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08 juin 2007

Crucial

 

 

 

 

Encore un mot de la modernité, non pas de la modernité moderne ou hyper moderne ou début de troisième millénaire, mais de la première ou seconde modernité, celle du début du XXe siècle, celle qui, à peine le siècle moderne achevé, sent déjà le renfermé, le moisi, le rance.

Cet adjectif, hybride ou métissé, comme on doit dire aujourd’hui (métissé de latin et de français), dérive du mot latin crux, crucis, "croix", auquel a été ajouté le suffixe français – al. C’est le chirurgien Ambroise Paré qui l’a fabriqué en 1561 : "il faut faire la section triangulaire ou cruciale, de grandeur qu’il sera besoin". La section consiste à inciser la peau ou les chairs "en forme de croix". Elle est donc, selon Paré, cruciale. C’est dans ce seul sens que, pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires vont définir crucial : "fait en croix" (Dictionnaire de l’Académie française, éditions de 1740 et 1832-35), "qui est en forme de croix" (idem, huitième édition, 1932-35), "qui est fait en croix" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Dans les éditions de 1740, 1762, 1798, les Académiciens précisent que crucial "n’a guère d’usage que dans cette phrase incision cruciale" et en 1832-35 qu’il "n’est guère usité que dans cette locution, incision cruciale". Cette remarque disparaît dans la huitième édition (1932-35), mais crucial est toujours illustré par le même exemple incision cruciale. Littré se contente de mentionner que cet adjectif est "un terme technique". L’exemple qu’il cite, ferrements cruciaux, est emprunté à la construction et les extraits tirés de Crispin médecin et de Candide contiennent incision cruciale : "ah ! quel plaisir je vais prendre à faire sur ce corps à disséquer une incision cruciale et à lui ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu’aux os pubis !" et "le chirurgien me fit d’abord une incision cruciale".

 

Le sens moderne, à savoir "décisif", "important", est attesté en 1911. Il est emprunté à l’anglais crucial ("decisive, critical ; the crucial test, the crucial question, at the crucial moment", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). C’est Bacon qui, en 1620, a recouru à cette nouvelle métaphore de la croix, dans l’expression latine instantia crucis, "expérience de la croix", pour désigner une expérience qui écarte une des explications également plausibles. Le choix entre des hypothèses possibles est assimilé à une bifurcation de routes. La métaphore est encore en usage dans la langue des philosophes : "philosophie, expérience cruciale, expérience, décisive selon Francis Bacon, qui permettrait, devant deux hypothèses susceptibles d’expliquer un phénomène, d’écarter l’une comme contraire aux faits et de retenir l’autre, a contrario, comme indiscutable" (Trésor de la Langue française, 1972-94) et "la psychologie comprend les faits (…) et crée des notions capables de coordonner les faits. C’est pourquoi aucune induction en psychologie ne peut se prévaloir d’une expérience cruciale. Puisque l’explication n’est pas découverte mais inventée, elle n’est jamais donnée avec le fait, elle est toujours une interprétation probable" (Phénoménologie de la perception, 1945).

De la science, le sens moderne est étendu à la vie de tous les jours. D’ailleurs, s’il n’avait pas été étendu au social, il n’aurait pas été moderne. C’est "qui est situé à un croisement, à un point de l’espace ou du temps où une décision s’impose ou est possible", comme dans cet extrait : "je m’installe dans ce point de l’espace que j’occupe, dans ce moment précis de la durée. Je n’admets point qu’il ne soit point crucial. J’étends mes bras de toute leur longueur. Je dis, voici le sud, le nord..." (Gide, Les Nouvelles Nourritures, 1935). A force de s’étendre à de nouvelles réalités : moments de la vie, problèmes de société, questions intellectuelles ou à l’importance qu’elles prennent dans les media, cas de société, dates, etc. crucial prend le sens d’important. Est crucial ce dont traitent media et sociologues. Ce sens est hyperbolique. Il ne frise pas le ridicule, il est en plein dedans. L’effacement du christianisme et son remplacement par la nouvelle religion sociale et humanitaire l’ont rendu possible. L’expérience de la croix n’ayant plus de sens, n’importe quoi devient crucial : même les faibles chutes de neige en montagne qui rendent aléatoire le fonctionnement des remontées mécaniques.

En 2001, un professeur de littérature de La Sorbonne, jospinien bon teint et bourdivin à tout crin, devenu président, grâce à ses accointances et allégeances, de la CNP (Commission Nationale des Programmes), a publié dans le journal Le Monde un long papier qu’il a intitulé Le français, discipline cruciale. N’importe quel amoureux de la langue a pu y relever une bonne vingtaine de tératologies verbales (incorrections, impropriétés, métaphores à l’emporte-pièce), dont voici un échantillon : "le français est à conquérir", "désastres imparables", "vingt ans, le rythme d’une kermesse", "croissance à proportion de l’échec scolaire", "leur conséquence est claire", emplois abusifs et impropres de la préposition "pour" au lieu de à ou de ("un choix pour la collectivité", "les programmes pour le collège", "il faut un effort pour l’école", etc.) et, en guise de conclusion, cette perle : "la difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée et quelques fantasmes". Le français, sous la plume de cette éminence grise du ça, n’est pas crucial, mais crucifié. Il n’est pas en forme de croix, il est sur la croix. Comme disent les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, "nous voici au point crucial du débat". Le français, tel qu'il est enseigné, est crucial, au sens où Bacon entendait ce mot en 1620. Face à un carrefour d'hypothèses, il en infirme une et en confirme une autre. L'hypothèse infirmée est la volonté de réforme; celle qu'il confirme est le désastre. Ce que prônent, dans leurs consignes ubuesques, les notoires labellisés sociologie de la diversité, IUFM, didactique transversale ou autre construction de l'esprit nihiliste, c'est la table rase ("du français, faisons table rase"), le néant, l'abandon de tout enseignement de la langue et la renonciation à une langue qui exprime toutes les expériences humaines, qu'elles soient communes, banales, spirituelles ou intellectuelles.

 

 

30 décembre 2006

Requérir

 

 

 

Requérir, requis, pré-requis

 

 

 

Ce verbe est attesté dès la fin du Xe siècle. C’est donc un très ancien mot de la langue française, qui était en usage au commencement même de la langue, un mot des origines en quelque sorte, mais qui a mal vieilli ou mal supporté les aléas ou les avanies de l’histoire. Aux origines, nos ancêtres ne disaient pas requérir, mais requerre, conformément aux lois phonétiques qui ont déformé ce mot issu d’un verbe du latin populaire requaerere, dont la forme résulte d’une altération du verbe classique requirere, et dont le sens est "chercher", "réclamer". Au XIIe siècle, requerre a été refait en requérir par analogie avec quérir.

Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), y donnent trois sens : un sens juridique ou de palais, un sens administratif et un sens général. Terme de jurisprudence, il signifie "demander quelque chose en justice". Comme terme d’administration de l’Eglise, dans requérir un bénéfice, il signifie demander à jouir d’un bénéfice vacant "sur lequel on a droit en vertu de ses grades ou d’un indult ou du serment de fidélité". Dans la langue commune, requérir signifie "demander" ou "exiger", comme dans les exemples "cela requiert célérité, diligence, cela requiert votre présence" ou "la nécessité requérait que "

La description qu’en fait Littré un siècle plus tard dans son Dictionnaire de la Langue française est un peu plus complète. Il distingue cinq sens : "quérir une seconde fois", "prier (quelqu'un) de quelque chose", "réclamer" (requérir la force publique), "demander en justice" (requérir l’application de la loi, le procureur a requis …), "demander ou exiger" (le sujet du verbe est un nom de chose). Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) qualifient beaucoup d’emplois de requérir de vieux, vieillis ou littéraires : ainsi (envoyer) requérir quelqu’un au sens de "chercher" ou requérir quelqu’un au sens de "solliciter quelqu’un", de "prier quelqu’un (de quelque chose)", de "demander respectueusement (quelque chose) à quelqu’un". Requérir n’est pas désuet dans la langue du droit : c’est "réclamer par voie de réquisition au nom de la loi" ou (à propos du ministère public : l’accusation ou le procureur) "demander oralement ou par écrit" l’application de la loi ou une peine de prison. Dans un sens général, ce verbe est encore employé dans le sens de "demander quelque chose dont on a besoin" ou de "nécessiter" ou "réclamer en vertu d’une nécessité pratique ou logique". Autrement dit, au fil des siècles, l'emploi de ce verbe s’est raréfié, soit parce qu’il s’est spécialisé dans le droit, soit parce que l’emploi qui en a été fait s’est limité à quelques contextes.

La raison en est double. Quérir, dont il est proche, est quasiment sorti de l’usage, entre autres raisons, parce qu’il est difficile à conjuguer. Comme quérir, requérir traîne comme un boulet sa propre conjugaison, que les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), jugent urgent de rappeler : "je requiers, tu requiers, il requiert, nous requérons, vous requérez, ils requièrent ; je requérais ; je requis ; j’ai requis ; je requerrai ; requiers, requérez ; que je requière ; que je requisse ; je requerrais, etc."

On aimerait choyer ce verbe, le protéger, y donner de nouveaux emplois, afin qu’il ne disparaisse pas. C’est un vestige de l’ancienne langue française des origines, comme, dans certaines villes anciennes de Normandie ou d’Alsace, les maisons à colombage. Or, les emplois encore vivants sont le participe passé requis, employé comme adjectif, ce qu’ont noté les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "on dit "il a l’âge requis, il a les qualités requises pour posséder cette charge", pour dire l’âge convenable, les qualités nécessaires". Ressuscité sous la forme requis ou pré-requis, cet adjectif est employé comme un nom dans le charabia des pédagogues et autres spécialistes de didactique - directe, de biais ou transversale ou autre : peu importe. Les pré-requis ou les requis sont le savoir ou le savoir-faire préalable dont la maîtrise est exigée (requise en quelque sorte) pour accéder à un niveau supérieur de connaissances. Parler ainsi, c’est faire couler de belles perles d’encre sur le papier, certes, mais c’est couler définitivement ce mot et le rendre inutile ou ridicule. Si les didactateurs, didactitichiens, pédagogoloques avaient voulu donner le coup de grâce à requis, ils ne s’y seraient sans doute pas pris autrement. Ce sur quoi ils font main basse meurt peu à peu, mots et choses.