27 novembre 2009

Lumière des livres 21

 



Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000



page 403


"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".


 

 

15 septembre 2009

Incontinent

L’adverbe incontinent, attesté en 1332, est emprunté au groupe prépositionnel latin à valeur adverbial in continenti, signifiant « tout de suite, sans délai » et, au sens propre « dans ce qui est attenant ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), il est défini ainsi : « aussitôt, au même instant, tout à l’heure » (tout à l’heure signifiant « tout de suite ») et illustré par les exemples suivants : dès qu’il eut appris cela, il partit incontinent, tout incontinent ; je m’en vais incontinent parler à vous ; trois heures sonneront incontinent.

La définition de la sixième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1832-35), à savoir « adverbe de temps, aussitôt, au même instant, sur-le-champ », est suivie de la mention « il commence à vieillir », mention qui n’apparait pas dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et qui devient dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il est vieux », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication), n’y font pas référence, à la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « vieux ou littéraire, sans aucun délai, sans le moindre retard ; synonymes aussitôt, illico (familier), immédiatement, incessamment, à l’instant, sur le champ, sur l’heure (vieilli), tout de suite ».

04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

07 août 2009

Calamité

Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».  

Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».

Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).

L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.

 


17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

04 juillet 2009

Pointille

De ce nom, emprunté de l’italien puntiglio (« point de détail auquel s’attache celui qui est obsédé par son honneur ; obstination »), attesté au milieu du XVIe siècle sous les formes punctile, poinctille, pontille, et dont sont dérivés le verbe pointiller (« chicaner », aujourd’hui tenu pour vieilli par les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94) et l’adjectif pointilleux (le seul de ces trois mots qui soit d’un usage courant de nos jours), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) regrette que « l’Académie l’a rayé, à tort, de son dictionnaire » (en fait, il figure dans les éditions de 1694, 1718, 1740 et 1879, ressuscité sans doute par Littré, et il disparait de celles de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) et il juge que « l’on peut très bien (en) user », puisqu’il « a été employé par de bons auteurs » et qu’on « l’entend encore dans la conversation ».

Dans la langue des XVIe et XVIIe siècles, il a pour seul sens « chose vaine et légère qui n’a point de solidité » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) et « vaine subtilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est dans ce sens qu’il est employé par Montaigne (« il faut, à la mode d’une information judiciaire, confronter les témoins et recevoir les objets sur la preuve des pointilles de chaque accident »), Etienne Pasquier (« je ne vous ramenteray en ce lieu la noblesse de notre France, qui sur une pointille d’honneur fait état de perdre la vie »), Brantôme (« c’était le capitaine du monde qui entendait mieux les querelles et leurs pointilles, et qui savait les mieux vider et démêler »), Du Vair (« cela était bon au premier âge de la jurisprudence romaine, pleine de pointilles et de finesses, de formules scrupuleuses, de paroles mystérieuses »)… Cotgrave (Dictionarie of French and English Tongues, 1611) glose pointille par ces mots anglais : a prickle, or prickle; a little nice point; the smallest, or slightest matter that may be.

Un des deux exemples cités par Furetière pour illustrer les emplois de pointille, à savoir « la chicane consiste en pointilles », laisse entrevoir le développement par métonymie d’un second sens, le seul que les académiciens relèvent en 1694 (« contestation, dispute sur un sujet fort léger, de rien, etc. L’affaire ne roule que sur une pointille ; ce sont des pointilles perpétuelles ») et qui, dans les deux éditions suivantes (1718, 1740), complète le premier sens : « sujet très léger, chose de néant » et « contestation, dispute sur un sujet fort léger, sur un sujet de rien, etc. » Cette évolution sémantique n’a rien d’étonnant : les pointilles ne se réglant plus par des duels, elles ont été portées devant les tribunaux. La mort pouvait en résulter ; la ruine a été la nouvelle issue. Pourtant, le mot disparait du Dictionnaire de l’Académie française pendant plus d’un siècle. Barré le réintroduit dans le Complément de 1842, où il n’a que le premier sens, celui qu’y donne Furetière, l’emploi du passé composé dans la définition laissant entendre qu’il serait sorti de l’usage : « il s’est dit d’une vaine subtilité, d’un motif futile ». A la différence de Barré, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève que le second sens : « contestation, dispute sur un sujet fort léger », qu’il illustre d’extraits d’écrivains du XVIIe siècle, dans lesquels pointille a, semble-t-il, plutôt le sens de « chose légère et vaine » que de « contestation » ou de « chicane » ; ainsi Retz (« il y a autant de faiblesse que d’imprudence à sacrifier les grands et solides intérêts à des pointilles de gloire »), Colbert (« à l’égard de la signature que vous voulez donner à vos commis par la raison que vous ne pouvez signer avec un commissaire particulier, je ne suis pas de votre avis, parce que ces pointilles d’honneur ne me semblent pas convenir au bien du service »), Bossuet (c’est une pointille indigne de théologiens de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu’on demeure d’accord de celle qu’on en faisait durant la santé »), Saint-Simon (« les vétilles, les pointilles de toute espèce d’exactitude et de précision faisaient moins aimer Maupertuis »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est précédé de la mention vieux, mais il est suivi des deux sens qu’il a eus dans l’ancienne langue française : « chose, sujet léger ou de peu d’importance » et « dispute, chicane sur des bagatelles » ; les exemples étant tirés de la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l’Académie française.

03 juillet 2009

Ergoter



Ce verbe, dérivé du mot latin ergo, est attesté dès le XIIIe siècle, qui a été, en France, le grand siècle de l’Université de Paris. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en explique l’étymologie, en se référant aux hypothèses de l’érudit du XVIIe siècle, Gilles Ménage, rendu célèbre par Molière (il serait le Vadius des Femmes savantes) : « d’après Ménage, approuvé par Diez, (ergoter a pour étymologie) ergo, « donc », à cause que ce mot revenait sans cesse dans les disputes scolastiques ».

Dans tous les emplois, le sens en est défavorable : « péjoratif », précisent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), et cela dès la première attestation. En fait, les anciens usagers de la langue ont tenté, en dérivant ergoter du mot latin ergo, de saisir l’essence, sinon de l’université, du moins de la dispute ou du débat universitaire. C’est « quereller » (XIIIe siècle) et « chicaner par des raisonnements captieux » ou « trouver à redire » (XVIe siècle : « on eut de la peine à faire taire deux simples femmes qui ergotaient l’une contre l’autre ». Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) exprime clairement dans la définition qu’il en donne le mépris attaché, non pas à ce verbe, mais au procès que ce verbe désigne : « aucuns le tirent de cette diction illative ergo, qui est usitée au sceller d’un argument, et ne lui donnent signification propre aucune, ains (mais) métaphorique sans plus, pour débattre et escrimer ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) va dans le même sens : « pointiller (id est chicaner), contester mal à propos et avec importunité, chicaner dans la dispute » (exemple : « il est importun, il ne fait qu’ergoter ») et « il signifie figurément trouver à redire à tout » (il ergote sur toutes choses). Le verbe, est-il précisé dans plusieurs éditions, « est familier ». Celle de la neuvième édition (en cours de publication) exprime plus explicitement encore le mépris dans lequel est tenu le fait d’ergoter : « discuter longuement sur des futilités, des vétilles ; contester, chicaner sans cesse au cours d’une discussion ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française : « contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux ».

Les dérivés de ce verbe, que ce soit le verbe, plus péjoratif encore, ergotiller ou les noms ergotage, ergoterie, ergotement, ergotisation, ergotisme, ergoterie, attestent, s’il en était besoin, le peu de cas que fait la langue des réalités que l’on appelait jadis dans l’Université dispute et que l’on nomme aujourd’hui débat, lesquelles sont trop souvent les seules à illustrer la vie de l’esprit dans les universités de France.  

24 juin 2009

Statistique

C’est l’économiste allemand du XVIIIe siècle, Achenwall (1719-1772), qui a fabriqué Statistik, à partir du nom italien statista, désignant un homme d’État. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) évoque le fait en ces termes : « Achenwall, qui vivait vers la fin du milieu du XVIIIe siècle ( ?), est généralement considéré comme le premier écrivain systématique sur la statistique, et on dit que c’est lui qui lui a donné son nom actuel ». La formation à partir « d’homme d’Etat » en italien indique que, pour Achenwall, statistique a un sens singulier, qu’il a perdu de nos jours : c’est l’ensemble des connaissances que doit posséder un homme d’État pour gouverner ou, comme le note Malte-Brun (Précis de géographie universelle) « la branche de la géographie politique » (« que, d’après les Allemands, nous nommons statistique »).

En français, ce mot emprunté de l’allemand est attesté en 1785. Le XIXe siècle étant le siècle de la science et du social, la statistique ne pouvait pas demeurer cet ensemble de connaissances propres à un chef d’Etat ; elle est donc devenue une science, une science de l’Etat d’abord, avant de devenir une science du social ou une science sociale, peu importe ; en tout cas, une science moderne, parfaitement en accord avec son temps. C’est ce qu’exprime Letronne (1787-1848), membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « la statistique, qui expose l’état des productions, des consommations, des ressources d’un État, à une époque donnée, est une science toute nouvelle ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35) : « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » (la statistique est une science nouvelle ; la statistique fournit des matériaux à l'économie politique). Le mot désigne aussi la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » (la statistique de la France ; la statistique du département de la Seine). Les académiciens ajoutent qu’il « s’emploie aussi adjectivement » (description statistique du département du Rhône ; mémoires statistiques ; connaissances statistiques). Ce dernier exemple condense l’évolution sémantique du mot en un peu plus d’un demi-siècle : la statistique était un ensemble de connaissances ; elle est désormais l’objet de la connaissance (« connaissances statistiques »).

En 1785, le mot est employé en français pour la première fois par Bachaumont (Mémoires secrets) dans un sens différent de celui qu’y donnait Achenwall. Elle n’est pas l’ensemble des connaissances nécessaires au (bon) gouvernement d’un pays, mais « l’étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques », comme l’atteste cet extrait : « les économistes ont créé un mot pour désigner la science de cette partie de l’économie politique (à savoir les dénombrements), et l’appellent statistique ».Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à intégrer à la définition de la statistique cette nouvelle conception. C’est une science de l’Etat (« science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un État ») et la description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc., comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est aussi comme chez Bachaumont une science des dénombrements : « plus généralement, science des dénombrements et de leurs conséquences ». Aussi s’applique-t-elle à d’autres réalités que l’Etat ; par exemple à l’épidémiologie : « statistique médicale, dénombrement de faits se rapportant aux morts, naissances, maladies, épidémies », ou à la métallurgie : « des recherches statistiques sur l’état actuel du travail de tous les métaux dans les ateliers français ». Ce dernier sens est intégré à l’article statistique de la septième édition du DAF (1879) : « il se dit aussi de la partie de cette science qui consiste à dénombrer les faits et à en tirer des conséquences » et illustré de l’exemple cité par Littré : « statistique  médicale, dénombrement de faits relatifs aux morts, naissances, maladies, épidémies ».

La dimension sociale de la statistique est exprimée explicitement dans les dictionnaires du XXe siècle. Le premier sens relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est celui de la science du social : « terme didactique, science qui a pour objet de recueillir et de dénombrer les divers faits de la vie sociale » (statistique des naissances, des mariages, des divorces ; médicale ; de la criminalité). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce même sens (« ensemble de données numériques, généralement analysées et interprétées, concernant une catégorie de faits » ; statistique annuelle, périodique ; criminelle, démographique, économique, électorale, financière, officielle ; de production ; de l'état-civil) n’est plus glosé par le terme science. Ces données numériques se rapportent à des faits, sociaux pour la quasi-totalité d’entre eux, mais elles ne forment plus une science à proprement parler. Cela ne signifie pas que la statistique ne soit plus une science – bien au contraire. Les rédacteurs du TLF en distinguent deux. La première (« étude méthodique des faits économiques et sociaux par des classements, des inventaires chiffrés, des recensements, etc. ») est délaissée et ce sens-là est tenu pour vieilli. La seconde est en pleine expansion. C’est la « branche des mathématiques ayant pour objet l’analyse (généralement non exhaustive) et l’interprétation de données quantifiables » (statistique descriptive, statistique mathématique, statistique quantique ou « mode de distribution d’un ensemble de particules en fonction de leur énergie » ; statistique de Bose-Einstein ; statistique de Fermi-Dirac ou « ensemble de lois selon (...) lesquelles il ne peut y avoir plusieurs particules dans le même état quantique »). 

A la fin du XVIIIe siècle, quand le mot a été formé, la modernité s’esquissait. La statistique était une technique de gouvernement et une science des dénombrements. A la fin du XXe siècle, cette ambivalence maintenue s’exprime dans des termes nouveaux : ce n’est plus un ensemble de connaissances nécessaires pour bien gouverner, mais des données et des techniques pour contrôler la vie sociale ; ce n’est plus la science qui établit les dénombrements, mais celle qui analyse les données exprimées en quantités. Quoi qu’il en soit de l’objet de cette science, l’objectif est le même : il est de contrôler les hommes et de faire en sorte que les individus ne puissent pas passer à travers les mailles du vaste filet social qui les enserre tous.

22 juin 2009

Portioncule

 

 

 

Ce mot étrange est écrit parfois portiuncule : ainsi, gravée en lettres dorées sur une plaque de marbre apposée dans une chapelle désaffectée, cette inscription « indulgence plénière de la portiuncule, etc. », suivie du nom d’un pape et d’une date (dans les années 1840). Il est attesté à compter du XIIIe siècle, d’abord au sens de « (petite) part de nourriture », puis de « portion », comme dans cet exemple « cette petite portioncule de l’humanité », enfin dans le sens religieux : « indulgence accordée en 1221 à la prière de saint François d’Assise, par le pape Honorius III, à une église qui existait sur le champ dit portioncule appartenant aux bénédictins du Mont-Sublac près d’Assise et étendue depuis à d’autres églises » (parmi lesquelles la chapelle mentionnée ci-dessus), comme dans cet exemple de 1693 : « Quant au petit héritage de la portiuncule que lesdits religieux nous ont demandé... » ou dans le Dictionarie of French and English Tongues de Cotgrave (1611) : « an indulgence obtained by S. Francis, of the Virgin Mary, for the remission of all the sinnes ». L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie (1751-65) est plus précis : « (nom de lieu et Histoire ecclésiastique) la première maison de l’ordre de St. François fondée par lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolete en Italie. N’ayant pas de quoi loger ceux qui désiraient se joindre à lui et à ses douze premiers disciples, il demanda aux Bénédictins l’église de la Portioncule, la plus pauvre de ces quartiers, et qu’il avait autrefois réparée. Elle lui fut accordée. Il s’y établit, et cette maison devint la pépinière de toute la nombreuse race des frères Mineurs. On dit que l’indulgence de la Portioncule a été accordée à St. François par Jésus-Christ même », ce qui amène le rédacteur (agnostique ?) de cet article à conclure par cette chute ironique : « et on écrit tant d’autres fables qu’on aurait tort de douter de celle-ci ».

Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1879), portioncule n’est suivi que du sens profane « petite portion » et de la remarque « il est peu usité ». Le sens religieux oublié est exposé dans le Complément de Barré (1842) : « (hist. ecclésiastique) nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par ce saint lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolète ; indulgence de la portioncule s’est dit d’une indulgence accordée à saint François, selon une légende, par Jésus-Christ qui apparut à ce saint ». Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il se contente d’ajouter au sens profane « petite portion » le nom propre du lieu où Saint-François établit son ordre : « nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par lui-même près d’Assise ». L’article de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) suit assez fidèlement Littré : « Petite portion. Il n’est guère usité que pour désigner la première maison de saint François et de ses compagnons aux environs d’Assise, sur laquelle s'élève aujourd’hui un sanctuaire » (exemple : l’église de la Portioncule ; l’indulgence de la Portioncule), la référence à l’indulgence apparaissant dans les exemples.

La modernité, on le sait, n’a que faire de l’histoire de l’Eglise, de théologie, de religion (sauf quand la religion est islamique), de Saint François d’Assise qui parlait aux oiseaux, des indulgences, dont elle ignore tout, y préférant la déesse tolérance. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il n’y a pas d’entrée portioncule. Le  mot, défini dans l’article portion, est amputé des sens religieux. La portioncule est une petite portion ou une très petite pièce, comme dans cet extrait de Gide : « La bibliothèque (...) est composée de deux pièces (...) : une, très exiguë (...) où travaille M. Floche (...). La seconde pièce est vaste (...). Sans m’écarter de la table devant laquelle j’étais assis, je pouvais distinguer M. Floche dans sa portioncule » (Isabelle, 1911). Il est évident que Gide, quoiqu’il fût protestant, connait la vie de Saint-François ; il n’ignore rien de ces indulgences papales qui l’amusaient ; il sait ce que désigne portioncule. Il n’emploie pas ce mot au hasard, mais par allusion ironique à Saint-François. Or, les rédacteurs du TLF, en n’exposant pas le sens religieux, n’aident pas leurs lecteurs à comprendre le sens de l’extrait que, pourtant, ils citent.

Pour comprendre ce qu’est cette indulgence, il faut consulter les dictionnaires de théologie ou les ouvrages qui traitent d’histoire de l’Eglise. Ainsi, cet extrait : « L’indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ou encore du saint Pardon est cette indulgence plénière, que l’on peut gagner, toties quoties, moyennant les conditions requises, par la visite faite du 1er août à midi au 2 août à minuit de tout oratoire public à qui cette faveur a été accordée par privilège apostolique (…) Toute personne désireuse de gagner cette indulgence doit observer les conditions suivantes : la confession, la communion, les prières aux intentions du Saint Pontife qui doivent être six Pater, Ave et Gloria, renouvelées à chaque visite pour gagner chaque fois l’indulgence, la visite à une église ou chapelle dotée du privilège »…

Ou encore cet autre extrait sur l’origine de l’indulgence de la portioncule : « En ce temps-là, le saint Patriarche (Saint François) habitait une pauvre cellule contiguë à la chapelle qu’il avait restaurée lui-même et qui lui fut toujours si chère. Cette chapelle portait le nom de Sainte Marie des Anges et aussi de La Portioncule. Une nuit de l'été de 1216, le Saint, à genoux dans sa cellule, un crucifix dans les mains, priait de toute son âme pour la conversion des pécheurs. Tout-à-coup, il entendit une voix intérieure qui lui disait : « François, lève-toi sans retard, et rends-toi à la chapelle ! » Le Saint obéit aussitôt. Ô merveille ! Jésus et Marie étaient là, environnés d’une multitude d’Anges. Et tandis qu’il restait prosterné dans l’adoration la plus affectueuse, « François, lui dit Jésus, je sais avec quelle ardeur tu t’emploies, avec tes frères, au salut des âmes. Demande donc pour elles et pour ma gloire une grâce de choix ; je te l’accorderai en récompense de ton zèle ». Alors le Saint se leva, en proie à une vive émotion : « Ô Dieu trois fois saint, s »écria-t-il, je ne suis que cendre, poussière et péché. Mais puisque j'ai trouvé grâce devant vous, écoutez l’humble requête que je vous adresse, par l’entremise de Marie votre Mère ; que tous ceux qui, contrits et confessés, viendront dans cette église, obtiennent la rémission totale de leurs péchés et de la peine due à ces péchés ». Tandis que Marie souriait, Jésus répondit : « François, la faveur que tu me demandes est extraordinaire. Je te l’accorde cependant, mais qu’elle soit approuvée par le Chef de mon Église, à qui j’ai confié le pouvoir de lier et de délier sur la terre ». François se mit en route pour Pérouse où se trouvait le Souverain Pontifie Honorius III nouvellement élu (18 juillet 1216). A cette époque, une indulgence plénière était une faveur si rare que le Pape hésita d’abord, essayant le limiter la concession à une indulgence partielle. « Cher fils, dit-il à François, combien d’années demandes-tu ? - Mais Très Saint Père, ce ne sont pas des années que je demande, mais des âmes ! - Que veux-tu dire ? » reprit Honorius III. Et le Séraphique Apôtre de s'écrier avec chaleur : « Ce que j'implore, Très Saint Père, c'est la rémission totale des péchés et de la peine qui leur est due ». Comment résister à une si ardente supplication ? Reprenant donc les mêmes paroles de Notre-Seigneur à son serviteur : « François, répondit le Pape avec émotion, ce que tu me demandes est bien grand, mais je te l’accorde ». Quelques temps après, Honorius III décidait que cette indulgence serait perpétuelle, et fixée chaque année au 1er et 2 août, depuis les deuxièmes Vêpres de Saint-Pierre-aux-Liens jusqu’au coucher du soleil du jour suivant. C’est ce qu’on appelle l’Indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ».

N’est-elle pas belle cette fable ? Elle vaut largement celles qu’ont gobées et que gobent encore, en dépit de la Modernité, du Progrès, de la Science, du lave-vaisselle 5 programmes et des Spoutniks, etc. des centaines de millions de gogos sur le communisme, le socialisme national, le socialisme tout court, l’islam.

 

 

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