01 janvier 2010
Voeux
Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.
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en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;
en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.
Bonne année à tous.
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28 juillet 2009
Signes 28
Européen et Europe
dans les dictionnaires et les encyclopédies
(XVIIIe–XXe siècles)
Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées de 1762 à 1935) ou dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition d’européen est expédiée en un court fragment de phrase : « qui appartient à l’Europe » et « habitant de l’Europe ». Le mot est employé pour la première fois comme adjectif en 1563 sous la forme europien, dans Advis et devis des langues de François Bonnivard. Dérivé du nom Europe, auquel est ajouté le suffixe – ien, désignant une ethnie ou une population, comme italien dérivé d’Italie, le mot est de formation française, les adjectifs latins europaeus et europensis n’ayant pas de postérité en français. Le mot est enregistré dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : « on ne dit point européan ». Les académiciens ajoutent : « c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le dictionnaire ». De fait, si le mot est enregistré, ce n’est pas pour en exposer le sens, puisque européen est un simple adjectif de relation, mais pour rejeter european, emprunté de l’anglais. Alors, l’Europe est une réalité du monde qui n’a pas d’autre identité que celle de continent. Européen est enregistré comme nom dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « habitant de l’Europe ». Le nom désigne des personnes, il n’a pas de sens. Dit en d’autres termes, il a un référent et n’a pas de signifié.
En revanche, un contenu sémantique fort apparaît dans les deux exemples cités : un extrait des Considérations sur la gouvernement de la Pologne de Jean-Jacques Rousseau (1770-71 : « il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens ») et un extrait du Génie du christianisme de Chateaubriand (IV, III, 6, 1802 : « le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille ... il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs »). Dans l’extrait de Rousseau, la phrase citée n’a pas le sens europhile qu’on pourrait y donner aujourd’hui, celui d’une abolition des nations, mais le sens opposé. Dans cette œuvre de circonstance, Rousseau s’interroge sur les conditions auxquelles pourrait ressusciter la Pologne, qui vient d’être partagée entre deux ou trois grandes puissances voisines, dont l’Empire russe. Selon lui, c’est le sentiment national qui, seul, pourra rendre la Pologne à elle-même : « Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d'un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d’ennui chez les autres peuples au sein des délices dont il est privé dans le sien ». La phrase citée suit cette profession de foi : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens » et elle est suivie de la phrase suivante, qui l’éclaire : « Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous dans les mêmes circonstances feront les mêmes choses ; tous se diront désintéressés et seront fripons ; tous parieront du bien public et ne penseront qu’à eux-mêmes ; tous vanteront la médiocrité et voudront être des Crésus ; ils n’ont d’ambition que pour le luxe, ils n'ont de passion que celle de l’or. Sûrs d’avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? Pourvu qu’ils trouvent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays ». Selon Rousseau, les aristocrates qui gouvernent les nations européennes se ressemblent et, en maintenant leur peuple sous le boisseau, ils effacent les nations. Aujourd’hui, si tant que cet anachronisme ait un sens, le citoyen de Genève serait hostile à l’Europe fédérale et défendrait le principe d’une Europe des nations. Dans le second extrait (Génie du christianisme, 1802), le nom Européen, qui désigne une personne (le Père de la Rédemption), est intégré à un réseau d’oppositions : France v. Alger ; catholique v. dignitaire politique musulman ; libérateur d’esclaves v. barbare esclavagiste. Dans ce contexte, Européen est porteur d’un ensemble de valeurs propres à une civilisation. Il signifie plus qu’il ne désigne.
Ce que font apparaître les dictionnaires actuels, c’est une rupture dans la seconde moitié du XXe siècle. L’article que Littré consacre à Européen est sommaire. L’article du Trésor de la langue française, publié un siècle plus tard (1971-94), est cinq ou six fois plus long. L’adjectif de relation est transformé en un adjectif qualificatif exprimant une qualité positive. C’est dans le cadre de la construction d’une entité politique, nommée Communauté européenne, puis Union européenne, que se fait la mutation sémantique. Lorsque européen se dit d’une chose, il reste, quand il se rapporte à « l’Europe, entité supranationale », un adjectif de relation : « en parlant d’un inanimé, en particulier d’une institution, propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement, au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux (économique, juridique, politique, technique) » (Trésor de la langue française). En revanche, lorsqu’il se dit d’une personne, d’une collectivité, d’un état d’esprit, il cesse de désigner, il a pour sens « qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l'Europe des Six ». L’emploi « substantif » cité : « être bon Européen » illustre ce nouveau sens positif.
Que le mot, adjectif ou nom, ne réfère plus à une entité et qu’il se charge d’un sens positif est confirmé par les noms en isme qui en sont dérivés : européanisme ou « tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l'Europe ; doctrine correspondante », le synonyme européisme, ainsi que l’adverbe européennement, dans les deux sens de « à la manière de l’Europe, des Européens » et « à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants ». L’expression de la relation s’efface sous le sens idéologique. Ce n’est plus la réalité qui importe, mais les doctrines qui sont censées la changer. L’article européen du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est moins ample que celui du Trésor de la langue française ; il n’en confirme pas moins le phénomène analysé ci-dessus, à savoir que, dans ce mot, la référence (« qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique ») est effacée par la signifiance : « personne favorable à l’unification de l’Europe », comme dans l’exemple « cet homme politique est un européen convaincu ».
Dans les dictionnaires universels anciens (dictionnaires de choses ou encyclopédies), les mots Européen et Europe ne sont pas de simples désignateurs ; ils ont un contenu sémantique. Pour définir le nom Européen, Littré se contente d’en citer le référent : habitant de l’Europe. Un siècle et demi plus tôt, en 1721, dans le Dictionnaire universel (…), vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux (première édition en 1704), le sens « qui appartient à l’Europe » est longuement commenté. Ce qui intéresse les auteurs de ce dictionnaire, c’est l’origine des Européens. Pour eux, le sens est dans l’origine qui se perd dans un lointain passé : en l’occurrence, celui de la Bible. Voici l’article : « Les Européens sont fils de Japhet ; car l’Europe fut peuplée après le déluge par les enfants de ce fils de Noé, et les Païens même ne l’ont pas ignoré. Ils le nomment Japer (…) Le grand nombre des auteurs qui ont écrit sur ces Antiquités veulent que tous les enfants de Japhet aient passé en Europe, et entre autres, Gomer, que plusieurs disent avoir peuplé la Gaule ». Les Européens ont, comme les personnages de la Bible ou les grandes familles du royaume de France, une haute généalogie qui remonte au déluge.
Dans le Dictionnaire de Trévoux (édition de 1771), un long article est consacré aux limites de Europe. C’est de l’Atlantique à l’Oural : « voici les bornes que l’on donne aujourd’hui à cette partie du monde. Elle est baignée au Nord par l’Océan septentrional, au Midi par la mer Méditerranée, qui la sépare de l’Afrique. Elle est séparée de l’Asie du levant par l’Archipel, le détroit de Gallipoli, la mer de Marmara, le détroit de Constantinople, la mer noire, le détroit de Caffa, la mer de Zabache, la rivière du Don, jusqu’à la courbure la plus orientale, où est la ville de Taya ; d’où cette borne passe au Volga, qu’elle remonte tant que ce fleuve coule du nord au sud ; de là elle va à l’Obi qu’elle suit jusqu’à son embouchure dans l’Océan scytique et septentrional. Ainsi l’Europe est une grande presqu’île ».
L’idée que les hommes instruits du XVIIIe siècle se faisaient de l’Europe paraîtrait aujourd’hui incongrue ou obscène, même aux yeux des partisans les plus ardents de l’Union européenne. L’Europe se distingue des autres continents par trois qualités qui la définissent : elle est blanche ; elle est puissante, sûre d’elle et exemplaire par la civilisation qu’elle diffuse dans le monde ; elle est chrétienne. Au XVIIIe siècle, les progressistes traitaient les questions ethniques ou de couleur de la peau sans retenue. Ils disaient ce qui était, sans prévention. Ainsi dans l’Encyclopédie (1751-65) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre : « l’étymologie la plus vraisemblable dérive le mot Europe du phénicien urappa, qui, dans cette langue, signifie visage blanc ; épithète qu’on pourrait avoir donnée à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains ». Cette remarque, si elle était exprimée dans un ouvrage actuel, vaudrait à son auteur les foudres de l’Inquisition. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux énoncent la même vérité : « ce sont les Phéniciens qui l’ont appelée Ur-Uppa, c’est-à-dire « blanc de visage » ou Visage blanc, parce que les Européens sont beaucoup plus blancs que les Africains ».
Descendants de Japhet, fils de Noé, les Européens font l’objet d’un éloge bruyant : « Les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du Monde dans les Sciences et les Arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains ». Si cette European Pride était organisée aujourd’hui (hypothèse hautement improbable), elle ne susciterait de la part des plus chauds partisans de l’Union européenne que réprobation, indignation, condamnation, car elle serait perçue comme l’affirmation d’une arrogance impériale ou raciste. Cette fierté caractérise aussi l’autre grand dictionnaire de choses du XVIIIe siècle, l’Encyclopédie, laquelle, d’un point de vue idéologique, se situe à l’exact opposé du Dictionnaire de Trévoux : « quoi qu’il en soit, l’Europe est toujours la plus petite partie du monde ; mais, comme le remarque l’auteur de l'Esprit des lois, elle est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus, si l’on considère l’immensité des dépenses, la grandeur des engagements, le nombre des troupes, et la continuité de leur entretien, même lorsqu’elles sont le plus inutiles et qu’on ne les a que pour l’ostentation. D’ailleurs il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers, et ce qui est le plus important, par le Christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société ».
Les philosophes des Lumières sont célébrés pour avoir jugé des mœurs et des croyances sans a priori et d’avoir, sinon inventé, du moins amplifié, le relativisme. Il semble pourtant que ce relativisme se soit arrêté à eux-mêmes et que, s’ils se sont gaussés de l’Eglise catholique, de la transsubstantiation, de la Messe comme sacrifice, de la résurrection des corps, des institutions politiques de leur temps, ils se sont gardés d’étendre leurs sarcasmes à l’Europe, aux arts, aux sciences, aux métiers, aux techniques : en bref, à leur civilisation, dont ils font l’éloge avec passion. Dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française (Garnier, 1856), Louis Nicolas Bescherelle écrit que, dans l’iconographie classique, l’Europe, comme la Poésie, la Musique, l’Histoire, la France, etc. se présentait sous la forme d’une statue : c’est une « femme magnifiquement vêtue, assise sur un trophée d’armes, de livres, de globes, des pinceaux à ses pieds. Elle porte une riche couronne ; d’une main, elle tient un sceptre, de l’autre une corne d’abondance ». Elle est la maîtresse de l’univers, elle le régit, elle y commande, elle le guide. Au milieu du XIXe siècle, la représentation iconique que l’on se faisait de l’Europe confirme ce qu’en disaient un siècle auparavant les auteurs du Dictionnaire de Trévoux et ceux de l’Encyclopédie.
Enfin, ce continent blanc qui porte à son apogée la civilisation humaine est aussi chrétien. C’est ce qui le définit, aussi bien dans le Dictionnaire universel français et latin, vulgairement dit de Trévoux (1771) que dans l’Encyclopédie : « l’Europe est la plus petite des quatre parties du monde; mais elle a sur les autres beaucoup d’autres avantages : le principal est la véritable Religion, qu’elle a mieux conservée, et qu’elle répand, principalement depuis deux siècles, dans les autres parties de l’univers (…) La capitale de l’Europe est Rome » (Trévoux) ; « l’Europe (…) est la plus considérable de toutes (les parties du monde) par son commerce (etc.) et, ce qui est le plus important, par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci ». Il est possible que la dernière phrase soit ironique, bien que Jaucourt, l’auteur de cet article, ne soit pas ouvertement hostile au christianisme. Quoi qu’il en soit, ironique ou non, elle converge avec l’opinion exprimée dans le Dictionnaire de Trévoux, dont les auteurs sont de fervents catholiques.
Il est une thèse qui, si elle était exposée aujourd’hui, ferait scandale, à cause de l’utilisation qui en était faite en Allemagne par les sectateurs d’Hitler. C’est l’origine celtique de l’Europe. « L’Europe, dit-on, s’appela Celtique dans les temps les plus anciens ; ensuite, elle prit le nom d’Europe sur l’origine duquel on varie » (Trévoux) ; « il n’y eut d’abord qu’une seule langue en Europe, la celtique ou la gomarique ; ensuite il y en eut deux, la celtique et la grecque, qui vint de Phénicie et qui produisit la latine. Aujourd’hui il y en a trois : la latine, dont l’italienne, la française et l’espagnole sont des dialectes (…) ; la tudesque, rejeton ou fille de la celtique, et qu’on parle dans l’Allemagne, dans les îles Britanniques, en Suède et en Danemark ; et l’esclavon, qui est la langue de Pologne, de la Moscovie, d’une grande partie de la Turquie, de l’Esclavonie et de presque toute l’Illyrie. Il y a encore quelques langues moins étendues, qui sont le grec, l’albanais, le hongrois, le tartare, le basque, le bas breton, l’irlandais et le laponais » (Trévoux). Les encyclopédistes rappellent aussi les racines celtiques de l’Europe : « l’Europe est appelée celtique dans les temps les plus anciens ».
Blanche, civilisatrice, chrétienne, celtique, tel est le paradigme qui définit l’Europe, du moins selon les auteurs d’encyclopédies du XVIIIe siècle, qu’ils se placent dans la Lumière du Christ ou dans celles de la raison. Deux siècles et demi plus tard, cette Europe-là est oubliée ou tenue comme nulle et non advenue. Entre l’idée que nos prédécesseurs se faisaient de l’Europe et celle que nous nous en faisons, il n’y a pas un fossé, mais un abîme, comme si un séisme (la première guerre mondiale ? la deuxième ? la décolonisation ?) avait jeté la vieille Europe aux oubliettes de la mémoire, pour qu’une toute nouvelle Europe, sans racines ni passé, y soit substituée.
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26 juin 2009
Signes 27
La fin de l’espace littéraire français
« J’arpente de très incertains territoires : l’espace littéraire français, avec ses voies royales, palais, cités, ruines et surtout (selon Ponge) avec l’anarchie de ses routes, sentiers, chemins de campagne ou de frontières ».
Richard Millet, « Une langue où mourir », Le sentiment de la langue, 1986, Champ Vallon, repris dans Le sentiment de la langue, I, II, III, La table ronde, 1993 et 2003
Dans « Notes de l’été 1985 », Richard Millet écrit que les écrivains « n’osent plus, ne savent plus rêver sur la France » (Sentiment de la langue I, Champ Vallon, 1986). Que la France ait disparu de leur imaginaire est un fait inédit, qui va au-delà du désenchantement, par lequel se fait, selon Marcel Gauchet, la sortie de la religion. Depuis mai 1968, ils ne traitent plus « du pays natal, de la grandeur de son histoire et de sa civilisation ». La France est suspecte. Il est seulement permis d’en ricaner. Elle n’existe dans la littérature actuelle qu’affublée des oripeaux moisis et dérisoires d’un épouvantail à corbeaux. Renaud Camus va plus loin dans l’analyse. Il pense que non seulement les mots France ou français sont vidés de tout contenu, mais que même la littérature est sapée dans son essence par la guerre que lui ont déclarée les media, les sciences sociales, l’idéologie dominante. Le journalisme renvoie « la conception littéraire du monde à un statut purement archéologique (...) Tout livre, écrit-il, doit hurler à son lecteur : ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. Souviens-toi que nous sommes en guerre, lui et moi. Souviens-toi qu’il occupe entièrement le pays (...) Dans la guerre entre la littérature et la presse, l’édition structurellement est déjà plus qu’à moitié dans l’autre camp. Les neuf dixièmes des livres que publient les maisons d’édition sont des livres de journalistes écrits en style journalistique, charriant une vision journalistique du monde » (Corbeaux, Les Impressions nouvelles, 2000). La France n’est plus l’espace que, longtemps, les écrivains ont arpenté – dans les deux sens du terme : mesuré, borné, limité et parcouru dans toutes les directions.
Dans L’espace littéraire (Gallimard,1967), Maurice Blanchot, poussant jusqu’à leurs ultimes limites les thèses de Mallarmé, prône une littérature débarrassée de tout ce qui n’est pas elle, rendue à son essence, conçue comme un absolu. Dans cet espace sacré ou sacralisé, sont vécues la solitude hautaine d’un langage élaboré et les expériences essentielles de la mort, de l’origine, du silence. A la différence de chez Blanchot, espace littéraire n’est pas ici une métaphore. Depuis des siècles, la France est un territoire pourvu de frontières, mis en valeur, modelé, cultivé, qui n’est pas plat, mais a de l’épaisseur, un passé, de la profondeur. Il est littéraire, au sens où il existe autant dans et par les textes ou les langues que dans les réalités du monde. Pour le narrateur de Lauve le pur (P.O.L., 2000), c’est la littérature qui donne une réalité durable à la ville de Nemours. « Nemours où je ne passe jamais sans rêver au bel amour de la princesse de Clèves, à Mme de La Fayette, au duc de La Rochefoucauld, aux ombres et aux ors du Grand Siècle ».
Art et littérature ont si intensément imprégné le territoire de la France que tout lieu, même le plus commun ou le moins poétique, telle une combe froide du plateau de Millevaches, semble exister dans l’art, représenté par un peintre ou décrit dans un roman, avant de prendre forme, aux yeux des promeneurs, dans la réalité : « Un vieux paysan surgit dans la lumière du soir qui donnait à la rousseur de ses vaches la gloire d'un crépuscule de Claude Lorrain, et qui me rappela le début de La Mare au diable, car il n'y avait rien de rassurant ni de délicieusement champêtre dans cette ultime apparition d’un laboureur d’autrefois : celui-là semblait venir du fond des siècles avec son araire et sa mine sombre, et pour un peu on aurait vu la Mort marcher à ses côtés, ou même soupçonner que c’était elle qui conduisait l’attelage » (Ma vie parmi les ombres, Gallimard, 2003). Le roman de Michel Chaillou, Le sentiment géographique (Gallimard, 1974), est une admirable tapisserie dont la trame est formée de lieux - les monts du Forez, la Bouteresse, Boën, le Lignon - et les fils, un long roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, dont l’action est située dans la vallée du Lignon et qui a été lu avec ferveur jusqu’au début du XIXe s. Ce canton de Boën, sis dans le département de la Loire, a été si profondément marqué par la littérature qu’il a été nommé pays d’Astrée. Un des personnages du Voyage en France est un jeune Américain qui n’a jamais quitté son pays mais qui, grâce à la littérature, connaît les lieux (dont la station balnéaire de Sainte-Adresse), où a commencé l’impressionnisme : « Il avait lu (en français et en anglais) d’innombrables ouvrages et correspondances signés Guy de Maupassant, Alphonse Karr, Maurice Leblanc, pour se faire de la Normandie au siècle passé une idée plus précise que celle de New York où il vivait » (Benoît Duteurtre, Le voyage en France, Gallimard, 2001).
La langue contribue à faire de la France un espace littéraire. Pour les vrais grammairiens que sont les rêveurs de mots, les sons « déploient le plus ancien paysage français », comme dans ce texte éloquent : « Francité du subjonctif (dont) les terminaisons suscitent tout le paysage méridional - tout de même que les terminaisons en aille et en euille, par exemple, sont parmi les plus belles de la langue, déployant le plus ancien paysage français ; oui, les temps du subjonctif font bruire encore un paysage que l’on ne saura bientôt plus nommer. Ainsi ces noms de lieux, d’outils, de plantes, d’oiseaux, de gestes et de rites : Breuil, Arcueil, Chénérailles, treuil, cerfeuil, recueil, semailles, relevailles, funérailles… » (Le sentiment de la langue I, 1986). George Steiner, dans Après Babel (Albin Michel, 1978 ; nouvelle édition, 1998), montre que c’est la pluralité des langues qui fait la littérature. Il en est allé ainsi longtemps en France. Notre pays est divers par les langues qui y sont (ou qui y étaient) parlées et qui font rêver (ou faisaient rêver) les Français : ce sont les diverses variétés de la langue française, les patois, le latin et les extraits de haut langage, qui libèrent la langue des contraintes de la communication et lui font dire les expériences les plus élevées. Au latin, longtemps présent dans l’espace public et aux patois, longtemps, le français s’est nourri comme à ses sources. « Je dois, écrit Richard Millet, au patois, avant toute pratique du latin, le goût de l’étymologie et des concomitances linguistiques, puisque le limousin me faisait entendre la latinité du français (et celle des autres langues latines – le portugais notamment dont il était proche par ses chuintantes) » (« L’amour et la mort des langues », in Le sentiment de la langue III, La table ronde, nouvelle édition, 2003). Les patois sont ce que la langue française aurait été, si elle n’avait pas été « inventée », écrite, diffusée par des clercs originaires de tous les « pays » de France. « Mme Malrieu avait compris qu’une langue sans accent ni idiolectes est langue morte, et que la francité consiste moins dans la pureté de langue (laquelle n’est d’ailleurs qu’un songe républicain) que dans la diversité quasi littéraire de ce qui participe à un ensemble frémissant, complexe, universel » (Ma vie parmi les ombres, op. cit.). Le français a puisé dans ce « bruissement linguistique » « une complexité, une influence réciproque, une impossibilité heureuse, un couple singulier – ferveur de l’appartenance et de la solitude, de l’origine et de l’altérité, de l’exclusion et du partage – un peu comme la géographie parle du partage des eaux » (Ibid.). Dans cette polyphonie littéraire, les sons de la langue française ont été associés à ceux d’autres langues ou à des extraits ou des modèles de haut langage. « Mal parler (a fortiori mal écrire), c’est blesser la langue elle-même, ce grand corps dont ma mère me disait (...), à propos du latin, que nous étions tous ses enfants, tandis que, secrètement, je songeais que j’eusse pu m’adresser à elle en patois, comme saint François d’Assise parlait le langage d’oc avec sa mère, et soutenant que nous avions en commun un bien plus précieux encore que le sang et les gènes : l’immémoriale filiation par les langues, quelque chose d’autre proche de la musique (...) et des outils avec lesquels on taille la pierre, on ouvre la terre, on entre dans la forêt des songes, on accède à la face de Dieu » (Ibid.). Ces langues diverses, qui, pendant des siècles, ont bruit de concert, n’ont jamais été en conflit, quoi qu’en pensent ou en aient dit les linguistes, aux illusions de qui nous devons la thèse de la guerre des langues, laquelle résulte de la transposition mécanique aux langues de la thèse de la lutte des classes ou de la guerre des races. Au contraire, elles se nourrissent les unes les autres, comme dans le « polyglottisme heureux » qui enchante Richard Millet. C’est cette polyphonie qui, en accumulant les couches de sons et les strates de sens, a donné » à la France la densité compacte propre à un espace littéraire. « (Mme Malrieu) aurait pu se contenter du français simplement correct qu’on enseignait dans les écoles de la République et qui imitait celui de l’Ile de France (...) ; mais c’était celui du Limousin qu’elle cultivait (...). (Sa) conversation faisait que l’écouter parler, c’était lire un livre de l’ancienne langue - la langue dans ce qu’elle a d’ancien et cependant d’actuel, puisqu’il nous est toujours donné de l’entendre, comme la musique... » (Ibid.)
Pendant des siècles, la langue française, irriguée par plusieurs sources, a pu générer la littérature la plus diverse qui ait jamais été écrite dans quelque langue du monde que ce soit, grâce à cette profondeur ou, comme disent les spécialistes de stratégie militaire, de cet hinterland de langues : positions de repli où elle reprenait force et vigueur. Il semble que cet espace littéraire n’ait plus de réalité ou qu’il se soit défait : « Je sentais (...) que la France même était de la littérature - c’est-à-dire ringarde, moribonde (...) Il fallait en finir avec ce que la France traînait avec elle depuis des siècles : son orthographe, son subjonctif, sa belle langue, sa littérature, ses vins, ses parfums, sa cuisine, sa mode, ses régions, ses paysans, sa religion » (Lauve le pur, P.O.L.).
Qu’est-ce qui a désintégré l’espace littéraire ? Virgile est l’auteur de trois poèmes : L’Enéide, les Bucoliques, les Géorgiques. Le premier, un long poème épique, que l’on a longtemps considéré comme l’œuvre poétique par excellence, est inséparable des deux autres : un poème pastoral et un traité d’agronomie, ce qui signifie que le haut langage de L’Enéide est lié au travail de la terre. Les mots culture, cultivé, inculte s’appliquent à l’agriculture et à la vie de l’esprit. La culture, avant de porter sur l’esprit ou l’âme, est une activité de paysans. Il ne faut donc pas s’étonner que la fin des paysans de France coïncide avec la disparition des patois et avec la désagrégation de l’espace littéraire français. « Les langues s’oublient plus vite que les morts. Elles tombent, comme le jour, le vent ou le silence sur le monde où je suis né et qui était peuplé de gens rudes, peu loquaces, au visage tourné vers le couchant » (Ma vie parmi les ombres). Depuis trente ans, les paysans de France ont été sacrifiés sur l’autel du commerce mondial ou de la distribution bon marché. Ce sacrifice a signé aussi la fin de la polyphonie linguistique et celle de la littérature : « Je faisais comme les autres : la sieste dans la paille de la grange (…). Par mes ancêtres je tenais au silence et à la patience comme d’autres à la débauche ou à la gloire ; je savais manger, écouter, travailler en silence, par exemple aux champs, où j’ai aidé à moissonner le blé avec une antique faucheuse mécanique tirée par deux vaches avec un clair bruit d’horloge dans un grand champ où Désirée et sa mère ramassaient ce que libérait le pied d’André Allagnac pour le lier, d’un geste prompt et habile, en gerbes qu’Augustin et moi dressions en faisceaux, chaque geste atteignant à une perfection millénaire, de sorte que ce n’étaient pas seulement nous qui travaillions au cœur d’un des derniers étés de la paysannerie européenne, avec nos chapeaux de paille à larges bords, nos chemises aux manches retroussées et ce silence dont on ne sortait que pour faire avancer les bêtes, c’étaient aussi tous ceux qui, avant nous, s’étaient penchés vers la même terre, génération après génération, et qui nous contemplaient, et nous plaignaient de ne pas savoir que nous étions les derniers à accomplir ces gestes » (Ibid.).
L’espace français n’est plus littéraire, parce que le territoire de la France se transforme sous nos yeux en une succession de friches sinistres, en un désert agricole, en une vaste « zone » mitée par des barres ou des tours, dont le sort, à peine érigées, est d’être détruites à la dynamite. « Un monde était en train de mourir, sur les hautes terres comme dans la plupart des terroirs de France et de la vieille Europe, sans qu’on s’en aperçût, de même qu’on ne se voit pas vieillir ; ce qui me ferait dire à Marina, bien des années plus tard, qu’il est des morts qu’on ne veut pas voir, et que les Français avaient renié leurs origines paysannes avec plus de ferveur qu’en nul autre pays » (Ibid.). Dans cette zone, les patois, bien qu’ils aient nourri la langue française, se sont amuïs : « Je suis né sur un territoire que se partageaient deux langues : l’une (le patois limousin) est à peu près morte ; l’autre demeure l’objet de passions, de lutte, d’envie, de soupçons, de répudiations (…) Voilà un événement – la mort d’une langue – très commun en France ; il y suscite ricanements et haussements d’épaules, renvoyant à je ne sais quel particularisme obsolète, surtout à l’heure du « village global » et de l’euphorie communicante (…) Qu’est-ce, en effet, que la fin d’un patois pour nous qui, écrivant en français, avons souci d’universalité ? » (Ibid.).
La Tour de Babel s’est effondrée. Le latin n’est plus enseigné, à l’école plus personne ne récite les anthologies de haut langage, les patois sont morts. En entrant dans la grande nuit de ses langues, la France condamne sa propre langue au silence : « Il semble bien, plus que dans la survie du mythique « grand écrivain français » et d’une littérature exténuée par les formalismes et les académismes, que ce soit dans la langue que la France ait renoncé à son nécessaire et exemplaire amour de soi, en renversant, à son détriment, le jeu fasciné qu’elle entretenait avec les USA - seule nation dont elle attende désormais sa légitimation post-moderne et historique (…) Il est tout aussi symbolique que ce soit un quotidien né de 68, Libération, qui ait contribué, par son langage pluri-idiolectal, au branchement d’une oralité ludique et arrogante sur la langue héritée du classicisme. Langue qui expie sa grandeur (son « fascisme » comme dira, assez pitoyablement, Barthes) : sans force ni prestige, en recul dans le monde, émaillée de vocables anglo-saxons, hantée par le langage oral, elle semble payer ce que Barthes, encore, appelait le « grand traumatisme de la pureté classique » » (« Le sentiment du désordre », Le sentiment de la langue, III, 1993). La France et la langue française se délitent, sans que quiconque, sinon les nostalgiques du paradis perdu, s’en inquiète. « Chapelle ardente (…) que l’ignorance contemporaine a fait tomber dans l’oubli avec tant d’autres merveilles que le génie de la langue a mis des siècles à susciter et qui sont ses monuments, autant que les oeuvres littéraires et philosophiques. Sa merveille, même : ces expressions, tournures, métaphores et langages appartenant aux divers corps de métiers, aux arts et à la religion catholique, et que le roman délaisse, ayant perdu le goût du réel (...) » (Ma vie parmi les ombres). « J’usais par ailleurs de cet argot qui a peu à peu transformé le français courant en français vulgaire, et mis bas la langue classique encore prônée, en 1960, par l’instituteur de Villevaleix et, on peut aisément le croire, par ses collègues de France et de Navarre... Une langue de Bas-Empire, livrée aux publicitaires, aux journalistes, aux démagogues, aux mauvais écrivains à présent plus nombreux que le sable du désert, qui lui ont imposé un renversement sans doute irréversible en donnant pour norme le français tel qu'on le parle et non plus tel qu'il s’écrit ou qu'on rêve de le voir écrit » (Ibid.).
La fin de l’espace littéraire s’accompagne de bouleversements qui affectent le monde entier. Un Parisien du Marais ou du VIe arrondissement se sent plus proche d’un habitant de Tokyo, de Manhattan, de Soho que des paysans de France ou que de ces ruraux de la France profonde. Il a plus de goûts, d’opinions, de modes de vie, d’habitudes en commun avec les vrais maîtres du monde, bobos ou lilibobos, qu’avec les ploucs ou les beaufs. Le monde de naguère, celui des « nations unies », se transforme est un réseau de réseaux, dont les mailles sont les mégapoles. Les pays n’existent plus. Dans le Cours familier de philosophie politique (Fayard, 2001), Pierre Manent analyse les fondements de la « démocratie » qu’imposent les urbains modernes. Ils exigent un monde sans institutions, où l’on est soi-même, où l’on vit suivant son choix, dans l’immédiat ou le présent éternel, un monde libéré des chaînes du passé et où les entraves à la réalisation de soi ont disparu. Dans cette « zone » plate, sans relief ni profondeur, sans passé ni futur, la littérature, ringarde, n’a plus de raison d’être : elle n’est acceptable que si elle se mue en com, en pub ou en idéologie. « (...) Il fallait en finir avec (...) tout ce qui était un frein à la liberté individuelle, à l’invention du présent, à la redéfinition sexuelle, au métissage universel, auraient-ils pu dire s’ils avaient daigné me parler, le frère et la soeur, et même la mère qui avait sans doute brûlé ce qu’elle avait adoré pour se ranger sous la bannière du nouvel âge et de sa pauvre liberté de divorcée, me disais-je pour lutter contre les sanglots qui montaient en moi et comprendre pourquoi j’étais l'objet d’une telle haine, sinon que j’étais homme, célibataire et « littéraire » (...) » (Lauve le pur). Cet ordre nouveau sans extériorité, ni altérité, ni étrangèreté rassemble des individus désorientés et désoriginés, quelque langue qu’ils parlent, qui méprisent les pays, les peuples, les institutions qu’ils se sont données, l’art et surtout la littérature, parce que celle-ci est le lieu où bruit encore le passé et où d’anciennes expériences sont racontées ou vécues.
« Et si tu aimais sacrifier le monde à la lecture, tu comprenais aussi que l’Occident est entré dans le temps d’après les livres et, peut-être, des langues littéraires ou sacrées (…) Tu as vu qu’on entrait dans une ère de juridisme généralisé et outrancier, et tu as commencé des études de droit pour (…) continuer à déchiffrer le grand mensonge dont s’obscurcit le monde et que la littérature ne sait plus dévoiler (…), appelée à descendre dans les catacombes où d’étranges personnages appelés lecteurs se réuniront pour jouir de la splendeur des langues, comme les premiers chrétiens, la littérature - au moins le roman - étant d’ailleurs une invention chrétienne. Le lecteur de romans est un chrétien qui s’ignore, et l’histoire de la littérature (…) s’achève sans doute avec la chrétienté, puisque nous sommes de moins en moins capables de déchiffrer les grands textes comme nos ancêtres ces livres de pierre et de lumière que sont les vitraux, les chapiteaux et les porches des églises » (Ma vie parmi les ombres).
La fin de l’espace littéraire fait disparaître la conscience de l’autre ou sentiment d’altérité : « chaque fois que je retourne sur le lieu de ma naissance, je suis frappé par ce qui s’y est tu (hommes, bêtes, métiers agricoles), et aussi par ce qui manque à ce paysage : une autre espèce de silence, la rumeur infiniment lointaine de la civilisation disparue, le silence de l’autre langue et, par-là même, ce qui manque le plus au français : une altérité qui ne s’articule plus que dans la mémoire, au lieu de cet échange qui était en quelque sorte la gloire du vaincu en ses habits de parent pauvre… » (Le sentiment de la langue). L’altérité des ancêtres est plus profonde que celle des étrangers, surtout si ceux-ci sont les zombies errant d’une maille à l’autre du réseau mondial. Pour un bobo du VIe arrondissement, l’altérité d’un Saoudien évolué ou d’un bourgeois du Caire ou d’un nanti de Rio de Janeiro est caduque. Ces étrangers lui renvoient sa propre image, une image narcissique qu’il peut contempler béatement : « Il déambula dans la foule, curieux de découvrir la société française : son art de vivre, de se nourrir, de s’habiller, de se cultiver... Vingt mètres plus loin, des familles se ruaient sur les chaussures de sport Like, avant de se rafraîchir chez le glacier Ice and Fast (...), marques familières des trottoirs new-yorkais... Les consommateurs subissaient, dans les magasins, une sorte de nettoyage et ressortaient déguisés en adolescents de Brooklyn : casquettes de base-ball à l’envers, pantalons de joggers, chaussures de tennis dénouées, bombers qui leur donnaient des carrures de culturistes (...) David réfléchit un instant : on aurait dit que ces vêtements n’étaient pas seulement des vêtements. Sur une tête française, la casquette de base-ball semblait vouloir signifier quelque chose - exactement comme le chapeau de David exprimait sa préférence pour le monde d’avant-guerre. Ici, les Normands ou les Maghrébins s’inspiraient de l’Amérique des téléfilms. C’était l’Europe » (Le Voyage en France).
Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet note que l’espace littéraire a commencé à disparaître en mai 1968. Dans ses autres livres, il corrige la remarque. C’est le triomphe des sciences sociales et celui de l’idéologie qui ont achevé la littérature. Le procès intenté à la civilisation et à l’art par les idéologues tels Foucault, Barthes, Bourdieu, Derrida a fini par avoir des effets tangibles : la civilité a été oubliée, le savoir-vivre a été ramené à de simples conventions bourgeoises, la volonté de vivre ensemble s’est effacée. A leur place, a émergé une barbarie inédite. Quand on se convainc que tout se vaut, la littérature est submergée par les éructations de haine et l’humanisme par le ressentiment. Pour les idéologues, le sens est plat, déjà là, sans histoire, dépourvu de strates, il ne circule pas. Il suffit d’un coup de tampon sur un document pour l’établir ou d’une convention pour effacer la culture que les siècles ont bâtie. La littérature approfondit cette épaisseur et en traverse les signes. A l’opposé, l’idéologie prospère dans l’uniformité. Elle a submergé le journalisme, le champ culturel, la critique, les sciences sociales, l’université pour en finir avec la « vision littéraire du monde », que Renaud Camus tente d’arracher au néant, ou avec l’espace littéraire français, de Chrétien de Troyes à Louis-René des Forêts, que Richard Millet arpente en « veilleur frêle ». Entre l’idéologie, qu’elle soit ou non soixante-huitarde, et la littérature, il n’est ni coexistence ni compromis possibles.
La France est un pays artificiel et fragile, une marqueterie de terroirs sans unité apparente. La diversité des lieux, des paysages, des hommes, des coutumes est si ample (surtout si on la compare à la relative homogénéité de la plupart des autres pays au monde) que l’on s’étonne qu’un ensemble aussi hétérogène soit devenu un pays. On conçoit aussi que des idéologues fascinés par l’homogénéité raciale aient voulu le dépecer. Si on étudie, comme le fait Emmanuel Todd (L’invention de la France, Hachette 1981 ; La diversité du monde, Le Seuil, 1999), les liens qui unissent les membres d’une même famille (entre les parents et les enfants pour ce qui est de l’autorité ou de la liberté et les enfants entre eux pour ce qui est de l’égalité ou de l’inégalité dans les successions) et qu’on admette que ces structures façonnent un pays, alors la France apparaît comme la réalité la plus diverse qui soit au monde. Y coexistent quatre types de familles (verticale inégalitaire, communautaire égalitaire, non autoritaire inégalitaire, non autoritaire égalitaire), alors que la règle, ailleurs, est l’uniformité ou, au mieux, la coexistence en Espagne, Italie ou aux Pays Bas de deux structures familiales. Ce sont les souverains (Hughes Capet, Philippe Auguste, Philippe le Bel, Louis IX, Louis XI, François 1er, Louis XIV) et les élites de la République qui, disent les historiens, ont réuni des peuples divers. Certes. Mais sans la littérature et sans l’art, leur volonté aurait fait long feu. Il a fallu susciter le désir de faire France pour que la France existe. Pendant des siècles, ce désir a été entretenu par les écrivains. Parce que, de plus en plus nombreux, ils substituent l’idéologie à la littérature, ils renoncent à un devoir séculaire, sans se douter que l’idéologie dont ils s’enivrent est la porte grande ouverte sur les lendemains barbares qui les feront bientôt déchanter.
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16 juin 2009
Du négationnisme
Signes 26 : du négationnisme
Etablis depuis près de quatre-vingts ans par des greffiers de la Vérité, tels Souvarine, Soljenitsyne, Conquest, Courtois, Rossi, pour ne citer que quelques noms, les crimes du communisme forment un Himalaya de cadavres. Et encore ! Alors que le plus petit glaçon qui compose l’énorme iceberg socialiste national est analysé, l’iceberg communiste est en partie inconnu. Les archives de Chine, de Corée, de Cuba, du Viêt-nam, d’Ethiopie, etc. restent closes et peut-être à jamais inaccessibles. Résumons : des millions d’être humains étiquetés nuisibles et éliminés sur l’ordre de Lénine, Trotzky, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Sékou Touré, Mengistu, etc., des étrangers raflés et envoyés au goulag, des camions fermés où l’on vaporisait des gaz toxiques pour tuer des moujiks mouches, des peuples déportés, des massacres de masse, des élites nationales exterminées dans les pays où les communistes ont accédé au pouvoir, partout, de la Chine à Cuba ou de la Guinée à la Pologne, des pays purifiés, les étrangers expulsés ou tués, des décisions xénophobes et ouvertement racistes, des malheureux enfermés dans des camps de la mort pour un oui ou un non ou pour un regard de travers, la censure, la terreur, plus du tiers de l’humanité réduite à l’esclavage, au moins quatre génocides avérés - celui des Ukrainiens par les Russes, celui des Tibétains par les Chinois, celui des paysans cambodgiens par les communistes khmers, celui des paysans éthiopiens par des bureaucrates du Parti unique et communiste, entre 80 et 100 millions de morts, etc. : ça dure encore en Chine, en Corée du Nord, au Viêt-nam, à Cuba, etc.
Il y a crime contre l’humanité lorsque des hommes exerçant ou non le pouvoir tuent leurs semblables, compatriotes ou étrangers, qui n’ont rien commis de répréhensible, même au regard des lois en vigueur, que ces lois soient ou non barbares. Ces hommes sont tués parce qu’ils sont dits nuisibles, qu’ils appartiennent à une classe sociale dite inférieure ou gênante, qu’ils portent des lunettes ou ont une sale gueule, qu’ils ne sont pas de la même « race » que ceux qui détiennent les armes, bref ils sont tués parce que leur seul tort est d’être nés. Les tueurs n’ont pas cherché à les envoyer au Paradis. Ils n’ont pas voulu, quoi qu’en disent les spécialistes de la négation, fonder une société parfaite, mais éliminer des gêneurs pour rester au pouvoir le plus longtemps possible. En tuant des hommes comme si ces hommes étaient des poux ou des cafards, ils se sont attaqués à l’humanité tout entière, à tout homme vivant ou ayant vécu sur cette terre. En s’appropriant les récoltes et les semences de six à sept millions de paysans ukrainiens et en les affamant, les communistes russes ont détruit l’humanité qui était dans ces malheureux. C’est à l’humanité qu’il incombe de leur demander des comptes. De ces crimes, qu’ils soient idéalistes ou réalistes, et au nom de la Sainte Doctrine de Marx ou de Lénine, on sait assez de choses pour ne pas se faire d’illusion sur ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont encore. Bien que les archives à Moscou et ailleurs, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, n’aient pas été toutes ouvertes, on en connaît l’essentiel.
Pourtant, même les critiques les plus intransigeants du communisme hésitent à tenir le communisme pour criminel par essence. Alain Besançon (Commentaire, n° 80, p 790) écrit que « le communisme léniniste veut indirectement le bien de l’humanité » et que « cet universalisme du communisme lui donne un avantage immense sur le nazisme, dont le programme n’est pas exportable ». Dans le même n° de Commentaire, François Furet fait du communiste « un prophète de l’émancipation des hommes », qui « bénéficie jusque dans sa faillite politique et morale de la douceur de ses intentions ». Le bien de l’humanité ? La douceur des intentions ? Dans quels livres ont-ils lu ça ? Dans quelle revue pour bonnes femmes ? En janvier 1918, alors qu’il détient la totalité des pouvoirs, Lénine décide « d’organiser l’émulation » entre les militants, les cellules et les fonctionnaires du parti bolchevique. Il veut que les uns et les autres rivalisent en zèle dans la réalisation du but suprême : « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Ce qui a été décidé et ce qui a été réalisé, c’est une politique d’extermination des enfants, femmes, vieillards, paysans, popes, etc. étiquetés nuisibles. Hitler a attendu près de dix ans pour mettre en œuvre la solution finale. Lénine en a décidé ainsi au bout de trois mois ; Pol Pot, le jour même où il a pris le pouvoir. En mai ou juin 1933, un reste de morale, quelque chose comme un scrupule, ont retenu Hitler de « nettoyer la terre allemande de tous les insectes nuisibles ». Il a attendu la fin de l’année 1942. Si nos contemporains qui se drapent volontiers dans les amples toges de la vigilance, de la mémoire, des droits de l’homme, étaient vraiment soucieux de défendre ici et maintenant ce qu’ils proclament sur les plateaux de télévision, ils cesseraient d’admirer Lénine ou Trotzky ou Mao ou Pol Pot et ils tiendraient ces génies pour des criminels au moins aussi pervers et dangereux qu’Hitler.
Le communisme n’est pas criminel par accident, mais par essence. Il suffit de lire La Littérature oubliée du socialisme (Nil Editions, 1999). Le crime fait réussir la prétendue révolution et, bien appliqué, il en préserve les premiers acquis. Le communisme n’a été ni trahi, ni dénaturé, ni violé par Lénine, Trotzky, Staline, Pol Pot, Mao, Kim Il Sung, Sékou Touré et alii. Au contraire, puisqu’il a été appliqué fidèlement au iota près. En 1849, dans la revue Die Neue Rheinische Zeitung, dirigée par son compère Marx, Engels souhaite que soient éliminés les Hongrois, dont la crime a été de se soulever contre l’Autriche impériale, qui leur déniait tout droit politique. Comment peut-on être hongrois ? Engels souhaite aussi la disparition des Serbes (déjà) et d’autres peuples slaves, puis des Basques, des Bretons, des Ecossais. Marx n’est pas en reste. Dans « Révolution et Contre Révolution en Allemagne » (1852), il s’interroge sur les moyens qui pourraient le débarrasser de « ces peuplades moribondes, les Bohémiens, les Carinthiens, les Dalmates, etc. ». Le communisme a annoncé qu’il exterminerait des peuples, ce qu’il a fait, dès qu’il est parvenu au pouvoir. Quand on veut conquérir le monde, le mieux est de le purifier des races gênantes ou nuisibles qui l’habitent. « En dehors des Polonais, écrit Engels, des Russes et peut-être des Slaves de Turquie, aucune nation slave n’a d’avenir, car il manque à tous les autres Slaves les bases historiques, géographiques, politiques et industrielles qui sont nécessaires à l'indépendance et à la capacité d'exister. Des nations qui n'ont jamais eu leur propre histoire, qui ont à peine atteint le degré le plus bas, de la civilisation... ne sont pas capables de vie et ne peuvent jamais atteindre la moindre indépendance ». En bon et vrai communiste, Engels considère que la race explique, mieux que l’histoire, la dégénérescence des peuples ou des nations. La race, le sang, les gènes sont des facteurs explicatifs. C’est le diagnostic d’Hitler sur les juifs et des militants du KKK sur les noirs. Les théoriciens du communisme, qui sont de bons blancs, jugent que les Blancs sont supérieurs - l’histoire ne pouvant pas expliquer l’avance qu’ils ont prise pour ce que est de la science et du développement économique, social, technique, culturel. Pour Engels, c’est même une vérité. Il écrit : « Si, par exemple, dans nos pays, les axiomes mathématiques sont parfaitement évidents pour un enfant de huit ans, sans nul besoin de recourir à l’expérimentation, ce n'est que la conséquence de « l'hérédité accumulée ». Il serait au contraire très difficile de les enseigner à un bochiman ou à un nègre d'Australie. »
Récapitulons : êtres humains réduits au statut d’insectes, peuples éliminés ou à éliminer, classes étiquetées nuisibles pour être plus aisément exterminées, races slaves ou noires déclarées inférieures aux bons Allemands ou aux vrais Européens. Il ne faut pas s’étonner que le fleuve communiste se jette dans l’océan du génocide. La solution finale contre les gêneurs, les nuisibles, les inférieurs ou supposés tels n’a pas été exprimée par les seuls membres ou dirigeants du NSDAP (le Parti socialiste national des Travailleurs allemands) et uniquement par eux. Au XXe siècle, il existe au moins un bon et vrai marxiste, pieusement présenté comme éclairé et, bien sûr, humaniste, qui l’a exprimée explicitement, en toutes lettres, noir sur blanc. C’est le dénommé Bernard Shaw, écrivain et admirateur forcené de l’URSS. En bon communiste, il revendique non pas le droit au logement, ni aux papiers, ni à l’immigration, ni devant, mais le droit à la liquidation massive des classes (des races ?) nuisibles aux gaz toxiques. En 1930, trois ans avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, il écrit, dans The Listener, que le communisme doit réaliser vite, dare-dare, hic et nunc, ce qui deviendra la réalité de l’Allemagne dix ans plus tard. Oui, il incite les chimistes, les hommes de progrès, les scientifiques éclairés, « à découvrir (vite, le plus vite possible) un gaz humanitaire qui cause une mort instantanée et sans douleur, en somme un gaz policé - mortel évidemment mais humain, dénué de cruauté », afin que la Révolution n’ait plus d’opposants, les gaz étant censés plus humains que la balle dans la nuque. Les crimes commis pendant tout le XXe siècle montrent l’identité du socialisme international et du socialisme national. L’un est antérieur à l’autre de plus de 16 ans. Quand Hitler a commencé sa carrière criminelle, il disposait de modèles qui avaient fait leurs preuves et il s’est révélé aussi bon disciple de Marx, Lénine, Trotski que Staline, Mao ou Pol Pot. Telle est la vérité qu’imposent les faits.
Il importe peu de savoir si le communisme est pareil, semblable ou identique au socialisme national. Il est évident que le communisme trône au sommet, le socialisme national au milieu, le fascisme en bas. Le premier est l’Everest, le deuxième le Mont Blanc, le troisième le Mont Gerbier des Joncs. La seule question qui vaille d’être posée est de savoir pourquoi le communisme, en dépit des crimes qu’il a commis, de l’esclavage qu’il a rétabli, des massacres de masse qu’il a ordonnés, des déportations de peuples qu’il a organisées, des génocides dont il s’est rendu coupable, n'est pas jugé criminel. Le socialisme national est à juste titre condamné. Le communisme est un vague humanisme ou une idéologie acceptable, tolérée, digne d’être enseignée.
Tout a été dit sur le communisme, ses crimes, son racisme, ses génocides. Rappelons quelques faits. Le communisme a été pensé par Marx et Trotzky, entre autres théoriciens. Marx et Trotzky sont juifs. Comme de nombreux Juifs en Europe dans les années 1830-1930, ils étaient déjudaïsés, au sens où ils avaient rompu avec la tradition juive et le message théologique de Moïse, qu’ils considéraient comme caducs. Le communisme a été élaboré et mis en œuvre par des chrétiens, Engels, Lénine, Staline, qui étaient au christianisme ce que Marx et Trotzky étaient au judaïsme. Déchristianisés, ils ne croyaient plus dans l’Evangile, ni dans les diverses églises d’Europe. Aux pères fondateurs, il faut ajouter les premiers militants, ceux qui ont adhéré au communisme dans les années 1870-1950 et qui l’ont répandu en Europe, chrétiens déchristianisés ou juifs déjudaïsés. Le communisme est une idée judéo-chrétienne, au sens où elle est le produit d’une civilisation et d’une pensée, dont elle a conservé des traits. Sans messies, c’est-à-dire sans ces illuminés qui annoncent à intervalles réguliers un monde meilleur, le paradis, la société parfaite, le royaume de Dieu sur terre ou ailleurs, il n’y a pas de civilisation judéo-chrétienne. Marx est, à sa manière, un messie, qui a choisi une classe, qui a désigné des élus, qui a tracé une voie. En Palestine, au premier siècle de notre ère, il serait allé de village en village pour y répandre la bonne nouvelle. Dans Errata, George Steiner définit le communisme comme un messianisme juif ou judéo-chrétien et cite in extenso une « feuille de travail » dans laquelle Trotzky annonce l’avènement d’un monde nouveau riche en génies créatifs et qui dépasse en tout le monde ancien : « L’homme se donnera pour dessein de maîtriser ses propres sentiments, de hisser ses pulsions aux hauteurs de la conscience, de les rendre transparentes, d'étendre les fils de sa volonté dans les recoins cachés et, partant, de s'élever à un nouveau plan. L'homme deviendra incomparablement plus fort, plus sage, plus subtil ; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements plus rythmés, sa voix plus musicale. Les formes de la vie y gagneront un dynamisme spectaculaire. Le type humain moyen se hissera aux sommets d'un Aristote, d'un Goethe, d'un Marx. Et, au-dessus de cette crête, de nouveaux pics surgiront ». Voici le commentaire très bref que Steiner en fait : « Auteur : un certain Lev Davidovich Bronstein (également connu sous le nom de Trotzky). Un texte écrit dans la chaleur de batailles aussi âpres que celles de Josué. Absurde, n'est-ce pas ? Mais un absurde dont on vit et dont on meurt ». J’ajouterai : un absurde au nom duquel on a fait mourir 85 millions ou plus (qui sait ?) d’innocents.
Le communisme, qui s’est présenté comme la « jeunesse du monde », n’est pas moderne. C’est un « retour à ». Il est archaïque, tel le judéo-christianisme dont il procède effectivement. Il consiste à faire revivre les vieilles communautés d’Europe, juives ou chrétiennes. Pour lui, l’individu n’existe pas : la personne non plus. L’homme se définit par son appartenance à une communauté de valeurs, de croyances, de savoir-faire, de techniques. C’est l’ancienne organisation communautaire féodale que les droits de l’homme, les changements sociaux, les inventions techniques ont rendue caduque au XIXe siècle, bien qu’elle ait forgé, jusqu’en 1789 et au-delà, les sociétés de l’Europe médiévale. Au lieu de maintenir ce communautarisme dans les campagnes ou dans les ghettos juifs, où il fleurissait, le communisme l’a transporté dans les milieux urbains et ouvriers, où il n’a pas changé de nature, mais d’apparence. A la tête de chaque communauté, se trouvaient des chefs naturels. Ces chefs n’étaient plus les chefs de famille propriétaires terriens ou le patriarche de la lignée qui tenait son pouvoir de la récitation de la Torah. Ces chefs, désormais, sont les secrétaires des cellules du parti et du syndicat. Le communisme a triomphé en Europe parmi ceux qui s’étaient séparés de leur communauté naturelle, juifs déjudaïsés ou paysans déchristianisés. Il s’est imposé en Russie et en Chine, deux pays dont la civilisation a été façonnée par une organisation communautaire rigide et que les Lumières n'ont pas entamée. Cette nature communautaire du communisme explique que ses cibles ont été la liberté, les libéraux, l’autonomie des individus et l’impératif « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait ».
Les valeurs des Lumières ayant été assumées par la bourgeoisie, celle-ci est devenue la classe « nuisible » à éliminer. Les victimes du communisme ont été les membres de classes sociales étiquetées nuisibles, des ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, Baltes, Ukrainiens, Tatars, Tchétchènes, Ingoutches, des Chinois, paysans et bourgeois éclairés, des Tibétains, des Coréens, des Cambodgiens, des Vietnamiens, des Noirs, quelques arabes : bref, des jaunes, des noirs, des arabes, pas ou peu de juifs, des chrétiens certes, mais colonisés - soit des peuples ou des individus appartenant à des races supposées inférieures, mal dégrossies, peu instruites, de « sales races », etc. En revanche, le socialisme national a voulu effacer de la culture européenne et de toute l’Europe l’héritage juif et chrétien et revenir à l’Europe ethnique qui existait avant le christianisme. Le communisme est un retour aux communautés éteintes ou dissoutes ; le socialisme national un retour aux tribus disparues. Ses victimes ont été les juifs et les chrétiens qui se souvenaient que ceux qui leur avaient annoncé la Bonne Nouvelle étaient le rabbin Ieschoua de Nazareth et ses apôtres juifs.
L’Europe est le continent du judéo-christianisme, qui a pour hérésie le marxisme léninisme. Voilà pourquoi les Européens hésitent à considérer les crimes du communisme comme de crimes contre l’humanité. Ce sont leurs crimes, alors qu’ils ont été les victimes des socialistes nationaux. C’est pourquoi les crimes contre l’humanité commis par les communistes sont niés ou atténués. Cette négation qui est la règle n’est que l’effet logique de la préférence ethnique qui est une forme de racisme. En effet, si les victimes du communisme avaient été des chrétiens et des juifs, au lieu d’être des jaunes, des noirs, des colonisés, bien entendu il y aurait eu des procès de Nuremberg à la chaîne. Nous n’aurions plus de députés, d’élus ou de ministres nommés Krivine, Laguillier, Gayssot, Jospin, Buffet, etc. Tous seraient déchus de leurs droits civiques ou proscrits de France. L’aversion que les Européens éprouvent à l’encontre des crimes contre l’humanité est à géométrie variable. Relative, elle dépend des victimes. Si celles-ci sont de bonne race, si elles ont de la valeur, si elles sont bien placées dans la hiérarchie des races ou des nations, l’idéologie qui les a fait disparaître est haïssable. Si elles sont mauvaises ou de peu de valeur ou jugées inférieures (jugement que les bien pensants se gardent bien d’énoncer : ils sont prudents), l’idéologie qui les a tuées est acceptable. C’est pourquoi l’antiracisme de pacotille, de subvention, de pouvoir, si prospère en France, occulte ou justifie les 85 à 100 millions de crimes contre l’humanité commis par le communisme.
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05 juin 2009
Signes 25
Dans les années 1950-80, le Nationalsocialismus ou « socialisme national », autrement dit nazisme, était l’étalon du mal absolu. Il était interdit d’y comparer le communisme, sous le prétexte que les intentions de l'un et de l'autre n’étaient pas les mêmes. Qu’en savaient les gardiens du tabou ? Rien évidemment, n’ayant pas pénétré dans la conscience de Marx, Lénine, Castro, Mao. Fut déclarée blasphématoire la mise sur le même plan des deux monstres, dont l’un, le plus ancien, était peut-être la matrice de l’autre, le plus récent, la recherche des analogies avec le nazisme étant détournée sur le sionisme, le capitalisme, le colonialisme, le libéralisme, les CRS. La publication du Passé d’une illusion de François Furet (1995) et, plus encore, celle du Livre noir du communisme (1997, sous la direction de Stéphane Courtois), ont tout changé. Le tabou a été partiellement levé. Désormais, il est permis d’analyser les analogies, ressemblances, identité, convergences, entre, d’une part, le communisme et ses variantes, maoïsme, léninisme, trotskisme, castrisme, stalinisme, gauchisme, etc. et, d’autre part, le fascisme et le nazisme. Ou bien ces analogies sont dans les doctrines ; ou bien dans les mesures, les actes, les décisions, les politiques. Mais qu’elles soient idéologiques ou pratiques, elles ont pour théâtre l’URSS, l’Allemagne, RDA ou Troisième Reich, la Chine, les pays de l’Est, l’Ethiopie, etc.., mais pas la France. Un grand tabou a été levé, un petit tabou a été maintenu. Le seul pays qui soit épargné par la recherche de ces analogies, ressemblances, identités, convergences, etc. est la France, bien que celle-ci ait été soumise pendant quatre ans au Troisième Reich et que les partis mao, communistes, trotskistes, gauchistes y soient, depuis près d’un siècle, des « acteurs » (comme on dit aujourd’hui) de premier plan.
Il semble que ceux qui citent Mein Kampf ne l’aient pas lu, ce qui se conçoit, tant cet ouvrage est nauséabond. Hitler y ressasse sa haine de la France, une haine sans limite, justifiée par des arguments du type : pour que l’Allemagne existe, soit grande et dirige l’Europe, comme elle est appelée à le faire, il faut que la France soit détruite. L’obsession nazie se cristallise dans un delenda est Francia répété à toutes les pages. Dans la Nouvelle Revue Française, André Suarès écrit en 1934 : « dans ce livre, il y a tous les crimes d’Hitler commis cette année et tous ceux qu’il pourra commettre encore (…). Il déclare qu’il a besoin de dix ans pour rendre le peuple allemand capable de faire la guerre et d’exterminer la France (…). Que faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est (…) ».
Il est un écrivain qui, ayant peut-être lu Mein Kampf, a compris le projet nazi : c’est Jean Bruller, dit Vercors. Dans les dernières pages du Silence de la mer, ce récit de résistance écrit en 1941, imprimé clandestinement et diffusé sous le manteau, l’officier allemand, von Ebrennac, explique le projet que le Reich nourrit pour la France : « La politique n’est pas un rêve de poète… Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger ». S’adressant à ces logeurs, cet officier poursuit en ces termes : « Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques (…) Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien, rien, rien, personne ! (…) Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! (…) Les nazis éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »
La capitulation a rendu caduc ce projet, provisoirement hélas. D’autres, qui ne sont pas allemands, se sont chargés de le ressusciter. En 1948, Vercors démissionne de la présidence des Editions de Minuit qu’il a fondées en 1942. La politique éditoriale de cette maison change alors. Entre 1941 et 1948, elle était patriotique ; après 1948, elle ne l’est plus. Les premières Editions de minuit défendent la Résistance, les secondes sont liées à la déconstruction, à la recherche, aux sciences sociales, au tiers-mondisme béat et haineux, au ressentiment. En 1948, Alain Robbe-Grillet, qui a été volontaire en Bulgarie pour construire une ligne de chemin de fer, constate que le système policier et totalitaire mis en place à l’Est n’est pas différent de celui qu’il a connu adolescent dans la France occupée : camp de travail, délation, surveillance policière, libertés abolies. Les Bulgares n’ont été libérés de l’occupation nazie que pour être condamnés à des fers plus cruels. Robbe-Grillet raconte son expérience dans un admirable récit, connu sous le titre de Récit bulgare. C’est un appel à la résistance, comme Le Silence de la mer. Or, ce récit n’a jamais été publié, sinon dans le bulletin ronéoté d’une association d’agronomes. Le nouveau patron des Editions de minuit, qui a été, à partir de 1949, l’éditeur de Robbe-Grillet, n’a pas daigné inscrire ce chef d’œuvre de la résistance dans son catalogue. A la place, il a préféré publier des romans de pure expérimentation scripturale ou même l’essai Pour un nouveau roman (1963), dans lequel Robbe-Grillet, nourri de cette « suspicion », qui discrédite la littérature, tourne en dérision le roman « classique ». En 1942, les Editions de minuit clandestines publiaient une défense et illustration de « l’âme » de la France dont les nazis voulaient débarrasser le monde pour l’éternité. Vingt ans plus tard, à partir de 1964, elles ont publié les travaux savants des gauchistes Derrida, le pape de la déconstruction (celle de la seule pensée occidentale ou française) et Bourdieu, l’ami très léniniste du FLN, à savoir Les héritiers (1964), Un art moyen (1965), L’amour de l’art (1966), La reproduction (1970), La distinction (1979), qui instruisent le procès de l’école, de l’art, de la littérature, de la culture, en bref de l’âme de la France, à laquelle toute valeur est ôtée. En 1942, les nazis avaient l’intention de détruire la culture de France : « Ils éteindront la flamme tout à fait ! L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! » Le flambeau a été repris par Bourdieu, Passeron, Derrida et leurs disciples. Ce que les nazis n’ont pas pu réaliser, eux, ils l’ont accompli, non pas chez les éditeurs collabos, qui ont disparu en 1944, mais chez l’éditeur qui a cristallisé l’esprit de la Résistance. Le programme que von Ebrenac expose, ce ne sont pas les nazis qui l’ont réalisé, mais les gauchistes des Editions de minuit. Beckett a substitué à la langue de la culture le « râle vagi » du néant ; Robbe-Grillet a eu toute latitude pour étouffer ses braises de résistance sous le béton de l’expérimentation formelle ; à partir de 1958, le FLN a trouvé non pas un soutien à l’émancipation du peuple algérien, mais un feu vert à la mise aux fers des Algériens, hommes et femmes ; les Palestiniens qui rêvaient de jeter les Juifs à la mer ont bénéficié d’une tribune régulière, etc.
Les idéologues de la Révolution nationale (1940-44, faire une révolution nationale sous l’égide d’un Reich qui rêvait d’un finir avec cette nation, il fallait oser !) était de jeter aux oubliettes l’instruction publique. En 1932, le ministre Monzie, pacifiste forcené et prêt à toutes les concessions pour éviter la guerre, avait substitué, dans la dénomination du ministère, le nom fasciste copié de Mussolini, éducation nationale, au vieux et beau nom instruction publique, en usage depuis le XVIIe siècle, sans interruption, et employé aussi bien par les royalistes que par les jacobins, par les catholiques que par les francs-maçons, par les illettrés que par les instruits. Les fondements de l’instruction publique étant le libre examen, la liberté de pensée, la passion du savoir, il fallait l’interrompre. Elle avait suscité la laïcité, l’égalité des citoyens devant la loi, la confiance dans l’éminente dignité de tous, d’où qu’ils viennent ou soient issus, elle devait être chassée de France. Si les concepteurs de la Révolution nationale, que la Libération de la France a rendue caduque, revenaient parmi nous, ils n’en croiraient par leurs yeux, en voyant que leur obsession a été réalisée, et par ceux-là mêmes qui, de façade, leur étaient le plus hostiles. Ce que la Libération les a empêchés de réaliser, les socialistes l’ont fait. La loi Jospin publiée au JO du 14 juillet 1989 a mis définitivement fin à l’instruction publique. L’article 5 de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 stipule ceci : « L’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». Pour que ces principes clairement communautaires aient une réalité un jour, il fallait les inculquer aux enfants, dès la maternelle : Jospin s’en est chargé, qui a fait de l’école une communauté éducative et des enseignants, non plus des maîtres, mais des membres d’une équipe éducative, et qui a ressuscité les Instituts de Formation professionnelle de Carcopino, secrétaire d'Etat à Vichy (1941) en Instituts de Formation des Maîtres (1989).
Il est un écrivain oublié, mais talentueux, disciple de Gide en tout : François Augiéras. En 1968, les éditions Christian Bourgois ont publié ses mémoires sous le titre Une adolescence au temps du Maréchal et de multiples aventures. A partir de 1941, âgé de 16 ans, il adhère à différents mouvements de jeunesse dont l’objectif est de réaliser la « révolution nationale » ; puis en 1942, il s’agrège à une troupe de théâtre qui a reçu pour mission de faire communier les Français dans les projets du régime de Vichy. Ces années ont été, pour lui, une vraie révélation : vie en communauté ; intégration, non pas à une nation ou à une collectivité, mais à une génération (les jeunes, comme on dit aujourd’hui) ; célébration de soi, du même, du corps ; respect religieux de la nature ; écologie ; retour à la terre ; volonté de changer de religion ; fascination pour les religions païennes d’Inde, etc. En bref, ce que vit Augiéras et ce qu’il raconte, c’est, avec un quart de siècle d’avance, la culture de mai 1968. Les principaux thèmes de mai 68 sont en place en 1942, non pas à Londres, mais dans la zone dite libre. De fait, Augiéras révèle la modernité prémonitoire du temps du Maréchal, dans lequel mai 68 plonge ses véritables racines, de sorte que ces célèbres événements ne sont que la resucée de l’agit-prop socioculturelle des organisations de jeunesse de la collaboration. Que les soixante-huitards aient porté au pouvoir, treize ans après l’échec provisoire de leur révolution nationale un ancien pétainiste convaincu, et ce pour réaliser le programme que la Libération a interrompu, à savoir « changer la vie », est dans l’ordre des choses : ils sont devenus ce qu’ils étaient vraiment. Dans ces conditions, célébrer mai 68, c’est mettre en scène l’obscénité.
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01 janvier 2009
Voeux
Voeux
En 2007, le Dictionnaire critique de la NLF a été consulté par 47850 personnes; en 2008, par 63788 personnes.
En 2007, 101986 pages ont été lues; en 2008, 126418.
Bonne année à tous en attendant les joyeuses lectures de 2009.
ALJ
08:44 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, société, langue française
01 novembre 2008
Plan et conseils
On ne prête pas une oreille assez attentive ou fine aux mots, aux sons qu'ils rendent, à l'histoire qu'ils charrient, aux concepts qui les fondent. Ainsi, les mots plan et conseils, qui sont devenus les maîtres-mots de l'Université depuis 1989, ne sont jamais commentés, ni dans les media (évidemment), ni dans les milieux avancés de l'intelligentsia. Comblons cette lacune.
Tous les spécialistes de l'Union soviétique, de la Chine, des pays de l'Est, de Cuba, etc. ont noté que la pensée marxiste avait disparu des pays communistes dont le fondement était le marxisme léninisme et que, à l'opposé, elle s'épanouissait dans les universités d'Occident et dans des pays qui n'étaient pas près de sombrer dans le néant marxiste. Les Soviétiques et les Chinois voyaient de leurs propres yeux le désastre. Ils se seraient couverts à jamais de honte s'ils avaient osé défendre ou illustrer ce qui avait entraîné leurs compatriotes dans le malheur sans fin. A l'opposé, les universitaires d'Occident, bien nourris, bien vêtus, bien logés, rémunérés du berceau au tombeau quoi qu'ils fassent, ne voient pas de mal dans la défense et illustration de la Bête immonde. Ils ne risquent rien, même pas d'entrave à leur carrière.
En 1989, l'effondrement du communisme en Europe (en Asie et en Amérique, il est toujours en place) n'a rien changé. Au contraire. La Bête s'en est trouvée renforcée à Paris, capitale de la France, et dans les universités de "ce" pays, qui ne sont pas à l'heure du postcommunisme, mais du jeune communisme des vieux beaux jours. Jospin, après avoir mis à mort l'instruction publique et ressuscité les Instituts de formation professionnelle fondés par Vichy en 1941, s’est attaqué à la réforme de l’Université. En bon marxiste qu’il est, il a appliqué les mots d’ordre de Lénine (ou de Trotski) : 1° le plan ; 2° « tous les pouvoirs aux conseils », conseils traduisant le mot russe soviets.
L’Université est désormais régie par un plan et administrée par les conseils. Chaque plan ne dure pas cinq ans, comme en URSS, mais quatre ans seulement. On en comprend les raisons, qui ne tiennent pas au temps, mais aux mots. Plan quinquennal aurait fait ringard, dinosaure du Kremlin, bureaucrate soviétique, adhérent du PCF ; plan quadriennal fait trotskiste branché et dans le vent, LCR, OCI ou UCI. Jospin aurait pu faire durer chaque plan six, sept, huit ou neuf ans ; mais de quels adjectifs qualifier ces plans : sextennal, septennal, octonal, novennal ? En réduisant la durée des plans, il a imposé, en toute connaissance des effets, un pensum bureaucratique imbécile aux « universitaires », au détriment de la recherche ou de l’enseignement, et aux fonctionnaires du ministère destinataires de millions de pages ineptes. Tous les quatre ans, les énormes dossiers pondus, que personne ne lit, s’entassent dans des caves obscures, nourrissant les rats et les cafards.
La musique du plan est renforcée par celle des conseils. Dans chaque université, il y a au moins trois conseils, d’administration, scientifique, de la vie étudiante ; plus les conseils d’UFR et les commissions diverses – sortes de sous-conseils sans pouvoir, comme les commissions de la pédagogie ou du recrutement. Comme au bon temps de Lénine, le pouvoir est aux conseils, non pas aux membres élus de ces conseils, mais aux idéologues ou membres du Parti (PS ou PC ou LCR) ou adhérents à des lobbies fraternels. Les conseils ne servent à rien, sinon à donner une apparence de légitimité « démocratique » au Parti, au Syndicat et à la Fraternelle qui tirent les ficelles en cachette. Les membres du conseil scientifique sont élus par collèges : il y a tant d’étudiants, tant de secrétaires, tant d’administrateurs, tant d’ingénieurs, tant d’enseignants du second degré, tant de maître de conférences, tant de professeurs. Tout est fait pour que ceux qui font de la « science » soient en minorité et n’aient pas leur mot à dire sur les orientations dites scientifiques de leur université.
On ne doit plus s’étonner que, dans le classement mondial des universités établi par l’Université de Shanghai, certes à partir de critères discutables, les universités françaises soient parmi les plus mal classées – à peine mieux que celles de Corée du Nord ou de Cuba. Pour qu’elles apparaissent aux premiers rangs, il faudrait un classement « marxiste ». Au nombre de pages des plans quadriennaux (des millions de pages) et au nombre de conseils, les universités de France sont les meilleures qui soient au monde. Au nombre de dinosaures marxistes qu’elles rémunèrent, elles battent la Chine, Cuba, la Corée, le Vietnam et bien entendu la Russie et ses satellites.
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26 octobre 2008
Obama I, roi des media en France
Les intellos ont fait de la lutte contre le racisme, inventé, fictif, imaginaire, controuvé, falsifié, imputé, frelaté, subverti, etc. leur fonds de commerce. Comme au Loto, ça rapporte grosse renommée et ceinture dorée, le beurre et l’argent du beurre, capital et coupons, intérêt et principal, etc. Tous les gagnants ont tenté la chance. A la fortune du pot. 95% (ou plus) des électeurs noirs vont voter Obama, qui est, de toute évidence, le meilleur homme qui soit au monde, alors que les électeurs blancs se partagent à peu près équitablement entre les deux candidats. Imaginons la situation inverse : 95% des électeurs blancs se prononcent pour le candidat de leur race, alors que les électeurs noirs n’expriment aucune préférence raciale. Qu’auraient dit les phares des media ? Que le candidat blanc est raciste, qu’il est porté par le vote raciste, qu’il est soutenu par les racistes avérés, et avinés bien entendu, tous de gros beaufs puants et sales, et que, à l’opposé, le candidat noir est le vertueux candidat de l’antiracisme. Etrangement, Obama n’est pas soupçonné, en dépit de l’énormité des faits, d’être le candidat du racisme. Il rend muets les intellos dont le discours attendu reste enfoui dans les tréfonds de leur conscience blanche et pure.
Les intellos de l’intellecture gogochiste vomissent l’argent : non pas le leur, auquel ils tiennent comme à la prunelle de leurs yeux, mais celui des autres. Pour payer les frais qu’il a engagés dans sa campagne, Obama a amassé deux fois plus d’argent que son rival. C’est le plus fabuleux trésor qu’un candidat ait jamais eu à dépenser pour sa propagande : des centaines de millions de millions de dollars, autant qu'Ali Baba, dix ou cent fois plus que Coca Cola, grâce à quoi il achète les espaces publicitaires de tous les medias. Si Obama avait été blanc et qu’il se fût appelé Mac Cain, nos intellos l’auraient accusé de fausser les élections, d’acheter les citoyens ou de rafler, comme un vulgaire mafieux, les suffrages. Très étrangement, Obama est innocent par nature : il est blanc et pur, de toute éternité.
Les intellos bobochards éprouvent une sainte horreur pour le capitalisme financier, qui est, comme la peste, la source de tous les maux de la terre. Les bailleurs de fonds d’Obama sont Lehman Brothers, Goldmann and Sachs, Salomon, les grandes banques d’affaires de Wall Street, celles qui ont fait s’effondrer, par rapacité, cupidité, avarice, le crédit et l’économie. Il n’est pas un intello qui s’interroge sur ces faits, lesquels, pourtant, sont établis, ou qui les ait examinés, sans aigreur ni ressentiment. C’est silence dans les rangs : omerta et bouche cousue, on se tait, on ne dit rien, on abaisse les herses du mensonge sur le minuscule filet de vérité qui aurait pu suinter de la forteresse, on fait écran, on se retranche derrière les murailles de la Bêtise crasse et puante.
Les intellos affirment à la cantonade qu’ils sont démocrates, qu’ils tiennent la diversité des opinions pour le nec plus ultra de la démocratie, qu’ils ne croient pas dans le grand manitou et qu’ils ont pour modèle la libre expression des citoyens. Or, s’ils étaient citoyens des Etats-Unis d’Amérique, ils donneraient à Obama plus de 98% de voix et lui offriraient une élection de maréchal soviétique, un plébiscite de tyran à la Ceaucescu ou à la Bokassa, comme dans un vulgaire pays du tiers monde. Même au Zimbabwe, le président dictateur ne s’est pas attribué plus de 60% des suffrages : il ne voulait pas qu’on le prît pour un Mussolini.
La campagne électorale qui se déroule aux Etats-Unis est, en France, du papier tournesol. Elle a la propriété – presque chimique - de faire surgir sur la pellicule, en négatif, la sale trogne de l’intellecture : complaisante envers le racisme qu’elle prétend combattre, bienveillante envers l’argent roi, laxiste envers le capitalisme cynique, et, bien sûr, totalitaire de tout cœur.
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21 octobre 2008
Charité v politique
Sœur Emmanuelle est la charité du Christ en personne, c’est-à-dire amour, comme Dieu, comme devrait l’être tout homme. Chacun connaît, non pas sa vie, mais les trente-cinq dernières années de sa vie, à partir du moment où elle est devenue le signe de la Charité. Le « bidonville » dans lequel elle s’est installée en 1971 et où elle a vécu jusqu’en 1993 (environ) était en réalité une immense décharge. C’est là, à l’écart de la ville, aux bords du désert, que sont déposées les ordures du Caire et tout ce dont veulent se débarrasser les dix ou quinze ou vingt millions de personnes qui y habitent. Les odeurs de détritus en décomposition y sont pestilentielles. A force d’entassements, les « rues » ou ce qui en tient lieu ont été rehaussées d’un mètre ou deux, de sorte qu’il faut descendre pour entrer dans les baraques de planches, de cartons et de tôles rouillées. C’est là aussi que des chiens errants et des cochons, élevés par les éboueurs (dits zebaline ou, en français euphémique, « chiffonniers »), trouvent de quoi se nourrir, et où des enfants en haillons et pieds nus leur disputent quelques restes. Il faut être une Sainte pour partager la vie de ces malheureux. Sœur Emmanuelle était à tu et à toi avec tout le monde, enfants ou vieillards, hommes ou femmes, Egyptiens ou étrangers. C'était une sorte de Sainte Thérèse des bas-fonds ou de libertaire de Dieu.
Il serait indécent d'émettre une réserve, fût-elle timide, à son encontre. La Charité est l’absolu qui dépasse tout. Pourtant, elle se marie mal avec la politique ou la géopolitique, cet autre absolu de la vie des hommes, moins grand certes que la Charité. Les zebaline du Caire sont chrétiens : ils ne sont pas tous chrétiens, mais ils sont, pour la majorité d’entre eux, chrétiens. C’est à eux, membres d’une tribu fidèle au Christ, qu’un descendant des souverains arabes qui ont conquis par le sabre et le feu l’Egypte a confié la responsabilité de la propreté de la nouvelle ville du Caire, mais à condition qu’ils habitassent à l’écart de la ville, sur les ordures qu'ils ramassent. En Egypte encore, ils sont tenus par les autorités et par la population pour des sous-hommes, sales, pouilleux, puants, plus bornés que leurs ânes qui tirent leurs carrioles, vivant au milieu des animaux (chiens, rats, cochons, etc.). Jamais sœur Emmanuelle n’a rappelé ces vérités. Jamais elle n'a émis la moindre réserve à l’encontre des autorités islamiques qui ont laissé, en toute bonne conscience, des milliers de chrétiens vivre dans les ordures des autres et dans leurs propres ordures. Ainsi, les canalisations d’eau et d’égout s’arrêtaient à quelques kilomètres du bidonville. Il n’aurait guère été coûteux de financer quelques travaux pour les prolonger, afin que ces chrétiens disposent d'un point d'eau potable chez eux.
En revanche, soeur Emmanuelle a raconté à plusieurs reprises comment lui est venu le dégoût des riches. Alors qu’elle enseignait la littérature et la philosophie au Collège de la Mère de Dieu d’Alexandrie, dont on dit qu’il était « huppé », parce qu’il était fréquenté surtout par les filles des quelques familles chrétiennes qui ont été dépouillées d’une grande partie de leurs biens et qui n’ont pas voulu s’exiler entre 1952 et 1961 pour conserver le peu qui leur restait, elle a demandé à ses élèves de se cotiser pour offrir des cadeaux aux pauvres du quartier à l'occasion de l’anniversaire du prophète ou mouled. La quête n'a quasiment rien donné. Sœur Emmanuelle en a été ulcérée et a reproché à ses élèves d'avoir le coeur dur. Ce qu’elle n’a pas compris, elle qui était étrangère, c’est que ces jeunes filles, toutes autochtones et authentiquement égyptiennes, étaient méprisées de ces prétendus pauvres, qui étaient les enfants chéris de la propagande socialiste nationale de Nasser, et qu’elles étaient victimes de discriminations incessantes, parce qu'elles étaient chrétiennes. Elles ne pouvaient pas s’abaisser et renier ce qu’elles étaient jusqu'à tendre l'autre joue à ceux qui les haïssaient et les tenaient pour des sous-chiennes. Sainte, Soeur Emmanuelle voulait ignorer les réalités politiques ou géopolitiques ou mêmes sociales du pays qui l'accueillait. La Charité est admirable, même quand elle rend aveugles les élus du Christ.
07:38 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : religion, culture, politique
15 octobre 2008
Le français qui s'écrit en hauts lieux
En 2004, la revue Le Débat a publié des tests subis par des d’élèves de classe de 6e. Ce ne sont que phrases inintelligibles, mots déformés, réponses aberrantes, comme si, pour ces élèves, le français était fait d’hiéroglyphes. Les autorités s’évertuent à nier ces faits. Il est vrai qu’ils sont si effrayants qu’on comprend que la connaissance en soit réservée à quelques happy few. Pour mesurer la profondeur du gouffre dans lequel s’abîment l’école de France et la langue que l’on y parle ou que l’on y enseigne, il faut aller aux causes premières, id est à ceux qui forment les maîtres ou qui ont conçu leur formation. Ils sont professeurs des Universités ou directeurs de recherche au CNRS. Certains d’entre eux exercent des fonctions officielles, telles la présidence de la commission nationale des programmes ou l’évaluation des recherches faites à l’Université ou le jury de l’agrégation des lettres modernes. Soit quatre documents, que la nécessité a obligé Arouet à lire. Ce sont : a) un « avis » de la Direction de la recherche du Ministère de l’Education nationale, daté de 2003 ; b) la « tribune libre » rédigée par un professeur de littérature de la Sorbonne qui a présidé la CNP (commission nationale des programmes) et publiée dans le quotidien Le Monde en 2001 (elle est intitulée « le français, discipline cruciale ») ; c) la profession de foi d’un professeur des Universités qui a été candidat en 1999 à un conseil national du CNRS ; d) un texte publié sur le site « éducation » du gouvernement français, émanant du jury de l’agrégation de lettres modernes et exposant les aménagements de l’épreuve de « français moderne » de l’agrégation. Leurs auteurs traitent de questions relatives aux savoirs. Ils ne font pas avancer la connaissance, mais ils l’évoquent ou ils définissent les conditions propres à la faire éclore. Ils s’adressent à des chercheurs (avis a) ou à des professeurs (profession de foi c) ou au public cultivé que forment les lecteurs du Monde (tribune libre b) ou à de futurs agrégés. Le contenu est anodin, les formes verbales, en revanche, ne le sont pas : ce sont des tissus d’erreurs de langue qui attestent clairement le désastre. Il faut les analyser comme on le ferait de n’importe quel objet d’étude. Pour que la démonstration soit convaincante, on ne tiendra pas compte des lapsus, fautes d’orthographe ou autres broutilles, tel le fait d’écrire en chiffres les déterminants du nom nommés aussi adjectifs numéraux cardinaux.
1. Et moi, et moi, et moi
L’enfant que les sciences de l’éducation ont placé au centre du système scolaire tient du client roi du commerce de proximité et du roi soleil de la monarchie absolue. Nouveau roi de l’école, tout gravite autour de lui, aussi bien les programmes que les évaluations, l’institution que les maîtres mués en courtisans, mal gré qu’ils en aient. De l’école où il trône, l’enfant a pénétré dans l’université. Après l’avoir investie, il a fini par l’envahir. De ce point de vue, les formes sont plus éloquentes que les discours. Elles montrent que des professeurs des universités, titulaires de chaires prestigieuses, qui président des commissions nationales, sont candidats à un conseil du CNRS, évaluent les activités de centres de recherche, écrivent enfantin. Les sujets qu’ils abordent sont savants, puisqu’ils traitent de questions inaccessibles aux enfants, mais les formes qu’ils donnent à leur langue sont puériles.
L’enfant ramène le monde à ce qu’il est ou croit être. Il répète « et moi, et moi, et moi », comme si le seul fait de dire « moi » épuisait ce qui peut en être dit. Ainsi la profession de foi (document c), est centrée, comme les discours infantiles, sur le « moi ». Citons-en un extrait : « J’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, j’ai étudié l’allemand pendant huit ans, un peu de néerlandais et d’hébreu à l’université et plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues. Les recherches (...) que je mène avec mes chercheurs doctorants portent sur des langues éloignées ou non (japonais, chinois, coréen, arabe, polonais, allemand, anglais, espagnol, etc.) en comparaison avec le français entre autres pour des applications dans le domaine du Traitement Automatique des Langues ». Les phrases commencent par « je » ou contiennent un « je » : « j’ai », « j’ai étudié », « je ne regrette pas », « je mène », « mes chercheurs ». Le professeur se place au centre du système universitaire, comme s’il était l’enfant roi du système scolaire. Il s’approprie aussi les étudiants. Dans « mes chercheurs », « mes » est abusif. Il est mis pour les « étudiants dont je dirige les recherches ». Voici un autre extrait : « Je dirai en quelques lignes qui je suis et comment je vois la linguistique en général et plus particulièrement le Traitement Automatique des Langues qui est l’axe dans lequel je fais mes recherches actuellement ».
2. S’exprimer sans entrave
Ce qui caractérise le parler enfantin, c’est la libre expression. L’enfant s’exprime pour s’exprimer, id est pour sortir de lui-même, sans tenir compte des formes instituées par lesquelles les adultes, du moins ceux qui ont appris à maîtriser l’expression et qui, de ce fait, ne sont plus des enfants, s’expriment. Il tient pour nuls l’autre, les règles, les contraintes, les formes. De ce point de vue, la profession de foi c) est une caricature involontaire de parler enfantin. Ainsi dans « j’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, « avoir » est employé de façon abusive à la place de « je suis titulaire » ou « j’ai obtenu ». Dans « j’ai étudié (...) plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues », « plus ou moins », pour ce qui est de la connaissance du français, ce n’est pas « plus », c’est « moins ». Que reprend « chose » dans « chose que je ne regrette pas » ? « J’ai étudié » ? « Etudier » réfère à un phénomène, pas à une chose. La phrase « même si cela... car cela » a une syntaxe bizarre. Que reprend « cela » ? « Chose », « étudier », n’importe quoi ? La phrase « cela permet en tant que linguiste » viole les normes. « Permettre » se construit avec deux compléments indirects : permettre à quelqu’un de faire quelque chose. L’enseignant chercheur qui est aussi linguiste aurait dû écrire « cela permet aux linguistes de comparer des langues ». Quoi qu’il en soit de la syntaxe du verbe, il n’aurait pas dû employer permettre qui signifie « autoriser ».
Les puérilités se lisent à livre ouvert dans cette profession de foi : « De formation linguistique depuis la licence jusqu’au doctorat d’état en passant par une maîtrise, un DEA et une thèse de troisième cycle, mon opinion est qu’il ne peut y avoir d’application sérieuse sans études théoriques l’accompagnant ». La phrase « de formation linguistique... mon opinion » est incorrecte. C’est « je », et non pas l’opinion, comme cela est écrit, qui a reçu une formation. Formée de la préposition de suivie d’un nom et d’un adjectif dit « de relation » (comme dans « de religion chrétienne » ou « d’origine étrangère »), la construction prédique une qualité constante à un individu, pas un accident (ce qu’est une formation). Il aurait fallu écrire : « ayant suivi (ou reçu) une formation en linguistique ». S’il n’avait pas été un enfant, cet enseignant chercheur aurait dû écrire : « ayant reçu une formation en linguistique,... je suis convaincue (ou j’ai acquis le conviction que) que ... ». Application sérieuse signifie « appliquer son esprit de façon sérieuse à quelque chose », alors qu’il est fait allusion à l’application de théories à un champ d’étude. Le pluriel dans « sans études théoriques » ne s’imposait pas. De toute façon, ce n’est pas étude qu’il aurait fallu dire, mais réflexion. Dans « l’accompagnant », le pronom l représente-t-il « opinion » ou « application » ? Au choix ? Plus bas, l’auteur conclut : « c’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue ». Ainsi ne porte pas sur « je pense que » mais sur « défendre » le français. Il aurait dû écrire : je pense qu’il faudrait défendre ainsi notre langue. En réalité, chacun a compris que cet éminent linguiste ne défend pas notre langue, mais qu’il la saborde, comme si les formes qui y donnent une charpente ou un corps étaient mortes.
3. Au hasard des mots
Ces puérilités formelles font apparaître une réalité : Alma Mater s’est muée en Al Maternité. Elle est une pouponnière où des adultes infantilisés continuent à être allaités à on ne sait quel sein. Ce qui, en théorie, distingue les adultes des enfants, c’est que, pour les adultes, le réel existe et que la langue est un ordre symbolique grâce auquel le réel peut être nommé, puis analysé et compris. Elle ne se ramène pas à une libre expression. Elle a une réalité faite de règles, de codes, de normes, de contraintes, de rituel. Un enfant peut s’en affranchir, pas un adulte et encore moins un clerc.
Dans l’avis a) de la direction de la recherche, est exprimé, à propos des activités d’un centre de recherche, ce jugement : elles sont « en qualité et en quantité très notables ». La formation de l’adjectif « notable » (verbe + suffixe able) et son sens « qui peut être noté » interdisent qu’il varie en degré et qu’il soit modifié par l’adverbe « très ». « En qualité et en quantité notables » est correct du point de vue grammatical ; « très notables » ne l’est pas. Le plus inquiétant est que l’avis a) est laudatif. Que signifie l’éloge, quand il s’exprime dans des formes aussi puériles ? Rien.
Soit la tribune libre b) du professeur de littérature de Paris. Il faut ne jamais avoir consulté les dictionnaires pour affirmer, comme il le fait, qu’ils « perpétuent une norme de la langue calquée sur un modèle écrit littéraire » et il faut n’avoir lu aucun livre publié de nos jours pour y lire ce qui ne s’y trouve pas, à savoir un « modèle écrit littéraire ». Si ce professeur de littérature de la Sorbonne nouvelle consultait un dictionnaire, il apprendrait que « vingt ans », ce n’est pas le « rythme » (comme il l’écrit), mais la « durée » d’une kermesse, que la croissance n’est pas « à proportion de l’échec scolaire », mais « proportionnelle à l’échec scolaire ». Au lieu de disserter sur la « discipline cruciale » qu’est le français, le président des programmes ferait mieux d’inscrire au programme des classes de 6e de la grammaire. Il ne crucifierait pas le français. Dans « leur conséquence est claire », le possessif leur est abusif. Il aurait fallu écrire « la conséquence en est claire » (il s’agit de la conséquence de faits).
4. L’impropriété reine
Les impropriétés consistent à employer, par ignorance ou inattention, un mot dit impropre à la place du mot propre. Elles sont courantes dans le parler enfantin ou dans la conversation ordinaire, où il arrive qu’allocation soit confondu avec allocution, éruption avec irruption, éminent avec imminent, ou inversement. Les grammairiens épinglent volontiers les termes impropres. Ce n’est pas ce point de vue qui prévaut ici. L’histoire de la langue nous apprend à relativiser la gravité des impropriétés, lesquelles, au fil de siècles, ont contribué au bon usage actuel. Ainsi, De Gaulle a donné à quarteron (de généraux en retraite) un nouveau sens, celui de « quatuor ». Chez les clercs, surtout à l’écrit, elles sont inquiétantes. Un des fondements de l’activité intellectuelle, sans lequel il est impossible d’élaborer la moindre connaissance, est, comme Platon le fait dire à Socrate dans le dialogue intitulé Cratyle, « la justesse des dénominations ». Il ne peut y avoir de science digne de ce nom si n’importe quel mot remplace n’importe quel autre mot, si un concept est désigné au hasard par tel terme ou par tel autre, si tout se vaut en matière de formes.
Soit l’avis a) émanant la Direction de la recherche, sise rue Descartes, Paris Ve. L’auteur énumère les domaines de recherche d’une équipe d’accueil (ou EA) habilitée dans une université de province. Il est « crucial » que les différents domaines du savoir soient désignés par des termes justes, précis, reçus ou propres. Si un spécialiste de physique quantique apprenait que, dans un rapport officiel, il était biologiste, il émettrait des doutes sur les connaissances de celui qui le désigne ainsi. Or, l’auteur de l’avis a) ne respecte même pas ce principe élémentaire. Ainsi l’EA « évaluée » serait composée « d’antiquisants », « de spécialistes de la Renaissance et du classicisme », de « modernistes ». Un antiquisant est un artiste qui s’inspire de modèles antiques. L’EA dont il est question ne comprend ni peintre, ni sculpteur ; seulement des spécialistes des littératures latine et grecque de l’Antiquité. Faut-il rappeler que les modernistes sont partisans d’une Eglise ou d’une foi modernes et que cette EA n’en comprend aucun, du moins ès qualités, mais des spécialistes de littérature moderne ? Comment qualifier un expert qui confond l’Eglise et la littérature ? La langue française n’a pas de mot pour cela, parce qu’il n’est jamais venu à l’idée de nos ancêtres ou prédécesseurs que de tels experts, même à l’époque où Rabelais et Molière se moquaient des faux maîtres et autres Diafoirus, pussent exercer dans l’Université. Dans la même phrase, les compléments du nom spécialistes, à savoir « de la Renaissance » et « du classicisme » n’appartiennent pas au même ordre d’entités. La Renaissance, avec un R majuscule, est une époque, alors que le classicisme est la « doctrine classique ». L’EA ne compte pas de spécialiste de la doctrine classique, mais des spécialistes de la littérature classique ou de l’époque classique, ce qui n’est pas la même chose. L’auteur de l’avis constate que l’EA a noué des liens avec des « scientifiques » espagnols. Ces liens existent, mais ils n’unissent pas des Français à des physiciens espagnols, mais à des spécialistes espagnols de langue et littérature françaises.
L’auteur de l’avis a) a pris soin de dénombrer les colloques que cette EA a organisés en huit ans, ainsi que les ouvrages qu’elle a publiés durant la même période. « On dénote, écrit-il, 17 colloques et 34 publications ». Il a écrit « dénote » et non pas « dénombre ». Or, ces deux verbes réfèrent à des opérations qui n’ont rien en commun. La dénotation consiste à nommer une réalité du monde, le dénombrement à compter les choses (colloques, navets, carottes, etc.), quelles que soient ces choses, incluses dans un ensemble, limité ou non. Qu’un éboueur les confonde ne porte guère à conséquence. Si la confusion est le fait d’un clerc chargé d’évaluer les activités d’autres clercs, elle est d’un tout autre ordre. Ce n’est plus une erreur de langue, c’est une forme qui jette le discrédit sur le système, d’autant plus que l’évaluateur officiel a sans doute atteint le sommet de la carrière. Qu’est-ce qu’une Direction de la Recherche où l’on tient les philologues pour des peintres et les spécialistes de Genet pour des mangeurs d’hostie, et qui fait du dénombrement une dénotation ?
5. La pensée interdite
Quand le réel ne peut plus être nommé, il n’existe plus. Dans l’Al Maternité, la pensée a déserté. Il ne reste que les puérilités. L’auteur de la profession de foi c) est un petit Poucet qui sème la doxa sur le papier. Voici un autre extrait : « L’ouverture vers les autres pays et les autres langues : Si l’on regarde la discipline linguistique dans le contexte actuel de mondialisation, il faudrait essayer de profiter des apports des autres pays. Le TAL fait partie des disciplines qui doivent plus particulièrement ne pas hésiter à s’ouvrir vers l’extérieur. L’ouverture mondiale est-elle un bien ou un mal ? Peu importe, les langues doivent rester vivantes et ne pas disparaître. Il est important que chaque pays se soucie d’analyser sa langue (ses langues) en fonction des autres langues pour ne pas la voir disparaître (...) Il serait probablement intéressant d’exporter le plus d’informations possibles sur la langue française pour qu’elles soient utilisables non pas uniquement en France mais également dans les autres pays afin que ces derniers, en cas de besoin (pour raisons économiques, culturelles, pour la recherche ou autres), n’hésitent pas à puiser dans nos analyses, nos formations pour toutes sortes de recherches ou applications. C’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue. Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue mais en exportant nos modèles d’analyses pour d’éventuels emplois pour ou avec d’autres langues ». On imagine mal un professeur préconiser la « fermeture » de son université aux autres universités du monde. « Il faudrait essayer de profiter ». Entre le conditionnel (éventuel) et la nécessité (falloir), entre l’injonction (il faudrait) et l’atténuation timide exprimée par « essayer », les modalités sont divergentes. Profiter de et tirer profit de n’ont pas le même sens. On profite d’une occasion, d’une situation, d’un rapport de forces ; on tire profit de quelque chose que l’on vous donne ou vous apporte, d’une leçon, de résultats publiés, d’un enseignement. L’adjectif mondial à la place de « du monde » est impropre. « L’ouverture mondiale » (ce qui est dit) n’est pas « l’ouverture au monde » (ce qui est signifié, semble-t-il). « Les langues doivent rester vivantes » : il n’y a aucune relation de quelque nature qu’elle soit, de finalité, comme c’est dit dans ce texte, ou autre, entre l’analyse que l’on peut faire d’une langue et sa disparition ou sa non disparition. Pendant des siècles, on n’a pas cessé d’analyser une langue morte ou à demi morte (le latin). « Pour ne pas » est incorrect : il aurait fallu écrire « de peur de ». Quel est le sens d’intéressant dans « il serait intéressant d’exporter des informations » ? Profitable, utile, d’un grand intérêt ? « Exporter des informations » est impropre. Le verbe propre est « diffuser ». Les informations dont il est question ne sont pas des nouvelles mais des résultats de recherches. « Exporter » suppose que ces résultats soient diffusés hors de France. La phrase contient des finalités en cascade (pour qu’elles soient utilisables..., afin que ces pays ..., pour des raisons.., pour la recherche..., pour toutes sortes de recherches...) qui finissent par obscurcir le sens (si tant est qu’il y en ait un). La pensée évaporée ou rendue impossible, seule surnage l’idéologie. Les éponges absorbent les mots d’ordre les plus sots qui soient. « Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue ». Cette assertion puérile atteste surtout une ignorance totale de la politique linguistique de la France (ou de tout autre pays), laquelle ne consiste pas à « imposer une langue » (même dans les colonies, cela ne s’est pas fait), ni, bien entendu, à « refuser » les autres langues.
L’auteur du document b) « français discipline cruciale » exhibe titres (professeur de littérature) et fonctions (président d’une commission des programmes). Un lecteur naïf, les lisant, en conclut qu’il pense. Il n’en est rien. Contrairement à ce qui est affirmé, Jules Ferry n’a pas « mis en place l’école », pour la seule raison que l’école existe depuis plus de deux millénaires. Il a seulement institué, en faisant voter une loi qui porte son nom, l’instruction publique, qu’il a rendue obligatoire aux garçons et aux filles âgés de six à treize ans. De plus, cette loi est caduque. En 1934, à l’instar de ce que les fascistes italiens avaient décidé en 1923, des politiciens qui se sont couverts de gloire à Vichy, ont remplacé « instruction publique » par « éducation nationale », toujours en vigueur. La loi Haby votée en 1975 a mis fin à la loi Jules Ferry et Jospin en faisant voter en 1989 la loi qui porte son nom a rendu impossible tout essai de ressusciter l’instruction publique, telle qu’elle a été conçue en 1882. Malgré cela, Jules Ferry est rendu responsable des malheurs des collégiens et des lycéens d’aujourd’hui. Lui intenter un procès est aussi vain que d’accuser Satan, les juifs, les noirs, etc. quand les choses vont mal. La loi qu’il a fait voter ne porte ni sur les collèges, ni sur les lycées, ni sur le latin, ni sur les études classiques, et encore moins sur l’université. La réforme de l’université a été imposée sans vote, ni délibération, par l’empereur Napoléon Premier dans deux « décrets » qu’il a édictés en 1806 et 1808.
Le président des programmes veut une « formation citoyenne ». La citoyenneté a fait l’objet d’une formation en URSS, en Chine, dans le Cambodge des Khmers rouges, à Cuba, dans l’Allemagne du socialisme national, dans Afghanistan des talibans, etc. où des présidents de commission ont dressé des millions de malheureux à obéir à la « rhétorique générale » des tyrans marxistes, nazis, musulmans. En revanche, il faut tout ignorer de ce qu’a été la rhétorique pendant vingt-cinq siècles, à savoir persuader autrui même de l’erreur, embellir, orner, abuser, tromper, aveugler, pour croire qu’elle peut former quiconque à la citoyenneté. Ou alors, l’objectif est de dresser les citoyens à bêler les slogans du régime en place. On peut s’étonner aussi qu’un président des programmes ignore les rudiments de l’histoire de l’école. Le collège « pour tous » ou collège unique a été institué après la loi (et non avant cette loi) qui a porté de quatorze à seize ans la scolarisation (et non pas « l’instruction »). « Une école de la réussite pour tous, écrit-il, exige des crédits massifs ». En douze ans, les crédits ont quasiment doublé, alors que les élèves sont de moins en moins nombreux. Les dépenses d’éducation (budget de l’Etat, budget des collectivités locales, dépenses des familles, etc.) dépassent 600 milliards de francs, plus d’un tiers des recettes fiscales de l’Etat. S’il avait été un esprit libre, le président des programmes aurait écrit que « l’école de l’échec pour tous est un tonneau des Danaïdes ». Dans sa conclusion, il révèle involontairement ce qu’est pour lui Alma Mater : « La difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée (au lieu de « de la pensée ») et quelques fantasmes ». Une pensée routinière est tout ce que l’on veut, routière, tourière, rouée, niaise, etc. sauf de la pensée. Il aurait fallu écrire les « scléroses du discours ». Pour cela, une condition est nécessaire : penser. Hélas, dans le système, ce n’est plus dans les cordes du très bourdivin président des programmes. Dernière tératologie. L’auteur du document c) conclut ainsi sa profession de foi : « Je terminerai avec ma définition d’un bon chercheur : c’est est une personne de bonne culture générale dans la discipline au moins et capable de mener une recherche de pointe. Il serait peut-être intéressant en tant que CNRS de partir à la recherche de ceux qui travaillent sans faire de bruit ». Cette hénaurmité de pouponnière ne mérite pas d’autre commentaire qu’un hénaurme éclat de rire.
Les auteurs de ces documents occupent des postes en vue, ils sont introduits dans le sérail, ils côtoient le pouvoir, ils prescrivent le Bien, le Juste, l’Exact, le Correct. Les choses étant ce qu’elles sont au sommet du système, on ne s’étonnera plus que, pour des élèves de 6e, le français soit une langue étrangère. Leurs connaissances réelles sont l’ombre portée de la pyramide.
6. Le sommet
Mais de ces documents, c’est le d) qui mérite le pompon. Il suffit de lire attentivement ce texte de « grammairien » pour y relever de très nombreuses erreurs de langue et de style.
Dans « (la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le « sujet » du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui « conserve », mais elle ne « propose » rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre « conserver » et « proposer ». Que peut signifier « conserver en proposant » ? Il aurait fallu écrire : « la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) » et « on proposera aux candidats quatre mots à étudier ».
Dans « étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires », l’auteur ministériel semble avoir oublié les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif « laquelle » reprend « une séquence » (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire « suite de mots » ou, plus simplement, « phrase ») alors que, en bonne logique, il représente « étude ». Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.
Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de « précédemment ». « Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées ». Ces « consignes » n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire « citées ci-dessus ».
Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans « l’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 », le futur « sera » est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : « L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005 ». De même, dans « ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions », le futur n’est pas approprié : il aurait fallu « ils (les aménagements) concernent »…
« Orientation » signifie, entre autres acceptions, « direction prise par une activité, une action » : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les « questions » ne sont pas une « activité », ni une « enquête policière ». En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire « les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions ». A moins que, hypothèse possible, « orientation » ne soit entendu dans le sens de « tendance politique ou idéologique ». Auquel cas, on aimerait savoir quelles tendances idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement de l’épreuve ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions. En fait, le changement porte sur le barème, c’est-à-dire la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10.
Dans « le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points », le pluriel « études » est impropre. « Etude », quand il est employé au singulier, signifie « examen approfondi » ou « analyse ». Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, « études » désigne un cursus, comme dans « suivre des études de lettres ». Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire « étude de lexicologie » ou « étude (et non « études ») de morphosyntaxe ». Dans le titre, le nom « aménagement » est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce qu’annonce ce texte, c’est un aménagement de l’épreuve.
« Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes ». La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur de ce texte.
L’adverbe « précisément » est employé trois fois dans le texte. Dans « étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie », « précisément » a le sens de « avec précision » : la « notion » est définie « de façon précise » (du moins, c’est ce que les candidats sont en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de « précisément » en français. Mais dans « elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », « précisément » est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe « conserver », mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire « pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle » (en fait, sa formulation habituelle). « Avec » dans « avec un barème d’un point par mot » ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : « Le barème sera d’un point par mot ».
Les emplois approximatifs sont presque aussi nombreux que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales « concerner », « se rapporter à », « avoir trait à », « être relatif à »… Ils jugent pertinent de réserver « concerner » aux humains : « en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes » ou « les aménagements concernent les étudiants de lettres » et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : « ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition ».
« Perspective » est employé trois ou quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans « (la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ». Affirmer d’une question qu’elle « adopte une perspective » n’a pas de sens. La « perspective » (c’est-à-dire de « l’aspect sous lequel on envisage une question ») relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans le texte par plusieurs occurrences. Dans « les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées », il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore « ampleur restreinte », « portée plus restreinte » : mais peut-on concilier ce qui est antinomique, « synthétique » et « restreinte » ? Dans « elle pourra aussi porter, selon (suivant) les spécificités du texte proposé (les particularités du texte), sur deux notions mises en perspective », l’invocation de la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire « deux notions étudiées conjointement ». On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dépourvus, d’autant plus que les « notions » dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des « notions ». L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit « poétique, comique et pathétique » n’en est pas une.
Flaubert a bien amusé ceux qui l’ont lu attentivement avec « le char de l’Etat qui navigue sur un volcan ». Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de « soumettre » dans « soumettre une épreuve à des aménagements », au sens de « aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve » est indigne de quelqu’un dont l’activité est de commenter les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien ou un scribe en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est « instruction formelle » donnée aux militaires. Faire d’une « question de vocabulaire », du type « étudiez tel ou tel mot », une « consigne » est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’EducNat que les grammairiens doivent accréditer leurs usages. « Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie ». Que veut dire « le texte livre des données » ? Seul Monsieur Homais s’exprime ainsi. « Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue » : les haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit.
« Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne ». « Conduire une étude », qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un « code » pour cela ? « La consigne identifie précisément le phénomène » est la phrase qui résume le mieux la façon haïssable dont on écrit désormais à l’Université. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas « l’épreuve épuise l’approche » ?
Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. « Dans tous les cas (il fallait écrire « en tout cas » ou « quelle que soit la question »), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour « démarche ») stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets. « Prendre en compte » n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. « Tenir compte de » est attesté au sens de « prendre en considération », « se rendre compte de » et « rendre compte de » au sens de « s’apercevoir » et « expliquer ». Sont attestés encore « prendre à son compte quelque chose » au sens de « s’attribuer la responsabilité de » et même « prendre compte de » au sens de « tenir compte de ». Le sens de « prendre en compte les deux pôles de l’approche » est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les « deux pôles » d’une « approche » et si une « approche » est pourvue ou non d’un pôle, de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.
Pendant un siècle ou plus, les professeurs ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme dirait Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le « haut langage » est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes sont dites dans une belle langue, ou elles ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression orale et écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine de l’humanité. Pour eux, c’est aussi une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Un commentaire qui consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia n’a plus de validité. Il vaudrait mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour peut-être, des générations les ressusciteront.
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