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10 février 2014

Ecole : missions impossibles

 

 

Depuis trente-cinq ans ou plus, intellos, scienceux du social, profs de tout acabit, etc., « repensent » l’école. Ils ne pensent pas, mais ils repensent une réalité qui n’a besoin que d’être pansée et surtout préservée des maux qui l’assaillent. Diverses thèses ont été avancées : l’école doit changer la société ; elle doit abolir les classes sociales ; elle doit adapter les élèves (pardon les « apprenants ») à la « vie » ; elle doit intégrer (et pas seulement instruire) les enfants d’étrangers ; elle doit lutter contre la xénophobie, le racisme, la misogynie, les stéréotypes « culturels » et « sexuels », l’homophobie, l’islamophobie et autres phobies imaginaires ; elle doit, elle doit, elle doit, elle doit, etc. Ces thèses ont inspiré les politiques scolaires de Haby, Savary, Jospin, Lang, Peillon et autres socialos.

 

Changer l'école pour changer la vie.

            La thèse révolutionnaire est la plus fréquente : l'école doit changer la société ; ou, du moins, elle est censée avoir les moyens de changer la société. Pour cela, elle doit changer : se changer. Dans les années 1970-80, le mot d'ordre était « changeons l'école pour changer la société ». Ainsi, seraient changés l’homme, la « vie », les relations de domination qui caractérisent les sociétés archaïques qui ne sont pas entrés dans la modernité. En trente-trois ans, l'école a changé. Elle a cessé d'être une institution ; la loi Jospin en a fait une « communauté ». Elle a cessé d'être séparée ; elle a été déclarée « ouverte », comme Rome en 1944. Elle a cessé d'instruire ; elle "éduque" ou, centrée sur les enfants, elle les laisse être, créer ou s'exprimer. Aux seuls enfants de profs sont épargnés ces mauvais traitements. Pas folles les guêpes ! Si les enfants de pauvres, de prolétaires, de sans le sou, de travailleurs, de chômeurs, de précaires, de paysans, n'apprennent plus à lire, à écrire, à compter, ils ne pourront pas aspirer aux fonctions prestigieuses et aux belles places, qui, elles, seront réservées de fait aux enfants de profs. Ainsi les pédagos établissent leur race sur des bases solides et les privilèges pleuvent sur elle. 

            L'école a changé. En revanche, ni l'homme, ni la vie n'ont changé. Plus exactement, si changement il y a eu, c’est en pis. En 1970, la misère matérielle était inconnue, elle règne partout aujourd'hui. Le chômage n'existait quasiment pas, il menace tout le monde, sauf, bien entendu, les hiérarques qui changent l'école et les nantis europhiles. Les inégalités sociales, fortes naguère, sont devenues des abîmes, dont on ne peut plus mesurer la profondeur. La solidarité permettait aux opprimés de défendre leurs droits. L’école nouvelle l’a achevée.

 

Changer l'école pour supprimer la domination sociale.

            Une autre thèse, très fréquente, consiste à laisser accroire que l'école reproduit la domination d'une classe sociale (id est la bourgeoisie) sur les autres, parce qu’il y est enseigné la culture, la seule culture prétendument bourgeoise. C'est ce que Bourdieu a cru pouvoir démontrer dans les années 1960-70, en s'acharnant sur la seule école publique et se gardant bien de mettre en cause l’école privée. L'école publique a été vouée aux gémonies ; l'école privée, épargnée. Le "sociologue" Bourdieu est devenu entretemps un nanti (car les attaques contre l'école finissent toujours par être récompensées en menue monnaie), et ses disciples sont millionnaires à Canal + ou à France Télévision ou au Monde.

            Alors qu'on prétendait éviter la reproduction sociale, on a supprimé les humanités, fondement de toute émancipation intellectuelle ; les mathématiques, jugées objectives, sont devenues des instruments de sélection ; la communication a supplanté la culture ; l'histoire a été remplacée par les sciences sociales, et le devenir par l'immuable, ce qui justifie les pires conservatismes. L'école n'enseigne plus ce qu'il y a de grand dans l'humanité, abandonnant cette noble mission à quelques lycées "bourgeois" des grandes villes ou à des écoles privées. En juin 1993, Bourdieu, le principal promoteur de ces réformes, a créé une association qui protestait contre "l'intelligence assassinée". Mais en Algérie seulement, pas en France. Détruire la culture est un crime en-deçà de la Méditerranée ; un acte noble, au-delà. Pour Bourdieu, il y a toujours des différences quelque part.         

 

 

Les fardeaux de l'école

            Il est évident que trop de missions sont assignées à l'école. Ce ne sont plus des missions, mais un fardeau ; et ce fardeau - cette croix - est trop lourd à porter. Trop de missions, trop de missions contradictoires, trop de missions impossibles, que, jamais, l'école n'assumera, même si elle doit bénéficier de tout l'or du monde. Dès lors il devient possible d'accuser l'école, d'y reprocher ses prétendus échecs, d'en faire un bouc émissaire, de la détruire,

            L'Ecole, dite de la République, comme les écoles de l’Ancien Régime, était plus modeste, moins arrogante, moins hautaine, moins délirante. Elle se contentait de remplir les missions qu'elle pouvait accomplir et que le peuple souverain lui avait assignées. Elle instruisait des élèves. C'est-à-dire qu'elle les préparait à la liberté de l'esprit. Cette liberté est en voie de disparition, parce que l’école ne remplit plus la mission pour laquelle elle a été instituée.

 

 

09 décembre 2013

La Turquie en Europe : le retour

 

 

            Imaginons que la Turquie ait été ou soit restée « chrétienne ». L’hypothèse n’est pas absurde, puisque c’est en Cappadoce, en Arménie, à Smyrne, Chalcédoine, Constantinople, Nicée, que le christianisme s’est épanoui, avant que les Turcs, immigrés d’Asie centrale, ne conquièrent l’Asie mineure grecque ou arménienne et ne l’islamisent totalement par le sabre. Eh bien, nous pouvons être certains que les pays démocratiques d’Europe, sans en excepter un seul, et les autres pays démocratiques du monde refuseraient d’entretenir des relations politiques avec la Turquie. Tout ce qui a été objecté à la Grèce des colonels, au Chili de Pinochet, à l’Espagne de Franco, au Portugal de Salazar, à l’Allemagne d’Hitler (fascisme, racisme, violation des droits de l’homme, haine de la démocratie, mépris des femmes, etc.) nous serait seriné à longueur d’antenne pour que la Turquie soit maintenue hors de la sphère des pays civilisés. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec les pays qui font l’apologie des crimes contre l’humanité et que négocier avec ces pays, ce serait nier ce que l’on est. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec les pays qui ont été purifiés, ethniquement et religieusement, par la violence et que négocier avec ces pays, c’est se faire complice du racisme. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec un pays qui occupe, militairement et en violation de toutes les lois humaines, l’île de Chypre, que son appartenance à l’ONU et à l’Union européenne n’a pas préservée de malheurs que l’on croyait propres aux époques barbares, et que négocier avec ce pays, c’est faire prévaloir la force sur le droit. On nous rappellerait que les démocraties ne négocient pas avec un gouvernement d’obédience wahhabite qui cherche à instaurer la charia et prône l’islamisation de la planète et que négocier avec ce pays, c’est s’humilier. Même si la Turquie chrétienne s’était trouvée en Europe, il aurait été jugé obscène ou inconvenant ou insultant pour ses millions de victimes que des démocraties envisagent la possibilité d’ouvrir des négociations pour qu’elle adhère un jour, non pas dans quinze ou vingt ans, mais dans un siècle ou deux, à une construction politique, laquelle se flatte, dans son projet de constitution, d’être fondée sur la « dignité humaine », les droits de l’homme, les libertés, la solidarité, etc. et dont la valeur suprême est, prétend-elle, le respect de la « personne humaine ».

            En vérité, ce que montre l’adhésion en cours, c’est que la Turquie jouit de traitements hors du commun et qu’elle bénéficie, avant même d’intégrer l’Europe, de privilèges inouïs. Les dirigeants de l’Union européenne sont même prêts à piétiner sans scrupule, sans hésitation, sans état d’âme, sans remords, tous les beaux principes, toutes les bonnes intentions, toutes les admirables professions de foi dont ils gargarisent, et ce, pour intégrer un pays d’Asie à l’Etat politique qu’ils ambitionnent d’établir en Europe. Sont-ils devenus fous ? La raison politique leur fait-elle perdre la raison ? Ou bien est-ce parce que la Turquie est islamique qu’il faut qu’elle devienne européenne ? Est-ce l’islam qui la sanctifie ? Est-ce que l’islam est tabou ? Ou bien est-ce parce que le sabre de l’islam terrorise les dirigeants de l’Europe que, ceux-ci, par lâcheté ou veulerie, se préparent, comme Daladier et Chamberlain, à la servitude ?

 

            L’aveuglement est d’autant plus incompréhensible qu’il rompt avec une lucidité ancienne. Il fut un temps – hélas révolu – où les élites de France et d’Europe n’hésitaient pas à tenir sur la Turquie et sur l’islam un discours sans fard.  Voici, entre autres exemples, dans quels termes insolents Victor Hugo, dans La Légende des Siècles (Partie III l’Islam), décrit Mahomet le prophète : « Le divin Mahomet enfourchait tour à tour / Son mulet Daïdol et son âne Yafour ; / Car le sage lui-même a, selon l’occurrence, / Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance. »

Voici encore le poème intitulé « 1453 » qu’il consacre, dans la partie VI de la Légende des siècles, au siège de Constantinople et dans lequel il prédit (ce en quoi il s’est bien trompé) que la France libèrera les territoires byzantins que Mehmet (Mahomet en turc) a conquis cette année-là :

« Les Turcs, devant Constantinople, / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople, / Suivi d’un lion familier. / Mahomet Deux, sous les murailles, / Lui cria : « Qu’es-tu ? » Le géant / Dit : « Je m’appelle Funérailles, / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom sous le soleil est France. / Je reviendrai dans la clarté, / J’apporterai la délivrance, / J’amènerai la liberté »…

            Ce dont on est sûr, c’est que cette prédiction ne sera jamais réalisée et que ni Hollande, ni Moscovici, ni Mamère, ni Fabius, ni Cohn-Bendit « n’amèneront la liberté » et qu’eux aussi, comme les collabos, ils préfèreront la servitude à la « délivrance ».

Quand ils étaient « grands », cultivés, épris de vérité, soucieux d’histoire, les écrivains de France savaient qui étaient les Turcs. Voici les crimes que Victor Hugo, dans La Légende des siècles, attribue à l’un des innombrables conquérants turcs, le Sultan Mourad :

« Dans son sérail veillaient les lions accroupis ; / Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ; / On y voyait blanchir des os entre les dalles ; / Un long fleuve de sang de dessous ses sandales / Sortait, et s’épandait sur la terre, inondant / L’Orient, et fumant dans l’ombre en Occident. »

Le recueil poétique Les Orientales, publié en 1829, est un inventaire des crimes contre l’humanité commis par les Turcs, au début du XIXe siècle, dans les territoires grecs qu’ils ont colonisés pendant quatre siècles. Les « massacres de Chio » sont un événement historique que Victor Hugo, en poésie, et Delacroix, en peinture, ont rendu célèbre. Le poème intitulé « L’enfant » commence ainsi : « Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil » ; et se il termine par ces deux vers : « Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, / Je veux de la poudre et des balles ». Deux siècles plus tard, ce sont des montagnes d’euros dont les dirigeants de l’Union vont dépouiller les citoyens d’Europe et qu’ils offriront aux Turcs. Ce ne sont plus des aides qu’ils versent, c’est l’impôt de dhimmitude ou jiziya dont ils s’acquittent.

 

Victor Hugo n’est pas le seul, ni le premier à avoir dit sans fard la vérité sur les Turcs et sur l’islam. Dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), Jean-Jacques Rousseau, qui pensait bien en toute occasion et dont le Contrat social a sans doute inspiré Hollande, Moscovici, Cohn-Bendit et la clique turcophile, expose les facteurs qui ont produit, à la fin du XVe s., la Renaissance des arts et des lettres en Europe. C’est la stupidité turque qui a suscité la Renaissance de l’Europe.  

« L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd'hui si éclairée vivaient, il y a quelques siècles (comprendre : au Moyen Age), dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour rame­ner les hommes au sens commun ; elle vint enfin du côté d’où on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut l’éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin (id est la prise de Constantinople en 1453) porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grèce. La France s’enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres ; à l’art d’écrire se joignit l’art de penser ; gradation qui paraît étrange et qui n’est peut-être que trop naturelle ; et l’on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle. »

Les écrivains européens n’ont pas été en reste avec Rousseau ou Hugo. Parmi tous ceux qui ont résisté, il convient de rendre hommage au Bulgare Ivan Vazov, auteur de « Sous le joug » (paru en 1889), un roman admirable qui raconte les crimes abominables que les Turcs ont commis pour maintenir sous leur sabre sanglant les courageux habitants de Bulgarie. C’est un roman dont la lecture devrait être rendue obligatoire à l’ENA, à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, à la Commission de Bruxelles et dans toutes les institutions de l’Europe. Il éclairerait peut-être Hollande, Cohn-Bendit, Moscovici et alii, mais il n’est pas certain que les aveugles veuillent recouvrer la vue. Vivre dans les ténèbres repose, comme vivre couché.

 

            Malgré tout, essayons de braquer un faisceau de lumière sur quelques faits, dont les puissants du jour ont décidé qu’ils allaient rester dans l’ombre. En 1920, un traité de paix a été signé à Sèvres entre les puissances victorieuses de la guerre de 1914-1918, dont la France et l’Angleterre, et l’Empire ottoman, qui avait été l’allié fidèle de deux Reich : l’Allemagne et l’Autriche. C’est un traité admirable qui prévoyait la création dans la partie orientale de la Turquie actuelle d’un Etat arménien, libre, souverain et indépendant, avec des frontières reconnues par la communauté internationale et garanties par le président des Etats-Unis d’Amérique, et où les survivants du grand massacre de 1896, des massacres d’Hadana en 1909 et du génocide des années 1915-1916 auraient dû trouver refuge. Il prévoyait aussi la création dans la partie méridionale de la Turquie d’un Etat kurde, libre, souverain et indépendant. Si les Kurdes en avaient bénéficié, ils n’auraient pas subi les massacres de masse que leurs voisins leur infligent depuis près de trois-quarts de siècle. Il prévoyait enfin la restitution aux Grecs de la façade maritime de la partie occidentale de la Turquie. Il prévoyait que les 7 ou 8 millions de Turcs d’alors conserveraient la moitié du territoire de la Turquie actuelle, ce qui équivalait à la superficie de l’Italie. Or, et cela ne s’est jamais vu dans l’histoire de l’humanité, les Turcs ont rejeté la signature de leurs propres autorités et, sous la direction d’officiers allemands, ils ont mené une guerre sans merci pour annuler le traité de Sèvres, qui ne leur convenait pas. Ce fut la première capitulation des puissances européennes. 

La « laïcité » prend trois formes dans le monde, là où elle existe, loin des théocraties que sont l’Arabie saoudite, l’Iran, la Mauritanie, le Soudan et quelques autres pays méprisables : la séparation de l’Etat et de la religion, la sécularisation, le contrôle de la religion par l’Etat. Lorsque la religion est séparée de l’Etat, comme c’est le cas en France, l’Etat ne construit ni église, ni mosquée, ni synagogue, ni temple, ni cimetières privés, il ne rémunère pas les ministres du culte. La contrepartie est qu’il lui est interdit d’intervenir dans les affaires religieuses et de contrôler le clergé, qui retrouve ainsi, bien qu’il soit appauvri, une liberté presque totale. Le phénomène de sécularisation que l’on observe en Europe et en Occident depuis un demi-siècle (ou plus) se caractérise par des mutations qui touchent le christianisme et le judaïsme. Alors que ces religions sont censées s’occuper en priorité des relations avec le Ciel, peu à peu, elles se « sécularisent ». Le christianisme qui, en théorie, est une religion du salut se tourne de plus en plus souvent vers des activités sociales. Le judaïsme perd peu à peu sa vocation juridique, en acceptant les lois des pays dans lesquels les Juifs vivent. Le terme « laïcité » sert aussi à désigner le contrôle de la religion par l’Etat. C’est la solution détestable qu’ont adoptée les régimes communistes, quand ils se sont lassés de persécuter les chrétiens. Ce sont ces formes que prend la laïcité dans quelques pays arabes et musulmans, tels que l’Algérie (du temps de Boumedienne), de l’Irak sous Hussein, de l’Egypte de Nasser, de la Syrie sous Assad et surtout de la Turquie de Mustapha Kemal, dit Atatürk, et d’Ismet Inonü, entre 1923 et 1950. La laïcité à la turque dont on nous rebat les oreilles est la forme totalitaire et haïssable que prend la laïcité. En réalité, c’est une pseudo laïcité. Il vaudrait mieux dire, pour désigner cet état de choses, « soumission de la religion à l’ordre politique ».

Or, en Turquie, même cette pseudo laïcité est morte, comme elle est morte en Egypte ou en Irak. En effet, pendant dix ans, entre 1950 et 1960, la Turquie a été gouvernée par un parti islamique, dont la politique a consisté à annuler la plupart des lois, dites à tort laïques, de Mustapha Kemal. Les confréries qui ont islamisé les Turcs et l’Asie mineure ont été à nouveau autorisées, l’enseignement de la seule religion islamique a été rétabli dans les écoles publiques, et il a été imposé aux non musulmans, l’Etat a créé des écoles de formation d’imams et de prédicateurs, dont le premier ministre actuel, Erdogan, a été l’élève assidu, les chrétiens et les juifs qui ont survécu aux massacres ont été contraints de se taire et ils se sont terrés dans leur coin, victimes de discriminations immondes. Evoquer la laïcité à propos de la Turquie, c’est croire que la démocratie a existé en URSS, c’est invoquer le dahu ou le zombie, c’est tromper les Européens en leur faisant croire aux fantômes.

Malgré les attentats, les massacres de masse, les crimes contre l’humanité qui se produisent chaque jour dans les pays musulmans ou dans les pays qui ne sont pas dans la sphère d’influence de l’islam, les démocraties croient qu’elles vont « garder leur âme », en négociant ou en collaborant avec l’islam qui inspire, provoque ou organise ces attentats, massacres, crimes contre l’humanité. Que cet islam soit politique, frère musulman, wahhabite, salafiste, de prédication ou autre, peu importe. Les tragédies du XXe siècle nous ont appris que ceux qui composaient avec la Bête immonde, non seulement perdaient leur âme, mais aussi se suicidaient. Le parti qui gouverne la Turquie et qui contrôle tous les organes du pouvoir n’est pas celui de Mustapha Kemal, il n’est pas non plus le parti social démocrate d’Ecevit, c’est un parti wahabite, financé par les Saoudiens, c’est le parti du sabre et des mosquées, des turbans et des voiles,  de la haine des femmes, des étrangers, des chrétiens, qui professe les mêmes croyances que Ben Laden et ses acolytes et dont il ne se distingue que par la stratégie. L’islam politique a deux objectifs. Le premier est la ré-islamisation sur le modèle saoudien des pays musulmans et de tous les musulmans, où qu’ils vivent. Le second est l’islamisation de la planète – c’est-à-dire l’imposition à toute l’humanité de la « loi » islamique. Le Turc Erdogan, qui est l’âme damnée des Saoudiens, pense atteindre le second objectif, quand le premier aura été réalisé ; Ben Laden pensait parvenir aux deux objectifs en même temps : voilà ce qui les sépare. C’est de l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. 

21 septembre 2013

Lumière des livres : 38

 

 

Henri Lopes, Dossier Classé, roman, Seuil, 2002.

 

Longtemps, nous avons cru qu’il était impossible de dire quelque vérité que ce fût sur l’Afrique, soit parce que nous étions « blancs », donc suspects a priori de racisme, soit parce que nous étions Français, donc nécessairement nostalgiques de l’ordre colonial révolu. Condamnés au silence, nous espérions qu’enfin, un Africain libre, « libre » comme il y a eu la France libre, courageux, intelligent, soucieux du Bien commun, dirait la Vérité sans tabou ni censure. Hélé Béji l’a fait pour l’Afrique du Nord. Un jour viendrait où un Africain déchirerait l’épais voile de mensonges dont les « sciences humaines et sociales », les media bien pensants et toute l’Université couvrent l’Afrique depuis quarante ans ou plus, de sorte que, quand nous savons, nous préférons nous taire, arguant qu’après tout, les affaires de l’Afrique sont l’affaire des Africains.

Un écrivain, romancier qui plus est, Henri Lopes, auteur de sept romans publiés, prouve, dans une œuvre de « fiction », Dossier classé, qui se déroule au Mossika, pays imaginaire, qui pourrait se nommer aussi bien Guinée que Togo ou Congo ou Bénin ou Mali, qu’on peut dire la vérité, à condition de s’affranchir de la censure qu’imposent les biens pensants, les tiers-mondistes, les marxistes non repentis, les antiracistes de profession et les haïsseurs sans limite de la France. Paradoxe : alors que les « sciences » humaines et sociales (sociologie,  ethnologie, anthropologie, etc.) mentent à qui mieux mieux, sans vergogne ni scrupule, le roman atteint le vrai. Or, ces sciences prétendent détenir seules la vérité, le roman sait qu’il est fiction et que les histoires qu’il raconte sont inventées. Henri Lopes a le courage ou l’audace ou l’inconscience (qu’on lui fera payer à n’en pas douter, ne serait-ce qu’en occultant son oeuvre) d’emprunter les voies de la fiction romanesque pour dire la Vérité. Quelle cure de jouvence, quelle séance d’oxygénation, quel moment d’allégresse que la lecture de son roman !

Dossier classé est tout à l’opposé du Cahier d’un retour au pays natal, cet ouvrage de Césaire qui a fait basculer tant d’intellectuels des années 1950 et 60 dans le politiquement correct. Ce serait plutôt horresco referens le cahier de la fuite du pays natal sans retour possible. Lazare Mayélé, universitaire récemment naturalisé américain, reporter à African Heritage, journal afro-américain identitaire, revient dans son pays, la République du Mossika, après un long exil en France, puis aux Etats-Unis, à la fois pour rédiger une série de reportages sur « l’ouverture à la démocratie » (nous sommes en 1992) après trente années de régime dictatorial et policier de parti unique, mais « progressiste » comme il se doit, et pour élucider les circonstances dans lesquelles son père, Bossuet Mayélé, avocat, ancien leader de la Fédération des Etudiants Africains en France et l’un des esprits les plus brillants de sa génération, a été enlevé en 1966, puis assassiné, par des miliciens au service du régime.

La réalité que Lazare découvre est politiquement très incorrecte. Le Mossika va à vau-l’eau. Rien ne fonctionne. Les routes, les rues, les voies ferrées, les bâtiments publics, plus rien n’est entretenu. Les droits élémentaires ne s’obtiennent que par la corruption ou les affinités claniques ou ethniques. La catastrophe que vit l’Afrique est sous-évaluée ou dissimulée. Si on en parle, c’est pour accuser l’Occident, les Blancs, la France,  l’impérialisme. « Il ne suffit pas de tout mettre sur le compte du colonialisme, de l’impérialisme et de faire l’apologie de nos sociétés communautaires… Nous ne sommes pas de bons sauvages, nous sommes des êtres aux mentalités médiévales ». Le narrateur, lui, regarde, observe, dit. Comme il n’est pas Tartufe, il ne s’embarrasse pas de précautions oratoires. « A trop répéter les conflits de l’époque coloniale, on risque de confondre les Français d’aujourd’hui avec les colons d’hier. Dois-je continuer de récriminer contre un ami sous prétexte que son grand-père a jadis giflé le mien ? Cet engouement irréfléchi pour le devoir de mémoire m’insupporte ». La crise économique et sociale dans laquelle s’est abîmé le Mossika est la conséquence de la gabegie, de l’incompétence, de l’inconscience, de la promotion à des postes de responsabilité d’individus cupides à partir des seuls critères de clan, ethnie, famille, etc.

Le journal afro-américain très politically correct où travaille Lazare diffuse la bonne parole des cultural studies élaborée dans les universités WHASP, blanches, anglo-saxonnes, protestantes : l’Afrique y est présentée comme le continent de la tolérance, du respect d’autrui, de la joie de vivre, des grands ancêtres, de l’innocence. Bien entendu, la réalité dément l’utopie. Lazare est métis. Au Mossika, il subit les plaisanteries racistes de ses « frères de couleur ». Il le dit et il l’écrit. Il observe les haines inter ethniques : il le dit et il l’écrit. Il constate aussi l’attachement des Africains à la France. Il l’écrit : « Au pays, les gens vivent le regard rivé sur la France, comme si elle demeurait la Métropole. Elle ne l’est plus administrativement, mais dans les cœurs, si. Saurais-je expliquer cette réalité à mes collègues d’African Heritage ? La France n’avait pas besoin de s’affûter une stratégie pour nous happer. Dans notre pirogue, nous pagayons de toutes nos forces, ivres de nous amarrer à elle ».   

Pour ce qui est de l’histoire récente, qui commence avec l’Indépendance, les personnages – sauf ceux qui jouissent des bienfaits du pouvoir – ne se gênent pas pour dire que tout allait mieux du temps des Blancs, que la société d’alors était moins injuste et que le peuple était mieux traité. « Du temps des Blancs, le mérite déterminait les promotions ; maintenant, (c’est) la tribu ». Le malheur a commencé avec l’accession au pouvoir de jeunes gens nourris de marxisme et des modèles cubains, algériens et tiers-mondistes : ils ont conduit leur pays à l’abîme. Bossuet Mayalé fut l’un de ces jeunes révolutionnaires marxistes. « Elle a décrit l’atmosphère révolutionnaire qui régnait à l’époque au Mossika. Les modèles étaient ce qu’on appelait les « démocraties populaires : le Viêt-nam, la Chine, Cuba, le « Che ». (…) Outre la tribu, votre père a été victime des idéologies de son temps. Des idées que lui-même avait semées à Paris, à Likolo (capitale du Mossika), dans la tête de ceux qui devinrent ses ennemis ». Il a été assassiné. « Dossier classé » conclut son fils, en rentrant chez lui, aux Etats Unis d’Amérique.

De ce roman noir (dans tous les sens du terme : les faits racontés se passent en Afrique noire, Lazare se fait « policier » pour enquêter sur l’assassinat de son père, l’analyse de la situation qui prévaut au Mossika est d’un pessimisme effrayant, compensé heureusement par une grande allégresse d’écriture), émerge un personnage positif : Monsieur Babéla, le vieux maître d’école à l’ancienne, qui cite Homère, Platon et Socrate, attaché à la France républicaine et laïque, au raisonnement, à la langue française. A Lazare qui développe devant lui la thèse de la langue française imposée par les maîtres à leurs sujets, il objecte : « Vous aussi…, vous répétez ces sornettes ? Cela fait partie des idées reçues. Mon père était déjà interprète à l’époque coloniale. Il avait perçu l’importance du français : langue clé pour notre instruction mais aussi langue de pouvoir. Ses enfants n’avaient le droit de s’adresser à lui qu’en français. (…) Nous avons poursuivi la conversation sur l’utilisation des langues au pays. Il les appelait autochtones et moi (Lazare) nationales. En fait, j’écoutais surtout Maître Babéla. Ses propos, à contre-courant, tant du discours officiel que des opinions de nos intellectuels, me permettaient de mieux saisir des comportements de la vie quotidienne qui m’avaient désarçonné ». C’est ce vieux maître d’école qui révèle à Lazare à la fin du roman ce que devrait être une nouvelle littérature africaine « Le roman n’a pas pour objectif d’informer, mais de former. Je lis pour me construire, m’amender. La lecture, c’est la prière ».

La chape de silence qui plombe l’Afrique est provisoirement levée. Les malheurs de l’Afrique viennent des Africains eux-mêmes certes, mais aussi des intellectuels européens qui ont insufflé aux jeunes instruits, dont Bossuet Mayélé, qui en est mort, des théories tiers-mondistes, marxistes, gauchistes, internationalistes, etc., qui, si elles avaient reçu un début d’application en France auraient conduit notre pays à l’abîme. Aussi ont-ils fait subir aux malheureux cobayes consentants d’Afrique l’expérience destructrice de soi, de ce que l’on est, de son être. Dire la vérité sur l’Afrique, comme le fait Henri Lopes, c’est nommer les inspirateurs idéologiques de sa destruction, c’est aussi jeter la suspicion sur les idéologies dominantes en Europe : multiculturalisme, tribalisme, communautarisme. L’Afrique préfigure ce que sera ou veut devenir l’Europe : un agrégat de tribus ou de communautés se haïssant les unes les autres, enfermées dans une identité fantasmée, parlant la langue des ancêtres, fût-ce un patois, etc. C’est la raison pour laquelle la réalité de l’Afrique est volontairement occultée. Henri Lopes ouvre un dossier. Gageons qu’il ne soit bientôt fermé et très vite classé, comme l’a été l’enquête sur l’assassinat de Bossuet Mayélé.

 

 

30 mai 2013

Lectures

 

 

Aux Editions Transhumances, Val-des-Prés, Hautes-Alpes

 

 

 

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15 mai 2013

Le français qui s'écrit à l'Université

 

 

           

 

En 2004, la revue Le Débat a publié des écrits d’élèves de classe de 6e. Ce ne sont que phrases inintelligibles, mots déformés, réponses aberrantes, comme si, pour ces élèves, le français était fait d’hiéroglyphes. Les autorités s’évertuent à nier ces faits. Il est vrai qu’ils sont si effrayants qu’on comprend que la connaissance en soit réservée à quelques happy few. Pour mesurer la profondeur du gouffre dans lequel s’abîment l’école de France et la langue que l’on y parle ou que l’on y enseigne, il faut aller aux causes premières, id est à ceux qui forment les maîtres ou qui ont conçu leur formation. Ils sont professeurs des Universités ou directeurs de recherche au CNRS. Certains d’entre eux exercent des fonctions officielles, telles la présidence de la commission nationale des programmes ou l’évaluation des recherches faites à l’Université ou le jury de l’agrégation des lettres modernes. Soit quatre documents, que la nécessité ou le hasard a obligé l’auteur de ces lignes à lire. Ce sont : a) un « avis » de la Direction de la recherche du Ministère de l’Education nationale, daté de 2003; b) la « tribune libre » rédigée par un professeur de littérature de la Sorbonne qui a présidé la CNP (commission nationale des programmes) et publiée dans le quotidien Le Monde en 2001 (elle est intitulée « le français, discipline cruciale »); c) la profession de foi d’un professeur des Universités qui a été candidat en 1999 à un conseil national du CNRS; d) un texte publié sur le site « éducation » du gouvernement français, émanant du jury de l’agrégation de lettres modernes et exposant les aménagements de l’épreuve de « français moderne » de l’agrégation. Leurs auteurs traitent de questions relatives aux savoirs. Ils ne font pas avancer la connaissance, mais ils l’évoquent ou ils définissent les conditions propres à la faire éclore. Ils s’adressent à des chercheurs (avis a) ou à des professeurs (profession de foi c) ou au public cultivé que forment les lecteurs du Monde (tribune libre b) ou à de futurs agrégés de lettres. Le contenu est anodin, les formes verbales, en revanche, ne le sont pas : ce sont des tissus d’erreurs de langue qui attestent clairement le désastre. Il faut les analyser comme on le ferait de n’importe quel objet d’étude. Pour que la démonstration soit convaincante, on ne tiendra pas compte des lapsus, fautes d’orthographe ou autres broutilles, tel le fait d’écrire en chiffres les déterminants du nom nommés aussi adjectifs numéraux cardinaux.

 

1. Et moi, et moi, et moi

L’enfant que les sciences de l’éducation ont placé au centre du système scolaire tient du client roi du commerce de proximité et du roi soleil de la monarchie absolue. Nouveau roi de l’école, tout gravite autour de lui, aussi bien les programmes que les évaluations, l’institution que les maîtres mués en courtisans, mal gré qu’ils en aient. De l’école où il trône, l’enfant a pénétré dans l’université. Après l’avoir investie, il a fini par l’envahir. Ce fait n’est jamais évoqué dans les discours, ce sont les formes qui le révèlent. De ce point de vue, les formes sont plus éloquentes que les discours. Elles montrent que des professeurs des universités, titulaires de chaires prestigieuses, qui président des commissions nationales, sont candidats à un conseil du CNRS, évaluent les activités de centres de recherche, écrivent enfantin. Les sujets qu’ils abordent sont savants, puisqu’ils traitent de questions inaccessibles aux enfants, mais les formes qu’ils donnent à leur langue sont puériles.

L’enfant ramène le monde à ce qu’il est ou croit être. Il répète « et moi, et moi, et moi », comme si le seul fait de dire « moi » épuisait ce qui peut en être dit. Ainsi la profession de foi (document c), est centrée, comme les discours infantiles, sur le « moi ». Citons-en un extrait :  « J’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, j’ai étudié l’allemand pendant huit ans, un peu de néerlandais et d’hébreu à l’université et plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues. Les recherches (...) que je mène avec mes chercheurs doctorants portent sur des langues éloignées ou non (japonais, chinois, coréen, arabe, polonais, allemand, anglais, espagnol, etc.) en comparaison avec le français entre autres pour des applications dans le domaine du Traitement Automatique des Langues ». Les phrases commencent par « je » ou contiennent un « je » : « j’ai », « j’ai étudié », « je ne regrette pas », « je mène », « mes chercheurs ». Le professeur se place au centre du système universitaire, comme s’il était l’enfant roi du système scolaire. Il s’approprie aussi les étudiants. Dans « mes chercheurs », « mes » est abusif. Il est mis pour les « étudiants dont je dirige les recherches ».

Voici un autre extrait : « Je dirai en quelques lignes qui je suis et comment je vois la linguistique en général et plus particulièrement le Traitement Automatique des Langues qui est l’axe dans lequel je fais mes recherches actuellement ». 

Cette phrase, où les incorrections de forme fourmillent, comprend cinq occurrences de « je », dont une se cache dans le possessif « mes ».

 

2. S’exprimer sans entrave 

Ce qui caractérise le parler enfantin, c’est la libre expression. L’enfant s’exprime pour s’exprimer, id est pour sortir de lui-même, sans tenir compte des formes instituées par lesquelles les adultes, du moins ceux qui ont appris à maîtriser l’expression et qui, de ce fait, ne sont plus des enfants, s’expriment. Il tient pour nuls l’autre, les règles, les contraintes, les formes. De ce point de vue, la profession de foi c) est une caricature involontaire de parler enfantin. Ainsi dans « j’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, « avoir » est employé de façon abusive à la place de « je suis titulaire » ou « j’ai obtenu ». Dans « j’ai étudié (...) plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues », « plus ou moins », pour ce qui est de la connaissance du français, ce n’est pas « plus », c’est « moins ». Que reprend « chose » dans « chose que je ne regrette pas » ? « J’ai étudié » ? « Etudier » réfère à un phénomène, pas à une chose. La phrase « même si cela... car cela » a une syntaxe bizarre. Que reprend « cela » ? « Chose », « étudier », n’importe quoi ? La phrase « cela permet en tant que linguiste » viole les normes. « Permettre » se construit avec deux compléments indirects : permettre à quelqu’un de faire quelque chose. L’enseignant chercheur qui est aussi linguiste aurait dû écrire « cela permet aux linguistes de comparer des langues ». Quoi qu’il en soit de la syntaxe du verbe, il n’aurait pas dû employer permettre qui signifie « autoriser ».

Les puérilités se lisent à livre ouvert dans cette profession de foi : « De formation linguistique depuis la licence jusqu’au doctorat d’état en passant par une maîtrise, un DEA et une thèse de troisième cycle, mon opinion est qu’il ne peut y avoir d’application sérieuse sans études théoriques l’accompagnant ». La phrase « de formation linguistique... mon opinion » est incorrecte. C’est « je », et non pas l’opinion, comme cela est écrit, qui a reçu une formation. Formée de la préposition de suivie d’un nom et d’un adjectif dit « de relation » (comme dans « de religion chrétienne » ou « d’origine étrangère »), la construction prédique une qualité constante à un individu, pas un accident (ce qu’est une formation). Il aurait fallu écrire : « ayant suivi (ou reçu) une formation en linguistique ». S’il n’avait pas été un enfant, cet enseignant chercheur aurait dû écrire : « ayant reçu une formation en linguistique,... je suis convaincue (ou j’ai acquis le conviction que) que ... ». Application sérieuse signifie « appliquer son esprit de façon sérieuse à quelque chose », alors qu’il est fait allusion à l’application de théories à un champ d’étude. Le pluriel dans « sans études théoriques » ne s’imposait pas. De toute façon, ce n’est pas étude qu’il aurait fallu dire, mais réflexion. Dans « l’accompagnant », le pronom l représente-t-il « opinion » ou « application » ? Au choix ? Plus bas, l’auteur conclut : « c’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue ». Ainsi ne porte pas sur « je pense que » mais sur « défendre » le français. Il aurait dû écrire : je pense qu’il faudrait défendre ainsi notre langue. En réalité, chacun a compris que cet éminent linguiste ne défend pas notre langue, mais qu’il la saborde, comme si les formes qui y donnent une charpente ou un corps étaient mortes.

 

3. Au hasard des mots

Ces puérilités formelles font apparaître une réalité qui, plus que les phrases mal coupées des élèves de 6e, devrait effrayer les clercs qui tiennent à ce qu’il y ait une vie intellectuelle en France et à ce que le savoir et l’étude y fleurissent encore : Alma Mater s’est muée en Al Maternité. Elle est une pouponnière où des adultes infantilisés continuent à être allaités à on ne sait quel sein. Ce qui, en théorie, distingue les adultes des enfants, c’est que, pour les adultes, le réel existe et que la langue est un ordre symbolique grâce auquel le réel peut être nommé, puis analysé et compris. Elle ne se ramène pas à une libre expression. Elle a une réalité faite de règles, de codes, de normes, de contraintes, de rituel. Un enfant peut s’en affranchir, pas un adulte et encore moins un clerc. 

Dans l’avis a) de la direction de la recherche, est exprimé, à propos des activités d’un centre de recherche, ce jugement : elles sont « en qualité et en quantité très notables ». La formation de l’adjectif « notable » (verbe + suffixe able) et son sens « qui peut être noté » interdisent qu’il varie en degré et qu’il soit modifié par l’adverbe « très ». « En qualité et en quantité notables » est correct du point de vue grammatical ; « très notables » ne l’est pas. Le plus inquiétant est que l’avis a) est laudatif. Que signifie l’éloge, quand il s’exprime dans des formes aussi puériles ? Rien.

Soit la tribune libre b) du professeur de littérature de Paris. Il faut ne jamais avoir consulté les dictionnaires pour affirmer, comme il le fait, qu’ils « perpétuent une norme de la langue calquée sur un modèle écrit littéraire » et il faut n’avoir lu aucun livre publié de nos jours pour y lire ce qui ne s’y trouve pas, à savoir un « modèle écrit littéraire ». Si ce professeur de littérature de la Sorbonne nouvelle consultait un dictionnaire, il apprendrait que « vingt ans », ce n’est pas le « rythme » (comme il l’écrit), mais la « durée » d’une kermesse, que la croissance n’est pas « à proportion de l’échec scolaire », mais « proportionnelle à l’échec scolaire ». Au lieu de disserter sur la « discipline cruciale » qu’est le français, le président des programmes ferait mieux d’inscrire au programme des classes de 6e de la grammaire. Il ne crucifierait pas le français. Dans « leur conséquence est claire », le possessif leur est abusif. Il aurait fallu écrire « la conséquence en est claire » (il s’agit de la conséquence de faits).

 

4. L’impropriété reine

Les impropriétés consistent à employer, par ignorance ou inattention, un mot dit impropre à la place du mot propre. Elles sont courantes dans le parler enfantin ou dans la conversation ordinaire, où il arrive qu’allocation soit confondu avec allocution, éruption avec irruption, éminent avec imminent, ou inversement. Les grammairiens épinglent volontiers les termes impropres. Ce n’est pas ce point de vue qui prévaut ici. L’histoire de la langue nous apprend à relativiser la gravité des impropriétés, lesquelles, au fil de siècles, ont contribué au bon usage actuel. Ainsi, De Gaulle a donné à quarteron (de généraux en retraite) un nouveau sens, celui de « quatuor ». Chez les clercs, surtout à l’écrit, elles sont inquiétantes. Un des fondements de l’activité intellectuelle, sans lequel il est impossible d’élaborer la moindre connaissance, est, comme Platon le fait dire à Socrate dans le dialogue intitulé Cratyle, « la justesse des dénominations ». Il ne peut y avoir de science digne de ce nom si n’importe quel mot remplace n’importe quel autre mot, si un concept est désigné au hasard par tel terme ou par tel autre, si tout se vaut en matière de formes.

Soit l’avis a) émanant la Direction de la recherche, sise rue Descartes, Paris Ve. L’auteur énumère les domaines de recherche d’une équipe d’accueil (ou EA) habilitée dans une université de province. Il est « crucial » que les différents domaines du savoir soient désignés par des termes justes, précis, reçus ou propres. Si un spécialiste de physique quantique apprenait que, dans un rapport officiel, il était biologiste, il émettrait des doutes sur les connaissances de celui qui le désigne ainsi. Or, l’auteur de l’avis a) ne respecte même pas ce principe élémentaire. Ainsi l’EA « évaluée » serait composée « d’antiquisants », « de spécialistes de la Renaissance et du classicisme », de « modernistes ». Un antiquisant est un artiste qui s’inspire de modèles antiques. L’EA dont il est question ne comprend ni peintre, ni sculpteur ; seulement des spécialistes des littératures latine et grecque de l’Antiquité. Faut-il rappeler que les modernistes sont partisans d’une Eglise ou d’une foi modernes et que cette EA n’en comprend aucun, du moins ès qualités, mais des spécialistes de littérature moderne ? Comment qualifier un expert qui confond l’Eglise et la littérature ? La langue française n’a pas de mot pour cela, parce qu’il n’est jamais venu à l’idée de nos ancêtres ou prédécesseurs que de tels experts, même à l’époque  où Rabelais et Molière se moquaient des faux maîtres et autres Diafoirus, pussent exercer dans l’Université. Dans la même phrase, les compléments du nom spécialistes, à savoir « de la Renaissance » et « du classicisme » n’appartiennent pas au même ordre d’entités. La Renaissance, avec un R majuscule, est une époque, alors que le classicisme est la « doctrine classique ». L’EA ne compte pas de spécialiste de la doctrine classique, mais des spécialistes de la littérature classique ou de l’époque classique, ce qui n’est pas la même chose. L’auteur de l’avis constate que l’EA a noué des liens avec des « scientifiques » espagnols. Ces liens existent, mais ils n’unissent pas des Français à des physiciens espagnols, mais à des spécialistes espagnols de langue et littérature françaises.

L’auteur de l’avis a) a pris soin de dénombrer les colloques que cette EA a organisés en huit ans, ainsi que les ouvrages qu’elle a publiés durant la même période. « On dénote, écrit-il, 17 colloques et 34 publications ». Il a écrit « dénote » et non pas « dénombre ». Or, ces deux verbes réfèrent à des opérations qui n’ont rien en commun. La dénotation consiste à nommer une réalité du monde, le dénombrement à compter les choses (colloques, navets, carottes, etc.), quelles que soient ces choses, incluses dans un ensemble, limité ou non. Qu’un éboueur les confonde ne porte guère à conséquence. Si la confusion est le fait d’un clerc chargé d’évaluer les activités d’autres clercs, elle est d’un tout autre ordre. Ce n’est plus une erreur de langue, c’est une forme qui jette le discrédit sur le système, d’autant plus que l’évaluateur officiel a sans doute atteint le sommet de la carrière. Qu’est-ce qu’une Direction de la Recherche où l’on tient les philologues pour des peintres et les spécialistes de Genet pour des mangeurs d’hostie, et qui fait du dénombrement une dénotation ?

 

5. La pensée interdite

Quand le réel ne peut plus être nommé, il n’existe plus. Dans l’Al Maternité, la pensée a déserté. Il ne reste que les puérilités. L’enfant répète ce qui se dit partout ailleurs. Il égrène la doxa, l’adulte l’évite ou tente de l’éviter.

L’auteur de la profession de foi c) est un petit Poucet qui sème la doxa sur le papier. Voici un autre extrait : « L’ouverture vers les autres pays et les autres langues : Si l’on regarde la discipline linguistique dans le contexte actuel de mondialisation, il faudrait essayer de profiter des apports des autres pays. Le TAL fait partie des disciplines qui doivent plus particulièrement ne pas hésiter à s’ouvrir vers l’extérieur. L’ouverture mondiale est-elle un bien ou un mal ? Peu importe, les langues doivent rester vivantes et ne pas disparaître. Il est important que chaque pays se soucie d’analyser sa langue (ses langues) en fonction des autres langues pour ne pas la voir disparaître (...) Il serait probablement intéressant d’exporter le plus d’informations possibles sur la langue française pour qu’elles soient utilisables non pas uniquement en France mais également dans les autres pays afin que ces derniers, en cas de besoin (pour raisons économiques, culturelles, pour la recherche ou autres), n’hésitent pas à puiser dans nos analyses, nos formations pour toutes sortes de recherches ou applications. C’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue. Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue mais en exportant nos modèles d’analyses pour d’éventuels emplois pour ou avec d’autres langues ».

On imagine mal un professeur préconiser la « fermeture » de son université aux autres universités du monde. « Il faudrait essayer de profiter ». Entre le conditionnel (éventuel) et la nécessité (falloir), entre l’injonction (il faudrait) et l’atténuation timide exprimée par « essayer », les modalités sont divergentes. Profiter de et tirer profit de n’ont pas le même sens. On profite d’une occasion, d’une situation, d’un rapport de forces ; on tire profit de quelque chose que l’on vous donne ou vous apporte, d’une leçon, de résultats publiés, d’un enseignement. L’adjectif mondial à la place de « du monde » est impropre. « L’ouverture mondiale » (ce qui est dit) n’est pas « l’ouverture au monde » (ce qui est signifié, semble-t-il). « Les langues doivent rester vivantes » : il n’y a aucune relation de quelque nature qu’elle soit, de finalité, comme c’est dit dans ce texte, ou autre, entre l’analyse que l’on peut faire d’une langue et sa disparition ou sa non disparition. Pendant des siècles, on n’a pas cessé d’analyser une langue morte ou à demi morte (le latin). « Pour ne pas » est incorrect : il aurait fallu écrire « de peur de ». Quel est le sens d’intéressant dans « il serait intéressant d’exporter des informations » ? Profitable, utile, d’un grand intérêt ? « Exporter des informations » est impropre. Le verbe propre est « diffuser ». Les informations dont il est question ne sont pas des nouvelles mais des résultats de recherches. « Exporter » suppose que ces résultats soient diffusés hors de France. La phrase contient des finalités en cascade (pour qu’elles soient utilisables..., afin que ces pays ..., pour des raisons.., pour la recherche..., pour toutes sortes de recherches...) qui finissent par obscurcir le sens (si tant est qu’il y en ait un).

La pensée évaporée ou rendue impossible, seule surnage l’idéologie. « Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue ». Cette assertion puérile atteste surtout une ignorance totale de la politique linguistique de la France (ou de tout autre pays), laquelle ne consiste pas à « imposer une langue » (même dans les colonies, cela ne s’est pas fait), ni, bien entendu, à « refuser » les autres langues.

L’auteur du document b) « français discipline cruciale » exhibe titres (professeur de littérature) et fonctions (président d’une commission des programmes). Un lecteur naïf, les lisant, en conclut qu’il pense. Il n’en est rien. Contrairement à ce qui est affirmé, Jules Ferry n’a pas « mis en place l’école », pour la seule raison que l’école existe depuis plus de deux millénaires. Il a seulement institué, en faisant voter une loi qui porte son nom, l’instruction publique, qu’il a rendue obligatoire aux garçons et aux filles âgés de six à treize ans. De plus, cette loi est caduque. En 1934, à l’instar de ce que les fascistes italiens avaient décidé en 1923, des politiciens qui se sont couverts de gloire à Vichy, ont remplacé « instruction publique » par « éducation nationale », toujours en vigueur. La loi Haby votée en 1975 a mis fin à la loi Jules Ferry et Jospin en faisant voter en 1989 la loi qui porte son nom a rendu impossible tout essai de ressusciter l’instruction publique, telle qu’elle a été conçue en 1882. Malgré cela, Jules Ferry est rendu responsable des malheurs des collégiens et des lycéens d’aujourd’hui. Lui intenter un procès est aussi vain que d’accuser Satan, les juifs, les noirs, etc. quand les choses vont mal. La loi qu’il a fait voter ne porte ni sur les collèges, ni sur les lycées, ni sur le latin, ni sur les études classiques, et encore moins sur l’université. La réforme de l’université a été imposée sans vote, ni délibération, par l’empereur  Napoléon Premier dans deux « décrets » qu’il a édictés en 1806 et 1808.

Le président des programmes veut mettre en place une « formation citoyenne », objectif qui aurait fait hurler de rire les écrivains des siècles passés. La citoyenneté a fait l’objet d’une formation en URSS, en Chine, dans le Cambodge des Khmers rouges, à Cuba, dans l’Allemagne du socialisme national, dans Afghanistan des talibans, etc. où des présidents de commission ont dressé des millions de malheureux à obéir à la « rhétorique générale » des tyrans marxistes, nazis, musulmans. En revanche, il faut tout ignorer de ce qu’a été la rhétorique pendant vingt-cinq siècles, à savoir persuader autrui même de l’erreur, embellir, orner, abuser, tromper, aveugler, pour croire qu’elle peut former quiconque à la citoyenneté. Ou alors, l’objectif est de dresser les citoyens à bêler les slogans du régime en place.

On peut s’étonner aussi qu’un président des programmes  ignore les rudiments de l’histoire de l’école. Le collège « pour tous » ou collège unique a été institué après la loi (et non avant cette loi) qui a porté de quatorze à seize ans la scolarisation (et non pas « l’instruction »). « Une école de la réussite pour tous, écrit-il, exige des crédits massifs ». En douze ans, les crédits ont quasiment doublé, alors que les élèves sont de moins en moins nombreux. Les dépenses d’éducation (budget de l’Etat, budget des collectivités locales, dépenses des familles, etc.) dépassent 600 milliards de francs, plus d’un tiers des recettes fiscales de l’Etat. S’il avait été un esprit libre, le président des programmes aurait écrit que « l’école de l’échec pour tous est un tonneau des Danaïdes ».

Dans sa conclusion, il révèle involontairement ce qu’est pour lui Alma Mater :  « La difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée (au lieu de « de la pensée ») et quelques fantasmes ». Une pensée routinière est tout ce que l’on veut, routière, tourière, rouée, niaise, etc. sauf de la pensée. Il aurait fallu écrire les « scléroses du discours ». Pour cela, une condition est nécessaire : penser. Hélas, dans le système, ce n’est plus dans les cordes du très bourdivin président des programmes.

Dernière tératologie. L’auteur du document c) conclut ainsi sa profession de foi : « Je terminerai avec ma définition d’un bon chercheur : c’est est une personne de bonne culture générale dans la discipline au moins et capable de mener une recherche de pointe. Il serait peut-être intéressant en tant que CNRS de partir à la recherche de ceux qui travaillent sans faire de bruit ». Cette hénaurmité de pouponnière ne mérite pas d’autre commentaire qu’un hénaurme éclat de rire.

Dans ces documents, la puérilité des formes, l’impropriété reine, l’inanité de l’expression révèlent qu’Almaternité s’abîme dans un gouffre. Que, dans le classement des universités effectué en Chine, on ne compte que cinq universités françaises dans les cinq cents universités évaluées et, dans les cent premières, deux ou trois seulement, est dans l’ordre des choses. Les auteurs de ces documents occupent des postes en vue, ils sont introduits dans le sérail, ils côtoient le pouvoir, ils prescrivent le Bien, le Juste, l’Exact, le Correct. Les choses étant ce qu’elles sont au sommet du système, on ne s’étonnera plus que, pour des élèves de 6e, le français soit une langue étrangère. Leurs connaissances réelles sont l’ombre portée de la pyramide.     

 

6. Le sommet

Mais de ces documents, c’est le d) qui mérite le pompon. Il suffit de lire attentivement ce texte de « grammairien » pour y relever de très nombreuses erreurs de langue et de style.

Dans « (la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le « sujet » du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui « conserve », mais elle ne « propose » rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre « conserver » et « proposer ». Que peut signifier « conserver en proposant » ? Il aurait fallu écrire : « la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) » et « on proposera aux candidats quatre mots à étudier ».

            Dans « étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires », l’auteur ministériel semble avoir oublié les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif « laquelle » reprend « une séquence » (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire « suite de mots » ou, plus simplement, « phrase ») alors que, en bonne logique, il représente « étude ». Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de « précédemment ».  « Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées ». Ces « consignes » n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire « citées ci-dessus ».

Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans « l’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 », le futur « sera » est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : « L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005 ». De même, dans « ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions », le futur n’est pas approprié : il aurait fallu « ils (les aménagements) concernent »…

« Orientation » signifie, entre autres acceptions, « direction prise par une activité, une action » : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les « questions » ne sont pas une « activité », ni une « enquête policière ». En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire « les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions ». A moins que, hypothèse possible, « orientation » ne soit entendu dans le sens de « tendance politique ou idéologique ». Auquel cas, on aimerait savoir quelles tendances idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement de l’épreuve ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions. En fait, le changement porte sur le barème, c’est-à-dire la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10.

Dans « le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points », le pluriel « études » est impropre. « Etude », quand il est employé au singulier, signifie « examen approfondi » ou « analyse ». Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, « études » désigne un cursus, comme dans « suivre des études de lettres ». Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire « étude de lexicologie » ou « étude (et non « études ») de morphosyntaxe ». Dans le titre, le nom « aménagement » est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce qu’annonce ce texte, c’est un aménagement de l’épreuve.

 « Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes ». La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur de ce texte.

L’adverbe « précisément » est employé trois fois dans le texte. Dans « étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie », « précisément » a le sens de « avec précision » : la « notion » est définie « de façon précise » (du moins, c’est ce que les candidats sont en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de « précisément » en français. Mais dans « elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », « précisément » est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe « conserver », mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire « pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle » (en fait, sa formulation habituelle). « Avec » dans « avec un barème d’un point par mot » ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : « Le barème sera d’un point par mot ».

Les emplois approximatifs sont presque aussi nombreux que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales « concerner », « se rapporter à », « avoir trait à », « être relatif à »… Ils jugent pertinent de réserver « concerner » aux humains : « en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes » ou « les aménagements concernent les étudiants de lettres » et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : « ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition ».

« Perspective » est employé trois ou quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans « (la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ». Affirmer d’une question qu’elle « adopte une perspective » n’a pas de sens. La « perspective » (c’est-à-dire de « l’aspect sous lequel on envisage une question ») relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans le texte par plusieurs occurrences. Dans « les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées », il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore « ampleur restreinte », « portée plus restreinte » : mais peut-on concilier ce qui est antinomique, « synthétique » et « restreinte » ? Dans « elle pourra aussi porter, selon (suivant) les spécificités du texte proposé (les particularités du texte), sur deux notions mises en perspective », l’invocation de la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire « deux notions étudiées conjointement ». On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dépourvus, d’autant plus que les « notions » dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des « notions ». L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit « poétique, comique et pathétique » n’en est pas une.

Flaubert a bien amusé ses lecteurs avec « le char de l’Etat qui navigue sur un volcan ». Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de « soumettre » dans « soumettre une épreuve à des aménagements », au sens de « aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve » est indigne de quelqu’un dont l’activité est de commenter les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien ou un scribe en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est « instruction formelle » donnée aux militaires. Faire d’une « question de vocabulaire », du type « étudiez tel ou tel mot », une « consigne » est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’EducNat que les grammairiens doivent accréditer leurs usages. « Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie ». Que veut dire « le texte livre des données » ? Seul Monsieur Homais s’exprime ainsi. « Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue » : les haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit.

« Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne ». « Conduire une étude », qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un « code » pour cela ? « La consigne identifie précisément le phénomène » est la phrase qui résume le mieux la façon haïssable dont on écrit désormais à l’Université. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas « l’épreuve épuise l’approche » ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. « Dans tous les cas (il fallait écrire « en tout cas » ou « quelle que soit la question »), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour « démarche ») stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets. « Prendre en compte » n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. « Tenir compte de » est attesté au sens de « prendre en considération », « se rendre compte de » et « rendre compte de » au sens de « s’apercevoir » et « expliquer ». Sont attestés encore « prendre à son compte quelque chose » au sens de « s’attribuer la responsabilité de » et même « prendre compte de » au sens de « tenir compte de ». Le sens de « prendre en compte les deux pôles de l’approche » est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les « deux pôles » d’une « approche » et si une « approche » est pourvue ou non d’un pôle, de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.     

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires « littéraires », etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme dirait Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le « haut langage » est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes sont dites dans une belle langue, ou elles ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression orale et écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine de l’humanité. Pour eux, c’est aussi une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Un commentaire qui consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia n’a plus de validité. Il vaudrait mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour peut-être, des générations les ressusciteront.  

Pendant des siècles, le latin a été la langue de la culture en France et en Europe, jusqu’à ce que, au XVe et au XVIe siècles, les maîtres prennent conscience que leurs étudiants ne savaient plus cette langue ou qu’ils ne l’apprenaient plus et que, plutôt que de continuer à la martyriser, il valait mieux l’abandonner. C’est aussi ce qui arrive au français : les étudiants le martyrisent, les maîtres aussi, et même les formateurs de maîtres. Quant aux élites, elles préfèrent baragouiner l’anglais plutôt que le français. Est-ce là le signe annonciateur d’une inéluctable disparition de notre langue ?

 

 

06 février 2013

Procréation, Assistance, Médecine

 

 

 

Dans le syntagme figé « procréation médicale (ou médicalement ?) assistée », tous les vocables font difficulté.

Dans le Dictionnaire critique de langue française (1788), Féraud remarque au sujet de procréation et de procréer, qui signifient « génération » et « engendrer », que ces deux mots « ne se disent sérieusement qu’en style de pratique » (ce sont des termes en usage au Palais (de justice) dans les procès) et que « hors de là, on ne peut s’en servir qu’en plaisantant ». Avec la procréation des socialos, il est évidemment hors de question de plaisanter : ce serait un crime de lèse-majesté. Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-74), la procréation, terme de jurisprudence, « est la génération des enfants ; c’est un acte qui est du droit naturel et qui est commun aux hommes avec tous les autres animaux ». Les socialos, écolos et autres gauchos veulent faire basculer ce terme du « droit naturel » vers l’artifice, c’est-à-dire la négation du droit, sous le prétexte que la procréation peut être effectuée par la technique médicale. Pendant huit siècles, puisque procréation est attesté au début du XIIIe siècle, en 1213 justement, le mot a signifié « génération » ou « action de procréer » - rien d’autre – et la chose était de la seule responsabilité d’un homme et d’une femme, qui n’avaient pas besoin d’un médecin manieur d’éprouvette pour faire cela. La seule question soulevée était celle des limites à mettre à la procréation, étant entendu qu’il n’était pas du destin des femmes de mettre au monde vingt enfants en vingt ans. Mais, apparemment, cela est en train de changer. Le syntagme figé procréation médicalement assistée est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). 

En latin, il n’est pas d’équivalent du nom assistance, mais seulement le verbe adsistere, qui a deux sens : « se placer auprès de quelqu’un, s’arrêter auprès de quelqu’un » ou « s’arrêter en se tenant droit, se tenir debout ». Le sens moderne « venir en aide à quelqu’un » n’est pas exprimé par l’équivalent du verbe latin assistere. En 1680, pour Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses), l’assistance est ou bien une « assemblée de personnes qui sont présentes à une action publique » ou bien une « aide », un « secours » ; assister, c’est « être présent, être spectateur de quelque chose, se trouver en un lieu » et c’est aussi « aider, secourir ». De même, Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « prêter secours à quelqu’un » et « être présent ». Ce sens, ainsi que le nom assistentia, sont propres à la langue latine de la chrétienté. Saint Augustin emploie assistentia au sens d’« aide ». Autrement dit, assister dans le sens d’aider et assistance dans le sens d’aide sont deux mots chrétiens ; et depuis un siècle ou plus, ces mots sont dévoyés, dans la procréation assistée par exemple. Le monde est plein d'idées chrétiennes devenues folles, disait un sage : encore une. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) note que le nom assistance s’étend à tout ce qui est social ou y ressemble : « assistance publique, ensemble de l’administration et des établissements qui viennent au secours des malades et des nécessiteux ». Le sens social se développe au XXe siècle, grand siècle de la religion sociale. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé les emplois suivants : œuvres d’assistance, assistance judiciaire, assistance privée (ou « secours de tout genre donné par les sociétés particulières »). Le développement du sens social entraîne la lente disparition du vieux sens de « présence », mentionné comme rare ou vieilli dans le Trésor de la Langue française (1971-94). Même le sens ancien attesté au XVe siècle, « action d’aider quelqu’un dans ses fonctions », a vieilli, au profit du sens, « action de secourir quelqu’un », propre à la législation sociale. Ainsi, chez Jaurès : « les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance sociales, ne représentent encore qu’une faible fraction des budgets d’Etat ». En un siècle, tout ce dont Jaurès notait l’absence est devenu présence massive : la « fraction des budgets d’Etat » est presque le tout ; le social qui était réduit à la part congrue est devenu l’essentiel : assistance éducative, judiciaire, médicale gratuite, psychiatrique, publique, et même dans le domaine international : assistance technique des Nations Unies, internationale, nucléaire, maritime. Même les sociétés d’assurance vendent de l’assistance aux personnes dans le monde entier. En un siècle donc, le mot a été accaparé par les juristes et autres spécialistes du social et la chose qu’il désigne fait la seule activité des « acteurs sociaux ». Même la procréation relève de l’assistance et même la médecine. Naguère, il était entendu que le but de la médecine était de soigner les malades ; aujourd’hui, c’est à elle qu’il incombe d’offrir du confort ou de satisfaire des envies puériles.

Voilà qui donne une image fidèle de l’ordre nouveau de la France ou, comme on voudra, des rets dans lesquels, peu à peu, elle agonise. 

 

 

14 janvier 2013

Homo

 

 

            Homo est, disent les linguistes, un morphème qui sert à former d’autres morphèmes, adjectifs, noms, verbes, tels homogénéiser, homothétique, homogamie, etc. mais qui, à la différence des noms, verbes, adjectifs qu’il contribue à former, n’est pas autonome et ne peut donc pas être employé seul. S’il l’est, comme adjectif ou nom, comme dans « le mariage homo » ou « les homos ont décidé que… », c’est qu’il n’est plus un « élément formant », ni un morphème autonome, mais un adjectif ou un nom.

            Jusque là, pas de difficulté. L’intérêt de ce morphème non autonome est le sens qu’il a aussi bien en français qu’en grec. Homo, en grec et en français, signifie « semblable », « même », « pareil ». C’est une façon de désigner l’identité, non pas au sens d’ipséité, mais au sens de mêmeté. Etre homosexuel(le), c’est préférer le même, le pareil, l’identité, celui ou celle qui est du même sexe que soi, comme d’autres préfèrent leurs frères à leurs cousins, leurs cousins à leurs voisins, leurs voisins à ceux qu’ils ne connaissent pas, ceux qu’ils ne connaissent pas, mais qui sont leurs compatriotes, aux étrangers et, pour couronner le tout, s’ils sont aryens ou musulmans, les aryens aux juifs ou les musulmans aux mécréants…

            Il n’est rien de plus banal, ni de plus commun dans le monde. C’est même la grande loi qui régit l’humanité.

            Même les bien pensants qui larmoient au quotidien Le Monde, même, et surtout devrais-je écrire, les hiérarques socialos ou écolos ou encore les activistes qui avancent à la sauce raciste préfèrent un membre de leur famille à un étranger et, s’ils exercent un semblant de pouvoir, ils sont prêts à prodiguer avantages, passe-droits, sinécures, privilèges aux leurs au détriment des autres et des étrangers. M. de Hollande procède ainsi, comme n’importe quel tyranneau arabe. Il se plie à la grande loi – ce en quoi il fait preuve d’intelligence, puisqu’il sait y adapter ses décisions.

            Le problème, car il y en a un, est que ces militants de l’homo – du pareil, de l’identique, du même – et de la préférence accordée au même sont aussi ceux qui dispensent au monde entier de belles leçons sur l’Autre (qu’ils écrivent avec un A majuscule), sur l’urgente nécessité de s’ouvrir à l’Autre, d’accueillir l’Autre, de se faire Autre. Pure comédie, habituelle tartufferie, simulacre de pantomime, direz-vous. J’en conviens. Le fait est, incontestable, que la différence majeure dans l’humanité, celle qui est la plus malaisée à affronter et à accepter, est la différence sexuelle. La grandeur est de la préserver, pas de la nier ou de la haïr. Or les promoteurs de l’homo, du mariage homo, de l’homophilie et de l’homogamie, etc. haïssent l’Autre, l’hétéro, la différence. Ils sont altérophobes et hétérophobes ; ils ne sont que cela. Ils ne comprennent même pas ce qu’ils font, ni qui ils sont.  

     

05 janvier 2013

Sultan

 

 

 

 

Le sens de ce mot, emprunté à l’arabe où il signifie « pouvoir, autorité, domination », ne soulève pas de difficulté. Attesté dans l’ancienne langue française sous la forme soudan (« prince souverain mahométan »), puis à compter du début du XVIe siècle sous sa forme actuelle, il désigne le souverain de certains pays musulmans. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) et Furetière (1690, Dictionnaire universel) relèvent les deux formes : le sultan, « c’est le grand seigneur », le soudan, « un prince souverain de quelque pays et qui faisait hommage au grand seigneur » (Richelet) ; le sultan est un « titre qu’on donne aux empereurs d’Orient » (« ce mot est turc et signifie Roi des Rois »), le soudan ou soldan, un « prince mahométan » (Furetière). Les académiciens n’enregistrent que sultan : « titre qu’on donne à l’empereur des Turcs et à tous les princes de la religion mahométane » (DAF, 1694, 1762 et suivantes ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C’est aussi, à peu de choses près, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « dans les pays musulmans ou fortement islamisés, chef temporel puis souvent également spirituel, souverain d’un État plus ou moins important » et « souverain de l’Empire ottoman » (synonymes Grand Seigneur, Grand Turc).

A partir de cet emploi objectif et de pure désignation s’est développé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un sens figuré ou étendu : « despote, tyran ». Le fait que ce sens figuré se soit développé à partir de la façon tyrannique dont le pouvoir est exercé au nom de l’islam et par les musulmans illustre ce qu’est l’autorité ou la domination « en terre d’islam ». Les auteurs de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72) sont les premiers à porter un jugement, sans doute hostile ou méprisant, mais assez juste à dire vrai et fort lucide, sur la réalité des pays musulmans : « Le sultan, est-il écrit à l’article portant ce titre, exerce sur ses sujets l’empire le plus despotique ». Suit un exposé argumenté qui justifie le despotisme attribué à ce pouvoir : « selon la doctrine des Turcs, leur empereur (à savoir le sultan) a le privilège de mettre à mort impunément chaque jour quatorze de ses sujets, sans encourir le reproche de tyrannie, parce que, selon eux, ce prince agit souvent par des mouvements secrets, par des inspirations divines (comprendre : allahiques), qu’il ne leur est point permis d’approfondir ». Ce despotisme n’est guère efficace, les sultans étant souvent « exposés à la fureur et à la licence d’un peuple furieux et d’une soldatesque effrénée qui les dépose et les met à mort, sous les prétextes les plus frivoles ». Bien entendu, l’étiquette met entre les sultans et leurs sujets la plus grande distance possible : « on n’aborde le sultan qu’avec beaucoup de formalité ; nul mortel n’est admis à lui baiser la main (de peur qu’elle ne soit mordue ?)… Le sultan n’admet personne à sa table ; nul homme n’ose ouvrir la bouche sans ordre dans son palais ; il faut même y étouffer jusqu’aux envies de tousser ou d’éternuer ; on ne se parle que par signe ; on marche sur la pointe des pieds ». Le pouvoir exercé par le sultan est absolu et sans limite : « les résolutions prises par le sultan passent pour irrévocables, quelque injustes qu’elles soient ; il ne peut jamais se rétracter. Ses ordres sont reçus comme s’ils venaient de Dieu même (comprendre : Allah), et c’est une impiété que d’y désobéir ; quand il veut faire mourir un grand vizir, il lui signifie sa sentence par écrit… Le vizir obéit sans hésiter, sans quoi il serait déshonoré et regardé comme un impie et un excommunié ».

Au XVIIIe siècle, les « intellectuels » ou ce qui en tenait lieu ne se prosternaient pas devant les tyrans. Ils n’essayaient pas non plus d’abuser leurs contemporains en leur racontant des histoires à dormir debout sur les lumières de l’islam, sur « notre ami le Roi », sur l’émir du Qatar ami de la France, sur la modération et la tolérance des Séoud qui se succèdent sur le trône d’Arabie, sur Bouteflika ou Saddam Hussein, etc. etc. etc.

Le sens figuré de sultan est relevé dans les éditions de 1798, 1835, 1879 du DAF : « il se dit figurément et familièrement d’un homme absolu, tyrannique », dans le DLF de Littré (« figuré, par extension, il se dit d’un prince absolu comme les sultans » ; « figuré et familièrement, homme absolu, tyrannique ») et dans le TLF : « vieilli, homme qui, par son état, sa situation, ses actes, présente certaines caractéristiques propres à un sultan ».

Il fut un temps, bien révolu hélas, où les intellectuels ne se berçaient d’aucune illusion sur la brutalité tyrannique des pays et communautés islamiques, comme s’il était dans la nature de l’islam d’engendrer un pareil despotisme, non éclairé évidemment, sauf par les musulmans dits « modérés », quand il ont trop picolé au H. Cette insolence ancienne est en train de disparaître. Dans le TLF, le sens despotique est tenu pour vieilli et les académiciens en 1932-35 (huitième édition du DAF) ne l’enregistrent pas, ouvrant des brisées sur lesquelles marchent aujourd’hui tous ceux qui pensent bien. C’est pourquoi l’Elysée et Matignon viennent d’attribuer le grade de chevalier de la Légion d’honneur à un des thuriféraires établis en France de ces pouvoirs tyranniques, le sinistre imam Obrou. En matière de prosternation devant le despotisme incarné, il est difficile de faire plus servile.     

 

 

01 janvier 2013

Voeux

 

 

Arouet le Jeune souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc.

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, les chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658 ; en 2011, de 147.154 de 439.229.  

 

En 2012, la NLF a eu 157.902 visiteurs qui ont lu 490.182 pages.

 

09 avril 2012

Le Proche-Orient purifié

 

 

Le Proche Orient d’où les chrétiens seraient partis, sous la contrainte ou librement, est une éventualité qui est de plus en plus souvent évoquée et que de nombreux faits rendent plausible. Si cette éventualité se réalisait, le destin des chrétiens d’Orient, de fragile et menacé qu’il est, basculerait dans la tragédie. Tragédie, parce que l’Orient est la terre du Christ et que c’est en Orient, dans l’Egypte, la Syrie, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie, l’Irak, la Turquie actuels, qu’est né le christianisme. C’est à Alexandrie que les « Livres des Hébreux » ou « Bible » ont été traduits pour la première fois en grec. C’est en Egypte que les formes chrétiennes de l’érémitisme et du monachisme ont été élaborées, avant qu’elles ne se diffusent en Occident. Nicée, où ont été fixés en 325 le credo et le dogme de la Trinité, Chalcédoine, où a été rappelée en 451 la double nature du Christ, Ephèse, où Marie a été désignée en 431 comme la « mère de Dieu », Antioche, où les disciples du Christ ont été nommés à la fin du Ie siècle « chrétiens », Nysse, Nazianze, Constantinople, Damas, Alexandrie, Edesse, etc. sont les lieux de la mémoire chrétienne. Certes, la plupart de ces noms ont été mutilés ou effacés. Antioche ne compte quasiment plus de chrétiens. Certes, ces chrétiens d’Orient portent des noms étranges : ils sont coptes en Egypte et en Ethiopie (orthodoxes, catholiques ou même protestants), nestoriens en Irak et en Inde (ils se divisent en Assyriens, Chaldéens, Malabars, Malankars), syriaques et jacobites en Syrie ou en Jordanie, Maronites au Liban, Arméniens, là où ils n’ont pas été massacrés,  Melkites dans tout le Proche Orient (ils se divisent en grecs catholiques ou en grecs orthodoxes), etc. Pourtant, le drame qu’ils vivent ne relève pas de la seule religion. Il est aussi politique.

 

1.      La connaissance des réalités

Il est indécent d’aborder la condition des chrétiens du Proche-Orient, sans en avoir une connaissance raisonnée, organisée, sans passion. Le savoir vient de témoignages, de travaux savants et d’un examen sans concession du vocabulaire dont nous usons. Les témoignages sont de trois ordres. Les responsables religieux des chrétiens du Proche Orient ne sont pas libres : ils savent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, provoqueraient de violentes représailles. Leur parole est surveillée, à la fois par eux-mêmes et par les autorités. Les responsables religieux de France et d’Europe sont eux aussi très prudents. De plus, ils sont paralysés par la recherche du dialogue à tout prix avec l’islam. Sœur Emmanuelle était la charité du Christ en acte. Personne ne peut émettre de critique à son encontre. Rappelons seulement un fait. Sœur Emmanuelle raconte qu’elle a pris la décision à la fin des années 1960 d’abandonner l’enseignement, parce que, dans l’institution d’Alexandrie (La Mère de Dieu ?) où elle enseignait le français, ses élèves n’avaient pas contribué à une quête en faveur de musulmans déshérités, à l’occasion du mouled ou anniversaire du Prophète. Elle en a été chagrinée. Ses élèves, elles, résistaient. Sœur Emmanuelle a pour absolu la charité, ses élèves ont réagi politiquement. Leurs familles sont victimes de persécutions, elles ont perdu leurs biens entre 1956 et 1961, des parents ont dû s’exiler. Il leur était impossible de faire preuve de générosité envers des populations qui leur sont hostiles et qui persécutent leurs familles. C’est pourquoi les témoignages qui ont une valeur sont ceux des seules victimes. Laissons les exilés témoigner qui, parce qu’ils n’ont pas laissé de famille ou de proches dans leur pays, peuvent parler librement.

La connaissance peut venir de quelques savants, pas de spécialistes de l’islam, orientalistes ou islamologues, qu’ils soient ou qu’ils ne soient pas musulmans, parce que tout, chez Berque, Gardet, Etienne, Veinstein, Kepel, Saïd, procède de la volonté d’occulter les persécutions dont sont victimes les chrétiens et de prouver, contre toute vérité, que les victimes en Orient sont les musulmans. Des savants, pourtant, élaborent un savoir, en toute indépendance et hors de toute préoccupation apologétique. Ce sont Bat Ye’or, l’historienne de la dhimma, Jean-Pierre Valognes, diplomate, auteur de « Vie et mort des chrétiens d’Orient » (Fayard), Christophe Luxenberg, philologue, auteur d’un ouvrage en allemand, qui n’est pas encore traduit en anglais, sur les « sources araméennes et syriaques du Coran », Alexandre Del Valle, spécialiste de géopolitique, Anne-Marie Delcambre, qui lit Le Coran sans œillères. On peut se reporter aux sites internet chaldéens ou arméniens. Tous ces auteurs, sauf Mme Delcambre, ont adopté un pseudonyme, qui n’est pas un « nom de plume », mais une protection. Deux fatwas ont été émises contre Luxenberg. Del Valle est menacé. Si Jean-Pierre Valognes, diplomate, avait publié son livre sous son nom, sa carrière aurait été brisée, comme celle de Jean-Pierre Péroncel Hugoz l’a été. Alors que celui-ci était correspondant du Monde au Caire entre 1974 et 1980, nombre de ses articles ont été censurés : ils étaient jugés hostiles à l’islam et à Sadate, qui favorisait la ré-islamisation de son pays. Son livre Le radeau de Mahomet a été critiqué. Rappelé à Paris, il lui a été confié la rubrique « francophonie » (où ses analyses ont été considérées comme gênantes), puis le tourisme. Comme là encore, il gênait, il a été relégué à la rubrique « philatélie » et collections diverses.

Les romans écrits par écrivains français d’origine orientale, grecque catholique ou juive (Paula Jacques, Alia, Solé, Sinoué, Maalouf) sont aussi des sources de connaissance, à condition de séparer ce qui tient de l’histoire de ce qui relève de la fiction. C’est dans un roman de Paula Jacques que l’on apprend qu’en mai 1948, les Juifs d’Egypte ont été victimes de pogroms, que certains d’entre eux ont été parqués dans des camps de concentration, avant d’être expulsés d’Egypte ; c’est dans « Quand le soleil était chaud » de Josette Alia que ce que Berque nomme « incendie du Caire », en janvier 52, incendie qui a préparé le coup d’Etat militaire de juillet 52, a été en fait l’incendie, aux cris d’Allah akbar, d’immeubles, magasins, biens appartenant à des Juifs.  

Enfin, il ne peut y avoir de connaissance rigoureuse sans examen des mots qui désignent les réalités du Proche Orient. Tout le vocabulaire, du plus simple au plus prétentieux, tous les concepts, toutes les notions, doivent être soumis à un travail de « nettoyage » terminologique. S’il existe un domaine piégé, c’est celui-là. Des centaines de mots font écran à la connaissance. Le Moyen Orient arabe est un livre publié dans la collection U (destinée aux étudiants), chez Armand Colin. Les deux mots du titre sont faux. Moyen Orient est la traduction de l’anglais Middle East qui désigne en théorie les pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique. Le terme français exact et reçu par l’usage est Proche-Orient ou Levant. Arabe est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés, ils sont devenus arabophones, ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. Les chrétiens d’Orient sont rarement arabes, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, « arabe » est un terme idéologique (donc trompeur et inexact), qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe s, pour inciter les ressortissants soumis et colonisés de cet Empire à renouer avec la grandeur passée et fantasmée des « Arabes ». C’est cette idéologie qui légitime les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie…

 

2. L’exode

Au Proche Orient, les réfugiés ou les exilés se comptent par millions. C’est une facette, tragique et méconnue, des conflits qui s’y déchaînent. Pour se faire une idée de l’ampleur que prend le phénomène, il convient de rappeler quelques chiffres.

Tous les Arabes de la Palestine sous mandat britannique n’ont pas quitté la portion de Palestine qui a été accordée en 1947 par l’Organisation des Nations Unies aux Juifs. En avril mai 1948, quand Israël a été créé et que les armées arabes d’Egypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, lui ont déclaré la guerre et l’ont envahi, de nombreux Arabes ont quitté Israël pour se réfugier dans les pays qui agressaient Israël. En 1949, l’UNWRA qui avait été créée à l’occasion en dénombrait plus de 700000. Ils seraient aujourd’hui plus de trois millions. En 1947, plus d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans, du Maroc à l’Iran, de la Turquie au Yémen, certains depuis des millénaires, comme les caraïtes d’Egypte. Aujourd’hui, il n’y a plus de Juif dans ces pays. Tous en sont partis sous la menace ou la contrainte pour Israël ou les pays occidentaux (France, Espagne, Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) Le troisième grand exode touche les chrétiens : le nombre de ceux qui sont partis depuis la fin de la guerre est évalué à plus cinq millions, peut-être dix millions. Alors que les deux premiers exodes sont terminés, le troisième, lui, continue. Il s’achèvera quand le dernier chrétien aura quitté le Proche-Orient. De ces trois exodes, c’est aussi celui qui est oublié. Les réfugiés palestiniens sont protégés, des reportages leur sont consacrés, des associations les soutiennent ou les défendent, l’ONU leur a construit des maisons, les a soignés, a éduqué leurs enfants. Ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. D’ailleurs, ils vivent à proximité de leur terre natale (ou de celle de leurs ancêtres), alors que beaucoup ont quitté Israël volontairement pour se joindre aux armées arabes qui avaient promis de jeter les Juifs à la mer. L’exode des Juifs est moins connu, bien qu’il soit aussi dramatique. Les Juifs vivant dans les pays arabes et musulmans n’ont pas eu d’autre solution que de fuir. C’était l’exil ou la mort certaine. Alors que la population d’Israël compte de 20 à 30 % d’Arabes, musulmans pour la plupart et, pour quelques-uns, chrétiens, les pays arabes et musulmans se sont débarrassés des Juifs qui vivaient sur leur sol. Ils ont été totalement purifiés, Israël ne l’a pas été.

Des trois « peuples », musulman, juif, chrétien, ceux qui connaissent le destin le plus tragique sont les chrétiens. Alors que les Palestiniens vivent près de chez eux et gardent un mince espoir de retour, que les Juifs sont revenus, pour la plupart d’entre eux, dans leur propre pays, non pas nécessairement le pays où ils sont nés, mais le pays de leurs ancêtres, les chrétiens eux quittent définitivement et sans espoir de retour leur terre – la terre où ils sont nés et la terre où leurs ancêtres sont installés depuis la nuit des temps – pour se réfugier loin de chez eux, parfois très loin, aux antipodes, jusqu’en Australie. L’exode se fait dans le silence, un silence assourdissant, un silence qu’aucun éclat de voix ne brise, un silence qui risque de demeurer éternel. Pourtant, les raisons qui les poussent à l’exil ne sont pas différentes de celles qui ont incité les Juifs à quitter les pays musulmans. C’est pour échapper à un destin de sous-homme et aux persécutions que les chrétiens quittent le Proche Orient.

 

3. La dhimma

Le lot des chrétiens d’Orient est fait des discriminations, de mépris, d’exactions et de persécutions. Leurs souffrances ont commencé il y a quatorze siècles et elles durent encore, plus lancinantes. Les exactions et les mauvais traitements sont légaux et prévus par la dhimma qui régit le statut des non musulmans dans les pays d’islam. Elle s’applique aux Juifs et aux chrétiens, qui sont dits dhimmis. Les autres, animistes, païens, athées, hindouistes, sont légalement condamnés à mort. Dhimmi est traduit en français par « protégé », ce qui laisse entendre, à tort, que des lois protègent les chrétiens et les Juifs. La traduction la moins inexacte serait « tolérés ». On les tolère, comme on tolère des mendiants devant chez soi, alors que, dans l’islam ou avec l’islam, qui est censé achever la Révélation, ils n’ont plus de raison d’exister.   

Les règles de dhimma ont été élaborées par des théologiens du VIIIe siècle qui ont institué les crimes de guerre de la conquête arabe en normes juridiques. Le monde connu a été divisé en deux zones, nommées, l’une, dar el islam et, l’autre, dar el harb ou « maison de l’islam » et « maison de la guerre ». Au milieu, s’étend une zone intermédiaire, celle de la trêve : c’est une zone provisoire, puisque la durée d’une trêve (il s’agit d’une interruption du djihad) ne peut excéder dix ans. La dhimma résulte du djihad victorieux. Dans le dar el harb, les chrétiens, les Juifs, les païens, les athées sont harbis (c’est-à-dire « à exterminer »), combattus, tués ou réduits en esclavage. Dans le dar el islam, les chrétiens et les Juifs, à condition qu’ils acceptent la domination des musulmans, sont « tolérés », au sens où les lois du djihad ne leur sont pas appliquées, du moins tant qu’ils se soumettent à l’islam : ils ont droit à la vie sauve. Leurs terres sont fey ou « butin de guerre », ils peuvent continuer dans l’erreur, mais discrètement (on ne construit plus d’églises, les cloches ne sonnent pas), ils ne peuvent pas monter à cheval, sur un âne seulement, etc. Surtout, ils sont soumis à un impôt spécial et « à merci » - la jiziya, dont les musulmans sont exemptés -, qui peut être prélevé n’importe quand et dont le taux dépend de la seule décision des autorités islamiques.

Les spécialistes du « Moyen Orient arabe »  assurent que, dans les années 1830-70, et d’abord en Egypte, province de l’empire ottoman, la dhimma a été assouplie, puis abrogée. Les chefs d’Etat – Mohammed Ali et ses successeurs en Egypte, le sultan ottoman – ne voulaient plus que les chrétiens et les Juifs soient traités comme des « sujets » de second ordre, sans droit. Ils n’ont pas agi par compassion, mais parce que le rapport de forces leur était défavorable et qu’ils redoutaient, si les persécutions se poursuivaient officiellement, que les puissances européennes interviennent pour secourir les chrétiens, comme la France l’a fait au Liban en 1861 et la Grande Bretagne en 1882 en Egypte.

La dhimma s’est maintenue dans les faits, officieusement en quelque sorte, et surtout, dans les années 1950-1960, elle a été rétablie sous le manteau du socialisme ou du nationalisme arabe. En effet, comment expliquer les massacres dont les chrétiens d’Orient et les Juifs ont été les victimes en 1860, 1861, 1894-96, 1909, 1915-16, 1920-23, 1927-28, 1948, 1952-56 et dans les années 1960 ? Les chrétiens qui avaient opté pour le développement sur le modèle occidental ont été accusés d’arrogance ou de vouloir dominer les musulmans, ils ont été victimes de pogroms, et certains exterminés. En 1860, à Damas, l’ascension sociale des grecs catholiques a été stoppée par les massacres de milliers membres de cette communauté. En 1894-96, 1909, 1915-1916, 1920-1923, les Arméniens qui tenaient à recouvrer leurs libertés publiques n’ont plus été « tolérés ». Ils ne voulaient plus être régis par la dhimma : ils ont été éliminés par un génocide. Il en est allé de même en 1948-52 pour les Juifs d’Egypte. 

Le nationalisme arabe, apparu au milieu du XIXe siècle, en même temps que la nahdah, que l’on compare à tort à la Renaissance des Arts et des Lettres en Europe, est ambigu. C’est une idéologie séculière dans quelques-unes de ses formulations (la modernité littéraire), mais religieuse dans ses fondements, qui prône un retour aux sources, c’est-à-dire à l’islam originel, celui de Mahomet entre 611 et 632 et celui de ses immédiats successeurs qui ont conquis le monde, et qui incite à l’imitation des ancêtres vénérés (salaf), à savoir les guerriers de l’islam conquérant. La nahdah a regroupé des sceptiques et des religieux. Soit l’Organisation de Libération de la Palestine. Le plus connu des partis qui la composent est le Fattah. Le nom fattah, qui signifie « ouverture », désigne ce qui s’est produit, entre 632 et 642, quand les Arabes sont sortis d’Arabie pour conquérir le monde : on dit en arabe, par métaphore, qu’ils se sont ouverts le monde. De même, Arafat est un pseudonyme. Son véritable patronyme est Husseini, la famille du grand mufti de Jérusalem, de 1927 à 1945, qui a été l’allié déclaré d’Hitler dans les pays musulmans. Arafat est le nom d’une colline de la Mecque, qui fait l’objet d’un rite lors du pèlerinage annuel.

En Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, etc. les nationalistes arabes ou turcs se sont travestis en « socialistes » pour réintroduire la dhimma. Les biens des étrangers, tous chrétiens, des Juifs ou des chrétiens autochtones, des seuls infidèles, ont été mis sous séquestre et transférés aux musulmans ou à l’Etat musulman. L’autonomie partielle (état civil, éducation, culte, rites, etc.) dont jouissaient les communautés chrétiennes a été abolie, et cela, pour reconstituer l’oumma originelle, islamiser les lois sous la pression de l’Arabie saoudite et rétablir une charia souterraine, qui est en partie dans les lois et qu’appliquent les organisations islamiques (et pas l’Etat).      

Les persécutions ont beau être avérées, elles sont tues en Europe, dans les pays dits libres ou « chrétiens », en particulier en France.

 

4. Le silence

Les écrivains des XVIIIe et XIXe siècles et du début du XXe siècle, Hugo, les frères Tharaud, Giraudoux, Rousseau, Voltaire, Péguy, etc. ne se sont jamais tus quand les chrétiens d’Orient étaient massacrés. Or, leur sort a empiré au début des années 1950, sans que quiconque émette la moindre protestation. L’affaire Dreyfus et le massacre des Arméniens ont été concomitants. Les dreyfusards, à l’exception de Péguy et de France, ont refusé de protester contre ces massacres, parce que, prétendaient les progressistes allemands du Parti social démocrate (le parti de Lénine) et les progressistes français du socialisme anticlérical, les Arméniens étaient des commerçants ou des capitalistes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Les progressistes dénoncent des discriminations en France et en Europe, là où il n’y en a pas. En revanche, ils refusent de voir l’Himalaya de discriminations dont sont victimes les chrétiens d’Orient. Cet aveuglement est consécutif à la haine qui est voué au christianisme par les progressistes, où que ce soit, en France, en Europe ou en Orient.

La haine explique le silence de l’intelligentsia, mais pas celui de l’Etat. La cause déterminante en est la politique étrangère élaborée au milieu des années 1960, quand des hommes politiques (« gaullistes » hélas) aidés de spécialistes de l’islam (Berque) ont conçu la « politique arabe de la France », qui a remplacé la vieille politique de soutien aux chrétiens d’Orient. Le mot arabe est éloquent : il signifie que notre diplomatie s’est alignée sur l’idéologie arabo-islamique. De fait, elle a apporté son soutien à tous les régimes totalitaires, celui de Hussein, du FLN, de l’Arabie ou du Maroc. La Syrie a fait assassiner un Ambassadeur de France et a tué ou fait tuer des centaines de Français : la France s’est abstenue de toute riposte. La Libye, qui a fait exploser en vol le DC 10 d’UTA, n’a jamais été sanctionnée. Le ministre Dumas déclarait en 1992 : « il faut savoir tourner la page ». Pendant trente ans, la France a porté à bout de bras Arafat, elle lui a sauvé la vie, elle lui a donné le soupçon de légitimité que même les chefs d’Etat arabes lui déniaient. On assurait au Quai d’Orsay qu’Arafat était le seul qui puisse signer la paix avec les Israéliens, bien qu’il leur ait fait une guerre totale, finançant même les attentats, et détournant à son seul profit les milliards de dollars ou d’euros qui ont été attribués par les pays d’Europe au peuple palestinien. Arafat mort, la paix est enfin possible. De fait, tout se passe comme si la France avait voulu que la guerre dure jusqu’à la destruction d’Israël. De même, elle donne asile aux militants d’associations islamiques pro GIA, FIS, ennahdah, qui organisent la guerre dans leur pays, comme elle a favorisé la montée de l’islam politique en France ou encourage la haine antisémite en comblant de subventions les associations racistes (Sawt el islam, UOIF, MRAP).

 

5. Les chrétiens d’Orient et la France

Nous Français, plus que les Européens, nous sommes concernés par ce qui arrive aux chrétiens d’Orient. En tant que Français, entendus dans un sens plein de ce mot, et non comme une étiquette que l’on appose d’un coup de tampon sur des documents administratifs à droite de la mention nationalité, nous sommes les héritiers d’une longue histoire. En signant des accords avec le pouvoir ottoman, François 1e a obtenu, en échange de sa neutralité dans la guerre que l’Europe menait pour se libérer du joug islamique, des « échelles » au Levant (facilités commerciales dans les ports contrôlés par les Ottomans) et la protection des chrétiens d’Orient. Pendant des siècles, la France a assumé cette seconde charge. De nombreuses églises, qui s’étaient séparés de l’Eglise universelle du Ve au XIe s, ont renoué en partie avec Rome : les Chaldéens en 1553, les Malabars en 1552, une partie des Malankars en 1930, une partie infime des Coptes en 1824, une partie infime des Ethiopiens en 1930, une fraction des Syriaques en 1783, des Arméniens en 1742, en 1724 une partie des Melkites sous le nom de grecs catholiques…

Or, notre pays a renoncé à remplir ses devoirs historiques depuis un demi-siècle. Certes, l’empire ottoman n’existe plus. Elle aurait dû continuer à protéger les chrétiens au nom des droits universels de l’homme, elle ne l’a pas fait. Il y a un siècle, la France donnait asile aux Arméniens, aux grecs catholiques ou aux maronites menacés de mort. Désormais, les chrétiens d’Orient qui s’exilent préfèrent se réfugier au Canada, en Australie, aux Etats-Unis plutôt que dans le pays des droits de l’homme, dont ils pensent qu’il ne les protègera plus.

Même pour ce qui est des droits de l’homme, les conséquences en sont dramatiques. Les Français sont soucieux d’universel et s’émeuvent volontiers aux malheurs d’autrui. Ils ont fondé des milliers d’associations humanitaires et inventé le droit d’ingérence. Si des persécutés méritent leur compassion, ce sont les chrétiens d’Orient qui disent « non » malgré le mépris, résistent aux pires humiliations en dépit des menaces, continuent dans leur être au péril de leur vie, et cela depuis quatorze siècles. Les héros de la résistance à la tyrannie, ce sont ces chrétiens d’Orient. Aucune voix ne s’élève pour des défendre. Le silence prouve que l’ingérence de compassion est une pure hypocrisie. L’impératif moral nouveau « n’accepte pas ou ne supporte pas ou ne souffre pas que soit fait à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » s’arrête aux chrétiens. Il suffit que les victimes soient des chrétiens pour que, d’un coup, le droit d’ingérence, la solidarité, l’urgence et autres jolis mots dont on nous rebat les oreilles soient oubliés. En 1942, Hitler aurait répondu à ses conseillers qui le mettaient en garde contre les risques qu’il courait en mettant en œuvre la « solution finale » : « Qui se souvient du massacre des Arméniens ? ». En France, personne ne se souvient du génocide des chrétiens du sud Soudan, de 1982 à 2004, parce que tout le monde, quand ce génocide s’est produit, a fermé les yeux et s’est imposé le silence. Le Proche-Orient est en voie de purification. De l’Etat français, des organisations prétendument antiracistes reçoivent des millions d’euros de subventions, avec lesquels ils fabriquent des délits, en piégeant des patrons de boîtes de nuit, des propriétaires d’appartement ou des employeurs, uniquement pour prouver que les Français sont racistes. Or ces associations cachent les discriminations qui accablent les chrétiens dans les pays d’origine. Les Maghrébins laïques de France et les Kabyles chrétiens sont les seuls qui protestent contre ces crimes. Ce sont eux qui ont alerté l’opinion publique sur les violences qui touchent les coptes en Egypte et même aux Etats-Unis.

Les scissions, à la suite des conciles de Nicée (325), d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451), la séparation de 1054, ont affaibli le christianisme - en particulier, face à l’expansion de l’islam. Ces scissions ont été consécutives à des querelles portant sur la personne du Christ et exprimées avec des mots de la philosophie grecque ousia, qui signifie « essence » et « existence », qui a été traduit par « substance », et phusis, qui signifie « nature », et ce, dans un milieu de personnes cultivées formées à la rhétorique grecque. Si l’on ne veut pas que la tragédie de l’Orient s’étende à l’Occident, l’œcuménisme judéo-chrétien est une nécessité, non pas théologique, mais politique. Les querelles doivent faire place à l’unité. Car, et l’hypothèse ne doit pas être écartée, il est possible à terme que les chrétiens de France et d’Europe subissent le même sort que leurs frères d’Orient.

La dhimma, ou soumission à l’ordre le plus injuste qui soit, qu’elle soit ou non imposée, progresse partout, en Orient, où il est la règle, mais ailleurs aussi. L’attestent la décision de faire adhérer la Turquie sans le moindre préalable (reconnaissance du génocide arménien et retrait de ses troupes de Chypre), l’assassinat de Van Gogh, dont le documentaire Soumission, qui est fait de témoignages authentiques de femmes ayant vécu sous la loi de l’islam et recueillis par l’admirable député Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, aurait été diffusé sur toutes les chaînes publiques de France et d’Europe, si le tueur, au lieu d’être un musulman marocain, avait été un « fasciste blanc », la lâcheté des autorités de la France face à la montée en puissance de l’islam politique dans le monde, la complaisance devant le prosélytisme islamique qui se développe dans les écoles, les collèges, les lycées et dont fait état un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (rapport Obin), que le ministre qui garde secret, alors qu’il aurait dû le rendre public. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne doit pas s’étonner que l’élimination ou l’exode des chrétiens d’Orient se fasse dans le silence complice de nos élites.

 

30 mars 2012

Dorer les fers

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Emile Littré relève au verbe dorer, au sens de « couvrir d’or moulu ou d’or en feuilles », l’expression dorer les fers, laquelle signifie « cacher sous quelque apparence » (l’apparence étant « belle » apparence) les fers de la servitude. Elle n’est pas la seule expression dans laquelle dorer a un sens figuré. Pour « adoucir » des désagréments par de belles paroles, on dit dorer la pilule. La jeunesse peut être dorée ; la misère aussi. Ces expressions sont encore vivantes en français, sauf dorer les fers, qui n’est même pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1971-94). C’est au moment où dorer les fers a disparu de la langue que l’embellissement de la servitude est devenu commun. Au cours du sinistre XXe siècle, il n’y a rien eu de plus naturel que de dorer les fers. Qu’est-ce que qualifier une tyrannie de démocratie, sinon dorer les fers ? Ce siècle s’est spécialisé dans la dorure en célébrant la réduction du plus grand nombre à l’esclavage comme le grand bond en avant vers le bonheur de tous, en cachant le socialisme national sous les couleurs du romantisme ou en faisant du tiers monde l’avenir de l’humanité. La langue française a été amputée quand elle a perdu ce dorer les fers, qui résume ce qu’a été le XXe siècle, à moins qu’il n’ait été chassé de la langue, parce que, justement, il en exprimait la vérité noire : trop de gens auraient pu en être offusqués comme trop de gens pourraient être offusqués par la vérité sur l’Islam. En effet, Islam signifiant « soumission », dorer les fers s’applique aux essais de masquer par les discours mielleux la vile servitude islamique, car ce n’est pas l’Islam ou l’islam qui est mis aux fers, mais c’est l’Islam ou l’islam qui met aux fers. La Légende dorée, on le sait peut-être, ce sont des vies des saints. Dans ce cas, les mots ne trompent personne : de ces vies, il est dit qu’elles sont légendaires et qu’elles ont été embellies. La France a beau être une République laïque, il s’y narre de très pieux récits et il s’y publie de stupéfiantes analyses dans lesquels l’Islam (la civilisation) et l’islam (la religion) sont grimés des plus beaux atours possibles. Il n’en est dit que du bien, il serait même inconvenant d’en dire le moindre mal. On y dore la servitude en la recouvrant de mensonges. Dorer les fers est de règle dans les récits, discours, analyses, thèses qui ont pour but de défendre l’Islam contre les attaques dont il fait l’objet parfois – fort rarement à vrai dire, puisque notre époque, ses élites, ses savants, ses maîtres à penser, ses communicateurs, font preuve vis-à-vis de l’Islam et de l’islam d’une complaisance onctueuse qui détonne avec les accusations sans preuves dont sont agonis le Pape, les chrétiens, le christianisme, le clergé, quoi que ceux-ci fassent, aient fait, disent, projettent de faire, et même s’ils se taisent. La tyrannie est condamnée, si elle est supposée chrétienne, même si elle est une démocratie. Si elle fleurit en Arabie ou ailleurs en Islam, elle échappe à toute critique, à tout examen, à toute mise en cause. Aux Etats-Unis, la mort est prononcée contre des meurtriers. En Arabie, chaque année, des malheureux (plus de cent ? moins de mille ?) ont la tête tranchée pour des broutilles. En Arabie, la décapitation est immédiate ; aux Etats-Unis, un condamné à mort bénéficie de dizaines de possibilités de faire appel. En Arabie, la décapitation se fait au sabre ; aux Etats-Unis, la mort est adoucie par la chimie. Les Etats-Unis sont vilipendés pour barbarie, l’Arabie louée pour ses traditions. Ainsi, l’Islam, innocent par essence, bénéficie d’une immunité totale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’habitude de qui a été prise de dorer les fers de l’Islam n’est pas concomitante de l’installation en France de colonies islamiques, le phénomène y est antérieur de plusieurs décennies. C’est dans les années 1940 qu’on en perçoit les prodromes. En 1947, la revue Les Cahiers du Sud publie une livraison intitulée « l’Islam et l’Occident » et dont le seul titre est de toute évidence abusif. Ce qui est nommé l’Occident n’a pas d’existence dans le monde réel : on ne sait pas ce que désigne ce mot. S’il est employé, c’est dans un contexte de mépris. Admettons pourtant que l’Occident ait une réalité. Elle n’est pas religieuse, mais politique : c’est une aire de civilisation. Il en va autrement de l’islam. Que ce soit la religion ou la civilisation, l’une et l’autre ont une existence avérée. Autrement dit, l’Islam et l’Occident ne sont pas symétriques. Le « et » qui les coordonne dans le titre des Cahiers du Sud est d’autant plus trompeur qu’il n’est question dans la livraison que d’Islam ou d’islam, jamais d’Occident, sinon de façon fortuite et anecdotique ou sur le mode critique du procès. Ce qui pourrait éventuellement justifier l’emploi du nom Occident, ce sont les contributeurs de la livraison. Certains portent un nom français. Parmi ceux-ci, on compte Louis Massignon, François Bonjean, René Guénon. Massignon fut fasciné par l’Islam et par l’islam, au point d’écrire presque toute son œuvre sur ce sujet. René Guénon (1886-1951) n’a conservé de son origine française qu’un nom de plume. Fasciné par l’Orient, dans lequel il a vu le monde conforme à la « tradition » et non encore contaminé par la modernité, haïssant l’Occident qui serait le monde « moderne » par excellence, converti à l’islam, installé au Caire dans une villa « moderne » d’un quartier nanti (un comble pour un contempteur de la modernité), il se nomme en réalité cheikh Abdel Wahid Yahya. Il a même adopté la nationalité égyptienne, pour l’obtention de laquelle il a bénéficié, personne n’en doute, tant elle est difficile à obtenir, de passe-droits exorbitants.

Dans la « préface » à cette livraison des Cahiers du Sud, Jean Ballard, poète occasionnel, donne le la. Il n’est ni historien, ni spécialiste de l’Islam, ni orientaliste, ni arabisant, mais il fait comme s’il détenait la vérité. Ce qu’il exprime, c’est, un demi-siècle avant qu’elle ne devienne une banalité ressassée par les imbéciles, la doxa, dont voici un bel exemple : « Dans la tolérante Cordoue, l’extrême liberté de glose ne s’appelait même plus hérésie et l’on y discutait de choses qui se fussent expiées sur le bûcher cinq siècles plus tard (…) Pendant plus de trois siècles, grâce à l’islam, un climat unique de l’âme a régné dont il est difficile de ne pas avoir la nostalgie. Ce regret qui persiste en nous des nobles voluptés de l’esprit, d’une tolérance usant la notion de race, apprivoisant jusqu’au dernier fanatisme, nous a longtemps fait désirer une rencontre des deux mondes, disjoints depuis huit siècles ». En bref, en deux phrases, Ballard trouve la place de placer les sept ou huit mots fétiches des « fers dorés » : tolérance (deux items), liberté de glose, climat unique de l’âme, nobles voluptés de l’esprit, grâce à l’islam, racisme inconnu, fanatisme apprivoisé. Si Mahomet, qui savait ce qu’il faisait quand il brandissait le sayf Allah, lisait Ballard, il ne reconnaîtrait pas son islam. Lui qui a conquis à grands coups de sabre (le sayf) d'immenses territoires, le voilà transformé en inventeur du « climat unique de l’âme ».

Dans la livraison, la contribution qui dore le mieux les fers de l’Islam est celle de Guénon – pardon du Cheikh Abdel Wahid Yahya. Intitulée « sayful islam » (en français « sabre de l’islam »), elle répond à ceux qui affirment (mais ils ne sont pas nombreux) que l’Islam est une religion de guerre. Ce qui fait la nature guerrière de l'islam, outre les faits et l’histoire (que le Cheikh Abdel Wahid Yahya occulte très prudemment), c’est le sabre (d’Allah ou de l’islam : en arabe sayf Allah ou sayf islam) que l’Islam a adopté pour symbole et qui orne, avec des versets du Coran, le drapeau de l’Arabie. Ce prétendu « symbole » est aussi (et surtout) l’arme avec laquelle la justice saoudienne décapite les condamnés à mort. « On a coutume, dans le monde occidental, de considérer l’Islamisme (id est l’Islam : Guénon emploie le nom Islamisme au sens « d’islam ») comme une tradition essentiellement guerrière et par suite, lorsqu’il y est question notamment du sabre ou de l’épée (es sayf), de prendre ce mot uniquement dans son sens le plus littéral, sans même penser jamais à se demander s’il n’y a pas là en réalité quelque chose d’autre ». Ce que réfute le cheikh Abel Wahid Yahya, c’est la nature guerrière de l’Islam, non à partir de l’histoire, ni de la théologie, mais de la seule sémantique. Il refuse d’entendre es sayf dans son sens « le plus littéral » (celui du mot sabre) : ce ne serait pas une arme, mais un symbole dont la fonction est d’établir l’harmonie sur la terre. Il cherche à savoir si le sabre est, ou non, une « arme d’estoc et de taille, dont la lame présente une courbure, convexe du côté du tranchant, plus ou moins prononcée selon la nature du service auquel elle est destinée », ce qu’il est, aussi bien en France qu’en Arabie.

Le cheikh Guénon disqualifie les chrétiens. Pour cela, il avance une phrase de l’Evangile de Matthieu et une référence au Moyen âge. Dans l’Evangile selon Matthieu (I, 34), le Christ dit (ou aurait dit) ceci : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ». Dans les Evangiles, le Christ est réputé s’exprimer par paraboles ou « allégories ». Or, dans cet extrait, la parabole de l’épée est tout entière expliquée dans les phrases qui suivent et que voici : « Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera ». L’épée dont il est question n’est pas une arme d’estoc ou de taille dont la fonction est de tuer ou de faire la guerre, mais une métaphore. Ce qu’annonce le Christ, c’est que les liens familiaux ne sont rien pour qui décide de le suivre. Ce à quoi il invite ses disciples, ce n’est pas à faire la guerre, mais à rompre les liens naturels les plus forts. Cheikh Abdel Wahid fait confirmer le sens détourné de cet extrait de l’Evangile par une vague évocation du Moyen Age, qui a duré mille ans et qu’il résume en une phrase : « L’histoire de la Chrétienté au Moyen Age, c’est-à-dire à l’époque où elle eut sa réalisation effective dans les institutions sociales, en fournit des preuves largement suffisantes ». Or, le Moyen Age a été l’époque la moins guerrière de tout l’Occident. La guerre engageait un nombre limité d’hommes, pendant une période restreinte et sur un territoire borné. Elle tenait plus du tournoi que de la bataille rangée. Du Moyen Age, Guénon ne connaît que l’image d’Epinal ou d’école primaire qu’en ont diffusée à la fois les francs-maçons républicains (Guénon a été franc-maçon avant de se convertir à l’islam), les marxistes et même les catholiques modernistes, image dont Madame Pernoud a montré la fausseté dès 1944 dans Lumière du Moyen Age (1944, Grasset).

L’histoire est opposée au christianisme, mais elle reste dans les limbes dès qu’il est question d’Islam. Alors que cheikh Guénon interprète les mots épée et guerre dans leur sens propre quand il traite de l’Occident, il les interprète dans un sens figuré quand il traite de musulmans. Ainsi, la guerre en Islam est toujours juste. « Dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de « justice » entendue dans son acception la plus générale ». Le cheikh Abdel Wahid Yahya autorise donc les pouvoirs islamiques (comme ils l’ont fait en se passant de ses avis) à tirer à la mitrailleuse lourde sur leurs sujets, ne serait-ce que pour les « ramener » à « l’ordre » - l’ordre islamique, bien entendu.  La guerre intérieure n’est pas moins juste. « Au point de vue traditionnel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur, c’est qu’elle symbolise la lutte que l’homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité ». Non seulement la guerre intérieure est bonne et juste, mais encore elle est une nécessité absolue, ce dont aucun croyant ne peut se dispenser.

La conclusion est lumineuse : « Dans les deux cas du reste, qu’il s’agisse de l’ordre extérieur et social ou de l’ordre intérieur et spirituel, la guerre doit toujours tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie (et c’est pourquoi elle se rapporte proprement à la « justice »), et à unifier par là d’une certaine façon la multiplicité des éléments en opposition entre eux ». La guerre est juste, quand c’est l’Islam qui la fait. Le mot arabe qui traduit guerre est djihad. C’est une apologie du djihad à laquelle se livre le cheikh Abdel Wahid Yahya. En effet, il existe en arabe deux mots qui correspondent au mot français guerre : djihad « guerre juste » et harb. Le djihad est propre à l’Islam, le harb à l’Occident. C’est d’ailleurs comme dar el harb ou « maison de la guerre » (au sens de zone où la guerre doit être portée) que l’Occident est désigné par les théologiens musulmans. Là encore, pour prouver la grandeur de l’Islam, Abdel Wahid Yahya joue sur le sens des mots, tablant sans doute sur l’ignorance pour que les gogos gobent ses fables. Islam et salam se ressemblent : salam signifiant « paix », l’islam est par essence, même si les faits l’infirment, une religion de paix. « La paix (salam) (…) ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la volonté divine (el islam) ». Si l’humanité refuse de se soumettre à Allah, il faut lui faire le djihad, pour établir l’harmonie. Le jour où les hommes seront musulmans, quitte à en tuer deux ou trois milliards, la paix règnera partout, mais entre les seuls survivants. La théologie à la sauce Guénon (c’est-à-dire le jeu de mots) en fournit une preuve : c’est le hadith (ou phrase attribuée à Mahomet) portant sur les deux djihad, le petit et le grand. Le petit consiste à faire la guerre sociale pour établir l’islam, le grand à faire la guerre intérieure contre les ennemis que chacun porterait en soi. Guénon a pour ennemis intérieurs l’Occident, la France, le christianisme. Il les combat. Définir l’homme comme un champ de bataille ne présente que des avantages : le racisme échevelé, la haine vouée à autrui, le délire de destruction sont assurés d’une impunité totale. Enfin, non content de manipuler les mots, le cheikh Guénon entreprend de noyer le poisson sous un déluge de baragoin gnostique. Le sayf est défini non plus comme une arme d’estoc et de taille, mais comme un symbole d’autant plus inoffensif qu’il est en bois. « Pour en revenir à l’épée, nous dirons qu’elle symbolise avant tout le pouvoir de la parole ». Ou encore : « Le symbolisme « axial » (de l’épée de bois du prédicateur islamique) nous ramène à l’idée de l’harmonisation conçue comme le but de la « guerre sainte » dans ses deux acceptions extérieure et intérieure (cf. plus haut), car l’axe est le lieu où toutes les oppositions se concilient ou, en d’autres termes, le lieu de l’équilibre parfait, que la tradition extrême-orientale désigne comme « l’Invariable Milieu » ». La conclusion est lumineuse : « Qu’il s’agisse d’Islamisme ou de tout autre forme traditionnelle, ceux qui prétendent n’attribuer à l’épée qu’un sens « matériel » sont éloignés de la vérité ». Les malheureux que la justice saoudienne tranche en deux pour un oui ou un non ou un pet de travers seront sans doute très heureux d’apprendre que le sabre qui leur a ôté la tête n’était pas matériel et que, coupés en deux, ils se sont enfin approchés de la vérité ou de l’harmonie du monde.

 

En 1947, le paradigme des fers dorés est en place. Il est à la fois aversion et apologie. L’aversion touche l’Occident, qui est assimilé à Satan ou au Diable. L’apologie touche l’Islam, justifié dans son entreprise guerrière de soumettre l’humanité à la « loi » d’Allah par le sabre, le feu, la mort. L’apologie du djihad que publient les Cahiers du Sud n’empêche pas son directeur, un bon apôtre à n’en pas douter, de s’extasier sur « les nobles voluptés de l’esprit » auxquelles s’adonnent les musulmans. Le paradigme en place, il ne reste plus aux paresseux de l’Université, de la presse et de la classe politique qu’à dévider l’écheveau – ce dont ils ne se privent pas.

 

 

 

 

01 mars 2010

Récit

 

 

 

Ce récit, aux éditions Transhumances, 05 Val-des-Prés, 12 €

www.transhumances.com

 

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18 octobre 2006

Sotie

 

 

 

 

 

 

Le nom sotie, bien qu’il soit ancien, est rare. Il est attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle au sens de sottise, mot qui, peu à peu, s’est substitué à sotie dans ce sens précis. Il est dérivé de sot comme idiotie d’idiot. C’est en 1483 qu’il est employé dans son sens moderne pour désigner une pièce de théâtre, généralement brève et qui tient de la farce, et dont les personnages sont des sots ou des fous. Il est défini ainsi dans les quatrième (1762) et huitième éditions (1935) du Dictionnaire de l’Académie française : "nom des anciennes farces du théâtre français dans sa naissance" (1762) et "nom de certaines pièces satiriques du vieux théâtre français, où figuraient des sots et des sottes, personnages allégoriques" (1935). Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré, pour expliquer le sens obscur de ce mot rare, rédige un article d’encyclopédie : "pièce de notre ancien théâtre (XVe siècle et commencement du XVIe siècle), sorte de satire allégorique dialoguée, où les personnages étaient censés appartenir à un peuple imaginaire nommé le peuple sot ou fol, lequel représentait, aux yeux des spectateurs, les dignitaires et personnages du monde réel. Ainsi le sot juge était un juge quelconque ; la mère sotte était l’Église, et ainsi de suite pour tous les états".

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) tient de l’encyclopédie. Deux emplois sont distingués. Le premier est celui de l’histoire littéraire de la France : "farce satirique en vogue aux XIVe et XVe s., reposant sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l'époque, et jouée par des acteurs appelés sots ou fous". C’est dans ce sens qu’Anatole France et Marcel Proust emploient l’un et l’autre ce nom : "Oui, je les appellerai tous ! Diseurs de fabliaux (...) faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis" (France, 1888) et "sans irrévérence, comme le peuple vieux du moyen âge sur le parvis même de l’église jouait les farces et les soties, c’est à ce dicere que fait penser le marchand de chiffons" (Proust, 1922).

Le second emploi est de Gide qui a qualifié de sotie certains de ses ouvrages ironiques ou critiques : "Pourquoi j’intitule ce livre sotie ? Pourquoi récits les trois précédents ? C’est pour manifester que ce ne sont pas à proprement parler des romans. (...) Récits, soties… Il m’apparaît que je n’écrivis jusqu’aujourd’hui que des livres ironiques (ou critiques, si vous le préférez), dont sans doute voici le dernier" (Gide, 1914).


C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre la sotie que voici.

 

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15 juin 2006

Récits 3

Tiers-mondes 

Récit de voyages dans les pays du tiers-monde 

A lire aussi dans la colonne de gauche

 

Tiers_mondes.doc