'un », seul sens que les lexicographes classiques relèvent. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « raccommoder une personne avec une autre », qu'il illustre de ces exemples : « ce mari et cette femme se sont brouillés souvent ensemble, je les ai toujours rapatriés » ; « ces associés ont été quelque temps en procès, mais ils se sont rapatriés d'eux-mêmes ». Il ne fait allusion au sens premier que dans une remarque étymologique : « ce mot vient du latin repatriare, qui signifie revenir à sa patrie », qu'il tire du Dictionnaire étymologique de la langue française de Gilles Ménage (1650 et 1694 : « les Latins ont dit repatriare pour dire retourner en son pays... Et du mot repatriare, nous avons dit figurément se rapatrier pour dire se réconcilier »). Littré explique ce nouveau sens ainsi : « ce verbe, partant de la signification de ramener en sa patrie, a pris celle de remettre en son ancien état, réconcilier, comme dans l'exemple de d'Aubigné (« rapatrier à la cour », au sujet d'un protestant qui revient à la religion du roi), où rapatrier signifie aussi bien revenir (à la cour ») que se réconcilier (« avec la cour »).

Dans les six éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées entre 1694 et 1835, le seul sens relevé est le second : « réconcilier des personnes » (1694 : il y avait longtemps qu'ils étaient brouillés, on les a rapatriés ; ils se sont rapatriés de bonne foi ; ne voulez- vous pas vous rapatrier avec lui ?) ou « réconcilier, raccommoder des personnes qui étaient brouillées » (1762, 1798, 1835, mêmes exemples qu'en 1694). Le verbe est alors tenu pour familier : « il est du style familier », précisent les académiciens (de 1694 à 1835, en 1879 et en 1935). Mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a été vivant pendant trois siècles.

Le sens historique reparaît, après une éclipse de plus de deux siècles dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « Ramener dans la patrie » (exemple : « ces matelots ont été rapatriés par les soins du consul français ») et « faire rentrer des troupes employées dans une expédition lointaine », sens que les académiciens glosent ainsi en 1879 : « renvoyer, ramener dans la patrie » ; et en 1932-35, ainsi « renvoyer, ramener dans son pays d'origine ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c'est bien ce sens-là qui est exposé : « réinstaller quelqu'un dans sa patrie ».

Les auteurs de dictionnaires ont beau définir rapatrier : « renvoyer dans son pays d'origine », ce verbe n'est jamais utilisé à propos des clandestins à qui il est fait obligation de quitter la France - ce qu'ils ne font jamais, sauf exception. De ceux qui, peu nombreux, partent, on dit, en novlangue, qu'ils sont « expulsés du territoire national », ce qui est inexact. « Rapatriés dans leur pays d'origine » devraient être les mots justes. Seuls les Français expulsés d'Algérie ont droit au beau nom de rapatriés. C'est que les clandestins sont tenus pour les fourriers d'un ordre nouveau et idéalement juste, métissé, pluriethnique, multiculturel et islamique. D'un messie invité à quitter la France, on ne peut pas dire qu'il rentre chez lui ou qu'il est rapatrié. Ce serait un doux et beau et agréable destin, qui pourrait être étendu sans difficulté à des centaines de milliers d'autres clandestins. Il faut dire qu'il est expulsé de France, en sous-entendant qu'il l'est sur l'ordre inhumain de très méchantes personnes, brutales et sans cœur, des fascistes, à n'en pas douter.

 

05 février 2010

Arabe

 

 

N'en déplaise aux professeurs de vertuisme et aux donneurs de leçons de moraline, aux Aubry, Cohn-Bendit, Joly, Thuram, Sabeg, journaleux et médieux, etc., la langue française, non pas celle des modernes métissés et métissées, mais celle des vieux Français, est imperméable au politiquement (idéologiquement ou moralement ou socialement, etc.) correct. Elle est comme le roseau de la fable. C'est une insoumise. Les oukases, consignes, directives, bulles, décrets, etc. glissent sur elle comme l'eau sur les plumes d'un canard.

En veut-on une preuve ? En voici une, fournie par le nom et adjectif arabe. Dans les six premières éditions du Dictionnaire de l'Académie française, publiées de 1694 à 1835, il est écrit ceci : « (arabe) n'est pas mis ici comme un nom de nation (le DAF n'est pas un dictionnaire de choses, mais un dictionnaire de mots, de sorte que les noms propres ou les mots se rapportant à des noms propres - pays, villes, personnes, peuples ou nations, par exemple - n'entrent pas dans ce dictionnaire), mais comme signifiant un avare qui rapine sur tout, qui exige au delà de la Justice » (1694, 1718, 1740) ou « signifiant un homme qui exige avec une extrême dureté ce qui lui est dû » (1762, 1798, exemple : il est cruel d'avoir affaire à lui, c'est un arabe) ; ou « il signifie quelquefois, dans le langage familier, un homme qui prête son argent à un intérêt exorbitant, ou qui vend excessivement cher, ou qui exige avec trop de dureté ce qu'on lui doit » (1835 ; même exemple que dans les deux éditions précédentes).

Ce sens-là, « homme avide d'argent », est attesté au XVIe siècle dans un ouvrage traitant de l'Histoire de l'Etat en France (1576) : « par ses rapines et rançonnements, il avait amassé de grandes richesses... Et de vrai il ne se trouva jamais un tel Arabe ». Les anciens lexicographes relèvent ce sens dont ils tentent parfois de démêler l'origine. Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) l'explique ainsi : « arabe pour dire un exacteur avare ; je crois que ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre sainte, à cause du mauvais traitement qu'ils recevaient des Arabes », lesquels, nonobstant, se targuent d'avoir pour socle de leur identité le sens de l'hospitalité. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) le définit ainsi : « usurier, avare, sordide et vilain », sens qu'il illustre de ce vers de Boileau (Satires, 8) : « endurcis-toi le cœur, sois arabe, corsaire », sans en expliquer l'origine. De même Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « avare, cruel, tyran », illustré de ces exemples : « quand on a affaire à des sergents, ce sont des arabes qui tirent jusqu'au dernier sou » ; « les hôteliers de Hollande sont des arabes, ils rançonnent leurs hôtes » ; « cet usurier est un arabe envers ses créanciers, il ne leur relâche rien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) simplifie les définitions antérieures : « au figuré, usurier, homme avide » (exemple : « c'est le plus arabe de tous les hommes »). Ce sens n'est plus dans les huitième (1935) et neuvième (en cours de publication) éditions du Dictionnaire de l'Académie française (est-ce dû à la peur de déplaire ?), mais il est relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), précédé, il est vrai, de quatre mentions (ce qui fait beaucoup de précautions pour un seul emploi) : « au figuré, péjoratif, familier et vieilli ; homme avare, dur dans les affaires, usurier ». Un extrait de Balzac (1830) illustre ce sens : « le monde dira que je suis un juif, un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné ! Je m'en moque ! », ainsi qu'un ouvrage de 1861 : « tenez, mon cher père, je ne suis pas aussi arabe que vous voulez bien le dire... je ne vous en demanderai qu'un prix bien doux... bien minime... ».

La première attestation de ce sens, en 1576, rend discutable l'hypothèse de Ménage : « ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre Sainte... ». Dès le XIVe siècle, les pèlerinages dans une Terre sainte, conquise par les ottomans, se font rares, à cause des bakchichs innombrables (du « racket ») grâce auxquels les pèlerins obtenaient l'autorisation d'aller dans telle ou telle ville ou la protection de tel ou tel chef de bande. C'est au XVIe siècle que l'esclavage est à son apogée en Méditerranée, les Arabes faisant de la razzia d'être humains, Italiens, Catalans, Castillans, etc. la principale source de leur enrichissement. Les réalités du monde ont fait de ce mot un terme de mépris, destin que connaissent aujourd'hui fasciste, facho, nazi, etc.

 

04 février 2010

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu'un troupeau de bœufs et persuadés d'être d'un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir ni populisme, ni populiste.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans un ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d'un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l'action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd'hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est défini comme une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » dans le Trésor de la Langue française (1971-94), dont les rédacteurs ajoutent : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d'excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix qui a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C'est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s'attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu'ils désignent ou ce qu'ils signifient, il n'y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l'histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l'ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l'Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu'on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l'apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste.

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d'Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis : une balle dans la nuque ou vingt ans de Goulag. Ils les ont donc éliminés, décidant que leurs thèses étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus aussi tout naturellement en France, où politologues distingués du Monde, ENA et Sciences Po, sociologues vigilants, intellos de tout poil avalisent, le doigt sur la couture du pantalon, l'oukase du Parti Communiste de l'Union soviétique.

Le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, confirme cela. Le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu'entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n'est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée en enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n'est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C'est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l'idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c'est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d'un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l'idéologie soviétique, feue aujourd'hui, mais bien vivante en 1980.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l'emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner's Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s'étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu'ils désignent, soient chez les intellos au QI de grenouilles (grenouilles de bénitier, évidemment) des termes de mépris.

 

03 février 2010

Escalade

 

Escalade (de la terreur, des menaces, de la violence, etc.)

 

 

Emprunté à la langue provençale, escalade est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. C'est un terme militaire qui désigne l'assaut donnée à une forteresse ou à une ville protégée par des murailles au moyen d'échelles. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (« attaque d'une place avec des échelles, assaut que l'on donne avec des échelles » ; aller, monter à l'escalade ; ils emportèrent la place par escalade ; la muraille est trop haute, elle est hors d'escalade) à 1932-35 (« terme d'ancienne stratégie, assaut d'une position au moyen d'échelles ») et dans la neuvième édition (en cours de publication : « anciennement, assaut donné à une position élevée de l'ennemi, à une place forte, en utilisant des échelles » ; l'escalade d'un rempart, d'une muraille ; aller, monter à l'escalade ; donner, tenter l'escalade ; une muraille hors d'escalade (vieilli), trop haute pour permettre l'escalade). D'Alembert et Diderot, éditeurs de L'Encyclopédie (1751-64) consacrent un long article pour expliquer les différents moyens d'utiliser l'escalade dans « l'art militaire » : « la méthode de s'emparer des villes par l'escalade était bien plus commune avant l'invention de la poudre qu'aujourd'hui : aussi les anciens, pour s'en garantir, prenaient-ils les plus grandes précautions. Ils ne terrassaient point leurs murailles, et ils les élevaient beaucoup, en sorte que non seulement il était besoin d'échelles pour monter dessus, mais encore pour en descendre dans la ville (...) Pour bien réussir dans l'escalade d'une ville, il faut d'abord une connaissance parfaite de la place et de ses fortifications, afin de se déterminer sur le côté le plus facile à escalader et le plus négligé par l'ennemi. Il faut avoir provision d'un grand nombre d'échelles, afin de pouvoir faire monter un plus grand nombre de gens en même temps ; être munis de pétards, pour s'en servir pour rompre les portes et donner entrée aux troupes commandées pour soutenir l'entreprise. Pour trouver moins d'obstacle de la part de l'ennemi, il faut le surprendre : un ennemi qui serait sur ses gardes à cet égard serait bien plus difficile à être forcé, parce qu'il est aisé de se défendre contre l'escalade lorsqu'on est prévenu », etc.

Le mot entre dans le vocabulaire de la justice à compter du début du XVIIIe siècle pour désigner l'action de pénétrer indûment dans un lieu clos en passant par la fenêtre, le toit, en franchissant un mur, etc. Ce sens est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française à partir de la sixième édition (1835) : « il se dit aussi de l'action d'un voleur qui se sert d'une échelle ou de tout autre moyen pour s'introduire quelque part en montant » (les circonstances d'escalade et d'effraction aggravent le délit). Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d'un voleur qui s'introduit quelque part en franchissant un obstacle, mur ou haie ». Le crime de vol à l'escalade est ainsi exposé dans le Code pénal : « est qualifiée escalade toute entrée dans les bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture ». Escalade entre dans le vocabulaire de l'alpinisme en 1816 au moment où l'alpinisme commence à se constituer comme discipline sportive et de loisirs ; puis dans le vocabulaire du cyclisme pour désigner la montée des cols à vélo. Cet emploi entre dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l'Académie française : « spécialement, alpinisme, action de gravir une pente abrupte, un rocher, une paroi montagneuse » (l'escalade d'un escarpement rocheux ; de la face nord du Cervin ; escalade libre, où le grimpeur utilise seulement les prises et les appuis que lui offre le rocher ; escalade artificielle, où le grimpeur s'élève à l'aide de pitons plantés dans le roc pour lui servir d'appui).

L'emploi moderne d'escalade, sous-tendu par le sème de « gradation », est postérieur à la seconde guerre mondiale. Il est emprunté du nom anglais escalation, dérivé du verbe to escalate : « increase, develop, intensify by succesive stages » (Oxford Advenced Learner's Dictionary of Current English, 1974). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce nouveau sens « modernissime », fort répandu dans la presse prétendument sérieuse, Le Monde ou Le Figaro, ou qui répugne aux usages abusifs, est défini ainsi : « au figuré, augmentation progressive, comme par paliers successifs, des moyens utilisés dans un conflit, une compétition, ou une action donnée ». Les exemples cités sont « risque, menace d'escalade ; « la mécanique de l'escalade », c'est-à-dire l'engrenage qui oblige chacune des deux parties à renchérir sur les initiatives de l'autre (1966) ; le seul moyen d'arrêter l'escalade des taux d'intérêt est de mettre un terme à l'inflation (1969). Les taux d'intérêt partant à l'assaut d'une forteresse en grimpant sur des échelles ! Que l'image est jolie, pourrait-on dire en parodiant un poète. Il semble qu'en moins de trente ans, escalade se soit étendu à d'autres réalités qu'aux menaces de guerre (la « gesticulation », disaient les stratèges du Monde) ou aux taux d'intérêt, comme l'atteste l'article (assez long, quatre acceptions sont distinguées) que les académiciens consacrent à ce mot dans la neuvième édition de leur dictionnaire. Voici la quatrième acception : « figuré, accroissement progressif des moyens mis en œuvre dans un conflit par chacun des adversaires » et « par extension, augmentation rapide, montée brutale », comme dans l'escalade de la violence, l'escalade des prix. De l'attaque d'une place forte à l'augmentation des prix ou de la guerre à l'économie : le destin de ce terme d'art militaire est un condensé de l'évolution récente du monde.

 

 

 

02 février 2010

Dialogue

 

 

 

Dialogue (des cultures, des religions, des civilisations, social, homme de dialogue, etc.)

 

 

Le mot est emprunté du latin classique, lequel l'a emprunté au grec. Il est attesté au début du XIIIe siècle dans le seul sens « d'entretien entre deux ou plusieurs personnes ». C'est dans ce sens qu'il est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 (« entretien de deux ou plusieurs personnes »), les académiciens ajoutant que « en ce sens, il ne se dit guère que dans le style familier ». Dans les éditions ultérieures, 1832-35, 1879, 1932-35, la mention « style familier » ou « familier » est maintenue, mais elle disparaît de l'édition en cours de publication (la neuvième), alors que la définition évolue légèrement, oscillant en 1835 et en 1879 de « entretien, conversation » à « entretien entre deux personnes » en 1932-35, pour revenir dans l'édition en cours à la définition de 1694 : « entretien entre deux ou plusieurs personnes ».

Le premier sens de ce mot est stable ; le second sens, relevé par Nicot en 1606 dans son Trésor de la langue française l'est aussi : c'est livre où plusieurs devisent ensemble (1606), ce que les académiciens glosent ainsi en 1694 : « il se prend particulièrement pour un entretien par écrit de deux ou de plusieurs personnes » (les dialogues de Platon, de Lucien, de Cicéron ; faire, composer des dialogues). La définition se maintient en 1718, 1740, 1762, 1798 et éditions suivantes).

La référence au théâtre apparaît indirectement dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « dialogue est proprement un entretien de deux ou plusieurs personnes » (« il n'est que du style familier ») ; « il se prend plus particulièrement pour un entretien par écrit » ; « dialoguer, c'est faire parler entre eux plusieurs personnes ; on ne l'emploie qu'au passif : « cette scène est bien dialoguée : le dialogue y est juste, naturel, vif, animé, etc. » Les académiciens ne relèvent l'emploi de dialogue au théâtre qu'à compter de la cinquième édition (1798) : « on dit d'un auteur dramatique qu'il entend bien l'art du dialogue pour dire qu'il fait bien dialoguer ses personnages » et en donnent une définition précise en 1835 : « (dialogue) désigne aussi ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé ; et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » (ce dialogue manque de vérité ; cet auteur ne soigne pas assez le dialogue ; il est rare qu'un dialogue symétrique soit naturel ; dialogue sans suite, rapide et animé ; il entend bien l'art du dialogue ; son dialogue est ordinairement froid et sans esprit ; sa pièce est toute en dialogue, il n'y a point d'action).

 

Au début du XIXe siècle, les principaux sens du mot sont en place aussi bien chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « entretien entre deux personnes » ; « par extension, ouvrage littéraire en forme de conversation » ; « manière dont un auteur dramatique fait parler ses personnages ») que dans le Dictionnaire de l'Académie française (1932-35 : « entretien entre deux personnes » ; « il désigne par analogie ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » ; « il se dit aussi de certains ouvrages d'esprit qui ont la forme d'un entretien, d'une conversation entre deux ou plusieurs personnes »).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, cette belle ordonnance, quelque peu littéraire ou culturelle, est chamboulée par la modernité, laquelle, et ce n'est pas là son moindre défaut, est dialogueuse en diable - surtout quand il faut noyer le poisson, parler pour ne rien dire, endormir les citoyens, dorer la pilule ou la faire avaler, etc. D'ailleurs, dans la définition du mot, entretien (entre deux personnes) est remplacé dans le Trésor de la langue française (1971-94) par communication, un des mots fétiches de la modernité, son alpha et son oméga (pour elle, tout commence et tout finit dans la communication) : « communication le plus souvent verbale entre deux personnes ou groupes de personnes ; par métonymie, le contenu de cette communication ». Le mot étant moderne, il colonise le vocabulaire syndical et politique, où il a pour sens « conversation, discussion, négociation menée avec la volonté commune d'aboutir à une solution acceptable par les deux parties en présence » (exemples : établir, nouer, refuser, rompre le dialogue. Cf. également entretiens, pourparlers, table ronde, tapis vert). Le plus comique est que le dialogue politique et syndical est le plus souvent un dialogue de sourds, ou, comme il faut dire en novlangue, un dialogue de malentendants : « conversation qui, au bout d'un certain temps, se révèle impossible entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d'écouter le point de vue de l'autre » (ce qui semble être la règle). Ces sens modernes sont ainsi exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « spécialement, dans la langue politique et syndicale, discussion ouverte entre deux partis, deux groupes, en vue d'établir les bases d'un accord ou d'un compromis ». Jadis, l'homme accompli était l'homme d'action ; désormais, c'est l'homme de dialogue « ouvert aux vues, aux arguments de la partie adverse ». Les anciens spécialistes de l'écoute et du dialogue, à savoir les curés, ayant disparu, ils ressuscitent dans les modernes dialogueurs et dialogueuses, lesquelles n'écrivent pas de dialogues de films ou de comédies, mais font de la modernité politique et sociétale (comme il faut que l'on dise aujourd'hui) le grand théâtre de la vanité et l'immense scène des vanités.

 

 

01 février 2010

Diversité (retour)

 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France, surtout de la France d'après : le nouvel et le seul. Il n'y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l'alpha et l'oméga, la réponse à tout de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF et UOIF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l'état de ce qui est divers » : de l'état, la diversité va à l'Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c'est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu'ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d'un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d'un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l'homme s'intéresse surtout à son semblable, et, dès qu'a commencé l'ère des pérégrinations et des voyages, c'est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L'ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c'est dans les empires, quels qu'ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l'Algérie, du Maroc, de l'Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l'immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l'ancienne diversité de l'empire qu'elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l'échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu'elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s'accommodait de toutes les diversités, surtout de l'islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l'arc-en-ciel, à condition qu'il fût sien et sans juif. Il est donc dans l'ordre des choses que la diversité soit le mot d'ordre des tout puissants de l'empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu'elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s'est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l'action s'entretient donc et se resserre l'unité du mécanisme vital, qui, formé d'un assemblage de parties, n'a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l'opposé d'un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C'est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d'objets, d'occupations, d'esprit, d'humeurs, d'opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l'opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n'est pas le canton d'un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

 

 

30 janvier 2010

Ce n'est pas très catholique

 

 

 

En grec, cet adjectif a pour sens « universel ». L'Eglise de Rome s'est nommée catholique, parce qu'elle se tenait et se tient encore pour universelle.

Au XVIe siècle, le lexicographe Henri Estienne (in Dialogue du langage français et italien) s'indigne de l'emploi abusif de cet adjectif et de l'adverbe catholiquement qui en est dérivé : « j'en ai oui aussi... qui appliquaient ces mots catholique et catholiquement à tout, jusques à dire, c'est du vin catholique, c'est une viande catholique, c'est un potage catholiquement fait ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) note d'autres emplois étendus de catholique, hors de toute référence à la religion ou à l'Eglise : « en termes de chimie, on appelle un fourneau catholique, ou universel, un petit fourneau tellement disposé, qu'on y peut faire toutes les opérations de chimie, même celles qui se font avec le feu le plus violent » ; « on le dit aussi en gnomonique des cadrans universels, qui sont tellement construits, qu'ils peuvent faire connaître l'heure en divers pays, et sous quelque élévation de pôle que ce soit ».

Il existe aussi des expressions proverbiales qui attestent la dé-liaison entre le sens de catholique en religion et des usages divers dans la langue : « on appelle proverbialement un catholique à gros grains, un homme peu scrupuleux, un peu libertin, qui ne prend pas soin d'observer les préceptes de la religion ». Ce proverbe est cité par Furetière, op. cit., dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). A partir de la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française, est relevé cette autre expression, jugée « figurée » et « familière » : « cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir » (Littré, op. cit. : « figuré et familièrement, cela n'est pas catholique, cela n'est pas conforme à la morale, au devoir, à la règle » ; DAF, huitième édition (1932-35) : « Cela n'est pas bien catholique, cela n'est pas conforme à la morale, à ce qui devrait être, ou encore cela n'est pas bien régulier »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expliquent le sens de l'expression figurée et familière en la rapportant à la doctrine catholique, supposée rigide ou ferme : « par référence à la réputation de fermeté de la doctrine catholique, dans des expressions ou phrases négatives : conforme à la norme doctrinale, en particulier morale ». Les exemples cités sont « fredaine peu catholique », « se procurer quelque chose par des moyens plus ou moins catholiques », « il y avait, dans cette histoire, quelque chose de pas catholique ».

Il est possible de reprocher au Président de la Région Languedoc et Roussillon, candidat à sa propre succession, d'être vulgaire ou désinvolte ou d'abuser d'expressions familières. Auquel cas, que les citoyens ne votent pas pour lui. En revanche, il faut lui reconnaître une qualité : il sait la langue française et quand il dit que tel ou tel politicien (pardon « mec ») a une tête (pardon une « tronche ») « pas très catholique », il ne fait qu'employer l'expression « pas très catholique » dans le sens qu'elle a en français depuis de longs siècles. Ce n'est en rien un crime et ce n'est pas très catholique que de lui en faire grief. Que le mec à « la tronche pas très catholique » soit catholique, athée, agnostique, musulman, protestant, juif, bouddhiste, stalinien, maoïste, zoroastrien et tout ce que l'on voudra d'autre, n'a rien à voir avec le mauvais air, pas très engageant, qui lui est imputé, sans doute inélégamment.

 

 

29 janvier 2010

Ressources (humaines)

 

Ce nom est le participe passé féminin du verbe d'ancien français ressourdre, qui a pour sens « ressusciter », comme le Christ lors de la Passion (Xe-XIe siècles), « relever, secourir » (XIIe siècle), « se rétablir » (en parlant d'animaux malades) (XIVe siècle), et qui continue le verbe latin resurgere « se relever », « se rétablir, se ranimer », « ressusciter ». « La ressource est proprement une seconde ou dernière source, une chose qui relève, un moyen qui fait sortir d'embarras », écrit Littré dans la rubrique « étymologie » de l'article ressource (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Il serait plaisant, mais inutile, de rapporter les « ressources humaines » des grandes entités économiques ou administratives, « ressources » managées (comme on dit aujourd'hui) par des DRH, au sens premier de « ressource » : ce qui a été ressuscité. Ces ressources sont-elles censées ressusciter les entreprises moribondes ou sont-elles ressuscitées par un management dynamique et énergique, capable d'insuffler une âme ou de la vie à ce qui est à l'agonie ?

Que ces remarques ne nous détournent pas de l'étude de ce nom et surtout des avatars de ses sens. Au XIIe siècle, le nom ressource a le sens de « secours » ; au XVIe siècle, de nouveaux sens s'ajoutent à ce premier sens : c'est « moyens pécuniaires d'existence » et « capacité physique de fournir un nouvel effort » ; au XVIIe siècle, « forces de l'esprit, du caractère » (homme plein de ressources) ; au XVIIIe siècle, « possibilités d'expression de la langue ». Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), il est défini ainsi : « ce qu'on emploie et à quoi on a recours pour se tirer de quelques affaires, pour vaincre des difficultés » (il est sans ressource dans son malheur ; dans la persécution que j'ai soufferte, Dieu a été ma seule ressource ; les diamants, la vaisselle d'argent sont des ressources dans le besoin) ; « on dit qu'un cheval a de la ressource pour dire qu'après une longue fatigue, on lui trouve encore de la vigueur » ; « on dit figurément c'est un homme de ressource, c'est un homme plein de ressources, qui a des ressources dans l'esprit pour dire c'est un homme fertile en expédients, en moyens pour lui et pour les autres » et « on dit familièrement faire ressource pour dire raccommoder, rétablir ses affaires ».

Il n'est fait nulle part mention dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française des « ressources humaines », non plus que chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui relève les sens suivants : « ce qu'on emploie pour se tirer d'un embarras, pour vaincre des difficultés » (« j'approche de cinquante ans ; je comptais sur la pension de l'Académie comme la seule ressource de ma vieillesse; si cette ressource m'est enlevée, il faut que je songe à m'en procurer d'autres », d'Alembert, 1765) ; « forces de l'esprit, du caractère, auxquelles on a recours au besoin » (« Turenne, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls », Bossuet) ; « les ressources d'une langue, les moyens qu'elle offre à l'écrivain pour rendre sa pensée » (« l'auteur connaissait trop bien les lois du style et les ressources de la langue », d'Alembert ») ; « moyens pécuniaires » (« il a tant dépensé qu'il est maintenant sans ressource »).

Ces mêmes sens qui sont dans le Trésor de la langue française (1971-94) n'expliquent pas encore les ressources humaines des entreprises et administrations. Il en est un, cependant, qui est la source des emplois actuels, modernissimes bien entendu. Il s'agit de l'extension aux collectivités du sens de « moyens pécuniaires dont dispose une personne pour assurer son existence » : c'est les « moyens matériels dont dispose un pays, une région, une collectivité » (ressources hydrauliques, industrielles, minières, pétrolières d'un pays, ressources naturelles). Ce sens s'est étendu aux armées et en particulier aux bureaucraties militaires : « moyens militaires (hommes, armement, vivres) dont dispose une armée ». Parmi ces ressources, il n'y a pas que du matériel, il y a aussi des hommes. Des bureaucraties militaires, le mot s'est étendu, comme naguère les noms cadre et effectif, aux bureaucraties civiles, publiques ou privées, tout en se restreignant, pour ce qui est des référents du nom ressources, aux seuls employés de l'entreprise ou aux seuls fonctionnaires de l'administration. Les armées sont parmi les plus anciennes bureaucraties et elles ont dû apprendre très tôt à gérer leurs ressources : hommes, soldats et officiers. Comme elles l'ont fait avec efficacité, leur gestion est devenue un modèle, vite imité par les autres bureaucraties.

 

21 janvier 2010

Individu

 

En latin, l'adjectif individuus a pour sens « indivisible ». Cicéron traduit le mot grec atome par individua corpora.

Individu est attesté à compter de la fin du XIVe siècle comme adjectif, au sens d'indivisible (ainsi dans ces Louanges à Marie : « O très excellente Trinité, Vrai Dieu puissant et vertueux, Sainte individue déité ») ou dans ces Actes des Apôtres (« En tant que nous trois en substance / Sommes un Dieu, une puissance / Et volonté individue ») et ce sens est encore en usage au XVIIe siècle, dans un testament (1643, « au nom de la très sainte et individue Trinité ») et dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690 : « on dit aussi à l'adjectif féminin en termes de Théologie la très sainte et individuë Trinité »).

Dans le latin de la scolastique, selon Rémusat, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « l'usage » a été « de prendre pour exemples de l'individuum quid des hommes individuels, Pierre, Socrate, et d'entendre par individu tout être pris singulièrement dans une espèce quelconque ». Le nom individu est employé dans ce sens au XVIe siècle pour désigner tout être qui forme une unité distincte, et cela par opposition au genre et à l'espèce. Ainsi, dans un ouvrage traitant de chirurgie : « les complexions particulières sont infinies selon les individus ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le relève comme un terme de philosophie : c'est « ce qui se dit seulement d'un seul » (exemple : « Socrate est un individu »), tandis que cela regarde mon individu, cela conserve mon individu sont des « façons de parler (qui) se disent en riant pour dire cela me regarde particulièrement, cela conserve ma propre personne ». La définition de Furetière (op. Cit., 1690) est plus précise : « terme de philosophie ; un particulier de chaque espèce ou ce qui ne peut être divisé ; la division ordinaire de la logique se fait en genres, espèces et individus ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française, où le mot est défini très clairement dès la première édition (1694) : « terme dogmatique qui se dit de chaque être singulier par rapport à l'espèce dont il fait partie » et « il se dit principalement des personnes en particulier ». Le premier des sens relevés par les académiciens est exposé ainsi dans L'Encyclopédie (1751-64) : « l'espèce de cheval renferme tout ce qui se trouve dans chaque animal de cette espèce, certaine figure, proportion de parties ; et ajoutez-y tel poil, tel âge, telle conformation précisément déterminée, tel lieu où un cheval se trouve, et vous aurez l'idée d'un individu de cette espèce ; et voilà le vrai principe d'individuation, sur lequel les scholastiques ont débité tant de chimères. Ce n'est autre chose qu'une détermination complète, de laquelle naît la différence numérique. Pierre est un homme, Paul est un homme, ils appartiennent à la même espèce ; mais ils diffèrent numériquement par les différences qui leur sont propres. L'un est beau, l'autre laid ; l'un savant, l'autre ignorant, et un tel sujet est un individu suivant l'étymologie, parce qu'on ne peut plus le diviser en nouveaux sujets qui aient une existence réellement indépendante de lui. L'assemblage de ses propriétés est tel que, prises ensemble, elles ne sauraient convenir qu'à lui. Les scholastiques expriment les circonstances d'où l'on peut recueillir ces propriétés par le vers suivant : Forma, figura, locus, stirps, nomen, patria, tempus. Les différentes subtilités qu'ils proposent là-dessus ne méritent pas de nous arrêter ; il vaut mieux lire le chapitre du Traité de l'entendement humain, où M. Locke examine ce que c'est qu'identité et diversité ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition s'enrichit d'un nouveau sens, « membre d'une collectivité humaine », apparu chez Rousseau en 1755. C'est toujours un « terme didactique » (autre façon de dire « dogmatique » ou « scientifique ») qui « se dit de chaque être organisé, soit animal, soit végétal, par rapport à l'espèce à laquelle il appartient », mais c'est aussi un terme qui « se dit particulièrement des personnes » (exemples : tous les individus qui composent une nation... ; suivant la loi, tout individu qui se permet de...) et qui « n'est guère employé qu'en termes de législation, d'administration et de statistique », domaines qui, au XIXe et au XXe siècles, prennent de plus en plus d'importance dans la vie des Français, si bien que ce sens-là d'individu est devenu le sens courant selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94 : « être, personne »), exposé en ces termes par Littré (op. cit.) : « (individu) se dit particulièrement des personnes », comme dans l'exemple « tous les individus qui composent une nation » ; « l'être personnel considéré par opposition à l'État ou à la société », comme dans l'exemple « les droits de l'individu à l'égard de la société ; ceux de la société sur l'individu ». L'homme n'est plus seulement défini par son espèce ou par la communauté à laquelle il appartient. Il ne se réduit pas à cette double appartenance ; il est tenu pour un être singulier qui a une conscience, un quant-à-soi, une vie intérieure, des droits. Ce processus, devenir un individu, bouleverse l'Occident au XVIIIe siècle, mais il n'est pas universel. Il ne semble pas qu'il ait touché tous les pays. Une grande partie de l'humanité y échappe encore - et peut-être pour toujours.

C'est aussi dans la sixième édition de 1832-35 qu'est relevé le sens péjoratif (« ce triste individu ») qui est attesté pour la première fois en 1793 dans un discours de Robespierre, dont l'objectif a été d'imposer en France un ordre collectif et tyrannique dans lequel les « citoyens » ne seraient plus des individus, mais des pions ou des corps sans tête. « Il se dit quelquefois d'un homme que l'on ne connaît pas, qu'on ne veut pas nommer, dont on parle en plaisantant ou avec mépris » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication, et aussi Littré, op. cit. ; cf. Trésor de la langue française, 1971-94 : « homme que l'on ne veut pas nommer parce qu'on le méprise ou parce qu'on veut se moquer de lui »).

Dans la langue moderne, le sens dogmatique ou scientifique d'individu est toujours vivant. Selon les lexicographes du TLF (op. cit.), il est d'un emploi courant en biologie (« spécimen vivant appartenant à une espèce donnée ; être organisé, vivant d'une existence propre et qui ne peut être divisé sans être détruit »), en logique (« élément entrant dans l'extension d'une espèce ; ce qui est indivisible en extension »), en chimie et en minéralogie (« tout corps simple ou composé cristallisable ou volatil sans décomposition »), en statistique (« élément d'une population »), en taxinomie (« niveau de la classification des êtres vivants placé sous l'espèce et ne comportant pas d'autre subdivision »), en philosophie et en psychologie (« l'être humain en tant que réalisant son type et possédant une unité et une identité extérieures de nature biologique »). Cet emploi dans les sciences (« au sein d'un genre ou d'une espèce, tout être vivant indépendant ayant les caractéristiques de ce genre ou de cette espèce ») est encore le premier à être exposé dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française, avant le sens social (« chacun des êtres vivants dont se compose une société, un groupe, une collectivité ») et avant le sens propre à l'universalité singulière (« être humain particulier et distinct ») - ce qui confirme que notre conception moderne de l'individu est liée aux développements de la science expérimentale et de la pensée scientifique.

 

 

20 janvier 2010

Pompe, pompeux, pompier

 

 

En latin, pompa (en grec, « marche pompeuse », « convoi ») a pour sens « procession (lors de diverses cérémonies) », « convoi funèbre », « cortège », « étalage », « réunion d'objets qu'on transporte ou qu'on promène » et « au figuré, pompe, appareil, apparat, magnificence, éclat, faste ». On retrouve ces sens en français : « cérémonial somptueux, déploiement de faste, de luxe » (1165 ; en grande pompe chez Pascal) ; « faux prestiges, vanités de ce monde » (XIVe siècle) ; pompes funèbres (1503 : « cérémonie funèbre » et en 1834, entreprise de funérailles ; « cortège solennel » (XVe siècle) ; « caractère noble, élevé, solennel (du style) » (première moitié du XVIIe siècle).

En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément les divers sens de pompe : « appareil superbe et magnifique qui se fait par ostentation ou pour quelque autre dessein », la pompe « consistant dans l'ordre, la variété et la magnificence » ; « en parlant de carrousel, ou de mascarade, c'est la marche magnifique et réglée de quelque carrousel ou mascarade » ; « la pompe sacrée, ce sont les processions et solennités ecclésiastiques » ; « la pompe royale », « le couronnement, l'entrée ou le mariage des princes ou princesses » ; « les pompes militaires, les triomphes des anciens capitaines et empereurs » et par figure, « la pompe de l'éloquence » (d'où l'adjectif pompeux, pompeuse : vers pompeux, style pompeux, éloquence pompeuse). Furetière (1690, Dictionnaire universel) renchérit sur Richelet : « dépense magnifique qu'on fait pour rendre quelque action plus recommandable, plus solennelle et plus éclatante » (exemples : « rien n'a égalé la pompe et la magnificence des triomphes romains » ; « les gens se ruinent par une vaine pompe et ostentation ; « le luxe a porté la pompe des habits à un très haut point » ; « le christianisme veut qu'on renonce à Satan et à ses pompes » ; « on fait aux rois de magnifiques pompes funèbres » ; « la pompe la plus surprenante qu'on ait jamais vue est celle d'Antiochus surnommé le Splendide, qui est décrite par Polybe, et par Athénée ; il y avait en marche cinquante mille hommes ; on en voit aussi une ample description dans le Traité des Carrousels du Père Menestrier »). A ces innombrables emplois, Furetière ajoute les sens figurés : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales », comme dans « l'Ecriture nous apprend que le Seigneur viendra en grande pompe juger les vivants et les morts » ; et « on dit aussi la pompe du style, des vers, de l'éloquence, quand on parle, qu'on écrit avec des mots choisis, relevés et magnifiques ». Les académiciens sont un peu moins prolixes (« appareil magnifique, somptuosité » ; « il se dit figurément du discours, du style et signifie la manière de s'exprimer en termes recherchés, magnifiques et qui sonnent bien à l'oreille » ; « il se prend aussi quelquefois pour vanité et c'est en ce sens que l'on dit renoncer au monde et à ses pompes », Dictionnaire de l'Académie française, première édition, 1694, et suivantes), alors que les encyclopédistes (d'Alembert et Diderot, 1751-64) expriment la défiance que leur inspire la pompe : « c'est l'art d'en imposer aux yeux. Une pompe funèbre, c'est l'appareil de l'inhumation d'un grand ; sa vanité, pour ainsi dire, lui survit encore. Il descend au tombeau où les vers l'attendent pour s'en repaître, et la cendre froide de ses aïeux pour se rejoindre à la sienne, au milieu des signes de sa grandeur. Il n'est plus rien lorsque tout annonce qu'il fut un grand ». Tous ces sens sont repris tels quels dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « cortège solennel », en particulier pompes funèbres ; « déploiement de faste, de décorum » (en grande pompe, « solennellement ») ; « souvent au pluriel, vanités du monde » (renoncer au monde et à ses pompes) ; « noblesse du style ; par exagération, dans le domaine littéraire ou artistique, recherche excessive, emphase, grandiloquence ».

 

Il serait inexact de conclure que les modernes ont renoncé aux pompes, que ces pompes soient des cortèges solennels, des fastes et du décorum ou encore de l'emphase, comme pourraient le laisser penser l'article de L'Encyclopédie (cf. ci-dessus) et quelques extraits cités dans le Trésor de la langue française : « nous avons des habitudes de bien-être, une hygiène publique et privée, qui ne s'accordent pas avec cette pompe, cet apparat sans raison » (Viollet-le-Duc, 1863) ; « la pompe du style devient à la pensée ce qu'est aux yeux un papier doré sans nuances » (Vigny, 1843). Les pompes se déploient, exubérantes et arrogantes, dans les défilés festifs dits gay ou techno rides, où l'on ne renonce pas aux pompes et encore moins au monde, ou lors de ces processions syndicales avec océans de drapeaux rouges et de banderoles coloriées et diffusion d'une musique assourdissante... Elles survivent encore dans « l'opéra historique » qui « permet les défilés, les cortèges, les pompes nuptiales ou funèbres, les chasses, les grands ballets donnés sous prétexte de fêtes dans les résidences royales » (1953).

Certes, l'art pompier des débuts de la IIIe République est mort, comme l'expriment les académiciens dans l'article « pompier » de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « (pompier) se dit ironiquement et familièrement pour caractériser le style suranné de certains artistes » (cet écrivain, cet artiste est un pompier) ; « adjectivement, le style pompier ». Ces pompiers, tous de bons élèves, appliqués et sérieux, étaient célébrés et honorés par les autorités de la IIIe République naissante ; ils recevaient récompenses et commandes ; ils étaient riches. En échange, ils montraient patte blanche. Un siècle plus tard, leur style et leur pompe font rire : « adjectif et substantif, (peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain) qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » (TLF). Cet exemple est révélateur du discrédit de la pompe : « l'artiste pompier n'est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants (comprendre, comme ceux des sapeurs pompiers), c'est l'artiste prétentieux et vain qui use d'un style ampoulé, d'un style pompeux » (Thuillier, Peut-on parler d'une peinture « pompier » ?, 1984). La pompe est proportionnelle à la soumission. Plus on est soumis ou enchaîné à un régime ou attaché au joug idéologique, plus on fait dans la pompe, comme dans les prides d'Homo Festivus ou dans les processions politico-syndicales.

 

 

18 janvier 2010

Déraper, dérapage

 

 

Aujourd'hui, dans la France moderne, déraper, c'est blasphémer. Les « dérapages » verbaux (comprendre la libre expression d'une idée), c'est-à-dire les mots et les phrases qui s'écartent d'un millionième de millimètre de la doxa obligatoire, sont désormais des blasphèmes. Tout est donc blasphème. A peine un dérapage est-il dénoncé par un des grands inquisiteurs de la religion socialo-humanitaire que des hordes de journaleux, de médieux, de gros consciencieux du social, de grands manitous d'associations lucratives sans but, etc. clouent au pilori celui à qui est imputé le crime de blasphème - pardon, le délit de dérapage.

Ce verbe et le nom qui en est dérivé sont, on l'a compris, modernes, non seulement parce qu'ils se rapportent à la fièvre inquisitrice qui portent les discours accusatoires à ébullition, mais aussi parce qu'ils sont récents : déraper, terme de marine, est attesté d'abord en provençal dès le début du XIVe siècle et en français à la fin du XVIIe siècle à propos d'une ancre « qui, quoique mouillée, n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau » (Barré, 1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) ; dérapage, terme de marine, employé en 1832 par Balzac, entre en 1932-35 dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition). En provençal, le verbe, dérivé de rapar, « enlever », « saisir », a pour sens « arracher », « déraciner ». En français, il est un terme de marine, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Terme de marine ; une ancre dérape quand, bien que mouillée, elle n'est plus fixée au fond et laisse dériver le vaisseau ; se dit aussi d'une ancre au moment où elle est arrachée volontairement du fond de la mer » et par les académiciens (1932-35) : « terme de marine ; en parlant d'une ancre, quitter prise sur le fond et faire dériver le navire ».

C'est à la fin du XIXe siècle (1896 et 1900) que le verbe et le nom s'appliquent par métaphore aux automobiles et aux bicyclettes, les roues étant comparées à une ancre qui dérape, emploi qui est expliqué ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie (1932-35) : « il se dit aussi d'un véhicule dont une roue vient à se déplacer latéralement, par suite d'une insuffisance de son adhérence au sol, parce que celui-ci est glissant, ou que, dans un virage, la force centrifuge a exercé une action prépondérante » (la description du phénomène, admirable par sa précision, est de toute évidence l'œuvre d'un académicien qui aime conduire les véhicules à moteur), les académiciens notant que, « par extension », le verbe se dit de personnes : « le sol était glissant : j'ai dérapé ».

Dans la langue du XXe siècle, la métaphore de l'ancre qui, n'étant plus fixée au sol, laisse dériver un navire, s'étend aux véhicules de toute sorte, aux personnes et à d'innombrables réalités : en économie, aux prix et autres phénomènes économiques (Trésor de la langue française, 1971-94 : « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses » : les prix ne dérapent pas encore brutalement en hausse) ; en aéronautique (TLF : « glisser latéralement, notamment en exécutant un virage avec une inclinaison insuffisante » ; glissade sur l'aile, suivie d'un virage) ; dans les sports (TLF : « avancer en faisant glisser les skis transversalement par rapport à leur direction normale de déplacement »), les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) notant les emplois dérapage contrôlé (« glissade latérale déclenchée volontairement par le pilote d'une voiture de course, par un skieur, etc., pour faciliter certaines manœuvres ») et dérapage des prix (« hausse des prix supérieure aux prévisions et incontrôlable »).

A partir du sens exposé dans ce grand dictionnaire progressiste et moderne en diable qu'est le Trésor de la langue française (CNRS, 1971-94), à savoir « échapper au contrôle des autorités, des dirigeants ; amorcer une évolution, un mouvement soudains aux conséquences fâcheuses », s'est développé, au cours des deux ou trois dernières décennies qui ont vu le triomphe des libertaires bobos, l'emploi qui fait de déraper et de dérapage des équivalents modernes de blasphémer et de blasphème. Les lexicographes actuels ne glosent pas cet emploi, sans doute par frilosité ou par peur d'égratigner leur bel univers parfait et sans escarres, se contentant de quelques notules : « (TLF) par métaphore, « le dialogue dérapait » (Toulet, 1920) et « on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l'alcool qui conserve les vivants et les morts » (Céline, 1932) ; et « DAF (neuvième édition), figuré, le dialogue a dérapé sur un malentendu ». Il faut donc comprendre que les dialogues, débats, discussions, mots, phrases, discours, propos, etc. sont dits dérapages, à partir du moment où ils s'écartent de la vérité édictée par l'humanitairerie socialeuse, médieuse, journaleuse, consciencieuse, pleine de fric, associatieuse et toléranteuse.

 

17 janvier 2010

Ordinateur

 

 

Emprunté au latin ordinator (du verbe ordinare « ordonner ») « celui qui met en ordre », comme dans rerum ordinator (« l'ordonnateur de l'univers », id est Dieu, et ordinator litis, « juge qui instruit un procès »), ordinateur est attesté à la fin du XVe siècle au sens de « celui qui institue quelque chose » (ainsi « Jésus-Christ... était le nouvel instituteur et ordinateur du baptême »). Au XVIe siècle, chez Pasquier, il est employé dans le sens d'ordonnateur, celui qui est chargé de régler les affaires publiques : « celui qui était ordinateur de ces deniers fut aussi appelé trésorier de France » ; « je me conformerai donc en ceci, non à votre commandement, mais bien au privilège commun des rois et princes, lesquels, pour être les premiers ordinateurs de leurs lois, se donnent loi de n'y obéir » ; « il fut ordonné que nul trésorier ou officier du roi n'aurait la charge, direction et maniement de ces derniers, mais que les trois Etats commettraient certains personnages bons, honnêtes et solvables, pour en être les ordinateurs » ; « le roi est par-dessus la loi, il se peut dispenser de la loi, comme celle de laquelle il est ordinateur ».

Bossuet en 1703 l'emploie au sens de « celui qui confère un ordre dans l'Église ». C'est dans ce sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le seul lexicographe classique à enregistrer ce mot, alors que les académiciens, Furetière, Trévoux, Richelet l'ignorent, l'accepte : « on trouve ce mot dans l'Histoire d'Angleterre pour signifier qui fait des ordonnances. Il est vrai que le traducteur l'a mis en italique, pour faire voir qu'il le risquait », citant l'exemple « le Roi permettait que ces ordinateurs s'unissent entre eux et leurs amis, etc. ». Féraud ajoute : « ce mot, forgé peu heureusement, a l'air d'être longtemps barbare. Il se dirait plutôt d'un évêque qui ordonne, qui fait des ordinations ; mais l'usage est pour ordinant ». Littré, qui ne tient pas compte des emplois d'ordinateur au XVIe siècle, enregistre l'adjectif et le nom (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; adjectif : « qui met l'ordre, qui arrange » (« il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était bonne » et « en ce sens, on dit aussi ordonnateur ») ; nom : « celui qui confère un ordre de l'Église » (Bossuet : « quel crime c'est.... de reconnaître pour Églises celles qui ne peuvent pas rapporter la suite de leurs pasteurs aux apôtres comme à leurs ordinateurs »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux sens sont tenus pour vieilli (l'adjectif au sens de « qui ordonne, dispose, met en ordre ») ou vieux (le nom, dans l'emploi en liturgie : « celui qui confère le sacrement d'un ordre ecclésiastique »).

Le sens moderne date de 1956. Le terme théologique d'ordinateur entre dans le domaine de l'informatique pour éviter le nom computer, au sens de « calculateur », qui présente deux handicaps : être anglais et être mal ajusté aux machines nouvelles qui mettent en ordre des données et qui, il est vrai, ont tout, en apparence du moins, de ce grand ordinateurs de l'univers qu'est Dieu ou que serait Dieu : « machine algorithmique composée d'un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l'information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en œuvre et l'exploitation automatique d'un ensemble de programmes enregistrés » (TLF, 1971-94) ou encore : « un ordinateur n'est en fait qu'une vaste opération de mécanisation d'un processus portant sur des données. Ces données ayant été enregistrées dans une mémoire, à partir d'un dispositif d'entrée dans le système, vont donc être manipulées un certain nombre de fois par certains opérateurs, puis renvoyées soit dans une autre partie de la mémoire où elles sont stockées en vue d'opérations ultérieures, soit à la sortie où elles seront présentées sous une forme utilisable dans le monde extérieur » (1971). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication), dans laquelle les micro-ordinateurs (« petit ordinateur dont l'unité centrale est un microprocesseur ») sont distingués des ordinateurs : « équipement informatique comprenant les organes nécessaires à son fonctionnement autonome, qui assure, en exécutant les instructions d'un ensemble structuré de programmes, le traitement rapide de données codées sous forme numérique qui peuvent être conservées et transmises ».

 

15 janvier 2010

Gambiller

 

 

Dérivé de gambe, mot qui, en normand et en picard, vaut pour jambe, ce verbe est attesté dès le XIVe siècle dans les langues régionales du nord de la France avec divers sens, successifs ou concomitants : « serrer entre ses jambes » », « marcher », « faire un croc-en-jambe », « enjamber » et, à la forme pronominale, « étendre, agiter les jambes ». En français, il est plus tardif. En 1609, il est employé au sens d'agiter les jambes, de se trémousser (« il vaut mieux demander et mendier, que non pas au gibet gambiller »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, où il entre dès la première édition (1694), il a pour sens : « remuer les jambes, les jeter deçà et delà », les académiciens précisant que le mot « se dit ordinairement des enfants ou de fort jeunes gens quand ils démènent les jambes étant assis ou couchés ». Les exemples sont on ne peut emmailloter cet enfant, il ne fait que gambiller ; les enfants ne font que gambiller - même définition et mêmes exemples répétés en 1718, 1740, 1762, 1798 (« il est familier »), 1835 (« il est très familier ») ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « frétiller, remuer sans cesse les jambes, comme font les enfants » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme familier ; remuer les jambes de côté et d'autre quand elles sont pendantes » : ainsi chez Saint-Simon (le duc de), « j'en ai vu quelquefois gambiller de petits présidents qui avaient peine à se tenir assis sur leurs sièges élevés ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), la mention « familier » n'apparaît plus, non plus que la référence aux enfants : « remuer les jambes de côté et d'autre, quand on les a pendantes », sens qui est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) et « familier » et « vieux » dans la neuvième édition du DAF.

Les dictionnaires actuels (TLF, DAF) ne mentionnent comme sens usuel que le sens attesté en 1821, « danser », dans un ouvrage sur l'argot du bagne de Brest : « argotique et populaire, marcher, s'en aller ; danser, se trémousser sur un rythme vif » (TLF) et « populaire, danser » (DAF, neuvième édition, en cours).

 

13 janvier 2010

Dépayser

 

 

Dérivé du nom pays, ce verbe est attesté au tout début du XIIIe siècle. Il a le sens qu'y donnent la formation même et le préfixe -, à savoir « quitter son pays », comme dans cet extrait d'une chronique ancienne (« il punit de tant cruelle famine que plusieurs dépaysèrent ») et chez Estienne : « les Florentins, principalement s'ils n'ont point dépaysé, ont une prononciation la plus éloignée de douceur qu'on saurait dire » ou chez un essayiste du XVIe siècle : « on connait toujours de quelle nation est un homme, ou par le langage, ou par sa façon de vivre ordinaire, ou par l'habillement, ou bien par quelque trait naturel de son ramage qui lui échappe quand il s'oublie, pour quelque dépaysé qu'il soit ». Cotgrave (1611), dans son dictionnaire du français et de l'anglais, traduit dépayser par « to drive out of his country » et dépayser le bétail par « to change their soil, to send them out of the country they were bred in ».

Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle est toujours en usage selon les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94 : « transporter quelqu'un hors du pays, du lieu où il est ordinairement implanté ») ou ceux du Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « faire sortir quelqu'un du pays où il réside, pour un temps plus ou moins long »). Pendant plus de sept siècles, ce verbe a conservé ce même sens. Or, ce que l'on constate, c'est qu'il est, aujourd'hui du moins, d'un emploi restreint, surtout pour nommer ce processus, fort courant, « faire sortir quelqu'un du pays où il réside » ou « transporter quelqu'un hors du pays où il est ordinairement implanté » et qui pourrait être encore plus largement répandu, vu le nombre fort élevé en France de clandestins, dits sans-papiers, individus qui y résident ou s'y implantent sans y être invités et au mépris des lois en vigueur et qui devraient être dépaysés ou auraient dû l'être depuis une décennie ou plus. D'eux, quand ils sont renvoyés dans leur pays, on dit qu'ils sont expulsés ou « poussés dehors », alors que le terme juste est « dépaysés ».

Ce qui entrave l'emploi de ce verbe dans ces situations communes, ce sont, de toute évidence, les sens figurés qui se sont multipliés au cours des siècles. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), dépayser, c'est « faire sortir quelqu'un de son pays natal » (« les parents de ce jeune homme l'ont envoyé en Italie pour le dépayser ») ; c'est aussi « corriger quelqu'un des défauts, de l'accent, des mœurs du pays » (« on n'est pas un an à la cour qu'on y est bien dépaysé, qu'on y a pris un autre air de vivre et de parler ») ; c'est encore « faire changer de pays à un homme qui y est habitué, pour lui faire perdre ses connaissances, pour le mettre en lieu où il soit déguisé et inconnu » (« un supérieur dépayse un religieux qui a quelque mauvaise habitude et le transfère en un autre couvent » ou cet autre exemple qui laisse entrevoir que la France classique pouvait avoir des mœurs tumultueuses : « les femmes d'amour déménagent souvent pour se dépayser, pour se sauver des bretteurs » - des bretteurs ou des proxénètes ?) ; c'est enfin, comme dans la langue du droit actuelle (« au Palais », écrit Furetière), « tirer une affaire d'une juridiction en une autre plus éloignée » (« mes parties avoient trop de crédit en ce parlement ; je les ay fait évoquer ailleurs pour les dépayser »). Les académiciens reprennent ces significations, à l'exception de l'emploi dans la langue du droit, et ils glosent l'emploi figuré ainsi : « on dit aussi figurément dépayser un jeune homme, pour dire le déniaiser, le défaire d'une certaine simplicité qu'il a apportée de son pays »). Dans l'adresse au lecteur du Menteur, Corneille écrit : « j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française » - autrement dit, il a transporté le sujet d'une pièce de théâtre du pays où il l'a emprunté en France. Dans les dictionnaires classiques, d'une édition à l'autre, les emplois se multiplient : « en matière de dispute, on dit aussi figurément dépayser quelqu'un, pour dire le mettre sur quelque sujet où il ne soit pas si profond, sur lequel il ne soit pas si préparé » (DAF, 1762, 1798, 1835) et « on dit aussi dépayser un homme pour dire lui donner de fausses idées, pour empêcher qu'il ait connaissance, qu'il ne soit au fait de quelque affaire » (DAF, 1762, 1798, 1835), au point qu'un érudit du XVIIIe siècle, parlant « d'un nouvel ordre d'architecture », écrit : « il faut qu'en considérant le tout ensemble, le spectateur accoutumé aux ordres dorique, ionique et corinthien, se trouve véritablement dépaysé, sans toutefois être égaré » (cité par Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788).

C'est dans la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie française qu'est défini pour la première fois le sens figuré moderne : « dérouter, désorienter, faire qu'une personne ne sache plus où elle est » (le pauvre homme était si complètement dépaysé qu'il lui eût été impossible de retrouver son chemin). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition équivalente : « faire qu'une personne ne puisse retrouver son chemin » (« les sinuosités de la route le dépaysèrent tellement qu'il ne savait plus où il était ») et « il se dit aussi de choses auxquelles on donne une apparence qui les masque ». Le sens attesté au tout début du XIIIe siècle n'est pas jugé « vieux » ou « vieilli », bien qu'il semble d'un usage rare. En revanche, les sens figurés sont toujours vivants, aussi bien dans le TLF (« changer le décor habituel ou les habitudes de quelque chose ou quelqu'un » et « déconcerter quelqu'un en le transportant dans un cadre inhabituel, en modifiant ses habitudes » ; dérouter, désorienter, égarer ; antonymes acclimater, familiariser) que dans le DAF (« dérouter, déconcerter quelqu'un en le plaçant dans un milieu différent du sien, dans une ambiance inhabituelle : elle se sentait dépaysée au milieu de ces inconnus ; transporter en esprit dans un univers de fiction : un romancier habile à dépayser ses lecteurs).

 

 

 

08 janvier 2010

Tunique de Nessus

 

On sait la fortune des mythes de l'Antiquité aussi bien dans la littérature que dans la pensée. Œdipe, le bouc émissaire, Antigone, Hercule, le sacrifice d'Iphigénie, la malédiction des Atrides, Sisyphe, Médée, etc., pour ne citer que les plus connus, ont nourri les œuvres de milliers d'écrivains, d'artistes et de penseurs. La force de ces mythes tient aux significations dont ils sont porteurs et à la justesse avec laquelle ils peuvent expliquer tel ou tel comportement humain ou tels ou tels événements, même des comportements ou des événements largement postérieurs à l'invention du mythe et à l'explication desquels les inventeurs du mythe n'avaient pas songé. Ce que célèbrent, à leur façon, les mythes, c'est la permanence de l'archaïque, même dans des sociétés modernes, surtout dans celles qui se croient libérées de tout et qui, ne se tenant ni pour bégueules, ni pour conformistes, ni pour ringardes, ont jeté aux orties tout ce qui pourrait entraver leurs subversions triomphales.

Dans ce que l'on sait ou croit savoir d'Héraklès ou Hercule, ce héros légendaire de l'Antiquité, célèbre pour sa force et son courage, ou dans ce que l'on en retient, il est une succession de « travaux », dont certains ont laissé quelques traces dans la langue française : ainsi « les écuries d'Augias », les « colonnes d'Hercule », « la robe de Déjanire » ou « la tunique de Nessus », « une force d'Hercule », « un Hercule de foire ». Parmi ces exploits, il en est un qui, s'il était actualisé ou réactivé, pourrait décrire et expliquer de façon lumineuse bien des événements qui s'observent dans la France actuelle. C'est celui de la tunique de Nessus, qui est connu aussi sous le nom de robe de Déjanire. Le voici résumé cavalièrement. Le centaure Nessus tente de violer Déjanire, la femme d'Hercule, qu'il convoite depuis longtemps. Hercule le tue. Mais avant de mourir, Nessus offre à celle qu'il allait violer sa tunique, qui serait, d'après lui, un philtre d'amour. Un peu plus tard, croyant à tort qu'Hercule la délaisse pour une autre, Déjanire l'oblige à porter la tunique du centaure. Mais à peine l'a-t-il revêtue qu'il sent sa peau brûler sous l'effet du violent poison qu'elle contient. Ne pouvant supporter la douleur, il allume un brasier dans lequel il se jette ; Déjanire, horrifiée de son erreur, se suicide.

Une tunique est une pièce du costume des héros de l'Antiquité. Les mots costume et coutume, que l'on retrouve sous diverses formes dans les langues européennes, ont le même étymon latin : consuetudo, qui signifie « habitude, coutume, usage ». En espagnol, le même mot costumbres désigne à la fois les coutumes et les costumes. Le mot français costume, emprunté à l'italien, langue dans laquelle il a le sens de « coutume », a signifié pendant plus d'un siècle, à partir de 1641, au moment où le peintre Poussin l'a introduit dans notre langue, « vérité des usages, vêtements, etc. reproduite dans les œuvres d'art », avant de prendre en 1747 son sens moderne. Un costume n'est pas seulement destiné à vêtir une personne ; il renferme de l'être ; il est aussi la vérité ou une des vérités de cette personne. Pour ce qui est du mythe, la tunique de Nessus est un costume qui ne sied pas à celui qui le porte et qui, au lieu de le rendre plus beau ou plus séduisant, le blesse. Revêtir la tunique de Nessus, c'est adopter des coutumes étrangères et inadaptées à soi, et même contraires à ce que l'on est. Aujourd'hui, c'est ce qui se passe en France. L'être français ou la nationalité française est, pour d'innombrables jeunes gens, une tunique de Nessus. C'est du moins ce qu'ils affirment, une fois que la nationalité française leur a été imposée par jus soli, tenant cet « être-là » pour étranger à eux, comme une brûlure ou comme une humiliation. « Je ne suis pas français ; je suis musulman ou africain », disent-ils ; ou encore : « J'ai la nationalité française que je n'ai pas demandée, mais je suis diola ou bambara ou sérère ; et je serai toujours, mes enfants aussi, arabe, kabyle ou bété ». Pour eux, l'être français se réduit au jambon beurre, au fromage blanc, au porc, au vin, à l'ivrognerie et, si l'être français s'applique aux femmes, aux putes. Eux ne veulent rien avoir en commun avec les souchiens ou les sous-chiens : ils ne sont pas « taht el kelab ». La France a cru offrir à ces jeunes gens un cadeau ; les bénéficiaires l'ont reçu comme un poison. Les raisons en sont faciles à démêler. La nationalité française concédée s'accompagne d'une identité nouvelle : l'être français. Pour des jeunes diolas, sérères, kabyles, arabes, turcs, bétés, berbères, etc. qui ont reçu de leurs parents et grands-parents un héritage sacré, ethnique ou racial, dont ils sont si fiers, et qui se tiennent pour les maillons d'une longue chaîne historique, une identité nouvelle, imposée de l'extérieur et qu'ils n'ont pas demandée, une identité proprement juridique, brise la généalogie et les coupe de leur lignée. Voilà leurs ancêtres chassés de leur être. On conçoit que, pour eux, cette nationalité octroyée ou imposée soit un viol. Non seulement elle les humilie, mais encore elle les brûle de l'intérieur, comme la tunique de Nessus.

Le mythe appartient à l'ordre de la fiction ou du fantasme, où tout est possible, même ce qui ne l'est jamais dans le monde réel. La crise s'y dénoue aisément. Déjanire, qui est, malgré elle, à l'origine de la mort d'Hercule, se suicide ; son époux, le malheureux bénéficiaire du cadeau empoisonné, éteint le feu qui le brûle en se jetant dans le bûcher qu'il a allumé. Mais dans la réalité, il en va tout autrement. On ne se jette par centaines de milliers dans des brasiers. Les dénouements heureux ou fictifs ou fantasmés n'y ont pas de place. La crise ne se dénouant pas et ne pouvant pas se dénouer, elle est sans fin. Il n'y a pas d'issue. Si elle doit se dénouer un jour, ce sera dans la tragédie. Le drame pour les bénéficiaires de la nationalité française est qu'ils ne sont pas des héros de légende. Alors, ils cherchent des ersatz. Ils allument des brasiers partout où ils le peuvent, non pas pour s'y consumer, mais pour brûler tous les symboles qui rappellent cette tunique identitaire : autobus, voitures, écoles, bibliothèques, églises, etc. Ou bien ils lapident les représentants de la France, pompiers, policiers, fonctionnaires divers, comme dans leur propre pays ils lapident Satan, le démon, Iblis, le diable, le Mal. Des raisons matérielles (argent facile, vie agréable sans vraiment travailler, soins gratuits, accès à tous les signes de la richesse) les dissuadent de retourner viure al païs, où, pourtant, ils ne seraient plus condamnés à porter la tunique du centaure français, mais ils ont trouvé un succédané : établir en France des enclaves, turques ou algériennes ou islamiques ou bambaras, qu'ils purifient de toute population étrangère, id est autochtone, par l'incendie et les pierres, pour ne plus sentir les brûlures de l'identité violée.

Ainsi la France se transforme en un chaudron où prospèrent les racismes viscéraux et primaires et où résonnent tous les chants de haine. Qui a voulu ça ? Les hommes politiques, les fonctionnaires, les sciencieux du social, les militants associatifs, qui, depuis trente ans, distribuent ces tuniques de Nessus, ces docteurs Follamour étant persuadés que l'être français est ce qu'il y a de mieux au monde, qu'il n'y a rien au-dessus ou que toutes les autres identités sont des centaines de coudées plus bas. Tout se vaut, disent-ils, sauf l'être français. Il vaut mieux être français qu'algérien ou française que musulmane, parce que l'identité française est supérieure à l'identité algérienne et à l'identité musulmane. Bien entendu, ils se gardent de le proclamer en public, par prudence (ils ne se nomment pas Frèche) ou par tartufferie (ils ne se nomment pas Le Pen), mais tout ce qu'ils font et disent atteste qu'ils en sont convaincus : ils sont racistes par non-dit. En eux, il n'y a rien, pas d'âme, pas de vie de l'esprit, mais un imaginaire de débiles mentaux ou de Bac + 15, ce qui revient au même. Ils n'auraient que ce qu'ils méritent, si, par hasard, ils vivaient, eux et leur famille, dans les mêmes quartiers que ceux qui les haïssent. Ils ne sont pas si fous que ça, ces doctes Follamour. La preuve : ils se tiennent le plus loin possible des boîtes de Pandore qu'ils ont ouvertes.

Dans les lycées, on se demande doctement en cours de philosophie si l'histoire a un sens ou si une leçon peut en être tirée. Aux Etats-Unis, dans les pays arabes, en Chine, peut-être. En France, sûrement pas, bien que l'Etat, dans notre pays,  rémunère des dizaines de milliers de fonctionnaires pour enseigner l'histoire et que, à en croire les gazettes, l'école historique française, celle des Annales par exemple, soit réputée la meilleure au monde. Dans les années 1880, ce grand républicain qu'était Jules Ferry justifiait les expéditions coloniales d'alors par la mission universelle qui était ou aurait été dévolue, par on ne sait qui ou on ne sait quoi, à la France : apporter les lumières aux peuples primitifs et « civiliser les races inférieures ». On sait les tragédies que ce projet insensé a suscitées. Un siècle plus tard, le démon de la supériorité fantasmée infecte à nouveau la France et ses élites : on n'envoie plus de soldats sous les tropiques éclairer des populations supposées primitives ou incultes ; on les fait venir en masse et, sans même leur demander leur avis, on les oblige à porter la tunique de l'être français. Faut-il s'étonner qu'aujourd'hui, comme il y a un demi-siècle, ces populations rejettent par la violence et le feu purificateur les coutumes qui leur sont imposées ?

 

 

 

 

09:43 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, france, politique

04 janvier 2010

Acclimater

 

Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c'est l'abbé Raynal (1713-96), abbé philosophe et des Lumières, qui, le premier, aurait employé » acclimater, que « l'Académie n'a reconnu que dans son édition de 1798 », et qui se substitue au vieux verbe empayser, encore en usage au XVIe siècle et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, comme dans cet extrait : « le laurier se laisse aussi empayser en toutes régions ». En fait, ce verbe, dérivé du nom climat, a été formé par Buffon en 1775, dans son Histoire naturelle, à propos des oiseaux exotiques, tels les bengalis : « ces oiseaux se transportent assez difficilement et ne s'accoutument qu'avec peine à un autre climat ; mais une fois acclimatés, ils vivent jusqu'à six ou sept ans ». Dans ce contexte, acclimater a pour sens « accoutumer à un nouveau climat », le climat n'étant pas défini par la température, mais par la position du lieu sur le globe terrestre (cf. la note consacrée à climat, décembre 2009). Le sens de climat évoluant, le verbe acclimater prend le sens « d'accoutumer à la température d'un nouveau climat » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, cinquième édition, laquelle a été plus prompte (à peine plus de vingt ans) que ne le pense Littré à reconnaître ce verbe, dont le sens est illustré par il faut du temps pour acclimater une plante étrangère.

Dans cette même édition, comme dans la suivante (1832-35), les académiciens relèvent l'emploi au verbe à la forme pronominale et à propos des êtres humains : « on dit aussi, avec le pronom personnel, s'acclimater pour dire se faire à un nouveau climat ». L'exemple les habitants de l'Europe s'acclimatent difficilement dans les Antilles réfère à une réalité qui paraît aujourd'hui totalement fantasmée. D'ailleurs, Littré (op. Cit.) remplace Antilles par Indes pour illustrer les difficultés des Européens à s'acclimater sous les tropiques : « les Européens s'acclimatent difficilement dans les Indes », même s'il conserve l'exemple des Antilles pour illustrer le verbe acclimater, au sens « d'habituer à un nouveau climat, tellement qu'on n'en ressente plus aucune mauvaise influence » (« la mortalité est grande aux Antilles parmi les Européens qui ne sont pas encore acclimatés »). Il fallait que la vie dans ces Antilles (aujourd'hui, destination touristique célèbre pour ses plages, ses cocotiers, son farniente) fût pénible ou dure au XIXe siècle pour que ces îles servent à illustrer les difficultés d'acclimatation, dont étaient exempts les créoles, c'est-à-dire les Européens nés aux Antilles et qui, pour cela, étaient dits acclimatés de naissance.

L'acclimatation (nom relevé pour la première fois par Littré, op. Cit.), qui touche les hommes, les animaux (oiseaux, chevaux, chiens, etc.) et les plantes, se fait dans les deux sens, des pays exotiques vers l'Europe ou de l'Europe vers les pays exotiques, comme l'attestent ces exemples : de Littré, « société d'acclimatation, société qui a pour objet d'acclimater en France des animaux et des plantes exotiques » ; du Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-53) : jardin d'acclimatation ; société d'acclimatation ; cette plante a peine à s'acclimater dans nos régions ; de ce même dictionnaire, neuvième édition (en cours de publication) : on a acclimaté le vison en France ; le tabac, la pomme de terre et la tomate se sont bien acclimatés en Europe. Elle se fait même à l'intérieur de l'Europe, du sud vers le nord, comme dans cet exemple de la septième édition (1878-79) du DAF : « ce n'est qu'à force de soins qu'on acclimate dans le nord de l'Europe les races de brebis espagnoles ».

Le phénomène désigné par ces deux mots est lié à la mondialisation des échanges, qui n'est pas récente, mais date du XVIe siècle, et à l'expansion commerciale et militaire de l'Europe dans le monde. Il a, de toute évidence, frappé les esprits, au point de s'étendre, par analogie (métaphore), à des réalités « abstraites », idées, mœurs, coutumes, etc., comme l'atteste, avec retard, le Dictionnaire de l'Académie française en 1932-35 : « figuré, en parlant des choses morales » (au XVIIIe siècle, beaucoup d'idées venues de l'étranger se sont acclimatées en France).

 

Ces deux mots sont modernes aussi bien par l'époque à laquelle ils ont été formés que par l'idéologie qui les sous-tend, comme en témoigne l'article qui est consacré à acclimater dans le Trésor de la langue française (1971-94). C'est un terme de biologie (« accoutumer un organisme vivant, animal ou végétal, à un nouveau milieu biologique ») qui, de la science, s'étend à la société : « accoutumer des hommes à de nouvelles conditions de vie, d'activité, de pensée » ou « adapter des activités, une fonction, des œuvres à une situation nouvelle », comme dans cet exemple de Durkheim (1893) : « il faut s'ingénier pour trouver des moyens de soutenir la lutte, pour créer des spécialités nouvelles, pour les acclimater, etc. D'une manière générale, plus le milieu est sujet au changement, plus la part de l'intelligence dans la vie devient grande ; car elle seule peut retrouver les conditions nouvelles d'un équilibre qui se rompt sans cesse, et le restaurer ».

Pourtant, il ne semble pas que le phénomène d'acclimatation (des hommes, des plantes, des animaux, des idées, etc.) suscite aujourd'hui les difficultés de jadis. La mondialisation a effacé les différences et aboli les climats, au point que l'acclimatation n'a plus de raison d'être. N'importe quelle espèce animale ou végétale s'acclimate n'importe où. Il n'y a plus de société d'acclimatation, l'ancienne société d'acclimatation s'étant transformée en Société de Protection de la Nature, tandis que le jardin d'acclimatation, du Bois de Boulogne, a perdu ce qui faisait sa raison d'être. N'importe qui s'acclimate n'importe où ou à n'importe quoi ou acclimate n'importe quoi n'importe où. Il n'est pas nécessaire à un Malien (ou un Algérien, un Turc, un Chinois, etc.) de s'acclimater en France, où il est chez lui, alors que la réciprocité serait tenue pour du colonialisme. Le processus décrit à la fin du XVIIIe siècle par des hommes des Lumières semble être, comme les Lumières elles-mêmes, à bout de souffle.

 

03 janvier 2010

Galvaniser

 

Galvaniser, galvanisme

 

Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».



Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».

Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.

Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.

01 janvier 2010

Voeux

 

Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.

 

 

En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;

en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.

 

 

Bonne année à tous.

 

 

 

10:42 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : culture, société, france

31 décembre 2009

Etrenne

 

En latin, strena qui a pour sens « pronostic, présage, signe », désigne les présents faits un jour de fête en manière de bon présage. C'est dans ce dernier sens (« cadeau ») que le mot étrenne, qui continue le latin strena, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle. Un peu plus tard, le mot s'enrichit d'un nouveau sens : « premier usage qu'on fait d'une chose » et, quand il est employé au pluriel, il désigne les présents faits le premier jour de l'année. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680) : « ce mot se dit plus au pluriel qu'au singulier ; présent que se font les amis le jour de l'an ; présent qu'on fait aux personnes de qui on espère quelque grâce ou à celles à qui on est obligé » et « terme de marchand, qui ne se dit qu'au singulier : la première chose qu'un marchand vend dès que sa boutique est ouverte », ainsi que dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « présent qu'on a accoutumé de faire le premier jour de l'année » (« en ce sens il est plus ordinaire au pluriel ») et « les marchands appellent figurément étrenne le premier argent qu'ils reçoivent dans la journée », le mot signifiant aussi « le premier usage qu'on fait d'une chose » (même définition en 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication : « cadeau ou gratification que l'on donne à l'occasion du nouvel an » (« dans ce sens, il ne s'emploie plus guère qu'au pluriel ») ; « par métonymie, période où l'on achète, où l'on donne les étrennes » ; « (vieilli) pour un marchand, la première vente de la journée » et (expression, vieillie aussi) avoir l'étrenne d'une chose, s'en servir le premier ».

Autrement dit, les trois sens mis en place aux XIIe et XIIIe siècles le sont encore au début du XXIe siècle : c'est, pour un mot, une manière de record. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) les recense : « présent à l'occasion du premier jour de l'an » ; « première vente que fait un marchand dans sa journée » ; « le premier usage qu'on fait d'une chose » ; ils figurent aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux derniers que cite Littré étant précédés de la mention vieux, même cet emploi jugé « familier » : avoir l'étrenne d'une femme, « lui faire perdre sa virginité ». Alors que le mot paraît stable et comme immuable, ce qui semble peu à peu s'effacer et devenir comme obsolète, ce sont les cadeaux et gratifications de la nouvelle année, lesquels, il est vrai, sont souvent avancés d'une semaine, à Noël.

 

 

 

 

30 décembre 2009

Retoquer

 

 

Dérivé du verbe toquer (« toucher », « frapper », « offenser », comme dans le proverbe « qui toque l'un, toque l'autre »), le verbe retoquer est attesté en 1807 comme un terme du français régional, parlé en Lorraine et ayant le sens, quand il est employé au passif, « d'être refusé ». Dans le français parlé en Normandie, il a pour sens, quand il est transitif (« retoquer quelqu'un »), « accueillir quelqu'un en l'accablant de reproches ».

Il n'est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de la langue française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l'enregistre comme un « terme familier » qui est employé dans le contexte scolaire, où il signifie « refuser à un examen », sens qu'il illustre de cette phrase « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». L'auteur d'un dictionnaire d'argot moderne le tient lui pour « argotique » ; ainsi dans ces exemples « être retoqué au baccalauréat » ou « le retoqué des dernières élections ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui le mentionnent comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe), y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Ce dernier dictionnaire est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n'enregistre pas l'emploi moderne de retoquer dans le vocabulaire de la politique, en parlant non pas d'une personne, mais d'un projet de loi, et plus particulièrement d'un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (mais c'était fort rare il y a vingt ans) ou d'un projet de loi repoussé par l'Assemblée nationale ou le Sénat. Quoi qu'il en soit, les journalistes semblent jubiler quand ils annoncent qu'un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf individus que personne n'a élus, comme s'ils jouissaient de voir les gouvernants de la France et les élus du peuple humiliés comme des potaches qui échouent à un examen auquel personne n'échoue plus. C'est, sans doute pour eux, une façon de signaler que le vrai pouvoir, le pouvoir symbolique, le pouvoir de séparer le bien du mal, etc. n'est pas à Matignon, ni au Palais Bourbon, mais dans les rédactions.

 

 

 

 

 

 

29 décembre 2009

Panthéon

 

Le mot est emprunté au latin pantheum, « temple consacré à tous les dieux », lui-même emprunté au grec pantheion, forme neutre de l'adjectif pantheios, ayant le sens de « commun à tous les dieux » (cf. panthée). Il est attesté en français en 1488, comme un nom propre, pour désigner le temple consacré à tous les dieux dans la Rome antique. Dans L'Encyclopédie (éditée par d'Alembert et Diderot, 1751-64), voici ce qui est dit de ce temple : « (Antiquité romaine), temple en l'honneur de tous les dieux ; le plus fameux panthéon des Romains fut celui qu'éleva M. Agrippa gendre d'Auguste, et qui subsiste encore à présent sous le nom de la Rotonde. Ce superbe édifice faisait un des plus grands ornements de Rome ; et la description qu'en ont donnée grand nombre d'auteurs anciens et modernes sert encore d'embellissement à leurs ouvrages... » Le panthéon de Rome a été transformé en église et « consacré par les pontifes romains en l'honneur de la Vierge et des martyrs. Il mérite assurément l'admiration des connaisseurs : ceux qui l'ont vu n'ont qu'à réfléchir sur l'état où leur esprit s'est trouvé la première fois qu'ils y sont entrés ; et sans doute, ils se souviendront qu'ils ont été frappés de quelque chose de grand et de majestueux, au lieu que la vue d'une église gothique, cinq ou six fois plus vaste que le panthéon, ne frappe personne ». Il a existé, toujours selon les rédacteurs de L'Encyclopédie, un panthéon à Athènes : « les chrétiens grecs en firent ensuite une église consacrée à la Vierge sous le nom de Panegia. Enfin, les Turcs ont changé cette église en mosquée : les chevaux de la main de Praxitèle, très gâtés malheureusement par l'injure des temps, s'y voient encore ». L'histoire du Panthéon de Rome est résumée ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798) : « on donnait ce nom aux temples consacrés à tous les dieux à la fois. Le plus célèbre est celui de Rome, bâti par Agrippa, et qui subsiste encore. Quand on dit simplement, le Panthéon, c'est de cet édifice qu'on parle. C'est aujourd'hui l'Église nommée La Rotonde ».

C'est par le décret du 4 avril 1791 que l'église, qui venait d'être achevée et n'avait pas encore été consacrée à Sainte Geneviève, a été transformée en panthéon français, qui n'a été consacré à aucun dieu, mais est devenu une nécropole des grands hommes : « édifice où sont déposés les restes des hommes illustres ». Ce décret ouvre aussi, pour ce qui est de cet imposant bâtiment de style néo-classique, une histoire tumultueuse, dont les dictionnaires portent la trace, parfois avec quelques années de retard. Ainsi, l'existence de ce Panthéon n'est pas mentionnée dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1798, soit six ans après la transformation de l'église en crypte mortuaire. A la Restauration, de 1821 à 1830, le Panthéon cesse d'être une nécropole et est rendu au culte catholique, mais Louis-Philippe, à peine monté sur le trône, décide de le rendre à sa vocation seconde de nécropole et en fait le Temple de la Gloire française - ce dont les académiciens, en 1832-35, dans la sixième édition de leur dictionnaire, font état : « nom donné, en France, au monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée » (exemples : le Panthéon est un des plus beaux monuments de Paris ; le dôme du Panthéon ; il fut mis, porté au Panthéon ; le Panthéon porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante). Napoléon III, devenu Empereur des Français, le restitue à l'Eglise de France ; l'inscription frontale est effacée ; le culte y est célébré. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), commencé en 1863 et publié en 1872, Littré, contrairement aux académiciens en 1835, préfère ne pas trancher : le Panthéon est à la fois une nécropole et une église, si bien qu'il en esquisse l'histoire mouvementée : « monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont illustré la patrie. L'église de Sainte-Geneviève à Paris fut, au commencement de la Révolution, déclarée panthéon ; la frise porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ; elle est redevenue église Sainte-Geneviève ». On sait que c'est à partir des funérailles nationales de Hugo, en 1885 (subito santo - directement au Panthéon), que cette église est redevenue une nécropole des grands hommes. Au moment où est publiée la septième édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1879, la troisième République est à peu près stable et le sort futur de cette église n'est pas encore tranché, mais les académiciens ne se font guère d'illusion, comme l'atteste ce qu'ils écrivent : « Panthéon est le nom donné, en France, à l'église Sainte-Geneviève lorsqu'on en fit un monument national où l'on devait déposer les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée », se contentant d'illustrer ce sens des exemples de la sixième édition. Quoi qu'il est soit, en 1932-35, dans la huitième édition, plus aucune allusion n'est faite à l'ancienne destination de la nécropole nationale : « on appelle Panthéon, par allusion, un monument consacré à l'inhumation ou au culte des grands hommes ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentent d'un exposé impartial et détaché, aussi bien pour ce qui est du Panthéon de Rome (« temple dédié par les Anciens, notamment les Grecs et les Romains, à l'ensemble de leurs dieux » ; « le Panthéon de Rome, temple circulaire et surmonté d'un dôme, bâti par Agrippa » ; « Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Ste-Marie de la Rotonde. Partout en Italie le catholicisme a hérité du paganisme ; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens, et le caractère particulier de leur culte », 1807, Mme de Staël) que de celui de Paris (« par analogie, dans certains pays, monument destiné à recevoir les restes des hommes illustres » ; « le Panthéon de Paris, monument à dôme et à colonnade, primitivement église catholique dédiée à sainte Geneviève »). A l'opposé, par prudence ou par volonté de gommer l'histoire, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire ne font plus aucune allusion à l'histoire tumultueuse de ces bâtiments, que ce soit celui de Rome ou celui de Paris : « temple consacré par les Grecs et les Romains à tous les dieux ; le Panthéon de Rome, temple circulaire surmonté d'un dôme, élevé par Agrippa au milieu du Champ de Mars » (aucune allusion à sa transformation en église) ; « monument destiné à honorer la mémoire des grands hommes d'une nation ; le Panthéon de Paris ou, simplement, le Panthéon (aucune allusion à la première destination de ce bâtiment). En fait, cette objectivité est asymétrique : les académiciens mentionnent la première destination du Panthéon de Rome, mais ils ne mentionnent pas la première destination du Panthéon de Paris. Dans les deux cas, ce qui est effacé, c'est la destination chrétienne : seconde dans le premier cas, première dans le second. Les académiciens sont souvent traités de ringards ; dans ces exemples, ils sont caricaturalement modernes.

 

 

27 décembre 2009

Emission


 

Il suffit de comparer l'article émission de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) à celui de la neuvième édition (en cours de publication) pour prendre conscience que le scientisme, lequel est consécutif à l'importance de plus en plus grande prise par les sciences et les techniques, définit, mieux que tout autre trait spécifique, la NLF. Les modernes sont scientistes : c'est ce à quoi ils se reconnaissent et c'est la marque qu'ils impriment dans leur langue.

En 1694, émission est un « terme dogmatique » (comprendre : un terme savant) emprunté au latin emissio (« action de lancer ») et qui n'a qu'un seul sens : « action par laquelle on pousse quelque chose au dehors », les académiciens précisant qu'il « se dit principalement des rayons de lumière » (exemples : L'émission des rayons du soleil ; quelques-uns ont cru que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels). Aujourd'hui, les académiciens distinguent les cinq sens que voici : « action d'émettre, de projeter, de répandre un liquide » (émission d'urine, sanguine, d'un liquide) ; « action de produire un son » (émission de voix, d'un son, des vœux) ; « (en physique) le fait d'émettre une substance, des particules, des radiations » (émission de particules radioactives) ; « (finances) création et mise en circulation d'un titre de paiement, d'une monnaie » (émission de chèques, d'effets, d'actions, d'obligations, de billets de banque, de timbres poste) ; « télécommunications) production et diffusion, au moyen d'ondes électromagnétiques, de signaux, de sons, d'images » (antenne d'émission radiophonique, station d'émission de télévision) et « par métonymie, programme radiodiffusé ou télévisé » (émission littéraire, en direct, en différé, enregistrée en studio).

Le premier emploi de ce nom se rapporte à la physiologie : c'est l'émission de semence, comme dans cet exemple du XIVe siècle : « Ainsi (Vulcain) épandit son germe en terre ; un enfant que l'on clame (appelle) Erichtonios naquit de cette émission », ce qui explique sans doute l'exemple cité par Furetière (1690, Dictionnaire universel : « l'émission involontaire de la semence n'est point criminelle »), lequel fait aussi allusion à la vieille croyance dans une analogie entre l'œil humain et le soleil pour expliquer la vue : « les anciens croyaient que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels », thèse de physiologie pittoresque qui est clairement exposée, pour être infirmée évidemment, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) : « les platoniciens se servent de ce terme pour exprimer l'action par laquelle ils prétendaient qu'il sort de l'objet et de l'œil certains écoulements, qui se rencontrent et s'embrassent les uns les autres à mi chemin, d'où ils retournent ensuite dans l'œil, et portent par là dans notre âme l'idée des objets ». A la différence des académiciens, Furetière relève aussi l'emploi d'émission dans le domaine de la religion, emploi jugé vieilli par les lexicographes actuels, ce qui, vu l'état de la religion, n'est guère étonnant : « émission se dit figurément en choses spirituelles : ce novice n'a pas fait encore l'émission de ses vœux », emploi qui est défini avec rigueur dans L'Encyclopédie : « (jurisprudence) profession que fait le novice et engagement qu'il contracte solennellement d'observer la règle de l'ordre régulier dans lequel il entre » (« la mort civile du religieux profès se compte du jour de l'émission de ses vœux »). L'emploi d'émission dans le domaine des finances publiques est attesté pour la première fois en 1789 : c'est l'action de « mettre en circulation du papier monnaie », que les académiciens définissent ainsi en 1832-35 (sixième édition) : « action d'émettre de la monnaie, etc. » (émission de nouvelles pièces de monnaie, de papier-monnaie, de billets de banque).

Celui qui a fait d'émission un terme de science, c'est encore Newton (on ne célèbrera jamais assez Newton pour avoir été l'un de ceux qui ont forgé la langue française des sciences) ou, pour dire les choses plus exactement, celui qui, en 1720, nommé Coste, a traduit le Traité d'optique de Newton. C'est le fait, pour des corps, de projeter au dehors des particules, des radiations. Bien entendu, dans L'Encyclopédie, un très long article est consacré à émission : « on appelle ainsi, en physique, l'action par laquelle un corps lance ou fait sortir hors de lui des corpuscules. C'est une grande question que de savoir si la lumière se fait par pression ou par émission, c'est-à-dire si elle se communique à nos yeux par l'action du corps lumineux sur un fluide environnant, ou par des corpuscules qui s'élancent du corps lumineux jusqu'à l'organe ». Peu à peu, les lexicographes intègrent les connaissances apportées par Newton non pas dans les définitions, mais dans les exemples qui illustrent ces définitions : ainsi l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés des corps odorants (DAF, 1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait état de « débats » sur la lumière qui agitent les milieux scientifiques de son temps, mais il se garde bien de prendre parti : « (l'émission) est un « système dans lequel on suppose que le soleil lance des corpuscules lumineux, par opposition au système de l'ondulation qui attribue la lumière à des ondes dans un milieu nommé éther ». Quant à l'emploi d'émission dans le domaine de la radio, il est attesté en 1928 chez Malraux (Les Conquérants).

En dépit de cela, les académiciens, dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35), ne se montrent pas très empressés à enregistrer l'extension du nom émission aux nouvelles réalités établies par la science : c'est un « terme didactique » qui signifie « action d'émettre ou résultat de cette action ». Dans les exemples, prudents et limités, se lisent à livre ouvert les réserves que les académiciens éprouvent vis-à-vis de la modernité, si bien que les suspicions dont ils sont l'objet (« ringards », « dépassés », « traditionnalistes », conservateurs », etc.) peuvent sembler légitimes. Ce sont les mêmes exemples qui illustrent la définition d'émission depuis au moins un siècle et demi, comme si, pour les académiciens, rien n'avait changé dans le monde en ce laps de temps : l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés de certains corps ; émission de voix ; émission de nouvelles pièces de monnaie, d'un emprunt, de billets de banque, de timbres poste, d'obligations, de valeurs. A l'opposé, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) recensent tous les emplois, scientifiques ou techniques d'émission : en phonétique et en musique (émission de la voix, d'un son (par un instrument, etc.) ; en médecine (« fait d'émettre (une humeur) » ; émission séminale, de sang) ; en physique (« fait d'émettre (une radiation, une substance, un rayonnement) » ; émission de neutrons, d'énergie, électronique, lumineuse, photoélectrique, de gaz et de vapeurs, de photons) ; en anatomie et en botanique (la greffe Richter (...) sert à fendre l'écorce des porte-greffes au moyen des dentures de façon à faciliter l'émission des racines) ; dans les télécommunications (« action de transmettre au moyen d'ondes électromagnétiques » ; antenne, poste, station d'émission) ; « production d'un message selon un code spécifique » ; « partie d'un programme radiodiffusé ou télévisé » ; dans les finances et la philatélie (émission d'actions, de billets, de chèques, de timbres poste). Dans ce dictionnaire se lit à livre ouvert la modernité triomphante.

 

 

 

 

26 décembre 2009

Réveillon

 

 

 

 

Dérivé du verbe réveiller, à la base duquel a été ajouté le suffixe -on, réveillon est attesté au début du XVIe siècle, où il désigne un repas pris la nuit avec des amis. En 1611, Cotgrave (A Dictionnarie of French and English Tongues) le définit ainsi : A meale made late in the night, or long after supper, soit « repas pris tard dans la nuit ou longtemps après le souper » (id est le repas du soir). En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) y donne un sens social et moral : c'est « ce qu'on mange deux ou trois heures après le souper lorsqu'on est en débauche », qu'il illustre de ce fragment « faire le réveillon ».

A la différence des réveillons modernes, ceux de Noël et du nouvel an, les réveillons de l'ancienne France ne se faisaient pas à une date fixe, mais à tout moment de l'année, comme l'indiquent les lexicographes, Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « repas qu'on fait au milieu de la nuit, après avoir veillé, dansé, joué ») et les académiciens (1694, 1718, 1740 : « petit repas, petite collation qui se fait quelquefois, quelque temps après le souper » ; 1762 : « petit repas extraordinaire qui se fait entre le souper et le coucher » ; donner, faire un réveillon, faire réveillon). Le mérite de Furetière est de noter la concurrence sociale entre réveillon, terme en usage à la ville, chez les bourgeois, et médianoche, « terme venu depuis peu d'Italie, qui signifie un repas qui se fait au milieu de la nuit » et qui est usage à la cour : « on a fait hier chez le Roy un médianoche après un grand bal ». Outre cet usage social, Furetière indique dans quelles circonstances étaient organisés les médianoches : « particulièrement dans le passage d'un jour maigre à un jour gras, après quelque bal ou réjouissance ». La distinction des jours maigres et des jours gras, qui était décidée par l'Eglise en fonction de considérations religieuses, prépare l'apparition de l'usage collectif du réveillon après la messe de minuit. Dans un Dictionnaire du commerce publié en 1750 à Amsterdam, il est noté que le réveillon est une espèce de divertissement qui se pratique en France après la messe de minuit. Il n'est pas encore question de repas et il n'est pas précisé non plus que cette messe se dit à Noël. C'est dans un exemple de la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798, puis 1835, 1879) qu'est mentionné pour la première fois dans un dictionnaire ce réveillon-là : faire le réveillon après la messe de minuit ; et c'est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui, le premier, distingue le « repas extraordinaire que l'on fait dans le milieu de la nuit » et « le repas qu'on fait la nuit de Noël », citant M. de Marchangy (Tristan le Voyageur, 1825) : « ces sortes de repas qu'on appelle réveillons ont lieu dans toutes les classes, même les plus pauvres ».

Si l'on en croit les dictionnaires, il semble que la généralisation du réveillon fixé la nuit de Noël date du XIXe siècle. Dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1879 (septième édition), c'est, comme en 1798 et 1835, un « petit repas extraordinaire qui se fait vers le milieu de la nuit » (donner, faire un réveillon ; faire le réveillon après la messe de minuit) ; en 1932-35 (huitième édition), c'est un « repas qui se fait en famille ou entre amis, vers le milieu de la nuit, particulièrement la nuit de Noël ». Le phénomène historique, ici décrit, est clos au XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens « général » de « repas ou collation pris à une heure avancée de la nuit », dont le synonyme est souper, est mentionné comme vieux ou comme un régionalisme, alors que le sens usuel est « repas de fête que l'on fait pendant la nuit de Noël ». Ce que notent aussi les rédacteurs de ce Trésor, c'est l'extension du réveillon à la nuit de la Saint-Sylvestre : « et (depuis la fin du XIXe siècle) pendant la nuit du nouvel an », précisant même, entre parenthèses, la date approximative à partir de laquelle l'habitude de réveillonner s'est étendue au nouvel an.

L'identité du mot cache cependant de grandes différences dans les choses. En 1881, le menu du réveillon auquel Loti, alors pensionnaire, a été convié est frugal (in Journal) : « nous attendons joyeusement minuit, en compagnie de quelques camarades, assis devant des tasses de chocolat et des brioches, - honnête petit réveillon de pensionnaires, - et 1880 se termine ainsi ». En 1923, Pesquidoux (Chez nous) évoque le menu de Noël en Armagnac : « Nadau, en Armagnac Noir, est pour les paysans la fête traditionnelle par excellence. Elle comporte deux réjouissances, l'une religieuse, la messe de minuit, l'autre profane, le réveillon. Et celui-ci se compose exclusivement de la « daube », mets local, longuement apprêté ». Personne, dans la France actuelle, même pas les SDF réveillonnant à l'Armée du Salut, ne se contenterait de brioches ou de daube.

Le réveillon a même pris une place si importante dans les festivités modernes que le mot a fini par désigner à lui seul , par métonymie, la « fête de la nuit de Noël et du nouvel an » (in Trésor de la langue française), Noël et la Saint-Sylvestre n'étant plus, modernité oblige, que des occasions de gueuletons, comme on dit dans la langue française populaire. Ainsi est avérée la définition rigoriste de Richelet (1680, cf. ci-dessus : « ce qu'on mange lorsqu'on est en débauche »).

 

 

 

 

 

24 décembre 2009

Costume

 

 

 

Les deux noms, costume et coutume, ont le même étymon latin, consuetudo, « habitude, coutume, usage ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, costume, qui n'existait pas à proprement parler comme mot de la langue, était l'une des formes du mot coutume, comme l'indique Barré (1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) : « il se disait autrefois pour coutume ». Costume est emprunté à l'italien costume, attesté d'abord au sens de « coutume » : c'est un terme de peintre, ayant le sens de « manière de marquer les différences d'âge, de condition, d'époque des personnages » (dans un tableau), qu'emploie pour la première fois en français Nicolas Poussin en 1641. Le lexicographe du XIXe siècle, La Curne de Saint-Palaye, le relève comme un « terme de peinture (...) emprunté des Italiens », et il en attribue l'emprunt à l'architecte et critique d'art Félibien (1619-95) qui en a fait usage dans les Entretiens (1666) : « il paraît, écrit La Curne, que Félibien est un des premiers qui en a introduit l'usage, puisqu'il en donne l'explication. (Voyez son Entretien) ». Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650 et 1694), en établit l'origine : « de l'italien costume, dont les Espagnols ont aussi fait costombre. L'italien costume a été fait de consuetudine, ablatif de consuetudo, comme le français enclume, d'incudine ».

Costume entre dans la troisième édition du Dictionnaire de l'Académie française en 1740 sous la forme costumé, conformément à la prononciation italienne de ce mot : « (On prononce costoumé), mot pris de l'italien et qui signifie les usages des différents temps, des différents lieux auxquels le peintre est obligé de se conformer » (exemples : garder, observer, négliger le costumé ; pécher contre le costumé ; l'Ecole romaine a mieux observé le costumé que l'Ecole de Lombardie). On comprend, à ces exemples, pourquoi le nom anachronisme, qui a pour sens premier « erreur de chronologie », a fini par s'étendre au début du XIXe siècle aux beaux arts pour désigner les erreurs de costume et d'usages dans les tableaux et dans les pièces de théâtre. En 1762 (quatrième édition), les académiciens renoncent à l'orthographe costumé et même, semble-t-il, à la prononciation italienne, comme le précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « on a dit longtemps costumé, en conservant la prononciation italienne. Aujourd'hui que ce mot est naturalisé en France et qu'il est fort à la mode, on écrit et l'on prononce costume » ; et ils notent que le mot s'étend hors du domaine de la peinture et touche tous les beaux arts : « il se dit aussi en parlant des poèmes, des pièces dramatiques, des fictions, des histoires, etc. » (1762, 1798), comme le précise encore Féraud : « on l'a étendu ensuite aux poètes, aux historiens, romanciers, etc. », qui ajoute que « costume est fort en usage pour l'habillement des acteurs ». Le théâtre romantique, avec son goût pour la « couleur locale », fait, avant le cinéma (film à costumes), un triomphe aux costumes, triomphe qui est préparé, en 1747, par l'emploi, dans un ouvrage sur Le Comédien, de costume au sens de « manière de se vêtir conforme à la condition sociale, à l'époque ». En 1777, Linguet l'emploie au sens « d'habillement spécial », ce dont les académiciens prennent acte en 1798, le notant comme un néologisme sémantique : « habillement, signes distinctifs des différents pouvoirs, que portent les fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions ». L'usage de ce costume se maintient dans la police (« en tenue ») et chez les préfets.

D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, les définitions se font plus amples. En 1835 (sixième édition), cinq acceptions sont distinguées : « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » (c'est la fidélité au costume qui fait le mérite des compositions de ce romancier, de ce poète) ; « il se dit particulièrement, en termes de peinture, des usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples » (pécher contre le costume ; l'école romaine a mieux observé le costume que l'école lombarde) ; « il signifie aussi la manière de se vêtir » (le costume des femmes de ce pays est assez pittoresque ; le costume romain, grec, français) ; « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade » (costume de bal, de sénateur romain, de théâtre ; la pièce est montée avec beaucoup de soin, les décorations et les costumes y sont d'une grande magnificence) ; « il se dit encore, dans un sens particulier, de l'habillement et des insignes qui distinguent les personnes constituées en dignité, ou chargées de quelque fonction publique » (le costume de pair de France, de député, de préfet, de maire, de juge, etc.).

En 1835, les sens sont en place et ils n'évoluent guère. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n'y ajoute rien, sinon cette remarque d'ordre historique : « costume n'est dans le Dictionnaire de l'Académie qu'à partir de l'édition de 1740, avec la note qu'il se prononce costumé, c'est-à-dire à l'italienne, note qui a disparu dans l'édition de 1762 » ; et « ce mot, emprunté aux Italiens, ne paraît pas avoir été employé en France avant le règne de Louis XIII ; et c'est au sens italien d'usage, coutume, que Félibien et son ami Poussin s'en sont d'abord servis », ce en quoi Littré s'abuse : Poussin et Félibien l'emploient au sens que les peintres italiens y donnent alors, à savoir la manière de marquer dans un tableau les usages et les coutumes d'une époque et d'un pays par les vêtements des personnages. Il est à noter une petite différence dans l'ordre dans lequel les divers sens sont définis. A partir de la septième édition du DAF (1879), ce n'est plus le sens pictural qui est relevé le premier, mais le sens devenu courant, celui d'habillement ou de « manière de se vêtir » : « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade ». Le sens premier, pictural et littéraire, à savoir « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement, ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » et « en termes de peinture, usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples », est cité le dernier, comme si l'usage qui en était fait régressait par rapport au sens social. De fait, c'est ce que l'on observe au XXe siècle dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui cite ce sens de « costume » en premier et le mentionne comme vieux : « ensemble des caractéristiques d'une époque, d'un groupe social, d'un genre, le plus souvent immédiatement perceptibles ou relatives à l'aspect (cf. coutume) » et « par métonymie, dans les arts d'imitation, reproduction de ces caractéristiques, en particulier de celles qui concernent la manière d'être habillé (cf. couleur locale). Le sens usuel est « manière d'être habillé », et « par métonymie, ensemble des vêtements que porte une personne » (costume militaire (cf. uniforme), professionnel, religieux, de paysan ; national ; de bain (cf. maillot de bain), de cérémonie, de chasse, de ville, de voyage, d'Adam). Il est un sens usuel qui est propre au XXe siècle : c'est le « vêtement d'homme formé d'une veste, d'un pantalon, parfois d'un gilet, taillés dans le même tissu (cf. complet) », sens que les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) glosent ainsi : « vêtement de ville masculin, comportant veston, pantalon et, souvent, gilet d'un même tissu » (un costume deux pièces, trois pièces, de confection, sur mesure, à la mode) et « vêtement féminin, un costume tailleur (vieilli) ou, elliptiquement, un tailleur, composé d'une veste de ligne généralement sobre et d'une jupe ».

Il est de bon ton chez les modernes, hypermodernes ou postmodernes, de se gausser du costume et des costumes, au nom du « naturel », de la décontraction, de la volonté d'être soi et uniquement soi, de paraître ce que l'on est (ou croit être) ou d'être ce que l'on paraît, ou d'être contemporain à soi-même sans écart ni détour ni recul ni distance ; en un mot d'être libéré. En fait, ces modernes ne se libèrent d'une mise à distance que pour mieux s'aliéner à leur temps. Ils portent sur eux, sans même en avoir conscience, ce qui fait l'essence de la modernité, à savoir la fin de l'histoire et la fin de l'art (cf. les thèses de Muray, Belting, Danto), ce que, depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, les hommes, et plus particulièrement les artistes, ont voulu éviter, l'histoire et l'art, les coutumes et le costume, étant pour eux le moyen d'assumer le grand processus de civilisation des mœurs, par lequel l'humanité se fait enfin humanité.

 

 

23 décembre 2009

Inertie

 

Emprunté au latin inertia, qui signifie « inaction, indolence », et proprement, si l'on se fonde sur la formation du mot, « ignorance de tout art, incapacité », inertie est attesté chez le grand penseur Nicole Oresme (seconde moitié du XIVe siècle) dans le sens « d'absence de mouvement », pour traduire le mot grec atonie. A peine fabriqué, il tombe en désuétude ou, pour dire les choses avec plus d'exactitude, il n'entre jamais dans l'usage, puisqu'on ne dénombre qu'une occurrence en 1648 dans une lettre de Descartes. De fait, il n'est pas dans les dictionnaires du XVIIe siècle, ceux de Nicot, Richelet, Furetière, Thomas Corneille, de l'Académie française, et il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de la quatrième édition (1762) : « (le T se prononce comme S), terme didactique (qui) n'a guère d'usage que dans cette phrase (ce syntagme) force d'inertie, pour signifier la propriété qu'ont les corps de rester d'eux-mêmes dans leur état de repos ou de mouvement, jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ».

La résurrection d'inertie et son transfert du domaine de la morale ou de la psychologie (« indolence », « inaction ») à celui de la physique sont dus, comme de nombreux autres termes scientifiques du XVIIIe siècle, à Newton ou, plus exactement, aux traductions en français des œuvres que M. Newton écrivait en latin ou en anglais. C'est en 1720 qu'est attesté le mot force d'inertie dans la traduction du Traité d'optique. D'Alembert y consacre un très long article dans L'Encyclopédie (1751-64) : « propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangère ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force que lorsqu'on veut changer leur état ; et on lui donne alors le nom de résistance ou d'action, suivant l'aspect sous lequel on la considère ». Les preuves de cette force sont énumérées : « un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même... De là il s'ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice tout ce qui oblige un corps à se mouvoir » ; « un corps mis en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toujours uniformément et en ligne droite, tant qu'une nouvelle cause différente de celle qui l'a mis en mouvement n'agira pas sur lui » ; « nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d'un corps doit de lui-même se ralentir peu à peu, comme il semble que l'expérience le prouve » ; « nous sommes fort enclins à croire qu'il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n'est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c'est que nous sommes toujours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps » ; « le principe de la force d'inertie peut se prouver aussi par l'expérience. Nous voyons que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire ; et si quelquefois il arrive qu'un corps soit mû sans que nous connaissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger (...) que cette cause, quoique non apparente, n'en est pas moins réelle. Quoiqu'il n'y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu'il y a toujours des causes qui le ralentissent, comme le frottement et la résistance de l'air ; cependant nous voyons qu'un corps en mouvement y persiste d'autant plus longtemps que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres : d'où nous pouvons conclure que le mouvement ne finirait point, si les forces retardatrices étaient nulles ».

Conséquence ou non du succès des thèses de Newton, le mot inertie retrouve au XVIIIe siècle son sens premier, comme l'atteste Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « indolence, inaction ; ce mot a passé de la physique dans le langage commun », alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : d'abord le « langage commun », chez Oresme, mais vite oublié) ; ensuite un nouvel emprunt de ce mot au latin par M. Newton pour désigner la propriété qu'ont les corps de rester dans leur état de repos ou de mouvement. Les académiciens (cinquième, sixième, septième, huitième éditions, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) sont victimes de la même illusion que Féraud : « on dit moralement et figurément vivre dans un état d'indifférence et d'inertie ; tomber, languir dans l'inertie » ; « inertie se dit figurément, au sens moral, du manque absolu d'activité ou d'énergie ; rester dans une complète inertie ; être plongé dans une profonde inertie », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), même s'il expose d'abord le sens physique de ce terme (« terme scientifique ; état de ce qui est inerte ; défaut d'aptitude à changer spontanément d'état ; terme de physique, propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d'eux-mêmes l'état de mouvement ou de repos dans lequel ils sont »), qu'il illustre de cette citation de Voltaire : « tout corps, étant indifférent de lui-même au repos et au mouvement, et ayant cette inertie qui est un attribut de la matière, suit nécessairement la ligne dans laquelle il est mû », ne fait pas du sens moral historiquement premier (« manque d'activité intellectuelle ou morale ») une métaphore du sens physique.

Ce qui caractérise inertie dans la langue moderne, c'est son extension à d'innombrables sciences et techniques : mécanique et physique évidemment, d'où il est parti, mais aussi chimie, électricité, papeterie, physiologie, aéronautique et jusqu'aux sciences humaines et sociales : la psychopathologie (dans une époque moderne et d'activité obligatoire, l'indolence naturelle ou de tempérament est quasiment tenue pour un état morbide) et la politique, domaine dans lequel il signifie « absence de réaction et d'initiative, état d'immobilisme » (inertie de la démocratie, de la République, du gouvernement). Alors que la force d'inertie a été pour les physiciens une découverte majeure, en particulier pour comprendre le mouvement des planètes, l'inertie moderne, au sens de manque d'activité, est un vice ou une calamité, surtout quand elle est prédiquée à un gouvernement, la politique étant le domaine de l'agitation permanente, de l'ébullition constante, de l'activité incessante, même vaine ou inutile. On existe parce qu'on n'est jamais en repos et qu'il faut laisser accroire que l'on est mû par quelque force cachée.

 

 

 

 

20 décembre 2009

Apothicaire

 

En latin, ăpŏthēca (emprunté du grec apotheke, « magasin ») est une pièce où sont rangées des provisions, un cellier, une cave et celui qui était chargé de gérer ces provisions, le magasinier, était l'ăpŏthēcārĭus. Au Moyen Age, ce nom latin désigne celui qui prépare les médicaments. Au milieu du XIIIe siècle, apothicaire, qui en est emprunté, est attesté au sens de « celui qui prépare et vend les drogues ». C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694) : « celui dont la profession est de préparer les drogues pour la guérison des malades » (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Le mot est employé dans de nombreuses expressions figurées, qui sont toutes sorties de l'usage actuel : « on dit proverbialement un apothicaire sans sucre, pour dire un homme qui n'est pas fourni des choses qui regardent sa profession ; des parties d'apothicaire, pour dire des parties sur lesquelles il y a beaucoup à rabattre ; et faire de son corps une boutique d'apothicaire, pour dire prendre trop de remèdes ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), la définition d'apothicaire est suivie de cette remarque : « le mot de pharmacien est aujourd'hui plus usité ». C'est donc au début du XIXe siècle que les apothicaires ont cessé d'être appelés ainsi et se sont nommés pharmaciens : « pharmacien est présentement plus usité », écrit Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-72), alors que les académiciens (huitième édition, 1932-35) définissent le mot à l'imparfait : « celui qui préparait et vendait des médicaments » et notent qu'il n'est plus employé que péjorativement : « il ne s'emploie plus que par dénigrement et il a été remplacé dans l'usage ordinaire par pharmacien », ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « péjorativement ou ironiquement, préparateur et vendeur de produits pharmaceutiques » (Homais, ce prince de la Bêtise de Madame Bovary, n'est pas pharmacien, mais apothicaire). Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, la péjoration n'est pas mentionnée ; seule la désuétude l'est : « anciennement, celui qui préparait et vendait des médicaments ».

Dans le Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, on peut lire cette explication-ci au lent discrédit de ce mot : « l'apothicaire faisant commerce de substances dont le vulgaire ignore complètement la nature et le prix, le mot apothicaire devint, pour le peuple, synonyme de trompeur ; de là l'emploi de ce mot en mauvaise part, et le plus souvent d'une manière ironique ». Il est sans doute une autre raison, de fond celle-ci. Dans L'Encyclopédie, dont d'Alembert et Diderot ont été les éditeurs (1751-64), un long article est consacré à l'organisation de cette profession dans le système de jurandes, maîtrises et corporations de l'Ancien Régime : « les apothicaires de Paris ne font avec les marchands épiciers, qu'un seul et même corps de communauté, le second des six corps des marchands. On conçoit aisément qu'une bonne police a dû veiller à ce que cette branche de la médecine, qui consiste à composer les remèdes, ne fût confiée qu'à des gens de la capacité et de la probité desquels on s'assurât par des examens, des expériences, des chefs d'œuvre, des visites et les autres moyens que la prudence humaine peut suggérer ». Et d'énumérer les règles qui régissent la profession : quatre ans d'apprentissage, six ans d'expérience auprès d'un maître apothicaire, examen des herbes à passer, préparations et mélanges devant un jury, examen des simples, métaux, minéraux et autres sortes de remèdes qui entrent dans le corps humain, être reçu maître et prononcer le serment, ne jamais utiliser des marchandises éventées, inspection par des « gardes » (apothicaires d'expérience) au moins trois fois par an, défense d'administrer aux malades des médicaments « sans l'ordonnance d'un médecin de la Faculté ou de quelqu'un qui en soit approuvé ». La Modernité commence avec le déterrement des cadavres du cimetière des Innocents et leur enfouissement dans les catacombes, avec l'église dédiée à sainte Géneviève transformée en Panthéon, avec la fin des corporations et surtout avec le triomphe de la Science, avec un grand S. Le XIXe siècle est le siècle de la science en gloire, de la science en majesté, de l'apothéose de la science. La « racine » grecque d'apothicaire a pour sens « magasin » ou « boutique » ; celle de pharmacien, « remède », « médicament ». Le premier mot fait boutiquier, le second fait sinon savant, du moins sérieux, et convient beaucoup mieux à la nouvelle profession, nouvelle parce que la loi Le Chapelier l'a libérée de l'organisation des métiers d'Ancien Régime, et que, désormais, les pharmaciens se forment à la Faculté, comme les médecins, dont ils deviennent les égaux, une fois le baccalauréat obtenu.

 

 

 

 

16 décembre 2009

Zéro

 

Le mot est emprunté à l'italien zero (« zéro » et « rien »), altération de zefiro, lequel continue le latin médiéval zephirum (attesté en 1202, dans un ouvrage de Fibonacci : « cum hoc signo O, quod arabice zephirum appellatur »), lequel est emprunté à l'arabe sifr qui signifie « vide » et « zéro » et qui a donné aussi le nom chiffre. Zéro est attesté en français à la fin du XVe siècle pour désigner un « signe numérique représentant une valeur nulle » (« la dixième figure ne vaut rien, mais elle fait valoir les autres figures et se nomme zéro ou chiffre »). Au tout début du XVIe siècle, il désigne aussi une « personne nulle, sans valeur » ; et, à compter de XVIIe siècle, le mot est employé dans un grand nombre d'expressions courantes : compter quelqu'un pour un zéro, compter pour zéro, se réduire au zéro (« être ruiné »), être réduit à zéro, partir de zéro, repartir à zéro, repartir de zéro, avoir le moral à zéro, le trouillomètre à zéro, être à zéro, raser la boule à zéro, être tondu à zéro, au-dessous de zéro, zéro de conduite, température zéro, point zéro, année zéro, croissance zéro, degré zéro, signe zéro, désinence zéro, suffixe zéro, état zéro, morphème zéro, tonalité zéro.

Le mot est dans les plus anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « terme d'arithmétique, qui veut dire une O et qui ne signifie rien à la place où il est mis ; l'addition d'un zéro à quelque autre chiffre le fait valoir dix fois autant ; si on en ajoute deux il vaudra cent fois autant, etc.), de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « caractère d'arithmétique formé comme un o, qui ne vaut rien tout seul, mais qui augmente du décuple la valeur de celui qui le précède du côté gauche »), de Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « terme d'arithmétique (qui) veut dire un o, et cet o ne vaut rien étant mis tout seul, mais lorsqu'on le met après un autre chiffre, il le fait valoir dix fois autant, comme 10 (...) ; et s'il y a trois o après ce même chiffre, comme 2000, ils le font valoir mille fois autant, et ainsi toujours en augmentant... »), de Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 : «  en matière de chiffre, c'est un O qui ne signifie rien de soi, mais qui ajouté à un autre chiffre, le fait valoir autant de dizaines que ce chiffre vaut d'unités »), de l'Académie (1694 : « on appelle ainsi en arithmétique un o, qui de lui-même ne fait aucun nombre, mais qui étant ajouté aux autres nombres sert à les multiplier par dix »), de d'Alembert et Diderot (L'Encyclopédie, 1751-64 : « l'un des caractères ou figures numériques, dont la forme est o. Il marque par lui-même la nullité de valeur, mais quand il est joint dans l'arithmétique ordinaire à d'autres caractères placés à sa gauche, il sert alors à en augmenter la valeur de dix en dix, suivant la progression décuple ; et lorsque dans l'arithmétique décimale il a d'autres caractères à sa droite, il sert alors à en diminuer la valeur dans la même proportion »)... Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour lire une définition qui ne soit pas trop empruntée ou flottante et dans laquelle la valeur, à savoir le nombre, est distinguée du signe (le 0) : « nombre correspondant à une valeur nulle, à un ensemble vide » et « symbole numérique représentant ce nombre (soit 0) ».

La question de l'origine du mot est posée par les anciens lexicographes. Ménage (op. Cit.) cite un « professeur et ministre » (comprendre un huguenot exilé) de Leyden, M. Moine, qui « croit que ce mot est d'origine arabe », alors que Furetière (op. Cit.) écrit : « quelques-uns dérivent ce mot par transposition de l'hébreu ezor, qui signifie cingulum, parce que l'0 en représente la figure ». Comme les arabes sont censés avoir tout inventé, tout découvert, tout appris à l'humanité, il leur est attribué parfois l'invention du zéro, parce que le mot latin zephirum est emprunté à leur langue. Mais, à la différence de ce qui est observé pour l'algèbre et les autres sciences, les thuriféraires de l'islam et des arabes ne font pas de la paternité du zéro une cause de guerre idéologique. Ils craignent peut-être que l'extension du zéro à des personnes nulles et sans valeur ne soit opposée aux inventeurs supposés de ce même signe et nombre. Quoi qu'il en soit, même pour les thuriféraires et autres porteurs d'encens, il est difficile d'aller contre les faits, qui attestent que l'invention du zéro, comme nombre, est à mettre au crédit des savants de l'Inde, lesquels les ont transmis aux arabes, de qui les Européens ont emprunté à la fois le concept de valeur nulle (le « nombre ») et le signe qui représente cette valeur.

 

14 décembre 2009

Climat

 

 

 

 

Emprunté au latin clima, au sens « d'inclinaison du ciel » et de « partie du ciel », puis, par extension, de « région, contrée », lui-même emprunté du grec klima, « inclinaison du ciel », le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle, d'abord au sens de « zone terrestre déterminée par sa situation par rapport aux corps célestes », puis de « région en général » et de « pays », enfin de « zone comprise entre deux parallèles ». Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35), il est présenté comme un « terme de géographie », désignant des réalités de la terre, et non des réalités de l'atmosphère : « une étendue du globe de la terre comprise entre deux parallèles » ; « la ligne qui marque sur le globe la division des climats » ; « on le prend quelquefois indéterminément pour une région » (climat chaud, tempéré, doux, agréable, heureux ; changer de climat ;  passer dans un autre climat).

C'est comme terme de géographie qu'il est défini dans L'Encyclopédie dont d'Alembert et Diderot ont été les maîtres d'œuvre (1751-64) : « portion ou zone de la surface de la terre, terminée par deux cercles parallèles à l'équateur, et d'une largeur telle que le plus long jour dans le parallèle le plus proche du pôle, surpasse d'une certaine quantité, par exemple d'une demi heure, le plus long jour dans le parallèle le plus proche de l'équateur. Les climats se prennent donc depuis l'équateur jusqu'aux pôles, et sont comme autant de bandes ou de zones parallèles à l'équateur ». D'où la célèbre « théorie des climats » de Montesquieu, qui a été utilisée pour saper le catholicisme ou croyance dans l'universalité chrétienne et que les encyclopédistes exposent ainsi : « l'auteur de L'Esprit des lois examine dans le XIVe livre de son excellent ouvrage l'influence du climat sur les mœurs, le caractère et les lois des peuples (...) La chaleur, dit-il, donne d'un côté un corps faible et de l'autre une imagination vive : voilà pourquoi les Indiens ont, à certains égards, tant de courage et à d'autres tant de faiblesse (...). C'est à la dévotion spéculative des pays chauds qu'on doit la naissance du dervichisme. L'ivrognerie est un vice des pays froids. La loi de Mahomet en défendant aux Arabes de boire du vin était en cela conforme à leurs coutumes. Les lois contre les maladies qui ne sont pas particulières à un climat, mais qui y sont transplantées, comme la peste, la lèpre, la vérole etc. ne sauraient être trop sévères (...). Nos pères les anciens Germains qui habitaient un climat froid, avoient des lois très peu sévères sur la pudeur des femmes. Ce fut autre chose quand ils se virent transportés dans le climat chaud d'Espagne. Chez un peuple féroce comme les Japonais, les lois ne sauraient être trop dures, et le sont en effet : il en est et il en doit être autrement chez des peuples d'un caractère doux comme les Indiens (...) ». Montesquieu et les encyclopédistes sont tenus pour des maîtres de lumière. A lire ce compte rendu, on doute que ces lumières aient éclairé quoi que ce soit.

D'après les rédacteurs de L'Encyclopédie, le sens moderne de climat, celui du réchauffement, changement, bouleversement (and so on) climatique dont nous sommes abreuvés de Copenhague et du GIEC, se développe dans le contexte de la médecine : « (médecine) les médecins ne considèrent les climats que par la température ou le degré de chaleur qui leur est propre : climat, dans ce sens, est même exactement synonyme à température. Ce mot est pris par conséquent dans un sens beaucoup moins vaste que celui de région, pays, ou contrée, par lequel les médecins expriment la somme de toutes les causes physiques générales ou communes, qui peuvent agir sur la santé des habitants de chaque pays, à savoir la nature de l'air, celle de l'eau, du sol, des aliments, etc. » En réalité, ce qui passionne les philosophes progressistes d'alors, ce ne sont pas les températures moyennes, ni les écarts de température, mais les effets du climat sur la santé, comme dans cet extrait : « quant aux liqueurs fortes que les peuples des pays du nord boivent habituellement, il faudrait que la dose journalière moyenne d'un manœuvre ou d'un paysan de ces pays fût bien forte pour être équivalente à quatre ou cinq pintes de vin très violent que tout paysan languedocien ou provençal boit au moins par jour, surtout en été (...) Il n'en est pas moins vrai que les excès de liqueurs fortes sont plus pernicieux dans les climats chauds que dans les climats froids ; c'est encore un fait. Les crapuleux ne font que s'abrutir dans les pays du nord, au lieu que dans nos colonies de la zone torride, l'abus des liqueurs fortes est une des causes qui fait le plus de ravage parmi les colons nouvellement transplantés ». La différence entre les Lumières et l'obscurantisme est si mince qu'il est facile, sans même avoir abusé de la dive bouteille, de basculer de l'un dans l'autre.

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798), le sens moderne commence à poindre timidement : « on prend (ce mot) d'ordinaire pour région, pays, principalement eu égard à la température de l'air ». Il est vrai que c'est en 1789 dans une lettre que Mme de Staël emploie pour la première fois climat au sens « d'ensemble des conditions atmosphériques ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens géographique (le climat est « l'espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre ») avant d'exposer un embryon de sens moderne : « par extension, une étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ». Il faut attendre 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française) pour que le sens moderne soit relevé le premier et seul, les sens géographiques étant jugés secondaires (le climat est « l'ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays et, par extension, ce pays lui-même »), les académiciens renversant même l'ordre des sens et tenant pour « étendu » le sens géographique. Terme savant (il est grec, relatif à la géographie, à la médecine, à la météorologie), climat s'étend, au XIXe siècle, siècle scientiste par excellence, à toutes sortes de réalités qui ne sont pas matérielles ou concrètes, à la morale (le climat d'une époque est « l'ambiance morale » de l'époque) et à la politique (le climat politique de 2010 est à l'écologie), extensions qui sont relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « au figuré, conditions ambiantes (conditions d'existence, de fonctionnement, etc. cadre), en tant qu'elles confèrent une unité, un ton (mode d'être, de penser, etc.) », comme dans les syntagmes : climat d'affirmation, de concorde, de confiance, d'erreurs, d'exaltation, de guerre, de liberté, historique, intellectuel, politique, psychique, social, spirituel, sens que les académiciens glosent ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « atmosphère morale, ambiance psychologique » (un climat d'affection, vivre dans un climat d'insécurité).

Il est des savants qui doutent de la réalité du bouleversement du climat et surtout des causes qui le produiraient. Il est un fait établi dans la langue et que personne ne peut contester : c'est le bouleversement non de la chose, mais du mot et des divers sens que ce mot a eus en trois siècles.

 

 

 

 

 

13 décembre 2009

Stupéfier, stupéfiant, stupéfait

 

Emprunté au latin stupefacere, verbe dont le sens est « étourdir, paralyser », et francisé en stupéfier, ce verbe est attesté, comme terme de médecine à la fin du XVe siècle, dans un sens qui est celui du latin : « terme dogmatique, engourdir » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694 : exemple, cette fluxion lui a stupéfié le bras), le sens figuré, « étonner », étant attesté à la fin du XVIIe siècle, ce que notent les académiciens : « engourdir, étonner, rendre immobile » (1762, avec cette remarque qui est sans doute inappropriée : « il n'est que du discours familier » ; et 1798 : « engourdir, étonner, rendre immobile », avec cet exemple qui préfigure les emplois futurs du participe présent : le propre de l'opium est de stupéfier). En 1798 (cinquième édition), les académiciens ajoutent : « il se dit figurément pour causer une grande surprise » (cette nouvelle l'a stupéfié ; ce discours stupéfia toute la compagnie). Malgré les siècles, ce verbe est resté d'une étonnante stabilité sémantique, les auteurs de dictionnaires continuant à y distinguer deux acceptions, comme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme de médecine, diminuer, suspendre le sentiment ; le propre de l'opium est de stupéfier » et « figuré, causer une grande surprise ; ce discours stupéfia toute la compagnie » ou comme les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « médecine, pharmacie, plonger dans l'engourdissement, l'hébétude par une action sur les centres nerveux » et « remplir d'un étonnement extrême, provoquer une grande surprise ».

Ce qui justifie sa présence dans ce dictionnaire de la NLF, ce sont les emplois des adjectifs stupéfait et stupéfiant.

Stupéfiant est attesté à la fin du XVIe siècle comme terme de médecine, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « terme dogmatique, qui stupéfie », id est « qui engourdit » (exemples : remède stupéfiant ; eau stupéfiante) et dans la sixième édition (1835) : « terme de médecine, qui stupéfie » (qui engourdit), illustré par le même emploi remède stupéfiant, les académiciens ajoutant qu'il « s'emploie aussi substantivement » (tous les narcotiques sont des stupéfiants). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à noter le sens figuré, qu'il ne glose pas : « figuré, c'est stupéfiant », que les rédacteurs de la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) glosent ainsi : « il signifie, dans le langage courant, qui cause une grande surprise » (une nouvelle stupéfiante). Le sens moderne, attesté à compter de 1913, est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l'usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » et « généralement au pluriel, domaine administratif et juridique, produit naturel ou synthétique dont l'usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d'interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ».

Quant à stupéfait, attesté en 1655, il est tenu ou bien pour un adjectif, emprunté au latin stupefactus, ayant le sens de « que l'étonnement, la surprise met dans l'impossibilité de réagir immédiatement » ou de « qui marque la stupéfaction, la surprise », ou bien, comme en jugent les rédacteurs du Trésor de la langue française (op. Cit.), pour le participe passé d'un verbe qui serait stupéfaire et qui ne serait usité qu'aux temps composés et au passif, comme dans ces extraits de Colette : « la plupart de ces petites filles de paysans avides ou d'ouvrières adroites ont d'ailleurs le don de l'arithmétique à un point qui m'a souvent stupéfaite » (1900) ou de Flaubert : « il fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs rancunes, leur mauvaise foi » (1869), formes que la plupart des grammairiens tiennent pour des emplois fautifs du verbe stupéfier.

 

 

12 décembre 2009

Drogue

 

 

L'origine de ce mot n'est pas établie. Les grammairiens du XVIIe siècle le tenaient pour persan : « Ménage après Saumaise dérive ce mot de droga, qui a été fait du persan droa, signifiant odeur, parce que les drogues aromatiques ont beaucoup d'odeur » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690). Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les étymologistes anglais tirent drug de l'anglo-saxon dryge, « sec » ; Frisch et Diez tirent le mot roman du hollandais trook, « sec » (dryge et trook sont le même mot) ; de sorte que la drogue serait la chose séchée, la plante séchée, etc. pour les usages de la pharmacie. On a, dans le celtique, kimry drwg, bas-breton droug, drouk, irlandais droch, qui expriment en général tout ce qui est mauvais, mais qui, rendant compte du sens de chose mauvaise, ne rendent pas compte du sens d'ingrédient. La série des significations paraît être ingrédient, et, comme les ingrédients pharmaceutiques sont souvent fort désagréables, chose mauvaise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) évoquent d'autres pistes : « parmi de nombreuses hypothèses, les plus vraisemblables le font remonter soit au moyen néerlandais droge vate, « tonneaux secs », d'où, par substantivation, droge étant pris pour la désignation du contenu, « produits séchés ; drogues » ; soit à l'arabe durawa, « balle de blé », cette dernière proposition faisant problème du point de vue phonétique et sémantique ». On ne saurait mieux dire. Laissons les étymologistes à leurs étymologies et venons-en aux faits.

Alors que le dérivé droguerie est attesté au XIVe siècle, le nom drogue ne l'est que dans la seconde moitié du XVe siècle, en 1462 exactement, et au sens « d'ingrédient qui sert à la teinture, aux préparations chimiques et pharmaceutiques ». C'est ce sens qui est relevé par Furetière (op. Cit., 1690) : « terme général de marchandise, d'épiceries de toute sorte de nature, et surtout des pays éloignés, lesquelles servent à la médecine, aux teintures et aux artisans, comme séné, casse, mastic, borax, alun, brésil, sandaraque, etc. », ce à quoi il ajoute : « les apothicaires doivent avoir dans leur boutique toute sorte de drogues ». Au XVIe siècle (1568), le mot prend le sens, souvent péjoratif, de « remède, produit pharmaceutique » - sens qui relève Richelet, dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « tout ce qui sert à purger », droguer signifiant « purger avec des drogues » (exemples : « elle drogue ses enfants ; c'est un homme qui se drogue continuellement »). En 1668, dans L'Avare de Molière, est attesté ce sens-ci : « personne, chose dont on fait peu de cas », que Furetière (1690) glose ainsi : « drogue se dit aussi des choses de peu de valeur qu'on veut mettre en commerce » (« le fonds dont ce marchand se veut défaire n'est que du rebut, ce n'est que de la drogue ; on dit proverbialement qu'un homme sait bien faire valoir sa drogue, pour dire qu'il est charlatan, qu'il sait vendre cher de mauvaise marchandise »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition (1694) à la huitième édition (1935), ces deux sens sont exposés : « sorte de marchandises que vendent les épiciers et qui sert principalement à la médecine » (le séné est une drogue qui entre dans la composition de la plupart des remèdes) ; « drogue se dit encore figurément de ce qui est mauvais en son espèce » (j'ai donné de bon argent, et il ne m'a donné que de méchantes drogues), de même que les encyclopédistes (1751-64 : « terme de commerce qui se dit généralement des épices, et autres marchandises qui viennent des pays éloignés, et qui servent à la médecine, à la teinture, et aux arts »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « nom commun à toute sorte d'épiceries ; sorte de marchandise que vendent les épiciers, et dont le plus grande partie sert à la médecine »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « nom générique des ingrédients propres à la teinture et à la chimie » ; « nom générique des matières premières avec lesquelles les pharmaciens préparent les médicaments » ; « ce qui est mauvais en son genre »).

Ces sens-là, « ingrédient naturel (organique ou inorganique) employé en chimie, en pharmacie, en teinturerie, en épicerie, dans l'économie domestique », ont disparu. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ils sont tenus, à l'exception de « remède », pour vieux. Le sens moderne, à savoir « stupéfiant », est attesté pour la première fois en 1913 chez Colette. Il est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « produit stupéfiant ou hallucinogène, comme la marijuana, la mescaline, le L.S.D., le haschisch, l'héroïne, l'opium, la cocaïne, dont l'usage peut conduire à l'intoxication, l'accoutumance et la toxicomanie », de même que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « généralement au singulier : la drogue, nom donné à l'ensemble des substances naturelles ou synthétiques, comme la cocaïne, la morphine, l'héroïne, les dérivés du chanvre indien, les amphétamines, dont certaines sont utilisées en thérapeutique, mais dont l'usage illégal et répété, à la recherche d'une évasion du réel, crée la dépendance et conduit à la toxicomanie ». Exemples : les drogues peuvent avoir des effets hallucinogènes ou stupéfiants ; drogue dure, drogue douce, dont les effets immédiats sont plus ou moins graves ; l'accoutumance aux drogues douces peut conduire à l'usage de drogues dures ; la vente de la drogue est strictement règlementée dans la plupart des pays ; les fabricants, les trafiquants de drogue ; la douane a saisi une cargaison de drogue.

La drogue était un ingrédient d'épicier ou de teinturier ; c'est devenu un poison vendu, et cher, par des trafiquants pour abêtir ou asservir un peuple. C'est du moins ce qu'en pense le grand cinéaste afro-américain, Spike Lee.

 

 

 

07 décembre 2009

Monstre


En latin, monstrum, dérivé du verbe monere, « avertir, éclairer, inspirer », appartient au vocabulaire religieux et désigne un prodige qui « avertit de la volonté des dieux » et des « êtres de caractère surnaturel », lesquels sont des démons dans la religion chrétienne. Le nom monstre, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle. Il désigne un être fantastique de la mythologie ou des légendes. Il s'applique parfois aux êtres humains qui ont un aspect physique et des mœurs étranges ou qui sont extrêmement laids.

Dans le Dictionnaire de l'Académie française, à compter de la première édition (1694), il est relevé avec au moins deux sens : « animal qui a une conformation contraire à l'ordre de la nature » (monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible, à deux têtes, l'Afrique engendre beaucoup de monstres) et au figuré : « personne cruelle et dénaturée » ou « noircie de quelque vice, comme d'ingratitude, d'avarice, d'impureté » ou « ce qui est extrêmement laid » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est à peine modifiée : « un animal qui a une conformation contre nature ».

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré élargit aux végétaux la notion de monstre : « corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d'entre elles » (« les fleurs doubles sont des monstres »), définition illustrée de cet extrait de Buffon : « on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles : la première est celle des monstres par excès ; la seconde, des monstres par défaut ; et la troisième, de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties ». De fait, l'article monstre s'enrichit de nouveaux sens. Les « êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. » sont distingués des « êtres allégoriques auxquels on donne soit des formes étranges, soit des inclinations malfaisantes » ou « des animaux d'une grandeur extraordinaire ». Quand le monstre est un être humain, c'est toujours « par analogie et par transition du physique au moral, une personne cruelle, dénaturée, ou remarquable par quelque vice poussé à l'excès » ; ou encore, le mot « s'est dit, par esprit d'intolérance, des hérétiques, des infidèles et des athées ».

Autrement dit, c'est le Bien ou l'incarnation du Bien ou l'empereur du Bien qui seul s'autorise, sans doute au nom de la très haute idée qu'il se fait de lui-même ou de sa race, à qualifier de monstre un être humain, l'excluant de fait l'humanité et le traitant comme un animal qui ne serait pas conforme à l'ordre de la nature. La consultation des dictionnaires actuels fait apparaître que la prédication de monstre, en dépit des leçons de morale ou de vertu assénées à tout bout de champ, est beaucoup plus commune dans la Modernité qu'elle ne l'était dans l'ancienne France, où l'on se gardait de s'identifier au Bien pour stigmatiser comme Malin ou Démon son voisin, uniquement parce que ce voisin avait une barbe de deux jours. Désormais, tout un chacun est un monstre au regard de la Vigilance, du Bien, de la Vertu, de la Belle Âme, de la Morale dominante, comme l'attestent les sens que donnent à ce mot les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d'un organe, soit par position anormale des membres », « personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », « personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion », « personne qui se distingue par un vice porté à son plus haut point » (un monstre d'avarice, de cruauté, d'indifférence, d'ingratitude, d'insensibilité).

Elle est donc moderne à souhait et même modernissime, l'écrivaine qui, récemment, a expliqué qu'elle s'était établie à Berlin, ancienne capitale du Troisième Reich, lequel est éternel dans l'esprit des nostalgiques d'Hitler, par l'argument de la France monstrueuse, accident de la Nature, et de son président, monstre parmi les monstres et célèbre comme animal chez qui se sont déréglées les lois naturelles. Elle mérite d'occuper immédiatement le trône de l'Empire du Bien.


 

06 décembre 2009

Caoutchouc

 

 


Le mot est emprunté, comme l'espagnol cauchuc, à une langue du Pérou qui n'est pas le quechua, langue dans laquelle caoutchouc se dit wékke. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle et il entre, sous sa forme actuelle, dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de 1835 (sixième édition), alors que Barré (Complément, 1842) signale l'existence de la forme concurrente cachoutchou. La définition en est sommaire. C'est « gomme élastique ». Comme d'habitude, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir précisé que « le c final ne se prononce jamais : du ka-ou-tchou imperméable », se démarque des académiciens en étalant sa « science » (sans doute, celle de la veille) : « vulgairement gomme élastique ; suc coagulé du jatropha elastica, arbre de la famille des euphorbiacées tithymales, et d'autres plantes, telle que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Le caoutchouc se trouve dans le commerce sous forme de petites bouteilles. Caoutchouc volcanisé, vulcanisé ou soufré, sorte de combinaison de caoutchouc avec le soufre, préparée avec le sulfure de carbone et le chlorure de soufre. Caoutchouc minéral, substance hydrocarbonée appelée aussi bitume élastique ou élatérite, ayant une élasticité analogue à celle du caoutchouc ». Le mot se dit aussi dans un sens figuré d'un « clown, qui semble en caoutchouc, tant il est souple ». Dans les septième (1879) et huitième (1932-35) éditions du DAF, la définition est plus proche de celle de Littré que de celle de 1835 : « suc coagulé de certains végétaux tels que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Il s'appelle vulgairement gomme élastique (Le caoutchouc se dissout dans l'éther ; fil de caoutchouc ;  bretelles, jarretières de  caoutchouc ; le caoutchouc est imperméable). En 1932-35, la définition s'enrichit de cet emploi, dit étendu (en fait par métonymie) : « par extension, un caoutchouc, un vêtement imperméable de caoutchouc. Des caoutchoucs, des chaussures imperméables en caoutchouc ».

Dans aucun de ces dictionnaires, il n'est précisé que le caoutchouc est le latex prélevé sur certains arbres, dont l'hévéa. Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour y lire cette information importante : « substance élastique, imperméable et résistante obtenue par coagulation du latex de certaines plantes, arbres ou lianes de la forêt équatoriale, en particulier de l'hevea brasiliensis, ou préparée synthétiquement, par polymérisation d'hydrocarbures divers », alors que le caoutchouc est de moins en moins un produit de la nature et de plus en plus souvent un produit artificiel et synthétique (caoutchouc naturel, artificiel, brut, industriel, synthétique ; caoutchouc de cueillette, de culture, de plantation ; arbre, liane, plante à caoutchouc ; latex de caoutchouc ; industrie du caoutchouc), dont les propriétés, qu'il soit naturel ou synthétique, sont si singulières que le mot a suscité de nombreuses métaphores : « (par référence à l'élasticité du caoutchouc), des nerfs en caoutchouc » ; « contorsionniste, et, par extension, clown » ; « (par référence à la couleur du caoutchouc), café » ; « une peau de caoutchouc flasque ; un sandwich de saucisson en caoutchouc » ; ou qu'il s'emploie comme un synonyme d'élastique et qu'il désigne de nombreux articles manufacturés dans la composition desquels il y a du caoutchouc : toile caoutchoutée, « (vieilli) vêtement de pluie, imperméable en caoutchouc », « couvre-chaussures en caoutchouc ; bottes de caoutchouc », ou même qu'il désigne une « plante ornementale d'appartement ».

Transformé en article de l'industrie, ce produit de la forêt amazonienne a perdu de son exotisme. Pourtant, à cause de sa présence dans les choses familières,  il n'est pas faux de dire, comme un grand ethnologue des années 1960, qu'en France, « l'exotisme est quotidien », mais qu'il a fini à se fondre dans la réalité au point qu'on ne l'y remarque plus.



 

05 décembre 2009

Gabarit




Le mot est emprunté du provençal, langue dans laquelle il a pour sens « modèle de construction d'un vaisseau ». Le mot est sans doute d'origine alémanique ou néerlandaise. Il est attesté en français dès le milieu du XVIIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « terme de marine, modèle de charpente qu'on fait pour montrer la construction du vaisseau et pour en prendre les mesures, qui représente toute la figure du vaisseau en petit. On le nomme autrement calibre ou modèle », définition que reprend Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « terme de marine, modèle d'un vaisseau, qui avec des pièces de bois fort minces représente la manière dont il doit être construit, tant pour la longueur et la largeur, que pour le calibre de ses membres. On dit qu'un vaisseau est d'un bon gabarit pour dire, qu'il est bien coupé et que la construction en est bonne ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de marine, modèle de construction sur lequel les charpentiers travaillent, en donnant aux pièces de bois qui doivent entrer dans la composition du vaisseau, la même forme, les mêmes contours et les mêmes proportions en grand, que ces pièces ont en petit dans le modèle » (1762, 1798, 1832-35).

De la marine, le mot s'étend à l'armée de terre. Barré (Complément du DAF, 1842) note cette extension : « (art militaire), mot que l'armée de terre a emprunté à la marine pour l'appliquer à la contenance des caissons de vivres, à leurs dimensions et à leurs formes » ; Littré aussi (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme militaire, mot qui, passant de la marine à l'armée de terre, désigne la contenance des caissons de vivres, leurs dimensions, leurs formes ». Littré remarque aussi dans le Supplément (1877) que le mot est d'un usage fréquent dans l'industrie naissante : « ce mot, écrit-il, n'est pas seulement un terme de marine ; il s'applique d'une manière générale à toute pièce mince en bois ou en métal découpée ou façonnée suivant un profil qu'on doit reproduire. Ainsi, il y a des gabarits en tôle qui sont employés dans la fabrication des armes. Il y a des gabarits en bois qui servent à construire les gabions. Il y a même des gabarits en bois mince, en carton ou en papier qui servent de guides aux dessinateurs pour tracer des courbes ». L'extension est notée, mais avec prudence, dans le Dictionnaire de l'Académie française (septième édition, 1879) : « il se dit aussi de patrons de fer qui, dans les ateliers d'artillerie, servent pour la construction de diverses pièces, notamment des affûts », et avec plus de justesse dans la huitième édition (1932-35) : « il se dit également d'une dimension réglementaire, spécialement pour les véhicules » (le chargement de ce wagon est conforme au gabarit ; ce camion, cette voiture sont conformes au gabarit réglementaire) ; « il s'emploie enfin, dans beaucoup de métiers ou d'arts, pour désigner des appareils vérificateurs de formes et de dimensions déterminées » ; « il désigne aussi l'arceau sous lequel on essaie les wagons chargés pour s'assurer qu'ils pourront passer sous les tunnels ». L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est, si on le compare à celui de Littré, antérieur d'un siècle (terme de marine et terme d'art militaire), un de ces papiers de tournesol qui révèle ce qu'est la modernité - essentiellement de la technique. Le gabarit est « dans de nombreux corps de métiers, un modèle en bois, en métal, ... servant à vérifier les dimensions d'un objet » (gabarit du chaudronnier, du forgeron, gants de caoutchouc découpés d'après des patrons ou gabarits de dimensions un peu plus grandes que la main humaine). C'est aussi un « appareil vérificateur de formes ou de dimensions » et dans les chemins de fer, un « arceau sous lequel on fait passer les wagons chargés pour vérifier si leurs dimensions sont réglementaires ». La chose devient si commune que le mot s'étend aux bureaucraties et désigne, par métonymie, la « dimension réglementaire et imposée, notamment d'un véhicule », et qu'il s'applique aux êtres humains, comme si ceux-ci devaient se conformer à un moule industriel : « familier (en parlant d'une personne), dimension physique, corpulence ».

Le succès du formatage se lit dans les dictionnaires du XXe siècle. En 1762 (quatrième édition du DAF), gabarit n'était qu'un « terme de marine »; aujourd'hui (neuvième édition du DAF, en cours de publication), il se rapporte aux choses de l'industrie, aux règlements administratifs et aux êtres humains (« modèle en grandeur réelle d'une pièce de charpente, servant de patron pour la construction du bâtiment » ; « modèle, forme permettant de reproduire des pièces, des objets ou de vérifier les dimensions de certaines pièces, de contrôler le profil de certains éléments d'un ouvrage » ; « taille, dimension règlementaire d'un véhicule d'une catégorie donnée » ; « familier, taille, corpulence d'une personne » (il a un gabarit imposant ; c'est un grand, un petit gabarit, une personne de grande, de petite taille).

 

30 novembre 2009

Osmose et symbiose




Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.

La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».

Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».

Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.

 

27 novembre 2009

Lumière des livres 21

 



Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000



page 403


"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".


 

 

25 novembre 2009

Consortium

 




En latin, le nom consortium, neutre, a pour sens « communauté de biens » et « association, participation, communauté », tandis que les noms consortio et consors se traduisent le premier par « association, communauté, ressemblance » et le second, qui a donné en français prince consort, a, suivant les emplois, le sens de « propriétaire indivis, cohéritier », « frère ou sœur », « associé, compagnon », « qui est en communauté, commun ».

Il est attesté en français à la fin du XIXe siècle comme un terme de botanique. C'est une « association de plantes de natures différentes formée dans un intérêt commun », sens qui n'est pas relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième et neuvième éditions) et qui n'est que signalé dans une remarque du Trésor de la langue française (1971-94). Si le mot était resté confiné dans le vocabulaire étroit de la botanique, il n'aurait sans doute pas fait l'objet d'une note dans ce dictionnaire critique de la NLF. Ce qui l'a sorti des zones obscures de la langue, c'est l'économie et la politique, qui sont les deux mamelles de la modernité, domaines dans lesquels il s'établit en 1900 et surtout il prospère après la première guerre mondiale. C'est un emprunt ou bien à l'anglais commercial ou bien à l'allemand Konsortium. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), où il entre pour la première fois, il est défini comme un terme d'économie politique, dont le sens est « accord en vue d'un objet » ou « sociétés ou personnes entre qui a été conclu cet accord » (consortium des puissances, des banques, de capitalistes). Il ne semble pas que la première définition (« accord en vue d'un objet ») soit pertinente, un consortium n'étant pas une convention, même s'il peut être fondé sur une convention ; la seconde, en revanche, l'est, comme l'atteste l'article consortium du Trésor de la langue française (1971-94) : « (droit, économie) groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, réunissant sous une direction unique des moyens financiers ou matériels, en vue d'exécuter en commun des opérations déterminées » ou celui de la neuvième édition du DAF : « groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, constitué en vue d'opérations et d'objectifs économiques communs ». Les synonymes en sont association, pool, comptoir d'achats, un consortium pouvant réunir des banques ou des journaux, être international, franco-allemand, industriel, chimique, textile... Dans cet extrait de La Condition humaine (Malraux, 1933), il réunit des banques : « nous avons créé le consortium parce que les banques françaises d'Asie faisaient une telle politique de garantie qu'elles auraient fini par prêter aux Anglais pour ne pas prêter aux Chinois. Nous avons suivi une politique de risque (...). Il est normal que nous en recueillions les conséquences. L'épargne sera protégée (...) jusqu'à cinquante-huit milliards de perte ».

Il est réjouissant de constater la permanence, malgré les siècles et les changements qui affectent les pays, de l'esprit ou de la volonté d'association qui anime les hommes depuis plus de deux millénaires, que ce soit pour former des associations sans but lucratif ou lucratives sans but ou des syndicats ou, s'ils sont plus riches et qu'ils possèdent des moyens de production et d'échange, des consortiums. L'homme est moins individualiste qu'on ne le dit dans les gazettes. Dès qu'il peut s'agréger à un corps ou s'intégrer à un groupe ou accrocher son entreprise à d'autres entreprises pour se partager les marchés ou en conquérir de nouveaux, il le fait. Grégaire il est depuis la nuit des temps, même quand il se déclare anarchiste ou libertaire.




 

23 novembre 2009

Epidémie





Ce mot, emprunté du latin médiéval epidimia, lui-même emprunté du grec, est attesté à compter de la seconde moitié du XIIIe siècle, sous des formes variées : ypidime, epydimie, epydemie : « pestilence que les physiciens (les médecins) appellent ypidime » ; « Qui veut son corps en santé maintenir / Et résister à mort d'épidémie, / Il doit courroux et tristesse fuir, / Laisser le lieu où est la maladie » ; « supplier (Dieu) qui lui plaise faire cesser la mortalité et épidémie » ; « si se logea en la cité, de lez la ville, pour fuir la pestilence de ipedimie, qui cette année avait couru parmi Arras ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est le premier lexicographe à enregistrer le mot, composé d'epi et de démos, populus, peuple, composition que les encyclopédistes (1751-64) analysent ainsi : « le mot grec est formé d'épi, dans ou parmi, et de démos, peuple ». La formation et surtout la présence dans le mot de démos de démocratie ou de démagogie sont expliquées ainsi : « ce nom vient de ce que ces maladies sont communes à toutes sortes de personnes, de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, provenant d'une cause générale. Les Latins les appellent populaires. Elles sont opposées à celles que les médecins appellent sporadiques, qui sont éparses çà et là, et qui ont des causes particulières ».

Dans les dictionnaires modernes, le mot est défini le plus objectivement possible, froidement, presque scientifiquement. Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « augmentation inhabituelle et subite du nombre d'individus atteints d'une maladie transmissible existant à l'état endémique dans une région ou une population donnée » ou « apparition d'un nombre plus ou moins élevé de cas d'une maladie transmissible n'existant pas normalement à l'état endémique dans une région donnée », et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française : « apparition et propagation d'une maladie contagieuse qui atteint en même temps, dans une région donnée, un grand nombre d'individus et, par métonymie, cette maladie elle-même ». Les grandes peurs sont passées ; les médecins ont isolé les virus ou les bacilles de ces maladies ; ils y ont trouvé des remèdes ; ces grandes maladies, qui pouvaient en quelques années, faire disparaître la moitié de la population d'un pays ou anéantir des familles entières, sont désormais vaincues. D'ailleurs, les rédacteurs du Trésor de la langue française ne citent pas d'exemple qui fasse peur ou qui transpire la peur, sinon des exemples qui se rapportent au Moyen Age (les épidémies sont un fléau; mais elles ne sont pas les seuls maux dont les vivants soient menacés dans leur chair) ou à des pays lointains : « les centres endémiques du typhus et de la fièvre récurrente correspondent à des foyers permanents de saleté ou de misère. Quant aux grandes épidémies que causent parfois ces maladies, elles éclatent lorsque des perturbations économiques viennent rompre les habitudes d'hygiène qu'a peu à peu créées la civilisation moderne ». Il n'est même pas cité la peste, ni le choléra parmi les exemples d'épidémies. Les académiciens les citent, mais en les situant dans des époques éloignées : « de grandes épidémies de peste, de choléra ont ravagé l'Europe du Moyen Âge ». Il en allait tout autrement dans l'ancienne langue, où le mot épidémie fait peur (cf. ci-dessus des extraits d'auteurs des XIIIe, XIVe, XVe siècles), sans doute parce que les causes du phénomène ne sont pas connues ou sont incompréhensibles et généralement dues à la colère de Dieu, si bien que l'on sacrifiait quelques boucs émissaires dans l'espoir de faire cesser le mal. La peur transpire chez Furetière (1690) : « mal contagieux qui se communique de l'un à l'autre, comme la peste, le scorbut, la vérole. On appelle proprement épidémie la peste, lorsqu'elle vient par la corruption de l'air, qui fait mourir bien du peuple en peu de temps » et l'ignorance chez les académiciens : « (le mot) se dit de toutes sortes de maladies populaires et contagieuses » (1694, 1718, 1740) ; « terme de médecine, attaque générale ou populaire de quelque maladie qui dépend d'une cause commune et accidentelle, comme l'altération de l'air ou des aliments » (1762, 1798).

L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, grand dictionnaire des Lumières, n'échappe pas à la peur et à l'ignorance : « (médecine), maladie qui affecte presque en même temps et dans un même lieu un grand nombre de personnes de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, avec les mêmes symptômes essentiels, dont la cause réside le plus souvent dans les choses desquelles on ne peut pas éviter de faire usage pour les besoins de la vie, et dont le traitement est dirigé par une même méthode » ; et « les différentes causes des épidémies, qui sont dans l'air, dépendent quelquefois du vice de ses qualités sensibles et manifestes, telles que la chaleur, le froid, l'humidité, la sécheresse, etc. D'autres fois l'air, en pénétrant le corps humain (...), y porte avec lui et applique à diverses parties certains miasmes d'une nature inconnue, qui produisent cependant les mêmes effets dans toutes les personnes affectées, comme on le voit dans la peste, dans la petite vérole (...) Les aliments, comme causes communes, sont souvent aussi, par leur nature, la cause des maladies populaires (...) ». Les remèdes sont à l'image des causes supposées : « pour s'en préserver, on doit soigneusement éviter tout ce qui peut contribuer à arrêter l'insensible transpiration, et pour cela ne pas s'exposer à l'air froid du matin ou du soir, ne se livrer à aucun exercice violent, ne vivre que d'aliments de facile digestion, et user des choses propres à fortifier, à entretenir la fluidité des humeurs, favoriser les secrétions et excrétions ».


Les progrès de la médecine ont peu à peu atténué les peurs, si bien que le mot épidémie a été extrait de cet usage médical pour désigner des réalités « morales » ou « intellectuelles » qui ne sont pas des maladies, mais qui se répandent rapidement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter ce nouvel emploi : « depuis peu on l'emploie au figuré », comme dans cet extrait de l'Année littéraire : « il semble que l'épidémie philosophique commence à gagner les provinces, et que les candidats, qui y briguent les palmes académiques, suivent l'exemple de ceux qui aspirent à celles de la capitale ». Dans les cinquième et sixième, septième, huitième éditions (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, l'emploi figuré est illustré d'un seul exemple : « on dit figurément il y a des épidémies morales » et « il se dit quelquefois figurément, dans le langage ordinaire : l'engouement est général, c'est une épidémie, c'est une véritable épidémie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s'efforce d'expliciter l'analogie qui suscite le sens figuré : « ce qui s'empare des esprits comme l'épidémie s'empare des corps », citant des extraits de Rousseau (« il est pour ainsi dire des épidémies d'esprit qui gagnent les hommes de proche en proche comme une espèce de contagion »), de Diderot (« cent orateurs fameux sous le seul règne d'Auguste ! quelle épidémie ! »), de Raynal (« l'épidémie des croisades eût entraîné les Français loin de leurs frontières »). Il faut attendre la neuvième édition du DAF (en cours de publication) pour que le sens figuré ne soit pas seulement constaté et soit enfin défini : « extension rapide et fâcheuse d'un phénomène, comme par l'effet d'une contagion » (exemples : une épidémie de suicides, de divorces, et ironiquement, une épidémie de néologismes).

Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils distinguent le sens étendu du sens figuré, distinction qui semble spécieuse, comme on peut le constater. Par extension, une épidémie consiste en une « multiplication considérable de cas de toute maladie (transmissible, carentielle ou autre, intoxication) ou de tout autre phénomène biologique ou social (accident, divorce, suicide, etc.) ». Au figuré, « en parlant de tout autre phénomène humain jugé comme un mal collectif », une épidémie est « ce qui touche rapidement et dans un même lieu un grand nombre de personnes en se propageant comme une épidémie ». Les synonymes en sont contagion, engouement, entraînement, mode et les exemples : « se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre ! » (Rolland, 1909) ; « l'épidémie de destruction née du siège de Paris » (Zola, 1892).

Quoi qu'il en soit, en un peu moins de trois siècles, ce mot a perdu toute la charge d'angoisses et de craintes dont il était chargé. Jadis, c'était la peste qu'il désignait ; aujourd'hui, ce sont les divorces ou les modes.


 

21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

18 novembre 2009

Vaccin




Le mot est attesté en 1801 au sens de « substance organique propre à créer une réaction immunitaire contre la variole ». Le principe du vaccin est lumineusement expliqué par Pasteur : « un vaccin, c'est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne » (1881). Le mot est emprunté de l'adjectif latin vaccinus, qui signifie « qui se rapporte à la vache », et cela d'après le nom vaccine, emprunté de vaccina et attesté en 1799 au sens de « petite vérole des vaches, qui, inoculée à l'homme, peut conférer l'immunité contre la variole » et en 1800 au sens « d'inoculation à l'homme de la petite vérole des vaches », emploi dans lequel ce mot sera remplacé par vaccin. Le lien entre la vaccine et le vaccin est clairement exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) à l'entrée vaccine : « maladie infectieuse des bovidés (synonyme cow-pox) et des équidés (synonyme horse-pox) dont le virus, semblable à celui de la variole, est cultivé en laboratoire et fournit un vaccin propre à immuniser l'homme contre cette affection ».

Vaccin entre assez rapidement dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), indice certain de la diffusion assez large de ce mode d'immunisation en France et en Europe : « terme de médecine, matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches, ou de celles qui sont produites par la vaccination, et qu'on inocule pour préserver de la petite vérole » (même définition en 1878-79). Les académiciens emploient encore petite vérole plutôt que variole, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française,1863-77) utilise le mot moderne : « virus particulier, doué de la propriété de préserver de la variole, ainsi appelé parce qu'il a été recueilli primitivement dans des pustules qui surviennent quelquefois au pis des vaches et qu'on appelle cow-pox ». Quant au vaccin jennérien, il est « pris de bras à bras, par opposition au vaccin de génisse ».

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le principe du vaccin, tel que le définit Pasteur, est étendu à d'autres maladies que la variole : « substance organique propre à créer une réaction immunitaire préventive ou curative contre une maladie infectieuse » (1852). Ce sens étendu est relevé dans les dictionnaires du XXe siècle : « il se dit, par extension, de toute substance qui, inoculée à un individu, lui confère l'immunité contre la maladie parasitaire qui a produit directement ou indirectement cette substance » (le vaccin de la rage, de la rougeole) et « il se dit encore de tout microbe atténué ou même virulent ou de tout produit microbien qui, injecté à l'homme ou à un animal, le prémunit contre la maladie que ce microbe pourrait provoquer » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Les académiciens prennent acte avec un peu de retard des avancées de la médecine, que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent. Le vaccin est le « virus de la vaccine, inoculé à l'homme afin de l'immuniser contre la variole » et, « par extension », le mot désigne une « substance préparée en laboratoire à partir de microorganismes (tués, inactifs ou atténués) et qui, inoculée à un être vivant, l'immunise ou l'aide à lutter contre une maladie infectieuse (déterminée par le même microorganisme) grâce à la formation d'anticorps spécifiques » (vaccin antirabique, antituberculeux, antipolio, BCG, antitétanique, triple, immunisant simultanément contre trois maladies infectieuses, diphtérie, tétanos, poliomyélite, quadruple ou tétravalent, etc.).

Le principe, qui semble aller de soi, a frappé les esprits au XIXe siècle, au point que vaccin a suscité des analogies et que, par métaphore, il s'est étendu hors de la médecine pour désigner « ce qui préserve (de quelque chose) », comme dans cet extrait de Sainte-Beuve : inoculer le vaccin révolutionnaire pour éviter les révolutions, ou dans cette envolée sublimement grotesque d'Hugo : « grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage » (Paris, 1867). Il semble pourtant à qui sait comment va le monde que ce vaccin devait être périmé quand il a été inoculé, vu que l'esclavage et le servage n'ont jamais été aussi florissants dans le monde que depuis que la France en a vacciné l'Amérique et la Russie. Faudrait-il recommencer ? Et louer les services d'un barde aveugle à la Hugo pour chanter les bienfaits de cette campagne de vaccination ?


16 novembre 2009

Diététique





Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).

L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).

D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.

L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.



 

14 novembre 2009

Conniver




Ce verbe, attesté au XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (première édition) à 1879 (septième édition), est absent des éditions du XXe siècle de ce même dictionnaire. Les académiciens pensent qu'il est sorti de l'usage, sans que, dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1879), ils aient cru bon de noter que ce verbe « vieillissait » et « devenait vieux ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, faisant précéder la définition de la mention vieux. Il est vrai que ce Trésor est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles et qu'au XIXe siècle, conniver était encore en usage.

Emprunté du latin classique conivere (« cligner ensemble », « fermer les yeux » et, figurément, « laisser faire par indulgence »), il est attesté au XVIe siècle chez les meilleurs écrivains ; Amyot (« conniver en telles fautes et ne faire pas semblant de les apercevoir »), Montluc (« plût a Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main n'eussent non plus connivé que moi »), le juriste Du Vair (« où il va des immunités et privilèges des peuples de ce pays, ils sont prompts à s'émouvoir, et ceux qui pour l'obligation de leurs charges les devraient réprimer, y connivent aisément », où il a deux sens : « prêter en fermant les yeux, en gardant le silence, une sorte de complicité morale à la faute de quelqu'un » et « se faire le complice d'un délit ou d'un crime en ne le révélant pas ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « négliger de punir les fautes de ceux sur qui nous avons l'autorité ; ou les souffrir, et ne faire pas semblant de les voir » (il voulait sans doute dire « faire semblant de ne pas les voir » : « ceux qui connivent aux exactions en sont responsables en leur propre nom devant Dieu et devant les hommes »). La définition du Dictionnaire de l'Académie française est à peu de chose près identique : « dissimuler, faire semblant de ne pas voir un mal qu'on a le pouvoir et le droit d'empêcher » (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1879 : Le magistrat connivait aux concussions de son greffier, des procureurs etc. ; il ne voulut pas se déclarer ouvertement, il connivait avec lui ; ce trésorier et son contrôleur connivaient ensemble ; un père qui connive aux débauches de ses enfants). Au vu de ces exemples, il semble que ce verbe était d'un emploi relativement étendu dans la langue classique, comme l'attestent les nombreux extraits d'écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) pour illustrer le cens de conniver (« fermer les yeux sur ce qu'on n'ose pas ou ne veut pas apercevoir et, par suite, dissimuler en justice les faits à la charge d'un accusé, et prendre ainsi part à une mauvaise action ») : Corneille (« Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand un père à mes yeux au lieu de moi l'immole ») ; Bossuet (« on l'accuse d'y avoir du moins connivé » ; « puisqu'ils connivaient à de tels crimes »), Saint-Simon (« je ne pouvais trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable »), Diderot (« peut-être alors serai-je forcé moi-même d'écarter le soupçon d'avoir connivé à cet indigne procédé »), d'Alembert (« nous craignons qu'on ne nous soupçonne de conniver à ses blasphèmes »), Montaigne (« il sut dextrement conniver à cette mienne débauche et autres pareilles »)...

Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française, s'ils rappellent que le sujet de ce verbe jugé vieux est toujours une personne ou un groupe de personnes, le verbe est suivi soit de la préposition avec (conniver avec quelqu'un), soit de à (conniver à quelque chose). Un tel verbe mérite de revenir dans l'usage. Il serait d'une grande utilité. Ce que la justice reproche à M. de Villepin, c'est d'avoir connivé avec Lahoud et Gergorin à des faux en écriture ou, alors qu'il en avait connaissance, de ne pas les avoir empêchés. Dits ainsi, les soupçons pesant sur M. de Villepin semblent insignifiants. Fallait-il ce tintamarre médiatique et un mois de procès pour régler si peu de choses ?

 

 

 

10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.




 

07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.