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13 décembre 2013

Vox clamantis in deserto (la voix de celui qui crie dans le désert)

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et souvent miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage compte parmi ceux qui vont marquer la littérature de notre pays.

 

 

 

 

 

27 octobre 2013

L'Identité malheureuse : discours des malheurs de ce temps

 

 

 

Le livre d'Alain Finkielkraut (L'Identité malheureuse, Stock, 2013) se lit facilement et aussi rapidement qu'un long article de bon journal (mais il n'y a plus de bon journal) ou qu'une brillante dissertation de classes préparatoires. Pourtant, il est un peu décevant, bien que chacun des sujets abordé (la laïcité, l’école qui instruit, la dignité de la femme, le respect des formes et de la politesse, la profondeur historique de l’expérience française, la République) soit exposé dans une belle langue claire. C'est le livre de professeur, et même d’un grand professeur (pas d'un docteur de l'université, et heureusement, car si tel avait été le cas, il aurait été illisible comme tous les pensums pondus par les docteurs incultes) qui s'inscrit dans la grande tradition des Lumières, telle qu’elle a été revue par les idéologues du type Destutt, qui a inventé une « science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain » (Littré, DLF, 1863-79). Cette science a pour but l’analyse des idées, sur le modèle de la chimie de Lavoisier : l’objectif est d’isoler les divers éléments dont elles sont composées.

Voilà pourquoi l’exposé d’Alain Finkielkraut est assez impartial. Il analyse les idées qui lui sont étrangères ou auxquelles il est hostile (rabaissement des femmes, multiculturalisme, obscurantisme, islam...) avec le même soin ou la même bienveillance que les idées auxquelles il adhère, celles des Républicains de progrès, qui formaient naguère encore le cœur de la gauche politique. Ce livre de professeur talentueux n'est pas un livre d'écrivain, en tout cas pas celui d’un grand écrivain. De belles formules sont ciselées dans lesquelles sont condensées ou résumées les analyses, mais la principale utilité de ces formules est d’être transformables en slogans, qui pourront être ânonnés par les disciples...

La principale faiblesse du livre tient à la conception que son auteur se fait de l'identité de la France. Il réduit la France à la République issue de 1792, une république une et indivisible (ce que n’était pas la France avant 1792), mais aussi impériale et impérialiste (le contraire de ce qu’est dans son essence la France), qui, de 1792 à 1962, a fait la guerre au monde entier ou à quasiment tous les peuples du monde et qui, pis encore, n'a pas hésité à retourner ses armes contre son peuple : génocide de Vendée, massacres de Vendémiaire An III, massacres de juin 1948, Semaine sanglante en 1871, répression par l'armée des grèves ouvrières, massacre de la rue d'Isly. C'est à cette demi France ou à cette France réduite ou lacunaire ou hémiplégique qu’il est attaché, celle de l'école qu'il a fréquentée et où il a enseigné, des maîtres qui lui ont appris les rudiments, etc. et c'est cette France-là qui est malheureuse, puisque, peu à peu, elle rejoint les poubelles de l'Histoire où elle est jetée par ceux-là mêmes qu'elle a formés et à qui elle a prodigué avantages et privilèges... Elle est en train de connaître le destin de la France royaliste et catholique.

 

L’Identité malheureuse commence par un rappel des années gauchistes qui ont fait le bonheur d’Alain Finkielkraut, jusqu’à ce qu’il découvre les horreurs du bloc de l’Est. Là est le problème. Pendant dix ans, la France a été gouvernée, de 1959 à 1969, par des hommes et des femmes qui exprimaient régulièrement une vive gratitude à la France libre et qui appliquaient, non pas à la lettre, mais dans son esprit, les objectifs fixés par De Gaulle à Londres de 1940 à 1944. Or, c'est contre ce régime, qui réconciliait les deux France par l'institution d'une France forte et qui a redonné à l'Etat une dignité et son efficacité, que Finkielkraut s'est révolté, manipulé par on ne sait qui, prenant avec ses camarades de manifs pour cible celui qui le 17 juin 1940 avait dit non à la défaite, à l'armistice et à la collaboration avec la puissance occupante. En 1968, quelques semaines avant que ne commencent les événements de mai, Christian Bourgois a publié de François Augiéras (1925-1971), écrivain gidien talentueux, un livre de souvenirs : Une adolescence au temps du Maréchal. Tous les thèmes de mai 68 s’y retrouvent : esprit de communauté, soif de convivialité, chaleur de la génération (la jeunesse, les jeunes des sociologues soixante-huitards), retour à la terre, autocélébration ou auto-contentement, soi-mêmisme, dynamisation culturelle des campagnes par le théâtre ambulant ou par des spectacles « engagés ». La France de 1941-44 que décrit Augiéras, celle des organisations de jeunesse de la Révolution nationale, des camps dans la nature et des chantiers, est étrangement semblable à celle de 1968. Mai 68 a eu lieu une première fois de mai et juin 41 à mai 44 : voilà ce que montre Augiéras, avant même que ne commencent les événements de mai 68.

Une des fables que l'on nous assène sur les années d'occupation est qu'elles furent des années de puritanisme imposé par le pouvoir pétainiste. C'est sur cette thèse que Miller s'est acquis une petite célébrité. Or, les documents dans les deux volumes de 1940-1944 Années érotiques infirment cela. La libération des mœurs s'est faite entre 1940 et 1944 - plus de vingt ans avant 1968. Ce sont les résistants qui, par réaction contre cette liberté sexuelle, étaient, eux, puritains. C'est eux qui étaient pour le travail (retrousser ses manches), pour la famille (très forte remontée de la natalité), pour la patrie. De Gaulle résumait cela en trois mots cruels à l'encontre de Pétain : il n'a jamais travaillé de sa vie, il a toujours baisé la femme des autres et la patrie, il l'a trahie. Ce qui révèle la vérité des événements (confus, bavards, une révolution introuvable) de mai 68, ce ne sont pas les discours contradictoires ou sans contenu que l'on a entendus, c’est le réel : ce qu'ont fait réellement les soixante-huitards, tous étudiants alors (et fils de bourgeois ou de petit-bourgeois nantis), qui méprisaient les ouvriers, les paysans et le peuple de France. Ils ont porté au pouvoir Mitterrand (dont la carrière – antisémitisme, pétainisme, esprit collabo, soutien aux guerres coloniales - est éloquente) ; en 1983 ils ont renié un siècle de lutte en faveur de l'émancipation du peuple, préférant au peuple délaissé et maudit le tiers-monde et ses représentants en France ; ils ont contribué activement au changement de peuple. Ce fut à la fois une farce et une tragédie pour la France. Si Alain Finkielkraut, dès son enfance, avait été attaché au Non du 17 juin 1940 (au lieu de faire le gauchiste en 1968 et dans la décennie qui a suivi avec les pétainistes ou les fils de pétainistes et à leur seul profit), il aurait eu sans doute une autre conception de la France et de son identité - et son livre aurait été très différent.

 

Le véritable sujet (une identité en faillite ou en voie de disparition) n'est pas dans le contenu de ce livre, mais dans la façon dont il a été reçu. Ce qui illustre à merveille les analyses d’Alain Finkielkraut, ce sont les réactions qu’il a suscitées, celles de MM. du Poirier, Lévy et des autres abrutis haineux qui l'ont agressé lors d'une émission de télévision ou de ceux qui éructent dès que son nom est prononcé... Il serait sans doute trop simple de coller l'étiquette "post-littéraire" (post-historique, postcolonial, etc.) sur ce qui se passe. Le fait est que la France a été pendant huit siècles ou plus une nation que l'on peut qualifier de littéraire, dans le sens ancien (érudit, savant, attaché aux lettres : cf. l'Histoire littéraire de la France, oeuvre des mauristes du XVIIIe siècle) et dans le sens moderne de ce terme : une nation qui existe dans et par les "lettres" et dans laquelle la littérature a toujours joué un rôle déterminant. Cela avait un mérite : les écrivains étaient lus avec bienveillance ou, comme l'écrit Finkielkraut lui-même, avec « un cœur intelligent ». Même si l'on était hostile à ce qu'ils écrivaient, on s’efforçait de restituer leur pensée impartialement ou d’analyser leur art sans que le crachat tienne lieu de critique. Ces temps-là sont clos, une ère est terminée : cette France se meurt. Les points de vue de MM Birnbaum, Lévy, Darfi, etc. sonnent le triomphe des Lénine, Hitler, Béria, Goebbels, Staline, etc., ou de la rhétorique qu'ils ont inventée, et cela dans un pays, dit « démocratique » et, plus d'un demi-siècle après leur mort, alors que leurs disciples sont tous discrédités. Tous ceux qui ne partagent pas le point de vue de Birnbaum (ou du Monde, de Libé, du NO, de France-Cul, de Canal, etc.) sont des fascistes. Mme Le Pen est une fasciste, Renaud Camus qui a voté pour elle en est un aussi, Alain Finkielkraut, qui cite Renaud Camus parmi des dizaines d’autres auteurs, dont Hume, dans sa longue dissertation, en est un aussi. C'est une vraie chasse aux sorcières, dont ont été victimes dans un passé récent Renaud Camus, Sylvain Gouguenheim, Maurice Dantec, Richard Millet et maintenant Alain Finkielkraut. Dantec s'est exilé ; Millet songe à l'exil ; Renaud Camus est un exilé de l'intérieur ; Gouguenheim aussi... Sans parler de tous ceux qui se taisent ou qui sont condamnés au silence. Or, ce sont là les écrivains, les penseurs, les professeurs les plus brillants du siècle. Maudit soit un pays qui condamne (au nom de l'arasement ?) au silence, à l'exil, au pilori, à la honte les plus brillants de ses écrivains, penseurs, professeurs ! Il n’a plus d’identité. Il n’est plus rien. Combien d'années pourra-t-il survivre à ces infamies ?               

 

 

01 octobre 2013

Balzac et une Nouvelle Langue Française

 

 

 

 

Au début des Illusions perdues, roman publié entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui a fait de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant éphémère. A Angoulême, où elle est établie, elle est dans les salons l’impératrice des modes, de la distinction et du bon goût : « elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent ». La charge se poursuit ainsi : « Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ». A la liste de ces néologismes, Balzac ajoute en guise d’explication, comme pour s’excuser d’avoir employé des mots nouveaux qui lui paraissent ridicules ou inutiles : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

 

Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, qui n’en peut mais, puisqu’elle n’a d’existence que dans la fiction, mais Balzac. La première partie de la phrase (« elle commençait à tout typiser…. ») est faite de mots supposés avoir été énoncés par Mme de Bargeton ; la seconde (« car il faut violer… ») est une remarque de Balzac qui porte non pas sur le réel, mais sur la langue. Dans la même phrase, celui qui énonce change : c’est d’abord le personnage, puis l’écrivain, qui justifie ces néologismes par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon de s’exonérer de toute responsabilité dans leur emploi.

Il ne faut pas croire, comme le laisse entendre Balzac, dans un premier temps du moins, que ces néologismes sont des effets de mode qui n’exprimeraient que la volonté de se démarquer, en employant, par souci de distinction ou par snobisme, des mots que les autres ignorent ou ne comprennent pas. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne, ou que Balzac attribue à ce personnage de roman, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie,  et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, deux suffixes qui ont pour sens « faire changer d’état », « entamer un processus », « transformer », « faire devenir ». Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle a le sentiment que rien ne change, n’a changé, ni ne changera. Elle aimerait, elle, être prise dans le grand mouvement de l’histoire. Elle rêve de Paris et de toutes les belles choses nouvelles qui s’y voient. Ces désirs sont clairement exprimés par les néologismes inouïs qui représentent des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus, des changements d’état, du « devenir ». Une homologie est établie entre le personnage et la langue qu’il parle, la seconde étant le miroir ou le reflet du premier.

La langue de Mme de Bargeton est aussi caractérisée par la syntaxe et le vocabulaire (les « immenses phrases bardées de mots emphatiques »), la grammaire (les « superlatifs » qu’elle « prodigue démesurément »), sa façon de converser (sa « conversation » « chargée »). Ces faits de langue sont liés à la façon dont elle conçoit le monde. Les « proportions gigantesques » qu’elle donne à toutes choses sont exprimées dans les mots qu’elle emploie ou dans les phrases qu’elle dit. Le portrait de ce personnage est sous-tendu par une hypothèse, que bien des écrivains actuels ou « modernes » pourraient faire leur, à savoir qu’un personnage, comme Mme de Bargeton ou Françoise, la bonne de la tante du narrateur d’A la recherche du temps perdu, ou Matamore, le personnage de L’Illusion comique de Corneille, etc. et, si l’on sort de la fiction, qu’une personne, quelle qu’elle soit, vous ou moi, se révèle ou révèle ce qu’elle est, son origine géographique, la classe sociale dans laquelle elle s’inclut, son rapport au monde, sa Weltanschauung ou, dit plus prosaïquement, sa « vision » des choses, dans les mots dont elle use, dans la syntaxe des phrases qu’elle dit, dans la langue qu’elle s’est forgée ; ou encore que la langue, prononciation, grammaire, vocabulaire, fautes et cuirs, etc. est un révélateur de la personne, dans sa totalité pourrait-on dire.

Cette langue aussi un révélateur de la « société » où elle est en usage ou de l’époque où elle a émergé. Balzac décrit un phénomène qui ne tient pas de la fiction, bien qu’il apparaisse dans un roman, mais qui est avéré dans la réalité. En effet, dans les dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, la langue française, et pas seulement celle de Mme de Bargeton ou celle de Balzac, la langue française dans sa totalité a été bouleversée par la formation incessante de mots nouveaux, qui, à peine fabriqués, sont employés dans les conversations et dans les écrits, et se diffusent sinon dans toute la société, du moins dans certaines des classes qui la composent. Ces néologismes ont été, pour une partie d’entre eux, quand ils ont été formés pendant la Révolution, recensés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Ils ne forment que la partie visible du phénomène, à propos duquel il n’est pas faux de recourir, ne serait que pour en donner la mesure, à la métaphore du séisme. La langue a subi dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et pendant le XIXe siècle une série d’ébranlements, de secousses, de perturbations, dont les néologismes, mais aussi les changements de sens ou les extensions de mots à de nouveaux domaines ou la formation de langues des sciences, dures ou molles, humaines, sociales ou exactes, qui ont produit une langue nouvelle ou inédite ou inouïe, celle-là même qui fait l’objet de ce livre. L’extrait des Illusions perdues cité ci-dessus contient des hypothèses d’ordre explicatif. C’est là son intérêt. Pour Balzac, en effet, les néologismes prêtés à Mme de Bargeton, tout arbitraires qu’ils sont ou paraissent, sont justifiés par le caractère ou la nature du personnage, mais aussi par des raisons « sociales » ou historiques. De la connaissance de son époque, à savoir les années romantiques, de 1830 à 1850, Balzac tire la certitude que les écrivains et les jeunes gens sont impatients de voir leur vie et leur pays évoluer, changer, se transformer – en bref qu’ils aspirent à vivre de grands événements historiques ou à faire l’histoire, et ces grandes aspirations sont exprimées indirectement dans la nouvelle langue française. Les séismes verbaux, néologismes, façons de parler, syntaxe boursouflée, etc. sont en relation avec des séismes sociaux ou politiques de grande ampleur. La relation en question n’est pas de cause à effet ; c’est plutôt un miroir ou mieux un papier de tournesol. Les séismes qui ébranlent la langue, sans la détruire, mais en produisant une langue nouvelle, révèlent l’ampleur des changements qui les ont sans doute causés et qui n’affectent pas seulement les réalités tangibles du droit, des institutions politiques, de la science, de l’urbanisation croissante, de la technicisation du réel, puisque ce qui est touché, c’est l’impensé ou l’inconscient d’une époque, d’un temps, des temps modernes, de ce que l’on va nommer, dans les pages qui suivent, la modernité.

 

 

 

21 septembre 2013

Lumière des livres : 38

 

 

Henri Lopes, Dossier Classé, roman, Seuil, 2002.

 

Longtemps, nous avons cru qu’il était impossible de dire quelque vérité que ce fût sur l’Afrique, soit parce que nous étions « blancs », donc suspects a priori de racisme, soit parce que nous étions Français, donc nécessairement nostalgiques de l’ordre colonial révolu. Condamnés au silence, nous espérions qu’enfin, un Africain libre, « libre » comme il y a eu la France libre, courageux, intelligent, soucieux du Bien commun, dirait la Vérité sans tabou ni censure. Hélé Béji l’a fait pour l’Afrique du Nord. Un jour viendrait où un Africain déchirerait l’épais voile de mensonges dont les « sciences humaines et sociales », les media bien pensants et toute l’Université couvrent l’Afrique depuis quarante ans ou plus, de sorte que, quand nous savons, nous préférons nous taire, arguant qu’après tout, les affaires de l’Afrique sont l’affaire des Africains.

Un écrivain, romancier qui plus est, Henri Lopes, auteur de sept romans publiés, prouve, dans une œuvre de « fiction », Dossier classé, qui se déroule au Mossika, pays imaginaire, qui pourrait se nommer aussi bien Guinée que Togo ou Congo ou Bénin ou Mali, qu’on peut dire la vérité, à condition de s’affranchir de la censure qu’imposent les biens pensants, les tiers-mondistes, les marxistes non repentis, les antiracistes de profession et les haïsseurs sans limite de la France. Paradoxe : alors que les « sciences » humaines et sociales (sociologie,  ethnologie, anthropologie, etc.) mentent à qui mieux mieux, sans vergogne ni scrupule, le roman atteint le vrai. Or, ces sciences prétendent détenir seules la vérité, le roman sait qu’il est fiction et que les histoires qu’il raconte sont inventées. Henri Lopes a le courage ou l’audace ou l’inconscience (qu’on lui fera payer à n’en pas douter, ne serait-ce qu’en occultant son oeuvre) d’emprunter les voies de la fiction romanesque pour dire la Vérité. Quelle cure de jouvence, quelle séance d’oxygénation, quel moment d’allégresse que la lecture de son roman !

Dossier classé est tout à l’opposé du Cahier d’un retour au pays natal, cet ouvrage de Césaire qui a fait basculer tant d’intellectuels des années 1950 et 60 dans le politiquement correct. Ce serait plutôt horresco referens le cahier de la fuite du pays natal sans retour possible. Lazare Mayélé, universitaire récemment naturalisé américain, reporter à African Heritage, journal afro-américain identitaire, revient dans son pays, la République du Mossika, après un long exil en France, puis aux Etats-Unis, à la fois pour rédiger une série de reportages sur « l’ouverture à la démocratie » (nous sommes en 1992) après trente années de régime dictatorial et policier de parti unique, mais « progressiste » comme il se doit, et pour élucider les circonstances dans lesquelles son père, Bossuet Mayélé, avocat, ancien leader de la Fédération des Etudiants Africains en France et l’un des esprits les plus brillants de sa génération, a été enlevé en 1966, puis assassiné, par des miliciens au service du régime.

La réalité que Lazare découvre est politiquement très incorrecte. Le Mossika va à vau-l’eau. Rien ne fonctionne. Les routes, les rues, les voies ferrées, les bâtiments publics, plus rien n’est entretenu. Les droits élémentaires ne s’obtiennent que par la corruption ou les affinités claniques ou ethniques. La catastrophe que vit l’Afrique est sous-évaluée ou dissimulée. Si on en parle, c’est pour accuser l’Occident, les Blancs, la France,  l’impérialisme. « Il ne suffit pas de tout mettre sur le compte du colonialisme, de l’impérialisme et de faire l’apologie de nos sociétés communautaires… Nous ne sommes pas de bons sauvages, nous sommes des êtres aux mentalités médiévales ». Le narrateur, lui, regarde, observe, dit. Comme il n’est pas Tartufe, il ne s’embarrasse pas de précautions oratoires. « A trop répéter les conflits de l’époque coloniale, on risque de confondre les Français d’aujourd’hui avec les colons d’hier. Dois-je continuer de récriminer contre un ami sous prétexte que son grand-père a jadis giflé le mien ? Cet engouement irréfléchi pour le devoir de mémoire m’insupporte ». La crise économique et sociale dans laquelle s’est abîmé le Mossika est la conséquence de la gabegie, de l’incompétence, de l’inconscience, de la promotion à des postes de responsabilité d’individus cupides à partir des seuls critères de clan, ethnie, famille, etc.

Le journal afro-américain très politically correct où travaille Lazare diffuse la bonne parole des cultural studies élaborée dans les universités WHASP, blanches, anglo-saxonnes, protestantes : l’Afrique y est présentée comme le continent de la tolérance, du respect d’autrui, de la joie de vivre, des grands ancêtres, de l’innocence. Bien entendu, la réalité dément l’utopie. Lazare est métis. Au Mossika, il subit les plaisanteries racistes de ses « frères de couleur ». Il le dit et il l’écrit. Il observe les haines inter ethniques : il le dit et il l’écrit. Il constate aussi l’attachement des Africains à la France. Il l’écrit : « Au pays, les gens vivent le regard rivé sur la France, comme si elle demeurait la Métropole. Elle ne l’est plus administrativement, mais dans les cœurs, si. Saurais-je expliquer cette réalité à mes collègues d’African Heritage ? La France n’avait pas besoin de s’affûter une stratégie pour nous happer. Dans notre pirogue, nous pagayons de toutes nos forces, ivres de nous amarrer à elle ».   

Pour ce qui est de l’histoire récente, qui commence avec l’Indépendance, les personnages – sauf ceux qui jouissent des bienfaits du pouvoir – ne se gênent pas pour dire que tout allait mieux du temps des Blancs, que la société d’alors était moins injuste et que le peuple était mieux traité. « Du temps des Blancs, le mérite déterminait les promotions ; maintenant, (c’est) la tribu ». Le malheur a commencé avec l’accession au pouvoir de jeunes gens nourris de marxisme et des modèles cubains, algériens et tiers-mondistes : ils ont conduit leur pays à l’abîme. Bossuet Mayalé fut l’un de ces jeunes révolutionnaires marxistes. « Elle a décrit l’atmosphère révolutionnaire qui régnait à l’époque au Mossika. Les modèles étaient ce qu’on appelait les « démocraties populaires : le Viêt-nam, la Chine, Cuba, le « Che ». (…) Outre la tribu, votre père a été victime des idéologies de son temps. Des idées que lui-même avait semées à Paris, à Likolo (capitale du Mossika), dans la tête de ceux qui devinrent ses ennemis ». Il a été assassiné. « Dossier classé » conclut son fils, en rentrant chez lui, aux Etats Unis d’Amérique.

De ce roman noir (dans tous les sens du terme : les faits racontés se passent en Afrique noire, Lazare se fait « policier » pour enquêter sur l’assassinat de son père, l’analyse de la situation qui prévaut au Mossika est d’un pessimisme effrayant, compensé heureusement par une grande allégresse d’écriture), émerge un personnage positif : Monsieur Babéla, le vieux maître d’école à l’ancienne, qui cite Homère, Platon et Socrate, attaché à la France républicaine et laïque, au raisonnement, à la langue française. A Lazare qui développe devant lui la thèse de la langue française imposée par les maîtres à leurs sujets, il objecte : « Vous aussi…, vous répétez ces sornettes ? Cela fait partie des idées reçues. Mon père était déjà interprète à l’époque coloniale. Il avait perçu l’importance du français : langue clé pour notre instruction mais aussi langue de pouvoir. Ses enfants n’avaient le droit de s’adresser à lui qu’en français. (…) Nous avons poursuivi la conversation sur l’utilisation des langues au pays. Il les appelait autochtones et moi (Lazare) nationales. En fait, j’écoutais surtout Maître Babéla. Ses propos, à contre-courant, tant du discours officiel que des opinions de nos intellectuels, me permettaient de mieux saisir des comportements de la vie quotidienne qui m’avaient désarçonné ». C’est ce vieux maître d’école qui révèle à Lazare à la fin du roman ce que devrait être une nouvelle littérature africaine « Le roman n’a pas pour objectif d’informer, mais de former. Je lis pour me construire, m’amender. La lecture, c’est la prière ».

La chape de silence qui plombe l’Afrique est provisoirement levée. Les malheurs de l’Afrique viennent des Africains eux-mêmes certes, mais aussi des intellectuels européens qui ont insufflé aux jeunes instruits, dont Bossuet Mayélé, qui en est mort, des théories tiers-mondistes, marxistes, gauchistes, internationalistes, etc., qui, si elles avaient reçu un début d’application en France auraient conduit notre pays à l’abîme. Aussi ont-ils fait subir aux malheureux cobayes consentants d’Afrique l’expérience destructrice de soi, de ce que l’on est, de son être. Dire la vérité sur l’Afrique, comme le fait Henri Lopes, c’est nommer les inspirateurs idéologiques de sa destruction, c’est aussi jeter la suspicion sur les idéologies dominantes en Europe : multiculturalisme, tribalisme, communautarisme. L’Afrique préfigure ce que sera ou veut devenir l’Europe : un agrégat de tribus ou de communautés se haïssant les unes les autres, enfermées dans une identité fantasmée, parlant la langue des ancêtres, fût-ce un patois, etc. C’est la raison pour laquelle la réalité de l’Afrique est volontairement occultée. Henri Lopes ouvre un dossier. Gageons qu’il ne soit bientôt fermé et très vite classé, comme l’a été l’enquête sur l’assassinat de Bossuet Mayélé.

 

 

27 août 2013

De la harbitude

 

harbitude, néologisme. 

 

 

 

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui sont définis par la guerre qu’on leur fait et réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivalent à harbi. Le concept n’est pas pensé par les Français, il est étranger à leur langue et à leur histoire. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être de harbi. Il faut se reporter à l’injonction « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’éliminer les Albigeois pour trouver un être qui correspondît à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé à cette époque pour signifier cet être de « tué ». Le mot ennemi ne convient pas pour traduire harbi. On a des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, deviennent des alliés. Harbi n’est pas une qualité provisoire ou éphémère, mais un être, une qualité continuelle qui ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. L’être harbi disparaît avec ceux qui sont nommés harbis. Le harbi est à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Là, c’est la défaite de l’Allemagne qui a mis fin à la guerre que les Allemands faisaient aux juifs. On pourrait traduire harbi par guerroyé. Mais même un mot inventé comme guerré (au sens de « celui à qui est faite une guerre à mort ») ne convient pas. Seul à exterminer traduit assez bien harbi, dont l’être est de subir la guerre jusqu’à ce qu’il soit tué et qui est réduit à ce seul être.

D’où vient cet être ? Qu’est-ce qui y donne sens ? 

Pour l’islam et cela depuis le VIIIe siècle, le monde connu est divisé en deux zones. D’une part, le dar el islam ou « maison de l’islam », où l’islam fait loi ; de l’autre, le dar el harb ou « maison de la guerre », où l’islam fait la guerre aux harbis. Les « gens d’un livre » (ahl kitab), juifs ou chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam et acceptent que l’islam gère leur pays, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. Les premiers se soumettent, aux seconds il faut faire la guerre. Quant aux païens, hindous, animistes, athées, ils sont harbis.

La harbitude est donc l’être des harbis. Elle est aux harbis ce que la dhimmitude est aux dhimmis.

 

Il est un savoir méprisé qui est éclairant pour comprendre ce qu’est un harbi. C’est l’antique savoir des dhimmis, ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes ou les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont retrouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Je ne connais qu’un seul penseur qui fasse l’effort de comprendre le monde à la lumière de la dhimmitude : Bat Ye’or, islamologue de nationalité britannique, née dans la communauté juive d’Egypte, qui adopte le point de vue des vaincus. La condition de dhimmi, qui est vieille pourtant de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays qui n’ont pas été totalement islamisés (id est purifiés), à savoir Irak, Syrie, Jordanie, Egypte, Soudan. Contrairement aux chercheurs en islam dûment estampillés ou patentés par l’Université et qui se pressent dans ces pays pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les fonde, elles protesteraient contre ces discriminations et militeraient pour qu’elles soient abolies. Comme elles restent coites, on est en droit d’en déduire qu’elles les approuvent. Bat Ye’or explique la pieuse allégeance de ces organisations par le négationnisme qui leur est consubstantiel.

« Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres ». Bat Ye’or libère ces dhimmis du double avilissement islamique et occidental dans lequel ils ont sombré.

 

La France se trouve dans le dar el harb. Elle est une zone de guerre, parce que la loi islamique n’y est pas appliquée ou n’y est appliquée que dans quelques zones ou quartiers ou cités, et que les Français ne sont pas soumis. Ils ne sont pas musulmans (en arabe, musulman signifie « soumis »). Puisqu’ils vivent dans le dar el harb, ils sont harbis ou à exterminer ou guerrés. La guerre doit leur être faite et il est du devoir des musulmans de leur appliquer l’injonction de Simon de Montfort, citée ci-dessus, laquelle convient assez bien pour décrire leur être de harbi, à condition de remplacer Dieu par Allah, ou bien la « solution finale » décidée à Wannsee en 1942. Si les Français se soumettent avant que l’extermination ne soit achevée, ils seront ou musulmans, c’est-à-dire « soumis », ou dhimmis, c’est-à-dire protégés. S’ils reconnaissent la supériorité de l’islam, ils auront la vie sauve. Un droit leur sera reconnu : celui de vivre dans leur propre pays.  

C’est le djihad qui configure le monde, à savoir cet « effort » (djihad signifie « effort ») qui s’impose aux musulmans d’islamiser le monde, de faire entrer le dar el harb dans le dar el islam, d’en éliminer les harbis ou en faire des dhimmis, de soumettre l’humanité à la loi d’Allah. L’être de harbi cesse avec la victoire de l’islam. La condition de dhimmi, elle, résulte de la victoire de l’islam, ou nasr ou fattah, écrit à l’entrée d’un nombre important de mosquées. « Les lois édictées par la charia, écrit Bat Ye’or, touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis paient des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte doit être discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir au harb qui pousse les musulmans qui font le djihad (les moudjahidoun) à faire main basse sur de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un harbi qui reconnaît la victoire de l’islam. Dès lors, il est protégé du djihad qui prescrit contre les harbis (que nous sommes) l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est ainsi qu’il faut entendre la « protection » offerte aux dhimmis, ce dont les spécialistes de l’islam et autres « sciences sociales et humaines » déduisent sans rire ni ironie une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

 

C’est la vision que les musulmans, où qu’ils vivent, dans des pays d’islam, en Inde, en Europe, aux Etats-Unis, ont du monde. La popularité dont jouissent Ben Laden et autres moudjahidoun en est l’expression. Les principes musulmans ou islamiques (non pas islamistes) qui régissent la condition, le statut ou le sort des dhimmis et l’être des harbis (c’est-à-dire les ressortissants du dar el harb ou « maison de la guerre ») rendent compte plus clairement et avec plus de pertinence des événements qui se produisent dans les banlieues sensibles (incendies d’écoles, de gymnases, de synagogues, de bâtiments publics, d’autobus, de femmes, de biens privés, agressions contre les personnes, insultes, etc.) que les explications habituelles ou trop souvent ressassées des spécialistes des « sciences » sociales et humaines (humiliation, « pauvreté », ressentiment post-colonial, nécessité, etc.). Les intellectuels doivent en finir avec le mépris. Il faut analyser, comprendre, considérer l’islam pour ce qu’il est, en fonction de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère.            

            Le lundi 25 mars 2002, les chaînes de télévision ont montré des images de la « Boucherie ENNASR » de Lille, devant laquelle avait explosé un gros pétard. Personne ne s’est interrogé sur la raison commerciale écrite en très gros caractères latins et arabes. En arabe, ENNASR signifie « LA VICTOIRE ». La victoire en question n’est pas le résultat d’un match de football mais l’issue d’une guerre. De quelle guerre s’agit-il ? Non pas la Victoire de 1914-18, mais la victoire des guerriers de l’islam qui, en un siècle de 622 à 732, ont conquis par les armes la moitié du monde connu d’alors et y ont imposé la charia. Le nom de cette boucherie célèbre la victoire de l’islam sur les infidèles et leur réduction au statut de dhimmis. Des mosquées établies en France se nomment El Fattah. Qui s’étonne de ce nom ? En arabe, fattah signifie « ouverture » et « conquête ». Il désigne le fait historique suivant, quand, après 632, les armées de l’islam se sont ouvert d’importants territoires et les ont conquis. En France donc, des commerces et des lieux de culte célèbrent la guerre et la victoire de l’islam. Que des mosquées en Iran ou au Maroc soient nommées El Fattah ne nous importe guère. En revanche, que des termes de guerre soient affichés dans l’espace public soulève des questions qu’il ne faut pas éluder.

            Un autre mot, anodin en apparence, révèle les enjeux des « langages des Arabes », pour parler comme Berque. Dans les quartiers où ces musulmans sont majoritaires, les Français sont nommés gaulois. Il leur est donné le nom d’un peuple que des soldats, des colons, des envahisseurs décidés et résolus ont fait disparaître de l’histoire. Ce nom n’est pas neutre. Il réduit les Français au simple statut d’autochtones qui sont en passe de ne plus l’être et il les ramène à un être ethnique et racial de vaincus. S’ils ont été colonisés une première fois, ils peuvent l’être une seconde fois.    

Formés à partir du verbe latin migrare, auquel sont ajoutés les préfixes - in et - ex ou - é, immigrer et émigrer désignent deux actions inverses : entrer dans un pays et en sortir. Ils impliquent un déplacement et le franchissement de frontières. Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. Pour l’islam, l’immigré à proprement parler n’existe pas. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, des « hommes de l’hégire », qui font ou refont l’hégire. L’hégire (an 622) est le premier jour du comput islamique. Les musulmans qui émigrent sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour émigrer à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, émigrer, c’est répandre la vraie croyance pour agréger de nouveaux territoires au dar el islam. Une des organisations qui, de Londres, appelle à la guerre contre les harbis, se nomme « les émigrés » ou mouhajiroun. Les mots d’ordre qui résonnent dans les mosquées El Fattah aménagées en Europe relèvent de cette logique fondatrice de l’émigration, aussi ancienne que l’islam. C’est « là où vit un musulman, la loi d’Allah doit être appliquée » et « mort aux chrétiens et aux juifs » (ou aux infidèles et aux mécréants). Il y a identité entre le mouhajir et le moudjahid, entre l’émigré et le combattant du djihad.

Les jets de pierre de plus en plus fréquents dans les cités sensibles sont nommés caillassage, mot qui n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En arabe, ils ont pour nom lapidation. On lapide les femmes dites adultères, mais aussi Satan. Jeter des pierres sur chitan (id est Satan) est un des rites du pèlerinage à La Mecque. Accueillir les policiers à coups de pierres n’est pas neutre. La lapidation est un devoir islamique quand un musulman a en face de lui Satan ou l’un de ses affidés. Comme les Français sont harbis, il est juste, d’après les principes du Coran, non seulement de les lapider, mais aussi de les voler : « le butin revient aux émigrés (mouhajiroun) pauvres qui ont été obligés de quitter leur pays », prescrit Le Coran. Analysés avec les mots des sciences sociales, les faits de banlieue sont déformés. Quand la situation est décrite avec les mots de l’islam et dans le langage des Arabes, elle est éloquente.

 

Les spécialistes de l’islam jugent sacrilèges les mots impurs des infidèles. Ce ne sont que des préjugés (évidemment racistes) d’Occidentaux dégénérés, pense Gardet dans Les hommes de l’islam. Pourtant, dès qu’ils étudient les colonies islamiques établies en France et en Europe, le tabou est violé. Les concepts infidèles deviennent heuristiques. Ce qui est hachouma en islam devient sacré en terre infidèle. La belle tartuferie ! L’Autre étant Autre, il n’est pas soi : autant ne pas le prendre pour ce semblable qu’il n’est pas. Ainsi on préserve son irréductible altérité. Dhimmi et harbi non seulement éclairent, mais encore ils font voler en éclats les mots frelatés, fictifs, trompeurs des experts en islam et autres sciences socialos humanitaires.

 

19 août 2013

Comment pensent les islamologues

 

 

L’exemple de Bruno Etienne, in L’islamisme radical, Hachette, 1987, Le Livre de Poche, biblio essais, 1991.

   

            Monsieur le Professeur Etienne est un anthropologue qui fait dans le culturel, et pas, comme ceux qui l’ont précédé dans cette discipline, dans le physique, c’est-à-dire dans l’ethnique, le racial et le raciste. Il compte parmi ces professeurs d’université dont l’objet d’étude est la culture et l’imaginaire de l’islam. Il se présente comme un orientaliste marchant sur les brisées du très dépressif Nerval, dont le mérite, voyageant en Egypte, est d’avoir épousé à la mode islamique une jeune fille achetée au marché aux esclaves pour qu’elle satisfasse ses appétits sexuels et lui tienne son ménage. Monsieur le Professeur Etienne « a fait le voyage comme Gérard de Nerval ». On espère qu’il ne l’a pas imité en esclavagisme. Il écrit Islam avec une majuscule, comme il écrit par souci d’impartialité Christianisme avec un grand C. Il défend ceux qui se réclament de Sayyed Qotb (celui qui fait du djihad contre les infidèles, étrangers, impies, chrétiens, etc. la sixième obligation de tout musulman), Kischk, El Banna (celui qui a voulu purifier l’Egypte des immigrés qui y avaient trouvé un asile ou un emploi) et qui prêchent un islam guerrier, agressif et conquérant, les faisant passer pour les dignes successeurs de Lénine, Trotski, Pol Pot, Mao. Ce sont des khmers verts en quelque sorte. Comme Monsieur le Professeur Etienne est marxiste léniniste maoïste radical, il comprend ses frères en révolution, il les justifie, exposant aux béotiens tout le bien qu’il pense de l’islam.

            Il est impossible de douter qu’il connaisse bien son objet d’étude. Le glossaire des mots arabes qui clôt son livre compte six pages denses. Les concepts islamiques sont désignés par le mot arabe qui les exprime, puis traduits en français, quand la traduction est possible. Monsieur le Professeur Etienne n’a rien d’un amateur. A n’en pas douter, le docteur en marxismes est devenu expert ès choses islamiques. Ce qu’il expose est ruminé. Ce ne sont pas des opinions à l’emporte-pièce qu’il exprime, mais une série de thèses. Il est donc pertinent d’analyser ce qu’il pense et comment il en est arrivé à penser ce qu’il exprime.

           

            Ce qui sous-tend ses thèses est le mépris sans limites qu’il exprime à l’encontre de l’occident. Son occident est un monstre à mille têtes. Pourquoi ? Cet occident ne connaît rien de l’islam, il ne veut rien en connaître et il ajoute à l’ignorance de bêtes préventions, évidemment racistes. « L’imaginaire occidental s’est construit une hostilité dramatique à l’encontre de l’Islam », écrit-il dans un français approximatif, en prenant soin de préciser qu’il traite de l’imaginaire occidental, non pas de l’occident réel. La prudence est bienvenue. L’occident réel commerce avec l’islam, accueille des dizaines de millions de musulmans, mille fois plus que l’islam n’accueille d’infidèles (de ce point de vue, l’occident est victime d’un échange inégal – mais Monsieur le Professeur Etienne ne s’interroge pas sur les causes de cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie), leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. Cette politique réelle, tangible, vérifiable est à l’opposé d’une hostilité dramatique. S’il traitait de l’occident réel, les thèses qu’il développe s’effondreraient comme châteaux de sable à la marée montante. L’imaginaire présente l’avantage d’être friable, imperméable aux faits, sans fondement solide, fluctuant. Il échappe à toute critique réfléchie et la contradiction l’épargne. On peut en dire ce qu’on veut, rien ou quelque chose, n’importe quoi, tout et son contraire.

 

            C’est la colonisation qui alimente l’hostilité de l’imaginaire occidental. Examinons cela. Je doute que les institutions de la France aient exprimé quelque hostilité que ce soit à l’encontre de l’islam depuis un siècle ou plus. Cette hostilité a peut-être eu un semblant de réalité chez les apologistes lyriques des colonies. Pourtant la colonisation n’implique pas d’hostilité de principe à l’encontre de l’islam. Jamais dans les colonies l’islam n’a été interdit, encore moins entravé ou brimé. Jamais il n’a été interdit à qui que ce soit de le pratiquer ou même de le prêcher. De ce point de vue, les lois et les décisions ont été impartiales. De 1870 à 1960, les Républiques coloniales (la IIIe et la IVe) avaient pour ennemis non pas l’islam, ni les musulmans, mais l’Eglise et les catholiques pratiquants. Et s’il y a eu pendant un siècle de République une hostilité de principe, exprimée dans les lois, à l’égard d’une religion, c’est l’Eglise catholique qui en était la cible, pas l’islam. 

            En France, la colonisation expliquerait, plus que dans tout autre pays d’occident, cette hostilité. Acceptons la conjecture d’une relation de cause à effet entre la colonisation et l’hostilité. Elle n’est pas le fait des Français. La France s’est débarrassée en 1962 d’un énorme boulet qui, si elle l’avait conservé aux pieds, l’aurait entraînée dans l’abîme sans fond du néant destructeur : rapporté aux cent ou deux cent mille malheureux et aux centaines d’étrangers égorgés en Algérie depuis 1991, les innocents tués et les martyrs auraient été de dix à vingt plus nombreux si l’Algérie était restée dans le giron de la France. Si hostilité il y a ou y a eu, elle est le fait des ex-colonisés. Il n’importe guère qu’ils soient hostiles à la France tant qu’ils restent dans leur pays. En revanche, quand ils traversent la Méditerranée, clandestinement ou non, pour faire en France, dite dar el harb, « maison de la guerre », le djihad contre les Français, la situation est toute différente. Dans leur histoire, les Français ont déjà connu en 1940 une situation équivalente, sans que d’ailleurs les élites et les professeurs d’Université alors résistent à l’occupation qui a suivi. Monsieur le Professeur Etienne a de qui tenir.  

            La disqualification colonialiste est opposée à l’Eglise, aux Français, aux occidentaux, jamais aux musulmans ni à l’islam. « L’Europe ne serait pas exactement ce qu’elle est si elle n’avait pas connu l’islam », écrit-il. Il cite l’Espagne andalouse, la Sicile, la Crimée, les Balkans. Or, dans ces pays, l’islam a été colonial et pendant plus de siècles que la France ne l’a été au Maghreb. Pendant huit siècles, les chrétiens d’Espagne ont subi la tyrannie islamique. Pendant quatre siècles, les Serbes, les Bulgares, les Roumains, les Grecs, les Albanais, etc. ont vécu sous le joug de l’islam qui a été plus féroce, plus destructeur, plus négateur que la tolérante république française. Quatre siècles (au minimum), c’est plus de trois fois plus longtemps que la France n’a colonisé à tort l’Algérie ou plus de dix fois plus longtemps que la France n’a protégé à tort le Maroc. Or, Monsieur le Professeur Etienne ne s’interroge jamais sur l’hostilité dramatique ni sur le racisme que l’islam conquérant, impérial et colonisateur nourrit à l’encontre des pays d’Europe qu’il a vaincus et soumis pendant de longs siècles. Pourtant, ces haines racistes existent. Il suffit de lire les tracts musulmans, d’écouter les prêches des imams et autres ayatollahs, ou même de lire le Coran pour s’en convaincre. Il n’est pas besoin de lire ce qu’ont écrit les victimes de l’islam. En retour, quel savoir colossal ont accumulé pendant des siècles les peuples d’orient, qu’ils soient dhimmis (« protégés ») ou harbis (« à exterminer ») : les coptes en Egypte, les chaldéens assyriens, qui ne sont ni arabes, ni musulmans, les grecs catholiques de Syrie, d’Egypte et du Liban, les maronites, les melkites, enfin tous ces peuples vaincus il y a quatorze siècles, soumis, humiliés, dominés, qui sont à peine mieux traités dans leur propre pays que des chiens abandonnés dont l’écuelle est remplie chaque jour d’un quignon de pain !

            Dans L’islamisme radical, Monsieur le Professeur Etienne réduit l’orient au seul islam, ce qui est faux sur le plan historique et un contresens sur le plan épistémologique. L’orient, c’est dans la mystique chrétienne le Christ. L’opposition occident vs orient a d’abord (c’est encore vrai aujourd’hui) un sens dans le monde chrétien : chrétienté d’occident vs chrétienté d’orient, Rome vs Constantinople puis Byzance. Il est plaisant qu’un expert patenté ès Maghreb (il s’est patenté lui-même, il ne paie pas patente à l’Etat) ignore qu’en arabe maghreb signifie « occident » - là où le soleil se couche – et qu’il englobe, contre toute vérité historique et en dépit de toute réalité géographique, les pays du Maghreb, qui sont d’occident, dans l’aire qu’il nomme orient. Ou il a perdu le sens de l’orientation, ou il ne sait pas lire une carte. De ce fait, un expert en islams (pour lui, l’islam est pluriel, comme Jospin), malgré le savoir colossal qu’il prétend maîtriser, n’esquisse pas le début du moindre commencement d’analyse du savoir accumulé par ces humiliés et ces opprimés, menacés dans leur chair, et qui peu à peu s’éteignent, sans que le défenseur des opprimés verse la moindre larme sur leur sort. De toute façon, c’est préférable : s’il se lamentait, se larmes de crocodile seraient couverts par des youyous d’allégresse. Il se fonde sur les vainqueurs pour analyser l’islam. Mutatis mutandis, sa méthode est celle d’historiens qui établiraient ce qu’a été le national socialisme en occultant la soumission de l’Europe à l’ordre germanique ou l’extermination organisée de peuples entiers par les Allemands. Le seul méchant est l’occident qui orne sa méchanceté originelle de perversité, d’arrogance, de bêtise ; la victime est l’islam, qui couronne son savoir naturel, de bonté, d’humilité, d’honnêteté, de respect d’autrui, bien entendu de tolérance. Ou Monsieur le Professeur Etienne fait de la science sans savoir ce qu’est la science, à savoir, dans ces disciplines que sont l’histoire, l’anthropologie historique, l’étude des textes, le respect des faits. Ou, pour lui, la science dont il se gargarise est pure complaisance vis-à-vis de l’objet d’étude, c’est-à-dire vulgaire idéologie engagée.

 

            L’islamisme radical a été publié en 1987. Dans cet ouvrage, Monsieur le Professeur Etienne déplore que l’islam ne soit perçu (toujours dans l’imaginaire occidental) que comme un péril : id est, il est anxiogène. L’anxiété éprouvée par les occidentaux ne tiendrait à aucune cause raisonnable. Cette fiction serait le produit frelaté de l’ignorance des choses islamiques ou des mensonges éhontés que des media sans scrupules diffusent de l’islam. Cette fable (fable n’est pas impropre, puisque tout est imaginaire) ne prend une apparence de validité que parce que sont occultés les faits réels qui suscitent cette anxiété : purification ethnique des pays arabes, crimes de masse commis par des musulmans au nom d’Allah, enlèvement d’étrangers, appels au meurtre qui résonnent dans les mosquées. Pourtant, avant que Monsieur le Professeur Etienne n’écrive L’islamisme radical, des attentats aveugles ont été commis en France par des musulmans. Pourtant des centaines de Français ont été tués ici ou là par des musulmans, à Paris, dans des trains, au Liban, un peu partout dans le monde. 

            La critique des media de masse à laquelle il se livre est-elle autre chose qu’une rhétorique spécieuse, visant à rendre caduque toute critique de l’islam ? Se produit-il des meurtres de masse dans les pays arabes ou dans les colonies islamiques établies en France ? Monsieur le Professeur Etienne est invité pour donner un avis autorisé. Il est le chouchou des media qu’il vilipende. La reconnaissance du ventre est un sentiment qui semble indigne de sa haute personne. En septembre 1995, Canal +, qui est censé diffuser de l’islam des représentations fausses et anxiogènes, l’a reçu en même temps que des musulmans, des « jeunes » comme on dit en jargon politiquement correct, pour débattre des attentats qui ont tué des dizaines de Français « innocents » et en ont blessé gravement des centaines d’autres (Nota bene : les Français ne sont pas des chiens, du moins en théorie) au cours de l’été 1995. Le débat a été escamoté, car Monsieur le Professeur Etienne s’est évertué à opiner aux « jeunes » présents sur le plateau (ils se sont entropinés), à savoir que l’islam n’a pas inspiré les poseurs de bombes, que les musulmans ne peuvent pas tuer sans raison des innocents, qu’ils ne sont pas des criminels contre l’humanité. La preuve : ce sont les Serbes qui ont commis ces attentats ou qui auraient eu intérêt à les commettre pour se venger de la France qui s’opposait à la guerre qu’ils menaient contre les Croates et les Bosniaques ! Autrement dit, Monsieur le Professeur Etienne exonère les musulmans des crimes qu’ils commettent au nom d’Allah et il en charge les Serbes dont le seul crime est l’étiquette racistes que les bien pensants leur ont cousue sur la poitrine.  

            « En Europe, écrit-il, désormais, l’image de l’Orient est correctement maîtrisée par les professionnels, comme le prouvent les nombreuses publications et les colloques sur la vie et la mort de l’orientalisme. Or la coupure est drastique entre les professionnels de l’orientalisme et la façon dont les Français reçoivent l’actualité orientale ! Il semblerait que la constitution d’un savoir immense sur cette aire géographique ne dépasse pas la sphère des milieux scientifiques alors que le phénomène religieux, sous sa forme politique transmise par les médias, fait irruption chaque jour dans nos foyers ». Les faits doivent nous amener à renverser cette proposition dogmatique. En septembre 1995, c’est le professionnel de l’islam qui s’est répandu dans les media pour nier la réalité. Monsieur le Professeur Etienne est un incontournable expert en négationnisme.

 

            Il écrit encore, et je le cite : « Le record dans la différence de traitement et d’interprétation apparaît à propos des guerres du Moyen Orient, et notamment de celle du Liban ». Le Liban de la guerre des années 1976-1986 illustrerait les préventions de l’imaginaire occidental. Pourquoi ? A la télévision et dans les journaux, l’armée israélienne, nommée affectueusement Tsahal, n’aurait jamais été désignée pour ce qu’elle est ou était, à savoir une armée d’occupation. Certes. Les journalistes et les experts ont eu le tort alors de ne pas préciser (si tant est qu’ils l’aient oublié, ce dont je doute) que Tsahal occupait une partie du Liban et que les Libanais étaient en droit de combattre cette armée. Je dis les « Libanais ». Car, le Liban alors, ce que cache pieusement Monsieur le Professeur Etienne, était occupé, non pas par une armée, mais par trois armées : celle d’Arafat, l’armée syrienne et Tsahal, l’armée israélienne. Si Monsieur le Professeur Etienne avait été impartial et qu’il eût respecté les faits, il aurait rappelé cette triple occupation, dont l’une, la syrienne, a duré trente ans ; il aurait précisé qu’Israël occupait un dixième du territoire du Liban, que la Syrie et les Palestiniens armés en occupaient 80%, et que les Libanais n’exerçaient leur souveraineté que sur une fraction de leur pays croupion, à savoir la montagne chrétienne. Or, Monsieur le Professeur Etienne occulte ces faits, désignant comme méchants les Israéliens, qui, à leur décharge, justifiaient l’occupation de la frange sud du Liban par la nécessité vitale d’empêcher les Palestiniens de pénétrer en Israël pour y tuer « du juif ». Les Syriens n’avaient aucune autre raison d’occuper le Liban, sinon leur volonté connue depuis longtemps d’annexer ce pays ami de la France et pour le salut duquel l’occident réel n’a rien fait, manifestant une hostilité dramatique à l’encontre des Libanais. Quant aux Palestiniens, le Liban leur avait donné l’asile. Or, ils y ont porté la guerre, d’abord contre ceux qui les ont accueillis, leur déniant toute souveraineté et leur imposant une domination arabo-islamique dont ils meurent lentement. Le sort du Liban infirme les analyses de Monsieur le Professeur Etienne. Ce protectorat syrien survit sous la tutelle des Saoudiens, célèbres dans le monde pour l’esprit démocratique dont ils font preuve, pour le « respect de l’Autre » qu’ils propagent, pour le sentiment d’humanité qu’ils éprouvent, pour leur sens de l’hospitalité et pour leurs engagements en faveur de ces opprimés que Monsieur le Professeur Etienne, tel un Saoud, se targue de défendre. Le destin du Liban est celui dont rêvait entre les lignes ou en secret Monsieur le Professeur Etienne, à savoir un pays éternellement occupé et colonisé. 

             « Quoi qu’il en soit d’une éventuel confusion du religieux et du politique, écrit encore Monsieur le Professeur Etienne, les cas de la Pologne et de l’Iran ne sont pas traités de la même façon » (dans les media et par l’opinion publique). Au sujet des relations entre le « politique » et le « religieux », il propose de prendre le parti opposé et de mettre sur le même plan l’Iran et la Pologne. En 1987, quand il énonce cette hénaurmité (comme aurait écrit Flaubert qui était expert en Bêtise), l’Iran est une république islamique où le pouvoir est accaparé par les mollahs et autres ayatollahs et où la charia fait office de loi civile, pénale et constitutionnelle (avec des arrangements bénins) ; en Pologne, le pouvoir était confisqué par un parti unique, totalitaire et tyrannique, à savoir le POUP ou Parti communiste, et l’Eglise catholique et les associations de citoyens qui se réclamaient d’elle y luttaient pour transformer la Pologne communiste en un pays libre et démocratique, qui ne soit plus inféodé à l’URSS coloniale. La situation en Pologne était à l’opposé de celle qui prévalait en Iran. La preuve en est que quinze ans plus tard, la Pologne est une démocratie laïque et que l’Iran est restée une tyrannie islamique. Cela n’empêche pas Monsieur le Professeur Etienne qui enseigne dans un Institut d’Etudes politiques (on frémit à l’idée qu’il ait pu asséner ces hénaurmités à de malheureux étudiants) de mettre sur le même plan la Pologne et l’Iran, et tout cela pour discréditer l’occident (réel ou imaginaire ?), le catholicisme, la Pologne, tous coupables (mais de quoi ?). Même Bouvard et Pécuchet, les parangons de la Bêtise française, n’auraient pas vu d’analogie entre la Pologne et l’Iran. Monsieur le Professeur Etienne, si, qui confond un oeuf et un boeuf. Ainsi, il écrit : « l’Islam « radical » est essentiellement arabe, ainsi que je le montrerai ». Les faits criminels qui se produisent dans les pays musulmans ou hors de ces pays prouvent le contraire. Les Iraniens, les Afghans, les Nigérians apôtres de la charia, les Indonésiens, les Pakistanais, les Philippins du sud ne sont pas arabes. Cela ne les empêche pas d’être plus radicaux encore que les arabes. Pour Monsieur le Professeur Etienne, l’islam est pluriel. Il n’y a pas un islam, mais des islams. Celui des arabes est radical, celui des autres serait différent. Or les événements du Nigeria, des Philippines, d’Indonésie, etc. infirment cette thèse. Mettre islam au pluriel est impossible en arabe, pour des raisons à la fois grammaticales et théologiques. Les musulmans eux-mêmes seraient effrayés si on prétendait que leur foi n’est pas une, qu’elle ne tend pas à l’unité, mais qu’elle est éclatée en une multitude de fois, de concepts, de morales, d’attitudes, de dogmes.

 

            Monsieur le Professeur Etienne diabolise l’occident (réel ou imaginaire, peu importe) qu’il rend coupable des malheurs des pays arabes, faisant siennes les analyses des révolutionnaires de l’islam radical. Ainsi, il écrit : « Reprenant, par exemple, dans une opération inverse de celle pratiquée par l’Occident, l’ensemble des théories du développement qui font du sous-développement un phénomène « naturel », lié au « retard » de certaines sociétés périphériques, les islamistes soutiennent, tout au contraire, qu’il est le produit de l’Occident et de son imitation (taqlid) ». Soit les émeutes qui ont secoué l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie à partir de 1977 et qui ont été violemment réprimées : des musulmans armés ont massacré des musulmans sans défense. C’est ignoble. De toute évidence, les responsables de ces tueries sont ceux qui les ont ordonnées, à savoir Sadate, Hassan II, Boumedienne ou Chadli, Bourguiba et leurs divers ministres de la guerre et de la police. Or, Monsieur le Professeur Etienne les explique d’une toute autre manière, purement imaginaire pour employer l’adjectif dont il raffole. Il fait porter la responsabilité de ces massacres, non pas sur l’islam, ni sur les régimes arabes qui se réclament de l’islam, mais sur le seul FMI ou Fonds Monétaire International, dont le crime est d’être composé majoritairement d’occidentaux. Pourquoi ? Le FMI a conseillé de supprimer les subventions aux produits courants : farine, huile, riz, gaz, essence. Les dirigeants arabes n’étaient pas obligés de suivre ces décisions de bon sens dont le but était d’assainir les finances publiques et de rémunérer à leur juste prix les producteurs. Pour acheter la paix sociale, des régimes tyranniques issus de coups d’Etat ou du prophète Mahomet vendaient à vil prix – à un prix inférieur au coût de revient – de l’essence, du gaz, du pain, du riz, de l’huile, etc. ce qui pénalisait les paysans et tous ceux qui dans ces pays produisaient des biens ou offraient des services, et cela pour le seul bien être de la caste dirigeante et de la bourgeoisie nationale à qui était prodiguée la manne de l’Etat. Ces subventions n’avaient pas d’autre raison d’être. Les supprimer, c’était prendre le parti des opprimés et de tous ceux qui vivaient de leur travail ; c’était abolir les privilèges que la caste au pouvoir s’arrogeait au grand dam des populations laborieuses : oui, les pays arabes ne sont pas habités que par des branleurs prêchant au crochet d’autrui, que cet autrui soit les fellahs arabes ou les contribuables occidentaux, invités, mal gré qu’ils en aient, par des élites complaisantes, à financer, sous prétexte d’aide au tiers monde, les corrompus qui font tirer sur leur peuple à la mitrailleuse lourde. En rendre responsable le FMI, comme le fait Monsieur le Professeur Etienne, et mettre ces tueries au seul débit de l’occident, c’est prendre le parti de la tyrannie établie contre la démocratie. C’est donner un semblant de vérité aux analyses de l’islam radical. C’est aussi un crime contre la Vérité, indigne d’un savant qui pose ses fesses sur une « chaire ».

            L’explication de la répression des émeutes populaires par l’action nocive ou diabolique de l’occident montre bien quel camp Monsieur le Professeur Etienne a choisi ou, comme on disait il y a trente ans, de quel lieu il parle. C’est un marxiste-léniniste honteux et délirant : honteux, quand il dissimule ses engagements idéologiques sous une anthropologie culturelle de pacotille, et délirant, quand il explique les massacres commis par les musulmans au nom d’Allah par la lutte des classes, exonérant l’islam de toute responsabilité pour en charger les structures de la société capitaliste. « La religion étant une des formes de réalisation de l’humanité, les catégories théologiques rendent impossible la lutte des classes en tant que telle : en revanche, elles permettent de la mener, sans toujours la penser, sous la forme d’une guerre de religion. C’est le sens que je donne à la guerre du Liban et au conflit Iran / Irak. La lutte des classes passe bien dans ces deux cas par l’émergence des chiites en tant que classe, oubliée, confortée par le thème musulman de l’opprimé : al mustadafun. Ce thème, fort constant dans l’histoire arabo-musulmane, est aujourd’hui réapproprié avec vigueur par les groupes islamistes, comme nous le verrons ; il signifie clairement « tous ceux qui sont en déréliction, abandonnés de tous, peut-être même de Dieu ».  

            Les chiites formeraient une classe opprimée qui lutterait contre ses oppresseurs pour établir la justice sur terre. Pourquoi pas ? Le problème est que les faits contredisent cette analyse. En Iran, dans les années 1950, le clergé chiite s’est allié à la dynastie Pahlavi et aux Américains pour chasser du pouvoir Mossadegh et son parti laïque. En 1964, l’alliance a été rompue. Pourquoi ? Le Shah d’Iran a décidé une réforme agraire. Dans un premier temps, quelques grands domaines ont été distribués aux serfs qui les exploitaient. Or, un des plus grands propriétaires était l’ayatollah Khomeiny qui voulait bien que ses serfs fussent de bons musulmans pourvu qu’ils restassent serfs. Le clergé chiite, qui possède de nombreuses terres, l’a suivi dans la lutte qu’il a entamée, non pas contre le Shah impie, mais contre le Shah qui donnait aux opprimés de quoi survivre. Il faut tout ignorer des fortunes colossales des dignitaires chiites ou occulter la situation sociale qui prévaut dans les pays arabes et musulmans ou n’avoir jamais fréquenté les colonies chiites établies en Afrique de l’Ouest, en Côte d’Ivoire en particulier, pour répandre la fable des chiites opprimés qui lutteraient pour leur dignité. C’est pure et simple dénégation de la réalité et volonté de la déformer ou de l’embellir, toujours dans le même sens favorable à l’islam radical. Le titre de la première partie « le Coran comme praxis » reprend l’interprétation marxiste léniniste que Monsieur le Professeur Etienne propose de l’islam radical. Praxis, terme fétiche des révolutionnaires léninistes (qu’ils soient ou non de pacotille importe peu), fait de l’islam la pratique révolutionnaire par excellence. Plutôt que de plaquer sur l’islam le vocabulaire momifié du marxisme léninisme, illustrant ainsi la définition du comique : « de la mécanique plaquée sur du vivant », Monsieur le Professeur Etienne aurait été mieux inspiré d’étudier l’islam en le comparant aux textes, aux actes, aux gestes, aux décisions des nationaux socialistes allemands et de montrer les analogies existant entre le Coran et Mein Kampf. Soutenir la thèse du Mein Korampf eût été faire preuve de courage. Mais quand on est confit en dévotion, c’est ce fonds qui manque le plus.

 

            Dans cet ouvrage farci d’hénaurmités et de mensonges, sourd parfois la vérité, en particulier quand Monsieur le Professeur Etienne définit l’islamisme. « Je le prends au sens premier du terme, la doctrine de l’islam à la racine, et au sens américain du terme, l’islam politiquement radical ». Lui au moins, il confond islam et islamisme, alors que les media complaisants et les experts en islam nous enjoignent de les distinguer. Les deux mots ont le même sens, ce que les lexicographes enseignent depuis trois siècles. En annexe, il cite les versets du Coran qui appellent au djihad, c’est-à-dire à tuer des innocents, pour la seule raison qu’ils sont nés, et la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme, pour laquelle la seule loi qui ait une validité et un fondement est la charia : citations qui illustrent parfaitement la nature violente, guerrière, agressive, raciste de l’islam. C’est un savant musulman cité par Monsieur le Professeur Etienne qui révèle le fondement de la pensée des islamologues. « Lorsque deux religions s’affrontent, écrit ce savant, ce n’est pas pour se comparer et se décerner les compliments mais pour se combattre. C’est pour cela que jamais vous ne nous entendrez dire que nous respectons votre religion… De votre part, ce respect à l’égard de la nôtre paraît une abdication : vous renoncez à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à l’étendre l’Islam… Du point de vue religieux, vous êtes restés des vaincus ». Tout est dit dans ces lignes : la vérité de l’islam est dans son identité conquérante, impérialiste, criminelle. Il est vain d’y ajouter quoi que ce soit, sinon que la pensée « orientaliste » n’est que la énième version du discours collabo.

 

 

17 août 2013

Hommage à Oriana

 

 

 

Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, traduit de l’italien.

 

            Dans La Rage et l’Orgueil, Oriana Fallaci amplifie un article assez long qu’elle a écrit dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 et que le grand quotidien italien Corriere della Sera a eu le courage de publier. En France, les thèses d’Oriana Fallaci, journaliste et romancière, effraient les bien pensants des media. « Cachez ce livre que nous ne saurions voir », s’indignent-ils, « ne le lisez surtout pas ». Il a de quoi, à dire vrai, apeurer ceux que le courage a désertés. La forme est enragée. Oriana Fallaci a choisi d’écrire ce qu’elle nomme un « sermon », qui aurait été soporifique sans son exceptionnel talent d’écrivain grâce auquel elle rend vivante et agréable à lire sa « rage », qu’elle laisse exploser après l’avoir rentrée pendant près de trente ans, depuis que ses activités de journalistes l’ont amenée à côtoyer les principaux « acteurs » du monde arabe et islamique (Arafat, Khedafi, Khomeiny, mollahs, imams, militants palestiniens, membres libanais du Hezbollah, etc.). Le livre est une adresse aux Italiens, aux Européens et à tous les Occidentaux (désignés par un « tu » singulier), qu’elle juge, non sans raison, menacés dans leur être, leur culture, leur identité, leurs valeurs démocratiques. Il tient de la harangue désespérée ou des prédictions catastrophiques de Cassandre que les Troyens refusaient d’écouter. Bien entendu, les cris de vierges effarouchées poussés par les tartufes doivent inciter chacun à lire La Rage et l’Orgueil, à examiner les thèses qui y sont soutenues, éventuellement à en débattre, à comprendre ce qui y donne sens.

Oriana Fallaci, qui, en 1944, âgée de 14 ans, s’est engagée dans l’armée italienne de Libération, est par sa famille (Florentins et Toscans, authentiques résistants) l’héritière de la résistance libérale au fascisme et au nazisme, qui trouve son inspiration idéologique dans le Risorgimento et les luttes menées par les Carbonieri de Garibaldi pour faire l’unité de l’Italie et en chasser les armées étrangères, dont les Autrichiens, qui occupaient le nord et le sud de la péninsule. Ses héros sont Cavour, Churchill, De Gaulle, Garibaldi, les opposants au fascisme, tous ceux qui se sont réfugiés aux Etats-Unis pour ne pas vivre sous la férule de Mussolini.

 

C’est au nom de cette résistance passée qu’elle appelle les Italiens, les Européens, les Occidentaux à résister comme le fait avec courage le peuple américain à la menace que les musulmans font peser sur eux. Son « sermon » repose sur une triple certitude. 1. L’islam est une religion de haine et de mort. 2. L’islam a déclaré la guerre à la civilisation occidentale. 3. Les musulmans, en émigrant massivement, en Europe mettent en œuvre ce programme. Oriana Fallaci a été le témoin des principaux événements qui, depuis trente ans, ensanglantent le Proche Orient : guerre du Liban, main mise des mollahs sur l’Iran, délires terroristes des Libyens, des Syriens, des Palestiniens, guerre d’Afghanistan, arrivée massive d’imams en Italie, constitution de « bases » militaires en Italie (al qaida, en arabe, signifie « base » ou « QG »), etc. Elle analyse les discours, elle parle d’expérience des humiliations que subissent les femmes (parfois de leur plein gré) dans les pays arabes et musulmans, elle a connu la haine sans fin de l’islam pour la culture, la liberté, la dignité de l’homme et tient pour une blague le « dialogue » des cultures ou même l’éminente dignité ou égalité des cultures. Dans la culture islamique, dont elle connaît les réalités (les Mille et une nuits, la haine des femmes, l’invention de l’algèbre et du zéro, que les Arabes se sont appropriés, en les « volant » aux mathématiciens de l’Inde ancienne), elle ne retient quasiment rien de positif qui puisse avoir une valeur universelle ou être admiré par l’humanité.

            En bref, ce livre n’est pas un brûlot haineux. C’est un appel au courage, à la lucidité, à la résistance – la vraie, la seule qui vaille – contre la barbarie.

30 mai 2013

Lectures

 

 

Aux Editions Transhumances, Val-des-Prés, Hautes-Alpes

 

 

 

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12 mars 2013

Omerta sur un livre

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent les musulmans qui font le djihad. La guerre peut être faite les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... Elle est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et pouvant organiser les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

28 février 2013

Hessel

 

 

Le voyage en Indignistan d'Orimont Bolacre (J’y crois pas !, David Reinharc, 2011, 32 pages).

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et de ses potes socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

24 novembre 2012

Le Grand Remplacement

 

 

A porpos de Renaud Camus, Le Grand Remplacement, David Reinharc, 117 pages, 13 €.

 

            Il est quelques ouvrages qui ont façonné la pensée morale ou politique de la France et que l’on peut lire ou relire avec profit même un siècle après qu’ils ont été publiés pour la première fois. Ce sont De la démocratie en Amérique, Les Conséquences politiques de la paix, L’Opium des intellectuels, Race et culture, Histoire de la folie à l’âge classique, Le Bouc émissaire, Cours familier de philosophie politique, La Raison des nations. Espérons que Le Grand Remplacement prendra dans les décennies qui viennent autant d’importance dans la pensée morale et politique que chacun des ouvrages cités ci-dessus. L’ouvrage le mérite. Non seulement dans ces quelque cent vingt pages, Renaud Camus s’exprime dans une langue lumineuse d’élégance et de netteté, mais encore il a le courage de dire sans tabou les bouleversements qui affectent la France et l’Europe et, plus que ces entités juridiques et administratives, les populations qui y sont établies et s’y succèdent depuis la nuit des temps.

La nature de ces bouleversements est condensée dans le vocable « Grand Remplacement », dont la signification est expliquée pages 15, 16, 79, 80, 82, 112. Ainsi, page 112 : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples (…) Le Grand Remplacement, le changement de peuple, (….), est le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours ». Par ces deux mots, Renaud Camus reprend une boutade de Berthold Brecht, lequel, constatant qu’un gouvernement était mécontent de son propre peuple, s’exclamait : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? » Ce que Brecht prêtait ironiquement à des gouvernants bornés, autoritaires, despotiques, c’était du cynisme et l’absence de tout scrupule. L’ironie de l’histoire est que ce sont les lointains disciples et admirateurs de ce même Brecht qui mettent en œuvre la politique que celui-ci suggérait d’appliquer. Ceux qui, dans les années 1960 et 1970, tenaient la « distanciation » brechtienne pour le nec plus ultra de l’esthétique du théâtre, ont appliqué sans distanciation aucune, cyniquement, brutalement, la politique contre laquelle s’insurgeait leur maître.

Ce phénomène est plus « considérable », pour reprendre le jugement de Renaud Camus, que l’Occupation, la guerre de 1914, la Révolution ou les révolutions de 1789 à 1876, le règne de Louis XIV, et pourtant, de ce grand phénomène historique, il n’est question nulle part dans les médias, essais et discours des hommes politiques. Il est même interdit de le voir, bien qu’il saute aux yeux, et pas seulement dans le 9–3. Chacun le constate et des millions de citoyens en font une expérience ou dramatique ou tragique. Et pourtant, ce phénomène est censé ne pas avoir lieu et il a été décidé une bonne fois pour toutes qu’il ne s’est jamais produit. Le constater serait une illusion des sens… Ce qui se joue en France, c’est, près de quatre siècles après la première représentation, la tragédie de Calderon La vie est un songe, dans laquelle il est montré que le monde n’est qu’illusion, étant tout autre chose que ce que les yeux voient. La différence pourtant est grande. Les spectateurs savent que ce qu’ils voient sur une scène, ce n’est pas « pour de vrai » ; c’est du théâtre ou de l’illusion, ce n’est pas la réalité. Il en va tout autrement du Grand Remplacement. Aux citoyens de ce début de millénaire, ce qui est exigé, c’est de se croire au théâtre et de tenir les réalités qu’ils voient pour les ombres fugitives et éphémères d’une scène, de théâtre public et subventionné, évidemment.

            Pourquoi, comment, par quel biais, à la suite de quels bouleversements il est fait interdiction aux citoyens de voir ce qui leur crève les yeux ? La principale cause tient à l’idéologie. Le Grand Remplacement va à l’encontre de l’idéologie dominante, laquelle, bien qu’elle soit fausse, totalitaire et source de malheurs innombrables, s’est guindée au rang élevé de la morale, de la seule morale qui vaille et donc de la seule morale qui soit. L’idéologie est devenue la seule morale dans cet Empire du Bien qu’est la France fantasmée des médias, des politiciens, des inquisiteurs, des commissaires politiques, des contrôleurs de discours, des chausseurs de lunettes roses et des négateurs du réel. La moraline idéologique justifie la nocence, les nuisances, les crimes, les malheurs : elle approuve donc le remplacement sur le territoire de la France par d’autres peuples, comme elle a célébré naguère les purifications ethniques de l’Algérie et des pays arabes, de l’Allemagne nazie, de la Russie soviétique…  

L’occultation de la réalité est la grande spécialité des « chercheurs » en sciences sociales et autres, lesquels, à force de « chercher », ont fini par trouver un écran qui masque le Grand Remplacement : c’est l’adjectif « français ». Tous ceux qui viennent en France pour se substituer au peuple français sont immédiatement français. N’importe qui peut l’être : il suffit d’un coup de tampon sur un morceau de papier, et une fois l’étranger grimé en naturel, il s’affirme plus français encore que les Français dont les ancêtres sont présents en France depuis des centaines de générations. Si un Français disait en Algérie qu’il est algérien et plus algérien que les indigènes, il se ferait traiter de « raciste » et serait expulsé sur le champ. Donc puisque tous les remplaçants sont français, il n’y a pas de lieu de voir de Remplacement, Grand ou Petit, là où il y a seulement des papiers en règle ou en voie d’être réglés. Cette manipulation s’accompagne d’innombrables mots mensongers : incivilités, quartiers populaires, cités, quartiers sensibles… Tout est pipé : les statistiques, qui servent à cacher dans les chiffres ce que l’on pourrait voir dans la réalité si l’on ouvrait les yeux ; l’histoire de France entièrement réécrite (il n’y a pas de peuple français, c’est l’immigration qui a fait la France, nous sommes tous des immigrés ou des enfants d’immigrés, etc.) afin que soit justifié et accepté le Grand Remplacement, le vocabulaire, qui sert à ne pas dire ce qu’il est interdit de voir.

Pour Renaud Camus, qui se fonde sur des injonctions de Boumediene appelant ses coreligionnaires à conquérir la France et l’Europe, le Grand Remplacement est de la contre colonisation et même de la colonisation au sens propre de ce terme, c’est-à-dire un transfert de populations importantes dans un pays donné. Certes, il reste un abîme entre la colonisation, qui a été, dans l’histoire récente, une mise en valeur de terres incultes, et la contre colonisation, qui est une razzia : on s’empare par cupidité de richesses que leurs détenteurs historiques croient naïvement défendues par le droit ou la morale. La « nocence », la délinquance, les incivilités, la criminalité et les innombrables infractions à la loi, celle de la France, pas celle d’Allah, etc. sont le carburant du Grand Remplacement. Combien d’indigènes, exaspérés par la délinquance les visant, ont-ils été contraints de quitter leur immeuble HLM, leur quartier, leur ville, leur département, pour s’établir ailleurs, laissant le champ libre aux délinquants et à leurs potes ? Des millions ? De cette purification ethnique, qui n’existe pas, il est évidemment interdit de parler. Le changement de peuple n’est pas le fait du hasard. Le phénomène a des causes, lesquelles ne tiennent pas au passé colonial de la France. La Suisse, le Danemark, les pays scandinaves, Norvège, Suède, Finlande, n’ont jamais eu de colonies ; et pourtant, ces pays sont exposés, autant que la France, au Grand Remplacement. La collaboration non plus n’est pas en cause. La Grande-Bretagne qui a résisté dès juin 1940 est touchée elle aussi, plus que les autres pays d’Europe, plus que l’Allemagne. Pour Renaud Camus, ce qui rend possible le Grand Remplacement, c’est la reductio ad Hitlerum : Hitler a commencé dès 1945 une seconde carrière qui dure encore. Il est invoqué à tout bout de champ, en particulier contre ceux qui voient le Grand Remplacement là où il se produit et qui sont assez téméraires ou inconscients pour dire ce qu’ils voient. En un instant, les voilà nazifiés, tandis que les remplaçants, eux, qui vomissent les Juifs, sont assimilés aux Juifs persécutés par Hitler et ses séides.  On comprend que, pour Renaud Camus, il n’y ait de pensée libre en France aujourd’hui que dans l’absence, dans l’ailleurs ou dans l’a-topie ou dans le non-lieu, dans les blancs des cartes, puisque la classe dominante et englobante, à savoir la petite bourgeoisie qui régit la France se conçoit sans extérieur : il n’y a rien d’autre qu’elle et ceux qui n’en sont pas sont condamnés au silence, à ne rien voir, à vivre dans les marges, à rester dans la nuit.  

 

 

             

03 mars 2012

Terroirs

 

 

A propos de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001

 

 

Que dit Pierre Bergounioux dans Un peu de bleu dans le paysage ? Rien d’autre que la fin des terroirs de France. La France a cessé d’être un pays de paysans et ne sera plus jamais un pays de paysans. On ne ressuscitera pas les labours à la charrue, les bœufs que l’on lie au joug, les charrettes de foin, les tombereaux de pommes de terre, les bergères, les femmes menant les vaches au pré, la traite à la main, etc. toutes choses que le Corrézien Pierre Bergounioux a vues dans sa jeunesse, avant 1960, avant que tout cela ait disparu. Les campagnes se transforment en déserts, on peut parcourir des kilomètres sans rencontrer âme qui vive, les bûcherons que l’on croise dans les forêts ne parlent plus patois, mais des langues étranges que personne ne comprend, le turc ou le kurde, les étables des fermes sont vides, les volets sont clos, les terres ne sont plus labourées, les friches gagnent sur les champs, la forêt gagne sur les friches. Dans la forêt, les vieilles essences (chênes, hêtres, châtaigniers) sont remplacées par des sapins américains à croissance rapide que recherchent  les industriels du bois. Richard Millet décrit le même phénomène dans Lauve le pur (POL, 2000). En bref, dit Pierre Bergounioux, en Corrèze, en Limousin et dans tous les terroirs profonds de France (il cite la Vendée, la Creuse, le Berry), vingt-cinq siècles d’histoire des hommes se closent, en même temps que les étables des dernières fermes. Les Corréziens des hautes terres se sont longtemps nourris de châtaignes. Ils ne le feront plus jamais, les sapins ayant remplacé les châtaigniers. Limousin vient du nom d’une vieille peuplade gauloise, les Lemovices, ou  « guerriers de l’orme ». L’orme, comme le châtaignier, a disparu des forêts. La rupture sur laquelle Bergounioux médite dans Un peu de bleu dans le paysage est intervenue dans les années 1960. Il ne reste de cette Corrèze sans paysans, de ce terroir sans champs, ni terres cultivées et tout de friches fait, que la nostalgie d’un passé enfui qui ne reviendra jamais. Témoigne de ce passé un survivant. C’est un vieux paysan célibataire qui parcourt le pays désert à mobylette (d’où le titre : « un peu de bleu dans le paysage »), le dernier d’une lignée de Bordas ou de Coste ou de Monteil, noms corréziens, en voie d’effacement, et à propos de qui Bergounioux écrit : « je le tiens, lui, solitaire, vivant dans la Corrèze haute, pour le sel de la terre et le meilleur de ses enfants »

Dans les années 1960, le sociologue Henri Mendras avait analysé dans La fin des paysans, un admirable ouvrage qui fait date et toujours autorité, à la fois la lente disparition, à la suite des vagues successives d’exode rural, de ceux qui, par leur travail acharné depuis des millénaires, ont fait la France et lui ont donné le visage que nous aimons, et la métamorphose des survivants en agriculteurs ou en industriels de la terre. Non seulement les paysans sont de moins en moins nombreux, mais encore ceux qui restent au pays ont changé de métier. Pierre Bergounioux et d’autres écrivains, tel Richard Millet, autre Corrézien, complètent et achèvent à leur manière, littéraire ou poétique, La fin des paysans. Ils montrent les conséquences de la fuite des hommes et de la métamorphose de leurs activités. Plus de pays sans paysans. Quand les champs deviennent des friches et les friches des forêts, quand les paysages sont ainsi transformés, la terre perd son sens. Qu’est-ce qu’une terre que les hommes ne labourent plus, ni n’ensemencent plus ? Une surface seulement. Pour nous, la France est un agrégat de petits pays, ayant chacun leurs spécificités, et de terroirs divers, variés, changeants. La fin des paysans abolit les terroirs : voilà ce dont nous convainc l’auteur des huit textes recueillis dans Un peu de bleu dans le paysage.

Attardons-nous sur ce sujet.   

Etrange destin que celui de la Corrèze. Ce département est dépourvu de vraie tradition littéraire. Il nous est impossible de citer le nom d’un seul Corrézien qui, avant 1950, aurait composé une œuvre littéraire digne de ce nom. Ce n’est pas le cas du Périgord proche, qui compte, parmi les grands hommes qu’il revendique comme périgourdins, des écrivains universalistes, tels Brantôme, Montaigne, Fénelon, Joubert, ou bien des écrivains du terroir, comme Eugène Le Roy, auteur de romans du terroir, dont le très célèbre Jacquou le Croquant, et encore des écrivains patoisants et des félibres. La Corrèze n’a pas d’identité forte à la différence de la Dordogne, de l’Indre ou du Puy de Dôme proches. Ce département est un entre-deux. Il s’étend entre deux régions géographiques, le Massif central et l’Aquitaine, entre deux provinces, l’Auvergne et la Guyenne. Il ne correspond à aucune province ancienne à forte identité, comme le Quercy voisin par exemple, pays de causse. 

Pourtant, en Corrèze, depuis près de trente ans au moins, fleurissent deux littératures, que l’on peut situer à l’opposé l’une de l’autre : une littérature de terroir, qui raconte les histoires vécues par des femmes et des hommes enracinés dans leur pays, et une littérature, moins particularisante, qui refuse de chanter les beautés éternelles du terroir. De ce point de vue, c’est un département paradoxal. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Ainsi, les écrivains réunis sous l’étiquette commerciale « école de Brive » tentent de renouer avec l’ancienne littérature française de terroir, au moment où les paysans ont disparu et où les terroirs s’effacent. Ce sont par exemple Claude Michelet, Christian Signol et Michel Peyramaure. Or, cette littérature paradoxale, parce qu’elle peut nous sembler artificielle, n’est pas la seule littérature corrézienne. A côté d’elle, tout contre elle (contre exprimant à la fois la proximité et l’opposition), se développe une littérature qui évoque, mais secondairement, le même terroir, dans des termes différents et  pour en signaler la disparition. Ce sont ou des écrivains qui interviennent dans les débats publics de France, tel Tilliniac, ou des écrivains savants, qui ont choisi une « écriture » moderne, soucieux non seulement de dire ou de raconter le monde (et pas seulement la Corrèze), mais aussi de bien écrire et de raconter poétiquement des destins humains qui peuvent émouvoir n’importe quel homme, où qu’il vive, quelle que soit sa culture, et dont les livres publiés sont de belles oeuvres exigeantes et ambitieuses, visant « à la littérature ». Pierre Bergounioux, auteur de très nombreux romans depuis le milieu des années 1980, dont 12 ont été publiés chez Gallimard, est de ceux-là. De même Richard Millet et Pierre Michon, le voisin creusois.

Entendons-nous sur le terme de terroir. Dans le Trésor de la langue française, terroir est défini, entre autres acceptions, ainsi : « région, province, pays considéré(e) dans ses particularités rurales, ses traditions, sa culture, ses productions et du point de vue du caractère des personnes qui y vivent ou en sont originaires ». Le Berry, le Périgord, la Bourgogne, l’Auvergne, etc. sont des terroirs. Au cours des siècles, ces terroirs ont été chantés en français par des écrivains du cru, sensibles à la beauté et à la variété des paysages, au rude travail des hommes, à leurs moeurs sombres et âpres, à l’accord harmonieux entre ces hommes et leur terre, car le terroir, c’est aussi la terre, un sol, des techniques agricoles et des produits spécifiques. Pendant deux siècles au moins, la France a vu fleurir une belle et foisonnante littérature de terroir. Chaque province, chaque petit pays, chaque canton avaient son ou ses écrivain(s). Nous avons retenu quelques noms : George Sand, Eugène Le Roy, Henri Vincenot, Henri Pourrat, Louis Pergault, Jean Anglade, Paul Arène, Henri Queffélec, Henri Bosco. Que devient la littérature de terroir, quand les terroirs, où elle trouve son origine et sa raison d’être, se meurent ? En bonne logique, elle n’a plus de raison d’être. C’est ce que disent aussi les deux Corréziens, Pierre Bergounioux et Richard Millet, contre leurs amis corréziens de « l’école de Brive ».

 

 

26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

14 février 2012

Lumière des livres : Richard Millet

 

 

 

Richard Millet, Fatigue du sens, essai, Pierre Guillaume de Roux, 2011, 155 pages, 16 €.

 

Dans cet essai, Richard Millet reste fidèle à l’esthétique « moderne » du fragment qu’il a illustrée dans quelques-uns de ses ouvrages, essentiellement des « essais », publiés depuis plus de vingt ans, Le Sentiment de la langue, L’Opprobre ou L’Enfer du roman, pour ne citer que les plus connus. Cette esthétique est « moderne » parce que, fondée sur le discontinu, le provisoire, le non définitif, le non architecturé, elle offre aux lecteurs d’innombrables ouvertures et qu’elle se défie de l’idéologie, du ce qui va sans dire et des discours lourdement convaincants assénés comme des coups de massue. Fatigue du sens est fait de plusieurs centaines de fragments d’une dizaine de lignes, parfois moins, lesquels, à la différence de ceux de l’Enfer du roman (Gallimard, 2010), ne sont pas numérotés. Ce dont il est question dans ces cent cinquante-cinq pages, c’est un sujet que Richard Millet a abordé à plusieurs reprises aussi bien dans ses romans que dans ses essais, à savoir, comme il l’écrit lui-même dans le chapitre intitulé « Liminaire » (p 9), le « post-démocratique », lequel est le pendant, dans l’ordre de la cité, de la « post-littérature » analysée dans l’Enfer du roman, ou de ce « postmoderne », dont les gazettes raffolent depuis deux ou trois décennies : « Nous sommes entrés dans un monde post-démocratique, que j’appelle aussi monde horizontal, lequel se caractérise par le renoncement à toutes les valeurs de la verticalité », transcendance, idéal, culture, littérature, art. Et ce que Richard Millet nomme fatigue du sens « est un des attributs de l’horizontalité », c’est-à-dire de l’immanence généralisée, du relativisme absolu (« tout se vaut »), du triomphe des valeurs marchandes sur la vie de l’esprit, du dégoût de soi…    

Pourtant, même si la question est éminemment idéologique, au sens où elle est la proie facile de tous les vautours et requins des médias, des partis politiques, des professionnels de l’indignation, des autorisés de la parole, des puissants et des notoires, etc., Richard Millet ne l’aborde pas par l’idéologie, dont il a horreur, quelque forme qu’elle prenne (« à la différence de la plupart des Français, je ne fais pas de politique, ne croyant pas que la situation actuelle puisse être changée par les urnes ni par les hommes », écrit-il, page 44), mais par l’art, les sens, le regard, la prise en compte des choses telles qu’elles sont, exposant la douleur que cette horizontalité triomphante suscite en lui : « Je ne cherche même pas une morale à opposer à l’éthique du Bien ; je cultive le sain désespoir de ceux qui savent que tout est perdu » (p 44).

La fatigue du sens, c’est certes la lassitude causée en nous par le sens qui a trop servi ou auquel on a eu trop souvent recours. C’est encore l’épuisement de ce même sens, qui, à force d’être ressassé, se ramène à des slogans creux. Mais la « fatigue » est aussi une réalité que connaissent les peintres, du moins les peintres de jadis, lorsqu’ils disaient d’un tableau qu’il était « fatigué », pour dire qu’à force d’être nettoyé, « il avait perdu quelque chose de ses demi-teintes » ou des couleurs qu’elles étaient « fatiguées », lorsqu’à force d’être retouchées, elles avaient « perdu leur fraîcheur ». Richard Millet traite de cela à partir de « l’exil intérieur » dans lequel il se réfugie ou de « l’apartheid volontaire » auquel il a été condamné ou il s’est condamné, n’ayant plus aucun goût pour les réalités de la France horizontale ou « couchée », dont le relief a été aplani et les beautés ou les spécificités niées et en conséquence arasées, vandalisées ou nivelées : « Ainsi me sentant français par le sang, le sol, l’histoire, la culture, la religion, je ne pourrais désormais en jouir que dans la dérision, la mauvaise conscience, le reniement, l’amnésie volontaire » (page 66). Etre français allait naguère encore de soi ; désormais cette qualité-là semble impossible sinon à revendiquer, du moins à vivre : « Il y a donc, ou il y avait, une évidence française : elle relève autant d’une identité culturelle donnée par naissance que d’un consensus sur un ensemble de qualités définissant cette culture, cette civilisation » (p 66). Alors que l’évidence française s’efface lentement ou pour disparaître dans les oubliettes de l’histoire, ou pour survivre dans les marges, les franges, les forêts épaisses, les nuits profondes et sans lune, la clandestinité, les autres évidences ou les évidences de l’Autre, de l’immigré, du musulman, de l’étranger, du néo-Français, des racines exotiques, des nations lointaines ou périphériques, etc. ont seules droit à la fierté glorieuse, à l’exhibition obscène, aux éloges assourdissants. La nuit glaciale pour l’une dans son propre pays ; les lumières de la rampe, même en plein soleil, pour toutes les autres, à condition qu’elles soient anti-françaises ou qu’elles écrasent de leur morgue la malédiction d’être autochtone, c’est-à-dire rien : « (…) l’autre (l’étranger aux valeurs d’origine préservées, à l’altérité souveraine, à la religion conquérante) me main(tient) soit dans le secret de mon identité, soit dans l’opprobre du refus que j’oppose à ce mouvement qui tend à me nier » (p 66). Etre français, c’est « être coupable d’être » ce que l’on est ; c’est devenu une malédiction, LA malédiction. Il y avait les poètes maudits, les artistes maudits, les Juifs maudits. Toutes ces malédictions ont disparu pour faire place à la seule qui compte et qui pèse : non pas « ces maudits Français » de la légende noire britannique ou nord-américaine, mais les Français maudits, et d’abord par les derniers arrivés et leur Allah.

La situation de la France est désespérante, mais il n’est pas possible de tomber plus bas, sauf à disparaître complètement. C’est pourquoi le chant que fait entendre Richard Millet est l’un des plus beaux et des plus purs qui soient : « Il est possible que je n’aie fait que dire une douleur : celle de voir que tout ce qui m’a fait ce que je suis est aujourd’hui la chose du monde la mieux méprisée » (p 11). 

 

 

03 février 2012

Frantz Fanon ressuscité à Londres

 



A lire ces extraits des (Nouveaux) Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Le style en est lourdaud et massif, très sciences sociales, assez peu élégant, verbeux, mais c'est la pensée d'un rebelle, d'un insoumis, d'un révolté, d'un enragé, d'un anticonformiste, d'un révolutionnaire qui ne vit pas dans les boudoirs parfumés des duchesses, marquises et autres comtesses du Faubourg Saint-Germain. 

 


 

L’*** colonial impose la répétition de l'identique culturel comme un destin, fonctionnel à sa propre stabilité. Comme conséquence la culture de la France, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, pillée, razziée, écrasée par le racisme économique et symbolique de l’***, se ferme, prise dans le carcan de l'oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres.

 

L’*** se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image méprisante qu’il a du Français et l’image dépréciée que le Français a de lui-même.

 

Le peuple français est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, pour le peuple français, l’humanisation aurait commencé avec l’arrivée des colons de l’***.

 

Le langage du colon ***, quand il parle des Français, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du sous-chien, aux émanations nauséeuses des villes françaises, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.

 

Chaque fois qu'il est question de valeurs françaises, il se produit, chez le colon, une sorte de raidissement. [...] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture ***, il lui est fait interdiction de réagir. La violence avec laquelle s'est affirmée la suprématie des valeurs ***, l'agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensée des Français font que le colon ricane quand on évoque devant lui ce peuple.

 

L’*** fait l'histoire. Son histoire est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette France, c'est nous qui l'avons faite ». Il est la cause continuée : « Nous ne partirons jamais de chez nous ». En face, des êtres engourdis, travaillés de l'intérieur par les fièvres du mépris, constituent un cadre quasi minéral au mercantilisme ***.

 

Les nations *** se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire. Cette opulence est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur la razzia, le vol, le pillage, elle se nourrit de la lâcheté des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde européen. Le bien-être et le progrès de l'*** ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Français, des Indiens, des Serbes, des Européens, des Noirs et des Jaunes.

 

Si la colonisation n’est pas interrompue, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces ***.

 

Le colonialisme *** ne sera pas quitte avec nous quand il aura retiré de France ses oriflammes et ses moudjahidin. Pendant des siècles, il s’est comporté dans le monde en criminel de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavage ont été les principaux moyens utilisés par l’*** pour augmenter ses réserves d'or et de $, ses richesses et pour établir sa puissance. Jadis, le nazisme a transformé la totalité de l'Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que l’*** commettrait une grave erreur s'il se contentait de retirer du sol de France ses cohortes militaires et ses masses de mouhajiroun dont la fonction est de piller les richesses et de les expédier vers la terre d’***. La richesse des pays d’*** est nôtre. Qu’elle nous soit restituée.

 

Politiser le peuple, ce n'est pas, ce ne peut pas être « faire un discours politique ». C'est s'acharner avec rage à faire comprendre au peuple que tout dépend de lui, que si nous stagnons c’est de sa faute et que si nous avançons c'est aussi de sa faute, qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple.

 

Au bout d'un ou deux siècles d'exploitation se produit une véritable émaciation du panorama culturel national. La culture nationale devient un stock d'habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d'institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n'y a pas de créativité vraie, pas d'effervescence. Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un demi-siècle de domination ***, on trouve une culture rigidifiée à l'extrême, sédimentée, minéralisée.

 

L’*** n'est pas une machine à penser. C'est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence.

 

 

24 janvier 2012

Bourdieuseries

 

 

Réponse aux bourdivins de la sous-culture et de l'apensée qui encensent encore le cadavre de leur maître Bourdieu une décennie après sa mort

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens vous échappe ? Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux était professeur au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du « Chasseur français ». Illusions que tout cela ! Il suffit d’un rien pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été « commises » dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article « art », « Economie des biens culturels », Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

 La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts.

Par sociologie, il faut entendre « les sociologues ». Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne improprement ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres. Travailler est un fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique.  La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à « établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels ». Un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : « Voilà les conditions dans lesquelles… ». Ce qui est malaisé, ce n’est pas « d’établir les conditions », c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot « conditions ». Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française), c’est « la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession ». Monsieur Bourdieu patauge dans la mare marxiste.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est cocasse, c’est ce qu’ils découvrent dans les conditions établies. Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, « les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions », ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir. Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle. Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de « consommateurs de biens culturels ». On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les « goûts ». Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni, comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent « les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales (encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire) ». A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un « moment donné de l’espace » ? Moment donné du temps est une tautologie. Autre tératologie, les « biens culturels » sont considérés comme des « œuvres d’art » à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. « Le moment donné » du « temps », pour Bourdieu, est une éternité. Autre fétiche : s’approprier et appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les « biens » culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont « appropriés » par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc.

Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres. 

Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires.

Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les « goûts ». Ces dispositions forment un système. Si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. « L’unité », dans le « système des dispositions », ne doit pas être entendue comme « l’unité » du système métrique (le mètre étalon) ou « l’unité » d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire « les réinsérer dans l’unité du système », puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître.

Dans « la culture au sens normatif et restreint », normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que « culture » a un sens « normatif » et « restreint », il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au « sens de l’ethnologie », il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la magie. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être « structuré » en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens « normatif » et « restreint ». Le verbe réinsérer signifie « introduire à nouveau ». La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la « culture » au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant le FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel. C’est l’action de l’Esprit Saint sur un croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit « de relation » et il signifie « relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint ». Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme « qui n’a pas de valeur », sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait « satanique » ou « luciférien ». 

 L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature.

Personne en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. « L’idéologie charismatique » n’existe pas, ni n’a jamais existé. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de son esprit comme il cultive sa terre.

L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation.

L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la « science » que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. Elles sont charismatiques, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans « les besoins culturels » et dans « le produit de l’éducation ». Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un et l’autre. 

L’enquête établit

Le mot est employé au singulier et avec l’article « la », et non « une », et sans compléments qui le déterminent, du type « l’enquête menée par le CNRS en 1965 ». Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit « le Parti » ou ses disciples d’Algérie « Allah » ou ses potes d’ex-URSS « l’Etat ».

Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après « économie », « conditions », « biens », « appropriation », « mode », « production », etc., voici « pratiques ». Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les « pratiques » (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, « à un moment donné du temps » où le marxisme est mort, enterré, momifié.

 

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu résonne par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il « travaille à établir » les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les « dispositions », les dons de la nature, les « goûts » sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les « installations » subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites « nuisibles », il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes contre l’humanité et les génocides. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés et massacrés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré. Comment la France est-elle tombée aussi bas ?   

 

05 janvier 2012

Lumières des livres : Vincent Courtillot

 

Vincent Courtillot, Nouveau Voyage au centre de la terre, Odile Jacob, « sciences », décembre 2009, 350 p.

 

 

            Il est rare que d’éminents savants publient des livres clairs, précis, bien écrits, qui ne soient pas des thèses ou des articles ardus, des livres à contenu scientifique riche qui ont des répercussions sur la pensée ou la culture d’un pays ou sur celle de l’humanité. Un des derniers grands livres de science publié en France est peut-être celui de François Jacob, La Logique du vivant, une histoire de l’hérédité (Gallimard, 1970). On peut parier que ce livre de Vincent Courtillot aura le même impact, d’abord parce que son auteur ne cherche pas seulement à faire comprendre, mais aussi qu’il est animé d’ambitions littéraires, qui sont manifestes dans le titre même du livre. En 1864, Jules Verne a publié un roman d’anticipation qu’il a intitulé Voyage au centre de la terre et dans lequel il raconte justement ce qu’annonce le titre : le voyage de savants au centre de la terre, à partir du cratère d’un volcan islandais. En 2009, près d’un siècle et demi plus tard, Vincent Courtillot réécrit ce voyage, ce qu’il souligne dans son livre même, puisque chacun des vingt chapitres dont il est formé commence par un extrait, placé en exergue, du roman de Jules Verne, extrait en relation avec le sujet traité dans le chapitre. C’est donc à un exercice éminemment littéraire de reprise ou de réécriture qu’il s’adonne, exercice illustré par les innombrables reprises ou réécritures de l’Iliade (dont La Guerre de Trois n’aura pas lieu), de l’Odyssée (dont L’Enéide et Ulysse), de L’Avare, de Don Juan, etc. A la différence de ces reprises, celle de Vincent Courtillot opère un changement de domaine ou de niveau : à Jules Verne, le roman, la fiction, la littérature ; à Vincent Courtillot, la science, la connaissance, le savoir accumulé par l’humanité depuis plus de vingt siècles (Archimède, Eratosthène, Galilée, Humboldt, Montredon, etc.) ; au premier, l’imaginaire ; au second, des images du réel, parfois aussi belles que celles de l’espace, reconstituées grâce aux techniques de la tomographie par conversion des ondes sismiques en signaux colorés. Outre le patronage de Jules Verne, Vincent Courtillot place son livre sous le patronage de Tocqueville, pour demander à ses lecteurs une bienveillance libérale, et sous celui Fontenelle, auteur de l’Histoire des oracles (1686), dont le chapitre IV commence ainsi : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point », avertissement adressé à tous les prophètes du climat, qui vaticinent sur les causes et les conséquences dramatiques d’un phénomène dont la réalité n’est pas établie.

Les connaissances de Jules Verne en matière de géologie, de volcanisme, de tectonique des plaques, d’histoire de la Terre, de géochimie, de magnétisme, etc. étaient faibles, au mieux flottantes. Il en va tout différemment de Vincent Courtillot. Il expose non seulement les connaissances qu’il maîtrise, lui et les équipes qu’il a dirigées, et celles qui sont accumulées depuis un siècle par la « communauté » internationale des géologues, géophysiciens, sismologues, volcanologues, géochimistes, etc., mais aussi la genèse de ces connaissances : à la suite de quelles observations sur le terrain et de quels raisonnements elles ont été établies, en quoi elles ont été critiquées, comment elles ont contribué à éclairer l’histoire géologique de la Terre. Ainsi, la découverte du magnétisme a une histoire passionnante, qu’il résume par cette phrase latine magnus magnes ipse est globus terrestris : « le grand aimant est le globe terrestre  lui-même », et non le ciel, comme on le croyait dans l’Antiquité. Cette découverte s’est faite par étapes : d’abord les variations incessantes du champ magnétique ; puis les inversions de ce même champ, inversions complètes, au point qu’à des époques lointaines, le pôle nord magnétique s’est retrouvé sous l’équateur ; enfin l’origine de ce champ, qui se trouve au centre de la Terre, dans la graine solide et le noyau liquide faits de fer en fusion, porté à de très hautes températures et subissant des pressions quatre millions de fois plus élevées que la pression terrestre, une des fonctions de ce champ magnétique étant d’écarter les rayons cosmiques qui rendraient la vie sur terre impossible. Ou encore, Vincent Courtillot nous expose l’histoire de sciences telles la géophysique (la physique de la terre) ou la géochimie ou le magnétisme, et les grandes étapes à la fois conceptuelles et factuelles de la constitution de ces sciences, mais aussi la structure de la terre (le noyau, le manteau, la croûte), les matériaux dont elle est composée (beaucoup de fer en fusion dans le noyau liquide), mais surtout les grands épisodes qui ont façonné la Terre pendant 4,5 milliards d’années, et plus particulièrement les 500 derniers millions d’années de son histoire. La terre est une planète vivante : c’est une grosse machine thermique, dont le noyau atteint près de 6000° et qui se refroidit par convection, c’est-à-dire par la mise en mouvement d’énormes quantités de matières, les plaques de la croûte terrestre (tectonique des plaques et dérive des continents) et le magma (points chauds, éruptions volcaniques, traps, panache).

            Ce livre aborde aussi deux questions cruciales, le climat et l’extinction d’espèces vivantes. Vincent Courtillot montre que trois facteurs influent sur le climat : le Soleil, dont la chaleur varie dans des proportions importantes, ce qui explique les variations de température dans l’atmosphère depuis 4 milliards d’années, le quaternaire dans lequel nous vivons étant plutôt froid ; les changements légers de l’orbite de la Terre (elle peut se trouver plus ou moins loin du Soleil) ; enfin le refroidissement par convection de cette machine thermique qu’est notre planète. On a compris, au vu de cet exposé, que M. Courtillot compte parmi les « climato-sceptiques » qui sont interdits de participer au débat sur les causes du réchauffement : phénomène qui, selon lui, n’est pas avéré et qui, s’il était avéré, serait bien moindre que ce que la Terre a connu dans le passé ou la ramènerait au niveau de « l’optimum climatique du Moyen Age » autour de l’an mil, et dont les causes peuvent être innombrables, l’industrie et les transports n’intervenant que pour une petite part dans ces phénomènes. Quant à l’extinction avérée et datée d’espèces vivantes, dont celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, Vincent Courtillot observe qu’elle est concomitante de gigantesques éruptions ayant donné naissance aux « traps » du Deccan, dans l’Inde du Nord-Ouest (des millions de Km² de basaltes volcaniques sur plusieurs centaines de mètres), ces éruptions ayant projeté dans l’atmosphère des milliers de gigatonnes de soufre et de CO² qui ont rendu impossible la survie des énormes sauriens de l’époque, les extinctions d’espèces plus anciennes (ordovicien : - 440 millions d’années ; dévonien, - 360 millions d’années ; permien, - 250 millions d’années) ayant toutes coïncidé avec de gigantesques éruptions, qui ont tué d’innombrables espèces.

Depuis deux siècles seulement, le concept de climat est lié à l’atmosphère, aux nuages, aux températures, etc. Auparavant, il se rapportait à l’inclinaison de la terre, c’est-à-dire à de grandes questions de physique et de géologie. Le grand mérite de Vincent Courtillot est de nous le rappeler par une démonstration rigoureuse qui est aussi un enchantement de l’intelligence.

 

 

02 novembre 2011

Le massacre des Saints résistants

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage va marquer les décennies qui viennent.

 

 

 

 

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.

 

 

29 août 2011

Hommage à Céline

 

 

 

 

Tout ou presque tout a été dit sur Louis-Ferdinand Céline, dont l’œuvre est étudiée dans les universités depuis des décennies par des spécialistes reconnus et qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathie avec - ou de complaisance envers - l’antisémitisme. Combattant courageux de la première guerre mondiale, son courage lui ayant même valu de figurer sur la couverture d’un numéro de L’Illustration en 1914, Céline serait sans doute aujourd’hui un grand homme, s’il n’y avait pas eu, dans les années 1930, une montée des périls, des menaces de nouvelle guerre et enfin l’explosion d’un second conflit entre 1939 et 1945, périls, menaces, conflit auxquels il s’est opposé de toute sa rage d’écrivain libertaire ou, sinon anarchiste, du moins anarchisant et anticonformiste, à jamais marqué par les horreurs de la première guerre, faisant porter la responsabilité du second conflit sur les juifs, c’est-à-dire non pas sur les bourreaux, mais sur les victimes, en fonction de la règle suivante laquelle il n’y a pas de bourreaux sans victimes. Pour lui, qui était pacifiste à tout crin et à tout prix, la guerre était le mal absolu. L’histoire lui a donné tort, comme elle a donné tort à tous les pacifistes des années 1920-30 qui ânonnaient dans les rues « plutôt la servitude que la guerre ». Ils ont eu la guerre, la servitude et le déshonneur. Ces pacifistes ont été absous, même ceux qui ont rallié Vichy, Tasca père, Védrine père, Jospin père, etc., même ceux qui depuis des décennies portent haut l’oriflamme du pacifisme : les Verts, les cocos, les socialistes, les plutôt rouges que morts, les opposants à la force de dissuasion, etc. Or, pour Céline, le déshonneur se poursuit et l’absolution ne sera jamais prononcée. Il est vrai qu’en 1945, il n’a pas fait repentance ou ne s’est pas vêtu des oripeaux du progressisme, comme tant d’autres, Cioran, Blanchot, Mitterrand, Grass, Mme Donnadieu, etc. qui sont célébrés, nonobstant leurs engagements « nauséabonds » du passé. Pourtant avant qu’il ne décharge sa rage sur les juifs, la « gauche » le reconnaissait comme un des siens. Il est vrai que ce qui fait l’essence de la « gauche », c’est qu’elle brûle très vite les idoles qu’elle a adorées, et inversement. Céline était médecin des pauvres, à une époque où aucun des pauvres qu’il soignait n’était assuré social, ce qui signifiait qu’ils consultaient le médecin à la dernière extrémité et que celui-ci n’était pas toujours payé. Il a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sur Semmelweiss, ce médecin progressiste qui, le premier avant Pasteur, a montré que la fièvre puerpérale qui, dans les hôpitaux, tuait les femmes en couches leur était communiquée par les chirurgiens eux-mêmes qui allaient d’une autopsie à un accouchement sans même se laver les mains…

Enfin, Céline est un grand écrivain « de gauche », au sens où il s’inscrit dans la volonté des avant-gardes de trouver du nouveau, d’être modernes, de révolutionner les formes littéraires et ainsi de modifier notre perception du monde. Vu par Céline, le monde réel ne ressemble plus à celui des écrivains de son temps. Comment procède-t-il ? D’abord en adoptant à l’écrit une langue qui tient, par quelques traits, du français parlé, mais qui, contrairement à la langue de l’oral, est d’une extrême rigueur. Ainsi l’adverbe de négation ne … pas ou ne … point est souvent réduit à pas, point, guère, ne étant omis, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des phrases orales, le procédé n’étant pas systématique : ainsi, dans ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit : « j’aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu’on m’entende pas du tout rentrer chez moi », mais « il n’y avait vraiment personne à rencontrer » ; ou encore, l’impersonnel il est souvent supprimé devant les verbes impersonnels : « faut faire tout le tour pour y arriver » ou « y a qu’à suivre », mais « tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière » ; ou encore les alliances hardies de mots (« marcher de temps et des pas »), l’emploi fréquent de ça à la place de cela ou l’omission, en plus du il impersonnel, du verbe impersonnel : « rien qu’en moi que ça se passait ». Ce n’est pas une langue fautive ou relâchée, mais une langue pensée, réfléchie, travaillée, dans laquelle, à ces faits qui miment l’oralité, se mêlent des constructions de la langue des siècles classiques, comme cet emploi des deux formes négatives placées de part et d’autre de l’infinitif, par exemple dans « fatigué de ne trouver rien », alors que la syntaxe du français moderne impose « de ne rien trouver ». L’intention de Céline, quand il forge cette langue littéraire inouïe, faite de reprises, de ruptures de construction, d’emphase, de clivages (« il en sortait encore quelques-uns des visiteurs, de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu’hier, les visiteurs »), est de faire art, en imitant, non pas la nature, comme le demandaient les écrivains classiques, ni des hommes en train d’agir, comme chez Aristote, ni le réel, comme dans le roman du XIXe siècle, mais le phrasé de la voix, le flux de l’oral, la parole vive. Cette intention est aussi celle des romanciers réalistes du XIXe siècle, mais uniquement quand ils rapportent au style direct les paroles d’un personnage - Balzac, l’accent alsacien ou germanique du cousin Pons ou du baron de Nucingen ou Maupassant, le patois des paysans normands. Chez Céline, ce ne sont pas les personnages dont les paroles sont rapportées dans une langue pittoresque, mais l’énonciation du narrateur, c’est-à-dire la source même du texte « littéraire », comme dans les premières lignes du Voyage au bout de la nuit : « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade »…

On comprend que, lisant ces lignes, de nombreux écrivains et de nombreux romanciers, en particulier ceux de l’école populiste (« école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires »), aient été fascinés par Céline, d’autant plus que, chez lui, la condition humaine des années 1910-1930 est exprimée dans les plus anciens mythes littéraires. Ainsi, le retour de Bardamu dans la banlieue où il loge, Rancy, est décrit comme une descente aux enfers, avec tous les éléments qui caractérisent une descente aux enfers, la nuit, le cimetière, les morts, le lac à traverser, le nocher des Enfers, l’obole à donner, les cerbères qui aboient : « Quand on arrive, vers ces heures-là, en haut du Pont Caulaincourt, on aperçoit, au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière, les premières lueurs de Rancy. C’est sur l'autre bord, Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications… Et puis, ayant atteint la porte, à l’octroi, on passe encore devant le bureau moisi, où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont à leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte ». Mais à la différence des descentes aux enfers de la littérature, qui sont source chez Homère, Virgile ou Dante, de lumières ou de dévoilement, il n’y a chez Céline que le désespoir ou la mort d’un enfant : « j’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien ». Pour toutes ces bonnes raisons, et d’autres encore, Céline figure dans le panthéon imaginaire des lettres, que ce soit celles de la France ou même du monde entier.  

 

            Il reste que, en cette année du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, la République a décidé de ne pas inscrire, comme cela était, semble-t-il, envisagé ou même recommandé, le nom de Céline dans la liste des écrivains à « célébrer » en 2011 – plus exactement d’ôter de cette liste le nom de Céline, ce qui est une autre façon de ressusciter la damnatio memoriae de l’Antiquité. Non seulement le mort est mort, mais encore il est effacé de la mémoire des hommes. La question des commémorations n’est pas simple, d’autant plus que, de toute évidence, la République hésite entre deux mots (et maux ?) : célébration, qui est le terme officiel, puisqu’il existe une Direction des célébrations nationales aux Archives de France, et commémoration, mot utilisé par le Ministre de la Culture. Certes, les deux termes ont un sens assez proche, ne serait-ce que parce que l’un et l’autre appartiennent aussi (et surtout) à la langue de la religion catholique et à la liturgie : « la commémoration de tous les fidèles défunts est la fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et la « mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que la célébration est une « action liturgique » : la célébration (par un prêtre) de la messe, de l’office divin, d’un mariage (édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française). La République, en dépit de la laïcité qui la définit, a emprunté à la religion catholique des pompes, des cérémonies, des rituels, attestant que, même dans un ordre politique « sans transcendance », le sacré n’a pas été totalement disparu, non plus que toute vie de l’esprit. Commémorer, c’est se rappeler, ramener à la mémoire, ne pas oublier ; célébrer, c’est fêter. La commémoration n’implique pas une communion entre ceux qui commémorent et ce ou celui ou celle qui est commémoré ; la célébration, si. Pour ce qui est de Céline, ses lecteurs ou ses admirateurs ne demandaient pas une célébration, mais une commémoration – ne serait que pour rappeler qu’un très grand écrivain et un excellent homme peut devenir, dans des circonstances singulières, un affreux salaud – du moins dans ses délires. De ce point de vue, Céline n’est pas, pour ce qui est de sa paranoïa antisémite, un modèle à suivre, mais sa lente descente aux enfers, un peu comme celle du narrateur du Voyage au bout de la nuit (« dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien »), est pleine d’enseignements qui pourraient être opposés, sans trop se faire d’illusions sur leur efficacité, à tous ceux qui, dans quelque pays que ce soit, éructent leur haine des juifs, des sionistes, des chrétiens, des mécréants, avant de mettre leurs menaces à exécution. Mme Klarsfeld s’est rendue célèbre en giflant un chancelier de son pays, qui avait été nazi dans sa jeunesse. On ne sache pas que son époux l’ait imitée : et pourtant plusieurs hommes politiques français, et non des moindres (suivez mon regard), qui se sont illustrés dans la collaboration, auraient mérité un semblable déshonneur public, qui aurait sans doute mis un terme à leur carrière. La damnatio memoriae infligée à Céline est une purification : ainsi certains aimeraient que De Gaulle fût ôté du programme littéraire des classes terminales. Dans ces conditions, qui ou qu’est-ce qui pourra être célébré ou commémoré par la République ? Austerlitz ? C’est fini. Corneille ? Cela se fait en douce. Combien d’écrivains vont-ils passer à la trappe ? Qui va-t-on pouvoir célébrer ? BHL, parce qu’il pense bien en toute occasion ? L’Opinion est changeante ; chez elle, la Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole et aux idoles renversées peuvent succéder les maudits célébrés.

 

 

 

31 juillet 2011

Voyage en Indignistan

 

 

 

Orimont Bolacre, J’y crois pas ! Une réponse à Stéphane Hessel à la demande de Renaud Camus, David Reinharc et Parti de l’In-nocence, 2011, 32 pages, 3 € 90.

 

 

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et des indignés socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

 

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

08 mai 2011

La dernière des langues

 

Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).   

 

Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)

« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.

L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.

Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.

(…)

Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…

13 février 2011

Lumière des livres 36

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

 

 

 

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges, tels Soljenitsyne, Kravchenko, Rossi. Ils ont coupé les ponts ou brûlé les vaisseaux. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. Page 21, à propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne ; pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet, le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr, dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le prétendu saint sur lequel ses thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure un mythe. Au bout de deux cents pages, le mythe n’est plus que l’icône marchandisée d’un psychopathe dissimulateur et assoiffé de sang, d’un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, d’un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Les convictions incertaines et fragiles de Guevara adolescent ont trouvé de la consistance, à partir du moment où il les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. De cette icône de foire, il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus subtil, plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

            Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

 

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

 

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

07 décembre 2010

Lumière des livres 35

 

 

A propos de Michel de Saint Pierre, Les Nouveaux Prêtres, 1964, La Table ronde.

 

 

            A qui s’interroge sur la France, sur ce qu’elle devient peu à peu, mal gré que nous en ayons, à savoir une simple province rabougrie, sans âme, ni visage, honteuse de son passé, se repentant d’avoir été la lumière des nations, désireuse de se fondre le plus vite possible pour s’y dissoudre dans un vaste territoire sans frontières, marchand, multiculturel, bigarré, qui ne soit plus qu’un espace dépourvu d’histoire et où la culture serait réduite au folklore, à qui veut comprendre pourquoi la France a été ainsi bouleversée au point de ne plus ressembler à rien, qui a voulu qu’elle ne soit plus elle-même après mai 1968, je conseille de lire Les nouveaux prêtres de Michel de Saint Pierre, roman qui a été achevé en mai 1964, et publié à l’automne de la même année aux éditions de la Table ronde, à Paris. Ce n’est pas de la grande littérature au sens où, dans ce roman, la précision du document prime sur l’humanité de la fiction et où les idées que l’auteur prête aux personnages sont plus importantes que les personnages eux-mêmes, réduits au statut de « porte-parole » chargés d’exprimer des thèses ou des idéologies opposées. Mais le document témoigne d’une admirable lucidité de la part de Michel de Saint Pierre, qui annonce au tout début des années 1960, alors que De Gaulle semble avoir rendu la France à elle-même, les quarante années noires que connaît notre pays depuis 1968. Il est vrai que cet auteur, injustement oublié aujourd’hui, dont les romans et les essais ont connu un succès d’estime dans les années 1950-60, né en 1916, a vécu « six années de prolétariat » avant de combattre courageusement dans les rangs de la Résistance. C’est un intellectuel qui a partagé les deux expériences fondatrices du monde ouvrier de l’entre-deux guerres et du combat pour la liberté de la France. Rares sont les intellectuels du XXe s. qui peuvent parler en connaissance de cause du peuple de France et de la liberté de la France. A la différence de Michel de Saint Pierre, ils étaient quasiment tous de bons bourgeois, « de gauche » peut-être, mais « gauche caviar » déjà, qui se sont résignés à la collaboration, comme si collaborer était un tropisme naturel dans leur milieu.     

            Comme le titre l’indique, les personnages du roman sont des « nouveaux » prêtres, dont la plupart  sont « progressistes » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes à cette époque), exerçant dans la paroisse Saint Marc d’une ville importante de la banlieue ouvrière et rouge de Paris, nommée ironiquement Villedieu (en fait, elle est la Ville sans Dieu), 80000 habitants, gérée par les communistes et où les chrétiens forment une minorité. Dans ce contexte, les prêtres progressistes, dont quelques PO (prêtres ouvriers), au lieu d’évangéliser leur troupeau et d’annoncer le message d’amour du Christ, se contentent d’abonder dans l’amertume et dans le ressentiment haineux des communistes, répétant le message ouvriériste des syndicats marxistes, message de pure démagogie hostile aux patrons, aux bourgeois, à l’Eglise, à la nation, à la France, au catholicisme, aux malheureux pieds-noirs et favorable à l’URSS, à la « paix » qu’imposait l’URSS dans les pays qu’elle colonisait, aux immigrés, aux « combattants » du tiers monde qui préparaient, selon ces syndicats, un ordre nouveau juste et pur. Bien entendu, les croyants se détournent de cette église et les banlieues ouvrières se muent peu à peu en vaste désert spirituel, où la seule raison d’être des hommes et des femmes est la bouffe, la bagnole, la consommation de sexe, de biens et de pseudo services « publics ».

            Michel de Saint Pierre cite en exergue l’archevêque de Milan, Mgr Montini, le futur Paul VI, qui, en 1956, analysait ainsi la démission des catholiques et leur refus d’assumer l’histoire des différents pays où ils vivent : « Au lieu d’affirmer ses idées en face de celles des autres, on prend celles des autres. On ne convertit pas, on se laisse convertir. Nous avons le phénomène inverse de l’apostolat. On ne conquiert pas, on se rend. La capitulation est voilée par tout un langage, par toute une phraséologie. Les vieux amis qui sont restés sur la voie droite sont regardés comme des réactionnaires, des traîtres. On ne considère comme vrais catholiques que ceux qui sont capables de toutes les faiblesses et de toutes les compromissions ».

            C’est ainsi que la France se vide de sa substance, de ce qu’elle a été pendant des siècles, et que l’histoire qui l’a faite est chassée peu à peu de son territoire. Elle n’est plus qu’un alignement d’HLM ou de sinistres HBM ou « habitations bon marché », de bidonvilles, de caves obscures, d’avenues Karl Marx ou de maisons de la « culture » où la propagande et l’agit-prop tiennent lieu de vie avec la pensée et avec l’esprit. Tout notre sinistre présent est décrit dans ce roman. Après mai 1968, l’inépuisable réservoir de haine de soi qu’étaient les banlieues rouges s’est étendu à presque toute la France, avec l’assentiment et la complicité des nouveaux prêtres.

            Paul Delance, un jeune prêtre, dont le père était ouvrier dans une cimenterie et la mère femme de ménage, qui a été lui-même ouvrier pendant deux ans dans la cimenterie de son père, refuse de collaborer à l’entreprise destructrice que mettent en œuvre les communistes et les nouveaux prêtres. Il résiste. Il s’en tient à la charité, à l’amour du prochain, à la foi, au message de l’Eglise éternelle. Il sait, comme Charles Péguy avant lui, que le message de haine sociale du marxisme n’a pour finalité que de transformer en esclaves les pauvres. Lui, il annonce que le communisme est destiné à périr, que, sous peu, il ne restera rien des croyances mortifères qu’il a répandues en France et que l’Eglise, en se rangeant derrière la bannière de la lutte des classes, risque de sombrer avec ceux qu’elle idolâtre. C’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins ébahis, pétrifiés, silencieux et stupéfaits.

            La lecture de ce document romancé fait comprendre pourquoi les anciennes banlieues rouges, désertées par les usines, ruinées par les délocalisations, fuies par les ouvriers (ceux qui sont restés sont condamnés au chômage, parce que, dans les usines qui subsistent, les machines ont remplacé les hommes), se sont islamisées au cours des trente dernières années et pourquoi, face à la démission de l’Eglise, l’islam a rempli le vide abyssal creusé par les communistes haineux. De ce point de vue, la littérature française, même quand elle de qualité moyenne, a le pouvoir de dire ce qu’est le monde réel et d’assumer le double rôle, qu’elle a hélas abandonné aujourd’hui, de Cassandre et de vigie – c’est-à-dire d’éveilleur des esprits et d’aiguillon à l’action.  

 

21 novembre 2010

Lumière des livres : Michéa

 

 

Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007

 

Jean-Claude Michéa est un admirateur de George Orwell (1903-1950), ce trotskiste qui a milité en vain pour instaurer un socialisme démocratique. C’est tout à son crédit. Il est moins déshonorant d’approfondir la notion de decency chère à Orwell plutôt que de composer des péans à la gloire de Lénine, Staline, Mao, Castro, Boumedienne, etc. comme l’ont fait tant d’intellectuels français. Il semble donc que Michéa se soit éloigné de la grande croyance marxiste léniniste. Ainsi, pour expliquer les origines du libéralisme, il ne met pas en marche la machine déterministe du marxisme, pour lequel l’idéologie, quelle qu’elle soit, et en conséquence le libéralisme, qui en serait une aussi, sont des superstructures produites par les modes et les rapports de production. Le libéralisme est interprété comme une réaction aux horreurs de la guerre civile religieuse qui a déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles, et comme une volonté d’en empêcher tout retour. Il est donc indépendant des modes et rapports de production et même, ce qui serait une hérésie aux yeux des marxistes, s’il en restait, il est antérieur à ces modes et rapports, puisque l’économie de marché est un de ses enfants.

Pourtant, Jean-Claude Michéa reste fidèle aux dogmes du marxisme léninisme trotskisme, etc. Le constat qu’il fait, dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), du désastre dans lequel a sombré le « système éducatif » français, est conforme à la réalité des choses ; mais l’interprétation qu’il en donne tient encore du délire idéologique. Ce n’est pas le capitalisme libéral mondialisé qui a détruit l’instruction publique et exigé que l’école soit transformée en un temple obscurantiste, mais hélas les camarades ou les anciens camarades, qui se nomment Bourdieu, Jospin, Savary, Meyrieu, etc. tous bons léninistes, et non Gates, Arnaud, Willot, Pinault, etc. On a envie de lui crier « encore un effort, camarade » pour que, les œillères ôtées, il regarde enfin le réel. Hélas, tout porte à croire, si on lit attentivement son dernier essai, L’empire du moindre mal, qu’il lui reste des milliers de kilomètres à faire avant de s’affranchir de ses anciennes croyances. En bref, même s’il est tiède ou refroidi, c’est toujours un croyant.

En apparence, la thèse du « moindre mal » ne nie pas la réalité. Il vaut mieux vivre au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne plutôt qu’en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam, en Chine. Les sociétés, dites libérales ou capitalistes, ne sont pas des paradis ; mais au moins, elles ne sont pas l’enfer. Ce suffrage universel qu’est « le vote avec les pieds » l’atteste. S’il était aisé de s’établir en France ou aux Etats-Unis ou au Japon, ces pays seraient littéralement envahis par des masses innombrables de réfugiés économiques. On vit et on respire dans les sociétés actuelles d’Occident ; on mourait et on agonisait sous la coupe des deux socialismes, national (nazisme) et international (communisme) ; on meurt et on agonise encore en Corée du Nord ou à Cuba.

Chassez le naturel, il revient avec le stylo. Le titre L’empire du moindre mal est une parodie de la formule polémique, « l’empire du mal », par laquelle Reagan désignait l’URSS, ce « meilleur des mondes » des grandes fables communistes. Mais alors que l’URSS était effectivement un empire qui écrasait sous ses chars des peuples soumis, les différents pays qui ont opté pour l’économie de marché ne sont pas des empires et l’ensemble hétérogène qu’ils pourraient éventuellement former, mais dans une pure spéculation intellectuelle, n’est pas un empire. A moins que le nom empire ne soit employé pour faire entendre pire, ce qui, dans le discours de l’inconscient, annulerait le sens relativement positif de moindre mal. Le sous-titre porte « essai sur la civilisation libérale ». Alors que le nom essai est juste, civilisation libérale ne l’est pas. Le droit et l’économie de marché ne façonnent pas de civilisation. L’Arabie saoudite est fondée sur le droit (islamique certes, mais c’est du droit) et sur l’économie de marché, mais il serait aberrant de la ranger, comme le Qatar, le Koweït, la Malaisie, l’Indonésie, etc. dans la même aire de civilisation que les Etats-Unis ou la France. D’ailleurs, on peut légitimement douter que la France, l’Allemagne, l’Italie, etc. soient façonnées par des idées libérales. Vu l’importance du secteur public et la lourdeur des prélèvements obligatoires, il n’est pas faux de dire que ces pays tiennent autant du socialisme que du libéralisme.

Les analyses de Michéa sont assises sur de nombreuses inexactitudes. Adam Smith, ce philosophe des Lumières qui a isolé les « causes de la richesse des nations » (Smith écrit nations, et non sociétés ou civilisations), possédait une manufacture d’épingles où il employait dix ouvriers. Selon Michéa, si Adam Smith voyait ce qu’est devenue l’économie de marché, il n’y retrouverait pas le libéralisme dont il a posé les fondements. Rien n’est plus arbitraire que cette affirmation. Le tissu industriel de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Europe de l’ouest (du moins ce qui en reste) est fait de centaines de milliers de petites et moyennes entreprises, qui emploient de cinq à cinquante salariés, et dont les propriétaires ont exactement les mêmes préoccupations ou les mêmes ambitions que l’industriel Adam Smith deux siècles et demi plus tôt. Soit cette autre affirmation : « le monde sans âme du capitalisme contemporain ». Il est plaisant qu’un athée reproche aux capitalistes de ne pas avoir ce dont il nie l’existence. Le système socialiste avait-il une âme ? Le capitalisme, contrairement au socialisme, multiplie les suppléments d’âme. Il y a des besoins à satisfaire ; un marché existe ; les entrepreneurs s’y engouffrent et vendent du tourisme, des voyages dans le tiers monde, du trekking au Népal, des CD à foison, des milliers de films chaque année, des adhésions à des sectes, etc. Le marché étant colossal, le capitalisme est capable de produire de l’âme pour tous les goûts.

 

Il est indéniable que Michéa a rompu avec la logorrhée marxiste, mais la rupture porte sur des points obsolètes, tel le déterminisme mécaniciste, qu’un philosophe ne peut pas ressusciter sans se ridiculiser. En fait, Michéa n’a pas quitté la maison du Seigneur. Ainsi, il traite du libéralisme comme s’il s’agissait du léninisme ou d’une quelconque idéocratie : des thèses premières appliquées à la société, la société façonnée par ces thèses, une longue chaîne de fabrication, et les sociétés actuelles d’Occident sont le produit logique de ces thèses. Michéa expose les fondements du libéralisme (ou de ce qu’il croit être ses fondements), qu’il tient pour une idéologie ayant une forte cohérence (le droit et l’économie, pas de morale ; l’administration des choses, et non le gouvernement des hommes) et qui, comme le marxisme, a façonné des sociétés nouvelles et inédites – en bref, une civilisation -, comme le marxisme, à partir du moment où l’URSS, la Chine, les pays de l’Est, etc. sont passés sous sa coupe, a toujours produit les mêmes effets : des modes et des rapports de production qui n’étaient pas aussi singuliers qu’on l’a cru (en fait, une resucée de l’esclavage), la surveillance de tous par quelques-uns, homo sovieticus, la fin de toutes les libertés, la dignité humaine bafouée. Autrement dit, Michéa transfère à l’étude des sociétés libérales la bonne vieille méthode marxiste avec laquelle les experts ont rendu compte pendant un demi-siècle des sociétés régies par le marxisme. Or, le « libéralisme » n’est pas le pendant du marxisme, il n’est pas non plus l’avers du communisme. Les mettre en parallèle est une ruse rhétorique, spécieuse certes, mais éculée. Comme le disait sans cesse Revel, le libéralisme n’est pas idéologie. C’est un mot apparu au XIXe siècle, près d’un siècle après que les penseurs des Lumières aient énoncé quelques-unes de leurs propositions, qui n’étaient pas dogmatiques, mais pragmatiques, et qui n’étaient pas éternelles ou universelles, mais provisoires et variables. Il existe le communisme et des communistes ; le fascisme et des fascistes ; le socialisme et des socialistes ; le national-socialisme et des nationaux-socialistes. Il n’y a pas de libéralistes ; des libéraux tout simplement. Les libéraux n’ont pas de système. Ils constatent les réalités, ils isolent des faits. Rien ne leur est plus étranger que l’esprit de système. Les marxistes croient au tout, à la totalité, aux grandes organisations suscitées par la pensée. Les libéraux tiennent tout cela pour des billevesées. En fait, Michéa est un intellectuel français typique des années 1950. Il fait tourner la grosse machine à produire des discours, que l’on croit être de la « philosophie », parce que c’est ainsi qu’elle se baptise, et qui n’est fondée que sur des idées réunies artificiellement en un système pour cacher le réel.

 

16 novembre 2010

Lumière des livres 34 : Zola

 

 

 

Oublions ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir de Zola. Oublions le disciple zélé de Taine qui créait des personnages, uniques par définition, en analysant dans le détail la « race » à laquelle il les assignait, en décrivant exhaustivement le milieu où il les faisait naître et travailler, en racontant par le menu le moment où il les faisait vivre. Oublions le scientiste qui a introduit en littérature les croyances du positivisme, prenant naïvement des préventions pour des propositions scientifiques. Oublions l’admirateur des thèses que le Dr Lucas a exprimées sur « l’hérédité naturelle ». Oublions que, pour cet homme dit de gauche, les hommes sont déterminés par leurs gènes, leur sang ou leurs ancêtres, donc qu’ils ne sont ni libres ni maîtres de leur destin, et que les tares, transmises naturellement de père en fils ou de mère en fille, les emprisonnent. Oublions que les biens pensants n’invoquent le journaliste engagé que pour l’enterrer et qu’ils ne le citent que pour se garder de l’imiter. Oublions le théoricien borné du naturalisme qui réduit l’homme à ses pulsions, à sa physiologie, à sa nature animale ou biologique, etc.

Le vrai Zola, le Zola le plus intéressant, le Zola admirable, n’est pas dans ces images d’Epinal sottes et jaunies ni dans ces vieilleries ni dans ces naïvetés qui prêtent à sourire. Les grands écrivains ont des faiblesses, des marottes, des manies, des obsessions. On ne peut pas réduire l’œuvre de Voltaire aux écrasons l’infâme qui terminaient certaines de ses lettres. Lisons les romans, articles, essais de Zola, sans préjugé, sans prévention, sans oeillères, en toute liberté, 

Ce dont parle Zola, ce qui est au centre de son oeuvre, ce qu’il décrit, raconte, fait exister, c’est la France du Second Empire et celle des commencements de la République, troisième du nom, à savoir les années 1850-1880. On a glosé des Trente glorieuses (1945-1975) au cours desquelles la France a effacé les effets des années noires, 1920-1940, qui ont suivi la Victoire de 1918 et débouché sur la défaite et l’Occupation. On oublie que la France a connu un siècle plus tôt ses Trente glorieuses de 1850 à 1880, que l’on peut muer en Cinquante ou même en Quatre-vingts glorieuses, de 1840 à 1920. Comme entre 1945 et 1975, pendant plus longtemps, plus profondément aussi, la France de la seconde moitié du XIXe siècle s’est transformée. Une croissance forte, un exode rural incessant, un enrichissement rapide, des investissements colossaux, un développement culturel sans précédent l’ont fait passer de la féodalité agonisante à une modernité triomphante. L’instruction publique a été mise en place, la peinture recréée, le moteur à explosion, l’automobile, l’aviation inventés. L’expansion a produit une projection de la France hors de ses frontières. Les trois quarts des missionnaires qui partaient dans le monde instruire, éduquer, former, étaient français.

La littérature des Trente glorieuses de Sauvy, 1945-1975, est triste, dépressive, sombre, désespérée. Elle se complaît dans l’expérimentation et la recherche formelle (Nouveau Roman et théâtre de l’Absurde) ou elle perd son âme dans les récits engagés (id est après avoir collaboré, on continue, toujours plus à l’Est), ou bien, comme dans les récits de Beckett, elle célèbre la prosternation, les borborygmes, la communication impossible : les personnages ne savent pas parler, ne se parlent plus ou, quand ils parlent, ils éructent. Aucun des écrivains de la seconde  moitié du XXe siècle n’a saisi dans son œuvre l’histoire qui se faisait et les transformations qui affectaient en profondeur la France. Pendant les Cinquante glorieuses du XIXe siècle, il en est allé autrement, grâce à Zola. Alors que la France de Flaubert et de Maupassant est rurale ou bourgeoise, stable, fixe, en partie immobile, que celle de Huysmans et des décadents est pâle, blême, blafarde, éthérée, fatiguée, malade, tuberculeuse, la France de Zola est travaillée en profondeur par les forces de l’histoire et du progrès économique, culturel, social. Elle se modernise sous l’effet des industries minières - du charbon surtout (Germinal). Son territoire se rétrécit avec la multiplication des chemins de fer (La Bête humaine) et des machines à vapeur. L’agriculture aussi change, surtout dans les grandes plaines du Bassin parisien (La Terre), de sorte que, chaque nuit, des tonnes de produits de la terre sont apportées dans la capitale pour nourrir une population croissante qui a grand faim (Le Ventre de Paris). Le commerce est touché. L’offre croît pour satisfaire une demande vive et toujours plus forte (Au Bonheur des dames). On construit, on fait du neuf, on aménage, on consomme, on creuse, on perce, on accumule du capital, on veut toujours plus d’énergie, on épargne. Une énergie qui semble inépuisable alimente ces transformations. Zola est l’écrivain de cette énergie, celle que brûlent les machines à vapeur certes, mais aussi celle qui fait vivre les Français. La force qui est en eux et les pousse au bonheur ne se ramène pas aux seules pulsions sexuelles ou physiologiques. Elle est mentale. Grâce à elle, les déshérités et les laissés pour compte, malgré la pauvreté, survivent. Dans tous ses romans, une énergie débordante et foisonnante s’empare des hommes et des femmes (Nana), les a fait aller de l’avant dans le bien comme dans le mal, les pousse à agir pour préserver leur vie ou pour se détruire (L’Assommoir). En bref, le peuple avance, il prend des initiatives, il entreprend, il investit, il travaille. Quand il n’a pas d’argent, il emprunte. Toute la famille se met à la tâche pour produire des biens. Ce peuple travailleur fait l’histoire et comme il se forge un destin, il fait des enfants, de nombreux enfants, qu’il aime.

Surtout, ce en quoi Zola est un grand écrivain, il met toute son énergie créatrice, son énergie d’artiste ou d’écrivain ou de poète, pour représenter l’énergie qui agite la France des Cinquante glorieuses. Aucun romancier ne montre une maîtrise aussi parfaite de la narration. Jamais l’art du récit n’avait atteint ces sommets. Zola mêle la description et la narration. Plus exactement, il fait fusionner narration et description. Il décrit en racontant ou il raconte en décrivant. Il invente une « machine narrative » alimentée par une énergie analogue à celle qui transforme le pays ou qui fait avancer les locomotives. Les rails posés, la machine fait progresser le récit, donne une existence aux personnages, fait surgir l’espace, montre l’histoire en train de se faire. Relisons le début de La Terre : en quelques pages, montrant Jean le paysan parcourant une pièce de terre située dans un paysage d’open field et décrivant le geste auguste du semeur, Zola met en place tous les thèmes qui sont développés dans les quelque quatre cents pages qui suivent.

Ce qui fait la grandeur et la réussite du cycle des Rougon-Macquart n’est pas l’histoire d’une famille dégénérée, mais, sur un mode qui atteint au lyrisme (celui de la chair, de la matière, de l’énergie), et dans le cadre historique de la révolution industrielle, l’épopée de la France qui se fait. Le peuple français, qui sait lire, et les autres peuples du monde ne s’y sont pas trompés : depuis un siècle, ils font un triomphe continu aux romans de Zola. Lire Zola sans prévention permet de comprendre la fascination qu’il a exercée sur les romanciers du XXe siècle, aussi bien en France que dans le monde, où il a été, entre autres écrivains, pour le Brésilien Jorge Amado ou l’Egyptien Naguib Mahfouz, un modèle.

 

 

25 octobre 2010

Enyo, déesse des batailles

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit en français, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent et font les musulmans. Le djihad peut être fait les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... La guerre est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et organisant les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

 

 

03 octobre 2010

Lumière des livres 32

 

 

Attention, chef d’oeuvre

 

A propos de Jean Clair, Malaise dans les musées, Café Voltaire, Flammarion, 2007.



 

Disons-le tout net : ce petit livre est un chef d’œuvre de lucidité, d’intelligence critique, de savoir maîtrisé, même d’érudition en matière d’art et d’histoire de l’art, et enfin, ce qui ne gâte rien, de bonheur d’écriture. Qui veut comprendre quelque chose a) à la crise de l’art en Occident, b) aux inquiétudes que l’on peut avoir pour ce qui est de la préservation du patrimoine de la France, c) aux dérives qui affectent les musées dans leur raison d’être et leurs missions, doit lire, relire et méditer ce livre de 140 pages, quitte à en faire un livre de chevet. 

La première des trois parties, dont il est composé, a pour titre la simonie. Jean Clair cite en note la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « convention illicite par laquelle on reçoit une récompense temporelle, une rétribution pécuniaire pour quelque chose de saint ou de spirituel ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694 : « vente ou achat des choses saintes et sacrées, comme, sacrements, bénéfices, etc. » et œuvres d’art appartenant à la Nation, a-t-on envie d’ajouter) aurait été plus éclairante et elle convient mieux à ce qui fait l’objet de Malaise dans les musées que la définition, quelque peu alambiquée, de Littré. Cette première partie est une admirable réflexion sur l’art et sur les liens étroits que l’art entretient avec le christianisme, le sacré, le culte. Les Européens ont eu longtemps « le culte des images », ce qui ne signifie pas qu’ils aient idolâtré les images, comme les en accusent les iconoclastes ou les musulmans,  mais qu’ils ont célébré le culte à l’aide d’images ou qu’ils ont intégré l’art au culte, comme l’atteste le fait que, pendant de longs siècles, l’Eglise, non seulement ses princes, mais aussi ses plus humbles fidèles, a été le grand (et parfois le seul) commanditaire de ces œuvres d’art qui ornent encore les lieux de culte et qui sont conservées dans les musées. Le culte s’est longtemps confondu avec la culture, mais peu à peu, dans le monde moderne, cette culture ancienne est effacée par et sous le culturel et même le socioculturel, d’autant plus facilement que le « culte des images » est quasiment mort, que n’importe qui peut faire n’importe quoi en matière d’art, que la signification des images anciennes s’est dissipée et que les visiteurs de musée ne voient plus dans ces chefs d’œuvre qu’un réservoir à émotions immédiates et faciles. 

Cet effondrement nourrit la simonie : la transformation des musées où s’exposent les collections qui appartiennent à la Nation en zone touristique génératrice de recettes sans fin ; la gestion à l’intérieur des musées des flux de visiteurs qui sont d’abord des consommateurs ; la multiplication des musées (presque un par semaine) ; et surtout le projet puéril, et tout à fait dans l’air de nos temps post-modernes, qui consiste à vendre (à louer l’exploitation marchande) pendant trente ans et pour quelques centaines de millions d’euros (une bouchée de pain pour les émirs pétrolifères du lieu) à un émirat musulman, désert humain immensément riche certes, mais marqué par le wahhabisme, le nom Louvre, devenu pour les besoins de la cause un logo de marque commerciale, et cela afin que les programmes immobiliers des émirs pétrolifères (de luxueuses marinas en plein Golfe persique) soient fourgués plus facilement aux nantis du show-biz, de la jet-set, de la spéculation sur les marchés financiers et aux trafiquants à l’affût d’une lessiveuse qui blanchisse leur argent sale. Le modèle que le gouvernement français a copié, dans cette affaire, est le système Guggenheim, un système qui fait de l’art une marchandise à vendre et qui est à l’agonie dans le monde, sauf dans deux villes, où il prospère. Ce choix a été fait au détriment du modèle français, envié, admiré partout, des Musées nationaux et de la formation reçue, dans un pays où l’histoire de l’art n’est pas enseignée véritablement, par les conservateurs de ces mêmes musées.

Pour Jean Clair, la débâcle de l’art et de la conservation de l’art, la fin de tout culte, la mort du sacré, l’effondrement de la fonction muséale sont des symptômes de cette acédie (ou affaiblissement ou trouble qui conduit les malades qui en sont atteints à ne plus prendre soin d’eux-mêmes et à s’abandonner à la mort) ou de cette torpeur dans laquelle la France, la Nation, la culture, l’Europe, l’Eglise sombrent peu à peu avant, peut-être, de disparaître complètement.

 

 

 

10 septembre 2010

Lumière des livres 31

 

 

Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, traduit de l’italien.

 

            Dans La Rage et l’Orgueil, Oriana Fallaci amplifie un article assez long qu’elle a écrit dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 et que le grand quotidien italien Corriere della Sera a eu le courage de publier. En France, les thèses d’Oriana Fallaci, journaliste et romancière, effraient les bien pensants. « Cachez ce livre que nous ne saurions voir », s’indignent-ils, « ne le lisez surtout pas ». Il a de quoi, à dire vrai, apeurer ceux que le courage et la vérité ont désertés. La forme est enragée. Oriana Fallaci a choisi d’écrire ce qu’elle nomme un « sermon », qui aurait été soporifique sans son exceptionnel talent d’écrivain grâce auquel elle rend vivante et agréable à lire sa « rage », qu’elle laisse exploser après l’avoir rentrée pendant près de trente ans, depuis que ses activités de journalistes l’ont amenée à côtoyer et à connaître les principaux « acteurs » du monde arabe et islamique : Arafat, Khedafi, Khomeiny, mollahs, imams, militants palestiniens, membres libanais du Hezbollah, etc. Le livre est une adresse aux Italiens, aux Européens et à tous les Occidentaux (désignés par un « tu » singulier), qu’elle juge, non sans raison, menacés dans leur vie, leur être, leur culture, leur identité, leurs valeurs démocratiques. Il tient de la harangue désespérée ou des prédictions catastrophiques de Cassandre que les Grecs refusaient d’écouter. Bien entendu, les cris de vierges effarouchées poussés par les tartufes doivent inciter chacun de nous à lire La Rage et l’Orgueil, à examiner les thèses qui y sont soutenues, éventuellement à en débattre, à comprendre ce qui y donne sens.

            Oriana Fallaci, qui, en 1944, âgée de 14 ans, s’est engagée dans l’armée italienne de Libération, est par sa famille (Florentins et Toscans, authentiques résistants) l’héritière de la résistance libérale au fascisme et au nazisme, qui trouve son inspiration idéologique dans le Risorgimento et les luttes menées par les Carbonieri de Garibaldi pour faire l’unité de l’Italie et en chasser les armées étrangères, dont les Autrichiens, qui occupaient le nord et le sud de la péninsule. Ses héros sont Cavour, Garibaldi, les opposants au fascisme, Churchill, De Gaulle et tous les Italiens qui se sont réfugiés aux Etats-Unis pour ne pas vivre sous la férule de Mussolini. C’est au nom de cette résistance passée qu’elle appelle les Italiens, les Européens, les Occidentaux à résister comme le fait avec courage le peuple américain à la menace que les musulmans font peser sur eux. Son « sermon » repose sur une triple prise de conscience et certitude. 1. L’islam est une religion de haine et de mort. 2. L’islam a déclaré la guerre à la civilisation occidentale. 3. Les musulmans, en émigrant massivement, en Europe mettent en œuvre ce programme.

Oriana Fallaci a été le témoin des principaux événements qui, depuis trente ans, ensanglantent le Proche Orient : guerre du Liban, main mise des mollahs sur l’Iran, délires terroristes des Libyens, des Syriens, des Palestiniens, guerre d’Afghanistan, arrivée massive d’imams en Italie, constitution de « bases » militaires en Italie (al qaida, en arabe, signifie « base » ou « QG »), etc. Elle analyse les discours, elle parle d’expérience des humiliations que subissent les femmes (parfois de leur plein gré) dans les pays arabes et musulmans, elle a connu la haine sans fin de l’islam pour la culture, la liberté, la dignité de l’homme et tient pour une blague le « dialogue » des cultures ou même l’éminente dignité ou égalité des cultures. Dans la culture islamique, dont elle connaît les réalités (les Mille et une nuits, la haine des femmes, l’algèbre et le zéro, que les Arabes se sont appropriés, en les « volant » aux mathématiciens de l’Inde ancienne), elle ne retient quasiment rien de positif qui puisse avoir une valeur universelle ou être admiré par l’humanité.

            En bref, ce livre n’est pas un brûlot haineux. C’est un appel au courage, à la lucidité, à la résistance – la vraie, la seule qui vaille – contre la barbarie.

 

21 juillet 2010

Lumière des livres 30

 

 

A propos de Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, roman, Nrf, Gallimard, 2008, 242 p

 

 

Le narrateur est l’arrière petit-fils de René Coty, dernier président de la IVe République, qui est devenu célèbre à compter du jour de 1958 où il a renoncé à ses fonctions pour que le général De Gaulle accède à la magistrature suprême, et le petit-fils du « docteur Charles », député gaulliste « social », et qui, dans la réalité, est Maurice Georges, médecin, député de Seine-Maritime de 1962 à 1967. Benoît Duteurtre a à sa disposition les ingrédients qui ont servi à écrire, aux XIXe et XXe siècles, de grandes « sagas » familiales, comme celles des Thibault, des Pasquier, des Rougon-Macquart, à savoir une famille qui a fait la une des journaux people et a eu ses années « de gloire », 1953-1958, grâce à Germaine et René Coty, bons bourgeois débonnaires, amateurs de soupe et de pot au feu, et à leurs neufs petites-filles, sages et bien comme il faut, souvent photographiées à l’Elysée ; une lignée, qui va du fondateur à l’arrière petit-fils écrivain et des destins divers et contraires ; une grande et belle maison de vacances, La Ramée, avec parc arboré et vue sur l’océan, où se réunit la famille en juillet en août et où la branche parisienne reçoit la branche havraise ; un lieu, Etretat, sur la côte normande, renommé pour son eau froide, ses plages de galets, ses falaises, ses deux portes, son aiguille, un « site remarquable », dont la photo illustre depuis plus d’un siècle dans tous les livres de géographie la beauté des paysages de France, villégiature qui a été fréquentée par des artistes et des écrivains, Maurice Leblanc, Maupassant, Proust, Boudin, Monet et les impressionnistes, venus de Sainte-Adresse, toute proche ; une classe sociale, la bourgeoisie catholique de province, qui peu à peu se délite et à la déchéance de laquelle le narrateur assiste. Benoît Duteurtre aurait pu écrire un grand roman familial et bourgeois, attendu et convenu. Il a écrit un « roman » « politique », politique, non pas au sens où il célèbrerait l’engagement stupide, classe contre classe, dominés contre dominants, front contre front, usw. et où il ferait le portrait de politiciens retors, mais un roman de civilisation, au sens où dans ce roman, sont représentés l’essence d’une civilisation et son lent dépérissement, la civilisation de la bourgeoisie catholique pratiquante, attachée à la vieille loi morale qui, alors, semblait de tout temps et de tout lieu, sociable, débordant de bonne volonté et nourrie des meilleurs intentions qui soient au monde, avec messes, manécanteries, associations familiales, actions de charité. Ce qui fait l’objet de ce roman, ce sont des modes de vie, des sensibilités, des façons d’être, faites de légèreté, de quant à soi, de courtoisie, d’agrément, de politesse, de générosité, de beau langage, de tenue ou de savoir se tenir.

Cette civilisation méprisée est décrite par les modernes avec des quolibets ou beaucoup de condescendance. Les catholiques eux-mêmes, sans doute pour expier l’imaginaire faute d’être ce qu’ils sont, l’ont reniée dans les années 1960 et 1970, comme Benoît Duteurtre le raconte avec justesse et beaucoup de retenue dans le chapitre II, de la page 57 à la page 101, chapitre qui est justement intitulé « la fin du christianisme ». De cette bourgeoise à l’agonie, le narrateur se détache dans ses années lycée (les années 1970), abandonnant la manécanterie, l’aube de chœur, le chant grégorien, la messe pour les cheveux longs, le cannabis, la musique pop ou rock, les boîtes de nuit, les soirées branchées, etc. Il n’est pas le seul à fuir ; toute la jeunesse d’Etretat, du Havre, de France l’accompagne. D’ailleurs les sages petites-filles de René Coty, celles qui jouaient dans le parc de l’Elysée, basculent dans la petite bourgeoisie, vendent tout ce que le grand-père leur a laissé, et même la grande villa familiale, et leurs propres enfants se déclassent – allant jusqu’à vivre de RMI et autres indemnités chômage ou de petits boulots. Le narrateur témoigne de ce lent dépérissement. Dans les années 1980, la drogue touche même les autochtones, enfants de commerçants et de paysans ; les villas « Second Empire » ou « Belle Epoque », dont l’entretien est trop coûteux, sont vendues aux nouveaux riches de la finance, de la spéculation et du commerce international ; les familles cessent de louer des cabines sur la plage ; les périssoires sont mises au rencart. Un nouveau public arrive à Etretat, touristes anglais ou hollandais, « jeunes » des cités du Havre, maghrébins et noirs ; les vieux rites de sociabilité estivale disparaissent aussi. Le casino se transforme en paradis de machines à sous ; Etretat se met à ressembler à toutes les agglomérations urbaines de France.

Benoît Duteurtre éprouve de la nostalgie pour ce qui tombe ou ce qui passe. Il recherche les vestiges de cette vieille civilisation qui dépérit et dont il écrit la défense et l’illustration. C’est cette civilisation qui a suscité les plus grands écrivains, les plus grands peintres, les plus grands musiciens des XIXe et XXe siècles : Baudelaire, Debussy, Proust, Maupassant, Monet, Maurice Leblanc, les plus inventifs aussi des artistes, qui restaient fidèles aux codes de la bourgeoisie tout en s’en démarquant, la bourgeoisie étant la seule classe qui produise son propre antidote pour ne pas sombrer dans la bêtise ou dans la barbarie. Zola ou Martin du Gard ont eu recours à la fiction pour raconter l’effondrement d’un monde ou d’une famille. Benoît Duteurtre parvient au même résultat sans prendre le détour de la fiction, sans intrigue, ni fable. C’est en ce sens que ce récit, qui tient de « l’autofiction » ou « fiction de soi », mérite sans aucun doute de porter la mention « roman » qui figure sur la page de couverture. Il est effectivement le roman d’une civilisation à l’agonie, qui est aussi, hélas, celle de la France.

 

19 juillet 2010

Lumière des livres 29 : une lumière qui vacille

 

 

Régis Debray, Le moment fraternité, Nrf, Gallimard, 2009, 372 p

 

 

 

Dans ce Moment fraternité, Debray poursuit, en médiologue qu’il est, la réflexion entamée dans Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) et qui consiste, pour dire les choses de façon synthétique, à poser que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a inventé Dieu et que cette invention est concomitante de deux grandes inventions qui ont changé la vie des hommes : l’écriture et la roue. Sans l’écriture et plus particulièrement sans l’écriture qui note abstraitement des sons, le Dieu abstrait et invisible n’aurait jamais pris corps. Cette invention rend inutiles les temples, les statues, les idoles, un papyrus suffit. Le Dieu unique se déplace facilement. Sans la roue et sans la domestication des animaux pour nourrir les hommes (moutons, chèvres, bœufs) et pour les transporter (ânes, chameaux, etc.), le monothéisme n’aurait sans doute pas existé et il ne se serait pas diffusé hors de Jérusalem. Pour étudier la fraternité, introduite dans la trinité de la République en 1848, et qui lui semble à l’agonie aujourd’hui, contrairement aux deux autres piliers, liberté et égalité, Debray fait l’effort de distinguer ce qui est souvent mis dans le même sac : sacré et spirituel, religieux, divin, car il tient le moment fraternité pour un des derniers avatars du sacré et aussi pour un de ses vestiges. Ce sur quoi porte sa réflexion, c’est sur le fait que les hommes peuvent dire « nous » et pas seulement « je », posant ainsi l’existence d’une instance qui les dépasse, instance qui prend des formes variées et qui, comme cela est exposé dans le Livre I « du bon usage du sacré », se décline en cinq actions : « I regarder, II enclore, III rassembler, IV exhausser, V survivre ». Le sacré, qui dépasse ou transcende les diverses religions réalisées, a besoin d’être regardé ; il s’enclot, rassemble, s’exhausse, survit à l’homme lui-même.

L’Occident a pour nouvelle religion les « droits de l’homme », droits innombrables et infinis, et qui sont de moins en moins souvent « naturels » et « imprescriptibles », tendant à s’imposer partout comme « universels ». La ROC ou Religion de l’Occident Contemporain est l’avatar dégradé de l’ancienne religion chrétienne ; mais, comme cette religion à laquelle elle s’est substituée, elle est fort mal en point et sans cesse contestée à la fois dans les civilisations non occidentales, où elle s’accouple à l’emploi aveugle de la force pour s’y enraciner vainement, et même à l’intérieur de l’Occident, où elle ne fait pas bon ménage avec le relativisme généralisé. D’où les titres éloquents des chapitres du Livre II « Crépuscule d’une religion : les droits de l’homme » : « VI légitimité, VII nouveautés, VIII commodités, IX duplicités, X iniquités ». Cette ROC renferme des « commodités » pour l’Occident, mais surtout des duplicités et des iniquités pour les non-occidentaux.

A cette ROC ambiguë et perverse, qui sert de cache-sexe à la cupidité impériale ou à la force brutale, Debray oppose, dans le Livre III « le travail de fraternité », qu’il décline dans cinq chapitres : « XI la dernière marche, XII ambivalences, XIII exercices, XIV astreintes, XV garde-fous » et auquel il incite les Occidentaux à s’adonner, afin de renouer avec le « moment fraternité » de 1848, non plus dans le seul Paris, mais dans le moment entier.

On voit clairement les limite, non pas de cet ouvrage, mais des préférences qu’y exprime Debray en faveur de la « fraternité » ou d’un renouveau de celle-ci en France. Faire fraternité est très beau certes, mais avec qui ? La haine est ce qui est au monde le mieux partagé – que ce soit la haine de soi ou la haine de ce qui n’est pas soi. Croire que le « tous frères » règlera les problèmes du monde ou même ceux de la France, c’est s’illusionner : l’illusion est belle, à n’en pas douter, mais elle est dangereuse. Qu’avons-nous de commun avec les fous furieux de l’islam ou avec Castro ou avec la Corée du Nord ou avec les fraternités mafieuses ? Rien. Tout nous oppose à eux et, eux, s’ils se font frères, pendant le temps de la lutte, c’est qu’ils entendent nous faire subir ce que nous méritons, parce que nous ne sommes pas eux. La fraternité invoquée comme un fétiche, depuis 1928, en Egypte, par les Frères musulmans, pour ne citer que cet exemple, a servi à distinguer, dans un premier temps, entre ceux qui sont de vrais frères (les seuls musulmans) et ceux qui sont des faux frères (coptes, juifs, étrangers, chassés ou persécutés) ou qui ne sont bons qu’à faire des esclaves et elle a été brandie comme une oriflamme pour conquérir le monde dans un second temps. La fraternité des luttes syndicales ou politiques produit beaucoup de chaleur certes, mais pour mieux masquer les ambitions, les cupidités, les avarices, les crapuleries. C’est le vaste manteau qui, comme l’hypocrisie, peut couvrir les pires intentions qui soient. Entre la fraternité enjointe par Villon « Frères humains, qui après nous vivez // N’ayez contre nous le cœur endurci », qui forme la base de la civilisation française, et celle, dure, impitoyable, féroce, rageuse, des Frères musulmans, il y a l’abîme qui sépare l’humanité de la barbarie. Tous frères, peut-être, mais pas dans le crime.

02 juillet 2010

Simon Epstein

 

Simon Epstein, né à Paris en 1947, docteur en sciences politiques, ayant soutenu une thèse sur les « Institutions israélites françaises de 1919 à 1939 », établi à Jérusalem depuis 1974, où il est Professeur des Universités, a publié de nombreux ouvrages, dont deux livres majeurs, Dreyfusards sous l’Occupation (Bibliothèque histoire, Albin Michel, 2001) et Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration et antisémites dans la Résistance (Albin Michel, Bibliothèque histoire, 2008). En dépit de leur importance, en particulier dans l’établissement d’une vérité, dissimulée sous d’épaisses couches d’idéologie et de bonne conscience replète, ou parce que, justement, Simon Epstein établit les faits, l’intelligentsia, collabo par nature, a eu tôt fait d’imposer l’omerta sur ces livres. Les voilà recouverts d’une chape de béton ou enfermés dans un sarcophage de plomb.

Il ne tient qu’aux Français libres de dire « non » à ces oukases et de lire ces livres.

 

Dreyfusards sous l’Occupation, extrait :

Les dreyfusards, sous l'Occupation, verseront majoritairement dans le pétainisme ou d'autres formes de collaboration, au point qu'on peut dire [...] que la collaboration, pour beaucoup d'entre eux, fut bien plus la continuation du dreyfusisme qu'elle n'en fut la négation. Cette vérité est indicible, elle porterait durement atteinte au message éducatif porté par l'Affaire et elle heurterait de front l'un des acquis les plus sacrés de l'idéologie franco-républicaine. Préserver l'aura du dreyfusisme et la pureté des dreyfusards est d'une simplicité déconcertante : il suffit de ne pas prolonger les biographies au-delà, mettons, de la Première Guerre mondiale. Les années ultérieures se perdent dans un épais brouillard que les historiens, dans leur quasi-totalité, ne chercheront pas à dissiper.

 

23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

27 novembre 2009

Lumière des livres 21

 



Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000



page 403


"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".


 

 

14 août 2009

Lumière des livres 20

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008 ; Fabienne Verdier, Passagère du silence, Albin Michel, 2003 (Le Livre de Poche, 2005)

Annie Ernaux ne manque pas de talent. Elle est capable, en trois mots, de « faire voir les choses en acte », comme disait Aristote, ou de représenter des réalités, en restituant la couleur, le grain, les formes, les odeurs. Les Années est nourrie d’une juste intuition, comme ses autres livres : la prise de conscience du temps qui passe, expérience universelle, et le souvenir que chacun garde des années enfuies sont à chercher, non dans les actes racontés ni dans les mémoires ou les souvenirs, mais dans les photos anciennes en noir et blanc ou dans les images de la télévision en couleurs, mal conservées, des années 1970, ou dans les mots ou les phrases passés de mode et que ne disent plus les jeunes gens, dans les façons de s’habiller, dans les slogans et les mots d’ordre, dans les revendications et les espoirs, dans ce qui semble indicible, mais qu’Annie Ernaux, qui s’attache à saisir le réel, tel qu’il est perçu, sait faire entendre, voir, toucher, dire.

Les Années sont celles de tout le monde. Elles ont été vécues par « on » ou par « nous ». Elles forment non pas le passé d’une personne, mais celui d’un ensemble, d’une classe, d’une génération, celle du début du baby-boom, à laquelle Annie Ernaux, qui est née en 1940, appartient. Ortega y Gasset, cité en exergue, écrit : « nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », ce à quoi Annie Ernaux ajouterait volontiers : « elle est à tous ». Elle étend son expérience personnelle de bobo argentée et « privilégiée » à une collectivité tout entière, aux pauvres et aux laissés pour compte, à une nation ou à ce qui en tient lieu, puisque, de toute évidence, Mme Ernaux ne croit pas à la validité de la « nation » comme entité politique, y préférant l’absence de frontières et louant l’immigration sous toutes ses formes. Tout ce qui est saisi, nommé, décrit, est censé avoir été éprouvé, ressenti, vécu, vu, entendu par des millions de personnes. Ce n’est pas un passé individuel qui est évoqué, mais un passé collectif – du moins, ce passé individuel est présenté comme collectif, ce qui est le pur effet du système idéologique auquel se réfère Mme Ernaux. C’est pourquoi elle abandonne le « je » au profit du « nous » et elle opte pour un ton plat, neutre, froid, impersonnel, celui du constat ou de la parole collective. En bref, elle élabore une esthétique ou une sémiologie collectiviste, politique, marxiste léniniste, pure et dure, conforme au dogme réaliste socialiste. Mme Ernaux est bourdivine. De Bourdieu, elle écrit, apprenant sa mort (p 214) : « Pierre Bourdieu, l’intellectuel critique que les gens connaissaient peu, était mort, nous ne le savions même pas malade. Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence. Un chagrin bizarre courait à bas bruit parmi ceux qui s’étaient sentis libérés en le lisant. On craignait que sa parole en nous ne s’efface comme celle, si lointaine maintenant, de Sartre. De laisser le monde des opinions avoir raison de nous ». Ce passage est éloquent. Autant Mme Ernaux écrit brillamment dès qu’elle se gausse des ploucs ou des beaufs, de leurs goûts, de leurs phrases, de leurs « idées », autant il est plat, quelconque, commun, se ramenant à un fade tissu de pauvres clichés idéologiques, dès qu’elle verse dans la complaisance ou la louange excessive. Comment un écrivain peut-il laisser, après s’être relu, des platitudes pareilles, dignes de Nous Deux ou d’un pigiste de Télérama : « Il ne nous avait pas accordé de délai pour nous retourner, prévoir son absence » ? ? ? 

Bourdieu, cet « intellectuel critique », qui tient en réalité du commissaire politique ou de l’inquisiteur sourcilleux, a étendu à l’art, à la langue, à la culture, à la pensée, etc. la lutte des classes chère à Lénine. Il a nettoyé la culture française (et occidentale) de tous les insectes nuisibles qui l’encombraient. Annie Ernaux poursuit l’entreprise lénino-bourdivine, qu’elle étend à la création ou à l’invention littéraire. Le résultat ne se fait pas attendre : c’est un désastre. Elle dit oui à tout, elle est parfaitement ajustée au monde, intégrée dans ce petit monde bobo à fric. Elle n’est pas dans ce monde, elle est ce monde ; elle en est la voix conforme et la plus conformiste. Les années avant 1968, ce sont les mentalités populaires, les espoirs de la jeunesse, les croyances d’un peuple, ramenés aux culottes tachées, aux règles, à la masturbation, quand ce n’est pas de l’information truquée (ainsi la manifestation du FLN à Paris le 19 octobre 1961) ; c’est par l’ironie qu’elles retrouvent vie. Mme Ernaux s’en gausse, parce qu’elle s’en est détachée et ce qu’elle évoque n’est plus elle. A partir de mai 1968, l’évocation se fait sur le mode du chapelet. Elle égrène les lieux communs, les idées reçues chez les bobos sûrs d’eux et de leur bon droit. Tout ce qui est rappelé se trouve à l’intersection étroite du Nouvel Observateur, de Libération, des Guignols de l’Info – très à l’ultra gauche, comme le bon petit soldat de la Révol cul pop. Voilà qui ramène à quelques milliers de nantis le nous qui se souvient. Les Années tiennent moins des simagrées de grenouilles de bénitier que du catéchisme de l’épouse de l’apothicaire Homais ou du bréviaire de Mme Prud’homme ou du livre de chevet de Mme Perrichon. La Libération a rendu obscènes les éventuelles confidences de MM Chardonne, Chateaubriant ou Carcopino : il n’y a pas eu de libération pour nous épargner la bêtise de ce réalisme socialiste. Annie Ernaux et le nous qu’elle fait parler auraient préféré un autre destin : la très belle vie (à n’en pas douter) des jeunes Russes soviétisés, des jeunes Polonais soumis au communisme soviétique ou des Chinois, de 1949 à aujourd’hui, broyés par un système fou. Les Années négatives et tristes sont éclairées par la lumière de l’utopie communiste.

Fabienne Verdier est plus jeune qu’Annie Ernaux. Elle n’est pas écrivain, mais c’est un calligraphe admirable. La passagère du silence est le récit de la formation qu’elle a reçue dans les années 1980 : c’est aussi l’acte d’accusation le plus implacable de tout ce à quoi aspire Annie Ernaux et de tout ce que le nous des Années a imposé à l’école et dans l’art, à savoir l’idéal léniniste de la table rase et du réalisme socialiste. Annie Ernaux se gausse de ce qu’elle a appris à l’école, au lycée, à l’université : ce sont les préjugés de la classe bourgeoise qui utilise la culture pour subjuguer les classes populaires. Au moins, elle a appris quelque chose. Fabienne Verdier, née en 1962, dont le père a reçu une révélation en mai 1968, elle, n’a rien appris. Elle aurait aimé recevoir un enseignement digne de ce nom aux Beaux-Arts de Toulouse ; elle n’a eu droit qu’à du vent, le vent mauvais de la déconstruction freudienne et marxiste. « Le professeur (…) nous exhortait à nous « exprimer » sans savoir s’exprimer lui-même. Il peignait ce qu’il nommait une « forme d’abstraction lyrique » : « il faut un beau jeté », répétait-il, et il admirait les étudiants qui se lançaient dans un idéal gestuel sans aucune préparation ni aucune technique de composition. Le « n’importe quoi » était érigé en art du Beau » - c’est ce qui satisfaisait tous les étudiants, « petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir ». Dans un établissement d’enseignement supérieur, placé sous le contrôle de l’Etat et financé par les citoyens, on peut ne rien enseigner, sans que quiconque s’en étonne. La chose désormais va de soi. Le nous de Mme Ernaux doit s’en réjouir. Le seul enseignement qui ressemble à quelque chose est dispensé par le professeur de calligraphie : Fabienne Verdier trouve là sa voie. Elle décide d’aller en Chine apprendre cet art. Dans le Sichuan, elle fait l’expérience de l’utopie dont rêve le nous d’Annie Ernaux  : l’enfer total, la Bêtise crasse, l’inhumanité absolue, le suicide d’un peuple, les idées folles, les étudiants et les professeurs surveillés par les cadres du Parti, le marxisme léninisme imposant le réalisme socialiste comme seul art digne d’être enseigné, des « minorités » ethniques (Yi, Miao, Buyi, Tibétains, etc.) menacés d’une lente extermination par un pouvoir totalitaire, des spécialistes de l’art envoyés par le ministère français des affaires étrangères et l’AFAA pour enseigner la révol cul 68tarde à des étudiants qui subissaient encore la Révol cul pop : « les étudiants se moquaient de moi : « ils se fichent de nous, les professeurs de ton pays. C’est ça que tu as appris en France ? » On leur prônait une forme d’expression aussi totalitaire que celle qu’ils subissaient » (p 145). Fabienne Verdier n’est pas Annie Ernaux. Elle dit « non », elle regimbe, elle refuse cet endoctrinement, elle veut apprendre l’art interdit de la calligraphie et à force d’obstination, elle obtient de recevoir une formation clandestine à la calligraphie et à l’art ancestral de la Chine, auprès d’un vieux maître méprisé et délaissé, puni par le pouvoir, déchu par la révolution culturelle. Il a donc fallu qu’elle séjourne six ans dans la Chine totalitaire, acceptant de vivre comme un « clochard céleste », pour recevoir enfin, malgré des conditions de vie effrayantes, auprès d’un « damné de la Chine », une formation digne de ce nom que son pays n’était pas capable de lui offrir.

Nous sommes donc pleinement justifiés à préférer aux Années bruyantes et tapageuses de la gauche triomphante les six ans de résistance passés en Chine par la Passagère du silence.

12 mai 2009

Lumière des livres 18

 

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges. Comme Soljenitsyne, Rossi ou Kravchenko, Donner et Machover ont brûlé leurs vaisseaux. Ils ne reviendront pas en arrière. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. A propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne. Pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet : le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le saint dont les thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure l’histoire. Au bout de deux cents pages, Guevara n’est plus qu’un psychopathe assoiffé de sang, un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Ses convictions incertaines et fragiles ont trouvé de la consistance, à partir du moment où ils les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. Du mythe, il ne reste plus qu’une affiche marchandisée, dont il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

02 décembre 2008

Lumière des livres 17

 

 

Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008, 150 pages

 

 

En dépit de sa brièveté, cet essai est un petit chef d’œuvre de lucidité intellectuelle et de conscience politique, dans le sens le plus élevé de ce terme, lequel tient aux principes qui fondent, non pas un Etat, mais une civilisation. La France est entrée dans la longue nuit de la culture et de sa culture : telle est la thèse de Renaud Camus. Les symptômes en sont étudiés : perte de la langue, effondrement de la syntaxe, transformation des grands musées en sites touristiques, vente à la ville d’Atlanta (celle de Coca Cola) et à l’émirat islamique d’Abou Dhabi de la marque Louvre, dévalorisation des diplômes, normes de la communication étendues à toute activité d’art, etc. Les causes en sont analysées aussi : parmi celles-ci, outre le régime d’hyper-démocratie qui consiste à étendre la démocratie hors du champ politique, là où elle n’a ni sens ni objet, il y a la disparation de la classe sociale cultivée, qui tenait en partie de l’ancienne aristocratie et de la bourgeoisie et pour qui la culture était la forme la plus élevée de l’accomplissement de soi. Cette classe s’est fondue dans une seule et même classe, la petite bourgeoisie, qui, après avoir absorbé les classes populaires et l’ancienne bourgeoisie, rassemble la quasi-totalité de la population française et qui impose ses codes, ses goûts, ses façons d’être, ses sentiments, son sens du beau : quartiers pavillonnaires, télé réalité, zones commerciales, « concerts » de « musique » hip hop ou rap ou variétés, prides de tout type, Canal + et TF 1, littérature de confessionnal ou de sacristie, etc.

La thèse est forte ; les analyses sont justes ; le réel, ce que nous voyons tous les jours de nos propres yeux et ce que nous constatons à chaque instant, est expliqué et cesse d’être absurde. L’ouvrage se termine sur une note d’espoir : c’est dans la grande nuit du néant que brille parfois une étoile. La France a connu cela au cours de son histoire : en 1427 ou en 1940. Pascal en a fait l’expérience dans une nuit restée célèbre dans la littérature.

Pourtant, une réserve doit être exprimée. Renaud Camus recourt, certes pour s’en démarquer, aux catégories de la sociologie, en particulier à celles de classe, classe sociale ou classe bourgeoise ou classe cultivée. Certes, ces catégories sont commodes pour penser : chaque lecteur les entend immédiatement et y fait correspondre des réalités qu’il observe. Mais le principal défaut qu’elles présentent, outre de laisser accroire que la sociologie a la moindre pertinence pour rendre compte du réel, est de présenter le phénomène de déculturation comme « normal », de l’inscrire dans un ordre de choses, comme s’il allait de soi, alors qu’il est inouï, inédit, sans exemple, du moins dans l’histoire, récente ou ancienne, de la France - ce que Renaud Camus, d’ailleurs, exprime clairement en choisissant de nommer déculturation ce phénomène et en optant pour le titre, avec l’article défini la et l’adjectif grande : La grande déculturation, c’est-à-dire en reprenant le terme par lequel les anthropologues, depuis un siècle, accusent la France, supposée impérialiste et ignorant des autres ou de l’Autre – ceux justement qu’elle a ou aurait déculturés ou même continuerait à déculturer - pour l’appliquer à la France et aux Français, nouvelles victimes innocentes qui expient sur on ne sait quel autel des péchés originels, dont le principal est de ne pas être noirs ou arabes, mais d’être français. Le nom déculturation, le verbe déculturer ne sont définis ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans l’édition actuelle du Dictionnaire de l’Académie française. Pourtant, ils sont d’un usage courant dans les ouvrages, dits de « sciences humaines et sociales ». Dans ces ouvrages, ce sont les ressortissants des pays du tiers monde, ou des anciennes possessions de l’Empire français qui ont été arrachés, à la suite d’une grande violence symbolique, à leur culture d’origine : du moins leurs descendants s’en plaignent-ils ; du moins les spécialistes de sciences humaines et sociales accusent-ils la France d’avoir commis ce génocide culturel, en apprenant la langue française aux populations qui dépendaient d’elles, en les initiant à une culture qui n’était pas la leur, en les obligeant à adopter les mœurs venues des lointaines contrées du Nord, etc.

Les termes acculturation et déculturation ont été formés à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Dans les ouvrages des anthropologues qui en traitent, ce sont les indiens d’Amérique, les seuls autochtones, qui sont affectés par le processus de déculturation, tandis que l’acculturation touche les immigrés qui, en devenant citoyens américains, renoncent à leur culture d’origine (ils se déculturent en somme) et acquièrent une nouvelle culture (ils s’acculturent donc), celle du groupe social dominant, WASP, blanc, anglo-saxon, protestant. Pour les anthropologues, la déculturation se manifeste par la perte de toutes les valeurs, sans que celles des autres soient en contrepartie assimilées, et elle touche les populations les plus vulnérables que la violence de l’histoire a mises brutalement en contact avec la culture occidentale. Désormais, ce en quoi Renaud Camus, dans cet essai, opère une véritable rupture, ce ne sont plus les comanches, les sioux, les lapons, les tchouvaches, les nambikwaras, les bororos, les papous, les aborigènes d’Australie, les maoris, etc. qui sont déculturés, mais les Français. Le processus touche les arrière petits-enfants de ceux qui ont ou qui auraient jadis déculturé les baoulés, les bétés, les diolas, les touaregs, les berbères, les arabes, etc. Un pays vieux de plus de quinze siècles, qui a inventé une des cultures les plus fécondes de l’humanité, laquelle, à la différence de toutes les autres, s’est crue universelle, se détruit lentement sous nos yeux. Le fait le plus sinistre est que les auteurs de ce processus sont ceux-là mêmes qui le dénoncent, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique et qui, en conséquence, mettent en œuvre ici ou chez eux ce dont ils ont horreur ailleurs ou chez les autres, et cela au nom de « valeurs » qu’ils haïssent ou prétendent haïr : progressisme, économie, argent, cupidité, ou de valeurs qu’ils piétinent, tels le social, le respect d’autrui ou l’accueil de l’Autre. Ainsi, ils marchent sur les brisées de ceux qui, il y a un siècle et demi, parcouraient le monde pour arracher les races inférieures à leur état sauvage. Leurs arrière petits-enfants reprennent le collier. Ils se lient au même joug pour labourer, non plus les espaces du tiers monde sacré, mais les campagnes, les banlieues et les villes de France. L’objectif est d’arracher des millions de jeunes Français à leur culture, à toute culture, de leur en interdire définitivement l’accès, c’est-à-dire de leur faire subir les vexations qui ont détruit les bororos, les sioux ou les papous. On comprend que les ethnologues et tous les consciencieux du social, ou leur porte-plume des media, aient perçu cette Grande déculturation comme un essai insolent : de fait, il l’est, au sens latin de cet adjectif : inaccoutumé, insolite, qui sort des sentiers battus, pour frayer à l’intelligence de nouvelles voies.

 

 

18 novembre 2008

Lumière des livres 16

 

Chahdortt Djavann, La Muette, roman, Flammarion, 2008, 120 pages

 

 

Mme Djavann, qui est d’origine iranienne, est en train d’écrire une oeuvre ample et cohérente dont le cœur ou le centre est le mépris qu’elle voue à l’obscurantisme islamique et le combat qu’elle mène contre cette idéologie triomphante à laquelle s’accommodent, sans vergogne, des millions de bien pensants en Europe. Ce combat, elle le mène au nom des principes qui fondent la France : éminente dignité de la personne humaine et égalité des hommes en droits, quels que soient leur sexe, la couleur de leur peau, leur origine, etc. De ce point de vue, son combat s’accorde à la république « laïque, démocratique et sociale ». Ce qui reste incompréhensible, mais éloquent aussi pour ce qui est de la dégénérescence de la morale publique en Europe, c’est qu’elle est quasiment la seule à combattre ce que les progressistes nommaient naguère la Bête immonde, et avec laquelle ils sont près de passer, la fleur au fusil, accords et compromissions.

Son dernier roman, La Muette, qui est une longue nouvelle, s’inscrit dans cette perspective. C’est le témoignage d’une jeune fille de 15 ans, nommée Fatemeh (Fatima prononcé et écrit à l’iranienne), condamnée à la pendaison, et qui, avant de subir le châtiment suprême, raconte, de la geôle où elle croupit, ce qu’a été sa courte vie. Mme Djavann use d’un subterfuge littéraire, du type manuscrit trouvé dans une malle oubliée au fond du grenier d’une vieille maison, etc. pour faire accroire qu’elle est seulement le destinataire d’un manuscrit que lui a adressée par la valise diplomatique une journaliste iranienne qui l’aurait reçu d’un inconnu rencontré par hasard lors d’un voyage tumultueux. Ce jeu littéraire a pour but de présenter ce témoignage comme authentique, et non comme une œuvre d’imagination.

La Muette est la tante de Fatemeh. Agée de vingt-neuf ans, elle a préféré faire l’amour avec l’homme qu’elle aime plutôt que d’épouser le mollah à qui sa famille l’a vendue comme troisième épouse. L’adultère ayant été public, la Muette est condamnée à la lapidation, suivant les lois en vigueur en Iran, c’est-à-dire à être enterrée jusqu’au cou et massacrée à coups de pierre par une foule droguée à la haine religieuse. Pour lui éviter ce châtiment dégradant, plus exactement pour transformer la lapidation en pendaison, la famille accepte de vendre au mollah « humilié » Fatemeh, sa propre fille de 15 ans, sans même lui demander son consentement. La Muette est pendue, Fatemeh est engrossée par le mollah qui a quarante ans de plus d’elle. Pour se venger, elle l’égorge pendant la copulation et étouffe la fille qu’il lui a faite. Torturée, frappée, battue par la police pendant trois jours, elle est condamnée à la pendaison.

Le témoignage est sans concession, atroce, violent, accusateur. La réalité sociale, morale, humaine, économique, de l’Iran, telle que la montre Mme Djavann, qui connaît ce pays, où elle a vécu pendant plus de vingt ans, est tout à l’opposé de l’eau de rose qu’en diffusent les media bien pensants, les partisans du relativisme, les consciencieux du social.

 

 

24 septembre 2008

Au secours, la gauche pense !

 

 

A propos de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007

Sommé de prendre parti pour son ami Sarkozy, BHL a regimbé. Par solidarité avec sa famille, représentée par Royal, dont il a été un conseiller, il a piétiné l’amitié. Rebelle bavard, il parle d’abondance. Le vote étant secret, BHL n’était pas obligé d’aller à confesse. Il pouvait finasser, ce qui aurait été sage, ou dire qu’il avait voté Schivardi ou Bayrou, ce qui aurait été fin. Mais il tient à faire savoir au monde entier qu’il pense, bien qu’en préférant la famille à l’amitié, il ait opté pour la nature contre la culture, pour le sang contre le cœur, pour le réflexe contre la réflexion, pour le déterminisme génétique contre la liberté. S’il y avait des cyniques, ils feraient remarquer, la bouche en cœur, que BHL a fait le choix de la vraie droite archaïque et obtuse, dont il assure pourtant qu’il la déteste. En 2007, BHL apprend, ravi à n’en pas douter, ce que chacun sait depuis des siècles, à savoir que les poules n’ont pas de dents. Les voies de la révélation sont impénétrables. Ainsi, siégeant au conseil de sa famille, il découvre que la gauche cache sa haine de la liberté derrière l’épouvantail du libéralisme ; qu’elle vomit les Américains, non pas à cause de ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; qu’elle justifie sa détestation par l’accusation fantasmatique d’empire ; qu’elle dissimule sa haine des juifs, non plus, comme naguère, derrière le paravent social de la ploutocratie, mais derrière l’écran d’un antisionisme d’opérette, qui ne trompe que les gogos ; qu’elle fait front commun avec le fascisme islamique, en espérant quelques miettes des milliards de milliards de milliards de dollars que les princes de l’islam rackettent chaque jour aux populations pauvres du monde entier.

En dépit de cela, BHL est « de gauche ». La gauche est sa famille. Y rester fidèle, c’est son réflexe pavlovien. Il y a un siècle, alors que le mot race signifiait « famille » ou « lignée » et avant qu’il ne prenne un sens honteux qui en fait un mot tabou, on aurait dit que la gauche est sa race, qu’il a la gauche dans le sang, qu’il vote pour sa race par solidarité d’épiderme – ce qui est fort rigolo de la part d’un intello qui cite à longueur de pages écrivains qui pensent et philosophes qui écrivent : Sartre, Hegel, Platon, Aragon, Kant, Marx, Nietzsche, Foucault, Deleuze, Derrida « son maître », Kundera, usw. au point que son livre peut se lire comme le Who’s Who du triangle sacré Saints-Pères, Odéon, Fontaine Saint-Michel.

S’il se dit de gauche, c’est qu’il l’est. A la page 82, il prend la défense de Pétré-Grenouilleau, auteur d’un ouvrage savant sur les traites négrières et qui va à contre-courant du pieux catéchisme de gauche. Contrairement à ce qui est écrit, Pétré-Grenouilleau n’a pas subi de lynchage médiatique ; il a seulement été accusé de racisme et de négation de crimes contre l’humanité, crimes dont BHL accuse ceux dont la gueule ne lui revient pas, « au faciès », surtout s’ils sont français ; de même Pétré-Grenouilleau n’a pas eu à répondre de ses écrits devant un tribunal ; la famille de BHL, antifasciste et antiraciste, a simplement déposé contre lui une plainte diffamatoire, classée sans suite. La faute de Pétré-Grenouilleau aurait été d’établir, dixit BHL, « que la responsabilité du crime (de traite négrière) incomba, à tiers presque égaux, aux Occidentaux sans doute, mais aussi aux marchands arabes et aux chefferies noires elles-mêmes ». Admirons l’équilibre. Du côté « des Occidentaux », avec un article défini, les crimes sont imputés à toutes les populations passées et présentes vivant en Occident (comprendre en Europe et aux Amériques), puisque Occidentaux est une dénomination moderne pour désigner ces populations ; du côté des arabes, les crimes seraient le fait, selon BHL, des seuls « marchands », c’est-à-dire d’une fraction infime de la population ; pis encore, du côté des Africains, ils seraient de la responsabilité, non pas des chefs de tribu et de leurs guerriers, mais des seules « chefferies noires », id est d’une abstraction politique. Seule la dénomination inverse serait à peu près conforme à la réalité : le crime de traite négrière peut être imputé aux marchands européens qui ont acheté des hommes et des femmes réduits à l’esclavage et qui en font fait un commerce ; aux pouvoirs politiques arabes et musulmans et à leurs obligés, marchands, clients, bons bourgeois, chefs de famille, qui ont organisé des razzias en Afrique noire et en Méditerranée, pour se procurer de la main d’oeuvre gratuite et qui, après en avoir châtré une grande partie, en ont fait du commerce ; aux pouvoirs politiques, aux empires, aux tribus d’Afrique noire qui ont prospéré grâce à la réduction de leurs semblables à l’esclavage. BHL rejette ces faits criminels dans un passé lointain (cf. le passé simple incomba). Or, l’esclavage n’a été aboli dans les pays musulmans qu’à une date récente ; il reste endémique au Niger, en Mauritanie ou en Somalie ; il perdure sous des formes nouvelles dans d’innombrables pays, la razzia de populations noires pour en faire des esclaves et la vente de ces esclaves ayant même été déclarées légales au Soudan par des dignitaires de l’islam.

L’ouvrage de BHL est un tissu de délires, que résume assez bien le long paragraphe des pages 73 et 74 : « l’attitude morale, la vraie (…) consiste à avoir une part de soi qui se sente obscurément, mais fondamentalement, coupable aussi de ce que l’on n’a pas fait ». Le moins que l’on puisse dire est que BHL s’exonère de ce beau principe : il ne se sent coupable de rien, surtout pas des crimes contre l’humanité, des génocides, des 85 millions de morts et plus, dont se sont rendus coupables les camarades de sa famille. La maxime « familles, je vous hais » n’est près d’entrer dans son corpus. Ce réflexe accusatoire monstrueux est contraire aux principes qui fondent l’Etat de droit et la justice en Occident depuis deux millénaires : un homme n’a à répondre devant autrui et la justice que des crimes, fautes, péchés, délits, etc. qu’il a commis et dont il est établi qu’il les a commis – surtout pas des crimes des autres. Faire porter à des êtres humains ou à des animaux la responsabilité, pis la culpabilité sans jugement, de crimes dont ils sont innocents, surtout de crimes vieux de plusieurs siècles, c’est désigner à la haine des fous furieux un bouc émissaire. C’est refaire la nuit de cristal ; c’est ressusciter, sans vergogne, ni retenue, ni scrupule, l’accusation de peuple déicide, dont les juifs ont eu à souffrir pendant de longs siècles ; c’est basculer dans le camp de la Bête immonde. Apparemment, BHL a bonne conscience. Les « salauds », comme il l’écrit, ce sont les autres.

D’autres falsifications révèlent la vérité nue. A la page72, BHL écrit : « c’est ce réflexe (soixante-huitard, de gauche, antitotalitaire) qui fait que je suis, aujourd’hui encore, incapable de faire la différence entre un despote brun (nazi), rouge (stalinien) ou vert (islamiste) ». Soyons attentifs aux mots. Désigner Hitler comme un despote, fût-il brun, c’est le réduire à une sorte de « souverain autoritaire », qui, comme le pensent les philosophes, peut être aussi « éclairé » ; c’est donc participer, sans en avoir conscience, à l’entreprise négationniste qui pervertit la vie publique en Europe et dans les pays arabes et musulmans. De plus, Hitler et ses comparses n’étaient pas nazis, nazi étant un diminutif affectueux ou hypocoristique, mais socialistes nationaux : socialistes, comme leurs frères communistes, et nationaux, ce en quoi ils se distinguaient de leurs frères en socialisme, qui sont internationalistes ou, comme ils le disent eux-mêmes aujourd’hui, du monde entier. Les partis communistes qui ont exercé et exercent encore le pouvoir dans divers pays du monde sont rouges certes ; mais ils ne sont pas des despotes : des tyrans ou des tueurs, et surtout ils sont marxistes léninistes, « de gauche », c’est-à-dire de la famille de BHL, et communistes, comme Aragon et en partie Sartre, que BHL admire. Les qualifier de staliniens, comme le font les trotskistes et ceux qui pensent bien, c’est exonérer Marx, Lénine, Trotski, Mao, Pol Pot, de toute responsabilité dans les crimes de masse commis par les communistes dans le monde entier. Il est possible que le roi d’Arabie ou celui du Maroc ou les présidents d’Algérie ou d’Iran soient des despotes, au sens exact de ce terme, mais ils ne sont pas islamistes : ils sont musulmans, fidèles au Coran et à Mahomet, musulmans de stricte obédience. Les mots islamiste et islamisme sont des leurres inventés par les islamologues occidentaux pour exonérer leur objet d’étude – l’islam (la religion), les musulmans, l’Islam (civilisation) - de tous les crimes commis par les musulmans depuis quatorze siècles au nom de Mahomet, du Coran ou de la supériorité de leur foi. Parler de despotes nazi, stalinien, islamiste, c’est agiter un épouvantail qui protège les socialistes nationaux, les communistes, les musulmans de tout examen objectif des crimes qu’ils ont commis.

BHL a quatre points cardinaux : Vichy, la colonisation, l’Affaire, mai 68. A lui seul, il est l’horizon. Il ne transige pas avec Vichy, A le J non plus : c’est le seul point qu’ils aient en commun. Ce qu’il y a de suspect chez BHL, c’est qu’une fois qu’il a exprimé sa haine de Vichy, dont il dit justement que ce fut aussi un ramassis « de socialistes, de néosocialistes, syndicalistes, anarchistes, pacifistes de gauche, parfois communistes » (p 58) – en bref, sa famille - il se montre d’une complaisance extrême envers les anciens de Vichy et les partisans de la colonisation, dont Mitterrand, qu’il a conseillé pendant plusieurs années à compter de 1972, ce qu’il rappelle avec fierté ; dont Jospin, fils de collabo ; dont Royal, qu’il porte aux nues, bien que le père et le grand-père de celle-ci se soient illustrés, le premier dans les guerres coloniales, le second dans l’allégeance à Vichy, sans parler de la famille Izetbegovic, qui s’est illustrée dans le rang des divisions islamiques alliées à Hitler, et aux babouches de laquelle, cinquante ans plus tard, des gens comme BHL et tous les fascistes musulmans se prosternent ; et, au moment même où il déclare sa flamme à Vichy, il est d’une sévérité extrême envers les hommes qui ont dit non dès le 17 juin 1940 à la défaite, à Vichy et à la collaboration et qui ont rendu leur liberté aux peuples intégrés à l’empire français. La haine de Vichy serait-elle une posture d’histrion ?

La haine vouée à la colonisation est de la même eau usée. Jamais le mot n’est défini. Il ne peut pas y avoir de colonisation sans transfert massif de population (les colons qui s’établissent hors de chez eux) ; s’il y a eu des transferts de population de France ou d’Europe vers l’Algérie, il n’y en a pas eu vers les autres pays de l’Empire français ; les transferts vers l’Algérie sont inférieurs en quantité aux transferts massifs de population que l’on observe actuellement d’Afrique et du monde entier vers la France ; les transferts de population vers le sud se sont étalés sur un peu plus d’un siècle, alors que les transferts vers le nord, qui ont dépassé en ampleur les premiers, ne sont observables que depuis trente ans environ : autrement dit, les éructations lévyesques contre « la présence française outre-mer » ne servent qu’à cacher la colonisation à rebours, que BHL approuve, en dépit de sa haine affichée de la colonisation, en se faisant le chantre des nuits de cristal et des pogroms qui ont mis à feu et à sac les banlieues de France pendant plus d’un mois à l’automne 2005.

L’affaire Dreyfus est de la même eau. Oublions les « dreyfusards » de gauche qui, en 1894, ont exigé que le « traître » soit fusillé, avant de prendre sa défense trois ou quatre plus tard. Oublions que le dreyfusisme cache derrière un écran de fumée le capitaine Alfred Dreyfus, admirable Français, qui vénérait le drapeau tricolore, qui combattait pour le retour de l’Alsace et de la Moselle dans le giron de son pays et qui détestait l’impérialisme boche : en bref, l’anti-BHL par excellence. En 1894, quand le capitaine Alfred Dreyfus est accusé à tort de trahison, plus de deux cent mille Arméniens sont exterminés dans l’empire ottoman. Le premier génocide du XXe siècle s’est achevé en 1923 sur un bilan de deux millions d’innocents massacrés (près de la moitié de la population arménienne d’alors) et sur la purification ethnique et religieuse de la Turquie. Sommés par Péguy et Anatole France, les premiers défenseurs de Dreyfus, de protester contre ces tueries, les dreyfusards, ces prétendus défenseurs du Droit, se sont tus ou ont tergiversé, cherchant des poux dans la tête des victimes (chrétiens, commerçants) pour justifier le châtiment que les musulmans chéris de BHL leur infligeaient.

L’apologie de mai 68 est de la même eau. On apprend de BHL que les étudiants bréhaignes d’alors non seulement ont cherché à renverser le seul régime d’Europe entièrement sorti du Non à Hitler, à Vichy, à la collaboration, à la défaite, pour mettre au pouvoir d’anciens pétainistes, mais encore qu’ils admiraient les criminels contre l’humanité « de gauche », Mao, Castro, Ho Chi Minh, Kim Il Sung, Arafat, Boumedienne, Pol Pot, Ieng Sary, usw. Comme elle est belle, la famille ! Mai 68 n’a pas été libertaire, mais hostile aux libertés des peuples. BHL est antitotalitaire, comme n’importe quel Pécuchet. Il est le Tout, il définit le Tout, il assène le Tout. Le Tout, c’est lui. Son je n’est pas un autre, mais tous les autres. Il est le totalitaire sûr de lui et dominateur. S’il est un idéologue qui réduit l’histoire à sa propre histoire, qui admire Aragon, le communiste et admirateur de Staline, et Sartre qui s’est prosterné aux bottes de tous les Staline de la planète, dont le je est Tout, c’est bien BHL. Les hommes de gauche, s’il en reste, ont de quoi s’inquiéter : BHL transforme tout en plomb. Il confond l’Union européenne et l’Europe, si bien que tous ceux qui expriment des réserves, bonnes ou mauvaises, vis-à-vis de cette Union sont cloués au pilori : ce sont de mauvais Français, comme étaient de mauvais Français ceux qui préféraient Londres à Vichy. Même les valeurs positives, celles du libéralisme qu’il fait semblant de défendre ou l’Amérique qu’il refuse de réduire à Bush, risquent d’être discréditées, à partir du moment où il s’en prétend le défenseur. Il eût mieux valu qu’il les vomît.

Que conclure de cet ouvrage, sinon que l’extrait de Sartre cité en exergue s’applique parfaitement à la famille : « Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ».Si l’on était cruel, on dirait que Drumont a trouvé un successeur. Si l’on était gentil, on dirait que BHL est l’acte d’accusation le plus cruel contre les classes préparatoires lettres, normale sup, l’agrégation de philo, la famille. Dans ces antres ont été formés à la spéciosité, au mensonge ou à l’éjaculation haineuse des Badiou, Bourdieu, Derrida, Foucault et un BHL, rien d’autre. BHL est le croque-mort de la gauche. Acta fabula est

 

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19 avril 2008

Lumière des livres 17, Jacques Rossi

Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)

 

Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.

 

 

Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.

Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.

 

Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.

De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.

Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.

Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.

Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.

Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.

Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.

 

 

 

 

28 novembre 2007

Entretien d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

Rencontre d'Arouet le Jeune avec Raphaël Dargent

 

site http://www.jeune-france.org

  

A propos de De la nouvelle langue française, Editions Muychkine, 2007.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Votre ouvrage s’intéresse à un phénomène essentiel que les défenseurs de la France, et au-delà les défenseurs de la liberté de l’esprit, se doivent en effet de mettre au jour et d’analyser : ce phénomène est celui de la perversion de la langue française – vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Pour révéler cette dénaturation de la langue, son travestissement, vous comparez les définitions du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, rédigé entre 1863 et 1872 et celles du Trésor de la langue française écrit par nos modernes lexicographes et linguistes entre 1972 et 1994. La comparaison est éclairante : le sens commun et populaire de certains mots a considérablement varié, au bénéfice le plus souvent d’une lecture idéologique de ceux-ci. Comment expliquer ce phénomène qui s’établit sur un peu plus d’un siècle, de la fin du XIXe siècle au début du XXIe ?

 

Arouet le Jeune. - J’ai un double objet d’étude : la langue et les dictionnaires ou, plus exactement, la langue, telle qu’elle peut être saisie ou se donne à voir dans les dictionnaires publiés au cours des quatre derniers siècles : Nicot en 1606, Richelet en 1680, Furetière en 1690, Féraud en 1788, les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui, le Dictionnaire universel de Trévoux (1704, 1721, 1771), L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et le Trésor de la Langue française (1972-94). Nos concitoyens ont une confiance aveugle dans les dictionnaires. A mon sens, ils ont tort. Il suffit de comparer la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française et le Dictionnaire universel publié en 1690 (déloyalement, ont jugé les académiciens) par Furetière, membre de l’Académie française (ou bien le Dictionnaire de Trévoux et l’Encyclopédie : l’un rédigé par des jésuites et des religieux, l’autre par les hommes des Lumières, rationalistes et sourdement hostiles au christianisme), pour prendre conscience que les auteurs de dictionnaires, à cause des choix, conscients ou non, qu’ils font, de la conception qu’ils ont de la langue, de l’idée qu’ils se font d’un dictionnaire, peuvent restituer différemment la même langue, et parfois dans des proportions si divergentes que l’on est en droit de se demander si la langue restituée, décrite, analysée, en dépit du nom qu’elle porte – langue française - est une ou est la même d’un dictionnaire à l’autre ou même si cette langue a une identité. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la langue française apparaît relativement stable, en dépit de l’évolution qu’elle subit et que les académiciens notent : en tout cas, elle conserve une identité, elle ne semble pas être devenue une autre langue. Le Dictionnaire de Littré date de la seconde moitié du XIXe siècle ; le Trésor de la Langue française de la seconde moitié du XXe siècle. Un peu plus d’un siècle les sépare. C’est peu. En théorie, ils décrivent, le plus objectivement possible (croient-ils), la langue française, mais le résultat est si différent que l’on peut se demander s’ils décrivent la même langue. Certes, leurs moyens matériels ne sont pas comparables : Littré était seul ; les linguistes du TLF sont nombreux ; Littré travaillait à la plume ; les linguistes du TLF bénéficient de dépouillements informatisés de textes innombrables ; etc. Certes aussi, la langue française a évolué au XXe siècle dans des proportions d’une ampleur inconnue jusque-là.

Depuis plus d’un siècle, est opposée à une saisie diachronique de la langue, ou historique, à travers le temps, une analyse synchronique : un état de la langue à un moment donné de son histoire. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècle : il est synchronique ; certes, les limites fixées (deux siècles) sont larges ; certes aussi, l’étude synchronique est complétée par une étude diachronique dans la rubrique " étymologie et histoire " qui termine chaque article. Mais l’ambition est bien synchronique. Littré rédige un dictionnaire panchronique : il saisit la langue française, non pas telle qu’elle évolue avec le temps ou l’histoire, mais telle que les divers siècles l’ont façonnée. Il saisit la langue, hors des " états " qui ont été les siens au cours de l’histoire : certes, c’est surtout la langue des XVIIe, XVIIIe et du début du XIXe siècle qu’il saisit, mais aussi, dans une partie improprement nommée " historique ", les emplois de la langue du XIe au XVIe siècle. C’est cette ambition qui est la mienne : saisir la langue dans tous ses états, en utilisant tous les dictionnaires disponibles, en particulier ceux qui forment une " série " (les neuf éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple), ou, pour dire les choses en termes de géologie, dans toutes ses strates, tout en sachant qu’aucune de ces strates n’est imperméable et que le sens, parti des strates les plus anciennes, traverse les strates historiques pour nourrir, vivifier, informer les strates actuelles.

Les linguistes enseignent que la langue est une structure faite d’unités de divers niveaux, emboîtées les unes dans les autres ; une structure qui a ses propres lois et des lois propres qui régissent son évolution et qui s’appliquent aveuglément, hors de toute volonté humaine. Les locuteurs ou sujets parlants (en fait les Français) n’ont pas de prise sur cette évolution ; en vain, certains essaient de la retarder, en énonçant des règles ou en les enseignant. Or, ce que montrent les dictionnaires, quand ils sont consultés " en série " suivant l’ordre chronologique, disons de 1690 à aujourd’hui, c’est que les hommes – certains hommes : les instruits, les savants, les docteurs, etc. – sont de vrais logothètes (des législateurs de la langue) ; ils ont un pouvoir sur la langue, ils fabriquent de nombreux mots, ils " agissent " sur le sens des mots existants. Il serait fait interdiction aux hommes de régir leur propre langue et ceux-là mêmes qui énoncent le tabou sont justement ceux qui s’arrogent le droit de forcer les significations. Prenons l’exemple d’un mot qui nous semble familier et anodin, tendance. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme un " terme de statique et de dynamique " : " action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche ". C’est par ce nom qu’on a d’abord désigné la force de gravité ou la loi de la gravitation universelle de Newton. Dans L’Encyclopédie (1751-65), gravitation est glosé par tendance : " gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité ". Qu’observe-t-on au XXe siècle ? Le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales et pour désigner les forces qui régissent l’homme (tendances psychologiques, inconscientes, politiques, etc.), la société (tendances à l’uniformité, de la mode, etc.), l’économie (tendances du CAC 40), la démographie, etc. Le triomphe de tendance est dû à deux causes : les spécialistes de " sciences humaines et sociales " pillent les vraies sciences pour faire savant ou se grimer en savants ; ils diffusent de l’homme une vision purement déterministe ; les lois physiques de la gravitation, qui sont universelles et auxquelles aucun corps n’échappe, régiraient l’esprit, les pulsions, le cœur, l’âme des hommes. Cette conception de l’homme est objectivement " réactionnaire ". Or elle est le fait de prétendus " progressistes ", éclairés ou illuminés (c’est selon…), qui n’exaltent en paroles la liberté que pour la nier en vérité. Voilà ce qu’apprend la NLF : ce n’est pas rien.

 

 

Raphaël Dargent. – Modifier la langue, la contourner, la retourner, la dénaturer parfois intégralement, c’est, on le sait, le propre de toutes les entreprises totalitaires. Pour justifier votre propre démarche, vous faites d’ailleurs explicitement référence dans votre préface aux travaux de Victor Klemperer quand il décryptait la LTI (Lingua Tertii Impérii ou Langue du IIIe Reich) ou à ceux de Jacques Rossi quand, dans son Manuel du Goulag, il qualifiait la langue soviétique de TFT ou toufta, sigle de trois mots russes signifiant " travail physique pénible ". Allemagne nazie, Russie soviétique, la situation de la langue en France aujourd’hui est-elle comparable ?

 

Arouet le Jeune. - Oui et non. Non, parce que les situations concrètes ne sont pas comparables. Il n’y a pas en France une police de la pensée comparable à celle qui a sévi en Allemagne ou en URSS (ou ailleurs), pas de censure, pas d’inquisition, pas de parti unique (encore que), pas de media uniques (encore que..), pas de terreur, comparables à ceux ou celles qui ont opprimé les Allemands, les Russes, les Polonais, les Chinois, etc. : il n’est fait obligation à personne d’employer les mots du pouvoir, même si l’emploi de tel ou tel mot, jugé impur ou déclaré tabou, peut valoir force ennuis à quelques imprudents ou à des naïfs qui n’ont pas compris la nouvelle " règle du jeu ". Nous ne sommes pas encore dans la situation décrite par Kravchenko dans J’ai choisi la liberté (1947) : " Nous autres, Communistes, dans les milieux du Parti, avions toujours grand soin d’éluder " l’horrible tragédie des régions agricoles " d’Ukraine ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du " front paysan ", de la " menace koulak ", du " socialisme de village " ou de la " lutte des classes "... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots ".

Je suis très frappé par l’universalité du marxisme léninisme. Où qu’il se soit établi dans le monde (en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique), toujours contre la volonté des citoyens, il a transformé le pays dont il s’est emparé en vaste prison : terreur, haine religieuse, camps de concentration ou d’extermination, meurtres de masse, déplacements de population (quand le peuple dit " non ", on change de peuple), corruption, censure, bêtise, gabegie, famine, langue pervertie, etc. Partout la même cause produit les mêmes effets, quels que soient le climat, les croyances, les peuples, les substrats ethniques, etc. On peut dire ironiquement que le marxisme est bien la science qu’il a prétendu être et qu’aucune idéologie n’a atteint un tel degré de scientificité. Il n’y a donc pas de raison pour que la France soit épargnée et que les mêmes effets – mensonges institués, langue de bois, perversion du sens, dénégation du réel, idéologie officielle assénée, etc. - n’affectent pas la langue, les idées, la pensée, là où (sciences sociales, militants, associations lucratives sans but, milieux socioculturels, etc. ) cette idéologie est dominante, ayant parfois éliminé toute pensée. C’est, entre autres leçons, ce qu’apprennent les phénomènes verbaux désignés par le sigle NLF. Les faits avérés, à savoir l’emprise croissante des " sciences humaines et sociales ", des media de masse, des marchands, sur la langue, sur les significations inouïes, sur les emplois nouveaux de mots anciens, résultent de l’émergence au XIXe siècle d’une nouvelle religion, sociale, solidaire, immanente, occultiste, qui triomphe au XXe siècle. Cette religion a besoin d’un vocabulaire qu’elle emprunte (en les pillant) à la théologie catholique, aux sciences dures, au droit. De fait, les " sciences sociales et humaines " sont un ersatz de théologie : une théologie dégradée, sans transcendance, ni révélation. Elles sont chargées de diffuser cette nouvelle religion, grâce à d’innombrables " chercheurs ", experts, éducateurs en tout genre, agitateurs, militants ou acteurs, qui forment un clergé, nouveau et nombreux, rémunéré par l’Etat ou les collectivités publiques et entièrement à la charge des citoyens.

 

 

Raphaël Dargent. – Une de vos entrées s’intitule "  Ce pays : nommer la France ". Depuis plusieurs années, j’ai noté moi aussi cette façon étrange qu’ont adoptée certains politiques ou adeptes des sciences humaines ou sociales d’éluder jusqu’au nom de notre nation. Les Besancenot, Laguiller, Buffet et consorts ont bien du mal en effet à simplement dire : " la France ". Avec " ce pays ", ils réduisent la France à une surface géographique, une étendue de sol – d’autres depuis longtemps parlent d’ " hexagone " quand certains géographes préfèrent le terme d’ " espace " à celui de " territoire ". Somme toute, à les entendre, ce pays pourrait être n’importe quel pays, l’enracinement, l’origine, la culture et l’histoire nationales ne comptant pour rien pour nos " sans frontières–sans limites " qui exècrent le patriotisme. Cette NLF n’est-elle pas en réalité une NLAF, une nouvelle langue anti-française ?

 

Arouet le Jeune. - Je crois que la volonté ou l’incapacité (je ne sais si le phénomène relève du vouloir ou du pouvoir) de ne plus appeler les choses par leur nom, comme La Fontaine le dit à propos du " mal qui répand la terreur " dans Les animaux malades de la peste, ou de ne plus nommer un pays de son nom propre résulte d’un tabou en cours de formation qui annonce la perspective proche d’une liquidation du pays. Quant à " anti-française ", tout dépend du sens que vous donnez au préfixe " anti ". Si vous y donnez un sens négatif ou privatif ou le sens d’hostilité, alors, non, la NLF n’est pas anti-française - du moins en tant que langue. Si " anti " a pour sens " qui empêche la langue d’être ce qu’elle est " ou de " remplir ses fonctions symboliques ", alors, oui, dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut dire que cette langue est " anti-française " : je dirais plutôt que c’est une anti-langue. Elle va à l’encontre de ce qu’a été la langue française, du moins chez les écrivains et parmi les gens du peuple.

 

 

 

Raphaël Dargent. – Je me suis souvent demandé à lire votre ouvrage si cette NLF n’était pas aussi d’une certaine façon une NLO, une nouvelle langue occidentale, ou au moins une NLE, une nouvelle langue européenne. Car on retrouve, au moins en partie, dans d’autres pays les mêmes perversions du vocabulaire. Le sentimentalisme bien-pensant, le gauchisme rampant, le droit-de-l’hommisme triomphant investissent les langues et toute la pensée occidentale, au moins européenne. La Charte des Droits fondamentaux et autres textes institutionnels européens sont pleins de cette soupe linguistique. Y a-t-il réellement une particularité française en la matière, une intensité proprement française d’un phénomène occidental, ou au moins européen ?

 

Arouet le Jeune. - Vous avez raison pour ce qui est de la " soupe linguistique ", encore que j’éprouve quelques réserves à reprendre cette métaphore – eu égard à l’excellence de ce mets qu’est la soupe et au rôle qu’il a joué dans l’histoire des Français : un " brouet verbal ", dirons-nous. Chacun a lu les documents pondus par les services de l’Union européenne (charte des droits fondamentaux de l’Union - de l’Union, mais pas des hommes, Constitution de 2005, nouveau traité, etc.). Notre réaction, quand nous essayons de les lire, est : dans quelle langue est-ce écrit ? On ne reconnaît pas le français, comme les citoyens des autres pays d’Europe ne reconnaissent pas dans les documents qu’ils reçoivent (et, ne nous abusons pas, que personne ne lit – et surtout pas les députés ou les ministres) la langue qui est la leur. La solution est de traduire en français ces textes qui ont pourtant été déjà traduits en français (de l’anglais en français). Il faudrait des logiciels de traduction automatique français – français ou anglais – anglais, allemand – allemand… Il est possible de ramener ces documents à quelques propositions intelligibles et écrites dans un français naturel. Le phénomène nommé NLF est distinct de ce jargon. La langue dans laquelle sont écrits les documents européens est du français comme le soviétique était du russe : une langue artificielle, purement conceptuelle, juridique, qui ne réfère à rien, sinon à des principes, à de bonnes intentions, à des professions de foi, à des velléités. En fait, ces textes tentent de construire avec les seuls mots un ensemble politique " de papier ", qui n’est pas viable, dont les peuples ne veulent pas et qui s’effondrera un jour, de lui-même, comme l’URSS.

A la fin des années 1950, René Etiemble, qui a connu un bref moment de célébrité, en 1964, lors de la publication de son livre (admirable) Parlez-vous franglais ?, avait alors pour objet d’étude (entre autres objets) ce qu’il nommait le babélien : une langue mondiale, formée pour moitié de mots anglo-américains et, suivant les pays, de français, d’allemand, d’italien, d’espagnol, si bien que les langues ainsi formées avaient des caractéristiques communes : le denglish en Allemagne, le franglais en France, l’italglese en Italie, le Spanglish en Espagne, etc. Le phénomène, en partie mondial, se caractérise par le même abus de mots empruntés à langue des affaires, de la finance, de l’industrie, de l’économie, du marketing, de la technique, du sport, de la mode, du management, de la publicité. La NLF n’est pas le résultat d’un métissage de langues, comme le franglais. C’est un phénomène différent, et plus inquiétant aussi, qui affecte la pensée, les concepts, la science, le droit, la vision de l’homme et du monde, etc.

Soit l’exemple de populisme ou de populiste. Voilà deux mots qui, à Sciences-Po ou chez les commentateurs distingués ou dans les thèses, servent à disqualifier ou à diaboliser des idées, une pensée ou un programme politique. Ils ne désignent rien, ils sont purement évaluatifs – en l’occurrence toujours en mal. Cela n’a pas toujours été ainsi. Il a existé dans les années 1900-1930 des écrivains populistes, qui situaient l’action de leurs romans, non dans les salons de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie d’affaires, mais dans les faubourgs, parmi les artisans et les ouvriers ; Sartre a même obtenu le Prix du roman populiste pour La Nausée. Les noms populiste et populisme ont d’abord désigné dans les années 1880 les jeunes Russes (et les idées qu’ils exprimaient), souvent instruits, parfois issus de l’aristocratie, qui désiraient rendre aux moujiks leur dignité, en leur apprenant à lire et à écrire, en adoptant leur costume, en défendant leurs droits, en les éduquant. De nombreux personnages des romans de Tolstoï sont des populistes, tous honorables, un peu idéalistes peut-être, mais généreux, ouverts aux autres, attachants, etc. C’est Lénine et les léninistes qui, une fois parvenus au pouvoir, ont exterminé par les moyens connus (prison, balle dans la tête, camp de travail, censure, terreur, etc.) les populistes et fait du populisme un crime contre l’Etat et contre l’idéologie soviétique. " L’aliénation " (au sens marxiste du terme) intellectuelle et verbale est si générale en France que même des libéraux ou des commentateurs qui ne sont pas suspects de complaisance vis-à-vis du marxisme léninisme se plient, de façon irréfléchie, comme des perroquets ou comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau, aux oukases des léninistes, en dénigrant à leur tour le populisme.

Soit encore l’exemple de purisme et de puriste. Ce nom a été formé en 1586 pour désigner celui qui jugeait sa foi, sa croyance, sa vision du monde plus pures que celle des autres, s’arrogeant le droit d’égorger les impurs. Les guerres de religion alors faisaient rage. Dans les années 1620-1650, des écrivains, des grammairiens, des femmes (les " précieuses "), Malherbe, Vaugelas, Balzac, etc., désireux d’éviter le retour des guerres de religion, ont établi des règles en matière de politesse, de savoir-vivre, de langue. Ils ont évacué de la langue les grossièretés, les expressions de haine, les incorrections. Ils ont été nommés puristes, improprement, puisqu’ils entendaient éviter tout retour du purisme religieux. Leur entreprise n’a guère été comprise. Les académiciens, dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de 1694 à aujourd’hui, expriment leur défiance vis-à-vis des puristes (ce sont les pédants, les professeurs, les grammairiens qui sont puristes, pas les écrivains) et du purisme : le " défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage ". Or, aujourd’hui, c’est contre les académiciens (et tous ceux qui expriment leur attachement à la langue) qu’est retournée l’accusation de purisme, toujours par les mêmes pédants, docteurs en Sorbonne, savants, etc. et sans que le crime qui leur est reproché, à savoir " la pureté de la langue ", soit défini. Au XVIIe s., la pureté de la langue était un rempart contre les folies meurtrières engendrées par la foi. Au XXe siècle, le pureté de la foi n’a plus de réalité, sauf dans l’islam ; la pureté de la langue évoque la pureté de la race, la pureté de sang, la purification ethnique, et autres manifestations de " racisme ". Le piège des mots se referme sur ceux qui, justement, ne veulent pas que les mots soient utilisés comme des armes et ce sont les vrais puristes – ceux de la foi religieuse convertis dans l’idéologie (ils ont basculé d’une religion à une autre) – qui retournent cyniquement le crime de pureté contre ceux que leur pureté idéologique indispose.

 

 

Raphaël Dargent. – Pour qualifier cette langue pervertie, vous parlez de NLF, nouvelle langue française. Un certain Eric Hazan, selon le même principe que vous, mais en adoptant un point de vue contraire, un point de vue gauchiste, dénonce lui la LQR, Lingua Quintae Respublicae, langue de la Ve République. Cet auteur ne dit d’ailleurs pas que des bêtises même s’il en dit beaucoup et même si son présupposé – la responsabilité de la Ve république dans la perversion de la langue – est fallacieux. Pour simplifier, disons que vous dénoncez dans votre ouvrage une perversion " de gauche " de la langue quand Hazan dénonce une perversion " de droite ". Je me demande si sur ce point vous n’avez pas raison tous les deux, si vous ne détenez pas chacun une partie de la vérité. Ne croyez-vous pas que ce phénomène de perversion de la langue est également voulu par tous les idéologues qu’ils soient ultralibéraux ou gauchistes ? Que si ces deux perversions, de gauche et de droite, apparaissent certes comme différentes, et même opposées, elles constituent en réalité la même perversion, une perversion double en quelque sorte, qui comporterait deux volets, un volet gauchiste, à la fois droits-de-l’hommiste, égalitariste, immigrationniste, et un volet ultralibéral, fait de dérégulation, déréglementation, désétatisation, dénationalisation, le tout au service d’un totalitarisme mou, qu’il faudrait qualifier moins grossièrement que " libéral-libertaire " ?

 

Arouet le Jeune. - Un écrivain et philologue, assez talentueux, Charles Nodier, a, dans la première moitié du XIXe siècle, observé un phénomène qu’il a nommé " nouvelle langue française " - langue qui, selon lui, était faite de solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), de barbarismes (mots mal formés), d’emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et d’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. Nodier a observé que des mots nouveaux (et en partie artificiels) étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu (ou même dû) conclure à l’enrichissement de la langue – objectivement, c’est ce qu’a fait Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant la vieille langue (peut-être pittoresque) de l’alchimie. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature, elle n’a pas perturbé la langue. La NLF affecte le sens, les significations, tout ce qui est d’ordre symbolique et ce qui rend possible la vie de l’esprit – donc notre liberté (de conscience, d’expression, de pensée, d’examen).

Hazan, dans ce qu’il appelle LQR, étudie la langue française sous la Ve République et non de la langue de la Ve République. Il est facile de se gausser de la droite française : elle ne pense pas ou elle ne pense plus, elle ne fait que répéter les mots d’ordre des financiers et des affairistes : elle verse dans l’économique (et mal) ; elle rêve argent, finances, réussite matérielle, même si quelques-uns n’empruntent pas cette voie unique, mais des chemins de traverse, qui, pour le moment, ne mènent nulle part, mais pourraient un jour trouver un passage. Personne n’est dupe de la langue des affairistes ou des économistes ; tout le monde s’en défie ; chacun reste sur son quant à soi. Le danger qu’elle représente est largement surévalué.

Je ne voudrais pas non plus abonder dans la caricature qui est faite de la pensée libérale ou du libéralisme. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, libéral a eu deux sens : " qui est propre à l’homme libre " (il n’est pas esclave) et " généreux " ; appliqué au domaine de la politique, le mot a désigné les institutions et le mode de gouvernement que l’on nomme aujourd’hui démocratiques. C’est le marxisme qui a rendu haïssables les mots libéralisme et libéral. Montesquieu, Diderot, Condorcet, Constant, Tocqueville étaient des libéraux : il n’y a rien dans leur pensée qui soit à marquer du fer rouge de la honte.

J’ai aussi quelques réserves à traiter de la question en termes de droite ou de gauche, lesquels sont vides de toute signification. Voilà plus de 40 ans que j’exerce mes activités professionnelles avec des gens qui sont à 90 % de gauche ou d’extrême gauche ou dans des institutions qu’ils contrôlent en totalité. Je ne vois pas ce qui dans leur pensée (si tant est qu’ils en aient une), dans leurs actes, dans leurs écrits, dans leurs façons de faire les distingue des prétendus conservateurs : ils pensent et ils parlent comme tout le monde ; leur discours (toujours plus de moyens et nos dîmes, nos dîmes, nos dîmes) est le trottoir des Grands Magasins la veille de Noël ; etc. Si la gauche rompait avec le communisme et le socialisme, qui n’ont jamais été de gauche, mais qui tiennent, le premier du crime contre l’humanité, le second de la Bêtise ou d’ailleurs (d’Allemagne), et qu’elle renouât avec la nation ou le peuple ou l’histoire ou la Loi ou la République ou la laïcité ou la France ou les Lumières, rien ne me retiendrait de me dire " de gauche "

 

 

Raphaël Dargent. – Au bout du compte, y a-t-il lieu de s’étonner de cette perversion de la langue ? Celle-ci n’est-elle pas dans l’ordre des choses? La langue n’est-elle pas, comme l’Histoire, un instrument politique ? N’est-ce pas naïf de croire que dans "la démocratie avancée " la langue ne serait pas un outil au service du pouvoir, de l’idéologie dominante ? L’histoire, quoiqu’on en dise, est celle du vainqueur ; elle peut être réécrite et elle l’est. Elle peut être instrumentalisée et elle l’est. Regardez cette récente " affaire " Guy Môquet. Regardez, comme la droite au pouvoir, elle-même, reprend les mêmes lieux communs, les mêmes formules creuses, les mêmes euphémismes, oxymores, pour mieux se conformer à l’idéologie ambiante et mieux manipuler, décerveler et modeler les esprits. La langue aussi est réécrite, comme l’Histoire ou l’Ecole sont instrumentalisées. Sans victoire politique, la liberté de l’esprit n’est-elle pas condamnée à n’être qu’une petite voix, un mince filet qui, s’il maintient l’espoir, ne peut rien face au tintamarre de la NLF ?

 

Arouet le Jeune. - Sans doute. Dans l’affaire de Guy Môquet, les historiens ne sont pas dupes. Ils savent que ce jeune homme a été arrêté en octobre 40, qu’il était membre des Jeunesses communistes et qu’il propageait la politique du PCF : défense du pacte germano-soviétique, Pologne libérée par les chars soviétiques, fraternisation avec les prolétaires allemands présents sur le sol de la France, un seul ennemi : la bourgeoisie française. C’était classe contre classe. Dans ce cas, il suffit d’établir les faits : ce savoir modeste libère et peut protéger des manipulations. Pourtant des millions de citoyens et d’innombrables journalistes gobent le mensonge du résistant communiste Môquet. Or, le domaine de la NLF est l’en deçà des faits, pourrait-on dire ; elle les précède ; même en établissant les faits, on ne fait pas disparaître les manipulations qui ont été inscrites dans la langue. Il ne sert à rien d’établir les faits rigoureusement si, ensuite, ces faits sont désignés avec des mots faux ou frelatés. Auquel cas, le savoir ne sert à rien. L’étude de la NLF n’est pas d’ordre politique ou idéologique (sinon accessoirement), mais épistémologique : elle se rapporte à la constitution de savoirs et aux reconstructions a posteriori de la société, de la langue, des faits sociaux, que diffusent savants, instruits, professeurs, chercheurs, diplômés, Bac + 8 ou plus. Le pseudonyme d’Arouet est un hommage à Voltaire, bien que je ne sois pas voltairien, qui a eu la lucidité, à son époque, de comprendre que les temples consacrés au savoir pouvaient être aussi des antres de l’erreur et de l’obscurantisme et que le jargon des docteurs était, toujours ou presque toujours, l’ample manteau cachant l’hypocrisie ou la déformation du réel ou la soumission à l’ordre des puissants.

29 octobre 2007

Dialogue d'Arouet le Jeune et de son éditeur

Les éditions Muychkine ont publié d'Arouet le Jeune De la nouvelle langue française. L'ouvrage est disponible auprès des éditions Muychkine. Consulter le blog de cet éditeur : http://www.muychkine.hautetfort.com

 

   

Editeur : Qui êtes vous ? Quel est votre métier ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune. Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications "intellectuelles" destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

 

Editeur :Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

Arouet le Jeune. Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site "Jeune France") et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit "non" à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : De Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire ("communauté", "équipe", "esprit d’équipe", etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

 

Editeur : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

Arouet le Jeune : Tout dépend du sens qui est donné à "atteindre le réel". La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan "changer la vie" n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné "la gauche résistante" pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots "stalinisme", "stalinien", "régime stalinien", etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

 

Editeur : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

Arouet le Jeune. La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

 

Editeur : Quelle est votre définition de l'idéologie ? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

Arouet le Jeune : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le "prêt à parler" moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce prêt à parler, à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens "de droite", etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : "l’époque des conceptions du monde" (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part, Tel, Gallimard). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donné une "conception du monde". Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La "fin des idéologies" est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

 

Editeur : A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique ? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

Arouet le Jeune : L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite "marxiste léniniste" - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une nouvelle langue française : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

 

 

Editeur :Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point ?

 

Arouet le Jeune : La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel… Elle perd toute dimension symbolique.

 

Editeur : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

Arouet le Jeune : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

 

17 mai 2007

Lumière des livres 16

La Presse littéraire, hors-série n° 3, mars avril mai 2007

Groupe Robert Laffont
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tél 01 56 77 57 57

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18 août 2006

Lumière des livres 15

 

 

 

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, 1984, Denoël ; réédition en 1999, Tel, Gallimard

 

 

L’œuvre de Philippe Muray commence à être enfin connue. C’est une excellente nouvelle. Pourtant, dans l’ensemble de son œuvre (romans, essais, pamphlets, poèmes, romans policiers, poèmes), il est un livre qui est moins souvent cité que les autres et qui n’a pas obtenu la notoriété qu’il mérite, bien qu’il ait été réédité en 1999 dans la collection de poche Tel de Gallimard. Il est vrai que le livre est long, qu’il est ardu, qu’il aborde des questions d’esthétique littéraire, de philosophie et d’idéologie et qu’il défend une thèse qui va à rebrousse-poil de tout ce qui est enseigné dans les lycées et les universités depuis un siècle ou plus et de tout ce qui, dans la littérature des XIXe et XXe siècles, est proposé à l’admiration des hommes, qu’ils soient Français ou étrangers. Ce livre, c’est Le XIXe siècle à travers les âges. Le titre de cet ouvrage de 688 pages exprime la thèse que Muray y défend et que l’on peut formuler de diverses manières : le XXe s continue le XIXe s, ou : nous sommes encore au XIXe s, ou : tout le XXe s se trouve enfermé dans le XIXe s, ou : la matrice, c’est le XIXe s, ou : le XXe s n’est que l’amplification de ce qu’a inventé le XIXe s. Il est vrai qu’au XIXe siècle a été inventé le découpage en siècles de l’histoire, qu’elle soit celle des hommes, des sociétés ou des lettres ou de l’art, ce découpage étant censé rendre compte, mieux que tout autre périodisation, le cours des choses, et qu’il n’est pas injustifié d’en faire la matrice de la conception sécularisée de l’histoire, dont les invariants se retrouvent tels quels dans tout le XXe siècle. Ainsi, le stupide XIXe s serait moins stupide qu’on ne le dit, puisqu’il a une féconde postérité en particulier parmi ceux qui, en apparence, le rejettent en paroles ou en discours, se dissimulant à eux-mêmes qu’ils sont les vrais et seuls héritiers du siècle de la Bêtise, ou, s’ils l’ont déclaré stupide, ce fut surtout pour dissimuler leur propre généalogie de modernes énamourés d’eux-mêmes. De fait, Muray révise totalement l’histoire littéraire des XIXe et XXe s et même de l’histoire de ces deux siècles

En exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume sa thèse : "La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". C’est au XIXe s que se forme le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette idéologie, comme lors de la descente de Mitterrand, à peine élu, une rose au poing, dans la crypte du Panthéon. L’occultisme, c’est le culte des morts, l’Eglise Sainte-Geneviève transformée en Panthéon où sont inhumés les seuls concepteurs du monde nouveau, ce sont les tables tournantes, le dialogue avec les esprits, la nécromancie, la divination, l’astrologie, la sorcellerie, la volonté de tout guérir, fût-ce par le magnétisme ou l’imposition des mains, l’explication de tout événement par le complot, qu’il soit juif, maçonnique, religieux, obscurantiste ; le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme l’exprime si bien le slogan "changer la vie". Ce socialoccultisme forme une nouvelle religion, admirablement bien exposée par Zola, non pas dans la saga des Rougon-Macquart, mais dans les dernières œuvres : les trois villes et les quatre évangiles, qui forment un nouveau Nouveau Testament parfaitement adapté à la nouvelle Europe, celle qui est partie à la conquête du monde et qui paraît capable de réaliser le vieux rêve prométhéen : unifier l’humanité sous une direction unique et apporter l’harmonie au monde, celle qui célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses qu’il faut mener à la férule. Ces Evangiles nouveaux abolissent les deux Testaments précédents, en particulier celui que Zola nomme "l’évangile sémite de Jésus". Muray fait commencer cette nouvelle religion en 1786, lorsqu’il a été décidé de fermer le cimetière des Innocents et de transporter la nuit dans des tombereaux lugubres les restes exhumés pour les jeter dans les catacombes, cette exclusion des corps préfigurant les transports de prisonniers jusqu’à la guillotine et de leurs corps partagés en deux jusqu’à la fosse commune.

L’ouvrage est divisé en deux livres. Le Livre premier a pour titre "le XIXe s est devant nous", le second "le cimetière des éléphants". Le Livre premier est formé de deux chapitres intitulés "la dixneuviémité" et "homo dixneuviemis", dans lesquels Muray établit, comme l’indiquent clairement les mots dixneuviémité (ce qui fait l’essence du XIXe siècle) et homo dixneuviémis (type d’homme apparu au XIXe siècle et toujours en vigueur de nos jours) les invariants du XIXe s. "à travers les âges". Le livre second se compose de trois chapitres : "l’art de la fin", "l’école nécromantique" et "catabases" (descentes aux Enfers suivies d’une remontée illuminante). Il s’agit bien d’une nouvelle religion, formée de science positiviste, d’illuminisme, de croyance dans le progrès social et moral infini et dans l’harmonie du monde, de culte des morts ou des ancêtres, destinée à remplacer l’ancienne, la judéo-chrétienne et qui a réussi dans les faits à la remplacer, préparant ainsi les grandes catastrophes du XXe siècle qu’ont été le socialisme national, le socialisme réel, le racisme, le communisme. Pour Muray, le texte qui analyse le plus lucidement le XIXe siècle et ce qu’est la dixneuviémité, c’est le Syllabus ou "résumé renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le Pape Pie IX". Ainsi donc, le Vatican n’a pas eu d’autre rôle tout au long du XIXe siècle et aujourd’hui encore que d’analyser en termes lumineux les délires socialoccultistes, spirites, positivistes, scientistes ou nécromanciens du Siècle, qu’il a déchiffré, comme on peut le faire d’un manuscrit archaïque, dans ses profondeurs, dans sa pensée, dans son idéologie, dans ce qu’il a créé.

De tous les écrivains du XIXe siècle, il n’en est que cinq ou six qui, plus lucides que les autres, ont pris leurs distances par rapport à la nouvelle religion et qui s’en sont gaussés avec une insolence allègre. Ce sont Musset, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Baudelaire et Bloy… Tous les autres en ont été les adeptes joyeux et conscients : Hugo, Sand, Lamartine, Zola, Comte, Leroux, Quinet, Michelet. Voilà qui bouleverse toute l’histoire, littéraire ou idéologique ou politique, du XIXe siècle et, en conséquence, du XXe siècle, qui n’en est que la suite.

 

 

 

 

27 juillet 2006

Lumière des livres 14

 

 

 

Frances Amelia Yates, The Art of Memory, 1966 ; traduction française par Daniel Arasse, L’Art de la mémoire, Bibliothèque des Histoires, Nrf, éditions Gallimard, 1975.

 

 

 

Madame Frances Amelia Yates (1899-1981), spécialiste de la Renaissance européenne, a enseigné à l’Institut Warburg de l’Université de Londres. Outre ses travaux sur la pensée occultiste et le néo-platonisme du XVIe siècle, deux livres l’ont rendue célèbre dans le monde : Giodarno Bruno et la Tradition hermétique (1964) et L’Art de la mémoire (The Art of Memory, 1966). Pourquoi relire un ouvrage publié il y a quarante ans, alors que les ouvrages de sciences humaines sont, pour la plupart d’entre eux, obsolètes au bout de deux ans ? C’est que L’Art de la Mémoire est un livre fondateur, toujours neuf et jeune, comme une eau de source. Mme Yates aborde une question méconnue et qui nous concerne tous, puisque l’instruction que nous avons suivie a été fondée en partie sur la maîtrise de techniques de mémorisation, que ce soit l’apprentissage par cœur, l’acquisition d’une méthode ou la visualisation par des sommaires ou des tables de résumés analytiques de connaissances. L’art de la mémoire n’a jamais formé une discipline propre. Au cours de l’histoire de l’Occident, il a été lié à diverses disciplines : l’éloquence, l’invention littéraire, l’anthropologie, la rhétorique ou la maîtrise de la parole publique, la peinture, l’architecture, la philosophie, la morale, la théologie. Autrement dit, étudier, comme le fait Mme Yates, à la fois les principes de cet art, tels qu’ils ont été établis dans l’Antiquité et, plus particulièrement, dans l’Ad Herennium, ouvrage anonyme écrit en 80 avant le début de l’ère chrétienne, et longtemps attribué à Cicéron, puis les avatars qu’a subis cet art au Moyen Age et à la Renaissance, c’est aussi étudier ce qui a fondé la pensée, la transmission, l’éducation, l’art – et donc tenter de comprendre à la fois ce que nous sommes ou ce qui fait l’essence de la culture en Occident et, en comparant ce qui fut à ce qui est, de comprendre ce que nous sommes devenus.

Les auteurs de l’Antiquité distinguaient à juste titre deux mémoires : la mémoire dite naturelle, celle qui fait que nous nous souvenons de tel fait passé, de tels mots dits ou entendus, de telles réalités anciennes ou disparues, et la mémoire dite artificielle – celle qui forme l’art de la mémoire – ou ensemble de techniques grâce auxquelles nous pouvons trouver ou découvrir des idées, des pensées, des choses, des mots, des connaissances, les intégrer à notre présent et nous en souvenir. Mme Yates tient à distinguer l’art de la mémoire de la mnémotechnique, comme la phrase factice mais où est donc Ornicar ? faite des conjonctions de coordination de la grammaire française : mais, ou, et, donc, or, ni, car. C’est un art qui suppose une pensée, une transmission et aussi une invention ou la possibilité d’inventer des formes visuelles ou verbales. Bien entendu, cet art apparaît en Grèce et à Rome dans des sociétés dont les caractéristiques sont un usage presque exclusif de la parole, le coût élevé des supports de l’écriture, les tablettes de cire sur lesquelles des notes sont graves, difficiles à stocker et qu’il faut effacer. La mémoire (artificielle) est l’une des cinq étapes (inventio, dispositio, élocutio, memoria, acta) de l’art de persuader, ou rhétorique, auquel étaient initiés ceux qui avaient à prononcer des discours en public, que ce soit dans les procès (judiciaire), dans les assemblées (délibératif) ou lors de cérémonies (épidictique). Ce sont surtout les ouvrages écrits par les Romains et sans doute inspirés par des ouvrages grecs qui ont été conservés : Ad Herennium, De Oratore et De Inventione de Cicéron et L’institution oratoire de Quintilien, lequel est moins enthousiaste que Cicéron sur les bienfaits de l’art de la mémoire.

L’art de la mémoire, c’est l’art de trouver des lieux adéquats et d’y disposer des images parlantes. Ainsi, pour trouver des arguments propres à persuader et s’en souvenir, il fallait se représenter mentalement un bâtiment, villa ou temple, fait de plusieurs lieux obligés : atrium, péristyle, salle à manger, cuisine, chambres à coucher, etc. Dans chacun de ces lieux, disposés dans un ordre connu, était placée une image parlante, de préférence une image effrayante, qu’il était aisé de se remémorer et qui était en relation avec les faits à évoquer ou avec un argument décisif. On distinguait deux sortes d’images, les images de choses et les images de mots. Lorsqu’il prononçait son discours, l’orateur n’avait plus qu’à se représenter les lieux et les images : il pouvait ainsi, sans hésiter, déployer ses arguments et convaincre son auditoire. Ce qui justifiait cet art fondé sur les lieux et les images, c’était le constat que l’on souvenait plus facilement de ce que l’on avait vu que de ce que l’on avait entendu et que le sens de la vue était plus efficace que les autres sens pour graver dans son esprit les faits, les idées (ce mot vient d’un mot grec qui signifie " voir "), les mots.

Au Moyen Age, cet art survit, mais il se transforme, et cela, pour plusieurs raisons. D’abord, les sociétés ont changé. Ensuite, les textes antiques ont, pour une part importante d’entre eux, disparu ; ou ils sont tronqués. Ad Herennium est connu, mais il y manque des parties. Enfin, l’art de la mémoire est déplacé de la rhétorique (où il prend tout son sens) à l’éthique. Ce sont les Dominicains et leurs inspirateurs, les philosophes scolastiques, Albert le Grand, Saint Thomas d’Aquin, qui font de la mémoire une question d’éthique et remplacent la recherche d’arguments propres à persuader par ce qu’ils nomment les intentions spirituelles. Ils opèrent ce déplacement, en alléguant l’autorité de Cicéron qui classe la mémoire comme une vertu dépendant, avec l’intelligence et la providence, de la prudence. De fait, les lieux et les images de l’art antique de la mémoire, laïque et indépendant de toute croyance, sont utilisés pour se remémorer le système des vertus chrétiennes et des vices opposés et pour alimenter les représentations du Paradis et de l’Enfer. La peinture des XIIIe et XIVe siècles en est nourrie. Les fresques de l’église Santa Maria Novella à Florence ou celles qu’a peintes Giotto dans la chapelle Arena à Padoue, entre autres, sont pleines d’images de vertus (la Charité) ou de vices (l’Envie) placées bien en vue dans un cadre et dans un lieu donné, comme l’enseignaient les Ars memorativa de cette époque. La Divine Comédie de Dante ou Le Roman de la Rose tiennent en partie ce qu’ils sont de cet art de la mémoire.

A la Renaissance, les innombrables arts de la mémoire qui sont publiés se débarrassent de l’ambition mystique qui animait les Dominicains. De même les lieux et les images utilisés pour se remémorer les choses et les mots changent : ce ne sont plus les églises, mais les théâtres, dont les célèbres théâtres de la mémoire de Camillo et de Fludd (le Globe Theater de Shakespeare). Hostile à cette mémoire des lieux et des images, de plus en plus complexe, représentée de plus en plus souvent par des cercles concentriques, comme chez Raymond Lulle, le protestant Ramus développe une mnémotechnique fondée sur les diagrammes, les arbres, les sommaires, l’écriture, qui annonce les méthodes modernes de mémorisation. La mémoire peu à peu s’efface, comme moyen de connaissance, devant la méthode. C’est à la fin du XVIe siècle que le mot méthode se généralise. Descartes donne à cette rupture un fondement philosophique.

 

On comprend mieux, après avoir lu ce livre, pourquoi il est urgent de le relire (ou, si ce n’est déjà fait, de le lire). Mme Yates change la vision que nous avons de la Renaissance, non pas celle de la rationalité et des langues vulgaires, à laquelle l’enseignement nous a initiés, mais une Renaissance hostile à la scolastique, faite de textes en latin, marquée par la spéculation philosophique, par l’occultisme (Giordano Bruno), par la recherche effrénée d’images et d’emblèmes, par la magie. A posteriori, ce livre révèle en négatif les impostures de la mémoire, de la repentance mémorielle, des injonctions à la vigilance (les " yeux ouverts ") afin d’éviter que le passé se reproduise, etc. Ces injonctions (esclavage, rôle négatif de la France outremer, CRS SS, etc.) n’ont rien de l’art antique de la mémoire, qui était laïque ; toutes idéologiques, elles tentent de contraindre chaque citoyen, non pas à se remémorer quoi que ce soit, ni même à découvrir ou à trouver de nouvelles formes, mais à intérioriser l’idéologie officielle ou dominante ou celle des Puissants. Si l’art de la mémoire moderne tient d’une mémoire, c’est des Dominicains : les intentions spirituelles, les vertus et les vices, le Paradis et l’Enfer, la béatification et la diabolisation. Les grands prêtres de la mémoire moderne croient qu’ils sont progressistes ; c’est dans Moyen Age de la scolastique triomphante qu’ils plongent.

 

 

04 juillet 2006

Lumière des livres 13

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, collection "l’esprit de la cité", Fayard, 2001.

 

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style clair et facile à lire, en dépit de l'aridité des sujets abordés, Pierre Manent rappelle les principales thèses que les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont exprimées sur la politique, la nation, le droit, l’Europe, l’égalité, la liberté, la morale. La raison d'être de ces exposés - de type "leçons de sciences politiques" - n'est pas d'exhiber, comme une curiosité rare, une rhétorique universitaire parfaitement maîtrisée. Les thèses sont toujours comparées et confrontées les unes aux autres et exposées à propos de questions actuelles, qui touchent l'organisation de la "cité", à savoir, par exemple, la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant des faits qui sont source d’interrogations, de doutes ou de polémiques, tels que l’Europe qui se construit ou la barbarie socialiste nationale, que ces faits sont sous-tendus par des enjeux, anciens et connus depuis les Grecs, de philosophie politique (ce en quoi ils sont problématiques) : par exemple, qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?

Le véritable intérêt de ce Cours - ce en quoi il éclaire les lecteurs - est dans les analyses à contre-courant ou inattendues, que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur qui se présente comme un penseur libéral, disciple de Raymond Aron et proche de l’excellente revue Commentaire.

Soit deux de ces analyses. Pierre Manent pense et montre que l’homme est un "animal politique" et que sa "nature", si tant est qu'il en ait une, est d’ordre "politique", et non pas "biologique" ou autre, ce qui signifie qu'il ne peut vivre qu’en société et que, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même. Sa liberté ne dépend que de lui. Pour être et rester libre, il doit créer lui-même les conditions qui favorisent le maintien et l'extension de sa liberté. Alors que nos ancêtres se pliaient à la loi religieuse, à la contrainte familiale, au lacis des réseaux politiques qui leur étaient imposés et qu'ils ne maîtrisaient pas, comme c’est encore le cas dans de nombreux pays au monde, nous, Français d’aujourd’hui et hommes modernes, nous voulons nous fabriquer un destin qui ne doit rien aux autres et en être à la fois les auteurs et les seuls responsables. Afin de réaliser cet objectif, est mis en place peu à peu un "empire de la morale", fait du droit que nous revendiquons à nous ingérer dans les affaires d’autrui, surtout si cet autrui est faible, des droits à tout ce que l’on peut imaginer, si bien qu’un "droit à" est devenu un "dû", des droits nouveaux exigés par les "minorités" sexuelles ou autres, etc. Or, cet empire de la morale est à le contraire de la "politique" qui fait notre "nature". Ce n’est pas l’empire de la morale qui établit la liberté ; bien au contraire, il est facteur de tyrannie ; ce n’est pas par l’empire de la morale que l’homme se gouverne lui-même, mais c’est à l’empire de la morale qu’il s’assujettit. Pis, cette morale à toutes les sauces, qui est un frein à la politique, menace les conditions mêmes qui assurent notre liberté.

C’est au sujet de la nation que ce livre est le plus à contre-courant. La thèse exprimée dans le chapitre V, lequel est consacré à l’analyse de ce que Manent nomme forme-nation (la nation est une forme, ce n’est pas son contenu ou son sens qui est étudié), a pour point de départ un parallèle entre la cité antique et la nation moderne. La nation offre à des dizaines de millions d’hommes une liberté véritable que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens et c’est dans le cadre formel de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, pense Manent, ce qui est la tentation moderne, équivaudrait à mettre en péril la démocratie. La nation n’est pas monolithique. Elle peut être fondée ou sur la naissance, l’identité de langue, de sang, de peuple ou sur le droit, la liberté, le "plébiscite de chaque jour", comme disait Renan. Les Français préfèrent le second paradigme de principes et valeurs (droit, liberté, plébiscite, libre choix) au premier, les Allemands le premier (identité de peuple et de sang) au second. Pourtant, dans la forme nation, dans le cadre formel qu’est la nation, hors de tout contenu idéologique, ces deux paradigmes, bien qu’ils soient opposés dans la rhétorique politique, ne s’excluent pas l’un l’autre. Ils peuvent coexister, comme l’acquisition de la nationalité en France peut se faire par le droit du sang (la lignée, la durée, les parents, les ancêtres) et par le droit du sol. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, pour entrer dans l’empire de la morale et du droit à tout ce que l’on voudra et à tout le reste, et qui se fait de façon souterraine, sans que les citoyens condamnés au silence soient vraiment consultés sur les décisions que d’autres, les puissants ou les experts, prennent en leur nom.

 

 

13 juin 2006

Lumière des livres 12

 

 

 

 

 

Nancy Huston, Professeurs de désespoir, Actes Sud, 2004

 

 

"Au XXVe s, écrit Nancy Huston dans ce Professeurs de désespoir éblouissant, si tant est que l’espèce humaine survive jusque-là, il est bien possible que notre époque soit perçue comme celle de la Vernichtung (destruction, anéantissement) : politiciens fous et littérateurs emballés par le même absolutisme destructeur".

Cet absolutisme destructeur qui a emporté l’Allemagne n’est pas le fait des seuls politiciens : il a inspiré et inspire aussi des littérateurs, qui ne sont pas d’obscurs besogneux, puisque, à deux d’entre eux, Beckett et Jelinek, a été décerné le prix Nobel de littérature. Les politiciens fous sont haïs et méprisés : les littérateurs qu’anime la même Vernichtung sont admirés, vénérés, adulés, honorés, célébrés. Décorations, éloges, récompenses pleuvent sur eux aussi dru que dollars en Arabie. Ce serait peine perdue que d’étudier leur pensée, car de pensée, ils n’en ont pas : ils se contentent de répéter le maître ès rien Schopenhauer. Ils déblatèrent et invectivent à en perdre haleine. Rien ne les retient. Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Houellebecq, Jenilek, Angot, Kane, Kertesz, etc. se prendraient ou se seraient pris pour des artistes, ils ne penseraient ou ils n’auraient pensé qu’à l’écriture, ils voueraient ou ils auraient voué leur existence à l’art. Les voilà de pauvres professeurs de désespoir. Ils ne créent pas, ils ressassent. S’ils enseignaient les rudiments d’un savoir, ils feraient un métier honorable. Mais ils n’enseignent rien, sinon le néant, le rien ou le nihil des Latins, à savoir que, face au néant dans lequel l’humanité s’abîme, il n’y a pas d’autre solution que le suicide. Ils rêvent de mourir jeunes pour jouir plus longtemps de la mort. Bref, leur enseignement se compose de deux ou trois dogmes empruntés à Schopenhauer, qu’ils répètent vulgairement, comme s’ils étaient de petits profs de collège.

Les dogmes que ces littérateurs assènent aux lecteurs ou spectateurs sont les nihilisme, "néantisme", "négativisme", sortis tout droit du Monde comme volonté et comme représentation, l’œuvre maîtresse de Schopenhauer (1788-1860). La volonté en question, ce n’est pas le libre arbitre, auquel ne croit pas Schopenhauer et qu’il réduit à un mirage, c’est la loi biologique aveugle de l’espèce, qui détermine chaque être humain. Nous croyons être autonomes, nous sommes les jouets de forces qui nous dépassent, celles du "vouloir" du monde et des choses. De fait, nous ne sommes en rien différents des animaux. Si les Européens n’ont plus conscience de cette vérité première, c’est, croit Schopenhauer, qu’ils ont été anesthésiés par le foetor judaïcus, car, en plus d’être désespéré, le maître du nihilisme déteste les juifs. La libération, pour lui, c’est la mort qui l’offre : "Loin d’être une négation, le suicide est une très forte affirmation du vouloir vivre. Car le propre de la négation n’est pas d’abhorrer les souffrances, mais bien les jouissances de la vie" ; ou "la fin du monde, voilà le salut". La conclusion tombe comme un couperet de guillotine : "Le seul bonheur est de ne pas naître". Les femmes, qui osent encore procréer et donner naissance à de futurs hommes, voilà l’ennemi. Le monde est aussi une représentation, ce qui signifie qu’il n’existe pas en tant que tel. Sans les hommes, il n’y aurait pas de monde. Ils n’existent que pour donner une réalité au monde. Ce ne sont pas les hommes qui sont au monde ou qui vivent dans le monde, c’est le monde qui est en eux.

Telle est la pensée dont se repaissent les littérateurs du néant et les dictateurs fous, Thomas Bernhard, Cioran, Jelinek et Hitler, sans que cette proximité éveille chez les bien pensants le moindre soupçon à l’égard des professeurs de désespoir, qui sont intouchables. "Adolf (Hitler) et Thomas (Bernhard) haïssent ce qu’ils aiment. Dans leur langue, cela s’appelle Hassliebe : tous deux ont réussi à détourner leur haine de l’objet aimé (le père ou la mère, qui avait failli les tuer) pour la diriger vers un autre, désigné comme l’ennemi. L’ennemi est, pour Hitler, les juifs ; pour Bernhard, ce sont les Autrichiens : en fait, par cercles concentriques de grandeur croissante, Salzbourg, l’Autriche, l’espèce humaine, la nature, le monde en général". Les professeurs de nihilisme, tous antiracistes patentés, sont tout près de sombrer dans le négationnisme, prouvant en fait que, le pire de tous les racismes recensés ou non, dont on constate la vulgaire présence en France, est l’antiracisme, qui se déguise avec les oripeaux de l’anti pour bénéficier de sauf-conduit. "Si, dans les œuvres de Bernhard, le mot "juifs" ou "Noirs" se trouvait à la place de "femmes", un chœur de protestations s’élèverait ; étrangement là où le racisme fait bondir, remarque Nancy Huston, le sexisme passe comme une lettre à la poste".

Ce que postulent les néantistes se ramène à trois ou quatre postures frustes. C’est d’abord l’élitisme : le littérateur que le nihilisme destructeur inspire se guinde dans les nuées, à mille coudées au-dessus de l’humanité souffrante. C’est ensuite le solipsisme : le nihiliste ne dialogue qu’avec lui-même ou avec des pairs choisis qui l’égalent dans l’expression du désespoir, et, avec ou contre les autres, il invective. C’est surtout la haine qu’il voue aux femmes, dont le crime est de perpétuer l’espèce. Enfin, c’est le mépris qu’il ressent pour la vie terrestre, la vie terre-à-terre, la vie humble, la vie quotidienne, la vie que mènent et qu’ont toujours menée des milliards de semblables. La phrase de Calderon, in La Vie est un songe (1600), "La plus grande faute de l’homme est d’être né", résume le fondement dérisoire du néantisme moderne. Pour le nihiliste, il ne saurait y avoir de terme médian. C’est blanc ou noir, toujours noir (les nihilistes sont mélanomanes), jamais gris ou gris blanc ou anthracite, ou tantôt blanc, tantôt noir. C’est immédiatement et sans appel crime inexpiable, faute majeure, péché, mal, malheur, et toujours la condamnation à mort est énoncée sur le ton de l’arrogance qui n’admet ni réplique ni nuance. Le nihiliste prétend qu’il souffre et il déteste ce qui le fait souffrir. Il hait le sexe féminin, les femmes, l’engendrement, et plus que tout, il hait les enfants, la chair, le lien, le souci du monde. C’est dans "râle vagi", l’expression chère à Beckett, que se cristallise le plus clairement ce nihilisme génophobe (au sens de "qui hait l’engendrement") : un vagissement de bébé est un râle de vieillard et inversement.

Le mérite et le courage de Nancy Houston – ou, comme on voudra, sa légèreté ou son inconscience (car on ne s’attaque pas impunément à Nadeau, le grand prêtre de la littérature nihiliste, il est rancunier, et comme il est puissant, il va faire aboyer ses chiens de garde) – sont de placer dans la vive lumière du jour les convergences attestées entre les dictateurs fous et les négativistes, entre ceux qui ont détruit l’humanité et ceux qui nient toute humanité à l’homme, entre le facho-racisme archaïque et le nihilisme moderne, un peu comme George Steiner, avant elle, établissait un parallèle entre les déconstructeurs de l’hyper-modernité (si hyper qu’elle en est devenue post) et le nihilisme des socialistes nationaux allemands et internationaux bolcheviques.

Nancy Huston est née dans le Canada anglophone. Elle est devenue écrivain français : elle est l’auteur de romans, de récits et d’essais. Jeune fille, abandonnée par sa mère, vivant une expérience assez semblable à celle des "enfants du refus global" (des Québécois(es) qui, dans les années 1950, ont abandonné leurs enfants pour réaliser leurs rêves de liberté), quoi qu’elle fût moins tragique, lisant La Nausée de Sartre et L’Etranger de Camus, elle en reçoit une commotion, qui fait d’elle une bien pensante de gauche. Elle abonde dans les discours dérisoires des jeunes gens de son âge qui jettent leur gourme et se dessalent. Cela dure jusqu’à ce qu’elle donne le jour à des enfants qu’elle élève avec amour. Devenue mère, elle méprise ceux qui puisent chez Schopenhauer de quoi alimenter leur néantisme misogyne et leur mélanomanie génophobe. Son principal mérite est de se démarquer – enfin, à l’âge de 50 ans – de ce qui nourrit depuis plus d’un demi siècle la bonne pensée gauchiste et d’en faire une critique féroce, au lance-flammes.

La réserve que cet ouvrage brillant suscite tient à la vision binaire et fruste que Nancy Huston se fait de la pensée française et européenne. Selon elle, le nihilisme est, depuis deux siècles, l’horizon indépassable de la pensée en Europe continentale. Il n’est pas le seul. Il partage ses privilèges avec l’utopisme. La pensée européenne se réduit à n’est que (l’homme n’est que barbaque) et à y a qu’à (y a qu’à faire la révolution) des disciples de Schopenhauer et de Hegel. Les disciples de Hegel ont mené l’humanité au désastre absolu, ceux de Schopenhauer aussi. Le match est nul, mais il n’est pas vierge, vu les Himalayas de cadavres que les disciples de l’un et l’autre ont abandonnés sur le champ de boucherie : on attend avec impatience le livre que Nancy Houston ne manquera pas de consacrer à ces autres professeurs dangereux que sont les professeurs du grand soir. Pour elle, tout se passe comme s’il n’y avait rien ou rien eu d’autre, en dehors du camp de la gauche progressiste, comme si Péguy, Bernanos, De Gaulle, Aron, Henri de Lubac, etc. n’avaient pas existé ou n’avaient rien écrit. Heureusement, pour la France et pour l’Europe, la pensée ne se ramène pas aux deux épouvantails de Schopenhauer ou de Hegel. Les Français et les Européens ont été capables de construire une pensée qui ne doive rien aux pulsions de haine, de mort, de meurtre. Tout en France et en Europe n’est pas nécessairement un râle vagi.

Il reste une question douloureuse en suspens, celle de la France et du français. Trois des littérateurs du nihilisme ont abandonné leur pays natal et ils ont arrêté d’écrire dans la langue que leurs parents leur ont apprise : Beckett, Cioran, Kundera ont renoncé à l’anglais, au roumain, au tchèque. En France, ils ont écrit en français. La renommée mondiale des autres (Jelinek, Bernhard) est due, en partie, à l’accueil enthousiaste que leur ont fait les intellectuels français. C’est en France et en français que le nihilisme destructeur a été couronné, comme si un lien profond unissait désormais la France au nihilisme négateur et la langue française à la bonne conscience raciste, comme si la France et la langue française n’avaient plus d’autre avenir qu’un futur noir, sombre, désespéré ou comme si le néant qu’elles accueillent avec ferveur était leur linceul. L’ouvrage est insolent et courageux, dans la mesure où il pose la question suivante : il n’y a pas de quoi s’inquiéter de ce qu’écrivent Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Jelinek, etc. La voix des désespérés n’a jamais été étouffée. Il est bon qu’elle continue à se faire entendre : un roman sombre est préférable à un suicide. Non, ce qui ne laisse pas d’inquiéter, ce sont les applaudissements, ce sont les éloges de ces apologies de la mort et du suicide, ce sont les péans qui accueillent la haine des femmes, ce sont les dithyrambes misogynes et misanthropes, c’est la ferveur avec laquelle sont saluées des invectives haineuses qui n’auraient pas déparé chez Goebbels. De fait, la cible de Nancy Huston est autant la complaisance de l’intelligentsia si fière de sa vigilanterie pour ces thèmes noirs que les professeurs en noir. Epinglée, l’intelligentsia se vengera à coup sûr, un jour, plus tard. En attendant, elle fait le gros dos. La critique glisse sur elle. Tout est fait pour que personne ne remarque ce livre éblouissant, publié par un éditeur bien pensant (mais l’a-t-il lu ?), et qu’il soit oublié dans un an. Empressez-vous de le lire et de le faire lire autour de vous.

 

 

 

17 mai 2006

Lumière des livres 11

 

 

 

 

Hommage à Raymond Aron (1905-1983)

 

 

 

 

Qui veut rendre à Raymond Aron l’hommage que son œuvre appelle doit d’abord récuser les poncifs qu’on lit dans les media : les deux petits camarades Aron et Sartre, leurs fâcheries (en fait les insultes dont Aron a été agoni) et leur prétendue réconciliation (en fait, c’est Sartre qui a fait une résipiscence de façade) pour soutenir les Vietnamiens fuyant au péril de leur vie l’enfer communiste, la critique par Aron du marxisme comme "opium des intellectuels" (1955), les éditoriaux du Figaro, puis de L’Express, l’éloignement du gaullisme à partir de 1958, la critique de la colonisation, à la fois inutile, sans avenir, suicidaire et dispendieuse, le refus de voir les sciences sociales basculer dans la sotte idéologie militante, sa critique sans concession de la "pensée" (en fait, de l’absence de pensée) de Touraine, etc.

Aron a observé son siècle avec détachement, portant à la lumière ce qui était caché. Le siècle ne lui en a guère été reconnaissant. Aron et Sartre, élèves de l’ENS et agrégés de philosophie, ont occupé successivement, au tout début des années 1930, le même poste à Berlin. Aron y a étudié Kant et la philosophie de l’histoire, Sartre la phénoménologie ; l’un et l’autre ont assisté à la montée en puissance du Parti socialiste national des travailleurs allemands ; l’un et l’autre ont eu connaissance des thèses d’Hitler ; Aron a compris, non pas parce qu’il était juif, mais parce qu’il était français et démocrate, que l’Allemagne impériale menaçait les nations libres d’Europe ; l’autre, Sartre, tenait les hitlériens pour des agités. En juillet 1940, Aron a rejoint la France libre. Sartre s’est contenté de quémander aux autorités d’occupation un aménagement du couvre-feu pour que ses pièces soient représentées ou du papier pour que son éditeur publie ses livres. La France libérée, Aron, qui a lu Marx, a continué à défendre la France menacée de sombrer dans la dictature communiste ; Sartre, qui idolâtrait le marxisme, s’est mis au service du monstre dans l’espoir insensé de remettre la France aux fers. Sartre a été le héros et le héraut de deux ou trois générations d’écervelés, Aron a été insulté comme félon ou traître par ceux-là mêmes qui idolâtraient Sartre. Toute l’horreur d’un siècle noir, dont nous ne sommes pas encore sortis, est concentrée dans ces faits.

 

Dans ses admirables Mémoires, publiés en 1983, dans lesquels il examine les grands événements du XXe siècle, Aron regrette de manquer de ce talent d’écrivain que Sartre aurait reçu à foison ; il reconnaît que l’imagination lui manque, qu’il se défie de l’image et que l’expression chez lui, toujours claire et précise, raisonnée, un peu froide, un peu terne, manque de cette allégresse qui transporte les lecteurs. Sur ce seul point, Aron s’est trompé. Les Mémoires sont un grand livre, admirablement écrit, dense, honnête, scrupuleux, digne de L’Esprit des Lois de Montesquieu ou de La démocratie en Amérique de Tocqueville, les deux auteurs dont Aron est, sans aucun doute, le plus proche. Sartre, le "grand écrivain", sera pour la postérité, dont il se moquait, un nouveau Chapelain, l’auteur de La Pucelle, qui désignait à Colbert les écrivains à qui étaient prodiguées les pensions royales : même entregent, même violence, même tyrannie, même enrichissement. Il y a deux façons d’être philosophe. Ou bien on élabore de lourds systèmes qui sont censés tout expliquer, jusqu’au jaune des œufs. C’est ainsi qu’ont procédé les Allemands pendant deux siècles. Ou bien on prend ses distances vis-à-vis de tous les systèmes, on les analyse avec distance, on les critique. C’est ainsi que les Français conçoivent la philosophie. Voilà pourquoi la philosophie allemande, de Kant à Marx ou de Hegel à Heidegger, est à l’opposé de la philosophie française, de Montaigne à Diderot ou de Tocqueville à Aron. Sartre, hélas, est du côté allemand. Plus c’est lourd et bête, plus il s’en réjouit. Aron, lui, est dans l’anti-système. Sartre avait des certitudes, Aron des convictions et une méthode qui consiste à analyser, comprendre, éclairer et à laquelle il s’est initié quand il s’est évertué à comprendre la Critique de la raison pure de Kant, ce qui a été, à ses dires, la meilleure des formations qu’il ait suivies.

 

Les commentateurs laissent entendre qu’Aron était un simple analyste de thèses ou d’événements et qu’il butinait le meilleur de ses idées chez les autres ; en bref qu’il ne pensait guère par lui-même et qu’il n’y aurait pas grand-chose à retenir de son œuvre. Tout cela est faux. On sait gré, à juste titre, à Hannah Arendt d’avoir élaboré le concept de totalitarisme pour rendre compte en même temps du socialisme national et du communisme et faire apparaître ce en quoi ils convergent. Dès 1944, Aron avait pensé l’impérialisme, non pas l’épouvantail métaphorique, américain ou capitaliste ou néo-colonial, que les gauchistes plantent dans le désert de leur logorrhée, mais le véritable impérialisme, celui d’un Reich dont l’ambition était de bâtir l’Europe et qui s’est heurté à l’impérialisme soviétique qui, lui aussi, a fait main basse, et pendant plus longtemps, sur les nations, autrefois libres, d’Europe. Avec le machiavélisme dans la tyrannie, le romantisme de la violence, la guerre impériale, la bureaucratie fanatisée, non seulement Aron a mis au jour les réalités qui ont sous-tendu cet impérialisme, mais il a aussi élaboré des concepts grâce auxquels il est possible de comprendre le monde actuel. Aron n’est guère lu. Le meilleur Aron se trouve dans ses Mémoires certes ou dans son ouvrage sur Clausewitz, mais surtout dans ses œuvres de jeunesse, oubliées ou méconnues, qu’il a écrites entre 1940 et 1944 à Londres. En 1944, a été publié aux Editions de la Maison française à New York L’Homme contre les tyrans : c’est un recueil de chroniques parues dans La France libre. Bien qu’elles aient été écrites dans le feu du combat, elles n’ont pas pris de ride, elles sont aussi neuves, jeunes et vives qu’une eau de source. Ainsi, les bien pensants font du socialisme national, trois quarts de siècle après qu’il a disparu, un nationalisme. Il n’en est rien. Dans les textes intitulés "Le machiavélisme, doctrine des tyrannies modernes", "Le romantisme de la violence", "Mythe révolutionnaire et impérialisme germanique", Aron montre que le "nazisme" n’est qu’une forme exacerbée et moderne du vieil impérialisme. Le but est de construire un empire européen, en menant une guerre hyperbolique ("c’est une lutte à mort : il s’agit pour les nations de périr ou de survivre") qui commence par la propagande. Les nazis disaient : "les mots sont aujourd’hui des batailles ; les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues", ce à quoi Sartre, en 1945, a fait écho, en perroquet stupide : "les mots sont des armes". "Dans tous les pays, écrit Aron en 1943, les intellectuels ont adopté les religions politiques, attisé les fanatismes temporels. Dans tous les pays, ils ont, à la légère, donné ou retiré leur adhésion à des partis révolutionnaires, prêts à approuver l’emploi de tous les moyens, si horribles fussent-ils, dès lors qu’il s’agissait d’aider au triomphe de la cause". On comprend que maoïstes, gauchistes et communistes l’aient haï et pas seulement parce qu’il était juif : il les avait mis à nu.

La bureaucratie serait froide et le fanatisme chaud. Ils s’excluraient mutuellement. En fait, ils se nourrissent l’un l’autre. La bureaucratie impériale est festive : elle organise des prides, nazies ou german prides, au cours desquelles peut s’exprimer à loisir le fanatisme débridé. Les défilés de nos techno ou gay prides y ressemblent furieusement. Homo festivus n’est pas post-moderne : c’est une des créatures de la bureaucratie impériale. Le mélange de rationalisation bureaucratique et de déraison festive rend cet Empire tyrannique séduisant. Y ont succombé Montherlant (c’est avant et pendant qu’il fallait chercher à embêter l’adversaire, non après… Double acceptation : de la réalité en tant que telle, puis d’un événement juste : nous avons été battus on ne peut plus régulièrement, et à tous les degrés ") et d’autres clercs qui se sont mis au service de l’ennemi : Chardonne, l’écrivain chéri de Mitterrand (qui se ressemble s’assemble), Drieu La Rochelle, fasciné par le romantisme révolutionnaire d’Hitler, comme d’autres l’ont été par celui de Mao, de Pol Pot, de Castro, de Khomeiny ou de Ben Laden, ou Alfred Fabre-Luce, qui pensait bien en toute occasion, comme s’il écrivait dans Le Monde.

Ce dont a conscience Aron, c’est que, face aux empires, les démocraties sont fragiles, d’autant plus qu’elles sont minées de l’intérieur par un pacifisme équivoque qui, bien qu’il se soit discrédité dans la faillite de la collaboration, persiste encore, toujours plus vivace, ou par le prestige inconsidéré que les démocraties aveugles accordent à la prétendue rébellion des individus contre les pouvoirs (c’est la thèse d’Alain). L’Homme contre les tyrans a beau être une œuvre de circonstance, il n’en développe pas moins les principaux thèmes de la pensée d’Aron : le pessimisme historique, la liberté politique, la synthèse nécessaire entre la modération des pouvoirs séparés (Montesquieu) et la souveraineté populaire (Rousseau).

 

Enfin, Aron éclaire dans des termes lumineux un phénomène ancien certes, puisqu’il apparaît à la fin du XIXe siècle dans la pensée allemande, mais qui sape à nouveau la pensée, en France surtout, depuis quarante ans. Connu sous le nom de relativisme généralisé, il se manifeste par l’injonction autoritaire "tout se vaut". Voici quelle en est la genèse. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la philosophie de l’histoire, qui a connu son apogée dans l’œuvre de Hegel, apparaît comme une impasse à de nombreux philosophes. Ceux-ci n’en sortent que par la critique, non de ce système absurde, mais de toute possibilité de connaissance, faisant basculer la philosophie de l’histoire dans la philosophie critique de l’histoire. La Philosophie critique de l’histoire, tel est justement le titre de l’ouvrage, paru aux Editions Vrin en 1950, qu’y consacre Aron et qui porte comme sous-titre "Essai sur une théorie allemande de l’histoire". Dans l’esprit de ses tenants, Dilthey, Simmel, Weber, Rickert, cette philosophie critique est une "critique de la raison historique", qui transporte à l’histoire l’entreprise que Kant a menée dans le champ de la métaphysique dans Critique de la raison pure : Aron reprend cette dénomination, bien qu’elle soit approximative. La philosophie de l’histoire de Hegel, en dépit de sa force totalitaire, n’a pas donné les fruits espérés. Rien de ce qu’elle annonçait ne s’est produit. Tout ce qu’elle présupposait était faux ou imaginaire. Elle n’a été qu’un ersatz de religion. Au lieu d’être soumise à une critique lucide, comme doit l’être toute thèse, elle a donné naissance à la négation de toute positivité. Les présupposés qui la fondaient n’ayant pas été examinés, elle a suscité un monstre : ce n’est pas cette philosophie qui est fausse, c’est toute analyse qui est relative, parce que l’homme ne serait pas capable d’établir quelque positivité que ce soit. Le criticisme s’est noyé dans l’historisme ou "doctrine qui proclame la relativité des valeurs et des philosophies aussi bien que de la connaissance historique". Ce qui devient suspect, c’est toute connaissance. Or, c’est aussi ce qui s’est produit en France et en Occident dans les années 1960. La science marxiste s’étant révélée pour ce qu’elle était, c’est-à-dire une imposture, c’est toute science, toute connaissance, tout effort des hommes pour améliorer leur condition, tout progrès que l’échec prévisible du marxisme a entraînés dans l’abîme. La confiance stupide dans la connaissance et la foi aveugle dans le progrès inéluctable ont nourri le ressentiment vis-à-vis de toute connaissance et de tout progrès. C’est ce qui caractérise la pensée dominante actuelle, celle qui prône le relativisme généralisé et la déconstruction de la morale commune, de l’art, de la connaissance. Jusqu’alors, on croyait naïvement que le ressentiment touchait les seuls individus. C’est Pierre et Marie qui, par ressentiment, décident de se venger de celui qui leur a ou aurait infligé les humiliations qui les empêchent de vivre. Ce que montrent les dérives du criticisme, c’est que le ressentiment s’étend aux choses, qu’il peut prendre pour cibles, non plus des individus, mais des idées ou un pays ou des institutions ou des valeurs.

En présentant Aron comme un spectateur engagé qui ne s’est jamais trompé, les commentateurs autorisés effacent sous les poncifs convenus une œuvre qui devrait enfin être lue et méditée.

 

03 mai 2006

Lumière des livres 9

 

 

 

 

 

 

Hommage à Bat Ye’or

 

 

 

 

Pour ceux qui portent un intérêt au Proche-Orient, sans en être des spécialistes attitrés, Bat Ye’or a été longtemps source de doutes ou d’interrogations, ne serait-ce qu’à cause de ce nom, étrange, difficile à déchiffrer, qui ne ressemble à rien de connu dans nos langues et qui est de toute évidence un pseudonyme. Il est fait de deux mots hébreux qui signifient "la Fille (Bat) du Nil (Ye’or)". Bat Ye’or est une femme relativement âgée, dont on ne connaît qu’une photo et dont le véritable nom n’est connu que de quelques rares personnes. Depuis une quarantaine d’années, elle vit en Suisse. Il semble que son mari ait eu la responsabilité, en sa qualité d’expert, des relations entre l’ONU de Genève et les Organisations non gouvernementales qui défendent les droits de l’homme partout où ils sont menacés et les diffusent là où ils sont inconnus. Nous ne disposons à son sujet que de bribes de biographie : elle est née en Egypte, sans doute dans les années 1940. En 1955, ses parents et elle-même ont été déchus de la nationalité égyptienne, parce qu’ils étaient juifs. S’ils étaient égyptiens, c’est sans doute qu’ils étaient installés en Egypte depuis longtemps. En effet, à partir du moment où l’Egypte est devenue un pays libre, souverain et indépendant, libéré de l’emprise ottomane, en 1914 dans les faits, puis en 1918 officiellement, membre de la SDN, les étrangers ou supposés tels devaient prouver que leurs ancêtres avaient été enterrés en Egypte avant 1830 pour obtenir la nationalité égyptienne. Le pseudonyme de Bat Ye’or est donc justifié, en dépit de son caractère romanesque, par l’origine de celle qui le porte : elle est "la Fille du Nil", comme l’héroïne du beau roman de Gilbert Sinoué, La Fille du Nil (Denoël, 1993). Déchue de la nationalité, sa famille est restée en Egypte pendant deux ans avec le statut d’apatride, puis elle s’est réfugiée à Londres, où elle a obtenu la nationalité britannique. En 1948, vivaient en Egypte un peu moins de quatre-vingt dix mille Juifs, qui en sont tous partis entre 1948 et 1956, ou volontairement ou contraints et forcés, sous la menace. "J’ai été témoin de l’expulsion de la communauté juive d’Egypte (85000 personnes). Elle s’est faite dans une atmosphère de haine, de terrorisme, de pillage et de vol. Elle a commencé en 1945 et elle a eu un pic en 1948 et 1956 (…). C’est l’expérience commune des Juifs dans tout le monde arabe. Il y avait quelque un million de Juifs là-bas. Aujourd’hui, dix mille sont restés. J’ai écrit un livre sur ce sujet, Les Juifs en Egypte (Editions de l’avenir, Genève, 1971)" (entretien avec Daily Politika, 1995). Le nom qu’elle a choisi est donc, si on le replace dans les circonstances, une oriflamme de combat qui affirme une origine ou une identité : à la fois juive puisque le nom est hébreu et égyptienne puisqu’elle s’enracine dans la vallée du Nil. Les Juifs d’Egypte étaient pour la quasi totalité d’entre eux francophones et francophiles, comme l’attestent les beaux romans de Madame Paula Jacques, dont Deborah et les anges dissipés (Le Mercure de France, 1991). Comme tous les Juifs d’Egypte, Bat Ye’or, qui est polyglotte (elle connaît l’anglais, l’hébreu, l’arabe), écrit surtout en français.

 

Ce que fait apparaître une rapide consultation de la liste des principales publications de Bat Ye’or (" Comment j’ai découvert la dhimmitude ", Les Cahiers de l’Orient, 1997, n° 48 ; Les Juifs en Egypte, Editions de l’Avenir, Genève, 1971 ; Le Dhimmi, profil de l’opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Anthropos, 1980 ; Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; " Juifs et chrétiens sous l’islam ", Commentaire, n° 97, printemps 2002), c’est qu’elle a centré ses travaux de recherche sur la dhimma. Ce mot arabe qui signifie "protection", désigne l’ensemble des lois, des règles, des interdits, des contraintes qui ont été imposés, à partir du VIIIe siècle, dans les pays qu’ont conquis les Arabes islamisés, de l’Iran à l’Espagne, à ces hommes et femmes qui, chrétiens, juifs ou zoroastriens, ont refusé de se convertir à la nouvelle religion. La dhimma, qui forme un "lacis", selon Bat Ye’or, c’est-à-dire un réseau de contraintes fortes, est légitimée par plusieurs versets du Coran, dont les versets 29 et 5 de la sourate 9, que voici : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés", et : "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre, car Allah est Pardonneur et Miséricordieux".

La dhimma est à la source d’une condition sociale, politique et humaine que les Juifs, les chrétiens, les zoroastriens, nommés dhimmis, ont eu à connaître et que certains connaissent toujours. Le nom dhimmi par lequel sont désignés les peuples qui vivent sous la loi islamique, est l’objet, comme d’autres mots arabes, quand ils sont traduits ou adaptés dans les langues européennes, d’interprétations qui en atténuent ou en déforment le sens. En français, il est traduit par protégé. Dans le "glossaire islamique" d’un site prosélyte, il est défini ainsi : "protégé, membre de l’une des religions du Livre (judaïsme, christianisme, mazdéisme éventuellement, sabéen de Harrân) vivant sous la protection statutaire de la loi musulmane". En apparence, le sens est positif ou favorable. En fait, il en va autrement. Sous ce mot, se cache un pur et simple rapport de forces, comme le montre le dérivé de protéger qu’est protectorat, et que Littré définit ainsi : "situation d’un gouvernement à l’égard d’un autre moins puissant auquel il prête son appui". Les Marocains, dont le pays a été pendant près de cinquante ans un "protectorat français", s’indigneraient que cette définition fût appliquée à ce qu’ils ont connu ou à ce dont ils savent de ce que fut le Maroc sous le protectorat français. Le nom protecteur, dans les expressions air protecteur ou ton protecteur, signifie "arrogant" ou "imbu de lui-même". Dans le Trésor de la langue française, un protecteur "entretient une femme galante" et, si cette "femme galante" vend ses charmes, ce protecteur est un souteneur, qui fait travailler à son seul profit cette femme. On dit en français populaire que c’est un maquereau. Ce dernier nom a au moins l’avantage de ne rien dissimuler de la réalité.

Ce que montre Bat Ye’or est que les dhimmis sont protégés effectivement, mais des seules règles et des lois du djihad. La guerre ne leur est pas faite, tant qu’ils acceptent la domination de l’islam et à condition qu’ils paient un tribut ou une contribution spéciale ou jiziya en échange de la sécurité de leur personne et de leurs biens, cette protection étant précaire et pouvant cesser unilatéralement à tout moment. En effet, pour les théologiens de l’islam, et cela, dès le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones nommées dar el islam ("maison de l’islam") et dar el harb (tout ce qui n’est pas d’islam et qui est déclaré "maison de la guerre"). Les juifs et les chrétiens, eux, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, en harbis quand ils vivent en zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve provisoire ne peut pas durer plus de dix ans. Selon ces théologiens, le monde est régi par le djihad ou "effort" que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, pour faire entrer tous les pays dans le dar el islam et pour soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi est la conséquence du djihad victorieux.

 

"Les lois édictées par la charia concernant les populations dhimmies sont nombreuses et touchent à tous les domaines de l’existence". Ce n’est pas la dimension religieuse qu’analyse Bat Ye’or : "Quoique la condition du dhimmi soit le miroir d’une intolérance religieuse – guère exceptionnelle d’ailleurs dans l’histoire humaine -, seul son caractère politique : spoliation et asservissement de l’indigène retiendra notre attention". C’est d’abord une exploitation économique. Sur les terres que les indigènes ont pu conserver, était prélevé un impôt particulier, le kharadj, dont les terres attribuées en fiefs aux conquérants étaient exonérées. Cet impôt sur la terre s’ajoutait à la taxe de capitation, portant sur les personnes, qui est nommée jiziya. Des discriminations politiques et sociales complétaient cette exploitation économique. "Il était interdit au dhimmi, sous peine de mort, de porter ou de posséder des armes, de lever contre un musulman, fût-il agresseur, de s’allier aux ennemis des Arabes, de critiquer l’islam, son prophète et les anges, de se convertir à une religion autre que l’islam et, s’étant converti à l’islam, de revenir à la religion première, de se lier par le mariage ou les relations sexuelles avec une musulmane, d’occuper une fonction lui conférant une autorité sur un musulman". En outre, les dhimmis étaient soumis à des obligations humiliantes : "vivre séparés des musulmans, dans ses quartiers spéciaux dont on fermait les portes chaque soir", "avoir des maisons plus basses", "pratiquer leur culte en secret et en silence", "cacher leurs objets de culte", "porter des vêtements distinctifs", " avoir des tombes différentes ", etc. Ces discriminations étaient couronnées par l’organisation juridique. "Toute contestation entre un dhimmi et un musulman était jugée par un tribunal islamique, où le témoignage du dhimmi était irrecevable". Même "le droit de se défendre" était dénié au dhimmi. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est "protégé" de l’esclavage, des massacres, des pillages. C’est en ce sens qu’il faut entendre la "protection" offerte par l’islam aux dhimmis - ce dont les spécialistes en sciences sociales et humaines infèrent une "tolérance" qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

 

Pour rendre compte de ces faits, Bat Ye’or développe le concept de peuples "morts-vivants". Ces peuples sont sans histoire, au sens où ils ont été dépouillés de toute histoire . ils ne sont plus rien : toute identité leur est niée. Ils ne sont plus qu’un agrégat de "sous-hommes" ou de sous citoyens, dont l’existence précaire peut à tout moment s’achever. Les peuples qu’ils ont formés sont morts, mais les individus qui les composent survivent, errant dans le monde, comme des zombies, invisibles et silencieux. "Il existe de par la terre des peuples qui n’ont plus d’âme. Fuites et exils ont assourdi les souvenirs, éteint le regard, étouffé la parole… Peuples vaincus, ils furent rejetés par l’Histoire dans l’humble anonymat des masses exploitées, lesquelles avec leur sang, leur sueur, leurs larmes édifièrent la civilisation de leurs oppresseurs. Aussi vont-ils de par le monde sans racines et sans mémoire, aliénés, oubliés du temps, atomisés, portant leur nostalgie comme un boulet". Comme ces peuples sont niés dans leur être même, ils ont, bien qu’ils soient "libres", le destin des esclaves. Bat Ye’or se fait l’historienne de ces peuples morts-vivants, bien qu’elle soit consciente que le combat qu’elle mène est inégal et sans doute perdu d’avance. Ainsi, dans un passé récent, la communauté internationale a essayé de donner une existence légale et politique à ces peuples morts-vivants. Le traité de Sèvres, signé en 1920 par les autorités de l’Empire ottoman et les puissances victorieuses (France, Royaume Uni, Etats-Unis) pour mettre un terme au premier conflit mondial entre l’Empire ottoman, allié de l’axe germano-autrichien, et les puissances occidentales, prévoyait que le territoire historique des Arméniens dans la partie orientale de la Turquie actuelle leur serait restitué et qu’ils pourraient y vivre, comme un peuple libre et souverain, à l’abri de frontières dont le Président des Etats-Unis de l’époque garantissait l’inviolabilité ; il prévoyait aussi que, dans le territoire où vivent les Kurdes, il serait établi un Etat libre et souverain et que les Grecs vivant de toute éternité en Asie mineure auraient eux aussi un Etat, grâce auquel ils auraient pu vivre leur existence de peuple. Les Turcs, quant à eux, qui formaient la moitié de la population de l’Asie mineure (environ 10 millions de personnes), disposant d’un territoire aussi étendu que l’Italie actuelle. Or, une guerre féroce menée par l’armée turque a rendu impossible l’application de ce traité et annulé toutes les dispositions prévues pour redonner une existence à ces peuples qui sont restés des morts vivants. En fait, de tous les peuples dhimmis (Assyriens, Coptes, Arméniens, Maronites, Juifs, pour ne citer que les plus connus), seul le peuple juif a pu en 1948 se libérer de ce destin cruel de peuple mort-vivant.

 

Ce qui fait l’originalité de Bat Ye’or, c’est qu’elle effectue ses recherches hors de tout cadre universitaire, et ce, alors que l’Université et ses annexes sont les seules institutions habilitées à élaborer les méthodes, à décider des champs, à faire de quelque réalité que ce soit un objet digne d’être connu ou de relever du savoir dans le domaine de ce qu’on nomme sciences humaines et sociales. Cette obstination à créer elle-même, de son propre chef, un objet de recherche atteste de la part de Bat Ye’or une grande liberté d’esprit. Il lui est reproché de façon récurrente de ne pas être docteur. Ses accusateurs sont des chercheurs qui se targuent d’avoir soutenu une thèse. De fait, le débat n’a pas lieu, sinon hors de l’Institution et les connaissances établies et mises en perspective par Bat Ye’or restent ignorées. Dans La Nuit des prolétaires (Archives du rêve ouvrier, Fayard, 1981), Jacques Rancière étudie, ressuscite, réhabilite ces ouvriers du XIXe siècle qui ont élaboré la nuit venue, après de longues journées de travail, hors de tout cadre universitaire, une pensée qui a autant de cohérence et de valeur que celle des titulaires des chaires les plus prestigieuses d’alors. Il n’y a pas de raison objective ou de fond qui puisse empêcher que l’œuvre de Bat Ye’or, sous prétexte qu’elle serait femme, juive, sans doctorat ou de très vieille ascendance égyptienne et originaire d’un pays du tiers monde, ne soit pas étudiée avec la bienveillance que Jacques Rancière manifeste à l’égard des prolétaires, cordonniers ou ouvriers imprimeurs du XIXe siècle.

Il convient de comprendre pourquoi la pensée de Bat Ye’or est ignorée. Certes, elle a construit un objet de recherche non institutionnel, ou ORNI, c’est-à-dire un objet de recherche qui n’est pas reconnu comme digne d’être étudié par l’institution ou dont l’institution refuse de tenir compte. Les vraies raisons sont ailleurs. La dhimma est une réalité historique. C’est aussi un fait juridique et un fait linguistique. Il faut être philologue et lire les textes écrits en arabe au VIIIe siècle : ça exige de connaître l’arabe classique, de lire des textes difficiles à trouver, malaisés à entendre. C’est aussi un fait religieux : il faut être versé en théologie pour le saisir. Cet objet relève d’une approche dans laquelle convergent des disciplines hétérogènes : histoire, droit, langue, religion. Or, les sciences islamiques en Occident ont été brutalement perturbées dans leur continuité. Cette rupture a été consommée dans l’introduction que Berque a écrite à son livre Egypte, impérialisme et révolution (Gallimard, 1967). Berque critique le vieux savoir des orientalistes ou arabisants, auxquels il reproche leur frilosité. Ils ne s’intéresseraient pas aux réalités sociales et politiques du monde arabe et musulman, ils ne seraient pas "engagés", ils se pencheraient trop souvent, en philologues, sur les textes anciens. Ce que préconise Berque, c’est de recourir de façon massive aux méthodes et aux problématiques des sciences humaines et sociales, sociologie, anthropologie, ethnologie, seules à même de justifier et de favoriser l’engagement des savants. Lui-même, il s’est fait le défenseur du régime de Nasser.

Mme Bat Ye’or est philologue et juriste. Elle décortique les textes. Ceux qui lui reprochent de ne pas avoir soutenu de thèse sont sociologues. Ce qui sous-tend la méconnaissance, c’est aussi une question épistémologique. Quel est le socle le mieux à même de faire apparaître la réalité de sociétés ? Les rapports de force ou de domination actuels, qui sont, pour l’instant, défavorables aux pays du Sud, ou bien le substrat religieux et juridique archaïque ? Car la dhimma est une réalité qui s’enracine dans le Coran ou dans les textes des théologiens du VIIIe siècle et qui a réglé la vie de millions d’hommes pendant plus de dix siècles, du VIIIe au XIXe s. Il semble qu’elle ait été plus ou moins abolie à partir du moment où l’Empire Ottoman, qui avait accaparé le califat, mais qui a été affaibli dans les années 1830, a dû réformer la dhimma à la demande expresse des puissances occidentales, et aussi quand les pays arabes ont été contrôlés par les puissances coloniales, France, Italie, Russie, Royaume Uni : d’abord au XIXe s pour ce qui est de l’Afrique du Nord, de l’Inde et de l’Asie centrale, puis à compter de 1920, pour ce qui est des pays arabes du Proche Orient, Liban, Syrie, Irak, Jordanie. La thèse de Mme Bat Ye’or est iconoclaste : selon elle, la dhimma, qui n’a jamais abolie dans les pays de la péninsule arabique, a été rétablie subrepticement en Turquie, puis en Egypte et en Afrique du Nord, sous le couvert du nationalisme musulman ou pan arabe. Elle reste l’horizon social et juridique de la quasi totalité des organisations qui, où que ce soit dans le monde, "islamisent" les communautés musulmanes, où qu’elles se trouvent dans le monde. "Past is Prolog", dit Bat Ye’or dans une conférence, en reprenant la maxime gravée sur le Bâtiment des Archives de Washington. Cette thèse n’est pas populaire dans les diplomaties occidentales, ni dans l’Institution.

Bat Ye’or renverse les représentations dominantes qui sont diffusées, en particulier par les spécialistes en sciences sociales et humaines, depuis un demi siècle au sujet des réalités du Proche Orient et du monde arabe et musulman. Les vaincus ou les victimes ou les opprimés ne sont pas ceux que l’on croit qu’ils sont. Elle fait donc œuvre subversive, en prenant le parti de ceux qui sont pris " dans le lacis des contraintes discriminatoires " que l’islam leur impose. La dhimmitude est une civilisation qui existe dans ces pays depuis plus d’un millénaire, elle est oubliée ou elle est évidente et semble aller de soi, ce qui justifie la rupture que résume le programme de Bat Ye’or : "l’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres". Pour elle, "être dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être". C’est pourquoi elle rend à ces "déshérités de l’histoire" la dignité que les docteurs et les savants d’Occident, empressés à dissimuler sous le beau nom de tolérance les pires des exactions et les discriminations manifestes, leur refusent depuis quarante ans. Bref, elle les sort du double avilissement, islamique et occidental, dans lequel ils sont relégués.

 

 

 

23 avril 2006

Lumière des livres 8

 

 

 

Hommage à George Steiner 

 

 

Dans son testament intellectuel intitulé Errata, George Steiner (né à Paris en 1929) se plaint que son œuvre n’ait pas obtenu la reconnaissance que l’ampleur de sa pensée et le foisonnement des thèmes qu’il y développe pouvaient légitimement lui laisser espérer : "(...) Après Babel (...) a été pillé et exploité par ceux-là mêmes qui l'ont passé sous silence ainsi que par les mêmes revues et centres universitaires "d'études de la traduction", qu'il a aidé à lancer" ; ou encore : "par un ironique paradoxe, l'appropriation, l'exploitation de mes écrits et de mon enseignement par d'autres, la non-reconnaissance flagrante de ceux qui se sont offusqués de sa visibilité publique et de sa diversité sont peut-être sa véritable récompense". Steiner avance quelques raisons pour expliquer cette non reconnaissance. Il se qualifie lui-même, non sans ironie, de polymathe, mot grec qui signifie "qui sait beaucoup de choses". Le terme est péjoratif, alors que encyclopédiste, dont le sens est proche, même s’il ne signifie pas tout à fait la même chose, aurait été moins méprisant. "Il n'est plus légitime qu'un seul et même individu, quel qu’il soit, publie sur la littérature grecque antique et sur les échecs, sur la philosophie et le roman russe, sur la linguistique et l'esthétique ; et peut-être n’est-il plus recommandable de tenir une chaire à l'université tout en écrivant des fictions et en donnant plus de cent cinquante recensions et essais au New Yorker où, fin 1966, on m'a demandé de combler le vide laissé par Edmund Wilson (...)". Cette explication par le savoir sans limite serait recevable, si, appliquée à d’autres critiques ou penseurs, elle rendait compte du même effet. Roland Barthes a été polymathe (autant, sinon plus, que Steiner), puisqu’il a excellé dans le journalisme culturel, l’essai, la critique théâtrale, l’analyse des signes, la sémiologie, la rhétorique, la pensée critique, la mythologie, la critique littéraire, l’analyse des images, la réflexion sur la photo, l’autobiographie (Barthes par lui-même), le centon (Fragments d’un discours amoureux), la théorie littéraire, etc. Or, cela n’a pas empêché que, de son vivant, son œuvre soit rapidement et assez universellement reconnue.

 

1. La vulgate

Si l’œuvre de Steiner n’est pas lue, c’est que les enjeux qu’elle recèle dérangent. En effet, Steiner soumet à un examen minutieux les thèses qui forment depuis trente ans la vulgate théorique de nos facultés des lettres. De fait, il sape le socle épistémologique  sur lequel s’est édifié le corps de doctrine qui offre aux chercheurs en lettres, sciences humaines, sciences sociales des propositions communes, reçues partout et admises par tous, quelque chose comme une pensée dominante. "Je me suis trouvé isolé du tournant théorique actuellement dominant. Les jeux qui se jouent dans la déconstruction, le postmodernisme ou cette manière d'imposer à l'étude de l'histoire et de la société des modèles méta-mathématiques - les mathématiques étant souvent d'une prétentieuse naïveté - conditionnent largement le climat des recherches universitaires et critiques" (Errata). Cette vulgate repose sur des postulats. J’en retiendrai cinq, qui procèdent de pensées diverses mais qui convergent pour construire le même socle épistémologique. C’est d’abord le formalisme qui définit les méthodes, que ce soit les méthodes mises au point par le structuralisme, la sémiotique ou la poétique (d’où le succès inattendu des pensées formelles de l’Antiquité, celles d’Aristote dans la Poétique et la Rhétorique ou du Moyen Age, celles de la scolastique) et que l’on projette a priori dans les œuvres, dont on préjuge qu’elles sont de pures formes, qu’elles sont immanentes (seul le jeu des éléments qui les composent signifie quelque chose) ou de pur langage et dans lesquelles la forme précède le sens et prime sur le sens. C’est aussi la théorie qui entre pour une large part dans la formation des chercheurs et des professeurs, parce qu’elle est supposée aussi précéder, chez les artistes, le moment de la création et modeler ainsi la création. La théorie est première en tout. C’est encore la fin des humanités - de ce qui les rend possibles : l’étude suivie et régulière des langues anciennes - et de l’humanisme que postulent les humanités et qui fait que chaque lettré, comme Montaigne, a conscience de porter en lui, parce qu’ils est homme, l’humaine condition. C’est aussi le soupçon (nous vivons, selon Nathalie Sarraute, dans "l’ère du soupçon") qui frappe tous les discours (sauf ceux des théoriciens formalistes), de sorte que le travail critique revient à découvrir dans les textes, appelés désormais discours, des impensés, c’est-à-dire des propositions, toujours latentes, rarement formulées par ceux à qui elles sont attribuées, isolées de leur contexte verbal, sorties de leur époque et dont on peut ainsi prétendre qu’elles contiennent des intentions malveillantes, qu’elles diffusent des pensées mauvaises, que l’on disqualifie en les étiquetant fascistes (celles de Péguy par exemple), fascisantes, racistes, ethno ou occidentalocentristes, annonciatrices des génocides ou incitatrices au génocide, etc., qu’elles sont fondées sur des préjugés contraires à ce que recommande l’éthique d’aujourd’hui, supposée supérieure (sans examen) à la morale d’antan. Autrement dit, on étend l’épistémologie à des domaines - littératures, arts, pensée sociale, etc. - dans lesquels l’épistémologie n’a pas en apparence de validité, puisqu’elle est, par définition, analyse critique des concepts des sciences (exactes). La déconstruction procède presque totalement de ce soupçon généralisé et le réalise aussi. C’est enfin la valorisation excessive des avant-gardes, surtout si ces avant-gardes ont été prolixes et ont laissé des textes théoriques longs, fumeux et bavards (dérisoires aussi si on les compare aux oeuvres que ces théories ont produites : ainsi Paradis de Sollers), des esthétiques modernes (même si elles se qualifient de post-modernes), des ruptures assimilées indûment aux révolutions sociales ou politiques ou à de simples coups d’état de soudards incultes baptisés révolutions, ruptures que l’on croit déceler dans l’histoire de l’art et qui, la plupart du temps, n’existent que dans l’imagination des critiques. Bref, on est à la fois athée en tout - d’un athéisme intégral ou d’un intégrisme athée, qui, parti de la négation de Dieu, rejette toute transcendance, toute valeur, toute présence d’un auteur, un homme comme chacun de nous, dans les œuvres d’art, et fait de l’immanence l’horizon indépassable de toute activité critique en matière d’art, de littérature, de pensée -, et progressiste. Il est vrai qu’il est plus payant, si l’on veut faire carrière dans la culture ou dans l’Université, de se déclarer bruyamment favorable aux ruptures que de se contenter d’étudier avec humilité les continuités que produit la transmission. Tel est, sans caricature, le corps de doctrine qui fonde les études littéraires, auquel Steiner a l’audace de ne pas accorder de crédit et qu’il critique, au nom des grandes valeurs (lutte contre le racisme, mémoire des génocides, hommage aux victimes de la Shoah, etc.) dans lesquelles se drapent les théoriciens modernes. Comme Jésus au Temple, il renverse les étals des marchands d’illusions, ce que les pharisiens des avant-gardes et du soupçon ne lui pardonnent pas. Voici, pour illustrer à quel point la pensée de Steiner s’est éloignée du socle "moderne" rappelé ci-dessus, l’énoncé d’un programme critique qui rompt avec tout ce que nous pratiquons depuis trente ou quarante ans. "Là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens, nous faisons comme si le texte (le morceau de musique, l’oeuvre d’art) incarnait (la notion a ses fondements dans le sacré) une présence réelle d'un être signifiant. Cette présence réelle, comme dans une icône, comme dans la métaphore réalisée du pain et du vin consacrés, est finalement irréductible à toute articulation formelle, à toute déconstruction analytique et toute paraphrase" (Le Sens du sens, 1988).

 

2. Défense et illustration de l’humanisme.

A la différence des penseurs dont notre époque a fait entrer l’effigie au panthéon des gloires universelles, Steiner prend le parti de l’humanisme, qu’il oppose au formalisme dominant. Pour l’humanisme, le langage est un "acte humain" et non un jeu de formes immanentes, et lire, c’est donner à cet acte humain une réponse d’homme (et non de machine désirante ou autre) au lieu de le réduire à une simple algèbre de relations. "En conclusion, un signal d’alerte : le concept de l’écriture, la nouvelle "poétique absolue" de nos fougueux grammairiens, sont un outil passionnant... Lisons nos textes, avec une nouvelle perspicacité, avec une notion forte et formelle de leur caractère sémiologique - je le veux bien. Mais le mot est avant toute chose un acte humain, et toute lecture est la réponse d’un homme" (Langage et silence, 1967). Malgré les oukases des Bourdieu et autres sociologues, qui font de l’humanisme le fondement de l’idéologie bourgeoise à l’agonie ou défunte et le facteur essentiel de l’aliénation culturelle dont sont (ou seraient) victimes les classes sociales dominées, malgré les délires de Foucault qui proclame pour s’en réjouir la "mort de l’homme", malgré les consignes des pédagogues, idéologues et didacticiens qui ont chassé les humanités de l’école et de notre horizon culturel, malgré les diktats des déconstructeurs qui accusent l’humanisme de complicité avec la barbarie nationale socialiste et fasciste, Steiner se veut, se dit, se déclare humaniste. Pourquoi ? D’abord parce qu’il est juif et que, humaniste, il reste fidèle au génie de l’humanisme centre européen que lui a inculqué son père et que les Juifs émancipés d’Europe centrale ont assumé avec plus de passion que n’importe qui, avant de disparaître dans la tragédie de la Shoah. Cet humanisme se définit par une vénération des grands textes de la culture occidentale, que Steiner pose comme des substituts de la transcendance religieuse (ils forment un "Talmud profane") et il suppose une humilité confiante des lecteurs vis-à-vis de ces textes. Aux lecteurs de s’en nourrir, de se les approprier, de les incorporer, de les apprendre par cœur, de les réciter à haute voix, etc. "Aucun nouveau livre ne m’était autorisé avant que je n’eusse soumis à son examen (celui de son père) un précis de celui que je venais de lire. Si je n’avais point compris tel ou tel passage (...), je devais lui en faire la lecture à haute voix. Souvent la voix éclaire un texte. Si le malentendu persistait, je devais copier de ma main le fragment en question (...) Sciemment ou non, l’ironiste sceptique (son père) avait arrangé pour son fils un Talmud profane" ; ou : "Eduqué dans une révérence hypertrophiée des classiques, dans ce quasi-culte des "titans" de la pensée, de la musique, de la littérature et des arts si caractéristique du judaïsme émancipé de l'Europe centrale, je me suis senti voué au canonique, au confirmé, à "l'immortel" (Errata).

 

3. Penser Auschwitz

Steiner se propose dans son oeuvre, entre autres objectifs, de penser Auschwitz. En soi, cela n’a rien d’exceptionnel dans la pensée européenne contemporaine. Dans son Histoire de la philosophie au XXe siècle (Le Seuil), Christian Delacampagne consacre un chapitre entier à ces philosophes (dont Adorno et les membres de l’école de Francfort), qui ont mis au cœur de leur réflexion le génocide dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 en Allemagne et dans les territoires qui étaient placés sous le contrôle des Allemands. Ce génocide a été pensé avec rigueur, organisé industriellement, mis en œuvre avec des moyens tout scientifiques, bref il a été conforme dans ses formes et ses processus à ce qu’est la Raison en Occident depuis Platon. Autrement dit, penser Auschwitz revient à faire porter à la Raison, à la Pensée, à la Culture, au Logos, la responsabilité de la Shoah. Steiner, qui est "un survivant", se démarque de cette pensée critique. Humaniste, il reste fidèle à la positivité de la culture occidentale et du judaïsme émancipé. Il n’accuse pas les Lumières, la Raison, la Pensée, le Logos, d’avoir suscité la tragédie du siècle, même s’il s’interroge en 1967 dans Langage et Silence sur "les rapports (...) entre les attitudes mentales, les habitudes psychologiques de la haute culture et les tentations d’une barbarie inhumaine". Pourquoi ? Steiner constate la concomitance de l’élimination des Juifs (et autres barbaries) et de la disparition de l’humanisme. De fait, il pense en même temps, et cela dès son premier essai, Langage et Silence, ces deux tragiques événements, l’un touchant les hommes, l’autre la culture, à savoir "les massacres de millions de juifs" et "la destruction, sous l’égide du nazisme et du stalinisme, du génie de l’humanisme centre européen". Dans Errata, il revient sur le lien entre les deux événements : "Je devais apprendre à lire, à assimiler texte et commentaire dans l’espoir, si hasardeux fût-il, que je pourrais un jour ajouter à ce commentaire, à la survie du texte, un nouvel aperçu de lumière. Aussi mon enfance devint-elle une fête exigeante (…) Trop souvent, mon activité d'écrivain et d'enseignant, de critique et d'homme d'étude, a été, sciemment ou non, un in memoriam, un travail de conservation de la mémoire. Mais pouvait-il en aller autrement après la Shoah ?" Les mots ou les expressions "survie du texte, in memoriam , conservation de la mémoire, après la Shoah", redisent le lien que Steiner établit entre le génocide dont les Juifs ont été les victimes et les menaces qui pèsent sur la culture, la pensée et les arts, ainsi que le parallèle, qui n’est pas de simple rhétorique, entre le travail de mémoire qui consiste en fin de compte à faire échapper au silence et à l’oubli des crimes abominables et la volonté de conserver la mémoire des titans de la culture. Que l’humanisme européen sombre dans un silence définitif est aussi tragique que l’organisation des camps de la mort. Ce lien n’est pas simplement de cause à effet : les Juifs ayant disparu d’Europe centrale, soit qu’ils aient été assassinés, soit qu’ils se soient réfugiés aux Etats-Unis, comme l’ont fait les parents de Steiner en 1940, l’humanisme qu’ils assumaient (avec d’autres) a disparu en partie ou en totalité avec eux. Ce qui lie les deux événements peut être résumé ainsi : lire les grands textes comme s’ils étaient de pures formes, les analyser comme s’ils étaient de simples discours ne disant rien du monde, bref les maltraiter, c’est appliquer aux textes ce que les bourreaux des camps de concentration, qu’ils aient été nationaux socialistes ou autres, ont fait subir aux malheureux internés : "Mais il est (dans les méthodes nouvelles) cette même menace d’abstraction, d’un humanisme formel, qui rendit la philologie germanique et classique si complice de la catastrophe européenne" (Langage et silence). Le cœur de la pensée de Steiner est le lien qu’il perçoit entre le formalisme et la catastrophe européenne.

 

4. Les limites du langage.

De Langage et Silence (1967) à Errata (1997), la pensée de Steiner s’est retournée, comme l’illustre la façon dont il pense la question des limites du langage. Le point de départ de sa réflexion est le postulat suivant lequel le langage, dont le pouvoir est, croyait-on, illimité (croyance que l’on peut résumer ainsi : il suffit de dire les choses pour que les choses soient), est moins puissant qu’on ne le croit, que sa puissance est bornée, qu’il existe des choses, des états de conscience, des réalités, des tropismes, etc., que le langage ne peut pas exprimer. Or, vingt ans plus tard, dans Réelles Présences, c’est la thèse opposée qu’expose Steiner. Le langage n’a pas de limites, puisque "l’on peut dire (...) n’importe quoi sur n’importe quoi". Certes, le terme limites n’a pas tout à fait le même sens dans les deux textes. Dans Langage et Silence, les limites sont des frontières qu’il est difficile ou même impossible de dépasser, le langage se définissant par son impuissance à dire. En revanche, dans Réelles Présences, il se définit par sa trop grande puissance. Il n’est plus une source qui tarit lentement, c’est un fleuve en crue que rien ne peut plus arrêter. Sans limites, le langage engage l’Occident dans la voie du nihilisme : "L’absence de limites des potentialités discursives a son côté négatif. Le fait que la quantité de propositions et d’affirmations est infinie implique une logique du néant et du nihilisme" (Réelles présences, 1991). En 1991, Steiner rejette les thèses qu’il faisait siennes en partie en 1967. Entre ces deux dates, la déconstruction a connu un succès massif, aussi bien dans les disciplines littéraires qu’en philosophie (Derrida) et en sociologie des sciences (le relativisme absolu). Notre époque déconstruit à tout va ou à qui mieux mieux, se laissant porter par une vague de fond que Steiner nomme tantôt post-structuralisme, tantôt esthétique post-moderne, tantôt a-sémantique, et qui ouvre une ère nouvelle de l’histoire de l’humanité, celle de l’épilogue, terme que Steiner entend dans le sens originel des deux éléments grecs qui le composent, à savoir "ce qui suit le Logos" ou "l'après logos", et qui met fin à vingt-cinq siècles de culture. Autrement dit, le Logos, naguère puissant et capable de tout dire du cosmos, a perdu la totalité de ses anciens pouvoirs.

Pour comprendre les raisons de ce retournement, il faut se reporter à un des articles les plus anciens que Steiner ait écrits, "la retraite du mot", recueilli dans Langage et Silence. La métaphore de la retraite a un sens différent de celle des limites, bien que l’une et l’autre disent l’impuissance ou la faillite du langage. Les limites postulent un au-delà que le langage ne peut pas exprimer, alors que la retraite (la retraite du mot est analogue à celle d’une armée en déroute) suppose une défaite. Le langage, selon Steiner qui prend soin de dater le phénomène - il commence au XVIIe siècle et connaît son apogée au XXe siècle -, s’est retiré du réel et a perdu le pouvoir de dire le monde, les langages formels des mathématiques, de la logique, de la chimie et des sciences, le faisant à sa place : "Des zones étendues de la connaissance et de la praxis appartiennent maintenant à des langages non verbaux tels que les mathématiques, la logique symboliste et les formules de relations chimiques et électroniques". Or, cette thèse, à savoir la puissance des langages formels non verbaux qui ont peu à peu éliminé le langage verbal dans la compréhension du monde, converge, dans quelques-uns de ses postulats, avec celle qu’exprime Derrida dans De la grammatologie (Minuit, 1967) et qui fonde la déconstruction. Steiner prend conscience que son humanisme, son moi, l’identité de son père à qui il voue une admiration sans bornes, et l’humanisme des Juifs émancipés d’Europe centrale, ne sont pas compatibles avec la mise en accusation de la culture, de la pensée, du logos qu’implique la déconstruction. Si Steiner avait continué dans cette voie inquisitrice, il se serait nié. D’ailleurs, le procès intenté à la culture contredit la thèse de la retraite du mot. On ne peut pas dénoncer la responsabilité de la culture dans la catastrophe du siècle et déplorer qu’elle connaisse une terrible déroute depuis trois siècles : "le domaine (du langage) est plus étroit. Il n’articule ni ne relie plus tous les principaux genres d’action, de pensée, de sensibilité" (Langage et silence). Comment une faculté ou un moyen d’expression qui ne construit plus ou ne fonde plus (tel semble être le sens du verbe articuler) les "principaux genres d’action, de pensée, de sensibilité" pourrait-elle être rendue responsable de la mort de millions d’hommes et de la disparition de l’humanisme ? En réalité, le symbolisme logique, que Steiner présente comme un des facteurs de la déroute du mot, n’est pas du langage. Il forme une écriture idéographique, que les logiciens allemands du XIXe siècle nomment Begriffschrift ou "écriture du concept", laquelle ne concurrence pas le langage, mais l’écriture alphabétique, dont chacun, depuis des siècles, s’accorde à relever les notoires insuffisances dans la représentation des langues, mais aussi des nombres, des opérations que l’on peut faire sur les nombres, des concepts. C’est la possibilité d’une écriture formelle et symbolique qui est à l’origine de la déconstruction, telle que Derrida la formule dans De la grammatologie, où celui-ci critique dans un premier temps les sciences du langage, incapables de comprendre la nature véritable de l’écriture, réduite au statut de simple signifiant de signifiant, avant de déconstruire la métaphysique occidentale, puisque Derrida repère dans l’œuvre de Platon, Rousseau et Lévi-Strauss les mêmes préjugés scriptophobes que chez Saussure ou Bloomfield. "La retraite du mot, auquel j'ai travaillé à la fin des années cinquante, décèle in nuce la rupture naissante du contrat entre le mot et le monde, entre les marqueurs sémantiques et le sens, qui est devenue la thèse de la déconstruction et du postmodernisme" (Errata). La retraite du mot aurait pu faire de Steiner un émule ou un disciple de Derrida. Certes, la thèse date de la fin des années cinquante et est antérieure de six ans au moins à l’ouvrage de Derrida. Alors que Derrida déconstruit le logocentrisme, Steiner défend ce même logocentrisme, le logos nous offrant la possibilité d’avoir prise sur le monde. Parti d’une réflexion sur le langage et la culture verbale (à qui il reproche son silence lors du génocide), Steiner aboutit à une défense désespérée et sans doute inutile ou inefficace de la culture, puisque, de toute évidence, les jeux sont faits et que l’humanisme est mort. Détruit dans les années 1920-50 en Europe centrale par le national socialisme et le communisme, il a fini par être réduit au silence dans tout cet Occident, qui se proclame (a posteriori : c’est facile) l’adversaire résolu du national socialisme et même du communisme.

 

5. La rupture du contrat verbal

La parenté fortuite avec la déconstruction conduit Steiner à proposer une formulation nouvelle de la retraite du mot. Il n’abandonne pas l’idée de déroute, mais il y donne d’autres causes et il situe le phénomène à une autre époque. Les rapports entre le langage et le monde sont régis par un contrat. Ce contrat est plus ambitieux, par ses implications philosophiques, que la simple convention par laquelle les linguistes définissent la propriété qu’ont les mots de référer à des choses du monde extérieur. Il est du même ordre que le contrat social, lequel, selon J-J Rousseau, fonde toute société, ou le contrat naturel que postule Michel Serres, afin de repenser les relations entre l’homme et la nature et éviter que les hommes ne considèrent la nature comme un bien dont ils peuvent jouir sans limites. En inventant le langage, les hommes sont convenus d’utiliser les mots comme des représentants, qui valent, ou sont censés valoir, pour les choses et avoir prise sur elles. Le langage n’est ni autotélique ni autoréférentiel. Parler, c'est toujours parler de quelque chose, que les mots (ou le langage) peuvent saisir le réel et que, dans les textes que nous lisons - qui ne sont jamais de purs discours -, sont présents à la fois des fragments de réel et un sujet - un homme, un de nos semblables - un je ou un moi, qui assume le discours et qui, présent dans ce qu'il dit, nous fait part d'expériences que nous aussi nous avons pu vivre et auxquelles nous, lecteurs, nous sommes censés apporter une réponse. Car ce contrat nous impose des devoirs. Donner une réponse aux grands textes de la culture, c’est la nouvelle définition qu’il propose de la responsabilité critique induite par le contrat passé il y a des millénaires. Afin de définir cette responsabilité nouvelle, Steiner crée le néologisme answerability qu’il oppose à responsability et que l’on pourrait traduire par un "répondre à" qui serait différent du "répondre de" auquel nous sommes habitués. Des hommes, il est exigé qu’ils répondent de leurs actes. D’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, il est impossible d’exiger qu’elle réponde des crimes qui ont été commis dans le pays ou la civilisation où cette œuvre d’art a été créée. En revanche, le contrat verbal nous impose de "répondre à" cette œuvre, c’est-à-dire, comme l’écrit Steiner dans Errata, "d’ajouter (...) à la survie du texte un nouvel aperçu de lumière". Ce devoir de réponse permet de dépasser la contradiction latente dans Langage et Silence entre d’une part la mise en accusation de la culture (elle n’a pas à répondre de, nous avons à lui répondre) et le culte des titans de la pensée "si caractéristique du judaïsme émancipé d’Europe centrale".

Steiner date la rupture du contrat de la fin du XIXe siècle et il en situe la première manifestation dans la poésie française. "Tout examen sérieux de la barbarie du siècle ... doit être rattaché à la "crise du langage" qui précède et qui suit 1914-1918" (Errata). Dans Langage et Silence, il fait commencer la retraite du mot au début du XVIIe siècle. Dans Réelles Présences, il corrige la date et le lieu. Tout commence chez Mallarmé. Dans l’œuvre et dans la pensée de ce poète, le langage est utilisé comme s’il ne référait qu’à lui-même (il est pensé comme autoréférentiel), ce que résume la phrase "fleur est l’absente de tous les bouquets". Tout commence aussi chez Rimbaud, chez qui le sujet, éclaté, réduit à une simple instance formelle qui énonce, s’est absenté du langage, comme le résume "je est un autre". Chez ces deux poètes, le langage ne dit plus que l’absence des choses et de l’homme. C’est dans cette double rupture du contrat verbal que se sont engouffrés "la nouvelle critique", les trois maîtres à penser ou présentés comme tels par la revue Tel Quel dans une livraison de 1970 : Barthes, Derrida, Foucault, les théoriciens post-modemes et post-structuralistes, la déconstruction, la nouvelle sémantique, ouvrant ainsi l’ère de "l’épilogue".

La rupture du contrat verbal se manifeste par une prolifération incontrôlée et incontrôlable des discours, des critiques, des commentaires, des théories, du "méta", que George Steiner dénonçait dès 1967, dans Langage et Silence : "La folle prolifération du verbiage érudit, les bagatelles présentées comme autant de nouvelles évaluations critiques menacent d'estomper l'oeuvre d'art elle-même et la franche spontanéité du contact personnel dont se nourrit la vraie critique". Ce n’est pas seulement ce "cataclysme imprimé" qui est à l’origine de la rupture du contrat, mais le fait que, désormais, les théoriciens post-modernes ou post-structuralistes s’autorisent à dire ou à écrire "n’importe quoi de n’importe quoi", qu’ils prennent les textes comme des prétextes et réduisent les textes à des discours ou de simples suites de signifiants qui ne nous disent plus rien du monde. Les bornes (au sens de barrières morales ou éthiques) ayant toutes été franchies, le langage peut mentir, dire tout et son contraire, se contredire, tromper. Dès lors, la pensée de Steiner se fait protestation contre le nihilisme de l’absence, que ce soit l’absence du cosmos dans le logos et l’absence du sujet dans le discours, absence qui vaut pour un silence tragique. Contre l’absence, il revendique la présence et même les "réelles présences" du monde et de l’homme (ce que dit le sous-titre anglais "Is there anything in what we say ?" de Réelles Présences) dans les grands textes de la culture européenne. Steiner se démarque de la dialectique négative qui imprégnait en 1967 des articles de Langage et Silence. A l’absence, il oppose les présences ; à la logique du néant qui fonde la déconstruction post-moderne, il oppose la positivité de l’humanisme ; à l’ère de l’épilogue, il oppose le vieil humanisme du judaïsme émancipé de son père ; au silence dans lequel la déconstruction enfonce les choses et les êtres, il oppose la responsabilité, c’est-à-dire l’obligation morale qui nous est imposée de répondre aux textes que nous lisons, et de répondre en hommes.

 

6. Une pensée subversive et iconoclaste

Mallarmé et Rimbaud, deux des poètes qui, pour les critiques en France et dans tout l’Occident, sont sensés avoir ouvert la littérature et l’art à la modernité, sont, selon Steiner, les fossoyeurs du contrat verbal. En fait de modernité, ils ont condamné le Logos à ne plus être que verbiage stérile. Le nihilisme qui a conduit l’Occident au néant, apparu en France chez Mallarmé et chez Rimbaud, s’est étendu à la culture, à la politique, à la civilisation. En effet, si l’on peut dire n’importe quoi sur n’importe quoi, alors, dit Steiner implicitement, on peut faire subir n’importe quoi à n’importe qui. Le langage n’est pas rien. "Le mot est avant toute chose un acte humain" (Réelles présences). La rupture du contrat linguistique entraîne la rupture de tout lien humain. Si, dans le langage, je ne perçois rien, ni choses, ni sujet, mais uniquement une suite de signifiants qui ne désignent, dans un système de renvoi sans fin, que d’autres signifiants, alors je suis incapable de voir dans les hommes qui sont en face de moi l’humanité qui est en eux : ils ne sont plus que viande et qu’os. Autrement dit, les mauvais traitements infligés au langage ont été étendus aux hommes. Prenons comme exemple La Science en action de Bruno Latour. Pour ce sociologue post-moderne, la science n’est rien d’autre qu’un discours, même quand elle est expérimentale. Il est donc légitime de l’étudier comme un discours qui nous dit plus de choses sur notre société, nos préjugés, nos représentations, l’idée que nous nous faisons de l’homme que sur la nature qui est son véritable objet. Bruno Latour l’étudie comme une suite de discours, qu’il déconstruit, afin de mettre au jour les positions sociales qu’adopte l’énonciateur des textes de science et qui révèlent toujours, en particulier dans une controverse, des enjeux qui sont sociaux de part et part et qui n’ont rien à voir avec la connaissance du réel. Appliquée, non plus aux textes d’Einstein, mais aux récits de la Shoah, la déconstruction débouche sur la négation de crimes épouvantables et ce relativisme absolu vaudrait à leurs auteurs une honte éternelle. Voilà pourquoi la conservation de la mémoire de la Shoah n’est pas de nature différente de la survie des grands textes. Les déconstruire, ne plus y répondre, ne voir en eux que de purs discours, en chasser tout réel, c’est s’engager dans la voie du nihilisme négateur et négationniste. La rupture du contrat verbal coïncide avec l’ère des barbaries et des génocides. La coïncidence n’est pas seulement concomitance temporelle, elle aussi lien de cause à effet. C’est pourquoi se souvenir, lutter contre l’oubli, refuser le silence, penser Auschwitz, tout cela revient à revivifier ou à ressusciter les "réelles présences" que la crise du langage a chassées de nos textes. "Je crois, écrit-il dans Errata, que l'éclipse que connaissent les humanités, dans leur sens et leur actualité premiers, au sein de la culture et de la société contemporaines, implique le déclin de l'humain". Les catastrophes du XXe siècle sont-elles autre chose qu’un déclin de l’humain ?