Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 avril 2014

Socialisme

 

 

 

Le nom socialisme, dérivé de l’adjectif social auquel a été ajouté le suffixe isme, n’existe pas dans l’ancienne langue française, laquelle, pourtant, ne manque pas de monstres. Il est donc moderne, étant enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la septième édition (1878).

Selon Littré (1863-77), c’est un « système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales ». A ce sens, Littré en ajoute celui de socialisme de la chaire (en allemand Katheder Socialism) : « doctrines socialistes soutenues par des professeurs d’économie politique ». Le socialisme français est aussi un socialisme de professeur. Vacher de Lapouge, « professeur socialiste » (du Parti Ouvrier et de la SFIO), a été, chargeons sa barque – et celle du socialisme – sans vergogne, le principal théoricien du racisme (ceci – le racisme – expliquant cela – le socialisme de la chaire). Pour les académiciens (1932-35), c’est une « doctrine qui préconise un plan d’organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l’individu à ceux de l’État ». Appliquée au socialisme réel, celui de M. de Hollande et de ses séides, cette définition semble assez juste.

En un siècle, le socialisme réel s’est étendu à tous les pays du monde. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) prennent acte de ce triomphe. En politique, c’est « l’ensemble de doctrines inspirées par des sentiments humanitaires, fondées sur une analyse critique des mécanismes économiques et parfois du statut politique de l'État, ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire ». Aussi distinguent-ils un « socialisme chrétien » d’un « socialisme scientifique » et ce dernier d’un « socialisme utopique » et tous ces socialismes du « socialisme industriel » ou de celui que Marx définit comme la « phase de transition entre le capitalisme et le communisme ». Tous ces socialismes forment le « socialisme réel » dans les pays où le marxisme est appliqué ; ailleurs, c’est un « socialisme à visage humain » ou le « socialisme non bureaucratique » (purement fictif, comme la licorne) ou le « socialisme à la scandinave ». A ces socialismes répertoriés, il faudrait ajouter ceux qui sont oubliés des auteurs de ce Trésor : le socialisme arabe, cubain, africain, chinois, asiatique, le socialisme national allemand, etc. Il n’est pas de tyrannie qui n’ait engendré son socialisme ou inversement.

Socialisme est attesté en français en 1831 au sens de « doctrine qui sacrifie l’individu à la société ». La définition est assez conforme à la réalité, si sacrifier est entendu dans un des sens que Littré y donne : « faire périr » un ou des homme(s), comme dans l’exemple « on a sacrifié les meilleures troupes pour une attaque inutile ». Il est attesté en italien en 1803, trente ans avant que les Français ne l’adoptent. En italien, il désigne « un conservatisme bienveillant et éclairé ». Cette définition n’est-elle pas meilleure, à condition de remplacer les adjectifs « bienveillant » et « éclairé » par leurs antonymes « malveillant » et « obscurantiste », quand on connaît le socialisme réel dans les pays de l’Est, que toutes les définitions qu’on peut lire dans les dictionnaires modernes ?

Selon Proudhon, qui est souvent lucide, le socialisme bouleverse l’ordre métaphysique. Il n’assigne pas l’origine ou la cause du Mal à l’homme, mais à la société, l’homme étant bon par nature. Le péché originel est transféré à la société. Proudhon écrit : « l’immense majorité du socialisme, Saint-Simon, Owen, Fourier, et leurs disciples, les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, ont solennellement répudié le mythe chrétien de la chute pour y substituer le système d’une aberration de la société ». Certes, mais quelque quatre-vingt dix millions de malheureux ont été sacrifiés sur l’autel. Ont-ils été tués par un système naturellement bon ou intrinsèquement mauvais ? Et pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Pourquoi les a-t-on fait périr, quel que soit leur âge ou leur sexe, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards ? Avant le socialisme, le baptême ou le repentir effaçait le péché. Le socialisme triomphant ne s’embarrasse pas de ces filandreuses considérations. Il tue, il sacrifie, il fait périr les coupables – tous ceux qui ne sont pas élus par Marx ou ses disciples, tous ceux qui continuent à être jugés mauvais et qui, pour cela, paient de leur vie ce péché. Le socialisme n’est que la énième ruse de la raison grâce à laquelle les hommes accomplissent sans vergogne et sans retenue ce qu’ils se targuent d’abolir.

 

 

12 février 2014

Historiens des ténèbres

 

 

 

A propos de Maurice Agulhon, De Gaulle, Histoire, symbole, mythe, Plon, 2000 et La République de 1880 à nos jours, tome V de l’Histoire de France en cinq volumes, Hachette, 1990

 

 

Maurice Agulhon, né en 1926, est un historien à qui ont été prodigués honneurs et récompenses, dont une élection en 1986 au Collège de France à la chaire d’Histoire de la France contemporaine. Ses recherches, travaux, études ont porté sur la République, non pas seulement le régime politique nommé république, mais l’idéologie républicaine qui a marqué la France au cours des deux derniers siècles d’une empreinte indélébile et que M. Agulhon a étudiée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, politiques, morales, symboliques, imaginaires, iconiques ou sémiologiques, dont les statues et les bustes de Marianne. De tous les historiens français qui se disent attachés à la « République », à ses œuvres, à ses institutions et à ses pompes, il est apparemment l’un des moins sectaires ou l’un des plus ouverts. 

Pourtant, dans le chapitre I, qui s’étend de la page 9 à la page 20, de son avant-dernier ouvrage intitulé De Gaulle et qu’il consacre, non pas à la carrière ou à la vie ou à l’œuvre de cet homme politique, n’étant ni gaulliste, ni gaullâtre, ni gaullophile (en bref, il n’a jamais adhéré à ce qu’a fait De Gaulle, étant un « opposant », ce qui est parfaitement son droit), il se croit obligé, alors qu’il est âgé de plus de soixante-dix ans et que, parvenu au sommet de la carrière, il n’a de compte à rendre à personne, d’exposer en détail les raisons pour lesquelles il a pris pour objet d’étude De Gaulle, comme si cela n’allait pas de soi pour un historien. Ce chapitre est intitulé « Rencontres ». L’objectif de Maurice Agulhon est de montrer que son intérêt pour De Gaulle est conjoncturel, qu’il est dû au « hasard » et non à l’histoire. Cet objet d’étude est contingent, sans nécessité aucune, consécutif à un petit détour par Colombey-les-deux Eglises, alors que M. Agulhon était à la recherche des ateliers de Haute-Marne où les statues de la République avaient été fondues, et à un livre de commande : le tome V de l’Histoire de France qui a été conçue par François Furet comme une histoire politique, rompant avec plusieurs décennies d’histoire économique et sociale. Il se croit obligé en outre de s’exonérer, comme si cela n’allait pas de soi, quand on connaît les pratiques de l’édition, de toute responsabilité dans le choix de la couverture de ce Tome V, sur laquelle figurent son nom « Agulhon », le titre « République » (« La République de 1880 à nos jours ») et un portrait de De Gaulle, trois « faits » qui, selon ses « amis » historiens, sont aussi détonants que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Cette couverture ne serait pas de son fait, mais de l’éditeur, ce qui l’innocente de ce crime. On est dans les années 1990. De Gaulle, né en 1890, est mort en 1970 : il est entré dans l’histoire, qu’il a faite ou contribué à faire, en 1940, puis entre 1944 et 1946 et enfin entre 1958 et 1969. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce qu’un historien reconnu fasse de De Gaulle un objet d’étude partiel et abordé d’un point de vue singulier : l’imaginaire, le mythe ou la symbolique. Le choix de M. Agulhon n’a rien d’anormal, ni de déshonorant : il fait son métier d’historien, d’autant plus qu’il le fait avec rigueur, s’en tenant aux faits et en proposant une interprétation.

Or, en 1990, selon M. Agulhon lui-même, il s’est trouvé des « historiens », reconnus eux aussi, qui ont jugé ces choix déshonorants. Faire son métier, fût-ce à la suite d’une série de hasards, c’est-à-dire involontairement ou contre son penchant naturel, est tenu par des historiens pour un crime. Ce ne sont pas les gardiens du cimetière communal de Nevers ou de Montreuil, qui ont hérité du plaçou qu’ils occupent du chef de la bannière socialiste ou communiste dont ils sont les clients et qui, pour complaire à leurs maîtres, sont tenus à l’obéissance servile, mais des professeurs d’université, qui délivrent des diplômes et des grades, recrutent leurs semblables, décident de sujets de recherche, c’est-à-dire des individus prétendument autonomes, censés être libres et souverains, supposés n’avoir d’autre objectif que la connaissance et la progression du savoir. Or, ces gens-là, en 1990 encore, tiennent De Gaulle pour un objet d’étude indigne des universitaires qu’ils se targuent d’être. Qu’ils détestent De Gaulle, qu’ils n’adhèrent pas aux principes de la Ve République, qu’ils aient en horreur la France libre et y préfèrent Vichy ou ses disciples de l’ombre, tout cela se conçoit. Ces opinions leur appartiennent et ils ont le droit de les exprimer publiquement. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette affaire : ce qu’ils refusent, c’est que De Gaulle soit un objet d’étude, parce que tout historien qui en ferait un objet d’étude serait immédiatement suspecté de partis pris hostiles à la république et serait tenu pour un avorton de la Bête immonde, ce qui suppose, selon eux et dans leur système « déontologique », qu’un historien choisit comme objet d’étude une période, une idéologie, des faits en accord avec ses propres engagements personnels. De fait, les objets d’étude n’ont pour raison d’être que de valider les passions, haines, ressentiments d’un individu.

Il n’y a pas contre les historiens de France d’acte d’accusation plus implacable que les quelques pages de ce livre. Evidemment, Maurice Agulhon, tout historien reconnu qu’il soit, ne sort pas grandi de cette affaire : il s’est abaissé à justifier ces choix d’étude par le prétexte du hasard, ce qui est indigne d’un historien ou d’un savant. De fait, il rend suspects ses propres choix, ses préférences, ses objets d’étude et la république dont il s’est fait le héraut. Soit l’exemple du Panthéon. Selon Agulhon, c’est un bâtiment dans lequel se cristalliserait le meilleur de la ferveur républicaine. De fait, il ne se passe pas de mois sans que des historiens, idéologues, publicistes, journalistes « culturels » proposent de « panthéoniser » Mme X… ou M. Y… aux « mérites » immenses, ce qui présenterait l’avantage, à leurs yeux, de raviver des braises presque froides. Or, il suffit de consulter la liste des « grands hommes » (ou prétendus « grands hommes ») à qui la patrie exprime sa reconnaissance pour dissuader tout grand homme ou futur grand homme, même le plus fervent républicain, de se faire ou laisser inhumer aux côtés d’individus qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les droits de l’homme, la liberté des peuples, l’émancipation des femmes (et des hommes), pour la connaissance et le savoir et même pour la France… Bernanos a écrit les Grands Cimetières sous la lune, le Panthéon est le petit cimetière de l’obscurantisme. C’est dire à quel point la vénération du Panthéon relève chez Agulhon et les républicains de la superstition religieuse la plus obtuse qui soit.

Maurice Agulhon a une conception mystique de la république, ce qui l’autorise à gommer, parmi les réalités les plus gênantes, celles-ci : le peu de goût de la république pour la démocratie ; le génocide dont elle s’est rendue coupable en 1793 et 1794 contre les femmes, les enfants, les vieillards de l’Ouest de la France ; les massacres de civils à Paris, An III ; la répression sanglante des manifestations ouvrières de juin 1848 ; les vingt ou trente mille morts de la Commune ; la répression par l’armée des mineurs en colère ; les guerres coloniales ; la volonté d’arracher les « races inférieures » à leur prétendue sauvagerie, etc. Tout ce qui pourrait être mis au débit de la république est édulcoré ou tu. A aucun moment, Maurice Agulhon ne remet en question la « rupture » ou la prétendue rupture que les régimes républicains auraient constituée dans la continuité historique de la France. Et si tout avait changé pour que, justement, rien ne changeât jamais, comme aurait pu dire le prince Salina ? La division de la société en trois ordres, clergé, noblesse, tiers état, a sans doute disparu dans le vocabulaire, mais la langue est la pire et la meilleure des choses, puisqu’elle trompe, abuse, ment autant qu’elle dévoile, révèle, éclaire. Une classe politique composée d’élus quasiment professionnels et qui ne se renouvelle jamais, sinon par recrutement endogène, n’est rien d’autre qu’une nouvelle noblesse à privilèges exorbitants ; des clercs ou des instruits (de faux instruits évidemment) qui sont rémunérés pour encadrer, « formater », bourrer le crâne des enfants, des adolescents, des « citoyens », etc. et cela du berceau au tombeau, ne sont rien d’autre qu’un clergé, plus avide, plus nombreux, plus cynique que celui de l’Ancien Régime. Le tiers-état est le seul des trois anciens ordres à n’avoir pas changé : il paie impôts sur impôts pour que la noblesse et le clergé s’ébattent dans la soie ou sous les ors. En faisant de la république un Absolu, une nouvelle Sainte Vierge, le Sacré par excellence, une Statue parfaite, etc., le professeur Agulhon écarte tout examen, fût-il un peu critique, de ce que sont ou ont été les cinq républiques qui se sont succédé depuis 1792.    

La biographie de Maurice Agulhon, qui, de tous les historiens, est le moins indigne, est un véritable papier de tournesol. Il a été pendant de longues années membre du Parti communiste, quand le PC était stalinien, et faisait l’apologie des crimes contre l’humanité dont se rendaient coupables l’URSS et ses satellites ; il a soutenu d’un cœur léger Mitterrand, qui fut pétainiste, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, partisan des guerres coloniales à outrance, etc. Tout cela jette une ombre sur ses travaux. Dans ces conditions, il est dans l’ordre des choses, des choses d’Agulhon évidemment, que De Gaulle soit tenu, même vingt ans après sa mort, pour un objet d’étude indigne des petits messieurs qui ont trempé dans toutes les saloperies du siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle. Il est sans doute préférable qu’il en soit ainsi : c’est tout à l’honneur de De Gaulle que d’avoir de pareils ennemis.  

 

 

16 décembre 2013

Inclusion

 

 

 

            L’inclusion est un concept tout nouveau, produit dans les chaudrons de sorcières de Matignon et mis en vente (mais pas encore en solde) par un conseiller de cet Hôtel et de l’Etat, missionné par le chef du gouvernement. C’est un des nombreux avortons de M. Ayrault de Saint-Herblain, chef de la bannière socialiste du canton de Saint-Philbert de Grand-Lieu (sic), arrondissement de Nantes.

Tous les media à la botte s’en repaissent, comme ailleurs les vrais croyants ânonnent leur Allah akbar : « Inclusion, inclusion, inclusion, el hamdou li Allah ». Il est aisé de s’en gargariser, mais malaisé d’en établir le sens. Evidemment, ce qui saute aux yeux, c’est l’antonyme exclusion. L’inclusion est donc (mais en théorie) le contraire de l’exclusion, bannie de la République par la fameuse loi de Dame Aubry de Lille et de l’Or, des Trente-Cinq Heures et des Piscines homosexuelles (comprendre : réservées à un seul et même sexe, toujours le même, le sexe islamique). Comme personne ne sait ce qu’est l’exclusion ou comme l’exclusion est tout ce qui n’est pas inclusion, on est immédiatement à quia pour ce qui est de comprendre l’inclusion. Elle est le contraire de l’exclusion ! Et l’exclusion ? Le contraire de l’inclusion ! Il fallait y penser. M. Ayrault de Saint-Herblain n’est pas un serpent qui se mord la queue (encore que…), mais un penseur sachant penser sans son maître Hollande.  

            Trêve de plaisanteries ! Comme souvent en pareil cas, c’est la connaissance que l’on peut avoir de la langue (et il est aisé de s’en donner les moyens) qui établit le véritable sens, le sens caché ou impensé d’inclusion. Que les lecteurs s’accrochent à leur chaise ! Ils vont aller d’étonnements en surprises et vice-versa…    

 

            Le mot inclusion est emprunté du latin, langue dans laquelle il signifie « enfermement ». La France est censée être le pays des hommes libres ; et voilà qu’un chef de gouvernement et ses sbires leur imposent comme nouvel « horizon » (« indépassable », cela va de soi) un concept qui a pour sens fondamental « enfermement ». Dans la langue de l’Eglise, c’était la réclusion d’un ermite : mais la réclusion relevait du seul libre arbitre de l’ermite. L’enfermement du duo éro-tuo n’est pas une liberté, mais une sanction. L’intention cachée des sbires à Ayrault est-elle de transformer la France en une vaste prison et les Français en pénitents bagnards ?

            Les académiciens n’enregistrent ce mot qu’à partir de la neuvième édition de leur dictionnaire, celle qui est en cours de publication depuis 1994. Longtemps, ils se sont fait une certaine idée de la France et ils n’ont pas voulu y associer l’enfermement ou quelque autre monstruosité. Littré, en revanche, n’a pas ces scrupules. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), il relève inclusion comme un « terme de tératologie », la tératologie étant la science qui étudie les monstres. Que les tératologues prennent dare-dare pour objet d’étude Ayrault, Tuot et leurs sbires, ils vont avoir de quoi faire pendant plus d’un siècle. La « monstruosité par inclusion » est celle, écrit Littré, « dans laquelle un ou plusieurs organes d’un fœtus sont enfermés dans le corps d’un autre individu ». Tuot est-il enfermé par inclusion dans Ayrault, ou inversement ? Et ces deux sbires (et leurs innombrables acolytes en sciences sociales) sont-ils enfermés par inclusion dans Hollande ?  

            Il ne faudrait pas croire que le sens tératologique d’inclusion soit caduc : il appartient toujours à notre présent (la preuve : le duo éro-tuo), comme l’attestent les dictionnaires. Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) illustrent le sens de « présence d’un corps étranger dans un ensemble homogène auquel il n’appartient pas » par ces emplois en biologie (« corpuscules extrêmement petits qui se rencontrent, à l’état normal, dans le cytoplasma de leucocytes neutrophiles ; leur nombre augmente sensiblement en présence de certaines maladies »), métallurgie (« élément étranger appartenant à un métal ou un alliage dont la présence est due soit à une réaction chimique naturelle au cours de son élaboration, soit à la présence d'un agent étranger durant la coulée ou le moulage »), en minéralogie (« corps solide, liquide ou gazeux d’une nature différente de l’ensemble dans lequel il se trouve renfermé »), médecine (« monstruosité consistant en la présence d’un fœtus à l’intérieur d’un autre fœtus jumeau, due, selon certains auteurs, à la fécondation d’un seul ovule par deux spermatozoïdes ou, selon d’autres, à l’emboîtement d’un ovule fécondé dans un autre ovule fécondé »).

            On ne va pas baisser le rideau sur ces belles choses. Remettons-en une couche extraite de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Présence d’un corps hétérogène à l’intérieur d’un milieu donné et, par métonymie, ce corps lui-même ; inclusion fœtale anomalie due à la présence d’un reste de fœtus à l’intérieur d’un fœtus jumeau ; petit élément hétérogène qui, enfermé dans un métal ou un alliage, peut en altérer les propriétés ».

            Avec l’inclusion, on n’est pas dans la science politique, encore moins dans l’art de gouverner, mais dans la plus barbare et la plus sauvage des tératologies, celle que des monstres veulent transformer en fondement de la France nouvelle, la France d’après, la France sans les Français, la France de l’inclusion fœtale.   

 

14 juillet 2013

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

Nationalisme et nationaliste sont devenus, comme populisme et populiste, des insultes, du moins dans le discours des instruits et bien sachant du complexe médiatico-politique.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’il ait publié son dictionnaire. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile à la Révolution, le définit comme « l’exaltation du sentiment national ». Ce mot péjoratif a le sens de « chauvinisme » ou de « xénophobie ». C’est à peu de chose près le sens qu’il prend aujourd’hui, non plus chez les héritiers de la Contre Révolution, mais chez les encenseurs de la Révolution, comme si, deux siècles plus tard, les idéologies opposées avaient échangé leurs paradigmes. En 1834, nationalisme est attesté chez Lamartine dans un sens positif. Ce n’est plus une opinion criminelle, mais une vertu de la République impériale. En 1865, il est défini dans le Grand Dictionnaire du 19e siècle, ce dictionnaire militant, progressiste, anticlérical, républicain, franc-maçon, etc. du pédago Pierre Larousse (qui s’incarne aujourd’hui en MM. Jospin, Hollande, Mélenchon, Besancenot et tutti quanti), dans le sens élogieux et très positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée »

Nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le lien étroit avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (« le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation », la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même « exaltation du sentiment national » est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration.

En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) prennent parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire, le moyen terme est inconcevable. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. L’ouvrage intitulé La Nation (Editions sociales, 1979 : comprendre les éditions de la SFIC, dite PCF) est cité deux fois. L’auteur, un dénommé Martelli, est un écrivaillon qui s’est spécialisé dans les brouets idéologiques. Idéologue attitré, en sa qualité « d’agrégé », du Parti communiste, il a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree explique les jugements exprimés : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». De même, sont cités le marxisant Jaurès (« la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme »), le progressiste Durkheim (« tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres »), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes  (« la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol »). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique, de haines racistes inexpiables et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas de la bonne race ou religion.

La partialité atteint son acmé dans cet extrait : « Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire ».  Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais. Il n’a servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme servait de prétexte pour éliminer les opposants ou les peuples jugés inférieurs, ni que, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les nationalistes, anglais, français, polonais, serbes, etc. combattaient à Londres ou de Londres un Reich, c’est-à-dire un Empire, qui a exterminé autant d’innocents que l’Empire soviétique, chéri des nationalismophobes actuels. Il est vrai que ceux-ci n’ont pas fait ce séjour dans des camps soviétiques ou nazis qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années de Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir « espionné » sa patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen. En voici l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois : « Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour « nationalisme bourgeois ». Si au début il y a parmi les coupables des Russes de « race pure », à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter ». Après 1945, même des Japonais, qui résistaient à la tyrannie, ont été condamnés en URSS aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Les nationalistes sont des hommes et des femmes qui résistent, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui ont envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, « apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques ». L’accusation « nationalisme » est le prétexte qui a déclenché une vaste purification ethnique. 

 

07 juin 2013

Théories du genre

 

 

Genre, gendre et mauvais genre

 

 

 

            On n’en finit pas avec genre. En veux-tu en voilà : syndicats bien pensants, enseignants du premier et du second degrés, magistrats, policiers, inspecteurs du fisc, gendarmes, tout le monde est obligé de s’y mettre, sous peine de sanction ou de réprimande par les matons que sont Mmes Taubira, Belkacem, Bertinotti ou MM Peillon, Ayrault, Delanoë, etc.

Les célébrissimes « gender studies », qui renouvellent les disputes sur le sexe des anges, lesquels sont, comme chacun le sait désormais, « non gendrés », n’ayant pas encore décidé de leur genre, sont au programme des classes de première des lycées français, des députés et des magistrats. Ce mot gender se traduit ou est transposé dans le sabir des sciencieux et des cultureux par genre. Il faut dire les « études de genre », en employant genre sans déterminant, et non « étude du genre », masculin ou féminin, des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, mis dans le formol, passéiste, conservateur, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère à l’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Pourtant, la difficulté n’est pas là, mais dans l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la famille, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé, il y a très longtemps, que genre se soit dit gendre. Au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien français d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762). Le genre, c’est de la discrimination et des classements selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces » ; « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Ou encore : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois proposition, du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou les choix sexuels d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts. Elle se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques, Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat, aux gogos de M. Ayrault, à Mme la baronne T…, aux magistrats du SM, aux journaleux, est dans l’ordre des choses. Ils sont les gendres de la sexuation, c’est-à-dire les beaufs de la science sociale, des beaufs instruits, pas des Bac – 15.   

 

 

06 mars 2013

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et persuadés d’être d’un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir le mot populisme.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd’hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française 1971-94). En 1937, le prix du roman populiste a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée, grand populiste s’il en fut. Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont fait des populistes leurs ennemis et les ont donc éliminés, les thèses de ces nouveaux Satan effaçant la lutte des classes. De fait, populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Aujourd’hui, en mars 2013, ceux qui sont accusés de populisme (donc de fascisme, de racisme, d’anticommunisme, de xénophobie, d’islamophobie, etc.) sont italiens. Or qu’observe-t-on ? Les élus du « Mouvement 5 étoiles » sont jeunes ; ils sont âgés en moyenne de 37 ans ; ils ont de dix à quinze ans de moins en moyenne que les élus du camarade PCI Bersani et du Commissaire politique Monti ; ils sont tous ou quasiment tous diplômés de l’enseignement supérieur (92% d’entre eux sont Bac + 5) ; près de 40% d’entre eux sont des femmes ; c’est leur premier mandat ; ils ont refusé de passer à la télé. Ces élus et ceux qui les ont élus sont jeunes, instruits, cultivés, majoritairement des femmes, « modernes » sur tous les plans ; et ce sont eux qui sont accusés, contre toute réalité, de « populisme ». L’accusation n’a aucun fondement : elle vaut les « fascistes » ou les « sales youpins » éructés par les communistes et les nazis (et inversement) de naguère. Populisme n’est plus que le « Vade retro Satanas » des nantis, assoiffés de pouvoir et d’argent, qui s’accrochent avec l’énergie des morts-de-faim à leurs rentes de situation.

 

 

28 février 2013

Hessel

 

 

Le voyage en Indignistan d'Orimont Bolacre (J’y crois pas !, David Reinharc, 2011, 32 pages).

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et de ses potes socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

11 février 2013

Dégager

 

 

Le verbe dégager employé à la deuxième personne du singulier de l’impératif, « dégage ! », est devenu le nec plus ultra de la pensée politique « engagée » (dégager va de soi quand on est engagé) ou le slogan préféré des musulmans et des gauchistes ou, pour faire court, des islamo-gauchistes. C’est l’injonction comminatoire adressée à la France par des fous furieux : « la France, dégage » ou « Hollande dégage » (du Mali ou de Tunisie) ou adressée par les gauchistes français ou par les musulmans français à l’encontre du juif et fils d’immigré Sarkozy « Sarko dégage ». C’est aussi le slogan qui s’est répandu comme la peste à Tunis, au Caire, en Lybie ou en Syrie lors des prétendues révolutions « arabes » ou pendant le cosidetto « printemps arabe ». De printemps, il n’y a pas eu, non plus que de révolution, mais il en est resté le slogan répété par les foules atteintes de psittacisme, que ce soit en France, en Europe, au Proche-Orient ou en Afrique. Voilà un verbe devenu mot d’ordre politique en arabe et qui connaît un destin hors du commun, ce qui en rend nécessaire l’examen.

Rien ne prédisposait ce verbe à devenir un slogan politique et encore moins à entrer dans la langue arabe, cette langue qui est supérieure, de milliers de coudées, à toutes les langues qui existent, qui ont existé ou qui existeront sur la Terre, parce que c’est la langue d’Allah en personne et de son messager « chair et os ».

Ce verbe est attesté au XIIe siècle et le premier sens dans lequel il est employé est celui de sa formation : dérivé du nom gage, il signifie « retirer ce qui était en gage » (chez l’usurier ou au Mont de Piété ou au Crédit Municipal). « Retirer ce qu’on avait engagé » (une terre, des pierreries, un manteau), écrivent les académiciens (1694), et « retirer ce qui était engagé, ce qui avait été donné en hypothèque, en nantissement, en gage » (de 1762 à 1935 et à la neuvième édition, en cours de publication). D’autres lexicographes reprennent cette définition : Littré en 1863-77, les linguistes du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels notent cependant qu’entendu ainsi, dégager est ou serait « vieilli ». Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est l’ampleur de l’éventail des sens de ce verbe dans la langue moderne. Il est en usage en chimie, en mathématiques, en météorologie, dans les finances, dans des sens figurés (dégager sa parole, dégager un soldat : « ne plus payer ses gages, le congédier »), en médecine, dans le vocabulaire de l’escrime et de la danse, et même du vêtement… En bref, c’est un feu d’artifice. Pourtant, aucun des lexicographes cités ne relève l’emploi injonctif et absolu (sans complément) de ce verbe dans le vocabulaire de la politique, sinon les linguistes du TLF, qui expriment volontiers leur fierté d’avoir conçu un dictionnaire « exhaustif », qu’ils ont nommé, pour cela, trésor, et qui se targuent de cet anticonformisme qui leur fait accepter tous les emplois, même les plus récents ou les plus bizarres, mais qui citent cet emploi dans une « remarque ». « En emploi absolu et à l’impératif, le verbe est fréquent en langue populaire ». Et de citer un extrait du Feu (1916) de Barbusse : « Dégagez, vous autres ! Ben quoi, dégagez, que j’vous dis ! (...) Allons, oust, la fuite ! J’veux plus vous voir dans le passage, hé ! ».

L’exposé des académiciens (neuvième édition, en cours) est sans doute plus complet. Cet emploi injonctif dépend du sens « faire qu’une chose ne soit plus obstruée, encombrée, dissimulée, etc. ». On dégage un couloir, un passage, une porte, un monument, la voie (ferrée) ; et, dans la langue populaire, qui n’est pas nécessairement celle du peuple, mais qui peut être, comme elle l’est aujourd’hui en France, celle des nantis et des élites : « dégager les lieux ou, elliptiquement, dégager, vider les lieux, s’en aller ». C’est désormais dans ce sens que le verbe « dégage » est en usage en arabe :

 دﺟاج

Sans doute faudrait-il écrire le premier avec trois points souscrits, au lieu d’un seul. Peu importe d’ailleurs. Le fait essentiel est l’appropriation par les arabes de cette injonction (ce qui prouve la profondeur de leur pensée politique et la grandeur de leurs ambitions), qui est devenue l’alpha et l’oméga de l’imaginaire politique de la Tunisie, de l’Egypte, de la Libye, de la Syrie et bientôt du Maroc, de l’Algérie, de l’Arabie, du Qatar ? A moins qu’elle ne devienne, comme elle semble y être destinée, l’horizon unique des quartiers, cités ou autres banlieues (à qui est adressée l’injonction ? A ceux à qui elle est proférée ou à ceux qui la profèrent ?), et même des partis politiques extrémistes, du type NPA ou PdG ou SFIC ou PC, qui s’empressent tous de répéter l’injonction, comme les valets répètent les ordres de leurs maîtres.

  

11 janvier 2013

Utopie

 

 

En 1516, a été publié un ouvrage dans lequel est décrite une île imaginaire régie par des règles qui alors ont paru idéales ou proches de l’idéal. L’auteur en est Thomas More et le titre Utopia, du nom éloquent que More a fabriqué pour désigner cette île et le système qui la caractérisait. Dans le Complément au DAF (1842), le terme est mentionné comme relevant de la philosophie et il lui est donné une origine inexacte : « Pays supposé par Rabelais ; c’était le royaume de Gargantua. Selon les commentateurs, Rabelais aurait eu en vue le royaume de Navarre, alors presque entièrement envahi par le roi d’Espagne ». En fait, Rabelais, en 1532, emprunte ce mot et la chose à Thomas More : il n’en est pas l’inventeur. Pour de bons humanistes du XVIe siècle connaissant le grec, ce nom était transparent. Ils y ont reconnu le nom grec topos, qui signifie « région » ou « lieu », et le mot de sens négatif « ou ». Autrement dit, ce que dit ce nom du pays qu’il désigne, c’est que ce pays n’existe pas : c’est un non lieu, un lieu de nulle part, une pure fiction. Pourtant, il est des philologues qui ont pensé que la première syllabe « u » n’était pas de sens négatif, mais qu’elle représentait l’adjectif « eu », que l’on trouve dans « euphorie », « Eugène » ou « euphonie » et qui signifie « agréable ». L’utopie, étymologiquement, ne serait pas un non lieu, mais un lieu agréable. Cette double étymologie annonce à la fois l’intérêt et les débats qu’a suscités l’utopie.  

Quoi qu’il en soit, le mot et la chose ont connu un immense succès et une vraie ferveur pendant tout le XVIe siècle. Les occurrences du mot sont innombrables. Huguet (Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle) en cite près d’une centaine dans la littérature de cette époque. Celle-ci par exemple illustre parfaitement le besoin d’utopie qui a nourri les hommes au XVIe siècle : « La république d’Utopie, œuvre grandement utile, démontrant le parfait état d’une bien ordonnée police, traduite du latin de Thomas More, chancelier d’Angleterre, lequel sous une feinte narration d’une nouvelle île d'Utopie, a voulu figurer une morale république et très parfaite police ». « République morale » et « très parfaite police » (c’est-à-dire « politique »), on croirait entendre parler M. de Hollande et son acolyte de la Bannière socialiste, M. Ayrault de Saint-Herblain.  

Les académiciens enregistrent le mot à compter de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762), distinguant le nom propre ou « titre d’un ouvrage » (celui de Thomas More) de l’emploi figuré qui désigne le « plan d’un gouvernement imaginaire, à l'exemple de la République de Platon ». La définition de l’édition de 1798 est beaucoup plus positive. Il est vrai que la France est en pleine révolution et que, partout, fleurissent des plans de gouvernement idéal : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue deux sens, correspondant à deux emplois, l’un comme nom propre (« pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre »), illustré par l’exemple « chaque rêveur imagine son Utopie (avec majuscule) », et l’autre, comme nom commun de sens figuré : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu'on espérait (avec une minuscule) ». C’est aussi chez Littré que le nom utopie est cité, déterminé par des adjectifs de sens négatif, comme dans l’exemple « de vaines utopies », ce qui incite les académiciens en 1879 à rappeler l’étymologie (« il signifie ce qui n'est en aucun lieu, nulle part ») et en 1932-35 à distinguer deux sens figurés, l’un neutre : « conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale », l’autre étendu et défavorable : « par extension, il se dit d’une chimère, de la conception d’un idéal irréalisable ». C’est aussi, dans ses grandes lignes, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun » ; « système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification » (« le système travaille à (sa) modification » - celle de la réalité présente : on croirait lire de la propagande PC ou Front de Gauche) ; « idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités ».

Dans les dictionnaires, il n’est cité aucun exemple faisant référence aux utopies réelles et effectivement réalisées dans des sociétés données : l’URSS, la Chine, la Corée (du Nord), le Cambodge (de Pol Pot), Cuba, etc. Pourtant, le XXe siècle a été le siècle des utopies, non pas les utopies livresques, mais les utopies devenues réalités, et toutes ces utopies ont produit comme mêmes effets des meurtres de masse, des malheurs innombrables, l’esclavage. Si l’humanité a été heureuse dans les utopies, mais personne ne peut le prouver, c’est dans l’au-delà. Les utopies font de la vie un enfer et de la mort un paradis.

 

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.

 

19 avril 2012

Encore un effort, camarade Grass,

 

 

pour réaliser enfin les promesses de tes dix-huit ans !

 

 

            Dans un poème en allemand de cuisine et en vers de mirlitons, M. Grass, Günther de son prénom, écrivain, a accusé Israël de vouloir mettre à feu et à sang le Proche Orient. En Syrie, des dizaines de milliers de malheureux ont été assassinés ou exécutés en une année ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, menace le monde. A Bahreïn, des manifestants pacifistes ont été écrasés par des chars saoudiens ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, viole les lois internationales. En Iran, un régime tyrannique se dote de l’arme nucléaire ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, ambitionnerait de vitrifier Téhéran ; etc. La population d’Israël ne dépasse pas huit millions d’habitants ; les pays alentour et les pays musulmans dont l’objectif affiché ou dissimulé est de détruire Israël comptent près d’un milliard et demi d’habitants. Les forces en présence sont totalement déséquilibrées : de l’ordre de 5 pour 1000. Pour 5 ou 6 Israéliens qui ne demandent qu’à vivre, il y a 1000 fous furieux qui rêvent de leur trouer la peau ou de les jeter à la mer. Et ce sont les Israéliens qui seraient belliciste !

Depuis plus d’un demi-siècle, Grass est, disent les journaleux, la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, toujours près d’imputer à crime, de soupçonner, de suspecter, d’accuser ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser feu le régime de l’ancienne RDA et feu l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route, moral, progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, social et démocrate. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l’ont pas lu, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement sur la morale, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, « pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire ». « Dépeint le visage oublié de l’histoire » : ces Académiciens font de l’ironie, involontaire bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l’histoire avait un visage et que ce visage était tombé dans l’oubli. Pour Grass, en tout cas, pendant un demi-siècle, l’histoire a toujours eu le même visage – celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie, exhibée en sautoir comme les décorations d’un maréchal soviétique. Car Grass vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de l’année 1944, dans les Waffen SS. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, depuis qu’elle lui a attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci : « après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946 », etc. Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : « Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait ». Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans la Wehrmacht.

Personne ne reprocherait à Grass cette erreur, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, s’il n’avait pas été, dès qu’il a écrit ses premiers livres, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d’Etat de première classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes leçons de Droiture, de Courage, d’Engagement, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme, de Morale, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes tout en s’exonérant pieusement de toute repentance publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de la RDA et son mépris vis-à-vis de « l’impérialisme américain ». La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester passifs entre 1933 et 1945 et, après 1945, de s’être accrochés, pour ne pas mourir de honte, à la RFA démocratique.

Chez les intellos, on ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas celle qui dépasse d’habitude. Les organes restent cois. Ils ont perdu la voix d’avoir porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés et qui tient Israël pour responsable de tout le Mal du monde. En 2006, les journalistes d’Europe 1 ont annoncé que Grass avait fricoté chez les Waffen SS avec des trémolos dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Comment un écrivain si clean, comme on dit en anglais, a-t-il pu leur cacher ses saletés ? C’est que le progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (et ce fut sa seule utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du passé a pour paradis l’engagement dans l’Armée du Bien. C’est le combat de la Vertu contre le Mal (jamais de gauche, évidemment). Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés de l’antisémitisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous se sont lavés dans la lessiveuse progressiste. 

Pourtant, il ne faut pas trop accabler Grass. Il est plus prudent que les Waffen SS chez qui il combattait au temps de sa jeunesse folle. Il n’accuse pas encore les Israéliens d’être des « semeurs de désordre » ou des « fauteurs de trouble », comme les Juifs sont accusés de l’être dans le Coran. Patience, cela ne devrait pas tarder.